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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:03 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + + +Title: La corde au cou + +Author: Emile Gaboriau + +Release Date: February 18, 2005 [EBook #15107] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Émile Gaboriau + + + +LA CORDE AU COU + + + +(1873) + + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE _Le feu du Valpinson_ +1 +2 +3 +4 +5 +6 +7 +8 +9 +DEUXIÈME PARTIE _L'affaire de +Boiscoran_ +1 +2 +3 +4 +5 +6 +7 +8 +9 +10 +11 +12 +13 +14 +15 +16 +17 +18 +19 +20 +21 +22 +23 +24 +25 +26 +27 +28 +29 +30 +31 +TROISIÈME PARTIE _Cocoleu_ +1 +2 +3 + + + +PREMIÈRE PARTIE +_Le feu du Valpinson_ + + +Du reste, voici les faits: + + +1 + +Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de +Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la +jolie ville de Sauveterre, fut mis en émoi par le galop frénétique +d'un cheval sonnant sur les pavés pointus. + +Quantité de bourgeois se précipitèrent à leurs fenêtres. Ils ne +virent dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la +tête nue, talonnant et bâtonnant furieusement une grosse jument +blanche qu'il montait à cru. + +Ce paysan, après avoir longé le faubourg, prit à droite la rue +Nationale--rue Impériale jadis--, traversa la place du Marché- +Neuf, tourna la rue Mautrec et s'arrêta court devant la belle +maison qui fait l'angle de la rue du Château. C'est là qu'habite +le maire de Sauveterre, M. Séneschal, ancien avoué, membre du +conseil général. + +Ayant mis pied à terre, le campagnard empoigna la sonnette et se +mit à la secouer si violemment, qu'à l'instant toute la maison fut +debout. La minute d'après, un gros et gras domestique, les yeux +encore chargés de sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrité +s'écriait tout d'abord: + +--Qui êtes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup +de trop? Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes? + +--Je veux parler à monsieur le maire, répondit le paysan, à +l'instant même, réveillez-le... + +M. Séneschal était tout réveillé. Drapé dans une ample robe de +chambre de molleton gris, un bougeoir à la main, inquiet et +dissimulant mal son inquiétude, il venait d'apparaître dans le +vestibule et avait entendu. + +--Le voilà, le maire, prononça-t-il du ton le plus mécontent. Que +lui voulez-vous à cette heure où tous les honnêtes gens sont +couchés? + +Écartant le domestique, le paysan s'avança, et sans la moindre +formule de politesse: + +--Je viens, répondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers. + +--Les pompiers! + +--Oui, tout de suite, dépêchez-vous! Le maire hochait la tête. + +--Hum!... faisait-il, ce qui était chez lui la manifestation +d'une vive perplexité, hum! hum! + +Et qui n'eût été perplexe à sa place! + +Pour réunir les pompiers, faire battre la générale était +indispensable; or, en pleine nuit, faire battre la générale, +c'était mettre la ville sens dessus dessous, c'était faire bondir +d'épouvante dans leur lit les braves Sauveterriens, qui ne +l'avaient que trop entendue, depuis un an, cette lugubre batterie, +lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant la Commune. +Aussi: + +--S'agit-il d'un incendie sérieux? demanda M. Séneschal. + +--Sérieux! s'écria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le +vent qu'il fait; un vent à décorner les boeufs! + +--Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'était pas la +première fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il était +ainsi réveillé par un campagnard venant crier sous ses fenêtres: +«Au secours! au feu!...» + +À ses débuts, saisi de compassion, il se hâtait de réunir les +pompiers, il se mettait à leur tête et on courait au lieu du +sinistre. Et quand on arrivait, essoufflé, suant, après cinq ou +six kilomètres franchis au pas de course, on trouvait quoi? +Quelque méchant pailler valant bien dix écus, achevant de se +consumer. On s'était dérangé pour rien. + +Les paysans des environs avaient si souvent crié au loup, quand il +y en avait à peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, +on devait hésiter à les croire. + +--Voyons, reprit M. Séneschal, qu'est-ce qui brûle, en +définitive?... + +En présence de tant de délais, le paysan mordait de rage le manche +de son fouet. + +--Faut-il donc que je vous répète, interrompit-il, que tout est +en feu, que tout flambe: granges, métairies, récoltes, maisons, +château, tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus +pierre sur pierre du Valpinson. + +L'effet de ce nom fut prodigieux. + +--Quoi! demanda le maire d'une voix étranglée, c'est au Valpinson +qu'est le feu? + +--Oui. + +--Chez le comte de Claudieuse? + +--Comme de juste, pardi! + +--Imbécile! que ne le disiez-vous immédiatement! s'écria le +maire. (Il n'hésitait plus.) Vite, dit-il à son domestique, viens +me donner de quoi m'habiller... C'est-à-dire, non! Madame +m'aidera, car il n'y a pas une seconde à perdre. Toi, tu vas +courir chez Bolton, tu sais, le tambour, et tu lui commanderas de +ma part de battre la générale, à l'instant, partout. Tu passeras +ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui expliqueras ce qui en +est et tu le prieras de prendre la clef des pompes à la mairie, +chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras ici, +atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les +pompiers!... Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se +réunira place du Marché-Neuf!... + +Et le domestique s'étant éloigné de toute la vitesse de ses +jambes: + +--Quant à vous, mon brave, reprit M. Séneschal en s'adressant au +paysan, enfourchez votre bête et allez rassurer monsieur de +Claudieuse, qu'on ne perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, +les secours arrivent. + +Mais le paysan ne bougeait pas. + +--Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une +commission à faire en ville. + +--Hein! vous dites?... + +--Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, +monsieur Seignebos, le médecin... + +--Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de blessé? + +--Oui, le maître, monsieur de Claudieuse. + +--L'imprudent! Il se sera jeté au danger, selon son habitude... + +--Oh, non! C'est qu'il a reçu deux coups de fusil. + +Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laissât échapper son +bougeoir. + +--Deux coups de fusil! s'écria-t-il. Où? Quand? Comment? De qui? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Cependant... + +--Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a porté dans une +petite grange, où le feu n'était pas encore. C'est là que je l'ai +vu, étendu sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux +fermés et tout couvert de sang. + +--Mon Dieu! serait-il donc mort? + +--Il ne l'était pas quand je suis parti. + +--Et la comtesse? + +--La dame de Claudieuse, répondit le paysan, avec un accent +marqué de vénération, était dans la grange, agenouillée près de +monsieur le comte, lavant ses blessures avec de l'eau fraîche. Les +deux petites demoiselles étaient là aussi... + +M. Séneschal frissonnait. + +--Un crime aurait donc été commis, murmura-t-il. + +--Pour cela, oui, sûrement. + +--Par qui? Dans quel but? + +--Ah! voilà!... + +--Monsieur de Claudieuse est très emporté, c'est vrai, très +violent, mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout +le monde le sait. + +--Tout le monde. + +--Il n'a jamais fait que du bien dans le pays. + +--Personne n'oserait dire le contraire. + +--Quant à la comtesse... + +--Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes. + +Le maire essayait de conclure. + +--Le coupable, poursuivit-il, serait donc un étranger. Nous +sommes infestés de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est +pas de jour qu'il ne se présente à la mairie, pour demander des +secours de route, des hommes à figure patibulaire. + +De la tête, le paysan approuvait. + +--C'est bien mon idée, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant +je songeais qu'après avoir averti le médecin, je ferais peut-être +bien de prévenir la justice... + +--Inutile! interrompit M. Séneschal, c'est un soin qui me +regarde. Avant dix minutes je serai chez le procureur de la +République... Allons, ne ménagez pas votre cheval, et dites bien à +madame de Claudieuse que nous vous suivons. + +De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait été si +rudement secoué. Il en perdait la tête, ni plus ni moins que ce +fameux jour où il lui était tombé à l'improviste neuf cents +mobiles à nourrir et à loger. Jamais, sans l'assistance de sa +femme, il n'en eût fini de se vêtir. Pourtant, il était prêt +lorsque son domestique reparut. + +Ce brave garçon s'était acquitté de toutes ses commissions, et +déjà, dans le lointain de la haute ville, retentissaient les +roulements sourds de la générale. + +--Maintenant, attelle, lui dit M. Séneschal. Que la voiture soit +devant la maison quand je reviendrai. + +Dehors, il trouva tout en rumeur. À chaque fenêtre, une tête +s'allongeait, curieuse ou terrifiée. De tous côtés, des portes +brusquement refermées claquaient. + +Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui. + +Successivement procureur impérial, puis procureur de la +République, M. Daubigeon était un des grands amis de M. Séneschal. +C'était un homme d'une quarantaine d'années, au regard fin, au +visage souriant, qui s'était obstiné à rester célibataire et qui +s'en vantait volontiers. On ne lui trouvait à Sauveterre ni le +caractère ni l'extérieur de sa sévère profession. Certes, on +l'estimait fort, mais on lui reprochait amèrement sa philosophie +optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse à +requérir, une mollesse qui, disait-on, dégénérait en une coupable +inertie dont le crime s'enhardissait. + +Lui-même s'accusait de n'avoir pas le feu sacré, et, selon son +expression, de dérober à la froide Thémis le plus de temps qu'il +pouvait, pour le consacrer aux Muses familières. Collectionneur +éclairé, il avait la passion des beaux livres, des éditions rares, +des reliures précieuses, des belles suites de gravures, et le plus +clair de ses dix mille francs de rentes passait à ses chers +bouquins. Érudit de la vieille école, il professait pour les +poètes latins, pour Virgile et pour Juvénal, pour Horace surtout, +un culte que trahissaient d'incessantes citations. + +Réveillé en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme +se dépêchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque +sa vieille gouvernante, tout effarée, vint lui annoncer la visite +de M. Séneschal. + +--Qu'il entre! s'écria-t-il, qu'il entre! Et dès que le maire +parut: + +--Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce +tumulte, ces cris et ces roulements de tambour. _Clamor que virum, +clangorque tubarum_. + +--Un épouvantable malheur arrive, prononça M. Séneschal. + +Tel était son accent, qu'on eût juré que c'était lui qui était +atteint. Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout +aussitôt: + +--Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. _Quid? _Du courage, morbleu! +du sang-froid!... Souvenez-vous que le poète conseille de garder +dans l'adversité une âme toujours égale: _Æquam, memento, rebus in +arduis, Servare mentem..._ + +--Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le +maire. + +--Que me dites-vous là! grands dieux! _O Jupiter. Quod verbum +audio..._ + +--Victime d'une lâche tentative d'assassinat, le comte de +Claudieuse se meurt peut-être en ce moment. + +--Oh!... + +--Le tambour que vous entendez réunit les pompiers, que je vais +envoyer combattre l'incendie, et si je me présente chez vous à +cette heure, c'est officiellement, pour vous dénoncer le crime et +demander bonne et prompte justice! + +Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les +lèvres du procureur de la République. + +--Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos +mesures pour que les coupables ne puissent échapper. + +Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue Nationale, elle était plus +animée qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous- +préfectures où les distractions sont trop rares pour qu'on n'y +saisisse pas avidement tout prétexte d'émotion. + +Déjà les tristes événements étaient connus et commentés. On avait +commencé par douter, mais on avait été sûr, lorsqu'on avait vu +passer au grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escorté +d'un paysan à cheval. + +Les pompiers, de leur côté, n'avaient pas perdu leur temps. + +Dès que le maire et M. Daubigeon furent signalés sur la place du +Marché-Neuf, le capitaine Parenteau se précipita à leur rencontre, +et portant militairement la main à son casque: + +--Mes hommes sont prêts, déclara-t-il. + +--Tous? + +--Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de +porter secours au comte et à la comtesse de Claudieuse, nom d'un +tonnerre! vous comprenez que personne ne s'est fait tirer +l'oreille. + +--Alors, partez et faites diligence, commanda M. Séneschal. Nous +vous rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur +Daubigeon et moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge +d'instruction. + +Ils n'eurent pas loin à aller. Ce juge, précisément, les cherchait +par la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et +venait de les apercevoir. + +Vivant contraste du procureur de la République, M. Galpin-Daveline +était bien l'homme de son état, et même quelque chose de plus. +Tout en lui, de la tête aux pieds, depuis ses guêtres de drap +jusqu'à ses favoris d'un blond risqué, dénonçait le magistrat. Il +n'était pas grave, il était l'incarnation de la gravité. Nul, bien +qu'il fût jeune encore, ne se pouvait flatter de l'avoir vu +sourire ni entendu plaisanter. Et, telle était sa roideur, qu'au +dire de M. Daubigeon, on l'eût cru empalé par le glaive même de la +loi. + +À Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la réputation d'un homme +supérieur. Il pensait l'être. Aussi s'indignait-il d'opérer sur un +théâtre trop étroit et de dépenser les grandes facultés dont il se +croyait doué à des besognes vulgaires, à rechercher les auteurs +d'un vol de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que +ses démarches désespérées pour obtenir un poste en évidence +avaient toujours échoué. Vainement, il avait mis tous ses amis en +campagne. Inutilement, il s'était, en secret, mêlé de politique, +disposé à servir le parti, quel qu'il fût, qui le servirait le +mieux. + +Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'était pas de celles qui se +découragent, et en ces derniers temps, à la suite d'un voyage à +Paris, il avait donné à entendre qu'un brillant mariage ne +tarderait pas à lui assurer les protections qui, jusqu'alors, +avaient manqué à ses mérites. + +Lorsqu'il rejoignit M. Séneschal et M. Daubigeon: + +--Eh bien! commença-t-il, voici une terrible affaire, et qui va +certainement avoir un immense retentissement. + +Le maire voulait lui donner des détails. + +--Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai +rencontré et interrogé le paysan qui vous avait été expédié. +(Puis, se retournant vers le procureur de la République:) Je +pense, monsieur, poursuivit-il, que notre devoir est de nous +transporter immédiatement sur le théâtre du crime. + +--J'allais vous le proposer, répondit M. Daubigeon. + +--Il faudrait avertir la gendarmerie... + +--Monsieur Séneschal vient de la faire prévenir. L'agitation du +juge d'instruction était grande, si grande qu'elle faisait en +quelque sorte éclater son écorce d'impassible froideur. + +--Il y a flagrant délit, reprit-il. + +--Évidemment. + +--De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et +parallèlement, chacun selon notre fonction, vous requérant, moi +statuant sur vos réquisitions... + +Un ironique sourire glissait sur les lèvres du procureur de la +République. + +--Vous devez assez me connaître, répondit-il, pour savoir qu'il +n'y a jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus +qu'un vieux bonhomme, ami du repos et de l'étude. _Sum piger et +senior, Pieridumque cornes..._ + +--Alors, rien ne nous retient plus! s'écria M. Séneschal, qui +bouillait d'impatience, ma voiture est attelée! Partons! + + +2 + +De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une +lieue; seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomètres. + +Mais M. Séneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-être de +l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, à +M. Galpin-Daveline et à M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de +dix minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant +eux. + +Ces braves gens, presque tous maîtres ouvriers de Sauveterre, +maçons, charpentiers et couvreurs, se hâtaient cependant de toute +leur énergie. Éclairés par une demi-douzaine de torches fumeuses, +ils allaient, peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, +poussant leurs deux pompes et le chariot qui contenait le matériel +de sauvetage. + +--Courage, mes amis! leur cria le maire en les dépassant. Bon +courage! + +À trois minutes de là, galopant dans la nuit du train d'un +cavalier de ballade, un paysan à cheval apparut sur la route. + +M. Daubigeon lui commanda de s'arrêter. Il obéit. C'était le même +homme qui déjà était venu à Sauveterre donner l'alarme. + +--Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Séneschal. + +--Oui, répondit le paysan. + +--Comment va le comte de Claudieuse? + +--Il a repris connaissance. + +--Qu'a dit le médecin? + +--Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le +pharmacien chercher des remèdes. + +Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se +penchait hors de la voiture. + +--La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il. + +--Personne. + +--Et l'incendie? + +--On a de l'eau, répondit le paysan, mais pas de pompes, que +voulez-vous qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel +malheur, quel malheur! + +Et il piqua des deux, pendant que M. Séneschal rouait de coups son +pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin +d'avancer plus vite, se cabrait et faisait des bonds de côté. + +C'est que l'excellent maire était exaspéré. C'est que ce crime lui +paraissait comme un défi à son adresse et la plus cruelle injure +qu'on pût faire à son administration. + +--Car, enfin, répétait-il pour la dixième fois à ses compagnons +de route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un +malfaiteur soit allé s'adresser précisément au comte et à la +comtesse de Claudieuse, à l'homme le plus considérable et le plus +considéré de l'arrondissement, à une femme dont le nom est +synonyme de vertu et de charité? + +Et intarissable, malgré les cahots de la voiture, M. Séneschal +racontait tout ce qu'il savait de l'histoire des propriétaires du +Valpinson. + +Le comte Trivulce de Claudieuse était le dernier descendant d'une +des plus vieilles familles du pays. À seize ans, vers 1832, il +s'était embarqué en qualité d'enseigne de vaisseau, et pendant de +longues années il n'avait fait à Sauveterre que de rares et de +brèves apparitions. Il était capitaine de vaisseau en 1859, et +désigné pour l'épaulette de contre-amiral, lorsque tout à coup il +avait donné sa démission et était venu s'installer au château de +Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses antiques splendeurs, que +deux tourelles tombant en ruine au milieu d'énormes amas de +pierres noircies et moussues. Deux années durant, il y avait vécu +seul, se réédifiant tant bien que mal un logis, et, des bribes +éparses de la fortune de ses ancêtres, se reconstituant, à force +de soin et d'activité, une modeste aisance. + +On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit +s'était répandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, +était vrai. M. de Claudieuse, un beau matin, était parti pour +Paris, et par les lettres de faire-part qui étaient arrivées peu +après, on avait appris qu'il venait d'épouser la fille d'un de ses +anciens camarades de promotion, Mlle Geneviève de Tassar de Bruc. + +L'étonnement avait été grand. Le comte avait tout à fait grand air +et était encore remarquablement bien de sa personne; mais il +venait d'avoir quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en +avait à peine vingt. Ah! si la nouvelle mariée eût été pauvre, on +eût compris et même approuvé le mariage. Il est si naturel qu'une +fille sans dot sacrifie son coeur à la question du pain quotidien. +Mais tel n'était pas le cas. Le marquis de Tassar de Bruc passait +pour riche et avait, disait-on, compté à son gendre cinquante +mille écus. + +Alors, on s'était imaginé que la jeune comtesse devait être laide +à faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut- +être ou d'un caractère impossible. Erreur. Elle était apparue, et +on était demeuré saisi de sa noble et calme beauté. Elle avait +parlé, et chacun était resté sous le charme. Ce mariage était-il +donc, comme on dit à Sauveterre, un mariage d'inclination? On le +crut. Ce qui n'empêcha pas quantité de vieilles dames de hocher la +tête et de déclarer que vingt-sept ans, c'est trop entre deux +époux, et que cette union ne serait pas heureuse. + +Les faits n'avaient pas tardé à démentir ces sombres pronostics. À +dix lieues à la ronde, il n'existait pas de ménage aussi +parfaitement uni que celui de M. et Mme de Claudieuse, et deux +enfants, deux filles, qu'ils avaient eues à quatre ans +d'intervalle, devaient avoir, pour toujours, fixé le bonheur à +leur paisible foyer. + +De son ancienne profession, de ce temps où il administrait les +possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, +gardé ses habitudes hautaines de commandement, une attitude sévère +et froide, une parole brève. Il était, de plus, d'une si extrême +violence que la plus légère contradiction empourprait son visage. +Mais la comtesse était le calme et la douceur mêmes, et comme elle +savait toujours se jeter entre la colère de son mari et celui qui +se l'était attirée, comme ils étaient l'un et l'autre justes, bons +jusqu'à la faiblesse, généreux et pitoyables aux malheureux, ils +étaient adorés. + +Il n'y avait guère que sur l'article chasse que M. de Claudieuse +n'entendait pas raison. Chasseur passionné, il veillait toute +l'année sur son gibier avec la sollicitude inquiète d'un avare, +multipliant les gardes et les défenses, poursuivant les +braconniers avec un tel acharnement qu'on disait: «Mieux vaut lui +voler cent pistoles que lui tuer un merle.» + +M. et Mme de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isolés, absorbés +par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'éducation +de leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas +quatre fois par hiver à Sauveterre, chez les demoiselles de +Lavarande ou chez le vieux baron de Chandoré. Tous les étés, par +exemple, vers la fin de juillet, ils s'installaient, pour un mois, +à Royan, où ils avaient un chalet. Tous les ans, également, à +l'ouverture de la chasse, la comtesse allait, avec ses filles, +passer quelques semaines près de ses parents qui habitaient Paris. + +Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins +que les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens +vainqueurs foulaient le sol sacré de la patrie, l'ancien capitaine +de vaisseau sentit se réveiller en lui tous ses instincts de +Français et de soldat. Quoi qu'on pût faire pour le retenir, il +partit. Légitimiste obstiné, il se déclarait prêt à mourir pour la +République, pourvu que la France fût sauvée. Sans l'ombre d'une +hésitation, il offrit son épée à Gambetta, qu'il détestait. Nommé +colonel d'un régiment de marche, il se battit comme un lion, +depuis le premier jour jusqu'au dernier, où il fut renversé et +foulé aux pieds en essayant d'arrêter l'affreuse débandade d'un +des corps d'armée de Chanzy. + +Revenu au Valpinson à la signature de l'armistice, personne, +hormis sa femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette +douloureuse campagne. On l'engageait à se présenter aux élections, +et certainement il eût été élu; il refusa, disant que s'il savait +se battre, il ne savait pas discourir. + +Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la +République et le juge d'instruction écoutaient ces détails, qu'ils +connaissaient aussi bien que M. Séneschal. + +Aussi tout à coup: + +--N'avançons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau +regarder, je n'aperçois aucune apparence d'incendie. + +--C'est que nous sommes dans un bas-fond, répondit le maire. Mais +nous approchons, et lorsque nous serons en haut de cette côte que +nous gravissons, soyez tranquille, vous verrez... + +Cette côte est bien connue dans le département, et même célèbre +sous le nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et formée +d'un granit si dur que les ingénieurs qui ont tracé la route +nationale de Bordeaux à Nantes se sont détournés d'une demi-lieue +pour l'éviter. Elle domine donc tout le pays, et, parvenus à son +sommet, M. Séneschal et ses compagnons ne purent retenir un cri. + +--_Horresco! _murmura le procureur de la République. + +Le foyer même de l'incendie leur était encore caché par les hautes +futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'élançaient bien +au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de +sinistres lueurs... + +Toute la campagne était en mouvement. Le tocsin sonnait à coups +précipités à l'église de Bréchy, dont le clocher tronqué se +détachait en noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, +retentissaient les rauques mugissements de ces conques marines +dont on se sert pour appeler les ouvriers des champs. Des pas +effarés sonnaient le long des sentiers, et des paysans passaient +en courant, un seau de chaque main. + +--Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline. + +--Une si belle propriété, dit le maire, si savamment aménagée! + +Et, au risque d'un accident, il lança son cheval au galop sur le +revers de la côte, car le Valpinson est tout au fond de la vallée, +à cinq cents mètres de la petite rivière. + +Tout y était terreur, désordre, confusion. Et pourtant les bras +n'y manquaient pas, ni la bonne volonté. Aux premiers cris +d'alarme, tous les gens des environs étaient accourus, et il en +arrivait encore à chaque minute, mais personne ne se trouvait là +pour diriger. + +Le sauvetage du mobilier surtout les préoccupait. Les plus hardis +tenaient bon dans les appartements et, en proie à une sorte de +vertige, jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous +la main. Et dans le milieu de la cour, s'amoncelaient pêle-mêle +les lits, les matelas, les chaises, le linge, les livres, les +vêtements... + +Cependant une immense clameur salua l'arrivée de M. Séneschal et +de ses compagnons. + +--Voilà monsieur le maire! s'écriaient les paysans, rassurés par +sa seule présence et prêts à lui obéir. + +M. Séneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'oeil la situation. + +--Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre +empressement, il s'agit, à cette heure, de ne pas gaspiller nos +forces. La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont +perdus, abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château... +Organisons-nous! La rivière est tout proche, formons la chaîne. +Tout le monde à la chaîne, hommes et femmes!... Et de l'eau, de +l'eau... voilà les pompes. + +On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers +parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. +Et, enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse. + +--Le maître est là, lui répondit une vieille femme en montrant, à +cent pas, une maisonnette à toit de chaume, c'est le médecin qui +l'y a fait transporter. + +--Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur +de la République et au juge d'instruction. + +Mais ils s'arrêtèrent au seuil de l'unique pièce de cette pauvre +demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux +solives noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de +graines. Deux lits à colonnes torses et à rideaux de serge +jaunâtre, deux bons grands lits de Saintonge, occupaient tout le +fond. Sur celui de gauche, une petite fille de quatre à cinq ans +dormait, roulée dans une couverture, sous la garde de sa soeur, de +deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite, le comte de +Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait entassé +sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers à +l'incendie. + +Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le +docteur Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées +jusqu'au coude, s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un +bistouri de l'autre, semblait absorbé par quelque grave et +délicate opération. Vêtue d'une robe de mousseline claire, la +comtesse de Claudieuse était debout au pied du lit de son mari, +pâle, mais sublime de calme et de fermeté résignée. Elle tenait +une lampe et en dirigeait la lumière selon les indications du +docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur un +coffre et, leur tablier relevé sur la tête, pleuraient. + +Singulièrement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui +d'entrer. Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut: + +--Eh! c'est ce brave Séneschal! dit-il. Approchez, cher ami, +approchez!... L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. +De tout ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que +quelques pelletées de cendres... + +--C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en +avons craint un bien plus irréparable... Dieu merci, vous +vivrez... + +--Qui sait! Je souffre terriblement... Mme de Claudieuse +tressaillit. + +--Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, +Trivulce! + +Jamais amant n'arrêta sur l'amie de son âme un regard plus tendre +que celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme. + +--Pardonne-moi, chère Geneviève, pardonne-moi mon manque de +courage... + +Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une +voix éclatante comme une trompette: + +--Monsieur! s'écria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous +m'écorchez! + +--J'ai là du chloroforme, prononça froidement le médecin. + +--Je n'en veux pas! + +--Résignez-vous alors à souffrir... Et tenez-vous tranquille, car +chacun de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, +épongeant un filet de sang qui venait de jaillir sous son +bistouri:) Du reste, ajouta-t-il, nous allons prendre quelques +minutes de repos. Mes yeux et ma main se fatiguent... Je ne suis +plus jeune, décidément. + +Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au +teint bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et +porteur d'une paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie à +retirer, à essuyer et à remettre. + +Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, à +Sauveterre, des cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu +d'amis. Les ouvriers lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les +paysans son âpreté au gain, et les bourgeois ses opinions +politiques. + +On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en +levant son verre: «Je bois à la mémoire du seul médecin dont +j'envie la pure et noble gloire: à la mémoire de mon compatriote +le docteur Guillotin, de Saintes!» Avait-il vraiment porté ce +toast? Le positif, c'est qu'il se posait en démocrate farouche, et +qu'il était l'âme et l'oracle des petits conciliabules socialistes +des environs. Il étonnait quand il entamait le chapitre des +réformes qu'il rêvait et des progrès qu'il concevait. Et il +faisait frémir par le don dont il parlait de «porter le fer et le +feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société». + +Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines +expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de +tous, avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du +docteur Seignebos. Les plus bienveillants disaient: «C'est un +original.» + +Cet original, comme de raison, n'aimait guère M. Séneschal, un +ancien avoué réactionnaire. Il tenait en piètre estime le +procureur de la République, un inutile fureteur de bouquins. Mais +il détestait cordialement M. Galpin-Daveline. + +Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'être +ou non entendu de son malade: + +--Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en très fâcheux +état. C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a +tiré dessus, et les désordres des blessures de cette origine sont +incalculables. J'inclinerais volontiers à croire qu'aucun organe +essentiel n'a été atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu +souvent, dans ma pratique, des lésions minuscules telles qu'en +peut produire un grain de plomb, lésions mortelles cependant, ne +se révéler qu'après douze ou quinze heures. + +Il eût continué longtemps, s'il n'eût été brusquement interrompu: + +--Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est +parce qu'un crime a été commis que je suis ici. Il faut que le +coupable soit retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, +dès ce moment, je requiers le concours de vos lumières. + + +3 + +Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait +despotiquement de la situation et reléguait au second plan le +docteur Seignebos, M. Séneschal et le procureur de la République +lui-même. Rien plus n'existait qu'un crime dont l'auteur était à +découvrir, et un juge: lui. + +Mais il avait beau exagérer sa raideur habituelle et ce dédain des +sentiments humains qui a fait à la justice plus d'ennemis que ses +plus cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction +contenue, tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taillée comme les +buis de Versailles. + +--Donc, monsieur le médecin, reprit-il, voyez-vous quelque +inconvénient à ce que j'interroge le blessé? + +--Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le +docteur Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je +vais dans un moment recommencer à extraire les grains de plomb +dont ses chairs sont criblées. Cependant, si vous y tenez... + +--J'y tiens... + +--Eh bien! dépêchez-vous, car la fièvre ne va pas tarder à le +prendre. + +M. Daubigeon ne cachait guère son mécontentement. + +--Daveline! faisait-il à demi-voix, Daveline! + +L'autre n'y prenait garde. Ayant tiré de sa poche un calepin et un +crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du +même ton: + +--Vous sentez-vous en état, monsieur le comte, demanda-t-il, de +répondre à mes questions? + +--Oh! parfaitement. + +--Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes +événements de cette nuit. + +Aidé de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse +se haussa sur ses oreillers. + +--Ce que je sais, commença-t-il, n'aidera guère, malheureusement, +les investigations de la justice... Il pouvait être onze heures, +car je ne saurais même préciser l'heure, j'étais couché, et depuis +un bon moment j'avais soufflé ma bougie, lorsqu'une lueur très +vive frappa mes vitres. Je m'en étonnai, mais très confusément, +car j'étais dans cet état d'engourdissement qui, sans être le +sommeil, n'est déjà plus la veille. Je me dis bien: «Qu'est-ce que +cela?», mais je ne me levai pas. C'est un grand bruit, comme le +fracas d'un mur qui s'écroule, qui me rendit au sentiment de la +réalité. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me disant: +«C'est le feu!...» Ce qui redoublait mon inquiétude, c'est que je +me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des bâtiments, +seize mille fagots de la coupe de l'an dernier... À demi vêtu, je +m'élançai dans les escaliers. J'étais fort troublé, je l'avoue, à +ce point que j'eus toutes les peines du monde à ouvrir la porte +extérieure. J'y parvins cependant. Mais à peine mettais-je le pied +sur le seuil que je ressentis au côté droit, un peu au-dessus de +la hanche, une affreuse douleur et que j'entendis tout près de moi +une détonation... + +D'un geste, le juge d'instruction interrompit.--Votre récit, +monsieur le comte, dit-il, est certes d'une remarquable netteté. +Cependant, il est un détail qu'il importe de préciser. C'est bien +au moment juste où vous paraissiez qu'on a tiré sur vous? + +--Oui, monsieur. + +--Donc l'assassin était tout près, à l'affût. Il savait que, +fatalement, l'incendie vous attirerait dehors et il attendait... + +--Telle a été, telle est encore mon impression, déclara le comte. + +M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon. + +--Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit +retenir la prévention; l'incendie n'est qu'une circonstance +aggravante, le moyen imaginé par le coupable pour arriver plus +sûrement à la perpétration du crime... (Après quoi, revenant au +comte:) Poursuivez, monsieur, dit le juge d'instruction. + +--Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier +mouvement, mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me +précipiter vers l'endroit d'où m'avait paru venir le coup de +fusil. Je n'avais pas fait trois pas que je me sentis atteint de +nouveau à l'épaule et au cou. Cette seconde blessure était plus +grave que la première, car le coeur me faillit, la tête me tourna, +et je tombai... + +--Vous n'aviez pas même entrevu le meurtrier? + +--Pardonnez-moi. Au moment où je tombais, il m'a semblé voir... +j'ai vu un homme s'élancer de derrière une pile de fagots, +traverser la cour et disparaître dans la campagne. + +--Le reconnaîtriez-vous? + +--Non. + +--Mais vous avez vu comment il était vêtu, vous pouvez me donner +à peu près son signalement? + +--Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé +comme une ombre. + +Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit. + +--N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, +monsieur. + +Le comte hocha la tête. + +--Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur, répondit-il. +J'étais évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que +j'ai repris connaissance, ici, sur ce lit. + +Avec un soin extrême, M. Galpin-Daveline notait les réponses du +comte. Lorsqu'il eut terminé: + +--Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les +circonstances du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il +importe de savoir ce qui s'est passé après votre chute. Qui +pourrait me l'apprendre? + +--Ma femme, monsieur. + +--Je le pensais. Madame la comtesse a dû se lever en même temps +que vous? + +--Ma femme n'était pas couchée, monsieur. Vivement le juge se +retourna vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'oeil pour +reconnaître que le costume de la comtesse n'était pas celui d'une +femme éveillée en sursaut par l'incendie de sa maison. + +--En effet, murmura-t-il. + +--Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle +qui est là sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte +de la rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée +près d'elle. Malheureusement, les fenêtres de nos filles donnent +sur le jardin, du côté opposé à celui où le feu a été mis... + +--Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du +désastre? demanda le juge d'instruction. + +Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse +s'avança. + +--Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit- +elle, j'avais tenu à veiller ma petite Berthe. Ayant déjà passé +près d'elle la nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais +fini par m'assoupir, lorsque je fus réveillée par une +détonation... à ce qui m'a semblé. Je me demandais si ce n'était +pas une illusion, quand un second coup retentit presque +immédiatement. Plus étonnée qu'inquiète, je quittai la chambre de +mes filles. Ah! monsieur, telle était déjà la violence de +l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein +jour. Je descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, +je sortis... À cinq ou six pas, à la lueur des flammes, j'aperçus +le corps de mon mari. Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, +son coeur avait cessé de battre, je le crus mort, j'appelai au +secours d'une voix désespérée... + +M. Séneschal et M. Daubigeon frémissaient. + +--Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, très +bien! + +--Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est +profond le sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je +suis restée bien longtemps seule, agenouillée près de mon mari. À +la longue, cependant, les clartés de l'incendie éveillaient nos +métayers, les ouvriers de la ferme et nos domestiques. Ils se +précipitaient dehors en criant: «Au feu!» M'apercevant, ils +vinrent à moi et m'aidèrent à transporter mon mari loin du danger, +qui grandissait de minute en minute. Attisé par un vent furieux, +l'incendie se propageait avec une effrayante rapidité. Les granges +n'étaient plus qu'une immense fournaise, la métairie brûlait, les +chais remplis d'eau-de-vie étaient en feu, et la toiture de notre +maison s'allumait de tous côtés. Et personne de sang-froid!... Ma +tête était à ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que +leur chambre était déjà pleine de fumée, lorsqu'un honnête et +courageux garçon est allé les arracher au plus horrible des +périls... Pour me rappeler à moi-même, il m'a fallu l'arrivée du +docteur Seignebos et ses paroles d'espoir... Cet incendie nous +ruine peut-être; que m'importe, puisque mes enfants et mon mari +sont sauvés! + +C'est d'un air d'impatience dédaigneuse que le docteur Seignebos +assistait à ces préliminaires inévitables. Les autres, +M. Séneschal, le procureur de la République, les deux servantes, +même, avaient peine à maîtriser leur émotion. Lui haussait les +épaules et grommelait entre les dents: + +--Formalités! Subtilités! Puérilités! + +Après avoir retiré, essuyé et remis sur son nez ses lunettes d'or, +il s'était assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et +il comptait et alignait, dans une écuelle, les quinze ou vingt +grains de plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de +Claudieuse. + +Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un +ton bref, s'adressant à M. Galpin-Daveline: + +--Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans +doute? + +Offensé--on l'eût été à moins--, le juge d'instruction fronça +le sourcil, et froidement: + +--Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais +ma tâche n'est ni moins grave ni moins urgente. + +--Oh!... + +--Par conséquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, +monsieur le docteur... + +--Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous +déclare que chaque minute qui s'écoule désormais peut compromettre +la vie du blessé. + +Ils s'étaient rapprochés et, la tête rejetée en arrière, ils se +toisaient avec des yeux où éclatait la plus violente animosité. +Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet même de +M. de Claudieuse? + +La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche: + +--Messieurs, prononça-t-elle, messieurs, de grâce... + +Peut-être son intervention n'eût-elle pas suffi, si M. Séneschal +et M. Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en même +temps à l'un des adversaires. + +Des deux, M. Galpin-Daveline était encore le plus obstiné; car, en +dépit de tout, reprenant la parole: + +--Je n'ai plus, monsieur, dit-il à M. de Claudieuse, qu'une +question à vous adresser: où et comment étiez-vous placé? Où et +comment pensez-vous qu'était placé l'assassin au moment du crime? + +--Monsieur, répondit le comte d'une voix évidemment fatiguée, +j'étais, je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, +faisant face à la cour. L'assassin devait être posté à une +vingtaine de pas, sur ma droite, derrière une pile de fagots. + +Ayant écrit la réponse du blessé, le juge se retourna vers le +médecin. + +--Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est à vous +maintenant à fixer la prévention sur ce point décisif: à quelle +distance était le meurtrier lorsqu'il a fait feu? + +--Je ne suis pas devin, répondit brutalement le médecin. + +--Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la +justice, dont je suis ici le représentant, a le droit et les +moyens de se faire respecter. Vous êtes médecin, monsieur, et la +médecine est arrivée à répondre d'une façon presque mathématique à +la question que je vous pose... + +M. Seignebos ricanait. + +--Vraiment, la médecine est arrivée à ce prodige! fit-il. Quelle +médecine? La médecine légale, sans doute, celle qui est à la +dévotion des parquets et à la discrétion des présidents +d'assises... + +--Monsieur!... + +Mais le médecin n'était pas d'un naturel à supporter un second +échec. + +--Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. +Il n'est pas un manuel de médecine légale qui ne tranche +souverainement le problème dont il s'agit. Je les ai étudiés, ces +manuels, qui sont vos armes à vous autres, messieurs les +magistrats instructeurs. Je connais l'opinion de Devergie et celle +d'Orfila, et celle encore de Casper, de Tardieu et de Briant et +Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs prétendent décider à +un centimètre près la distance d'où un coup de fusil a été tiré. +Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre médecin de +campagne, moi, un simple guérisseur... Et, avant de donner une +opinion qui peut faire tomber la tête d'un pauvre diable, la tête +d'un innocent, peut-être, j'ai besoin de réfléchir, de me +consulter, de recourir à des expériences. + +Il avait si évidemment raison quant au fond, sinon quant à la +forme, que M. Galpin-Daveline se radoucit. + +--C'est à titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je +vous demande votre avis. Votre opinion raisonnée et définitive +fera nécessairement l'objet d'un rapport motivé. + +--Ah!... comme cela... + +--Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que +vous a inspirées l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse. + +D'un geste prétentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes. + +--Mon sentiment, répondit-il, sous toutes réserves, bien entendu, +est que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des +faits. Je crois volontiers que l'assassin était embusqué à la +distance qu'il indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, +c'est que les deux coups de fusil ont été tirés de distances +différentes, l'un de beaucoup plus près que l'autre, et la preuve, +c'est que si l'un d'eux, celui de la hanche, a, comme disent les +chasseurs, «écarté» légèrement, l'autre, celui de l'épaule, a +presque «fait balle»... + +--Mais on sait à combien de mètres un fusil fait balle, +interrompit M. Séneschal, qu'agaçait le ton dogmatique du docteur. + +M. Seignebos salua. + +--On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je +déclare l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous +semblez l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou +trois types seulement de fusils de chasse. Avez-vous réfléchi à +l'immense variété d'armes françaises, anglaises, américaines et +allemandes qui sont aujourd'hui répandues partout? Comment osez- +vous, monsieur, vous prononcer si délibérément? Ignorez-vous donc, +vous, un ancien avoué et un magistrat municipal, que c'est sur +cette grave question que roulera tout le débat de la cour +d'assises? + +Après quoi, décidé à ne plus rien répondre, le médecin reprenait +son bistouri et ses pinces, lorsque tout à coup, au-dehors, des +clameurs éclatèrent, si terribles que M. Séneschal, M. Daubigeon +et Mme de Claudieuse elle-même se précipitèrent vers la porte. + +Et ces clameurs, hélas!, n'étaient que trop justifiées. + +La toiture du bâtiment principal venait de s'effondrer, +ensevelissant sous ses décombres embrasés le pauvre tambour qui, +deux heures plus tôt, avait battu la générale, Bolton, et un +pompier, nommé Guillebault, le plus estimé des charpentiers de +Sauveterre, un père de cinq enfants. Le capitaine Parenteau +semblait près de devenir fou, et c'était à qui se dévouerait pour +arracher à la plus horrible des morts ces infortunés, dont on +entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements +désespérés. + +Toutes les tentatives pour les secourir devaient échouer. Un +gendarme et un fermier des environs, qui avaient essayé d'arriver +jusqu'à eux, faillirent rester dans la fournaise et ne furent +retirés qu'au prix d'efforts inouïs, et dans le plus triste état, +le gendarme surtout. + +Alors, véritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de +l'incendiaire... Alors, en même temps que les colonnes de fumée et +les tourbillons d'étincelles, montèrent vers le ciel des cris de +vengeance: + +--À mort, l'incendiaire, à mort!... + +C'est à ce moment que la plus légitime des fureurs inspira +M. Séneschal. Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes +et combien il est difficile d'arracher à un paysan ce qu'il sait. +Se dressant donc sur un monceau de débris, d'une voix claire et +forte: + +--Oui, mes amis, s'écria-t-il, oui, vous avez raison; à mort! +Oui, les courageuses victimes du plus lâche des crimes doivent +être vengées... Il faut retrouver l'incendiaire, il le faut +absolument!... Vous le voulez, n'est-ce pas? Cela dépend de +vous... Il est impossible qu'il ne soit pas parmi vous un homme +qui sache quelque chose... Que celui-là se montre et parle. +Souvenez-vous que le plus léger indice peut guider la justice... +Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Réfléchissez, +consultez-vous... + +De rapides chuchotements coururent à travers la foule, puis tout à +coup: + +--Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler. + +--Qui? + +--Cocoleu! Il était là tout au commencement. + +C'est lui qui est allé chercher dans leur chambre les filles de la +dame de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!... + +Il faut avoir vécu tout au fond des campagnes, en pleins champs, +pour imaginer, pour comprendre l'émotion et la colère de tous ces +braves gens qui se pressaient autour des ruines embrasées du +Valpinson. L'habitant des villes, lui, n'a nul souci du brigand +sinistre qui, pour voler, tue. Il a le gaz, des portes solides, et +la police veille sur son sommeil. Il redoute peu l'incendie: à la +première étincelle, toujours quelque voisin se trouve pour crier +«au feu!» Les pompes accourent, et l'eau jaillit comme par +enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des périls +de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul +n'est chargé d'assurer la sécurité de ses nuits. Attaqué par un +assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le +feu soit mis à sa maison, elle sera en cendres avant l'arrivée des +premiers secours, trop heureux s'il se sauve et s'il réussit à +sauver sa famille des flammes. + +Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de +M. Séneschal, s'employaient fiévreusement à retrouver celui qui, +pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu. + +Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en était pas +un seul, parmi eux, qui ne lui eût donné une beurrée ou une +écuellée de soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui eût +abandonné une botte de paille dans le coin d'une écurie, quand il +pleuvait ou qu'il faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que +Cocoleu était de ces infortunés qui traînent à travers la campagne +le poids de quelque terrible difformité physique ou morale. + +Quelque vingt ans plus tôt, un des gros propriétaires de Bréchy, +ayant fait bâtir, avait fait venir d'Angoulême une demi-douzaine +de peintres-décorateurs qui passèrent chez lui presque tout l'été. +Un de ces peintres avait mis à mal une pauvre fille de ferme des +environs, nommée Colette, qu'avaient affolée sa longue blouse +blanche, ses fines moustaches brunes, sa gaieté, ses chansons et +ses propos galants. + +Mais les travaux achevés, le séducteur s'était envolé avec ses +camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier +cigare qu'il avait fumé. Elle était enceinte, pourtant. + +Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son état, elle fut jetée à la +porte de la maison où elle était employée, et ses parents, qui +avaient bien du mal à se suffire, la repoussèrent impitoyablement. +Dès lors, hébétée de douleur, de honte et de regrets, elle erra de +ferme en ferme, demandant l'aumône, insultée, raillée, brutalisée +même quelquefois. + +C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, +elle mit au monde un garçon. Comment la mère et l'enfant +n'étaient-ils pas morts de froid, de faim et de misère!... Il est +des grâces d'état incompréhensibles. + +Pendant plusieurs années, on les vit traîner leurs haillons autour +de Sauveterre, vivant de la générosité, chèrement achetée, des +paysans. Puis la mère mourut, abandonnée, comme elle avait vécu. +On ramassa son corps un matin, sur le revers d'un fossé. L'enfant +restait seul. + +Il avait huit ans, il était assez fort pour son âge; un fermier en +eut pitié et le prit pour garder ses vaches. Le petit misérable +n'en était pas capable. + +Tant qu'il avait eu sa mère, on avait attribué à son existence +sauvage son mutisme, ses regards effarés, ses allures de bête +traquée. Lorsqu'on essaya de s'occuper de lui, on reconnut que +nulle intelligence ne s'était éveillée en ce pauvre cerveau +déprimé. Il était idiot, et de plus atteint d'une de ces +effroyables maladies nerveuses dont les accès agitent tout le +corps, et particulièrement les muscles du visage, de mouvements +convulsifs. Il n'était pas muet, mais ce n'est qu'avec des efforts +inouïs et en bégayant lamentablement qu'il parvenait à articuler +quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui +criaient: + +--Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou. + +Il en avait pour cinq minutes à bégayer, avec toutes sortes de +contorsions, le nom de sa mère: + +--Co... co... co... lette. De là son surnom. + +On avait constaté qu'il n'était bon à rien; on cessa de +s'intéresser à lui; il se remit à vagabonder comme jadis. + +C'est vers cette époque que le docteur Seignebos, en allant à ses +visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent +docteur, entre autres théories surprenantes, soutenait alors que +l'imbécillité n'est qu'une façon d'être du cerveau, un oubli de la +nature aisément réparable par l'adjonction de certaines substances +connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une expérience +mémorable était trop belle pour qu'il ne s'empressât pas de la +saisir. + +Il fit monter Cocoleu près de lui, dans son cabriolet, l'installa +dans sa maison et le soumit à un traitement dont le secret est +resté entre lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour +ses opinions avancées. + +Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considérablement maigri. +Il parlait peut-être un peu moins malaisément, mais son +intelligence n'avait fait aucun progrès appréciable. + +Découragé, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il +avait données à son pensionnaire, les lui mit dans la main et le +poussa dehors en lui défendant de revenir jamais. + +Le médecin avait rendu un triste service à Cocoleu. Désaccoutumé +des privations, déshabitué d'aller de porte en porte demander son +pain, le pauvre idiot eût péri de besoin si sa bonne étoile ne +l'eût amené au Valpinson. Touchés de sa détresse, le comte et la +comtesse de Claudieuse résolurent de se charger de lui. + +Seulement, c'est en vain qu'ils essayèrent de le fixer à l'une de +leurs métairies, où ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur +vagabonde de Cocoleu l'emportait sur tout, même sur la faim. +L'hiver, par le froid et la neige, on le tenait encore. Mais dès +les premières feuilles, il reprenait ses courses sans but à +travers les bois et les champs, restant souvent des semaines +entières sans reparaître. + +À la longue, pourtant, s'était éveillé en lui quelque chose qui +ressemblait assez à l'instinct d'un animal domestique patiemment +dressé. Son affection pour Mme de Claudieuse se traduisait comme +celle d'un chien, par des gambades et des cris de joie dès qu'il +l'apercevait. Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, +courant et bondissant autour d'elle, toujours comme un chien. Il +aimait aussi les petites filles, et il paraissait souffrir qu'on +l'écartât d'elles, car on l'en écartait, redoutant pour des +enfants si jeunes la contagion de ses tics nerveux. + +Avec le temps aussi, il était devenu capable de rendre quelques +petits services. Il était certaines commissions faciles dont on +pouvait le charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un +domestique, il savait porter une lettre à la poste de Bréchy. +Même, ses progrès avaient été assez sensibles pour inspirer des +doutes à quelques paysans défiants, lesquels prétendaient que +Cocoleu n'était pas si «innocent» qu'il en avait l'air, que +c'était «un malin» au contraire, qui faisait la bête pour bien +vivre sans travailler. + +--Nous le tenons! crièrent enfin quelques voix; le voilà! le +voilà!... + +La foule s'écarta vivement, et presque aussitôt, maintenu et +poussé en avant par plusieurs hommes, un jeune garçon parut. + +--Il s'était caché là-bas, derrière une haie, disaient ces +hommes, et il ne voulait pas venir, le mâtin! + +Le désordre des vêtements de Cocoleu attestait en effet une +résistance opiniâtre. + +C'était un garçon de dix-huit ans, imberbe, très grand, +extraordinairement maigre, et si dégingandé qu'il en paraissait +contrefait. Une forêt de rudes cheveux roux s'emmêlait au-dessus +de son front étroit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche +meublée de dents aiguës, son nez, largement épaté, et ses immenses +oreilles donnaient à sa physionomie une expression étrange +d'effarement et d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale. + +--Qu'est-ce que nous allons en faire? demandèrent les paysans à +M. Séneschal. + +--Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, répondit +le maire, là, dans la petite maison où vous avez porté monsieur de +Claudieuse... + +--Et il faudra bien qu'il parle, grondèrent les paysans. Tu +entends, n'est-ce pas? Allons! arrive... + + +4 + +Mettant leur amour-propre à lutter de flegme et d'impassibilité, +ni le docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un +mouvement pour reconnaître ce qui se passait au-dehors. + +Le médecin s'apprêtait à reprendre son opération, et +méthodiquement, tranquille autant que s'il eût été chez lui, dans +son cabinet, il lavait l'éponge dont il venait de se servir et +essuyait ses pinces et ses bistouris. + +Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les +bras croisés, semblait suivre de l'oeil, dans le vide, +d'insaisissables combinaisons. Peut-être songeait-il que sa bonne +étoile l'avait enfin guidé vers cette cause retentissante qu'il +avait si longtemps et si inutilement appelée de tous ses voeux. + +Mais M. de Claudieuse était loin de partager leur indifférence. Il +s'agitait sur son lit, et dès que M. Séneschal et M. Daubigeon +reparurent, pâles et bouleversés: + +--Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il. + +Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe: + +--Mon Dieu!... s'écria-t-il, et moi qui gémissais de me voir en +partie ruiné. Deux hommes morts!... Voilà le vrai malheur!... +Pauvres gens, victimes de leur courage! Bolton, un garçon de +trente ans! Guillebault, un père de famille, qui laisse cinq +enfants sans soutien!... + +La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots +prononcés par son mari. + +--Tant qu'il nous restera une bouchée de pain, interrompit-elle, +d'une voix profondément troublée, ni la mère de Bolton, ni les +enfants de Guillebault ne manqueront de rien! + +Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient découvert +Cocoleu envahissaient la chambre, poussant devant eux leur +prisonnier. + +--Où est le juge? demandaient-ils. Voilà un témoin... + +--Quoi! Cocoleu! s'écria le comte. + +--Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le répète +à la justice et que l'incendiaire soit retrouvé. + +M. Seignebos avait froncé le sourcil. Il exécrait Cocoleu, ce cher +docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse expérience dont +on fait encore des gorges chaudes à Sauveterre. + +--Est-ce que véritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il +à M. Galpin-Daveline. + +--Pourquoi non? fit sèchement le juge. + +--Parce qu'il est complètement imbécile, monsieur, stupide, +idiot. Parce qu'il est incapable de saisir la valeur de vos +questions et la portée de ses réponses. + +--Il peut nous fournir un indice précieux, monsieur... + +--Lui!... un être dénué de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est +impossible que la justice tienne compte des réponses incohérentes +d'un fou! + +Le mécontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un +redoublement de roideur. + +--Je sais ce que j'ai à faire, monsieur, dit-il. + +--Et moi, riposta le médecin, je connais mon devoir. Vous avez +requis le concours de mes lumières, je vous l'apporte. Je vous +déclare que l'état mental de ce garçon est tel qu'il ne saurait +être entendu, même à titre de renseignements. J'en appelle à +monsieur le procureur de la République. + +Il espérait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne +venant pas: + +--Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une +voie sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux répond à vos +questions par une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui +qu'il accusera? + +Les paysans écoutaient, bouche béante, cette discussion. + +--Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un +d'eux. + +--Il sait bien dire ce qu'il veut, le mâtin! ajouta un autre. + +--Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, prononça +doucement Mme de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque +j'étais comme frappée de vertige et que tout le monde les +oubliait. Approche, Cocoleu, approche, mon ami, n'aie pas peur, +personne ici ne te veut de mal... + +Il était bien besoin de ces bonnes paroles. Effrayé au-delà de +toute expression par les brutalités dont il venait d'être l'objet, +le pauvre idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient. + +--Je... je n'ai pas... pas... peur..., bégaya-t-il. + +--Une fois encore, je proteste, insista le médecin. + +Il venait de reconnaître qu'il n'était pas seul de son avis. + +--Je crois, en effet, qu'il est peut-être dangereux d'interroger +Cocoleu, dit M. de Claudieuse. + +--Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge était le +maître de la situation, armé des pouvoirs presque illimités que la +loi confère au magistrat instructeur. + +--Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique, laissez-moi agir à ma guise. (Et s'étant assis, +et s'adressant à Cocoleu:) Voyons, mon garçon, reprit-il de sa +meilleure voix, écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Sais-tu +ce qu'il y a eu, cette nuit, au Valpinson? + +--Le feu, répondit l'idiot. + +--Oui, mon ami, le feu, qui a détruit la maison de tes +bienfaiteurs, le feu où viennent de périr deux pauvres pompiers... +Et ce n'est pas tout: on a essayé d'assassiner le comte de +Claudieuse. Le vois-tu, dans ce lit, blessé et couvert de sang? +Vois-tu la douleur de madame de Claudieuse?... + +Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaçante ne trahissait rien de +ce qui pouvait se passer en lui. + +--Absurdité! grommelait le docteur. Témérité! Ténacité! + +M. Galpin-Daveline l'entendit. + +--Monsieur! prononça-t-il vivement, ne m'obligez pas à me +rappeler qu'il y a là, tout près, des gens chargés de faire +respecter mon caractère... (Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces +malheurs, mon ami, poursuivit-il, sont l'oeuvre d'un lâche +incendiaire. Tu le détestes, n'est-ce pas, ce misérable, tu le +hais?... + +--Oui, dit Cocoleu. + +--Tu désires qu'il soit puni... + +--Oui, oui! + +--Eh bien! il faut m'aider à le découvrir, pour qu'il soit arrêté +par les gendarmes, mis en prison et jugé. Tu le connais, tu as dit +toi-même que tu le connaissais... + +Il s'arrêta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours: + +--Dans le fait, demanda-t-il, à qui ce pauvre diable a-t-il +parlé? + +C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit +rien. Peut-être Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui +attribuait. + +--Ce qui est sûr, déclara un des métayers du Valpinson, c'est que +ce pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes +les nuits il rôde comme un chien de garde autour des bâtiments... + +Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumière. Changeant +brusquement la forme de l'interrogatoire: + +--Où as-tu passé la soirée? demanda-t-il à Cocoleu. + +--Dans... dans... la cour... + +--Dormais-tu, quand l'incendie s'est déclaré? + +--Non. + +--Tu l'as donc vu commencer? + +--Oui. + +--Comment a-t-il commencé? + +Obstinément, l'idiot tenait ses regards rivés sur +Mme de Claudieuse, avec l'expression craintive et soumise du chien +qui cherche à lire dans les yeux de son maître. + +--Réponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obéis, +parle... + +Un éclair brilla dans les yeux de Cocoleu. + +--On... on a mis le feu, bégaya-t-il. + +--Exprès? + +--Oui. + +--Qui? + +--Un monsieur... + +Il n'était pas un des témoins de cette scène qui, pour mieux +entendre, ne retînt sa respiration. Seul le docteur se dressa. + +--Cet interrogatoire est insensé! s'écria-t-il. Mais le juge +d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers +Cocoleu, d'une voix qu'altérait l'émotion: + +--Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il. + +--Oui. + +--Et tu le connais? + +--Très... très bien. + +--Tu sais son nom? + +--Oh, oui! + +--Comment s'appelle-t-il? + +Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blême de +Cocoleu; il hésita, puis enfin, avec un violent effort, il +répondit: + +--Bois... Bois... Boiscoran. + +Des murmures de mécontentement et des ricanements incrédules +accueillirent ce nom. D'hésitation, de doute, il n'y en eut pas +l'ombre. + +--Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans; à +qui jamais fera-t-on accroire ça? + +--C'est absurde! déclara M. de Claudieuse. + +Insensé! approuvèrent M. Séneschal et M. Daubigeon. + +Le docteur Seignebos avait retiré ses lunettes et les essuyait +d'un air de triomphe. + +--Qu'avais-je annoncé! s'écria-t-il. Mais monsieur le juge +d'instruction n'a pas daigné tenir compte de mes observations... + +M. le juge d'instruction était de beaucoup le plus ému de tous. Il +était devenu excessivement pâle, et les efforts étaient visibles +qu'il faisait pour garder son impassible froideur. + +Le procureur de la République se pencha vers lui. + +--À votre place, murmura-t-il, j'en resterais là, considérant +comme non avenu ce qui vient de se passer. + +Mais M. Galpin-Daveline était de ces gens qu'aveugle l'opinion +exagérée qu'ils ont d'eux-mêmes, et qui se feraient hacher en +morceaux plutôt que de reconnaître qu'ils ont pu se tromper. + +--J'irai jusqu'au bout, répondit-il. + +Et s'adressant de nouveau à Cocoleu, au milieu d'un silence si +profond qu'on eût entendu le bruissement des ailes d'une mouche: + +--Comprends-tu bien, mon garçon, lui demanda-t-il, ce que tu dis? +Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable? + +Que Cocoleu comprît ou non, il était en tout cas agité d'une +angoisse manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses +tempes déprimées, et des secousses nerveuses secouaient ses +membres et convulsaient sa face. + +--Je... je dis la vérité, bégaya-t-il. + +--C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson? + +--Oui. + +--Comment s'y est-il pris? + +L'oeil égaré de Cocoleu allait incessamment du comte de +Claudieuse, qui semblait indigné, à la comtesse, qui écoutait d'un +air de douloureuse surprise. + +--Parle! insista le juge d'instruction. + +Après un moment d'hésitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer +ce qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de +contorsions et de bégaiements à faire comprendre qu'il avait vu +M. de Boiscoran, qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa +poche, les enflammer avec une allumette et les placer sous une +meule de paille qui était tout proche de deux énormes piles de +fagots, lesquelles piles s'appuyaient au mur d'un chai plein +d'eau-de-vie. + +--C'est de la démence! s'écria le docteur, traduisant +certainement l'opinion de tous. + +Mais M. Galpin-Daveline avait réussi à maîtriser son trouble. +Promenant autour de lui un regard méchant: + +À la première marque d'approbation ou d'improbation, déclara-t-il, +je requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Après +quoi, revenant à Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de +Boiscoran, interrogea-t-il, comment était-il vêtu? + +--Il avait un pantalon blanchâtre, répondit l'idiot, toujours en +bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de +paille. Son pantalon était rentré dans ses bottes. + +Deux ou trois paysans s'entre-regardèrent comme si enfin ils +eussent été effleurés d'un soupçon. C'était avec le costume décrit +par Cocoleu qu'ils avaient l'habitude de rencontrer +M. de Boiscoran. + +--Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait? + +--Il s'est caché derrière les fagots. + +--Et ensuite? + +--Il a préparé son fusil, et, quand le maître est sorti, il a +tiré. + +Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait +d'indignation sur son lit. + +--Il est monstrueux, s'écria-t-il, de laisser ce misérable idiot +salir un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu +monsieur de Boiscoran mettre le feu et se cacher pour +m'assassiner, pourquoi n'a-t-il pas donné l'alarme, pourquoi n'a- +t-il pas crié! + +Docilement, à la grande surprise de M. Séneschal et de +M. Daubigeon, M. Galpin-Daveline répéta la question. + +--Pourquoi n'as-tu pas appelé? demanda-t-il à Cocoleu. + +Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient +épuisé le malheureux idiot. Il éclata d'un rire hébété et, presque +aussitôt pris d'une crise de son mal, il tomba en se débattant et +en criant, et il fallut l'emporter. + +Le juge d'instruction s'était levé et, pâle, ému, les sourcils +froncés, la lèvre contractée, il semblait réfléchir. + +--Qu'allez-vous faire? lui demanda à l'oreille le procureur de la +République. + +--Poursuivre! dit-il à voix basse. + +--Oh! + +--Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est témoin +qu'en poussant ce malheureux idiot, mon but était de faire éclater +l'absurdité de son accusation. Le résultat a trompé mon attente... + +--Et maintenant... + +--Il n'y a plus à hésiter: dix témoins ont assisté à +l'interrogatoire, mon honneur est en jeu, il faut que je démontre +l'innocence ou la culpabilité de l'homme accusé par Cocoleu... (Et +tout aussitôt, s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez- +vous, à cette heure, monsieur, m'apprendre ce que sont vos +relations avec monsieur de Boiscoran? + +La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte. + +--Est-il possible, monsieur, s'écria-t-il, que vous croyiez ce +que vous venez d'entendre! + +--Je ne crois rien, monsieur, prononça le juge. J'ai mission de +découvrir la vérité, je la cherche... + +--Le docteur vous a dit quel est l'état mental de Cocoleu... + +--Monsieur, je vous prie de me répondre. + +M. de Claudieuse eut un geste de colère, et vivement: + +--Eh bien! répondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran +ne sont ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas. + +--On prétend, je l'ai entendu dire, que vous êtes fort mal +ensemble... + +--Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de +Boiscoran vit à Paris les trois quarts de l'année. Il n'est jamais +venu chez moi, je n'ai jamais mis les pieds chez lui. + +--On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu +mesurés... + +--C'est possible. Nous n'avons ni le même âge, ni les mêmes +goûts, ni les mêmes opinions, ni les mêmes croyances. Il est +jeune, je suis vieux. Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma +solitude et la chasse. Je suis légitimiste, il était orléaniste et +est devenu démocrate. Je crois que seul le descendant de nos rois +légitimes peut sauver notre pays, il est persuadé que la +République est le salut de la France. Mais on peut être ennemis +politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran est un +galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait +bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a été blessé. + +Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. +Ayant fini: + +--Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit- +il. Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits +d'intérêts... + +--Insignifiants. + +--Pardon, vous avez échangé du papier timbré. + +--Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un +malheureux cours d'eau qui est pour les riverains un éternel sujet +de contestations. + +M. Galpin-Daveline hochait la tête. + +--Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous +avez eu, au su et vu de tout le pays, des altercations violentes. + +Le comte de Claudieuse paraissait désolé. + +--C'est vrai, nous avons échangé quelques propos... Monsieur de +Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de +leur chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable +ce qu'ils détruisaient de gibier... + +--Précisément... Et un jour que vous avez rencontré monsieur de +Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil à ses +chiens... + +--J'étais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois +tort, je l'ai menacé. + +--C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous +êtes animés, vous menaciez, il vous a couché en joue... Ne le niez +pas; dix personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit. + + +5 + +Il n'était personne dans le pays qui ne sût de quel mal affreux +était atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fût bien persuadé +qu'il n'y avait pas de soins à lui donner. Les deux hommes qui +l'avaient emporté avaient donc cru faire assez en le déposant sur +un tas de paille humide. L'abandonnant ensuite à lui-même, ils +s'étaient mêlés à la foule pour raconter ce qu'ils venaient +d'entendre. + +C'est une justice à rendre aux quelques centaines de paysans qui +se pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur +premier mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions +l'être sans cervelle qui venait d'attribuer l'incendie à +M. de Boiscoran. + +Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte +durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement +jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que +dans les villes, s'écria: «Pourquoi donc pas?» Et ces seuls mots +devinrent le point de départ des suppositions les plus hasardées. + +Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient +été publiques. Il était bien connu que presque toujours les +premiers torts étaient venus du comte et que toujours son jeune +voisin avait fini par céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, +n'aurait-il pas eu recours à ce moyen de se venger d'un homme +qu'il devait haïr, pensait-on, et surtout craindre? + +«Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche?» ricanait le +garnement. + +De là à chercher des circonstances à l'appui des affirmations de +Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des +groupes se formèrent, et bientôt deux hommes et une femme +donnèrent à entendre qu'on serait peut-être bien surpris s'ils +racontaient tout ce qu'ils savaient. On les pressa de parler, et +comme de raison, ils refusèrent. Mais déjà ils en avaient trop +dit. Bon gré mal gré ils furent conduits à la maison où, dans le +moment même, M. Galpin-Daveline interrogeait le comte de +Claudieuse. + +Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, +que M. Séneschal, frémissant à l'idée d'un nouvel accident, se +précipita vers la porte. + +--Qu'est-ce encore? s'écria-t-il. + +--Des témoins! voilà d'autres témoins! répondirent les paysans. + +M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et après +un regard échangé avec M. Daubigeon: + +--On vous amène des témoins, monsieur, dit-il au juge. + +Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il +connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de +profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il +laissait à leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le +dessus. + +--Nous reviendrons plus tard à notre... entretien, monsieur le +comte, dit-il à M. de Claudieuse. (Et répondant à M. Séneschal:) +Que ces témoins entrent, dit-il, mais seuls et un à un... + +Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé +du bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt- +cinq ans, large d'épaules, avec une tête toute petite, un front +très bas et de formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait à +deux lieues à la ronde la réputation d'un séducteur irrésistible +et n'en était pas médiocrement fier. + +Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge: + +--Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline. + +Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien +compris que les paysans éclatèrent de rire: + +--J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, +de l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais +en retard, je pris donc au plus court, par les marais. Je savais +que par suite des pluies de ces jours passés, les fossés seraient +pleins d'eau, mais pour une affaire comme celle que j'avais, on +trouve toujours des jambes... + +--Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge. + +Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption. + +--Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un +peu plus de huit heures, et le jour commençait à baisser quand +j'arrivai aux étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que +l'eau passait de plus de deux pouces par-dessus les pierres du +déversoir. Je me demandais comment traverser sans me mouiller, +quand, de l'autre côté, venant en sens inverse de moi, j'aperçus +monsieur de Boiscoran. + +--Vous êtes bien sûr que c'était lui? + +--Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas +peur, lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva +son pantalon, le fourra dans les tiges de ses grandes bottes +jaunes et passa. C'est alors seulement qu'il me vit, et il parut +étonné. Je ne l'étais pas moins que lui. «Comment! c'est vous, +notre monsieur!» lui dis-je. Il me répondit: «Oui, j'ai quelqu'un +à voir à Bréchy.» C'était bien possible; cependant je lui dis +encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de chemin!» Il se mit +à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent débordés, +répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en +disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis +rien à répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je +trouve que c'est drôle... + +Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot. +Ensuite: + +--Comment était vêtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il. + +--Attendez... il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours +marron et un panama à larges bords. + +La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte +et de la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et même du +docteur Seignebos. Une circonstance de la déposition de Ribot les +frappait surtout: il avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon +dans ses bottes pour passer le déversoir... + +--Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: +qu'un autre témoin se présente. + +Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait +seul une masure à une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le +père Gaudry. + +Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme +vêtu de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif. + +Après avoir donné son nom: + +--Il pouvait être onze heures du soir, déposa-t-il, et je +traversais les bois de Rochepommier par un des petits sentiers... + +--Vous alliez voler des fagots! fit sévèrement le juge. + +--Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est- +il bien possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, +moi!... Non, mon bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au +fin fond du bois pour y être tout rendu au lever du soleil et +chercher des champignons, des cèpes, que j'aurais été vendre à +Sauveterre... Donc, je suivais le routin, quand voilà que tout à +coup, derrière moi, j'entends les pas d'un homme. Naturellement, +la peur me prend... + +--Parce que vous voliez! + +--Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous +comprenez... Enfin, je me cache derrière un arbre, et presque +aussitôt je vois passer monsieur de Boiscoran, que je reconnais +très bien, malgré l'obscurité, et qui devait être très en colère, +car il parlait tout haut, il jurait, il gesticulait, et par +moments il arrachait aux branches des poignées de feuilles. + +--Avait-il un fusil? + +--Oui, mon bon monsieur, puisque même c'est à cause de ce fusil +qu'il m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde... + +Le troisième et le dernier témoin était une bonne et brave +métayère, maîtresse Courtois, dont la métairie était située de +l'autre côté du bois de Rochepommier. + +Interrogée, après un moment d'indécision: + +--Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle; mais je vais +toujours le dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers +ces jours-ci, et que je voulais faire une fournée demain, j'étais +allée avec mon âne au moulin de la montagne de Sauveterre pour +chercher de la farine. Il n'y en avait pas de prête, mais le +meunier me dit qu'il m'en donnerait si je voulais attendre, et je +restai à souper avec lui. Vers dix heures, on me livra un sac que +les garçons attachèrent sur mon âne, et je me mis en route. +J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin, et il devait être +onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne +fait un faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant +pas de force à le recharger seule, lorsqu'à dix pas de moi, un +homme sort du bois. Je l'appelle, il vient. C'était monsieur de +Boiscoran. Je lui demande de m'aider, et aussitôt, sans se faire +prier, il pose son fusil à terre, prend le sac et le remet sur +l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y a pas de quoi, et... +voilà tout. + +Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait +l'accès à l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se +résignait aux humbles fonctions d'appariteur. + +Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déjà peut- +être regrettant ce qu'elle venait de dire: + +--Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. +(Et, comme nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en +ajoutant:) Alors, éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice +se recueillir en paix. + +La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en +proie aux plus cruelles perplexités. + +Consterné jusqu'à ce point de n'essayer pas même de réagir, +M. Galpin-Daveline demeurait accoudé à la table devant laquelle il +s'était assis pour écrire, le front entre les mains, semblant +chercher une issue à l'impasse où il se trouvait engagé. + +Tout à coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, +laissant tomber son masque de glaciale impassibilité: + +--Eh bien! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eût +espéré un secours ou imploré un conseil, eh bien!... + +On ne lui répondit pas. + +Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient: le comte et la +comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la +République, et même le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était +encore à se débattre contre ce résultat invraisemblable, +inconcevable, inouï! + +Enfin, après un moment de silence: + +--Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume +étrange, j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de +le nier: vous partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui +de vous oserait soutenir que, sous l'empire d'une émotion +terrible, ce malheureux n'a pas recouvré durant quelques minutes +la plénitude de sa raison! Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime +et qu'il vous a nommé le coupable, vous avez haussé les épaules. +Mais d'autres témoins sont venus, et de l'ensemble de leurs +dépositions résulte un faisceau de présomptions terribles... (Il +s'animait. L'habitude professionnelle, plus forte que tout, +reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran, poursuivait-il, est +venu ce soir au Valpinson. C'est désormais incontestable. Or, +comment y est-il venu? En se cachant. Du château de Boiscoran au +Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy et +celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un +ou l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit à travers les marais, +au risque de s'embourber et d'être forcé de se mettre à l'eau +jusqu'aux épaules. Pour retourner, il se jette dans les bois de +Rochepommier, en dépit de l'obscurité, et malgré le danger évident +de s'y perdre et d'y errer jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc? +N'être pas vu, cela tombe sous le sens. Et, de fait, qui +rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui lui-même se cache +pour se rendre à un rendez-vous d'amour. Un voleur de fagots, +Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une +fermière, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance +toute fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais +la Providence veillait... + +--Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la +Providence!... + +Mais M. Galpin-Daveline n'entendit même pas l'interruption. Et +toujours plus vite: + +--Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de +monsieur de Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. À +quel moment est-il aperçu venant de ce côté? À la tombée de la +nuit. Il était huit heures et demie, déclare Ribot, quand monsieur +de Boiscoran traversait le déversoir des étangs de la Seille. +Donc, il pouvait être au Valpinson vers neuf heures et demie. +Alors, le crime n'était pas commis encore. À quelle heure le +rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme Courtois +l'ont dit: après onze heures. Monsieur de Claudieuse était blessé +alors, et le Valpinson brûlait. Savons-nous quelque chose des +dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En +venant, il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de +rencontrer Ribot, et cependant il lui explique sa présence en cet +endroit presque dangereux, et aussi pourquoi il a un fusil sur +l'épaule. Il a, prétend-il, quelqu'un à voir à Bréchy, et il se +proposait de tirer des oiseaux d'eau. Est-ce admissible? Est-ce +même vraisemblable? Cependant, examinons son attitude au retour. +Il marchait très vite, dépose Gaudry; il semblait furieux et +arrachait aux branches des poignées de feuilles. Que dit-il à +maîtresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose fuir, ce +serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service +qu'elle lui demande. Et après? Son chemin, pendant un quart +d'heure, est le même que celui de cette femme. Marche-t-il avec +elle? Non. Il la quitte précipitamment, il prend les devants, il +se hâte de rentrer chez lui, car il croit que monsieur de +Claudieuse est mort, car il sait que le Valpinson est en flammes, +car il tremble d'entendre sonner le tocsin et crier au feu!... + +Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que +procède la justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en +général, trop au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs +impressions, rendre compte de leurs agissements, et, en quelque +sorte, demander conseil. Cependant, lorsqu'il s'agit d'une +enquête, il n'est pas, à proprement parler, de règles fixes. Du +moment où un juge d'instruction est saisi d'un crime, toute +latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au coupable. Maître +absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de pouvoirs +exorbitants, il procède à sa guise... + +Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été +emporté par la rapidité des événements. Entre la première question +adressée à Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le +temps de se reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il +était fatalement amené à l'expliquer. + +--Décidément, c'est un réquisitoire en règle! s'écria le docteur +Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes +d'or.) Et basé sur quoi? poursuivait-il avec trop de véhémence +pour qu'on pût espérer l'interrompre; basé sur les réponses d'un +malheureux que moi, médecin, je déclare inconscient de ses +paroles. C'est que l'intelligence ne s'allume pas et ne s'éteint +pas dans un cerveau comme le gaz dans un réverbère. On est ou on +n'est pas idiot, il l'a toujours été, et toujours il le sera. +Mais, dites-vous, les autres dépositions sont concluantes. Dites +qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que les +accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela +vous vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? +Il s'est promené toute la soirée! N'est-ce pas son droit? Il a +traversé les marais! Qui l'en empêchait? Il a passé les bois! Est- +ce défendu? On l'a rencontré! N'est ce pas naturel? Mais non, un +idiot l'accuse, tous ses gestes sont suspects. Il parle! C'est le +sang-froid du scélérat endurci. Il se tait! Remords d'un coupable +tremblant de peur. Au lieu de nommer monsieur de Boiscoran, +Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est alors mes +démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y +découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu, +d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore +que celles de monsieur de Boiscoran! Car voilà le grand mot lâché: +monsieur de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne +reconnaît d'autre souveraineté, d'autre magistrature que celles du +peuple... + +--Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, +vous ne pensez pas ce que vous dites... + +--Je le pense, morbleu! et même... + +Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette +fois: + +--Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des +probabilités qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au- +dessus des probabilités, je place un fait positif: le caractère de +l'homme accusé. Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un +homme de coeur, incapable d'un crime lâche et odieux... + +Les autres approuvaient. + +--Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! +si monsieur de Boiscoran n'avait rien à perdre!... Mais est-il +ici-bas un homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa +personne, doué d'une santé admirable, immensément riche, estimé et +recherché de tous! Enfin, il est un fait, qui est encore un secret +de famille, mais que je puis vous dire et qui seul écarterait tout +soupçon: monsieur de Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise +de Chandoré, il est aimé d'elle à la folie, et depuis avant-hier +leur mariage est fixé au 20 du mois prochain. + +Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au +clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumière +des lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les +vitres de ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces +hommes que de si puissantes considérations réunissaient autour du +lit de M. de Claudieuse. + +Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les +objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez +maître de soi pour qu'il fût difficile de discerner l'impression +qu'il en ressentait. À la fin, hochant gravement la tête: + +--Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire +à l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui +sait ce que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon coeur, avant +le vôtre, plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la +loi; mais, au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... +Dépend-il de moi d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle +paraisse, l'accusation de Cocoleu! Puis-je faire que trois +dépositions inattendues ne soient pas venues donner à cette +dénonciation un caractère de vraisemblance inquiétant! Le comte de +Claudieuse se désolait: + +--Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de +Boiscoran me croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer +que ces soupçons indignes ont été suggérés par ma femme ou par +moi. Que ne puis-je me lever!... Du moins, messieurs, que monsieur +de Boiscoran sache bien que j'ai déclaré répondre de lui comme de +moi-même!... Cocoleu, détestable idiot!... Ah! Geneviève, chère +femme aimée, pourquoi l'avoir engagé à parler! Il se fût tu +obstinément sans ton insistance! + +Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse +nuit. Pendant les premières heures, elle avait été soutenue par +cette exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un +moment, elle s'était affaissée sur un escabeau, près du lit où +reposaient ses deux filles; et, la tête enfoncée dans l'oreiller, +elle paraissait dormir. Elle ne dormait pas, pourtant. + +Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits +gonflés, les yeux rouges, et, d'une voix pénétrante: + +--Quoi!... s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos +enfants ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais +laissé échapper un moyen de découvrir le misérable assassin, le +lâche incendiaire!... Non! ce que j'ai fait, je devais le faire. +Quoi qu'il advienne, je ne regrette rien... + +--Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Geneviève, il +est impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur +immense d'être aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours +qui le séparent de son mariage, eût-il pu combiner un crime si +abominable? + +--Qu'il démontre donc son innocence! fit durement la comtesse. + +Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses +lèvres. + +--Voilà pourtant la logique des femmes, grommelait-il. + +--Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas à reconnaître +l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été +soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera +ombre à sa vie entière. Dans vingt ans d'ici, en parlant de +monsieur de Boiscoran, on dira encore: «Ah! oui, celui qui a mis +le feu au Valpinson...» + +Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République +qui répondit. + +--Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manière de voir +de monsieur le maire, mais peu importe. Après ce qui s'est passé, +monsieur le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le +lui interdit, et plus encore l'intérêt de l'homme accusé. Que +diraient tous ces paysans, qui ont entendu la déclaration de +Cocoleu et la déposition des témoins, si l'enquête était +abandonnée? Ils diraient que monsieur de Boiscoran est coupable et +que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il est noble et très +riche. Sur mon honneur, je crois à son innocence absolue. Mais +précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens qu'il +faut le mettre à même de la démontrer victorieusement. Il doit en +avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il +se rendait à Bréchy pour voir quelqu'un... + +--Et s'il n'y était pas allé? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eût +vu personne? Si ce n'eût été là qu'un prétexte pour satisfaire +l'indiscrète curiosité de Ribot? + +--Eh bien! il en serait quitte pour dire la vérité à la justice. +Je ne suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle +qui, mieux que tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que +si, par impossible, il eût eu dessein de tuer monsieur de +Claudieuse, il n'eût pas chargé son fusil à balle au lieu d'y +laisser du plomb de chasse... + +--Et il ne m'eût point manqué à dix pas..., fit le comte. + +Des coups précipités, frappés à la porte, les interrompirent. + +--Entrez! cria M. Séneschal. + +La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais +visiblement satisfaits. + +--Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de +singulier. + +--Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline. + +--On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est +l'enveloppe d'une cartouche. + +M. de Claudieuse s'était haussé sur ses oreillers. + +--Montrez! fit-il vivement. J'ai tiré, ces jours passés, +plusieurs coups de fusil autour de la maison, pour écarter les +oiseaux qui mangeaient nos fruits; je verrai si cette enveloppe +vient de moi. + +Le paysan la lui tendit. + +C'était une enveloppe de plomb, très mince, comme en ont les +cartouches de deux ou trois systèmes de fusils de chasse +américains. Fait singulier, elle avait été noircie par +l'inflammation de la poudre, mais elle n'avait été ni déchirée, ni +même faussée par l'explosion. Elle était si parfaitement intacte +qu'on y pouvait lire encore, en lettres repoussées, le nom du +fabricant: Klebb. + +--Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte. + +Mais il était devenu fort pâle en disant cela, si pâle que sa +femme se rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard où se lisait +la plus horrible angoisse. + +--Eh bien?... + +Il ne répondit pas. Et telle était en ce moment l'éloquence +décisive de ce silence, que la comtesse parut sur le point de se +trouver mal et murmura: + +--Cocoleu avait donc toute sa raison! + +Pas un détail de cette scène rapide n'avait échappé à M. Galpin- +Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu +surprendre l'expression d'une sorte d'épouvante. Pourtant, il ne +fit aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette +enveloppe métallique, qui pouvait devenir une pièce à conviction +de la plus terrible importance, et durant plus d'une minute il la +retourna en tous sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse +attention. Ensuite de quoi, s'adressant aux paysans, debout et +respectueusement découverts à l'entrée: + +--Où avez-vous trouvé ce débris de cartouche, mes amis? +interrogea-t-il. + +--Tout près de cette vieille tour, qui reste du vieux château, où +l'on serre des outils et qui est toute couverte de lierre. + +Déjà M. Séneschal avait maîtrisé la stupeur dont il avait été +saisi en voyant blêmir et se taire le comte de Claudieuse. + +--Assurément, fit-il, ce n'est pas de là que l'assassin a tiré. +De cette place, on ne voit même pas l'entrée de la maison. + +--C'est possible, répondit le juge, mais l'enveloppe d'une +cartouche ne tombe pas nécessairement à l'endroit d'où l'on fait +feu. Elle tombe quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour +recharger... + +C'était si exact que le docteur Seignebos lui-même n'osa pas +protester. + +--Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous +a trouvé ce débris de cartouche? + +--Nous étions ensemble quand nous l'avons aperçu et ramassé. + +--Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour +que je puisse, au besoin, vous faire citer régulièrement. + +Ils obéirent, et cette formalité remplie, ils se retiraient, après +force salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire +qui précédait la maison. + +L'instant d'après, l'homme qui avait été expédié à Sauveterre pour +chercher des médicaments entrait. Il était furieux. + +--Gredin de pharmacien! s'écria-t-il, j'ai cru que jamais il ne +m'ouvrirait! + +Le docteur Seignebos s'était emparé des objets qu'on lui +rapportait. + +S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air +d'ironique respect: + +--Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de +faire couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de +sauver la vie de l'assassiné. J'ai interrompu le pansement de +monsieur de Claudieuse plus peut-être que ne le permettait la +prudence. Et je vous prie de vouloir bien me laisser seul faire en +paix mon métier... + + +6 + +Rien, désormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le +procureur de la République ni M. Séneschal. À coup sûr, +M. Seignebos eût pu s'exprimer plus convenablement, mais on était +fait aux façons brutales de ce cher docteur, car elle est inouïe, +la facilité avec laquelle, en notre pays de courtoisie, les êtres +les plus grossiers se font accepter, sous prétexte qu'ils sont +comme cela et qu'il faut bien les prendre tels qu'ils sont. + +Donc, après avoir salué la comtesse de Claudieuse, après avoir +serré la main du comte en lui promettant de promptes et sûres +informations, ils sortirent. + +Faute d'aliments, l'incendie s'éteignait. Quelques heures avaient +suffi pour anéantir le fruit de longues années de soins et de +travaux incessants. De ce domaine charmant et tant envié du +Valpinson, rien ne restait plus que des pans de murs calcinés et +croulants, des amas de cendres noires et des monceaux de décombres +d'où montaient encore des spirales de fumée. + +Grâce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux +flammes avait été transporté à une certaine distance et mis à +l'abri vers les ruines du vieux château. Là s'entassaient les +meubles et les effets sauvés. Là se voyaient les charrettes et les +instruments d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des +sacs d'avoine ou de blé. Là étaient attachés les bestiaux qu'on +était parvenu, au prix de mille dangers, à tirer de leurs écuries: +des chevaux, des boeufs, quelques moutons et une douzaine de +vaches qui meuglaient lamentablement. + +Peu de gens s'étaient éloignés. Avec plus d'acharnement que +jamais, les pompiers, aidés des paysans, continuaient à inonder +les restes du bâtiment principal. Ils n'avaient rien à redouter du +feu, mais ils conservaient le vague espoir de préserver d'une +carbonisation complète les corps de Bolton et de Guillebault, ces +deux infortunés qui avaient péri victimes de leur courage. + +--Quel fléau que le feu!... murmura M. Séneschal. + +Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne répondirent. Eux aussi, +même après tant d'émotions violentes, ils se sentaient le coeur +serré par le sinistre spectacle qui s'offrait à leurs regards. + +C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment même, tant que dure +la fièvre du péril et l'espoir du salut, tant que les flammes +éclairent l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain +seulement, quand tout est fini, éteint, on mesure l'horreur du +désastre. + +Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et +ils le saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea +vers eux, et pour la première fois depuis que l'alarme avait été +donnée, le juge d'instruction et le procureur de la République se +trouvèrent seuls. + +Ils étaient debout, très rapprochés, et pendant un bon moment ils +gardèrent le silence, chacun cherchant à surprendre dans les yeux +de l'autre le secret de ses pensées. + +Enfin: + +--Eh bien?... demanda M. Daubigeon. + +M. Galpin-Daveline tressaillit. + +--C'est une épouvantable affaire! murmura-t-il. + +--Quelle est votre opinion? + +--Eh! le sais-je moi-même!... J'ai la tête perdue, il me semble +que je suis le jouet d'un infernal cauchemar! + +--Croiriez-vous donc à la culpabilité de monsieur de Boiscoran? + +--Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il +ne peut pas ne pas l'être, et cependant je vois s'élever contre +lui des charges accablantes. + +Le procureur de la République était consterné. + +--Hélas! murmura-t-il, pourquoi vous êtes-vous obstiné, envers et +contre tous, à interroger Cocoleu, un malheureux idiot!... + +Mais le juge d'instruction se révolta. + +--Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment, +d'avoir obéi aux inspirations de ma conscience? + +--Je ne vous reproche rien. + +--Un crime abominable a été commis; tout ce qui était humainement +possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en découvrir +l'auteur. + +--Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore +vous mettiez son amitié au nombre de vos meilleures chances +d'avenir... + +--Monsieur! + +--Cela vous étonne que je sois si exactement informé? Allez, rien +n'échappe à la curiosité désoeuvrée des petites villes... Je sais +que votre espoir le plus cher était d'entrer dans la famille de +monsieur de Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour +obtenir la main d'une de ses cousines... + +--Je ne le nie pas. + +--Malheureusement, vous avez été séduit par la perspective d'une +affaire retentissante; vous avez oublié toute prudence, et voilà +vos projets à vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent +ou coupable, jamais sa famille ne vous pardonnera votre +intervention. Coupable, elle vous reprochera de l'avoir livré à la +cour d'assises; innocent, elle vous reprochera plus cruellement +encore de l'avoir soupçonné. + +Peut-être pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la +tête. + +--Que feriez-vous donc à ma place, monsieur? interrogea-t-il. + +--Je me récuserais, répondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit déjà +bien tard. + +--Ce serait compromettre ma carrière. + +--Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire où vous +n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialité qui sont les +premières et les plus indispensables vertus d'un magistrat +instructeur. + +Le juge peu à peu s'irritait. + +--Monsieur! s'écria-t-il, me croyez-vous donc homme à me laisser +détourner de mon devoir par des considérations d'amitié ou +d'intérêt personnel? + +--Je ne dis pas cela. + +--Ne venez-vous pas de me voir à l'oeuvre! Ai-je bronché, quand +le nom de monsieur de Boiscoran est tombé des lèvres de Cocoleu? +S'il se fût agi d'un autre, peut-être en serais-je resté là. Mais +monsieur de Boiscoran est mon ami, mais j'ai beaucoup à attendre +de lui, et, pour cela précisément, j'ai insisté et persisté, et +j'insiste et je persiste encore. + +Le procureur de la République haussait les épaules. + +--C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est +votre ami, de peur d'être taxé de faiblesse, vous allez être dur +avec lui, impitoyable, injuste même... Parce que vous aviez +beaucoup à attendre de lui, vous voudrez absolument le trouver +coupable! Et vous vous dites impartial! + +M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutumée. + +--Je suis sûr de moi! prononça-t-il. + +--Prenez garde! + +--Mon parti est arrêté, monsieur. + +Il était temps. M. Séneschal revenait, accompagné du capitaine +Parenteau. + +--Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous résolu? + +--Nous allons partir pour Boiscoran, répondit le juge +d'instruction. + +--Quoi! tout de suite? + +--Oui. Je tiens à trouver monsieur de Boiscoran encore couché. +J'y tiens si fort que je me passerai de mon greffier. + +Le capitaine Parenteau s'inclina. + +--Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et même il vous +demandait, il n'y a qu'un instant... + +Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit à appeler: + +--Méchinet! Méchinet! + +Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque +aussitôt et, bien vite, se mit à raconter comment un voisin était +venu le prévenir des événements et du départ du juge +d'instruction, et comment, n'écoutant que son zèle, il s'était mis +en route, seul, à pied. + +--Comment allez-vous, monsieur, vous rendre à Boiscoran? demanda +le maire à M. Galpin-Daveline. + +--Je l'ignore, Méchinet va se mettre en quête d'un moyen de +locomotion. + +Prompt comme l'éclair, le greffier s'élançait déjà, M. Séneschal +le retint. + +--Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre à votre disposition mon +cheval et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le +capitaine Parenteau et moi profiterons, pour rentrer à Sauveterre, +du cabriolet d'un fermier de Bréchy. Car il nous faut y rentrer au +plus tôt. Je viens de recevoir des nouvelles inquiétantes. Je +crains du désordre. Les paysannes, qui se rendaient au marché, y +ont raconté, avec toutes sortes d'exagérations, les malheurs déjà +si grands de cette nuit. Elles ont assuré que dix ou douze hommes +avaient été tués et blessés, et que l'incendiaire, monsieur de +Boiscoran, était arrêté. La foule s'est portée chez la veuve du +malheureux Guillebault, et il y a une manifestation devant la +maison des demoiselles de Lavarande, où demeure la fiancée de +monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandoré. + +Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Séneschal n'eût +consenti à confier à des mains étrangères son bon cheval--Caraby +--, le meilleur peut-être de l'arrondissement. Mais il était +affreusement bouleversé, on le voyait bien, malgré ses efforts +pour conserver cette impassible dignité qui sied si bien à +l'autorité. + +Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prête. Seulement, +lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se +présenta. Tous ces braves campagnards qui venaient de passer la +nuit dehors avaient hâte de regagner leur logis, où les +réclamaient les soins à donner à leur bétail. Voyant l'hésitation +des autres: + +--Eh bien! c'est moi qui mènerai la justice, déclara le fils +Ribot, ce gars avantageux qui avait rencontré M. de Boiscoran au +déversoir de la Seille. + +Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la +banquette de devant, pendant que prenaient place le procureur de +la République, le juge d'instruction et le greffier Méchinet. + +--Surtout, ménage Caraby, recommanda M. Séneschal, qui sentit à +cet instant suprême se réveiller toute sa sollicitude. + +--N'ayez pas peur, monsieur le maire, répondit le gars en +enlevant vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, +monsieur Méchinet me retiendrait... + +C'était presque une puissance à Sauveterre que ce Méchinet, +greffier du juge d'instruction, et les plus huppés comptaient avec +lui. Ses fonctions officielles étaient humbles et peu rétribuées, +mais il avait eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y +trouvât rien à redire, quantité d'occupations parasites qui +grandissaient singulièrement son importance et sextuplaient ses +revenus. + +Lithographe distingué, c'était lui qui faisait toutes les cartes +de visite que l'on commandait à M. Serpin, le premier imprimeur de +la ville et le propriétaire et gérant responsable de +_L'Indépendant de Sauveterre. _Comptable expérimenté, il tenait +les livres et débrouillait les comptes chez plusieurs négociants. +Il donnait aussi des consultations de droit aux paysans processifs +et rédigeait habilement des actes sous seing privé. Depuis +longtemps il était chef de la musique des pompiers et directeur de +l'orphéon. + +Correspondant de la société des auteurs dramatiques, dont il +percevait les droits, il devait à ce titre ses entrées au théâtre, +non seulement dans la salle, par la porte du public, mais dans les +coulisses, par le couloir étroit et malpropre réservé aux +artistes. Enfin, il donnait, selon la volonté des personnes, des +leçons d'écriture et de français aux petites filles et des leçons +de flûte ou de cornet à pistons aux jeunes amateurs. + +Tant de talents divers lui avaient longtemps attiré la sourde +inimitié des autres employés de la localité, du secrétaire de la +mairie, du factotum de la sous-préfecture, du premier commis des +hypothèques et même du fondé de pouvoir de la recette +particulière. Mais tous ces ennemis avaient fini par désarmer +devant une supériorité universellement reconnue. Et de même que +tout le monde, lorsqu'un événement imprévu les prenait sans vert: +«Allons consulter Méchinet», disaient-ils. + +Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une éternelle +bonne humeur, l'ambition qui le dévorait de devenir riche et l'un +des premiers personnages de Sauveterre. C'est que c'était un +diplomate retors que ce Méchinet, fin comme l'ambre et plus délié +que la soie. Il l'avait bien prouvé, en réalisant ce problème de +remplir la ville du mouvement de sa personnalité remuante, de se +mêler de tout et de tous sans se faire un seul ennemi déclaré. + +Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de +sa langue. Non qu'il eût jamais fait de mal à personne--il +n'était pas si sot--, mais à cause du mal qu'il eût pu faire, +pensait-on, étant l'homme le mieux au courant de tous les petits +secrets de Sauveterre, et le plus exactement informé de toutes les +intrigues, de toutes les vilenies et de tous les tripotages. + +Cela tenait à sa situation particulière. Célibataire, il vivait +chez ses soeurs, les demoiselles Méchinet, qui étaient les +premières couturières de la ville, et de plus des dévotes célèbres +affiliées à toutes les congrégations religieuses. Par elles, il +avait l'oeil et l'oreille dans la belle société, et il savait le +fin et le dernier mot des cancans dont il recueillait l'écho, soit +à son imprimerie, soit au Palais. + +Il disait plaisamment: «Comment m'échapperait-il quelque chose, à +moi, qui ai pour me renseigner l'église et le journal, le tribunal +et le théâtre?...» + +Un tel homme eût failli à son rôle s'il n'eût pas connu sur le +bout du doigt tout ce qu'on pouvait connaître dans le pays des +antécédents de M. de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la +voiture, sur la route bien unie, par la plus belle matinée de +juin, débitait-il ce qu'il appelait le casier judiciaire du +prévenu. + +M. de Boiscoran--Jacques de son prénom--n'était pas fixé à sa +propriété et rarement y séjournait plus d'un mois de suite. Il +vivait à Paris, où sa famille possédait, rue de l'Université, un +confortable hôtel. Car il avait encore ses parents. + +Son père, le marquis de Boiscoran, maître d'une belle fortune +territoriale, député sous Louis-Philippe, représentant en 1848, +s'était retiré des affaires à l'avènement du Second Empire et +dépensait, depuis, tout ce qu'il avait d'activité et de capitaux à +collectionner toutes sortes de bibelots artistiques, des +porcelaines spécialement et des faïences, dont il avait écrit une +monographie. + +Sa mère, une Chalusse, avait eu la réputation d'une des plus +charmantes et des plus spirituelles femmes de la cour du roi- +citoyen. Même, à une certaine époque, la médisance ne l'avait pas +épargnée, et vers 1845 ou 1846, elle avait été, prétendait-on, +l'héroïne d'une aventure un peu vive, dont le héros était un +galant substitut devenu depuis le plus austère des magistrats. + +En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait incliné vers la +politique comme d'autres se jettent dans la dévotion. Et tandis +que son mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis +dix ans, elle avait fait de son salon un petit centre +parlementaire qui n'était pas sans influence. + +Ayant encore son père et sa mère, Jacques de Boiscoran possédait +néanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou +trente mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le +château de Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui +avait été léguée par un de ses oncles, le frère aîné de son père, +mort veuf et sans enfants en 1868... + +Jacques de Boiscoran était alors un homme de vingt-six à vingt- +sept ans, brun, grand, vigoureux, bien découplé, non pas joli +garçon précisément, mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces +physionomies ouvertes et intelligentes qui préviennent en leur +faveur. Son caractère était, à Sauveterre, moins connu que sa +personne. Les gens qui avaient eu avec lui des relations le +disaient loyal et généreux, grand ami du plaisir, spirituel et +gai, de cette bonne et franche gaieté devenue si rare. + +Lors de l'invasion prussienne, il avait été nommé capitaine d'une +des compagnies de mobiles de l'arrondissement, et même--chose +honteuse à dire, et qu'il faut dire pourtant--il s'était trouvé +des gens dans le pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme +d'autres chefs, éviter le danger. Il avait vaillamment conduit ses +hommes au feu et s'y était si bien comporté que le général Chanzy +avait cru devoir appliquer, sur une blessure qu'il avait reçue, un +bout de ruban rouge. + +--Et un tel homme aurait commis le crime si lâche du Valpinson! +dit M. Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas +possible, il va, dès les premiers mots, dissiper les doutes +affreux qui nous tourmentent... + +--Et ce sera bientôt, fit le gars Ribot, car nous arrivons... + +En Saintonge, pays aisé, mais où les grandes fortunes sont assez +rares, on donne carrément le nom de château à la moindre bicoque +ayant girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien +un château. C'est une construction de la fin du XVIIe siècle, d'un +goût déplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement +en est heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, +et, au bas des jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une +petite rivière qui doit sans doute à son perpétuel gazouillement +son nom: la Pibole, la pie, en patois saintongeois. + + +7 + +Il était sept heures quand la voiture «qui portait la justice» +entra dans la cour de Boiscoran--une vaste cour plantée de +tilleuls et entourée de bâtiments d'exploitation. + +Le château était bien éveillé. Devant la porte de son logis, la +métayère récurait le chaudron où elle avait fait cuire la soupe du +matin; des filles de ferme allaient et venaient, et, près de +l'écurie, un robuste gars brossait à tour de bras un cheval de +sang. Debout sur le perron, le valet de chambre de +M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en fumant son cigare +au soleil. + +C'était un homme d'une cinquantaine d'années, fort alerte encore, +qui avait été légué à Jacques de Boiscoran par son oncle, en même +temps que sa fortune. Il avait été marié et il avait perdu sa +femme, mais sa fille était au service de la marquise de Boiscoran. +Né dans la famille, ne l'ayant jamais quittée, il se considérait +comme en faisant partie et ne voyait aucune différence entre son +intérêt à lui et celui de ses maîtres. Et de fait, on le traitait +moins en serviteur qu'en ami, et il pensait bien ne rien ignorer +des affaires de M. de Boiscoran. + +Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur +de la République, il jeta son cigare, et s'avançant rapidement +vers eux en les saluant de son plus accueillant sourire: + +--Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va être +bien content! + +Avec des étrangers, Antoine ne se fût point permis cette +familiarité, car il était formaliste, mais il avait déjà vu au +château M. Daubigeon, et il savait quels projets avaient été +agités entre son maître et M. Galpin-Daveline. Aussi fut-il +singulièrement étonné de la raideur embarrassée de ces messieurs, +et de l'accent dont le juge d'instruction lui demanda: + +--Monsieur de Boiscoran est-il levé? + +--Pas encore, répondit-il, et même monsieur m'avait bien +recommandé de ne pas le réveiller. Comme il est rentré assez tard, +il se proposait de dormir la grasse matinée... + +Instinctivement, le juge et le procureur de la République +détournèrent la tête, chacun craignant de rencontrer le regard de +l'autre. + +--Ah! Monsieur de Boiscoran est rentré tard? insista M. Galpin- +Daveline. + +--Vers minuit; plutôt après qu'avant. + +--Et il était sorti?... + +--Sur les huit heures. + +--Comment était-il vêtu? + +--Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours +côtelé, une jaquette de velours marron et un grand chapeau de +paille. + +--Avait-il son fusil? + +--Oui, monsieur. + +--Savez-vous où il est allé? + +Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son maître +avait pu le déterminer à répondre à cet interrogatoire, qu'il +jugeait à part soi de la plus haute inconvenance. Mais cette +dernière question lui parut passer les bornes. Et c'est d'un ton +de réserve offensée qu'il répondit: + +--Je n'ai pas l'habitude de demander à monsieur où il va quand il +sort, ni d'où il vient quand il rentre. + +À quels honorables sentiments obéissait l'honnête valet de +chambre, M. Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la +conviction s'imposait que, prenant la parole: + +--Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosité nous +fasse vous poser toutes ces questions. Répondez. Votre franchise +peut servir votre maître plus que vous ne l'imaginez. + +C'est d'un regard décidément stupéfait qu'Antoine examinait tour à +tour le juge d'instruction et le procureur de la République, le +greffier Méchinet et enfin Ribot qui, descendu de son siège, avait +déroulé la longe de Caraby et l'attachait à un arbre. + +--Je vous jure, messieurs, répondit-il, que j'ignore où monsieur +de Boiscoran a passé la soirée. + +--Vous ne le soupçonnez même pas? + +--Non. + +--Peut-être était-il à Bréchy, chez un de ses amis? + +--Je ne lui connais pas d'amis à Bréchy. + +--Qu'a-t-il fait en rentrant? + +L'inquiétude, visiblement, gagnait le digne serviteur. + +--Attendez! répondit-il. Monsieur, en rentrant, est monté à sa +chambre et y est resté quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, +ensuite, et a mangé une tranche de pâté et bu un verre de vin. +Après, il a allumé un cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il +voulait faire un tour et qu'il se déshabillerait seul. + +--Et vous êtes allé vous coucher? + +--Naturellement. + +--De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre maître? + +--Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le +jardin. + +--Il ne vous a pas paru... extraordinaire? + +--Non... il était comme tous les jours, plus gai, peut-être, il +chantait... + +--Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emporté? + +--Non... Monsieur a dû le déposer dans sa chambre. + +M. Daubigeon ouvrait la bouche pour présenter une objection, le +juge l'arrêta d'un geste, et vivement: + +--Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de +Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrés? + +Antoine tressaillit, comme si un pressentiment eût traversé son +esprit. + +--Très longtemps, répondit-il. À ce que je crois, du moins. + +--Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal? + +--Oh!... + +--Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes... + +--Des fâcheries, tout au plus... Ne se fréquentant pas, comment +se seraient-ils haïs? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu +monsieur dire qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur +et le plus loyal des hommes, et qu'il le respectait infiniment. + +Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant +s'il n'oubliait rien. Puis, tout à coup: + +--Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il. + +--Six kilomètres, monsieur, répondit Antoine. + +--Si vous aviez à vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel +chemin prendriez-vous? + +--La grande route, celle qui passe par Bréchy. + +--Vous ne traverseriez pas les marais? + +--Certes, non... + +--Pourquoi? + +--Parce que la Seille est débordée, monsieur, et que les fossés +sont pleins d'eau. + +--Est-ce qu'en coupant à travers bois, on ne s'abrégerait pas?... + +--On aurait moins de chemin à faire, mais on mettrait plus de +temps... les sentiers sont mal tracés et encombrés d'ajoncs. + +Le procureur de la République dissimulait mal une réelle douleur. +De plus en plus, les réponses d'Antoine lui semblaient fâcheuses. + +--Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait à Boiscoran, +apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson? + +--Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes séparés par des +collines et des bois... + +--D'ici, entendez-vous les cloches de Bréchy? + +--Quand le vent est au nord, oui, monsieur. + +--Et hier soir? Et cette nuit? + +--Le vent était à l'ouest, comme toujours quand il y a tempête. + +--De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler +d'un... accident épouvantable. + +--Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire. + +C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces +derniers mots parurent, à cheval, deux gendarmes à qui M. Galpin- +Daveline, avant de quitter le Valpinson, avait commandé de venir +le rejoindre. Les apercevant: + +--Mon Dieu!... s'écria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela +signifie!... Je cours réveiller monsieur!... + +Le juge l'arrêta. + +--Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant +Ribot aux gendarmes qui avaient mis pied à terre:) Vous allez +garder ce garçon à vue, ajouta-t-il, et l'empêcher de communiquer +avec qui que ce soit. (Puis, revenant à Antoine:) Et maintenant, +commanda-t-il, conduisez-nous à la chambre de monsieur de +Boiscoran! + + +8 + +Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran +n'était en réalité qu'un pied-à-terre de garçon--pied-à-terre +passablement négligé, même. + +Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au +plus si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la +plus rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres +d'amis, c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de +M. de Boiscoran. + +Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont +la porte ouvrait sur le palier du grand escalier. + +Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, +le juge d'instruction, le procureur de la République et le +greffier Méchinet: + +--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre. + +Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur: + +--Qui est là? cria une voix jeune et forte. + +--C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je +voudrais... + +--Va-t'en au diable! interrompit la voix. + +--Cependant, monsieur... + +--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'oeil qu'au +jour... + +Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, +saisissant la poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle +était fermée en dedans. + +Mais il eut vite pris un parti. + +--C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez... + +--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix. + +--Il faut que je vous parle... + +--Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de +voiler d'un inexpressible[1] mes formes apolloniennes et +j'apparais. + +Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran +se montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de +sommeil, mais rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre +souriante et la main largement tendue. + +--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous +avez eue là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... +(Et saluant M. Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne +saurais trop vous remercier d'avoir décidé à vous accompagner +notre cher procureur de la République. C'est une vraie descente de +justice... + +Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de +M. Daubigeon, stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au +lieu de prendre et de serrer la main qu'il lui tendait. + +--Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge +d'instruction n'avait été si roide. + +--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce +n'est pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le +juge. + +M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude +n'assombrissait sa franche et loyale physionomie. + +--Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends... + +--Entrons! fit M. Daveline. + +Ils entrèrent, et au moment de passer la porte: + +--Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet +homme est certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût +accueillis ainsi... + +--Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la +République, qui, cependant, était un peu de l'avis du greffier; +silence! + +Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une +fenêtre. + +M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et +il s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, +jusqu'aux moindres détails. + +Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation +M. de Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses +bottes, sa chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de +paille étaient jetés au hasard sur les meubles et à terre. Il +avait sur lui ce pantalon gris clair, reconnu et désigné +successivement par Cocoleu, par Ribot, par Gaudry et par la femme +Courtois. + +--Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette +nuance de mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se +moque pas de lui, m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon +ami, ce qui me vaut l'honneur matinal de votre visite? + +Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et +comme si la question se fût adressée à tout autre qu'à lui: + +--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement. + +Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une +perplexité singulière se lut dans ses yeux. + +--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré! + +Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir +intervenir: + +--Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne +fut plus grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge +d'instruction. + +De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui +un rapide regard. + +Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se +tenait debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la +cheminée, le greffier Méchinet avait avisé une table, et il s'y +était installé avec son papier, ses plumes et son écritoire de +corne. + +Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, +il renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles +étaient parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, +étaient soigneusement nettoyés. + +--Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? +demanda M. Galpin-Daveline, après un minutieux examen. + +À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et +éclatant de rire: + +--Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais +m'emporter. J'ai eu presque peur... + +--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça +M. Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et +de votre réponse à la question que je vous pose, et qui vous +semble ridicule, dépendent peut-être votre honneur et votre +liberté... + +Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran +se sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus +honnêtes, aux plus sûrs d'eux-mêmes. + +Il pâlit, et d'une voix troublée: + +--Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, +monsieur Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour +m'interroger... + +--Je suis magistrat, monsieur! + +--Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût +permis de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, +je vous aurais défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans +hésitation, sans arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à +ce qu'on m'eût fourni des preuves éclatantes, irrécusables, +matérielles, de votre culpabilité. Et si, à la fin, il m'eût été +démontré que vous étiez coupable, je vous aurais plaint, et je ne +m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain moment je vous avais +assez estimé pour vous faciliter une alliance qui eût fait de vous +mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais de quoi, +faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à +l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! +soit! Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant. + +C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang- +froid et sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude +apostrophe, et toujours du même ton: + +--Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il. + +--Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette. + +Le juge d'instruction y courut. + +Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine +d'eau. Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait +distinctement des résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la +mousse de savon, surnageaient quelques fragments d'une extrême +ténuité, mais cependant appréciables, de papier brûlé. + +Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui- +même la cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant +à M. de Boiscoran: + +--Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous +êtes lavé les mains en rentrant? + +D'un ton d'insouciance dédaigneuse: + +--Oui, répondit M. de Boiscoran. + +--Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières +enflammées? + +--Vous le voyez bien! + +Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la +République et le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup +d'oeil. Ils avaient, en même temps, ressenti la même impression. + +Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un +homme d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui +obéissait à quelque plan longuement médité, car ses réponses, +comme autant d'aveux, semblaient le livrer pieds et poings liés à +la prévention. + +Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne +fut qu'un éclair, et se retournant vers son greffier: + +--Écrivez! lui commanda-t-il. + +Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement, +minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à +l'expression juste et châtier son style. + +Ayant terminé: + +--Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé +dehors la soirée d'hier. + +--Oui, monsieur. + +--Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit. + +--Après minuit. + +--Vous aviez emporté votre fusil? + +--Oui. + +--Où est-il? + +D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de +la cheminée, et dit: + +--Le voilà! + +Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara. + +C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un +fini exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait +le nom du fabricant: + +Klebb. + +--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois, +monsieur? interrogea le juge d'instruction. + +--Il y a quatre ou cinq jours. + +--À quelle occasion? + +--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute +l'attention dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et +faisait jouer la batterie de cette arme, dont le mécanisme avait +une certaine analogie avec le système Remington. Bientôt il ouvrit +le tonnerre et constata que le fusil était chargé. Dans chacun des +canons se trouvait une cartouche à enveloppe de plomb. Cela fait, +il remit l'arme à sa place, et tirant de sa poche l'enveloppe +métallique trouvée par Pitard, il la présenta à M. de Boiscoran, +en demandant: + +--Reconnaissez-vous ceci? + +--Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une +de mes cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée. + +--Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de +ce système? + +--Je ne le crois pas, j'en suis sûr. + +--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, +par exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait +nécessairement votre présence? + +--Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants +ramasser les enveloppes que je venais de jeter et jouer avec. + +Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet +se permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était +trop au fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas +se rendre compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique +horriblement dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le +prévenu avant de l'attaquer sérieusement. + +--Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon. + +Le juge d'instruction s'était assis. + +--Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien +me donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne +vous pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse +aura certainement une influence décisive. + +M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de +ce calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures, +difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus +encore le ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la +plus odieuse des hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux +pleins d'éclairs: + +--Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi +m'accuse-t-on? + +M. Galpin-Daveline ne broncha pas. + +--Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, répondit- +il. Commencez par répondre, et croyez-moi, dans votre intérêt, +répondez franchement. Qu'avez-vous fait hier soir? + +--Eh! le sais-je!... Je me suis promené... + +--Ce n'est pas une réponse. + +--C'est cependant la vérité. J'étais sorti sans but, j'ai marché +au hasard... + +--Votre fusil sur l'épaule. + +--J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le +dira. + +--N'avez-vous pas traversé les marais de la Seille? + +--Non. + +Le juge d'instruction hocha gravement la tête. + +--Vous ne dites pas la vérité, monsieur, fit-il. + +--Monsieur... + +--Vos bottes, que j'aperçois là, sur votre descente de lit, vous +donnent le démenti le plus formel. D'où vient la boue dont elles +sont couvertes? + +--Les prairies, autour de Boiscoran, sont très humides. + +--N'insistez pas. Vous avez été vu. + +--Cependant... + +--Vous avez été rencontré par le fils Ribot au moment où vous +passiez le déversoir des étangs. + +M. de Boiscoran ne répondit pas. + +--Où alliez-vous? demanda le juge. + +Pour la première fois, une inquiétude réelle contracta les traits +de M. de Boiscoran, l'inquiétude d'un homme qui voit tout à coup +s'ouvrir sous ses pas un précipice qu'il ne soupçonnait pas. + +Il hésita, et comprenant que nier était inutile: + +--J'allais à Bréchy, répondit-il. + +--Chez qui? + +--Chez le marchand de bois à qui j'ai vendu mes coupes de 1870. +Ne l'ayant pas trouvé, je suis revenu par la grande route... + +D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrêta. + +--C'est faux! prononça-t-il durement. + +--Oh! + +--Vous n'êtes pas allé à Bréchy. + +--Permettez... + +--Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un +pas hâtif les bois de Rochepommier. + +--Moi!... + +--Vous-même. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est +encore tout hérissé des épines des ajoncs que vous avez traversés. + +--Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier. + +--C'est vrai, mais on vous y a vu. + +--Qui? + +--Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous +dire votre humeur. Vous étiez troublé et fort en colère, vous +parliez haut, vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux +branches d'arbres... + +Tout en parlant, le juge d'instruction s'était levé et avait pris +sur un fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les +poches et en retira une poignée de feuilles flétries. + +--Et tenez, voilà une preuve de la véracité de Gaudry. + +--Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran. + +--Oui, mais une femme, maîtresse Courtois, vous a vu sortir du +bois de Rochepommier. Vous l'avez aidée à replacer sur son âne un +sac qu'elle ne pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous +avez raison, car ici, tenez, sur la manche et sur un des pans de +votre jaquette, j'aperçois de la poussière blanche qui +certainement est de la farine. + +M. de Boiscoran baissait la tête. + +--Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, +entre dix et onze heures, vous étiez au Valpinson... + +--Jamais, monsieur, cela n'est pas. + +--C'est cependant au Valpinson, près des ruines de l'ancien +château, qu'a été ramassée cette enveloppe de cartouche Klebb que +je viens de vous montrer... + +--Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas +dit que vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de +ces enveloppes métalliques?... (Et, essayant de réagir:) Si +j'étais allé au Valpinson, ajouta-t-il, quel intérêt aurais-je à +le nier? + +M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle: + +--Je vais vous le dire, prononça-t-il. Hier soir, entre dix et +onze heures, le feu a été mis au Valpinson, dont il ne reste plus +que des cendres... + +--Oh!... + +--Hier au soir on a tiré deux coups de fusil sur le comte de +Claudieuse... + +--Grand Dieu! + +--Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire +que l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de +Boiscoran. + + +9 + +Tel qu'un homme pris de vertige, pâle comme si tout le sang de ses +veines eût afflué à son coeur, Jacques de Boiscoran jetait autour +de lui des regards éperdus. Il ne rencontra que des visages mornes +et consternés. + +Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant à +l'huisserie de la porte. Le greffier Méchinet restait la plume en +l'air, béant de stupeur. M. Daubigeon baissait la tête. + +--C'est horrible, murmura-t-il, horrible! + +Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de +ses deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine. + +Il n'y avait que M. Galpin-Daveline à ne pas paraître ému. La loi, +dont il se considérait comme une imposante manifestation, ne +s'émeut pas. Même le pli de ses lèvres minces trahissait comme +l'ébauche d'un sourire aussitôt réprimé; le froid sourire de +l'ambitieux, content d'avoir bien joué son petit rôlet. + +Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran était +coupable, et qu'ayant à choisir entre un ami et l'occasion de se +mettre en évidence, il avait habilement choisi? + +Après une minute de silence qui parut un siècle, se posant debout, +les bras croisés, devant l'infortuné: + +--Avouez-vous? interrogea-t-il. + +Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Boiscoran se dressa. + +--Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue? + +--Que vous êtes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement +convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses +mains. + +--Mais c'est de la folie! s'écria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel +crime, si odieux, si lâche!... Est-ce possible, est-ce +vraisemblable! Je l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire! +Non, vous ne me croiriez pas! + +Il eût réussi à émouvoir le marbre de la cheminée avant M. Galpin- +Daveline. + +--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, prononça le magistrat d'un +ton glacé. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent être +oubliées? Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est même plus l'homme qui +vous parle, c'est le juge. On vous a vu... + +--Quel est le misérable?... + +--Cocoleu. + +M. de Boiscoran parut anéanti. + +--Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot épileptique recueilli +par la comtesse de Claudieuse! + +--Lui-même. + +--Et il a suffi des propos incohérents d'un malheureux frappé +d'imbécillité pour que l'on me crût coupable, moi, d'un incendie, +d'un meurtre... + +Jamais le juge d'instruction n'avait visé avec tant d'efforts à +cette solennité qui frappe les esprits et s'impose. + +--Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui +de la plénitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont +impénétrables... + +--Eh! monsieur... + +--Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos +mains, puis vous cacher derrière une pile de fagots et tirer sur +le comte de Claudieuse deux coups de fusil... + +--Et cela vous a paru tout simple! + +--Non. J'ai été révolté comme tout le monde. Vous sembliez planer +si haut au-dessus des soupçons. Mais voilà que l'instant d'après, +on ramasse sur le théâtre du crime une enveloppe de cartouche qui +ne peut appartenir qu'à vous. Mais voici que moi, arrivant ici, à +l'improviste, je trouve noire de charbon et de débris de papier +brûlé l'eau où vous vous êtes lavé les mains en rentrant... + +--Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalité. + +--Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en +plus la voix. Je vous interroge et vous confessez être resté +dehors hier soir de huit heures à minuit. Je vous demande l'emploi +de ces quatre heures, vous refusez de me le dire. J'insiste, vous +mentez. Et je suis obligé, pour vous confondre, de vous produire +les témoignages de Ribot, de Gaudry et de la femme Courtois, qui +vous ont reconnu là où vous prétendez n'être pas allé. Cette +dernière circonstance seule vous condamne. Quel a donc été +l'emploi de cette soirée, que vous ne pouvez le faire +connaître!... Vous vous prétendez innocent. Aidez-moi à faire +éclater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures +à minuit?... + +M. de Boiscoran n'eut pas le temps de répondre. Depuis un moment +déjà montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte +d'une foule irritée. + +Un gendarme entra tout effaré. + +--Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au +procureur de la République, il y a en bas une centaine de paysans, +hommes et femmes, qui veulent faire un mauvais parti à monsieur de +Boiscoran; ils le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le +traîner à la rivière. Quelques hommes sont armés de fourches, mais +les femmes sont les plus enragées. Mon camarade et moi avons +toutes les peines du monde à les contenir... + +Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se +rapprochèrent et redoublèrent, et très distinctement, on entendit +crier: + +--À l'eau Boiscoran! À l'eau l'incendiaire! Le procureur de la +République se leva. + +--Descendez dire à ces paysans, commanda-t-il, que la justice +interroge le prévenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils +continuent, c'est à moi qu'ils auront affaire! + +Le gendarme obéit. + +M. de Boiscoran était devenu livide. + +--Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il. + +--Oui, répondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur +indignation, jusqu'à un certain point légitime, si vous +connaissiez les déplorables événements de la nuit... + +--Quoi encore! + +--Deux pompiers de Sauveterre, dont un, père de cinq enfants, ont +péri dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Bréchy et un +gendarme, en essayant de leur porter secours, ont été si +grièvement brûlés qu'on craint pour leur vie. + +M. de Boiscoran se taisait. + +--Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de +malheurs. Vous voyez combien il importerait de vous justifier. + +--Eh! le puis-je... + +--Si vous êtes innocent, oui. Faites-moi connaître l'emploi de +votre soirée... + +--Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire. + +Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut réfléchir; +puis: + +--Prenez garde, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, je vais +être obligé de décerner contre vous un mandat... + +--Faites. + +--Je vais être forcé de vous faire arrêter séance tenante et +diriger sur la prison de Sauveterre... + +--Soit. + +--Vous avouez donc! + +--J'avoue que je suis victime d'un concours inouï de +circonstances. J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut +l'idée d'une Providence pour expliquer certaines fatalités. Mais, +par tout ce qu'il y a de saint au monde, je le jure, je suis +innocent. + +--Prouvez-le! + +--Eh! ce serait fait, si je pouvais. + +--Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous préparer à +suivre les gendarmes. + +Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, +et il y fut suivi par son valet de chambre portant des vêtements. + +Tout occupé de dicter à son greffier la dernière partie de +l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier «son +prévenu». + +Le vieil Antoine en profita. + +--Monsieur..., souffla-t-il à l'oreille de son maître, tout en +paraissant l'aider. + +--Quoi. + +--Chut! Plus bas! La fenêtre du fond du cabinet est ouverte... +Elle n'est qu'à vingt pieds du sol du jardin... La terre, au- +dessous, est molle... Tout près est un des soupiraux des caves, et +au fond est la cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'à +cinq lieues, j'aurai un bon cheval cette nuit, à l'entrée du parc. + +Un amer sourire monta aux lèvres de M. de Boiscoran. + +--Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable. + +--Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je réponds de +tout; il n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mère! + +Mais, au lieu de lui répondre, Jacques de Boiscoran se retourna et +appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut +approché: + +--Voyez cette fenêtre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de +bons chevaux, et la mer est à cinq lieues... Un coupable vous eût +échappé... Je suis innocent, je reste. + +En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui +était plus aisé que de s'évader et de gagner le jardin, et très +probablement cette retraite que lui rappelait son valet de +chambre. Mais après? + +Il avait, c'était incontestable, le vieil Antoine l'aidant +surtout, quelques chances de se soustraire à toutes les +recherches. Mais il était plus probable, mille fois, qu'il serait +découvert dans sa cachette même, ou rejoint en essayant +d'atteindre la côte. + +S'il réussissait à fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous +quels travestissements éviterait-il une extradition toujours +menaçante? + +Ce serait bien autre chose, s'il était repris. Sa situation, déjà +si compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa +tentative de fuite serait considérée comme le plus explicite des +aveux. + +En de telles conditions, résister à la tentation de s'évader, et +bien faire savoir qu'on résistait, qu'on tenait à rester sous la +main de la justice, c'était bien moins démontrer son innocence que +donner la preuve d'une rare habileté. Voilà ce qu'en clin d'oeil +aperçut ou crut apercevoir M. Galpin-Daveline. + +C'est d'après soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et +circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les +mouvements irréfléchis. Et dans cet accent de froid persiflage de +l'homme qui tient à bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe: + +--Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes +les autres, sera relatée au procès-verbal. + +Bien autres étaient les idées du procureur de la République et du +greffier Méchinet. + +Si le juge d'instruction était trop aveuglé par ses préventions +pour rien discerner, ils avaient fort bien remarqué, eux, par +combien d'émotions étrangement diverses venait de passer le +prévenu. + +Étourdi tout d'abord, jusqu'au point de paraître croire à une +plaisanterie de mauvais goût, sa contenance avait ensuite trahi la +plus violente colère, puis la peur, puis l'abattement le plus +complet. Mais à mesure que les charges s'étaient accumulées, +toujours plus accablantes, et que le cercle de l'accusation +s'était rétréci, bien loin de se démoraliser davantage, il avait +semblé recouvrer son assurance. + +--C'est tout de même singulier, grommela Méchinet. + +M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran +sortit de son cabinet de toilette, habillé et prêt: + +--Une question encore, monsieur, fit-il. + +Le malheureux s'inclina. Il était pâle, mais calme et maître de +soi. + +--Je suis, dit-il, prêt à répondre. + +--Je serai bref. Vous avez paru surpris et indigné qu'on osât +vous accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice +ne peut juger que sur des apparences. Réfléchissez, et vous +reconnaîtrez que toutes les apparences sont contre vous. + +--Je ne le reconnais que trop. + +--Juré, vous n'hésiteriez pas à condamner un accusé qui se +trouverait dans la même situation que vous... + +--Non, monsieur, non! + +Le procureur de la République bondit sur sa chaise. + +--Vous n'êtes pas sincère, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran +hocha la tête. + +--C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, répondit-il, +mais c'est en toute sincérité que je vous parle. Non, je ne +condamnerais pas l'homme que vous dites, s'il s'affirmait +innocent, et si je ne discernais pas le mobile de son action. Car +enfin, à moins d'être fou, on ne commet pas un crime uniquement +pour le commettre. Or, moi, je vous le demande, moi pour qui la +destinée n'a eu que des sourires, moi qui suis à la veille d'un +mariage ardemment désiré, pourquoi, dans quel but, dans quel +intérêt aurais-je été incendier le Valpinson et tenter +d'assassiner le comte de Claudieuse?... + +Ce n'est pas sans une impatience mal dissimulée que M. Galpin- +Daveline avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant +l'occasion qui s'offrait d'intervenir: + +--Votre mobile, à vous, monsieur, interrompit-il, était la haine. +Vous haïssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. +Ne protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me +l'avez dit à moi-même! + +Jacques de Boiscoran pâlit encore, s'il était possible, et d'un +ton d'écrasant dédain: + +--Quand cela serait, prononça-t-il, je ne sais pas de quel droit +vous abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en +entrant ici qu'il n'était plus d'amitié entre nous. Mais cela +n'est pas. Jamais je ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments +n'ayant pas varié, je puis répéter mes paroles textuellement. Je +vous ai dit que monsieur de Claudieuse était un voisin tracassier, +entêté de ses droits et jaloux de son gibier jusqu'à l'absurde. +J'ai ajouté que, s'il déclarait mes opinions politiques +exécrables, j'estimais les siennes ridicules et dangereuses. Pour +ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement, en manière +de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas mon +fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une +sorte de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher +la terre du bout de son orteil. + +--Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couché +en joue le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus à votre +cerveau, et le meurtre avait lieu ce jour-là... + +Un geste terrible trahit la colère de M. de Boiscoran; mais se +maîtrisant: + +--Mon emportement était moins grand qu'il n'a dû le paraître, +dit-il. J'ai pour le caractère de monsieur de Claudieuse la plus +profonde estime. Ce m'est une grande douleur ajoutée à toutes les +autres que de penser qu'il a pu m'accuser... + +--Mais il ne vous a pas accusé! interrompit M. Daubigeon, il a +été au contraire le premier et le plus obstiné à vous défendre... +(Et en dépit des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) +Malheureusement, poursuivit le procureur de la République, tout +cela n'enlève rien de l'évidence des faits qui vous accusent. Si +vous vous obstinez à vous taire, c'est la cour d'assises, c'est le +bagne. Si vous êtes innocent, pourquoi ne pas essayer de vous +justifier... Qu'attendez-vous, qu'espérez-vous? + +--Rien... + +Méchinet venait d'achever la rédaction du procès-verbal. + +--Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline. + +--Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'écrire quelques +lignes à mon père et à ma mère? Ils sont vieux: un tel événement +peut les tuer... + +--Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je +vais mettre les scellés sur cette pièce, dit-il, et vous en serez +provisoirement le gardien... Vous savez à quelle surveillance cela +vous oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice +ne retrouvait pas les pièces à conviction décrites au procès- +verbal... Maintenant, comment regagner Sauveterre? + +Après mûre délibération, il fut arrêté que M. de Boiscoran ferait +la route dans une voiture à lui, où monterait un gendarme. +M. Daubigeon, le juge et le greffier devaient reprendre la voiture +du maire, toujours conduite par Ribot, lequel était furieux +d'avoir été gardé à vue. + +--Descendons, dit le juge, quand les dernières formalités furent +remplies. + +Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour +pleine de paysans furieux et s'attendait à des huées. Il se +trompait. Le gendarme dépêché par M. Daubigeon avait si bien +rempli sa mission que pas un cri ne retentit. Mais lorsqu'il eut +pris place dans sa voiture et que le cheval partit au trot, des +malédictions frénétiques s'élevèrent, et une volée de pierres fut +lancée, dont une blessa le gendarme au front. + +--Décidément, vous portez malheur, mon accusé, dit cet homme, qui +était un ami de celui qui avait été si cruellement blessé au +Valpinson. + +M. de Boiscoran ne répondit pas. Il s'enfonça dans son coin et il +parut tomber dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortit +qu'au moment où la voiture s'arrêta dans la cour de la prison de +Sauveterre. + +Sur le seuil de la geôle, le geôlier, maître Blangin, attendait, +souriant à l'idée de posséder un prisonnier de cette importance. + +--Je vais vous conduire à ma plus belle chambre, monsieur, dit-il +au malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reçu au +gendarme et que je vous écroue. + +Et en effet, atteignant son registre crasseux, il écrivit le nom +de Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un +vagabond arrêté la veille, au moment où il escaladait une clôture. + +C'en était fait: Jacques de Boiscoran était prisonnier, au +secret... + + +DEUXIÈME PARTIE +_L'affaire de Boiscoran_ + + + +1 + +L'hôtel de Boiscoran, rue de l'Université, 216, est d'apparence +modeste. Étroite est la cour qui le précède, et il serait hardi de +donner le nom de jardin aux quelques mètres de terre humide qui +s'étendent derrière. + +Il ne faut pas se fier à ces dehors. Le logis lui-même est un +chef-d'oeuvre de confortable, où des mains patientes et soigneuses +ont réuni toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le +goût et le secret se perdent. + +Le pavé du vestibule, une mosaïque étonnante, a été rapporté de +Venise en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourné et qui +s'était attaché à la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier +est un chef-d'oeuvre de serrurerie, et les boiseries de la salle à +manger sont sans rivales à Paris, depuis qu'ont été dispersées au +vent des enchères les boiseries fameuses du château de Bercy. + +Le salon où la marquise aime à s'entourer d'hommes politiques est +à la hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a été admis +qui n'ait sa valeur artistique. On ferait un bon marché en payant +au poids de l'or la garniture de la cheminée. Le lustre est une +merveille. Et chacune des huit toiles suspendues aux lambris est +une oeuvre hors ligne de quelque maître illustre. + +Tout cela n'est rien, pourtant, comparé au cabinet de curiosités +du marquis de Boiscoran. Situé au second étage de l'hôtel, dont il +occupe toute la profondeur et la moitié de la largeur, ce cabinet, +disposé en façon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les +délices d'un artiste. Dans de vastes armoires vitrées, placées +tout autour, s'étalent les collections du marquis, trésors de +toutes les époques, ses ivoires, ses émaux, ses bronzes, ses +manuscrits uniques, ses porcelaines incomparables, et surtout ses +faïences, ses chères faïences, la joie et le tourment de sa +vieillesse. + +L'homme était digne du cadre. À soixante et un ans qu'il avait +alors, le marquis était droit comme un _i _et de la maigreur la +plus aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne +cessait de bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien +meublée, et de petits yeux brillants où se lisait toute la malice +d'un amateur obligé de lutter sans cesse de ruses avec les +marchands de curiosités et les brocanteurs de l'hôtel des ventes. + +C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apogée de sa carrière, +signalée par un grand discours sur le _droit de réunion; _aussi +semblait-il que sa montre se fût arrêtée cette année-là. Toutes +ses idées trahissaient l'homme de la dynastie de Juillet, de même +que son extérieur, son costume, sa haute cravate, ses favoris et +le toupet qui bouclait son front décelaient l'admirateur et l'ami +du roi-citoyen. Il ne s'occupait pas de politique pour cela, et +même, à vrai dire, il ne s'occupait de rien. + +À la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son +mari, Mme de Boiscoran régnait despotiquement au logis, +administrant la fortune, régentant son fils unique, Jacques, +décidant sans appel de toutes choses. + +Inutile de rien demander au marquis, sa réponse était invariable: + +--Adressez-vous à ma femme. + +Cet excellent homme avait acheté la veille, un peu au hasard, un +lot assez considérable de faïences, représentant des scènes de la +Révolution, et sur les trois heures, installé dans son cabinet, +une loupe à la main, il s'occupait d'établir l'origine et la +valeur de ses plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit +brusquement. + +La marquise entra, tenant à la main un papier bleu. + +Plus jeune de six ou huit ans que son mari, Mme de Boiscoran était +bien la compagne qu'il fallait à cet esprit paresseux et ami du +repos. À sa démarche, à son geste, à sa voix, on reconnaissait +tout de suite la femme qui tient le gouvernail, qui commande et +qui veut être obéie à la baguette. + +D'une beauté jadis célèbre, elle gardait encore d'assez +remarquables restes pour faire excuser bien des prétentions. Elle +n'en avait aucune, affirmait-elle, disant que, puisqu'il est +impossible, d'éviter les ravages des années, c'est faire preuve +d'esprit que de les accepter de bonne grâce. Cependant, la +coquetterie ne perd jamais ses droits. Si Mme de Boiscoran ne se +rajeunissait pas, elle se vieillissait à plaisir. Les quelques +années que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de dissimuler de +leur âge, elle les ajoutait obstinément au sien. Il y avait de +l'affectation dans la façon dont elle faisait bouffer les masses +de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraîches comme +celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y eût mis de la +poudre. + +Elle était si défaite et si terriblement agitée quand elle entra +dans le cabinet de son mari, qu'il en fut ému, lui qui, depuis +longues années, s'était fait une loi de ne s'émouvoir de rien. + +Abandonnant le plat qu'il était en train d'examiner: + +--Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquiète, qu'arrive-t-il? + +--Un horrible malheur. + +--Jacques est mort!... s'écria le vieux collectionneur. + +La marquise secoua la tête. + +--Non, c'est plus affreux peut-être... + +Le vieillard, qui s'était dressé à la vue de sa femme, se laissa +pesamment retomber sur son fauteuil. + +--Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit +ce papier bleu qu'elle tenait, et lentement: + +--Voici, fit-elle, la dépêche que je reçois à l'instant du valet +de chambre de Jacques, de notre vieil Antoine. + +D'une main tremblante, le marquis déplia le papier, et lut: + +_Malheur épouvantable. M. Jacques accuse d'avoir incendié château +du Valpinson et assassiné comte de Claudieuse. Charges terribles +contre lui. Interrogé, s'est à peine défendu. Vient d'être arrêté +et conduit en prison. Désespéré. Que faire...?_ + +La marquise avait tremblé que son mari ne fût comme foudroyé par +cette dépêche, dont le laconisme révélait les terreurs d'Antoine. +Il n'en fut rien. + +C'est de l'air le plus calme qu'il la replaça sur la table et que, +haussant les épaules, il dit: + +--C'est absurde! + +Mme de Boiscoran n'en pouvait revenir. + +--Vous n'avez pas compris, mon ami..., commença-t-elle. + +Il l'interrompit. + +--J'ai compris, fit-il, que notre fils est accusé d'un crime +qu'il n'a pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que +vous doutiez de lui! Quelle mère êtes-vous donc! Je suis, pour ma +part, je vous l'assure, parfaitement tranquille. Jacques +incendiaire, Jacques assassin!... C'est stupide. + +--Ah! vous n'avez pas lu la dépêche! s'écria la marquise. + +--Pardonnez-moi. + +--Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges... + +--S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'eût pas +arrêté. C'est désagréable, c'est même pénible... + +--Mais il ne s'est pas défendu, monsieur... + +--Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser +d'avoir dévalisé la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine +de me défendre. + +--Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils +coupable... + +--Antoine est un vieux sot, déclara le marquis. (Et, tirant sa +tabatière et bourrant son nez de tabac:) + +D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques +est amoureux de la petite Denise de Chandoré? + +--Comme un fou, monsieur, comme un enfant... + +--Et elle? + +--Elle adore Jacques, monsieur. + +--Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur +mariage est définitivement fixé... + +--Depuis trois jours. + +--Jacques vous a écrit à ce sujet? + +--Une lettre adorable. + +--Où il vous annonce son arrivée? + +--Oui, il voulait faire lui-même ses emplettes de noces. + +D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le +couvercle de sa tabatière. + +--Et vous voulez, fit-il, qu'un garçon tel que notre fils, +Jacques, un Boiscoran, amoureux, aimé, qui va se marier, qui a la +tête pleine de corbeilles de noces, ait commis un crime +abominable!... Cela ne se discute pas, et la preuve, c'est que je +vais, si vous le voulez bien, me remettre paisiblement à ma +besogne. + +Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu à peu, +la marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de +son mari. Le sang remontait à ses joues et le sourire à ses lèvres +pâlies. + +Et d'une voix plus ferme: + +--Peut-être, en effet, dit-elle, ai-je été trop prompte à +m'alarmer. + +Du geste, le marquis approuvait. + +--Oui, beaucoup trop prompte, chère amie, fit-il. Et même, entre +nous, je vous engage à ne point vous en vanter. Comment la justice +n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mère elle-même +le soupçonne! + +Mme de Boiscoran avait repris et relisait la dépêche d'Antoine. + +--Et cependant, murmura-t-elle, répondant aux dernières +objections de son esprit, qui donc, à ma place, n'eût été frappé +d'épouvante! Ce nom de Claudieuse, surtout... + +--Eh bien! mais c'est le nom d'un très digne et très loyal +gentilhomme, le meilleur que je sache, en dépit de ses façons de +loup de mer. + +--Jacques le hait, mon ami. + +--Jacques, ma chère, se soucie de lui comme de l'an quarante. + +--Ils ont eu plusieurs querelles. + +--Nécessairement; Claudieuse est un forcené légitimiste, et comme +tel, c'est toujours avec le dernier mépris qu'il parle de nous +autres tous, qui avons servi la famille d'Orléans. + +--Jacques lui a envoyé du papier timbré. + +--Et il a parbleu bien fait, de même qu'il a eu tort de ne pas +pousser le procès jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la +rivière qui nous sépare, la Pibole, des prétentions par trop +exorbitantes. Ne voudrait-il pas, en toute saison et selon son +gré, retenir les eaux, au risque de noyer les prés de Boiscoran, +qui sont bien plus bas que les siens! Déjà feu mon frère, qui +était un ange de patience et de douceur, avait eu maille à partir +avec ce despote. + +Mais la marquise n'était pas convaincue. + +--Il y a autre chose, fit-elle. + +--Quoi? + +--Ah! c'est ce que je me demande. + +--Jacques vous l'aurait-il donné à entendre? + +--Non. Voici ce qui s'est passé. L'an dernier, chez la duchesse +de Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de +Claudieuse et ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, +et comme nous donnions un bal la semaine suivante, l'idée me vint, +que je mis aussitôt à exécution, de l'inviter. Elle refusa, et +d'un ton de réserve si glacial qu'il n'y avait pas à insister. + +--C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le +marquis. + +--Le soir même, je parlai de ma démarche à Jacques. Il s'en +montra très irrité et me dit, avec un emportement que son respect +contenait à peine, que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses +raisons pour n'avoir rien de commun avec ces gens-là... + +Si parfaite était la sécurité de M. de Boiscoran qu'il n'écoutait +déjà plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'oeil +ses précieuses faïences. + +--Soit, interrompit-il. Jacques déteste les Claudieuse. Qu'est-ce +que cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens +qu'on déteste! + +Mme de Boiscoran ne poursuivit pas. + +--Enfin, demanda-t-elle, que faire?... + +Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut +stupéfait. + +--L'important, répondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il +faudrait voir, consulter... + +Quelques coups rapides et légers, frappés à la porte, +l'interrompirent. + +--Entrez! cria-t-il. + +Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette +mention: _télégraphie privée._ + +--_ _Parbleu! s'écria le marquis, j'en étais bien sûr!... Voilà +qui va nous mettre l'esprit en repos! + +Le domestique s'était retiré; il rompit l'enveloppe. Mais au +dernier regard jeté sur cette dépêche, le sourire se glaça sur ses +lèvres; il pâlit et dit seulement: + +--Mon Dieu!... + +Rapide comme la pensée, Mme de Boiscoran s'empara du papier fatal. +Elle lut d'un coup d'oeil: _Vite, arrivez. Jacques en prison, au +secret, accusé d'un crime affreux. Toute la ville dit qu'il est +coupable et qu'il a même avoué. C'est une infâme calomnie. Son +juge est son ancien ami, Galpin-Daveline, qui devait épouser +cousine Lavarande. Ne sais rien, sinon que Jacques est innocent. +C'est une intrigue abominable. Grand-père Chandoré et moi ferons +l'impossible. Votre secours indispensable. Venez, venez._ + +_Denise de Chandoré_ + +--_ _Ah! mon fils est perdu! s'écria Mme de Boiscoran en fondant +en larmes. + +Mais déjà le marquis s'était redressé sous ce coup terrible. + +--Et moi, s'écria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui +est une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en +péril, je le reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui +d'un procès criminel. Que ne fait-on pas dire à un homme au +secret!... + +--Il faut agir! interrompit Mme de Boiscoran, à demi folle de +douleur. + +--Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. +Cherchons lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement. + +--Je puis écrire à monsieur de Margeril... De pâle qu'il était, +le marquis devint livide. + +--C'est vous! s'écria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom +devant moi! + +--Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger... + +D'un geste menaçant, le marquis l'arrêta. + +--J'aimerais mieux, s'écria-t-il, de l'accent de la haine la plus +atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent +périr sur l'échafaud que de devoir son salut à cet homme! + +Mme de Boiscoran semblait près de s'évanouir. + +--Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai +été qu'imprudente... + +--Assez! interrompit durement le marquis. (Et se maîtrisant, +grâce à un puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir +à quoi s'en tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour +Sauveterre... + +--Seule? + +--Non. Je vous trouverai un conseil, un légiste habile et sûr, un +avocat qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il +vous guidera, là-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse +agir ici selon les circonstances. Denise a raison: Jacques doit +être victime de quelque ténébreuse intrigue... N'importe, nous le +sauverons. Mais il faut du calme, beaucoup de calme... + +Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les +domestiques accoururent, effarés. + +--Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon +avoué, maître Chapelain... qu'on prenne une voiture. + +Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle +diligence que, vingt minutes plus tard, maître Chapelain arrivait. + +--Ah! nous avons besoin de toute votre expérience, mon digne ami, +lui dit le marquis. Tenez, lisez ces dépêches... + +Fort heureusement l'avoué savait garder le secret de ses +impressions, car il crut à la culpabilité de Jacques, sachant bien +avec quelle circonspection sont délivrés les mandats d'arrêt. + +--J'ai l'homme qu'il faut à madame la marquise, dit-il enfin. + +--Ah! + +--Un garçon que sa modestie a toujours empêché de se produire, +bien qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, +et un admirable orateur. + +--Et vous le nommez?... + +--Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures après, en +effet, le protégé de maître Chapelain franchissait le seuil de +l'hôtel de Boiscoran. + +C'était un homme de trente à trente-deux ans, très brun, avec de +grands yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait +l'intelligence et l'énergie. + +Il plut au marquis, lequel, après lui avoir exposé ce qu'il savait +de la situation de Jacques, entreprit de lui faire connaître le +terrain sur lequel il allait manoeuvrer, lui disant quels alliés +et quels adversaires il rencontrerait à Sauveterre, lui +recommandant surtout de se fier à M. Séneschal, un vieil ami de la +famille, personnage influent et le plus retors de tous ces +diplomates de sous-préfecture, qui rendraient des points à +Machiavel. + +--Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, +monsieur, dit l'avocat. + +Et le soir même, à huit heures quinze minutes, la marquise de +Boiscoran et Manuel Folgat prenaient place dans un coupé du chemin +de fer d'Orléans. + + +2 + +Le chemin de fer qui relie Sauveterre à la ligne d'Orléans doit +une légitime célébrité à une série de courbes absolument inutiles, +mais qui sont comme un défi au bon sens et qui seraient le théâtre +d'accidents quotidiens si l'on s'avisait de marcher à une vitesse +de plus de huit ou dix kilomètres à l'heure. La gare, toujours +pour la plus grande commodité de messieurs les voyageurs, a été +bâtie à une bonne demi-lieue de la ville, sur l'emplacement des +jardins de M. Thibault, le premier banquier de l'arrondissement. +On y arrive par une jolie route jalonnée d'auberges et de +cabarets, lesquels, les jours de marché, s'emplissent de paysans +qui, le verre à la main et la bouche pleine de protestations de +bonne foi, cherchent à se voler à qui mieux mieux. + +Les jours ordinaires, même, cette route est assez fréquentée, car +le chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir +arriver ou partir les trains, dévisager les étrangers, et aussi +épiloguer sur les motifs connus ou secrets qui peuvent déterminer +M. Untel ou Mme Unetelle à se mettre en voyage. + +Il était neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre +le train qui amenait la marquise de Boiscoran et maître Folgat. + +La marquise était brisée des fatigues et des angoisses de cette +nuit passée tout entière à discuter les chances de salut de son +fils, et d'autant plus anéantie que maître Folgat s'était étudié à +ne pas encourager ses espérances. C'est qu'il partageait, sans en +avoir rien laissé paraître, les doutes de maître Chapelain. De +même que le vieil avoué, le jeune avocat s'était dit qu'on +n'arrête pas un homme tel que Jacques de Boiscoran sans les plus +fortes raisons, sans avoir en main de ces preuves qui valent +presque une certitude. Bientôt le train ralentit sa marche. + +--Pourvu, mon Dieu! fit Mme de Boiscoran, pourvu que Denise et +monsieur de Chandoré aient eu l'idée d'envoyer une voiture par- +devant de nous. + +--Pourquoi cela, madame? demanda maître Folgat. + +--Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y dérober à tous les +yeux ma douleur et mes larmes... + +Le jeune avocat secoua la tête. + +--C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si +j'ai sur vos actions quelque influence... + +Elle le regardait d'un air surpris. + +--Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous +paraissiez éviter les regards. Ce serait une faute immense, peut- +être irréparable. Que penserait-on, si l'on vous voyait désolée et +en pleurs? On penserait que vous êtes sûre de la culpabilité de +votre fils, et ceux qui doutent encore ne douteraient plus. Il +vous faut, du premier coup, conquérir l'opinion; car elle est +souveraine, madame, dans les petits pays surtout, où chacun vit +sous le contrôle immédiat du voisin. L'opinion s'impose à tous et, +quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les jurés jusque +dans la salle de leurs délibérations... + +--C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai... + +--Donc, madame, au nom des intérêts les plus sacrés, faites appel +à toute votre énergie, refoulez au plus profond de votre âme vos +maternelles angoisses, séchez vos larmes et montrez à tous une +confiance superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, +une mère n'est pas ainsi quand son fils est coupable. + +Mme de Boiscoran se redressa. + +--Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, +c'est à moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver +la gare déserte, autant je désire maintenant qu'elle soit pleine +de monde. Je vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la +pensée de son fils. + +La marquise de Boiscoran n'était pas une femmelette. Tirant un +peigne de son sac de voyage, elle répara le désordre de sa +coiffure; en quelques gestes rapides, elle rétablit l'harmonie de +sa toilette; ses traits, grâce à une puissante projection de +volonté, reprirent leur sérénité accoutumée; elle contraignit sa +bouche à sourire, sans qu'on discernât l'effort, et d'une voix +d'un timbre pur et net: + +--Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paraître, maintenant? + +Le train s'arrêtait devant les bâtiments de la station. Maître +Folgat sauta légèrement à terre, et offrant la main à la marquise +pour l'aider à descendre: + +--Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas +perdu; tout Sauveterre doit être là. + +C'était plus qu'à moitié vrai. Dès la veille au soir, le bruit +s'était répandu--semé par qui? on ne sait--que la «mère de +l'assassin», comme on disait déjà charitablement, arriverait par +le train de neuf heures, et chacun s'était bien promis à part soi +de se trouver, par hasard, à la gare à son arrivée. + +C'était une émotion à ne pas négliger, dans une localité où la +conversation vit trois jours sur la dernière robe arborée par la +sous-préfète. + +De l'impression de Mme de Boiscoran, en se trouvant en face de +tant de monde, nul ne s'était inquiété ni soucié. C'est qu'à +Sauveterre la curiosité a du moins cette qualité de n'être pas +hypocrite. On y est indiscret naïvement et sans la moindre pudeur. +On s'y plante carrément devant vous, et les yeux dans vos yeux, on +s'efforce de démêler le secret de votre joie ou de votre douleur. + +Il est vrai d'ajouter que les esprits étaient fort montés contre +Jacques de Boiscoran. S'il n'y eût eu à sa charge que la +destruction du Valpinson et les coups de fusil tirés à +M. de Claudieuse, ce n'eût été que peu de chose. Mais l'incendie +avait eu des conséquences épouvantables. Deux hommes y avaient +péri, et deux autres y avaient été blessés assez grièvement pour +qu'on les crût en danger de mort. + +La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue +Nationale. Dans une charrette, recouverte d'un drap et près de +laquelle marchaient deux prêtres, on rapportait les restes +carbonisés et n'ayant plus forme humaine de Bolton, le tambour, et +du pauvre Guillebault. Dans une voiture qui suivait étaient les +deux blessés, l'un, le gendarme, impassible; l'autre, le fermier, +poussant des cris déchirants. + +Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre +chez le maire, portant entre ses bras son dernier enfant et +traînant, pendus à ses jupes, les quatre autres, dont l'aîné +n'avait pas douze ans. + +Attribuant tous ces malheurs à Jacques, les gens le chargeaient de +malédictions et songeaient peut-être à les faire remonter en huées +jusqu'à sa mère, jusqu'à la marquise de Boiscoran. + +--La voilà! la voilà! murmura-t-on dans la foule quand elle parut +sur le seuil de la gare, donnant le bras à maître Folgat. + +Seulement, on ne dit que cela, tant on était surpris de +l'assurance de son maintien. + +Deux courants aussitôt divisèrent l'opinion. Elle a du toupet! +pensaient les uns. Et les autres: elle est sûre de l'innocence de +son fils. + +Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner +l'impression qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison +de suivre les conseils de maître Folgat. Sa force en fut doublée. +Et distinguant dans la foule quelques personnes de sa +connaissance, elle s'avança vers elles, et toujours souriante: + +--Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inouï! +Voici maintenant la liberté d'un homme tel que mon fils à la merci +du premier soupçon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. +J'ai appris la nouvelle hier soir par le télégraphe, et j'accours +avec monsieur, qui est de nos amis et l'un des plus remarquables +avocats de Paris. + +Maître Folgat fronçait les sourcils. Il eût voulu la marquise plus +mesurée. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir. + +--Ces messieurs du parquet, prononça-t-il d'un ton d'oracle, +regretteront peut-être d'avoir été si prompts. + +Heureusement, un jeune garçon qui portait pour toute livrée une +casquette à galon d'or s'approcha de Mme de Boiscoran. + +--La voiture de monsieur de Chandoré est là, dit-il, aux ordres +de madame la marquise. + +--Je suis à vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garçon. (Et +saluant les braves Sauveterriens, interloqués de son assurance:) +Excusez-moi de vous quitter si brusquement, dit-elle, mais +monsieur de Chandoré m'attend. J'espère d'ailleurs avoir, cet +après-midi même, le plaisir de vous rendre visite... au bras de +mon fils. + +La maison de Chandoré, pour parler comme à Sauveterre, est bâtie +de l'autre côté de la place du Marché-Neuf, tout au sommet de la +rue de la Rampe, une rue qui n'est guère plus praticable qu'un +escalier et dont M. Séneschal, le maire, ne cesse de demander la +rectification au conseil municipal, qui ne se lasse pas de la lui +refuser. + +C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanquée +d'une prétentieuse tourelle à toit pointu, que le radical docteur +Seignebos appelle une perpétuelle menace du système féodal. Il est +certain que les Chandoré affichaient autrefois de hautes +prétentions nobiliaires, le dédain profond de quiconque n'avait +pas eu des ancêtres aux croisades, et la haine de toutes les idées +qui datent de la Révolution. + +Mais s'ils avaient jamais été redoutables, ils avaient depuis +longues années cessé de l'être. De cette grande famille, une des +plus nombreuses de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait +plus qu'un vieillard, le baron de Chandoré, et une enfant, sa +petite-fille, la fiancée de Jacques de Boiscoran. + +Denise était orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'à moins +de cinq mois d'intervalle elle perdit son père, tué en duel, à la +suite d'une discussion futile, et sa mère, une demoiselle de +Lavarande, qui n'eut pas l'énergie de survivre à l'homme qu'elle +avait aimé. Ce fut, certes, pour l'enfant, un immense malheur; +mais ni les soins ni la tendresse ne lui manquèrent. Sur elle +seule son grand-père reporta toutes ses affections et toutes ses +espérances, et les deux soeurs de sa mère, les demoiselles de +Lavarande, déjà d'un certain âge, prirent la résolution définitive +de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus exclusivement à +leur nièce. + +Dès cette époque, les deux bonnes demoiselles avaient demandé à +M. de Chandoré à venir demeurer avec lui. Il avait rejeté bien +loin leurs propositions, déclarant que, sa petite-fille étant à +lui seul, il prétendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il +trouvait déjà bien beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles +de Lavarande de s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes +les journées. + +De ce différend devait naître et naquit en effet, entre les tantes +et le grand-père, une rivalité qui se traduisit par les plus +étonnantes exagérations. Ce fut à qui capterait, et dame!, par +n'importe quels moyens, la première place dans l'affection de la +petite fille, à qui déroberait une de ses caresses ou achèterait +le plus cher un de ses sourires. À cinq ans, Denise avait eu tous +les joujoux qui ont été inventés. À dix ans, elle était rassasiée +de robes et ne savait plus où mettre ses bijoux. + +Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se +métamorphoser M. de Chandoré. Brusque, sévère, dur, il avait, sans +transition, tourné au «papa gâteau». Il avait éteint l'éclat +métallique de ses yeux, fixé sur ses lèvres un perpétuel sourire +et donné à sa voix ces inflexions mignardes que prennent les +nourrices. On ne rencontrait que lui, par les rues, en courses +pour sa petite-fille, trottant de la boutique du pâtissier au +magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites amies, +organisait des dînettes, poussait le cerceau ou le volant, et +même, au besoin, menait les rondes. + +Denise fronçait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il +devenait tout pâle. Elle fut malade, une fois, elle eut la +rougeole: il resta douze nuits sans se coucher et fit venir de +Paris des médecins qui lui rirent au nez. + +Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen +de dépasser les folies de M. de Chandoré. Certes, si Denise apprit +quelque chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant +au moindre signe d'impatience elles étaient disposées à congédier +le professeur d'écriture ou la maîtresse de piano. + +C'est en haussant les épaules que Sauveterre assistait à ce +spectacle. «Quelle éducation pitoyable! disaient les dames de la +société. On n'a pas idée d'une faiblesse pareille. C'est un joli +service qu'on rend à cette enfant.» + +Il est sûr que tant et de si incroyables gâteries, cette aveugle +soumission et ces adorations perpétuelles couraient grand risque +de faire de Denise la plus désagréable petite personne qui se pût +voir. Pas du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne +saurait les pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-être préservée +du danger par son excès même. + +Plus âgée, elle disait en riant: «Grand-père Chandoré, tantes +Lavarande et moi, nous faisons tout ce que je veux.» + +Ce n'était là qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne +récompensa, par des qualités si rares et si exquises, de plus +pures affections. + +Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir +dix-sept ans lorsqu'arriva le grand événement de sa vie. + +M. de Chandoré, ayant un matin rencontré Jacques de Boiscoran, +dont l'oncle avait été son ami, l'invita à dîner. Jacques accepta +l'invitation; il vint. Mlle Denise le vit et... l'aima. De ce +moment et pour la première fois, elle eut un secret que ne +connurent ni grand-père Chandoré ni tantes Lavarande, et, pendant +deux ans, ses fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de +cet amour qui grandissait au fond de son âme, doux comme le rêve, +idéalisé par l'absence et poétisé par le souvenir. Car Jacques fut +deux ans sans voir... + +Mais aussi, le jour où il vit clair, étourdi de son bonheur, +ébloui des perspectives qui s'offraient à lui, il sentit que sa +destinée était fixée. Aussi n'hésita-t-il pas; et, à moins d'un +mois de là, son père, le marquis de Boiscoran, faisait le voyage +de Sauveterre pour demander la main de Mlle Denise. + +Ah! ce fut un rude coup pour grand-père Chandoré. Certes, il +n'avait pas été sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, +sans en parler quelquefois, sans lui dire, à elle-même, qu'il se +faisait vieux et qu'il se sentirait soulagé d'une grosse +inquiétude quand il lui aurait trouvé un bon mari. Mais il parlait +de cela comme d'une chose lointaine, comme il parlait de mourir, +par exemple. + +La démarche de M. de Boiscoran l'éclaira sur ses véritables +sentiments. La pensée de donner Denise, de la voir lui préférant +un homme, d'abord, puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, +lui fit horreur. + +Pour bien peu, il eût jeté dehors l'ambassadeur. Cependant il se +contraignit et répondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et +qu'il lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore +l'espoir qu'elle repousserait cette demande. + +Pauvre grand-père! Aux premiers mots qu'il hasarda: + +--Quel bonheur! s'écria la jeune fille. Mais je m'y attendais. + +Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brûlante de ses yeux, +M. de Chandoré baissa la tête. + +--Ce mariage se fera donc, murmura-t-il. + +Déjà, un peu consolé par la joie qu'il avait vu briller dans les +yeux de sa petite-fille, il en était à se reprocher son féroce +égoïsme et à se gourmander de ne pas s'estimer très heureux +lorsque Denise était si contente. + +Jacques avait donc été admis à faire officiellement sa cour, et +l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, après une longue +délibération, où l'on avait calculé le temps strictement +nécessaire aux emplettes et à l'achèvement du trousseau, le jour +de la noce avait été irrévocablement fixé. + +Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frappée, +lorsqu'elle apprit en même temps de quels crimes on accusait +Jacques de Boiscoran et son arrestation. Foudroyée d'abord, elle +était restée près de dix minutes sans connaissance entre les bras +de ses tantes et de son grand-père épouvantés. Mais dès qu'elle +revint à elle: + +--Suis-je donc folle, s'écria-t-elle, de m'émouvoir ainsi! N'est- +il pas évident qu'il est innocent! + +C'est alors qu'elle avait adressé une dépêche au marquis de +Boiscoran, comprenant bien qu'avant de rien tenter, il était +indispensable de s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle +avait demandé qu'on la laissât seule, et sa nuit s'était passée à +compter les minutes qui la séparaient encore de l'heure où +arrivait le train de Paris. + +Dès huit heures, elle descendit elle-même donner au domestique +l'ordre d'atteler et de partir pour attendre Mme de Boiscoran à la +gare, lui recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla +ensuite s'établir dans le salon, où se trouvaient déjà ses tantes +et son grand-père. Ils lui parlaient, mais son attention était +ailleurs... + +Bientôt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la +Rampe et s'arrêter devant la maison. Elle se dressa alors et +s'élança dans le vestibule en s'écriant: + +--Voilà la mère de Jacques! + + +3 + +Ce n'est jamais impunément qu'on violente ses sentiments les plus +chers. Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se réfugier dans +la voiture envoyée à sa rencontre, elle était bien près de +défaillir, brisée par l'effort inouï qu'elle avait fait pour +montrer aux impitoyables curieux de Sauveterre une contenance +assurée et un visage riant. + +--Quelle horrible comédie! murmura-t-elle en se laissant tomber +sur les coussins. + +--Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle était nécessaire, +prononça maître Folgat. Vous venez de conquérir cent personnes +peut-être à votre fils. + +Elle ne répondit pas. Les larmes l'étouffaient. Que n'eût-elle pas +donné pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner +librement à toutes les lâchetés de sa douleur et de ses angoisses +maternelles! + +Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que +celui qui sépare la gare de la rue de la Rampe. Lancé à toute +vitesse, le cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait +qu'il n'avançait pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrêter. +Le petit domestique avait déjà sauté à terre, et il tournait la +poignée de la portière en disant: + +--Nous voilà arrivés. + +Aidée de maître Folgat, Mme de Boiscoran descendit, et son pied +touchait à peine le pavé de la rue que la porte de la maison +s'ouvrit et que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop émue pour +pouvoir rien dire, sinon: + +--Oh! ma mère, ma chère mère, quel horrible malheur! + +Dans l'ombre du corridor, s'avançait M. de Chandoré, qui s'était +levé en même temps que sa petite-fille. + +--Rentrons, dit-il à ces infortunées, ne restons pas là... Déjà +derrière tous les volets brillent des yeux qui nous épient. + +Et il les entraîna dans le salon. + +Positivement, maître Folgat était assez embarrassé de son +personnage. Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il +avait suivi, cependant, il était entré dans le salon et, debout +près de la porte, ému de l'émotion de tous, il observait +alternativement Mlle Denise, M. de Chandoré et les demoiselles de +Lavarande. + +Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle fût +remarquablement jolie, mais il était difficile de l'oublier quand +on l'avait vue une fois. Petite, elle était la grâce même, et +chacun de ses mouvements trahissait quelque rare et exquise +perfection. Avec des cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, +elle avait les yeux bleus et le teint d'une blonde des pays du +Nord, un teint dont l'éblouissante blancheur faisait paraître +jaunes toutes les comparaisons imaginées par les poètes: le lis, +la neige, le lait... En elle, tout exprimait une angélique douceur +et la plus excessive timidité. Et pourtant, certains plis de ses +lèvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire soupçonner +une grande énergie. + +Près d'elle, grand-père Chandoré étonnait par sa haute stature et +par sa carrure puissante. Soixante-douze années n'avaient pas fait +plier ses reins d'hercule, et il semblait bâti pour défier tous +les orages de la vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était +un teint rouge brique, uniformément cramoisi, un teint de vieux +chef mohican, que faisaient paraître plus dur et plus cru sa +barbe, ses sourcils et ses cheveux blancs. Son visage, malgré +tout, exprimait une bonté presque enfantine. Mais il ne fallait +pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il eût été peu +prudent de se fier au sourire bénin qui voltigeait sur ses lèvres +charnues. Et, à certaines étincelles qui s'allumaient au fond de +ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-là eût passé un +fâcheux quart d'heure entre ses mains, qui se fût permis +d'offenser Mlle Denise. + +Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette +de saule, pâles, discrètes, d'une réserve et d'une froideur ultra- +aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette +expression de sensibilité dévouée des vieilles filles dont le +célibat n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes +absolument pareilles, comme c'était leur invariable habitude +depuis quarante ans, des toilettes de couleur indécise, modestes +comme toute leur personne. + +Elles pleuraient, en ce moment, et maître Folgat se demandait de +quel sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les +larmes de leur nièce. + +--Pauvre Denise! murmuraient-elles. + +La jeune fille les entendit; et se dressant tout à coup, et +rompant le lourd silence qui durait depuis longtemps déjà: + +--Mais notre conduite est indigne! s'écria-t-elle. Que dirait +Jacques, si du fond de sa prison il lui était donné de nous voir! +Pourquoi nous affliger? Est-il donc coupable?... + +Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa voix avait des +vibrations qui troublaient maître Folgat jusqu'au fond de l'âme. + +--Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, +que je n'ai pas douté de lui une seconde. Et comment le doute +m'eût-il effleurée? Le soir même de l'incendie du Valpinson, +Jacques m'a écrit une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoyée +ici par un de ses fermiers, et que j'ai reçue à neuf heures... Je +l'ai montrée à grand-père, cette lettre, il l'a lue, et aussitôt +il s'est écrié que j'avais mille et mille fois raison et que +jamais un homme méditant un crime affreux n'eût écrit cela. + +--Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandoré, et tout +homme sensé sera de mon avis, seulement... + +Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever. + +--Il est donc évident, interrompit-elle, que Jacques est victime +de quelque intrigue abominable, c'est à nous à la déjouer. Assez +pleuré, il faut agir... (Et s'adressant à Mme de Boiscoran:) Et +c'est pour nous aider à cette oeuvre de salut, chère mère, que je +vous ai appelée... + +--Et me voici, dit la marquise, non moins sûre que vous, chère +enfant, de l'innocence de mon fils. + +Ce n'était sans doute pas tout ce qu'avait rêvé M. de Chandoré, +car intervenant: + +--Et le marquis? demanda-t-il. + +--Mon mari reste à Paris. + +Le vieillard eut une grimace des plus significatives. + +--Ah! je le reconnais bien là! s'écria-t-il. Rien ne saurait +l'émouvoir. Son fils unique est lâchement accusé d'un crime, +arrêté, et en prison. On le prévient, on pense qu'il va +accourir... Erreur! Que son fils se tire d'affaire s'il peut. Lui +restera à surveiller ses potiches. Ah! si j'avais encore un +fils!... + +--Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus +utile à Jacques en restant à Paris. Il peut y avoir des démarches +à faire... + +--Le chemin de fer n'est-il pas là... + +--Enfin, prononça Mme de Boiscoran, il m'a confiée à monsieur... +(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont +l'expérience, le talent et le dévouement nous sont acquis. + +Ainsi présenté régulièrement, maître Folgat s'inclinait. + +--Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait été gagné par la +confiance de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle +de Chandoré. Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant +d'arrêter une ligne de conduite, j'aurais besoin de connaître +exactement les faits. + +--Malheureusement, nous ne savons rien, répondit M. de Chandoré. +Rien, sinon que Jacques est au secret. + +--Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les +magistrats de Sauveterre? + +--Fort peu, à l'exception du procureur de la République... + +--Et le juge chargé de l'instruction? + +L'aînée des demoiselles de Lavarande se dressa. + +Celui-là! s'écria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre +d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, +en effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir décidées, ma +soeur et moi, à accorder à ce petit juge la main d'une de nos +cousines, une Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu +l'affreuse vérité: «Ô mon Dieu! s'est-elle écriée, soyez béni de +m'avoir épargné la honte d'être la femme d'un tel homme!» + +--Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout +Sauveterre croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est +un ami qui est son juge... + +Maître Folgat hochait la tête. + +--Il me faudrait des renseignements plus précis, dit-il. Monsieur +de Boiscoran m'avait parlé du maire de la ville, monsieur +Séneschal. + +M. de Chandoré sauta sur son chapeau. + +--En effet! s'écria-t-il, celui-là est notre ami, et si quelqu'un +est bien informé, c'est lui! Allons le trouver. Venez... + +Certainement M. Séneschal était l'ami des Chandoré, et aussi des +Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avoué que l'on soit, +ce ne peut-être sans s'attacher aux gens que, vingt années durant, +on est leur confident et leur conseil. + +Bien après avoir vendu sa charge, M. Séneschal était encore le +seul à avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais +ils n'eussent pris une détermination grave sans avoir son avis. +Ils s'adressaient à son successeur, mais ils le consultaient +avant. Les services, d'ailleurs, étaient réciproques. La clientèle +de grand-père Chandoré et de l'oncle de Jacques n'avait pas été +sans attirer plus d'un paysan processif en l'étude de maître +Séneschal. Leur appui ne lui avait pas été inutile, lorsque, pris +du vertigo[2] de l'ambition, il s'était «sacrifié à son pays» en +sollicitant la place de maire et le mandat de conseiller général. + +Aussi, ce digne et excellent homme était-il consterné, lorsqu'au +matin de l'incendie du Valpinson, il rentra à Sauveterre. Il était +si blême et si défait que sa femme en fut toute saisie. + +--Seigneur Dieu! Auguste! s'écria-t-elle, que t'est-il arrivé? + +Auguste était le prénom de M. Séneschal. + +--Il arrive quelque chose d'affreux! répondit-il d'un accent si +tragique que Mme Séneschal en frémit. + +Il est vrai que Mme Séneschal frémissait aisément. C'était une +femme de quarante-huit à cinquante ans, très brune, courte, dodue, +et dont la poitrine mettait à de rudes épreuves les corsages que +lui confectionnaient ses couturières, les demoiselles Méchinet, +les soeurs du greffier. + +Jeune, elle avait eu la beauté du diable. Elle gardait en +vieillissant des joues enluminées comme une image d'Épinal, une +forêt de cheveux noirs bien plantés et des dents admirables. +Pourtant elle n'était pas heureuse. Sa vie s'était consumée à +souhaiter un enfant et elle n'en avait pas eu. «Ce qui doit, +disait-elle, paraître inexplicable aux personnes qui nous +connaissent, monsieur Séneschal et moi; lui qui a été un des beaux +hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une santé +exceptionnelle.» + +Et tout de suite, qu'on fût ou non de son intimité, elle entrait à +ce sujet dans les détails les plus délicats, disant ses déceptions +et celles de son mari, les pèlerinages qu'elle avait faits, le nom +des médecins qu'ils avaient consultés, et combien de mois elle +avait passés au bord de la mer, vivant presque exclusivement de +poisson qu'elle n'aimait point. Rien n'avait réussi; et ses +espérances s'évanouissant avec les années, elle s'était résignée, +et l'amertume de ses regrets s'était changée en une sorte de +mélancolie sentimentale qu'elle nourrissait de romans et de +poésies. Elle avait une larme au service de toutes les infortunes, +et quelques paroles de consolation pour toutes les douleurs. Sa +charité était proverbiale. Jamais une pauvre femme en couches ne +s'était inutilement adressée à son coeur. + +Ce qui ne l'empêchait pas d'être une maîtresse femme qu'il était +malaisé de duper, menant sa maison au doigt et à l'oeil, dirigeant +une lessive ou réglant un dîner comme pas une dame de Sauveterre. + +C'est donc en sanglotant qu'elle écouta le récit que lui fit son +mari des événements de la nuit. Et lorsqu'il eut achevé: + +--Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. À ta +place, j'irais bien vite chez monsieur de Chandoré, lui apprendre +avec tous les ménagements convenables cette funeste nouvelle. + +--C'est ce dont je me garderai bien! s'écria M. Séneschal, et +même je te défends expressément d'y aller... + +C'est qu'il n'était pas un héros de stoïcisme et que, s'il se fût +écouté, il eût pris le chemin de fer et se fût enfui à cent +lieues, pour n'être pas témoin de la douleur de grand-père +Chandoré et de tantes Lavarande, du désespoir de Denise, surtout, +qu'il affectionnait particulièrement, et dont, depuis tant +d'années, il soignait et arrondissait la dot avec autant de +sollicitude que si elle eût été sa fille. + +C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influencé par +l'assurance de M. Galpin-Daveline, désorienté par le déchaînement +de l'opinion, il en arrivait à se demander si Jacques, +véritablement, n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait. + +Ses occupations, par bonheur, devaient être, ce jour-là, trop +nombreuses pour lui laisser le loisir de la réflexion. Il avait à +assurer le transport des restes informes du tambour Bolton et du +pauvre Guillebault. Il dut recevoir la mère de l'un et la femme de +l'autre, écouter leurs lamentations et essayer de les consoler; +promettre à la première une petite pension, affirmer à la seconde +qu'il ferait obtenir à l'aîné de ses garçons une bourse entière au +collège de Sauveterre ou au petit séminaire de Pons. + +Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on +rapportât, avec toutes les précautions nécessaires, les blessés de +l'incendie, le gendarme et le paysan. + +Il s'était, aussitôt après, mis en quête d'une maison pour le +comte et la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouvée sans +peine. + +Enfin, une bonne partie de son après-midi avait été prise par une +violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom, +prétendait-il, de la science outragée, au nom de la justice et de +l'humanité, réclamait l'arrestation immédiate de Cocoleu, ce +misérable dont le témoignage inconscient avait été la base de la +prévention. Il exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la +table, que cet idiot épileptique fût conduit à l'hôpital et +séquestré, par mesure administrative, pour être ultérieurement +soumis à l'examen des hommes de l'art. + +Longtemps le maire avait résisté à ces prétentions, qui lui +paraissaient exorbitantes, mais M. Seignebos avait parlé si haut +et si ferme qu'à la fin il avait expédié deux gendarmes à Bréchy, +avec l'ordre de ramener Cocoleu. + +Ils étaient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. +L'idiot avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur +donner de ses nouvelles. + +--Et vous trouvez cela naturel! s'était écrié le docteur +Seignebos, dont les yeux étincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, +j'y vois la preuve irrécusable du complot organisé pour perdre +monsieur de Boiscoran. + +--Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait répondu +M. Séneschal, agacé, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera. + +Le médecin s'était éloigné sans insister, mais avant de rentrer +chez lui, il était monté au cercle, et là, en présence de plus de +vingt personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques +de Boiscoran était victime de ses opinions avancées, que les +partis monarchistes ne lui pardonnaient pas d'avoir déserté leurs +rangs, et que certainement les jésuites n'étaient pas étrangers à +l'affaire. + +Cette intervention devait être plus nuisible qu'utile à Jacques, +et le résultat ne se fit pas attendre. Le soir même, lorsque +M. Galpin-Daveline traversa la place du Marché-Neuf, il fut +outrageusement sifflé. + +Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta +chez le maire, s'en prenant à lui de l'insulte faite à la justice +en sa personne, et réclamant la plus énergique répression. +M. Séneschal promit de prendre les mesures nécessaires et courut +chez M. Daubigeon, le procureur de la République, pour se +concerter avec lui. Là il apprit ce qui s'était passé à Boiscoran, +et le résultat terrible de l'interrogatoire. + +Il était donc rentré chez lui fort triste, désolé de la situation +de Jacques et très inquiet de la couleur politique que prenait +cette affaire. + +Avec de telles préoccupations, il avait passé une mauvaise nuit, +et il s'était levé d'une humeur si massacrante que c'est à peine +si sa femme avait osé lui adresser la parole. + +C'est que tout n'était pas fini. À deux heures précises devait +avoir lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait +promis au capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son +écharpe, à la tête d'une partie du conseil municipal. Il venait +même de donner l'ordre de préparer ses habits de cérémonie, quand +son domestique lui annonça la visite de M. de Chandoré et d'un +autre monsieur. + +--Il ne manquait que cela! s'écria-t-il. (Mais réfléchissant:) +Tôt ou tard, la scène aura toujours lieu... Qu'ils entrent! + +M. Séneschal était bien bon de s'émouvoir ainsi d'avance et de +s'affermir contre une déchirante explosion de douleur. Il fut +stupéfait de l'air dégagé dont M. de Chandoré lui présenta son +compagnon: + +--Monsieur Manuel Folgat, mon cher Séneschal, un des avocats en +renom de Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de +Boiscoran, arrivée ce matin. + +--Je suis étranger au pays, monsieur le maire, ajouta maître +Folgat, j'en ignore les idées, les coutumes, les moeurs, les +intérêts, les préjugés, tout enfin, et je risquerais de commettre +quelque grosse sottise si je n'avais un conseiller expérimenté, +habile et sûr. Monsieur de Boiscoran et monsieur de Chandoré m'ont +fait espérer que vous voudriez bien être ce conseiller... + +--Assurément, monsieur, et du meilleur coeur, répondit +M. Séneschal tout en s'inclinant, visiblement flatté de la +déférence de l'avocat de Paris. + +Il avait avancé des sièges à ses hôtes. Lui-même s'était assis et, +le coude appuyé au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de +la main son menton rasé de frais. + +--L'affaire est grave, messieurs, prononça-t-il enfin. + +--Une accusation criminelle l'est toujours, dit maître Folgat. + +--Sarpejeu! messieurs! s'écria M. de Chandoré, doutez-vous donc +de l'innocence de Jacques? + +M. Séneschal ne répondit pas non. Il se taisait, il cherchait de +ces atténuations savantes dont sa femme parlait la veille. + +--Comment imaginer, commença-t-il enfin, les idées qui peuvent +germer dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalté par le souvenir +de certaines offenses! La colère est une conseillère perfide... + +Grand-père Chandoré n'en put écouter plus long. + +--Que me parlez-vous de colère, interrompit-il, et où en voyez- +vous trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperçois, moi, que +le plus lâche des crimes, longuement prémédité et froidement +exécuté. + +Gravement, le maire hochait la tête. + +--Vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, fit-il. + +--Monsieur, dit maître Folgat, c'est avec l'espoir d'être +renseignés que nous sommes venus à vous. + +--Soit, fit M. Séneschal. + +Et tout de suite, avec la lucidité d'un vieil avoué accoutumé à +débrouiller les fils les plus enchevêtrés d'une procédure, il +exposa les faits dont il avait été témoin au Valpinson, et ceux +que le procureur de la République lui avait dit s'être passés à +Boiscoran. Et en terminant: + +--Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont +certes vous ne suspecterez pas le témoignage? Il m'a dit en +propres termes: «Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrêter +monsieur de Boiscoran. Est-il coupable? Je ne sais plus que +penser. Les charges sont écrasantes. Il jure ses grands dieux +qu'il est innocent, mais il refuse de faire connaître l'emploi de +sa soirée...». + +M. de Chandoré, cet homme si robuste, semblait près de défaillir, +encore bien que son visage conservât ses tons cramoisis, dont +nulle émotion ne pouvait pâlir l'éclat. + +--Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, +et s'adressant à maître Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques +avait certainement des projets pour ce soir-là. + +--Vous croyez, monsieur? + +--J'en suis sûr. Est-ce que sans cela il ne fût pas venu à la +maison comme tous les soirs depuis un mois? Lui-même le dit +d'ailleurs, dans la lettre qu'il a envoyée à Denise par un de ses +fermiers, cette lettre dont elle vous a parlé... Il lui écrit: +_«C'est du fond du coeur que je maudis l'affaire qui m'empêchera +de passer la soirée près de vous, mais il m'est impossible de la +remettre. À demain...»_ + +--_ _Vous voyez! s'écria M. Séneschal. + +--Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est +impossible, je le répète, qu'un homme méditant un odieux forfait +l'ait pensée et écrite. Pourtant, à vous, je puis l'avouer, +lorsque j'ai appris la funeste nouvelle, cette circonstance d'une +affaire urgente m'a impressionné péniblement. + +Mais le jeune avocat semblait bien loin d'être convaincu. + +--Il est clair, prononça-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, +à aucun prix, qu'on sache où il est allé. + +--Il a menti, monsieur, insista M. Séneschal, il a commencé par +nier avoir pris la route où les témoins l'ont rencontré. + +--Naturellement, puisqu'il tient à cacher l'endroit où il est +allé. + +--Quand on lui a signifié qu'il était arrêté, il n'a pas parlé. + +--Parce qu'il espère se tirer d'affaire sans dire où il est allé. + +--Si c'était vrai, ce serait bien étrange! + +--On a vu plus étrange encore. + +--Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est +innocent... + +--Être innocent et se laisser condamner est bien plus fort +encore. Et cependant, on en sait des exemples. + +Le jeune avocat s'exprimait de cet accent impérieux et bref qui +est comme un des privilèges de sa profession, et avec un tel +accent de certitude que M. de Chandoré semblait renaître à la vie. + +M. Séneschal en était presque interloqué. + +--Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il. + +--Que monsieur de Boiscoran doit être innocent, répondit le jeune +avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il, +l'avis d'un homme dont nulle considération ne trouble le jugement. +J'arrive, sans idée préconçue, je ne connais pas plus monsieur de +Claudieuse que monsieur de Boiscoran. Un crime a été commis, on +m'en dit les circonstances, et tout aussitôt je reconnais que les +raisons mêmes qui ont fait arrêter le prévenu me feraient le +mettre en liberté. + +--Oh!... + +--Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a +montré, par la façon dont il a reçu monsieur Galpin-Daveline, une +puissance sur soi inouïe et un incomparable talent de comédien. +Donc, s'il est coupable, il est très fort. + +--Cependant... + +--Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son +interrogatoire d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons +le mot, d'une imbécillité sans nom. Donc, s'il est coupable, il +est très faible. + +--Mais... + +--Pardon, j'achève. Le même homme peut-il être à la fois si fort +et si faible que cela? Décidez... Il y a plus: si monsieur de +Boiscoran était coupable, c'est à Charton et non au bagne qu'il +faudrait l'envoyer, car tout autre qu'un fou eût jeté l'eau où il +avait lavé ses mains noires de charbon et enterré n'importe où ce +fusil Klebb, que la prévention brandit si victorieusement. + +--Jacques est sauvé! s'écria M. de Chandoré. M. Séneschal n'était +pas si prompt à l'enthousiasme. + +--C'est spécieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose +qu'une déduction, si logique qu'elle soit, à des juges qui ont les +mains pleines de preuves... + +--On leur en trouvera de plus fortes. + +--Que comptez-vous donc faire? + +--Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma première impression; +maintenant, il faut que j'étudie l'affaire, que j'interroge les +gens, à commencer par le vieil Antoine. + +M. de Chandoré s'était levé. + +--Nous pouvons être à Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je +envoyer chercher ma voiture?... + +--Le plus tôt sera le mieux, répondit le jeune avocat. + +Chargé de cette commission, le domestique de M. Séneschal était de +retour moins d'un quart d'heure après, annonçant que la voiture +était devant la porte. + +M. de Chandoré et maître Folgat y prirent place, et tandis qu'ils +s'installaient: + +--Surtout, recommanda le maire à l'avocat parisien, soyez prudent +et circonspect. Déjà cette affaire ne passionne que trop +l'opinion. La politique s'en mêle. Je crains une manifestation à +l'enterrement des pompiers, et l'on m'annonce que le docteur +Seignebos prononcera un discours au cimetière. Allons, bonne +chance! + +Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le +long du faubourg des Dames: + +--Je ne m'explique pas, disait M. de Chandoré, qu'Antoine ne soit +pas venu me trouver aussitôt après l'arrestation de son maître. +Que peut-il lui être arrivé? + + +4 + +Le cheval de M. Séneschal était peut-être un des meilleurs de +l'arrondissement; mais celui de M. de Chandoré lui était encore +supérieur. + +En moins de cinquante minutes furent franchis les treize +kilomètres qui séparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes +pendant lesquelles M. de Chandoré et maître Folgat n'échangèrent +pas cinquante mots. + +Lorsqu'ils arrivèrent, la cour du château de Boiscoran était +silencieuse et déserte. Portes et fenêtres étaient hermétiquement +closes. Sur les marches du perron était assis un jeune paysan à +robuste carrure, lequel, à la vue des «bourgeois», se leva et +porta la main à son bonnet de laine. + +--Où est Antoine? lui demanda M. de Chandoré. + +--Là-haut, monsieur le baron. + +Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle résista. + +--Oh! monsieur, Antoine est barricadé en dedans, dit le paysan. + +--Singulière idée, fit M. de Chandoré en frappant du bout de sa +canne. + +Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de +l'intérieur: + +--Qui va là? cria la voix d'Antoine. + +--C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandoré. Bruyamment les +barres furent retirées, et le vieux valet de chambre se montra. Il +était blême et défait. Au désordre de sa barbe, de ses cheveux et +de ses vêtements, il était aisé de voir qu'il ne s'était pas +couché. Et ce désordre était fort significatif, de la part d'un +homme qui, en toute circonstance, mettait son amour-propre à +afficher l'irréprochable tenue d'un gentleman anglais. +M. de Chandoré en fut si frappé qu'avant tout: + +--Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il. + +Au lieu de répondre, le fidèle serviteur attira le baron et son +compagnon à l'intérieur. Et après qu'il eut refermé la porte, se +croisant les bras devant eux: + +--J'ai, répondit-il d'un accent étrange, j'ai... que j'ai peur! + +Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux, +pensaient-ils, a perdu l'esprit. + +Antoine comprit, car vivement: + +--Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vérité il se passe +ici des choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout +son bon sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs... + +--Douteriez-vous de votre maître? interrogea maître Folgat. + +Si menaçant fut le regard que l'honnête domestique lança au +questionneur, que tout de suite M. de Chandoré intervint: + +--Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dévoué, +un avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour défendre +Jacques. Non seulement vous ne devez pas vous défier de lui, mais +il faut lui dire tout ce que vous savez, tout absolument et quand +même... + +Le visage du digne serviteur s'éclaira. + +--Ah! monsieur est un avocat! s'écria-t-il. Qu'il soit le +bienvenu. Je vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le coeur... +Non, certes, je ne crois pas monsieur Jacques coupable, il est +impossible qu'il le soit, il est stupide de penser qu'il puisse +l'être. Mais ce que je crois, ce dont je suis sûr, c'est qu'il y a +un coup monté pour lui mettre sur le dos les horreurs du +Valpinson... + +--Un coup monté! interrompit maître Folgat, par qui, comment, +dans quel but? + +--Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous +penseriez comme moi si vous aviez assisté à l'interrogatoire... +C'était effrayant, messieurs, c'était inouï, à ce point que moi, +j'ai été comme ébloui, et qu'à un moment j'ai douté de mon maître +et que je lui ai conseillé de fuir... Non, jamais on n'a entendu +chose pareille. Tout était contre lui... + +Chacune de ses réponses était comme un aveu. Il y a eu un crime au +Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins +détournés. On a mis le feu; l'eau où il s'était lavé les mains +était noire de charbon. On a tiré des coups de fusil... on a +retrouvé une de ses cartouches près de l'endroit où monsieur de +Claudieuse a été blessé. Même, c'est là que j'ai reconnu le coup +monté. Est-ce que toutes les circonstances se seraient ajustées si +exactement, si elles n'eussent été d'avance prévues, calculées et +arrangées!... Ce pauvre monsieur Daubigeon avait les larmes aux +yeux et ce «tout se mêle» de Méchinet, le greffier, lui-même était +confondu. Il n'y avait à paraître content que ce Galpin-Daveline +de malheur. Car c'était lui qui était le juge et qui interrogeait. +Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui à tout moment arrivait ici +manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre gibier. Il +était à genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main de la +nièce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'était «mon bon +Jacques» par-ci, «mon cher Boiscoran» par-là, et des protestations +et des cajoleries à n'en plus finir, au point que je me disais +toujours qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cirées +par lui. Ah! il a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir +de quel air il disait à monsieur: «Nous ne sommes plus amis.» +Bandit!... non, nous ne sommes plus amis, et si le bon Dieu était +juste, tu aurais dans le ventre les deux coups de fusil qu'on a +tirés sur monsieur de Claudieuse, et tu ne les digérerais pas... + +L'impatience de M. de Chandoré était grande. Aussi, dès qu'Antoine +s'arrêta pour reprendre haleine: + +--Pourquoi, fit-il, n'êtes-vous pas venu me raconter cela tout de +suite? + +Le vieux serviteur se permit un haussement d'épaules. + +--Est-ce que je le pouvais! répondit-il. Quand l'interrogatoire a +été fini, le Galpin a mis partout les scellés, des bandes de toile +fixées avec de la cire, comme on en pose sur le secrétaire des +morts. Oh! il en a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutôt +qu'une. Il en a placé trois sur la porte extérieure. Puis il m'a +dit qu'il me constituait gardien, que j'aurais une rétribution +pour cela, mais que les galères m'attendaient si quelqu'un +touchait aux scellés, seulement du bout du doigt. Là-dessus, après +avoir livré monsieur aux gendarmes, le Galpin est parti, me +laissant seul ici, hébété comme un homme qui aurait reçu un coup +de marteau sur la tête... Pourtant, je serais allé trouver +monsieur le baron, sans une idée qui m'est venue et qui m'a donné +le frisson. + +Grand-père Chandoré frappait du pied. + +--Au fait! dit-il. Au fait!... + +--Voilà. Il faut que ces messieurs sachent que, dans +l'interrogatoire, il a été beaucoup question du fusil Klebb que +monsieur avait emporté le soir de l'incendie. Le Galpin a manié ce +fusil et a ensuite demandé quand monsieur avait feu avec pour la +dernière fois. Monsieur a répondu qu'il y avait cinq jours... Vous +m'entendez, je dis: cinq jours. Et là-dessus, mon Galpin a remis +le fusil à sa place, sans examiner les canons. + +--Eh bien? fit maître Folgat. + +--Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille--je +dis bien l'avant-veille--lavé et nettoyé à fond le Klebb de +monsieur... + +--Sarpejeu! s'écria M, de Chandoré, comment n'avez-vous pas dit +cela plus tôt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la +preuve irrécusable que Jacques est innocent! + +Le vieux serviteur branla la tête. + +--C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres? + +--Oh! + +--Monsieur peut s'être trompé quant à la date de son dernier coup +de fusil, et alors les canons seraient encrassés, et au lieu de le +sauver, ma déclaration le perdrait définitivement. Avant de +parler, il faut être sûr. + +--Oui, approuva maître Folgat, et vous avez bien fait de vous +taire, mon brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler +à personne au monde de cette circonstance, qui peut devenir pour +la défense un argument décisif. + +--Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez +comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces +maudits scellés qui m'empêchaient d'aller m'assurer de l'état du +fusil... Oh! si j'avais osé les briser!... + +--Malheureux! + +--J'en ai eu l'idée, mais je me suis retenu. Seulement j'ai +songé, après, que cette pensée pouvait venir à d'autres. Les +scélérats qui ont organisé ce complot abominable contre monsieur +Jacques sont capables de tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient- +ils pas venus, de nuit, briser les scellés... J'ai mis le métayer +de garde dans le jardin, sous les fenêtres; j'ai placé son fils de +faction dans la cour, et moi je suis resté en sentinelle devant +les scellés, avec des armes sous la main... Les brigands pouvaient +venir ils auraient trouvé à qui parler! + +On a beau dire, les avocats valent mieux que leur réputation. Il +est des grâces d'état. Le premier qui versera une larme à la +représentation d'un drame bien noir sera toujours dramaturge, un +homme du métier qui connaît toutes les ficelles et pour qui les +coulisses n'ont plus de secrets. L'avocat, tant accusé de +scepticisme, est par excellence crédule et naïf. C'est sincèrement +qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il joue la comédie, il +est de bonne foi. Les trois quarts du temps est gagnée dans son +esprit la cause détestable qu'il plaide et qu'il perd devant les +juges. + +D'heure en heure, depuis son arrivée à Sauveterre, maître Folgat +s'était pénétré de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le +récit du vieil Antoine n'était pas fait pour ébranler ses +convictions. Non qu'il admît l'existence d'un complot. Mais il +n'était pas éloigné de croire à l'audacieux calcul de quelque +scélérat, profitant de circonstances connues de lui seul pour +faire retomber le châtiment de son crime sur M. de Boiscoran. + +Mais il avait bien d'autres explications à demander, et il était +difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'état de fiévreuse +exaltation où il se trouvait. Car interroger un homme, si disposé +qu'il soit à parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas à +cette tâche un grand sang-froid, beaucoup de soin et une méthode +imperturbable, on risque fort de passer à côté du fait le plus +important à recueillir. + +Donc, après un moment: + +--Mon brave Antoine, reprit maître Folgat, je ne saurais trop +louer votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en +avoir fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier à +Paris, et que j'entends sonner midi... M. de Chandoré se frappa le +front. + +--Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous +ai-je rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je +suis si bouleversé!... Antoine, qu'avez-vous à nous servir? + +--La métayère a des oeufs, du confit d'oie, du jambon... + +--Ce qui sera le plus vite prêt sera le meilleur, dit le jeune +avocat. + +--Avant vingt minutes ces messieurs seront à table! s'écria le +digne serviteur. + +Et il s'élança dehors, pendant que M. de Chandoré faisait entrer +maître Folgat dans le salon. + +Le pauvre grand-père faisait appel à toute son énergie pour garder +une contenance assurée. + +--Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce +pas? + +--Peut-être, répondit le jeune avocat. + +Et ils gardèrent le silence: le grand-père songeant à la douleur +de sa petite-fille et maudissant le jour où, en ouvrant sa maison +à Jacques, il l'avait ouverte à tant et de si cruelles angoisses; +l'avocat classant dans son esprit les faits qu'il avait recueillis +et préparant les questions qu'il voulait poser encore. + +Ils étaient, l'un et l'autre, si profondément enfoncés dans leurs +réflexions qu'ils tressautèrent quand Antoine reparut disant: + +--Ces messieurs sont servis! + +La table avait été dressée dans la salle à manger, et les deux +convives y ayant pris place, l'honnête domestique se plantait +debout, près d'eux, la serviette au bras, quand M. de Chandoré +l'interpellant: + +--Mettez un troisième couvert, Antoine, dit-il, et déjeunez avec +nous. + +--Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron... + +--Asseyez-vous, insista M. de Chandoré, manger après nous vous +ferait perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie +de la famille. + +Antoine obéit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui +était fait, car ce n'est pas par excès de familiarité que péchait +le baron de Chandoré. + +Et le jambon et les oeufs de la métayère expédiés: + +--Maintenant, reprit maître Folgat, revenons à notre affaire, et +vous, mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous +n'obtenons pas une ordonnance de non-lieu, vos réponses seront les +éléments de ma défense! Quelles étaient, ici, les habitudes de +monsieur de Boiscoran? + +--Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions +si rarement et pour si peu de temps... + +--N'importe, quel était son genre de vie? + +--Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait +quelquefois, il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand +liseur, et qui aime les livres autant que monsieur le marquis, son +père, aime la porcelaine. + +--Qui recevait-il? + +--Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur +Seignebos, le curé de Bréchy, monsieur Séneschal, monsieur +Daubigeon... + +--Comment passait-il ses soirées? + +--Chez monsieur le baron de Chandoré, qui est ici pour le dire. + +--Il n'avait pas d'autres relations dans le pays? + +--Non. + +--Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie? + +Antoine eut un geste pudibond. + +--Oh! monsieur, prononça-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas +que monsieur est le fiancé de mademoiselle Denise! + +Le baron de Chandoré n'était pas né d'hier, ainsi qu'il se +plaisait à le dire. Si puissamment intéressé qu'il fût, il se +leva. + +--J'ai besoin de prendre l'air, fit-il. + +Et il sortit, comprenant que sa qualité de grand-père de Denise +pouvait arrêter la vérité sur les lèvres d'Antoine. + +Voilà un homme d'esprit, pensa maître Folgat. + +Et tout haut: + +--Puisque nous voilà seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons +nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque maîtresse dans +le pays? + +--Non, monsieur. + +--N'en a-t-il jamais eu? + +--Jamais. On vous dira peut-être que, dans le temps, il regardait +avec plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un +meunier qui demeure tout près d'ici, et que la mâtine venait au +château plus souvent qu'il n'était besoin, tantôt sous un +prétexte, tantôt sous un autre... Mais c'était pur enfantillage. +D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et depuis trois la Fougerouse +est mariée à un saunier des environs de Marennes. + +--Vous êtes sûr de ce que vous dites? + +--Comme de mon existence. Et monsieur en serait sûr connaissait +le pays comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas +de ruses qui tiennent, ni précautions; je défie un homme de parler +trois fois à une femme sans que tout le monde le sache. À Paris, +je dis pas... + +Maître Folgat dressa l'oreille. + +" Il y_ _a donc eu quelque chose à Paris? interrogea-t-il. + +Mais Antoine hésitait. + +C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon maître ne sont pas +les miens, et après le serment que je lui ai fait... + +--De votre franchise dépend peut-être le salut de votre maître +interrompit le jeune avocat, soyez sûr qu'il ne vous en voudra pas +d'avoir parlé. + +Quelques secondes encore, l'honnête serviteur demeura indécis; +puis: + +--Eh bien! commença-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande +passion... + +--Quand? + +--Ah! je l'ignore; cela avait commencé avant mon entrée au service +de monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la +personne, monsieur avait acheté à Passy bout de la rue des Vignes, +au milieu d'un immense jardin, une belle maison qu'il avait fait +meubler magnifiquement. + +--Ah!... + +--C'est là un secret que ni le père de monsieur ni sa mère comme +de juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un +jour qu'il était à cette maison, est tombé dans l'escalier et +s'est déboîté le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. +C'est probablement sous son nom qu'il l'a achetée, mais ce n'était +pas sous son nom qu'il l'occupait. Il s'y faisait passer pour un +Anglais, monsieur Burnett, et c'était une servante anglaise qui le +servait. + +--Et... la personne... + +--Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, niais je ne +soupçonne pas qui elle pouvait être. Ah! monsieur, et elle prenait +de fières précautions! Étant ici pour tout dire, j'avouerai que +j'ai eu la curiosité de questionner la servante anglaise. Elle m'a +répondu qu'elle n'était pas plus avancée que moi; qu'elle savait +bien qu'il venait une dame, mais que jamais elle n'avait réussi à +lui voir seulement le bout du nez. Monsieur prenait si adroitement +son temps que toujours la servante était en course quand la dame +arrivait et repartait. Quand elle était à la maison, monsieur et +elle se servaient seuls. Et s'ils voulaient se promener dans le +jardin, ils envoyaient la servante faire une commission à tous les +diables, à Versailles ou à Fontainebleau, ce dont elle enrageait, +comme de raison. + +D'un mouvement machinal qui lui était familier, maître Folgat +tortillait une mèche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait +semblé voir poindre la femme, cette inévitable femme dont +l'inspiration toujours se retrouve au fond de toutes les actions +d'un homme, et voici que décidément elle s'évanouissait. Car c'est +en vain que d'un esprit alerte il cherchait un rapport quelconque +possible, sinon probable, entre la mystérieuse visiteuse de la rue +des Vignes et les événements dont le Valpinson venait d'être le +théâtre; il n'en découvrait aucun. + +Quelque peu découragé: + +--Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de +votre maître n'existe sans doute plus? + +--Évidemment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait épouser +mademoiselle Denise. + +La raison n'était peut-être pas aussi péremptoire que l'imaginait +le fidèle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune +observation. + +--Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle +pris fin? + +--Pendant la guerre, monsieur et la dame ont dû se trouver +séparés, car monsieur n'est pas resté à Paris. Il commandait une +compagnie de nos mobiles, et même il a été blessé à leur tête, ce +qui lui a valu la croix. + +--Possède-t-il encore sa maison de la rue des Vignes? + +--Je le crois. + +--Pourquoi? + +--Parce que monsieur et moi sommes allés passer huit jours à +Paris, après les événements, et qu'un soir il m'a dit: «La guerre +et la Commune me coûtent bon. Ma bicoque a reçu plus de vingt +obus, et il y a logé tour à tour des francs-tireurs, des communeux +et des soldats. Les murs sont à jour, et il n'y reste pas un +meuble intact. Mon architecte me dit que, tout compris, j'aurai +pour plus de quarante mille francs de réparations...» + +--Comment! de réparations!... Il comptait donc encore utiliser +cette maison? + +--À cette époque, monsieur, le mariage de monsieur n'était pas +encore arrêté. + +--Soit, mais cette circonstance tendrait à prouver qu'il a revu à +cette époque la dame mystérieuse, et que la guerre n'avait pas +brisé leurs relations... + +--C'est possible. + +--Et il ne vous a jamais reparlé de cette dame? + +--Jamais... + +Il s'arrêta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandoré +tousser avec cette affectation d'un homme qui tient à s'annoncer. + +Aussitôt qu'il reparut: + +--Par ma foi, monsieur, lui dit maître Folgat, lui indiquant +ainsi que sa présence n'avait plus aucun inconvénient, je me +disposais à aller à votre recherche, craignant que vous ne fussiez +incommodé. + +--Je vous remercie, répondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout +à fait remis. + +Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine: + +--Revenons, dit-il, à monsieur de Boiscoran. Comment était-il, le +jour qui a précédé l'incendie? + +--Comme tous les autres jours, monsieur. + +--Qu'a-t-il fait avant de sortir? + +--Il a dîné comme d'habitude, de bon appétit. Il est ensuite +monté dans son appartement, où il est resté plus d'une heure. En +descendant il tenait à la main une lettre, qu'il a remise à +Michel, le fils du fermier, pour la porter à Sauveterre, à +mademoiselle Chandoré... + +--Précisément. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit à +mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire +impérieuse. + +--Ah! + +--Avez-vous idée de ce que pouvait être cette affaire? + +--Aucunement, monsieur, je vous le jure. + +--Cependant, voyons, ce ne peut être sans raison que monsieur de +Boiscoran s'est privé du plaisir de passer la soirée auprès de sa +fiancée? + +--Non, en effet. + +--Ce ne peut être sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, +il s'est lancé à travers les marais inondés et qu'il est revenu à +travers bois... + +Le vieil Antoine, littéralement, s'arrachait les cheveux. + +--Ah! monsieur! s'écria-t-il, vous dites là précisément ce que +disait monsieur Galpin-Daveline! + +--C'est malheureusement ce que dira tout homme sensé. + +--Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur +Jacques lui-même l'a si bien senti qu'il a essayé d'inventer un +prétexte. Mais il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait +pas mentir, et lui qui a tant d'esprit, il n'a rien su trouver +qu'un prétexte dont l'absurdité saute aux yeux. Il dit qu'il +allait à Bréchy voir son marchand de bois... + +--Et pourquoi non! fit M. de Chandoré. Antoine secoua la tête. + +--Parce que, répondit-il, le marchand de bois de Bréchy est un +voleur, et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis +dehors par les épaules, voilà plus de trois ans. C'est à +Sauveterre que nous vendons nos coupes. + +Maître Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y +notait certaines indications d'Antoine, arrêtant déjà les grandes +lignes de sa défense. + +Cela fait: + +--À cette heure, commença-t-il, arrivons à Cocoleu. + +--Ah! le misérable! s'écria Antoine. + +--Vous le connaissez? + +--Comment ne le connaîtrais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie +ici, à Boiscoran, au service de défunt l'oncle de monsieur! + +--Alors, quel individu est-ce, décidément? + +--Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la +danse de Saint-Guy, par-dessus le marché, et qui tombe du haut +mal. + +--Ainsi, il est de notoriété publique qu'il est complètement +imbécile? + +--Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir +qu'il n'était pas si dénué de bon sens qu'on croyait, et qu'il +faisait, comme on dit, l'âne pour avoir du son... + +M. de Chandoré l'interrompit. + +--Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les +renseignements les plus précis, ayant gardé Cocoleu chez lui près +de deux ans. + +--Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, répondit +maître Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce +misérable idiot... + +--Vous avez entendu monsieur Séneschal, monsieur, il a mis la +gendarmerie à sa poursuite. + +Antoine se permit une grimace. + +Quand les gendarmes prendront Cocoleu, déclara-t-il, c'est qu'il +aura voulu se laisser prendre. + +--Pourquoi, s'il vous plaît? + +--Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour +connaître les coins et les recoins du pays, les trous, les +fourrés, les cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre +comme un sauvage, de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en +cette saison, rester trois mois sans approcher d'une maison. + +--Diable! fit maître Folgat, désappointé. + +--Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable +de dénicher Cocoleu, c'est le fils de notre métayer, Michel, ce +gars que vous avez vu en bas. + +--Qu'il vienne! dit M. de Chandoré. + +Appelé, Michel ne tarda pas à paraître, et quand on lui eut +expliqué ce qu'on attendait de lui: + +--Il y a moyen, répondit-il, quoique certainement ce ne soit +point aisé. Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la +malice d'une bête... Enfin, on va essayer. + +Rien ne retenait plus à Boiscoran M. de Chandoré ni maître Folgat. + +Après avoir recommandé au vieil Antoine de bien surveiller les +scellés et de donner, s'il était possible, un coup d'oeil au fusil +de Jacques, lorsque la justice viendrait enlever les pièces à +conviction, ils remontèrent en voiture. + +Et cinq heures sonnaient à la cathédrale de Sauveterre quand ils +arrivèrent rue de la Rampe. + +Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils +entrèrent, pâle, les yeux secs et brillants. + +--Comment! tu es seule! s'écria M. de Chandoré, on t'a laissée +seule! + +--Ne te fâche pas, grand-père. Je viens de décider madame de +Boiscoran, qui était épuisée de fatigue, à prendre, avant dîner, +une heure de repos. + +--Et tantes Lavarande? + +--Elles sont sorties, grand-père. Elles doivent être en ce moment +chez monsieur Galpin-Daveline. + +Maître Folgat tressauta. + +--Oh!... fit-il. + +--Mais c'est une démarche insensée! s'écria le vieux gentilhomme. + +D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche. + +--C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu. + + +5 + +Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au +point où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, +c'était peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques. + +Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat? +N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant +pour Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire +dire par le domestique de M. Séneschal qu'ils seraient de retour +pour dîner et qu'il ne fallait pas s'inquiéter? + +Ne pas s'inquiéter!... Et c'est à la marquise de Boiscoran et à +Mlle Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu'ils disaient +cela!... + +Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées +conservèrent un sang-froid relatif, chacune s'efforçant de donner +à l'autre l'exemple du courage et de la confiance. Mais à mesure +que s'étaient écoulées les heures, leurs angoisses avaient repris +le dessus, et peu à peu leur douleur s'était exaltée de l'échange +de leurs craintes. Elles se représentaient Jacques innocent et +cependant traité comme les pires criminels, seul, au fond d'un +cachot, livré aux plus horribles inspirations du désespoir. +Quelles pouvaient être ses réflexions depuis plus de vingt-quatre +heures qu'il était sans nouvelle des siens? Ne devait-il pas se +croire méprisé, abandonné, renié? + +Cette idée est intolérable! s'écria enfin Mlle Denise. À tout +prix, il faut arriver jusqu'à lui. + +--Comment? demanda Mme de Boiscoran. + +--Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses +que, seule, je n'aurais pas osé; mais avec vous, ma chère mère, je +puis tout tenter. Allons à la prison... + +Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de +voyage. + +--Je suis prête, dit-elle, partons! + +Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques était +«au secret», mais ni l'une ni l'autre n'attachaient à cette +expression sa réelle et effrayante signification. Elles n'avaient +nulle idée de cette mesure atroce et cependant indispensable en +l'état de notre législation, qui supprime en quelque sorte un +homme, qui le mure dans une cellule, seul en face du crime dont il +est accusé, seul, à l'entière et absolue discrétion d'un autre +homme, chargé de lui arracher la vérité. + +Pour elles, le secret, ce n'était que la privation de la liberté, +la cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, +les verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de +clefs le long des corridors sombres et le soldat de faction dans +la cour. + +--Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu'on me refuse de +voir mon fils. + +--Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais +le geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service. + +C'est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa +main frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison. + +Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux +pauvres femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large +face. + +--Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument Mlle +Denise. + +--Ces dames ont donc une permission? demanda le geôlier. + +--Une permission!... De qui? + +--De monsieur Galpin-Daveline. + +--Nous n'avons pas de permission. + +--Alors j'ai le regret de dire à ces dames qu'il est impossible +qu'elles voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai +les ordres les plus rigoureux... + +Mlle Denise fronçait les sourcils. + +--Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient +concerner madame, qui est la marquise de Boiscoran. + +--Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle. + +--Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d'embrasser son fils! + +--Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un +verrou que la justice pousse ou tire à son gré. + +Pour la première fois, la jeune fille eut l'idée que sa tentative +pouvait échouer. + +--Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des +larmes plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez- +vous pas? Votre femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi? + +Le geôlier, certainement, était ému. + +--Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux +bontés de mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne +voudrait pas perdre la place d'un pauvre homme... + +--Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de +Chandoré, je vous en garantis une qui vous vaudra le double. + +--Mademoiselle... + +--Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin? + +--Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de +ma place qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je +serais puni sévèrement... + +À l'accent du geôlier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de +Chandoré n'obtiendrait rien. + +--N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons... + +--Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs +implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort! + +Il était clair qu'un rude combat se livrait dans le coeur du +geôlier. Tout à coup, d'une voix brève, et en jetant autour de lui +des regards inquiets: + +--Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous +laisserai pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de +Boiscoran est en bonne santé. + +--Ah! + +--Hier, quand on l'a amené, il était comme hébété... Il s'est +jeté sur son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un +mouvement plus de deux heures. Je crois bien qu'il pleurait... + +Un sanglot, que ne put maîtriser Mlle Denise, fit tressaillir +M. Blangin. + +--Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état +n'a pas duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s'est levé en +s'écriant: «Ah çà! mais je suis stupide de me désespérer ainsi...» + +--Vous l'avez entendu? demanda Mme de Boiscoran. + +--Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu... + +--Frumence Cheminot? + +--Oui, un de nos détenus. Oh! un simple vagabond, pas méchant du +tout, et qui a la commission de monter la garde au guichet de +monsieur de Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est +monsieur Galpin-Daveline qui a eu l'idée de cette précaution, +parce que les accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le +désespoir les prend et le dégoût de la vie... Un malheur est si +vite arrivé! Frumence empêcherait le malheur... + +Mme de Boiscoran frémissait d'horreur. Mieux que tout, cette +précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son +fils. + +--Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien à craindre. +Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, +si j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est levé ce matin, après +avoir dormi toute la nuit comme un loir, il m'a appelé pour me +demander du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que les +prisonniers demandent le second jour. J'avais ordre de lui en +donner: il en a eu. Et quand je suis allé lui porter son déjeuner, +il m'a remis une lettre, à l'adresse de mademoiselle de Chandoré. + +--Comment! s'écria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et +vous ne me la donnez pas! + +--C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai +remise, comme c'était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, +quand il est venu, avec son greffier Méchinet, pour interroger +monsieur de Boiscoran. + +--Et qu'a-t-il dit? + +--Il a décacheté la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa +poche en disant: «Bon!» + +Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de +Mlle Denise. + +--Quelle honte! s'écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que +Jacques m'adressait! C'est infâme! + +Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna +Mme de Boiscoran, et jusqu'à la maison elle ne prononça pas une +parole. + +--Ah! pauvre enfant, tu n'as pas réussi! s'écrièrent tantes +Lavarande lorsqu'elles virent rentrer leur nièce. + +Mais quand Denise leur eut tout appris: + +--Eh bien! s'écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce +petit juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour +pour obtenir la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. +Et si nous n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous +troublerons du moins son triomphe et nous rabaisserons son +orgueil. + +Comment Mlle de Chandoré n'eût-elle pas adopté l'idée des tantes +Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction +immédiate et qui servait ses secrètes espérances! + +--Oh, oui! vous avez raison, chères tantes! s'écria-t-elle. Vite, +sans perdre une minute, partez... + +Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en +route, sans écouter les timides objections de la marquise de +Boiscoran. + +Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux +dispositions d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prétendant de +leur nièce Lavarande n'était pas sur un lit de roses. Au début de +cette étrange affaire, il s'y était jeté fiévreusement, comme sur +l'occasion admirable qu'il guettait depuis tant d'années et qui +devait ouvrir à deux battants les portes jusqu'alors fermées à son +ambition. Puis, une fois engagé, l'enquête commencée, il avait été +emporté par un courant plus rapide que la réflexion. Aussi est-ce +avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il avait vu les charges +se multiplier et grossir, jusqu'à le contraindre de signer un +mandat d'arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme +aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas +les plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette +enquête qui, en quelques heures, avait conduit la justice d'un +crime presque inexplicable à un coupable que personne n'eût osé +soupçonner? + +Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus +les événements du même oeil. La réflexion le refroidissant, il +commençait à douter de son habileté et à se demander s'il n'avait +pas agi avec trop de précipitation. Si Jacques était coupable, +rien de mieux. Il y avait, c'était clair, de l'avancement pour le +juge d'instruction au bout d'une condamnation. Oui, mais... si +Jacques allait être innocent! + +Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin- +Daveline, le glaça jusqu'à la moelle des os. Jacques innocent! +c'était sa condamnation à lui, Galpin-Daveline, c'était son avenir +perdu, ses espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée! +Jacques innocent! c'était une disgrâce certaine. On le retirerait +de Sauveterre, devenue impossible pour lui après un tel éclat. +Mais ce serait pour le reléguer dans quelque pays perdu, sans +aucune chance d'avancement. + +Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui +répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces +maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un +magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la +justice et dans l'intérêt de la magistrature si violemment +attaquée, mieux vaut, en certaines circonstances, laisser un +coupable impuni qu'emprisonner un innocent. + +Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer +le coeur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son +chevet rembourré d'épines. + +Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il +envoyait chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent +ensemble à la prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. +C'est à ce moment qu'avait été remise au juge d'instruction la +lettre adressée par Jacques à Mlle Denise. + +Elle était brève, et telle que peut l'écrire un homme trop +intelligent pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas +compter sur le secret de sa correspondance. Elle n'était même pas +cachetée, circonstance qui avait échappé à M. Blangin, le geôlier. + +_Denise, ma bien-aimée, _écrivait Jacques, _la pensée de +l'horrible chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et +presque mon unique souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu 'à vous +jurer que je suis innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime +d'un si fatal concours de circonstances que la justice a dû s'y +tromper. Mais, rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le +moment venu, dissiper cette funeste erreur._ + +_À bientôt..._ + +_Jacques._ + +«Bon!» avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu +cette lettre. + +Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au coeur. + +Quelle assurance! avait-il pensé. + +Pourtant, il s'était un peu remis en montant l'escalier de la +prison. Jacques, évidemment, ne s'était pas imaginé que sa lettre +arriverait directement à destination; donc, il y avait lieu de +conjecturer qu'il l'avait écrite pour la justice bien plus que +pour Mlle Denise. L'absence de cachet donnait à cette présomption +un certain poids. + +Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin- +Daveline, pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu. + +Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il eût été libre à son +château de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien +tirer de lui. Pressé de questions, il se renfermait dans le +silence le plus obstiné ou répondait qu'il avait besoin de +réfléchir. + +Le juge d'instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet +qu'il n'en était parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! +s'il eût pu reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé +ses vaisseaux et il était condamné à aller quand même jusqu'au +bout. Pour son salut, désormais, pour son avenir, il fallait que +Jacques de Boiscoran fût coupable, qu'il fût traduit en cour +d'assises et qu'il fût condamné. Il le fallait absolument. C'était +une question de vie ou de mort. + +Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint +lui annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui +parler. + +Il se dressa tout d'une pièce, et, en moins d'une seconde, son +esprit surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que +pouvaient lui vouloir ces deux vieilles filles? + +--Qu'elles entrent, dit-il enfin. + +Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur +avançait le magistrat. + +--Je m'attendais peu à l'honneur de votre visite, +mesdemoiselles..., commença-t-il. + +L'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, lui coupa la parole: + +--Je le conçois, dit-elle, après ce qui s'est passé... + +Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l'impie, +elle se mit à lui reprocher ce qu'elle appelait son infâme +trahison. Quoi! lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un +homme qui s'était employé à lui procurer la faveur d'une alliance +inespérée!... Par le seul fait de ses espérances de mariage, il +faisait en quelque sorte partie de la famille. D'où était-il donc +né, pour avoir oublié qu'entre parents, se hait-on à la mort, on +se doit aide et protection, dès qu'il s'agit de défendre ce +patrimoine sacré qui s'appelle l'honneur! + +Étourdi comme un passant qui reçoit d'un cinquième étage une volée +de pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang- +froid pour se demander s'il n'y avait nul parti à tirer de cet +incident extraordinaire. Un retour était-il impossible? + +Aussi, dès que Mlle Adélaïde s'arrêta, entreprit-il de se +justifier, peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il +était saisi, jurant qu'il n'avait pas pu maîtriser les événements, +que Jacques lui était plus cher que jamais... + +--S'il vous est si cher, interrompit Mlle Adélaïde, faites-le +mettre en liberté. + +--Eh! le puis-je, mademoiselle. + +--Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le +voir. + +--La loi me le défend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il +est coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. +Dans le second, il recevra qui bon lui semblera... + +--C'est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de +lire une lettre de Jacques à sa fiancée... + +--J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession, +mademoiselle. + +--Ah! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette +lettre que vous avez lue? + +--Oui... Mais je puis vous la communiquer. + +Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, +Mlle Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent +presque sans saluer. + +M. Galpin-Daveline était ivre de colère. + +--Ah! vieilles sorcières! s'écria-t-il, votre démarche me prouve +que vous êtes loin de croire à l'innocence de Jacques. Pourquoi sa +famille tient-elle tant à arriver jusqu'à lui? Sans doute pour lui +fournir le moyen de se soustraire, par le suicide, au châtiment de +son crime... Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai +l'empêcher! + +À quoi bon récriminer sur un fait accompli contre lequel on ne +peut rien! + +Si contrarié que fût maître Folgat, lorsqu'il apprit de Mlle +Denise la démarche des tantes Lavarande, il évita d'en rien +laisser paraître. N'était-ce pas à lui d'avoir du sang-froid pour +tous au milieu de cette famille si cruellement éprouvée? + +M. de Chandoré, d'ailleurs, dissimulait mal son mécontentement. +Et, en dépit de son respect pour les volontés de Mlle Denise: + +--Certes, chère fille, je ne dis pas que tu as eu tort... +Cependant tu connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont +conciliantes. Elles sont capables d'exaspérer monsieur Galpin- +Daveline... + +--Qu'importe! interrompit fièrement la jeune fille. La +circonspection ne sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent. + +--Mademoiselle a raison, approuva maître Folgat, qui parut ainsi +subir, comme toute la famille, l'ascendant de Mlle Denise. Quoi +que puissent faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles +n'empireront pas la situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera +ni plus ni moins un ennemi acharné. + +Grand-père Chandoré eut un soubresaut. + +--Cependant..., commença-t-il. + +--Oh! ce n'est pas à lui que je m'en prends, interrompit le jeune +avocat, mais à l'institution dont il subit la fatalité. Est-il +bien possible qu'un juge d'instruction demeure absolument +impartial, en certaines causes retentissantes comme celle-ci, où +il joue en quelque sorte son avenir! On est certes un magistrat +intègre, incapable de forfaiture, étroitement attaché au devoir, +mais on est homme, mais on a ses intérêts!... On n'aime pas au +ministère les enquêtes qui aboutissent à une ordonnance de non- +lieu. Le juge qu'on récompense n'est pas toujours celui qui a le +mieux su dégager la vérité d'une ténébreuse affaire... + +--Mais monsieur Galpin-Daveline était notre ami, monsieur... + +--Oui, et c'est là ce qui m'épouvante. Quelle sera sa situation, +le jour où monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent? + +--Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes +Lavarande... + +Elles rentraient, en effet, très fières de leur expédition et +agitant triomphalement la copie de la lettre de Jacques. + +Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait à +l'écart pour la lire, Mlle Adélaïde racontait l'entrevue, disant +combien elle avait été ferme et dédaigneuse, et combien M. Galpin- +Daveline lui avait paru humble et repentant. + +--Car il a été foudroyé, reprenaient, en duo, les vieilles +demoiselles, car il a été anéanti, écrasé! + +--Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait +M. de Chandoré, et je vous engage à vous en vanter. + +--Les tantes ont bien agi, déclara Mlle Denise. Voyez plutôt ce +que m'écrivait Jacques. C'est précis, c'est net. Que pouvons-nous +craindre après cette dernière phrase: _«Soyez sans inquiétude. Je +saurai, le moment venu, dissiper cette funeste erreur.»_ + +Ayant pris la copie et l'ayant lue, maître Folgat hochait la tête. + +--Il n'était pas besoin de cette lettre, prononça-t-il, pour +fixer mon opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul +de nous n'a pénétré. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien +téméraire de jouer ainsi avec un procès criminel. Que ne s'est-il +disculpé tout de suite! Ce qui était facile hier peut devenir +difficile demain et impossible dans huit jours... + +--Jacques, monsieur, s'écria Mlle Denise, est un homme trop +supérieur pour qu'on ne s'en remette pas absolument à ce qu'il +dit! + +Mme de Boiscoran, qui entrait, empêcha l'avocat de répondre. + +Deux heures de repos avaient rendu à la malheureuse femme une +partie de son énergie et de sa présence d'esprit accoutumée, et +elle venait demander qu'on expédiât un télégramme à son mari. + +--C'est le moins que nous puissions faire, murmura +M. de Chandoré, quoiqu'en vérité ce soit bien inutile. Boiscoran +se soucie bien de son fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une +faïence rare, ou d'une assiette qui manque à sa collection, ce +serait une autre histoire!... + +La dépêche n'en fut pas moins rédigée et envoyée au télégraphe, +juste comme un domestique venait annoncer que le dîner était +servi. + +Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'eût supposé. Certes, +chacun avait bien le coeur oppressé, en songeant qu'en ce moment +même c'était un geôlier qui servait à Jacques l'ordinaire de la +prison. Certes, Mlle Denise ne sut pas retenir une larme en voyant +maître Folgat à la place où s'asseyait son fiancé... Mais +personne, hormis le jeune avocat, ne croyait que Jacques fût +vraiment en péril. + +M. Séneschal, par exemple, qui arriva au moment où on servait le +café, partageait, c'était manifeste, les anxiétés de maître +Folgat. L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses +amis, et leur dire comment s'était passée sa journée. + +L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans +une profonde émotion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas +donné signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la +parole au cimetière. Manifestation et discours eussent été, du +reste, mal accueillis, ajoutait M. Séneschal, car il avait eu la +douleur de constater que l'immense majorité des Sauveterriens +croyait fermement à la culpabilité de M. de Boiscoran. Dans +plusieurs groupes, il avait entendu des gens qui disaient: «Et +cependant, vous verrez qu'il ne sera pas condamné. Un pauvre +diable qui aurait commis ce crime abominable serait sûr d'avoir le +cou coupé. Mais lui, le fils du marquis de Boiscoran... vous +verrez qu'on le renverra blanc comme neige.» + +Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue lui +coupa fort à propos la parole. + +--Qu'est-ce? fit Mlle Denise en se dressant. + +On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque +chose comme le trépignement d'une lutte, et presque immédiatement +la porte de la salle à manger s'ouvrit, et le fils du métayer de +Boiscoran, Michel, parut en s'écriant: + +--C'est fait, je le tiens, je l'amène! + +Et en même temps, il attirait Cocoleu, lequel se débattait en +grognant et jetait autour de lui les regards effarés de la bête +prise au piège. + +--Par ma foi! mon gars, s'écria M. Séneschal, vous avez été plus +habile que les gendarmes! + +À la façon dont Michel cligna de l'oeil, il fut aisé de voir que +sa foi en l'habileté de la gendarmerie n'était pas illimitée. + +--Ce tantôt, dit-il, quand j'ai promis à monsieur le baron de +dénicher Cocoleu, j'avais mon idée. Je savais que, dans le temps, +il allait souvent se terrer, comme une bête puante qu'il est, dans +une manière de trou qu'il s'était creusé sous des rochers, au plus +épais des bois de Rochepommier. C'était le hasard qui m'avait fait +découvrir ce terrier, car on passerait bien cent fois à côté et +même dessus sans se douter qu'il existe. Donc, quand monsieur le +baron m'a dit que «l'innocent» avait disparu, j'ai pensé en moi- +même: sûr, il se cache dans son trou, allons voir!... Là-dessus, +je prends mes jambes à mon cou, j'arrive aux rochers et je trouve +Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du mal à le tirer +dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se défendant, il +m'a mordu la main, comme un chien enragé qu'il est... (Sur quoi, +Michel agitait sa main gauche enveloppée d'un linge ensanglanté.) +Pour amener mon idiot, poursuivit-il, ça a été toute une histoire. +J'ai été obligé de lui lier les mains et de le porter jusque chez +mon père. Là, nous l'avons hissé dans notre cabriolet, et le +voilà... Regardez-moi le joli garçon! + +Il était hideux, en ce moment, avec sa face livide, marquée de +plaques rouges, ses lèvres pendantes, frangées de bave, et ses +regards hébétés. + +--Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Séneschal. + +L'idiot ne sembla même pas entendre. + +--Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne +répondit pas. + +--Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison à cause de ce +que tu as dit? + +Toujours pas de réponse. + +--Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le +battriez jusqu'à demain, que vous lui feriez sortir l'âme du corps +plutôt qu'une parole de la bouche. + +--J'ai... j'ai faim!... bégaya Cocoleu. Maître Folgat eut un +geste indigné. + +--Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la déposition d'un tel +être qu'on base une accusation capitale! + +Grand-père Chandoré, lui, semblait assez embarrassé. + +--Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce +misérable idiot? + +--Je vais moi-même, à l'instant, répondit M. Séneschal, le +conduire à l'hôpital, et prévenir de la trouvaille le docteur +Seignebos et le procureur de la République. + +Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et +toutes les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis +n'étaient pas imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualité, +devenue rare, de professer pour son «art», comme il disait, un +respect voisin du fanatisme. La Faculté, selon lui, était +impeccable, et volontiers il lui attribuait l'infaillibilité qu'il +déniait au pape. Il confessait bien dans l'intimité que certains +de ses confrères étaient des ânes ânonnant, mais jamais il n'eût +permis à un profane d'émettre, devant lui, cette irrévérencieuse +opinion. Du moment où un homme était muni de ce fameux diplôme qui +confère le droit de vie et de mort, cet homme, à son avis, devait +être pour le vulgaire un personnage auguste. C'était un crime, à +ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglément à l'arrêt d'un +médecin. + +De là son opiniâtreté à tenir tête à M. Galpin-Daveline, +l'amertume de ses contradictions et le sans-façon avec lequel il +avait prié «messieurs de la justice» d'aller procéder hors de la +chambre où gisait _son _malade. + +--Car ces diables-là, avait-il dit, tueraient un homme pour en +tirer le moyen de faire couper la tête à un autre... + +Et là-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son éponge, +il s'était remis à l'oeuvre, et Mme de Claudieuse l'aidant, il +avait recommencé à extraire les grains de plomb qui criblaient les +chairs du comte. + +À neuf heures, il avait fini. + +--Non que je prétende avoir tout retiré, déclara-t-il +modestement, mais s'il reste encore quelques grains, ils sont hors +de ma portée, et il me faut attendre que certains symptômes me +révèlent leur présence. + +Du reste, ainsi qu'il l'avait prévu, la situation de +M. de Claudieuse paraissait fort empirée. À son exaltation +première avait succédé une si grande prostration qu'il semblait +insensible à tout ce qui se passait autour de son lit. La fièvre +traumatique commençait à se manifester par de légers frissons, et +étant donné la constitution du comte, il était aisé de prévoir que +la journée ne s'écoulerait pas sans que le délire s'emparât de son +cerveau. + +--Je considère cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos à +la comtesse, après lui avoir signalé, pour qu'elle ne s'en alarmât +pas, tous les accidents qui pouvaient survenir, après lui avoir +bien recommandé, surtout, de ne laisser personne approcher du lit +de son mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque. + +La recommandation n'était pas inutile, car presque au même moment, +un paysan vint annoncer qu'il y avait là un bourgeois de +Sauveterre, lequel demandait à parler à M. de Claudieuse. + +--Qu'il vienne, répondit le docteur. C'est moi qui vais le +recevoir. + +C'était un nommé Têtard, un ancien huissier qui avait vendu son +étude pour se lancer dans le commerce des pierres. + +Seulement, outre qu'il était ancien officier ministériel et +négociant, ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit +Têtard était le représentant d'une compagnie d'assurances contre +l'incendie. C'est en cette dernière qualité qu'il osait se +présenter, déclara-t-il à la comtesse, parlant à sa personne. + +Il avait ouï dire que les bâtiments du Valpinson, assurés à sa +compagnie, venaient d'être détruits, et que l'incendie avait été +allumé sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il +voulait conférer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait- +il, la pensée de décliner la responsabilité de sa compagnie; +seulement il tenait à réserver pour elle le recours légal contre +M. de Boiscoran, lequel avait de la fortune et serait certainement +condamné à payer le sinistre dont il était l'auteur. Mais +certaines formalités étaient nécessaires, et il venait engager +M. de Claudieuse à prendre, de concert avec lui, Têtard, les +mesures... + +--Et moi, je vous engage à me montrer les talons! s'écria +M. Seignebos d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de +prononcer ainsi le nom de monsieur de Boiscoran! + +M. Têtard fila sans mot dire, et c'est tout ému de cet incident +que le docteur examina la plus jeune des filles de +Mme de Claudieuse, celle qu'elle veillait au moment de la +catastrophe et qui allait décidément mieux. + +Après cela, rien ne le retenait plus au Valpinson. + +Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb +extraits des blessures du comte; puis, attirant Mme de Claudieuse +jusqu'au seuil de la pauvre masure: + +--Avant de m'éloigner, madame, dit-il, je tiens à vous demander +ce que vous pensez des événements de cette nuit... + +Plus pâle qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir +debout que par un miracle d'énergie. Il n'y avait en elle de +vivants que les yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire. + +--Eh! le sais-je, monsieur, répondit-elle d'une voix faible. Ai- +je donc, après de si rudes épreuves, la tête assez à moi pour +réfléchir?... + +--Vous avez cependant interrogé Cocoleu?... + +--Qui n'aurais-je pas interrogé pour découvrir la vérité! + +--Et le nom qu'il a prononcé ne vous a pas stupéfiée? + +--Vous avez dû le voir, monsieur... + +--Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens à +avoir votre opinion sur l'état mental de Cocoleu. + +--Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas? + +--Je le sais, et c'est pour cela que j'ai été surpris de votre +insistance à le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dépit de son +imbécillité habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison... + +--Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux +flammes. + +--Cela prouve son dévouement pour vous. + +--Il m'est attaché, en effet, comme le serait un pauvre animal +que j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin. + +--Soit... Et pourtant son action dénote plus qu'un instinct +purement bestial. + +--C'est possible. Il m'est arrivé de surprendre chez Cocoleu des +éclairs d'intelligence. + +Ayant retiré ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec +fureur. + +--Il est bien fâcheux, grommela-t-il, qu'un de ces éclairs ne +l'ait pas illuminé, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le +feu et se préparer à assassiner monsieur de Claudieuse. + +Comme si elle eût été près de défaillir, Mme de Claudieuse +s'accotait aux montants de la porte.. + +--C'est précisément, murmura-t-elle, à l'émotion qu'il a +ressentie en voyant les flammes et en entendant les coups de feu, +que j'attribue le réveil de la raison de Cocoleu. + +--Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes +d'or:) C'est, ajouta-t-il, ce que décideront les hommes de l'art à +l'examen desquels ce misérable imbécile sera soumis... + +--Comment, on va l'examiner! + +--Et de près, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais +avoir l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce +soir, si vous ne réussissez pas à vous installer dans la journée à +Sauveterre, ce qui serait bien désirable, pour moi d'abord, puis +pour votre mari et votre fille, qui sont fort mal dans cette +cahute. + +Et cela dit, soulevant légèrement son chapeau à larges bords, le +docteur Seignebos avait regagné Sauveterre et était allé tout +droit demander impérieusement à M. Séneschal l'arrestation de +Cocoleu. + +Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et +M. Seignebos, qui voyait la fâcheuse tournure que prenait +l'affaire de Jacques, commençait à s'impatienter horriblement, +lorsque le samedi soir, sur les dix heures, M. Séneschal entra +chez lui en s'écriant: + +--Cocoleu est retrouvé! + +D'un saut, le docteur fut debout, canne à la main, chapeau en +tête, demandant: + +--Où est-il? + +--À l'hôpital, où je l'ai moi-même installé dans une chambre +isolée. + +--J'y cours. + +--Quoi! à cette heure. + +--Ne suis-je pas un des médecins de l'hôpital, ne doit-il pas +m'être ouvert de nuit comme de jour? + +--Les soeurs seront couchées... + +Le docteur, à dix reprises au moins, haussa les épaules. + +--C'est juste, fit-il ce serait un sacrilège que de troubler leur +sommeil, à ces bonnes soeurs, à ces chères soeurs, comme vous +dites!... Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la +médecine laïque, et quand donc me remplacerez-vous vos saintes +filles par de bons et solides infirmiers? + +M. Séneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le +docteur pour entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit +bien, car M. Seignebos se rassit en disant: + +--Enfin!... ce sera pour demain. + + +6 + +«L'hôpital de Sauveterre, dit le _Guide Joanne_[3]_, _est, malgré +ses proportions restreintes, un des établissements hospitaliers +les mieux entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les +bâtiments neufs sont dus à la pieuse munificence de la comtesse de +Maupaisan, veuve du ministre de Louis-Philippe.» + +Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hôpital doit à +Mme Séneschal la fondation de trois lits pour les femmes en +couches. C'est également de ses deniers qu'ont été construits les +deux pavillons qui flanquent la grande porte. Un de ces pavillons, +celui de droite, est occupé par le portier, le sieur Vaudevin, un +vieillard superbe qui jadis était suisse à la cathédrale et qui +aime encore à rappeler ce temps où, par sa magnifique prestance, +par son uniforme rouge, son baudrier d'or, sa hallebarde et sa +canne à pomme d'argent, il contribuait aux pompes du culte. + +Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa +pipe dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos. + +Le docteur marchait d'un pas plus saccadé que de coutume, le +chapeau sur les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfoncées +jusqu'au coude dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les +jours avant sa visite, dans le réduit de la soeur pharmacienne, +c'est chez madame la supérieure qu'il monta tout droit. Là, après +un léger salut: + +--On a dû, ma soeur, commença-t-il, vous amener hier soir un +malade, un idiot du nom de Cocoleu... + +--En effet, docteur. + +--Où l'avez-vous placé? + +--Monsieur le maire lui-même l'a fait installer dans la petite +chambre qui est en face de la lingerie. + +--Et comment s'est-il comporté? + +--Très bien. La soeur veilleuse ne l'a pas entendu bouger. + +--Merci, ma soeur, dit M. Seignebos. + +Et déjà il gagnait la porte, quand madame la supérieure le retint. + +--Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur? +demanda-t-elle. + +--Oui, ma soeur, pourquoi? + +--C'est que vous ne pouvez pas le voir. + +--Je ne puis pas... + +--Non, nous avons reçu de monsieur le procureur de la République +l'ordre d'empêcher qui que ce soit, hormis la soeur qui le soigne, +d'approcher de Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, même le médecin, +à moins d'urgence, bien entendu. + +M. Seignebos eut un geste ironique. + +--Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je +vous déclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire +l'accès de mon malade! + +Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la République +mande, ordonne et commande en son palais de justice, rien de +mieux. Mais ici, dans mon hôpital!... Ma soeur, je monte chez +Cocoleu... + +--_ _Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction +devant la porte. + +--Un gendarme! + +--Qui nous est arrivé ce matin avec la consigne la plus sévère. + +Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout à coup, avec +une violence extraordinaire et des éclats de voix à faire trembler +les vitres: + +--C'est un procédé inouï! s'écria-t-il, un abus de pouvoir +intolérable! Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai +raison, et justice me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'à +Thiers... + +Et, sans saluer cette fois, il s'élança dehors, traversa la cour +et partit comme un trait dans la direction du logis du procureur +de la République. + +En ce moment même, M. Daubigeon se levait, mécontent parce qu'il +avait passé une mauvaise nuit, ayant passé une mauvaise nuit parce +qu'il était horriblement préoccupé de cette affaire Boiscoran, +comme on disait déjà. + +C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin- +Daveline. Vainement il se rappelait le noble caractère de Jacques, +son admirable loyauté, ses sentiments si vifs de l'honneur... les +preuves étaient là, flagrantes, indiscutables. + +Il voulait douter, mais l'impitoyable expérience lui criait que le +passé d'un homme ne répond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de +même que plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le +dire, que beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire +d'une sorte de vertige, et que c'est ainsi que s'explique la +stupidité, la naïveté presque de certains crimes, commis par des +gens d'une intelligence supérieure. + +N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'était tenu +obstinément enfermé, et il était en train de se promettre de ne +pas sortir de la journée lorsqu'on sonna chez lui à briser la +sonnette. + +L'instant d'après, le docteur Seignebos entrait comme une bombe. + +--Je sais ce qui vous amène! s'écria M. Daubigeon. Vous venez +pour cet ordre que j'ai donné relativement à Cocoleu... + +--C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure... + +--Il m'a été formellement demandé par monsieur Galpin-Daveline... + +--Et vous ne le lui avez pas refusé, monsieur. C'est vous seul +par conséquent que j'en rends responsable. Vous êtes procureur de +la République, c'est-à-dire le chef du parquet et le supérieur de +monsieur Galpin. + +M. Daubigeon hochait la tête. + +--C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge +d'instruction ne dépend ni de moi ni du tribunal. Il est en +quelque sorte même indépendant du procureur général, qui peut bien +lui adresser des avertissements, mais non lui tracer une ligne de +conduite. Monsieur Galpin-Daveline, en tant que juge +d'instruction, exerce une juridiction à part, et il est armé de +pouvoirs presque illimités. Mieux que personne un juge +d'instruction peut dire avec le poète: «Ainsi je veux et +j'ordonne, et ma volonté suffit.» _Hoc volo, sic jubeo, sit pro +ratione voluntas..._ + +Positivement, M. Seignebos se sentait désarmé par l'accent de +M. Daubigeon. + +--Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a même le droit de priver un +malade des soins du médecin... + +--Sous sa responsabilité, oui. Mais telle n'est pas son +intention. Il se proposait même de vous convoquer officiellement, +quoique ce soit aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin à un +nouvel interrogatoire de Cocoleu... Je suis surpris que vous +n'ayez pas reçu son assignation ou que vous ne l'ayez pas vu à +l'hôpital à l'heure de votre visite... + +--Alors, j'y cours! s'écria le médecin. + +Et il repartit précipitamment, et bien lui prit de se hâter, car +sur le seuil de l'hôpital, il se trouva en face de M. Galpin- +Daveline, lequel arrivait d'un pas solennel, suivi de son +inévitable greffier, Méchinet. + +--Vous arrivez à propos, monsieur le docteur..., commença le +juge. + +Mais si rapide qu'eût été la course du docteur, elle lui avait +donné le temps de réfléchir et de se calmer. Au lieu donc +d'éclater en récriminations: + +--Oui, je sais, répondit-il d'un ton de politesse railleuse. +C'est au sujet de ce pauvre diable, à qui vous avez donné un +gendarme pour garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout à +vos ordres... + +La chambre où l'on avait placé Cocoleu était vaste, blanchie à la +chaux, et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux +chaises. Le lit devrait être bon, mais l'idiot en avait enlevé +matelas et couvertures et s'était couché tout habillé sur la +paillasse. C'est là que le trouvèrent le médecin et le juge. + +Il se dressa à leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un +cri et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut même si +manifeste que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. +S'avançant alors: + +--N'aie pas peur, mon garçon, dit-il à Cocoleu, nous ne te ferons +pas de mal. Seulement, il faut nous répondre. Te souviens-tu de ce +qui est arrivé l'autre nuit au Valpinson? + +Cocoleu éclata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, +mais il ne répondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, +le juge varia ses questions, priant, menaçant et promettant tour à +tour, invoquant même le souvenir de Mme de Claudieuse; il ne lui +arracha pas une syllabe. + +À bout de patience: + +--Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misérable est décidément au- +dessous de la brute. + +--Était-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il +vous a désigné monsieur de Boiscoran? + +Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter +Cocoleu: + +--Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au +médecin. + +--Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le +remettre, monsieur, répondit M. Seignebos. (Et tout en +s'éloignant:) Même, grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous +gêner, monsieur le juge. + +M. Galpin-Daveline fût entré dans une belle colère s'il eût +soupçonné la vérité! Le rapport de M. Seignebos était prêt, et +s'il ne le remettait pas immédiatement au juge d'instruction, +c'est qu'il avait calculé que, plus il tarderait, plus il aurait +chance de déranger le plan de la prévention. + +Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en +regagnant sa maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas à cet +avocat venu de Paris avec Mme de Boiscoran? Rien ne m'en empêche, +que je sache, puisque, dans son trouble, ce pauvre Galpin a +totalement oublié de me faire prêter serment... + +Mais il s'interrompit. + +Oui ou non, selon le code qui régit la médecine légale, avait-il +le droit de donner connaissance d'une pièce de l'instruction à +l'avocat du prévenu? + +Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire +en Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se fût +fait hacher en morceaux plutôt que de manquer aux obligations +médicales. + +--Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est +le serment seul qui engage. Les textes sont précis et formels. +J'ai pour moi les arrêts de la cour de cassation des 27 novembre +et 27 décembre 1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du +26 juin 1863. + +Le résultat de cette délibération fut que le docteur Seignebos, +dès qu'il eut déjeuné, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, +par les rues détournées, sonner rue de la Rampe, chez +M. de Chandoré. + +Tantes Lavarande et Mme de Boiscoran étaient encore à la grand- +messe, où elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y +avait au salon que Mlle Denise, grand-père Chandoré et maître +Folgat. + +Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparaître +le docteur. M. Seignebos était bien son médecin, mais il y avait +entre eux de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas +de maladie, ils ne se visitaient. + +--Si vous me voyez, dit le docteur dès le seuil, c'est que, sur +mon âme et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent. + +Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui eût sauté au cou, et c'est +avec l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avança un +fauteuil en lui disant de sa plus douce voix: + +--Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur. + +--Merci, fit-il brusquement, bien obligé! (Et s'adressant plus +particulièrement à maître Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant +à sa marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage +qu'il a eu d'affirmer hautement ses opinions républicaines. Car +votre futur petit-fils est républicain, monsieur le baron... + +Grand-père Chandoré ne sourcilla pas. On fût venu lui apprendre +que Jacques avait été membre de la Commune qu'il n'en eût +probablement pas été plus ému. Denise l'aimait. Cela suffisait. + +--Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, maître... + +--Folgat, dit l'avocat. + +--Oui, maître Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de +défendre un homme dont la religion politique se rapproche de la +mienne. C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport +médical, afin que vous en tiriez parti pour la défense de monsieur +Boiscoran et que vous me suggériez vos idées. + +--Ah! c'est un immense service, monsieur! s'écria le jeune +avocat. + +--Mais entendons-nous, fit sévèrement le médecin. Lorsque je +parle d'adopter les idées que vous pourriez avoir, c'est en tant +qu'elles ne blesseront en rien la vérité. Pour arracher mon fils, +si j'en avais un, à l'échafaud, je ne souillerais pas mes lèvres +d'un mensonge qui serait une atteinte à la majesté de ma +profession... (Il avait tiré son rapport de la poche de sa longue +lévite, il le déposa sur la table en disant:) Je viendrai le +reprendre demain matin. D'ici là, vous aurez le temps de le +méditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie +essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi... + +Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hésitation, et en +regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre +qu'il eût été content qu'elle se retirât. + +--Une discussion médico-légale, fit-il, n'intéressera guère +mademoiselle... + +--Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je +pas intéressée passionnément, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je +dois devenir la femme. + +--C'est que les dames sont, en général, très impressionnables, +dit assez peu poliment le docteur, très sensibles... + +--Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais +montrer une énergie virile. + +Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle +ne s'éloignerait pas. + +--Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers +maître Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont +été tirés sur monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint +au flanc, a, comme on dit, légèrement écarté. Le second, qui a +frappé l'épaule et le cou, a fait balle... + +--Je sais cela, dit l'avocat. + +--La différence des effets prouve que ces deux coups de feu ont +été tirés de distances inégales, le second de plus près que le +premier. + +--Je sais, je sais... + +--Permettez... Si je rappelle ces détails, c'est qu'ils ont leur +valeur. Appelé au milieu de la nuit près de monsieur de +Claudieuse, je procédai immédiatement à l'extraction des grains de +plomb. Pendant que j'opérais, monsieur Galpin est arrivé. Je +croyais qu'il allait me demander à voir les plombs déjà retirés, +il n'en a pas eu l'idée, tant il avait la cervelle à l'envers. Il +ne songeait qu'au coupable, à son coupable. Je ne lui ai pas +rappelé l'a b c de son métier, ce n'est pas mon affaire. Le +médecin doit obtempérer aux injonctions de la justice, mais non +pas aller au-devant... + +--Et alors? + +--Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai +continué ma besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb +des plaies du côté, et cent neuf des blessures de l'épaule et du +cou. Et cela fait, savez-vous ce que j'ai constaté?... (Il +s'arrêta, ménageant son effet; et l'attention lui semblant assez +surexcitée:) J'ai constaté, reprit-il, que le plomb des deux +blessures n'est pas pareil... + +M. de Chandoré et maître Folgat eurent en même temps une même +exclamation: + +--Oh!... + +--Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a +atteint le flanc, est de la cendrée aussi menue que possible. Le +plomb des blessures de l'épaule, au contraire, est d'un numéro +assez fort, de celui, je crois, qu'on emploie pour le lièvre... +J'en ai là, d'ailleurs, des échantillons. + +Et, en disant cela, il dépliait un morceau de papier blanc où se +trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachés de sang coagulé, +et dont la différence de grosseur sautait aux yeux. + +Maître Folgat semblait confondu. + +--Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il. + +--Je pense plutôt, dit M. de Chandoré, que l'assassin, comme +beaucoup de chasseurs, avait un canon chargé pour les petits +oiseaux et l'autre pour le lièvre ou le lapin... + +--En tout cas, reprit maître Folgat, ceci écarte toute idée de +préméditation. Ce n'est pas avec de la cendrée qu'on charge son +fusil, quand on part pour tuer un homme. + +En ayant assez dit, à ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se +levait pour se retirer, lorsque M. de Chandoré lui demanda des +nouvelles du comte de Claudieuse. + +--Il n'est pas bien, répondit le docteur, le déplacement, malgré +toutes les précautions, l'a énormément fatigué. Car il est à +Sauveterre, depuis hier, installé provisoirement dans une maison +que monsieur Séneschal lui a louée, rue Mautrec. Toute la nuit il +a eu le délire, et quand je me suis présenté chez lui, ce matin, +je ne crois pas qu'il m'ait reconnu. + +--Et la comtesse?... interrogea Mlle Denise. + +--Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que +son mari, et si elle m'eût écouté, elle se fût mise au lit. Mais +c'est une femme d'une rare énergie, et qui, d'ailleurs, puise dans +son affection pour le comte une force de résistance inconcevable. +(Il avait, tout en parlant, gagné la porte.) Pour ce qui est de +Cocoleu, ajouta-t-il, l'examen de son état mental pourrait bien +révéler des particularités auxquelles on ne s'attend guère. Mais +nous en recauserons plus tard... Et sur ce, mademoiselle et +messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer. + +--Eh bien? demandèrent Mlle Denise et M. de Chandoré dès qu'ils +eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur +Seignebos. + +Mais déjà s'était refroidi l'enthousiasme de maître Folgat. + +--Avant de me prononcer, répondit-il prudemment, j'ai besoin +d'étudier le rapport de ce digne médecin. + +Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'eût dit +M. Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son +après-midi à chercher comment en tirer parti. Il y découvrit, +certes, des arguments qui seraient d'une haute valeur pour la +défense, si M. de Boiscoran venait à être traduit en cour +d'assises, mais il n'y trouvait aucun moyen de nature à faire +lâcher prise à la prévention. + +Toute la maison était donc sous l'empire d'une déception cruelle, +lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de +Boiscoran. Il semblait fort triste. + +--Je suis relevé de ma faction, dit-il; ce tantôt, à deux heures, +monsieur Galpin est venu lever les scellés. Il était accompagné de +son greffier Méchinet et amenait monsieur Jacques, qui était gardé +par deux gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin +de malheur a fait reconnaître à monsieur les vêtements qu'il +portait le soir de l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et +l'eau de la cuvette. La reconnaissance terminée, l'eau a été +transvasée dans un grand bocal qui a été scellé et confié à un +gendarme. On a ensuite mis dans une malle les effets de monsieur, +son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et enfin divers objets +que le juge appelait des pièces à conviction. La malle a été +scellée comme le bocal, portée sur la voiture, et le Galpin est +parti en me disant que j'étais libre. + +--Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle était son +attitude? + +--Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mépris. + +--Lui avez-vous parlé? demanda maître Folgat. + +--Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis. + +--Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil? + +--Je n'ai pu que donner un coup d'oeil à la batterie. + +--Et vous avez vu?... + +Le front du fidèle serviteur s'assombrit encore. + +--J'ai vu, répondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de +me taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a +tiré depuis que j'ai nettoyé ce maudit Klebb... + +Grand-père Chandoré et maître Folgat échangèrent un regard désolé. +C'était une espérance, encore, qui s'envolait. + +--Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur +de Boiscoran chargeait son fusil. + +--Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. +Il en avait reçu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes à +balles, les autres à chevrotines, les autres à plombs de tous les +numéros. En ce temps où la chasse est fermée, monsieur ne pouvait +tirer que du lapin, ou de ces petits oiseaux de passage, vous +savez, qu'on trouve dans les marais. C'est pourquoi il chargeait +un des canons de plomb assez gros, et l'autre de menue cendrée... + +Mais il s'arrêta, épouvanté de l'effet produit par ses paroles. + +--C'est horrible! s'écria Mlle Denise, tout est contre nous. + +Maître Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage. + +--Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a- +t-il saisi toutes les cartouches de votre maître? + +--Non, certes, monsieur. + +--Eh bien! vous allez à l'instant retourner à Boiscoran et vous +nous rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numéro de +plomb. + +--Soyez tranquille, répondit le bonhomme, je ne serai pas +longtemps. + +Il partit sur cette promesse, et il fît, en effet, une telle +diligence qu'à sept heures sonnant, au moment où la famille +finissait de dîner et se réunissait au salon, il reparut et posa +sur la table un lourd paquet de cartouches. + +M. de Chandoré et maître Folgat eurent bientôt fait d'en ouvrir +quelques-unes, et, dès la septième ou huitième, ils avaient trouvé +deux numéros de plomb qui semblaient exactement pareils aux +échantillons que leur avait laissés le docteur. + +--C'est une fatalité inconcevable! murmura le vieux gentilhomme. + +Le jeune avocat, lui-même, semblait bien près de perdre courage. + +--C'est folie, prononça-t-il, que de chercher à établir +l'innocence de monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer +avec lui. + +--Et si on le pouvait demain? demanda Mlle Denise. + +--Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problème que +nous essayons en vain de résoudre, ou, dans tous les cas, il nous +dirait dans quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut +point penser. Monsieur de Boiscoran est au secret, et vous pouvez +croire que monsieur Galpin-Daveline a pris toutes ses précautions +pour que le secret ne soit pas violé... + +--Qui sait! interrompit la jeune fille. + +Et tout de suite, entraînant M. de Chandoré dans un des petits +salons de jeu qui ouvraient sur le grand salon: + +--Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche? + +De sa vie elle ne s'était préoccupée de cela, et elle ignorait en +quelque sorte la valeur de l'argent. + +--Oui, tu es riche, mon enfant, répondit le vieux gentilhomme. + +--Qu'est-ce que j'ai? + +--Tu possèdes, à toi appartenant, c'est-à-dire du chef de ta mère +et de ton pauvre père, vingt-six mille livres de rentes, soit un +capital de plus de huit cent mille francs. + +--Et c'est beaucoup? + +--C'est assez pour que tu sois une des plus riches héritières de +Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des espérances +considérables. + +Mlle Denise était si préoccupée de son idée qu'elle ne protesta +même pas. + +--Qu'appelle-t-on l'aisance, à Sauveterre? poursuivit-elle. + +--Cela dépend, ma chère fille, et si tu voulais me dire... + +Elle l'interrompit en frappant du pied. + +--Rien! fit-elle, je t'en prie, réponds. + +--Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de +quatre à huit mille francs... + +--Mettons six. + +--Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable +aisance. + +--Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de +rentes? + +--À cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs. + +--C'est-à-dire, un peu plus du huitième de ma fortune. + +--Justement. + +--N'importe! Je comprends que ce doit être une grosse somme et +qu'il te serait peut-être bien difficile, bon papa, de la réunir +d'ici à demain. + +--Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de +chemins de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une +monnaie courante. + +--Ah! c'est-à-dire que si je donnais à quelqu'un pour cent vingt +mille francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrassé que +de cent vingt mille francs de billets de banque. + +--Tu l'as dit. + +Mlle Denise souriait, elle touchait au but. + +--Cela étant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner +cent vingt mille francs en titres au porteur. + +Le vieux gentilhomme tressauta. + +--Plaisantes-tu! s'écria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu +plaisantes sûrement... + +--Jamais, au contraire, je n'ai parlé si sérieusement, prononça +la jeune fille d'un ton auquel il n'y avait pas à se méprendre. Je +t'en conjure, bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne- +moi ces cent vingt mille francs ce soir, à l'instant... Tu +hésites? Ô mon Dieu! c'est peut-être la vie que tu me refuses... + +Non, M. de Chandoré n'hésitait plus. + +--Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher. + +Elle battait des mains de joie. + +--C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut +que je sorte et que tu m'accompagnes. + +Et, revenant près des tantes Lavarande et de Mme de Boiscoran: + +--Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai à +sortir... + +--À cette heure! interrompit tante Élisabeth, où veux-tu aller? + +--Chez mes couturières, mesdemoiselles Méchinet, j'ai envie d'une +robe... + +--Doux Jésus! s'écria tante Adélaïde, cette petite perd l'esprit. + +--Je t'assure que non, tante. + +--Alors, je vais aller avec toi. + +--Non, tante, j'irai seule, s'il te plaît... c'est-à-dire, seule +avec bon papa. + +Et comme M. de Chandoré reparaissait, les poches gonflées de +titres, le chapeau sur la tête et la canne à la main, elle +l'entraîna en disant: + +--Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes très pressés... + + +7 + +Si à genoux que fût M. de Chandoré devant les volontés de sa +petite-fille, devant les moindres désirs de cette enfant en qui +survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brisées +par la mort et ses suprêmes espérances, ce n'est pas sans une +arrière-pensée qu'il était monté prendre, dans son secrétaire, +cette fortune qu'elle lui demandait. + +Aussi, dès qu'ils furent hors de la maison: + +--À présent que nous voilà bien seuls, chère fille, commença-t- +il, ne me diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent? + +--C'est mon secret, répondit-elle. + +--Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux père pour le +lui dire, chérie? + +Il s'arrêtait. Elle l'entraîna de nouveau. + +--Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais... +oh! ne te fâche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne +comprends que trop la folie. Si je te le disais, tu voudrais peut- +être m'en détourner, et si tu réussissais, et qu'ensuite il +arrivât malheur à Jacques, je ne survivrais pas à un malheur, et +quels ne seraient pas tes regrets, lorsque tu penserais: si je +l'avais laissée faire, cependant! + +--Denise, cruelle enfant! + +--D'un autre côté, continuait-elle, si tu ne parvenais pas à me +détourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, +et j'en ai besoin, va, grand-père, pour oser ce que je vais +tenter. + +--C'est que, chère enfant, pardonne-moi de te répéter cela, cent +vingt mille francs, c'est une très grosse somme, et il y a bien +des gens courageux et habiles qui travaillent et se privent toute +leur vie sans parvenir à l'amasser... + +--Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille +fois. Puisse, en effet, cette fortune être assez tentante pour +qu'on ne me la refuse pas! + +Grand-père Chandoré commençait à comprendre. + +--Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas où tu me conduis. + +--Chez mes couturières. + +--Chez les demoiselles Méchinet? + +--Oui. + +M. de Chandoré dut être fixé. + +--Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, +elles doivent être à l'église, pour le salut... + +--Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours +à sept heures et demie, à cause de leur frère, le greffier. Mais +il nous faut nous hâter. + +Le vieux gentilhomme se hâtait bien; seulement, il y a loin de la +rue de la Rampe à la place du Marché-Neuf. Car c'est place du +Marché-Neuf que demeurent les soeurs Méchinet, et dans une maison +à elles, s'il vous plaît--une maison qui devait réaliser le rêve +de leurs jours et qui est devenue le cauchemar de leurs nuits. + +C'est l'année qui a précédé la guerre qu'elles ont acquis cet +immeuble, sur les conseils de leur frère, et de moitié avec lui, +moyennant une somme totale de quarante-sept mille francs, y +compris les frais. C'était une brillante affaire, car le rez-de- +chaussée et le premier étage sont loués deux mille trois cents +francs par an au plus gros épicier de Sauveterre. + +Les Méchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant +à cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant à payer le +reste en trois ans. + +La première année, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses +désastres, les revenus du frère et des deux soeurs se trouvèrent +taris, et réduits aux émoluments de la place de greffier, ils +durent s'imposer les plus rudes privations et encore emprunter +pour faire face à leurs engagements. + +Avec la paix, l'argent commença à leur rentrer, et personne ne +doutait à Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frère +étant le plus industrieux des hommes, et les soeurs ayant la +clientèle des dames «les plus distinguées» de l'arrondissement. + +--Bon papa, elles sont chez elles, déclara Mlle Denise en +arrivant à la place. + +--Tu crois? + +--J'en suis sûre. Je vois de la lumière à leurs fenêtres. + +M. de Chandoré s'arrêta. + +--Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il. + +--Tu vas, grand-père, me donner les titres que tu as dans ta +poche et m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je +monterai chez mesdemoiselles Méchinet. Je te dirais bien de venir, +mais ta présence effrayerait... D'ailleurs, si la démarche +tournait mal, venant d'une jeune fille elle serait sans +conséquences... + +Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes. + +--Tu ne réussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il. + +--Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant à peine ses larmes, Pourquoi +me décourager... + +Il ne répondit pas. Étouffant un soupir, il sortit ses titres que +Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et +dans le petit sac qu'elle portait à la main. + +--Allons, à tout à l'heure, grand-père, dit-elle quand elle eut +achevé. + +Et légère comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses +couturières. + +Ces braves filles et leur frère achevaient en ce moment un souper +exclusivement composé d'un petit morceau de porc froid et d'une +salade largement vinaigrée. + +À l'entrée inattendue de Mlle de Chandoré, tous se dressèrent. + +--Vous, mademoiselle! s'écria l'aînée des couturières, vous!... + +Tout ce qu'il y avait dans ce «vous», Mlle Denise ne le comprenait +que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: «Quoi! votre fiancé +est accusé d'un crime abominable, il a contre lui des charges +accablantes, il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il +sera condamné, et cependant vous voici!» + +Mais Mlle Denise garda aux lèvres le sourire qu'elle s'était +imposé. + +--Oui, c'est moi, répondit-elle. J'ai absolument besoin de deux +robes pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me +montrer des échantillons. + +Toujours sur les conseils de leur frère, les demoiselles Méchinet +s'étaient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait +des échantillons de toutes ses étoffes et qui leur payait une +remise sur ce qu'elles vendaient. + +--Je suis à vous, mademoiselle, répondit la soeur aînée, +permettez-moi seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque +plus... (Et tout en essuyant le verre et en coupant la mèche:) +Est-ce que tu ne vas pas à ton orphéon? demanda-t-elle à son +frère. + +--Pas ce soir, répondit-il. + +--On t'attend, cependant. + +--Non, j'ai prévenu. J'ai deux cartes à mettre sur pierre pour +mon imprimeur, et des copies très pressées à achever pour le +tribunal. (Tout en répondant, il avait plié sa serviette et allumé +une bougie.) Bonne nuit, dit-il à ses soeurs, car vous ne me +reverrez pas ce soir. + +Et, s'étant incliné profondément devant Mlle de Chandoré, il +sortit, sa bougie à la main. + +--Où va donc votre frère? demanda vivement Mlle Denise. + +--Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de +l'autre côté de l'escalier. + +Mlle de Chandoré était plus rouge que le feu. Allait-elle donc +laisser échapper l'occasion qui la servait au-delà de ses +espérances? + +Rassemblant tout ce qu'elle avait d'énergie: + +--Mais au fait! s'écria-t-elle, j'ai deux mots à lui dire, à +votre frère, mes chères demoiselles... Attendez-moi, je reviens à +l'instant. + +Et elle s'élança dehors, laissant les couturières béantes de +stupeur et se demandant si le coup dont elle venait d'être +atteinte n'avait pas troublé sa raison. + +Le greffier, lui, était encore sur le palier, cherchant dans sa +poche la clef de sa chambre. + +--Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise, à l'instant. + +Si grand fut l'étonnement de Méchinet, qu'il ne trouva rien à +répondre. Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez +ses soeurs. + +--Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse +nous entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut +venir. + +Le fait est qu'il était tellement abasourdi qu'il fut plus d'une +demi-minute à introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte +s'étant ouverte, il s'effaça pour que Mlle Denise passât la +première. + +Mais elle: + +--Non, dit-elle, entrez... + +Il obéit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle +referma la porte, poussant même une targette qu'elle avait +aperçue. + +Méchinet, le greffier, était, à Sauveterre, renommé pour son +aplomb. Mlle de Chandoré, elle, était la timidité même, et pour un +rien rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. +Pourtant, ce n'était pas la jeune fille qui était interdite, en ce +moment. + +--Asseyez-vous, monsieur Méchinet, dit-elle, et écoutez-moi. + +Il posa son flambeau sur la table et s'assit. + +--Vous me connaissez, n'est-ce pas? commença Mlle Denise. + +--Assurément, mademoiselle. + +--Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est +arrêté avec monsieur Jacques de Boiscoran? + +Comme s'il eût été mû par un ressort, le greffier se dressa, se +frappant le front d'un furieux coup de poing. + +--Ah! fichue bête que je suis! s'écria-t-il, je comprends. + +--Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous +parler de monsieur de Boiscoran, de mon fiancé, de mon mari! + +Elle s'arrêta, et durant plus d'une minute Méchinet et elle +restèrent face à face, silencieux et immobiles, les yeux dans les +yeux, lui se demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle +essayant de deviner ce qu'elle pouvait oser. + +--Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit- +elle enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en +prison, accusé du plus lâche des crimes! + +--Oh, oui! je le comprends! s'écria le greffier. (Et, emporté par +son émotion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi +qui ai assisté à toute l'instruction et qui ai l'expérience des +affaires criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel +n'est pas, je le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de +monsieur Daubigeon, ni de ces messieurs du tribunal, ni de la +ville entière, n'importe! c'est le mien. J'étais là, voyez-vous, +quand on est allé prendre monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh +bien! rien qu'au timbre de sa voix, quand il s'est écrié: «Eh! +c'est ce cher Daveline!», je me suis dit: cet homme n'est pas +coupable! + +--Oh! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci... + +--Il n'y a pas à me remercier, mademoiselle, car le temps n'a +fait qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable +aurait l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantôt, +lorsque nous sommes allés lever les scellés, il fallait le voir, +calme, digne, répondant froidement aux questions qui lui étaient +adressées. À ce point que je n'ai pu me retenir de dire à monsieur +Galpin-Daveline ce que je pensais. Il m'a répondu que je n'étais +qu'un sot. Eh bien! moi, je soutiens que c'est lui qui est... +pardon!... que c'est lui qui se trompe. Plus j'étudie monsieur de +Boiscoran, plus il me fait l'effet d'un homme qui n'a qu'un mot à +dire pour se justifier. + +Mlle Denise écoutait avec une telle intensité d'attention qu'elle +oubliait presque pourquoi elle était venue. + +--Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop +affecté? + +--Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas +triste. Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier +étourdissement passé, son sang-froid ne s'est plus démenti, et +c'est en vain que depuis trois jours monsieur Galpin-Daveline +épuise tout ce qu'il a de pénétration et de sagacité... + +Mais il s'arrêta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant +soudain sa lucidité, reconnaît que le vin lui a trop délié la +langue. + +--Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là! s'écria-t-il. Au nom du +ciel, mademoiselle, ne répétez à personne ce que vient de +m'arracher ma respectueuse sympathie. + +Pour Mlle Denise, le moment décisif était arrivé. + +--Si vous me connaissiez mieux, monsieur, prononça-t-elle, vous +sauriez qu'on peut compter sur ma discrétion. Ne vous repentez pas +d'avoir, par votre confiance, apporté quelque adoucissement à une +horrible douleur. Ne vous repentez pas, car... (Sa voix +faiblissait, et il lui fallut un effort pour ajouter:) Car je +viens vous demander plus encore, oh, oui! bien plus!... + +Méchinet était devenu affreusement pâle. + +--Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre +espoir seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma +profession, et que par serment je me suis engagé à être aussi muet +que les cellules où l'on enferme les prisonniers. Moi, un +greffier, livrer le secret d'une instruction criminelle... Mlle de +Chandoré tremblait comme la feuille, mais son esprit restait net +et clair. + +--Vous laisseriez plutôt, fit-elle, périr un infortuné... + +--Mademoiselle! + +Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait +possible de dissiper, d'un mot, l'épouvantable erreur dont il est +victime. Vous vous diriez: c'est malheureux, mais j'ai juré de me +taire... et vous le verriez, d'une conscience tranquille, monter à +l'échafaud!... Non, ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai! + +--Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran +innocent... + +--Et vous refusez de m'aider à faire éclater son innocence! Ô mon +Dieu! Quelle idée les hommes se font-ils donc du devoir! Comment +vous émouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce +que doivent être les tortures de cet honnête homme, accusé d'un +ignoble assassinat! Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, à +nous, ses amis, ses parents, les larmes de sa mère, ma douleur à +moi, sa fiancée! Nous le savons innocent, et cependant nous ne +pouvons faire éclater son innocence, faute d'un ami qui ait pitié +de nous! + +De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remué jusqu'au +plus profond de l'âme: + +--Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frémissant. + +--Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez +tenir dix lignes à monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et +que vous nous rapportiez sa réponse. + +L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'épouvante. + +--Jamais! prononça-t-il. + +--Vous resterez impitoyable! + +--Ce serait forfaire à l'honneur... + +--Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc? + +L'angoisse de Méchinet était visible. Étourdi, bouleversé, il ne +savait que résoudre ni que répondre. Enfin, un motif de refus se +présentant à son esprit en détresse: + +--Et si j'étais découvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma +place, ruiner mes soeurs, briser mon avenir... + +D'une main fiévreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait +en tas sur la table les titres que lui avait donnés son grand- +père. + +--Il y a là cent vingt mille francs..., commença-t-elle. + +Violemment le greffier se rejeta en arrière. + +--De l'argent! s'écria-t-il, vous m'offrez de l'argent! + +--Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent à +émouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, à qui je +demande plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent +pas. Mais si les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent à +savoir que vous nous avez aidés, c'est contre vous que se tournera +leur rage... + +Machinalement, le greffier dénouait sa cravate. La lutte, au- +dedans de lui, devait être terrible. Il étouffait. + +--Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque. + +--N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez +raison, c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double à +votre disposition! + +Blême, les yeux hagards, Méchinet s'était rapproché, et d'un geste +convulsif il maniait cette masse de titres en répétant: + +--Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!... + +--Non, le double, dit Mlle Denise, et en même temps notre +reconnaissance, notre amitié dévouée, toute l'influence des +familles réunies de Chandoré et de Boiscoran, c'est-à-dire la +fortune, la considération, une situation enviée... + +Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, le +greffier avait repris possession de lui-même. + +--Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix résolue, +bien que tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. +Quand on fait ce que vous me demandez, quand on trahit son devoir, +si c'est pour de l'argent, on est le dernier des misérables. Si on +n'a eu d'autre mobile qu'une conviction sincère et l'intérêt de la +vérité, on peut passer pour fou, on n'en reste pas moins digne de +l'estime des gens d'honneur... Reprenez cette fortune, +mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la conscience d'un +honnête homme. Je ferai ce que vous désirez, mais... pour rien. + +Si grand-père Chandoré s'impatientait à faire les cent pas sur la +place du Marché-Neuf, les soeurs Méchinet, dans leur atelier, +trouvaient le temps bien plus long encore. + +--Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une à l'autre, qu'est-ce que +mademoiselle de Chandoré peut bien avoir à dire à notre frère? + +Au bout de dix minutes, leur curiosité, irritée par les +conjectures les plus insensées, devint un tel supplice que, n'y +tenant plus, elles se décidèrent à aller frapper à la chambre du +greffier. + +--Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrité d'être ainsi +interrompu. (Mais réfléchissant, il courut ouvrir, et plus +doucement:) Rentrez chez vous, dit-il à ces bonnes filles, et si +vous tenez à m'épargner les plus graves désagréments, ne parlez à +personne de l'entretien que mademoiselle de Chandoré et moi avons +en ce moment. + +Dressées à obéir, les deux soeurs se retirèrent, mais non si +vivement qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres +que Mlle Denise avait jetés sur la table, et qui étaient des +obligations de Paris-Lyon-Méditerranée. Or, précisément, les +demoiselles Méchinet connaissaient ces obligations pour en avoir +possédé huit, autrefois, avant l'achat de leur maison. + +Leur ardent désir de savoir se compliqua donc aussitôt d'une vague +terreur, et dès qu'elles furent rentrées: + +--Tu as vu? demanda la cadette. + +--Oui, ces titres, répondit l'autre. + +--Il y en avait bien cinq ou six cents... + +--Peut-être plus. + +--C'est-à-dire pour une somme considérable. + +--Énorme. + +--Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et à quoi faut-il +nous attendre? + +--Et notre frère qui nous recommande le secret! + +--Il était plus blanc que sa chemise, et affreusement troublé. + +--Mademoiselle de Chandoré pleurait comme une Madeleine... + +C'était vrai. Tant qu'elle avait douté du résultat, Mlle Denise +avait été soutenue par cette idée que le salut de Jacques +dépendait de son courage à elle, sa fiancée, et de sa présence +d'esprit. Certaine du succès, elle n'avait plus su maîtriser son +émotion et, brisée par l'effort, elle s'était affaissée sur une +chaise en fondant en larmes. + +Ayant refermé sa porte, le greffier la considéra un moment et, +plus maître de soi qu'il l'avait été jusqu'alors: + +--Mademoiselle..., commença-t-il. + +Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains +qu'elle garda un instant entre les siennes: + +--Comment vous remercier, monsieur! s'écria-t-elle, comment vous +prouver jamais l'étendue de ma reconnaissance! + +Si l'idée était venue au greffier de se dédire, elle se fût +envolée, tant irrésistiblement il subissait le charme. + +--Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui +essayent de dissimuler leur émotion. + +--Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, +mais je veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais +la dette que nous contractons aujourd'hui. L'immense service que +vous allez nous rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. +Quoi qu'il advienne, rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en +nous les plus dévoués des amis. + +L'interruption des soeurs Méchinet avait eu cet effet de rendre au +greffier une bonne partie de son sang-froid. + +--J'espère bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et +cependant, mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service +que je vais essayer de vous rendre présente beaucoup plus de +difficultés qu'on ne croirait... + +--Mon Dieu! murmura Mlle Denise. + +--Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-être pas +une intelligence très supérieure, mais il sait son métier, et il +est de plus très fin et excessivement défiant. Hier encore, il me +disait qu'il prévoyait que la famille de monsieur de Boiscoran +tenterait l'impossible pour le soustraire à l'action de la +justice. De là, chez lui, des transes incessantes, un redoublement +de défiance et un luxe de précautions dont on n'a pas l'idée. S'il +osait, il établirait son lit en travers la porte de monsieur +Jacques... + +--Cet homme me hait, monsieur Méchinet... + +--Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa +carrière dépend du résultat de cette instruction, et il tremble +que son prévenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort +perplexe évidemment, Méchinet se grattait l'oreille.) Comment +vais-je m'y prendre, continuait-il, pour remettre un billet à +monsieur de Boiscoran? S'il était averti, ce ne serait rien. Mais +il ne l'est pas. Mais il est tout aussi défiant que monsieur +Daveline. Il craint toujours qu'on ne lui tende quelque piège, et +il se tient sur ses gardes. Si je lui fais un signe, me +comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline, qui a +l'oeil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?... + +--N'êtes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, +monsieur? + +--Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge +d'instruction que j'entre dans la prison et avec lui que j'en +sors. Vous me direz qu'en sortant, comme je passe le dernier, je +pourrais laisser tomber adroitement le billet... Mais, quand nous +sortons, le geôlier, qui a de bons yeux, est là. J'aurais, de +plus, à redouter l'excès de prudence de monsieur de Boiscoran. +Voyant un billet lui arriver de cette façon, il serait bien +capable de le remettre, sans l'ouvrir, à monsieur Galpin- +Daveline... (Il s'arrêta, et, après un moment de réflexion:) Le +plus sûr, reprit-il, serait peut-être de mettre dans la confidence +le geôlier Blangin, ou un détenu qui est chargé de servir et +d'espionner monsieur de Boiscoran... + +--Frumence Cheminot! fit vivement Mlle Denise. La plus extrême +surprise se peignit sur les traits de Méchinet. + +--Vous savez son nom! dit-il. + +--Je le sais, parce que Blangin m'a parlé de ce prisonnier, et +que son nom m'a frappé le jour où madame de Boiscoran et moi, +ignorant ce que c'est que le secret, sommes allées à la prison +demander à voir Jacques. + +Le greffier eut un geste de dépit. + +--Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur +Daveline. Il aura eu vent de votre démarche et se sera imaginé que +vous vouliez lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses +dents quelques mots encore que Mlle Denise n'entendit pas; puis se +décidant:) N'importe! prononça-t-il, j'agirai selon les +circonstances. Écrivez votre lettre, mademoiselle, voici de +l'encre et du papier... + +Pour toute réponse, la jeune fille s'assit à la table de Méchinet; +mais au moment de prendre la plume: + +--Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison? +demanda-t-elle. + +--Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est allé +de sa personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques +volumes de voyages et plusieurs romans de Cooper... + +Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit. + +--Ô Jacques! s'écria-t-elle, merci d'avoir compté sur moi! + +Et sans remarquer le profond étonnement de Méchinet, elle écrivit: + +_Nous sommes sûrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous +sommes au désespoir. Votre mère est ici, avec un avocat de Paris, +maître Folgat, tout dévoué à nos intérêts. Que devons-nous faire? +Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez répondre sans crainte, +puisque vous avez NOTRE livre._ + +_Denise._ + +--_ _Lisez, monsieur, dit-elle au greffier dès qu'elle eut +terminé. + +Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle +lui tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta. + +--Oh! vous êtes bon, murmura la jeune fille, touchée de cette +délicatesse. + +--Non, répondit-il, je cherche simplement à faire le plus +honnêtement possible une action... malhonnête. Demain, +mademoiselle, j'espère avoir une réponse. + +--Je viendrai la chercher... + +Méchinet tressaillit. + +--Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de +Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit +guère vous préoccuper en ce moment, et vos visites ici +sembleraient suspectes. Remettez-vous-en à moi du soin de vous +faire tenir la réponse de monsieur de Boiscoran. + +Pendant que Mlle Denise écrivait, le greffier avait fait un paquet +des titres qu'elle avait apportés. Il le lui remit en disant: + +--Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin +ou pour Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et +maintenant... partez. Il est inutile de revoir mes soeurs. Je me +charge de leur expliquer votre visite. + + +8 + +--Que peut-il être arrivé à Denise, qu'elle ne revient pas! +murmurait grand-père Chandoré en arpentant la place du Marché-Neuf +et en consultant sa montre pour la vingtième fois. + +Longtemps la crainte de déplaire à sa petite-fille et la peur +d'être grondé le retinrent à l'endroit où elle lui avait commandé +d'attendre; mais à la fin, sérieusement tourmenté: ah! ma foi, +tant pis! se dit-il, je me risque... + +Et traversant la chaussée qui sépare la place des maisons, il +s'engagea dans le long corridor de l'immeuble des soeurs Méchinet. +Déjà il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, +lorsqu'il vit le haut s'éclairer. Il entendit presque aussitôt la +voix de sa petite-fille et reconnut son pas léger. + +Enfin!... pensa-t-il. + +Et, leste comme l'écolier qui entend le maître, tremblant d'être +pris en flagrant délit d'inquiétude, il regagna la place. + +Mlle Denise y fut presque en même temps, et lui sautant au cou: + +--Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lèvres si fraîches +sur les joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres. + +Si une chose devait étonner M. de Chandoré, c'était qu'il se +trouvât en ce monde un être assez dur, assez cruel, assez barbare +pour résister aux prières et aux larmes de Mlle Denise--surtout +à des larmes et à des prières appuyées de cent vingt mille francs. + +Néanmoins: + +--Je t'avais bien dit, chère fillette, fit-il tristement, que tu +ne réussirais pas. + +--Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai +réussi. + +--Cependant... puisque tu rapportes l'argent. + +--C'est que j'ai trouvé un honnête homme, grand-père, un homme de +coeur. Pauvre garçon! à quelle épreuve j'ai mis sa probité!... car +il est très gêné, je le sais de bonne source, depuis que ses +soeurs et lui ont acheté leur maison. C'était plus que l'aisance, +c'était évidemment la fortune que je lui offrais. Aussi, il +fallait voir l'éclat de ses yeux et le tremblement de ses mains +pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les maniait. Eh bien! +il les a refusés, bon papa, il les refuse. Il ne veut pas de +récompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la +tête, M. de Chandoré approuvait: + +--Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, +et qui vient d'acquérir des droits éternels à notre +reconnaissance. + +--Il convient d'ajouter, reprit Mlle Denise, que j'ai été +extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de +tant d'audace. Que n'étais-tu caché dans un petit coin, bon papa, +pour me voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta +petite-fille. J'ai bien pleuré un peu, mais après, quand j'ai +obtenu ce que je voulais... + +Oh! chère, chère enfant! murmurait le vieillard ému. + +--C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et à +la gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. +J'espère qu'il sera content de moi. + +--Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'était pas! s'écria +M. de Chandoré. + +Mais c'est sous les arbres de la place du Marché-Neuf que +causaient le grand-père et sa petite-fille, et déjà plusieurs +promeneurs avaient trouvé le moyen de passer trois ou quatre fois +près d'eux, les oreilles largement ouvertes, fidèles à cette +discrétion charmante qui est un des agréments de Sauveterre. + +Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Méchinet, +Mlle Denise ne tarda pas à s'en apercevoir. + +--On nous écoute, dit-elle à son grand-père, viens, je te dirai +tout en route. + +Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux +moindres détails de son entrevue, et le vieux gentilhomme +déclarait ne savoir en vérité ce qu'il devait le plus admirer, de +sa présence d'esprit à elle ou du désintéressement de Méchinet. + +--Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter +les périls auxquels va s'exposer cet honnête homme. Je lui ai +promis une discrétion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux +me croire, bon papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni à +madame de Boiscoran. + +--Dis tout de suite, rusée, que tu voudrais sauver Jacques à toi +toute seule... + +--Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre +maître Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer +de ses conseils. + +Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran +durent se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que +donnait, de sa sortie, Mlle Denise. + +Et quelques heures plus tard, la jeune fille, maître Folgat et +M. de Chandoré tenaient conseil dans le cabinet du baron. + +Plus que M. de Chandoré encore, le jeune avocat devait être +surpris de la conception de Mlle Denise et de sa hardiesse à +l'exécuter. Jamais il ne l'eût soupçonnée capable d'une telle +démarche, tant, jeune fille, elle gardait encore les grâces naïves +et les timidités de l'enfant. + +Il voulait la complimenter, mais elle: + +--Où est mon mérite? interrompit-elle vivement. À quel danger me +suis-je exposée? + +--À un danger fort réel, mademoiselle, je vous l'assure. + +--Bah! fît M. de Chandoré. + +--Corrompre un fonctionnaire, poursuivait maître Folgat, c'est +grave! Il y a dans le Code pénal un certain article 179 qui ne +plaisante pas et qui assimile le corrupteur au corrompu... + +--Eh bien! tant mieux! s'écria Mlle Denise, si ce pauvre Méchinet +va en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de +mécontentement de son grand-père:) Enfin, monsieur, dit-elle à +maître Folgat, voici le voeu que vous formiez réalisé. Maintenant +nous allons avoir des nouvelles positives de monsieur de +Boiscoran, il nous donnera ses instructions... + +--Peut-être, mademoiselle... + +--Comment! peut-être... Vous avez dit devant moi... + +--Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent +peut-être, de rien tenter avant de savoir la vérité. La saurons- +nous? Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons +de se défier de tout, la dira dans une réponse qui doit passer par +plusieurs mains avant de vous arriver? + +--Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans +péril. + +--Oh!... + +--Mes mesures sont prises... Vous verrez. + +--Alors nous n'avons plus qu'à attendre. Hélas! oui, il fallait +attendre, et c'était bien là ce qui désolait Mlle Denise. À peine +dormit-elle. Sa journée du lendemain fut un supplice. À chaque +coup de sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers +cinq heures, rien n'étant venu: + +--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, +que ce pauvre Méchinet ne se soit pas laissé surprendre! + +Et peut-être pour échapper aux obsessions de ses craintes, elle +consentit à accompagner Mme de Boiscoran qui allait rendre visite. + +Ah! si elle eût su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était +dehors quand un de ces gamins, comme on en rencontre à toute heure +du jour, polissonnant sur les places de Sauveterre, se présenta, +porteur d'une lettre à l'adresse de Mlle Denise. + +On la porta à M. de Chandoré, qui, en attendant le dîner, faisait +un tour de jardin en compagnie de maître Folgat. + +--Une lettre pour Denise! s'écria le vieux gentilhomme dès que le +domestique se fut éloigné, c'est la réponse que nous attendons... + +Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet +renfermé dans l'enveloppe était ainsi conçu: + +_31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515-- +37: 2, 3, 4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, +120, 200, 201--41: 7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46..._ + +Et il y en avait deux pages comme cela. + +--Tenez, maître, essayez de comprendre, dit M. de Chandoré en +tendant cette réponse à maître Folgat. + +Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, après cinq minutes +d'efforts inutiles: + +--Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandoré avait raison +de nous dire que nous saurions la vérité. Monsieur de Boiscoran et +elle étaient convenus autrefois d'un chiffre... + +Grand-père Chandoré leva les mains vers le ciel. + +--Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous +voilà à sa discrétion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire +ce grimoire. + +Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez Mme Séneschal, +Mlle Denise espérait dissiper les tristes pressentiments dont elle +était agitée, son espoir fut déçu. L'excellente femme du maire +n'était pas de celles à qui on peut aller demander du courage aux +heures de défaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement +dans les bras de Mme de Boiscoran et de Mlle de Chandoré, et leur +répéter, en éclatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour +la plus malheureuse des mères, l'autre pour la plus infortunée des +fiancées. + +Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans +irritation, Mlle Denise. + +Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, +non loin de la maison où étaient provisoirement installés le comte +et la comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garçon qui +criait: «M'man, viens donc voir la mère et la bonne amie de +l'assassin!» + +La pauvre jeune fille rentrait donc plus affligée qu'elle n'était +partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien évidemment, +guettait son retour, lui dit que son grand-père et maître Folgat +l'attendaient dans le cabinet du baron. + +Sans prendre le temps d'ôter son chapeau, elle y courut, et dès +qu'elle entra: + +--Voici la réponse, lui dit M. de Chandoré en lui présentant la +lettre de Jacques. + +Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle +porta cette lettre à ses lèvres, en répétant: + +--Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés! M. de Chandoré souriait +du bonheur de sa petite-fille. + +--Seulement, mademoiselle la cachottière, reprit-il, vous aviez, +à ce qu'il paraît, de grands secrets à échanger avec monsieur de +Boiscoran, puisque vous aviez adopté un chiffre, ni plus ni moins +que des conspirateurs. Maître Folgat et moi y avons perdu notre +latin... + +Alors seulement la jeune fille se rappela la présence de l'avocat +de Paris, et, plus rouge qu'une pivoine: + +--En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais à +quel propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imaginés +pour correspondre secrètement, et il m'a enseigné celui-ci. Deux +correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun +un exemplaire de la même édition. Celui qui écrit cherche dans son +exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des +chiffres. Celui qui reçoit la lettre, avec les chiffres, retrouve +les mots. Ainsi, dans le billet de Jacques, les numéros suivis de +deux points indiquent une page, et les autres le numéro d'ordre +des mots choisis dans cette page. + +--Eh! eh! fit grand-père Chandoré, j'aurais cherché longtemps! + +--C'est très simple, continua Mlle Denise, très connu et +cependant très sûr. Comment un étranger devinerait-il le livre +choisi par les correspondants? Puis il est des moyens encore, pour +dérouter les indiscrétions. On convient, par exemple, que jamais +les chiffres n'auront leur valeur, ou plutôt que cette valeur +variera selon que le jour où on reçoit la lettre est le premier, +le second, le troisième ou le dernier de la semaine. Ainsi, +aujourd'hui nous sommes lundi, premier jour, n'est-ce pas? Eh +bien! de chaque numéro de page je dois retirer 1, et ajouter 1 à +chaque numéro de lettre. + +--Et tu vas t'y reconnaître? fit M. de Chandoré. + +--Assurément, bon papa. Dès que Jacques m'a eu expliqué ce +système, j'ai tenu à l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi +un livre que j'aime beaucoup, _Le Lac Ontario, _de Cooper, et nous +nous amusions à nous écrire des lettres infinies. Oh! cela occupe, +va, et c'est long, parce qu'on ne trouve pas toujours les mots +qu'on voudrait employer, et qu'il faut alors les désigner lettre +par lettre. + +--Et monsieur de Boiscoran a le _Lac Ontario _dans sa prison? +demanda Maître Folgat. + +--Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Méchinet. Le premier +soin de Jacques, dès qu'il s'est vu au secret, a été de demander +quelques romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si +fin, si clairvoyant, si défiant, est allé les lui chercher lui- +même. Jacques comptait sur moi, monsieur... + +--Alors, chère fille, va nous déchiffrer cette énigme, dit +M. de Chandoré. + +Et dès qu'elle fut sortie: + +--Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce +Jacques!... S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en +mourrait... + +Maître Folgat ne répondit pas, et il s'écoula près d'une heure +avant que Mlle Denise, enfermée dans sa chambre, réussît à +rassembler tous les mots désignés par les chiffres de Jacques de +Boiscoran. + +Mais lorsqu'elle eut achevé et qu'elle reparut dans le cabinet de +son grand-père, le plus profond désespoir se lisait sur son jeune +visage. + +--C'est horrible! dit-elle. + +La même idée, telle qu'une flèche aiguë, traversa l'esprit de +M. de Chandoré et de maître Folgat. Jacques avouait-il donc? + +--Tenez, lisez, leur dit Mlle Denise en leur tendant sa +traduction. + +Jacques écrivait: + +_Merci de votre lettre, ma bien-aimée. Un pressentiment me +l'avait si bien annoncée, que je m'étais procuré le _Lac Ontario. +_Je ne comprends que trop votre douleur de voir que ma détention +se prolonge et que je ne me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est +que j'espérais que les preuves de mon innocence viendraient du +dehors. Je reconnais que l'espérer encore serait insensé et qu'il +faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce que j'ai à dire est si +grave que je garderai le silence tant qu'il ne me sera pas permis +de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est plus que +de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habileté. +Jusqu'à ce moment, fort de mon innocence, j'étais tranquille. Mon +dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer +l'étendue du danger que je cours._ + +_Mes angoisses seront affreuses jusqu 'au jour où je pourrai voir +un avocat. Merci à ma mère d'en avoir amené un. J'espère qu'il me +pardonnera de m'adresser d'abord à un autre qu'à lui. J'ai besoin +d'un homme qui connaisse à fond notre pays et ses moeurs. C'est +maître Mergis que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se +tenir prêt pour le jour où, l'instruction étant terminée, le +secret sera levé._ + +_Jusque-là, rien à faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, +qu'on retire mon affaire à G. D. et qu'on la confie à un autre. +Cet homme se conduit indignement. Il me veut coupable absolument, +il commettrait un crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de +piège qu'il ne me tende. Il faut me faire violence pour garder mon +calme, toutes les fois que je vois entrer dans ma prison ce juge +qui s'est dit mon ami._ + +_Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, +je n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!_ + +_Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les +horribles tourments que je vous cause..._ + +_J'en aurais beaucoup encore à vous dire; mais le détenu qui m'a +remis votre billet m'a dit de me hâter, et les mots sont longs à +rassembler..._ + +La lecture de cette lettre achevée, maître Folgat et +M. de Chandoré détournèrent tristement la tête, craignant peut- +être que Mlle Denise ne surprît dans leurs yeux le secret de leurs +pensées. Mais elle ne comprit que trop ce que signifiait ce +mouvement. + +--Douterais-tu donc de Jacques, grand-père! s'écria-t-elle. + +--Non, murmura faiblement M. de Chandoré, non... + +--Et vous, maître Folgat, seriez-vous froissé de ce que Jacques +veut consulter un autre avocat que vous? + +--J'aurais été le premier, mademoiselle, à lui conseiller de voir +un homme du pays. + +Il fallait à Mlle Denise toute son énergie pour retenir ses +larmes. + +--Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le +serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est désespéré, +que sa raison chancelle après tant de tortures imméritées... + +Quelques coups légers frappés à la porte l'interrompirent. + +--C'est moi, disait la voix de Mme de Boiscoran. + +Grand-père Chandoré, maître Folgat et Mlle Denise se consultèrent +un instant du regard. Enfin: + +--La situation est trop grave, annonça l'avocat, pour que la mère +de monsieur de Boiscoran ne soit pas consultée... + +Et il se leva pour ouvrir. + +Depuis que tenaient conseil Mlle Denise, son grand-père et maître +Folgat, un domestique, à cinq reprises différentes, était venu +leur crier à travers la porte fermée au verrou que la soupe était +sur la table. «C'est bien», avaient-ils répondu à chaque fois. +Mais comme ils ne descendaient toujours pas, Mme de Boiscoran +avait fini par comprendre qu'il se passait quelque chose +d'extraordinaire. Or, que pouvait être ce quelque chose, pour +qu'on lui en fît mystère? On ne lui eût pas caché, pensait-elle, +un événement heureux! + +C'est donc avec la très ferme résolution de se faire ouvrir +qu'elle était montée frapper au cabinet de M. de Chandoré. Et dès +que maître Folgat lui eut ouvert, dès en entrant: + +--Je veux savoir! dit-elle. + +Mlle Denise lui répondit: + +--Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul +mot de ce que je vais vous confier, arraché à votre douleur ou à +votre joie, suffirait pour perdre un honnête homme envers qui nous +avons contracté une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. +J'ai réussi à lier une correspondance entre nous et Jacques... + +--Denise! + +--Je lui ai écrit, ma mère, je viens de recevoir sa réponse... +lisez-la. + +Saisie d'une sorte de délire, la marquise de Boiscoran se jeta sur +la traduction que lui tendait la jeune fille. + +Mais à mesure qu'elle lisait, on pouvait voir à chaque ligne tout +son sang se retirer de son visage, ses lèvres blêmir, ses yeux se +voiler, l'air manquer à sa poitrine haletante. Et à la fin, la +lettre échappant à ses mains défaillantes, elle s'affaissa +lourdement sur un fauteuil, en balbutiant: + +--Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le +geste de Mlle Denise, et admirable l'accent dont elle s'écria: + +--Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mère, que Jacques +est un incendiaire et un assassin! + +Et secouant la tête d'un mouvement d'indomptable énergie, la lèvre +frémissante, promenant autour d'elle un regard où éclataient la +colère et le dédain: + +--Resterais-je donc seule, fit-elle, à le défendre, lui qui +comptait tant d'amis en ses jours prospères! Soit... + +Moins ému, comme de raison, que M. de Chandoré et +Mme de Boiscoran, maître Folgat avait été le premier à se +remettre. + +--Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il; +car je serais impardonnable si je me laissais influencer par cette +lettre. Je serais sans excuse, moi qui sais par expérience ce que +votre coeur a deviné. La prison préventive a des angoisses qui +dissolvent les caractères les plus vigoureusement trempés. Les +jours s'y traînent interminables et les nuits y ont des terreurs +sans nom. L'innocent, dans la cellule des secrets, se voit devenir +coupable, de même que l'homme le plus sain d'esprit sent son +cerveau se troubler dans le cabanon des fous... + +Mlle de Chandoré ne le laissa pas poursuivre. + +--Voilà, monsieur, s'écria-t-elle, ce que je sentais, ce que je +n'aurais pas su exprimer comme vous! + +Honteux de leur défaillance, grand-père Chandoré et la marquise de +Boiscoran s'efforçaient de réagir contre le doute affreux qui un +moment les avait terrassés. + +--Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible. + +--Votre fils nous l'indique, madame, répondit l'avocat de Paris; +nous n'avons qu'à attendre la fin de l'instruction. + +--Pardon, dit M. de Chandoré, nous avons à obtenir un changement +de juge... + +Maître Folgat secoua la tête. + +--Malheureusement, fit-il, ce n'est là qu'un rêve irréalisable. +On ne récuse pas comme un simple juré un juge d'instruction +agissant à ce titre. + +--Cependant... + +--Le législateur a voulu, selon l'énergique expression d'Ayrault, +que rien ne pût prévaloir contre le juge d'instruction, lui couper +le chemin ou brider sa puissance. L'article 542 du code +d'instruction criminelle est formel. + +--Et... que dit cet article? interrogea Mlle Denise. + +--Il dit en substance, mademoiselle, que la récusation proposée +par un prévenu contre un juge d'instruction constitue une demande +en renvoi pour cause de suspicion légitime, demande sur laquelle +il n'appartient qu'à la cour de cassation de statuer, parce que le +juge d'instruction, dans les limites de sa compétence, constitue à +lui seul une juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement? + +--Oh! très clairement, déclara M. de Chandoré. Seulement, puisque +Jacques le désire... + +--C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas... + +--Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi... + +Soit. En quoi serons-nous plus avancés d'obéir? Pensez-vous donc +que la demande en renvoi empêcherait monsieur Galpin-Daveline de +continuer à suivre la procédure? Point. Il la suivrait jusqu'à la +décision de la cour de cassation. Il serait, jusque-là, c'est +vrai, empêché de rendre une ordonnance définitive; mais monsieur +de Boiscoran doit la souhaiter, cette ordonnance, dont le premier +effet sera de lever le secret et de lui permettre de voir son +avocat. + +--C'est atroce! murmura M. de Chandoré. Oui, c'est atroce, en +effet, mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en +leur vie, qu'il s'agisse d'eux ou d'un être cher, n'ont eu +l'occasion d'ouvrir ce livre formidable qui s'appelle le Code, et +d'y chercher, le coeur serré d'une inexplicable anxiété, l'article +fatidique et inexorable d'où dépend leur destinée... + +Mais, depuis un moment déjà, Mlle Denise réfléchissait. + +--Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et +dès demain vos objections seront soumises à monsieur de Boiscoran. + +--Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que +toutes nos démarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient +contre lui. Monsieur Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous +n'avons à articuler contre lui aucun grief positif. On nous +répondrait toujours: «Si monsieur de Boiscoran est innocent, que +ne parle-t-il...» + +C'est ce que ne voulait pas admettre grand-père Chandoré. + +--Cependant, commença-t-il, si nous avions pour nous de hautes +influences... + +--En avons-nous? + +--Assurément. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester +fort puissants sous tous les régimes. Il a été fort lié, jadis, +avec monsieur de Margeril... + +Fort significatif fut le geste de maître Folgat. + +--Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous +donner un coup d'épaule... Mais c'est un homme peu accessible. + +--On peut toujours lui dépêcher Boiscoran... Puisqu'il est resté +à Paris pour faire des démarches, voilà une occasion. Je lui +écrirai ce soir même. + +Depuis que ce nom de Margeril avait été prononcé, Mme de Boiscoran +était devenue plus pâle, s'il est possible. Sur les derniers mots +du vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement: + +--N'écrivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le +veux pas... + +Si évident était son trouble que les autres en étaient confondus. + +--Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouillés? +interrogea M. de Chandoré. + +--Oui. + +--Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mère! s'écria Mlle +Denise. + +Hélas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupçons avaient +troublé la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la +mère payait en ce moment une imprudence de l'épouse. + +--S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix étouffée, si +c'était là notre suprême ressource... c'est moi qui irais trouver +monsieur de Margeril... + +Seul, maître Folgat eut le soupçon des douloureux souvenirs que ce +nom éveillait dans l'âme de Mme de Boiscoran. Aussi, intervenant: + +--En tout état de cause, déclara-t-il, mon avis est d'attendre la +fin de l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de +répondre à monsieur Jacques, je désire que l'avocat qu'il nous +désigne soit consulté. + +Voilà certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandoré. + +Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez maître +Mergis, le prier de passer après son dîner. + +Le choix de Jacques de Boiscoran était heureux. M. Magloire +Mergis, plus connu sous le nom de maître Magloire, passait à +Sauveterre pour le plus habile et le plus éloquent avocat, non +seulement du département, mais encore de tout le ressort de +Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus rare et bien autrement +glorieux, une réputation inattaquable et bien méritée d'intégrité +et d'honneur. Il était connu que jamais il n'eût consenti à +plaider une cause équivoque, et on citait de lui des traits +héroïques, tels que de jeter à la porte par les épaules les +clients assez mal avisés pour venir, l'argent à la main, le +supplier de se charger de quelque affaire véreuse. + +Aussi n'était-il guère riche et gardait-il, à cinquante-quatre ou +cinq ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un +débutant sans fortune. Marié jeune, maître Magloire avait perdu sa +femme après quelques mois de ménage, et jamais il ne s'était +consolé de cette perte. Après plus de trente ans, la plaie n'était +pas cicatrisée, et toujours, fidèlement, à de certaines époques, +on le voyait traverser la ville, un gros bouquet à la main, et +s'acheminer vers le cimetière. + +De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas +privés de rire. De lui ils n'osaient, tant était grand le respect +qu'imposait cet honnête homme, au visage calme et serein, aux yeux +clairs et fiers, aux lèvres finement dessinées, véritables lèvres +d'orateur, traduisant tour à tour la pitié ou la colère, la +raillerie ou le dédain. + +De même que le docteur Seignebos, maître Magloire était +républicain, et aux dernières élections de l'empire, il avait +fallu aux bonapartistes d'incroyables efforts, l'appui de +l'administration et quantité de manoeuvres assez louches pour +parvenir à l'écarter de la Chambre. Encore n'eussent-ils pas +réussi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne les aimait +guère cependant, et qui avait déterminé un grand nombre +d'électeurs à s'abstenir. + +Voilà l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant à +l'invitation de M. de Chandoré, se présentait rue de la Rampe. + +Mlle Denise et son grand-père, Mme de Boiscoran et maître Folgat +l'attendaient. + +Il les salua d'un air affectueux, mais en même temps si triste que +Mlle Denise en reçut un coup au coeur. Elle crut comprendre que +maître Magloire n'était pas éloigné de croire à la culpabilité de +Jacques de Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car maître +Magloire ne tarda pas à le donner à entendre, avec de grands +ménagements, sans doute, mais très clairement. + +Ayant passé la journée au Palais, il avait recueilli l'opinion des +membres du tribunal, et cette opinion était loin d'être favorable +au prévenu. En de telles conditions, se prêter aux désirs de +Jacques et introduire contre M. Daveline une demande en renvoi eût +été une impardonnable faute. + +--L'instruction durera donc des années! s'écria Mlle Denise, +puisque monsieur Galpin-Daveline prétend obtenir de Jacques l'aveu +d'un crime qu'il n'a pas commis. + +Maître Magloire secoua la tête. + +--Je crois, au contraire, mademoiselle, répondit-il, que +l'instruction sera bientôt terminée. + +--Si Jacques se tait, cependant... + +--Le mutisme d'un prévenu, pas plus que son caprice ou son +obstination, ne saurait entraver la marche de la procédure. Mis en +demeure de produire sa justification, s'il refuse de le faire, la +justice passe outre... + +--Pourtant, monsieur, quand un prévenu a des raisons... + +--Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser +injustement. Cependant le cas a été prévu. Libre au prévenu de ne +pas répondre à une question qui l'embarrasse: _Nemo tenetur +prodere se ipsum. _Mais avouez que ce refus de répondre autorise +le juge à considérer comme décisives les charges sur lesquelles le +prévenu ne s'explique pas. + +Plus était calme le célèbre avocat de Sauveterre, plus ses +auditeurs, à l'exception de maître Folgat, étaient effrayés. En +écoutant ces expressions techniques qu'il employait, ils se +sentaient glacés jusqu'aux moelles, comme les amis d'un blessé qui +entendent le chirurgien repasser des bistouris. + +--Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible Mme de Boiscoran, la +situation de mon malheureux fils vous paraît grave... + +--J'ai dit périlleuse, madame. + +--Vous pensez avec maître Folgat que chaque jour qui s'écoule +ajoute au danger qu'il court... + +--Je n'en suis que trop sûr. Et si monsieur de Boiscoran est +réellement innocent... + +--Ah! monsieur, interrompit Mlle Denise, monsieur, pouvez-vous +parler ainsi, vous qui êtes l'ami de Jacques... + +C'est d'un air de commisération profonde, et bien sincère, que +maître Magloire considéra un moment la jeune fille. Puis: + +--C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, répondit-il, que +je vous dois la vérité. Oui, j'ai connu et apprécié les hautes +qualités de monsieur de Boiscoran, je l'ai aimé, je l'aime... Mais +ce n'est pas avec le coeur, c'est avec la raison qu'il faut +examiner la situation. Jacques est homme, c'est par d'autres +hommes qu'il sera jugé. Il y a de sa culpabilité des indices +matériels, palpables, tangibles. Quelles preuves avez-vous à +offrir de son innocence? Des preuves morales!... + +--Mon Dieu! murmurait Mlle Denise. + +Je pense donc comme mon honorable confrère... (Et maître Magloire +saluait maître Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de +Boiscoran est innocent, il a adopté un système déplorable. Ah! si +par bonheur il a un alibi, qu'il se hâte, qu'il se hâte de le +produire! Qu'il ne laisse pas la procédure arriver à la chambre +des mises en accusation! Une fois là, un prévenu est aux trois +quarts condamné. + +Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandoré pâlissait. + +--Et cependant, s'écria-t-il, Jacques ne changera pas de système; +ce n'est que trop sûr pour qui connaît son entêtement de mule! + +--Et, malheureusement, sa résolution est prise, dit Mlle Denise, +et maître Magloire, qui le connaît bien, ne le verra que trop par +cette lettre qu'il nous écrit. + +Jusqu'alors, rien n'avait été dit qui pût faire soupçonner à +l'avocat de Sauveterre le moyen employé pour correspondre avec le +prisonnier. + +Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, +et c'est ce que fit Mlle Denise. + +Étonné d'abord, il ne tarda pas à froncer le sourcil. + +--C'est bien imprudent, murmura-t-il, dès qu'il sut tout, c'est +bien hardi... (Et regardant maître Folgat:) Notre profession, +continua-t-il, a certaines règles dont il est toujours fâcheux... +de s'écarter. + +Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa pitié! +L'avocat de Paris avait rougi imperceptiblement. + +--Je n'aurais jamais conseillé une telle imprudence, dit-il; mais +du moment où elle était commise, je n'ai pas cru devoir refuser +d'en profiter, et dussé-je encourir un blâme sévère, ou pis +encore... j'en profiterai. + +Maître Magloire ne répondit pas; mais ayant lu la lettre de +Jacques: + +--Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et dès que +le secret sera levé, je me rendrai près de lui. Je crois, comme +mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera à garder le silence. +Cependant, puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une +lettre... Allons, bien! voici que, moi aussi, je profite de +l'imprudence commise. Suppliez-le, dans son intérêt, au nom de +tout ce qu'il a de plus cher, de parler, de se disculper, de +s'expliquer... + +Et, saluant, maître Magloire se retira précipitamment, laissant +ses auditeurs consternés, tant il était visible que le but de sa +brusque retraite était surtout de cacher la pénible impression +qu'il ressentait de la lettre de Jacques. + +--Certes! dit M. de Chandoré, nous allons lui écrire, mais ce +sera comme si nous chantions... Il attendra la fin de +l'instruction. + +--Qui sait!... murmura Mlle Denise. (Et après une minute de +méditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle. + +Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut à sa chambre +écrire ce laconique billet: + +_Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui +donne sur la ruelle de la Charité, je vous y attends. Si tard que +vous soit remis ce mot, venez._ + +_Denise._ + +Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille +bonne qui l'avait élevée, et après toutes les recommandations que +la prudence lui pouvait inspirer: + +--Il faut, lui dit-elle, que monsieur Méchinet, le greffier, ait +cette lettre ce soir même; pars, dépêche-toi! + + +9 + +Depuis vingt-quatre heures, Méchinet était si changé que ses +soeurs ne le reconnaissaient plus. + +Aussitôt après le départ de Mlle Denise, elles étaient allées le +trouver, espérant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait +cette mystérieuse entrevue; mais dès les premiers mots: + +--Cela ne vous regarde pas! s'était-il écrié d'un accent qui fit +frémir les deux couturières. Cela ne regarde personne! + +Et il était resté seul, tout étourdi de l'aventure, et rêvant aux +moyens de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'était pas +aisé. + +Le moment décisif arrivé, il reconnut que jamais il ne réussirait +à faire passer à Jacques de Boiscoran le billet qui brûlait sa +poche sans être aperçu de l'oeil de lynx de M. Galpin-Daveline. + +Force lui fut donc, après de longues hésitations, de recourir à la +complicité de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot +enfin. C'était, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre +diable, dont le vice capital était une incurable paresse, et qui +n'avait sur la conscience que de légers délits de vagabondage. + +Il aimait Méchinet, lequel, pendant ses séjours antérieurs à la +prison de Sauveterre, lui avait donné quelquefois du tabac ou +quelques sous pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune +objection à la proposition que lui fit le greffier de remettre un +billet à M. de Boiscoran et de rapporter une réponse. Et il +s'acquitta fidèlement et honnêtement de la commission. + +Mais de ce que tout s'était bien passé cette fois, il ne +s'ensuivait pas que Méchinet fût plus tranquille. Outre qu'il +était assailli de remords en songeant à ses devoirs trahis, il +frémissait de se sentir à la merci d'un complice. Que fallait-il, +pour qu'il fût découvert? Une indiscrétion, une maladresse, un +hasard malheureux. Qu'adviendrait-il alors? Destitué, il perdrait +successivement toutes ses places. La confiance et la considération +se retireraient de lui. Adieu les rêves ambitieux, les illusions +de fortune, l'espoir d'arriver à une belle position par un mariage +avantageux. + +Et cependant, contradiction bizarre, Méchinet ne regrettait pas ce +qu'il avait fait, et il se sentait prêt à recommencer. + +Telles étaient ses dispositions, quand la vieille bonne de +M. de Chandoré lui apporta la lettre de sa maîtresse. + +--Quoi, encore! s'écria-t-il. (Et quand il eut parcouru les +quelques lignes:) Dites à mademoiselle de Chandoré que je suis à +ses ordres, répondit-il, persuadé que quelque événement fâcheux +était survenu. + +Moins d'un quart d'heure après, en effet, il sortit, et avec +toutes sortes de précautions pour dépister les curieux, il gagna +la ruelle de la Charité. + +La petite porte du jardin était entrebâillée, il n'eut qu'à la +pousser pour entrer. + +Quoiqu'il n'y eût pas de lune, la nuit était fort claire: à +quelques pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et +s'avança. + +--Excusez-moi, monsieur, commença-t-elle, d'avoir osé vous +envoyer chercher... + +Toutes les angoisses de Méchinet se dissipaient. Il ne songeait +plus qu'à l'étrangeté de la situation. Sa vanité se délectait de +se voir le confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus +jolie et la plus riche héritière du pays. + +--Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous être utile, +mademoiselle, dit-il. + +En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda +son avis: + +--Je pense comme maître Folgat, répondit-il, que le chagrin et +l'isolement commencent à agir d'une façon désastreuse sur le moral +de monsieur de Boiscoran. + +--Oui, c'est à devenir fou! murmura la jeune fille. + +--Je crois, avec maître Magloire, poursuivit le greffier, que +monsieur de Boiscoran, en s'obstinant à se taire, empire sa +situation. J'en ai la preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux +les deux premiers jours, a recouvré toute son assurance. Le +procureur général lui a écrit pour le féliciter de son énergie. + +--Et alors... + +--Alors, mademoiselle, il faudrait déterminer monsieur de +Boiscoran à parler. Je sens bien que sa résolution est très +fermement arrêtée, mais si vous lui écriviez, puisque vous pouvez +lui écrire... + +--Une lettre serait inutile. + +--Cependant... + +--Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen... + +--Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le +greffier. Ne perdez pas une minute, il n'est que temps. + +Si claire que fût la nuit, Méchinet ne pouvait voir la pâleur de +la jeune fille. + +--Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'à monsieur de +Boiscoran, que je le voie, que je lui parle... + +Elle supposait que le greffier allait bondir, se récrier, point: + +--En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment? + +--Blangin, le geôlier, et sa femme ne tiennent à leur place que +parce qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, +en échange d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi +s'établir à la campagne? + +--Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, répondant aux +objections de son expérience:) La prison de Sauveterre, +poursuivit-il, ne ressemble en rien aux maisons d'arrêt des +grandes villes... Les prisonniers y sont rares, la surveillance y +est nulle. Les portes fermées, Blangin y est le maître... + +--J'irai le trouver demain! déclara Mlle Denise. Il est de ces +pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cédant une +première fois aux suggestions de Mlle Denise, Méchinet, à son +insu, s'était engagé pour l'avenir. + +--Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni +démontrer à Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter +suffisamment ses convoitises. C'est moi qui lui parlerai. + +--Oh! monsieur! s'écria Mlle Denise, monsieur, comment jamais... + +--Combien puis-je offrir? interrompit le greffier. + +--Tout ce que vous jugerez convenable, tout... + +--Alors, mademoiselle, demain, ici, à la même heure +qu'aujourd'hui, je vous apporterai la réponse. + +Et il s'éloigna, laissant Mlle Denise si enflammée d'espoir que +tout le reste de la soirée et toute la journée du lendemain, +tantes Lavarande et Mme de Boiscoran, à qui elle n'avait rien +confié, ne cessèrent de se demander: qu'a donc cette petite? + +Elle songeait que, si la réponse était favorable, avant vingt- +quatre heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que +Méchinet soit exact. + +Il le fut. À dix heures précises, comme la veille, il poussait la +petite porte, et tout d'abord: + +--J'ai réussi, dit-il. + +Si violente fut l'émotion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer à +un arbre. + +--Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize +mille francs... C'est peut-être beaucoup. + +--C'est bien trop peu... + +--Il exige qu'ils lui soient remis en or. + +--Il les aura. + +--Enfin, il met à l'entrevue des conditions qui vous paraîtront +peut-être bien dures, mademoiselle... + +Déjà la jeune fille s'était remise. + +--Dites, monsieur. + +--Tout en prenant ses précautions pour le cas où il serait +découvert, Blangin tient à ne pas l'être. Voici donc comment il a +réglé les choses. Demain soir, à six heures, vous passerez devant +la prison. La porte sera ouverte, et sur la porte se tiendra la +femme de Blangin, que vous connaissez bien, puisqu'elle a été à +votre service. Si elle ne vous salue pas, continuez votre chemin, +il serait survenu quelque empêchement. Si elle vous salue, allez à +elle, toute seule, et elle vous conduira dans une petite pièce qui +dépend de son logement. Vous y resterez jusqu'à l'heure, assez +avancée nécessairement, où Blangin croira pouvoir vous conduire +sans danger à la cellule de monsieur de Boiscoran. L'entrevue +terminée, vous reviendrez à votre petite chambre, où un lit sera +préparé, et vous y passerez le reste de la nuit. Car voilà la +condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de +jour. + +C'était terrible, en effet. + +Pourtant, après un moment de réflexion: + +--N'importe! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites à Blangin, +monsieur Méchinet, que tout est convenu. + +Que Mlle Denise acceptât toutes les conditions du geôlier Blangin, +rien de mieux--rien du moins de plus naturel. Obtenir +l'assentiment de M. de Chandoré devait être plus difficile. + +La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la première +fois, elle se sentit émue en présence de son grand-père, qu'elle +hésita, qu'elle prépara ses phrases et qu'elle chercha ses mots. + +Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se fût +pas crue capable, elle ménagea l'étrangeté de sa requête; dès +qu'elle se fut expliquée: + +--Jamais! s'écria M. de Chandoré, jamais! jamais!... + +Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'était exprimé +avec cette autorité décisive. Jamais ses sourcils ne s'étaient +ainsi froncés. Jamais, à une demande de sa petite-fille, il +n'avait répondu non, sans que son oeil répondît oui. + +--Impossible! prononça-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait +pas admettre de réplique. + +Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'était pas +marchandé, et il avait bien montré à Mlle Denise tout ce qu'elle +pouvait attendre de lui. Du doigt et de l'oeil, elle lui avait +imposé ses volontés. Selon qu'elle lui avait soufflé, il avait dit +oui, il avait dit non, il avait dit peut-être. Que n'eût-il pas +dit encore? + +Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui +avait demandé cent vingt mille francs, et il les lui avait donnés, +bien que ce soit une grosse somme en tout pays, énorme à +Sauveterre, immense pour un vieillard qui l'a économisée louis à +louis. Il était prêt à en donner autant, à en donner le double, +sans plus d'explications. + +Mais que Mlle Denise quittât la maison paternelle un soir, à six +heures, pour ne rentrer que le lendemain... + +--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. Mais que Mlle +Denise allât passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y +avoir une entrevue avec son fiancé, prisonnier et accusé de +meurtre et d'incendie, la nuit entière, seule, à l'absolue +discrétion d'un geôlier, d'un homme dur, avide et grossier... + +--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. C'est ce que je +ne permettrai pas! s'écria encore le vieux gentilhomme. + +Calme, Mlle Denise avait laissé passer l'orage. Et lorsque son +grand-père s'arrêta: + +--Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandoré haussa les +épaules. + +--S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour +déterminer Jacques à renoncer à un système qui le perd, pour le +déterminer à parler avant la fin de l'instruction? + +--Ce n'est pas ton rôle, mon enfant, dit M. de Chandoré. + +--Oh!... + +--C'est le rôle de sa mère, de la marquise de Boiscoran. Ce que +Blangin consent à risquer pour toi, il le risquera pour elle au +même prix. Que madame de Boiscoran aille passer la nuit à la +prison, je l'approuverai; qu'elle voie son fils, elle fera son +devoir... + +--Ce n'est pas elle qui changera les résolutions de Jacques. + +--Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mère. + +--Ce n'est pas la même chose, bon papa... + +--N'importe! + +Ce «n'importe» de M. de Chandoré n'était pas moins net que son +«impossible», mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer à +être entamé par les objections de l'adversaire. + +--N'insiste pas, chère fille, reprit-il, mon parti est +irrévocablement arrêté, et je te jure... + +--Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille. + +Et si résolue était son attitude, et si ferme son accent, que le +vieux gentilhomme en demeura un instant abasourdi. + +--Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il. + +--Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, +qui t'aime tant, dans la douloureuse nécessité de te désobéir pour +la première fois de sa vie. + +--Parce que pour la première fois, en effet, je ne fais pas la +volonté de ma petite-fille. + +--Bon papa, laisse-moi te dire... + +--Écoute-moi, plutôt, pauvre chère enfant, et laisse-moi te +montrer à quels dangers, à quels malheurs tu t'exposerais... Aller +passer la nuit à cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, +ton honneur de jeune fille, cette fleur de renommée qu'une +médisance flétrit, le bonheur et le repos de toute la vie... + +--L'honneur et la vie de Jacques sont en danger. + +--Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le +premier à te reprocher cruellement ta démarche? + +--Lui! + +--Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus +admirables dévouements. + +--Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques +que de ne pas faire mon devoir. + +Le désespoir gagnait M. de Chandoré. + +--Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si +ton vieux grand-père te conjurait à genoux de renoncer à ce +funeste projet... + +--Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je +résisterais à tes prières, comme je résiste à tes ordres. + +--Implacable! s'écria le vieillard, elle est implacable! (Et, +tout à coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le maître! +s'écria-t-il. + +--Bon papa, de grâce! Et puisque rien ne saurait te toucher, +c'est à Méchinet que je m'adresserai, c'est à Blangin que je +signifierai ma volonté... + +Plus blanche qu'un marbre, mais l'oeil étincelant, Mlle Denise +recula d'un pas. + +--Si tu faisais cela, grand-père, interrompit-elle, si tu brisais +ma dernière espérance... + +--Eh bien!... + +--Demain, je te le jure par la mémoire de ma mère, je serais dans +un couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas même au +moment de ma mort, qui ne tarderait pas... + +D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras vers le +ciel et, d'une voix rauque: + +--Ô mon Dieu! s'écria-t-il, voilà donc nos enfants, et voilà ce +qui nous attend, nous, vieillards! Notre existence entière s'est +passée à veiller sur eux, nous avons été à genoux devant toutes +leurs fantaisies, ils ont été notre souci le plus cher et notre +meilleure espérance; de même que nous leur avons donné notre vie +jour à jour, nous voudrions leur donner notre sang goutte à +goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons aimés!... +Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux, rieur, +l'oeil brillant et quelques mots d'amour aux lèvres, et c'est +fini, notre enfant n'est plus à nous, notre enfant ne nous connaît +plus... Meurs en ton coin, vieillard... + +Et succombant à son émotion, de même que le chêne touché par la +hache, le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur +son fauteuil. + +--Ah! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu +dis là, grand-père, toi, douter de moi! + +Elle s'était agenouillée, elle pleurait, et ses larmes roulaient +sur les mains du vieux gentilhomme. + +À cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort: + +--Malheureuse! reprit-il, et si Jacques était coupable, et si, +lorsque tu paraîtras, il te faisait l'aveu de son crime... + +Mlle Denise secoua la tête. + +--C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela était, je +devrais être punie comme lui, car je sens que, s'il l'eût voulu, +j'aurais été sa complice... + +--Elle est folle! soupira M. de Chandoré en retombant sur son +fauteuil, elle est folle! + +Mais il était vaincu, et le lendemain, à cinq heures du soir, le +coeur déchiré d'une horrible douleur, il descendait la rue de la +Rampe, donnant le bras à sa petite-fille. + +Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses +toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non +pas seize, mais vingt mille francs en or. + +Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence +Mme de Boiscoran, tantes Lavarande et maître Folgat, et, à la +profonde stupeur de M. de Chandoré, personne n'avait risqué une +objection. + +Jusqu'à la rue de la prison, le grand-père et sa petite-fille +n'échangèrent pas une parole. Mais là: + +--Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise, +faisons bien attention... + +Ils approchaient; Mme Blangin salua. + +--Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. À demain, bon +papa, et surtout rentre bien vite et ne t'inquiète pas. + +Et, rejoignant la femme du geôlier, elle disparut dans l'intérieur +de la prison. + + +10 + +La prison, à Sauveterre, c'est le château situé tout en haut de la +vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque désert. + +Très important autrefois, le château de Sauveterre a été démantelé +lors du siège de La Rochelle, et il n'en reste plus que des débris +maladroitement restaurés, des remparts dont les fossés ont été +comblés, une porte surmontée d'un beffroi, une chapelle convertie +en magasin militaire, et enfin deux tours massives reliées par un +immense bâtiment dont le rez-de-chaussée est voûté. Rien de moins +triste que ces ruines entourées d'un mur tapissé de lierre, et +jamais on ne soupçonnerait leur destination sans le soldat qui, +nuit et jour, monte à l'entrée sa faction monotone. + +Des ormes séculaires ombragent les vastes cours, et sur les +plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit +assez de ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de +cent prisonniers. + +Mais les prisonniers manquent à cette poétique prison. «C'est une +cage sans oiseaux», dit parfois le geôlier d'un ton mélancolique. +Il en profite pour cultiver des légumes le long des préaux, et +l'exposition est si favorable qu'il est toujours le premier, à +Sauveterre, à cueillir des petits pois. Il en a de même profité-- +avec l'autorisation de l'administration--pour s'attribuer dans +une des tours un joli logement, qui se compose de deux pièces au +rez-de-chaussée et d'une chambre à l'étage supérieur, où on arrive +par un étroit escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur. + +C'est dans cette chambre que la geôlière, avec la promptitude de +la peur, entraîna Mlle Denise. + +La pauvre jeune fille suffoquait, tant son coeur violemment +battait dans sa poitrine, et, à peine entrée, elle se laissa +tomber sur une chaise. + +--Jésus Dieu! s'écria la geôlière, vous trouvez-vous donc mal, ma +chère demoiselle! Attendez, je descends vous quérir du vinaigre... + +--C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible; restez près +de moi, ma bonne Colette, restez! + +Forte et robuste commère de quarante-cinq ans, brune comme le pain +bis, avec un épais duvet noir à la lèvre supérieure, Mme Blangin +s'appelait Colette. + +--Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drôle de vous +trouver ici. + +--Oui, très drôle, assurément. Mais où est donc votre mari? + +--En bas, à faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas à +monter. + +Bientôt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et +Blangin apparut, pâle et l'oeil trouble, comme un homme qui vient +de courir un grand danger. + +--Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne +craignais que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme +mademoiselle arrivait, j'ai réussi à l'attirer derrière le mur en +lui offrant la goutte. Je commence à croire que je ne perdrai pas +ma place. + +Mlle de Chandoré prit cette phrase pour une mise en demeure. + +--Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaieté bien +loin de son âme, puisqu'il est convenu que je vous en assure une +meilleure... + +Et, ouvrant son sac, elle déposait sur la table les rouleaux qu'il +contenait. + +--Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'oeil étincela. + +--Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici +seize... + +Une tentation irrésistible contractait les traits du geôlier. + +--On peut voir? interrogea-t-il. + +--Certes, répondit la jeune fille, vérifiez... + +Elle se trompait. Blangin songeait bien à vérifier, vraiment! Ce +qu'il voulait, c'était repaître sa vue de cet or, l'entendre +sonner, le manier. + +D'un geste fiévreux, il déchira les enveloppes et se mit à faire +tomber les pièces en cascades sur la table, et, à mesure que le +tas grossissait, ses lèvres blêmissaient et la sueur perlait à ses +tempes. + +--Tout cela est à moi! fit-il avec un rire stupide. + +--Oui, à vous, répondit Mlle Denise. + +--Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille +francs. Comme c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme. + +Mais la geôlière détournait la tête. Elle était aussi âpre au gain +que son mari, et plus émue peut-être, mais elle était femme, elle +savait dissimuler. + +--Ah! chère demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne +vous aurions demandé de l'argent pour vous rendre service, si nous +n'avions à songer qu'à nous! Mais nous avons des enfants... + +--Votre devoir est de vous préoccuper de vos enfants, dit Mlle +Denise. + +--Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme... +Mademoiselle regrette peut-être de nous donner tant d'argent... + +--Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que +j'ajouterais volontiers quelque chose encore. + +Et elle montrait un des quatre rouleaux restés dans son sac. + +--Alors, en effet, au diable la place! s'écria Blangin. (Et grisé +par la vue et le contact de l'or:) Vous êtes ici chez vous, +mademoiselle, poursuivit-il, et la prison et le geôlier sont à vos +ordres. Que désirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans +compter monsieur de Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur +donne la clef des champs? + +--Blangin!... fit sévèrement la femme. + +--Quoi! Ne suis-je pas le maître de lâcher les prisonniers? + +--Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu à mademoiselle le +service qu'elle attend de toi. + +--C'est juste. + +--Alors, insista la prudente geôlière, cache cet argent qui nous +trahirait. + +Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit à son mari +qui y glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pièces +qu'il garda dans sa poche pour avoir sous la main une preuve +matérielle de sa fortune nouvelle. + +Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein à craquer, fut remis +au fond de l'armoire sous une pile de linge: + +--Maintenant, descends, commanda la geôlière à son mari. On peut +encore venir, et si tu n'allais pas ouvrir dès qu'on frappera, +cela donnerait des soupçons. + +Époux bien dressé, Blangin obéit sans réplique, et aussitôt la +geôlière entreprit de distraire Mlle Denise. Elle espérait bien, +disait-elle, que sa chère demoiselle lui ferait l'honneur +d'accepter quelque chose. Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, +l'aiderait à passer le temps, car il n'était que sept heures, et +ce ne serait qu'après dix que Blangin pourrait la conduire sans +danger à la cellule de M. de Boiscoran. + +--Mais j'ai dîné, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien. + +L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu +merci, les goûts de sa chère demoiselle, et elle lui avait préparé +un bouillon exquis et une crème incomparable. Et, tout en parlant, +elle dressait la table, ayant mis dans sa tête que, dût Mlle +Denise en périr, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une +tradition de Saintonge. Du moins, les fastidieux empressements de +cette femme eurent cet avantage qu'ils empêchèrent Mlle Denise de +s'abandonner à ses douloureuses pensées. + +La nuit était venue. Neuf heures sonnèrent, puis dix. Puis on +entendit le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires. + +Un quart d'heure après, Blangin reparut, portant une lanterne et +un énorme trousseau de clefs. + +--J'ai envoyé coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir. + +Mlle Denise était déjà debout. + +--Allons, dit-elle simplement. + +Et, à la suite du geôlier, elle traversa d'interminables +corridors, puis une immense salle voûtée où les pas retentissaient +comme dans une église, puis une longue galerie. + +Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient +filtrer quelques rayons de lumière: + +--C'est là! dit Blangin. + +Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix à peine +distincte: + +--Attendez un moment, dit-elle. + +C'est qu'elle était près de succomber à tant d'émotions +successives. C'est qu'elle sentait ses jambes fléchir et ses yeux +se voiler. Son âme gardait toujours son admirable énergie, mais la +chair échappait à sa volonté et lui manquait, en quelque sorte. + +--Êtes-vous malade? interrogea le geôlier. Que faites-vous? + +Elle demandait à Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, +sa prière achevée: + +--Entrons, dit-elle. + +Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la +porte de Jacques de Boiscoran. + +Ce n'était déjà plus les jours, c'était les heures que comptait +Jacques de Boiscoran depuis qu'il était au secret. + +Il avait été écroué le vendredi matin, 23 juin, et on était au +mercredi soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, +selon la terrible expression d'Ayrault, il avait été «vivant, rayé +du monde des vivants et muré dans la tombe». Aussi, chacune de ces +cent trente-deux heures avait-elle pesé sur son front autant qu'un +mois entier. Aussi, en le voyant pâle et amaigri, les cheveux et +la barbe en désordre, les yeux brillants de fièvre comme des +charbons mal éteints, eût-on eu peine à reconnaître l'heureux et +insoucieux châtelain de Boiscoran, ce Benjamin de la destinée, à +qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique garçon qui, du +haut de son passé, défiait l'avenir. + +C'est que de tous les supplices imaginés par les sociétés obligées +de se défendre, il n'en est pas de plus effroyable que «le +secret». C'est qu'il n'en est pas qui, plus promptement, détrempe +les énergies, désarticule les volontés et réduise les plus +indomptables organisations. + +C'est qu'il n'est pas de lutte plus émouvante que la lutte qui +s'établit entre un prévenu innocent ou coupable, et un juge +inexorable ou clément; où l'on voit un homme sans défense se +débattre contre un autre homme armé d'un pouvoir discrétionnaire. + +Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se +serait informée de Jacques. Rien ne lui était plus facile. Et si +elle se fût informée, elle eût appris par Blangin, qui gardait et +épiait M. de Boiscoran, et par la geôlière qui préparait ses +repas, par quelles phases il avait passé depuis son arrestation. + +Anéanti sur le premier moment, il n'avait pas tardé à réagir, et, +le vendredi et le samedi, il s'était montré tranquille et plein de +confiance, causeur et presque gai. + +Le dimanche lui avait été fatal. Conduit à Boiscoran entre deux +gendarmes pour la levée des scellés, il avait été, le long du +chemin, accablé d'injures et de malédictions par des gens qui +l'avaient reconnu, et il était rentré mortellement triste. + +Pendant toute la journée du lundi, il avait été torturé par le +juge d'instruction, et après six heures d'interrogatoire, quand on +lui avait apporté son dîner, il avait dit que sa santé n'y +résisterait pas, et qu'autant vaudrait le tuer tout de suite. + +Le mardi, il avait reçu la lettre de Mlle Denise et y avait +répondu. C'avait été pour lui le sujet d'une extrême agitation, +et, pendant une partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se +promener dans sa cellule avec les gestes et les imprécations +incohérentes d'un fou. + +Il espérait un mot pour le mercredi. Ce mot n'étant pas venu, il +était tombé dans une torpeur glacée dont M. Galpin-Daveline +n'avait pas pu le tirer. Il n'avait rien pris de la journée qu'une +tasse de bouillon et un peu de café. Et, le juge parti, il s'était +accoudé à sa table, en face de la fenêtre, et il y était resté +immobile comme une statue, les lèvres pendantes, le regard hébété, +si profondément enfoncé dans ses rêveries qu'il ne s'était pas +dérangé quand on lui avait monté de la lumière. + +C'est ainsi qu'il était encore, quand, un peu après dix heures, il +entendit grincer les verrous de sa porte. Déjà il était assez au +fait de la prison pour en connaître les usages. Il savait à +quelles heures on lui apportait ses repas, à quel moment Cheminot +venait mettre en ordre sa cellule, et quand enfin il devait +s'attendre à voir paraître le juge d'instruction. + +La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une +visite si tardive annonçait immanquablement un événement insolite +--la liberté, peut-être, cette visiteuse qu'implorent tous les +prisonniers. Aussi se dressa-t-il. Et dès qu'il distingua dans +l'ombre le rude visage de Blangin: + +--Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'était +un geôlier poli. + +--Monsieur, répondit-il, je vous amène une personne... + +Et s'effaçant, il livra passage à Mlle Denise, ou plutôt il la +poussa dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la faculté +de se mouvoir. + +--Une personne..., répétait M. de Boiscoran. Mais le geôlier +ayant élevé sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiancée. + +--Vous! s'écria-t-il, ici! + +Et il se rejeta en arrière, tremblant d'être dupe d'un rêve, +d'être le jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui +précèdent la folie et qui se fixent dans les cerveaux malades +comme les orfraies au milieu des ruines. + +--Denise! murmura-t-il encore. Denise! + +Quand il se fût agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de +la vie de Jacques, la pauvre jeune fille n'eût pu articuler une +parole, tant l'émotion serrait sa gorge et contractait ses lèvres. + +Le geôlier répondit pour elle: + +--Oui, fit-il, mademoiselle de Chandoré... + +--À cette heure, dans ma prison! + +--Elle avait quelque chose d'important à vous communiquer, elle +est venue me trouver... + +--Ô Denise, balbutia Jacques, amie incomparable! + +--Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, à +l'introduire secrètement... C'est une grande faute que je commets, +si cela venait à se savoir!... Mais on a beau être geôlier, on a +un coeur comme tout le monde! Si je dis cela à monsieur, c'est que +mademoiselle oublierait peut-être de le prévenir... Si le secret +n'était pas bien gardé, je perdrais ma place, et je ne suis qu'un +pauvre homme, j'ai femme et enfants... + +--Vous êtes le meilleur des hommes! s'écria M. de Boiscoran, bien +éloigné de soupçonner le prix de la sensibilité de Blangin, et le +jour où je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous +n'avez pas obligé des ingrats! + +--Bien à votre service, monsieur, fit modestement le geôlier. + +Mais peu à peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-même. + +--Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement à Blangin. + +Et dès qu'il se fut retiré, sans laisser à M. de Boiscoran le +temps de prononcer une parole: + +--Jacques, murmura-t-elle, mon grand-père m'a dit qu'en venant à +vous, seule, en secret, la nuit, je m'exposais à diminuer votre +affection pour moi et à amoindrir votre estime... + +--Ah!... vous ne l'avez pas cru!... + +--Mon grand-père a plus d'expérience que moi, Jacques... Pourtant +je n'ai pas hésité, me voici, et j'aurais bravé bien d'autres +périls, parce qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de +votre vie qui est la mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de +toutes nos espérances ici-bas! + +Une joie délirante avait comme transfiguré le visage du +prisonnier. + +--Grand Dieu! s'écria-t-il, un tel moment rachèterait des années +de tortures! + +Mais Mlle Denise s'était juré, en venant, que rien ne la +détournerait de son oeuvre. + +--J'en atteste la mémoire de ma mère, Jacques, continua-t-elle, +jamais une seconde je n'ai douté de votre innocence. + +Le malheureux eut un geste désolé. + +--Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandoré... + +--Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes +et votre mère sont aussi sûres de vous que je le suis moi-même. + +--Et mon père? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre... + +--Votre père est resté à Paris, pour le cas où il y aurait +quelque démarche à faire. + +Jacques de Boiscoran secouait la tête. + +--Je suis en prison à Sauveterre, murmura-t-il, accusé d'un crime +atroce, et mon père reste à Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a +jamais aimé! J'ai toujours été un bon fils, cependant, et jamais, +jusqu'à cette catastrophe effroyable, il n'a eu à se plaindre de +moi. Non, mon père ne m'aime pas... + +Mlle Denise ne pouvait le laisser s'égarer ainsi. + +--Écoutez-moi, Jacques, interrompit-elle, écoutez pourquoi je +risque cette démarche si grave et qui me coûte tant! C'est au nom +de tous nos amis que je viens, au nom de maître Folgat, cet avocat +de Paris que votre mère a amené, et que vous ne connaissez pas, et +aussi au nom de maître Magloire, en qui vous avez tant de +confiance. Tous sont d'accord. Vous avez adopté un système +affreux. Vous obstiner à vous taire, c'est courir volontairement +aux abîmes. Entendez bien ce que je vous dis: si vous attendez, +pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous êtes +perdu. Le jour où la chambre des mises en accusation sera saisie +du procès, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et +vous irez, vous, innocent, grossir la liste déplorable des erreurs +judiciaires... + +C'est en silence, et le front penché vers la terre, comme pour en +dérober la pâleur, que Jacques de Boiscoran avait écouté Mlle de +Chandoré. + +Et dès qu'elle s'arrêta, palpitante: + +--Hélas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me +l'étais déjà dit. + +--Et vous vous êtes tu! + +--Je me suis tu. + +--Ah! c'est que vous ne soupçonnez pas le danger que vous courez, +Jacques, c'est que vous ne savez pas... + +Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde: + +--Je sais, prononça-t-il, que c'est l'échafaud que je risque... +ou le bagne. + +Mlle Denise était pétrifiée d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle +s'était imaginée qu'elle n'aurait qu'à paraître pour triompher de +l'obstination de M. de Boiscoran, et que dès qu'elle l'aurait +entendu elle serait rassurée. Et au lieu de cela! + +--Malheureux! s'écria-t-elle, ces épouvantables idées vous sont +venues, et vous persisteriez à garder le silence! + +--Il le faut. + +--C'est impossible... Vous n'avez pas réfléchi! + +--Pas réfléchi!... répéta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous +donc que j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je +suis seul dans cette prison, seul en face d'une accusation +terrible et des plus effroyables éventualités... + +--Voilà le malheur, Jacques, vous avez été dupe de votre +imagination! Qui ne l'eût été, à votre place! Maître Folgat me le +disait hier encore: il n'est pas d'homme qui, après quatre jours +de secret, ait tout son sang-froid. La douleur et la solitude sont +de mauvaises conseillères. Jacques, revenez à vous, écoutez vos +amis les plus chers dont ma voix vous transmet les conseils... +Jacques, votre Denise vous en conjure, parlez... + +--Je ne puis. + +--Pourquoi? + +Elle attendit quelques secondes, et comme il ne répondait pas: + +--Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance +d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire +éclater son innocence? + +D'un mouvement désespéré, le prisonnier étreignait son front de +ses mains crispées. Se penchant vers Mlle Denise, si près qu'elle +sentit son souffle dans ses cheveux: + +--Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire +éclater son innocence! + +Elle recula, pâle comme pour mourir, chancelant à ce point d'être +réduite à s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des +regards où montaient toutes les épouvantes de son âme. + +--Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle. + +Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernière +expression du désespoir. + +--Je dis, répondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui +confondent la raison, de ces coïncidences inouïes qui feraient +douter de soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que +tout témoigne contre moi. Je dis que si j'étais à la place de +Galpin-Daveline, et qu'il fût à la mienne, j'agirais certainement +comme lui! + +--C'est de la démence! s'écria Mlle de Chandoré. + +Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes +des jours passés lui remontaient à la gorge; il s'animait, ses +joues s'empourpraient. + +Et toujours plus vite, en phrases haletantes: + +--Faire éclater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est aisé à +conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais +un crime a été commis, et pour ce crime il faut un coupable à la +justice! Si ce n'est pas moi qui ai tiré sur monsieur de +Claudieuse et mis le feu au Valpinson, qui donc est-ce?... Où +étiez-vous, me dit-on, au moment de l'attentat? Où j'étais?... +Est-ce que je puis le dire! Me disculper, c'est accuser! Et si je +me trompais!... Et si, ne me trompant pas, j'étais incapable de +démontrer la réalité de mes accusations!... Est-ce que le +meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses +mesures pour échapper au châtiment et le faire retomber sur ma +tête! J'étais averti! Il est des haines qui méditent de ces +vengeances exécrables!... Ah! si on savait, si on pouvait +prévoir!... Comment lutter!... Et moi, qui le premier jour me +disais: une telle imputation ne saurait m'atteindre, c'est un +nuage que d'un souffle je dissiperai! Misérable fou! Le nuage est +devenu avalanche et je puis être écrasé!... Je ne suis ni un +enfant, ni un lâche, et j'ai toujours marché droit aux fantômes... +J'ai mesuré le péril, il est immense! Mlle Denise frissonnait. + +--Qu'allons-nous devenir! s'écria-t-elle. + +Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa +faiblesse. Mais avant qu'il réussît à maîtriser son trouble: + +--Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considérations vaines! +Au-dessus des calculs les plus habiles et des systèmes les mieux +combinés, il y a la vérité, invincible, immuable! Il faut dire la +vérité, Jacques, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans +détours... + +--Ce n'est plus possible! murmura l'infortuné. + +--Elle est donc bien affreuse? + +--Elle est invraisemblable. + +Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le considérait. Elle ne +retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni +le timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main +entre ses petites mains blanches: + +--Mais à moi, fit-elle, à moi, votre amie, vous pouvez la dire, +cette vérité! + +Il tressaillit, et reculant: + +--À vous moins qu'à tout autre! s'écria-t-il. (Et comprenant ce +que cette réponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit, +ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que +sur votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue où +l'on m'a précipité! + +Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'être. + +--Soit, poursuivit-elle, mais cette vérité, il vous faudra la +dire tôt ou tard... + +--Oui, à maître Magloire. + +--Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, écrivez-le-lui, voici +des plumes et de l'encre, je porterai fidèlement votre lettre. + +--Il est des choses qu'on n'écrit pas, Denise! Elle se sentait +vaincue, elle comprenait que rien ne ferait plier cette volonté +glacée; et cependant: + +--Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de +notre passé et de notre avenir, au nom de cet amour unique et +éternel que vous me juriez... + +--Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus +atroces encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce +qu'il me reste encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en +moi aucune confiance! Ne sauriez-vous me faire crédit de quelques +jours encore... + +Il s'arrêta. On frappait à la porte; et presque aussitôt: + +--Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais être +en bas quand on relèvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je +suis un père de famille... + +--Éloignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, éloignez-vous... +La pensée qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse. + +Combien elle courait peu de risques d'être surprise, Mlle de +Chandoré avait payé pour le savoir. Pourtant elle ne résista pas. + +Elle tendit son front à Jacques qui l'effleura de ses lèvres et, +plus morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la +chambrette du geôlier. On lui avait préparé un lit, elle s'y jeta +toute habillée et elle y resta, aussi immobile que si elle eût été +morte, plongée dans un anéantissement qui lui enlevait jusqu'à la +faculté de souffrir. + +Il faisait grand jour, il était huit heures, quand elle se sentit +tirée par le bras. + +--Chère demoiselle, lui disait la geôlière, le moment serait bien +propice pour vous esquiver. On s'étonnera peut-être de vous voir +seule dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe +de sept heures. + +Sans mot dire, Mlle Denise sauta à terre, et en un tour de main +elle eut réparé le désordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, +inquiet, venait voir si elle se décidait à partir: + +--Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille +francs restés dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez +de moi si j'avais encore besoin de vous. + +Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit. + + +11 + +Le baron de Chandoré avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont +il avait compté les secondes au pouls de son fils agonisant. La +veille au soir, les médecins lui avaient dit: «S'il passe cette +nuit, il peut être sauvé.» Au jour, il avait rendu le dernier +soupir. + +Eh bien! c'est à peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit +fatale avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passée tout entière +hors de la maison par Mlle Denise. Il savait bien que Blangin et +sa femme étaient de braves gens, malgré leur avarice et leur +âpreté au gain; il savait bien que Jacques de Boiscoran était un +homme d'honneur. N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de +chambre l'entendit se promener de long en large dans sa chambre, +et dès sept heures du matin, il était sur le seuil de la porte, +interrogeant d'un oeil inquiet le lointain de la rue. + +Vers sept heures et demie, maître Folgat vint le rejoindre, mais +c'est à peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il +n'entendit rien de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer. + +Jusqu'à ce qu'enfin: + +--La voilà! s'écria le vieillard. + +Il ne se trompait pas. Mlle Denise venait de tourner le coin de la +rue de la Rampe. Elle remontait avec une hâte fiévreuse, comme si +elle eût senti que ses forces étaient à bout et qu'il lui en +resterait bien juste assez pour arriver. + +C'est avec une sorte de joie farouche que grand-père Chandoré se +jeta au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en +répétant: + +--Ô Denise, ô ma fille bien-aimée, comme j'ai souffert, comme tu +as tardé!... Mais tout est oublié, viens, viens vite! + +Et il l'entraîna, il la porta plutôt, dans le salon, et il l'assit +mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite près d'elle, +riant de bonheur. Mais dès qu'il lui eut pris les mains: + +--Tes mains sont brûlantes! s'écria-t-il. Tu as la fièvre... + +Il la regarda. Elle venait de relever son voile. + +--Tu es pâle comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges +et gonflés... + +--J'ai pleuré, bon papa, répondit-elle doucement. + +--Pleuré!... Pourquoi? + +--Hélas! je n'ai pas réussi! + +Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Chandoré se dressa. + +--Par le saint nom de Dieu! s'écria-t-il, on n'a jamais rien ouï +de pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es allée, +toi, Denise de Chandoré, le trouver dans sa prison, tu l'as +supplié... + +--Et il est resté inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas +avant la fin de l'instruction. + +--C'est que nous nous étions trompés, ce garçon n'a ni coeur ni +âme... + +Péniblement, Mlle Denise s'était soulevée. + +--Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse +pas. Il est si malheureux! + +--Enfin, que dit-il, pour ses raisons? + +--Il dit que la vérité est tellement invraisemblable que +certainement on refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il +parlait tant qu'il est au secret et privé de l'assistance d'un +défenseur. Il dit que son horrible situation est le résultat d'une +exécrable vengeance. Il dit qu'il croit connaître le coupable, et +que, puisqu'il y est réduit, pour se défendre il accusera... + +Témoin silencieux jusqu'à ce moment, maître Folgat s'approcha. + +--Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, interrogea-t-il, que +monsieur de Boiscoran se soit exprimé ainsi? + +--Oh! très sûre, monsieur, et je vivrais des milliers d'années +que je n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de +sa voix... + +M. de Chandoré ne permit pas qu'on l'interrompît davantage. + +--Mais à toi, reprit-il, à toi, chère fille, Jacques a dû dire +quelque chose de plus précis. + +--Rien. + +--Tu ne lui as donc pas demandé ce qu'est cette vérité si +invraisemblable? + +--Oh, si!... + +--Eh bien? + +--Il s'est écrié que c'était à moi surtout qu'il ne pouvait pas +la dire, que j'étais la dernière personne du monde à qui il la +dirait... + +--Cet homme mériterait d'être brûlé à petit feu! gronda +M. de Chandoré. (Puis, à haute voix:) Et tout cela, chère fille, +interrogea-t-il, ne te paraît pas bien extraordinaire, bien +étrange? + +--Tout cela me semble affreux... + +--J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques? + +--Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut +agir autrement. Jacques est un homme trop supérieur par +l'intelligence et par le courage pour s'abuser grossièrement. +Étant seul à savoir, il est seul bon juge de la situation. Plus +que personne je dois respecter ses raisons... + +Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas obligé de les +respecter, lui, et cette réponse résignée de sa petite-fille +achevant de l'exaspérer, il allait lui dire toute sa pensée, +lorsqu'elle se leva, non sans effort. + +--Je suis brisée, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, +permets-moi, je te prie, de regagner ma chambre... + +Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandoré la suivit jusqu'à +la porte, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût vue monter +l'escalier au bras de sa femme de chambre. + +Revenant alors à maître Folgat: + +--On me la tuera, monsieur! s'écria-t-il, avec une explosion de +colère et de désespoir effrayants chez un homme de cet âge. J'ai +vu dans ses yeux, à travers ses larmes, le regard qu'avait sa +mère, quand après la mort de son mari, de mon fils, elle me +disait: «Je n'y survivrai pas.» Elle n'y a pas survécu, en +effet... Et alors, moi, vieillard, je suis resté seul avec cette +enfant qui peut-être avait en elle le germe du mal affreux qui a +emporté sa mère. Seul!... et voilà vingt ans que je retiens mon +haleine pour écouter si elle respire toujours du même souffle égal +et pur... + +--Vous vous alarmez à tort, monsieur..., commença maître Folgat. + +Grand-père Chandoré secoua la tête. + +--Non, dit-il, mon enfant est peut-être frappée au coeur. Ne +venez-vous donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et +d'entendre sa voix, sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de +quelle faute me punissez-vous en mes enfants! Par pitié, rappelez- +moi à vous avant celle qui est la joie de ma vie! Et ne rien +pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard inepte et stupide! Ah! +ce Jacques de Boiscoran!... S'il était coupable cependant!... Si +cet homme que Denise aime était un assassin! Ah! le misérable! +j'achèterais la place du bourreau pour qu'il périsse de mes +mains!... + +Profondément ému, maître Folgat arrêta du geste M. de Chandoré. + +--N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable, +monsieur, prononça-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus +cruellement éprouvé, car il est innocent. + +--Le croyez-vous toujours? + +--Plus que jamais. Si peu qu'il ait parlé, il en a dit assez à +mademoiselle Denise pour me démontrer la justesse de mes +conjectures et me prouver que j'avais touché du doigt le point +précis... + +--Quand? + +--Le jour où nous sommes allés ensemble à Boiscoran, monsieur le +baron... + +M. de Chandoré parut chercher. + +--Je ne me rappelle pas..., commença-t-il. + +--Et cependant, insista l'avocat, vous êtes sorti pour permettre +au vieil Antoine, que j'interrogeais, de me répondre plus +librement... + +--C'est juste! interrompit M. de Chandoré, c'est très juste! Et +alors vous supposez... + +--Je crois que mon point de départ était exact, oui, monsieur. +Quant à chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur +de Boiscoran nous dit que la vérité est invraisemblable, j'en +serai donc pour mes conjectures. Seulement, puisque nous voici les +mains liées et réduits à attendre la fin de l'instruction, j'en +profiterai pour questionner des gens du pays, qui me répondront +peut-être mieux qu'Antoine. Vous avez parmi vos amis des personnes +qui doivent être bien informées, monsieur Séneschal, le docteur +Seignebos... + +Pour ce dernier, maître Folgat ne devait pas avoir longtemps à +attendre, car au moment où son nom était prononcé, il le criait au +domestique, dans le corridor: + +--C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque +aussitôt, il entra comme une trombe dans le salon. + +Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait +paru rue de la Rampe. Car il n'était pas venu reprendre lui-même +le rapport et les grains de plomb qu'il avait confiés à maître +Folgat; il les avait envoyé chercher par son domestique, +s'excusant sur l'importance et la multiplicité de ses occupations. + +Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire +passés à l'hôpital, en compagnie d'un sien confrère, médecin au +chef-lieu, mandé par le parquet pour procéder, «conjointement avec +le docteur Seignebos», à l'examen de l'état mental de Cocoleu. + +--Et c'est cette expertise qui m'amène! s'écria-t-il, dès en +entrant, c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, +est en train d'enlever à monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa +plus sûre chance de salut. + +Après ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni +M. de Chandoré ni maître Folgat n'attachaient une grande +importance à l'état de Cocoleu. + +Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas +de circonstance indifférente, dans un procès criminel. + +--Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat. + +Le médecin commença par fermer soigneusement les portes, et posant +sur la table sa canne et son chapeau à larges bords: + +--Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-il. On continue, comme +par le passé, à vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y +parvenir, on ne recule devant aucune manoeuvre. + +--On... qui, on? demanda M. de Chandoré. Dédaigneusement, le +docteur haussa les épaules. + +--En êtes-vous vraiment encore à vous le demander, monsieur? +répondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste, +écoutez. Dans notre département, comme dans plusieurs autres, on +trouve, j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de médecins +qui ne sont pas à la hauteur de leur grande mission et qui, même, +pour parler net, sont des ânes bâtés! + +Si grave que fût la situation, maître Folgat avait quelque peine à +réprimer un sourire, tant le docteur avait de singulières façons. + +--Mais il est un de ces ânes, poursuivait-il, qui, pour +l'épaisseur du sabot et la longueur des oreilles, dépasse de +beaucoup tous les autres. Eh bien! c'est celui-là que le parquet a +trié sur le volet et m'a adjoint. + +Sur ce chapitre, il était prudent de brider la verve du docteur +Seignebos. + +--Bref?... interrogea M. de Chandoré. + +--Bref, monsieur, mon docte confrère est absolument persuadé que +sa mission de médecin légiste consiste uniquement à opiner du +bonnet et à dire _amen _à toutes les antiennes de la prévention. +«Cocoleu est idiot!» déclare péremptoirement monsieur Galpin- +Daveline. «Il l'est ou doit l'être», répond mon docte confrère. +«S'il a parlé lors du crime, c'est par suite d'une inspiration +d'en haut», reprend le juge d'instruction. «Évidemment, conclut le +confrère, il y a eu inspiration d'en haut.» Car enfin, voilà la +conclusion du rapport de ce savant docteur: Cocoleu est un idiot +qui a été providentiellement illuminé par un éclair de raison. Il +ne l'a pas écrit en propres termes, mais c'est tout comme. + +Il avait retiré ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une +sorte de rage. + +--Mais votre opinion à vous, docteur? demanda maître Folgat. + +D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et +froidement: + +--Mon avis, répondit-il, et je l'ai longuement développé dans mon +rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot. + +M. de Chandoré tressauta, tant la proposition lui parut +monstrueuse. Il connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traîner +par les rues de Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce +misérable était resté en traitement chez le docteur. + +--Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? répétait-il. + +--Non, déclara péremptoirement M. Seignebos, et, pour en acquérir +la certitude, il n'y a qu'à l'examiner. A-t-il la face large et +plate, la bouche démesurée, la peau jaune et tannée, les lèvres +épaisses, les dents cariées et les yeux louches? Sa tête déformée +se balance-t-elle d'une épaule à l'autre, trop lourde pour le cou? +Sa taille est-elle difforme, sa colonne vertébrale déviée? Lui +trouvez-vous un ventre volumineux et lâche, les mains lourdes et +épaisses pendant sur les hanches, les jambes gauches, les +articulations d'une épaisseur insolite?... Messieurs, ce sont là +les caractères principaux de l'idiot. Les apercevez-vous chez +Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une santé de fer, adroit de +ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres pour y +dénicher des nids et qui franchit des fossés de dix pieds... +Certes, je ne prétends pas qu'il ait une intelligence normale, +mais je soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbéciles chez +qui certaines autres facultés, en quelque sorte plus +essentielles... + +Si maître Folgat écoutait avec toutes les marques d'un puissant +intérêt, il n'en était pas de même de M. de Chandoré. + +--Entre un idiot et un imbécile..., commença-t-il. + +--Il y a un abîme! s'écria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec +une volubilité torrentielle:) L'imbécile, poursuivit-il, garde +encore des fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses +sensations, traduire ses besoins. Il associe des idées, compare +ses impressions, se souvient, acquiert de l'expérience. Il est +capable de ruse et de dissimulation. Il hait, il aime ou il +craint. S'il n'est pas toujours sociable, il est toujours +accessible aux suggestions d'autrui. On arrive aisément à exercer +sur lui une domination absolue. L'inconsistance de ses desseins +est caractéristique, et cependant il est souvent d'une obstination +inexpugnable et peut s'attacher à une idée avec une opiniâtreté +extraordinaire. Enfin, les imbéciles, précisément à cause de cette +demi-lucidité, sont fréquemment dangereux. C'est parmi eux que se +trouvent presque tous ces misérables monomanes que la société est +obligée de séquestrer, faute de savoir comment refréner leurs +instincts... + +--Très bien! approuva maître Folgat, qui trouvait peut-être là +les éléments d'une plaidoirie, très bien... + +Le docteur s'inclina. + +--Tel est Cocoleu, prononça-t-il. S'ensuit-il que je l'estime +responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je +puis voir en lui un faux témoin stylé pour perdre un honnête +homme. + +Il était clair qu'un tel système ne plaisait pas à M. de Chandoré. + +--Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela... + +--Je disais même précisément le contraire, monsieur, répondit, +non sans dignité, M. Seignebos. Je n'avais pas assez étudié +Cocoleu, et j'ai été sa dupe, il ne m'en coûte pas de l'avouer. +Mais, de mon aveu précisément, je tirerai une preuve de l'astuce +et de la perversité obstinées de ces demi-idiots, et de leur +aptitude à poursuivre un dessein. Après un an d'expériences, j'ai +renvoyé Cocoleu en déclarant et en croyant certes qu'il était +incurable. La vérité est qu'il ne voulait pas être guéri. Les +campagnards, ces fins et soupçonneux observateurs, ne s'y sont pas +trompés, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est bien plus +malin que bête. C'est exact. Il a constaté qu'en exagérant son +imbécillité, qui, je le répète, existe, il gagnerait de pouvoir +vivre sans travailler, et il l'a exagérée. Installé chez monsieur +de Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence +pour se rendre plus supportable et s'attirer un meilleur +traitement, sans toutefois être astreint à aucune besogne. + +--En un mot, fit M. de Chandoré, toujours incrédule, Cocoleu +serait un grand comédien... + +--Assez grand pour m'avoir trompé, oui, monsieur, répondit le +docteur. (Et s'adressant à maître Folgat:) Tout cela, reprit-il, +je l'avais dit à mon docte confrère avant de le conduire à +l'hôpital. Nous y avons trouvé Cocoleu plus que jamais obstiné +dans le mutisme dont n'avait jamais pu le tirer monsieur Galpin- +Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un mot ont échoué, +bien qu'il fût très évident pour moi qu'il comprenait. Je voulais +recourir à certains artifices fort licites, selon moi, qu'on +emploie pour découvrir les simulateurs, mon confrère s'y est +opposé et a été encouragé dans sa résistance, je ne sais de quel +droit, par le juge d'instruction. Alors j'ai demandé qu'on fît +venir madame de Claudieuse, et qu'on la priât d'interroger +Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le faire parler... Monsieur +Daveline ne l'a pas permis. Et voilà où nous en sommes... + +Il arrive tous les jours que deux médecins chargés d'une expertise +médico-légale diffèrent totalement de sentiment. La justice aurait +fort à faire si elle prétendait les mettre d'accord. Elle nomme +donc simplement un troisième expert dont l'opinion décide. Ainsi +allait-il arriver, nécessairement, pour le cas de Cocoleu. + +--Et non moins nécessairement, concluait le docteur Seignebos, le +parquet, qui m'a adjoint un premier âne, m'en adjoindra un second. +Ils s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et +convaincu d'ignorance et de présomption. + +Si donc il se présentait chez M. de Chandoré, ajoutait-il, c'est +qu'il avait à réclamer un coup d'épaule. Il demandait que les +familles de Boiscoran et de Chandoré missent en branle toutes +leurs relations et fissent jouer toutes leurs influences pour +obtenir qu'une commission de médecins étrangers au pays, et +parisiens s'il était possible, fût chargée d'examiner Cocoleu et +de se prononcer sur son état mental. + +--À des hommes éclairés, disait-il, je me fais fort de démontrer +que l'imbécillité de ce triste sujet est en partie simulée, et que +son mutisme obstiné n'est qu'un système pour s'éviter des réponses +compromettantes. + +Mais ni M. de Chandoré ni maître Folgat ne répondirent tout +d'abord. Ils méditaient. + +--Notez, insista M. Seignebos, choqué de leur silence, notez, je +vous prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de +l'espérer, l'affaire prend aussitôt une tournure nouvelle. + +Eh! oui, assurément, les bases de l'accusation pouvaient, par +suite, se trouver en quelque sorte déplacées, et c'était là ce qui +préoccupait si fort maître Folgat. + +--Et c'est ce qui fait, commença-t-il, que je me demande s'il ne +sera pas plutôt nuisible qu'utile à monsieur de Boiscoran de +démontrer la fourberie de Cocoleu... + +Le docteur Seignebos bondit. + +--Je voudrais, parbleu, savoir... + +--Rien de si simple, répondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est +peut-être le plus grave embarras de la prévention et le plus +solide argument de la défense. Que peut répondre monsieur Galpin- +Daveline, lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une +accusation capitale sur les propos incohérents d'un malheureux +privé de toute intelligence, et par suite irresponsable? + +--Ah! permettez!... s'écria M. Seignebos. Mais M. de Chandoré ne +perdait pas une syllabe. + +--Permettez vous-même, docteur, interrompit-il. + +Cet argument de l'imbécillité de Cocoleu est celui que vous avez +invoqué dès le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, +si décisif qu'il n'était pas besoin d'en chercher un autre... + +Avant que le médecin eût trouvé une réplique maître Folgat +poursuivit: + +--Qu'il soit établi, au contraire, que Cocoleu a véritablement +conscience de ses paroles, et tout change, et la prévention est en +droit, de par un arrêt de la Faculté, de dire à monsieur de +Boiscoran: «Il n'y a plus à nier, vous avez été vu, voilà un +témoin.» + +Il fallait que ces considérations frappassent bien vivement +M. Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant +d'un air pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui à +Jacques de Boiscoran en prétendant le servir? Mais il n'était pas +homme à douter longtemps de soi. + +--Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je +vous adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous à +l'innocence de Jacques de Boiscoran? + +--Nous y croyons absolument, répondirent M. de Chandoré et maître +Folgat. + +--Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque à +essayer de démasquer un misérable garnement. + +Tel n'était pas l'avis du jeune avocat. + +--Démontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, +serait funeste, si l'on ne réussissait pas à prouver en même temps +qu'il a menti et que son accusation lui a été suggérée. Peut-on le +prouver? Est-il un moyen d'établir que, s'il s'obstine à ne +répondre à aucune question, c'est qu'il redoute les conséquences +de son faux témoignage?... Le docteur n'en voulut pas écouter +davantage. + +--Arguties d'avocat, que tout cela! s'écria-t-il assez peu +poliment. Je ne connais qu'une chose, moi, la vérité... + +--Elle n'est pas toujours bonne à dire, murmura l'avocat. + +--Si, monsieur, toujours! riposta le médecin, toujours et quand +même, et quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de +Boiscoran, mais je suis encore plus l'ami de la vérité. Si Cocoleu +est un misérable fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir +est de le démasquer. + +Ce que ne disait pas M. Seignebos--et peut-être ne se l'avouait- +il pas--, c'est que c'était entre Cocoleu et lui une affaire +personnelle. Cocoleu l'avait joué, pensait-il, et lui avait été +l'occasion d'une averse de quolibets dont il avait cruellement +souffert, sans qu'il y parût. Démasquer Cocoleu, c'était prendre +sa revanche et renvoyer à ses ennemis le ridicule dont ils +l'avaient accablé. + +--Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous +décidiez, messieurs, je vais dès aujourd'hui me mettre en +campagne, pour obtenir, s'il est possible, la nomination d'une +commission. + +--Il serait peut-être prudent, objecta maître Folgat, de +réfléchir avant de rien faire, de consulter maître Magloire... + +--Je n'ai pas besoin des consultations de maître Magloire, quand +le devoir parle. + +--Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur +Seignebos fronçait les sourcils en broussaille. + +--Pas une heure! s'écria-t-il, et je me rends de ce pas chez +monsieur Daubigeon, le procureur de la République! + +Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, +aussi mécontent que possible, sans daigner répondre à grand-père +Chandoré qui lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont +la situation, d'après ce qui se disait en ville, loin de +s'améliorer empirait de jour en jour. + +--Le diable emporte le vieil original! s'écria M. de Chandoré +avant même que le médecin eût quitté le corridor. (Puis, +s'adressant à maître Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta- +t-il, que vous avez un peu froidement accueilli les grandes +nouvelles qu'il nous apportait. + +--C'est précisément parce qu'elles sont terriblement graves, +répondit l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laissât le temps de +réfléchir. Cocoleu jouant l'imbécillité, ou du moins exagérant son +inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier +monsieur de Boiscoran à mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un +odieux guet-apens, d'une exécrable vengeance longuement méditée et +préparée. Là est le noeud de l'affaire, évidemment... + +M. de Chandoré tombait de son haut. + +--Quoi! s'écria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez +hésité à appuyer les démarches de Seignebos, qui est un brave +homme, décidément... + +Le jeune avocat hochait la tête. + +--Si je tenais à gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois +indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire +cela à monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le +secret de mademoiselle Denise? + +--C'est juste, murmura M. de Chandoré, c'est juste... + +Mais pour écrire à M. de Boiscoran, l'assistance de Mlle Denise +était indispensable, et ce n'est que dans l'après-midi qu'elle +reparut, très pâle encore, mais armée, visiblement, d'une énergie +nouvelle. + +Maître Folgat lui dicta les questions à poser au prisonnier, elle +se hâta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut +portée au greffier Méchinet. + +Le lendemain soir, la réponse arriva. + +_Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis, +_écrivait Jacques. _Je n'ai que trop de raisons d'être sûr que +l'imbécillité de Cocoleu est en partie simulée et que sa +déposition lui a été suggérée. Cependant, je vous en prie, ne +faites aucune démarche pour provoquer une nouvelle enquête +médicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom du ciel, +attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine +maintenant, d'après ce que me dit Daveline..._ + +C'est en famille que fut lue cette réponse, et sa concision +résignée arracha à Mme de Boiscoran un cri de désespoir. + +--Lui obéirons-nous donc! s'écria-t-elle, lorsqu'il est évident +qu'il se perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi... + +Mlle Denise se leva. + +--Seul juge de la situation, prononça-t-elle, Jacques a le droit +de commander, et notre devoir est d'obéir... J'en appelle à maître +Folgat. + +Du geste le jeune avocat approuvait. + +--Tout ce qui était possible a été fait, dit-il. Maintenant, il +ne reste plus qu'à attendre. + + +12 + +Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne +s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, +palpitant d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en +discussions et en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire +Boiscoran. «Où en est l'affaire?» se demandaient les gens qui +s'abordaient. + +Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison +et qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, +vingt bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à +surprendre sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y +surprenaient que l'empreinte des plus cuisants soucis, et une +pâleur de jour en jour plus visible. De sorte qu'elles se +disaient: «Vous verrez que ce pauvre monsieur Galpin finira par +attraper la jaunisse.» + +Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les +sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran +lui était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne +saurait calmer l'incessante irritation. + +--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la +République. + +L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à +modérer les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement. + +--À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les +soucis suivent de près la fortune croissante: _Crescentem sequitur +cura pecuniam, Majorumque fames..._ + +--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge +d'instruction, et ce serait à recommencer que j'agirais de même. + +Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la +fausseté de sa situation. L'opinion publique, tout en étant +hostile à M. de Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, +à lui, Daveline. On croyait généralement à la culpabilité de +Jacques, et on appelait sur lui toute la rigueur des lois; mais, +d'un autre côté, on s'étonnait que M. Galpin-Daveline eût accepté +cette mission si cruelle de juge d'instruction. Ce fait +d'instruire contre un ancien ami, de rechercher les preuves de ses +crimes, de le pousser vers la cour d'assises, c'est-à-dire au +bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison qui +révoltait les consciences. + +Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même +l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment +dont il était l'objet. + +Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son +inquiétude. + +Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, +mais est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le +coupable n'a pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre +Jacques étaient trop accablantes pour que la décision de la +chambre des mises en accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de +la chambre des mises en accusation, il y a le jury. + +--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la +République, vous n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le +dit Loisel en ses _Maximes du droit coutumier:_ + +_Un seul oeil a plus de crédit_ +_Que deux oreilles n'ont d'audivi._ +--_Témoin qui l'a vu est meilleur_ +_Que cil qui a ouy, et plus seur..._ + +--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles +citations de M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer. + +--Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot? + +--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis. + +--Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage? + +--Non. + +--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline +ne le comprenait que trop. + +De là ses angoisses. + +Plus il étudiait _son _prévenu, plus il lui trouvait une attitude +énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon. + +Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le +dernier moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent +tout l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le +magistrat instructeur! + +Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles +fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, +et il traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet. + +Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette +affaire, bien des échos lui arrivaient encore de la rue de la +Rampe. Certes, il était à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des +intelligences avec son prévenu, et des intelligences, qui plus +est, nouées et servies par Méchinet, par son propre greffier. Il +eût haussé les épaules, si on fût venu lui dire que Mlle Denise +avait passé une nuit dans la prison et rendu une visite à Jacques. +Mais il lui revenait toujours quelque chose des espérances et des +projets des parents et des amis de Jacques, et ce n'est pas sans +une secrète terreur qu'il se les représentait puissants par la +fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations, +aimés et estimés de tous. + +Il savait que près de Mlle Denise se groupaient des hommes +intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le +docteur Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la +marquise de Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat. + +Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le +coupable à l'action de la justice. + +Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec +tant d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des +points acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet +d'une laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept +témoins défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart +de la population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût +osé. + +Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées, +l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi +impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges +écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas +recueilli une preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait +réunies dès le premier jour. + +Il fallait en finir cependant. + +Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue +Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux +encore que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une +longue conférence avec le procureur de la République et le +président du tribunal, le juge d'instruction avait pris son parti. + +Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de +Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande: + +--Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il, +l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les +pièces de la procédure, avec un état des pièces servant à +conviction, seront transmises à monsieur le procureur général, +pour être soumises à la chambre d'accusation. + +Jacques ne sourcilla pas. + +--Bien! fit-il simplement. + +--N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge. + +--Rien, sinon que je suis innocent. + +C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement +d'impatience. + +--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui +vous accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la +justice, pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, +expliquez votre conduite... + +Obstinément, Jacques garda le silence. + +--Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous +ne voulez rien dire? + +--Je suis innocent! + +Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit. + +--À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. +Vous pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de +votre famille. Le défenseur que vous désignerez sera admis dans +votre cellule pour conférer avec vous... + +--Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de +suite:) M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de +Chandoré? + +--Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, +mon greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir +même. + +À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il +eut vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à +Méchinet n'avait que ces deux lignes: + +_J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures._ + +_J._ + +Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait +avoir les plus funestes conséquences, les amis de Jacques de +Boiscoran s'étaient scrupuleusement abstenus. À quoi bon des +démarches, d'ailleurs! + +Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie +exaucé, et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental +de Cocoleu un médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un +samedi que M. Seignebos vint tout triomphant annoncer rue de la +Rampe cette heureuse nouvelle. Dès le mardi suivant, il revenait, +blême de colère, raconter son échec. + +--Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une +voix à faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce +temps d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes +indépendants sont aussi introuvables à Paris qu'en province! +J'attendais un savant inaccessible à toutes les considérations +mesquines; on m'envoie un farceur qui serait désolé d'être +désagréable à messieurs du parquet... Ah! la surprise est cruelle! +(Et toujours, comme de coutume, tracassant ses lunettes d'or:) +J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du confrère de la +capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au chemin de +fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme dans +la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, oeil +fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il +avait bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations +à la boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon +jardin, et au lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... +mais nul n'est parfait. Je m'approche, je me nomme, nous +échangeons une poignée de main, je l'invite à déjeuner; il +accepte, et bientôt nous voilà à table, lui rendant bonne justice +à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant méthodiquement l'affaire. +Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous rendons à +l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'oeil: «Ce +garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type +d'idiot que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, +j'entreprends de lui réexpliquer l'affaire; il refuse de +m'écouter. Je le supplie de revoir Cocoleu; il m'envoie promener. +Blessé, je lui demande alors comment il explique le témoignage si +net de cet idiot, la nuit du crime. Il me répond en chantonnant +qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me plante là pour se +rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le soir même? À +l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils rédigeaient, +de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus parfaite +imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands pas +par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur +Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne +se débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que +Cocoleu est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux +témoin, je le prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il +s'interrompit sur ces mots, et se plantant devant maître Folgat:) +Et si je dis que Boiscoran peut compter sur moi, ajouta-t-il, +c'est que j'ai mes raisons. Il m'est venu de singuliers soupçons, +monsieur l'avocat, très singuliers... + +Maître Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le +pressaient de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était +pas venu encore, et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... +Et il s'échappa, jurant qu'il était très pressé, ayant abandonné +ses malades depuis quarante-huit heures et étant attendu par la +comtesse de Claudieuse, dont le mari allait de mal en pis. + +--Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore +grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin. + +Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement +n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés +sur des indices positifs. + +Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était +interdite, puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner +l'éveil? À quoi bon troubler d'espérances peut-être aussitôt +déçues la morne tristesse de ces longues journées qui, l'une après +l'autre, s'écoulaient à attendre le bon plaisir de M. Galpin- +Daveline. + +Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient +devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez +longs intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou +cinq jours sans apporter de lettre. + +--C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter +Mme de Boiscoran. + +L'heure du dénouement allait sonner. + +Mlle Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle +crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier. + +Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée. + +--Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien +qu'il ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider +Méchinet à se montrer en plein jour rue de la Rampe. + +--En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur +l'ordre de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de +monsieur de Boiscoran... + +Elle le prit, elle le lut d'un coup d'oeil et, oubliant tout, à +demi folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître +Folgat, criant en même temps à un domestique d'aller bien vite +chercher maître Magloire. + +Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre +arrivait, et quand on lui eut remis le billet qui le mandait: + +--J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un +ton embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain +près de lui à l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre +compte de notre entrevue. + +On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne +croyait pas à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti: + +--Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense +à un homme qui doute ainsi de lui! + +--Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit Mlle +Denise, s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait. + +Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore +assez accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût +affreuse de revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé +justement, pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré +tout, il aimait encore. + +Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine +soucieuse lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se +rendre à la prison. + +Blangin, le geôlier, le guettait. + +--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou +d'impatience! + +Lentement, et avec un sourd battement de coeur, le célèbre avocat +gravit l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin +lui ouvrit une porte... Il était dans la cellule de Jacques de +Boiscoran. + +--Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se +jetant au cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et +je presse une main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si +cruellement que je m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous +voici, vous êtes près de moi, je suis sauvé! + +Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de +la douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de +Jacques. C'est qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de +l'éclat délirant de ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses +lèvres. + +--Malheureux! murmura-t-il enfin. + +Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette +exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur. + +--Vous me croyez coupable! s'écria-t-il. + +--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit +l'avocat. + +Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de +Jacques. + +--En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il +faut que les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont +convaincu mes amis les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, +le premier jour?... L'honneur! Effroyable duperie!... Et +cependant, victime d'une inconcevable vengeance, je me tairais +encore, s'il ne s'agissait que de la vie. Mais il y va de mon +honneur, de l'honneur des miens, de la vie de Denise... Je +parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis me +disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître +Magloire, et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix +sourde, je vais tout vous expliquer: j'étais l'amant de la +comtesse de Claudieuse. + + +13 + +Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu +combien sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se +confier à lui, le célèbre avocat de Sauveterre. + +Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans +sourciller, n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne +lui eût donné que son impression personnelle. Par maître Magloire, +au contraire, il eut l'impression du pays entier. Et maître +Magloire, en l'entendant déclarer que la comtesse de Claudieuse +avait été sa maîtresse, eut un geste de réprobation et s'écria: + +--C'est impossible! + +Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à +dire qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, +et cette conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux +sur ses lèvres. + +--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela +est... + +--Des preuves! interrompit maître Magloire. + +--Je n'ai pas de preuves. + +L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de +Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de +l'étonnement et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il +fixait sur le prisonnier. + +--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire +d'avancer, lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. +Réfléchissez... + +--Ma situation me commande de tout dire. + +--Pourquoi avoir tant attendu? + +--J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité... + +--Qui, on? + +--Madame de Claudieuse. + +De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils. + +--Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte +de Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, +mais c'est un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher +d'arriver à la Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à +des actes peu dignes d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais +la justice m'oblige à déclarer hautement que je considère la +comtesse de Claudieuse comme la plus haute, la plus pure et la +plus noble manifestation de la femme, de l'épouse, de la mère de +famille... + +Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques. + +--Et cependant j'étais son amant, dit-il. + +--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, +vous habitiez Paris. + +--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le +mois de septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à +Boiscoran. + +--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas +transpiré quelque chose. + +--C'est que nous avons su prendre nos précautions. + +--Et personne, jamais, ne s'est douté de rien? + +--Personne... + +Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître +Magloire. Il oubliait qu'il n'avait que trop prévu les +flétrissants soupçons auxquels il se voyait en butte. + +--Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez +pas? Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. +Voulez-vous m'écouter? + +Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon +ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier: + +--Je vous écoute, dit-il. + +Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était +devenue pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité +ainsi, lui! Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient +offensé autant que cette condescendance froidement dédaigneuse de +maître Magloire. La pensée de lui commander de sortir traversa son +esprit. Mais après?... Il était condamné à vider jusqu'à la lie le +calice des humiliations. Car il fallait se sauver, avant tout, se +retirer de l'abîme. + +--Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment +à grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir +l'horreur de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... +Laissez-moi parler, plutôt... + +Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et +repassant la main sur son front, comme pour y rassembler ses +souvenirs. + +Puis, d'un accent plus calme: + +--C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août +1866, à Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près +de mon oncle, que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse +de Claudieuse. Le comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors +au plus mal, toujours au sujet de ce malheureux cours d'eau qui +traverse nos propriétés, et un ami commun, monsieur de Besson, +s'était mis en tête de les réconcilier et les avait décidés à se +rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait emmené avec lui. La +comtesse avait accompagné son mari. Je venais d'avoir vingt ans, +elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat +d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais +rencontré une femme si parfaitement belle et gracieuse, ni +contemplé un si charmant visage, des yeux si beaux, un sourire si +doux. Elle ne parut pas me remarquer je ne lui adressai pas la +parole, et cependant je sentis en moi comme un pressentiment que +cette femme jouerait un rôle dans ma vie, et un rôle fatal... +Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la maison où nous +avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose à mon +oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un +nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une +femme, ce ne serait pas par la comtesse de Claudieuse. + +» En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on +imaginer un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la +comtesse. La tentative de réconciliation de monsieur de Besson +avait complètement échoué, madame de Claudieuse vivait au +Valpinson, je repartais le surlendemain pour Paris... Je partis +cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de monsieur de Besson +palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de là, à Paris, +me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le frère de ma +mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse... + +» C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle +me rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai +tout tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle +m'apprit qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, +chez son père, le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à +cette soirée à son corps défendant et ne s'y amusait guère, +détestant le monde. Elle ne dansait pas, je restai à causer avec +jusqu'au moment où elle se retira... + +» J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai +pas à la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un +jour que j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le +train allait partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le +wagon le plus rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de +Claudieuse! Elle me dit, et je ne retins que cela de tout ce +qu'elle me dit, qu'elle se rendait à Fontainebleau chez une de ses +amies avec laquelle, chaque semaine, elle passait le mardi et le +samedi. Le plus ordinairement, elle prenait le train de neuf +heures... C'était un mardi, et, pendant les trois jours qui +suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges combats. J'étais +passionnément épris de la comtesse, et cependant elle me faisait +peur... + +» Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf +heures, j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle +me l'a avoué depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un +signe, et, lorsqu'on ouvrit les portes, j'allai me placer dans le +même compartiment qu'elle... + +Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise +avec tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant +plus, à la fin:--C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. +Jacques de Boiscoran ne répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi +les cendres de son passé, il frissonnait, troublé d'émotions +indicibles. Il était comme frappé de stupeur de sentir monter à +ses lèvres le secret, si longtemps enseveli au plus profond de son +coeur, de ses amours éteintes. + +Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces +sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que +rien ne saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes +mouillaient ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de +Sauveterre répétait son exclamation et disait encore: + +--Non, ce n'est pas croyable! + +--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques +doucement, je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant +de toute son énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce +voyage à Fontainebleau, reprit-il, décida de notre destinée. Bien +d'autres le suivirent. Madame de Claudieuse passait la journée +chez son amie, et moi j'usais les longues heures à errer dans la +forêt. Mais nous nous retrouvions le soir à la gare. Nous nous +jetions dans un coupé que je faisais garder depuis Lyon, et nous +rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en voiture +jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le marquis +de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit +bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais +elle ne rentra chez son père que le lendemain... + +--Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût +entendu un blasphème, Jacques! + +M. de Boiscoran ne broncha pas. + +--Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paraître ma +conduite, Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour +l'homme qui trahit la confiance de la femme qui s'est abandonnée à +lui! Attendez avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) +Alors, poursuivit-il, je m'estimais le plus heureux des hommes, et +mon coeur se gonflait de vanités malsaines en songeant qu'elle +était à moi, cette femme si belle, et dont la pure renommée +planait bien au-dessus de toutes les calomnies. + +» Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales +que la mort seule peut trancher, et, insensé que j'étais, je me +félicitais. Peut-être m'aimait-elle véritablement alors. Elle ne +calculait pas, du moins, et, bouleversée par la seule, par +l'unique passion de sa vie, elle me découvrait son âme jusqu'en +ses plus sombres profondeurs... Alors, elle ne songeait pas encore +à se mettre en garde contre moi et à m'asservir à toutes ses +volontés, et elle me disait le secret de son mariage, de ce +mariage qui autrefois avait stupéfié le pays. + +» Ayant donné sa démission, le marquis de Bruc, son père, n'avait +pas tardé à se lasser de son oisiveté et à s'irriter de la +médiocrité de sa fortune. Il s'était lancé dans des spéculations +hasardeuses; il avait perdu tout ce qu'il possédait et compromis +jusqu'à son honneur. Désespéré, dévoré de regrets et de craintes, +il songeait au suicide, lorsque tomba chez lui à l'improviste un +de ses anciens camarades de promotion, le comte de Claudieuse. En +un moment d'expansion, monsieur de Tassar de Bruc avoua tout, et +l'autre lui jura de l'arracher à cet abîme de honte. C'était beau +et grand, cela. Il devait en coûter une somme considérable. Et ils +sont rares, les amis d'enfance capables de si ruineux dévouements. + +» Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le +héros qu'annonçait le début. Ayant vu mademoiselle Geneviève de +Tassar de Bruc, il fut ébloui de sa beauté; épris d'une de ces +passions que rien n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt +ans et qu'il allait en avoir cinquante, il fit comprendre à son +ami qu'il était toujours disposé à lui rendre le service promis, +mais... qu'il voulait en échange la main de mademoiselle +Geneviève. + +» Le soir même, le gentilhomme ruiné entrait dans la chambre de sa +fille, et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. +Elle n'hésita pas. "Avant tout, dit-elle à son père, sauvons +l'honneur que votre mort ne rachèterait pas. Monsieur de +Claudieuse est un fou cruel d'oublier qu'il a trente ans de plus +que moi. De ce moment, je le méprise et je le hais. Dites-lui que +je suis prête à devenir sa femme." + +» Et comme son père, éperdu de douleur, s'écriait que jamais le +comte n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, +lui répondit-elle--à ce qu'elle m'a dit, du moins--, je saurai +m'exécuter de bonne grâce, et votre ami ne fera pas un marché de +dupe. Mais je sais ma valeur, et si grand que soit le service +qu'il vous rend, rappelez-vous que vous ne lui devez rien..." + +» À moins de quinze jours de là, en effet, mademoiselle Geneviève +avait laissé soupçonner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait +l'aimer, et, un mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, +de son côté, avait dépassé ses promesses et déployé la plus habile +délicatesse pour que nul ne soupçonnât la ruine de monsieur de +Tassar de Bruc. Il lui avait remis deux cent mille francs pour +arranger ses affaires, il avait reconnu à sa jeune femme une dot +de cinquante mille écus, qui n'avait pas été versée, et, enfin, il +s'était engagé à servir à monsieur et madame de Bruc, leur vie +durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moitié de sa +fortune y avait passé... + +Maître Magloire, alors, ne songeait plus à protester. Roide sur sa +chaise, les pupilles dilatées par la stupeur, tel qu'un homme qui +se demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rêve. + +--C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inouï!... + +Jacques, lui, s'animait peu à peu. + +--Voilà, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait +aux premières heures d'enivrement. Et c'est posément qu'elle me le +racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et +certes, disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu à +regretter le marché qui me livrait à lui. S'il a été généreux, +j'ai été loyale. Mon père lui doit la vie, mais je lui ai donné +des années d'un bonheur qui n'était plus fait pour lui. S'il n'a +pas eu l'amour, il en a eu la comédie divine, et des apparences +plus délicieuses que la réalité." + +» Et, comme je ne savais pas dissimuler mon étonnement: +"Seulement, ajoutait-elle en riant, j'apportais au marché une +restriction mentale. Je me réservais de prendre, quand elle +passerait à ma portée, ma part de bonheur ici-bas. Cette part, +c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas qu'aucun remords me trouble. +Tant que mon mari se croira heureux, je serai dans les termes du +contrat..." + +» Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus +expérimenté eût été effrayé... Mais j'étais un enfant, mais je +l'aimais de toute mon âme et de toute ma chair, j'admirais son +génie et je m'éprenais de ses sophismes... + +» Une lettre du comte de Claudieuse nous éveilla de notre songe. +Imprudente pour la première et la dernière fois de sa vie, la +comtesse était restée à Paris trois semaines de plus qu'il n'était +convenu, et son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il +faut rentrer au Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je +ne sacrifie à la renommée que j'ai su me faire. Ma vie, la vôtre, +la vie de ma fille, je sacrifierais tout, sans hésiter, à ma +réputation d'honnête femme." Nous étions alors--ah! les dates +sont restées dans ma mémoire comme dans du bronze--, nous étions, +dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me dit-elle, rester plus +d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un mois, c'est-à-dire +le 12 novembre, à trois heures précises, trouvez-vous dans le bois +de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y serai..." + +» Et elle partit, me laissant plongé dans une extase qui +m'empêchait de souffrir de notre séparation. La pensée que j'étais +aimé d'une telle femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui +m'évita, je puis l'avouer, bien des écarts. L'ambition me mordait +au coeur, en songeant à elle. Je voulais travailler, me +distinguer, conquérir une supériorité quelconque... Je veux +qu'elle soit fière de moi, me disais-je, honteux de n'être rien à +mon âge que le fils d'un père riche. + +Dix fois déjà, maître Magloire s'était soulevé sur sa chaise, et +ses lèvres avaient remué comme s'il allait présenter une +objection. Mais il s'était engagé, vis-à-vis de lui-même, à ne pas +interrompre, et de son mieux il tenait parole. + +--Cependant, continuait Jacques, l'époque fixée par madame de +Claudieuse approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, +un peu après l'heure indiquée, j'arrivais au carrefour des Hommes- +Rouges. Si j'étais ainsi en retard, ce dont j'étais désolé, c'est +que je connaissais fort imparfaitement les bois de Rochepommier, +et que l'endroit choisi par la comtesse, pour notre rendez-vous, +est situé au plus épais des futaies. + +» Le temps était d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il +était tombé beaucoup de neige, la veille, les sentiers étaient +tout blancs, et une bise âpre secouait les flocons dont les arbres +étaient chargés. De loin, j'aperçus la comtesse de Claudieuse, +marchant avec une sorte d'impatience fébrile dans un étroit espace +où le terrain était sec et abrité du vent par d'énormes blocs de +rochers. Elle portait une robe de soie grenat, très longue, un +manteau de drap garni de fourrure et une toque de velours pareil à +sa robe. + +» En trois bonds, je fus près d'elle. Mais elle ne sortit pas la +main de son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de +m'excuser de mon retard: "Quand êtes-vous arrivé à Boiscoran? me +demanda-t-elle d'un ton sec.--Hier soir.--Quel enfant vous +faites! s'écria-t-elle en frappant du pied. Hier soir!... Et sous +quel prétexte?--Je n'ai pas besoin de prétexte pour venir +visiter mon oncle. + +--Et il n'a pas été surpris de vous voir tomber chez lui, en +cette saison, par un temps pareil?--Mais... si, un peu", +répondis-je niaisement, incapable que j'étais de lui dissimuler la +vérité. Son mécontentement redoublait. "Et ici, reprit-elle, +comment êtes-vous ici? Vous connaissiez donc ce carrefour? + +--Non, je me le suis fait indiquer.--Par qui? + +--Par un des domestiques de mon oncle, et même ses renseignements +étaient si peu clairs que je me suis trompé de chemin..." Elle me +regarda en souriant d'un sourire tellement ironique que je +m'arrêtai. "Et tout cela vous paraît simple! interrompit-elle. +Vous croyez qu'on va trouver tout naturel à Boiscoran de vous voir +arriver comme une bombe, et tout de suite vous mettre en quête du +carrefour des Hommes-Rouges? Qui sait si l'on ne vous a pas suivi! +qui sait si derrière quelqu'un de ces arbres il n'y a pas deux +yeux qui nous épient!" Et comme, en parlant, elle regardait autour +d'elle avec la plus vive expression d'inquiétude, je ne pus me +retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne suis-je pas là!..." + +» Il me semble voir encore le coup d'oeil dont elle me toisa. "Je +n'ai peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... +que d'être, je ne dirai pas compromise, mais seulement soupçonnée. +Il me plaît d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. +Mais je ne veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je +fais que je ferais mal. Entre ma réputation et ma vie, ce n'est +pas ma vie que je choisirais. À ce point que si je devais être +surprise avec vous, j'aimerais mieux que ce fût par mon mari que +par un étranger. Je n'ai nulle affection pour monsieur de +Claudieuse, et je ne lui pardonnerai jamais notre mariage, mais il +a sauvé l'honneur de mon père, je dois garder le sien intact. Il +est mon mari, d'ailleurs, le père de ma fille, je porte son nom, +je prétends qu'il soit respecté. Je mourrais de douleur, de honte +et de rage, s'il me fallait donner le bras à un homme +qu'accueilleraient des sourires mal dissimulés. Les femmes sont +lâchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, +rejaillit en mépris le ridicule bêtement injuste dont elles n'ont +pas su préserver l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas +monsieur de Claudieuse, Jacques, et je vous adore... Mais entre +vous et lui, rappelez-vous que je ne balancerais pas une seconde +et que, pour lui épargner l'ombre d'un soupçon, dût mon coeur s'en +briser, c'est le sourire aux lèvres que je sacrifierais votre vie +et votre honneur..." Je voulais répliquer. "Assez, fit-elle. +Chaque minute que nous passons ici est une imprudence de plus. De +quel prétexte allez-vous colorer votre voyage à Boiscoran?--Je +ne sais, répondis-je.--Il faut emprunter de l'argent à votre +oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fâchera +peut-être, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au +mois de novembre. Allons, adieu..." Étourdi, confondu: "Quoi! +m'écriai-je, sans nous revoir, ne fût-ce que de loin...--À ce +voyage, répondit-elle, ce serait une insigne folie. Attendez, +cependant... Restez à Boiscoran jusqu'à dimanche. Votre oncle ne +manque jamais la grand-messe; accompagnez-le. Mais prenez garde, +soyez maître de vous, surveillez vos yeux. Une imprudence, une +faiblesse, et je vous mépriserais... Maintenant, il faut nous +quitter. Vous trouverez à Paris une lettre de moi..." + +Jacques s'arrêta sur ces mots, cherchant sur le visage de maître +Magloire un reflet de ses impressions et de ses pensées. Mais le +célèbre avocat demeurant impassible, il soupira et reprit: + +--Si je suis entré dans de tels détails, Magloire, c'est qu'il +faut que vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour +comprendre sa conduite. Elle ne me prenait pas en traître, vous le +voyez; elle m'éclairait de ses mains l'abîme où je devais +rouler... Hélas! loin de m'effrayer, les côtés sombres de ce +caractère étrange exaltaient ma passion. J'admirais ses airs +impérieux, sa bravoure et sa prudence, son absence de toute morale +qui contrastait si étrangement avec sa terreur de l'opinion. +Celle-là, me disais-je avec une fierté imbécile, celle-là est une +femme forte. + +» Elle dut être contente de moi, à la grand-messe de Bréchy, car +je sus même me défendre d'un tressaillement en la voyant et en la +saluant, et en passant près d'elle, si près que ma main frôla sa +robe. Je lui obéis d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six +mille francs à mon oncle, qui me les donna en souriant, car +c'était le plus généreux des hommes, mais qui me dit en même +temps: "Je me doutais bien que ce n'étais pas uniquement pour +courir les bois de Rochepommier que tu étais venu à Boiscoran." + +» Cette futile circonstance devait encore contribuer à redoubler +mon admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su +prévoir l'étonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas +songé! Elle a le génie de la prudence, pensais-je. + +» Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne +tardai pas à en avoir une preuve. En arrivant à Paris, j'avais +trouvé une lettre d'elle, qui n'était qu'une longue paraphrase de +ses recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre +fut suivie de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder +pour l'amour d'elle, et qui toutes avaient à l'un des angles un +numéro d'ordre. + +» La première fois que je la revis: "Pourquoi ces numéros? lui +demandai-je.--Mon cher monsieur Jacques, me répondit-elle, une +femme doit toujours savoir combien elle a écrit de lettres à son +amant... Jusqu'à ce moment, vous avez dû en recevoir neuf..." + +» Cela se passait au mois de mai 1867, à Rochefort, où elle était +allée pour assister à la mise à l'eau d'une frégate, où je m'étais +rendu sur son ordre, et où nous avions pu dérober quelques heures. +Comme un niais je me mis à rire de cette idée de comptabilité +épistolaire, et je n'y pensai plus. J'avais alors bien d'autres +préoccupations. Elle m'avait fait remarquer que le temps passait, +malgré les tristesses de notre séparation, et que le mois de +septembre, son mois de liberté, serait bientôt arrivé. En serions- +nous réduits, comme l'année précédente, à ces voyages de +Fontainebleau, si périlleux malgré nos précautions?... Pourquoi ne +pas se procurer une maison isolée dans un quartier désert?... +Chacun de ses désirs était un ordre. La générosité de mon oncle +était inépuisable. J'achetai une maison... + +Enfin, à travers les explications de Jacques de Boiscoran, une +circonstance apparaissait, qui allait peut-être devenir un +commencement de preuve. Aussi, maître Magloire tressaillit-il, et +vivement: + +--Ah! vous avez acheté une maison? interrompit-il. + +--Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, +à... + +--Et elle vous appartient encore? + +--Oui. + +--Vous en avez les titres, par conséquent. Jacques eut un geste +désolé. + +--Ici encore, dit-il, la fatalité est contre moi. Il y a toute +une histoire au sujet de cette maison. + +Plus promptement qu'elle s'était éclaircie, la physionomie de +l'avocat de Sauveterre se rembrunit. + +--Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!... + +--J'étais à peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus +acheter cette maison. Je craignis des difficultés, j'eus peur que +mon père n'en apprît quelque chose; enfin, je tins à me hausser +jusqu'à la prudence savante de madame de Claudieuse. Je priai donc +un de mes amis, un gentleman anglais, sir Francis Burnett, de +faire cette acquisition à son nom. Il y consentit volontiers. Et +l'acte, une fois passé et enregistré, il me le remit en même temps +qu'une contre-lettre qui constatait mes droits... + +--Eh bien! mais alors... + +--Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que +j'occupais chez mon père. Je les déposai dans le tiroir d'un +meuble de ma maison de Passy. Quand la guerre éclata, je ne +songeai pas à les reprendre. J'avais quitté Paris avant +l'investissement, vous le savez, puisque je commandais une +compagnie de mobiles du département. Pendant les deux sièges, ma +maison fut successivement occupée par des gardes nationaux, par +des soldats de la Commune et par les troupes régulières. Lorsque +je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs troués par les obus, +mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux... + +--Et sir Francis Burnett?... + +--Il a quitté la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce +qu'il est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai +écrit m'ont répondu, l'un qu'il devait être en Australie, l'autre +qu'il le croyait mort. + +--Et vous n'avez fait aucune démarche pour vous assurer la +propriété d'un immeuble qui vous appartient légitimement? + +--Aucune, jusqu'à présent. + +--C'est-à-dire, que, selon vous, il y aurait à Paris une maison +sans propriétaire, oubliée de tout le monde, même du percepteur... + +--Pardon! Les contributions ont toujours été fort justement +acquittées, et pour tout le quartier, le propriétaire, c'est moi. +C'est sur la personnalité qu'il y a erreur. Je me suis emparé sans +façon de celle de mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs +des environs, pour les ouvriers et les entrepreneurs que j'ai +employés, pour le tapissier et pour le jardinier, je suis sir +Francis Burnett. Allez demander Jacques de Boiscoran, rue des +Vignes, on vous répondra: «Connais pas.» Demandez sir Burnett, on +vous dira: «Ah! très bien!» et on vous tracera mon portrait. + +C'est d'un air peu convaincu que maître Magloire branlait la tête. + +--Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est allée +dans cette maison de Passy. + +--Plus de cinquante fois en trois ans. + +--Cela étant, on l'y connaît. + +--Non. + +--Cependant... + +--Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas +exclusivement préoccupé de ce que fait, dit ou pense le voisin. La +rue des Vignes est fort déserte, et la comtesse prenait, pour +venir et pour partir, les plus habiles précautions... + +--Soit, j'admets cela pour l'extérieur. Mais à l'intérieur? Vous +aviez bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que +vous n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez. + +--J'avais une servante anglaise... + +--Eh bien! cette fille doit connaître madame de Claudieuse. + +--Jamais elle ne l'a seulement entrevue. + +--Oh!... + +--Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou +quand nous voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette +fille aux courses. Je l'ai envoyée jusqu'à Orléans, pour nous +débarrasser d'elle vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous +nous tenions à l'étage supérieur, et nous nous servions nous- +mêmes... + +Visiblement, maître Magloire était au supplice. + +--Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont +curieux, et se cacher d'eux, c'est irriter leur curiosité jusqu'à +la folie. Cette fille doit vous avoir épié. Cette fille doit avoir +trouvé le moyen de voir la femme que vous receviez. On peut +l'interroger. Est-elle toujours à votre service? + +--Non. Elle m'a quitté lors de la guerre. + +--Pour aller?... + +--En Angleterre, je suppose. + +--De sorte qu'il faut renoncer à la retrouver. + +--Je le crois. + +--Renonçons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil +Antoine avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien +dit? + +--Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et +encore était-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'étais +foulé le pied. + +--De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de +Claudieuse est allée à la maison de Passy. Vous n'avez ni une +preuve, ni un témoin de sa présence. + +--J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apporté divers menus +objets à son usage, ils ont disparu pendant la guerre... + +--Ah! oui, fit maître Magloire, toujours la guerre... elle répond +à tout. + +Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait été +aussi pénible à Jacques de Boiscoran que cette série de questions +rapides trahissant une désolante incrédulité. + +--Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de +Claudieuse avait le génie de la circonspection? Il est aisé de se +cacher quand on peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible +que vous me fassiez un crime de n'avoir pas de preuves à fournir! +Le devoir d'un homme d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde +pour préserver de l'ombre d'un soupçon la réputation de la femme +qui s'est fiée à lui! J'ai fait mon devoir, et quoi qu'il +advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je prévoir des événements +inouïs? Pouvais-je prévoir qu'un jour fatal viendrait, où ce +serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dénoncerais la comtesse de +Claudieuse et qui en serais réduit à chercher contre elle des +preuves et des témoins! + +Le célèbre avocat de Sauveterre détournait la tête. Et, au lieu de +répondre: + +--Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altérée, continuez... + +Surmontant le découragement qui le gagnait: + +--C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, +pour la première fois, madame de Claudieuse entra dans cette +maison de Passy achetée et décorée pour elle, et, pendant cinq +semaines qu'elle resta à Paris cette année-là, elle vint presque +tous les jours y passer quelques heures. + +» Elle jouissait chez ses parents d'une indépendance absolue, +presque sans contrôle. Elle confiait à sa mère, la marquise de +Tassar de Bruc, sa fille--car elle n'avait qu'une fille, à cette +époque--, et elle était libre de sortir et d'aller où bon lui +semblait. Lorsqu'elle voulait une liberté plus grande, elle allait +visiter son amie de Fontainebleau, et, à chaque fois, elle gagnait +vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le voyage. De mon côté, +pour ne pas être gêné par les obligations de la famille, j'étais +ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'étais venu me fixer à +demeure rue des Vignes. + +» Ces cinq semaines passèrent comme un rêve, et cependant je dois +dire que la séparation ne me fut pas aussi douloureuse que je +l'aurais supposé. Non que le prisme fût brisé! Mais j'ai toujours +trouvé humiliant d'être obligé de se cacher. Je commençais à me +lasser de cette existence de précautions incessantes, et il me +tardait un peu d'abandonner la personnalité de mon ami Francis +Burnett et de reprendre la mienne. Nous nous étions bien jurés, +d'ailleurs, madame de Claudieuse et moi, de ne jamais rester un +mois sans passer quelques heures ensemble, et elle avait imaginé +divers expédients pour nous voir sans danger. + +» Un malheur de famille vint précisément, à cette époque, servir +nos projets. Le frère aîné de mon père, cet oncle indulgent qui +m'avait donné de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me +léguant toute sa fortune. Propriétaire de Boiscoran, j'allais +désormais avoir des raisons sérieuses d'habiter le pays et d'y +venir, en tout cas sans que personne s'inquiétât de ce que j'y +venais faire. + + +14 + +Jacques de Boiscoran, c'était manifeste, avait hâte d'en finir, +d'en arriver à la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir +enfin, du célèbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait à craindre +ou à espérer. + +Après un moment de silence, car la respiration lui manquait, après +quelques pas au hasard dans sa cellule: + +--Mais à quoi bon des détails, Magloire, reprit-il d'un ton amer. +Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai énuméré +une à une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je +vous aurai rapporté jusqu'à ses moindres paroles? + +» Nous en étions vite venus à calculer si exactement et si +prudemment nos pas et nos démarches, que nous nous rencontrions +assez fréquemment sans danger. Nous nous disions en nous quittant, +ou elle m'écrivait: "À tel jour, à telle heure, en tel endroit", +et si éloigné que fût le jour, si incommode que fût l'heure, si +grande que fût la distance, nous arrivions. + +» J'étais parvenu promptement à connaître le pays mieux que les +plus vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette +connaissance parfaite de toutes les retraites ignorées. La +comtesse, de son côté, ne laissait jamais s'écouler trois mois +sans découvrir quelque motif urgent de se rendre à La Rochelle ou +à Angoulême, et, de Paris, j'allais l'y rejoindre. Et rien ne la +retenait. Sa grossesse même, car c'est cette année de 1867 qu'elle +eut sa seconde fille, n'empêcha pas ses voyages. Il est vrai que +ma vie à moi se passait sur les grands chemins, et qu'à tout +moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des +semaines entières. Voilà l'explication de cette humeur vagabonde +dont se moquait mon père, et que vous-même, Magloire, m'avez +reprochée autrefois... + +--C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens... + +Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation. + +--Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me +déplaisait. Non. Le mystère et le danger ajoutaient à l'attrait de +nos amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais +quelque chose de sublime dans ce fait de deux êtres intelligents +consacrant exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence à +poursuivre et à cacher une dangereuse intrigue. + +» Mieux je constatais la vénération dont la comtesse de Claudieuse +était l'objet dans le pays, mieux j'acquérais la preuve de +l'habileté de sa dissimulation et de la profondeur de sa +perversité, et plus j'étais fier d'elle. L'orgueil, en chaudes +bouffées, me montait au cerveau, quand, à Bréchy, où je me rendais +le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais passer calme et +sereine, dans l'imposante sécurité de sa pure renommée... Je riais +de la naïveté de ces braves dupes qui s'inclinaient si bas, +croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot que +je me félicitais d'être le seul à connaître la véritable comtesse +de Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans +notre maison de la rue des Vignes. + +» Mais de tels délires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas +fallu beaucoup de temps pour reconnaître que je m'étais donné un +maître, et le plus impérieux et le plus exigeant qui fut jamais. +J'avais en quelque sorte cessé de m'appartenir. J'étais devenu sa +chose et je ne devais plus vivre, respirer, penser, agir que pour +elle. Que lui importaient mes répugnances et mes goûts! Elle +voulait, cela suffisait. Elle m'écrivait: «_Venez»_, il fallait +accourir à l'instant. Elle me disait: «Partez», je n'avais qu'à +m'éloigner au plus vite. Au début, c'est avec joie que j'acceptais +le despotisme de son amour; mais peu à peu je me fatiguai de cette +abdication perpétuelle de ma volonté. Il me déplut de ne pouvoir +disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre +heures d'avance. Je commençai à sentir la gêne de la corde que je +m'étais passée autour du cou. + +» L'idée de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un +voyage autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux +ans; j'eus envie de partir avec lui. Qui me retenait? J'étais, par +ma position et par ma fortune, absolument indépendant. Pourquoi ne +pas suivre cette inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme +n'était pas brisé encore. C'est que si je maudissais la tyrannie +de madame de Claudieuse, je tressaillais encore quand j'entendais +prononcer son nom. C'est que si je songeais à la fuir, un seul de +ses regards me remuait encore jusqu'au fond des veines. C'est que +je lui étais attaché par les mille fils de l'habitude et de la +complicité, ces fils qui semblent plus ténus qu'un fil de la +Vierge, et qui sont plus durs à briser que le câble d'un vaisseau. + +» Pourtant, cette idée qui m'était venue fut cause que, pour la +première fois, je prononçai devant elle le mot de séparation, lui +demandant ce qu'elle ferait si je venais à la quitter. Elle me +regarda d'un air singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce +sérieux? me demanda-t-elle. Est-ce une préface?" Je n'osai pas +pousser plus loin, et, m'efforçant de sourire: "Ce n'est qu'une +plaisanterie, répondis-je. + +--Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez là, +vous verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son +regard me resta dans l'esprit et me fit comprendre que j'étais +bien plus étroitement lié encore que je ne l'avais supposé. Pour +cette raison, rompre devint mon idée fixe. + +--Eh bien! il fallait rompre! s'écria l'avocat. Jacques de +Boiscoran secoua la tête. + +--C'est aisé à conseiller, répondit-il. J'ai essayé, je n'ai pas +pu. Dix fois je suis arrivé près de madame de Claudieuse, résolu à +lui dire: «Ne nous revoyons plus», dix fois, au dernier moment, le +courage m'a manqué. Elle m'irritait, j'en arrivais presque à la +haïr, mais pouvais-je oublier combien je l'avais aimée et tout ce +qu'elle avait risqué pour moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? +elle me faisait peur. Ce caractère inflexible que j'avais tant +admiré jadis m'épouvantait, et je frissonnais, saisi de vagues et +sinistres appréhensions, en songeant à tout ce dont je la savais +capable. + +» J'étais donc en proie aux plus affreuses perplexités, lorsque ma +mère me parla d'un mariage qu'elle rêvait pour moi depuis +longtemps. Ce pouvait être le prétexte que je n'avais pas su +trouver. À tout hasard, je demandai à réfléchir. Et la première +fois que je me trouvai avec madame de Claudieuse, rassemblant tout +mon courage: "Vous savez ce qui arrive, lui dis-je, ma mère veut +me marier." Elle devint plus pâle que la mort, et me fixant bien +dans les yeux, comme si elle eût espéré lire jusqu'au fond de mon +âme: "Et vous, me demanda-t-elle, que voulez-vous?--Moi, +répondis-je en riant d'un rire forcé, je ne veux rien pour le +moment. Mais il faudra bien tôt ou tard en passer par là. Il faut +à un homme un intérieur, des affections que le monde +reconnaisse...--Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour +vous?--Vous! m'écriai-je, Geneviève, je vous aime de toutes les +forces de mon âme, mais un abîme nous sépare, vous êtes mariée." +Elle me fixait toujours obstinément. "En d'autres termes, reprit- +elle, vous m'avez aimée pour passer le temps... J'ai été la +distraction de votre jeunesse, la poésie de vos vingt ans, ce +roman d'amour que tout homme veut avoir... Mais vous vous faites +grave, il vous faut des affections sérieuses, et vous +m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi, si vous vous +mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari, +balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrêta. "C'est cela, fit- +elle, je retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein +de votre souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez- +vous, près de mon mari que j'ai trahi, près de mes filles dont une +est vôtre... Ce n'est pas possible, Jacques..." J'étais alors en +veine de courage. "Cependant, dis-je, il est possible que je me +marie. Que feriez-vous?--Oh! peu de chose, me répondit-elle. Je +remettrais toutes vos lettres au comte de Claudieuse..." + +Depuis tantôt trente ans qu'il plaidait aux assises, maître +Magloire avait entendu d'étranges confidences. Jamais cependant +ses idées n'avaient été bouleversées comme en ce moment. + +--C'est à confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, déjà, +poursuivait: + +--La menace de la comtesse de Claudieuse était-elle sérieuse? Je +n'en doutais pas. Affectant cependant un grand calme: «Vous ne +feriez pas cela, lui dis-je.--Sur tout ce que j'ai au monde de +cher et de sacré, me répondit-elle, je le ferais!...» + +» Bien des mois se sont écoulés depuis cette scène, Magloire, bien +des événements se sont succédés, et cependant, il me semble +qu'elle date d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche +qu'un spectre, j'entends toujours sa voix frémissante, et c'est +presque textuellement que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma +résolution vous étonne, Jacques, continuait-elle en phrases +enflammées. Je le conçois. Les femmes qui manquent à leurs devoirs +n'ont pas habitué leurs amants à compter avec elles. Trahies, +elles se taisent. Délaissées, elles se résignent. Sacrifiées, +elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce serait avouer la +faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles laissaient +soupçonner leur désespoir? L'abandon n'est-il pas le châtiment +prévu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement +cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mariée est une +maîtresse commode, dont on n'a jamais à craindre la jalousie, et +qu'on peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de +caprice! Ah! lâches que nous sommes! Si nous avions plus de +courage, on y regarderait à deux fois avant de s'emparer de la +femme d'autrui!... Mais ce que les autres n'osent pas, je +l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre faute commune il +sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout le bénéfice +et que j'en supporterai tout le châtiment... Quoi! vous, demain, +vous seriez libre de courir à de nouvelles amours et de +recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de +l'abîme de honte, déchirée de regrets et rongée de remords! Je ne +serais dans votre passé qu'un rêve charmant, et vous seriez dans +le mien un souvenir affreux! Non, non!... Des liens tels que les +nôtres, rivés par des années de complicité, ne se brisent pas +ainsi! Vous m'appartenez, vous êtes à moi, et envers et contre +toutes je vous défendrai avec les seules armes qui soient à ma +portée!... Je vous ai dit que je tenais à ma réputation plus qu'à +la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse à la vie!... +Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura tout... +Je ne survivrai pas à la perte de mon honneur, mais du moins je +serai vengée! Si vous échappez à la haine du comte de Claudieuse, +votre nom restera attaché à une si tragique histoire que votre vie +en sera à tout jamais perdue..." + +» Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont +je ne saurais vous donner une idée. C'était absurde, ce qu'elle +disait, c'était insensé! Mais la passion n'est-elle pas insensée +et absurde? Ce n'était pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine +de son orgueil blessé, que cette vengeance dont elle me menaçait. +À la précision de ses phrases, à la sûreté de ses coups, il +m'était impossible de ne pas reconnaître un projet longuement +médité, dont elle avait calculé l'effroyable portée, et +irrévocablement arrêté. + +» J'étais atterré. Et comme je gardais un morne silence: "Eh +bien!" me demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps +avant tout. "Eh bien! répondis-je, je ne m'explique pas votre +colère. Ce mariage dont je viens de vous parler n'a jamais existé +que dans l'imagination de ma mère...--Bien vrai? interrogea-t- +elle.--Je vous l'affirme." Elle m'examinait d'un oeil +soupçonneux. "Allons, je vous crois, dit-elle enfin, avec un grand +soupir. Mais vous voilà prévenu. Et maintenant chassons ces +vilaines idées." + +» Elle pouvait les chasser, peut-être; moi, non. C'est la rage +dans le coeur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait disposé de +moi. J'avais pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les +meurtrissures devenaient chaque jour plus douloureuses. Et à la +moindre tentative pour la rompre, je devais m'attendre à un +scandale abominable, à quelqu'une de ces aventures sinistres qui +écrasent un homme. Pouvais-je, du moins, espérer lui faire +entendre raison? Non, je n'en étais que trop sûr. Je ne savais que +trop que je perdrais mon temps à essayer de lui rappeler que je +n'étais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, à essayer de +lui démontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son +mari et ses enfants, et que si elle avait à reprocher au comte de +Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, +étaient innocentes... + +» Mais c'est en vain que je m'épuisais à chercher une issue à +cette horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait +des moments où j'étais tenté de passer outre et d'imaginer un +semblant de mariage, pour déterminer la comtesse à agir, pour +faire éclater enfin sur moi ces menaces toujours suspendues sur ma +tête. Je ne crains pas le danger, mais savoir qu'il existe et +l'attendre les bras croisés m'est insupportable. Il faut que je +marche à lui. L'idée que madame de Claudieuse se servait du comte +pour me retenir me révoltait. Il me semblait ridicule et ignoble à +la fois qu'elle fît de son mari le gendarme de son amant. Pensait- +elle donc qu'il me faisait peur!... Ah! comme je lui eusse tout +écrit, si cette dénonciation ne m'eût pas paru si odieuse! + +» Ma mère, cependant, m'avait demandé le résultat de mes +réflexions au sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et +c'est avec un pouce de rouge sur la face que je lui avais répondu +que, décidément, je ne voulais pas me marier encore, que je me +trouvais trop jeune pour accepter la responsabilité d'une famille. +C'était vrai; mais ce ne l'eût pas été qu'il m'eût fallu le +répondre quand même. + +» Voilà où j'en étais, me répétant qu'il fallait en finir et +flottant entre plusieurs partis contraires, quand la guerre +éclata. Mes opinions plus encore que mon âge me faisaient soldat. +J'accourus à Boiscoran. On venait d'organiser les mobiles du pays, +et ils me nommèrent leur capitaine, et c'est à leur tête que je +rejoignis l'armée de la Loire. Dans la disposition d'esprit où je +me trouvais, la guerre n'avait rien qui m'effrayât; toute émotion +me semblait bonne, qui pouvait me donner l'oubli. Et si j'ai +montré quelque bravoure, mon mérite n'est pas grand. + +» Pourtant, comme les semaines s'écoulaient, puis les mois, et que +je n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret +espoir me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence +faisant leur oeuvre, elle se résignait. + +» La paix signée, je revins à Boiscoran, et pas plus que les mois +passés, la comtesse ne me donna signe de vie. Je commençais à me +rassurer et à reprendre possession de moi-même, quand un jour +monsieur de Chandoré, me rencontrant, m'invita à dîner. J'y allai. +Je vis mademoiselle Denise. Il y avait déjà longtemps que je la +connaissais, et son souvenir n'avait peut-être pas été sans +contribuer à me détacher de madame de Claudieuse. Pourtant, +j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer sur +elle quelque sinistre vengeance. + +» Rapproché d'elle par son grand-père, je n'eus plus le courage de +m'éloigner. Et le jour où il me sembla lire dans ses yeux si beaux +qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je +braverais tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et +avec quelles anxiétés chaque soir, en rentrant à Boiscoran, je +demandais: "Il n'est pas venu de lettre?" + +» Il n'en venait toujours pas. Et cependant il était impossible +que la comtesse de Claudieuse n'eût pas été informée de mon +mariage. Mon père était venu demander la main de Denise; on me +l'avait accordée, j'avais été admis officiellement à faire ma +cour, il ne restait plus à fixer que le jour de la cérémonie... Ce +calme m'épouvantait! + +Épuisé, haletant, Jacques de Boiscoran s'était arrêté, appuyant +ses deux mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les +battements désordonnés de son coeur. + +Il touchait au dénouement. Et cependant, c'est en vain qu'il +attendait de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe +d'encouragement. Maître Magloire demeurait impénétrable, son +visage restait aussi impassible qu'un masque de plomb. + +Enfin, avec un grand effort: + +--Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait présager la tempête. +Être aimé de Denise, c'était trop de bonheur. J'attendais un +éclat, une catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais +si positivement que j'avais fini par décider en moi-même qu'il +était de mon devoir de tout avouer à monsieur de Chandoré. Vous le +connaissez, Magloire. Il est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, +la plus respectable expression de l'honneur. Je pouvais lui +confier mon secret tout aussi impunément qu'autrefois, en mes +heures de délire, je livrais au vent de la nuit le nom de +Geneviève. + +» Hélas! pourquoi ai-je tant hésité, tant combattu, tant tardé?... +Un mot prononcé alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accusé +d'un crime atroce, innocent et réduit à vous voir douter de mes +paroles. Mais la fatalité était sur moi. Après avoir durant toute +une semaine remis mes aveux, un soir, sur un mot de Denise à +propos des pressentiments, je me dis, bien décidé à me tenir +parole: ce sera demain.» Et le lendemain, en effet, je partis de +Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et à pied, parce +que j'avais à donner des ordres à une douzaine d'ouvriers qui +travaillaient à mes vignes. Je pris au plus court, par les champs. +Hélas! pas un détail n'est sorti de ma mémoire! Et mes ordres +donnés, je venais de regagner la grande route, quand je rencontrai +le vieux curé de Bréchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que +vous me fassiez un bout de conduite. Puisque vous allez à +Sauveterre, cela ne vous allongera pas beaucoup de prendre la +traverse, qui passe par le Valpinson et les bois de Rochepommier." +À quoi tiennent les destinées, cependant! J'accompagnai le curé, +et je ne le quittai qu'à cet endroit où la grande route et la +traverse se croisent, et qu'on appelle dans le pays la «Cafourche +des Maréchaux». Sitôt seul, je doublai le pas, et j'avais presque +traversé le bois, quand tout à coup, à vingt pas de moi, venant en +sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse... + +» Si grand que fût mon émoi, je poursuivis mon chemin, résolu à me +contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, +et déjà je la dépassais, quand je l'entendis m'appeler: +"Jacques!..." Je m'arrêtai, ou plutôt je fus cloué sur place par +cette voix qui, si longtemps, avait eu sur mon âme un empire +absolu. Aussitôt elle s'approcha. Elle était plus émue que moi +encore, son regard vacillait, ses lèvres tremblaient. "Eh bien! me +dit-elle, ce n'est pas une illusion, cette fois vous épousez +mademoiselle de Chandoré." Le temps était passé des ménagements. +"Oui, répondis-je.--Ainsi, c'est bien vrai, reprit-elle, tout +est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais ces serments +d'un éternel amour que vous me juriez autrefois, tenez, là-bas, +sous ce bouquet de chênes, en face de cet admirable horizon... Ce +sont les mêmes arbres et le même paysage, et je suis toujours la +même femme... Votre coeur seul a changé..." Je ne répondis pas. +"Vous l'aimez donc bien!" insista-t-elle. Obstinément je gardai le +silence. "Je vous comprends, fit-elle, je ne vous comprends que +trop. Et elle, Denise? Elle vous aime à ce point de ne savoir plus +le dissimuler. Elle arrête ses amies pour leur apprendre son +mariage et leur dire combien elle est heureuse... Oh, oui! bien +heureuse, en effet!... Cet amour qui était ma honte est sa gloire, +à elle... J'étais réduite à m'en cacher comme d'un crime, elle +s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont +absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche à s'y +soustraire..." Des larmes, les premières que je lui aie vues +répandre, brillaient entre ses longs cils. "N'être plus rien pour +vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai trop calculé! Vous souvient- +il qu'au lendemain de la mort de votre oncle, riche désormais, +vous me proposiez de fuir?... J'ai refusé. Je tenais à ma +renommée, j'avais soif de considération. Je croyais qu'on peut +faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre +à l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a +bien longtemps que j'ai deviné votre lassitude. Je vous +connaissais si bien! Votre coeur était pour moi comme un livre +ouvert où je lisais vos plus secrètes pensées. Alors je pouvais +vous retenir encore. Il fallait me faire humble, prévenante, +soumise. Au lieu de cela, j'ai prétendu m'imposer..." Un spasme +lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous, me demanda-t- +elle, êtes-vous heureux, au moins?--Je ne puis l'être +complètement, vous sachant malheureuse répondis-je. Mais il n'est +pas de douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...-- +Jamais!" s'écria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous +oublier, poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre +regard dans les yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de +Claudieuse est pour elle plus affectueux que pour l'aînée... Vous +doutez-vous ce que je souffre, quand il la tient sur ses genoux, +quand il la caresse, quand il l'embrasse?... Comprenez-vous quelle +violence je dois me faire, pour ne pas la lui arracher, pour ne +pas lui crier: 'Eh! tu vois bien qu'elle n'est pas tienne, celle- +là!' Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais quel châtiment!" + +» Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. 'Remettez-vous", +lui dis-je. Elle se roidit contre son émotion. Les gens passèrent +en nous saluant poliment. Et après un moment: "Enfin, reprit-elle, +à quand le mariage?" Je tressaillis. D'elle-même elle venait au- +devant de l'explication. "Il n'est pas encore fixé, dis-je. Ne +devais-je pas vous voir avant? Vous m'avez fait autrefois +certaines menaces...--Et vous aviez peur?--Non. Je croyais +vous connaître assez pour être sûr que vous ne voudriez me punir +comme d'un crime de vous avoir aimée. Tant d'événements sont +survenus depuis ce jour où vous me menaciez...--Oui, bien des +événements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre père est +incorrigible. Une fois encore, il s'est exposé follement, et de +nouveau mon mari a dû sacrifier une grosse somme pour le sauver. +Ah! monsieur de Claudieuse est un noble coeur, et il est bien +fâcheux que je sois la seule envers qui jamais il ait manqué de +générosité. Chacun de ces bienfaits dont il me comble, dont il +m'écrase, est pour moi un nouveau grief... mais en les acceptant +je me suis enlevé le droit de le frapper d'un coup plus terrible +que le coup de la mort... Vous pouvez épouser Denise, Jacques, +vous n'avez rien à craindre de moi..." + +» Ah! je n'espérais pas tant, Magloire. Éperdu de joie, je saisis +sa main, et la portant à mes lèvres: "Vous êtes la meilleure des +amies!", m'écriai-je. Mais vivement, et comme si mes lèvres +l'eussent brûlée, elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle +en pâlissant. Et maîtrisant à peine son trouble: "Cependant, il +faut nous revoir encore une fois, reprit-elle. Vous avez mes +lettres, n'est-ce pas?--Je les ai toutes.--Eh bien! il faut me +les rapporter... Mais où, et comment? Il m'est bien difficile de +m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes filles... notre +fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en finir. +Voyons, jeudi, êtes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir, +vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de +l'autre côté des chais, à l'entrée du bois, près de ces vieilles +tours de l'ancien château que mon mari a fait réparer.--Est-ce +bien prudent? demandai-je.--Ai-je jamais rien livré au hasard, +me répondit-elle, et est-ce en ce moment que je manquerais de +prudence! Fiez-vous à moi! Allons, il faut nous séparer, Jacques. +À jeudi, et soyez exact." + +» Étais-je donc libre? La chaîne était-elle brisée, redevenais-je +enfin mon maître? Je le crus, et dans le délire de ma liberté, je +pardonnais à madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un +an. Que dis-je? Déjà je m'accusais d'injustice et de cruauté. Je +l'admirais de s'immoler à mon bonheur. J'aurais voulu, dans +l'effusion de ma reconnaissance, m'agenouiller à ses pieds et +baiser le bas de sa robe. Confier mon secret à monsieur de +Chandoré devenait inutile. Je pouvais rentrer à Boiscoran. + +» Mais j'étais à plus de moitié chemin, je continuai, et quand +j'arrivai à Sauveterre, mon visage reflétait si bien +l'épanouissement de mon âme, que Denise me dit: "Il vous arrive +quelque chose d'heureux, Jacques!..." Oh, oui! de bien heureux. +Pour la première fois près d'elle, je respirais librement. Il +m'était permis de l'aimer sans trembler que mon amour ne lui fût +fatal. + +» Cette sécurité dura peu. Réfléchissant, je ne tardai pas à +m'étonner du singulier rendez-vous que madame de Claudieuse +m'avait assigné. Ne serait-ce pas un piège? pensais-je, à mesure +que le jour approchait. + +» Toute la journée du jeudi, je fus assailli par les plus tristes +pressentiments. Si j'avais su comment faire prévenir la comtesse, +très certainement je ne serais pas allé à son rendez-vous. Mais je +n'avais aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour +savoir que lui manquer de parole, ce serait tout remettre en +question. + +» Je dînai cependant à mon heure accoutumée, et, quand j'eus +achevé, je montai à mon appartement, où j'écrivis à Denise de ne +pas m'attendre de la soirée, que je serais retenu loin d'elle par +une affaire de la plus haute importance. Je remis cette lettre au +fils de mon fermier, Michel, en lui commandant de la porter sans +perdre une minute. Cela fait, je réunis toutes les lettres de +madame de Claudieuse en un paquet que je mis dans ma poche. Je +pris mon fusil, et je partis. Il pouvait être huit heures. Il +faisait encore grand jour... + +Que maître Magloire ajoutât ou non foi au récit du prévenu, il +était manifestement intéressé au plus haut point. Il avait +rapproché sa chaise. À tout moment des exclamations sourdes lui +échappaient. + +--En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, +pour me rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. +Travaillé de défiances comme je l'étais, je ne songeai qu'à me +cacher, et je pris à travers les marais. Ils étaient en partie +inondés, je le savais, mais je comptais, pour n'être pas arrêté +par l'eau, sur ma parfaite connaissance du terrain et sur mon +agilité. Je me disais que par-là je ne serais certainement pas vu, +que je ne rencontrerais personne... + +» Je me trompais. En arrivant au déversoir de la Seille, et au +moment de le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le +fils d'un fermier de Bréchy. Il parut tellement surpris de me voir +en cet endroit que je me crus obligé de lui expliquer ma présence, +et mon trouble me rendant stupide, je lui dis que j'avais affaire +à Bréchy et que je traversais les marais pour tirer des oiseaux +d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en ricanant, nous ne chassons point +le même gibier." Il s'éloigna, mais cette rencontre me contraria +vivement. Et c'est en envoyant le gars Ribot à tous les diables +que je continuai ma route qui, de plus en plus, devenait difficile +et périlleuse.» Neuf heures devaient être sonnées depuis +longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la +nuit était fort claire. Je redoublai de précautions. L'endroit +choisi par la comtesse pour notre rendez-vous était éloigné de +plus de deux cents mètres de l'habitation et des métairies, abrité +par les bâtiments des chais et tout rapproché du bois. + +» C'est par le bois que j'approchai. Caché par les arbres, +j'explorai le terrain, et je ne tardai pas à apercevoir madame de +Claudieuse, debout près d'une des vieilles tours. Elle était vêtue +d'un peignoir de mousseline claire qui se voyait de très loin. + +» Ne découvrant rien de suspect, j'avançai, et dès qu'elle +m'aperçut: "Voilà près d'une heure que je vous attends", me dit- +elle. Je lui expliquai les difficultés du chemin que j'avais pris, +et tout de suite: "Mais où est votre mari? lui demandai-je.--Il +souffre de ses rhumatismes, me répondit-elle, il est couché.--Ne +s'étonnera-t-il pas de votre absence?--Non. Il sait que je dois +veiller la plus jeune de mes filles... Je suis sortie par la +petite porte de la buanderie." Et sans me laisser répliquer: "Mais +où sont mes lettres? reprit-elle.--Les voici", dis-je en les lui +tendant. Elle les prit d'un mouvement fiévreux, en disant à demi- +voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et sans le souci de +l'injure qu'elle me faisait, elle se mit à les compter. "Elles y +sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un +paquet de son sein: "Et voici les vôtres", ajouta-t-elle. Mais +elle ne me les donna pas. "Nous allons, déclara-t-elle, les +brûler." Je tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'écriai-je, +ici, à cette heure... La flamme attirerait quelqu'un.--Qui? Que +craignez-vous? D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, +donnez-moi des allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, +mais inutilement. "Je n'en ai pas, répondis-je.--Allons donc, +vous, un fumeur obstiné, vous qui, même près de moi, ne saviez pas +renoncer à vos cigares...--J'ai oublié ma boîte hier chez +monsieur de Chandoré." Elle frappait du pied violemment. "Puisque +c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en prendre..." C'était un +retard et une imprudence nouvelle. Comprenant qu'il fallait en +passer par où elle voulait: "C'est inutile, dis-je, attendez." + +» Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les +allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, +j'en enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau +de papier. Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer +l'explosion, j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le +communiquai aux lettres... Et quelques minutes après, il ne +restait plus que des débris noircis que j'émiettai entre mes mains +et que j'éparpillai au vent... + +» Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait +faire... "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq +années de notre vie, de nos amours et de vos serments! Des +cendres..." Je ne répondis que par une exclamation équivoque. +J'avais hâte de me retirer. Elle ne le comprit que trop, et +violemment: "Décidément, je vous fais donc horreur! s'écria-t- +elle.--Nous venons, dis-je, de commettre une imprudence +inouïe...--Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le bonheur +vous attend, vous, ajouta--elle, et une nouvelle vie pleine +d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, +dont la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui +vous avez tué jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas..." Je +sentais monter sa colère. "Regretteriez-vous donc votre +générosité, Geneviève? dis-je doucement.--Peut-être! répondit- +elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai été bien faible et bien +lâche... Comme vous devez rire de moi... Quelle chose misérable +qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui pleure!..." Puis +brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez jamais +aimée.--Ah! vous savez bien le contraire.--Pourtant, vous +m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!--Vous êtes +mariée, vous ne pouviez être à moi.--Alors si j'avais été... +libre... Si j'avais été... veuve...--Vous seriez ma femme, vous +le savez bien!" D'un geste éperdu elle leva les bras au ciel, et +d'une voix qui me parut retentir jusqu'au château: "Sa femme! +s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais sa femme... ô mon +Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas venue plus +tôt!..." + +Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se +dressa, et se plantant devant Jacques de Boiscoran et +l'enveloppant d'un de ces regards qui essayent de fouiller au plus +profond des consciences: + +--Et après? interrogea-t-il. + +Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques +n'avait pas trop de toute sa volonté. + +--Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame +de Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments +généreux des jours passés... J'étais bouleversé au point de ne +plus voir clair en moi... Je la haïssais d'une haine mortelle, et +cependant je ne pouvais m'empêcher de la plaindre... Je suis +homme, et il n'est pas d'homme qui ne soit touché de se voir +l'objet de tels regrets et d'un si effrayant désespoir... Sais-je +tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon bonheur et du +bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi! J'ai été +lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti... J'ai juré +que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage... +J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de +mon abandon... grossier! + +» Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je +m'arrêtai: "Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle +avec un rire sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'étais une femme +comme les autres, je me tairais aujourd'hui, et avant un an je +vous reverrais à mes pieds." Avait-elle donc réfléchi depuis notre +rencontre sur la grande route? Était-ce la convulsion suprême de +la passion, au moment où se brisaient nos derniers liens! Je +voulais parler encore, mais brusquement: «Oh! assez! interrompit- +elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre commisération! Je +verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..." + +» Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes +jambes, hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas +tout avouer au comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, +machinalement, je retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que +je la remplaçai par une neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je +m'éloignai à grands pas. + +--Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire. + +--Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces +tourmentes pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai +pris, pour revenir, par les bois de Rochepommier... + +--Et vous n'avez rien vu? + +--Non. + +--Rien entendu? + +--Rien. + +--Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du +Valpinson quand l'incendie a éclaté... + +--C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu +les flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient +l'horizon... + +--Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de +fusil tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous... + +--Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je +remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que +dans de telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de +l'explosion d'une arme de chasse. + +C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements +d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était +plus dur que le juge d'instruction: + +--Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout! + +--Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus +scrupuleuse vérité, explique les charges relevées contre moi par +monsieur Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais à cacher +ma visite au Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au +retour, et à des heures qui correspondent à celles de l'incendie; +comment enfin mon premier mouvement a été de tout nier... Il +explique encore pourquoi l'enveloppe d'une de mes cartouches a été +ramassée près des ruines, et pourquoi l'eau où j'avais lavé mes +mains en rentrant était noire... + +Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de +Sauveterre. + +--Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, +quelle a été votre première impression? + +--J'ai pensé immédiatement au Valpinson... + +--Et quand on vous a appris quel crime avait été commis? + +--Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir +veuve. + +Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage. + +--Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de +Claudieuse d'un tel forfait! + +La colère rendait des forces à Jacques. + +--Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et +dans de telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle +ou par moi. Je suis innocent, donc elle est coupable... + +--Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour? + +Jacques haussa les épaules. + +--Combien donc de fois, répondit-il d'un ton d'ironie arrière, et +sous combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? +Si je me suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les +circonstances du crime, c'est qu'il me répugnait d'accuser une +femme qui a été ma maîtresse et que la passion a rendue +criminelle; c'est qu'enfin, tout en me sentant compromis, je ne me +croyais pas en danger... Plus tard, j'ai gardé le silence, parce +que j'espérais que la justice saurait découvrir la vérité, ou que +madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'idée de me voir +accusé, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le +péril, j'ai eu peur de la vérité... + +L'honnêteté de l'avocat semblait révoltée. + +--Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire +pourquoi vous vous êtes tu! C'est qu'il était difficile de trouver +un roman qui s'ajustât à toutes les circonstances de la +prévention... Mais vous êtes un homme de ressources, vous avez +cherché et vous avez trouvé. Rien ne manque à votre récit, rien... +que la vraisemblance. Vous me diriez que madame de Claudieuse a +volé son éclatante renommée, qu'elle a été cinq ans votre +maîtresse, peut-être consentirais-je à vous croire... Mais qu'elle +ait de sa main incendié sa maison, et qu'elle se soit armée d'un +fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me +ferez admettre... + +--C'est la vérité, pourtant. + +--Non, car le témoignage de monsieur de Claudieuse est précis, il +a vu son assassin, c'est un homme qui a tiré sur lui... + +--Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et +qu'il ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une +vengeance, cela... + +L'objection éblouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien +vite: + +--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, ou prouvez... + +--Toutes les lettres sont brûlées. + +--Quand on a été cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des +preuves. + +--Vous voyez bien que non. + +--Ne vous obstinez pas, prononça maître Magloire. (Et d'une voix +qu'altéraient l'émotion et la pitié:) Malheureux! ajouta-t-il, ne +comprenez-vous donc pas que, pour échapper au châtiment d'un +crime, vous commettez un crime mille fois plus grand?... + +Jacques se tordait les mains. + +--C'est à devenir fou! disait-il. + +--Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait maître +Magloire, à quoi cela vous servirait-il? Les autres vous +croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pensée: je +serais sûr de la vérité de votre récit, que jamais, sans preuves, +je n'en ferais mon moyen de défense... Plaider cela, entendez-vous +bien, ce serait vous perdre. + +--C'est cependant ce qui sera plaidé, puisque c'est la vérité... + +--Alors, interrompit maître Magloire, vous chercherez un autre +défenseur. + +Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait. + +--Dieu puissant! s'écria Jacques, éperdu, il m'abandonne... + +--Non, répondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous +dans l'état d'exaltation où vous êtes... Vous réfléchirez... Je +reviendrai demain... + +Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur +une des chaises de la prison. + +--C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu! + + +15 + +Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxiété était affreuse. + +Dès huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de +Boiscoran, M. de Chandoré et maître Folgat étaient venus s'établir +au salon et y attendre le résultat de l'entrevue. + +Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-père ne put +s'empêcher de remarquer qu'elle s'était préoccupée de sa toilette. + +--N'allons-nous pas revoir Jacques! répondit-elle avec un sourire +où éclataient la confiance et la joie. + +C'est qu'en effet elle était bien persuadée qu'il devait suffire +d'un mot de Jacques à son avocat pour confondre la prévention, et +qu'il allait reparaître triomphant au bras de maître Magloire. + +Les autres ne partageaient pas ces espérances. Tantes Lavarande, +plus jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles +dans un coin, Mme de Boiscoran dévorait ses larmes, et maître +Folgat faisait son possible pour paraître absorbé dans la +contemplation d'un recueil de gravures. Moins maître de soi, +grand-père Chandoré arpentait le salon, les mains derrière le dos, +répétant toutes les dix minutes: + +--C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend! + +À dix heures, pas de nouvelles. + +--Maître Magloire aurait-il donc oublié sa promesse? dit Mlle +Denise que l'inquiétude gagnait. + +--Non, il ne l'a pas oubliée, dit un nouvel arrivant. + +C'était l'excellent M. Séneschal qui, en effet, une heure plus +tôt, avait croisé maître Magloire rue Nationale, et qui venait aux +informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour +Mme Séneschal qui, depuis vingt-quatre heures, était malade +d'anxiété. + +Onze heures sonnèrent. La marquise de Boiscoran se leva. + +--Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette +mortelle incertitude; je vais à la prison. + +--Et je vous y accompagne, chère mère, déclara Mlle Denise. + +Mais une telle démarche n'était guère raisonnable. M. de Chandoré +la combattit, soutenu par M. Séneschal et par maître Folgat. + +--On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposèrent timidement +les tantes Lavarande. + +--C'est une idée, approuva M. de Chandoré. + +Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut à l'appel de la +sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin +de l'instruction, était venu s'établir à Sauveterre. + +Dès qu'on lui eut expliqué ce qu'on attendait de lui: + +--Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il. + +Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la +Rampe, qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Château. + +En le voyant paraître, M. Blangin, le geôlier, devint tout pâle. +M. Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reçu de Mlle Denise +dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, +il frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer +dans sa geôle. Ce n'est pas qu'il eût des remords d'avoir trahi +son devoir, non, c'est qu'il tremblait d'être découvert. Déjà, à +plus de dix reprises, il avait changé de place le bas de laine qui +renfermait son trésor; mais en quelque endroit qu'il l'enfouît, il +lui semblait toujours que les regards de ses visiteurs +s'arrêtaient obstinément sur sa cachette. + +Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut exposé l'objet +de sa mission, et du ton le plus civil: + +--Maître Magloire, répondit-il, était ici à neuf heures précises. +Je l'ai conduit immédiatement à la cellule de monsieur de +Boiscoran, et, depuis ce moment, ils parlent, ils parlent... + +--Vous en êtes sûr? + +--Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans +ma prison!... Je suis allé prêter l'oreille... Mais on n'entend +rien du corridor. Ils ont fermé le guichet, et la porte est +épaisse. + +--C'est singulier, murmura le vieux serviteur. + +--C'est mauvais signe aussi, déclara le geôlier d'un air capable. +J'ai remarqué que les prévenus qui en ont si long à conter à leur +défenseur attrapent toujours le maximum... + +Antoine, comme de raison, ne rapporta pas à ses maîtres la lugubre +réflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de +l'entrevue suffit à accroître leurs appréhensions. + +Peu à peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise, +et c'est d'une voix dont les larmes altéraient le timbre si pur +qu'elle dit que peut-être elle eût mieux fait de prendre des +vêtements de deuil, et que de voir ainsi toute la famille réunie, +cela lui rappelait les apprêts d'une cérémonie funèbre... + +L'arrivée soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il +était fort en colère, comme toujours, il ne salua personne, selon +son habitude. Mais dès le seuil: + +--Sotte ville que Sauveterre! s'écria-t-il, ville de cancans et +de caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est à se cacher, +à déserter, à fuir... De chez moi à ici, vingt curieux implacables +m'ont arrêté, sous prétexte que je suis votre médecin, pour me +demander où en est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la +ville est en rumeur... La ville sait que Magloire est à la prison, +et c'est à qui saura le premier ce que Jacques et lui ont pu se +dire... (Il avait déposé sur la table son chapeau à bords +immenses, et tout en promenant autour du salon un regard un peu +inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore. + +--Rien, répondirent en même temps M. Séneschal et maître Folgat. + +--Et ce retard nous épouvante, dit Mlle Denise. + +--Pourquoi donc? fit le médecin. (Et retirant et essuyant +vivement ses lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chère demoiselle, +fit-il, que l'affaire de Jacques de Boiscoran serait terminée en +cinq minutes? Si on vous l'a laissé croire, on a eu tort... + +Moi qui méprise les ménagements, je vais vous dire toute ma +pensée... Au fond de ces événements du Valpinson, s'agite, j'en +mettrais la main au feu, quelque ténébreuse intrigue qu'il ne sera +pas facile de débrouiller. Certainement nous tirerons Jacques +d'affaire, mais je crains que ce ne soit pas sans peine... + +--Monsieur Magloire Mergis! annonça le vieil Antoine. + +Le célèbre avocat de Sauveterre entra. Il était si défait et ses +traits gardaient si profondément la trace de ses émotions, qu'à +tous vint la même et fatale pensée qu'exprima Mlle Denise en +s'écriant: + +--Jacques est perdu! + +Maître Magloire ne répondit pas non. + +--Je crois sa situation périlleuse, dit-il. + +--Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils! + +--J'ai dit périlleuse, reprit l'avocat; mais c'est étrange que +j'aurais dû dire, inimaginable et de nature à déconcerter toutes +les prévisions... + +--Parlez, monsieur, fit Mme de Boiscoran. L'embarras de l'avocat +était extrême, et c'est avec une visible détresse que ses regards +allaient alternativement des tantes Lavarande à Mlle Denise. Mais +personne n'y prenait garde. Ce que voyant: + +--Il faut avant, déclara-t-il, que je reste seul avec ces +messieurs... + +Docilement, les tantes Lavarande se levèrent et entraînèrent +dehors la mère et la fiancée de Jacques, qui semblait près de +défaillir. + +Et, dès que la porte fut refermée: + +--Merci, maître Magloire! s'écria grand-père Chandoré, fou de +douleur, merci de me donner le temps de préparer mon enfant au +coup terrible, car je ne vous ai que trop compris, Jacques est +coupable... + +--Arrêtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... +Plus que jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; +seulement, il allègue pour se justifier un fait tellement +invraisemblable, tellement inadmissible... + +--Enfin, que dit-il? interrogea M. Séneschal. + +--Il prétend que la comtesse de Claudieuse était... sa maîtresse. + +Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un +geste triomphant: + +--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Je l'avais deviné! Maître Folgat, +en cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix +délibérative. Il arrivait de Paris avec les idées de Paris, et +quoi qu'il eût entendu dire déjà, le nom de la comtesse de +Claudieuse ne lui révélait rien. + +Mais à l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allégation +de Jacques de Boiscoran. + +Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-père +Chandoré et M. Séneschal parurent aussi révoltés que maître +Magloire. + +--Ce n'est pas croyable! déclara l'un. + +--C'est impossible! prononça l'autre. Maître Magloire secouait la +tête. + +--Et voilà justement, fit-il, ce que j'ai répondu à Jacques. + +Mais le docteur n'était pas de ces hommes qui s'étonnent ou +s'effrayent de n'être pas de l'avis de tout le monde. + +--Vous ne m'avez donc pas entendu! s'écria-t-il, vous ne m'avez +donc pas compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable +ni impossible, c'est que je le soupçonnais. Et c'était indiqué, +pardieu!... À quel propos un garçon tel que Jacques, heureux comme +pas un, riche, bien tourné, amoureux et aimé d'une charmante +fille, irait-il s'amuser à incendier les maisons et assassiner les +gens!... Vous me répondrez que monsieur de Claudieuse ne lui était +pas sympathique! Diable! Si tous les gens qui exècrent le docteur +Seignebos se mettaient à lui tirer dessus, savez-vous que j'aurais +le corps plus troué qu'une écumoire! De vous tous, maître Folgat +ici présent est le seul à n'avoir pas eu la berlue... + +Modestement, le jeune avocat essaya de protester: + +--Monsieur... + +Mais l'autre lui coupant la parole: + +--Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la +preuve, c'est que tout de suite vous avez cherché l'âme, +l'inspiration, la cause, la pensée, le mobile, la femme, enfin, de +l'énigme. La preuve, c'est que vous êtes allé demandant à tous, à +Antoine, le valet de chambre, à monsieur de Chandoré, à monsieur +Séneschal, à moi-même, si Jacques de Boiscoran n'avait pas ou +n'avait pas eu quelque passion dans le pays. Tous vous ont répondu +non, étant à mille lieues de se douter de la vérité. Seul, sans +vous répondre précisément, je vous ai donné à entendre que votre +sentiment était le mien, et ce en présence de monsieur de +Chandoré. + +--C'est exact! affirmèrent le vieux gentilhomme et maître Folgat. + +M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours +retirant et remettant ses lunettes d'or: + +--C'est que j'ai appris à me défier des apparences, continuait- +il; c'est que dès les premiers moments j'avais eu d'étranges +soupçons. Étudiant l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la +nuit de l'incendie, je l'avais trouvée embarrassée, anormale, +équivoque, suspecte... Je m'étais étonné de sa complaisance à +céder aux fantaisies du sieur Galpin et de sa facilité à se prêter +à l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin, c'est elle seule qui a +fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons yeux, messieurs, +sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de plus sacré, +sur ma foi républicaine, je suis prêt à le jurer, quand Cocoleu a +prononcé le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de +Claudieuse n'a pas été surprise... + +De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le +maire de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu +s'entendre. La question qui s'agitait n'était pas de nature à les +mettre d'accord. + +--J'étais présent à l'interrogatoire de Cocoleu, déclara +M. Séneschal, et j'ai, au contraire, constaté la stupeur de la +comtesse... + +Le médecin levait les épaules. + +--Assurément, dit-il, elle a fait «Ah!»..., mais ce n'est ni une +difficulté, ni une preuve. Moi aussi, je saurais très bien faire +comme cela: «Ah!», si l'on venait me dire que monsieur le maire a +tort, et cependant je n'en serais pas étonné... + +--Docteur! fit M. de Chandoré d'un ton conciliant, docteur... + +Mais déjà M. Seignebos s'était retourné vers maître Magloire, +qu'il avait à coeur de convaincre. Et il poursuivait: + +--Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprimé la +stupeur, mais ses yeux trahissaient la colère la plus atroce, la +haine et la joie de la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que +monsieur le maire me dise, s'il lui plaît, où était madame de +Claudieuse quand son mari a été réveillé par les flammes... Était- +elle près de lui?... Non. Elle veillait la plus jeune de ses +filles, atteinte de la rougeole... Hum! Que pensez-vous de cette +rougeole qui exige une garde de nuit?... Et quand les deux coups +de feu ont été tirés, où se trouvait la comtesse? Toujours près de +sa fille, et de l'autre côté de la maison, précisément du côté +opposé à celui où a éclaté l'incendie... + +Le maire de Sauveterre n'était pas moins entêté que le médecin. + +--Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de +Claudieuse lui-même a déclaré que, lorsqu'il avait couru au feu, +il avait retrouvé la porte de la maison fermée en dedans, telle +qu'il l'avait fermée de sa main quelques heures auparavant. + +De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait. + +--N'y avait-il donc qu'une porte au château de Valpinson? +demanda-t-il. + +--À ma connaissance, déclara M. de Chandoré, il y en avait au +moins trois. + +--Je dois dire, ajouta maître Magloire, que selon les allégations +de monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le +rejoindre, ce soir-là, serait sortie par la porte de la +buanderie... + +--Que disais-je! s'écria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes +à en briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. +Monsieur le maire trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, +cette mère incomparable, selon lui, ait oublié ses enfants au +milieu de l'incendie?... + +--Quoi! cette malheureuse femme est attirée dehors par +l'explosion de deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, +elle trébuche contre le corps inanimé de son mari, et vous lui +reprochez de n'avoir pas gardé sa liberté d'esprit! + +--C'est une appréciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois +plus volontiers que la comtesse, s'étant attardée dehors, a été +empêchée de rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu +est arrivé là bien à propos, et qu'il est bien heureux que la +Providence ait illuminé sa cervelle vide de cette idée sublime de +sauver les enfants au péril de ses jours! + +M. Séneschal, cette fois, ne répliqua pas. + +--Fortifiés de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes +soupçons devinrent tels que je résolus de les vérifier, s'il était +possible. Dès le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et +non sans perfidie, je puis l'avouer. Ses réponses et sa contenance +furent loin de modifier mes impressions. Quand je lui demandai en +la regardant bien dans le blanc des yeux ce qu'elle pensait de +l'état mental de Cocoleu, elle fut sur le point de se trouver mal, +et c'est d'une voix à peine intelligible qu'elle me confessa avoir +surpris chez lui quelques éclairs d'intelligence. Lorsque je +voulus savoir si Cocoleu lui était attaché, c'est avec un trouble +insurmontable qu'elle me déclara que son dévouement était celui +d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui donne. Que pensez- +vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu était le +noeud de l'affaire, qu'il savait la vérité, et que je sauverais +Jacques si j'arrivais à démontrer que l'imbécillité de Cocoleu est +en partie simulée, et que son mutisme est un artifice de la peur. +Et je l'aurais démontré, si on m'eût adjoint d'autres experts que +cet âne du chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrêta dix +secondes. Mais sans laisser à personne le temps de répliquer:) +Maintenant, reprit-il, revenons au point de départ et concluons. +Pourquoi, à votre avis, est-il impossible et invraisemblable que +madame de Claudieuse ait trahi ses devoirs? Parce qu'elle jouit +d'une éclatante renommée de sagesse et de vertu? Eh bien! mais il +me semble que la réputation d'honneur de Jacques de Boiscoran +était indiscutable. Selon vous il est absurde de soupçonner madame +de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du +soir au lendemain, Jacques fût devenu un abject scélérat! + +--Oh! ce n'est pas la même chose, fit M. Séneschal. + +--C'est vrai! s'écria le docteur, et cette fois, monsieur le +maire, vous avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le +crime du Valpinson serait un de ces crimes absurdes qui révoltent +le bon sens... Commis par la comtesse, il n'est plus que le +dénouement fatal d'une situation créée par monsieur de Claudieuse, +le jour où il a épousé une femme plus jeune que lui de trente ans. + +Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colères du docteur +Seignebos. Alors même qu'il semblait le plus hors de soi, il ne +disait jamais que ce qu'il voulait bien dire, possédant cette +faculté admirable et méridionale de jeter feu et flammes et de +rester intérieurement aussi glacé qu'une banquise. Mais cette +fois, il découvrait bien toute sa pensée. Et il en avait assez +dit, et il avait montré la situation sous un aspect assez nouveau +pour donner à réfléchir à ses auditeurs. + +--Vous m'auriez converti, docteur, lui dit maître Folgat, si je +ne l'avais été d'avance. + +--Il est certain, fit M. de Chandoré, qu'après avoir entendu le +docteur, le fait ne paraît plus impossible... + +--Tout est possible! murmura philosophiquement M. Séneschal lui- +même. + +Seul, le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas ébranlé. + +--Eh bien! moi, prononça-t-il, j'admets plutôt une heure de +vertige que des années d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut +avoir commis le crime et n'être qu'un fou. Si madame de Claudieuse +était coupable, ce serait à désespérer de l'humanité et à ne plus +croire à rien au monde. Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et +ses enfants... on ne feint pas les regards d'exquise tendresse +dont elle les enveloppait... + +--Il n'en démordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et +frappant sur l'épaule de son ami--car maître Magloire était son +ami depuis bien des années, et même ils se tutoyaient:) Ah! je te +reconnais bien là, poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant +les autres d'après toi, refuse de croire au mal... Oh! ne proteste +pas, car c'est pour cela surtout que nous t'aimons et que nous +t'admirons, et que nous sommes fiers de te voir dans les rangs +républicains... Mais il faut bien l'avouer, tu n'es pas l'homme +qu'il faut pour débrouiller une telle intrigue. À vingt-huit ans, +tu as épousé une jeune fille que tu adorais, tu as eu le malheur +de la perdre et, depuis, chastement fidèle à son souvenir, tu as +vécu si loin des passions que tu ne sais plus si elles existent... +Homme heureux, dont le coeur a vingt ans et qui, avec des cheveux +blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes! + +Il y avait beaucoup de vrai là-dedans, mais il est certaines +vérités qu'on n'aime pas toujours à s'entendre dire. + +--Ma naïveté ne fait rien à l'affaire, dit maître Magloire. Je +prétends et je soutiens qu'il est impossible qu'après avoir été +cinq ans l'amant d'une femme, on n'en puisse pas administrer la +preuve. + +--Eh bien! tu te trompes, maître! fit le médecin en rajustant ses +lunettes d'or d'un air de fatuité qui eût été bien comique en tout +autre moment. + +--Quand les femmes se mettent à être prudentes et défiantes, +prononça M. de Chandoré, elles ne le sont pas à demi... + +--Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta maître Folgat, que +jamais madame de Claudieuse ne se fût déterminée à un crime si +audacieux si elle n'eût pas été sûre que, les lettres brûlées, +nulle preuve ne subsistait contre elle. + +--Voilà la vérité! s'écria M. Seignebos. Maître Magloire ne +dissimulait pas son impatience. + +--Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est +pas de vous que dépend l'acquittement ou la condamnation de +monsieur de Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour +être convaincu que je suis ici. Je suis venu pour discuter avec +les amis de monsieur de Boiscoran la conduite à suivre, et arrêter +les bases de la défense. + +À maître Magloire, évidemment, appartenait la situation. Il alla +s'adosser à la cheminée, et quand les autres se furent assis en +face de lui: + +--Tout d'abord, commença-t-il, je veux admettre les allégations +de monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a été l'amant de +madame de Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel +parti prendre? Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge +d'instruction et de tout lui raconter? + +Personne ne répondit d'abord. Et ce n'est qu'après un assez long +silence que le docteur Seignebos dit: + +--Ce serait bien grave... + +--Très grave, en effet, insista le célèbre avocat de Sauveterre. +Par nos impressions, il nous est aisé d'imaginer l'impression de +monsieur Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, +la déclaration d'un témoin, un indice quelconque... Et dès que +Jacques lui répondrait qu'il ne peut rien que donner sa parole, +monsieur Daveline lui dirait qu'il ment. + +--Il se déciderait peut-être à un supplément d'instruction, dit +M. Séneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse... + +De la tête maître Magloire approuvait. + +--Il la manderait certainement, déclara-t-il. Mais après... +Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'espérer. Si elle est +coupable, c'est une femme d'une trop robuste énergie pour se +laisser arracher la vérité. Elle nierait donc tout, superbement, +magnifiquement, et de façon à ne pas laisser subsister l'ombre +d'un doute. + +--Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre +Galpin n'est pas fort... + +--Que résulterait-il donc de cette démarche? poursuivait maître +Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille +fois plus mauvaise, car à l'horreur de son crime s'ajouterait +l'odieux de la plus vile, de la plus lâche des calomnies. + +Plus que tous les autres, maître Folgat était attentif. + +--N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de +Boiscoran ne doit pas demander de supplément d'instruction. + +L'avocat de Sauveterre s'inclina. + +--Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon +honorable confrère. Donc, il ne faut plus songer à éviter le +jugement à monsieur de Boiscoran... il passera en cour d'assises. + +D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras au ciel. + +--Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'écria-t-il. + +Emporté par la situation, maître Magloire continuait: + +--Nous voici donc en cour d'assises, à Sauveterre, devant des +magistrats du ressort, devant des jurés du pays, incapables de +forfaiture, j'en suis sûr, mais fatalement accessibles à l'opinion +qui, depuis longtemps, a condamné monsieur de Boiscoran... +L'audience est ouverte, le président interroge l'accusé. Dira-t-il +ce qu'il m'a dit à moi, qu'étant l'amant de madame de Claudieuse, +il était allé au Valpinson lui reporter ses lettres et prendre les +siennes, et que toutes ont été brûlées? Soit, il le dit. Et +aussitôt s'élève une clameur indignée et un concert de +malédictions et de mépris... N'importe! Armé de ses pouvoirs +discrétionnaires, le président suspend l'audience et envoie +chercher la comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons +coupable, nous croyons à son infernale énergie, n'est-ce pas?... +Elle a prévu ce qui arrive, et elle a répété son rôle. Citée, elle +vient pâle, vêtue de deuil, et un murmure de respectueuse +sympathie salue son entrée. Vous voyez son attitude, n'est-ce pas? +Le président lui explique ce dont il s'agit, et elle ne comprend +pas, elle ne peut comprendre une si épouvantable calomnie. Mais +quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont elle +écrase Jacques, et de quelle hauteur elle répond: «N'ayant pas +réussi à assassiner le mari, cet homme essaye de déshonorer la +femme... Je vous confie mon honneur de mère et d'épouse, +messieurs, je ne répondrai pas aux infamies de cet abject +calomniateur...» + +--Mais ce serait le bagne! s'écria M. de Chandoré, ce serait +l'échafaud! + +--Ce serait le maximum, en tout cas, répondit l'avocat de +Sauveterre. Mais les débats continueraient, le ministère public +prononcerait un réquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le +tour du défenseur de prendre la parole... Messieurs, vous vous +êtes irrités de mon obstination... Je n'ajoute pas foi, je +l'avoue, aux allégations de monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune +confrère y croit, lui. Eh bien! qu'il réponde franchement: +oserait-il plaider le système de l'accusé et essayer de démontrer +que madame de Claudieuse était la maîtresse de Jacques? + +Maître Folgat fronçait les sourcils. + +--Je ne sais, murmura-t-il. + +--Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'écria maître +Magloire, et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de +réputation, sans nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle +chance... Car, enfin, supposons un résultat inespéré, supposons +que vous parveniez à démontrer que Jacques a dit vrai, qu'il a été +l'amant de la comtesse... Qu'arrivera-t-il? On arrête madame de +Claudieuse. Relâche-t-on monsieur de Boiscoran pour cela? Non, +assurément. On le garde et on lui dit: «Oui, cette femme a essayé +d'assassiner son mari, mais elle était votre maîtresse, vous êtes +donc son complice...» Messieurs, voilà la situation! + +Dégageant la question des commentaires inutiles, des vaines +appréciations et de toute phraséologie sentimentale, maître +Magloire la posait enfin comme elle devait être posée pour être +résolue, et dans toute son effrayante simplicité. + +Éperdu, grand-père Chandoré se dressa sur ses pieds, et d'une voix +rauque: + +--Alors, tout est bien fini! s'écria-t-il. Innocent ou coupable, +Jacques de Boiscoran doit être condamné. + +Maître Magloire ne répondit pas. + +--Et c'est là, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous +appelez la justice! + +--Hélas! fit M. Séneschal, il serait puéril de le nier, la cour +d'assises est une loterie... + +M. de Chandoré, d'un geste terrible de colère, l'interrompit: + +--En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques +dépendent à cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du +temps qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un +juré! Et s'il ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est +la vie de mon enfant, messieurs, c'est la vie de Denise qui est en +jeu... Frapper Jacques, c'est la frapper... + +Maître Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Séneschal et le +docteur Seignebos lui-même frissonnaient, tant faisait mal à voir +la douleur de ce vieillard, menacé en sa plus chère, en son +unique, en sa suprême affection. + +Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant +d'une étreinte désespérée: + +--Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. +Innocent ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en +avez sauvé tant d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne +savent pas résister à l'autorité de votre parole. Vous trouverez +des accents irrésistibles pour sauver un malheureux qui a été +votre ami... + +Le célèbre avocat eût été lui-même le coupable qu'il n'eût pas été +plus abattu. Ce que voyant: + +--Qu'est-ce à dire, ami Magloire! s'écria le docteur Seignebos, +n'es-tu plus l'homme dont l'admirable éloquence est l'honneur de +notre pays! Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te +fut confiée! + +Mais il secouait la tête. + +--Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider +quand ce n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... +(Et son embarras redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout +à l'heure: je ne suis pas l'homme d'une telle cause. Toute mon +expérience n'y servirait de rien. Mieux vaut confier l'affaire à +mon jeune confrère... + +Pour la première fois de sa vie, maître Folgat trouvait un de ces +procès qui mettent un homme à même de montrer toute sa valeur et +qui lui ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la première +fois, il rencontrait une de ces causes où tout se réunit pour +exalter l'intérêt: la grandeur du crime, la situation de la +victime, le caractère de l'accusé, le mystère, la diversité des +avis, la difficulté de la défense, l'incertitude du résultat... +une de ces causes pour lesquelles un avocat se passionne, qu'il +embrasse de toute son énergie, où il se met tout entier, où il +partage les angoisses et les espérances de son client. + +Il eût donné de grand coeur cinq ans de ses honoraires pour en +être chargé. Mais il était honnête homme, avant tout. + +--Songeriez-vous donc à abandonner monsieur de Boiscoran, maître +Magloire? s'écria-t-il. + +--Vous le servirez mieux que moi, répondit le célèbre avocat. + +Peut-être était-ce l'intime conviction de maître Folgat. +N'importe: + +--Vous n'avez pas réfléchi à l'effet que cela produirait, mon +cher maître, dit-il. + +--Oh!... + +--Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout à coup +que vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de +monsieur de Boiscoran soit bien mauvaise pour que maître Magloire +renonce à la plaider... Et ce serait une charge ajoutée à toutes +celles qui accablent cet infortuné... + +Le docteur ne laissa pas à son ami le temps de répliquer. + +--Il est interdit à Magloire de se retirer, déclara-t-il, mais il +a le droit de s'adjoindre un confrère. Il doit rester l'avocat et +le conseil de Jacques de Boiscoran, mais maître Folgat peut lui +prêter le concours de ses lumières, le renfort de sa jeunesse et +de son activité, l'assistance même de sa parole. + +Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat. + +--Je suis tout aux ordres de maître Magloire, dit-il. + +Le célèbre avocat de Sauveterre réfléchissait. Et, après un +moment, se retournant vers son jeune confrère: + +--Avez-vous une idée, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous? + +À l'étonnement de tous, un nouveau Folgat se révéla, en quelque +sorte. Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux +brillèrent, et d'une voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont +le timbre métallique vibre dans la poitrine des auditeurs: + +--Avant tout, commença-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. +Seul, il dicterait mes résolutions définitives. Mais déjà mon plan +est esquissé... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... +L'homme aimé de mademoiselle Denise ne saurait être un scélérat... +Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vérité du récit de +monsieur de Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espère. Monsieur de +Boiscoran assure qu'il n'existe ni témoins ni preuves de ses +relations avec madame de Claudieuse. Je suis persuadé qu'il se +trompe. Elle a été, dit-il, d'une prudence et d'une habileté +extraordinaires. Peu importe. La défiance éveille la défiance, et +c'est quand on prend le plus de précautions qu'on est observé. On +veut se cacher, on se découvre. On ne voit personne, on est vu... + +» Maître de la défense, dès demain je commencerais une contre- +instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran +a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant +quarante-huit heures, j'aurais mis en campagne des hommes +expérimentés. Je connais la rue des Vignes, elle est fort déserte, +mais il s'y trouve des yeux comme partout. Pourquoi certains de +ces yeux n'auraient-ils pas remarqué la mystérieuse visiteuse de +monsieur de Boiscoran?... Voilà ce que mes agents iraient demander +de porte en porte. Et pour cette besogne, inutile de leur livrer +un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils auraient mission +de rechercher, mais bien une inconnue vêtue de telle et telle +façon. Et s'ils découvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de +la reconnaître, ce quelqu'un serait notre premier témoin... + +» En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de +Boiscoran, de cet Anglais dont il portait le nom, et je me +mettrais en rapport avec la police de Londres. Si cet Anglais +était mort, je le saurais, et ce serait un malheur... S'il n'était +qu'à l'autre bout du monde, le câble transatlantique me +permettrait de l'interroger et d'avoir ses réponses en moins d'une +semaine. + +» Déjà j'aurais lancé d'habiles limiers sur les traces de cette +servante anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. +Monsieur de Boiscoran déclare que jamais elle n'a seulement +entrevu madame de Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une +servante n'ait pas eu envie et trouvé le moyen de dévisager une +femme que reçoit son maître... Retrouvée, elle parlerait. + +» Et ce n'est pas tout: il venait des étrangers dans cette maison +de la rue des Vignes. Je les interrogerais un à un. Je +questionnerais le jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le +tapissier, les garçons de tous les fournisseurs. Qui nous dit que +l'un d'eux n'est pas en possession de cette vérité que nous +cherchons en ce moment? + +» Enfin, quand une femme a passé tant de journées dans une maison, +il est impossible qu'elle n'y ait pas laissé des traces de son +passage. Depuis, m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis +la Commune... N'importe. J'interrogerais les débris, je +fouillerais les ruines, j'examinerais chaque arbre du jardin, je +chercherais sur les vitres épargnées un nom écrit à la pointe d'un +diamant, je forcerais les glaces restées intactes à me livrer +l'image qu'elles ont reflétée si souvent... + +--Ah! voilà qui est parler! s'écria le docteur Seignebos, +enthousiasmé. + +Les autres frissonnaient d'émotion. Ils comprenaient que la lutte +allait enfin commencer. Mais déjà, insoucieux des impressions de +ses auditeurs, maître Folgat continuait: + +--Ici, à Sauveterre, la tâche serait plus difficile, mais en cas +de succès, plus décisifs aussi seraient les résultats. Ici, +j'amènerais quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su +faire un art de leur profession, un Lecoq ou un Tabaret +quelconque, dont j'aurais intéressé la vanité. À celui-là, il +faudrait tout dire, et même livrer les noms. Mais ce serait sans +inconvénient. Son désir de réussir, la magnificence de la +récompense, l'habitude professionnelle enfin, nous garantiraient +son silence. Il arriverait secrètement, caché sous le +travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses +investigations, et recommencerait, au bénéfice de la défense, +l'enquête faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la +prévention. Découvrirait-il quelque chose? On est en droit de +l'espérer. Je sais des policiers qui, avec des indices bien moins +positifs, ont su remonter jusqu'à des vérités bien autrement +invraisemblables. + +Littéralement, grand-père Chandoré, l'excellent M. Séneschal, le +docteur Seignebos et maître Magloire lui-même buvaient les paroles +du jeune avocat. + +--Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore. + +Servi par sa vieille expérience, M. le docteur Seignebos avait, +dès le premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette +ténébreuse intrigue. + +--Cocoleu! + +--Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou témoin, Cocoleu a +évidemment le mot de l'énigme. Ce mot, il faut à tout prix essayer +de le lui arracher. Une expertise médico-légale vient de lui +décerner un brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous +n'avons plus à garder les ménagements d'autrefois. Nous prétendons +que l'imbécillité de ce misérable est à dessein exagérée. Nous +soutenons que son mutisme opiniâtre est une insigne fourberie. +Quoi! il aurait eu assez d'intelligence pour témoigner contre +nous, et il ne lui en resterait plus pour expliquer ou seulement +répéter son témoignage? C'est inadmissible. Nous soutenons qu'il +se tait maintenant, de même qu'il a parlé la nuit de l'incendie, +par ordre. Si son silence servait moins la prévention, elle +trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous exigeons que +ce moyen soit recherché. Nous demandons qu'on assigne la personne +qui, une fois déjà, a su lui délier la langue, et qu'on lui +ordonne de recommencer l'expérience. Nous voulons une expertise +nouvelle, ce n'est pas au pied levé et en quarante-huit heures +qu'on décide de l'état mental d'un individu intéressé à jouer +l'imbécillité. Et nous voulons surtout que les nouveaux experts +nous présentent à nous, faussement accusés par Cocoleu, des +garanties de savoir et d'indépendance! + +Le docteur Seignebos trépignait d'enthousiasme. Sous une forme +précise et énergique, il retrouvait toutes ses idées. + +--Oui! s'écria-t-il, voilà la marche à suivre! Qu'on me donne +carte blanche, et avant quinze jours Cocoleu est démasqué. + +Moins bruyamment expansif, le célèbre avocat de Sauveterre serrait +la main de maître Folgat. + +--Vous le voyez, lui dit-il, c'est à vous que doit être confiée +l'affaire de Jacques de Boiscoran. + +Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la +parole, sa détermination était arrêtée. + +--Tout ce qu'il est humainement possible de faire, prononça-t-il, +je le ferai. La tâche acceptée, je m'y dévoue corps et âme. Mais +je tiens à ce qu'il soit bien entendu et bien répété, dans le +public, que maître Magloire ne se retire pas, que je ne suis que +son second... + +--C'est convenu, dit le vieil avocat. + +--Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran? + +--Demain matin. + +--C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir +consulté. + +--Oui, mais vous ne pouvez être admis près de lui que sur une +autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous +puissions l'obtenir aujourd'hui. + +--C'est fâcheux... + +--Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute +taillée. Nous avons à examiner les pièces de la procédure mises à +ma disposition par le juge d'instruction... + +Le docteur Seignebos bouillait d'impatience. + +--Oh! que de paroles! interrompit-il. À l'oeuvre, avocats, à +l'oeuvre... Allons, partons-nous? + +Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandoré les retint. + +--Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pensé qu'à +Jacques... Et Denise?... + +D'un air surpris, les autres le regardaient. + +--Que vais-je lui répondre, poursuivit-il, quand elle me +demandera le résultat de l'entrevue de Jacques et de maître +Magloire, et pourquoi on n'a pas voulu parler en sa présence? + +Le docteur Seignebos l'avait déclaré; il n'était pas partisan des +ménagements. + +--Vous lui répondrez la vérité, conseilla-t-il. + +--Quoi! je lui dirais que Jacques était l'amant de madame de +Claudieuse! + +--Ne l'apprendra-t-elle pas tôt ou tard! Mademoiselle Denise est +une fille énergique... + +--Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante +des jeunes filles, interrompit vivement maître Folgat, et elle +aime monsieur de Boiscoran. Pourquoi troubler la pureté de ses +pensées et sa sécurité? N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur +de Boiscoran n'est plus au secret; il verra sa fiancée, libre à +lui de parler s'il le juge convenable. Seul il en a le droit. Je +l'en dissuaderai, pourtant. Du caractère dont je connais +mademoiselle de Chandoré, il lui serait impossible de garder le +silence si le hasard la mettait en présence de madame de +Claudieuse. + +--Monsieur de Chandoré doit se taire, décida maître Magloire. +C'est déjà trop d'être obligé de tout confier à madame de +Boiscoran. Car, ne l'oubliez pas, messieurs, la moindre +indiscrétion ferait sûrement échouer le projet, si chanceux déjà, +de maître Folgat. + +Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandoré se trouva +seul: + +--Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire? + +Il cherchait dans sa tête une explication plausible, quand une +femme de chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait. + +--Je vous suis! lui répondit-il. + +Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son +mieux son visage, pour y effacer les traces des terribles émotions +par lesquelles il venait de passer. + +C'est dans son salon du premier étage que les tantes Lavarande +avaient entraîné Denise et Mme de Boiscoran. C'est là que +M. de Chandoré alla les rejoindre et qu'il les trouva, +Mme de Boiscoran affaissée sur un fauteuil, pâle et toute +défaillante, Mlle Denise, au contraire, marchant de çà et de là +d'un pas fiévreux, la joue en feu, les yeux étincelants. + +Dès qu'il parut: + +--Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa +petite-fille d'un ton bref. + +--Plus que jamais, au contraire, répondit-il en se forçant à +sourire. + +--Alors pourquoi maître Magloire nous a-t-il fait sortir? + +Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge. + +--Parce que, dit-il, Magloire avait à nous annoncer une nouvelle +fâcheuse. Impossible d'espérer une ordonnance de non-lieu. Jacques +subira un jugement... + +Tout d'un bloc, Mme de Boiscoran se dressa. + +--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-elle, mon fils, un +Boiscoran! + +Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle +Denise n'avait tressailli. + +--J'attendais pis! fit-elle d'un accent étrange. On peut éviter +la cour d'assises... + +Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que +les tantes Lavarande s'élancèrent à sa poursuite. + +Désormais, M. de Chandoré ne se croyait plus obligé de se +contraindre. Il vint se planter devant Mme de Boiscoran, et +donnant cours enfin à l'effroyable colère qu'il refoulait depuis +si longtemps: + +--Votre fils! s'écria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort +mille fois, le misérable qui tue mon enfant, car il me la tue, +vous le voyez bien... + +Et, impitoyable, il se mit à raconter l'histoire de Jacques et de +la comtesse de Claudieuse. + +Anéantie, brisée par les sanglots, Mme de Boiscoran n'avait même +pas la force de lui demander grâce... Et quand il eut achevé, avec +l'expression du plus affreux égarement: + +--L'adultère! murmura-t-elle. Ô mon Dieu!... Voilà donc le +châtiment! + + +16 + +C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de +M. de Chandoré, se rendaient maître Folgat et maître Magloire. Et +tout en descendant la rue de la Rampe: + +--Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline +se croie terriblement sûr de son affaire, pour accorder ainsi à la +défense la communication de la procédure instruite contre monsieur +de Boiscoran. + +C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble +n'ordonner, n'autoriser même, cette communication qu'après l'arrêt +de la chambre des mises en accusation, et après que l'accusé a été +interrogé par le président des assises. Parce qu'alors seulement, +disent tous ces commentateurs, qui sont le fléau de notre +jurisprudence, «parce qu'alors seulement l'instruction peut être +considérée comme terminée, et que de ce moment seulement se fait +sentir le besoin d'une défense libre d'entraves et basée sur la +connaissance de tout ce qui a précédé». + +Le bon sens et l'équité se révoltent d'une telle doctrine. Elle +n'en a pas moins été consacrée et confirmée par des arrêts de la +cour de Poitiers et de la cour de cassation. + +Ainsi, voilà un malheureux accusé de quelque crime atroce, accusé +faussement peut-être, présumé innocent de par la loi, et il devra +ignorer les charges accumulées secrètement contre lui, les preuves +recueillies, les dépositions des témoins! Ses intérêts les plus +chers sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de +l'honneur et de la vie des siens, n'importe!... On lui dérobera +les résultats de l'instruction. + +Et c'est au dernier moment, lorsque déjà l'opinion est faite, +quand déjà sont convoqués les jurés qui doivent décider de son +sort, qu'il lui sera permis de prendre connaissance de son +dossier. + +À cela, les sempiternels commentateurs répondent par des volumes +d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette +terrible doctrine, les intérêts de l'univers entier, de la +société, du juge, des témoins... Comme s'il pouvait être des +intérêts plus sacrés que ceux de la défense! Comme si la justice +humaine était infaillible! Comme s'il ne valait pas mieux mille +fois laisser échapper mille coupables que risquer de condamner un +seul innocent! + +Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant +l'assentiment du procureur de la République, et sous sa +responsabilité, le juge d'instruction peut donner officieusement +communication, lecture ou copie, au prévenu ou à son conseil, de +tout ou partie des procès-verbaux, des interrogatoires ou des +informations... + +Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme, +toujours disposé à interpréter la loi dans son sens le plus +rigoureux, et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un +aveugle sans son bâton--de la part d'un ennemi avoué de +Boiscoran--, cette facilité donnée à la défense acquérait +immédiatement une réelle signification. + +Mais était-ce celle que lui attribuait maître Folgat? + +--Je parierais que non, répondit maître Magloire, moi qui connais +le paroissien pour l'avoir pratiqué pendant des années. Sûr de +soi, il serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a +peur. Cette concession, c'est une porte dérobée qu'il se ménage en +cas d'échec. + +Le célèbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que fût +M. Galpin-Daveline de la culpabilité de Jacques, il était toujours +aussi inquiet de ses moyens de défense. Vingt interrogatoires +n'avaient rien arraché au prévenu que des protestations +d'innocence. + +Poussé à bout par le juge: + +--Je m'expliquerai, répondait-il, quand j'aurai vu mon défenseur. + +C'est le plus souvent l'unique réponse du stupide gredin qui ne +cherche qu'à gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de +l'intelligence de son ancien ami une trop haute idée pour n'être +pas persuadé que son mutisme opiniâtre cachait quelque chose de +sérieux... + +Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement ménagé, des +témoignages achetés de longue main? M. Galpin-Daveline eût donné +bonne chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tôt qu'il avait +accordé cette communication. + +Avant de se décider, cependant, il était allé soumettre ses +perplexités au procureur de la République. L'excellent +M. Daubigeon, qu'il avait trouvé en train de se mirer dans la +tranche dorée de ses bouquins chéris, l'avait fort mal reçu. + +--Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'était-il écrié, +je suis prêt à vous en donner! Pour autre chose, serviteur: «Quand +la sottise est faite, Il est trop tard, ma foi!, de demander +conseil!» + +Si peu encourageant que fût l'accueil, M. Galpin-Daveline avait +insisté: + +--En sommes-nous donc là, avait-il repris d'un ton amer, que ce +soit une sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il été commis? +Avais-je mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? +Oui. Eh bien! est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a été mon +ami, et si j'ai dû jadis épouser une de ses parentes!... Il n'est +personne au tribunal qui doute de la culpabilité de monsieur de +Boiscoran, personne qui ose blâmer ma conduite, et cependant c'est +à qui me témoignera le plus de froideur. + +--Voilà le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace +ironique: on vante la vertu, mais on la laisse se morfondre. +_Probitas laudatur et alget!_ + +--Eh bien! oui, c'est vrai! s'était écrié à son tour M. Galpin- +Daveline. Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'eût pas eu +le courage de faire. Monsieur le procureur général m'a adressé des +félicitations, parce qu'il juge les choses de haut et de loin. +Ici, on subit les influences des coteries. Ceux-là mêmes qui +devraient me soutenir, m'encourager, me réconforter, se déclarent +contre moi. Le procureur de la République, mon allié naturel, +m'abandonne et me raille. C'est d'un ton d'insupportable ironie +que monsieur le président, mon chef immédiat, me disait ce matin: +«Je ne sais guère de magistrats capables, comme vous, de sacrifier +à l'intérêt de la vérité et de la justice leurs relations et leurs +amitiés, vous êtes un homme antique, vous irez loin!...» + +Le procureur de la République n'en avait pu supporter davantage. + +--Brisons là, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... +Jacques de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce +que je sais, c'est que c'était le plus aimable garçon de la terre, +un hôte admirable, un causeur et un érudit, et qu'il possédait les +plus jolies éditions d'Horace et de Juvénal que je connaisse. Je +l'aimais, je l'aime encore, et je suis désolé de le savoir en +prison. Ce qui est positif, c'est que j'avais à Sauveterre les +plus agréables relations, et que les voilà brisées. Et c'est vous +qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis l'ambitieux? Est-ce +donc moi qui ai tenu à attacher un nom à un procès retentissant? +Est-ce moi qui ai refusé de me récuser quand on me le conseillait? +Monsieur de Boiscoran sera probablement condamné. Vous devriez +être au comble de vos voeux... Vous vous plaignez, cependant. Que +diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conçu un +projet assez admirable pour n'avoir jamais à se repentir de +l'entreprise et du succès... _Quid, tam dextro pede concipis ut +te, Conatus non poeniteat votique peracti!_ + +Après cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu'à se retirer. + +Et il s'était éloigné, en effet, furieux, mais en même temps bien +résolu à faire profit des rudes vérités dont venait de le +souffleter M. Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnaître +l'interprète de la pensée de tous. + +C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernières +hésitations. Et tout de suite il avait accordé la communication +des pièces, en recommandant à son greffier la plus grande +complaisance. + +Ce n'est pas sans un profond étonnement que Méchinet avait entendu +M. Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la +procédure. Il connaissait à fond son patron, ce juge d'instruction +dont il était comme l'ombre depuis des années. + +Toi, s'était-il dit, tu as peur. + +Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est +l'honneur de la justice de se départir de ses rigueurs +lorsqu'elles ne sont pas indispensables: + +--Oh! soyez tranquille, monsieur, avait répondu gravement le +greffier, ce n'est pas la bienveillance qui me manquera. + +Mais, dès que le juge d'instruction eut le dos tourné, Méchinet se +mit à rire. + +Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il +soupçonnait la vérité, et à quel point je suis dévoué à la +défense... Quelle fureur, sac à papier! s'il venait jamais à +apprendre que j'ai trahi le secret de l'instruction, que j'ai été +le messager de la correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses +amis, que j'ai fait de Frumence Cheminot mon complice, que j'ai +corrompu Blangin, le geôlier, pour que mademoiselle de Chandoré +pût visiter son fiancé! + +Car il avait fait tout cela, c'est-à-dire quatre fois plus qu'il +n'en fallait pour être chassé du tribunal, et même pour devenir, +pendant quelques mois, le pensionnaire de Blangin. + +Il sentait des frissons lui courir le long de l'échine, quand il y +réfléchissait froidement, et il était entré dans une furieuse +colère, un soir que ses soeurs, les dévotes couturières, s'étaient +avisées de lui dire: «Décidément, Méchinet, tu es tout chose, +depuis cette visite de mademoiselle de Chandoré.» + +--Bavardes infernales! s'était-il écrié d'un accent à les faire +rentrer sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'échafaud! + +Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre +d'un remords. Mlle Denise l'avait complètement ensorcelé, et non +moins sévèrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin- +Daveline. Assurément, M. Daveline n'avait rien fait de contraire à +la loi, mais il avait violé l'esprit de la loi. Ayant eu le triste +courage d'instruire contre un ami, il n'avait pas su demeurer +impartial. Craignant d'être taxé de faiblesse, il avait exagéré la +dureté. Et, surtout, il avait dirigé l'enquête uniquement dans le +sens de ses convictions, comme si le crime eût été prouvé, et sans +tenir compte des intérêts d'un prévenu qui protestait de son +innocence. + +Or, Méchinet y croyait fermement, à cette innocence, et il était +intimement persuadé que le jour où Jacques de Boiscoran verrait +son défenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec +quelle ponctualité il se rendit au Palais attendre maître +Magloire. + +Mais à midi, le célèbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il +était encore en conférence chez M. de Chandoré. + +Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier. + +Et telle était son inquiétude qu'au lieu de rentrer déjeuner avec +ses soeurs, il envoya un garçon de bureau lui chercher un petit +pain qu'il arrosa d'un verre d'eau. + +Enfin, comme trois heures sonnaient, maître Magloire et maître +Folgat arrivèrent, et rien qu'à leur contenance, Méchinet comprit +qu'il s'était trompé, et que Jacques ne s'était pas justifié. + +Cependant, devant maître Magloire, il n'osa pas s'informer. + +--Voici les pièces, dit-il simplement, en posant sur une table un +immense carton. (Mais, tirant maître Folgat à l'écart:) Qu'arrive- +t-il donc? demanda-t-il. + +Certes, le greffier s'était conduit de façon à ce qu'on n'eût pas +de secret pour lui, et il s'était trop compromis pour qu'on ne fût +pas assuré de sa discrétion. Pourtant, maître Folgat n'osa pas +prendre sur lui de livrer le nom de Mme de Claudieuse, et +évasivement: + +--Il arrive, répondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie +pleinement... il ne manque que des preuves à ses allégations, et +nous nous occupons de les réunir... + +Et il alla s'asseoir près de maître Magloire, lequel était attablé +déjà et retirait du carton des quantités de paperasses. Avec ces +documents, il était aisé de suivre pas à pas l'oeuvre de +M. Galpin-Daveline, de se rendre compte de ses efforts et de +comprendre sa stratégie. + +C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchèrent tout +d'abord. Ils ne le trouvèrent pas. De la déposition de l'idiot, la +nuit de l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher +un nouveau témoignage, de l'expertise des médecins, rien, pas un +mot. M. Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'était son droit. +L'accusation retient les témoins qui lui conviennent et écarte les +autres. + +--Ah! le mâtin est habile! grommela maître Magloire, désappointé. + +L'habileté, en effet, était grande. M. Galpin-Daveline privait +ainsi la défense d'un de ses moyens les plus sûrs, d'un effet +prévu, d'un sujet de discussion passionné, d'un de ces incidents +d'audience, peut-être, qui agissent si puissamment sur l'esprit +des jurés. + +--Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta +maître Magloire. + +Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle différence +d'effet et de résultat! Invoqué par l'accusation, Cocoleu était un +témoin à charge, et la défense pouvait s'écrier d'un accent +indigné: «Quoi! c'est sur le témoignage d'un être pareil que vous +nous avez soupçonné d'un crime!...» + +Appelé par la défense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque +sorte un témoin à décharge, c'est-à-dire un de ces témoins que +suspecte toujours le jury, et c'était alors l'accusation qui +s'écriait: «Qu'espérez-vous de ce pauvre idiot, dont l'état mental +est tel que nous avons négligé sa déposition quand il vous +accusait!» + +--S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura maître Folgat, +c'est évidemment une chance considérable qui nous est ravie. Voilà +le pivot de l'affaire changé. Mais alors, comment monsieur +Daveline établit-il la culpabilité? + +Oh! le plus simplement du monde. + +La déclaration de M. de Claudieuse précisant l'heure du crime +était le point de départ de M. Daveline. De là, il passait +immédiatement à la déposition du gars Ribot, qui avait rencontré +M. de Boiscoran se dirigeant vers le Valpinson par le marais, +avant le crime; et au témoignage de Gaudry, qui l'avait vu +revenant du Valpinson par les bois après le crime commis. Trois +autres témoins découverts au cours de l'instruction précisaient +encore l'itinéraire de M. de Boiscoran. Et avec cela seul, en +rapprochant les heures, M. Daveline arrivait à prouver jusqu'à +l'évidence que le prévenu était allé au Valpinson et non ailleurs, +et qu'il s'y trouvait au moment du crime. + +Qu'y faisait-il? À cette question, la prévention répondait par les +charges relevées dès le premier jour: par l'eau où Jacques s'était +lavé les mains, par l'enveloppe de cartouche trouvée sur le +théâtre du crime, par l'identité des grains de plomb extraits de +la blessure de M. de Claudieuse et des grains de plomb des +cartouches du fusil Klebb, saisies à Boiscoran. + +Et nulle discussion, nul écart, pas une supposition. C'était +simple, précis et formidable à la fois, et en apparence aussi +irréfutable qu'une déduction mathématique. + +--Innocent ou coupable, dit maître Magloire à son jeune confrère, +Jacques est perdu si vous n'arrivez pas à recueillir quelque +preuve contre madame de Claudieuse. Et même en ce cas, même si la +justice admet que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle +ne voudra croire que Jacques n'est pas complice... + +Cependant, ils passèrent une partie de la nuit à bien examiner +tous les interrogatoires et à étudier chacun des points de +l'accusation. + +Et le matin, sur les neuf heures, après quelques heures seulement +de sommeil, ils se rendaient ensemble à la prison. + + +17 + +Le geôlier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit +à sa femme: + +--J'en ai assez décidément de l'existence que je mène ici. J'ai +trop peur. On m'a payé pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux +m'en aller. + +--Tu n'es qu'un sot, lui avait répondu sa femme. Tant que +monsieur de Boiscoran sera prisonnier, on peut espérer des +profits. Tu ne sais pas ce que ces Chandoré sont riches. Il faut +rester... + +Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prétention d'être le +maître du logis. Il y criait très fort. Il y jurait à écailler le +crépi des murs. Il s'oubliait jusqu'à démontrer à tour de bras +qu'il était le plus fort. Seulement... Seulement, Mme Blangin +ayant décidé qu'il resterait, il restait... Et assis à l'ombre, +devant sa porte, en proie aux plus sombres pressentiments, il +fumait sa pipe, lorsque maître Magloire et maître Folgat se +présentèrent à la prison, munis d'un laissez-passer de M. Galpin- +Daveline. + +Dès qu'ils entrèrent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les +avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il +poliment son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche: + +--Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il +avec un sourire obséquieux. Je vais les conduire. Le temps +seulement de prendre la clef de la cellule. + +Maître Magloire le retint. + +--Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran? + +--Comme ci comme ça, répondit le geôlier. + +--Qu'a-t-il? + +--Eh! ce qu'ont tous les accusés quand ils voient que leur +affaire prend une vilaine tournure. + +Les défenseurs échangèrent un regard attristé. Il était clair que +Blangin croyait à la culpabilité de Jacques, et c'était d'un +sinistre augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont +d'ordinaire le flair excellent, et souvent les avocats les +consultent, à peu près comme un auteur prend l'avis des gens du +théâtre où il donne une pièce. + +--Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea maître Folgat. + +--À moi, personnellement, presque rien, répondit le geôlier. (Et +secouant la tête:) Mais on a son expérience, n'est-ce pas? +poursuivit-il. Quand un accusé vient de recevoir son avocat, je +monte toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque +chose, histoire de lui remettre du coeur au ventre... C'est +pourquoi, hier, dès que maître Magloire a été parti, j'ai grimpé +les escaliers quatre à quatre... + +--Et vous avez trouvé monsieur de Boiscoran malade! + +--Je l'ai trouvé dans un état à faire pitié, messieurs. Il était +étendu à plat ventre sur son lit, la tête enfoncée dans son +oreiller, ne bougeant pas plus qu'une souche. J'étais dans sa +cellule depuis plus d'une minute, qu'il n'avait encore rien +entendu... Je secouais mes clefs, je piétinais, je toussais, +rien... L'inquiétude me prend, je m'approche et je lui tape sur +l'épaule: «Hé! monsieur!...» Cristi! Il bondit haut comme ça, et +se mettant sur son séant. «Qu'est-ce que vous me voulez?» dit-il. +Naturellement j'essaye de le consoler, de lui expliquer qu'il faut +se faire une raison, que c'est bien désagréable de passer aux +assises, mais qu'après tout on n'en meurt pas, et que même on en +sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi +bien fait de chanter «femme sensible!»[4]... Plus je lui parlais, +plus ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: +«Sortez! se met-il à crier, sortez!»... + +Il s'interrompit et se détourna pour tirer une bouffée de sa pipe. +Mais elle était éteinte. Il la mit dans la poche de sa veste et +continua: + +--Je pouvais lui répondre que j'ai le droit d'entrer dans les +cellules quand il me plaît et d'y rester tant que je veux. Mais +les prisonniers sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. +Je sortis donc; seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y +restai en faction... Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis +dans les prisons, j'ai vu des désespoirs... Jamais je n'en ai vu +d'aussi terrible que celui de ce pauvre jeune homme. Il avait +sauté à terre dès que j'avais eu les talons tournés, et il allait, +et il venait dans sa cellule en sanglotant tout haut. Il était +plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des joues des +larmes si grosses que je les voyais... + +Chacun de ces détails éveillait un remords dans le coeur de maître +Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'était pas +sensiblement modifiée, mais il avait eu le temps de réfléchir et +il se reprochait amèrement sa dureté. + +--J'étais en observation depuis une bonne heure, au moins, +poursuivait le geôlier, quand voilà que tout à coup, monsieur de +Boiscoran saute sur la porte et se met à la secouer et à la taper +à grands coups de pied et à appeler de toutes ses forces. Je le +fais attendre un peu, pour qu'il ne me sache pas si près, et enfin +j'ouvre en faisant celui qui a monté l'escalier en courant. Dès +que je parais: «J'ai le droit, n'est-ce pas, de recevoir des +visites?... Et personne n'est venu me demander?--Personne.-- +Vous en êtes bien sûr?... Très sûr!...» + +» C'était comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se +tenait le front à deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! +Et j'ai une mère, une fiancée, des amis! Allons, c'est fini!... Je +n'existe plus, je suis abandonné, réprouvé, renié!..." Il disait +cela d'une voix à tirer des larmes des pierres de la prison, et +moi, ému, je lui proposai d'écrire une lettre que je ferais porter +chez monsieur de Chandoré. Mais aussitôt, entrant en fureur: "Non, +jamais! s'écria-t-il, jamais, laissez-moi, je n'ai plus qu'à +mourir..." + +Maître Folgat n'avait pas prononcé une parole, mais sa pâleur +trahissait son émotion. + +--Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je +n'étais pas rassuré du tout. La cellule qu'occupe monsieur de +Boiscoran n'a pas de chance. J'y ai eu, depuis que je suis à +Sauveterre, un suicide et une tentative de suicide. Sitôt sorti, +j'appelai Frumence Cheminot, un pauvre diable de détenu qui m'aide +dans mon service, et il fut convenu que nous monterions la garde à +tour de rôle, pour ne pas perdre l'accusé de vue une minute. Mais +la précaution était inutile. Le soir, quand on monta le dîner de +monsieur de Boiscoran, il était tout à fait calme, et même il me +dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait conserver +ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles que +lui donnera son dîner d'hier, il n'ira pas loin. À peine avait-il +avalé quatre bouchées qu'il fut pris d'un tel étouffement que nous +avons cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les +mains, et même je pensais que ce serait peut-être un bonheur. +Enfin, vers neuf heures, il était à peu près remis, et il est +resté toute la nuit accoudé à sa fenêtre... + +Maître Magloire était à bout. + +--Montons, dit-il à son jeune confrère. + +Ils montèrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, +ils aperçurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher +doucement. + +--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent-ils à voix basse. + +--Je crois qu'il dort, répondit le détenu. Pauvre homme! Il rêve +peut-être qu'il est libre dans son beau château. + +Sur la pointe du pied, maître Folgat s'approcha du guichet. + +Mais Jacques était éveillé. Il avait entendu des pas et des voix, +et il venait de sauter à terre. + +Blangin ouvrit donc la porte, et dès le seuil: + +--Je vous amène du renfort, mon ami, dit maître Magloire au +prisonnier. Maître Folgat, mon confrère venu de Paris avec votre +mère... + +Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina. + +--Je vois que vous m'en voulez, reprit le célèbre avocat de +Sauveterre, j'ai été vif, hier, beaucoup trop vif... + +Jacques secoua la tête et reprit d'un ton glacé: + +--Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai réfléchi, et maintenant +je vous remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. +Si je passais en cour d'assises, innocent, je serais condamné +comme assassin et incendiaire. J'aviserai à ne pas passer en cour +d'assises... + +--Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu! + +--Si. Du moment où vous, qui êtes mon ami, vous ne m'avez pas +cru, qui donc me croirait! + +--Moi! s'écria maître Folgat. Moi, qui sans vous connaître +croyais à votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous +ai vu! + +Plus prompt que la pensée, Jacques de Boiscoran saisit la main du +jeune avocat, et la serrant d'une étreinte convulsive: + +--Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'écria-t- +il, merci!... Soyez béni, monsieur, de cette foi que vous avez en +moi! + +C'était la première fois, depuis son arrestation, que l'infortuné +tressaillait d'espérance et de joie. Ce ne fut, hélas, qu'un +tressaillement. Son regard, presque aussitôt, s'éteignit, son +front devint plus sombre encore, et d'une voix sourde: + +--Malheureusement, reprit-il, nul désormais ne peut rien pour +moi. Maître Magloire a dû vous dire, monsieur, ma lamentable +histoire et mes explications; je n'ai pas de preuves... ou du +moins, pour en fournir, il me faudrait descendre à de tels détails +que la justice ne saurait les admettre, ou que si, par impossible, +elle les admettait, j'en resterais à tout jamais avili à mes +yeux... Il est de ces confidences dont il est interdit de +profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces voiles que, +même au prix de la vie, on ne soulève pas... Mieux vaut être +condamné innocent qu'être acquitté infâme et dégradé. Messieurs, +je renonce à me défendre... + +Pour examiner ainsi, à quel parti désespéré s'était-il donc +arrêté? Ses défenseurs tremblaient de le deviner. + +--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, +dit maître Folgat. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous n'êtes pas seul en cause, monsieur. Parce que +vous avez des parents, des amis... + +Un sourire d'amère ironie crispait les lèvres de Jacques de +Boiscoran. + +--Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, à eux qui +n'ont pas même eu le courage d'attendre, pour me renier, que le +jugement fût rendu!... À eux dont le verdict impitoyable a devancé +celui de la cour d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, +monsieur Folgat, que me vient le premier témoignage de sympathie. + +--Ah! ce n'est pas vrai! s'écria maître Magloire, et vous le +savez bien! + +Jacques ne parut pas l'entendre. + +--Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours +prospères... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon +étaient mes amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le +plus implacable des juges, et l'autre, qui est procureur de la +République, n'a pas même essayé de venir à mon secours... Maître +Magloire aussi était mon ami, et cent fois il m'avait dit que je +pouvais compter sur lui comme il comptait sur moi, aussi est-ce +lui que j'avais choisi entre tous pour m'assister de ses conseils +et de son expérience... Et quand j'ai entrepris de lui démontrer +mon innocence, il m'a répondu que je mentais. + +De nouveau le célèbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en +vain. + +--Des parents! continuait Jacques d'un accent où vibraient toutes +ses colères, j'en ai, vous avez raison, j'ai un père et une +mère... Où sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalité +inouïe, se débat misérablement dans les mailles de la plus odieuse +et de la plus perfide des intrigues? Mon père, tranquillement, +reste à Paris, tout à ses occupations et à ses plaisirs +accoutumés... Ma mère est accourue à Sauveterre, elle y est en ce +moment, mais c'est inutilement qu'on lui a fait savoir qu'il +m'était permis de recevoir sa visite. Je l'attendais hier, mais le +malheureux accusé d'un crime n'est plus son fils! C'est en vain +que du fond de l'abîme je l'ai appelée, c'est en vain que je l'ai +attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon coeur! +Elle n'est pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde +désormais, et vous voyez bien que j'ai le droit de disposer de +moi... + +Maître Folgat n'eut pas l'idée de discuter. À quoi bon! Est-ce que +le désespoir raisonne? Il dit simplement: + +--Vous oubliez mademoiselle de Chandoré, monsieur. + +Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long +frémissement: + +--Denise!... murmura-t-il. + +--Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son +courage, son dévouement et tout ce qu'elle a tenté pour vous. +Direz-vous qu'elle vous abandonne et qu'elle vous renie, celle +qui, oubliant pour vous toutes ses timidités et toutes ses +pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans votre prison! C'est +son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car elle pouvait être +découverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle n'a pas +hésité... + +--Ah! vous êtes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant +à le briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, +continua-t-il, que c'est son souvenir qui me tue, et que mon +malheur est d'autant plus affreux que je sais quelles félicités je +perds! Ne voyez-vous donc pas que j'aime Denise comme jamais femme +n'a été aimée! Ah! s'il ne s'agissait que de moi!... Moi, du +moins, j'ai une faute à expier. Mais elle! Pourquoi, mon Dieu, me +suis-je trouvé sur son chemin! (Il demeura pensif une minute, +puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma mère, elle n'est +venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a tout +révélé. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir +du crime... + +--Vous vous trompez, Jacques, prononça maître Magloire, +mademoiselle de Chandoré ne sait rien... + +--Est-ce possible! + +--Maître Magloire n'a point parlé devant elle, ajouta maître +Folgat, et nous avons fait promettre à monsieur de Chandoré de +garder le secret. J'ai soutenu que vous seul aviez le droit +d'apprendre la vérité à mademoiselle Denise. + +--Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas +disculpé? + +--Elle ne se l'explique pas. + +--Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable? + +--Vous lui diriez que vous l'êtes, qu'elle refuserait de vous +croire... + +--Et cependant elle n'est pas venue hier... + +--Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vérité, on +a dû la révéler à votre mère. Madame de Boiscoran a été comme +foudroyée par ce dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est +restée sans connaissance entre les bras de mademoiselle Denise. +Quand elle est revenue à elle, sa première parole a été pour vous, +mais il était trop tard pour se présenter à la prison... + +En invoquant le nom de Mlle Denise, maître Folgat avait trouvé le +moyen le plus sûr, et peut-être le seul, de briser la volonté de +Jacques. + +--Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il. + +--En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez +conçu, répondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: «Soit!» +Et je serais le premier à vous fournir une arme. Le suicide serait +une expiation. Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, +car le suicide serait un aveu. + +--Que faire? + +--Vous défendre, lutter... + +--Sans espoir? + +--Oui, même sans espoir. Est-ce que jamais, en présence de +l'ennemi, vous avez été tenté de vous faire sauter la cervelle? +Non. Vous saviez cependant que les Prussiens étaient les plus +nombreux et que probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! +Eh bien! vous êtes en présence de l'ennemi, et eussiez-vous la +certitude d'être vaincu, c'est-à-dire condamné, que je vous dirais +encore: «Il faut combattre!» Vous seriez condamné et à la veille +de monter à l'échafaud, que je vous dirais toujours: «Il faut +vivre jusque-là, car d'ici là tel événement peut surgir qui +dénonce le coupable!» Et dût cet événement ne se pas présenter, je +vous répéterais quand même: «Il faut attendre le bourreau pour +protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire +dont vous êtes victime et une dernière fois affirmer votre +innocence...» + +Peu à peu, à la voix de maître Folgat, Jacques s'était redressé. + +--Sur mon honneur, monsieur, prononça-t-il, je vous jure que +j'aurai le courage d'aller jusqu'au bout. + +--Bien! approuva maître Magloire, bien, très bien! + +--Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques. + +--Avant tout, répondit maître Folgat, je prétends recommencer, à +votre profit, l'instruction si incomplète de monsieur Galpin- +Daveline. Ce soir même, madame votre mère et moi partons pour +Paris. Je viens vous demander les renseignements nécessaires, et +aussi les moyens d'explorer votre maison de la rue des Vignes et +de rechercher l'ami dont vous aviez emprunté le nom et la servante +qui vous servait... + +Un grincement de verrous l'interrompit. + +Le judas pratiqué dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au +grillage se collait le visage rubicond de Blangin. + +--Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle +vous prie de descendre dès que vous aurez terminé avec ces +messieurs... + +Jacques était devenu très pâle. + +--Ma mère! murmura-t-il. (Et tout aussitôt:) Ne vous éloignez +pas! cria-t-il au geôlier, nous allons avoir fini! (Trop grande +était son agitation pour qu'il pût la maîtriser.) Il faut que nous +en restions là pour aujourd'hui, messieurs, dit-il à maître +Magloire et à maître Folgat, je n'ai plus ma tête à moi... + +Mais maître Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, était résolu +à partir pour Paris le soir même. + +--Le succès dépend de la rapidité de nos mouvements, prononça-t- +il. Permettez-moi d'insister pour obtenir immédiatement les +quelques renseignements dont j'ai besoin. + +--C'est une tâche impossible que vous entreprenez, monsieur..., +commença-t-il. + +--Faites toujours ce que mon confrère vous demande, interrompit +maître Magloire. + +Sans plus résister, et, qui sait!, agité peut-être du secret +espoir qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune +avocat au fait des moindres circonstances de ses relations avec +Mme de Claudieuse. Il lui apprit à quelle heure elle venait rue +des Vignes, quel chemin elle prenait, et comment elle était vêtue +le plus habituellement. + +Les clefs de la maison étaient à Boiscoran, dans un tiroir que +Jacques indiquait. Il n'y avait qu'à les demander à Antoine. + +Il dit ensuite comment on arriverait peut-être à savoir au juste +ce qu'était devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunté le +nom. Sir Francis Burnett avait un frère à Londres. Jacques +ignorait son adresse précise, mais il savait qu'il faisait des +affaires considérables avec l'Inde, et qu'il avait été autrefois +le caissier principal de la célèbre maison de banque Gilmour et +Benson. + +Quant à sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son +ménage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux fermés, sur +la seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré, et jamais il ne s'était occupé d'elle +autrement que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps à +autre quelque gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est- +ce par hasard qu'il l'avait appris, c'est que cette fille +s'appelait Suky Wood, qu'elle était née à Folkestone, où ses +parents tenaient une auberge de matelots, et qu'avant de venir en +France, elle avait habité Liverpool, où elle était femme de +chambre à l'hôtel _Adolphi._ + +Soigneusement, maître Folgat prit note de tous ces renseignements. + +--En voici plus qu'il ne faut, s'écria-t-il, pour ouvrir la +campagne! Je n'ai plus à vous demander que l'adresse et le nom de +vos fournisseurs de la rue des Vignes. + +--Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est +dans le même tiroir que les clefs. Là sont aussi tous les titres +et tous les papiers relatifs à la maison. Enfin, vous feriez peut- +être bien d'emmener Antoine, qui est un homme dévoué. + +--Certes, je l'emmènerai, puisque vous le permettez, dit le jeune +avocat. (Et serrant précieusement toutes ses notes:) Mon voyage, +ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, à +mon retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de +défense... D'ici là, mon cher client, bon courage. + +Sur quoi, ayant appelé Blangin pour qu'il leur ouvrît la porte, et +donné à Jacques de Boiscoran une poignée de main, maître Folgat et +maître Magloire se retirèrent. + +--Eh bien! descendons-nous, à présent? demanda le geôlier. + +Mais Jacques ne lui répondit pas. C'est du plus profond du coeur +qu'il avait souhaité la visite de sa mère; puis voici qu'au moment +de la voir, il se sentait assailli de toutes sortes +d'appréhensions vagues. La dernière fois qu'il l'avait embrassée, +c'était à Paris, dans le beau salon de leur hôtel. Il partait, le +coeur gonflé d'espérance et de joie, pour rejoindre Mlle Denise, +et il se rappelait que sa mère lui avait dit: «Je ne te verrai +plus, maintenant, que la veille de ton mariage...» + +Et c'est dans le parloir d'une prison, accusé d'un crime +abominable, qu'il allait la revoir... Et peut-être doutait-elle de +son innocence! + +--Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le geôlier. + +À la voix de cet homme, Jacques tressaillit. + +--Je suis à vous, répondit-il, marchons! + +Et tout en descendant l'escalier, il n'était préoccupé que de +composer son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car +il ne faut pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la +situation. + +Au bas de l'escalier, montrant une porte: + +--Voilà le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra +sortir, vous m'appellerez. + +Sur le seuil, Jacques s'arrêta. + +Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle +voûtée, éclairée par deux étroites fenêtres armées d'une double +rangée de solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc +grossier scellé dans le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, +en pleine lumière, était assise ou plutôt affaissée, et comme +privée de sentiment, la marquise de Boiscoran. + +L'apercevant, Jacques eut à peine la force d'étouffer un cri de +douleur et d'effroi. Était-ce bien sa mère, cette vieille femme +amaigrie, au teint plombé, aux yeux rougis, et dont les mains +tremblaient! + +--Ô mon Dieu! murmura-t-il. + +Elle l'entendit, car elle releva la tête; et le reconnaissant, +elle essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle +retomba lourdement sur le banc en s'écriant: + +--Jacques, mon fils! + +Elle aussi, elle était épouvantée, en voyant ce qu'avaient fait de +Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies. + +Mais déjà il s'était agenouillé à ses pieds, sur les dalles +boueuses, et d'une voix à peine intelligible: + +--Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que +je te cause? + +Elle le considéra un moment avec une expression, délirante, puis +tout à coup, lui prenant la tête à deux mains et l'embrassant avec +une violence passionnée: + +--Si je te pardonne!... s'écria-t-elle. Hélas! qu'ai-je à te +pardonner! Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent! + +Jacques respira plus librement. À l'accent de sa mère, il comprit +qu'elle était sûre de lui. + +--Et mon père? interrogea-t-il. + +De fugitives rougeurs marbrèrent les joues blêmes de la marquise. + +--Je le verrai demain, répondit-elle, car je pars ce soir avec +maître Folgat... + +--Quoi! faible comme tu l'es! + +--Il le faut. + +--Mon père ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? +Comment n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable? + +--C'est précisément parce qu'il est sûr de ton innocence qu'il +reste à Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prétend que la +justice ne saurait se tromper... + +--Je l'espère bien! fit Jacques avec un sourire forcé. (Et +changeant aussitôt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne +t'a-t-elle pas accompagnée? + +--Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a été +convenu qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de +Claudieuse, et je voulais, moi, te parler de cette exécrable +femme! Jacques, mon pauvre enfant, vois où t'a conduit une passion +coupable! + +Il ne répondit pas. + +--Tu l'aimais? reprit Mme de Boiscoran. + +--J'ai cru l'aimer. + +--Et elle? + +--Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette âme +troublée. + +--Il n'y a donc rien à espérer d'elle, ni pitié ni remords... + +--Rien. Je l'ai abandonnée, elle s'est vengée. Elle m'avait +prévenu... + +Mme de Boiscoran soupira. + +--C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que +j'ignorais tout, je me suis trouvée près d'elle à l'église, et +involontairement, j'admirais son calme recueillement, la pureté de +son regard, la noblesse et la simplicité de son maintien. + +Hier, quand j'ai appris la vérité, j'ai frémi! J'ai compris +combien doit être redoutable une femme qui peut affecter un tel +calme, alors que son amant est en prison accusé du crime qu'elle a +commis! + +--Rien au monde ne saurait la troubler, ma mère. + +--Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu +nous a tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle fût démasquée? + +Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas à paraître, +annonçant à Mme de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer. + +Elle se retira, en effet, après avoir une dernière fois embrassé +son fils. + +Et le soir même, ainsi qu'il était convenu, elle prenait, avec +maître Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris. + + +18 + +Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même, +calomniaient le marquis de Boiscoran. + +Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était +certes pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il +avait sévèrement défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, +même pour ses marchands de curiosités; il ne sortait plus, la +poussière s'amassait sur ses collections, et rien n'était capable +de le tirer de son morne abattement que l'arrivée d'une lettre de +Sauveterre. + +Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la +marquise ou de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître +Magloire, de M. de Chandoré, de Mlle Denise et du docteur +Seignebos lui-même. Et ainsi il pouvait suivre à distance toutes +les phases et jusqu'aux moindres incidents du procès. + +Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en +conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours +pas. + +Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de Mlle de Chandoré, +une lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de +préparer sa malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il +avait ordonné de la défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne +partirait pas. «Il se passe quelque chose d'extraordinaire dans +l'esprit de monsieur le marquis», disait aux autres domestiques le +valet de chambre de confiance. + +Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses +nuits dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à +peine, ne dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour +de lui. Sur sa table, il avait rangé bien en ordre toutes ses +lettres de Sauveterre, et sans cesse il les lisait et les +relisait, les comparant entre elles, commentant toutes les +phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la vérité de cette +masse de détails et de renseignements. + +C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier +moment. C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque +courrier une incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il +était assailli par les plus horribles craintes. Il les écartait, +mais toujours elles revenaient, plus fortes et plus irrésistibles +à chaque fois, comme les lames de la marée montante. + +Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. +Ses angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la +veille maître Folgat lui avait écrit: _«Demain cesseront nos +incertitudes. Demain le secret sera levé, et M. Jacques pourra +recevoir maître Magloire, le défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, +vous aurez des nouvelles.»_ + +Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux +fois déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas +venu, lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air +effaré: + +--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec +Antoine, le domestique de monsieur Jacques... + +Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore +que la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était +par les fatigues d'une nuit de chemin de fer. + +Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le +valet de chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix +frémissante, de cette voix qui sollicite et cependant redoute une +réponse décisive: + +--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il. + +--Oui. + +--Heureux ou malheureux? + +--Triste! + +--Dieu! Jacques aurait-il avoué? + +--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent! + +--Il s'est disculpé, alors? + +--Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour +nous tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le +public, pour ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, +mais les preuves lui manquent. + +Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit +encore. + +--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il. + +--Ne le croyez-vous donc pas? + +--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges... + +--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître +Folgat, qui vient d'arriver par le même train que moi, et que vous +verrez aujourd'hui même, espère en découvrir. + +--Des preuves de quoi? + +Peut-être Mme de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle +avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait. + +--Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de +Claudieuse... + +--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante +ironie:) C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il. + +La marquise ne répondit pas. + +--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le +mariage de Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu +se venger... + +--Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari. + +--Elle voulait être libre... + +D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa +femme: + +--Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour +aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction! + +--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime +de coïncidences inouïes... + +--Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain +de quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. +Pensez-vous donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous +prouveront qu'ils sont victimes de la fatalité, d'une intrigue +ténébreuse et, enfin, d'une erreur judiciaire. Comme s'il pouvait +y avoir des erreurs judiciaires, à notre époque, après l'enquête +du juge d'instruction et l'examen de la chambre des mises en +accusation... + +--Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances. + +--Et si elles échouent?... Mme de Boiscoran baissa la tête. + +--Qu'adviendrait-il? insista le marquis. + +--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous +aurions cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour +d'assises. + +La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face +s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable +colère étincelait dans ses yeux. + +--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, +et c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose +toute naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, +s'il passe en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un +Boiscoran au bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne +prétends pas qu'un Boiscoran ne puisse commettre un crime, la +passion a des entraînements insensés... Seulement, un Boiscoran +revenu à lui se ferait justice lui-même. Le sang lave tout. +Jacques, lui, préfère le bourreau, il attend, il ruse, il veut +plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera content. Il +s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années de +travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de +mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas +mon fils! + +Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure +atroce. + +--Monsieur! s'écria-t-elle. + +Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre. + +--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, +moi, si vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre +passé... Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et +dites-moi en quelle année monsieur de Margeril a refusé de se +battre avec moi! + +L'indignation rendait des forces à la marquise. + +--Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire +cela, après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu! + +--Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels +souvenirs qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances +que vous invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps +dont je vous parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais +être à mon gré ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas +éclaircir mes doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu +conserver le repos. Nous avons vécu en bonne intelligence, mais +entre nous, toujours, ainsi qu'un mur d'airain, s'est dressé le +soupçon. + +Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent +raison à mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon +fils! + +Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et +heureuses, reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une +coupe d'eau limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre +secousse, remontent à la surface. + +Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de +Boiscoran se tordait les mains. + +--Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est +horrible, monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice +infâme au martyre que j'endure! + +M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif. + +--Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai été imprudente et +inconsidérée. J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde +me faisait fête, et vous, mon mari, mon guide, tout à votre +ambition, vous paraissiez m'abandonner... Je n'ai pas su prévoir +les conséquences d'une coquetterie bien inoffensive... + +--Voyez-les donc, maintenant, ces conséquences. Après trente ans, +je renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est +innocent, il expie la faute de sa mère. Fatalement, votre fils +devait convoiter et prendre la femme d'un autre, et, l'ayant +prise, c'est justice qu'il périsse par un adultère... + +--Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, +monsieur! + +--Je ne sais rien... + +--Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous êtes refusé à +une explication qui m'eût justifiée... + +--C'est vrai, j'ai reculé devant une explication qui, avec votre +intraitable orgueil, eût abouti fatalement à une rupture, c'est-à- +dire à un affreux scandale. + +La marquise eût pu répondre à son mari qu'en se refusant à sa +justification, il avait renoncé au droit d'articuler un reproche. +À quoi bon! + +--Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le +monde un homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats +m'avaient livré son nom. Je suis allé le trouver en lui disant que +j'exigeais une satisfaction et que je comptais assez sur son +honneur pour dissimuler, même à nos témoins, le motif réel de +notre rencontre. Il m'a refusé la satisfaction que je lui +demandais, répondant qu'il ne me la devait pas, que vous aviez été +calomniée et qu'il ne se battrait avec moi que si je l'insultais +publiquement... + +--Eh bien!... + +--Que faire après cela? Commencer une enquête? Vos précautions +devaient être prises pour qu'elle n'aboutît pas. Vous épier? C'eût +été me dégrader inutilement, puisque vous étiez sur vos gardes. +Fallait-il plaider en séparation? La loi m'offrait cette +ressource. Je pouvais vous traîner devant des juges, vous livrer +aux sarcasmes de mon avocat et m'exposer aux railleries du +vôtre... J'avais le droit de nous avilir, de déshonorer mon nom, +de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier dans les +journaux... Ah! plutôt être dupe mille fois! + +Mme de Boiscoran semblait confondue. + +--Voilà donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite +depuis tant d'années... + +--Oui. Voilà pourquoi, tout à coup, j'ai renoncé aux affaires, +moi que vous appeliez ambitieux. Voilà pourquoi je me suis dérobé +au monde, où toujours il me semblait voir les visages sourire sur +mon passage... Voilà pourquoi, vous abandonnant l'éducation de +votre fils et la direction de votre maison, je suis devenu +l'enragé collectionneur, le maniaque égoïste que l'on connaît! +Est-ce donc d'aujourd'hui seulement que vous découvrez que vous +avez gâté ma vie? + +Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard +dont Mme de Boiscoran enveloppait son mari. + +--Vous m'aviez dit vos injustes soupçons, monsieur, répondit- +elle, mais j'étais forte de mon innocence, et j'espérais que le +temps et ma conduite les avaient effacés... + +--La foi perdue ne revient plus. + +--Jamais l'épouvantable idée ne m'était venue que vous doutiez, +que vous pouviez douter de votre paternité! + +Le marquis de Boiscoran secouait la tête. + +--C'était ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. +J'aimais Jacques. Oui, malgré tout, malgré moi-même, je l'aimais! +N'avait-il pas toutes les qualités qui sont l'orgueil et la joie +d'une famille! N'était-il pas généreux et fier, ouvert à tous les +nobles sentiments, affectueux et toujours empressé de me plaire! +Jamais je n'ai eu qu'à me louer de lui. Et encore en ces derniers +temps, pendant cette exécrable guerre, n'a-t-il pas fait preuve de +la plus rare bravoure, et n'a-t-il pas vaillamment conquis la +croix qu'on lui a donnée!... Toujours, de tous côtés, me sont +venues à son sujet des félicitations. On me vantait son +intelligence, son application au travail. Hélas! c'est quand on me +disait que j'étais un heureux père que j'étais le plus malheureux +des hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, d'un mouvement +irrésistible, de l'attirer sur mon coeur! Mais aussitôt le doute +horrible tressaillait en moi. S'il n'était pas mon fils!... Et je +le repoussais, et dans ses traits je cherchais quelque chose des +traits de l'autre. + +Sa colère s'épuisait, usée par son excès même. Il s'attendrissait. +Et se laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre +ses mains: + +--S'il était mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il était +innocent... Ah! ce doute est intolérable!... et moi qui me suis +obstiné à ne pas bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour +lui!... Je pouvais tout, au début. Il m'eût été si facile +d'obtenir que l'instruction fût confiée à un autre qu'à ce Galpin- +Daveline, son ami autrefois, maintenant son ennemi mortel! + +M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise était +intraitable. Et cependant, blessée aussi cruellement qu'une femme +puisse l'être, elle refoulait toutes les révoltes de son être et, +songeant à son fils, elle demeurait humble. + +Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir +dans la soirée de son départ, elle la tendit à son mari en disant: + +--Voulez-vous lire ce que vous écrit notre fils, monsieur? + +D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, +l'enveloppe brisée, il lut: + +_M'abandonnez-vous donc, mon père, quand tout le monde +m'abandonne? Jamais votre affection ne m'a été si nécessaire. Le +péril est immense. Tout est contre moi. Jamais un tel concours de +circonstances fatales ne s'est vu. Peut-être me sera-t-il +impossible de démontrer mon innocence. Mais vous, est-il possible +que vous croyiez votre fils coupable d'un crime stupide et +lâche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma résolution est prise, je +lutterai jusqu'au bout... Jusqu'à mon dernier souffle, je +défendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... +Mais il est de ces choses qu'on n'écrit pas, et qu'on ne peut dire +qu'à son père... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que +votre main serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation +suprême à votre malheureux fils.:._ + +D'un bloc, le marquis s'était dressé. + +--Oh, oui! bien malheureux! s'écria-t-il. (Et s'inclinant à demi +devant sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je +vous prie de tout me dire... + +L'amour de la mère étouffa le ressentiment de la femme. Sans +l'ombre d'une hésitation, et comme si rien ne se fût passé, +Mme de Boiscoran répéta le récit de Jacques à maître Magloire. + +Le marquis semblait un homme assommé. + +--C'est inouï! répétait-il. (Et quand sa femme eut achevé:) Voilà +donc, reprit-il, pourquoi Jacques s'était si fort irrité quand +vous lui avez parlé d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il +vous avait dit que, s'il la voyait entrer par une porte, il +sortirait par l'autre... Nous ne comprenions pas cette aversion... + +--Hélas! ce n'était pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela +que servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse. + +En moins d'une minute, les résolutions les plus opposées se lurent +sur le visage de M. de Boiscoran. Il hésita, et enfin: + +--Tout ce qui est possible pour réparer mon inaction, dit-il, je +le ferai. J'irai à Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauvé. +Monsieur de Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le +permets, je vous le demande... + +Deux larmes brûlantes, les premières depuis le commencement de +cette scène, jaillirent des yeux de la marquise. + +--Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous +me demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, +excepté cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura +pitié de nous, maître Folgat nous sauvera. + + +19 + +Déjà maître Folgat était à l'oeuvre. + +Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, +attrait de l'inconnu, fièvre de la lutte, incertitude du résultat, +convoitise du succès, affection, intérêt, passion, tout se +réunissait pour exalter le génie du jeune avocat et fouetter son +activité. Et au-dessus de tout encore planait, mystérieux et +indéfinissable, le sentiment que lui inspirait Mlle de Chandoré. + +Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'était pas +de l'amour, car dire amour, c'est dire espérance, et il savait +bien que toute et à tout jamais Mlle Denise appartenait à Jacques; +c'était un sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter +se dévouer pour elle et désirer d'être pour quelque chose dans sa +vie et dans son bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes +ses affaires et oubliant ses clients, il était resté à Sauveterre. +C'est pour elle surtout qu'il voulait sauver Jacques de Boiscoran. + +À peine arrivé à la gare, il avait laissé la marquise de Boiscoran +à la garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il +s'était fait conduire chez lui. + +La veille, il avait adressé une dépêche, son domestique +l'attendait. En moins de rien, il eut changé de vêtements. +Remontant aussitôt en voiture, il partit à la recherche de l'homme +le plus apte, selon lui, à éclaircir cette ténébreuse intrigue. + +C'était un certain Goudar, qui avait à la préfecture de police des +fonctions assez mal définies, mais assez bien rétribuées pour lui +donner l'aisance. C'était un de ces agents à tout faire, que la +police réserve pour les opérations délicates et les expéditions +scabreuses, où il faut à la fois du flair et du tact, une +intrépidité à toute épreuve et un imperturbable sang-froid. + +Maître Folgat avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier, +lors de l'affaire de la Société d'Escompte mutuel. Lancé sur les +traces du gérant, qui s'était enfui laissant un déficit de +plusieurs millions, Goudar l'avait rejoint et arrêté au Canada, +après trois mois de courses effrénées à travers l'Amérique. + +Mais le jour de son arrestation, ce gérant n'avait sur lui, dans +son portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille +francs. Qu'étaient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, +il répondit qu'ils étaient dissipés; qu'il avait joué à la Bourse, +qu'il avait été malheureux... + +Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcité par l'appât d'une +récompense magnifique, il se remit en campagne et réussit, en +moins de six semaines, à retrouver seize cent mille francs qui +avaient été déposés à Londres chez une femme de moeurs équivoques. + +L'histoire elle-même est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le +génie d'investigation, la fertilité de ressources et d'expédients +qu'avait dû déployer Goudar pour obtenir un tel résultat. Or, +maître Folgat le savait exactement, lui qui avait été le conseil +et l'avocat des actionnaires de la Société d'Escompte mutuel. Et +il s'était bien juré que si jamais une occasion se présentait, +c'est à cet habile homme qu'il aurait recours. + +Goudar, qui était marié et père de famille, demeurait au diable, +route de Versailles, tout près des fortifications. + +Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il était, +ma foi, propriétaire, véritable retraite du sage, avec un jardinet +sur la route et, de l'autre côté, un vaste jardin où il cultivait +des plantes et des fruits admirables, et où il élevait toutes +sortes d'animaux. + +Car c'est un fait à remarquer que tous ces hommes de police, qui +remuent à la journée le fumier social, adorent la campagne et, +dégoûtés sans doute des hommes, aiment de passion les bêtes et les +fleurs. + +Lorsque maître Folgat descendit de voiture devant cette plaisante +habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, éblouissante de +beauté, de jeunesse et de fraîcheur, jouait dans le jardinet avec +une petite fille de trois à quatre ans, toute blonde et toute +rose. + +--Monsieur Goudar, madame? demanda maître Folgat après avoir +salué. + +La jeune femme rougit légèrement, et modeste, mais non +embarrassée: + +--Mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix admirablement +timbrée, est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette +allée qui tourne la maison. + +Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas à +apercevoir son homme. + +La tête couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en +bras de chemise, ayant devant lui un tablier bleu à pièce et à +poche comme en portent les jardiniers, Goudar était grimpé sur une +échelle et s'appliquait à loger dans des sacs de crin les superbes +chasselas de ses treilles. + +Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tête, et +tout de suite: + +--Tiens! fit-il, maître Folgat chez moi!... Bonjour, maître! + +Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du +premier coup d'oeil. Il n'eût certes pas, lui, reconnu ainsi le +policier. Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis qu'ils ne +s'étaient vus. Et combien de temps s'étaient-ils vus! pas une +heure en deux fois. + +Il est vrai que Goudar était un de ces hommes dont on ne garde pas +souvenir. De taille moyenne, il n'était ni gras ni maigre, ni brun +ni blond, ni jeune ni vieux. Un employé aux passeports eût +certainement écrit ainsi son signalement: front ordinaire, nez +ordinaire, bouche ordinaire, yeux de couleur indécise, absence de +signes particuliers. + +On ne pouvait pas dire qu'il eût l'air niais, mais il n'avait pas +l'air intelligent. En lui, tout était ordinaire, moyen et indécis. +Pas un trait saillant. Il devait fatalement passer inaperçu et +être oublié aussitôt passé. + +--Vous me voyez en train de préparer ma récolte pour l'hiver, +dit-il à maître Folgat. Agréable besogne! Cependant je suis à +vous. Encore ces trois grappes dans ces trois sacs, et je +descends. + +Ce fut l'affaire d'un instant, et dès qu'il fut à terre: + +--Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin? + +Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les +extases d'un propriétaire, il vantait la saveur de ses poires +duchesse, il exaltait les couleurs éclatantes de ses dahlias, il +célébrait l'aménagement de sa basse-cour, où se voyaient des +cabanes pour les lapins et un bassin pour les canards de toutes +couleurs et des espèces les plus variées. + +Du fond du coeur, maître Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que +de temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, +c'est bien le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchérissait-il +sur tous les éloges. Et toujours dans le but de se concilier les +bonnes grâces du policier, tirant un étui à cigares et le lui +présentant tout ouvert: + +--Vous en offrirais-je un? fit-il. + +--Merci, je ne fume jamais, répondit Goudar. (Et voyant +l'étonnement de l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. +J'ai cru remarquer que l'odeur du tabac déplaît à ma femme... + +Positivement, si maître Folgat n'eût pas connu l'homme, il l'eût +pris pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins +que subtil, et, lui tirant sa révérence, il se fût retiré. Mais il +l'avait vu à l'oeuvre, et à sa suite il visita et admira encore +une serre bien établie, la couche des melons et la force des +asperges. + +Jusqu'à ce qu'enfin, conduisant son hôte au fond du jardin, sous +une tonnelle où se trouvaient une table et des sièges rustiques: + +--Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, maître, et dites-moi +votre affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter +mon domaine que vous êtes venu... + +Goudar était de ces hommes qui ont reçu en leur vie plus de +confidences que dix confesseurs, dix avoués et dix médecins +ensemble. On pouvait tout lui dire. + +Sans l'ombre d'une hésitation, et tout d'un trait, maître Folgat +lui dit l'histoire de Jacques et de Mme de Claudieuse. + +Il écouta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de +son visage tressaillît. Et quand l'avocat eut achevé: + +--Eh bien! demanda-t-il. + +--Avant tout, répondit maître Folgat, je voudrais votre +impression. Admettez-vous les explications de monsieur de +Boiscoran? + +--Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres! + +--Alors vous pensez que, malgré tant de charges qui l'accablent, +il faut croire à son innocence? + +--Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut étudier une +affaire avant d'émettre son opinion. (Il sourit, et regardant le +jeune avocat:) Mais voilà bien des préambules, fit-il. +Qu'attendez-vous donc de moi? + +--Votre aide, pour faire jaillir la vérité. L'homme de la +préfecture, assurément, s'attendait à quelque proposition de ce +genre. Après une minute de réflexion, regardant fixement maître +Folgat: + +--Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procéder à +une contre-instruction au bénéfice de la défense? + +--Précisément. + +--Et à l'insu de l'accusation? + +--Juste. + +--Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat +était trop au courant des affaires pour n'avoir pas prévu une +certaine résistance, et il s'était préoccupé des moyens de +triompher. + +--Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il. + +--Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des +occupations journalières... + +--Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas +un congé d'un mois. + +--C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiéterait à la +préfecture de ce congé. On me surveillerait probablement. Et si +l'on venait à découvrir que je me mêle de faire de la police pour +le compte des particuliers, on me laverait la tête solidement et +on se priverait de mes services. + +--Oh!... + +--Il n'y a pas de «oh!» On ferait ce que je vous dis, et on +aurait raison. Car enfin, où irions-nous, et que deviendraient la +sécurité et la liberté individuelles, si le premier venu avait le +droit d'embaucher les agents de la préfecture et de les employer à +sa fantaisie? Et que deviendrais-je, si je venais à perdre ma +place? + +--La famille de monsieur de Boiscoran est riche et témoignerait +magnifiquement sa reconnaissance à l'homme qui le sauverait... + +--Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de réussir à +démontrer son innocence, je ne parvenais qu'à recueillir des +preuves nouvelles de sa culpabilité? + +L'objection était si forte que maître Folgat n'essaya même pas de +la discuter. + +--Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entrée de jeu une +certaine somme qui vous resterait acquise quel que fût le +résultat... + +--Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont +pas à dédaigner, mais qu'en ferais-je, si j'étais mis à pied? Je +n'ai pas à penser qu'à moi; j'ai une femme et un enfant, et pour +toute fortune cette bicoque qui n'est même pas finie de payer. Ma +femme, qui est orpheline, n'avait en dot que son état de +repriseuse de dentelles et de cachemires. Ma place n'est pas le +Pérou, mais avec les gratifications extraordinaires, elle me vaut, +bon an mal an, sept ou huit mille francs, sur lesquels j'en +économise deux ou trois... + +D'un geste amical, le jeune avocat l'arrêta. + +--Si je vous offrais dix mille francs?... + +--Une année d'appointements... + +--Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne répondit pas, +mais son oeil brilla. + +--C'est une affaire intéressante que celle de monsieur de +Boiscoran, poursuivit maître Folgat, et telle qu'il ne s'en +présente guère. L'homme qui parviendrait à démontrer l'inanité de +l'accusation grandirait singulièrement sa réputation... + +--Se ferait-il aussi des amis au parquet? + +--J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait +la tête. + +--Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni +par amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la +vanité est le grand mobile de quelques-uns de mes confrères; j'ai +connu le père Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. +Mon métier ne m'a jamais plu, et si je continue à l'exercer, c'est +faute d'argent pour en entreprendre un autre. Il désespère ma +femme, d'ailleurs, qui ne vit pas tant que je suis dehors, et qui +tremble toujours qu'on ne me rapporte un beau matin avec un +couteau planté entre les épaules. + +Sans cesser d'écouter, maître Folgat avait tiré de sa poche et +posé sur la table un portefeuille fort gonflé. + +--Avec quinze mille francs, prononça-t-il, on peut entreprendre +quelque chose... + +--C'est vrai... Il y a à vendre, touchant mon jardin, un terrain +qui m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros à +Paris et plairait joliment à ma femme. On peut gagner beaucoup +avec les fruits... + +L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme. + +--Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succès, +ces quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-être les +doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus généreux des +hommes, et ce lui serait une joie que de récompenser royalement +l'homme qui l'aurait sauvé... + +Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait +quinze billets de mille francs qu'il étalait sur la table. + +--À tout autre qu'à vous, continua-t-il, j'hésiterais à remettre +d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reçu, ne +s'occuperait peut-être plus de mon affaire. Mais je sais votre +probité, et si en échange de mes billets, vous me donnez votre +parole, je serai tranquille... Voyons, est-ce dit? + +L'émotion du policier était grande, car si maître qu'il fût de ses +impressions, il avait légèrement pâli. + +Hésitant, il maniait les billets de banque d'une main frémissante, +jusqu'à ce que tout à coup: + +--Attendez-moi deux minutes, dit-il. + +Et se levant brusquement, il courut vers la maison. + +Va-t-il consulter sa femme? se demandait maître Folgat. + +Il y allait positivement, car le moment d'après ils apparurent au +bout de l'allée, discutant avec une certaine animation. + +D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant à la tonnelle: + +--C'est entendu, déclara Goudar, je suis votre homme. + +Joyeusement, l'avocat lui serra la main. + +--Merci! s'écria-t-il, car, aidé par vous, je réponds presque du +succès... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons- +nous à l'oeuvre? + +--À l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis à +vous. Il faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la +rue des Vignes. + +--Je les ai dans ma poche... + +--En ce cas, nous allons y aller immédiatement, car il me faut +avant tout reconnaître le terrain... Et vous allez voir si je suis +long à ma toilette! + +Moins d'un quart d'heure après, effectivement, il reparaissait, +vêtu d'une longue redingote noire et ganté, présentant le type +achevé de ces dignes boutiquiers retirés, après fortune faite, +qu'on rencontre dans la banlieue de Paris, promenant au soleil +l'ennui de leur oisiveté et l'incurable regret de leur boutique. + +--Partons, dit-il à l'avocat. + +Et après avoir salué Mme Goudar, qui les accompagna de son plus +radieux sourire, ils montèrent en voiture en criant au cocher: + +--Rue des Vignes, 23! + +C'est une singulière rue que cette rue des Vignes, qui ne mène +nulle part, peu connue et si peu fréquentée que l'herbe y pousse +dru. Très longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle +dont la rue de Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, +raboteuse, à peine pavée, elle ressemble bien plus à une ruelle de +village qu'à une des voies de Paris. Point de boutiques, à peine +quelques maisons, mais de droite et de gauche d'interminables murs +de jardins, au-dessus desquels s'élèvent de grands arbres. + +--Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystérieux rendez-vous, +grommelait Goudar. Trop bien choisi même, car nous n'y trouverons +pas de renseignements. + +La voiture s'arrêta devant une petite porte percée dans un vieux +mur dont les nombreuses réparations trahissaient les ravages des +deux sièges. + +--Nous voilà au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas +de maison... + +On ne la voyait pas de la rue, mais étant entrés, maître Folgat et +Goudar l'aperçurent, s'élevant au milieu d'un immense jardin, +simple et coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et +ses persiennes fraîchement peintes. + +--Mon Dieu! s'écria l'homme de la préfecture, qu'un jardinier +serait bien ici! + +Et maître Folgat devina à son accent de telles convoitises que, +tout aussitôt: + +--Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sûr +qu'il ne gardera pas cette habitation... + +--Visitons! dit l'agent d'un ton qui révélait une envie immense +de réussir. + +Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, +tapis, tentures, tout était neuf, et c'est inutilement que Goudar +et maître Folgat explorèrent les quatre pièces du rez-de-chaussée +et les quatre pièces de l'étage supérieur, le sous-sol, où était +la cuisine, et enfin les greniers. + +--Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, déclara +l'homme de la préfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y +viendrai passer un après-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux à +faire. Voyons les gens des environs... + +Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef +d'institution et un nourrisseur, un serrurier en bâtiments et un +loueur de voitures, cinq ou six propriétaires et l'inévitable +marchand de vin-traiteur constituent toute la population. + +--Notre tournée sera bientôt faite, dit l'homme de police, après +avoir ordonné au cocher d'aller attendre au bout de la rue. + +Ni le chef d'institution ni ses employés ne savaient rien. + +Le nourrisseur avait ouï dire que la maison numéro 23 appartenait +à un Anglais, mais il ne l'avait jamais aperçu et ignorait même +son nom. + +Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis +Burnett. Il avait fait pour lui divers travaux dont il avait été +fort bien payé et avait eu par conséquent occasion de le voir, +mais il y avait si longtemps de cela qu'il se déclarait incapable +de le reconnaître. + +--Nous jouons de malheur, disait maître Folgat après cette +troisième visite. + +Plus fidèle était la mémoire du loueur de voitures. Il connaissait +fort bien, affirma-t-il, l'Anglais du numéro 23, l'ayant conduit +deux ou trois fois, et le signalement qu'il en donna était +exactement celui de Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore +qu'un soir qu'il faisait un temps affreux, sir Burnett était venu +de sa personne lui demander une voiture. C'était pour une dame qui +y était montée seule et qui s'était fait conduire place de la +Madeleine. Mais la nuit était sombre, la dame portait un voile +épais, il n'avait pas distingué ses traits, et tout ce qu'il +pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus +de la moyenne. + +--C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais +le mieux renseigné doit être le marchand de vin. Si j'étais seul, +je déjeunerais chez lui. + +--J'y déjeunerai volontiers avec vous, déclara maître Folgat. + +Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait. + +Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garçon, qui +habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue +sir Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, +Suky Wood. + +Et, tout en servant, il donnait quantité de détails. + +Suky, racontait-il, était une grande diablesse de plus de cinq +pieds, rousse à mettre le feu à ses bonnets, et qui avait les +grâces d'un cuirassier habillé en femme. Il avait souvent et +longuement causé avec elle, quand elle venait chercher une portion +du «plat du jour» pour son dîner, ou acheter de la bière qu'elle +aimait beaucoup. + +Elle se déclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y +était bien payée et qu'elle n'avait autant dire rien à faire, +puisqu'elle était seule à la maison les trois quarts de l'année. + +Par elle, le garçon marchand de vin avait appris que M. Burnett +devait avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes +que pour recevoir une dame. Même, cette dame intriguait beaucoup +Suky. Jamais, prétendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement +lui voir le bout du nez, tant elle savait bien prendre ses +précautions; mais elle se promettait bien qu'elle finirait par la +dévisager... + +--Et comptez qu'elle y aura réussi tôt ou tard, souffla Goudar à +l'oreille de maître Folgat. + +Enfin, par ce garçon marchand de vin, on sut encore que Suky avait +été très liée avec la servante d'un vieux rentier célibataire qui +demeurait au numéro 27. + +--Il faut y aller, décida Goudar. + +Précisément, le maître de cette fille venait de sortir, et elle +était seule au logis. Un peu effrayée d'abord de la visite et des +questions de ces deux inconnus, elle ne tarda pas à se rassurer +aux patelinages de l'homme de la préfecture, et, comme elle avait +la langue des mieux pendues, elle confirma pleinement et développa +toutes les assertions du garçon marchand de vin. + +Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'était pas gênée +pour lui dire que M. Burnett n'était pas anglais et ne s'appelait +pas Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes +sous un faux nom, c'était pour y recevoir sa bonne amie, qui était +une femme du grand monde, admirablement belle. + +Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitté Paris, Suky +avait annoncé qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille. + +En sortant de la maison du vieux rentier: + +--C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar +au jeune avocat, et des jurés ne s'en contenteraient pas... Mais +c'est assez pour confirmer, au moins en partie, le récit de +monsieur Jacques de Boiscoran. Il nous est prouvé désormais qu'il +recevait une femme qui avait le plus grand intérêt à se cacher. +Était-ce, comme il l'affirme, madame de Claudieuse? C'est ce que +Suky nous apprendrait, car certainement elle l'a vue. Donc, il +faut retrouver Suky... Et, maintenant, remontons en voiture et +rendons-nous à la préfecture. Vous m'attendrez au café du Palais- +de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un quart d'heure... + +Il en eut pour une grande heure et demie, et maître Folgat +commençait à presque s'inquiéter quand enfin il reparut, l'air +fort satisfait. + +--Garçon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de +l'avocat:) J'ai été longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon +temps. D'abord, j'ai obtenu un congé d'un mois. J'ai ensuite mis +la main précisément sur le gaillard dont je rêvais pour expédier à +la recherche de sir Burnett et de Suky. C'est un brave garçon +nommé Barousse, fin comme l'ambre, et qui parle anglais comme s'il +était né à Londres. Il demande, ses frais de voyage payés, vingt- +cinq francs par jour, plus quinze cents francs de gratification +s'il réussit. J'ai rendez-vous avec lui à six heures, pour lui +rendre une réponse définitive. Si ces conditions vous conviennent, +ce soir même, bien stylé par moi, il sera en route pour +l'Angleterre. + +Pour toute réponse, maître Folgat sortit un billet de mille francs +en disant: + +--Voilà pour les premiers frais. Goudar avait achevé son bock. + +--Cela étant, maître, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller +rôder rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de +monsieur de Tassar de Bruc, le père de madame de Claudieuse. Peut- +être y récolterai-je quelque chose. Demain, je passerai la journée +à étudier à la loupe la maison de la rue des Vignes, et à +interroger les fournisseurs dont vous m'avez donné la liste. +Après-demain, j'aurai probablement fini ici. Donc, dans quatre ou +cinq jours, vous verrez arriver à Sauveterre un individu qui sera +moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur de +Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop +jolie maison... Allons, au revoir à Sauveterre. + +Quatre heures sonnaient. + +Sur les talons de Goudar, maître Folgat quitta le café et +descendit les quais pour gagner la rue de l'Université. Il avait +hâte de revoir M. et Mme de Boiscoran. + +--Madame la marquise repose, lui répondit le valet auquel il +s'adressa, mais monsieur le marquis est dans son cabinet. + +C'est là, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout +bouleversé de l'épouvantable scène du matin. + +Il n'avait rien dit à sa femme qu'il ne pensât, malheureusement; +mais il était désespéré de l'avoir dit en de telles circonstances. +Et, cependant, il en éprouvait un grand soulagement, car, en +vérité, il se sentait en partie délivré des horribles doutes dont +il avait si longtemps gardé le secret. + +Lorsqu'il vit entrer maître Folgat: + +--Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altérée. Minutieusement le +jeune avocat répéta le récit de la marquise; mais il dit, en +outre, ce qu'elle n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les +projets désespérés de Jacques. + +À cette révélation, M. de Boiscoran eut un geste désolé. + +--Malheureux! s'écria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait +à se tuer! + +--Et nous avons eu bien de la peine, maître Magloire et moi, +ajouta maître Folgat, à triompher de sa résolution, bien de la +peine à lui faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un +innocent n'a le droit de recourir au suicide... + +Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme. + +--Ah! j'ai été cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre +malheureux enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit- +il, je suis résolu à accompagner madame de Boiscoran à +Sauveterre... Quand partez-vous? + +--Rien ne me retient plus à Paris, tout ce que j'avais à y faire +est fait, et je pourrais partir ce soir même... Mais je suis +vraiment trop fatigué. Je compte prendre demain matin le train de +dix heures quarante-cinq. + +--Cela étant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, +n'est-ce pas? Demain, à dix heures à la gare d'Orléans. Nous +serons à Sauveterre à minuit. + + +20 + +Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son départ de +Sauveterre, était allée rendre visite à son fils, Mlle Denise de +Chandoré avait demandé à y aller avec elle. + +Refusée, la jeune fille n'avait pas insisté. + +--Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit +simplement, mais qu'importe! + +Et elle s'était réfugiée au salon, et là, assise à la place où +elle s'asseyait autrefois, en ces temps heureux où Jacques passait +près d'elle toutes ses soirées, elle était restée de longues +heures immobile, les sourcils froncés, semblant suivre de l'oeil +dans l'espace des scènes invisibles pour les autres. + +L'inquiétude était sans bornes de grand-père Chandoré et des +tantes Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-être qu'elle +ne se savait elle-même, Denise, leur enfant adorée, leur plus cher +et leur unique souci depuis bientôt vingt ans. C'est qu'ils +connaissaient chacune des expressions de cette physionomie, miroir +fidèle de l'âme la plus pure. C'est qu'à un tressaillement de son +visage, à un geste, à une intonation de sa voix, ils s'étaient +habitués à démêler ses pensées. + +--Certainement, Denise médite quelque grave projet, disaient les +tantes à M. de Chandoré. Elle réfléchit, elle calcule, elle est en +train de prendre une résolution. + +C'était l'avis du vieux gentilhomme. Et à plusieurs reprises: + +--À quoi penses-tu, chère fille? lui demanda-t-il. + +--À rien, bon papa, répondit-elle. + +--Tu es plus triste encore qu'à l'ordinaire; pourquoi? + +--Hélas! le sais-je moi-même! Sait-on pourquoi, selon les jours, +on a le coeur plein de soleil ou plein de brume! + +Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduisît chez +ses couturières, et, comme elle y trouva Méchinet, le greffier, +elle resta en conférence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le +soir, le docteur Seignebos étant venu, elle le guetta à sa sortie +et le tint longtemps à causer tout bas devant la porte. + +Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui fût permis +d'aller visiter Jacques. + +Il n'y avait pas à lui refuser cette triste satisfaction. Il fut +convenu que l'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, +l'accompagnerait. + +Et, sur les deux heures, elles frappaient à la porte de la prison +et demandaient Jacques au geôlier qui était venu leur ouvrir. + +--Je cours le chercher, mademoiselle, répondit Blangin. En +attendant, prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir +est tellement humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra. + +Ainsi fit Mlle Denise, ou plutôt elle fit plus, car laissant la +tante Lavarande dans la pièce du bas, elle entraîna Mme Blangin +dans la chambre du haut, ayant, prétendit-elle, quelque chose à +lui dire. + +Quand elles redescendirent, Blangin était de retour, annonçant que +M. de Boiscoran attendait. + +--Viens! dit la jeune fille en entraînant sa tante. Mais elle +n'avait pas fait dix pas dans l'étroit et long corridor qui menait +au parloir, qu'elle s'arrêta. Saisie par l'humidité qui tombait +des voûtes comme un linceul glacé, fléchissant sous l'excès des +plus terribles émotions, elle chancelait et en était réduite à +s'appuyer au mur tout fleuri de salpêtre. + +--Seigneur! elle se trouve mal! s'écria Mlle Adélaïde. + +Du geste, Mlle Denise lui imposa silence. + +--Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son +énergie, et appuyant sa petite main caressante sur l'épaule de la +vieille demoiselle:) Tante aimée, ajouta-t-elle, il faut que tu +nous rendes un immense service... C'est bien important, ce que +j'ai à dire à Jacques, et il serait très dangereux qu'on +l'entendît... Je sais qu'on épie souvent les conversations des +prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce corridor; si quelqu'un +venait, tu nous préviendrais... + +--Y songes-tu, chère enfant, serait-il convenable... + +La jeune fille l'arrêta encore. + +--Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, était-ce +convenable? Hélas! dans notre situation, toute démarche est +convenable qui peut être utile! + +Et comme tante Lavarande ne répondait pas, certaine de sa +ponctuelle soumission, elle s'avança vers le parloir. + +--Denise! s'écria Jacques dès qu'elle apparut sur le seuil. +Denise!... + +Il était debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle +lugubre, plus blanc que le plâtre de la muraille, mais calme, en +apparence, et presque souriant. La violence qu'il se faisait était +horrible. Mais pouvait-il laisser voir à sa fiancée l'horreur de +son désespoir! Ne devait-il pas tout faire, au contraire, pour la +rassurer? + +S'avançant vers elle et lui prenant les mains: + +--Ah! vous êtes bonne d'être venue, commença-t-il, trop bonne! Et +cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au +guet et je tressaille à tous les grincements de la porte de la +prison. Mais me pardonnerez-vous jamais de vous avoir réduite à +pénétrer, pour me voir, dans un lieu tel que celui-ci, malpropre +et laid, et qui n'a pas même la sinistre poésie de l'horrible? + +Elle le regardait avec une fixité si obstinée que les paroles +finirent par expirer sur ses lèvres. + +--Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement. + +--Je vous mens, moi?... + +--Oui. Pourquoi affecter cette tranquillité si loin de votre âme, +et cette gaieté qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? +Me jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vérité, ou +si faible et si veule que je ne puisse porter ma moitié de nos +peines!... Cessez de sourire, Jacques, car vous n'avez plus +d'espoir... + +--Vous vous trompez, Denise, je vous le jure. + +--Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien +aperçue, et je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais +suffit: vous êtes renvoyé devant la cour d'assises... + +--Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu +son arrêt! + +--Mais elle le rendra, et il sera fatal. + +C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et +pourtant, s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé: + +--Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai +acquitté. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. + +--Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, +saisissant les poignets de Jacques et les serrant avec une force +dont jamais on ne l'eût crue capable:) Cette chance unique, +ajouta-t-elle, vous n'avez pas le droit de la courir. + +Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! +Comprenait-il bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de +suprême désespoir auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs! + +--Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée. + +--Je dis qu'il faut fuir. + +--Fuir!... + +--Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les +geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de +Blangin. Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un +cheval sellé vous attend hors de la ville et des relais ont été +préparés. Vous montez à cheval, et en quatre heures vous êtes à La +Rochelle. Là, un de ces bateaux pilotes qui peuvent braver les +plus grosses mers vous prend à son bord et vous transporte en +Angleterre... + +Jacques hochait la tête. + +--Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne +puis pas abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous... + +Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille. + +--Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne +partiriez pas seul... + +D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel. + +--Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation! + +Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait: + +--Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout +trahit. Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande +m'accompagneront, et nous vous rejoindrons en Angleterre... Vous +changerez de nom et nous passerons en Amérique, et nous +chercherons bien avant dans les terres, loin des villes et des +hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous fixerons. Ce ne sera +pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques, c'est le pays +où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux! + +Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son +être par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran +laissait tomber son masque d'impassible insouciance. + +Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de +dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui +réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les +autres jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la +fortune, la beauté, et qui était la réalisation sublime de tout ce +qui se peut concevoir d'angélique et de pur. + +Ah! elle ne calculait pas, celle-là--comme l'autre!... Elle ne +songeait pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un +premier baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, +et de l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et +sans arrière-pensée qu'elle s'abandonnait! + +Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de +lui, et lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, +que ce bonheur lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme +fléchissait sous le poids. + +Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à +coup, d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la +pressant contre sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à +demi dénoués: + +--Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de +votre fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, +quoi qu'il advienne, ma part de félicité... + +Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux +mains d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant +son beau regard dans les yeux de Jacques: + +--Fixons donc le jour, dit-elle. + +--Quel jour? + +--Celui de votre évasion. + +Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. +Il planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de +la réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit +tout à coup, et d'une voix rauque: + +--C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de +faire, il ne saurait se réaliser... + +Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt +réjouie. + +--Que dites-vous? balbutia-t-elle. + +--Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir! + +--Vous me refusez, Jacques! Il ne répondit pas. + +--Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre +et partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez- +vous que mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent +ici malgré moi?... + +Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque +sorte se détremper son énergie, et sa volonté vaciller. + +--Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne +m'enlevez pas mon courage! + +Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat +insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient. + +--Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle. + +--Oui. + +--Et si vous êtes condamné?... + +--Je puis l'être, je le sais. + +--C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se +tordait les mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa +bouche: + +--Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, +quelles paroles employer?... + +Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour +vous, je vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la +liberté, c'est le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que +voulez-vous? Faut-il que je me traîne à vos pieds! (Et elle se +laissait, en effet, glisser aux pieds de Jacques.) Fuyez, +répétait-elle, fuyez! + +Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par +l'excès même de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang- +froid. Maîtrisant l'affreux désordre de sa pensée, il releva Mlle +Denise et la porta toute défaillante jusqu'au banc grossier du +parloir. + +S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains: + +--Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez- +moi. Je suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis +coupable... + +--Eh! qu'importe! + +--Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. +Absent, je n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans +discussion, je serais condamné, flétri, déshonoré sans retour... + +--Qu'importe! dit-elle encore. + +Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections +qu'il la ramènerait à la raison. Il se releva et d'une voix ferme: + +--Laissez-moi donc, prononça-t-il, vous apprendre ce que vous +ignorez. M'évader est aisé, j'en conviens. Je crois comme vous que +nous gagnerions facilement l'Angleterre, et même que nous +réussirions à nous embarquer sans être inquiétés... Mais après? Le +câble transatlantique devance les plus rapides paquebots, et en +mettant le pied sur le sol américain, j'y trouverais sans doute +des agents chargés de m'arrêter... Supposons cependant que +j'échappe à ce premier danger! Croyez-vous qu'il soit au monde un +lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il n'en est +pas... Aux plus extrêmes limites de la civilisation, je +rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le traité +d'extradition à la main, me livreraient à la justice de mon pays. +Seul, je parviendrais peut-être à déjouer toutes les recherches. +Je n'y réussirais jamais vous ayant avec moi et ayant près de nous +votre grand-père et les tantes Lavarande. + +Frappée de ces objections dont elle n'avait pas même eu l'idée, +Mlle de Chandoré se taisait. + +--Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons échappé +à tous les périls. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce +que doit être que de toujours fuir et toujours se cacher, que de +n'oser affronter les regards d'un étranger et de trembler sans +cesse d'être découvert!... Avec moi, Denise, votre existence +serait celle de la femme d'un de ces bandits que traquent toutes +les polices du monde. Et, sachez-le, cette existence est si +épouvantable qu'on a vu des scélérats endurcis se livrer pour en +finir, et donner leur tête en échange d'une nuit de sommeil! + +Pareilles aux perles d'un collier qui s'égrène, de grosses larmes +roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise. + +--Peut-être avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, +malheureux, si vous êtes condamné!... + +--Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tête à +la destinée et défendu mon honneur. Et, quelle que puisse être la +condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon coeur +n'aura pas cessé de battre, je continuerai à lutter. Et si je +meurs avant d'avoir démontré mon innocence, c'est à mes amis, à +mes parents, à vous, Denise, que je léguerai la tâche de +poursuivre ma réhabilitation! + +Elle était digne de comprendre et de partager de tels sentiments. + +--J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut +me pardonner... + +Elle s'était levée, et après quelques instants elle s'apprêtait à +se retirer, lorsque Jacques la retint. + +--Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient à +favoriser mon évasion ne consentiraient-ils pas à me fournir le +moyen de passer un soir quelques heures hors de la prison? + +--Je le crois, répondit la jeune fille, et si vous le voulez, je +m'en assurerai. + +--Oui. Ce serait peut-être une suprême ressource... + +Ils se séparèrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en +se promettant de se revoir les jours suivants. + +Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa +longue faction, et elles se hâtèrent de regagner la rue de la +Rampe. + +--Comme tu es pâle, mon Dieu! s'écria M. de Chandoré en +apercevant sa petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il +donc arrivé? + +Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glacé +jusque dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait +dépendu que de Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite- +fille. Il ne l'avait pas fait, cependant. + +--Ah! C'est un honnête homme! s'écria-t-il. (Et effleurant de ses +lèvres le front de Mlle Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que +jamais? murmura-t-il. + +--Hélas! répondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux? + + +21 + +--Vous savez la nouvelle? + +--Non. + +--Mademoiselle de Chandoré est allée visiter monsieur de +Boiscoran. + +--Est-ce possible! + +--C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du +Château, au bras de l'aînée des demoiselles de Lavarande. Entrée à +la prison à deux heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'à +trois heures un quart. + +--Cette jeune personne est folle! + +--Et la tante, que dites-vous de la tante? + +--Qu'elle est plus folle encore que sa nièce. + +--Et monsieur de Chandoré? + +--Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques +pareilles. Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont +toujours fait les quatre volontés de mademoiselle Denise... + +--Jolie éducation! + +--Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible +qu'une jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser... + +Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle +Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de +la ville. + +Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est +excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en +conséquence, le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on +n'y badine pas sur le chapitre des convenances. Braver l'opinion y +est un crime qui ne se pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en +plus, se déclarait contre Jacques de Boiscoran. Il était à terre, +on se disputait la gloire de le frapper. + +S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle +littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué +d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles, +dont l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se +demandait plus: «Est-il innocent?» + +L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les +habiles efforts de Méchinet avaient également échoué. + +«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de +gens qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président +des assises, afin d'être des premiers à lui demander des places. + +Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au +procès et à tous ceux qui directement ou indirectement s'y +trouvaient mêlés. On voulait savoir ce que faisaient, disaient et +pensaient M. et Mme de Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, +maître Magloire, Mlle de Chandoré, Mme de Boiscoran, le docteur +Seignebos. + +On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve +nouvelle de la culpabilité de Jacques. + +On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait +généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on +attribuait à une fierté aussi excessive que déplacée, et on +disait: «Il faut qu'il n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester +comme cela des mois à Sauveterre...» + +Tout naturellement le rédacteur de _L'Indépendant de Sauveterre +_exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée +d'intérêt. Il en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de +_L'Impartial de la Seudre, _qu'il accusait de bonapartisme et qui +lui répondait par l'épithète de communard. + +Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un +paragraphe à _l'Affaire Boiscoran. _Et il écrivait, usant et +abusant de l'initiale: _La santé du comte de C..., bien loin de +s'améliorer, décline visiblement. Il se levait lors de son +installation à Sauveterre, et maintenant il ne quitte plus le lit. +Celle de ses blessures qui, dans le principe, semblait présenter +le moins de danger, celle de l'épaule, s'est soudainement aggravée +sous l'influence des chaleurs tropicales de ces derniers jours. À +un moment, on a pu redouter la gangrène, et croire qu'il en +faudrait venir à une amputation. Hier, M. le docteur S... nous a +paru inquiet._ + +_Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des +filles du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de +la rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le +déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger. +Au milieu de si cruelles épreuves, Mme la comtesse de C... est +admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi, +lorsqu 'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour +venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage +les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère +admiration._ + +«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un +tel article. Le lendemain, ils lisaient: + +_Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et Mme la supérieure a +bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont +le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson. +L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été +soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence +allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et +à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. _À +_peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui. +Il n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un +pauvre animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à +travers les cours et les jardins de l'hospice._ + +_M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a +presque totalement renoncé à le voir._ + +_Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en +témoignage. Des informations puisées aux meilleures sources nous +autorisent à croire, au contraire, que les débats perdront cet +élément si dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas +devant le jury._ + +«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la +Providence», disaient, après cela, en hochant la tête, des gens +qui n'étaient pas bien éloignés d'y voir un miracle. + +Le jour suivant, le rédacteur de _L'Indépendant _s'occupait de +M. Galpin-Daveline: + +_M. G.-D..., _écrivait-il, _le juge d'instruction, est en ce +moment assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une +enquête aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous +assure qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en +accusation pour prendre un congé qu'il compte passer à une des +stations thermales des Pyrénées._ + +Arrivait alors le tour de Jacques: + +_M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la +détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui +nous parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point +souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à +préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats..._ + +Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles: + +_Le secret de M. J. de B... vient d'être levé._ + +Ou: + +_M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs, +maître M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître +F..., un jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a +duré plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos +lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation +pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son +innocence..._ + +Et encore: + +_M. de B... a reçu hier la visite de sa mère._ + +Ou enfin: + +_Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de Mme la +marquise de B... et de maître F...--Notre correspondant de +Poitiers nous écrit que la décision de la chambre des mises en +accusation ne saurait tarder._ + +Jamais _L'Indépendant de Sauveterre _n'avait eu tant de lecteurs +assidus. + +Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de +désoeuvrés s'étaient constitués les espions volontaires des amis +de Jacques et passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se +passait chez M. de Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les +domestiques et les interrogeaient. + +Voilà comment, le soir de la visite de Mlle Denise à la prison, il +se trouvait des gens à flâner rue de la Rampe. + +Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de +M. de Chandoré sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la +porte. + +À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent +place, et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot. + +Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux. + +Et ils suivirent la voiture. + +C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père +Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du +marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat. + +Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui +dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la +régularité et garde encore dans son service certaines habitudes de +ces anciennes pataches, dont le conducteur, au moment du départ, +avait toujours oublié une commission. + +À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures +cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était +silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef +de la station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. +Employés et facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la +salle d'attente. + +Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son +parti, et c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré +et le docteur Seignebos se mirent à se promener de long en large +dans la cour. + +On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient +leur ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient +observés. C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que +les autres, avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus +qui dessert tous les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se +disaient: ah çà! qu'attendent-ils comme cela? + +Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la +station parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son +guichet, les facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en +se frottant les yeux, des jurons retentirent, les portes +claquèrent, et le sable cria sous la roue des brouettes. + +Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de +tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie, +brilla dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de +la locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle +d'attente. + +Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran +parut, s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de +Boiscoran, un sac de voyage à la main, suivait. + +Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient +venus coller l'oeil à une des fenêtres. + +Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du +conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils +étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé. + +L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils +ne désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle +littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce +cercle, depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu +pour y perdre très joliment son billet de cinq cents francs. + +Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques +années. À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et +relus et les cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son +logis. Mais voilà que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami +de la vie joyeuse, et d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous- +préfet à Sauveterre. Il s'y ennuya et, pour se distraire, il eut +l'idée d'inoculer aux habitués du cercle le virus du baccarat +tournant. Il n'y avait pas de chance, mais les autres y prirent un +goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été changé, mais le +baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la société». + +Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des +oreilles pour leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de +la répandre, ils eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à +cette première entrevue de M. de Chandoré et du marquis de +Boiscoran. + +D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la +rencontre l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les +mains... Ils avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la +bouche pour se parler, puis ils se taisaient, comme si les +plaintes qui leur montaient aux lèvres leur fussent retombées dans +le coeur... Entre eux, d'ailleurs, qu'était-il besoin de paroles! +N'était-ce pas assez de cette muette étreinte pour que le père de +Jacques comprît tout ce que devait souffrir le grand-père de +Denise! + +Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le +docteur Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de +mouvement, vint à eux. + +--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous? + +Ils sortirent. + +La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse +noire de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du +ciel les deux tours du vieux château transformé en prison. + +--Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où +est enfermé mon fils accusé d'un crime atroce... + +--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant +le marquis à monter en voiture. + +Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi +qu'il le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. +Ses espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées. + +Maître Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait été surpris de +ne pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était +restée à la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie +à maître Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où +parler est un supplice. + +Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour +maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se +voir à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on +dise, émousse les sensations. Une poignée de main de +M. de Chandoré l'avait plus remué que toutes les lettres qu'il +avait reçues depuis un mois. Et, en découvrant au loin la prison +de Jacques, il avait eu la notion exacte de l'épouvantable torture +de ce malheureux impuissant à se disculper. + +Mme de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si +tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup. + +Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils +désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée +de Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques. + +La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la +maison s'ouvrit aussitôt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les +bras de Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon. + +Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais +chaque minute désormais avait sa valeur. + +Rajustant ses lunettes: + +--Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos +renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais, +vous savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un +simulateur et je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; +en réalité, je l'observe de plus près que jamais... + +Mlle Denise l'interrompit: + +--Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que +vous sachiez. Écoutez-moi... + +Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de +son coeur, mais l'oeil étincelant d'énergie et d'une voix +vibrante, elle raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand- +père, c'est-à-dire les propositions qu'elle était allée porter à +Jacques et son refus obstiné de fuir. + +--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très +bien! Si malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son +sort. + +Mlle Denise terminait. + +Adressant à maître Magloire un regard de triomphe: + +--Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse +croire que Jacques est un lâche assassin! + +Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à +leur opinion plus qu'à la vérité. + +--J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la +première fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait... + +--Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je +réponds de mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai +demain... (Et, se penchant vers sa femme, et assez bas pour +qu'elle fût seule à l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que +vous me pardonnerez des soupçons qui maintenant me font horreur. + +Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et +elle dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes +Lavarande. + +Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la +porte, et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer, +ses lunettes d'or: + +--Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler +librement. Quelles nouvelles apportez-vous? + + +22 + +Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra +tout effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran. + +--Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut +debout. + +Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu +de l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, +s'était passé à se préparer à cette première entrevue. + +Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir. + +Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en +suivant Blangin le long des escaliers et des interminables +corridors, ne se préoccupait-il que de se composer un visage +impassible et de préparer une phrase strictement respectueuse. + +Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les +bras de son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant: + +--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant! + +De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran +n'avait été si rudement secoué. + +Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant +pour le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si +longtemps l'avaient déchiré. + +Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son +attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu +hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, +soudain, passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement +extraordinaire de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui +voir aux tempes, entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques +mèches blanches. + +--Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir! + +--J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques. +(Et avec un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père, +reprit-il, comment ne m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi +avez-vous tant tardé? + +Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question. +Mais pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret +lamentable de son abstention! + +Détournant un peu la tête: + +--En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus +utilement. + +Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques. + +--Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement. + +--Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute! +Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de +ton innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su +de quoi on t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!» + +Jacques hochait la tête. + +--L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et +cependant vous voyez où elle m'a conduit. + +Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des +yeux du marquis de Boiscoran. + +--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils... + +Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son +coeur se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent. +Et serrant entre les siennes les mains du vieux gentilhomme: + +--Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et +cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que +votre absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je +me croyais abandonné, renié! + +Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux +trouvait un coeur où verser toutes les amertumes dont son coeur +débordait. Devant sa mère et devant Mlle Denise, l'honneur lui +commandait de dissimuler son désespoir. L'incrédulité de maître +Magloire avait empêché toute expansion; maître Folgat, tout en lui +étant aussi sympathique que possible, n'était pour lui qu'un +inconnu. + +Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus +précieux qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à +craindre de se livrer? + +--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune +aussi inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer! +Connaître le coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas +compris dès le premier jour toute l'horreur de la situation. +J'avais bien été un instant effrayé en reconnaissant l'importance +des charges qui s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé +à me rassurer en me disant que la justice saurait bien démêler la +vérité. La justice! C'était mon ami Galpin-Daveline qui la +représentait, et il se souciait bien de la vérité, vraiment, +pourvu qu'il prouvât que son coupable était le coupable. Et +comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de l'instruction, +mon père, et vous verrez de quel concours infernal de +circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne +m'accuse. Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance +mystérieuse, aveugle et absurde, qui se joue de nous et que nous +appelons la fatalité. + +Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se +taisait. Et Jacques continuait: + +--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes +lèvres le nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré, +maître Magloire, mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a +semblé que tout était perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre +issue que la cour d'assises, c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud. +J'ai voulu me tuer. J'étais résolu à me débarrasser d'un fardeau +devenu trop lourd pour mes forces. Mes amis m'ont fait comprendre +que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il me restera une lueur +d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai pas le droit de +disposer de ma vie... + +--Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le +droit! + +--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... +Savez-vous ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais +avec elle. Mon père, la tentation a été terrible... Libre, Denise +à moi, que m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, +cette amie incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes, +elle s'est mise à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute +du salut, et je reste! + +Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir, +cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses +larmes. Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de +rage, comme il en avait eu trop depuis son emprisonnement: + +--Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un +tel châtiment! + +Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri. + +--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il. + +Jacques haussa les épaules. + +--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait... + +--L'adultère est un crime, Jacques... + +--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon +père, vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui +n'a rien de sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se +vante volontiers, dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est +vrai, arme le mari du droit de vie ou de mort. Mais quand on +s'adresse à la loi, elle punit les coupables de six mois de +prison, qu'ils font dans une maison de santé... + +Ah! s'il eût su, le malheureux. + +--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse +prétend, à ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus +jeune, est votre fille... + +--C'est possible... + +Le marquis de Boiscoran frémit. + +--C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi, +insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce +que serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à +apprendre la vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne +comprenez donc pas qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner +sa vie, pour perdre probablement la vie de cette fille, qui est la +vôtre... Vous ne vous êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes +atroces dont un homme souffre plus cruellement que vous n'avez +souffert de l'erreur dont vous êtes victime... + +Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son +secret... Se maîtrisant, grâce à un héroïque effort: + +--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu +vous dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera +pas, et que, s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, +je serai assis à vos côtés... + +Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait +été frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et +de sa véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut +comme une perception vague de la désolante vérité. Mais avant +d'être formulé, le soupçon s'évanouit devant cette promesse que +lui faisait le marquis de Boiscoran d'affronter à ses côtés +l'épouvantable humiliation d'un jugement. Promesse sublime +d'abnégation et de piété paternelle, pour qui savait son horreur +du scandale, sa réserve hautaine et son respect de soi poussé +jusqu'à l'exagération. + +Aussi, transporté de reconnaissance: + +--Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander +pardon, à moi qui avais douté de votre coeur! + +De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse. + +--Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et +cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis +réellement. J'espère encore que la cour d'assises nous sera +épargnée. + +--Est-il donc survenu quelque incident nouveau? + +--Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître +Folgat ont révélé des indices sur lesquels on peut baser de +légitimes espérances. + +Jacques eut un geste de découragement. + +--Des indices, murmura-t-il. + +--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait +insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre, +ils peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour +vous avoir ramené maître Magloire. + +--Mon Dieu! serais-je donc sauvé! + +--Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la +satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux +que moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez +pas longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand +nous nous sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez- +vous pour être à la prison avant deux heures... + +Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans +le corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont +Blangin avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la +correspondance de Jacques et de Mlle Denise. + +Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à +vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient +d'une éternelle bonne humeur. + +Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire +autrefois. À la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il +n'avait que dix-huit ans, il s'était trouvé possesseur, à deux +portées de fusil de la Tremblade, d'une maison entourée d'un +courtil, d'un pré, de quelques arpents d'une bonne terre et d'un +marais salant, le tout valant bien trois mille écus. + +Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que +beaucoup de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux +sorciers, était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait +coûté 50 francs pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire +trois branches de tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et +liées par un nombre fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un +mort. + +Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en +était allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans +l'urne, il en avait tiré le numéro 3[5]. Ce résultat l'avait +beaucoup étonné. Mais comme il avait horreur du service militaire, +et que, bâti comme il l'était, il était bien sûr de n'être pas +réformé, il s'était résolu à employer, pour n'être pas soldat, un +sortilège d'une efficacité plus prouvée, c'est-à-dire à emprunter +de l'argent pour acheter un remplaçant. + +Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade, +un homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque, +consentit à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation +signée, et son argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où +les marchands d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que +leur faisait l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et +quelques menus frais, on lui fournit un remplaçant de première +qualité. + +Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la +Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il +soupait un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un +navire charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays», +à moins que l'on ne boive? + +Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze +cents francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait +s'amuser et qu'il ne rentrerait pas à bord tant qu'il resterait un +centime. Ainsi fut-il fait. Et après quinze jours d'une noce à +«tout casser», le marin était arrêté et conduit en prison, et +Cheminot, pour regagner la Tremblade, en était réduit à emprunter +cent sous au conducteur de la voiture. + +Ces quinze jours devaient décider de son existence. Il y avait +perdu le goût du travail et gagné la passion de ces bons cabarets +où l'on boit en battant des cartes grasses. Rentré chez lui, il +prétendit continuer sa belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se +mit à faire des dettes, à emprunter et à vendre pièce à pièce tout +ce qu'il possédait de vendable, depuis ses matelas jusqu'à ses +outils. + +Ce n'était pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il +devait. Aussi, l'échéance venue, le créancier, qui voyait son gage +dépérir, n'y alla pas par quatre chemins. Commandement, +assignation, jugement, saisie, vente par autorité de justice; en +deux temps, Cheminot fut exécuté et se trouva sur le pavé, les +bras ballants, ne possédant plus au monde que les méchants habits +qu'il avait sur le dos. + +Il eût aisément trouvé à s'employer, étant bon ouvrier et aimé +malgré tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que +l'amour de la boisson. + +Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journées. +Mais dès qu'il avait gagné dix francs, bonsoir! Il s'en allait, +flânant le long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il +rôdait autour des villages, guettant quelqu'un de ces bons +ivrognes qui, plutôt que de boire seuls, invitent le premier venu. + +Cheminot n'était pas le premier venu. Il se flattait d'être connu +tout le long de la côte, depuis Royan jusqu'à Fouras, et dans une +bonne partie du département, plus loin que Rochefort et que +Sauveterre. Et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui +en voulait pas trop de sa paresse. Les ménagères de campagne le +saluaient bien d'un: «Que cherches-tu par ici, fainéant!...», mais +elles ne lui refusaient guère une écuellée de soupe sur un coin de +table et un verre de vin blanc. + +Sa bonne humeur inaltérable et son obligeance expliquaient cette +indulgence. Ce garçon, qui refusait des journées bien payées, +était toujours prêt à donner gratis un solide coup de main. Et il +était bon à tout--sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, +c'est à lui que s'adressait indifféremment le fermier dont la +besogne pressait, ou le patron de bateau pêcheur qui avait un de +ses hommes malade. + +Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si +elle a ses bons jours, a ses mauvaises séries. Par certaines +semaines, on ne rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermières +hospitalières. La faim, elle, vient toujours. Alors, il faut +marauder, déterrer des pommes de terre qu'on fait cuire au coin +d'un bois, ou secouer les arbres des vergers. Et si en pleins +champs on ne trouve ni fruits ni pommes de terre, dame! on force +les clôtures ou on escalade les murs... Relativement, Cheminot +était un honnête garçon et incapable de voler une pièce d'argent. +Mais des légumes, des volailles, des fruits... Voilà comment deux +fois déjà il avait été arrêté et condamné à quelques jours de +prison, et à chaque fois il avait juré ses grands dieux qu'on ne +l'y reprendrait plus et qu'il allait se remettre à l'ouvrage. Et, +cependant, on l'y avait repris... + +Ce pauvre diable avait raconté ses infortunes à Jacques. Et +Jacques, qui lui devait d'avoir pu, étant au secret, recevoir des +nouvelles de Mlle Denise, l'avait pris en affection. + +Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet à la main: + +--Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il. + +--Monsieur, répondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait +savoir que messieurs vos avocats viennent de monter à votre +chambre. + +Une dernière fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils. + +--Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage... + + +23 + +Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement ébranlé déjà par +le récit de Mlle Denise, maître Magloire avait été définitivement +vaincu par les explications de maître Folgat, et il arrivait à la +prison prêt à répondre de l'innocence de Jacques. + +--Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrédulité, disait-il +à maître Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa +cellule. + +Jacques entrait, sur ces mots, tout ému encore du dernier +embrassement de son père. Maître Magloire s'avança vers lui. + +--Je n'ai jamais su déguiser ma pensée, Jacques, prononça-t-il. +Vous croyant coupable, et persuadé que vous accusiez faussement la +comtesse de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement +même. Revenu de mon erreur et convaincu de la sincérité de votre +relation, non moins simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai +eu tort de croire à la réputation d'une femme plus qu'à la parole +d'un ami. Voulez-vous me donner la main? + +C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main +loyale qui lui était offerte. + +--Puisque vous croyez à mon innocence, s'écria-t-il, d'autres +peuvent y croire, l'heure du salut est proche! + +Au visage attristé des deux avocats, il comprit qu'il se +réjouissait trop tôt. Ses traits se contractèrent, mais c'est +d'une voix ferme qu'il dit: + +--Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue +en est toujours incertaine... N'importe! soyez sûrs que je ne +faiblirai pas... + +Déjà maître Folgat avait étalé sur la table de la prison tous les +papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient été +fournies par Méchinet et les notes de son rapide voyage. + +--Avant tout, mon cher client, commença-t-il, je dois vous mettre +au fait de mes démarches. + +Et lorsqu'il eut exposé jusqu'en ses moindres détails son +expédition en compagnie de Goudar: + +--Résumons la situation, dit-il. Nous sommes dès aujourd'hui en +mesure de prouver trois choses: 1° que la maison de la rue des +Vignes vous appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y +connaît n'est autre que vous; 2° que vous receviez dans cette +maison la visite d'une dame qui, à en juger par les précautions +qu'elle prenait, avait un puissant intérêt à se cacher; 3° que les +visites de cette dame n'avaient lieu qu'à une certaine époque, +chaque année, laquelle coïncidait précisément avec celle des +voyages à Paris de la comtesse de Claudieuse. + +De la tête, le célèbre avocat de Sauveterre acquiesçait. + +--Oui, dit-il, tout ceci est définitivement acquis au procès. + +--Pour nous-mêmes, continua son jeune confrère, nous avons une +certitude nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis +Burnett, Suky Wood, a épié la mystérieuse visiteuse et l'a vue, et +par conséquent la reconnaîtrait. + +--Parfaitement. Cela résulte de la déposition de l'amie de cette +fille. + +--Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse +est démasquée... + +--Si nous la retrouvons! fit maître Magloire. Et ici, +malheureusement, nous rentrons dans le domaine de l'hypothèse... + +--Hypothèses, soit, interrompit maître Folgat, mais basées sur +des faits positifs et dont cent exemples confirment la +probabilité. Pourquoi donc ne retrouverions-nous pas cette Suky, +dont nous connaissons le lieu de naissance et la famille, et qui +n'a aucune raison de se cacher? (Et s'animant à mesure qu'il +énumérait les chances favorables:) Goudar en a retrouvé bien +d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et soyez +tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laissé tomber dans son +coeur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de +recevoir en récompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison +de la rue des Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne +gagne pas cette partie, lui qui en a tant gagné. Qui sait ce qu'il +a trouvé, depuis qu'il m'a quitté! Qui peut dire ce qu'il +découvrira ici! N'est-ce donc rien, ce qu'il a fait en une +journée?... + +--C'est immense! s'écria Jacques, émerveillé des résultats +obtenus. + +Plus vieux que maître Folgat et que Jacques, le premier avocat de +Sauveterre était moins prompt à l'enthousiasme. + +--Oui, c'est immense, répéta-t-il, et si nous avions du temps +devant nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps +manque pour les investigations de Goudar; mais la session est +proche, et obtenir la remise de l'affaire me semble bien +difficile... + +--Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit +Jacques. + +--Cependant... + +--À aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer +trois mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le +pourrais pas, mes forces sont à bout!... Assez d'incertitudes +comme cela! Il faut en finir... + +D'un geste, maître Folgat l'arrêta. + +--Ne vous débattez pas, fit-il, obtenir une remise est +impossible. Quel prétexte invoquerions-nous, pour la demander? +L'insuffisance de l'instruction? En l'état, l'enquête est +irréprochable. Il nous faudrait introduire dans l'affaire un +élément nouveau, c'est-à-dire nommer madame de Claudieuse... + +Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques. + +--Ne la nommerez-vous donc pas quand même? interrogea-t-il. + +--Cela dépend. + +--Je ne vous comprends pas... + +--C'est bien simple, cependant. Si, avant les délais, Goudar +réunissait contre elle des éléments suffisants d'accusation, oui, +je la nommerais, et alors fatalement l'affaire serait retirée du +rôle, et l'on recommencerait une instruction où, très +probablement, vous n'interviendriez qu'en qualité de témoin. Si, +au contraire, avant le jour du jugement, nous ne recueillons pas +contre elle d'autres preuves que celles que nous possédons, non, +je ne la nommerais pas, car ce serait, et tel est l'avis de maître +Magloire, perdre irrémissiblement votre cause... + +--Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat. + +La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes. + +--Cependant, fit-il, pour ma défense, si je passe en cour +d'assises, il faudra bien parler de mes relations avec madame de +Claudieuse... + +--Non. + +--Mais elles expliquent tout... + +--Si on les admet... + +--Prétendez-vous donc me défendre, espérez-vous donc me sauver en +ne disant pas la vérité? + +Maître Folgat secouait la tête. + +--En cour d'assises, prononça-t-il, la vérité est la moindre des +choses... + +--Oh!... + +--Les jurés admettraient-ils des allégations que n'a point +admises maître Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et +ne songeons qu'à trouver une explication admissible aux charges +relevées contre vous. Croyez-vous que nous serons les premiers à +agir ainsi? Nullement. Il est peu de cause où le ministère public +dise tout ce qu'il sait, et il en est moins encore où le défenseur +invoque tout ce qu'il pourrait invoquer. Sur dix procès criminels, +il en est au moins trois qui se plaident à côté. Que sera le +réquisitoire prononcé contre vous? Le résumé du roman imaginé par +le juge d'instruction pour démontrer que vous êtes coupable. +Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous êtes innocent! + +--La vérité, pourtant... + +--Est primée par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez +maître Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquiète +l'accusation; donc, la vraisemblance doit être l'unique souci de +la défense. Faillible et bornée en ses moyens, la justice humaine +ne saurait descendre au fond des choses, discerner les mobiles et +sonder les consciences. C'est sur des probabilités qu'elle décide, +sur des apparences, et il n'est guère d'affaire qui ne garde pour +elle des côtés mystérieux et inexplorés. Je n'en finirais pas si +je vous énumérais les énigmes judiciaires. A-t-on su jamais le +dernier mot de l'assassinat de Fualdès, du meurtre Marcellange et +de l'empoisonnement Bocarmé? Non, et on ne le saura jamais. A-t-on +tout dit lors du procès Lafarge, a-t-on parlé du complice qui, +évidemment, existait!... La vérité!... Vous imaginez-vous que +monsieur Galpin-Daveline l'a cherchée! Si oui, que ne laisse-t-il +comparaître Cocoleu? Mais non, du moment où, pour le crime commis, +il produit un coupable probable, il est content. La vérité!... Qui +donc de nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de +celles dont ni l'accusation, ni la défense, ni l'accusé lui-même +ne possèdent le secret. + +Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas +monotone du soldat de la ligne de faction sous les fenêtres de la +prison. + +Maître Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il +eût cru, en insistant davantage, assumer une responsabilité trop +lourde. C'était de Jacques que l'honneur et la vie étaient en +question. C'était à Jacques à décider du système de défense. Peser +sur sa décision, c'était, en cas d'insuccès possible, sinon +probable, s'exposer à ce qu'il s'écriât: «Que ne m'a-t-on laissé +libre, je n'en serais pas là!» + +Et pour bien indiquer cette nuance: + +--Le conseil que je vous donne, mon cher client, prononça-t-il, +est, selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais à mon +frère. Je ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. À +vous donc de choisir. Quelle que soit votre détermination, je +reste à vos ordres... + +Jacques ne répondit pas. Les coudes sur la table, le front entre +les mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abîmé en ses +réflexions. + +Que résoudre? Suivre son premier mouvement, déchirer tous les +voiles, clamer la vérité! C'était chanceux, mais quel triomphe que +de réussir ainsi! Adopter le système de ses avocats, manoeuvrer, +ruser, mentir... C'était plus sûr, mais l'emporter de la sorte, +était-ce vaincre? + +Les perplexités de Jacques étaient affreuses. Il ne le sentait que +trop: du parti qu'il allait prendre pouvait dépendre sa destinée. + +Tout à coup, redressant la tête: + +--Votre avis, Magloire? demanda-t-il. + +Le célèbre avocat de Sauveterre fronça les sourcils, et d'un ton +bourru: + +--Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrère, répondit-il, +j'ai eu l'honneur de l'exposer à madame votre mère. Maître Folgat +n'a eu qu'un tort, c'est d'y mettre tant de ménagements. Le +médecin n'a pas à s'inquiéter de ce que pense le malade, des +remèdes qu'il lui prescrit. Il se peut que nos prescriptions ne +soient pas le salut, mais si vous ne les suivez pas, vous êtes +perdu sûrement. + +Quelques minutes encore, Jacques hésita. Ces prescriptions, comme +disait maître Magloire, répugnaient horriblement à son caractère +chevaleresque et hardi. + +--Être acquitté ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'être? +Serais-je réellement, et pour tous, disculpé?... Toute mon +existence, ensuite, ne serait-elle pas flétrie par de vagues +soupçons... Je ne serais pas sorti des débats le front haut, je me +serais esquivé en quelque sorte par un escalier de service et une +porte dérobée... + +--Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande +porte! dit brutalement maître Magloire. + +À ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une +batterie électrique. Il se leva, et après quelques tours dans sa +prison, se posant en face de ses défenseurs: + +--Je m'abandonne à vous, messieurs, prononça-t-il Dictez-moi ma +conduite, j'obéirai... + +Jacques avait du moins les qualités de ses défauts: une résolution +prise, il ne revenait plus sur celles qu'il eût pu prendre. + +Calme, désormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire +triste: + +--Voyons le plan de bataille, dit-il. + +Ce plan, depuis un mois, était la constante et presque unique +préoccupation de maître Folgat. Tout ce qu'il avait +d'intelligence, de pénétration et de pratique des affaires, il +l'avait appliqué à disséquer cette cause devenue sienne, en +quelque sorte, par l'intérêt passionné qui l'y attachait. Il +connaissait la tactique de l'accusation aussi bien que M. Galpin- +Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le faible. + +--Ainsi donc, commença-t-il, nous allons procéder comme si madame +de Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il +n'est plus question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres +brûlées... + +--C'est convenu. + +--Cela étant, nous avons tout d'abord à chercher, non l'emploi de +notre temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. +Ah! si nous en pouvions imaginer une plausible, bien +vraisemblable, je répondrais presque du succès, car ne nous y +méprenons pas, là est le noeud de l'affaire, et c'est sur ce point +que s'acharneront les débats. + +C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu. + +--Est-ce bien possible! fit-il. + +--Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis +malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge +terrible, la plus décisive, à coup sûr, qui ait été relevée, sur +laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insisté--il est bien +trop fin pour cela--mais qui, entre les mains du ministère +public, peut être l'arme du coup de grâce... + +--Je dois avouer, commença Jacques, que je ne vois pas trop... + +--Oubliez-vous donc la lettre que vous avez écrite à mademoiselle +Denise le jour du crime? interrompit maître Magloire. + +Alternativement, Jacques regardait ses deux défenseurs. + +--Quoi, fit-il, cette lettre... + +--Nous accable, mon cher client, acheva maître Folgat. Ne vous la +rappelez-vous donc plus? Vous y dites à votre fiancée que vous +serez privé du bonheur de passer la soirée près d'elle par une +affaire de la plus haute importance et qui ne souffre point de +retard. Donc, d'avance, et après mûres réflexions, vous vous +proposiez d'employer votre soirée à une certaine chose. Quelle? +L'assassinat de monsieur de Claudieuse, prétend l'accusation. Que +lui répondrons-nous? + +--Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a +certainement pas communiquée. + +--Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandoré +et monsieur Séneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit +le contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connaît si bien qu'il +vous en a parlé à diverses reprises, et que vous avez avoué tout +ce qu'il pouvait souhaiter. + +Le jeune avocat cherchait parmi les papiers étalés sur la table. +Bientôt il eut trouvé. + +--Tenez, reprit-il, dans votre troisième interrogatoire, voici ce +que je lis: + +_DEMANDE.--Vous deviez épouser prochainement mademoiselle de +Chandoré?_ + +_RÉPONSE.--Oui._ + +_D.--Vous passiez près d'elle, depuis assez longtemps, toutes +vos soirées?_ + +_R.--Toutes._ + +_D. - Sauf celle du crime, cependant._ + +_R.--Malheureusement._ + +_D.--Cela étant, votre fiancée a dû s'étonner de votre +absence?_ + +_R.--Non, je lui avais écrit..._ + +Entendez-vous, Jacques? s'écria maître Magloire. Et remarquez que +monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous +donner l'éveil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit. + +Mais déjà maître Folgat avait cherché et trouvé une autre copie. + +--Dans votre sixième interrogatoire, continua-t-il, voilà ce que +j'ai noté: + +_D.--Ainsi, c'est sans but arrêté que, le soir du crime, vous +êtes sorti emportant votre fusil?_ + +_R.--Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consulté mon +défenseur._ + +_D.--Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vérité._ + +_R.--Rien ne me fera revenir sur ma détermination._ + +_D.--Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz où vous êtes allé +de huit heures à minuit?_ + +_R.--Je répondrai à cette question en même temps qu'à +l'autre._ + +_D.--Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir +dehors, car vous vous saviez attendu par votre fiancée, +mademoiselle de Chandoré?_ + +_R.--Je lui avais écrit de ne pas m'attendre._ + +--_ _Ah! Galpin-Daveline est un habile mâtin! grommela maître +Magloire. + +--Enfin, reprit maître Folgat, voici un passage de l'avant- +dernier interrogatoire: + +_D.--Quand vous aviez une commission à faire à Sauveterre, à +qui aviez-vous coutume de la confier?_ + +_R.--Au fils de mon métayer, Michel._ + +_D.--Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a porté à +mademoiselle de Chandoré la lettre que vous lui écriviez pour lui +dire de ne pas compter sur vous?_ + +_R.--Oui._ + +_D.--Vous vous prétendiez retenu par quelque grave affaire?_ + +_R.--C'est le prétexte ordinaire._ + +_D.--Mais, de votre part, ce n'était pas un prétexte. Où aviez- +vous à aller, où êtes-vous allé?_ + +_R.--Tant que je n'aurai pas vu mon défenseur, je me tairai._ + +_D.--Prenez garde! le système de dénégations et de réticences +est périlleux!_ + +_R.--J'en connais et j'en accepte le danger. _Jacques était +confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accusé auquel on +représente le procès-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui ne +s'écrie: «Quoi! j'ai dit cela, moi!» Il l'a dit, et il n'y a pas à +le nier, c'est écrit et il l'a signé. Comment donc l'a-t-il pu +dire?... Ah! voilà!... Si fort que soit un homme, il ne saurait, +durant des mois entiers, tendre au même degré toutes ses facultés +et toute son énergie. Il a ses heures d'accablement et ses heures +d'espérance, ses accès de révolte et ses moments d'abandon... + +Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou +coupable, il n'est pas de prévenu qui puisse lutter. Si +prodigieuse que puisse être sa mémoire, comment se rappellerait-il +une réponse inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui, +l'a recueillie, et vingt fois, s'il le faut, il la représentera +sous une forme nouvelle. Et de même que l'impalpable flocon de +neige devient l'irrésistible avalanche, le mot insignifiant +prononcé au hasard, abandonné, puis repris, puis développé, +commenté et interprété, peut devenir une charge écrasante. + +Il faut avoir passé par là, il faut avoir été l'accusé ou le juge +pour comprendre combien inégale est la partie, pour comprendre que +les dispositions de la loi ne sont équitables que si le prévenu +est coupable, et qu'en définitive il s'en faut bien que +l'innocence trouve autant de protection que le crime. + +Voilà ce que Jacques constata. Si habilement et à de si longs +intervalles lui avaient été posées ces questions qu'il les avait +oubliées; et cependant, rapprochant ses réponses, il lui fallait +bien reconnaître que très positivement il avait avoué qu'il se +proposait de consacrer à une affaire importante la soirée du +crime. + +--C'est épouvantable! s'écria-t-il. (Et pénétré de l'affreuse +réalité des appréhensions de maître Folgat, il ajouta:) Comment +sortir de là? + +Peut-être les défenseurs, maître Magloire surtout, ne furent-ils +pas mécontents de cet effroi qui leur garantissait la docilité de +Jacques. + +--Je vous l'ai dit, répondit maître Folgat, il faut trouver une +explication plausible. + +--C'est ce dont je me déclare incapable. + +Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis: + +--Vous êtes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'étais libre. +Depuis un mois que je médite un système de défense, je me suis +préoccupé de ce point, qui en est la base... + +--Ah!... + +--Où devait se célébrer votre mariage? + +--Chez moi, à Boiscoran. + +--Où devait avoir lieu la cérémonie religieuse? + +--À l'église de Bréchy. + +--En avez-vous parlé au curé? + +--Plusieurs fois. Et même, à ce sujet, un jour, en plaisantant, +il m'a dit: «Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!» + +Maître Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'échappa +pas à Jacques. + +--Donc, poursuivit-il, le curé de Bréchy était votre ami? + +--Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander à dîner, +sans façon, et jamais je ne passais près de chez lui sans entrer +lui serrer la main... La satisfaction du jeune avocat était +devenue tout à fait visible. + +--Décidément, s'écria-t-il, mon explication n'est pas +invraisemblable! Écoutez, et croyez que je suis parfaitement sûr +de mes informations. De neuf à onze heures, le soir du crime, il +n'y avait personne au presbytère de Bréchy. Le curé dînait au +château de Besson, et sa servante était allée au-devant de lui +avec une lanterne... + +--Compris! murmura maître Magloire. + +--Pourquoi, mon cher client, continua maître Folgat, pourquoi ne +seriez-vous pas allé chez le curé de Bréchy? D'abord, vous aviez à +vous entendre avec lui sur les détails de la cérémonie, puis, +comme il est votre ami, homme d'expérience, prêtre, vous vouliez, +au moment de vous marier, prendre ses conseils, et enfin, vous +vous proposiez de remplir ce devoir religieux dont il vous avait +parlé, et qui vous répugnait un peu. + +--Bon, cela! approuvait le célèbre avocat de Sauveterre, très +bon! + +--Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le +curé de Bréchy, mon cher client, que vous vous êtes privé du +bonheur de passer la soirée près de votre fiancée. Voyons comment +cela répond aux charges de l'accusation. On vous demande en +premier lieu pourquoi vous avez pris par les marais. Pourquoi? +C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus court, et que vous +aviez peur de trouver le curé de Bréchy couché. Rien de plus +naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a +l'habitude de se mettre au lit dès neuf heures. Cependant, c'est +en vain que vous vous êtes hâté, car lorsque vous avez frappé à la +porte du presbytère, personne n'est venu vous ouvrir... + +D'un geste, maître Magloire interrompit son jeune confrère. + +--Jusqu'ici, dit-il, très bien. Mais là, une invraisemblance se +présente. Jamais, pour revenir de Bréchy à Boiscoran, personne ne +s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous +connaissiez le pays... + +--Je le connais pour l'avoir soigneusement exploré. Et la preuve, +c'est que, prévoyant votre objection, j'y ai trouvé une réponse. +Pendant que monsieur de Boiscoran frappait à la porte du +presbytère, une petite paysanne, qu'il ne connaît pas, est passée +et lui a dit qu'elle venait de rencontrer le curé sur la route, +près de l'endroit qu'on appelle la Cafourche des Maréchaux. La +situation du presbytère, isolé à l'entrée du bourg, rend très +admissible cet incident. Pour ce qui est du curé, voici que le +hasard m'a révélé: précisément à l'heure où monsieur de Boiscoran +pouvait être à Bréchy, un prêtre passait près de la Cafourche des +Maréchaux, et ce prêtre, auquel j'ai parlé, est le desservant +d'une commune voisine, qui dînait chez monsieur de Besson, lui +aussi, et qu'on était allé chercher pour administrer une femme qui +se mourait... La petite paysanne ne mentait donc pas, elle se +trompait... + +--Étonnant! fit maître Magloire. + +--Cependant, poursuivit maître Folgat, qu'a fait monsieur de +Boiscoran, ainsi averti?... Il s'est lancé sur cette route et, +croyant aller à la rencontre du curé, il a marché jusqu'au bois de +Rochepommier. Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la +petite paysanne l'avait induit en erreur, il s'est décidé à +regagner Boiscoran par les bois... Mais il était de très mauvaise +humeur d'avoir perdu ainsi une soirée qu'il eût pu passer près de +sa fiancée, et c'est pour cela qu'il pestait et jurait, ainsi que +l'a déclaré le témoin Gaudry... + +Le célèbre avocat de Sauveterre secouait la tête. + +--C'est ingénieux, prononça-t-il, je le reconnais, et j'avoue en +toute humilité que jamais je n'aurais trouvé aussi bien. +Seulement... car il y a un seulement, mon cher confrère, votre +récit pèche par son admirable simplicité même. L'accusation vous +répondra: «Si telle est la vérité, comment monsieur de Boiscoran +ne l'a-t-il pas dite immédiatement, et qu'avait-il besoin, pour la +dire, de consulter ses défenseurs?...» + +À la contraction des traits de maître Folgat, on devinait l'effort +de sa pensée. + +--Je ne le sais que trop, répondit-il, là est le défaut de la +cuirasse... Défaut considérable, car il est bien clair que si, le +jour de son arrestation, monsieur de Boiscoran eût donné cette +explication, on le relâchait. Mais comment trouver mieux!... +Comment trouver seulement autre chose!... Ce n'est là d'ailleurs +que le premier jet de mon idée, et c'est la première fois que je +la formule... Aidé de vous, maître Magloire, de Méchinet, auquel +je dois mes plus précieux renseignements, aidé de tous nos amis, +enfin, je ne désespère pas d'ajouter à mon récit quelque +particularité mystérieuse qui explique un peu les réticences de +monsieur de Boiscoran... J'avais bien pensé à y faire intervenir +la politique, à prétendre qu'en raison des opinions qu'on lui +suppose, monsieur de Boiscoran tenait à dissimuler ses relations +avec le curé de Bréchy... + +--Oh! ce serait du plus détestable effet! interrompit maître +Magloire. Nous ne sommes pas religieux, à Sauveterre, mais nous +sommes dévots, confrère, excessivement dévots... + +--Aussi ai-je renoncé à mon idée. Silencieux et jusque-là +immobile, Jacques se dressa tout à coup. + +--N'est-il pas prodigieux, s'écria-t-il d'un accent de rage +concentrée, n'est-il pas inouï de nous voir ici réduits à combiner +un mensonge! Et je suis innocent!... Que serait-ce de plus si +j'étais assassin! + +Jacques avait raison mille fois: c'était quelque chose de +monstrueux que cette nécessité où il se trouvait de taire la +vérité. + +Pourtant ses défenseurs ne relevèrent pas l'exclamation, absorbés +qu'ils étaient par l'examen minutieux du système de défense. + +--Abordons les autres points de l'accusation, fit maître +Magloire. + +--Si ma version était admise, répondit maître Folgat, le reste +irait tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour où on est venu +l'arrêter, cherchant un prétexte à sa sortie de la veille, +monsieur de Boiscoran a dit qu'il allait à Bréchy chez son +marchand de bois... Imprudence désastreuse! Voilà le danger! Quant +au reste, qu'est-ce en somme?... L'eau où monsieur de Boiscoran +s'est lavé les mains en rentrant, et où on a retrouvé des débris +de papier carbonisé... Nous n'avons qu'à altérer légèrement la +vérité pour l'expliquer. Nous n'avons qu'à dire ce qu'a fait +réellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action à un +autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur déterminé, n'est- +ce pas?... Pour son excursion à Bréchy, il s'était muni d'une +provision de cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes... +Et ceci n'est pas une allégation en l'air. Nous fournissons des +preuves, nous produisons des témoins. Si nous n'avions pas +d'allumettes, c'est que la veille nous avons oublié chez monsieur +de Chandoré la boîte que nous portons habituellement sur nous, que +tout le monde nous connaît, et qui depuis est restée sur la +cheminée du petit salon de mademoiselle Denise, où elle est +encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous étions +déjà loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperçus. Fallait- +il donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non! +Nous avions notre fusil et nous connaissons le procédé +qu'emploient tous les chasseurs en pareille occurrence. Nous avons +retiré la charge de plomb d'une de nos cartouches et, en +enflammant la poudre, nous avons enflammé un morceau de papier... +C'est une opération qu'il est impossible de réussir sans se salir +et se noircir les mains. Comme nous l'avons répétée plusieurs +fois, nous avions les mains très sales et très noires, et les +ongles pleins de débris de papier brûlé... + +--Ah! cette fois, s'écria le célèbre avocat de Sauveterre, bravo! + +Son jeune confrère s'animait. Et toujours employant le «nous», qui +est dans les habitudes du barreau: + +--Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous +reprochez, est le plus magnifique témoignage moral de notre +innocence. Incendiaire, nous l'eussions jetée avec la +précipitation que met le meurtrier à effacer de ses habits les +taches de sang qui le dénoncent... + +--Très bien encore! approuva maître Magloire. + +--Et vos autres charges, continua maître Folgat, comme s'il eût +été à l'audience et se fût adressé au ministère public, vos autres +charges sont toutes de cette valeur. Notre lettre à mademoiselle +Denise, pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle +établit notre préméditation... Ah! ici je vous arrête. Sommes-nous +donc stupide et dénué du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas +notre réputation... Quoi! préméditant un crime, nous ne nous +serions pas dit que nous pouvions être découvert, et nous ne nous +serions pas ménagé un alibi! Quoi! nous serions parti de chez nous +avec l'intention bien arrêtée d'aller tuer un homme, et c'est avec +du plomb de lièvre et de la cendrée que nous aurions chargé notre +fusil!... En vérité, vous nous faites la défense trop facile, car +votre accusation ne soutient pas l'examen... + +Du geste, vivement, Jacques à son tour approuvait. + +--Voilà, interrompit-il, ce que je n'ai cessé de répéter à +Daveline, et ce à quoi il ne trouvait rien à répondre... C'est sur +ce point qu'il faut insister! + +Maître Folgat consultait ses notes. + +--J'arrive, maintenant, reprit-il, à une circonstance capitale, +et dont je ferais, si elle nous était favorable, un incident +d'audience décisif... Votre valet de chambre, mon cher client, +votre vieil Antoine, m'a déclaré que l'avant-veille du crime, il a +lavé et nettoyé à fond votre fusil Klebb... + +--Mon Dieu! s'exclama Jacques. + +--Bien. Je vois que vous mesurez la portée de ce fait. Depuis ce +nettoyage jusqu'au moment où vous avez enflammé une cartouche pour +brûler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si +oui, n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de +votre Klebb est resté propre, et alors, c'est le salut... + +Durant près d'une minute, Jacques garda le silence, réfléchissant. + +--Il me semble, répondit-il enfin, je répondrais presque que, le +matin du crime, j'ai tiré un lapin... + +Maître Magloire eut un geste de découragement. + +--Fatalité! dit-il. + +--Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sûr, en tout cas, +c'est que j'ai tué ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrassé +qu'un des canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi +du même canon pour enflammer une cartouche, je suis sauvé. Et +notez que c'est probable. Quand on a une arme double, +machinalement, on presse toujours en premier la détente de +droite... + +Maître Magloire fronçait les sourcils. + +--N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donnée aussi incertaine +que nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se +retournerait contre nous. Mais à l'audience, quand on vous +représentera votre fusil, examinez-le de façon à pouvoir me dire +ce qu'il en est. + +Ainsi se trouvaient esquissées les lignes générales du plan de +défense. Il ne restait plus qu'à perfectionner les détails, et +c'est à quoi s'appliquaient les deux avocats, lorsque, à travers +le guichet, Blangin, le geôlier, vint leur crier que les portes de +la prison allaient fermer. + +--Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et, +attirant le plus loin possible du guichet ses deux défenseurs, +d'une voix basse et troublée:) Une idée m'est venue, messieurs, +dit-il, que je dois vous soumettre... Il est impossible que depuis +mon arrestation la comtesse de Claudieuse ne soit pas au +supplice... Si sûre qu'elle puisse être de n'avoir laissé traîner +aucun indice qui la dénonce, elle doit trembler que je ne me +défende en disant la vérité... Elle nierait, je le sais bien, et +elle est assez sûre de son prestige pour savoir que mes +accusations n'entameront pas son admirable réputation. N'importe! +Il est impossible qu'elle ne s'épouvante pas du scandale. Qui sait +si, pour l'éviter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut... +Pourquoi l'un de vous, messieurs, ne tenterait-il pas près d'elle +une démarche? + +Maître Folgat était l'homme des décisions rapides. + +--Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot +d'introduction. + +Pour toute réponse, Jacques prit une plume et écrivit: + +_J'ai tout dit à mon défenseur, maître Folgat. Sauvez-moi, et je +vous jure un secret éternel. Me laisserez-vous périr, Geneviève, +vous qui savez si bien que je suis innocent?_ + +_Jacques._ + +--_ _Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune +avocat. + +--Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai +vu madame de Claudieuse... + +Blangin s'impatientait cependant, les défenseurs durent se retirer +et, sortis de la prison, ils traversaient la place du Marché-Neuf, +quand, à quelques pas, ils aperçurent un musicien ambulant que +suivaient quelques galopins. + +C'était une espèce de ménétrier de campagne, vêtu d'un de ces +habits d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, +mais qui ne sont déjà plus une veste. Raclant d'un mauvais violon, +il chantait avec le plus pur accent du terroir une chanson +saintongeoise. + +_Au printemps,_ +_la mère ageace,_ +_Fit son nid dans les popillons,_ +_La pibôle!..._ +_Fit son nid dans les popillons,_ +_Pibolon!..._ + +Machinalement, maître Folgat cherchait quelques sous dans son +gousset, lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son +chapeau comme pour recevoir l'aumône, lui dit: + +--Vous ne me reconnaissez pas, cher maître. L'avocat tressauta. + +--Vous ici!... fit-il. + +--Moi-même, à Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car +il faut que je vous parle. Ce soir, à neuf heures, venez m'ouvrir +la petite porte du jardin de monsieur de Chandoré... + +Et reprenant son violon, il s'éloigna en continuant d'une voix +traînante: + +_Au bout de cinq à six semaines,_ +_Elle oyut un petit ageasson._ + + +24 + +Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de +Sauveterre avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de +l'étrangeté du personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut +éloigné: + +--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune +confrère. + +--Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent +dont je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services. + +--Goudar! + +--Oui, Goudar. + +--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait. + +--Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais +est assez grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en +brosse. Ce musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses +longs cheveux plats lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment +deviner mon homme, sous son costume de vagabond, un violon à la +main et patoisant une ronde saintongeoise? + +Maître Magloire souriait lui aussi. + +--Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! +dit-il. En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, +déjà, semble du pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas +douze heures qu'il est à Sauveterre, et il sait l'existence de la +petite porte du jardin de monsieur de Chandoré. + +--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord +m'avait étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû +nécessairement lui parler de cette porte, à propos de Méchinet. + +Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue +Nationale. Ils s'arrêtèrent. + +--Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. +Vous êtes bien décidé à voir madame de Claudieuse? + +--Je l'ai promis. + +--Que lui direz-vous? + +--Je ne sais. Cela dépendra de son accueil. + +--Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de +Jacques, elle va vous commander de sortir. + +--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher +d'avoir reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je +juge nécessaire. + +--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas +emporter... Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre +système de défense, le seul qui présente quelques chances. + +--Oh! soyez sans inquiétudes... + +Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se +séparèrent. Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat +remontant la rue de la Rampe. + +La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se +hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, +pour se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea +plus à s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la +morne tristesse des amis et des parents du prisonnier. + +--Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il +d'une voix hésitante. + +--La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, +répondit le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de +nous tous, et, cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme +un coup de foudre... + +Le jeune avocat se frappa le front. + +--La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria- +t-il. + +De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit: + +--Oui! + +--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le +savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre +dévoué Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises... + +Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que +mademoiselle était servie. + +On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier +événement, le dîner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait à +la fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la +conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, +décidément, le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui +eût administré, dans la journée, les derniers sacrements, sans le +docteur Seignebos qui s'y était opposé en déclarant que la plus +légère émotion pouvait tuer son malade. + +--Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier +coup. L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra +implacable. + +Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de Mlle +Denise. + +--J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la +clef de la petite porte du jardin... + +Elle le regardait d'un air étonné. + +J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui +m'a promis son concours. + +--Il est ici? + +--De ce matin... + +Mlle Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de +gagner le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le +ménétrier de la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite +porte et entra, son violon sous le bras. + +--Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, +tout un jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir +vu... + +Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer. + +--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre +travestissement... + +Mais Goudar n'était point sensible aux éloges. + +--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir! +interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me +répugne davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma +véritable personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le +monde m'eût fui comme la peste et on n'eût répondu que des +mensonges à toutes mes questions... Alors, je me suis affublé de +cette défroque honteuse qui m'est familière, et pour laquelle, +même, j'ai pris pendant six mois un professeur de violon. Un +musicien ambulant fait ce qu'il veut sans éveiller les soupçons; +il erre dans les rues ou le long des routes, il entre dans les +cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et les +cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster +les gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la +façon dont je baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé +six mois dans les Charentes, à la piste des faux billets de banque +du fameux Gâtebourse. Si au bout de six mois on ne tient pas +l'accent d'une province, on ne sera jamais un policier. Or, je le +suis, moi, je suis condamné à cet exécrable métier, qui fait le +désespoir de ma femme... + +--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher +Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le +quitter bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous +réussissez à tirer d'affaire monsieur de Boiscoran... + +--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?... + +--De grand coeur. + +L'homme de la préfecture leva les mains au ciel. + +--La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce +monde. Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et +quelle exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où +j'obtiendrais des pêches plus belles que celles de Montreuil et +des chasselas plus parfumés que ceux de Fontainebleau. + +--Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître +Folgat. + +Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit. + +--Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé +tous les fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier +jour. + +--Espérons que vous serez plus heureux ici. + +--Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut +votre assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le +greffier Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un +billet de moi leur assignera. + +--Ils seront prévenus. + +--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me +faut un permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien +ambulant. Je garde mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me +faut ce permis ce soir même. Où que je me présente pour coucher, +on me demandera mes papiers... + +--Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître +Folgat, je cours chez le maire... + +Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en +poche et s'en allait demander un gîte à l'auberge du _Mouton- +Rouge, _la plus malfamée de Sauveterre. + +En présence d'une obligation pénible et inévitable, les +tempéraments se décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, +tergiversent, lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur +gros péché à la fin de leur confession; les autres, au contraire, +ont hâte de se débarrasser de l'anxiété et en finissent le plus +tôt qu'il est possible. + +Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le +lendemain de l'arrivée de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce +matin même, se dit-il. + +Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut- +être que de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne +l'attendît pas s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner. + +C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant +bien y rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La +salle des pas perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son +bureau, grossoyant avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée +constante d'un immeuble à payer. + +Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite: + +--Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il. + +--Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne +m'a pas surpris. Qu'en pense-t-on au Palais? + +--Tout le monde croit à une condamnation. + +--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la +voix:) Mais je viens encore pour autre chose, continua-t-il. +L'agent que j'attendais est arrivé et désirerait vous entretenir. +Il vous écrira pour vous assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, +je vous en prie. + +--Certes, de tout mon coeur, répondit le greffier. Et Dieu +veuille qu'il réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand +ce ne serait que pour rabaisser un peu le caquet de mon cher +patron. + +--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe! + +--Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! +Il a reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de +félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la +montrer à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont +complimenté, sauf monsieur le président, toutefois, qui lui a +tourné le dos, et monsieur le procureur de la République, qui lui +a dit en latin de ne pas vendre la peau de l'ours avant qu'il fût +par terre... + +Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les +corridors. + +--Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar +tient à dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui +vive. Et surtout ne vous étonnez pas du costume sous lequel il +vous apparaîtra... + +Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole. + +Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à +demander au greffier une multitude de renseignements au sujet +d'une affaire qui venait au rôle le jour même. + +--Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat. + +Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur +Seignebos. + +--Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il +va rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre +dans son cabinet. + +La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat +était inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire +de ses méditations. + +C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et +incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les +opinions, les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui +frappait, dès l'entrée, c'était, sur la cheminée, un admirable +buste de Bichat, flanqué des bustes plus petits de Robespierre à +droite et de Rousseau à gauche. Une horloge du temps de Louis XIV, +dressée entre les deux fenêtres, battait les secondes avec des +grincements de vieille ferraille. Tout un des côtés était occupé +par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer, de livres de +toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient bien +fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique +pour classer les herbiers disait la passion passagère du docteur +pour la flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le +temps où le docteur s'était engoué de l'électrothérapie. + +Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de +bouquins trahissaient les récentes études du médecin. Tous les +auteurs qui se sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient +là, depuis Apostolidès jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais +et Fodéré, par Spurzheim, Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et +vingt autres encore. + +Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos +entra, toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de +coutume. + +--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t- +il dès le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour +Goudar. + +Le jeune avocat tressauta. + +--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi. + +--Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment +on ne saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près +ou de loin, tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec +des mouchards à mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait +presque avec la police. + +--Quand l'avez-vous vu? + +--Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de +perdre son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge, _que l'idée +lui est venue de feindre une indisposition et de m'envoyer +chercher. J'y suis allé, et j'ai trouvé une manière de ménétrier +de campagne qui m'a paru se porter comme un charme. Mais dès que +nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute son affaire, en me +demandant mon opinion et en me disant ses idées. Maître Folgat, ce +Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et nous nous +sommes parfaitement entendus... + +--Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire? + +--À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. +Patience, laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux +Seignebos a encore un certain flair! + +Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait +et replaçait sur son nez ses lunettes d'or. + +--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma +commission faite, je vous demanderai la permission de vous +entretenir d'une autre affaire... Je suis chargé par monsieur +Jacques de Boiscoran de voir la comtesse de Claudieuse. + +--Fichtre! + +--Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper... + +--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat +dissimula un mouvement d'impatience. + +--J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la +remplir. + +--Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez +pas jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne +quitte pas son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son +intimité. + +--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut +à tout prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a +confié mon client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec +vous. C'est parce que je prévoyais des difficultés que je viens +vous demander un moyen de les surmonter ou de les tourner. + +--À moi! + +--N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse? + +--Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de +rien, vous autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux +objections de son esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, +grommelait-il, je soigne monsieur de Claudieuse, dont, entre +parenthèses, la maladie déroute toutes mes conjectures, mais c'est +pour cela précisément que je ne puis rien. Notre profession a des +règles qu'on ne saurait enfreindre sans compromettre la dignité du +corps médical tout entier. + +--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, +d'un ami... + +--Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne +puis vous aider sans abuser de la confiance de madame de +Claudieuse... + +--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour +lequel monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour +d'assises... + +--Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à +ce que soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant +d'un coup sec sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il +est des intérêts sacrés qui priment tout! Venez... + + +25 + +C'est rue Mautrec qu'après l'incendie du Valpinson étaient venus +s'établir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La +maison louée pour eux par le maire, M. Séneschal, a été pendant +plus d'un siècle la demeure de la famille de Juliac et passe pour +une des plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre. + +En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et maître Folgat y +furent arrivés. + +De la rue on n'aperçoit qu'un grand mur, contemporain du château, +à ce que prétendent les archéologues, et tout fleuri de +pariétaires, de giroflées et de gueules-de-lion. Dans ce mur est +encastrée une lourde porte à deux battants. Le jour, on ouvre un +de ces battants et on le remplace par un portillon à claires- +voies, qui, dès qu'on le pousse, met en mouvement une sonnette. On +traverse alors un grand jardin où une douzaine de statues, vertes +de mousse, s'émiettent sur leur piédestal à l'ombre des vieux +tilleuls plantés en quinconce. + +La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le rez- +de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec +sa rampe en fer ouvré. + +Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à +droite. + +--Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez +le comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la +comtesse. + +Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon +largement éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied +sur le jardin. Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles +menuiseries peintes en blanc, rehaussées de filets et d'arabesques +d'or, lambrissaient les murs. Au plafond, une vaste composition +allégorique représentait des amours joufflus folâtrant dans un +ciel étoilé. + +Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces +magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, +terni l'or des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les +amours. Et certes l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la +mélancolie de ces ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la +cheminée, une pendule et des candélabres à moitié brisés. Puis çà +et là, et comme au hasard, des meubles disparates arrachés à +l'incendie du Valpinson, des chaises, des canapés, des fauteuils +et une table ronde toute disloquée et noircie par les flammes. + +Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait +qu'à la démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors +seulement l'audace extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il +battu en retraite s'il l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute +sa volonté pour dominer son trouble. + +Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et +presque aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien +elle, telle qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, +grave et sereine, comme si son âme eût plané bien au-dessus des +passions humaines. + +Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se +succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une +auréole divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le +cercle de bistre qui entourait ses yeux et le désordre de ses +cheveux admirables trahissaient la fatigue et les angoisses des +longues nuits passées au chevet de son mari. + +Pendant que maître Folgat s'inclinait: + +--Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur? +demanda-t-elle. + +--Oui, madame, répondit le jeune avocat. + +--Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur... + +--Oui, madame. + +D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle- +même: + +--Je vous écoute, monsieur, dit-elle. + +Non sans une importune palpitation au coeur, maître Folgat +commença: + +--Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon +client. + +--C'est inutile, monsieur, je la connais. + +--Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la +cour d'assises, et qu'il peut être condamné! + +D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement: + +--Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du +plus lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, +s'il ne survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes +enfants n'auront plus de père... + +--Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame! + +Une profonde surprise se peignit sur les traits de +Mme de Claudieuse, et fixant maître Folgat: + +--Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle. + +Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses +lèvres ce seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa +conscience révoltée. + +Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre: + +--Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la +veille du jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache +rien. J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et +qu'il sait oublier les secrets qui lui ont été confiés. + +--Je ne comprends pas, monsieur... + +--Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper, +c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son +bonheur que de compromettre celui d'une autre personne... + +La comtesse eut un geste d'impatience. + +--Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez +vous expliquer plus clairement. + +Mais maître Folgat était aussi loin que possible. + +--Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de +vous remettre une lettre. + +La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur. + +--À moi! fit-elle. À quel titre? + +Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre +de Jacques, et la tendant à la comtesse: + +--La voici, dit-il. + +Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit +lentement. Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, +pourpre et les yeux pleins d'éclairs: + +--Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t- +elle. + +--Oui. + +--Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom +de jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père! + +Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid. + +--Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi +autrefois... rue des Vignes... au temps où vous l'appeliez +Jacques... + +La comtesse paraissait abasourdie. + +--Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites +là! Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la +comtesse de Claudieuse, j'ai été... sa maîtresse. + +--Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants +avant l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les +mains noircies, c'est qu'il venait de brûler votre correspondance +et la sienne... + +Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante: + +--Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?... Ah! le +premier crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à +celui-ci! Il ne lui suffisait pas d'avoir incendié notre maison et +de nous avoir ruinés, il veut nous déshonorer. Il ne lui suffit +pas d'avoir pris la vie du mari, il lui faut l'honneur de la +femme! + +Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les +éclats de sa voix. + +--Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas... + +Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant +encore le ton: + +--Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être +entendu... Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que +l'univers entier nous écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites- +vous. Pourquoi plus bas! Pensez-vous donc que si monsieur de +Claudieuse n'était pas mourant, celle lettre ne serait pas déjà +entre ses mains! Ah! il saurait faire justice de cette lettre +infâme, lui!... Tandis que moi, une femme!... Jamais je n'avais +compris si terriblement que tout le monde croit mon mari perdu, et +que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans amis... + +--Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus +absolu... + +--Le secret de quoi? De vos lâches insultes, de l'abominable +intrigue dont ceci n'est sans doute que le prélude! + +Maître Folgat pâlit sous l'outrage. + +--Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons +des preuves flagrantes, irrécusables... + +D'un geste impérieux, Mme de Claudieuse l'arrêta et, superbe de +douleur, de dédain et de colère: + +--Eh bien! s'écria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, +faites, agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un +criminel peut entamer l'intacte réputation d'une honnête femme!... +Nous verrons si de cette boue où vous vous débattez, une seule +éclaboussure jaillira jusqu'à moi! + +Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle +gagna la porte. + +--Madame, dit encore maître Folgat, madame! + +Elle ne daigna même pas tourner la tête, et elle disparut, le +laissant seul au milieu du salon, si écrasé de stupeur qu'il en +perdait jusqu'à la faculté de réfléchir. + +Heureusement, le docteur Seignebos revenait. + +--Par ma foi, commença-t-il, je ne me serais jamais imaginé que +madame de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est +exactement comme à l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de +me demander comment j'ai trouvé son mari, ce matin, et ce qu'il y +a à faire. Je lui ai répondu... + +Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge; il +s'apercevait enfin de l'attitude de maître Folgat. + +--Ah çà! qu'avez-vous? interrogea-t-il. + +Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige. + +--J'ai, répondit-il, que je me demande si je veille ou si je +rêve! J'ai que, si cette femme est coupable, son audace passe +toute croyance. + +--Comment, si... En êtes-vous à douter de sa culpabilité? + +Tout en maître Folgat trahissait le plus affreux découragement. + +--Eh! le sais-je moi-même, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai +plus ma tête à moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire? + +--Oh!... + +--C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naïf, et +depuis cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux +plus bas fonds des couches sociales, j'ai découvert d'étranges +choses, rencontré des types inouïs et écouté d'effroyables +confidences... + +Le docteur, à son tour, était abasourdi, jusqu'à ce point +d'oublier de tracasser ses lunettes d'or. + +--Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il. + +--Je vous le répéterais, répondit maître Folgat, que vous n'en +seriez pas plus avancé. Il vous eût fallu être là, et la voir, et +l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage +ne tressaillait, son oeil restait limpide et clair, nulle émotion +n'altérait le timbre de sa voix. Et de quel air elle me +défiait!... Mais tenez, docteur, je vous en prie, sortons... + +Ils sortirent, en effet, et déjà ils étaient au tiers de la longue +allée du jardin, lorsqu'ils aperçurent s'avançant vers eux l'aînée +des filles de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, +de la promenade. + +M. Seignebos s'arrêta, et serrant le bras du jeune avocat et se +penchant à son oreille: + +--Attention! fit-il. La vérité se trouve dans la bouche des +enfants, n'est-ce pas? + +--Qu'espérez-vous? murmura maître Folgat. + +--Éclaircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire. + +Déjà la petite fille arrivait à eux. C'était une gracieuse enfant +de huit à neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour +son âge, et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune +fille, sans en avoir les timidités. + +--Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce +voix, qui était fort douce quand il voulait. + +--Bonjour, messieurs, répondit-elle avec une jolie révérence. + +Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses +joues roses, puis la regardant: + +--Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il. + +--C'est que papa et ma petite soeur sont bien malades, monsieur, +dit-elle avec un gros soupir. + +--Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson... + +--Oh, oui! + +--C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand +jardin. + +Elle secoua la tête, et baissant la voix: + +--C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur. + +--Et de quoi, ma mignonne? + +Elle montra les statues, et toute frissonnante: + +--Le soir, répondit-elle, à la brune, il me semble toujours +qu'elles remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent +derrière les arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa... + +--Il faut chasser ces vilaines idées, mademoiselle, interrompit +maître Folgat. + +Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre: + +--Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au +contraire, très brave... Ton papa m'avait affirmé que, la nuit de +l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas été effrayée du tout. + +--Papa a dit la vérité. + +--Et cependant, quand tu as été réveillée par les flammes, ce +devait être terrible... + +Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont réveillée, docteur. + +--Pourtant, quand le feu a éclaté... + +--Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que +j'avais été réveillée par le bruit de la porte que maman avait +fermée très fort en rentrant. + +Un même pressentiment terrible fit tressaillir le médecin et +l'avocat. + +--Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'était +pas rentrée, au moment de l'incendie... + +--Pardonnez-moi, monsieur... + +--Non, tu te trompes... + +La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les +enfants lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole: + +--Je suis sûre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me +souviens très bien de tout. On m'avait couchée à l'heure +ordinaire, et comme j'étais très lasse d'avoir joué, je m'étais +endormie tout de suite... Pendant que je dormais, maman est +sortie, mais en rentrant, elle m'a réveillée. Sitôt rentrée, elle +est allée se pencher sur le lit de ma petite soeur, et elle l'a +regardée un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie de +pleurer. Après cela, elle est allée s'asseoir près de la fenêtre, +et de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes +rouler le long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au- +dehors... + +C'est un regard d'angoisse qu'échangeaient maître Folgat et +M. Seignebos. + +--Ainsi, ma mignonne, insista le médecin, tu es bien certaine que +ta maman était dans votre chambre, quand on a tiré un premier coup +de fusil? + +--Certainement, docteur. Et même, en l'entendant, maman s'est +dressée toute droite, la tête penchée, comme quelqu'un qui écoute. +Presque aussitôt, le second coup a retenti, maman a levé les bras +en l'air, en s'écriant: «Ô mon Dieu!...», et tout de suite elle +est sortie en courant. + +Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur +Seignebos, non sans un grand effort de volonté, maintenait sur ses +lèvres. + +--Tu as rêvé cela, Marthe..., fit-il. + +Ce fut la bonne, jusque-là silencieuse, qui répondit: + +--Mademoiselle ne rêvait pas, prononça-t-elle. Moi aussi, j'avais +entendu les détonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre +pour savoir ce que ce pouvait être, quand j'ai vu madame traverser +le palier en deux sauts et se lancer dans l'escalier... + +--Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus +indifférent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance. + +Mais la fillette tenait à achever son récit: + +--Maman partie, continua-t-elle, l'inquiétude me prit, et je me +soulevai sur mon lit, prêtant l'oreille... Je ne tardai pas à +entendre des bruits que je ne connaissais pas, des craquements et +des pétillements, et aussi comme des cris dans le lointain. La +peur me prenant, je sautai à terre, et je courus ouvrir la porte. +Mais je faillis être renversée par un tourbillon de fumée et +d'étincelles... Pourtant je ne perdis pas la tête. Je réveillai ma +petite soeur, je la pris dans mes bras, et j'allais essayer de +gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous +enleva toutes deux et nous emporta... + +--Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant +interrompit court son histoire. + +--C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle +révérence:) Au revoir, messieurs... + +Déjà Marthe avait disparu, que Seignebos et maître Folgat +restaient encore plantés sur leurs pieds, se regardant d'un air de +suprême détresse. + +--Nous n'avons plus rien à faire ici, docteur, dit enfin le jeune +avocat. + +--En effet, rentrons, et même hâtons-nous, car on m'attend peut- +être... Vous déjeunez avec moi... + +Ils se retirèrent alors, la tête basse, et à ce point abîmés dans +leurs réflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau +qu'on leur tirait le long des rues, circonstance qui fut remarquée +de plusieurs bourgeois. + +En arrivant chez lui: + +--Deux couverts, dit le docteur à son domestique, et monte une +bouteille de vin de Médis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat à +son cabinet de travail:) Maintenant, commença-t-il, que pensez- +vous de l'aventure? + +Maître Folgat eut un geste de douloureux abattement. + +--Je m'y perds! murmura-t-il. + +--Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot à sa +fille? + +--Non. + +--Et à sa femme de chambre? + +--Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie à +personne; elle combat, triomphe ou succombe seule. + +--Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vérité. + +--Je le crois fermement. + +--C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le +meurtre de son mari? + +--Hélas! + +Ce que maître Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux +sourire éclairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait +retiré ses lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement: + +--Si la comtesse était innocente, reprit-il, Jacques serait donc +coupable! Jacques nous aurait donc dupés tous... + +Maître Folgat secouait la tête. + +--De grâce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas +ainsi, laissez-moi me recueillir, rassembler mes idées. Je suis +épouvanté de mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a +pas menti, et assurément madame de Claudieuse a été sa maîtresse. +Non, il ne nous a pas trompés, et certainement le soir du crime, +il a eu une entrevue avec la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas +dit que sa mère était sortie? Où allait-elle, sinon au rendez- +vous? Seulement... + +Il hésitait. + +--Oh! allez, allez, dit le médecin, vous n'avez rien à craindre +de moi... + +--Eh bien, il se pourrait qu'après que madame de Claudieuse a eu +quitté monsieur de Boiscoran, la fatalité s'en fût mêlée. Monsieur +de Boiscoran nous a conté comment les lettres qu'il brûlait +s'étaient enflammées tout à coup, avec une telle violence qu'il en +avait été effrayé. Qui nous dit qu'une flammèche emportée par le +vent n'a pas mis le feu aux paillers! Tirez les conséquences. Au +moment de se retirer, monsieur de Boiscoran aperçoit ce +commencement d'incendie; il court essayer de l'éteindre; ses +efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle +grandit, elle illumine déjà toute la façade du château... À ce +moment, monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se +croit surpris, il voit ses amours dévoilées, son mariage rompu, sa +vie manquée, son avenir brisé, son bonheur anéanti... Il perd la +tête, il ajuste le comte, il fait feu et s'enfuit éperdu... Et +ainsi s'explique la maladresse des coups et aussi cette +circonstance jusqu'ici inexplicable d'un assassinat tenté avec du +plomb de chasse... + +--Malheureux! interrompit le docteur. + +--Quoi! Qu'ai-je dit? + +--Gardez-vous de jamais répéter ceci. Telle est l'effroyable +vraisemblance de votre hypothèse que, si elle s'ébruitait, vous ne +trouveriez plus personne pour vous croire le jour où vous direz la +vérité. + +--La vérité!... Vous pensez donc que je m'abuse? + +--Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais +admettre, reprit M. Seignebos, c'était que madame de Claudieuse +eût de sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a +pas commis le crime, matériellement, elle l'a seulement +commandé... + +--Oh!... + +--Serait-elle donc la première? Voilà mon hypothèse, à moi: avant +de rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait +pris son parti et combiné ses mesures. L'assassin était à son +poste. Si elle eût réussi à ramener Jacques, le complice désarmait +son fusil et allait tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir +que Jacques renonçât à son mariage, résolue à se faire libre pour +l'empêcher, elle a donné le signal, l'incendie a été allumé et on +a tiré sur le comte. + +Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu. + +--En ce cas, il y aurait eu préméditation, objecta-t-il, et +alors, comment le fusil n'était-il chargé que de cendrée? + +--C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien +qu'il eût prévu où tendait le docteur, maître Folgat se dressa +vivement. + +--Toujours Cocoleu! fit-il. + +Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front. + +--Quand une idée est entrée là, répondit-il, elle y est +solidement fixée... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce +complice est Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait défaut, vous +voyez jusqu'où ce misérable idiot pousse le dévouement et la +discrétion... + +Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette +affaire, car jamais Cocoleu ne parlera... + +--Ne jurez de rien. On m'a proposé un expédient... + +Il fut interrompu par l'entrée brusque de son domestique. + +--Monsieur, lui dit ce brave garçon, il y a en bas un gendarme +qui vous amène un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence +à l'hôpital. + +--Qu'ils montent, répondit le médecin. (Et pendant que le +domestique courait remplir la commission:) Voilà mon expédient, +maître Folgat, dit M. Seignebos. Attention... + +Un pas pesant ébranlait déjà l'escalier, et presque aussitôt un +gendarme parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre +aidait à marcher un pauvre diable. + +«Goudar!» faillit s'écrier maître Folgat. + +C'était Goudar, en effet, mais en quel état! Les vêtements +déchirés et tachés de boue, pâle, l'oeil hagard, la barbe et les +lèvres souillées d'une écume blanchâtre. + +--Voilà l'histoire, major, prononça le gendarme. Ce particulier +jouait du violon dans la cour de la caserne, et nous étions +plusieurs aux fenêtres quand, tout à coup, nous l'avons vu tomber +par terre et se rouler, et se tordre, et se débattre en hurlant et +en écumant comme un loup enragé. Nous l'avons ramassé, soigné, et +je vous l'amène pour savoir... + +--Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le médecin. + +Le gendarme sortit, et la porte fermée: + +--Quel métier! s'écria Goudar d'un accent d'invincible dégoût. +Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. +Pouah! + +Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et +retirait de sa bouche un petit morceau de savon. + +--L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien joué +votre rôle d'épileptique que les gendarmes y ont été pris. + +--Belle malice, en vérité, et bien honorable surtout! + +--Malice excellente, puisque, grâce à elle, avant une heure vous +serez à l'hôpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et +je vous verrai tous les matins... À vous d'agir... + +--Soyez tranquille, répondit l'homme de la préfecture, j'ai mon +idée. (Puis se tournant vers maître Folgat:) Me voilà prisonnier, +ajouta-t-il, mais mes précautions sont prises. C'est à vous que +l'agent que j'ai envoyé en Angleterre fera parvenir ses +renseignements. J'ai, de plus, un service à vous demander: j'ai +écrit à ma femme de vous adresser mes lettres; vous me les ferez +parvenir par le docteur... Sur quoi, me voilà prêt à devenir le +compagnon de Cocoleu et bien résolu à gagner la maison de la rue +des Vignes. + +M. Seignebos avait signé le billet d'admission. Il rappela le +gendarme et, après l'avoir loué de son humanité, il le pria de +conduire «ce pauvre diable» à l'hôpital. + +Et resté seul avec maître Folgat: + +--À présent, cher maître, dit-il, convenons de nos faits. Devons- +nous parler du récit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, +car Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupçon arrivant +jusqu'à l'accusation pour tout faire échouer. Donc, bornez-vous à +rapporter à Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et +sur tout le reste, silence! + + +26 + +Comme presque tous les gens très fins, le docteur Seignebos avait +cette faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa +clairvoyance. + +M. Galpin-Daveline veillait assurément, mais non pas avec l'âpre +attention qu'on eût dû attendre d'un tel ambitieux. Avisé le +premier de la décision de la chambre des mises en accusation, il +se sentit délivré des angoisses qui le torturaient. Il respira. De +remords, il n'en eut pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne +songea pas que ce prévenu que la chambre renvoyait devant la cour +d'assises avait été son ami autrefois, et un ami dont il était +fier, dont l'hospitalité l'enchantait, dont il avait sollicité +l'alliance... Non! Ce qu'il se dit, c'est qu'ayant hasardé une +partie scabreuse, dont son avenir était l'enjeu, il venait de la +gagner haut la main. + +Évidemment, sa responsabilité était loin d'être dégagée, mais son +rôle de magistrat instructeur était terminé. Il n'avait pas à +paraître aux débats. Quoi qu'il advînt, il échappait, pensait-il, +à la réprobation qui l'eût frappé si son enquête eût abouti à une +ordonnance de non-lieu. + +Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon oeil +à Sauveterre, que ses relations y resteraient pénibles, que jamais +volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquiétait +peu. Sauveterre, une misérable sous-préfecture de cinq mille âmes! +Il espérait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant +avancement allait récompenser son audace et le délivrer des sottes +récriminations... Ailleurs, dans la ville où il serait nommé-- +une grande ville, supposait-il--, l'éloignement atténuerait et +effacerait même ce que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui +resterait du passé que la réputation d'un de ces magistrats +étonnants, comme les dépeignent les formulaires, «qui sacrifient +tout à l'intérêt sacré de la justice, qui placent l'inflexible +devoir bien au-dessus de toutes ces considérations qui troublent +et émeuvent le vulgaire, dont l'âme est comme un roc où viennent +se briser, impuissantes, toutes les passions humaines». Et avec +une telle réputation, son savoir-faire et son envie de parvenir, +les occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer +sa valeur, de se rendre utile, indispensable... Il se voyait +escaladant l'échelle périlleuse des hautes situations. Il se +voyait à Bordeaux, à Lyon, à Paris... + +C'est dans les draps de pourpre d'un premier succès qu'il +s'endormit ce soir-là. Et le lendemain, rien qu'à le voir +traverser les rues, plus roide et plus hautain qu'à l'ordinaire, +les lèvres pincées, le regard froid et dur, les bourgeois +observateurs comprirent qu'il devait y avoir du nouveau. + +Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se +dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier. + +C'est chez le procureur de la République qu'il se rendait. Le +prétexte de sa visite était le besoin de quelques signatures, +qu'en toute autre occasion il eût envoyé prendre par son greffier. +La vérité est qu'il avait sur le coeur les sévères reproches de +M. Daubigeon, et qu'il comptait savourer le régal d'une revanche. + +Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins +chéris, comme toujours, et plus que jamais d'une humeur +massacrante. N'importe! Il lui soumit les pièces à signer, et, +cette besogne faite, tout en replaçant les paperasses dans une +serviette à son chiffre: + +--Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dégagé, vous +connaissez l'arrêt?... Qui de nous deux avait raison? + +M. Daubigeon haussa les épaules. + +--C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil +imbécile, un maniaque, je l'avoue, je me rends à l'évidence, et +comme l'homme d'Horace, _Stultum me fateor, liceat concedere +veris, At que etiam insanum..._ + +--Vous plaisantez... Que serait-il arrivé, pourtant, si je vous +avais écouté? + +--Je ne tiens pas à le savoir. + +--Monsieur de Boiscoran n'en eût été ni plus ni moins renvoyé +devant le jury. + +--Peut-être... + +--Tout autre que moi eût aussi bien recueilli les preuves qui +établissent irrévocablement sa culpabilité. + +--C'est une question. + +--Et j'aurais entravé ma carrière en me faisant la réputation +d'un de ces magistrats timides qu'un rien arrête... + +--C'est une réputation qui en vaut bien une autre, interrompit le +procureur de la République. + +Il s'était juré de ne rien répondre que par monosyllabes, mais la +colère lui faisait oublier son serment. + +--Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas +uniquement attaché à prouver que monsieur de Boiscoran était le +coupable... + +--Je l'ai prouvé, c'est vrai. + +--Un autre que vous eût cherché le mot de cette énigme. + +--Mais je l'ai, ce me semble. + +D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina. + +--Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connaître la +fin des choses, _Felix qui potuit rerum cognoscere causas; +_seulement vous vous abusez peut-être. Vous êtes un juge +d'instruction très fort, mais je suis plus vieux que vous dans le +métier. Plus je réfléchis à cette affaire, moins je me l'explique. +Si vous savez si bien tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, +car enfin on ne risque pas l'échafaud ou le bagne sans un intérêt +considérable, positif, évident... Où est l'intérêt de Jacques? +Vous allez me répondre qu'il haïssait monsieur de Claudieuse? Est- +ce bien une réponse? Voyons, fouillez un peu votre conscience... +Mais, baste! personne n'aime à descendre en soi-même, _Nemi in +sese tentat descendere..._ + +M. Daveline en était presque à regretter d'être venu. Il avait +pensé trouver M. Daubigeon fort penaud, et voilà que pas du tout. + +--La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, +fit-il sèchement. + +--Non, mais les jurés peuvent les avoir. Il en est d'intelligents +quelquefois... + +--Les jurés condamneront monsieur de Boiscoran sans hésitation. + +--Je n'en mettrais pas la main au feu. + +--Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole. + +--Oh!... + +--L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransière +lui-même... + +--Malepeste! + +--Prétendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge +d'instruction s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre +M. Daubigeon semblait recouvrer toute sa belle humeur. + +--Dieu me garde, répondit-il, de nier l'éloquence de monsieur Du +Lopt de la Gransière, c'est un homme très fort et qui rarement +manque son homme. Seulement vous savez... il en est des +réquisitoires comme des livres, ils ont leurs destinées, _habent +sua fata... _Jacques sera bien défendu. + +--Je ne crains guère maître Magloire. + +--Mais l'autre, maître Folgat... + +--Un jeune homme, sans autorité. Je redouterais bien autrement +maître Lachaud. + +--Connaissez-vous leur système de défense? C'était bien là que le +bât blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser +paraître: + +--Pas du tout, répondit-il, mais que m'importe! Les amis de +monsieur de Boiscoran avaient d'abord songé à tirer parti de +Cocoleu, ils y ont renoncé. Je suis sûr de ce fait. Le commissaire +de police que j'avais chargé d'avoir l'oeil de ce côté m'a assuré +que le docteur Seignebos ne s'occupait même plus de ce pauvre +idiot... + +M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour +taquiner M. Daveline que parce qu'il le pensait réellement. + +--Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous +avez affaire à des gens très fins. Je vous l'ai toujours dit, +Cocoleu est peut-être le noeud de l'affaire... Précisément parce +que monsieur de la Gransière portera la parole, vous devez +trembler. S'il allait échouer!... C'est à vous qu'il s'en +prendrait de l'échec, et de sa vie il ne vous le pardonnerait. Or, +il peut échouer. Il y a loin de la coupe aux lèvres, _Multa cadunt +inter calicem supremaque labra, _et je suis l'avis de mon vieux +Villon, «Rien ne m'est seur que la chose incertaine...» + +À l'accent du procureur de la République, M. Daveline comprit bien +qu'il ne gagnerait rien à discuter davantage. + +--Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma +conscience me suffit. + +En se hâtant, de peur d'une réplique, d'expédier les formules de +politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier: + +--C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner +avec un bonhomme pour qui les événements ne sont plus que des +prétextes à citations. + +Mais il avait beau se débattre, c'en était fait de sa belle +assurance. M. Daubigeon venait de lui montrer un péril qu'il +n'avait pas prévu. Et quel péril! La rancune d'un des personnages +les plus influents de la magistrature, d'un de ces hommes bilieux +et froids qui ne pardonnent pas. + +M. Daveline avait bien songé à la possibilité d'un échec, c'est-à- +dire d'un acquittement. Mais il n'avait pas réfléchi aux +conséquences de cet échec. Qui en serait atteint? Le ministère +public surtout, puisqu'en France le ministère public fait de +l'accusation une question personnelle et s'estime offensé et +humilié s'il manque son homme. Or, qu'adviendrait-il en ce cas? +C'est que Du Lopt de la Gransière s'en prendrait au juge +d'instruction. «C'est dans votre travail, lui dirait-il, que j'ai +puisé les éléments de mon réquisitoire. Si je n'ai pas obtenu une +condamnation, c'est que votre travail était incomplet. On n'expose +pas un homme comme moi à l'humiliation d'un acquittement, et +surtout dans une affaire dont le retentissement doit être immense. +Vous ne savez pas votre métier.» + +Une telle parole était une disgrâce positive. C'était, au lieu de +l'avancement tant rêvé, l'exil pour la vie, en Algérie ou en +Corse... + +M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les +décombres de ses châteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait +une fois de plus tous les détails de l'instruction, analysant +toutes les preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, à +la veille d'une bataille, s'assure de l'état de ses armes. + +Véritablement, il ne découvrait qu'une seule objection: celle du +procureur de la République. Où était l'intérêt de Jacques à +commettre un si grand crime? + +Là, évidemment, est le défaut de la cuirasse, pensait-il, et +j'agirai sagement en en prévenant M. de la Gransière. Les +défenseurs de Jacques sont fort capables de faire de cet argument +le pivot de leurs plaidoiries. + +Et quoi qu'il en eût dit à M. Daubigeon, il les craignait +beaucoup, ces défenseurs. Il n'ignorait pas l'influence énorme que +maître Magloire devait à l'intégrité de sa vie et à son +désintéressement. Il savait fort bien qu'il suffisait que maître +Magloire se chargeât d'une affaire pour qu'on l'estimât bonne. On +disait de lui: «Il peut se tromper, mais ce qu'il plaide, il le +croit.» + +Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des +magistrats qui arrivent à l'audience avec une opinion +inébranlable, mais sur des jurés qui subissent l'impression du +moment et se laissent enlever par un discours? Maître Magloire, +c'est vrai, n'avait pas cette éloquence dramatique qui fait vibrer +les entrailles des foules, mais maître Folgat l'avait, lui. + +M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis +de Paris lui avait répondu: «Se défier du Folgat. Logicien bien +autrement dangereux que Lachaud, il possède à un égal degré l'art +de troubler la conscience des jurés, de les émouvoir, de leur +tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement. +Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a +toujours quelque surprise en réserve!» + +Voilà mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me +réservent-ils? Ont-ils véritablement renoncé à se servir de +Cocoleu? + +Il n'avait aucune raison de se défier de son commissaire de +police, et cependant son inquiétude devint si grande qu'il se +détourna de son chemin pour passer à l'hôpital. + +La soeur supérieure, comme de raison, le reçut avec toutes les +marques d'une profonde déférence, et dès qu'il s'informa de +Cocoleu: + +--Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle. + +--J'avoue, ma soeur, que j'en serais bien aise. + +--Venez avec moi, alors. + +C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et là, s'adressant à un +jardinier: + +--Où est l'idiot? interrogea-t-elle. + +L'homme planta sa bêche en terre, et de ce respect doucereux qui +est le trait distinctif de tous les employés des maisons +religieuses: + +--L'idiot est dans l'allée du fond, ma mère, à cette place qu'il +a choisie, vous savez, et d'où on ne peut le faire partir... + +Bientôt, en effet, M. Daveline et la supérieure l'aperçurent. + +On lui avait retiré les haillons qu'il portait à son entrée, et on +lui avait donné l'uniforme de l'hôpital, une grande capote grise +et un bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus +intelligente, mais il était moins repoussant. Assis à terre, il +jouait avec des cailloux. + +--Eh bien! mon garçon, lui demanda M. Daveline, comment te +trouves-tu ici? + +Il leva sa face hébétée, arrêta son oeil morne sur la supérieure, +mais ne répondit pas. + +--Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge. + +Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents. + +--Voyons, insista M. Daveline, réponds, et je te donnerai une +pièce de dix sous. + +Baste! Cocoleu s'était remis à jouer. + +--Voilà comme il est toujours, monsieur, déclara la supérieure. +Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. +Promesses, menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une +expérience, au lieu de lui donner son déjeuner, je lui ai dit: «Tu +n'auras à manger que quand tu m'auras dit: "J'ai faim!..."» Au +bout de vingt-quatre heures, j'ai dû lui rendre sa pitance; il se +serait laissé périr d'inanition plutôt que d'articuler une +syllabe... + +--Qu'en pense monsieur Seignebos? + +--Le docteur ne veut plus en entendre parler, répondit la +supérieure. (Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, +ajouta-t-elle, que sans une intervention de la Providence, jamais +ce malheureux n'eût dénoncé le crime dont il a été témoin... (Et +tout de suite, revenant aux choses de la terre:) Mais ne nous +débarrassera-t-on pas bientôt de ce pauvre idiot qui est une +lourde charge pour notre hôpital? Puisqu'il trouvait à vivre dans +son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos malades et nos +vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place. + +--Il faut attendre, ma soeur, que le procès de monsieur de +Boiscoran soit terminé, répondit le juge d'instruction. + +La supérieure eut un geste résigné. + +--C'est ce que le maire m'a déclaré, dit-elle, et c'est bien +fâcheux. Je dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la +chambre où il avait été d'abord consigné. Je l'ai relégué au +quartier des fous. Nous appelons ainsi quatre petites loges +entourées d'un mur où nous plaçons les pauvres insensés qu'on nous +confie provisoirement... + +Mais elle s'arrêta, le portier de l'hôpital, le sieur Vaudevin, +s'avançait en saluant. + +--Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet. + +--C'est un homme que vous amène un gendarme, répondit-il. +Admission d'urgence... + +La supérieure parcourait ce billet signé Seignebos. + +--Épileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait +plus que cela!... Et étranger, par-dessus le marché! En vérité, +monsieur Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces +gens-là se faire soigner dans leur commune! + +Et d'un pas assez leste pour son âge, suivie du portier et de +M. Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est là qu'on avait +fait entrer le nouveau malade et, affaissé sur un banc, il +présentait l'image achevée du plus parfait abrutissement. + +L'ayant examiné une minute: + +--Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra +compagnie à Cocoleu. Et qu'on prévienne la soeur pharmacienne. +Mais non, j'y vais moi-même. Monsieur le juge m'excusera... + +Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassuré. + +Là n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si maître +Folgat compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui +le lui fournira. + + +27 + +À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le +docteur Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal +déjeuner, l'un pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à +la prison. + +Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse +qu'il s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois +qui l'épiaient au passage, comparant sa mine sombre à l'air +vainqueur de M. Daveline, se persuadaient que bien décidément +Jacques de Boiscoran était perdu. + +En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il +traversait une de ces phases de morne découragement dont ne savent +pas se préserver les hommes les plus énergiques lorsqu'ils +s'acharnent à la poursuite de quelque but incertain et +passionnément désiré. + +Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui +avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les +fils de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus +que jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas +qu'il avait fait, le problème s'était compliqué de quelque +circonstance inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, +au lieu de se dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il +doutât plus qu'avant de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon +qui avait traversé son esprit s'était évanoui comme l'éclair. Il +admettait, avec le docteur Seignebos, la probabilité d'un +complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution matérielle du +crime. + +Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun. + +Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à +l'hôpital et près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil +qu'il fût, et rompu à toutes les astuces de son métier, +parviendrait-il à confesser un gredin qui se retranchait +imperturbablement derrière la feinte imbécillité? + +Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient +comptés, et il allait être forcé de brusquer ses manoeuvres... + +C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat. + +Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de +refouler toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait +à travers les corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à +son visage l'expression de la confiance. + +--Enfin, c'est vous! s'écria Jacques. + +Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La +fièvre de l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux +de sang. Un tremblement nerveux le secouait. + +Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et +alors: + +--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque. + +Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, +rapportant presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse. + +--Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me +semble l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!... + +Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les +ongles dans la chair. + +--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer +de sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche +serait inutile!... + +--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et +après quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état +de réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous +avoir exposé à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour +mieux dire, je les prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas +ainsi que je devais engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai +eu peur, j'ai reculé. Insensé!... Comme si je n'avais pas senti +qu'il en faudrait toujours venir au suprême expédient!... Eh bien! +j'y arrive aujourd'hui, et mon parti est pris... + +--Que voulez-vous faire! + +--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler... + +--Oh!... + +--À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la +tiendrai sous mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime +dont je suis accusé... + +Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler +des déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas +interdit de s'en servir. + +--Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il. + +--Qui donc le serait? + +--Si elle avait un complice? + +--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne +veux pas être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au +bagne... + +Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer +aussi fou que lui. + +--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est +déjà difficile, ne la rendez pas impossible... + +--Je serai prudent. + +--Un scandale nous perd sans rémission. + +--Soyez sans inquiétude. + +Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de +la prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de +détails, c'est que sa situation de défenseur lui faisait une loi +d'ignorer--ou du moins de paraître ignorer--certaines choses. + +--Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, +s'il vous plaît... + +--Parlez. + +--Je voudrais connaître aussi exactement que possible les +dispositions de l'habitation de madame de Claudieuse. + +Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça +le plan de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du +jardin, du vestibule et du salon. + +--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle? + +--Au premier étage. + +--Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever? + +--Le docteur Seignebos me l'a dit. + +Le prisonnier eut un mouvement de joie. + +--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher +défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que +j'ai besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle +vienne accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je +vous en conjure, hâtez-vous... + +Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il +arrivait rue de la Rampe. + +Mlle Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, +et dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait: + +--Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des +demoiselles Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, +vite, ton châle et ton chapeau, je sors et tu viens avec moi. + +Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, +que déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, +tout essoufflée de la rapidité de sa course. + +Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres: + +--Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de +votre sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, +si je la sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance! + +Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et +s'adressant à la tante Élisabeth: + +--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service +qu'une fois déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait +bien important qu'on n'entendît rien de ce que j'ai à confier à +Denise, et je crains d'être épié... + +Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans +se permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le +corridor. + +L'étonnement de Mlle de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui +laissa pas le temps de prononcer une parole: + +--Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais +m'évader, Blangin m'en fournirait les moyens... + +La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense: + +--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle. + +--Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que +tout en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut- +être j'aurais besoin de quelques heures de liberté... + +--Je me souviens. + +--Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet. + +--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre +discrétion. + +Jacques parut respirer plus librement. + +--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je +passe la soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf +heures, je serai rentré avant minuit... + +Mlle Denise l'arrêta. + +--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin. + +Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de +ménages. Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur +l'oreille, parlait haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de +par la raison du plus fort, prétendait régner. Humble, soumise, +résignée en apparence, la femme baissait la tête, semblait +toujours obéir, mais en réalité, de par le droit de +l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il fallait +encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était +engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari. + +Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à +Mme Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine +d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la +dévotion de sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était +au service de M. de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, +soupirait-elle, et qu'elle regrettait toujours... + +--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. +Mais écoutez-moi... + +Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis +que Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les +impressions de la femme du geôlier. + +Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand Mlle Denise eut +achevé: + +--Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la +maîtresse, je dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est +le maître dans la prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il +tient à son devoir... Nous n'avons que notre place pour vivre... + +--Ne vous l'ai-je pas déjà payée! + +--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante... + +--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari. + +--Je lui en ai bien parlé, seulement... + +--Je donnerai la même somme que l'autre fois. + +--En or? + +--Soit, en or. + +Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la +geôlière, et néanmoins, se possédant toujours: + +--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je +vais l'arraisonner, et je vous l'envoie. + +Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu: + +--Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à +Mlle Denise. + +--Dix-sept mille francs. + +--Ces gens-là nous exploitent indignement! + +--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et +l'autre, et que n'êtes-vous libre! + +Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà +le pas lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque +aussitôt il se montra, son bonnet de laine à la main, la mine +obséquieuse et l'oeil inquiet. + +--Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... +Seulement, il faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose +que vous me demandez... + +D'un geste, Jacques l'interrompit. + +--N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux +seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole. + +--Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que +de vous donner définitivement la clef des champs, je vous +ouvrirais la prison, et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui +s'évade, cela se trouve tous les jours. Tandis que sortir, vous +promener, revenir... Diable! Et si l'on vous rencontre en ville? +Et si l'on vient vous demander pendant que vous serez dehors? Et +si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je répondrai? Je veux +bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et je m'en +moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison, halte- +là! Je n'en suis plus! + +Visiblement, ce n'était qu'une préface. + +--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous +clairement. + +--Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la +retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les +soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et +jusqu'à la diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq +heures du matin, je ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent +qui commande le poste... + +Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus +sérieuses qu'elles n'étaient véritablement? + +--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il +existe un moyen. + +--J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour +savoir dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se +fasse, continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme +s'il s'évadait pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours +n'a pas, à un certain endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds +d'épaisseur, et de l'autre côté, qui donne sur les terrains vagues +des anciens remparts, on ne place jamais de factionnaire. Je +procurerai à monsieur un pic et un levier, et il fera un trou dans +ce mur. + +Jacques haussa les épaules. + +--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment +expliquerez-vous ce trou béant? + +Blangin souriait. + +--Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les +rats. J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par +le trou un prisonnier qui, lui, ne reviendra pas... + +--Quel prisonnier? + +--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de +prendre sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour +percer le mur. Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui +dire, par exemple, que je suis de l'affaire. Comme cela, quoi +qu'il arrive, je ne serai pas compromis. + +Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en +faire honneur. L'idée était de sa femme. + +--Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le +pic et le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le +mur, et je me charge de Cheminot. Demain, dans la journée, +l'argent vous sera remis. + +Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand +Mlle Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux +tremblants: + +--Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à +tout tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté +que vous souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous +en comptez faire? + +Et comme il se taisait: + +--Où voulez-vous aller? insista-t-elle. + +Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix +troublée: + +--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous +réponde. Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai +jamais pour vous... + +Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille +roulèrent sur ses joues. + +--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que +trop!... Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant +qu'on me cachait quelque chose, j'avais eu comme un +pressentiment... Désormais je ne puis plus douter. C'est près +d'une femme que vous vous rendrez demain soir... + +--Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié! + +Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête: + +--Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans +doute, ou que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez +peut-être murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes +genoux! Comment avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de +nos angoisses! Elle ne vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas +venue, vous sachant prisonnier et faussement accusé d'un crime +abominable? + +Jacques n'en pouvait supporter davantage. + +--Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que +de laisser un soupçon effleurer votre coeur! Écoutez et pardonnez- +moi... + +Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute +palpitante: + +--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en +vous! Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: +l'espérance, l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens +bien, malheureuse, que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je +sais aussi que je n'aurais pas longtemps à souffrir... + +Éperdu de douleur et d'amour: + +--Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi +vous avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la +voie... + +--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre +conscience, je crois en vous... + +Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle +s'enfuit en entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se +précipitât hors du parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre +glissant au fond du corridor. + +Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui +de haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine +aveugle et farouche qui ne rêve plus que vengeance. + +Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il +l'avait maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, +s'élevait du fond de son âme un sentiment de miséricorde et de +pitié pour cette maîtresse qu'il avait tant aimée. Car il l'avait +adorée follement, il ne se le dissimulait pas. Il lui avait dû les +premières ivresses de son adolescence, ces sensations âpres ou +exquises qu'on ne saurait oublier. Dans sa cellule même, il +tressaillait au souvenir de certaines de ses attitudes, il +revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il entendait le +timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle portait +d'habitude. + +Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout +perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui +enlever le coeur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur +comme la flamme! Ah! c'était combler la mesure. + +Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. +J'hésiterais à la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est +l'existence de Denise que je défends... + +Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, +sentant bien que le courage ne lui manquerait plus. + +Précisément--et c'était une adresse du geôlier--, c'est +Cheminot qui fut chargé de le reconduire à sa cellule, et selon +l'expression des geôles, de l'y «boucler». Il le fit entrer, et +tout de suite, carrément, il lui exposa ce qu'il attendait de lui. + +Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de +s'évader, le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas +ainsi. La visage souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se +grattant l'oreille d'un air perplexe: + +--C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout +envie de m'ensauver. + +Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui +refusant son concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins +remise. + +--Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il. + +--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis +point mal, j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je +n'ai rien à faire et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de +l'autre, quelques sous pour m'acheter du vin et du tabac. + +--Mais la liberté, mon brave... + +--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de +crime, n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on +n'est pas pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a +dit tout net mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et +j'en aurai pour trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. +Tandis que si je m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, +ils me rattraperont, je serai ramené ici, et alors, comment me +traitera-t-on! Sans compter que de s'évader et de dégrader une +prison, c'est grave... + +Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons! +L'inquiétude prenait presque Jacques. + +--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit- +il. + +--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce +n'est pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en +suis». Mais nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, +l'ouvrage va manquer... + +Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de +l'ouvrage. + +--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques. + +Le vagabond eut un geste de regret. + +--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il. + +--Eh bien!... + +--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, +l'hiver vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me +suis vu, des fois qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de +la neige, ne savoir où gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et +l'administration donne des chaussons bien chauds... + +--Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces +bonnes veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des +gaillardises aux filles en écossant des haricots ou en égrenant du +maïs... + +--Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où +aller sans le sou! + +C'était là justement que Jacques en voulait venir. + +--J'ai de l'argent, dit-il. + +--Je le sais bien. + +--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! +Ce que vous me demanderiez, je vous le donnerais... + +--Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard +où se peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) +C'est qu'il me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... +Il me faudrait, oh, oui! il me faudrait bien cinquante pistoles. + +Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs. + +--Je vous en donnerai cent, dit Jacques. + +L'oeil de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces +irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse +vie. Mais hésitant à croire à tant de bonheur: + +--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il +timidement. + +--Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, +attendez... + +Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à +la vue de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il +tendait déjà. + +--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, +en ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais- +je? Ce serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au +premier endroit où je voudrais le changer, on me mettrait la main +au collet... + +--Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré +de l'or, des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre +choix. + +Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains. + +--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je +suis votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer? + +--Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, +silence... + +C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à +Jacques l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. +C'était dans une espèce de cellier où personne jamais ne venait, +où l'on serrait des outils de rebut et où se trouvaient des pics +et des leviers. + +--Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce +soir à dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. +On rira, on ne pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'oeil +au guet, et s'il se présentait quelque ronde, elle viendrait vite +vous prévenir, et dare-dare vous remonteriez chez vous. + +Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence +Cheminot, munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se +mettaient à la besogne. + +Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en +fût venu à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce +qu'avait annoncé Blangin, mais la solidité passait toute attente. +Nos pères bâtissaient bien. Le temps aidant, le ciment avait fait +corps avec la pierre et en avait acquis la dureté. C'était comme +si l'on eût attaqué un bloc de granit. + +Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les +précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, +en moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait +passer. + +Il y avança la tête, et après un moment d'observation: + +--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est +désert! Ma foi! je me risque... + +Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de +gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus +épaisse. + +Une fois là: + +--Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets +de cinq francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai +données tantôt... Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me +tire d'affaire, je ne vous oublierai pas... Et maintenant, +séparons-nous. Jouez des jambes, soyez prudent, et... bonne +chance. + +Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de +son côté, comme c'était convenu. + +Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que +celle de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi? + +Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit. + + +28 + +C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il +savait de quelle réprobation effroyable il était l'objet. À +prendre le chemin le plus court, à traverser les rues fréquentées, +il eût risqué d'être reconnu et peut-être arrêté. Il s'était donc +résigné à un long détour, et il s'était engouffré dans le dédale +des ruelles sombres et tortueuses de la vieille ville. Il s'en +allait d'un pied fiévreux, se détournant des rares passants, son +chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour plus de sûreté +encore, tenant son mouchoir appliqué contre sa figure. + +Il était bien près de neuf heures et demie lorsqu'il arriva à la +maison qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le +portillon était enlevé et la porte fermée. N'importe, Jacques +avait son plan. Il sonna. + +Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir. + +--Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il. + +--Madame ne peut recevoir personne, répondit cette fille. Madame +est près de monsieur qui est au plus mal ce soir. + +--Il faut pourtant que je lui parle... + +--Impossible. + +--Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoyé par le juge +d'instruction, désire l'entretenir un instant. C'est pour +l'affaire Boiscoran. + +--Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez... + +Et dans sa précipitation, oubliant de refermer la porte, elle +précéda Jacques à travers le jardin. Une fois dans le vestibule, +ouvrant le salon: + +--Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte +prévenir madame... + +Et, ayant allumé les bougies d'un des candélabres de la cheminée, +elle s'éloigna. + +Tout, jusqu'à ce moment, marchait au gré de Jacques, et mieux même +qu'il n'eût osé le souhaiter. Restait à empêcher la comtesse de se +retirer en l'apercevant et de lui échapper. Très heureusement, la +porte du salon ouvrait en dedans. Il alla se poster derrière le +battant resté ouvert et attendit. + +Depuis vingt-quatre heures qu'il se préparait à cette entrevue, il +avait arrangé dans sa tête ce qu'il aurait à dire. Mais voici +qu'au dernier moment, de même que les feuilles mortes au souffle +de la tempête, toutes ses idées s'éparpillaient... Son coeur +battait avec une telle violence qu'il lui semblait remplir du +bruit de ses battements ce grand salon délabré. Il se croyait de +sang-froid pourtant, et de fait, il avait cette lucidité +particulière qui donne à certains actes des fous une apparence de +logique. + +Il commençait à s'étonner d'attendre si longtemps, quand enfin des +pas légers et le frôlement d'une robe lui annoncèrent +Mme de Claudieuse. + +Elle entra, vêtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit +quelques pas dans le salon, étonnée de n'apercevoir pas celui qui +la demandait. + +C'était bien ce qu'avait prévu Jacques. + +Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant +devant: + +--À nous deux! fit-il. Se retournant au bruit: + +--Jacques! s'écria la comtesse. + +Et terrifiée, comme d'une apparition, elle regardait autour +d'elle, cherchant une issue. Une des portes-fenêtres du salon +était demeurée entrebâillée, et elle allait s'y précipiter. + +Jacques s'avança. + +--N'essayez pas de m'échapper, prononça-t-il; car je vous le +jure, je vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, +jusqu'au pied de son lit. + +Elle le regardait comme si elle n'eût pas compris. + +--Vous! balbutia-t-elle, ici! + +--Oui, répondit-il, moi! Cela vous étonne, n'est-ce pas? Vous +vous disiez: il est prisonnier, bien gardé par les verrous et par +les geôliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne +parlera pas... + +J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamné. Coupable, je +suis sauvée; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout +était dit? Eh bien! non, me voici! + +L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si +beaux de la comtesse. + +--C'est monstrueux! fit-elle. + +--Monstrueux, en effet! + +--Assassin! Incendiaire! + +Il éclata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible. + +--C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi! + +En un suprême effort, Mme de Claudieuse rassemblait toute son +énergie. + +--Oui, répondit-elle, oui! À moi, vous ne pouvez pas nier le +crime. Je sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant +que j'allais exécuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je +vous ai quitté en courant, vous vous êtes dit: c'est fini, elle va +tout révéler à son mari!... Et alors vous avez allumé l'incendie +pour attirer mon mari dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu +sur lui, assassin!... + +--Et voilà ce que vous avez trouvé! interrompit-il. À qui +espérez-vous faire croire cette explication absurde? Nos lettres +étaient brûlées, et de même que vous niez avoir été ma maîtresse, +je pouvais nier avoir été jamais votre amant! Et d'ailleurs, est- +ce moi qu'un scandale eût atteint? Vous savez bien que non! Vous +n'ignorez pas que la même chose qui déshonore une femme décore un +homme d'un lustre nouveau. Telles sont nos moeurs!... Et quant à +redouter monsieur de Claudieuse, on me connaît assez pour savoir +que je ne crains personne. Au temps où nous cachions nos amours au +fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de votre +mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de +l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le +juge de sa propre cause et l'exécuteur du jugement qu'il +prononce... Hors de là, hors ce cas de flagrant délit qui permet à +un homme de tuer comme un chien un autre homme qui ne peut ou ne +veut se défendre, que m'importait le comte de Claudieuse! Que +m'importaient vos menaces à vous et sa haine à lui! + +C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent âpre et +tranchant comme un glaive, et avec cette certitude qui pénètre, +qui s'enfonce dans l'esprit. + +La comtesse chancelait. + +--Est-ce imaginable! bégayait-elle, est-ce possible! (Puis tout à +coup, redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si +vous étiez innocent, qui donc serait le coupable?... + +D'un mouvement frénétique, Jacques lui saisit les poignets, et les +serrant à les meurtrir, et se penchant vers elle, si près qu'elle +sentit son souffle comme une flamme sur son visage: + +--Toi! exécrable créature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec +une si furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi! +poursuivit-il, qui voulais être veuve pour m'empêcher de briser ma +chaîne!... À notre dernier rendez-vous, te croyant écrasée de +douleur et bouleversée par tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu +l'indigne faiblesse, la stupide lâcheté de te dire que si +j'épousais Denise, c'était uniquement parce que tu n'étais pas +libre! Alors, ne t'es-tu pas écriée: «Ô mon Dieu! heureusement +cette épouvantable idée ne m'est pas venue plus tôt!» De quelle +idée s'agissait-il, Geneviève?... Allons, réponds et avoue qu'elle +venait trop tôt encore, puisque tu l'as mise à exécution... (Et +répétant d'un ton d'écrasante ironie la phrase que venait de +prononcer Mme de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta- +t-il, si vous étiez innocente?... + +Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les +yeux de Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus +sombres profondeurs de l'âme: + +--Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas +commis le crime affreux?... + +Il haussa les épaules. + +--Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est +donc réel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis? + +--Peut-être l'avez-vous seulement commandé! D'un geste délirant, +elle leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix déchirante: + +--Ô mon Dieu! s'écria-t-elle, il le croit! Il le croit +sincèrement... + +Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui +succède au fracas de la foudre. + +Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de +Claudieuse s'examinaient éperdument, comprenant que l'heure +suprême de leur destinée sonnait. En chacun d'eux éclatait, +fulgurante, la conviction de l'innocence de l'autre. Pas besoin +d'explications. Ils avaient été abusés par les apparences, et ils +le reconnaissaient, ils en étaient sûrs. Et tel était pour eux +l'effarement de cette découverte que l'idée ne leur venait pas de +rechercher quel pouvait être le coupable. + +--Que faire? interrogea enfin la comtesse. + +--Dire la vérité! répondit Jacques. + +--Quelle? + +--Que j'étais votre amant... Que si je suis allé au Valpinson, +c'est que vous m'y aviez donné rendez-vous... Que si on a retrouvé +l'enveloppe d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brûlée +pour obtenir du feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est +que j'avais émietté, pour les éparpiller au vent, les débris +carbonisés de nos lettres... + +--Jamais! s'écria la comtesse. + +Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un +accent d'impitoyable énergie: + +--Ce sera, cependant, prononça-t-il; je le veux, il le faut... + +Mme de Claudieuse se tordait les bras. + +--Jamais! répéta-t-elle, jamais... (Et avec une précipitation +convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la +vérité est impossible à dire? Ce n'est pas à notre innocence qu'on +croirait, mais à notre complicité... + +--N'importe! Je ne veux pas périr. + +--Dites que vous ne voulez pas périr seul... + +--Soit! + +--Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre +sûrement! Est-ce là ce que vous exigez? Quand il y aura deux +victimes au lieu d'une, votre sort vous paraîtra-t-il moins +cruel?... + +Il l'arrêta d'un geste menaçant. + +--Toujours la même! s'écria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle +réfléchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait +m'aimer!... + +--Jacques! interrompit Mme de Claudieuse. (Et se rapprochant de +lui:) Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je réfléchis! Eh bien, +écoute... Oui, c'est vrai, je tenais à mon intacte renommée +d'honnête femme mille fois plus qu'à la vie, mais, au-dessus de ma +vie et de ma renommée, il y a toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien, +partons! Un mot de tes lèvres et j'abandonne tout, honneur, pays, +famille, mon mari, mes enfants. Parle, et je te suis sans +détourner la tête, sans un regret, sans un remords... + +De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine +haletait, ses yeux étincelaient d'un insupportable éclat. Dans +l'emportement de ses gestes, son peignoir attaché à la hâte se +dénouait, et sur son sein et sur ses épaules qui avaient les +blancheurs éblouissantes du marbre, ses cheveux déroulés +retombaient en masses fauves. + +Et d'une voix frémissante de passions contenues, douce et molle +comme une caresse ou sonore comme un cuivre: + +--Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de +prison, le plus difficile est fait. Je songeais d'abord à emmener +notre fille, ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et +d'ailleurs un enfant nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra +jamais... Ce n'est pas l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas? +Nous nous envolerons vers ces contrées lointaines dont on voit les +descriptions féeriques dans les livres de voyages... Là, inconnus +de tous, oubliés, ignorés, notre vie ne sera plus qu'un long +enchantement! Tu ne diras plus alors que je me marchande, je serai +bien à toi, toute et uniquement à toi, corps et âme, ta femme, ta +maîtresse, ton amie, ton esclave... + +Elle renversait la tête en arrière, et les paupières mi-closes, +avançant les lèvres avec des inflexions énervantes: + +--Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques! + +Il l'écarta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilège +qu'elle osât, de même que Denise, lui proposer de fuir. + +--Plutôt le bagne! s'écria-t-il. + +Elle blêmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se +reculant, roide et tout d'une pièce: + +--Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle. + +--Que vous m'aidiez à me sauver, répondit-il. + +--Quitte à me perdre moi-même? Il ne répondit pas. + +Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout à +coup, et d'un accent de haineuse raillerie: + +--En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me +sacrifier, et de sacrifier du même coup tous les miens. Pour toi? +oui. Mais bien plus encore pour mademoiselle de Chandoré. Et cela +te paraît tout simple!... Je suis le passé, moi, le rassasiement, +le dégoût. Elle est l'avenir, elle, le désir, le rêve... Et tu +trouves tout naturel que la vieille maîtresse fasse litière de son +amour et de son honneur à la jeune fiancée. Il t'importe peu que +je sois avilie, pourvu qu'elle soit honorée, que je pleure pourvu +qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est de la folie que de venir +me prier de te sauver pour te jeter dans les bras d'une autre. +C'est de la démence, quand, pour t'arracher à Denise, je suis +prête à me perdre, pourvu que tu sois à jamais perdu... + +--Misérable! s'écria Jacques. + +Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une +infernale audace. + +--Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dénonce. +Maître Folgat a dû te dire comment je sais nier et me défendre... + +Ivre de colère, arrivé à ce degré où la raison s'égare, Jacques de +Boiscoran marchait la main levée sur Mme de Claudieuse, quand tout +à coup: + +--Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la +comtesse se retournèrent, et un même cri aigu et terrible, qui dut +s'entendre au loin, s'échappa de leur gorge. + +Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait +debout, le revolver prêt à faire feu. Il était plus pâle qu'un +spectre, et la robe de chambre de flanelle blanche qu'il avait +jetée sur ses épaules flottait comme un linceul autour de ses +membres amaigris. + +Le premier cri de Mme de Claudieuse était monté jusqu'au lit où il +se mourait. Un pressentiment horrible lui avait traversé le coeur. +Il s'était levé. Et se traînant, et s'accrochant à la rampe, il +était venu. + +--J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard +implacable. + +Avec un gémissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. +Mais Jacques se redressa. + +--L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous! + +Le comte haussa les épaules. + +--C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il. + +--Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je +n'ai pas commis! Ah! ce serait une lâcheté indigne... + +M. de Claudieuse était si faible qu'il en était réduit à s'accoter +contre le montant de la porte. + +--Serait-ce une lâcheté? fit-il. Alors, comment appelez-vous +l'acte du misérable qui, bassement, honteusement, vole la femme +d'un autre homme et le charge de ses bâtards?... C'est vrai, vous +n'êtes ni un incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie +de ma maison, près de l'effondrement de toutes mes croyances! Que +sont les blessures du corps, comparées à cette autre blessure de +l'âme, que rien ne saurait cicatriser!... À vous la cour +d'assises, monsieur... + +Terrifié, Jacques se sentait rouler au fond d'indéfinissables +abîmes. + +--La mort, plutôt! s'écria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses +vêtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous +fait-il peur? Tirez... j'ai été l'amant de votre femme, votre plus +jeune fille est ma fille... + +Le comte, au contraire, abaissa son arme. + +--La cour d'assises est plus sûre, prononça-t-il. Vous m'avez +pris mon honneur, je veux le vôtre. Et s'il le faut, pour que vous +soyez condamné, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai +reconnu... Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran... + +Il voulut s'avancer, mais ses forces étaient à bout, et il tomba +roide, en avant, la face contre terre, les bras en croix. + +Saisi d'horreur, éperdu, fou, Jacques s'enfuit. + + +29 + +Maître Folgat venait de se lever. + +Debout, dans l'embrasure d'une des croisées de sa chambre, en face +de son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte +s'ouvrit violemment. + +Blême et tout effaré, le vieil Antoine entra. + +--Ah! monsieur, quelle affaire! + +--Quoi? + +--Parti, ensauvé, disparu! + +--Qui? + +--Monsieur Jacques... + +Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit échapper des mains +du jeune avocat. Et cependant: + +--C'est faux! dit-il. + +--Hélas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le +raconte en ville. On donne des détails. Je viens de voir un homme +qui prétend avoir rencontré monsieur Jacques, hier soir, sur les +onze heures, courant comme un fou le long de la rue Nationale. + +--C'est absurde. + +--Je n'ai encore prévenu que mademoiselle Denise, et c'est elle +qui m'a dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller +aux informations... + +Le conseil était superflu. + +S'essuyant le visage à la hâte, déjà maître Folgat s'habillait. En +un moment, il fut prêt, et ayant descendu l'escalier quatre à +quatre, il traversait le corridor, quand il s'entendit appeler. + +Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le +petit salon où elle se tenait d'habitude. Il obéit. + +Mlle Denise et le jeune avocat étaient les seuls de la maison à +savoir quel coup de parti désespéré Jacques avait dû risquer la +veille. Ils n'avaient pas échangé un mot à ce sujet, mais chacun +avait bien remarqué la préoccupation de l'autre. De toute la +soirée, maître Folgat n'avait pas prononcé dix paroles, et Mlle +Denise, sitôt le dîner, était remontée chez elle. + +--Eh bien?... interrogea-t-elle. + +--Le bruit qui court est faux, mademoiselle, répondit le jeune +avocat. + +--Qui sait! + +--Une évasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui +fuient, et monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, +tranquillisez-vous, mademoiselle, de grâce, rassurez-vous. + +Qui n'eût eu, comme lui, pitié de la pauvre jeune fille! Elle +était plus blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses +dents claquaient. Des larmes roulaient dans ses yeux, et à chaque +parole un sanglot lui montait à la gorge. + +--Vous savez où Jacques est allé, hier soir? reprit-elle. + +--Oui... + +Elle détourna à demi la tête, et d'une voix à peine distincte: + +--Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont +l'influence sur lui est peut-être toute-puissante... Il se peut +qu'elle l'ait bouleversé, étourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas +déterminé à se soustraire à l'ignominie de la cour d'assises?... + +--Non, mademoiselle, non! + +--Cette personne a été le mauvais génie de Jacques. Elle l'aime, +sans doute. Elle devait être désespérée de savoir qu'il allait +être mon mari. Peut-être, pour le déterminer à fuir, s'est-elle +enfuie avec lui... + +--Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est +incapable d'un tel dévouement... + +Vivement Mlle de Chandoré se rejeta en arrière, et levant sur le +jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur: + +--Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Maître Folgat comprit +son imprudence. Il était persuadé que Jacques avait tout dit à sa +fiancée, et la façon dont elle lui avait parlé n'avait pu que +l'affermir dans son erreur. + +--Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, +cette femme révérée de tous à l'égal d'une sainte! Et moi qui +l'autre jour, à l'église, admirais la ferveur de ses prières; moi +qui la plaignais de toute mon âme... Maintenant, oui, je commence +à comprendre ce qu'on me cachait... + +Désolé de l'irréparable faute qu'il venait de commettre: + +--Jamais, mademoiselle, dit maître Folgat, jamais je ne me +pardonnerai d'avoir prononcé ce mot devant vous. + +Elle sourit tristement. + +--C'est peut-être un grand service que vous m'aurez rendu, dit- +elle. Mais, de grâce, courez voir ce qu'il en est. + +Maître Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, +bien réellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. +La ville était tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. +Des groupes péroraient avec une surprenante animation. Précipitant +sa course, il venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand +il fut arrêté par un des trois ou quatre bourgeois dont il lui +avait absolument fallu faire la connaissance depuis qu'il était à +Sauveterre. + +--Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme +aimable, voilà votre plaidoirie qui court les champs... + +--Je ne comprends pas, répondit maître Folgat d'un ton glacé. + +--Dame! puisque votre client a filé. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que +l'évasion a été découverte. Elle était allée le long des anciens +remparts couper de l'herbe pour sa chèvre, quand, passant près du +mur de la prison, elle y a aperçu un grand trou béant. Elle a +aussitôt donné l'alarme, le poste est arrivé, on est allé prévenir +le procureur de la République... + +Pour maître Folgat, ce n'était pas encore une preuve. + +--Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran... + +--Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le +tiens d'un ami qui le tenait lui-même d'un employé de la sous- +préfecture. Blangin le geôlier est, à ce qu'il paraît, gravement +compromis... + +--À l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune +avocat. + +Et plantant là le bourgeois très offensé de ce qui lui parut une +grossière inconvenance, il traversa comme un trait la place du +Marché-Neuf. L'inquiétude le gagnait. Non qu'il pût croire à une +évasion, mais il se demandait s'il n'était pas survenu quelque +catastrophe. + +Cent personnes au moins, difficilement contenues par des +factionnaires, stationnaient devant la prison, le cou tendu et la +bouche béante. + +Fendant la foule, maître Folgat entra. Dans la cour, devant la +loge du geôlier, discutaient le procureur de la République, le +commissaire de police, le capitaine de gendarmerie, M. Séneschal +et enfin M. Galpin-Daveline. + +Le juge d'instruction était plus blême encore que de coutume et, +comme on dit à Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. +Prévenu tout aussi brusquement que maître Folgat, il s'était vêtu +non moins précipitamment et s'était hâté d'accourir. Et tout le +long du chemin, des témoignages non équivoques lui avaient prouvé +que si l'opinion était fort montée contre l'accusé, elle ne +l'était pas moins contre le juge d'instruction. + +De tous côtés sur son passage il avait recueilli des saluts +ironiques, des sourires gouailleurs, ou des compliments de +condoléances sur ce que l'oiseau s'était envolé. Et même, deux +individus qu'il soupçonnait d'avoir des relations avec l'écarlate +docteur Seignebos avaient murmuré en le coudoyant: «Enfoncé, le +pourvoyeur!» + +Il fut le premier à apercevoir le jeune avocat, et tout de suite: + +--Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements? + +Mais maître Folgat n'était pas homme à se laisser prendre deux +fois sans vert dans la même journée. Voilant ses appréhensions +d'un salut cérémonieux: + +--Il m'est revenu certains propos, répondit-il, mais je n'en ai +été nullement ému. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en +l'excellence de sa cause et en la justice de son pays pour songer +à s'évader. Je viens simplement conférer avec lui... + +--Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur +de Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se +doutant guère des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui +s'est enfui. Frumence aux pieds légers... C'est un détenu qu'on +laissait fort libre dans la prison, dont on avait même fait une +espèce d'aide gardien, et qui en a profité pour percer un trou +dans le mur, estimant, le gaillard, «Et certes il n'a pas tort, +Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.» + +À quelques pas en arrière, la mine contrite et sournoise, se +tenait planté sur ses pieds le geôlier Blangin. + +--Conduisez le défenseur près du sieur Boiscoran, lui dit +sèchement M. Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-être de voir +M. Daubigeon donner une édition publique des épigrammes amères +dont il le gratifiait en particulier. + +Saluant jusqu'à terre, le geôlier obéit. Mais dès qu'il se vit +sous le porche de la prison, seul avec maître Folgat, gonflant une +de ses joues et la frappant de son poing fermé: + +--Ni vu ni connu! dit-il en éclatant de rire. + +Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui +convenir de paraître informé des événements de la nuit ni de se +donner les apparences d'une complicité qui, matériellement, +n'existait pas. + +--Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les +gendarmes sont en mouvement. S'ils allaient rattraper mon +Cheminot! Ce garçon est si bête que le plus bête des juges +d'instruction lui aurait vite tiré les vers du nez. Et alors, qui +est-ce qui serait dans de beaux draps? + +Maître Folgat ne répondait toujours pas, mais l'autre semblait +s'en soucier fort peu. + +--Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes +clefs le plus tôt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce +métier de geôlier. La place, d'ailleurs, ne va plus être tenable. +Cette évasion a mis la puce à l'oreille de tous nos messieurs du +tribunal, et l'administration vient de me donner un second, un +ancien sergent de ville, un mauvais chien qui ne connaît que la +consigne... Ah! les beaux jours de monsieur de Boiscoran sont +passés, plus de visites en cachette, plus de sorties... Ordre de +ne pas le perdre de vue une seconde. + +C'est arrêté au pied de l'escalier que Blangin donnait ces +explications. + +--Montons, dit brusquement maître Folgat, que l'impatience +gagnait. + +Il trouva Jacques étendu sur son lit, tout habillé, et il ne lui +fallut qu'un regard pour deviner un grand malheur. + +--Encore une espérance envolée, n'est-ce pas? fit-il. + +Péniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de +sa couchette. Et de l'accent du plus extrême découragement: + +--Je suis perdu, répondit-il, et cette fois sans retour. + +--Oh!... + +--Écoutez plutôt!... + +C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le récit, +pourtant bien atténué, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant +achevé, s'arrêta: + +--Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse +exécute ses menaces, ce peut être une condamnation. + +--Ce doit être, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il +les exécutera. (Et hochant la tête d'un geste désolé:) Et, ce +qu'il y a d'épouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais +l'en blâmer. La jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une +question d'amour-propre. Trompés, ils sont frappés dans leur +vanité, mais non pas atteints au coeur. Tandis que le comte de +Claudieuse!... Ah! il aimait sa femme, lui, il l'adorait, elle +était son bonheur et sa vie. En la lui prenant, je lui ai tout +pris, oui, tout! C'est en le voyant éperdu de douleur et de rage +que j'ai compris seulement l'adultère... Tout lui manquait à la +fois. Sa femme avait un amant, sa fille préférée n'était pas de +lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est +un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les +mains, il ne s'en serve pas!... C'est une arme traîtresse et +déloyale, c'est vrai, mais ai-je été loyal et honnête? Ce sera une +lâche et ignoble vengeance, mais qu'était donc l'offense? À sa +place, j'agirais comme lui. + +Maître Folgat était atterré. + +--Mais après? interrogea-t-il, en sortant de la maison?... + +D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son +front, comme s'il eût pu ainsi rassembler ses idées. + +--Après, répondit-il, je me suis enfui épouvanté, tel que l'homme +qui vient de commettre un crime... La porte du jardin était +ouverte, je me précipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, +quelles rues ai-je traversées, je serais incapable de le dire avec +quelque certitude. Je n'avais plus qu'une idée fixe, obsédante: +m'éloigner le plus vite et le plus loin possible de cette maison +maudite. Je n'avais plus la tête à moi, j'allais, j'allais... +Quand la raison m'est revenue, j'étais en pleine campagne, à une +lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran. L'instinct de la +bête, plus résistant que l'intelligence, m'avait guidé par des +chemins familiers et me ramenait à ma maison... Sur le premier +moment, j'eus peine à comprendre comment je me trouvais là. +J'étais comme l'ivrogne qui, s'éveillant, le cerveau plein de +vapeurs de l'alcool, cherche à se ressouvenir de ce qui s'est +passé durant son ivresse... Hélas! je ne me suis que trop +ressouvenu de l'affreuse réalité. Il me fallait rentrer à la +prison, il le fallait absolument, et je me sentais accablé d'une +telle lassitude que j'ai craint un instant de n'avoir pas la force +de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin m'attendait, +dévoré d'angoisses, car il était près de deux heures. Il m'a aidé +à remonter ici, je me suis jeté tout habillé sur mon lit et je me +suis endormi aussitôt, d'un sommeil atroce, peuplé de visions +sinistres où je me voyais enchaîné au bagne, ou gravissant au bras +d'un prêtre les marches de l'échafaud... Et en ce moment, je me +demande presque si je suis bien éveillé, ou si ce n'est pas +l'odieux cauchemar qui continue encore... + +Se détournant, maître Folgat essuya une larme furtive. + +--Malheureux! murmura-t-il. + +--Oh, oui! bien malheureux, en effet, répéta Jacques. Que n'ai-je +suivi la première inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je +me suis retrouvé sur la grande route! Je serais allé jusqu'à +Boiscoran, je serais monté chez moi, et je me serais brûlé la +cervelle... Maintenant, je ne souffrirais plus... + +Allait-il donc s'attacher de nouveau à cette fatale pensée du +suicide? + +--Et vos parents! prononça maître Folgat. + +--Mes parents!... Espérez-vous donc qu'ils survivront à la +condamnation qui va me frapper? + +--Et mademoiselle de Chandoré! Il tressaillit, et vivement: + +--Ah! c'est pour elle, s'écria-t-il, que je devrais en finir!... +Pauvre Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait +horrible... Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait +de son âme, mon image deviendrait moins distincte, et les mois +s'ajoutant aux semaines, et les années aux mois, elle se +consolerait. Vivre, n'est-ce pas oublier?... + +--Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit maître +Folgat. Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle! + +Une larme brilla dans les yeux de l'infortuné, et d'une voix +éteinte: + +--C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper +Denise. Mais songez-vous à ce que serait sa vie, après ma +condamnation? Vous représentez-vous ce que seraient ses sensations +quand, à chaque instant du jour, elle se répéterait: «Celui que +j'aime uniquement est au bagne, confondu parmi les plus vils +criminels, à tout jamais souillé, déshonoré, flétri!...» Ah! mille +fois la mort plutôt... + +--Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre +parole? + +--La preuve que je ne l'ai pas oubliée, c'est que je suis ici... +Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin où vous me verrez +si misérable que vous serez le premier à me mettre une arme entre +les mains. + +Mais le jeune avocat était de ceux que les obstacles irritent et +passionnent au lieu de les décourager. Et déjà remis de la rude +secousse: + +--Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la +partie soit perdue. Êtes-vous condamné? Pas encore; vous êtes +innocent, et il est une justice au ciel pour réparer les bévues de +la justice sur la terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse +parlera? Savons-nous seulement si, en ce moment même, il n'a pas +rendu le dernier soupir?... + +D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et pâlissant encore: + +--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, car déjà cette fatale idée m'est +venue qu'hier soir, peut-être, il ne s'est pas relevé! Fasse Dieu +qu'il n'en soit pas ainsi! C'est alors, véritablement, que je +serais un assassin!... C'est pour lui qu'à mon réveil a été ma +première pensée. Je voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je +ne l'ai pas osé. + +Non moins que le prisonnier, maître Folgat se sentait le coeur +serré d'une anxiété poignante. + +--Nous ne pouvons, prononça-t-il, demeurer dans cette +incertitude. Qu'aurions-nous à nous dire, ignorant le sort de +monsieur de Claudieuse, d'où dépend le nôtre?... Souffrez que je +vous quitte. Dès que je saurai quelque chose de positif, je vous +en informerai par un mot. Et pas de faiblesse, surtout, quoi qu'il +advienne. + +Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait être certainement +renseigné. Il y courut, et dès qu'il parut: + +--Arrivez donc! morbleu! s'écria le médecin. Je laisse vingt +malades se morfondre pour vous attendre. J'étais bien sûr que vous +viendriez... Que s'est-il passé hier soir chez les Claudieuse? + +--Alors, vous savez... + +--Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soupçonner la cause. +L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de +me mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout à coup on s'est +mis à tirer ma sonnette à la briser... Je n'aime pas qu'on +carillonne si fort chez moi, et je me levais pour laver la tête du +carillonneur, quand le domestique du comte de Claudieuse, +bousculant mon domestique à moi, qui voulait le retenir, est entré +comme un fou en me criant de venir bien vite, que son maître +venait de mourir. + +--Ah! mon Dieu!... + +--Voilà justement ce que je me suis écrié, parce que tout en +jugeant le comte fort malade, je ne le croyais pas si près de sa +fin... + +--Il est donc mort... + +--Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en +finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, +ses lunettes à branches d'or:) En un tour de main je fus habillé, +poursuivit le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue +Mautrec. C'est dans le salon du rez-de-chaussée qu'on me fit +entrer. Là, à ma grande stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse +gisant sur un canapé. Il était pâle et roide, ses traits étaient +affreusement décomposés et il portait au front une légère blessure +d'où un mince filet de sang avait jailli. Par ma foi! je crus bien +que tout était fini... + +--Et la comtesse? + +--Madame de Claudieuse était agenouillée près de son mari et, +aidée de ses femmes, elle essayait de le rappeler à la vie en le +frictionnant et en lui appliquant sur la poitrine des serviettes +brûlantes... Sans ces soins intelligents, elle serait veuve à +cette heure, tandis qu'au contraire elle ne le sera peut-être pas +d'ici longtemps... Ce sacré comte a l'âme chevillée dans le +corps... À quatre que nous étions là, nous l'avons pris, monté +dans sa chambre et couché dans son lit, préalablement chauffé +fortement. Bientôt il a remué, ses yeux se sont rouverts, et au +bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa connaissance et +parlait fort librement, bien que d'une voix encore faible. Alors, +comme de raison, je demandai ce qui s'était passé, et pour la +première fois je vis se démentir l'effrayant sang-froid de la +comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une +expression effarée qu'elle regardait son mari, comme pour lire +dans ses yeux ce qu'elle devait me répondre... C'est lui qui me +répondit, et avec un embarras qui ne pouvait pas m'échapper. Il me +conta que s'étant trouvé seul, et se sentant mieux que de coutume, +il avait eu la fantaisie d'essayer ses forces. Il s'était donc +levé, avait passé sa robe de chambre et était descendu. Mais en +entrant dans le salon, il avait été pris d'un étourdissement et +était tombé si malheureusement que son front avait heurté l'angle +d'un meuble. Feignant d'être dupe: «C'est fort imprudent, lui dis- +je, ce que vous avez fait là, et il ne faudrait pas +recommencer...» Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: +«Oh! soyez tranquille, me répondit-il, je ne ferai plus +d'imprudence, j'ai trop envie de guérir, jamais je n'ai tant tenu +à la vie...» + +Maître Folgat remuait les lèvres pour répliquer; le docteur, d'un +geste, lui ferma la bouche. + +--Attendez, fit-il, je n'ai pas terminé... (Et toujours +tracassant ses lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, +lorsque soudain, arrive une femme de chambre, qui d'un air très +effrayé annonce à madame de Claudieuse que l'aînée de ses filles, +la petite Marthe, que vous connaissez, vient d'être prise de +convulsions terribles. Tout naturellement je me rends près d'elle, +et je la trouve en proie à une crise nerveuse d'un caractère +véritablement alarmant. Avec beaucoup de peine je la calmai, et +lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une relation entre +l'indisposition de la fille et l'accident du père: «Maintenant, +mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut m'apprendre ce +que vous avez eu.» Elle hésita, puis: «J'ai eu peur, répondit- +elle. Peur de quoi? ma mignonne.» Elle se haussait sur son lit, +cherchant du regard les yeux de sa mère, mais je m'étais placé de +façon qu'elle ne les pût apercevoir. Ayant répété ma question: «Eh +bien, voilà! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, +lorsque j'entendis sonner. Je me levai et j'allai me placer à la +fenêtre pour regarder qui pouvait venir si tard. Je vis la bonne +aller ouvrir, un flambeau à la main, et revenir vers la maison +suivie d'un monsieur que je ne connais pas...» La comtesse +interrompit, et vivement: «C'était, s'écria-t-elle, un envoyé du +tribunal, chargé d'une communication pressante!» Mais je n'eus pas +l'air de l'entendre, et toujours m'adressant à Marthe: «Est-ce +donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur? +--Oh, non!--Quoi, alors?...» Du coin de la paupière j'épiais +madame de Claudieuse. Elle était sur des charbons. Pourtant, elle +n'osa pas imposer silence à sa fille. «Eh bien, docteur! reprit la +petite, le monsieur était à peine entré dans la maison que je vis, +entre les arbres, une des statues qui bougeait sur son piédestal, +qui se mettait en mouvement et qui, tout doucement, glissait le +long de l'allée de tilleuls...» Maître Folgat tressaillit. + +--Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour où nous avons +interrogé Marthe, elle nous a avoué que les statues du jardin lui +causaient une invincible frayeur? + +--Parbleu! répondit le docteur. Seulement, attendez encore. La +comtesse, précipitamment, interrompit sa fille. «Défendez-lui +donc, cher docteur, me dit-elle, de se loger de pareilles idées +dans la tête. Elle qui n'avait peur de rien au Valpinson et qui +allait, le soir, par tout le château, sans lumière, depuis que +nous sommes ici, elle s'épouvante de tout, et dès que la nuit +vient, elle croit voir notre jardin se peupler d'ombres... Tu es +cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que des statues, +qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...» +L'enfant frissonnait. «Les autres fois, maman, insista-t-elle, je +doutais... mais cette fois je suis bien sûre... Je voulais me +retirer de la fenêtre, et je ne le pouvais pas, c'était plus fort +que moi, de sorte que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, +l'ombre, s'avancer dans l'allée, lentement, avec précaution, et +venir se placer debout tout contre le dernier tilleul, le plus +rapproché des fenêtres du salon. Alors, j'ai entendu un grand +cri... puis, plus rien. L'ombre restait toujours contre l'arbre, +et je distinguais tous ses mouvements; elle se penchait d'un côté +ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait jusqu'à terre... +Tout à coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-là... Aussitôt, +l'ombre qui était près de l'arbre a levé les bras en l'air, comme +cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au même moment une +autre s'est montrée qui a disparu aussi vite...» Maître Folgat +était comme pétrifié de surprise. + +--Oh! ces ombres..., commença-t-il. + +--Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant +qu'à vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie +le récit de Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurité, on +est sujet à de singulières illusions d'optique. Et lorsque je me +retirai, éclairé par le domestique qui était venu me chercher, la +comtesse, j'en suis sûr, était bien persuadée que je n'avais pas +le moindre soupçon. J'avais mieux que cela... Aussi, dès en +mettant le pied dans le jardin, n'eus-je rien de plus pressé que +de laisser tomber une pièce de monnaie que je tenais toute prête +pour cela. Naturellement, c'est du côté du tilleul le plus +rapproché du salon que je la cherchai, éclairé par le +domestique... Eh bien, maître Folgat, je vous garantis que ce +n'était pas une ombre qui avait piétiné le terrain autour de +l'arbre... et si les empreintes que j'ai aperçues provenaient +d'une statue, cette statue avait de maîtres pieds chaussés de +souliers joliment ferrés... + +Voilà ce qu'attendait le jeune avocat. + +--Il n'en faut pas douter, s'écria-t-il, la scène a eu un témoin! + + +30 + +--Quelle scène? Quel témoin?... C'est pour que vous me +l'appreniez que je vous attendais avec tant d'impatience, dit le +docteur Seignebos à maître Folgat. J'ai constaté l'effet: à vous +de m'expliquer la cause... + +Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le +jeune avocat de la démarche désespérée de Jacques et de son +tragique résultat. Et dès que ce fut fini: + +--Je l'avais deviné! s'écria-t-il. Oui, sur ma parole, à force de +me creuser la cervelle, j'étais presque arrivé à la vérité! Qui +donc, à la place de Jacques, n'eût voulu tenter un suprême effort? +Mais la fatalité est sur lui... + +--Qui sait! interrompit maître Folgat. (Et sans laisser le +médecin répliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc +moindres qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier +nous pouvons, d'un moment à l'autre, mettre la main sur ces +preuves qui existent, nous le savons, et qui nous sauveraient. Qui +nous dit qu'au moment où nous parlons, sir Francis Burnett et Suky +Wood ne sont pas retrouvés? Votre confiance en Goudar en est-elle +moins grande? + +--Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin à l'hôpital, au moment +de ma visite, et il a trouvé le moyen de me dire qu'il était à peu +près certain de réussir. + +--Eh bien!... + +--Je suis donc persuadé que Cocoleu parlera. Parlera-t-il à +temps? Voilà la question. Ah! si nous avions seulement un mois +devant nous, je vous dirais: «Jacques est sauvé.» Mais les heures +sont comptées. N'est-ce pas la semaine prochaine que s'ouvre la +session. Déjà, m'a-t-on affirmé, le président des assises est +arrivé, et monsieur Du Lopt de la Gransière a fait retenir son +appartement à _l'Hôtel des Messageries. _Que ferez-vous si rien de +nouveau n'est survenu le jour des débats? + +--Maître Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinément dans +le système de défense convenu... + +--Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il déclare +qu'il a reconnu Jacques faisant feu sur lui? + +--Nous dirons qu'il s'est trompé... + +--Et Jacques sera condamné. + +--Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il eût +craint d'être entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas +définitive... Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, +sur le salut de Jacques, pas un mot... Un soupçon effleurant +l'esprit de monsieur Galpin-Daveline serait l'anéantissement de +notre dernière espérance, car il aurait le temps de réparer la +bévue qu'il a commise, et qui fait que je puis vous dire: même +après que le comte aurait parlé, même après une condamnation, rien +ne serait perdu... (Il s'animait, et, à son accent et à son geste, +on sentait l'homme sûr de soi.) Non, rien ne serait perdu, +continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en +attendant une seconde épreuve pour retrouver nos témoins, pour +arracher la vérité à Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle +donc, je l'aime autant, il m'enlèvera ainsi mes derniers +scrupules. Trahir madame de Claudieuse me paraissait odieux, parce +que je me disais que le plus cruellement puni serait alors le +comte. Mais le comte nous attaque, nous nous défendons; l'opinion +sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifié notre +honneur à celui d'une femme, et de nous être laissé condamner, +nous, innocent, plutôt que de livrer le nom de celle qui s'était +donnée à nous... + +Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y +prenait garde. + +--Non, poursuivait-il, le succès à une seconde épreuve ne serait +pas douteux. La scène de la rue Mautrec a eu un témoin; n'est-ce +pas celui dont les souliers ferrés avaient laissé leur empreinte +sous le tilleul le plus rapproché du salon, celui dont la petite +Marthe a suivi tous les mouvements? Quel peut être ce témoin, +sinon Cheminot? Eh bien, nous saurons le retrouver. Il était placé +de façon à tout voir et à ne pas perdre une parole. Il dira ce +qu'il a vu et entendu. Il dira comment le comte de Claudieuse +criait à monsieur Jacques de Boiscoran: «Non, je ne veux pas vous +tuer, j'ai une vengeance plus sûre, je vous enverrai au bagne...» + +Tristement, M. Seignebos hochait la tête. + +--Puissent vos espérances se réaliser, mon cher maître, prononça- +t-il. + +Mais, pour la troisième fois depuis une heure, on venait chercher +le docteur. Échangeant une poignée de main, ils se séparèrent, et +après une courte visite à maître Magloire, qu'il importait de +tenir au courant, maître Folgat se hâta de regagner la rue de la +Rampe. + +À la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait +rien à lui apprendre, qu'elle savait la vérité et l'injustice de +ses soupçons. + +--Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement. + +Elle rougit, honteuse d'avoir livré le secret des doutes qui +l'avaient déchirée, et au lieu de répondre: + +--Il est venu des lettres pour vous, maître Folgat, dit-elle, et +on les a montées dans votre chambre... + +Deux lettres étaient arrivées, en effet, une de Mme Goudar, +l'autre de l'agent expédié en Angleterre. + +La première était insignifiante. Mme Goudar priait simplement le +jeune avocat de faire passer à son mari un billet qu'elle lui +adressait. + +La seconde était, au contraire, du plus haut intérêt. + +L'agent d'Angleterre écrivait: + +_Non sans de grandes difficultés, non sans de fortes dépenses +surtout, j'ai réussi à découvrir, à Londres, le frère de sir +Francis Burnett, ancien caissier de la maison Gilmour et Benson._ + +_Notre sir Francis n'est pas mort. Envoyé par son père à Madras, +pour y régler une très importante affaire de banque, il est +attendu par le prochain paquebot. Le jour même où il mettra pied à +terre, nous serons avisés de son retour._ + +_J'ai eu moins de peine à dénicher les parents de Suky Wood, qui +sont des gens très à leur aise, tenant à Folkestone une auberge +bien achalandée. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des +nouvelles de leur fille, qu'ils aiment beaucoup, à ce qu'ils m'ont +affirmé. Malgré ce grand amour, ils n'ont pu me dire au juste où +je la trouverais. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'elle doit être à +Jersey, servante dans quelque _public-house. + +_Mais cela me suffit. L'île n'est pas grande, et je la connais +bien pour y avoir filé autrefois un notaire qui était parti avec +l'argent de ses clients. On peut donc considérer Suky comme +prise._ + +_Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour +Jersey. Adressez-m 'y des fonds à l_'Hôtel de la Pomme-d'Or, _où +je me propose de descendre. La vie est si incroyablement chère à +Londres que c'est à peine s'il me reste quelque chose de la somme +qui m'a été remise à mon départ..._ + +Ainsi, de ce côté du moins, tout allait bien. + +Tout heureux de ce premier succès, maître Folgat mit sous pli, à +l'adresse indiquée, un billet de mille francs qu'il fit porter à +la poste. + +Après quoi, demandant à M. de Chandoré sa voiture et son cheval, +il se fit conduire à Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du +métayer, ce brave garçon qui avait su retrouver si promptement +Cocoleu. Justement, lorsqu'il arriva, Michel rentrait à la +métairie, conduisant une charrette de paille. Le prenant à part: + +--Voulez-vous rendre un grand service à monsieur Jacques de +Boiscoran? lui demanda le jeune avocat. + +--Que faut-il faire? répondit le digne gars d'un accent qui, +mieux que toutes les protestations, prouvait qu'il était prêt à +tout. + +--Connaissez-vous Frumence Cheminot? + +--L'ancien saunier de la Tremblade? + +--Précisément. + +--Pardi! si je le connais! Il m'a assez volé de pommes, le +câlin!... Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgré tout, +c'est un bon garçon. + +--Il était en prison à Sauveterre. + +--Oui, je sais, pour avoir enfoncé la porte d'un enclos, près de +Bréchy. + +--Eh bien! il s'est évadé. + +--Ah! le mâtin! + +--Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes +à ses trousses, mais le prendront-ils? + +Michel éclata de rire. + +--Jamais de la vie, répondit-il. Cheminot va gagner l'île +d'Oléron, où il a des amis... les gendarmes peuvent courir. + +Amicalement, maître Folgat frappa sur l'épaule du jeune gars. + +--Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le +sourcil, il ne s'agit pas de le faire arrêter... Je vous demande +seulement de lui remettre le billet que voici, et de me rapporter +sa réponse. + +--Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me +changer, de prévenir mon père, et je pars... + +Ainsi, autant qu'il était en lui, maître Folgat ensemençait +l'avenir et préparait les événements, opposant aux savantes +manoeuvres de l'accusation toutes les combinaisons que lui +pouvaient suggérer son expérience et son génie. + +S'ensuivait-il que sa foi en un succès définitif fût telle qu'il +le disait à ceux-là mêmes dont il était le plus sûr, au docteur +Seignebos, par exemple, à maître Magloire et au bon greffier +Méchinet? Non... Portant toute la responsabilité, il avait trop +bien évalué les chances contraires de la terrible partie qui +allait s'engager, et dont l'enjeu était l'honneur et la vie d'un +innocent. Mieux que personne il savait qu'il suffisait d'un rien +pour anéantir ses espérances, et que la destinée de Jacques était +à la merci du plus vulgaire incident. Mais tel qu'un général à la +veille d'une bataille, il maîtrisait ses émotions, affectant, pour +l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas, et rien +sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes +qui, le plus souvent, le tenaient éveillé une partie de la nuit. + +Et certes, pour demeurer impassible et résolu, il lui fallait un +caractère d'une trempe exceptionnelle. On désespérait autour de +lui, on s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si +riante autrefois et si vivante, était désormais silencieuse et +morne comme un tombeau. + +En deux mois, grand-père Chandoré était devenu décidément un +vieillard. Sa robuste taille s'était affaissée, courbée et cassée. +Son pas traînait, ses mains tremblaient. + +Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait été frappé. +Lui, si vert quelques semaines plus tôt, il semblait toucher à la +décrépitude. Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa +maigreur devenait effrayante. Prononcer une parole lui coûtait un +effort. + +Quant à la marquise, elle, c'est aux sources mêmes de la vie +qu'elle avait été atteinte. N'avait-elle pas entendu maître +Magloire déclarer que le salut si problématique de Jacques eût été +assuré, si l'on eût obtenu le renvoi de l'affaire à une autre +session! Et c'était elle qui avait empêché de solliciter ce +renvoi! Cette idée la tuait! À peine lui restait-il assez de +forces pour se traîner chaque jour à la prison embrasser son fils. + +Sur les tantes Lavarande retombaient tous les détails matériels, +et on les voyait, pâles comme des ombres, aller et venir, parlant +bas et marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un +mort. + +Seule, Mlle Denise haussait son énergie au niveau de son malheur. +Elle ne se berçait pas d'illusions: «Je sens que Jacques sera +condamné!» avait-elle dit à maître Folgat. Mais elle ajoutait que +l'abattement et le désespoir sont le fait des criminels, et que +l'erreur affreuse dont Jacques, innocent, était victime ne devait +inspirer à ses amis que colère et désir de vengeance. + +Et pendant que son grand-père et le marquis de Boiscoran sortaient +le moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, +étonnant les «dames de la société» par la façon dont elle recevait +leurs hypocrites compliments de condoléances. Mais il était +évident que la fièvre seule la soutenait, donnant à ses joues leur +pourpre, à ses yeux leur éclat, à sa voix son timbre métallique et +vibrant. + +Ah! c'est pour elle surtout que maître Folgat souhaitait la fin de +cette incertitude plus douloureuse que le pire malheur. + +Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annoncé le docteur +Seignebos, le président des assises, M. Domini, venait de +s'installer à Sauveterre. C'était un de ces hommes dont le +caractère est l'honneur de la magistrature, pénétré de la majesté +de sa mission, mais ne se croyant pas infaillible, ferme sans +rigueurs inutiles, froid et cependant bienveillant, n'ayant +d'autre passion que la justice, d'autre ambition que de faire +éclater la vérité. + +Il avait interrogé Jacques. Mais cet interrogatoire n'était qu'une +formalité dont il n'était rien résulté. Il avait de plus procédé à +la formation du jury. Déjà les jurés désignés par le sort +arrivaient de tous les coins du département. Ils descendaient tous +à l'_Hôtel de France, _où ils prenaient leurs repas en commun, +dans la grande salle du fond, qu'on leur réserve à toutes les +sessions. + +Et, dans l'après-midi, on les voyait, graves et soucieux, se +promener sur la place du Marché-Neuf ou le long des anciens +remparts. + +M. Du Lopt de la Gransière aussi était arrivé. Mais il se tenait, +lui, sévèrement enfermé dans son appartement de _l'Hôtel des +Messageries, _où chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de +longues heures. + +--Il paraît, disait confidentiellement Méchinet à maître Folgat, +il paraît qu'il prépare un réquisitoire foudroyant... + +Le lendemain, en ouvrant _L'indépendant de Sauveterre, _Mlle +Denise put lire l'ordre des affaires de la session. + +_Lundi.--Banqueroute frauduleuse, détournements, faux._ + +_Mardi.--Assassinat et vol._ + +_Mercredi.--Infanticide.--Vols domestiques._ + +_Jeudi.--Incendie et tentative d'assassinat (affaire +Boiscoran)._ + +C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se +promettaient les plus étonnantes émotions. + +Aussi, était-ce à qui se procurerait une carte d'entrée à la cour +d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransière, M. Daubigeon et +Méchinet lui-même étaient harcelés de demandes. Des gens qui, la +veille, ne saluaient pas M. Daveline l'arrêtaient dans la rue et +sollicitaient la faveur d'une petite place, non pour eux, mais +pour leur dame. Fait sans exemple, il se négocia des billets à +prix d'argent. Une famille, enfin, eut l'inconcevable courage +d'écrire au marquis de Boiscoran pour lui demander trois entrées, +promettant en échange de «contribuer, par son attitude, à +l'acquittement de l'accusé». + +Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout à coup circula dans +la ville une liste de souscription en faveur des parents des +malheureux pompiers qui avaient péri à l'incendie du Valpinson. +Qui avait lancé cette liste? C'est en vain que M. Séneschal essaya +de découvrir la main d'où partait le coup. Le secret de la +perfidie fut bien gardé. Et c'était une perfidie atroce que de +venir ainsi, à la veille des débats, rappeler des souvenirs +sinistres et raviver les haines. + +--Il y a du Galpin là-dessous, disait en grinçant des dents le +docteur Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-être... Ah! +pourquoi Goudar n'a-t-il pas commencé plus tôt son expérience? + +C'est qu'en effet Goudar, tout en répondant du succès, demandait +du temps. Ce ne pouvait être l'oeuvre d'un jour que de calmer les +défiances de l'ombrageux Cocoleu. Il déclarait que, s'il +précipitait le dénouement, il perdrait tout irrémissiblement. +D'ailleurs, rien de nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse +allait plutôt mieux que mal. L'agent de Jersey avait télégraphié +qu'il était sur la piste de Suky, qu'il la rejoindrait sûrement, +mais qu'il ne pouvait dire quand. Michel, enfin, avait inutilement +couru tout l'arrondissement et fouillé l'île d'Oléron, personne +n'avait pu lui donner des nouvelles de Cheminot. + +Si bien que le jour même de la session, après un conseil auquel +prirent part tous les amis de Jacques, il fut arrêté que les +défenseurs ne prononceraient pas le nom de Mme de Claudieuse et +s'en tiendraient, quoi que pût dire le comte, au système de +défense imaginé par maître Folgat. + +Hélas! il n'avait que de bien faibles chances de succès, car le +jury, contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive sévérité. Le +banqueroutier fut condamné à vingt ans de travaux forcés. L'homme +accusé de meurtre n'obtint pas de circonstances atténuantes et fut +condamné à mort. On était alors au mercredi. Il fut décidé que le +marquis et la marquise de Boiscoran et M. de Chandoré +assisteraient aux débats. On voulait épargner à Mlle Denise cette +épouvantable émotion, mais elle déclara qu'elle irait seule à +l'audience, et force fut de se rendre à sa volonté. + +Grâce à une autorisation de M. Domini, maître Folgat et maître +Magloire passèrent la soirée près de Jacques, à arrêter les +derniers détails et à bien convenir de certaines réponses. + +Jacques était excessivement pâle, mais très calme. Et quand ses +défenseurs le quittèrent en lui disant: + +--Bon espoir et bon courage... + +--D'espoir, répondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez +tranquilles, j'en aurai! + + +31 + +Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le +jour qui allait décider de sa destinée... Il allait être jugé! + +Trop rare était l'occasion pour que _L'indépendant de Sauveterre +_la laissât échapper. Paraissant le matin, il publia, «vu la +gravité des circonstances», une édition du soir, qui jusqu'à +minuit fut criée dans les rues par une douzaine de gamins. + +Et voici son compte rendu: + +_COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE_ + +_Audience du jeudi 23... PRÉSIDENCE DE M. DOMINI_ + +_Assassinat _- _Incendie (Correspondance particulière de +_L'Indépendant) + +Pourquoi dans notre paisible cité ce mouvement inaccoutumé, ce +tumulte, cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos +places publiques, ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur +tous les visages l'inquiétude, dans tous les yeux l'anxiété? + +C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette +ténébreuse affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, +tient en éveil nos populations. C'est que c'est aujourd'hui que +doit être jugé l'homme accusé de ce grand crime... + +Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hâte, se +précipite, court... + +Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il était assiégé +par la multitude, difficilement contenue par les appariteurs aidés +de la gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. +Des paroles grossières sont échangées. Des mots on passe aux +gestes, une rixe est imminente, les femmes crient, les hommes +menacent, et nous voyons conduire au poste deux paysans de Bréchy. + +C'est qu'il y aura peu d'élus, on le sait. La place du Marché-Neuf +ne contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points +de l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises +suffirait-elle? + +Et cependant nos édiles, toujours empressés à satisfaire les +citoyens qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours à des +expédients héroïques. Ils ont fait abattre deux cloisons, +réunissant ainsi à la salle des assises une portion de notre belle +salle des pas perdus. + +M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille +matière, nous affirme que douze cents personnes trouveront place +dans l'immense vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes! + +Bien longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture de l'audience, +tout est plein, comble, bondé. Une épingle qu'on lancerait ne +tomberait certes pas à terre. + +Pas un pouce d'espace n'a été perdu. Tout autour, le long du mur, +les hommes se tiennent debout. Sur les deux côtés de l'estrade, +des chaises ont été disposées, où viennent prendre place un grand +nombre de dames de la société, tant de Sauveterre que des environs +et même des villes voisines. Quelques-unes ont des toilettes +ravissantes. + +Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions +que nous nous garderons de rapporter... À quoi bon! Disons +pourtant que l'accusé n'a pas usé du droit que la loi lui confère +de récuser un certain nombre de jurés. Il a accepté tous les noms +qui sortaient de l'urne et que ne récusait pas le ministère +public. C'est d'un avocat de nos amis que nous tenons cette +particularité, et juste comme il achevait de la raconter, un grand +bruit se fait à la porte, suivi d'un rapide mouvement de chaises +et d'exclamations étouffées. + +C'est la famille de l'accusé qui vient occuper les places qui lui +ont été réservées tout près de l'estrade. + +M. le marquis de Boiscoran donne le bras à Mlle de Chandoré, qui +porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris foncé, +relevée d'agréments cerise. M. le baron de Chandoré soutient +Mme la marquise de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves +et froids. La mère de l'accusé nous paraît extrêmement affaissée. +Mlle de Chandoré, au contraire, est très animée et ne paraît +nullement inquiète, et c'est en souriant qu'elle répond aux saluts +assez rares qui lui sont adressés de divers côtés de la salle. + +Mais on cesse bientôt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est +absorbée par une grande table dressée au milieu du prétoire, et +sur laquelle se trouvent quantité d'objets qu'on ne peut voir, +recouverts qu'ils sont d'un grand tapis rouge. Là, sont les pièces +à conviction. + +Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent, +donnant à tout un dernier coup d'oeil. Puis une petite porte +s'ouvre, à gauche, et les défenseurs entrent. Nos lecteurs les +connaissent. L'un est maître Magloire Mergis, l'honneur de notre +barreau. L'autre, un avocat de la capitale, maître Folgat, jeune +encore et célèbre. + +Maître Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant +qu'il s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Séneschal, +pendant que maître Folgat ouvre sa serviette et consulte ses +dossiers. Onze heure et demie. Un huissier annonce: + +--La cour! + +M. Domini prend place au fauteuil de la présidence. M. Du Lopt de +la Gransière vient occuper le siège du ministère public. + +Derrière eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les +jurés. + +Tout à coup, grand tumulte. Chacun se lève, chacun se dresse et se +hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, même, dans le +fond, montent sur leur chaise. C'est que M. le président vient de +donner l'ordre d'introduire l'accusé... Il paraît... + +Il est strictement vêtu de noir, et avec une rare élégance. On +remarque beaucoup qu'il porte à la boutonnière son ruban de la +Légion d'honneur. Il est pâle, mais son regard est droit et clair, +assuré, sans défi. Son attitude est triste, mais fière. + +À peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rangées de +chaises et, malgré les huissiers, vient lui serrer la main. C'est +le docteur Seignebos. + +Mais M. le président commande aux huissiers de faire faire +silence, et après avoir rappelé que toutes marques d'approbation +ou d'improbation sont sévèrement interdites, et s'adressant à +l'accusé: + +--Dites-moi vos prénoms, lui demande-t-il, votre nom, votre âge, +votre profession, votre domicile... + +L'accusé répond: + +--Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, +propriétaire, domicilié à Boiscoran, arrondissement de Sauveterre. + +--Asseyez-vous, et écoutez l'exposé des faits dont vous êtes +accusé. + +M. le greffier Méchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont +la simplicité terrible fait frissonner l'auditoire. + +Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate étant +bien connus de nos lecteurs. + +_Interrogatoire de l'accusé._ + +M. LE PRÉSIDENT.--Accusé, levez-vous, et répondez +catégoriquement. Vous avez, pendant l'instruction, refusé de +répondre à beaucoup de questions. Ici, il faut que la lumière se +fasse. Et, je dois vous le dire, il est de votre intérêt d'être +franc. + +L'ACCUSÉ.--Nul plus que moi ne souhaite que la vérité soit +connue. Je suis prêt à répondre... + +D.--Pourquoi vos réticences pendant l'instruction? + +R.--Je croyais de mon intérêt de ne répondre qu'ici. + +D.--Vous venez d'entendre de quels crimes vous êtes accusé? + +R.--Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le président, +permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, +lâche, odieux... mais il est en même temps si absurde et si +stupide qu'il me semble l'oeuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne +m'a jamais refusé une certaine intelligence... + +D.--Ceci est de la discussion... + +R.--Cependant, monsieur... + +D.--Plus tard, vous aurez liberté pleine et entière de faire +valoir vos raisons. Pour le moment, contentez-vous de répondre aux +questions que je vous adresse. + +R.--Je me soumets, monsieur. + +LE PRÉSIDENT.--Ne deviez-vous pas vous marier prochainement? + +À cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de +Chandoré, qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne +baisse pas les yeux. + +L'ACCUSÉ _(d'une voix faible).--_Oui. + +D.--Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne +fût commis, n'avez-vous pas écrit à votre fiancée? + +R.--Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le +fils de mon métayer, Michel. + +D.--Que lui disiez-vous? + +R.--Qu'une affaire importante me priverait de passer la soirée +près d'elle. + +D.--Quelle était cette affaire? + +Au moment où l'accusé ouvre la bouche pour répondre, M. le +président l'arrête d'un geste: + +D.--Prenez garde... Cette question vous a été adressée pendant +l'instruction, et vous avez répondu que vous aviez à aller à +Bréchy voir votre marchand de bois. + +R.--J'ai répondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce +n'est pas exact. + +D.--Pourquoi avez-vous menti? + +L'ACCUSÉ _(avec un mouvement de colère qui n'échappe à personne). +--_Je ne pouvais croire à la gravité de ma situation. Je ne +pensais pas pouvoir, moi, être sérieusement compromis par +l'accusation qui, cependant, m'amène sur ce banc... Ce étant, je +ne voyais pas la nécessité de livrer le secret de mes affaires +privées. + +D.--Mais vous n'avez pas tardé à reconnaître la gravité de votre +situation. + +R.--En effet. + +D.--Comment alors n'avez-vous pas dit la vérité? + +R.--Parce que le magistrat chargé de l'instruction avait été +jadis trop avant dans mon intimité pour m'inspirer une entière +confiance. + +D.--Expliquez-vous clairement. + +R.--Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le +président. Peut-être, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, +manquerais-je de modération... + +Un sourd murmure accueille cette réponse de l'accusé. + +M. LE PRÉSIDENT.--Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle +l'assemblée au respect de la justice. + +M. l'avocat général Du Lopt de la Gransière se lève. + +--Nous ne saurions tolérer de telles récriminations contre un +magistrat qui a fait noblement, et quoi qu'il en coûtât, son +devoir. Si l'accusé avait contre le juge des motifs de suspicion +légitimes, que ne les faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer +de son ignorance, il connaît la loi, il est avocat. Ses défenseurs +sont des hommes d'expérience. + +MAÎTRE MAGLOIRE _(de sa place).--_Aussi étions-nous d'avis que +monsieur de Boiscoran présentât à la cour une demande de renvoi. +Il a refusé de suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en +la bonté de sa cause. + +M. DU LOPT DE LA GRANSIÈRE _(se rasseyant).--_Messieurs les +jurés apprécieront ce système... + +M. LE PRÉSIDENT (_à_ _l'accusé).--_Et maintenant, êtes-vous +disposé à dire la vérité au sujet de cette affaire qui vous +privait de passer la soirée près de votre fiancée? + +L'ACCUSÉ.--Oui, monsieur. Mon mariage devait être célébré à +l'église de Bréchy, et j'avais à m'entendre avec le curé au sujet +de la cérémonie. J'avais, de plus, à remplir des devoirs +religieux. Monsieur le curé de Bréchy, qui est mon ami, vous dira +que, sans qu'il y eût rendez-vous pris, il était convenu qu'un des +soirs de la semaine, puisqu'il l'exigeait, j'irais me confesser. + +L'assemblée, qui s'attendait à quelque révélation émouvante, +semble fort désappointée, et des rires moqueurs éclatent de divers +côtés. + +M. LE PRÉSIDENT _(d'une voix sévère).--_Ces ricanements sont +indécents et odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se +permettent de rire. Et une dernière fois je préviens qu'à la +première manifestation, je ferai évacuer la salle. _(Revenant +ensuite à l'accusé:) _Continuez. + +R.--C'est donc chez le curé de Bréchy que je suis allé le soir +du crime. Malheureusement, il n'y avait personne au presbytère +lorsque je m'y présentai. Je sonnais inutilement pour la troisième +ou quatrième fois, quand une petite paysanne passa, qui me dit +qu'elle venait de rencontrer le curé près de la Cafourche des +Maréchaux. Immédiatement, pensant aller à sa rencontre, je me +lançai sur la route. Mais c'est en vain que je fis plus d'une +lieue. Reconnaissant que la petite fille s'était trompée ou +m'avait trompé, je rentrai chez moi. + +D.--C'est là votre explication? + +R.--Oui. + +D.--Et vous la trouvez vraisemblable? + +R.--Je me suis engagé non à dire une chose vraisemblable, mais à +dire la vérité. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est +précisément parce que l'explication est si simple que, ne l'ayant +pas donnée tout d'abord, j'hésitais à la donner. Et cependant, si +le crime n'eût pas été commis, et si, le lendemain, j'étais venu +dire: «Je suis allé hier soir à Bréchy, voir le curé, et je ne +l'ai pas trouvé», qui donc eût pensé que ce n'était pas tout +naturel? + +D.--Et c'est pour vous rendre à un devoir si naturel que vous +preniez un chemin détourné, difficile, presque dangereux, les +marais? + +R.--Je choisissais le chemin le plus court... + +D.--Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontré le +fils Ribot au déversoir de la Seille? + +R.--Je n'ai pas été effrayé, mais surpris, comme on l'est de +rencontrer quelqu'un là où on pensait ne trouver personne. Et si +j'ai été étonné, le fils Ribot ne l'a pas été moins que moi. + +D.--Vous voyez bien que vous espériez ne rencontrer personne. + +R.--Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas +espérer. + +D.--Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre présence en +cet endroit? + +R.--Je n'ai pas donné d'explications. Le fils Ribot, le premier, +m'a dit en riant où il se rendait, et je lui ai répondu que +j'allais à Bréchy. + +D.--Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour +tirer des oiseaux d'eau. Et, en même temps, vous lui montriez +votre fusil. + +R.--C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois +tout le contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me +suppose l'accusation, me voyant rencontré, c'est-à-dire en grand +danger d'être découvert, je serais rentré chez moi... J'allais +chez mon ami le curé. + +D.--Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil? + +R.--Mes propriétés sont situées entre des bois et des marais, et +il ne se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un +lapin ou un oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que +jamais je ne sortais sans mon fusil. + +D.--Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de +Rochepommier? + +R.--Parce que, de l'endroit de la route où j'étais à Boiscoran, +c'était le plus court, probablement... Je dis probablement, parce +que sur le moment, ce n'a pas été pour moi le sujet d'une +délibération. Un homme qui se promène serait bien embarrassé, neuf +fois sur dix, si on lui demandait pour quelle raison il a pris tel +chemin plutôt que tel autre... + +D.--Vous avez été aperçu dans les bois par un bûcheron nommé +Gaudry. + +R.--Le juge d'instruction me l'a dit. + +D.--Ce témoin affirme que vous étiez en proie à une violente +émotion. Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez +haut... + +R.--Il est certain que j'étais très mécontent d'avoir perdu ma +soirée, très vexé surtout de m'être fié à la petite paysanne, et +il est fort possible que tout en marchant il me soit échappé de +m'écrier: «La peste soit de mon ami le curé, qui s'en va dîner en +ville!», ou tout autre chose pareille... + +On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour +s'attirer une réprimande de M. le président. + +D.--Vous savez donc que monsieur le curé de Bréchy dînait dehors +le soir du crime? + +MAÎTRE MAGLOIRE _(se levant):--_C'est par nous, monsieur le +président, que monsieur de Boiscoran connaît ce détail. Lorsqu'il +nous a eu dit l'emploi de sa soirée, nous nous sommes transportés +près de monsieur le curé de Bréchy, qui nous a expliqué comment ni +lui ni sa vieille servante ne se trouvaient au presbytère. À notre +requête, monsieur le curé de Bréchy a été cité. Nous ferons +entendre aussi un autre prêtre qui, à cette heure-là, passait près +de la Cafourche des Maréchaux et qui est celui qu'avait vu la +petite paysanne. + +Ayant fait signe au défenseur de se rasseoir, M. le président +s'adresse de nouveau à l'accusé: + +D.--La femme Courtois, qui vous a rencontré, déclare qu'elle +vous a trouvé l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas +parlé, vous vous êtes hâté de la quitter... + +R.--La nuit était trop sombre pour que cette femme pût voir ma +physionomie. Elle me demandait un léger service, je le lui ai +rendu. Je ne lui ai pas parlé, parce que je n'avais rien à lui +dire. Je ne l'ai pas quittée brusquement, je l'ai devancée parce +que son âne marchait très lentement. + +À un signe de M. le président, des huissiers enlèvent le tapis qui +recouvre les pièces à conviction. + +Un vif sentiment de curiosité se manifeste aussitôt dans +l'auditoire, et c'est à qui se dressera et tendra le cou pour +mieux voir. + +Sur la table sont étalés des vêtements, un pantalon de velours +gris clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de +paille et des bottes de cuir fauve. À côté, se trouvent un fusil à +deux coups, des paquets de cartouches, deux sébiles remplies de +grains de plomb et enfin une grande cuvette de faïence anglaise, +au fond de laquelle on distingue comme une boue noirâtre. + +M. LE PRÉSIDENT _(montrant les vêtements à l'accusé).--_Sont-ce +bien là les habits que vous portiez le soir du crime? + +L'ACCUSÉ.--Oui, monsieur. + +D.--Singulier costume pour rendre visite à un vénérable +ecclésiastique et remplir de graves devoirs religieux. + +R.--Monsieur le curé de Bréchy était mon ami. Notre intimité +explique, si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller... + +D.--Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait évaporer +l'eau avec les plus grandes précautions, les détritus seuls sont +restés au fond. + +R.--C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est +présenté chez moi, il a trouvé cette cuvette remplie d'une eau +noire et toute épaisse de débris carbonisés. Il m'a interrogé au +sujet de cette eau, et je n'ai fait aucune difficulté de lui +avouer que la veille, en rentrant, je m'y étais lavé les mains. Ne +tombe-t-il pas sous le sens que si j'eusse été coupable, ma +première préoccupation eût été de faire disparaître les traces de +mon crime?... N'importe! cette circonstance fut considérée comme +la preuve évidente de ma culpabilité, et c'est aujourd'hui la +charge la plus forte que l'accusation produise contre moi... + +D.--C'est une charge très forte, en effet. + +R.--Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette +circonstance. Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du +crime, je m'étais muni de cigares, mais lorsque je voulus en +allumer un, je m'aperçus que je n'avais pas d'allumettes. Maître +Magloire se lève. + +--Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas là une de ces +explications imaginées après coup pour les besoins d'une cause +douteuse. La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons, +concluante, irrécusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur +lui la boite d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il +l'avait oubliée la veille chez monsieur de Chandoré, où elle est +restée depuis, où je l'ai vue, où elle est encore... + +M. LE PRÉSIDENT.--Il suffit, maître Magloire, laissez continuer +l'accusé. + +L'ACCUSÉ.--Voulant fumer, j'eus recours à l'expédient +qu'emploient tous les chasseurs en pareil cas. Je défis une de mes +cartouches, je remplaçai la charge de plomb par un morceau de +papier, et je l'enflammai. + +D.--Et de cette façon on obtient du feu? + +R.--Pas à tout coup, mais certainement une fois sur trois. + +D.--Et cette opération noircit les mains? + +R.--L'opération elle-même, non. Mais une fois mon cigare allumé, +devais-je jeter tout enflammé le papier dont je venais de me +servir?... C'eût été risquer d'allumer un incendie... + +D.--Dans les marais? + +R.--Mais, monsieur, j'ai fumé dans la soirée cinq ou six +cigares, ce qui revient à dire que j'ai répété huit ou dix fois +l'opération en autant d'endroits différents, sur la grande route +et même dans les bois. Et à chaque fois j'ai éteint le papier +enflammé entre mes doigts, ce qui, joint à la crasse de la poudre, +suffisait pour me rendre les mains aussi noires que celles d'un +charbonnier. + +C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, +que l'accusé donne cette explication, laquelle semble frapper +beaucoup l'auditoire. + +M. LE PRÉSIDENT.--Passons à votre fusil. Le reconnaissez-vous, +là? + +L'ACCUSÉ.--Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier? + +R.--Faites. + +C'est avec un mouvement fébrile que l'accusé s'empare de l'arme, +en fait jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les +canons. + +Il devient aussitôt fort rouge, et se penchant vers ses +défenseurs, il leur adresse rapidement et à voix basse quelques +mots qui n'arrivent pas jusqu'à nous. + +M. LE PRÉSIDENT.--Qu'est-ce? + +MAÎTRE MAGLOIRE _(se levant).--_Une circonstance se présente, +qui doit faire éclater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par +un hasard providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant +celui du crime, avait nettoyé ce fusil. Or, aujourd'hui, un des +canons est propre et net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran +qui a tiré les deux coups de feu qui ont atteint monsieur de +Claudieuse. + +Pendant ce temps, l'accusé s'est rapproché de la table des pièces +à conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du +fusil, il le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il +est à peine noirci... + +La plus violente émotion tient l'auditoire haletant. + +M. LE PRÉSIDENT _(à l'accusé).--_Répétez l'expérience sur +l'autre canon. + +L'accusé obéit. Son mouchoir reste blanc. + +M. LE PRÉSIDENT.--Vous voyez! Et cependant vous venez de nous +dire que, pour allumer vos cigares, vous avez brûlé huit ou dix +cartouches. Mais l'accusation avait prévu votre objection, et elle +est en mesure d'y répondre... Huissiers, faites entrer le témoin +Maucroy... + +Tous nos lecteurs connaissent ce témoin, dont le beau magasin +d'armes et d'ustensiles de chasse et de pêche est un des ornements +de notre place du Marché-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans +le moindre embarras qu'il prête serment. + +M. LE PRÉSIDENT.--Répétez votre déposition au sujet du fusil que +voici. + +LE TÉMOIN.--C'est une arme excellente et d'une grande valeur, +telle qu'il ne s'en fabrique pas en France, où on se préoccupe +trop du bon marché... + +À cette réponse, la salle entière éclate de rire, M. Maucroy +n'ayant pas précisément la réputation de donner sa marchandise. +Quelques jurés même ont peine à tenir leur sérieux. + +M. LE PRÉSIDENT.--Dispensez-vous de vos réflexions et dites-nous +seulement ce que vous savez des qualités de ce fusil. + +LE TÉMOIN.--Eh bien, grâce à une disposition particulière de +l'enveloppe des cartouches, grâce aussi à la qualité spéciale de +la composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas. + +L'ACCUSÉ _(vivement).--_Vous vous trompez, monsieur. J'ai +plusieurs fois, moi-même, nettoyé mon fusil, et j'ai trouvé, au +contraire, les canons fort encrassés. + +LE TÉMOIN.--Parce que vous vous en étiez beaucoup servi. Mais je +prétends qu'on peut brûler une ou deux cartouches sans que les +canons en portent trace. + +L'ACCUSÉ.--C'est ce que je nie formellement. + +M. LE PRÉSIDENT _(au témoin).--_Et si l'on brûlait huit ou dix +cartouches? + +LE TÉMOIN.--Oh! alors les canons seraient fort encrassés. + +M. LE PRÉSIDENT.--Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis. + +LE TÉMOIN _(après un minutieux examen).--_J'affirme qu'on n'y a +pas brûlé deux cartouches depuis le dernier nettoyage. + +M. LE PRÉSIDENT _(à l'accusé).--_Eh bien! que deviennent ces dix +cartouches brûlées pour allumer vos cigares, et qui vous avaient +tant noirci les mains? + +L'accusé, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un +admirable sang-froid et d'une rare fermeté, pâlit visiblement et +ne répond pas. + +MAÎTRE MAGLOIRE.--La question est trop grave pour qu'on s'en +rapporte à la seule opinion du témoin. + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Nous ne cherchons que la vérité. Une +expérience est aisée à faire. + +LE TÉMOIN.--Oh! assurément... + +M. LE PRÉSIDENT.--Faites. + +Le témoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les +brûler à la fenêtre qui est derrière l'estrade. Le fracas de +l'explosion arrache à plusieurs dames un cri de frayeur. + +LE TÉMOIN _(revenant et montrant que les canons ne sont pas plus +encrassés qu'avant l'expérience).--_Eh bien, avais-je raison? + +M. LE PRÉSIDENT _(à l'accusé).--_Vous le voyez, cette +circonstance que vous invoquiez si fort, bien loin d'être en votre +faveur, démontre que vous nous avez donné une explication +mensongère de l'état de vos mains... + +Sur l'ordre de M. le président, le témoin se retire, et +l'interrogatoire de l'accusé continue. + +D.--Quelles étaient vos relations avec monsieur de Claudieuse? + +R.--Nous n'en avions pas. + +D.--Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le haïssiez. + +R.--C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais +pour le meilleur et le plus honnête des hommes. + +D.--En cela du moins, vous êtes d'accord avec tous ceux qui le +connaissaient. Pourtant vous étiez en procès... + +R.--Mon oncle m'avait légué ce procès avec sa fortune. Je le +poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu'à transiger... + +D.--Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez +mortellement. + +R.--Non. + +D.--Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couché en +joue; au point d'avoir dit une fois: «Il ne me laissera pas en +repos tant que je ne lui aurai pas tiré un coup de fusil...» Ne +niez pas. Vous allez entendre les témoins. + +C'est la tête haute et le regard assuré que, sur l'injonction de +M. le président, l'accusé regagne sa place. Il a complètement +triomphé de son accès de défaillance, et c'est de l'air le plus +calme qu'il s'entretient avec ses défenseurs. + +Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a +conquis les sympathies de ceux-là mêmes qui étaient venus avec les +plus fortes préventions. Il n'est personne qui n'ait été ému de +son attitude à la fois si fière et si triste, personne qui n'ait +été saisi par l'extrême simplicité de ses réponses. + +Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru +tourner à son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question +de l'encrassement des canons est vivement controversée. Quantité +d'incrédules, que l'expérience n'a pas convertis, trouvent que +M. Maucroy a été bien hardi dans ses allégations. + +D'autres s'étonnent de la placidité des avocats, moins de maître +Folgat, qui est peu connu à Sauveterre, que de maître Magloire, +dont on sait l'habileté à profiter du moindre incident. + +L'audience n'est pas précisément suspendue, mais il y a un temps +d'arrêt rempli par les allées et les venues des huissiers, qui +remettent un tapis sur les pièces à conviction et qui roulent un +fauteuil au bas de l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher +à l'oreille de M. le président et lui parle un moment à voix +basse. De la tête, M. le président répond oui. + +Et l'huissier s'étant éloigné: + +--Nous allons, prononce-t-il, procéder à l'audition des témoins, +et c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien +que très gravement malade, il a tenu à se présenter à l'audience. + +Nous voyons, à ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme +s'il allait prendre la parole, mais un de ses amis, placé près de +lui, le tire par un pan de sa redingote; Maître Folgat lui adresse +un signe d'intelligence, et il se rassoit. + +M. LE PRÉSIDENT.--Huissier, introduisez monsieur le comte de +Claudieuse. + +_Audition des témoins._ + +La petite porte qui a livré passage à l'armurier Maucroy s'ouvre +de nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque +porté par son valet de chambre. + +Un murmure de sympathique pitié le salue. Sa maigreur est +terrifiante, ses traits sont aussi décomposés que s'il allait +rendre le dernier soupir. Toute la vitalité de son être semble +s'être réfugiée dans ses yeux qui brillent d'un éclat +extraordinaire. + +C'est d'une voix affaiblie qu'il prête serment. Mais si profond +est le silence, qu'à la formule prononcée par M. le président, +«Jurez-vous de dire toute la vérité?», on l'entend de tous les +coins de la salle répondre clairement: «Je le jure!...» + +M. LE PRÉSIDENT _(avec bonté).--_Nous vous sommes reconnaissant, +monsieur, de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce +fauteuil a été apporté; asseyez-vous... + +M. DE CLAUDIEUSE.--Je vous remercie, monsieur; il me reste assez +de forces pour parler debout. + +D.--Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de +l'attentat dont vous avez été victime. + +R.--Il pouvait être onze heures... J'étais couché depuis un +moment, j'avais soufflé ma bougie, et j'étais entre le sommeil et +la veille, lorsque je vis ma chambre illuminée de clartés +aveuglantes. Comprenant que c'était le feu, je bondis hors de mon +lit, et, à peine vêtu, je m'élançai dans les escaliers. J'eus +quelque difficulté à ouvrir la porte extérieure, que j'avais +fermée moi-même... J'y parvins, cependant. Mais à peine mettais-je +le pied sur le seuil que je ressentis au côté droit une douleur +terrible, en même temps que j'entendais tout près de moi +l'explosion d'une arme à feu... Instinctivement, je m'élançai vers +l'endroit d'où partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas +que, frappé de nouveau à l'épaule, je tombai sans connaissance. + +D.--Entre le premier et le second coup, que s'est-il écoulé de +temps? + +R.--Trois ou quatre secondes au plus. + +D.--C'est-à-dire autant qu'il en fallait pour apercevoir +l'agresseur. + +R.--Aussi l'ai-je aperçu, s'élançant de derrière les fagots, où +il était à l'affût, et gagnant la campagne. + +D.--Alors vous pouvez nous apprendre comment il était vêtu. + +R.--Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et +un large chapeau de paille. + +Sur un geste de M. le président, et au milieu d'un silence tel +qu'on entendrait les araignées du plafond filer leur toile, les +huissiers découvrent les pièces à conviction. + +M. LE PRÉSIDENT _(montrant les habits de l'accusé).--_Le costume +que vous avez aperçu répondait-il à celui-ci? + +M. DE CLAUDIEUSE.--Nécessairement, puisque c'est le même. + +D.--Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin? + +R.--Déjà les flammes étaient si violentes qu'on y voyait comme +en plein midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran. + +Il n'était plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui +n'attendît, le coeur serré d'une indicible angoisse, cette réponse +écrasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux +obstinément fixés sur l'accusé. Pas un des muscles de son visage +ne tressaille. Ses défenseurs sont aussi impassibles que lui. De +même que nous, M. le président et M. l'avocat général observaient +l'accusé et ses avocats. Attendaient-ils une protestation, une +réplique, un mot? C'est probable. + +Rien ne venant, M. le président reprend, s'adressant au témoin: + +D.--Votre déposition est terriblement grave, monsieur. + +R.--J'en sais la portée. + +D.--Elle diffère absolument de votre déposition première reçue +par monsieur le juge d'instruction. + +R.--En effet. + +D.--Interrogé quelques heures après le crime, vous avez déclaré +n'avoir pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de +Boiscoran ayant été prononcé, vous avez paru révolté qu'on osât le +soupçonner, vous vous portiez presque garant de son innocence... + +R.--Alors, je trahissais la vérité. Alors, par un sentiment de +commisération bien aisé à comprendre, j'essayais d'arracher à une +condamnation infamante un homme appartenant à une famille +justement estimée. + +D.--Et maintenant? + +R.--Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que +justice soit faite. Et c'est pour cela que, frappé d'un mal qui ne +pardonne pas et bien près de paraître devant Dieu, je suis venu +vous dire: monsieur de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu. + +M. LE PRÉSIDENT (à _l'accusé).--_Vous entendez? + +L'ACCUSÉ _(se levant).--_Sur tout ce que j'ai de cher et de +sacré au monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de +Claudieuse va, dit-il, paraître devant Dieu, c'est à la justice de +Dieu que j'en appelle... + +Des sanglots couvrent la voix de l'accusé. Mme la marquise de +Boiscoran vient d'être prise d'une crise nerveuse des plus graves. +On l'emporte, raide et inanimée, et à sa suite s'élancent le +docteur Seignebos et Mlle de Chandoré. + +L'ACCUSÉ _(à M. de Claudieuse).--_C'est ma mère qui se meurt, +monsieur! + +Certes, ceux qui s'attendaient à des émotions poignantes ne sont +pas déçus. Tous les visages sont bouleversés. Des larmes brillent +dans les yeux de toutes les femmes. + +Et cependant, lorsqu'on examine la façon dont M. de Claudieuse et +M. de Boiscoran se mesurent du regard, on est à se demander si, +véritablement, il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont +révélé les débats. Nous ne pouvons nous empêcher de faire +remarquer l'étrangeté de leurs répliques, et autour de nous, on ne +comprend rien non plus au mutisme obstiné des défenseurs. +Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les voyons lui serrer +les mains et lui prodiguer les consolations et les encouragements +de la plus fervente amitié. + +Nous sera-t-il permis de dire que M. le président et M. l'avocat +général nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque +c'est l'expression de notre pensée. + +Mais déjà M. le président poursuit: + +D.--Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais à +l'accusé s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de +haine. + +M. DE CLAUDIEUSE _(d'une voix de plus en plus faible).--_Je n'en +connais pas d'autre que notre procès au sujet d'un cours d'eau... + +D.--L'accusé ne vous a-t-il pas un jour menacé de son fusil? + +R.--Oui, mais je n'avais pas pris la menace au sérieux, et je ne +lui en avais pas gardé rancune. + +D.--Persistez-vous dans votre déclaration? + +R.--Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, +j'affirme avoir reconnu, et de façon à ne pouvoir me tromper, +monsieur Jacques de Boiscoran... + +Il était temps que M. le comte de Claudieuse achevât sa +déposition. Il chancelle, ses yeux se voilent, sa tête oscille sur +ses épaules, et, pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux +huissiers qui aident son valet de chambre à le porter plutôt qu'à +le soutenir. + +Mme de Claudieuse va-t-elle lui succéder? Nous le pensions, et +l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. +Retenue au chevet de la dernière de ses filles, qui est à toute +extrémité, la comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier +donne lecture de sa déposition. + +Bien que fort émouvante, cette déposition ne révèle aucun fait +nouveau et sera sans influence sur l'issue des débats. + +Le témoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars +saintongeois, un vrai coq de village, une cravate bleu et rose +autour du cou, une brillante chaîne de montre au gousset. Il +paraît fier de son rôle et promène sur l'assistance un regard où +reluit le plus extrême contentement de soi. + +C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec +l'accusé. Il prétend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, +il affirmerait que l'accusé lui a confié ses projets de meurtre et +d'incendie. Ses réponses sont presque toutes accueillies par des +accès d'hilarité, qui attirent à l'assemblée une nouvelle et verte +semonce de M. le président. + +Le témoin Gaudry, qui lui succède, est un petit homme chétif et +pâlot, à mine sournoise, à l'oeil faux et craintif, et qui se +confond en salutations. + +À l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oublié. On voit +qu'il craint de se compromettre. Il célèbre M. de Claudieuse, mais +il ne loue guère moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son +respect pour les bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et +pour toute la compagnie pareillement. + +La femme Courtois, qui dépose après Gaudry, voudrait évidemment +être à cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inouïs +que M. le président lui arrache mot par mot sa déposition, assez +insignifiante d'ailleurs. + +Viennent ensuite deux métayers de Bréchy, qui ont assisté à cette +violente discussion à la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait +couché en joue le comte de Claudieuse. Leur récit, tout coupé +d'interminables parenthèses, est peu clair. Sur une observation +des défenseurs, ils entreprennent de s'expliquer, et alors on ne +les comprend plus du tout. + +Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de +l'accusé qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au +sérieux qu'il s'est jeté, dit-il, sur M. de Boiscoran pour +l'empêcher de tirer, et que sans son intervention le crime eût été +commis ce jour-là. + +De nouveau l'accusé proteste avec une rare énergie. Il ne haïssait +pas M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le haïr... + +Le têtu paysan soutient qu'un procès est un suffisant motif de +haine. Et là-dessus il entreprend d'expliquer le procès et comment +M. de Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, +inondait les prairies de M. de Boiscoran. + +M. le président met fin à la discussion qui s'engage, en ordonnant +d'introduire un autre témoin. + +Celui-là a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'écrier que «tôt +ou tard il f...lanquerait un coup de fusil au comte de +Claudieuse». Il ajoute que l'accusé était un homme terrible qui, +pour un oui et pour un non, menaçait les gens de son fusil. Et à +l'appui de son dire, il raconte qu'il est bien connu dans le pays +qu'une fois déjà M. de Boiscoran a tiré sur un homme. + +L'accusé explique cette déposition. Un mauvais drôle qui n'est +autre, pensait-il, que le témoin en personne venait toutes les +nuits voler des fruits et des légumes à ses métayers. Une nuit, il +l'a guetté, et le surprenant, lui a envoyé une charge de gros sel. +Il ignore s'il l'a touché. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'était +jamais plaint. + +Le témoin suivant est l'huissier de Bréchy. Il sait qu'une fois, +en retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre à +M. de Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de première +qualité. Il ne cache pas qu'un si désagréable voisin l'eût +exaspéré. + +M. l'avocat général ne conteste pas le fait. Mais il sait que +M. de Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran +a refusé avec une hauteur insultante. L'accusé répond qu'il a +refusé sur le conseil de son avoué, mais qu'il ne s'est pas servi +de paroles injurieuses. + +Encore six dépositions sans intérêt, et la liste des témoins à +charge est épuisée. + +Alors paraissent les témoins cités à la requête de la défense. + +Le premier est le respectable curé de Bréchy. Il confirme les +explications données par l'accusé. Le soir du crime, il dînait au +château de Besson, sa servante était venue à sa rencontre, et le +presbytère était seul. Il dit qu'en effet, il avait été convenu +que M. de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs +religieux que l'Église exige avant de consacrer un mariage. Il +connaît Jacques de Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas +d'homme plus honnête ni meilleur. À son avis, la haine dont on +parle tant n'a jamais existé. Il ne peut pas croire, il ne croit +pas que l'accusé soit coupable. + +Le second témoin est le desservant d'une commune voisine. Il +déclare qu'entre neuf et dix heures, il était sur la route, non +loin de la Cafourche des Maréchaux. La nuit était assez obscure; +il est de même taille que M. le curé de Bréchy, une petite +paysanne a très bien pu les prendre l'un pour l'autre et tromper +involontairement l'accusé. + +Trois autres témoins sont encore entendus, et l'accusé ni ses +défenseurs n'ayant rien à ajouter, la parole est donnée au +ministère public. + +_Le réquisitoire._ + +L'éloquence de M. Du Lopt de la Gransière est trop justement +célèbre pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Nous dirons +seulement qu'il s'est surpassé lui-même en ce réquisitoire qui, +pendant plus d'une heure, a tenu suspendue à ses lèvres une +assemblée haletante et remuée des plus poignantes émotions. + +C'est par une description du Valpinson qu'il débute, «de ce séjour +poétique et charmant comme son nom, où les admirables futaies de +Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...» + +--Là, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de +Claudieuse; le comte, un de ces gentilshommes du temps passé, qui +n'avaient d'autre culte que l'honneur, d'autre passion que le +devoir; la comtesse, une de ces femmes qui sont la glorification +de leur sexe et le modèle achevé de toutes les vertus +domestiques... Le ciel avait béni leur union et leur avait donné +deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait à leurs efforts +intelligents. Estimés de tous, vénérés, chéris, ils vivaient +heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des +années prospères... + +» Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres +éveillent le comte. Il se précipite dehors, deux coups de fusil +lui sont tirés et il tombe baigné dans son sang... Attirée par +l'explosion, la comtesse accourt. Elle trébuche contre le corps +inanimé de son mari et, glacée d'horreur, elle s'affaisse sans +connaissance... Les enfants vont-ils donc périr?... Non. La +Providence veille. Elle allume une lueur d'intelligence dans le +cerveau d'un insensé, et, se précipitant à travers la fumée, il +arrache les petites filles aux flammes qui déjà étreignent leur +berceau...» La famille est sauvée, mais l'incendie redouble de +fureur. Aux lugubres volées du tocsin, tous les habitants des +villages d'alentour se sont hâtés d'accourir. Mais sans personne +qui les commande, sans outillage, ils s'épuisent en stériles +efforts. Cependant, un roulement lointain retient dans leurs âmes +l'espérance près de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrivée +des pompes... Elles arrivent, elles sont là, tout ce qui est +humainement possible va être tenté! + +» Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'épouvante et +d'horreur qui monte jusqu'à nous?... La toiture du château +s'écroule, ensevelissant sous ses décombres enflammés deux hommes, +les plus dévoués et les plus intrépides de tous ces hommes si +intrépides et si dévoués: Bolton, le tambour, qui l'instant +d'avant battait la générale; Guillebault, le père de cinq +enfants... Au-dessus du fracas des flammes, s'élèvent leurs cris +déchirants. Ils appellent au secours... Les laissera-t-on +périr?... Un gendarme s'élance, et avec lui un fermier de Bréchy. +Héroïsme inutile! Le fléau veut garder sa proie... Les sauveteurs +vont périr, et ce n'est qu'au prix d'effroyables périls qu'on les +arrache à la fournaise, respirant encore, mais atteints de si +cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'à la fin de leurs +jours infirmes et réduits pour vivre à implorer la charité +publique... + +C'est des plus sombres couleurs de son éloquence que M. l'avocat +général charge ce tableau des désastres du Valpinson, représentant +la comtesse de Claudieuse agenouillée près de son mari mourant, +tandis que la foule s'empresse autour des blessés et dispute aux +flammes les restes carbonisés de Bolton et de Guillebault. + +Puis, redoublant d'énergie: + +--Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de +tant de forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit à travers bois, il +regagne sa demeure. De remords, il n'en a pas. Sitôt rentré, il +mange, il boit, il fume un cigare... Telle est sa situation dans +le pays, et il a si bien pris toutes ses mesures qu'il se croit +au-dessus du soupçon. Il est tranquille, si tranquille que les +plus vulgaires précautions sont par lui négligées, et qu'il ne +prend même pas la peine de jeter l'eau où il a lavé ses mains, +noires de l'incendie qu'il vient d'allumer. + +» C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces +occasions décisives, éclaire et guide la justice humaine. Et +comment, en effet, sans une intervention providentielle, la +justice serait-elle allée chercher le coupable dans un des plus +somptueux châteaux de la contrée? C'était là, cependant, qu'est +l'assassin, là qu'était l'incendiaire... Et qu'on ne nous vienne +pas dire que le passé de Jacques de Boiscoran le défend contre +l'accusation formidable qui pèse sur lui! Ce passé, nous le +connaissons. + +» Type achevé de ces jeunes oisifs qui jettent à tous les vents de +leurs caprices la fortune amassée par leurs pères, Jacques de +Boiscoran n'avait pas même de profession. Inutile à la société, à +charge à lui-même, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et +sans boussole, s'adressant à toutes les passions malsaines pour +combler le vide de ses heures de désoeuvrement. Et cependant il +était ambitieux, de cette ambition dangereuse et mauvaise qui +demande à l'intrigue et non pas au travail ses assouvissements. + +» Aussi le voyons-nous ardemment mêlé aux luttes stériles et +coupables de notre époque troublée, battant à grands coups de +phrases creuses tout ce qui est responsable et sacré, sonnant +l'appel aux plus détestables passions... + +MAÎTRE MAGLOIRE.--Si c'est un procès politique, il faut nous en +prévenir... + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Il ne s'agit pas de politique ici, mais +des agissements d'un homme qui a été un apôtre de discorde. + +MAÎTRE MAGLOIRE.--Le ministère public croit-il donc qu'il prêche +la concorde? + +M. LE PRÉSIDENT.--J'invite la défense à ne pas interrompre. + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--... Et c'est dans cette ambition de +l'accusé qu'il faut chercher surtout l'origine de cette haine +farouche qui devait le conduire au crime. Le procès au cours d'eau +n'est qu'une question secondaire. Jacques de Boiscoran préparait +sa candidature pour les prochaines élections... + +L'ACCUSÉ.--Je n'y ai jamais pensé... + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL _(sans remarquer l'interruption).--_... Il +ne le disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient +partout répétant que, par sa situation, sa fortune et ses +opinions, il était l'homme désigné aux suffrages des républicains. +Et, en effet, il eût eu beaucoup de chances si, entre lui et le +but de ses convoitises, ne se fût dressé un homme, le comte de +Claudieuse, dont l'influence en avait déjà fait échouer +d'autres... + +MAÎTRE MAGLOIRE _(vivement).--_C'est à moi que s'adresse +l'allusion? + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je ne désigne personne. + +MAÎTRE MAGLOIRE.--Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis +et moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a +été chargé de nous débarrasser d'un adversaire politique! + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL _(continuant).--_Messieurs, voilà le vrai +mobile du crime. De là cette haine dont l'accusé ne sait bientôt +plus garder le secret, qui dérobe en invectives, qui se répand en +menaces de mort, et qui va jusqu'à coucher en joue le comte de +Claudieuse. + +M. l'avocat général passe alors à l'examen des charges qu'il +déclare décisives, irrécusables. Puis: + +--Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, après +l'écrasante déposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas +entendu? Près de paraître devant Dieu!... Sur le premier moment, +abusé par la générosité de son âme, il pardonnait, il voulait +sauver l'homme qui avait essayé de l'assassiner... Mais aux +approches de la mort, il a compris qu'il n'avait pas le droit de +soustraire un coupable à l'action de la justice, il s'est rappelé +qu'il était d'autres victimes. Et alors, se levant de son lit +d'agonie, il s'est traîné jusqu'ici pour vous dire: «C'est lui!... +Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je +l'ai reconnu, c'est lui!...» + +» Et après cela vous hésiteriez à frapper?... Non, je ne puis le +croire. Après de tels forfaits la société attend que justice soit +faite! Justice au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... +Justice au nom des morts... Justice au nom de la mère de Bolton, +au nom de la veuve de Guillebault et de ses cinq enfants... + +Un murmure d'approbation se prolonge bien après les derniers mots +de M. Du Lopt de la Gransière. Il n'est pas dans l'assemblée une +femme qui ne verse des larmes. + +M. LE PRÉSIDENT.--La parole est au défenseur. + +_Plaidoiries._ + +Maître Magloire ayant soutenu seul jusqu'à ce moment la +discussion, on pensait qu'il présenterait la défense. On se +trompait, c'est maître Folgat qui se lève. + +Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions +solennelles, a retenti des accents de presque tous les maîtres de +la parole. Nous avons entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, +Lachaud... Même après ces orateurs illustres, maître Folgat trouve +le secret de nous étonner et de nous émouvoir. + +Au vol de la sténographie, nous fixons sur le papier quelques-unes +de ses phrases, mais ce que nous renonçons à rendre, c'est son +attitude superbe de fierté et de dédain, l'éclat de son regard, +son geste admirable d'autorité, sa voix surtout, pleine et sonore, +et dont le timbre métallique vibre dans toutes les poitrines. + +--Défendre certains hommes de certaines imputations, commence-t- +il, ce serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait +de monsieur de Boiscoran tracé par le ministère public, +j'opposerai simplement la réponse du vénérable curé de Bréchy. Que +vous a-t-il dit? «Monsieur de Boiscoran est le meilleur et le plus +honnête homme que je sache.» Voilà la vérité. On veut en faire un +intrigant ambitieux. En effet, il avait l'ambition d'être utile à +son pays. Pendant que d'autres discutaient, il agissait. Les +mobiles de Sauveterre vous diront à quelles passions il faisait +appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le +ruban que Chanzy a attaché à sa poitrine... Il souhaitait le +pouvoir, dites-vous? Non, il rêvait le bonheur... Vous parlez +d'une lettre qu'il écrivait à sa fiancée quelques heures avant le +crime... Je vous mets au défi de la lire. Elle a quatre pages, dès +la seconde vous seriez forcé d'abandonner l'accusation... + +Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le +système de l'accusé et, véritablement, sous les coups de son +éloquence, l'accusation semble tomber en poussière, on est +fasciné, ébloui... + +--Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La +déposition de monsieur de Claudieuse. Elle est écrasante, dites- +vous. Je dis qu'elle est étrange. Quoi! voilà un témoin qui attend +la dernière heure, la dernière minute pour parler, et cela vous +semble naturel!... C'est par générosité, prétendez-vous, qu'il +s'est tu. Moi, je vous demande comment eût agi notre plus cruel +ennemi... + +» Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministère public. Je +soutiens, moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus +obscure, et que, loin de nous en livrer le secret, l'instruction +n'en a pas trouvé le premier mot... + +Maître Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers +pour arrêter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce +moment, M. de Boiscoran serait certainement acquitté. Mais +l'audience est suspendue pendant un quart d'heure, et l'on en +profite pour allumer les lampes, car la nuit vient. + +Ayant repris son fauteuil, M. le président donne la parole au +ministère public. + +M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je renonce à la réplique que je me +proposais de prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer +de la vie l'effort qu'il a fait pour vous apporter son témoignage. +On n'a pas pu le reporter chez lui. Peut-être, en ce moment même, +rend-il le dernier soupir dans la salle voisine... + +Les défenseurs ne demandant pas la parole, et l'accusé déclarant +qu'il n'a rien à ajouter, M. le président résume les débats, et +les jurés se retirent dans la salle des délibérations. + +La chaleur est accablante, la gêne intolérable, tous les visages +portent l'empreinte d'une écrasante fatigue, et néanmoins personne +ne songe à se retirer. Mille bruits contradictoires circulent +parmi cette foule palpitante d'anxiété. Les uns disent que +M. de Claudieuse est mort, d'autres, au contraire, qu'il va mieux +et qu'il vient de faire appeler M. le curé de Bréchy. + +Enfin, quelques minutes après neuf heures, messieurs les jurés +reparaissent. + +Reconnu coupable, avec admission de circonstances atténuantes, +Jacques de Boiscoran est condamné à vingt ans de travaux forcés. + + +TROISIÈME PARTIE +_Cocoleu_ + + + +1 + +Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la +Gransière avait lieu d'être fier de son éloquence. Jacques de +Boiscoran était déclaré coupable. + +Mais c'est le front haut et le regard assuré qu'il entendit M. le +président Domini prononcer la terrible formule--plus courageux +en cela mille fois que le condamné à mort qui, en face du peloton +d'exécution, refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix +ferme commande le feu. + +Le matin même, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, +il l'avait dit à Mlle de Chandoré: + +--Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra +ni pâlir ni demander grâce. + +Et rassemblant, en effet, en un suprême effort tout ce qu'une âme +humaine peut fournir d'énergie, il avait tenu parole. + +Se penchant seulement vers ses défenseurs, au moment où les +derniers mots du président s'éteignaient dans le brouhaha soudain +de l'assemblée: + +--_ _Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait +où vous seriez les premiers à me mettre une arme entre les mains! + +Maître Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colère ni +du découragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il +sait juste. + +--Mais ce jour n'est pas venu, répondit-il. Vous savez votre +serment. Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. +Or, c'est plus que de l'espoir que nous avons à cette heure. Avant +un mois, avant une semaine, demain peut-être, nous aurons notre +revanche... + +Le malheureux hochait la tête. + +--Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation, +murmura-t-il. (Et détachant de sa boutonnière le ruban de la +Légion d'honneur, et le tendant à maître Folgat:) Vous le garderez +en mémoire de moi, prononça-t-il, si je ne reconquiers pas le +droit de le porter. + +Mais déjà les gendarmes chargés de la surveillance de l'accusé +s'étaient levés. + +--Il faut venir, monsieur, dit à Jacques le brigadier. Allons, +venez... Et il ne faut pas vous désespérer, que diable! ni perdre +courage. Tout n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le +recours en grâce, sans compter ce qui peut arriver et qu'on ne +prévoit pas... + +Maître Folgat pouvait accompagner son client et il se préparait à +le suivre. Mais lui: + +--Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. +D'autres plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, +ma pauvre mère, mon père!... Voyez-les... Dites-leur que c'est +leur cher souvenir qui fait l'horreur de ma condamnation. + +Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la +honte de m'avoir pour fils pour fiancé... (Étreignant alors les +mains de ses défenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment +vous témoigner jamais l'étendue de ma reconnaissance! Ah! s'il eût +suffi, pour me sauver, d'un talent incomparable et du plus +admirable dévouement, je serais libre. Et au lieu de cela... (Il +montra la petite porte par où il allait se retirer, et d'un accent +déchirant:) C'est la porte du bagne! s'écria-t-il. C'est +désormais... + +Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces étaient à bout, car +s'il n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut +endurer l'âme, l'énergie physique a des bornes. + +Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de +gendarmerie, il s'élança dehors. Maître Magloire était comme fou +de douleur. + +--Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il à son jeune confrère. Qu'on +vienne donc encore me parler de la puissance de la conviction. +Mais ne restons pas là sortons... + +Et ils se jetèrent dans la foule qui s'écoulait lentement, toute +palpitante encore des émotions de la journée. + +Un revirement étrange, illogique, et cependant expliqué et +fréquemment observé en pareille circonstance, se produisait déjà. +Objet de l'exécration de tous, alors qu'il n'était qu'accusé, +Jacques de Boiscoran condamné recouvrait toutes les sympathies. +C'était comme si la sentence fatale eût effacé l'horreur du +forfait. On le plaignait, on s'apitoyait sur son sort, et songeant +à sa famille, à sa mère, à sa fiancée, on maudissait la sévérité +des juges. + +C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient été +frappés de l'allure singulière des débats. Il n'en était presque +pas un qui n'eût deviné en cette affaire tout un côté mystérieux +et inexploré que l'accusation aussi bien que la défense avaient +évité d'aborder. Comment n'avait-il été que fort incidemment +question de Cocoleu? Il était idiot, c'était entendu, mais il n'en +était pas moins vrai que sa déposition seule avait mis la justice +sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi donc n'avait-il été +cité ni par le ministère public ni par les avocats? + +La déposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante +sur le moment, était maintenant sévèrement commentée. + +Les plus indulgents disaient: «C'est mal, ce qu'il a fait là. +C'est un coup de maître. Que ne parlait-il plus tôt. On n'attend +pas qu'un homme soit perdu pour le frapper.» À quoi d'autres +répondaient: «Et avez-vous vu de quels regards se mesuraient le +comte et monsieur de Boiscoran? Avez-vous remarqué les paroles +qu'ils échangeaient? N'eût-on pas juré qu'il était question entre +eux de tout autre chose que du procès...» Et de tous côtés: «C'est +égal, répétait-on, maître Folgat avait raison, cette affaire est +loin d'être claire... Les jurés hésitaient. Peut-être monsieur de +Boiscoran eût-il été acquitté si, au dernier moment, monsieur Du +Lopt de la Gransière ne fût venu dire que le comte de Claudieuse +agonisait dans la pièce voisine.» + +C'est avec une joie bien vive que maître Magloire et maître Folgat +recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministère public +a beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau +affirmer que nul bruit du dehors ne trouve un écho dans le +sanctuaire de la justice, ce sera toujours l'opinion publique qui +dictera le verdict des jurés. + +--Et désormais, soufflait maître Magloire à l'oreille de son +jeune confrère, soyez sans inquiétude. Je sais mon Sauveterre par +coeur. L'opinion est pour nous. + +À force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir +l'étroite porte de la salle des assises, quand un huissier les +arrêta. + +--On vous demande, messieurs, leur dit cet homme. + +--Qui? + +--Les parents du condamné. Pauvres gens!... ils sont tous là, +dans le cabinet de monsieur Méchinet, que monsieur Daubigeon nous +avait dit de mettre à leur disposition. C'est même là qu'on a +porté madame la marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouvée +mal à l'audience. + +Il entraînait, tout en disant cela, les défenseurs jusqu'à +l'extrémité de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une +porte: là, sur un fauteuil, les paupières closes, la bouche +entrouverte, gisait la mère de Jacques. À sa pâleur livide, à la +roideur de son attitude, on eût pu la croire morte, sans les +spasmes qui de moments en moments la secouaient de la nuque aux +talons. Debout, de chaque côté du fauteuil, M. de Chandoré et le +marquis de Boiscoran la considéraient d'un oeil morne, sans +expression, sans chaleur. Ils avaient été foudroyés, et depuis le +moment où avait retenti à leurs oreilles la condamnation fatale, +ils n'avaient pas échangé une parole. + +Seule, Mlle Denise paraissait avoir conservé la faculté de +raisonner et de se mouvoir. Mais sa face était pourpre, ses yeux +secs brillaient de l'éclat sinistre de la fièvre, tout son corps +tremblait. Dès que les deux défenseurs parurent: + +--Voilà donc la justice humaine! s'écria-t-elle. Et comme ils se +taisaient: + +--Voilà donc Jacques condamné au bagne, poursuivit-elle, c'est-à- +dire, de par la justice, déshonoré, flétri, perdu, retranché à +jamais du monde des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu +importe; ses meilleurs amis vont le renier et se détourner de lui, +nulle main ne se tendra plus vers la sienne; ceux-là mêmes qui +étaient le plus fiers de son affection, affecteront d'avoir oublié +son nom... + +--Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., +commença maître Magloire. + +--Ma douleur est moins grande que ma colère! interrompit-elle. Il +faut que Jacques soit vengé, et il le sera... Je n'ai que vingt +ans, il n'en a pas trente, c'est toute une longue vie que nous +avons à consacrer à l'oeuvre de sa réhabilitation. Car je ne +l'abandonnerai pas, moi... Son malheur immérité me le fait plus +cher mille fois, et comme sacré. J'étais sa fiancée ce matin, je +suis sa femme ce soir. Sa condamnation a été notre bénédiction +nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon grand-père, que +la loi défende au forçat d'épouser la femme qu'il aime, eh bien, +je serai sa maîtresse!... + +C'est d'une voix éclatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle +eût voulu, qu'elle eût été fière que toute la terre l'entendît. + +--Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, +interrompit maître Folgat. Nous n'en sommes pas où vous croyez. La +condamnation n'est pas définitive. + +Le marquis de Boiscoran et grand-père Chandoré se redressèrent. + +--Que voulez-vous dire? + +--Une négligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullité +toute la procédure. Comment un homme de sa trempe, si méticuleux +et si formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que +probablement la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il +remarqué cet oubli? C'est que la destinée nous devait bien cette +revanche... Le cas n'est pas discutable. Il s'agit d'un vice de +forme, et les textes sont formels. Le jugement sera cassé et nous +serons renvoyés devant d'autres juges... + +--Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'écria Mlle Denise. + +--À peine osions-nous y penser, répondit maître Magloire. C'était +là un de ces secrets qu'on ne confie même pas à son oreiller... +Songez qu'au cours de l'audience, l'erreur pouvait encore être +réparée. Maintenant, il est trop tard... Nous avons du temps +devant nous, et la conduite de monsieur de Claudieuse nous dégage. +Tous les voiles seront déchirés... + +La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur +Seignebos entrait, rouge de colère et les yeux étincelants sous +ses lunettes d'or. + +--Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement maître Folgat. + +--Il est à côté, répondit le docteur. On l'a étendu sur un +matelas et sa femme est près de lui... Quel métier que celui de +médecin! Voilà un homme, un misérable, que j'aurais eu du bonheur +à étrangler de mes mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler +à la vie, lui prodiguer mes soins, chercher un moyen d'atténuer +ses souffrances... + +--Va-t-il donc mieux? + +--À moins d'un de ces miracles comme on en voit dans _La Vie des +Saints, _il ne sortira du palais de justice que les pieds les +premiers, et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point +dissimulé à la comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que +son mari mourût en règle avec le ciel, elle n'avait que le temps +bien juste d'envoyer chercher un prêtre. + +--Et elle en a envoyé chercher un... + +--Point. Elle a répondu que la vue d'une soutane épouvanterait +son mari et hâterait sa fin. Et même, le brave curé de Bréchy +s'étant présenté, elle l'a congédié carrément. + +--Ah! la misérable! s'écria Mlle Denise. (Et après une seconde de +réflexion:) Pourtant le salut est là, poursuivit-elle. Oui, la +certitude du salut... Pourquoi donc hésiter! Attendez-moi, je +reviens... + +Elle s'élança dehors. Son grand-père voulait se précipiter après +elle, mais maître Folgat l'arrêta. + +--Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la. + +Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant +toute la journée, était redevenu silencieux et morne. Dans +l'immense salle des pas perdus, à peine éclairée par un réverbère +fumeux, il n'y avait plus que deux hommes, un prêtre, le curé de +Bréchy, qui priait, agenouillé près d'une porte, et le gardien de +service qui se promenait de long en large, et dont les pas +sonnaient comme dans une église. + +Mlle Denise alla droit à ce gardien. + +--Où est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle. + +--Là, mademoiselle, répondit l'homme en lui montrant la porte +près de laquelle priait le prêtre, là, dans le propre cabinet de +monsieur le procureur de la République. + +--Qui est près de lui? + +--Sa femme, mademoiselle, et une domestique. + +--Eh bien! entrez dire à madame de Claudieuse, et sans que son +mari l'entende, que mademoiselle de Chandoré désire lui parler. + +Sans une objection, le gardien obéit. Mais lorsqu'il reparut: + +--Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, la comtesse vous fait +répondre qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas... + +Elle l'arrêta d'un geste impérieux. + +--Assez! Retournez dire à madame de Claudieuse que si elle ne +sort pas, je vais entrer à l'instant, que j'entrerai de force s'il +le faut, que j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je +veux la voir absolument. + +--Cependant, mademoiselle... + +--Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou +de mort! + +Il y avait dans son accent une telle autorité que le gardien +n'hésita plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'après: + +--Entrez, revint-il dire à la jeune fille. + +Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui précède le +cabinet du procureur de la République. Une grosse lampe de cuivre +l'éclairait d'une lumière crue. La porte ouvrant sur le cabinet où +gisait le comte était fermée. + +Au milieu de la pièce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. +Tant de coups successifs n'avaient pas brisé son indomptable +énergie. Elle était horriblement pâle, mais calme: + +--Puisque vous y tenez, mademoiselle, commença-t-elle, je viens +moi-même vous répéter que je ne saurais vous entendre. Ignorez- +vous donc que je suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille +qui se meurt à la maison et mon mari qui agonise là... + +Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandoré la +retint d'un geste menaçant, et d'une voix frémissante: + +--Si vous rentrez dans la pièce où est votre mari, dit-elle, j'y +rentre avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. +C'est devant lui que je vous demanderai comment vous avez défendu +à un prêtre l'accès de son lit de mort, et si après lui avoir pris +son bonheur en ce monde, vous voulez le lui ravir encore dans +l'éternité... + +Instinctivement, la comtesse recula. + +--Je ne vous comprends pas!... dit-elle. + +--Si, vous me comprenez, madame. À quoi bon nier? Ne voyez-vous +pas bien que je sais tout et que j'ai deviné ce qu'on ne m'a pas +dit! Jacques était votre amant, et votre mari s'est vengé... + +--Ah! c'en est trop! répétait Mme de Claudieuse, c'en est trop... + +--Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases +haletantes, et vous n'êtes pas venue crier en plein tribunal que +votre mari est un faux témoin! Quelle femme êtes-vous donc! Il +vous importe donc peu que votre amour conduise un malheureux au +bagne! Vous pourrez donc vivre avec cette idée que l'homme que +vous aimez est innocent et cependant à tout jamais flétri et +confondu parmi les plus vils scélérats!... Un prêtre saurait bien +obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il rétractât son infâme +déposition, vous le savez bien; aussi refusez-vous votre porte au +curé de Bréchy... Et pourquoi tant de crimes! Pour sauver votre +menteuse réputation d'honnête femme... Ah! c'est misérable, c'est +lâche, c'est bas... + +La comtesse, à la fin, se révoltait. Ce que n'avait pu obtenir +toute l'habileté de maître Folgat, la passion de Mlle Denise +l'obtenait. Jetant le masque: + +--Eh bien! non! s'écria-t-elle avec un emportement terrible, non, +ce n'est pas pour sauver ma réputation que j'ai laissé faire. Ma +réputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir +où Jacques s'est évadé de la prison, je lui proposais de fuir. Il +n'avait qu'un mot à dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, +j'abandonnais tout. Il m'a répondu: «Plutôt le bagne!» + +Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le coeur de +Mlle de Chandoré. Ah! elle n'avait plus à douter de Jacques, à +cette heure. + +--C'est donc lui qui s'est condamné, poursuivait +Mme de Claudieuse. Je voulais bien me perdre pour lui, pour une +autre, non. + +--Et cette autre... c'est moi, sans doute. + +--Oui, vous, pour qui il m'avait abandonnée, vous qu'il allait +épouser, vous avec qui il se promettait de longues années de +bonheur, non d'un bonheur honteux et furtif tel que le nôtre, mais +d'un bonheur légitime et respecté... + +Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle était +aimée... Elle songeait à ce que devait souffrir l'autre, qui ne +l'était pas. + +--J'aurais cependant été plus généreuse..., murmura-t-elle. + +La comtesse eut un éclat de rire farouche. + +--Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue +vous proposer un marché... + +--Un marché? + +--Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacré au monde, +je vous jure d'entrer dans un couvent, de disparaître, et que +jamais vous n'entendrez prononcer mon nom. + +Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, +et c'est d'un regard de doute et de défiance qu'elle examinait +Mlle de Chandoré. Un tel dévouement lui paraissait trop sublime +pour ne pas cacher quelque piège. + +--Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin. + +--Sans hésiter. + +--Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez. + +--À vous, madame!... Non. À Jacques. + +--Vous l'aimez donc bien! + +--Assez pour préférer mille fois, s'il me fallait choisir, son +bonheur au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une +consolation encore de me dire qu'il me doit sa réhabilitation, et +je souffrirais moins de le savoir à une autre que de penser qu'il +est innocent et cependant condamné! + +Mais à mesure que la jeune fille affirmait sa sincérité, les +sourcils de la comtesse se fronçaient et de fugitives rougeurs +montaient à ses joues pâlies. + +Et de son ironie la plus hautaine: + +--C'est admirable! fit-elle. + +--Madame... + +--Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il +pour cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui êtes +aimée. L'héroïsme en de telles conditions est facile!... Que +craignez-vous? Cachée au fond d'un couvent, il ne vous en aimera +que plus ardemment, et il ne m'en exécrera que davantage, moi... + +--Il ne saura rien de notre marché... + +--Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez +pas... Allez, je sais mon avenir. Voilà deux ans que j'endure ce +supplice sans nom de le sentir peu à peu se détacher de moi. Que +n'ai-je pas tenté pour le retenir! Quelle lâchetés m'ont coûté et +quelles bassesses, pour le garder un jour de plus, ou seulement +une heure! Tout devait être inutile. Je lui devenais à charge. Il +ne m'aimait plus, et mon amour lui semblait plus lourd que le +boulet qu'on rivera à sa chaîne de galérien. + +Mlle Denise frissonnait. + +--C'est horrible! murmura-t-elle. + +--Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous +n'en êtes encore qu'à l'aube riante de vos amours. Attendez le +soir sombre, et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire à +toutes n'est pas pareille? J'ai vu Jacques à mes genoux comme vous +le voyez aux vôtres, les serments qu'il vous jure, il me les a +jurés de la même voix frémissante de passion et avec les mêmes +regards enflammés... Mais j'étais sa maîtresse, pensez-vous, et +vous êtes sa fiancée. Qu'importe! Que vous dit-il? Qu'il vous +aimera éternellement parce que vos amours sont de celles que Dieu +et les hommes protègent!... Il me disait, à moi, que précisément +parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et des lois, +nous serions unis par des liens indissolubles et supérieurs à +tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je +lui ai tout donné, mon honneur et l'honneur des miens, et que +j'aurais voulu lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai +cherché en moi-même par quel sacrifice immense, inouï, et que +nulle femme n'eût encore fait, je pourrais lui prouver combien +absolument j'étais à lui. Et être trahie, abandonnée, méprisée, +descendre de chute en chute jusqu'à ce degré de misère de devenir +l'objet de votre pitié!... Être tombée si bas que vous osiez venir +me proposer de renoncer pour moi à Jacques... Ah! c'est à devenir +folle de rage! Et je laisserais échapper la vengeance que je +tiens! Et je serais assez stupide, assez lâche, assez veule, pour +me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre +bonheur aux dépens de ma réputation! Ah! ne l'espérez pas! + +La voix dans sa gorge expirait comme un râle. Elle fit au hasard +quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en +face de Mlle de Chandoré, tout près, les yeux dans les yeux de la +jeune fille: + +--Qui vous a conseillé, demanda-t-elle, cette démarche qui est +pour moi comme le suprême outrage? + +Glacée d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine à +répondre. + +--Personne, murmura-t-elle. + +--Maître Folgat... + +--Ne sait rien. + +--Et Jacques?... + +--Je ne l'ai pas revu. C'est à l'instant que cette idée m'est +venue, soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant +par monsieur Seignebos que vous aviez repoussé le curé de Bréchy, +je me suis dit: voilà le dernier malheur et le plus grand de tous. +Si monsieur de Claudieuse meurt sans s'être rétracté, quoi qu'il +advienne, Jacques fût-il réhabilité, toujours un soupçon planera +sur lui. Alors, je me suis décidée à venir à vous... Ah! cela me +coûtait cruellement. Mais j'espérais que je saurais vous émouvoir. +Que vous seriez touchée de la grandeur du sacrifice... + +Mme de Claudieuse était émue, en effet. Dans le bien comme dans le +mal, il n'est point d'âme absolue. Aux accents suppliants de Mlle +Denise, elle sentait faiblir ses résolutions. + +--Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes +jaillirent des yeux de la pauvre fille. + +--Hélas! répondit-elle, c'est ma vie même que je vous offre... Je +sens bien que vous n'avez pas longtemps à être jalouse de moi... + +Elle fut interrompue par des gémissements qui partaient de la +pièce voisine, où agonisait le comte de Claudieuse. + +La comtesse alla entrebâiller la porte, et tout de suite: + +--Geneviève! fit une voix faible et cependant impérieuse, +Geneviève! + +--Je suis à vous, mon ami, répondit la comtesse, à l'instant... +(Et refermant la porte, et revenant à Mlle de Chandoré:) Qui me +garantit, fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si +Jacques était reconnu innocent et réhabilité, vous vous +souviendriez de vos promesses... + +--Ah! madame! s'écria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je +vous jure de disparaître! Cherchez des garanties. Celles que vous +exigerez, je vous les donnerai. (Et se laissant glisser à genoux:) +Me voilà à vos pieds, poursuivit-elle, suppliante, humiliée, moi +que vous accusiez de vouloir vous outrager... Ayez pitié de +Jacques... Ah! si vous l'aimiez autant que je l'aime, vous +n'hésiteriez pas! + +D'un mouvement rapide, Mme de Claudieuse la releva et, lui tenant +les mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la +considéra sans parler, l'oeil voilé, les lèvres tremblantes, le +sein palpitant... Jusqu'à ce qu'enfin, d'une voix si profondément +altérée qu'à peine elle était distincte: + +--Que dois-je faire? demanda-t-elle. + +--Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rétracte. + +La comtesse hocha la tête. + +--Je le tenterais inutilement, répondit-elle. Vous ne connaissez +pas le comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau +par lambeau avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une +seule de ses paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a +souffert, ni tout ce qu'il y a dans son âme de haine et de rage de +vengeance. C'est pour me torturer qu'il m'a fait venir près de +lui. Il n'y a pas cinq minutes encore, il me disait qu'il mourait +content, puisque Jacques était reconnu coupable et condamné sur sa +déposition. + +Elle était vaincue, son énergie faiblissait, des larmes +mouillaient ses yeux. + +--Il a été si cruellement éprouvé! continuait-elle. Il m'aimait, +lui, à l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voilà +l'adultère, cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait +prévoir!... Non, je n'obtiendrai jamais qu'il se rétracte. + +Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur. + +--Aussi n'est-ce pas à vous à faire la démarche, madame, dit-elle +doucement. + +--À qui donc? + +--Au curé de Bréchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui +ébranlent les résolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce +Dieu qui, mourant sur la croix, pardonnait à ses bourreaux. + +Un instant encore la comtesse hésita, et triomphant enfin des +dernières révoltes de son orgueil: + +--Soit! fit-elle, je vais appeler le prêtre. + +--Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse. + +Mais la comtesse l'arrêta, et avec un effort extraordinaire: + +--Non, prononça-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer +de sauver Jacques. Qu'il soit à vous. Aimée, vous vouliez lui +sacrifier votre vie. Délaissée, je lui sacrifie mon honneur. +Adieu! + +Et, courant à la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses +amis, elle appela le curé de Bréchy. + + +2 + +C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf +heures, le procureur de la République, M. Daubigeon, apprit ce qui +se passait, et comment des vices de forme irrémédiables frappaient +de nullité le jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran. + +Déjà les défenseurs venaient de présenter un mémoire qu'ils +avaient passé la nuit à rédiger. + +Le procureur de la République ne prenait pas la peine de +dissimuler sa satisfaction. + +--Voilà, s'écria-t-il, qui va singulièrement rogner les ailes de +ce cher Daveline! Je lui avais cependant cité, avec Horace, +l'exemple de Phaéton: _Terret ambustus Phaeton avaras, Spes..., +_il n'a pas voulu m'écouter, oubliant que, sans la prudence, la +force est un danger: _Vis consilii expers mote ruit suâ..., _et le +voilà certainement dans un cruel embarras... + +Et tout de suite, il se hâta de s'habiller et de courir chez +M. Daveline, pour avoir des détails précis, disait-il à son +substitut, mais en réalité pour se donner le savoureux spectacle +de la déconvenue de l'ambitieux juge d'instruction. + +Il le trouva blême de colère et s'arrachant les cheveux. + +--Je suis un homme déshonoré, répétait-il, perdu, ruiné; c'en est +fait de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette école[6]. + +À voir M. Daubigeon, on l'eût cru désolé. + +--Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisération, ce qu'on +m'a dit est exact: c'est bien de vous que proviennent ces +malheureux vices de forme. + +--De moi seul!... J'ai oublié de ces formalités qu'un étudiant de +première année ne négligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire +que personne ne s'est aperçu de mon inconcevable étourderie! Ni la +chambre des mises en accusation, ni le ministère public, ni le +président des assises n'ont rien vu! C'est une fatalité! Voilà le +fruit de ma réputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a +conduit la procédure, inutile de la revoir, pas une des herbes de +la Saint-Jean[7] n'y manque... Et pas du tout!... C'est à se briser +la tête contre les murs... + +--D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement +de Jacques n'a tenu qu'à un fil. + +L'autre, de rage, grinçait des dents. + +--Oui, à un fil, répondit-il, et cela par la faute de monsieur +Domini, dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, +qui n'a pas voulu tirer parti des éléments de l'affaire. Par la +faute du Du Lopt de la Gransière aussi, qui s'en va mêler la +politique à son réquisitoire. Et qui vise-t-il, s'il vous plaît? +Magloire, l'homme le plus estimé de l'arrondissement, et l'ami +personnel de trois de nos jurés. Je l'avais prévenu, je lui avais +signalé l'écueil... Mais il y a des gens qui ne veulent rien +entendre! monsieur de la Gransière veut être député, lui aussi, +c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut être député. +Que le ciel confonde les ambitieux! + +Pour la première fois de sa vie, et la dernière sans doute, le +procureur de la République se réjouissait du malheur d'autrui. + +Et prenant plaisir à retourner le poignard dans la blessure du +pauvre juge: + +--Le plaidoyer de maître Folgat, dit-il, y est bien pour quelque +chose. + +--Pour rien! + +--Il a eu un grand succès... + +--Succès de surprise, comme en obtiendront toujours en France les +périodes sonores et les mots à effet. + +--Cependant... + +--Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot +de l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde... + +--Tel peut n'être pas l'avis des nouveaux juges. + +--Nous verrons bien... + +--Monsieur de Boiscoran se défendra terriblement, cette fois. Il +ne ménagera rien. Il est à terre, il n'a plus de chute à redouter. +_Qui jacet in terrà non habet undè cadat..._ + +--Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurés moins +indulgents et de n'en pas être quitte pour vingt ans. + +--Que disent les défenseurs? + +--Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux +renseignements, et si vous voulez l'attendre... + +M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Méchinet ne tarda pas à +paraître, la figure longue d'une aune, mais ravi intérieurement. + +--Eh bien? demanda vivement Daveline. + +Il secoua la tête, et d'un accent mélancolique: + +--C'est inouï, répondit-il, combien l'opinion est inconstante. +Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'eût pas traversé Sauveterre +sans être écharpé. Aujourd'hui, s'il se présentait, on le +porterait en triomphe. Il est condamné, le voilà passé martyr. On +sait que le jugement sera réformé, et on se frotte les mains. Je +sais, par mes soeurs, que les dames de la société veulent +s'entendre pour donner à la marquise de Boiscoran et mademoiselle +de Chandoré un témoignage public de leur sympathie. La chambre des +avocats va offrir un banquet à maître Folgat. + +--C'est monstrueux! s'écria le juge d'instruction. + +--Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les +avis des hommes que les flots de la mer... + +Mais coupant court à la citation: + +--Après? fit M. Daveline à son greffier. + +--Ensuite, continua Méchinet, je suis allé remettre à monsieur Du +Lopt de la Gransière la lettre dont vous m'aviez chargé. + +--Qu'a-t-il répondu? + +--Je l'ai trouvé en grande conférence avec monsieur le président +Domini. Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'oeil et m'a dit +d'un ton à vous donner froid dans le dos: «Il suffit!» À parler +net, malgré sa mine roide et calme, il m'a paru furibond. + +Le juge eut un geste d'absolu découragement. + +--Il me brisera, gémit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non +du sang mais du fiel sont implacables. + +--Vous chantiez ses louanges, avant-hier... + +--Avant-hier, je ne lui avais pas été l'occasion d'une +mésaventure ridicule. + +Déjà Méchinet poursuivait: + +--En quittant monsieur Du Lopt de la Gransière, je me suis +transporté au palais de justice, où j'ai appris la grosse nouvelle +qui met la ville en émoi: monsieur le comte de Claudieuse est +mort. + +M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille. + +--Ah! mon Dieu! Est-ce bien sûr? + +--C'est ce matin, à six heures moins deux ou trois minutes, qu'il +a rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de +monsieur le procureur de la République, veillé par monsieur le +curé de Bréchy et deux curés de la paroisse. On attendait un +brancard de l'hôpital pour le reporter chez lui. + +--Malheureux homme! murmura M. Daubigeon. + +--Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Méchinet, par +le gardien de nuit du tribunal. Hier soir, à l'issue de +l'audience, apprenant que monsieur de Claudieuse était à toute +extrémité, monsieur le curé de Bréchy s'est présenté pour lui +administrer les derniers secours de la religion. La comtesse a +refusé de le laisser pénétrer près de son mari. Le gardien n'en +revenait pas quand, tout à coup, mademoiselle de Chandoré l'a +envoyé demander de sa part à madame de Claudieuse un moment +d'entretien. + +--Est-ce possible! + +--C'est sûr. Elles sont restées ensemble un bon quart d'heure. +Que se sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie +d'écouter, mais qu'il n'a pu le faire, parce que le curé de Bréchy +s'était obstiné à rester dans la salle des pas perdus. Quand elles +se sont séparées, elles avaient l'air affreusement troublé. +Aussitôt madame de Claudieuse a fait entrer le prêtre, qui est +resté près du comte jusqu'au dernier moment... + +M. Daubigeon et M. Daveline n'étaient pas revenus de la stupeur où +les plongeait ce récit, lorsqu'on frappa timidement à la porte. + +--Entrez! cria Méchinet. + +La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut. + +--Je viens de chez monsieur le procureur de la République, dit- +il, et c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous +venons d'arrêter Cheminot... + +--Ce détenu qui s'était évadé... + +--Juste. Nous voulions le conduire à la prison, mais il nous a +déclaré qu'il avait des révélations à faire très importantes et +très pressées, relativement au condamné Boiscoran. + +--Cheminot! + +--Alors nous l'avons mené au tribunal, et je viens savoir... + +--Courez lui dire que je vais l'entendre! s'écria M. Daubigeon. +Courez, je vous suis! + +Modèle achevé de l'obéissance passive, le brigadier n'avait pas +attendu la fin de la phrase pour gagner l'escalier. + +--Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie à la +plus extrême agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que +cela signifie... + +Mais le juge d'instruction n'était guère moins bouleversé. + +--Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il. + +C'était son droit. + +--Soit, répondit le procureur de la République, mais dépêchez- +vous... + +La recommandation était inutile. Déjà M. Galpin-Daveline avait +chaussé ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses +vêtements de chambre: il était prêt. + +Suivis de Méchinet, les deux magistrats se hâtèrent de sortir, et +ce fut pour les bourgeois de Sauveterre un ébahissement nouveau +que de voir en ce négligé le juge d'instruction, dont la mise, +d'ordinaire, était si sévèrement correcte. + +Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les +boutiquiers, qu'il soit arrivé quelque chose de bien +extraordinaire; regarde un peu ces messieurs... + +Et de fait, ils marchaient d'un pas à justifier toutes les +conjectures, et sans échanger une parole. Pourtant, en arrivant au +palais de justice, ils furent contraints de s'arrêter. Quatre ou +cinq cents curieux emplissaient la cour, se pressaient sur les +marches du perron et obstruaient les portes. + +Presque aussitôt un grand silence se fit, toutes les têtes se +découvrirent, et la foule s'écarta, ouvrant un passage. Sur le +haut du perron, le curé de Bréchy et deux autres prêtres venaient +de paraître... Derrière eux, les employés de l'hôpital +s'avançaient, portant un brancard recouvert d'un drap noir, et +sous ce drap se dessinaient les formes rigides d'un cadavre. Les +femmes se signaient, et celles qui avaient assez d'espace +s'agenouillaient. + +--Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voilà +qu'on lui rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus +jeune de ses filles vient de mourir... + +Mais M. Daubigeon, le juge et Méchinet étaient trop fortement +préoccupés pour songer à vérifier cette dernière nouvelle. Le +passage était libre, ils entrèrent et s'empressèrent de gagner la +salle du greffe, où les gendarmes avaient conduit et gardaient +leur prisonnier. + +Il se leva dès qu'il reconnut les magistrats, retirant +respectueusement sa casquette. + +C'était bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait +plus sa physionomie souriante. Il était un peu pâle et visiblement +ému. + +--Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous êtes donc laissé +reprendre? + +--Faites excuse, mon juge, répondit le pauvre diable, on ne m'a +pas repris. C'est moi qui me suis livré. + +--Involontairement... + +--Oh! bien de mon gré, au contraire! demandez plutôt au +brigadier. + +Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant: + +--C'est la pure vérité, déclara-t-il. C'est Cheminot lui-même qui +est venu me trouver à la caserne, en me disant: «Je me reconstitue +prisonnier, je veux parler au procureur de la République pour des +révélations...» + +Le vagabond se redressa fièrement. + +--Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant +que ces messieurs galopaient après moi, sur toutes les grandes +routes, j'étais bien tranquillement installé dans une des +mansardes du _Mouton-Rouge, _et je comptais bien n'en sortir que +quand on m'aurait oublié... + +--Oui, mais pour loger au _Mouton-Rouge, _il faut de l'argent, et +vous n'en aviez pas... + +Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poignée de +pièces d'or et de billets de cinq et de vingt francs. + +--Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit- +il. Si je me suis livré, c'est que je suis honnête, malgré tout; +et que j'aime mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir +aller aux galères un malheureux qui n'est pas coupable. + +--Monsieur de Boiscoran... + +--Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sûr, j'en ai des +preuves... Et s'il a refusé de parler, je dirai tout, moi! + +M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline étaient abasourdis. + +--Expliquez-vous, dirent-ils en même temps. Mais le vagabond +clignait la tête et montrait les gendarmes, et en homme très au +fait des formes de la justice: + +--C'est que c'est un grand secret, répondit-il, et quand on est +en confesse, on n'aime pas à être entendu d'un autre que de son +curé... Ensuite je voudrais que ma déposition fût couchée par +écrit... + +Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirèrent pendant +que Méchinet s'asseyait à sa table devant un cahier de papier +blanc. + +--Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voilà la chose. +Ce n'est pas à moi qu'est venue l'idée de m'en sauver. Je n'étais +pas mal, dans la prison: voilà l'hiver qui vient, je n'avais pas +le sou, et je savais que si j'étais repris, ma position serait +très mauvaise. Mais monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de +passer une soirée dehors... + +--Prenez garde à ce que vous allez dire, interrompit sévèrement +M. Galpin-Daveline, ce n'est pas impunément qu'on se joue de la +justice. + +--Que je meure si je ne dis pas la vérité! s'écria le vagabond. +Monsieur Jacques a passé toute une soirée dehors. + +Le juge d'instruction tressauta. + +--Quel conte nous faites-vous là? dit-il. + +--J'ai des preuves, répondit froidement Cheminot, et je les +donnerai... Donc, voulant sortir, c'est à moi que monsieur Jacques +s'adressa, et il fut convenu que, moyennant une certaine somme +qu'il m'a donnée, et dont je viens de vous montrer le reste, je +percerais un trou dans le mur et que je m'évaderais pour tout de +bon, tandis que lui rentrerait après avoir terminé ses affaires. + +--Et le geôlier? demanda M. Daubigeon. + +Vrai paysan saintongeois, Cheminot était bien trop retors pour +compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilité +de l'évasion: + +--Le geôlier, déclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions +pas besoin de lui. N'étais-je pas quasiment sous-geôlier? N'avais- +je pas été chargé par monsieur le juge d'instruction lui-même de +la surveillance particulière de monsieur Jacques? N'était-ce pas +moi qui ouvrais et fermais sa porte, qui le conduisais au parloir +et qui l'en ramenais? + +C'était rigoureusement exact. + +--Passez! fit M. Daveline d'un ton dur. + +--Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un +soir, sur les neuf heures, je perce le mur, et nous voilà, +monsieur Jacques et moi, sur les anciens remparts. Là, il me met +dans la main un paquet de billets et me commande de filer pendant +qu'il va se rendre à ses affaires. Déjà, à ce moment, je le +croyais innocent, mais dame! vous comprenez, je n'en aurais pas +mis la main au feu... Et en moi-même je me disais que peut-être il +se moquait de moi, et qu'ayant pris sa volée il ne serait pas si +bête que de rentrer à la cage... C'est pourquoi, le voyant +s'éloigner, la curiosité me prend, et ma foi tant pis! je me mets +à le suivre... + +Si accoutumés qu'ils fussent par leur profession même à garder le +secret de leurs impressions, le procureur de la République et le +juge d'instruction dissimulaient mal, l'un les espérances qui +tressaillaient en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait +saisi. Méchinet, qui savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, +riait dans sa barbe tout en faisant voler sa plume sur le papier. + +--Craignant d'être reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur +Jacques était allé un train du diable, en rasant les murs et rien +que par les ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il +traverse Sauveterre tout d'une course et, arrivé rue Mautrec, à un +mur qui n'en finit pas, il se met à sonner à une grande porte... + +--Chez monsieur de Claudieuse... + +--Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc, +il sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de +suite elle le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle +oublie de refermer la porte... + +D'un geste, M. Daubigeon l'arrêta. + +--Attendez! fit-il. + +Et, prenant un imprimé dans un carton, il en remplit les blancs; +après quoi, sonnant un huissier qui accourut: + +--Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprimé, soit porté +immédiatement. Hâtez-vous... et pas un mot. + +Invité à poursuivre, dès que l'huissier fut sorti: + +--Me voilà donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit +Cheminot. Je n'avais plus rien à faire qu'à m'en aller et à jouer +des jambes; c'était le plus sûr... Mais cette coquine de porte +entrebâillée m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on +te surprenne, on croira que tu es venu pour voler, et il t'en +cuira! C'était plus fort que moi, j'en avais comme mal au coeur de +curiosité... Arrive qui plante, je me risque. Je pousse la porte, +juste pour passer, et me voilà dans un grand jardin. Il faisait +noir comme dans un four, mais tout au fond, au rez-de-chaussée, +trois fenêtres étaient éclairées. J'avais trop osé pour reculer... +J'avance donc, à pas de loup, et j'arrive jusqu'à un arbre contre +lequel je me colle, à une longueur de bras de ces fenêtres qui +étaient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui? +monsieur de Boiscoran. Les fenêtres n'ayant pas de rideaux, je le +voyais comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me +demandais qui il pouvait bien attendre là, quand je l'aperçois qui +se cache derrière le battant ouvert de la porte du salon, comme un +homme qui en guette un autre avec de méchantes intentions. Je +commençais à être inquiet, quand l'instant d'après entre une +femme. Aussitôt, _vlan, _monsieur Jacques referme la porte, la +femme se retourne, l'aperçoit et pousse un grand cri. Cette femme +était madame de Claudieuse... + +Il fit mine de s'arrêter pour juger de l'effet. Mais telle était +l'impatience de Méchinet qu'il en oubliait l'humilité de ses +fonctions. + +--Allez, dit-il vivement, allez... + +--Une des fenêtres était entrouverte, continua le vagabond, de +sorte que j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me +baissant à quatre pattes et en avançant la tête au ras du sol, je +ne perdais pas une parole. C'était terrible. Dès les premiers +mots, j'avais compris que monsieur Jacques et madame de Claudieuse +étaient amant et maîtresse: ils se tutoyaient... + +--C'est insensé! s'écria M. Daveline. + +--Aussi étais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte +femme!... Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques +lui rappelait que le soir du crime, quelques instants avant +l'incendie, ils étaient ensemble, près du Valpinson, à un rendez- +vous qu'ils s'étaient donnés. À ce rendez-vous, ils avaient brûlé +toutes leurs lettres d'amour, et c'est en les brûlant que monsieur +Jacques s'était noirci les mains... + +--Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon. + +--Comme vous m'entendez, mon juge. + +--Écrivez, Méchinet, dit vivement le procureur de la République. +Écrivez textuellement... + +Le greffier n'avait garde d'y manquer. + +--Ce qui m'étonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est +que madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques +coupable, et réciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. +Elle disait: «C'est toi qui as essayé d'assassiner mon mari, parce +qu'il te faisait peur». Et lui: «C'est toi qui as voulu le tuer +pour être libre et empêcher mon mariage!...» + +M. Galpin-Daveline s'était laissé tomber sur une chaise. + +--C'est inouï! balbutia-t-il, inouï... + +--Cependant ils s'expliquent, et bientôt ils arrivaient à +reconnaître qu'ils étaient également innocents... Alors monsieur +Jacques suppliait madame de Claudieuse de le sauver, et elle +répondait qu'elle ne le sauverait certainement pas au prix de sa +réputation, et pour qu'une fois sauvé il épousât mademoiselle de +Chandoré. Alors, il lui disait: «Eh bien, je révélerai tout.» Et +elle: «On ne te croira pas; je nierai, tu n'as pas de preuves!...» +Désespéré, il lui reprochait de ne l'avoir jamais aimé. Elle lui +jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au contraire, et que, +puisqu'il avait réussi à s'évader, elle était prête à tout quitter +pour passer avec lui à l'étranger. Et elle le conjurait de fuir, +d'une voix qui me troublait jusque dans l'âme, avec des paroles +d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous +brûlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pût +résister... Il résistait cependant et, tout enflammé de colère, il +s'écriait qu'il préférait le bagne... Elle ricanait et disait: «Eh +bien, soit! tu iras au bagne...» + +Quoiqu'il entrât dans bien des détails, encore il était évident +que Cheminot ne disait pas tout. + +Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de +rompre le fil de son récit. + +--Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que +monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je +venais de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et +apparaître comme un fantôme enveloppé de son linceul... C'était le +comte de Claudieuse. Son visage était effrayant, et il tenait à la +main un revolver. Il était appuyé contre le chambranle de la porte +et il écoutait, pendant que sa femme et l'autre parlaient de leurs +amours d'autrefois. À certaines paroles, il levait son arme comme +pour faire feu... puis il baissait le bras et continuait à +écouter. C'était si terrible que je n'avais pas un fil de sec sur +moi! J'avais toutes les peines du monde à me retenir de crier à +monsieur Jacques et à madame de Claudieuse: «Malheureux!... vous +ne voyez donc pas que le mari est là!...» Non, ils ne voyaient +rien, car ils étaient comme fous de désespoir et de rage, et même +monsieur Jacques levait la main sur madame de Claudieuse: «Je vous +défends de frapper ma femme», dit alors le comte. Ils se +retournent, ils le voient et poussent un cri effrayant. La +comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil... J'étais comme +hébété. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur Jacques en +ce moment... Au lieu de chercher à s'échapper, il écartait son +paletot, et présentant la poitrine: «Tirez! disait-il au mari, +c'est votre droit, vengez-vous!» Monsieur de Claudieuse ricanait: +«C'est la justice qui me vengera.--Vous savez bien que je suis +innocent.--Raison de plus.--Me laisser condamner serait +abominable.--Je ferai mieux: pour être plus sûr de votre +condamnation, je dirai que je vous ai reconnu...» Le comte voulut +s'avancer, en disant cela; mais il était mourant, cet homme, +bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur +alors me prit, je me sauvai... + +Grâce à un puissant effort de volonté, le procureur de la +République maîtrisait, tant bien que mal, les émotions qui le +bouleversaient. D'une voix fort altérée: + +--Comment n'êtes-vous pas venu raconter immédiatement tout cela? +demanda-t-il à Cheminot. + +Le vagabond secoua la tête: + +--J'en ai eu envie, je n'ai pas osé. Monsieur le juge doit me +comprendre... Je craignais qu'on ne me fît payer cher mon +évasion... + +--Votre silence exposait la justice à une déplorable erreur. + +--Je ne pouvais croire que monsieur Jacques fût condamné. Je me +disais: des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent +toujours... Je ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de +Claudieuse tînt ses menaces. Être trahi par sa femme, c'est dur. +Mais envoyer un innocent aux galères... + +--Vous voyez, cependant... + +--Ah! si j'avais pu prévoir!... Mes intentions étaient bonnes, et +si je ne suis pas venu tout de suite dénoncer la chose, je m'étais +bien juré que je la dénoncerais s'il arrivait malheur à monsieur +Jacques. Et la preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je +me suis caché au _Mouton-Rouge, _décidé à y attendre le jugement. +Dès que je l'ai connu, je n'ai pas hésité, je me suis livré aux +gendarmes. + +Surmontant son écrasante stupeur, M. Daveline s'était dressé. + +--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il. L'argent qu'il nous a +montré est le prix de son faux témoignage. Comment admettre son +récit?... + +--Nous allons le vérifier, interrompit M. Daubigeon. + +Il sonna, et un huissier s'étant présenté: + +--Mes ordres sont-ils exécutés? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur, répondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la +bonne de monsieur de Claudieuse sont là... + +--Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer +monsieur de Boiscoran... + +Cette bonne était une grosse Saintongeoise, à la taille plate et +carrée. Elle était fort émue et avait un pouce de rouge sur les +joues. + +--Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de +l'autre semaine, un homme s'est présenté chez vos maîtres? + +--Oh! très bien! répondit la brave fille. Je ne voulais pas le +recevoir; mais comme il m'a dit qu'il était envoyé par les juges, +je l'ai fait entrer... + +--Le reconnaîtriez-vous? + +--Parfaitement. + +Le procureur de la République tira sa sonnette, la porte s'ouvrit, +Jacques parut, l'étonnement peint sur le visage. + +--C'est lui! s'écria la bonne. + +--Pourrais-je savoir?... commença le malheureux. + +--En ce moment, rien! répondit M. Daubigeon. Retirez-vous et... +bon espoir. + +Mais, tel qu'un homme pris d'éblouissement, Jacques demeurait +immobile, les talons cloués au sol, promenant autour de lui un +regard hébété de stupeur. + +Comment eût-il compris? On était venu brusquement le tirer de sa +prison, on l'avait amené au palais de justice, et là il trouvait +en présence Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la +domestique de M. de Claudieuse. + +M. Galpin-Daveline paraissait consterné. M. Daubigeon, la figure +radieuse, lui disait d'espérer. D'espérer quoi? Comment? À quel +propos?... + +Et Méchinet qui lui faisait des signes... + +Il fallut que l'huissier qui l'avait amené l'entraînât. + +Et tout aussitôt: + +--Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la +République, est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de +reconnaître n'a pas été signalée par certaines circonstances +particulières? + +--Il y a eu entre mes maîtres et lui une scène très forte. + +--Vous y avez assisté? + +--Non, mais je suis sûre de ce que je dis. + +--Comment cela? + +--Ah! voilà! Lorsque je suis montée prévenir madame la comtesse +qu'un monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au +salon, elle s'est dépêchée de descendre en me commandant de rester +près de monsieur le comte. J'ai obéi, naturellement. Mais madame +était à peine en bas que j'entendis un grand cri. Monsieur, tout +assoupi qu'il semblait être, l'entendit aussi; car il se haussa +sur ses oreillers en me demandant où était madame. Je le lui dis, +et déjà il se retournait pour tâcher de se rendormir, quand de +grands éclats de voix montèrent jusqu'à nous. «C'est bien +extraordinaire!» dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que +ce pouvait être, mais il me défendit rudement de bouger. Et comme +les éclats de voix redoublaient: «C'est moi qui vais descendre, me +dit-il, donnez-moi ma robe de chambre.» Malade comme il l'était, +exténué, mourant, c'était une imprudence qui pouvait lui coûter la +vie. Je me risquai à le lui faire remarquer; mais il me répondit +en jurant de me taire et de faire ce qu'il m'ordonnait. + +» Monsieur le comte, Dieu ait son âme, était un bien brave homme, +c'est certain, mais il était terrible aussi, et quand il se +mettait en colère et qu'il parlait d'une certaine façon, tout le +monde tremblait dans la maison, même madame... Je fis donc ce +qu'il voulait... Pauvre homme!... Il était si faible qu'il ne +tenait pas debout, et qu'il se cramponnait à une chaise pendant +que je l'aidais à passer sa robe de chambre. Alors, je lui offris +de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me regardant avec +des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de rester +ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous vous +permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une +heure à mon service." Il sortit là-dessus en se tenant au mur, et +je restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac +serré comme si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand +malheur... + +» Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'écoulant, +je commençais à me dire que j'étais bien bête de me faire comme +cela des idées, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si +horribles que j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, +j'allai coller l'oreille contre la porte, et je distinguai très +bien la voix de monsieur se disputant avec un autre homme. +Impossible de saisir un seul mot, mais je compris bien qu'il +s'agissait de choses très graves. + +» Tout à coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un +corps, puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte +de sang dans les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui +étaient couchés, avaient entendu quelque chose, ils s'étaient +levés et on marchait dans l'escalier... À tous risques, je sors de +la chambre, je descends avec les autres et nous trouvons dans le +salon madame évanouie sur le fauteuil, et monsieur étendu tout à +plat sur le plancher et comme mort! + +--Qu'avais-je dit! s'écria Cheminot. + +Mais le procureur de la République lui fit signe de se taire, et +s'adressant à la bonne: + +--Et le visiteur? demanda-t-il. + +--Parti, monsieur, envolé, disparu... + +--Qu'avez-vous fait alors? + +--Nous avons relevé monsieur le comte et nous l'avons porté sur +son lit. Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre +est allé chercher monsieur Seignebos, le médecin. + +--Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris +connaissance? + +--Rien. Madame était comme une personne qui aurait reçu un coup +de massue sur la tête. + +--Il n'y a pas eu autre chose? + +--Oh, si! monsieur. + +--Quoi? + +--L'aînée de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a été prise de +convulsions terribles. + +--Comment cela? + +--Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a raconté... + +--Répétez-le-moi. + +--Ah! c'est très singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de +reconnaître a sonné à notre porte, mademoiselle Marthe, qui était +couchée, s'est levée et est allée se mettre à la fenêtre, pour +regarder qui c'était. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie à la +main, et revenir suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit +quand il lui sembla voir une des statues du jardin remuer et se +mettre à marcher. Tout ce qu'on a pu lui dire n'a servi à rien... +Elle affirme qu'elle ne s'est pas trompée, qu'elle a bien vu cette +statue s'avancer doucement le long de l'allée et venir se placer +tout contre l'arbre le plus rapproché du salon. + +Cheminot triomphait: + +--C'était moi! s'écria-t-il. + +La bonne le regarda, et, sans trop de surprise: + +--C'est bien possible, fit-elle. + +--Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon. + +--Je sais que ce doit être un homme qui s'était introduit dans le +jardin, qui a fait tant de peur à mademoiselle Marthe, et voici +pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laissé tomber une +pièce de cinq francs, qui est allée rouler juste au pied de +l'arbre où mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de +chambre qui accompagnait le médecin l'a aidé à retrouver sa pièce +et, en l'éclairant, il a très bien vu à terre des empreintes de +souliers ferrés... + +--Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et +s'asseyant et levant les jambes:) Regardez plutôt mes semelles, +monsieur le juge, disait-il, regardez si les clous y manquent... + +Mais l'opinion du procureur de la République était faite. + +--Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et à la femme +de chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si, à la suite de ces +scènes, il n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de +Claudieuse? + +--Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'étaient plus du +tout ensemble comme avant. + +Elle ne savait rien de plus. Après lui avoir fait signer le +procès-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congédia. +(Puis s'adressant à Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui +dit-il. Mais vous êtes un brave garçon, et vous pouvez être sans +inquiétudes. Allez! + +Le procureur de la République et le juge d'instruction restaient +seuls, puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas. + +--Eh bien! commença M. Daubigeon, que dites-vous de cela? + +M. Daveline était atterré. + +--C'est à confondre l'esprit! murmura-t-il. + +--Commencez-vous à croire que maître Folgat avait raison, et que +l'affaire n'était pas aussi claire que vous le prétendiez! + +--Eh! qui ne s'y fût trompé comme moi! Vous même, à un moment, +n'avez-vous pas été de mon avis... Et cependant, si Jacques de +Boiscoran et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est +coupable?... + +--C'est ce que nous saurons bientôt, car je suis fermement résolu +à ne pas goûter un instant de repos avant d'avoir fait éclater la +vérité! Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement +de nullité... (Il était tellement ému qu'il oubliait ses +éternelles citations. S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas +une minute à perdre, reprit-il. Prenez vos jambes à votre cou, mon +cher Méchinet, et courez prier maître Folgat de passer au parquet. +Je l'attends... + + +3 + +Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandoré +rejoignit les parents et les amis de Jacques: + +--Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant +nous l'emportons. + +Son grand-père et le marquis de Boiscoran la pressaient de +s'expliquer, elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, +dans la soirée, qu'elle avoua à maître Folgat ce qu'elle avait +obtenu, et comment il était plus que probable que le comte, avant +de mourir, reviendrait sur sa déposition. + +--Cela seul sauverait Jacques, déclara le jeune avocat. + +Mais cette espérance lui était un nouvel encouragement à redoubler +d'efforts, et, tout brisé qu'il fût des émotions et des luttes de +l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-père +Chandoré à rédiger, de concert avec maître Magloire, la requête où +il exposait les causes de nullité du jugement. N'ayant achevé que +lorsqu'il faisait déjà grand jour, il ne voulut pas se coucher, et +c'est sur un fauteuil qu'il s'établit, pour prendre quelques +heures de repos. Il n'y avait pas une heure qu'il dormait +lorsqu'il fut réveillé par le vieil Antoine, lequel venait lui +annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait instamment +à lui parler. + +Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arrivé dans le +corridor, il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine +d'années, de mise passablement suspecte, portant moustache et +barbiche, et vêtu de ce pantalon large et de cette redingote +étroite qu'affectionnent les anciens militaires. + +--Vous êtes maître Folgat? lui demanda cet individu. + +--Oui. + +--Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expédié en +Angleterre... + +Le jeune avocat tressauta. + +--De quand, ici? + +--De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je +le sais, je l'ai appris par un journal que j'ai acheté à la +gare... Monsieur de Boiscoran est condamné. Et cependant, je vous +jure que je n'ai pas perdu une minute et que j'ai bien gagné la +prime qui m'avait été promise en cas de succès... + +--Vous avez donc réussi? + +--Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey +que j'étais sûr de mon fait?... + +--Vous avez retrouvé Suky? + +--Vingt-quatre heures après vous avoir écrit, dans un _public- +house _de Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mâtine! + +--Vous l'avez amenée... + +--Parbleu! Elle est à _l'Hôtel de France, _où je l'ai déposée +avant de venir vous demander. + +--Sait-elle quelque chose? + +--Tout. + +--Courez me la chercher... + +Depuis le temps qu'il espérait ce succès, maître Folgat s'était +préparé à en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle +Denise, il avait, au milieu d'une trentaine de photographies, +glissé le portrait de Mme de Claudieuse. Il alla chercher cet +album, et il venait de le poser sur la table du salon quand +l'agent reparut, suivi de sa capture. + +Suky avait été fort exactement dépeinte par le garçon traiteur de +la rue des Vignes. C'était une grande diablesse d'une quarantaine +d'années, aux traits durs, aux manières hommasses, habillée avec +cette prétention si comique des Anglaises des basses classes qui +peuvent disposer de quelque argent. + +Interrogée par maître Folgat: + +--Je suis restée quatre ans rue des Vignes, répondit-elle en +français très compréhensible, bien qu'avec un déplorable accent, +et j'y serais encore sans la guerre. Dès les premiers jours que +j'y fus placée, je reconnus que j'étais la gardienne d'une maison +où des amoureux se donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas +trop, parce qu'on a son amour-propre, n'est-ce pas; mais la place +était bonne, je n'avais rien à faire; bref, je restai. Cependant +mes patrons se défiaient de moi, je le voyais bien... Quand ils +devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en course à +Versailles, à Saint-Germain, à Orléans même... Cela me blessait si +fort que je résolus de découvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus +pas beaucoup de peine, et dès la semaine suivante je savais que +monsieur ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que +c'était là un nom de guerre qu'il avait emprunté à un de ses amis. + +--Comment vous y êtes-vous prise? + +--Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait à pied, +je le suivis et je le vis entrer dans un hôtel de la rue de +l'Université. En face, des domestiques causaient sur une porte; je +leur demandai qui était ce monsieur, et ils me répondirent que +c'était le fils du marquis de Boiscoran. + +--Voilà pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood +souriait. + +--Pour la dame, répondit-elle, je fis exactement la même chose... +Il me fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce +qu'elle prenait des précautions incroyables, et j'ai perdu plus +d'un après-midi à la guetter. Mais plus elle se cachait, plus +j'avais envie de savoir, comme de juste... Enfin, un soir qu'elle +quitta la maison en voiture, je pris un fiacre, moi aussi, et je +la suivis... C'est rue de la Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit +conduire. Le lendemain, je vins aux informations chez les +concierges, sous prétexte de demander une place, et j'appris que +cette dame était mariée en province, qu'elle venait tous les ans +passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la comtesse +de Claudieuse... + +Et Jacques qui prétendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, +ne pouvait rien savoir! + +--Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea maître Folgat. + +--Comme je vous vois. + +--La reconnaîtriez-vous? + +--Entre mille. + +--Et si l'on vous montrait son portrait? + +--Je ne m'y tromperais pas. Maître Folgat lui tendit l'album. + +--Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute. + +--La voilà! s'écria Suky en mettant le doigt sur la photographie +de Mme de Claudieuse. + +Il n'y avait plus à douter. + +--Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, +répéter devant la justice tout ce que vous venez de dire. + +--Je le répéterai volontiers, puisque c'est la vérité. + +--Cela étant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez +à notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de +rien, et l'on vous payera des gages comme si vous étiez en place. + +Maître Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur +Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant à pleine voix: + +--Victoire! cette fois. Victoire complète! + +Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les +congédia sans plus de façon, et dès qu'ils furent dehors: + +--Je sors de l'hôpital, dit-il à maître Folgat. J'ai vu Goudar. +Il a réussi, il a fait parler Cocoleu... + +--Qu'a-t-il dit? + +--Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait à lui +délier la langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas +que Cocoleu avoue tout à Goudar, il faut qu'il se trouve là des +témoins pour recueillir les aveux de ce misérable... + +--Devant des témoins, il ne parlera pas... + +--Il ne les verra pas, ils resteront cachés, l'endroit est +admirablement disposé pour une surprise. + +--Et si, une fois les témoins cachés, Cocoleu s'obstine à se +taire? + +--Point. Goudar a trouvé le secret de le faire jaser quand il +veut. Ah! c'est un habile mâtin, et qui sait son métier... Avez- +vous confiance en lui? + +--Oh! complètement. + +--Eh bien, il répond du succès. Venez aujourd'hui même, m'a-t-il +dit, entre une heure et deux, avec maître Folgat, le procureur de +la République et monsieur Daveline, placez-vous à l'endroit que je +vais vous montrer, et laissez-moi faire. Et là-dessus, il m'a fait +voir où nous mettre et m'a indiqué comment je lui ferais connaître +notre présence. + +Maître Folgat n'hésita pas. + +--Nous n'avons pas un moment à perdre, dit-il, courons au +parquet. + +Mais dans le corridor même, le docteur et maître Folgat furent +arrêtés par Méchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et à demi +fou de joie. + +--C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit- +il, écoutez ce qui arrive... + +Et rapidement il les met au fait des événements de la matinée, du +récit de Cheminot et de la déposition de la bonne de +Mme de Claudieuse. + +--Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'écria M. Seignebos. + +Maître Folgat pâlissait d'émotion. + +--Avant de nous éloigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe +au marquis de Boiscoran et à mademoiselle Denise... + +--Non, interrompit le médecin, attendons une certitude. En route, +plutôt, en route! + +Us avaient raison de se hâter. Le procureur de la République et le +juge d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. +Et dès qu'ils entrèrent dans la petite salle du greffe: + +--Eh bien! s'écria M. Daubigeon, Méchinet vous a tout dit... + +--Oui, répondit maître Folgat, mais nous savons encore autre +chose que vous ignorez. + +Et il se mit à raconter l'arrivée de Suky Wood et sa déposition. + +Écrasé sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline +s'était affaissé sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais +M. Daubigeon était radieux. + +--Décidément, s'écria-t-il, Jacques est innocent! + +--Il l'est sûrement, prononça le docteur Seignebos, et la preuve, +c'est que je connais le coupable... + +--Oh!... + +--Et vous le connaîtrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi +que monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre à +l'hôpital... + +Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la +journée. Mais c'était bien le moment de songer à déjeuner! + +Sans l'ombre d'une hésitation: + +--Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la +République. + +Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se +leva, et ils partirent, laissant le long des rues les gens de +Sauveterre stupéfaits de les voir ensemble. + +C'est à Mme la supérieure de l'hôpital que M. Daubigeon s'adressa +d'abord, et quand il lui eut expliqué ce dont il s'agissait, +levant au ciel des yeux résignés: + +--Faites, messieurs, répondit-elle, faites, et puissiez-vous +réussir, car c'est une lourde croix que ces perpétuelles descentes +de justice dans notre paisible maison. + +--Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le +docteur. + +On appelle le quartier des fous, à l'hôpital de Sauveterre, une +petite construction basse, devant laquelle est une cour sablée, +entourée d'un mur fort élevé. Cette bâtisse est divisée en six +cellules, ayant chacune deux portes, l'une qui donne sur la cour à +l'usage des fous, l'autre s'ouvrant à l'extérieur et destinée aux +gens de service. + +C'est une de ces dernières qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et +après avoir recommandé le plus religieux silence, car le moindre +bruit suspect pouvait réveiller les défiances de Cocoleu, il fit +entrer ses compagnons dans une cellule dont la porte, donnant sur +la cour, était fermée. + +Mais cette porte était percée d'un large judas grillé d'où, sans +être vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se +disait dans la cour. + +À moins de deux mètres du judas, sur un banc de bois, étaient +assis au soleil Goudar et Cocoleu. + +À force d'études et de volonté, le policier avait réussi à donner +à son visage une affreuse expression d'hébétude. À ce point que +les gens de l'hôpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il +tenait son violon qui, sur l'ordre du docteur, lui avait été +laissé, et il s'en accompagnait, tout en répétant cette ronde +saintongeoise qu'il chantait le jour où, sur le Marché-Neuf, il +avait accosté maître Folgat. + +_Quand l'ageasson y yut des ailes,_ +_Y s'envolit sur les maisons,_ +_La pibôle!_ +_Y s'envolit sur les maisons,_ +_Pibolon!..._ + +Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan +de l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si +fort qu'il en oubliait de manger et, la lèvre pendante, l'oeil à +demi clos, il se dodelinait en mesure. + +--Ils sont hideux! ne put s'empêcher de murmurer maître Folgat. + +Cependant Goudar, prévenu par le signal convenu, venait de finir +son couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une énorme +bouteille, dont il parut avaler une large lampée. Il passa ensuite +la bouteille à Cocoleu, lequel à son tour se mit à boire, +avidement, longtemps, et avec une expression de béatitude idiote. +Après quoi, se passant la main sur le creux de l'estomac: + +--C'est, c'est, c'est... bon! bégaya-t-il. + +M. Daubigeon s'était penché à l'oreille du docteur Seignebos. + +--Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de +Cocoleu je vois qu'il y a longtemps déjà que dure cet exercice de +bouteille... le misérable est ivre... + +Ayant repris son violon, Goudar chantait: + +_Et des maisons sur une église,_ +_Qu'était l'église d'Avallon,_ +_La pibôle!_ +_Qu'était l'église d'Avallon,_ +_Pibolon!_ + +--_ _À boire!... interrompit Cocoleu. + +Après s'être fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et +tandis que, la tête renversée, il buvait à perdre la respiration: + +--Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au +Valpinson? + +--Oh!... si! répondit Cocoleu. + +--Mais pas tant que tu voulais? + +--Si. Tout mon soûl... (Et riant d'un rire épais:) J'en... +j'en... j'entrais dans le cellier par une fenêtre, bégaya-t-il, et +je... je... je buvais avec une paille... + +--Tu dois regretter ce temps-là! + +--Oh, oui! + +--Seulement, puisque tu étais si bien au Valpinson, pourquoi y +as-tu mis le feu? + +Pressés autour du guichet de la cellule, les témoins de cette +scène étrange retenaient leur respiration. + +--Je... je ne voulais brûler que les fagots, pour faire sortir +monsieur le comte, répondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le +feu a pris partout. + +--Et pourquoi voulais-tu tuer le comte? + +--Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran... + +--C'est donc elle qui te l'avait commandé? + +--Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait +heureuse si son mari était mort... Alors, comme elle était bonne +pour Cocoleu et le comte mauvais, j'ai tiré... + +--Bon! mais alors pourquoi dire que c'était monsieur de Boiscoran +qui avait fait le coup. + +--On commençait à dire que c'était moi. Tant pis! J'aime mieux +qu'on lui coupe le cou qu'à moi! + +Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant +d'être allé un peu vite, reprit sa chanson: + +_Le curé disait: dominus,_ +_L'ageasson y dit vobiscum,_ +_La pibôle!_ +_L'ageasson y dit vobiscum, Pibolon!_ + +Puis, sans cesser de racler une mélodie vague, et après une +nouvelle caresse de Cocoleu à la bouteille: + +--Où avais-tu pris le fusil? demanda le policier. + +--Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... +et je... je... je l'ai encore, caché dans le trou où Michel m'a +retrouvé... + +C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos. +Ouvrant brusquement la porte, et s'élançant dans la cour: + +--Bravo! Goudar! s'écria-t-il. + +Mais, au bruit, Cocoleu s'était dressé. Il comprit, car la terreur +dissipa son ivresse et décomposa ses traits. + +--Ah! brigand! hurla-t-il. + +Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. +Trop rapide et trop imprévu avait été le mouvement pour qu'il fût +possible de s'y opposer. + +Repoussant violemment maître Folgat qui cherchait à le désarmer, +Cocoleu bondit jusqu'à l'un des angles de la cour, et là, terrible +comme la bête acculée, l'oeil injecté de sang, la bouche écumante, +il menaçait de son redoutable couteau quiconque faisait mine +d'approcher. + +Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employés de +l'hôpital s'étaient hâtés d'accourir, et cependant la lutte eût +été sanglante, probablement, sans la présence d'esprit d'un +gardien qui, se hissant sur la crête du mur, réussit à prendre +dans un noeud coulant le bras du misérable. + +En un instant il fut renversé, désarmé et mis hors d'état de +nuire. + +--On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, +je... je... je ne prononcerai plus une parole. + +Pendant ce temps, l'involontaire et désolé auteur de la +catastrophe, le docteur Seignebos, s'empressait près de Goudar, +lequel gisait inanimé sur le sable de la cour. Les deux blessures +du malheureux policier étaient graves, mais non mortelles, ni même +très dangereuses, le couteau ayant glissé sur les côtes. +Transporté dans une des chambres particulières de l'hôpital, il ne +tarda pas à reprendre connaissance. Et voyant penchés sur son lit +M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et maître Folgat: + +--Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas +raison de dire que mon métier est un fichu métier... + +--Mais rien ne vous empêche de l'abandonner, répondit maître +Folgat, si véritablement certaine maison que nous avons visitée +ensemble suffit à votre ambition... + +Le visage pâli du policier s'illumina. + +--On me la donnerait? s'écria-t-il. + +--N'avez-vous pas découvert et livré à la justice le vrai +coupable? + +--Bénis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant +quinze jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que +j'envoie ma démission et que j'annonce à ma femme la bonne +nouvelle... + +Il fut interrompu par l'entrée d'un des huissiers du tribunal. +S'approchant du procureur de la République: + +--Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le curé de +Bréchy vous attend au parquet. + +--Je suis à lui à l'instant, répondit M. Daubigeon. (Et +s'adressant à ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez... + +Le curé de Bréchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement +du fauteuil où il était assis lorsqu'il vit entrer le procureur de +la République et M. Daveline, maître Folgat et le docteur +Seignebos. + +--Peut-être est-ce à moi seul que vous voulez parler, monsieur le +curé?... demanda M. Daubigeon. + +--Non, monsieur, répondit le vieux prêtre, non... L'oeuvre de +réparation dont je suis chargé doit être publique. (Et présentant +une lettre:) Lisez, ajouta-t-il, lisez à haute voix... + +Rompant d'une main tremblante d'émotion le cachet armorié, le +procureur de la République lut: + +--_Au moment de mourir en chrétien, comme j'ai vécu, je me dois à +moi-même, je dois à Dieu que j'ai offensé et aux hommes que j'ai +trompés, de proclamer ce qui est la vérité. Inspiré par la haine, +je me suis rendu coupable d'un faux témoignage exécrable, en +disant que l'homme qui a tiré sur moi est monsieur de Boiscoran et +que je l'ai reconnu._ + +» _Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est +innocent, j'en suis sûr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré +en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, où m'attend le +souverain juge._ + +» _Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne +moi-même!_ + +» _Trivulce de Claudieuse._ + +--_ _Malheureux homme! murmura maître Folgat. Mais déjà le curé +reprenait: + +--Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met à sa +rétractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la +vérité éclate. Et cependant, je serai l'interprète des derniers +désirs d'un mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans +le nouveau procès, le nom de la comtesse de Claudieuse. + +Des larmes brillaient dans tous les yeux. + +--Soyez sans inquiétude, monsieur le curé, répondit M. Daubigeon, +les derniers voeux de monsieur de Claudieuse seront exaucés. Le +nom de la comtesse ne sera pas prononcé, il n'en sera pas besoin. +Le secret de sa faute sera religieusement gardé par ceux qui le +connaissent. + +Il était quatre heures à ce moment. + +Une heure plus tard, arrivèrent au tribunal un gendarme et Michel, +le fils du métayer de Boiscoran, qui avaient été chargés d'aller +vérifier les déclarations de Cocoleu. + +Ils rapportaient le fusil dont le misérable s'était servi, et +qu'il avait caché dans une tanière qu'il s'était creusée dans les +bois de Rochepommier, et où Michel l'avait découvert le lendemain +du crime. + +Désormais l'innocence de Jacques était plus claire que le jour, et +bien qu'il dût rester sous le coup de sa condamnation jusqu'à la +réforme du jugement, il fut décidé, le président des assises, +M. Domini, et M. Du Lopt de la Gransière s'en mêlant, qu'il serait +mis le soir même en liberté provisoire. + +À maître Folgat et à maître Magloire revenait l'agréable mission +d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle. + +Ils le trouvèrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie +aux plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui +avait, le matin, adressés M. Daubigeon. Oui, il espérait... et +cependant, quand il sut qu'il était sauvé, qu'il était libre, il +s'affaissa comme une masse sur une chaise, moins fort contre la +joie que contre la douleur. Mais on se remet vite de telles +émotions. Quelques instants plus tard, Jacques de Boiscoran, +donnant le bras à ses défenseurs, sortait de cette prison où il +avait, pendant des mois, enduré tout ce que peut souffrir un +honnête homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, +est à peine une faute légère. + +En arrivant rue de la Rampe: + +--On ne vous attend certes pas, dit maître Folgat à son client; +ralentissez le pas, tandis que je me présenterai le premier. + +Il trouva les parents et les amis de Jacques réunis au salon, +dévorés d'anxiété, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y +avoir de fondé dans les bruits vagues arrivés jusqu'à eux. Avec +les plus savantes précautions, le jeune avocat entreprit de les +préparer à la vérité; mais Mlle Denise l'interrompit: + +--Où est Jacques? + +Jacques était à ses genoux, éperdu de reconnaissance et d'amour... + +Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de +la plus jeune de ses filles, et le soir même, la comtesse quittait +Sauveterre pour s'établir chez son père, à Paris, où elle ne +devait pas tarder à grossir le _Clan des révoltées..._ + +Ainsi que cela devait être, le jugement qui frappait Jacques fut +réformé, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, était +condamné aux travaux forcés à perpétuité. + +Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran épousait, à l'église de +Bréchy, Mlle Denise de Chandoré. Les témoins du marié étaient +maître Magloire et le docteur Seignebos, et ceux de la mariée +maître Folgat et M. Daubigeon. + +Même l'excellent procureur de la République oublia quelque peu, ce +jour-là, la gravité de ses fonctions. Il ne cessait de répéter: +«_Nunc est bibendum, nun pede libero, Pulsanda tellus...»_ + +Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la mariée. + +M. Galpin-Daveline, envoyé en Afrique, n'assista pas à ces noces. +Mais Méchinet y brilla, débarrassé, grâce à Jacques, de tous ses +soucis d'argent. + +Et, aujourd'hui, les époux Blangin ont presque tout dévoré +l'argent qu'ils avaient extorqué à Mlle Denise de Chandoré. + +Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des +vagabonds. + +Et Goudar, jardinier pépiniériste, vend les plus belles pêches de +Paris. + + + + [1] Pantalon. + [2] Caprice, fantaisie. + [3] Ancêtre des guides Michelin. + [4] Chanter femme sensible : se dit d'une demande qui +restera sans résultat. + [5] À l'époque, les conscrits étaient tirés au sort. Les +premiers numéros, dans la limite du contingent prévu +devaient faire leur service militaire. + [6] Une école : une faute de conduite, une sottise. + [7] Toutes les herbes de la Saint-Jean : tous les +moyens nécessaires. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Emile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** + +***** This file should be named 15107-8.txt or 15107-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.net/1/5/1/0/15107/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.net +\par +\par +\par Title: La corde au cou +\par +\par Author: Emile Gaboriau +\par +\par Release Date: February 18, 2005 [EBook #15107] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** +\par +\par +\par +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par }{\fs44 \'c9mile Gaboriau +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs60 LA CORDE AU COU +\par }{ +\par +\par +\par }{\fs34 (1873) +\par }{ +\par +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96256492"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320035003600340039003200000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul PREMI\'c8RE PARTIE }{\cs15\i\ul Le feu du Valpinson}{\tab } +{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96256492 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320035003600340039003200000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain 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du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie ville de Sauveterre, fut mis en \'e9moi par le galop fr\'e9n\'e9tique d'un cheval sonnant sur les pav\'e9s pointus. + +\par +\par Quantit\'e9 de bourgeois se pr\'e9cipit\'e8rent \'e0 leurs fen\'eatres. Ils ne virent dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la t\'eate nue, talonnant et b\'e2tonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il montait \'e0 cru. +\par +\par Ce paysan, apr\'e8s avoir long\'e9 le faubourg, prit \'e0 droite la rue Nationale \endash rue Imp\'e9riale jadis \endash , traversa la place du March\'e9-Neuf, tourna la rue Mautrec et s'arr\'ea +ta court devant la belle maison qui fait l'angle de la rue du Ch\'e2teau. C'est l\'e0 qu'habite le maire de Sauveterre, M.\~S\'e9neschal, ancien avou\'e9, membre du conseil g\'e9n\'e9ral. +\par +\par Ayant mis pied \'e0 terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit \'e0 la secouer si violemment, qu'\'e0 l'instant toute la maison fut debout. La minute d'apr\'e8s, un gros et gras domestique, les yeux encore charg\'e9s de + sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrit\'e9 s'\'e9criait tout d'abord\~: +\par +\par \endash Qui \'eates-vous, l'homme\~? Que voulez-vous\~? Avez-vous bu un coup de trop\~? Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes\~? +\par +\par \endash Je veux parler \'e0 monsieur le maire, r\'e9pondit le paysan, \'e0 l'instant m\'eame, r\'e9veillez-le\'85 +\par +\par M.\~S\'e9neschal \'e9tait tout r\'e9veill\'e9. Drap\'e9 dans une ample robe de chambre de molleton gris, un bougeoir \'e0 la main, inquiet et dissimulant mal son inqui\'e9tude, il venait d'appara\'eetre dans le vestibule et avait entendu. +\par +\par \endash Le voil\'e0, le maire, pronon\'e7a-t-il du ton le plus m\'e9content. Que lui voulez-vous \'e0 cette heure o\'f9 tous les honn\'eates gens sont couch\'e9s\~? +\par +\par \'c9cartant le domestique, le paysan s'avan\'e7a, et sans la moindre formule de politesse\~: +\par +\par \endash Je viens, r\'e9pondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers. +\par +\par \endash Les pompiers\~! +\par +\par \endash Oui, tout de suite, d\'e9p\'eachez-vous\~! Le maire hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Hum\~!\'85 faisait-il, ce qui \'e9tait chez lui la manifestation d'une vive perplexit\'e9, hum\~! hum\~! +\par +\par Et qui n'e\'fbt \'e9t\'e9 perplexe \'e0 sa place\~! +\par +\par Pour r\'e9unir les pompiers, faire battre la g\'e9n\'e9rale \'e9tait indispensable\~; or, en pleine nuit, faire battre la g\'e9n\'e9rale, c'\'e9tait mettre la ville sens dessus dessous, c'\'e9tait faire bondir d'\'e9 +pouvante dans leur lit les braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an, cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant la Commune. Aussi\~: +\par +\par \endash S'agit-il d'un incendie s\'e9rieux\~? demanda M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash S\'e9rieux\~! s'\'e9cria le paysan\~; comment ne le serait-il pas, par le vent qu'il fait\~; un vent \'e0 d\'e9corner les b\'9cufs\~! +\par +\par \endash Hum\~! fit encore le maire, hum\~! hum\~! C'est que ce n'\'e9tait pas la premi\'e8re fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il \'e9tait ainsi r\'e9veill\'e9 par un campagnard venant crier sous ses fen\'eatres\~: \'ab\~Au secours\~! au feu +\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 ses d\'e9buts, saisi de compassion, il se h\'e2tait de r\'e9unir les pompiers, il se mettait \'e0 leur t\'eate et on courait au lieu du sinistre. Et quand on arrivait, essouffl\'e9, suant, apr\'e8s cinq ou six kilom\'e8 +tres franchis au pas de course, on trouvait quoi\~? Quelque m\'e9chant pailler valant bien dix \'e9cus, achevant de se consumer. On s'\'e9tait d\'e9rang\'e9 pour rien. +\par +\par Les paysans des environs avaient si souvent cri\'e9 au loup, quand il y en avait \'e0 peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait h\'e9siter \'e0 les croire. +\par +\par \endash Voyons, reprit M.\~S\'e9neschal, qu'est-ce qui br\'fble, en d\'e9finitive\~?\'85 +\par +\par En pr\'e9sence de tant de d\'e9lais, le paysan mordait de rage le manche de son fouet. +\par +\par \endash Faut-il donc que je vous r\'e9p\'e8te, interrompit-il, que tout est en feu, que tout flambe\~: granges, m\'e9tairies, r\'e9coltes, maisons, ch\'e2teau, tout\~!\'85 Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre du Valpinson. + +\par +\par L'effet de ce nom fut prodigieux. +\par +\par \endash Quoi\~! demanda le maire d'une voix \'e9trangl\'e9e, c'est au Valpinson qu'est le feu\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Chez le comte de Claudieuse\~? +\par +\par \endash Comme de juste, pardi\~! +\par +\par \endash Imb\'e9cile\~! que ne le disiez-vous imm\'e9diatement\~! s'\'e9cria le maire. (Il n'h\'e9sitait plus.) Vite, dit-il \'e0 son domestique, viens me donner de quoi m'habiller\'85 C'est-\'e0-dire, non\~! Madame m'aidera, car il n'y a pas une seconde +\'e0 perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour, et tu lui commanderas de ma part de battre la g\'e9n\'e9rale, \'e0 l'instant, partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui expl +iqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes \'e0 la mairie, chez le concierge. Attends\~!\'85 Cela fait, tu reviendras ici, atteler\'85 Le feu au Valpinson\~!\'85 J'accompagnerai les pompiers\~!\'85 + Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu\~! On se r\'e9unira place du March\'e9-Neuf\~!\'85 +\par +\par Et le domestique s'\'e9tant \'e9loign\'e9 de toute la vitesse de ses jambes\~: +\par +\par \endash Quant \'e0 vous, mon brave, reprit M.\~S\'e9neschal en s'adressant au paysan, enfourchez votre b\'eate et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent. +\par +\par Mais le paysan ne bougeait pas. +\par +\par \endash Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission \'e0 faire en ville. +\par +\par \endash Hein\~! vous dites\~?\'85 +\par +\par \endash Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur Seignebos, le m\'e9decin\'85 +\par +\par \endash Le docteur\~! Y a-t-il donc quelqu'un de bless\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, le ma\'eetre, monsieur de Claudieuse. +\par +\par \endash L'imprudent\~! Il se sera jet\'e9 au danger, selon son habitude\'85 +\par +\par \endash Oh, non\~! C'est qu'il a re\'e7u deux coups de fusil. +\par +\par Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laiss\'e2t \'e9chapper son bougeoir. +\par +\par \endash Deux coups de fusil\~! s'\'e9cria-t-il. O\'f9\~? Quand\~? Comment\~? De qui\~? +\par +\par \endash Ah\~! je ne sais pas. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a port\'e9 dans une petite grange, o\'f9 le feu n'\'e9tait pas encore. C'est l\'e0 que je l'ai vu, \'e9tendu sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux ferm\'e9s et tout couvert de sang. + +\par +\par \endash Mon Dieu\~! serait-il donc mort\~? +\par +\par \endash Il ne l'\'e9tait pas quand je suis parti. +\par +\par \endash Et la comtesse\~? +\par +\par \endash La dame de Claudieuse, r\'e9pondit le paysan, avec un accent marqu\'e9 de v\'e9n\'e9ration, \'e9tait dans la grange, agenouill\'e9e pr\'e8s de monsieur le comte, lavant ses blessures avec de l'eau fra\'eeche. Les deux petites demoiselles \'e9 +taient l\'e0 aussi\'85 +\par +\par M.\~S\'e9neschal frissonnait. +\par +\par \endash Un crime aurait donc \'e9t\'e9 commis, murmura-t-il. +\par +\par \endash Pour cela, oui, s\'fbrement. +\par +\par \endash Par qui\~? Dans quel but\~? +\par +\par \endash Ah\~! voil\'e0\~!\'85 +\par +\par \endash Monsieur de Claudieuse est tr\'e8s emport\'e9, c'est vrai, tr\'e8s violent, mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le sait. +\par +\par \endash Tout le monde. +\par +\par \endash Il n'a jamais fait que du bien dans le pays. +\par +\par \endash Personne n'oserait dire le contraire. +\par +\par \endash Quant \'e0 la comtesse\'85 +\par +\par \endash Oh\~! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes. +\par +\par Le maire essayait de conclure. +\par +\par \endash Le coupable, poursuivit-il, serait donc un \'e9tranger. Nous sommes infest\'e9s de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour qu'il ne se pr\'e9sente \'e0 la mairie, pour demander des secours de route, des hommes \'e0 + figure patibulaire. +\par +\par De la t\'eate, le paysan approuvait. +\par +\par \endash C'est bien mon id\'e9e, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je songeais qu'apr\'e8s avoir averti le m\'e9decin, je ferais peut-\'eatre bien de pr\'e9venir la justice\'85 +\par +\par \endash Inutile\~! interrompit M.\~S\'e9neschal, c'est un soin qui me regarde. Avant dix minutes je serai chez le procureur de la R\'e9publique\'85 Allons, ne m\'e9nagez pas votre cheval, et dites bien \'e0 madame de Claudieuse que nous vous suivons. + +\par +\par De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait \'e9t\'e9 si rudement secou\'e9. Il en perdait la t\'eate, ni plus ni moins que ce fameux jour o\'f9 il lui \'e9tait tomb\'e9 \'e0 l'improviste neuf cents mobiles \'e0 nourrir et \'e0 + loger. Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en e\'fbt fini de se v\'eatir. Pourtant, il \'e9tait pr\'eat lorsque son domestique reparut. +\par +\par Ce brave gar\'e7on s'\'e9tait acquitt\'e9 de toutes ses commissions, et d\'e9j\'e0, dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds de la g\'e9n\'e9rale. +\par +\par \endash Maintenant, attelle, lui dit M.\~S\'e9neschal. Que la voiture soit devant la maison quand je reviendrai. +\par +\par Dehors, il trouva tout en rumeur. \'c0 chaque fen\'eatre, une t\'eate s'allongeait, curieuse ou terrifi\'e9e. De tous c\'f4t\'e9s, des portes brusquement referm\'e9es claquaient. +\par +\par Pourvu, mon Dieu\~! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui. +\par +\par Successivement procureur imp\'e9rial, puis procureur de la R\'e9publique, M.\~Daubigeon \'e9tait un des grands amis de M.\~S\'e9neschal. C'\'e9tait un homme d'une quarantaine d'ann\'e9es, au regard fin, au visage souriant, qui s'\'e9tait obstin\'e9 \'e0 + rester c\'e9libataire et qui s'en vantait volontiers. On ne lui trouvait \'e0 Sauveterre ni le caract\'e8re ni l'ext\'e9rieur de sa s\'e9v\'e8re profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait am\'e8 +rement sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse \'e0 requ\'e9rir, une mollesse qui, disait-on, d\'e9g\'e9n\'e9rait en une coupable inertie dont le crime s'enhardissait. +\par +\par Lui-m\'eame s'accusait de n'avoir pas le feu sacr\'e9, et, selon son expression, de d\'e9rober \'e0 la froide Th\'e9mis le plus de temps qu'il pouvait, pour le consacrer aux Muses famili\'e8res. Collectionneur \'e9clair\'e9 +, il avait la passion des beaux livres, des \'e9ditions rares, des reliures pr\'e9cieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix mille francs de rentes passait \'e0 ses chers bouquins. \'c9rudit de la vieille \'e9 +cole, il professait pour les po\'e8tes latins, pour Virgile et pour Juv\'e9nal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient d'incessantes citations. +\par +\par R\'e9veill\'e9 en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se d\'e9p\'eachait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa vieille gouvernante, tout effar\'e9e, vint lui annoncer la visite de M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Qu'il entre\~! s'\'e9cria-t-il, qu'il entre\~! Et d\'e8s que le maire parut\~: +\par +\par \endash Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte, ces cris et ces roulements de tambour. }{\i Clamor que virum, clangorque tubarum}{. +\par +\par \endash Un \'e9pouvantable malheur arrive, pronon\'e7a M.\~S\'e9neschal. +\par +\par Tel \'e9tait son accent, qu'on e\'fbt jur\'e9 que c'\'e9tait lui qui \'e9tait atteint. Et ce fut si bien l'impression de M.\~Daubigeon que tout aussit\'f4t\~: +\par +\par \endash Qu'est-ce, mon cher ami\~? fit-il. }{\i Quid\~? }{Du courage, morbleu\~! du sang-froid\~!\'85 Souvenez-vous que le po\'e8te conseille de garder dans l'adversit\'e9 une \'e2me toujours \'e9gale\~: }{\i \'c6 +quam, memento, rebus in arduis, Servare mentem\'85}{ +\par +\par \endash Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson\~! l'interrompit le maire. +\par +\par \endash Que me dites-vous l\'e0\~! grands dieux\~! }{\i O Jupiter. Quod verbum audio\'85}{ +\par +\par \endash Victime d'une l\'e2che tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se meurt peut-\'eatre en ce moment. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Le tambour que vous entendez r\'e9unit les pompiers, que je vais envoyer combattre l'incendie, et si je me pr\'e9sente chez vous \'e0 cette heure, c'est officiellement, pour vous d\'e9noncer le crime et demander bonne et prompte justice\~! +\par +\par Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les l\'e8vres du procureur de la R\'e9publique. +\par +\par \endash Il suffit\~! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures pour que les coupables ne puissent \'e9chapper. +\par +\par Lorsqu'ils arriv\'e8rent dans la rue Nationale, elle \'e9tait plus anim\'e9e qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-pr\'e9fectures o\'f9 les distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout pr\'e9texte d'\'e9motion. + +\par +\par D\'e9j\'e0 les tristes \'e9v\'e9nements \'e9taient connus et comment\'e9s. On avait commenc\'e9 par douter, mais on avait \'e9t\'e9 s\'fbr, lorsqu'on avait vu passer au grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escort\'e9 d'un paysan \'e0 cheval. + +\par +\par Les pompiers, de leur c\'f4t\'e9, n'avaient pas perdu leur temps. +\par +\par D\'e8s que le maire et M.\~Daubigeon furent signal\'e9s sur la place du March\'e9-Neuf, le capitaine Parenteau se pr\'e9cipita \'e0 leur rencontre, et portant militairement la main \'e0 son casque\~: +\par +\par \endash Mes hommes sont pr\'eats, d\'e9clara-t-il. +\par +\par \endash Tous\~? +\par +\par \endash Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter secours au comte et \'e0 la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre\~! vous comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille. +\par +\par \endash Alors, partez et faites diligence, commanda M.\~S\'e9neschal. Nous vous rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction. +\par +\par Ils n'eurent pas loin \'e0 aller. Ce juge, pr\'e9cis\'e9ment, les cherchait par la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de les apercevoir. +\par +\par Vivant contraste du procureur de la R\'e9publique, M.\~Galpin-Daveline \'e9tait bien l'homme de son \'e9tat, et m\'eame quelque chose de plus. Tout en lui, de la t\'eate aux pieds, depuis ses gu\'eatres de drap jusqu'\'e0 ses favoris d'un blond risqu\'e9 +, d\'e9non\'e7ait le magistrat. Il n'\'e9tait pas grave, il \'e9tait l'incarnation de la gravit\'e9. Nul, bien qu'il f\'fbt jeune encore, ne se pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle \'e9tait sa roideur, qu'au dire de M.\~ +Daubigeon, on l'e\'fbt cru empal\'e9 par le glaive m\'eame de la loi. +\par +\par \'c0 Sauveterre, M.\~Galpin-Daveline avait la r\'e9putation d'un homme sup\'e9rieur. Il pensait l'\'eatre. Aussi s'indignait-il d'op\'e9rer sur un th\'e9\'e2tre trop \'e9troit et de d\'e9penser les grandes facult\'e9s dont il se croyait dou\'e9 \'e0 + des besognes vulgaires, \'e0 rechercher les auteurs d'un vol de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses d\'e9marches d\'e9sesp\'e9r\'e9es pour obtenir un poste en \'e9vidence avaient toujours \'e9chou\'e9 +. Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il s'\'e9tait, en secret, m\'eal\'e9 de politique, dispos\'e9 \'e0 servir le parti, quel qu'il f\'fbt, qui le servirait le mieux. +\par +\par Mais l'ambition de M.\~Galpin-Daveline n'\'e9tait pas de celles qui se d\'e9couragent, et en ces derniers temps, \'e0 la suite d'un voyage \'e0 Paris, il avait donn\'e9 \'e0 entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas \'e0 + lui assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqu\'e9 \'e0 ses m\'e9rites. +\par +\par Lorsqu'il rejoignit M.\~S\'e9neschal et M.\~Daubigeon\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! commen\'e7a-t-il, voici une terrible affaire, et qui va certainement avoir un immense retentissement. +\par +\par Le maire voulait lui donner des d\'e9tails. +\par +\par \endash Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai rencontr\'e9 et interrog\'e9 le paysan qui vous avait \'e9t\'e9 exp\'e9di\'e9. (Puis, se retournant vers le procureur de la R\'e9publique\~:) Je pense, monsieur, pou +rsuivit-il, que notre devoir est de nous transporter imm\'e9diatement sur le th\'e9\'e2tre du crime. +\par +\par \endash J'allais vous le proposer, r\'e9pondit M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Il faudrait avertir la gendarmerie\'85 +\par +\par \endash Monsieur S\'e9neschal vient de la faire pr\'e9venir. L'agitation du juge d'instruction \'e9tait grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte \'e9clater son \'e9corce d'impassible froideur. +\par +\par \endash Il y a flagrant d\'e9lit, reprit-il. +\par +\par \endash \'c9videmment. +\par +\par \endash De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et parall\'e8lement, chacun selon notre fonction, vous requ\'e9rant, moi statuant sur vos r\'e9quisitions\'85 +\par +\par Un ironique sourire glissait sur les l\'e8vres du procureur de la R\'e9publique. +\par +\par \endash Vous devez assez me conna\'eetre, r\'e9pondit-il, pour savoir qu'il n'y a jamais avec moi de conflit d'attributions\~; je ne suis plus qu'un vieux bonhomme, ami du repos et de l'\'e9tude. }{\i Sum piger et senior, Pieridumque cornes\'85}{ +\par +\par \endash Alors, rien ne nous retient plus\~! s'\'e9cria M.\~S\'e9neschal, qui bouillait d'impatience, ma voiture est attel\'e9e\~! Partons\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256494}2{\*\bkmkend _Toc96256494} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue\~; seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilom\'e8tres. +\par +\par Mais M.\~S\'e9neschal avait un bon cheval, le meilleur peut-\'eatre de l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, \'e0 M.\~Galpin-Daveline et \'e0 M.\~ +Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux. +\par +\par Ces braves gens, presque tous ma\'eetres ouvriers de Sauveterre, ma\'e7ons, charpentiers et couvreurs, se h\'e2taient cependant de toute leur \'e9nergie. \'c9clair\'e9 +s par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient, peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux pompes et le chariot qui contenait le mat\'e9riel de sauvetage. +\par +\par \endash Courage, mes amis\~! leur cria le maire en les d\'e9passant. Bon courage\~! +\par +\par \'c0 trois minutes de l\'e0, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de ballade, un paysan \'e0 cheval apparut sur la route. +\par +\par M.\~Daubigeon lui commanda de s'arr\'eater. Il ob\'e9it. C'\'e9tait le m\'eame homme qui d\'e9j\'e0 \'e9tait venu \'e0 Sauveterre donner l'alarme. +\par +\par \endash Vous revenez du Valpinson\~? lui demanda M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit le paysan. +\par +\par \endash Comment va le comte de Claudieuse\~? +\par +\par \endash Il a repris connaissance. +\par +\par \endash Qu'a dit le m\'e9decin\~? +\par +\par \endash Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien chercher des rem\'e8des. +\par +\par Pour mieux entendre, M.\~Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se penchait hors de la voiture. +\par +\par \endash La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Personne. +\par +\par \endash Et l'incendie\~? +\par +\par \endash On a de l'eau, r\'e9pondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous qu'on fasse\~!\'85 Et le vent qui redouble\~!\'85 Ah\~! quel malheur, quel malheur\~! +\par +\par Et il piqua des deux, pendant que M.\~S\'e9neschal rouait de coups son pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer plus vite, se cabrait et faisait des bonds de c\'f4t\'e9. +\par +\par C'est que l'excellent maire \'e9tait exasp\'e9r\'e9. C'est que ce crime lui paraissait comme un d\'e9fi \'e0 son adresse et la plus cruelle injure qu'on p\'fbt faire \'e0 son administration. +\par +\par \endash Car, enfin, r\'e9p\'e9tait-il pour la dixi\'e8me fois \'e0 ses compagnons de route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un malfaiteur soit all\'e9 s'adresser pr\'e9cis\'e9ment au comte et \'e0 la comtesse de Claudieuse, \'e0 + l'homme le plus consid\'e9rable et le plus consid\'e9r\'e9 de l'arrondissement, \'e0 une femme dont le nom est synonyme de vertu et de charit\'e9\~? +\par +\par Et intarissable, malgr\'e9 les cahots de la voiture, M.\~S\'e9neschal racontait tout ce qu'il savait de l'histoire des propri\'e9taires du Valpinson. +\par +\par Le comte Trivulce de Claudieuse \'e9tait le dernier descendant d'une des plus vieilles familles du pays. \'c0 seize ans, vers 1832, il s'\'e9tait embarqu\'e9 en qualit\'e9 d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues ann\'e9es il n'avait fait \'e0 + Sauveterre que de rares et de br\'e8ves apparitions. Il \'e9tait capitaine de vaisseau en 1859, et d\'e9sign\'e9 pour l'\'e9paulette de contre-amiral, lorsque tout \'e0 coup il avait donn\'e9 sa d\'e9mission et \'e9tait venu s'installer au ch\'e2 +teau de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu d'\'e9normes amas de pierres noircies et moussues. Deux ann\'e9es durant, il y avait v\'e9cu seul, se r\'e9\'e9 +difiant tant bien que mal un logis, et, des bribes \'e9parses de la fortune de ses anc\'eatres, se reconstituant, \'e0 force de soin et d'activit\'e9, une modeste aisance. +\par +\par On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'\'e9tait r\'e9pandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, \'e9tait vrai. M.\~de\~Claudieuse, un beau matin, \'e9tait parti pour Paris, et par les lettres de faire-part qui \'e9 +taient arriv\'e9es peu apr\'e8s, on avait appris qu'il venait d'\'e9pouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion, Mlle Genevi\'e8ve de Tassar de Bruc. +\par +\par L'\'e9tonnement avait \'e9t\'e9 grand. Le comte avait tout \'e0 fait grand air et \'e9tait encore remarquablement bien de sa personne\~; mais il venait d'avoir quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en avait \'e0 peine vingt. Ah\~ +! si la nouvelle mari\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 pauvre, on e\'fbt compris et m\'eame approuv\'e9 le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie son c\'9cur \'e0 la question du pain quotidien. Mais tel n'\'e9 +tait pas le cas. Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on, compt\'e9 \'e0 son gendre cinquante mille \'e9cus. +\par +\par Alors, on s'\'e9tait imagin\'e9 que la jeune comtesse devait \'eatre laide \'e0 faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-\'eatre ou d'un caract\'e8re impossible. Erreur. Elle \'e9tait apparue, et on \'e9tait demeur\'e9 + saisi de sa noble et calme beaut\'e9. Elle avait parl\'e9, et chacun \'e9tait rest\'e9 sous le charme. Ce mariage \'e9tait-il donc, comme on dit \'e0 Sauveterre, un mariage d'inclination\~? On le crut. Ce qui n'emp\'eacha pas quantit\'e9 + de vieilles dames de hocher la t\'eate et de d\'e9clarer que vingt-sept ans, c'est trop entre deux \'e9poux, et que cette union ne serait pas heureuse. +\par +\par Les faits n'avaient pas tard\'e9 \'e0 d\'e9mentir ces sombres pronostics. \'c0 dix lieues \'e0 la ronde, il n'existait pas de m\'e9nage aussi parfaitement uni que celui de M.\~et Mme\~de\~Claudieuse, et deux enfants, deux filles, qu'ils avaient eues \'e0 + quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour toujours, fix\'e9 le bonheur \'e0 leur paisible foyer. +\par +\par De son ancienne profession, de ce temps o\'f9 il administrait les possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gard\'e9 ses habitudes hautaines de commandement, une attitude s\'e9v\'e8re et froide, une parole br\'e8ve. Il \'e9 +tait, de plus, d'une si extr\'eame violence que la plus l\'e9g\'e8re contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse \'e9tait le calme et la douceur m\'eames, et comme elle savait toujours se jeter entre la col\'e8re de son mari et celui qui se l' +\'e9tait attir\'e9e, comme ils \'e9taient l'un et l'autre justes, bons jusqu'\'e0 la faiblesse, g\'e9n\'e9reux et pitoyables aux malheureux, ils \'e9taient ador\'e9s. +\par +\par Il n'y avait gu\'e8re que sur l'article chasse que M.\~de\~Claudieuse n'entendait pas raison. Chasseur passionn\'e9, il veillait toute l'ann\'e9e sur son gibier avec la sollicitude inqui\'e8te d'un avare, multipliant les gardes et les d\'e9 +fenses, poursuivant les braconniers avec un tel acharnement qu'on disait\~: \'ab\~Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui tuer un merle.\~\'bb +\par +\par M.\~et Mme\~de\~Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isol\'e9s, absorb\'e9s par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'\'e9ducation de leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre fois par hiver \'e0 + Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez le vieux baron de Chandor\'e9. Tous les \'e9t\'e9s, par exemple, vers la fin de juillet, ils s'installaient, pour un mois, \'e0 Royan, o\'f9 ils avaient un chalet. Tous les ans, \'e9galement, \'e0 + l'ouverture de la chasse, la comtesse allait, avec ses filles, passer quelques semaines pr\'e8s de ses parents qui habitaient Paris. +\par +\par Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs foulaient le sol sacr\'e9 de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau sentit se r\'e9 +veiller en lui tous ses instincts de Fran\'e7ais et de soldat. Quoi qu'on p\'fbt faire pour le retenir, il partit. L\'e9gitimiste obstin\'e9, il se d\'e9clarait pr\'eat \'e0 mourir pour la R\'e9publique, pourvu que la France f\'fbt sauv\'e9 +e. Sans l'ombre d'une h\'e9sitation, il offrit son \'e9p\'e9e \'e0 Gambetta, qu'il d\'e9testait. Nomm\'e9 colonel d'un r\'e9giment de marche, il se battit comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, o\'f9 il fut renvers\'e9 et foul\'e9 aux pi +eds en essayant d'arr\'eater l'affreuse d\'e9bandade d'un des corps d'arm\'e9e de Chanzy. +\par +\par Revenu au Valpinson \'e0 la signature de l'armistice, personne, hormis sa femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On l'engageait \'e0 se pr\'e9senter aux \'e9lections, et certainement il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9lu\~ +; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas discourir. +\par +\par Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la R\'e9publique et le juge d'instruction \'e9coutaient ces d\'e9tails, qu'ils connaissaient aussi bien que M.\~S\'e9neschal. +\par +\par Aussi tout \'e0 coup\~: +\par +\par \endash N'avan\'e7ons-nous donc pas\~? demanda M.\~Galpin-Daveline\~; j'ai beau regarder, je n'aper\'e7ois aucune apparence d'incendie. +\par +\par \endash C'est que nous sommes dans un bas-fond, r\'e9pondit le maire. Mais nous approchons, et lorsque nous serons en haut de cette c\'f4te que nous gravissons, soyez tranquille, vous verrez\'85 +\par +\par Cette c\'f4te est bien connue dans le d\'e9partement, et m\'eame c\'e9l\'e8bre sous le nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et form\'e9e d'un granit si dur que les ing\'e9nieurs qui ont trac\'e9 la route nationale de Bordeaux \'e0 + Nantes se sont d\'e9tourn\'e9s d'une demi-lieue pour l'\'e9viter. Elle domine donc tout le pays, et, parvenus \'e0 son sommet, M.\~S\'e9neschal et ses compagnons ne purent retenir un cri. +\par +\par \endash }{\i Horresco\~! }{murmura le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par Le foyer m\'eame de l'incendie leur \'e9tait encore cach\'e9 par les hautes futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'\'e9lan\'e7aient bien au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres lueurs\'85 +\par +\par Toute la campagne \'e9tait en mouvement. Le tocsin sonnait \'e0 coups pr\'e9cipit\'e9s \'e0 l'\'e9glise de Br\'e9chy, dont le clocher tronqu\'e9 se d\'e9 +tachait en noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les ouvriers des champs. Des pas effar\'e9 +s sonnaient le long des sentiers, et des paysans passaient en courant, un seau de chaque main. +\par +\par \endash Les secours arriveront trop tard\~! dit M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Une si belle propri\'e9t\'e9, dit le maire, si savamment am\'e9nag\'e9e\~! +\par +\par Et, au risque d'un accident, il lan\'e7a son cheval au galop sur le revers de la c\'f4te, car le Valpinson est tout au fond de la vall\'e9e, \'e0 cinq cents m\'e8tres de la petite rivi\'e8re. +\par +\par Tout y \'e9tait terreur, d\'e9sordre, confusion. Et pourtant les bras n'y manquaient pas, ni la bonne volont\'e9. Aux premiers cris d'alarme, tous les gens des environs \'e9taient accourus, et il en arrivait encore \'e0 + chaque minute, mais personne ne se trouvait l\'e0 pour diriger. +\par +\par Le sauvetage du mobilier surtout les pr\'e9occupait. Les plus hardis tenaient bon dans les appartements et, en proie \'e0 une sorte de vertige, jetaient par les fen\'ea +tres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans le milieu de la cour, s'amoncelaient p\'eale-m\'eale les lits, les matelas, les chaises, le linge, les livres, les v\'eatements\'85 +\par +\par Cependant une immense clameur salua l'arriv\'e9e de M.\~S\'e9neschal et de ses compagnons. +\par +\par \endash Voil\'e0 monsieur le maire\~! s'\'e9criaient les paysans, rassur\'e9s par sa seule pr\'e9sence et pr\'eats \'e0 lui ob\'e9ir. +\par +\par M.\~S\'e9neschal, du reste, jugea bien d'un coup d'\'9cil la situation. +\par +\par \endash Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous f\'e9licite de votre empressement, il s'agit, \'e0 cette heure, de ne pas gaspiller nos forces. La ferme, les chais et les b\'e2 +timents d'exploitation sont perdus, abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le ch\'e2teau\'85 Organisons-nous\~! La rivi\'e8re est tout proche, formons la cha\'eene. Tout le monde \'e0 la cha\'eene, hommes et femmes\~!\'85 Et de l'eau, de l'eau\'85 + voil\'e0 les pompes. +\par +\par On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et, enfin, M.\~S\'e9neschal put s'informer du comte de Claudieuse. +\par +\par \endash Le ma\'eetre est l\'e0, lui r\'e9pondit une vieille femme en montrant, \'e0 cent pas, une maisonnette \'e0 toit de chaume, c'est le m\'e9decin qui l'y a fait transporter. +\par +\par \endash Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la R\'e9publique et au juge d'instruction. +\par +\par Mais ils s'arr\'eat\'e8rent au seuil de l'unique pi\'e8ce de cette pauvre demeure. C'\'e9tait une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives noircies et toutes charg\'e9es d'outils et de paquets de graines. Deux lits \'e0 colonnes torses et \'e0 + rideaux de serge jaun\'e2tre, deux bons grands lits de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite fille de quatre \'e0 cinq ans dormait, roul\'e9e dans une couverture, sous la garde de sa s\'9cur, de deux ou trois ans plus \'e2g +\'e9e. Sur le lit de droite, le comte de Claudieuse \'e9tait \'e9tendu, ou plut\'f4t assis, car on avait entass\'e9 sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers \'e0 l'incendie. +\par +\par Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur Seignebos, en bras de chemise et les manches retrouss\'e9es jusqu'au coude, s'inclinait vers lui et, une \'e9ponge d'une main, un bistouri de l'autre, semblait absorb\'e9 + par quelque grave et d\'e9licate op\'e9ration. V\'eatue d'une robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse \'e9tait debout au pied du lit de son mari, p\'e2le, mais sublime de calme et de fermet\'e9 r\'e9sign\'e9 +e. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumi\'e8re selon les indications du docteur. Dans un coin, deux servantes \'e9taient assises sur un coffre et, leur tablier relev\'e9 sur la t\'eate, pleuraient. +\par +\par Singuli\'e8rement \'e9mu, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer. Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aper\'e7ut\~: +\par +\par \endash Eh\~! c'est ce brave S\'e9neschal\~! dit-il. Approchez, cher ami, approchez\~!\'85 L'ann\'e9e 1871, vous le voyez, est une ann\'e9e fatale. De tout ce que je poss\'e9dais, il ne restera plus, au jour, que quelques pellet\'e9es de cendres\'85 + +\par +\par \endash C'est un grand malheur, r\'e9pondit le digne maire, mais nous en avons craint un bien plus irr\'e9parable\'85 Dieu merci, vous vivrez\'85 +\par +\par \endash Qui sait\~! Je souffre terriblement\'85 Mme\~de\~Claudieuse tressaillit. +\par +\par \endash Trivulce\~! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce\~! +\par +\par Jamais amant n'arr\'eata sur l'amie de son \'e2me un regard plus tendre que celui dont M.\~de\~Claudieuse enveloppa sa femme. +\par +\par \endash Pardonne-moi, ch\'e8re Genevi\'e8ve, pardonne-moi mon manque de courage\'85 +\par +\par Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussit\'f4t, d'une voix \'e9clatante comme une trompette\~: +\par +\par \endash Monsieur\~! s'\'e9cria-t-il, docteur\~! Tonnerre du ciel\~!\'85 Vous m'\'e9corchez\~! +\par +\par \endash J'ai l\'e0 du chloroforme, pronon\'e7a froidement le m\'e9decin. +\par +\par \endash Je n'en veux pas\~! +\par +\par \endash R\'e9signez-vous alors \'e0 souffrir\'85 Et tenez-vous tranquille, car chacun de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, \'e9pongeant un filet de sang qui venait de jaillir sous son bistouri\~ +:) Du reste, ajouta-t-il, nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se fatiguent\'85 Je ne suis plus jeune, d\'e9cid\'e9ment. +\par +\par Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'\'e9tait un petit homme au teint bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que n\'e9glig\'e9e, et porteur d'une paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie \'e0 retirer, \'e0 essuyer et \'e0 remettre. +\par +\par Sa r\'e9putation m\'e9dicale \'e9tait grande, on citait de lui, \'e0 Sauveterre, des cures merveilleuses\~; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers lui reprochaient sa morgue d\'e9daigneuse, les paysans son \'e2pret\'e9 + au gain, et les bourgeois ses opinions politiques. +\par +\par On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'\'e9tait \'e9cri\'e9 en levant son verre\~: \'ab\~Je bois \'e0 la m\'e9moire du seul m\'e9decin dont j'envie la pure et noble gloire\~: \'e0 la m\'e9moire de mon compatriote le docteur Guillotin, de Saintes\~! +\~\'bb Avait-il vraiment port\'e9 ce toast\~? Le positif, c'est qu'il se posait en d\'e9mocrate farouche, et qu'il \'e9tait l'\'e2me et l'oracle des petits conciliabules socialistes des environs. Il \'e9tonnait quand il entamait le chapitre des r\'e9 +formes qu'il r\'eavait et des progr\'e8s qu'il concevait. Et il faisait fr\'e9mir par le don dont il parlait de \'ab\~porter le fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la soci\'e9t\'e9\~\'bb. +\par +\par Ces opinions, des th\'e9ories utilitaires souvent \'e9tranges, certaines exp\'e9riences plus \'e9tranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous, avaient fait douter parfois de l'int\'e9grit\'e9 + de l'intellect du docteur Seignebos. Les plus bienveillants disaient\~: \'ab\~C'est un original.\~\'bb +\par +\par Cet original, comme de raison, n'aimait gu\'e8re M.\~S\'e9neschal, un ancien avou\'e9 r\'e9actionnaire. Il tenait en pi\'e8tre estime le procureur de la R\'e9publique, un inutile fureteur de bouquins. Mais il d\'e9testait cordialement M.\~Galpin-Daveline. + +\par +\par Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'\'eatre ou non entendu de son malade\~: +\par +\par \endash Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en tr\'e8s f\'e2cheux \'e9tat. C'est avec un fusil charg\'e9 de plomb de chasse qu'on lui a tir\'e9 dessus, et les d\'e9 +sordres des blessures de cette origine sont incalculables. J'inclinerais volontiers \'e0 croire qu'aucun organe essentiel n'a \'e9t\'e9 atteint, mais je n'en r\'e9pondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique, des l\'e9 +sions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb, l\'e9sions mortelles cependant, ne se r\'e9v\'e9ler qu'apr\'e8s douze ou quinze heures. +\par +\par Il e\'fbt continu\'e9 longtemps, s'il n'e\'fbt \'e9t\'e9 brusquement interrompu\~: +\par +\par \endash Monsieur le docteur, pronon\'e7a le juge d'instruction, c'est parce qu'un crime a \'e9t\'e9 commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit retrouv\'e9 et puni. Et c'est au nom de la justice que, d\'e8 +s ce moment, je requiers le concours de vos lumi\'e8res. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256495}3{\*\bkmkend _Toc96256495} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Par cette seule phrase, M.\~Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de la situation et rel\'e9guait au second plan le docteur Seignebos, M.\~S\'e9neschal et le procureur de la R\'e9publique lui-m\'eame. Rien plus n'existait qu'un crime dont l'auteur +\'e9tait \'e0 d\'e9couvrir, et un juge\~: lui. +\par +\par Mais il avait beau exag\'e9rer sa raideur habituelle et ce d\'e9dain des sentiments humains qui a fait \'e0 la justice plus d'ennemis que ses plus cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction cont +enue, tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taill\'e9e comme les buis de Versailles. +\par +\par \endash Donc, monsieur le m\'e9decin, reprit-il, voyez-vous quelque inconv\'e9nient \'e0 ce que j'interroge le bless\'e9\~? +\par +\par \endash Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un moment recommencer \'e0 extraire les grains de plomb dont ses chairs sont cribl\'e9 +es. Cependant, si vous y tenez\'85 +\par +\par \endash J'y tiens\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! d\'e9p\'eachez-vous, car la fi\'e8vre ne va pas tarder \'e0 le prendre. +\par +\par M.\~Daubigeon ne cachait gu\'e8re son m\'e9contentement. +\par +\par \endash Daveline\~! faisait-il \'e0 demi-voix, Daveline\~! +\par +\par L'autre n'y prenait garde. Ayant tir\'e9 de sa poche un calepin et un crayon, il s'approcha du lit de M.\~de\~Claudieuse, et toujours du m\'eame ton\~: +\par +\par \endash Vous sentez-vous en \'e9tat, monsieur le comte, demanda-t-il, de r\'e9pondre \'e0 mes questions\~? +\par +\par \endash Oh\~! parfaitement. +\par +\par \endash Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes \'e9v\'e9nements de cette nuit. +\par +\par Aid\'e9 de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se haussa sur ses oreillers. +\par +\par \endash Ce que je sais, commen\'e7a-t-il, n'aidera gu\'e8re, malheureusement, les investigations de la justice\'85 Il pouvait \'eatre onze heures, car je ne saurais m\'eame pr\'e9ciser l'heure, j'\'e9tais couch\'e9, et depuis un bon moment j'avais souffl +\'e9 ma bougie, lorsqu'une lueur tr\'e8s vive frappa mes vitres. Je m'en \'e9tonnai, mais tr\'e8s confus\'e9ment, car j'\'e9tais dans cet \'e9tat d'engourdissement qui, sans \'eatre le sommeil, n'est d\'e9j\'e0 plus la veille. Je me dis bien\~: \'ab\~ +Qu'est-ce que cela\~?\~\'bb, mais je ne me levai pas. C'est un grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'\'e9croule, qui me rendit au sentiment de la r\'e9alit\'e9. Oh\~! alors, je bondis hors de mon lit, en me disant\~: \'ab\~C'est le feu\~!\'85\~\'bb + Ce qui redoublait mon inqui\'e9tude, c'est que je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des b\'e2timents, seize mille fagots de la coupe de l'an dernier\'85 \'c0 demi v\'eatu, je m'\'e9lan\'e7ai dans les escaliers. J'\'e9tais fort troubl\'e9 +, je l'avoue, \'e0 ce point que j'eus toutes les peines du monde \'e0 ouvrir la porte ext\'e9rieure. J'y parvins cependant. Mais \'e0 peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au c\'f4t\'e9 + droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse douleur et que j'entendis tout pr\'e8s de moi une d\'e9tonation\'85 +\par +\par D'un geste, le juge d'instruction interrompit. \endash Votre r\'e9cit, monsieur le comte, dit-il, est certes d'une remarquable nettet\'e9. Cependant, il est un d\'e9tail qu'il importe de pr\'e9ciser. C'est bien au moment juste o\'f9 + vous paraissiez qu'on a tir\'e9 sur vous\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Donc l'assassin \'e9tait tout pr\'e8s, \'e0 l'aff\'fbt. Il savait que, fatalement, l'incendie vous attirerait dehors et il attendait\'85 +\par +\par \endash Telle a \'e9t\'e9, telle est encore mon impression, d\'e9clara le comte. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline se retourna vers M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir la pr\'e9vention\~; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen imagin\'e9 par le coupable pour arriver plus s\'fbrement \'e0 la perp\'e9tration du crime\'85 (Apr +\'e8s quoi, revenant au comte\~:) Poursuivez, monsieur, dit le juge d'instruction. +\par +\par \endash Me sentant bless\'e9, continua M.\~de\~Claudieuse, mon premier mouvement, mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me pr\'e9cipiter vers l'endroit d'o\'f9 + m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait trois pas que je me sentis atteint de nouveau \'e0 l'\'e9paule et au cou. Cette seconde blessure \'e9tait plus grave que la premi\'e8re, car le c\'9cur me faillit, la t\'ea +te me tourna, et je tombai\'85 +\par +\par \endash Vous n'aviez pas m\'eame entrevu le meurtrier\~? +\par +\par \endash Pardonnez-moi. Au moment o\'f9 je tombais, il m'a sembl\'e9 voir\'85 j'ai vu un homme s'\'e9lancer de derri\'e8re une pile de fagots, traverser la cour et dispara\'eetre dans la campagne. +\par +\par \endash Le reconna\'eetriez-vous\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Mais vous avez vu comment il \'e9tait v\'eatu, vous pouvez me donner \'e0 peu pr\'e8s son signalement\~? +\par +\par \endash Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a pass\'e9 comme une ombre. +\par +\par Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de d\'e9pit. +\par +\par \endash N'importe, fit-il, nous le retrouverons\'85 Mais continuez, monsieur. +\par +\par Le comte hocha la t\'eate. +\par +\par \endash Je n'ai plus rien \'e0 vous apprendre, monsieur, r\'e9pondit-il. J'\'e9tais \'e9vanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris connaissance, ici, sur ce lit. +\par +\par Avec un soin extr\'eame, M.\~Galpin-Daveline notait les r\'e9ponses du comte. Lorsqu'il eut termin\'e9\~: +\par +\par \endash Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce qui s'est pass\'e9 apr\'e8s votre chute. Qui pourrait me l'apprendre\~? +\par +\par \endash Ma femme, monsieur. +\par +\par \endash Je le pensais. Madame la comtesse a d\'fb se lever en m\'eame temps que vous\~? +\par +\par \endash Ma femme n'\'e9tait pas couch\'e9e, monsieur. Vivement le juge se retourna vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'\'9cil pour reconna\'eetre que le costume de la comtesse n'\'e9tait pas celui d'une femme \'e9veill\'e9e en sursaut par l'in +cendie de sa maison. +\par +\par \endash En effet, murmura-t-il. +\par +\par \endash Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui est l\'e0 sur ce lit, envelopp\'e9e d'une couverture, est atteinte de la rougeole et s\'e9rieusement souffrante. Ma femme \'e9tait rest\'e9e pr\'e8 +s d'elle. Malheureusement, les fen\'eatres de nos filles donnent sur le jardin, du c\'f4t\'e9 oppos\'e9 \'e0 celui o\'f9 le feu a \'e9t\'e9 mis\'85 +\par +\par \endash Comment donc madame la comtesse a-t-elle \'e9t\'e9 avertie du d\'e9sastre\~? demanda le juge d'instruction. +\par +\par Sans attendre une question plus directe, Mme\~de\~Claudieuse s'avan\'e7a. +\par +\par \endash Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, r\'e9pondit-elle, j'avais tenu \'e0 veiller ma petite Berthe. Ayant d\'e9j\'e0 pass\'e9 pr\'e8s d'elle la nuit pr\'e9c\'e9dente, j'\'e9tais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir, lorsqu +e je fus r\'e9veill\'e9e par une d\'e9tonation\'85 \'e0 ce qui m'a sembl\'e9. Je me demandais si ce n'\'e9tait pas une illusion, quand un second coup retentit presque imm\'e9diatement. Plus \'e9tonn\'e9e qu'inqui\'e8 +te, je quittai la chambre de mes filles. Ah\~! monsieur, telle \'e9tait d\'e9j\'e0 la violence de l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je descendis en courant. La porte ext\'e9rieure \'e9tait ouverte, je sortis\'85 \'c0 + cinq ou six pas, \'e0 la lueur des flammes, j'aper\'e7us le corps de mon mari. Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son c\'9cur avait cess\'e9 de battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e\'85 +\par +\par M.\~S\'e9neschal et M.\~Daubigeon fr\'e9missaient. +\par +\par \endash Bien\~! approuva d'un air satisfait M.\~Galpin-Daveline, tr\'e8s bien\~! +\par +\par \endash Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le sommeil des gens de la campagne\'85 Il me semble que je suis rest\'e9e bien longtemps seule, agenouill\'e9e pr\'e8s de mon mari. \'c0 la longue, cependant, les clart\'e9 +s de l'incendie \'e9veillaient nos m\'e9tayers, les ouvriers de la ferme et nos domestiques. Ils se pr\'e9cipitaient dehors en criant\~: \'ab\~Au feu\~!\~\'bb M'apercevant, ils vinrent \'e0 moi et m'aid\'e8rent \'e0 + transporter mon mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attis\'e9 par un vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidit\'e9. Les granges n'\'e9taient plus qu'une immense fournaise, la m\'e9tairie br\'fb +lait, les chais remplis d'eau-de-vie \'e9taient en feu, et la toiture de notre maison s'allumait de tous c\'f4t\'e9s. Et personne de sang-froid\~!\'85 Ma t\'eate \'e9tait \'e0 ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre \'e9tait d\'e9j +\'e0 pleine de fum\'e9e, lorsqu'un honn\'eate et courageux gar\'e7on est all\'e9 les arracher au plus horrible des p\'e9rils\'85 Pour me rappeler \'e0 moi-m\'eame, il m'a fallu l'arriv\'e9e du docteur Seignebos et ses paroles d'espoir\'85 + Cet incendie nous ruine peut-\'eatre\~; que m'importe, puisque mes enfants et mon mari sont sauv\'e9s\~! +\par +\par C'est d'un air d'impatience d\'e9daigneuse que le docteur Seignebos assistait \'e0 ces pr\'e9liminaires in\'e9vitables. Les autres, M.\~S\'e9neschal, le procureur de la R\'e9publique, les deux servantes, m\'eame, avaient peine \'e0 ma\'eetriser leur \'e9 +motion. Lui haussait les \'e9paules et grommelait entre les dents\~: +\par +\par \endash Formalit\'e9s\~! Subtilit\'e9s\~! Pu\'e9rilit\'e9s\~! +\par +\par Apr\'e8s avoir retir\'e9, essuy\'e9 et remis sur son nez ses lunettes d'or, il s'\'e9tait assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il comptait et alignait, dans une \'e9 +cuelle, les quinze ou vingt grains de plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse. +\par +\par Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton bref, s'adressant \'e0 M.\~Galpin-Daveline\~: +\par +\par \endash Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute\~? +\par +\par Offens\'e9 \endash on l'e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 moins \endash , le juge d'instruction fron\'e7a le sourcil, et froidement\~: +\par +\par \endash Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma t\'e2che n'est ni moins grave ni moins urgente. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Par cons\'e9quent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur le docteur\'85 +\par +\par \endash Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous d\'e9clare que chaque minute qui s'\'e9coule d\'e9sormais peut compromettre la vie du bless\'e9. +\par +\par Ils s'\'e9taient rapproch\'e9s et, la t\'eate rejet\'e9e en arri\'e8re, ils se toisaient avec des yeux o\'f9 \'e9clatait la plus violente animosit\'e9. Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet m\'eame de M.\~de\~Claudieuse\~? +\par +\par La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche\~: +\par +\par \endash Messieurs, pronon\'e7a-t-elle, messieurs, de gr\'e2ce\'85 +\par +\par Peut-\'eatre son intervention n'e\'fbt-elle pas suffi, si M.\~S\'e9neschal et M.\~Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en m\'eame temps \'e0 l'un des adversaires. +\par +\par Des deux, M.\~Galpin-Daveline \'e9tait encore le plus obstin\'e9\~; car, en d\'e9pit de tout, reprenant la parole\~: +\par +\par \endash Je n'ai plus, monsieur, dit-il \'e0 M.\~de\~Claudieuse, qu'une question \'e0 vous adresser\~: o\'f9 et comment \'e9tiez-vous plac\'e9\~? O\'f9 et comment pensez-vous qu'\'e9tait plac\'e9 l'assassin au moment du crime\~? +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pondit le comte d'une voix \'e9videmment fatigu\'e9e, j'\'e9tais, je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face \'e0 la cour. L'assassin devait \'eatre post\'e9 \'e0 une vingtaine de pas, sur ma droite, derri\'e8 +re une pile de fagots. +\par +\par Ayant \'e9crit la r\'e9ponse du bless\'e9, le juge se retourna vers le m\'e9decin. +\par +\par \endash Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est \'e0 vous maintenant \'e0 fixer la pr\'e9vention sur ce point d\'e9cisif\~: \'e0 quelle distance \'e9tait le meurtrier lorsqu'il a fait feu\~? +\par +\par \endash Je ne suis pas devin, r\'e9pondit brutalement le m\'e9decin. +\par +\par \endash Ah\~! prenez garde, monsieur, insista M.\~Galpin-Daveline, la justice, dont je suis ici le repr\'e9sentant, a le droit et les moyens de se faire respecter. Vous \'eates m\'e9decin, monsieur, et la m\'e9decine est arriv\'e9e \'e0 r\'e9 +pondre d'une fa\'e7on presque math\'e9matique \'e0 la question que je vous pose\'85 +\par +\par M.\~Seignebos ricanait. +\par +\par \endash Vraiment, la m\'e9decine est arriv\'e9e \'e0 ce prodige\~! fit-il. Quelle m\'e9decine\~? La m\'e9decine l\'e9gale, sans doute, celle qui est \'e0 la d\'e9votion des parquets et \'e0 la discr\'e9tion des pr\'e9sidents d'assises\'85 +\par +\par \endash Monsieur\~!\'85 +\par +\par Mais le m\'e9decin n'\'e9tait pas d'un naturel \'e0 supporter un second \'e9chec. +\par +\par \endash Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il n'est pas un manuel de m\'e9decine l\'e9gale qui ne tranche souverainement le probl\'e8me dont il s'agit. Je les ai \'e9tudi\'e9s, ces manuels, qui sont vos armes \'e0 + vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de Tardieu et de Briant et Chaudey\'85 Je n'ignore pas que ces messieurs pr\'e9tendent d\'e9cider \'e0 un centim\'e8tre pr +\'e8s la distance d'o\'f9 un coup de fusil a \'e9t\'e9 tir\'e9. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre m\'e9decin de campagne, moi, un simple gu\'e9risseur\'85 Et, avant de donner une opinion qui peut faire tomber la t\'ea +te d'un pauvre diable, la t\'eate d'un innocent, peut-\'eatre, j'ai besoin de r\'e9fl\'e9chir, de me consulter, de recourir \'e0 des exp\'e9riences. +\par +\par Il avait si \'e9videmment raison quant au fond, sinon quant \'e0 la forme, que M.\~Galpin-Daveline se radoucit. +\par +\par \endash C'est \'e0 titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous demande votre avis. Votre opinion raisonn\'e9e et d\'e9finitive fera n\'e9cessairement l'objet d'un rapport motiv\'e9. +\par +\par \endash Ah\~!\'85 comme cela\'85 +\par +\par \endash Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a inspir\'e9es l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse. +\par +\par D'un geste pr\'e9tentieux, M.\~Seignebos rajusta ses lunettes. +\par +\par \endash Mon sentiment, r\'e9pondit-il, sous toutes r\'e9serves, bien entendu, est que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je crois volontiers que l'assassin \'e9tait embusqu\'e9 \'e0 + la distance qu'il indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups de fusil ont \'e9t\'e9 tir\'e9s de distances diff\'e9rentes, l'un de beaucoup plus pr\'e8 +s que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la hanche, a, comme disent les chasseurs, \'ab\~\'e9cart\'e9\~\'bb l\'e9g\'e8rement, l'autre, celui de l'\'e9paule, a presque \'ab\~fait balle\~\'bb\'85 +\par +\par \endash Mais on sait \'e0 combien de m\'e8tres un fusil fait balle, interrompit M.\~S\'e9neschal, qu'aga\'e7ait le ton dogmatique du docteur. +\par +\par M.\~Seignebos salua. +\par +\par \endash On sait cela\~? fit-il. Qui\~? Vous, monsieur le maire\~? Moi je d\'e9clare l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pa +s, comme vous semblez l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types seulement de fusils de chasse. Avez-vous r\'e9fl\'e9chi \'e0 l'immense vari\'e9t\'e9 d'armes fran\'e7aises, anglaises, am\'e9 +ricaines et allemandes qui sont aujourd'hui r\'e9pandues partout\~? Comment osez-vous, monsieur, vous prononcer si d\'e9lib\'e9r\'e9ment\~? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avou\'e9 + et un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera tout le d\'e9bat de la cour d'assises\~? +\par +\par Apr\'e8s quoi, d\'e9cid\'e9 \'e0 ne plus rien r\'e9pondre, le m\'e9decin reprenait son bistouri et ses pinces, lorsque tout \'e0 coup, au-dehors, des clameurs \'e9clat\'e8rent, si terribles que M.\~S\'e9neschal, M.\~Daubigeon et Mme\~de\~Claudieuse elle-m +\'eame se pr\'e9cipit\'e8rent vers la porte. +\par +\par Et ces clameurs, h\'e9las\~!, n'\'e9taient que trop justifi\'e9es. +\par +\par La toiture du b\'e2timent principal venait de s'effondrer, ensevelissant sous ses d\'e9combres embras\'e9s le pauvre tambour qui, deux heures plus t\'f4t, avait battu la g\'e9n\'e9rale, Bolton, et un pompier, nomm\'e9 Guillebault, le plus estim\'e9 de +s charpentiers de Sauveterre, un p\'e8re de cinq enfants. Le capitaine Parenteau semblait pr\'e8s de devenir fou, et c'\'e9tait \'e0 qui se d\'e9vouerait pour arracher \'e0 la plus horrible des morts ces infortun\'e9 +s, dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements d\'e9sesp\'e9r\'e9s. +\par +\par Toutes les tentatives pour les secourir devaient \'e9chouer. Un gendarme et un fermier des environs, qui avaient essay\'e9 d'arriver jusqu'\'e0 eux, faillirent rester dans la fournaise et ne furent retir\'e9s qu'au prix d'efforts inou\'efs, et da +ns le plus triste \'e9tat, le gendarme surtout. +\par +\par Alors, v\'e9ritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de l'incendiaire\'85 Alors, en m\'eame temps que les colonnes de fum\'e9e et les tourbillons d'\'e9tincelles, mont\'e8rent vers le ciel des cris de vengeance\~: +\par +\par \endash \'c0 mort, l'incendiaire, \'e0 mort\~!\'85 +\par +\par C'est \'e0 ce moment que la plus l\'e9gitime des fureurs inspira M.\~S\'e9neschal. Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est difficile d'arracher \'e0 un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un monceau de d\'e9 +bris, d'une voix claire et forte\~: +\par +\par \endash Oui, mes amis, s'\'e9cria-t-il, oui, vous avez raison\~; \'e0 mort\~! Oui, les courageuses victimes du plus l\'e2che des crimes doivent \'eatre veng\'e9es\'85 Il faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument\~!\'85 Vous le voule +z, n'est-ce pas\~? Cela d\'e9pend de vous\'85 Il est impossible qu'il ne soit pas parmi vous un homme qui sache quelque chose\'85 Que celui-l\'e0 se montre et parle. Souvenez-vous que le plus l\'e9ger indice peut guider la justice\'85 + Se taire, mes amis, serait se rendre complice. R\'e9fl\'e9chissez, consultez-vous\'85 +\par +\par De rapides chuchotements coururent \'e0 travers la foule, puis tout \'e0 coup\~: +\par +\par \endash Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler. +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Cocoleu\~! Il \'e9tait l\'e0 tout au commencement. +\par +\par C'est lui qui est all\'e9 chercher dans leur chambre les filles de la dame de Claudieuse. Qu'est-il devenu\~? Cocoleu\~!\'85 Cocoleu\~!\'85 +\par +\par Il faut avoir v\'e9cu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour imaginer, pour comprendre l'\'e9motion et la col\'e8re de tous ces braves gens qui se pressaient autour des ruines embras\'e9 +es du Valpinson. L'habitant des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue. Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il redoute peu l'incendie\~: \'e0 la premi\'e8re \'e9tincelle, toujours + quelque voisin se trouve pour crier \'ab\~au feu\~!\~\'bb Les pompes accourent, et l'eau jaillit comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des p\'e9rils de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul n'est charg +\'e9 d'assurer la s\'e9curit\'e9 de ses nuits. Attaqu\'e9 par un assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu soit mis \'e0 sa maison, elle sera en cendres avant l'arriv\'e9 +e des premiers secours, trop heureux s'il se sauve et s'il r\'e9ussit \'e0 sauver sa famille des flammes. +\par +\par Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M.\~S\'e9neschal, s'employaient fi\'e9vreusement \'e0 retrouver celui qui, pensaient-ils, savait quelque chose\~: Cocoleu. +\par +\par Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en \'e9tait pas un seul, parmi eux, qui ne lui e\'fbt donn\'e9 une beurr\'e9e ou une \'e9cuell\'e9e de soupe, quand il avait faim\~; pas un seul qui ne lui e\'fbt abandonn\'e9 + une botte de paille dans le coin d'une \'e9curie, quand il pleuvait ou qu'il faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu \'e9tait de ces infortun\'e9s qui tra\'eenent \'e0 travers la campagne le poids de quelque terrible difformit\'e9 + physique ou morale. +\par +\par Quelque vingt ans plus t\'f4t, un des gros propri\'e9taires de Br\'e9chy, ayant fait b\'e2tir, avait fait venir d'Angoul\'eame une demi-douzaine de peintres-d\'e9corateurs qui pass\'e8rent chez lui presque tout l'\'e9t\'e9. Un de ces peintres avait mis +\'e0 mal une pauvre fille de ferme des environs, nomm\'e9e Colette, qu'avaient affol\'e9e sa longue blouse blanche, ses fines moustaches brunes, sa gaiet\'e9, ses chansons et ses propos galants. +\par +\par Mais les travaux achev\'e9s, le s\'e9ducteur s'\'e9tait envol\'e9 avec ses camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare qu'il avait fum\'e9. Elle \'e9tait enceinte, pourtant. +\par +\par Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son \'e9tat, elle fut jet\'e9e \'e0 la porte de la maison o\'f9 elle \'e9tait employ\'e9e, et ses parents, qui avaient bien du mal \'e0 se suffire, la repouss\'e8rent impitoyablement. D\'e8s lors, h\'e9b\'e9t\'e9 +e de douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant l'aum\'f4ne, insult\'e9e, raill\'e9e, brutalis\'e9e m\'eame quelquefois. +\par +\par C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle mit au monde un gar\'e7on. Comment la m\'e8re et l'enfant n'\'e9taient-ils pas morts de froid, de faim et de mis\'e8re\~!\'85 Il est des gr\'e2ces d'\'e9tat incompr\'e9hensibles. + +\par +\par Pendant plusieurs ann\'e9es, on les vit tra\'eener leurs haillons autour de Sauveterre, vivant de la g\'e9n\'e9rosit\'e9, ch\'e8rement achet\'e9e, des paysans. Puis la m\'e8re mourut, abandonn\'e9e, comme elle avait v\'e9cu. On ramassa son corps un m +atin, sur le revers d'un foss\'e9. L'enfant restait seul. +\par +\par Il avait huit ans, il \'e9tait assez fort pour son \'e2ge\~; un fermier en eut piti\'e9 et le prit pour garder ses vaches. Le petit mis\'e9rable n'en \'e9tait pas capable. +\par +\par Tant qu'il avait eu sa m\'e8re, on avait attribu\'e9 \'e0 son existence sauvage son mutisme, ses regards effar\'e9s, ses allures de b\'eate traqu\'e9e. Lorsqu'on essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne s'\'e9tait \'e9veill\'e9 +e en ce pauvre cerveau d\'e9prim\'e9. Il \'e9tait idiot, et de plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les acc\'e8s agitent tout le corps, et particuli\'e8rement les muscles du visage, de mouvements convulsifs. Il n'\'e9 +tait pas muet, mais ce n'est qu'avec des efforts inou\'efs et en b\'e9gayant lamentablement qu'il parvenait \'e0 articuler quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient\~: +\par +\par \endash Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou. +\par +\par Il en avait pour cinq minutes \'e0 b\'e9gayer, avec toutes sortes de contorsions, le nom de sa m\'e8re\~: +\par +\par \endash Co\'85 co\'85 co\'85 lette. De l\'e0 son surnom. +\par +\par On avait constat\'e9 qu'il n'\'e9tait bon \'e0 rien\~; on cessa de s'int\'e9resser \'e0 lui\~; il se remit \'e0 vagabonder comme jadis. +\par +\par C'est vers cette \'e9poque que le docteur Seignebos, en allant \'e0 ses visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent docteur, entre autres th\'e9ories surprenantes, soutenait alors que l'imb\'e9cillit\'e9 n'est qu'une fa\'e7on d'\'ea +tre du cerveau, un oubli de la nature ais\'e9ment r\'e9parable par l'adjonction de certaines substances connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une exp\'e9rience m\'e9morable \'e9tait trop belle pour qu'il ne s'empress\'e2t pas de la saisir. + +\par +\par Il fit monter Cocoleu pr\'e8s de lui, dans son cabriolet, l'installa dans sa maison et le soumit \'e0 un traitement dont le secret est rest\'e9 entre lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions avanc\'e9es. +\par +\par Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait consid\'e9rablement maigri. Il parlait peut-\'eatre un peu moins malais\'e9ment, mais son intelligence n'avait fait aucun progr\'e8s appr\'e9ciable. +\par +\par D\'e9courag\'e9, M.\~Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait donn\'e9es \'e0 son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors en lui d\'e9fendant de revenir jamais. +\par +\par Le m\'e9decin avait rendu un triste service \'e0 Cocoleu. D\'e9saccoutum\'e9 des privations, d\'e9shabitu\'e9 d'aller de porte en porte demander son pain, le pauvre idiot e\'fbt p\'e9ri de besoin si sa bonne \'e9toile ne l'e\'fbt amen\'e9 + au Valpinson. Touch\'e9s de sa d\'e9tresse, le comte et la comtesse de Claudieuse r\'e9solurent de se charger de lui. +\par +\par Seulement, c'est en vain qu'ils essay\'e8rent de le fixer \'e0 l'une de leurs m\'e9tairies, o\'f9 ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de Cocoleu l'emportait sur tout, m\'ea +me sur la faim. L'hiver, par le froid et la neige, on le tenait encore. Mais d\'e8s les premi\'e8res feuilles, il reprenait ses courses sans but \'e0 travers les bois et les champs, restant souvent des semaines enti\'e8res sans repara\'eetre. +\par +\par \'c0 la longue, pourtant, s'\'e9tait \'e9veill\'e9 en lui quelque chose qui ressemblait assez \'e0 l'instinct d'un animal domestique patiemment dress\'e9. Son affection pour Mme\~de\~ +Claudieuse se traduisait comme celle d'un chien, par des gambades et des cris de joie d\'e8s qu'il l'apercevait. Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait +aussi les petites filles, et il paraissait souffrir qu'on l'\'e9cart\'e2t d'elles, car on l'en \'e9cartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics nerveux. +\par +\par Avec le temps aussi, il \'e9tait devenu capable de rendre quelques petits services. Il \'e9tait certaines commissions faciles dont on pouvait le charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il savait porter une lettre \'e0 + la poste de Br\'e9chy. M\'eame, ses progr\'e8s avaient \'e9t\'e9 assez sensibles pour inspirer des doutes \'e0 quelques paysans d\'e9fiants, lesquels pr\'e9tendaient que Cocoleu n'\'e9tait pas si \'ab\~innocent\~\'bb qu'il en avait l'air, que c'\'e9tait +\'ab\~un malin\~\'bb au contraire, qui faisait la b\'eate pour bien vivre sans travailler. +\par +\par \endash Nous le tenons\~! cri\'e8rent enfin quelques voix\~; le voil\'e0\~! le voil\'e0\~!\'85 +\par +\par La foule s'\'e9carta vivement, et presque aussit\'f4t, maintenu et pouss\'e9 en avant par plusieurs hommes, un jeune gar\'e7on parut. +\par +\par \endash Il s'\'e9tait cach\'e9 l\'e0-bas, derri\'e8re une haie, disaient ces hommes, et il ne voulait pas venir, le m\'e2tin\~! +\par +\par Le d\'e9sordre des v\'eatements de Cocoleu attestait en effet une r\'e9sistance opini\'e2tre. +\par +\par C'\'e9tait un gar\'e7on de dix-huit ans, imberbe, tr\'e8s grand, extraordinairement maigre, et si d\'e9gingand\'e9 qu'il en paraissait contrefait. Une for\'eat de rudes cheveux roux s'emm\'ealait au-dessus de son front \'e9 +troit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meubl\'e9e de dents aigu\'ebs, son nez, largement \'e9pat\'e9, et ses immenses oreilles donnaient \'e0 sa physionomie une expression \'e9 +trange d'effarement et d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale. +\par +\par \endash Qu'est-ce que nous allons en faire\~? demand\'e8rent les paysans \'e0 M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, r\'e9pondit le maire, l\'e0, dans la petite maison o\'f9 vous avez port\'e9 monsieur de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Et il faudra bien qu'il parle, grond\'e8rent les paysans. Tu entends, n'est-ce pas\~? Allons\~! arrive\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256496}4{\*\bkmkend _Toc96256496} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Mettant leur amour-propre \'e0 lutter de flegme et d'impassibilit\'e9, ni le docteur Seignebos, ni M.\~Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement pour reconna\'eetre ce qui se passait au-dehors. +\par +\par Le m\'e9decin s'appr\'eatait \'e0 reprendre son op\'e9ration, et m\'e9thodiquement, tranquille autant que s'il e\'fbt \'e9t\'e9 chez lui, dans son cabinet, il lavait l'\'e9ponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses bistouris. +\par +\par Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras crois\'e9s, semblait suivre de l'\'9cil, dans le vide, d'insaisissables combinaisons. Peut-\'eatre songeait-il que sa bonne \'e9toile l'avait enfin guid\'e9 + vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si inutilement appel\'e9e de tous ses v\'9cux. +\par +\par Mais M.\~de\~Claudieuse \'e9tait loin de partager leur indiff\'e9rence. Il s'agitait sur son lit, et d\'e8s que M.\~S\'e9neschal et M.\~Daubigeon reparurent, p\'e2les et boulevers\'e9s\~: +\par +\par \endash Pourquoi tout ce tumulte\~? interrogea-t-il. +\par +\par Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe\~: +\par +\par \endash Mon Dieu\~!\'85 s'\'e9cria-t-il, et moi qui g\'e9missais de me voir en partie ruin\'e9. Deux hommes morts\~!\'85 Voil\'e0 le vrai malheur\~!\'85 Pauvres gens, victimes de leur courage\~! Bolton, un gar\'e7on de trente ans\~! Guillebault, un p\'e8 +re de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien\~!\'85 +\par +\par La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononc\'e9s par son mari. +\par +\par \endash Tant qu'il nous restera une bouch\'e9e de pain, interrompit-elle, d'une voix profond\'e9ment troubl\'e9e, ni la m\'e8re de Bolton, ni les enfants de Guillebault ne manqueront de rien\~! +\par +\par Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient d\'e9couvert Cocoleu envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier. +\par +\par \endash O\'f9 est le juge\~? demandaient-ils. Voil\'e0 un t\'e9moin\'85 +\par +\par \endash Quoi\~! Cocoleu\~! s'\'e9cria le comte. +\par +\par \endash Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le r\'e9p\'e8te \'e0 la justice et que l'incendiaire soit retrouv\'e9. +\par +\par M.\~Seignebos avait fronc\'e9 le sourcil. Il ex\'e9crait Cocoleu, ce cher docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse exp\'e9rience dont on fait encore des gorges chaudes \'e0 Sauveterre. +\par +\par \endash Est-ce que v\'e9ritablement vous allez l'interroger\~? demanda-t-il \'e0 M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Pourquoi non\~? fit s\'e8chement le juge. +\par +\par \endash Parce qu'il est compl\'e8tement imb\'e9cile, monsieur, stupide, idiot. Parce qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la port\'e9e de ses r\'e9ponses. +\par +\par \endash Il peut nous fournir un indice pr\'e9cieux, monsieur\'85 +\par +\par \endash Lui\~!\'85 un \'eatre d\'e9nu\'e9 de raison\~!\'85 Vous n'y pensez pas\~! Il est impossible que la justice tienne compte des r\'e9ponses incoh\'e9rentes d'un fou\~! +\par +\par Le m\'e9contentement de M.\~Galpin-Daveline se traduisait par un redoublement de roideur. +\par +\par \endash Je sais ce que j'ai \'e0 faire, monsieur, dit-il. +\par +\par \endash Et moi, riposta le m\'e9decin, je connais mon devoir. Vous avez requis le concours de mes lumi\'e8res, je vous l'apporte. Je vous d\'e9clare que l'\'e9tat mental de ce gar\'e7on est tel qu'il ne saurait \'eatre entendu, m\'eame \'e0 + titre de renseignements. J'en appelle \'e0 monsieur le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par Il esp\'e9rait un mot d'encouragement de M.\~Daubigeon. Le mot ne venant pas\~: +\par +\par \endash Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux r\'e9pond \'e0 vos questions par une accusation formelle\~? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera\~? +\par +\par Les paysans \'e9coutaient, bouche b\'e9ante, cette discussion. +\par +\par \endash Oh\~! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux. +\par +\par \endash Il sait bien dire ce qu'il veut, le m\'e2tin\~! ajouta un autre. +\par +\par \endash Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, pronon\'e7a doucement Mme\~de\~Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'\'e9tais comme frapp\'e9 +e de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu, approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal\'85 +\par +\par Il \'e9tait bien besoin de ces bonnes paroles. Effray\'e9 au-del\'e0 de toute expression par les brutalit\'e9s dont il venait d'\'eatre l'objet, le pauvre idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient. +\par +\par \endash Je\'85 je n'ai pas\'85 pas\'85 peur\'85, b\'e9gaya-t-il. +\par +\par \endash Une fois encore, je proteste, insista le m\'e9decin. +\par +\par Il venait de reconna\'eetre qu'il n'\'e9tait pas seul de son avis. +\par +\par \endash Je crois, en effet, qu'il est peut-\'eatre dangereux d'interroger Cocoleu, dit M.\~de\~Claudieuse. +\par +\par \endash Je le crois aussi, appuya M.\~Daubigeon. Mais le juge \'e9tait le ma\'eetre de la situation, arm\'e9 des pouvoirs presque illimit\'e9s que la loi conf\'e8re au magistrat instructeur. +\par +\par \endash Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de r\'e9plique, laissez-moi agir \'e0 ma guise. (Et s'\'e9tant assis, et s'adressant \'e0 Cocoleu\~:) Voyons, mon gar\'e7on, reprit-il de sa meilleure voix, \'e9coute-moi bien et t +\'e2che de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu, cette nuit, au Valpinson\~? +\par +\par \endash Le feu, r\'e9pondit l'idiot. +\par +\par \endash Oui, mon ami, le feu, qui a d\'e9truit la maison de tes bienfaiteurs, le feu o\'f9 viennent de p\'e9rir deux pauvres pompiers\'85 Et ce n'est pas tout\~: on a essay\'e9 d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce lit, bless\'e9 + et couvert de sang\~? Vois-tu la douleur de madame de Claudieuse\~?\'85 +\par +\par Cocoleu comprenait-il\~? Sa figure grima\'e7ante ne trahissait rien de ce qui pouvait se passer en lui. +\par +\par \endash Absurdit\'e9\~! grommelait le docteur. T\'e9m\'e9rit\'e9\~! T\'e9nacit\'e9\~! +\par +\par M.\~Galpin-Daveline l'entendit. +\par +\par \endash Monsieur\~! pronon\'e7a-t-il vivement, ne m'obligez pas \'e0 me rappeler qu'il y a l\'e0, tout pr\'e8s, des gens charg\'e9s de faire respecter mon caract\'e8re\'85 (Et revenant au pauvre idiot\~ +:) Tous ces malheurs, mon ami, poursuivit-il, sont l'\'9cuvre d'un l\'e2che incendiaire. Tu le d\'e9testes, n'est-ce pas, ce mis\'e9rable, tu le hais\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, dit Cocoleu. +\par +\par \endash Tu d\'e9sires qu'il soit puni\'85 +\par +\par \endash Oui, oui\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! il faut m'aider \'e0 le d\'e9couvrir, pour qu'il soit arr\'eat\'e9 par les gendarmes, mis en prison et jug\'e9. Tu le connais, tu as dit toi-m\'eame que tu le connaissais\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours\~: +\par +\par \endash Dans le fait, demanda-t-il, \'e0 qui ce pauvre diable a-t-il parl\'e9\~? +\par +\par C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien. Peut-\'eatre Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait. +\par +\par \endash Ce qui est s\'fbr, d\'e9clara un des m\'e9tayers du Valpinson, c'est que ce pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits il r\'f4de comme un chien de garde autour des b\'e2timents\'85 +\par +\par Ce fut pour M.\~Galpin-Daveline un trait de lumi\'e8re. Changeant brusquement la forme de l'interrogatoire\~: +\par +\par \endash O\'f9 as-tu pass\'e9 la soir\'e9e\~? demanda-t-il \'e0 Cocoleu. +\par +\par \endash Dans\'85 dans\'85 la cour\'85 +\par +\par \endash Dormais-tu, quand l'incendie s'est d\'e9clar\'e9\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Tu l'as donc vu commencer\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Comment a-t-il commenc\'e9\~? +\par +\par Obstin\'e9ment, l'idiot tenait ses regards riv\'e9s sur Mme\~de\~Claudieuse, avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche \'e0 lire dans les yeux de son ma\'eetre. +\par +\par \endash R\'e9ponds, mon ami, insista doucement la comtesse, ob\'e9is, parle\'85 +\par +\par Un \'e9clair brilla dans les yeux de Cocoleu. +\par +\par \endash On\'85 on a mis le feu, b\'e9gaya-t-il. +\par +\par \endash Expr\'e8s\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Un monsieur\'85 +\par +\par Il n'\'e9tait pas un des t\'e9moins de cette sc\'e8ne qui, pour mieux entendre, ne ret\'eent sa respiration. Seul le docteur se dressa. +\par +\par \endash Cet interrogatoire est insens\'e9\~! s'\'e9cria-t-il. Mais le juge d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu, d'une voix qu'alt\'e9rait l'\'e9motion\~: +\par +\par \endash Tu l'as vu, ce monsieur\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et tu le connais\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s\'85 tr\'e8s bien. +\par +\par \endash Tu sais son nom\~? +\par +\par \endash Oh, oui\~! +\par +\par \endash Comment s'appelle-t-il\~? +\par +\par Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure bl\'eame de Cocoleu\~; il h\'e9sita, puis enfin, avec un violent effort, il r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Bois\'85 Bois\'85 Boiscoran. +\par +\par Des murmures de m\'e9contentement et des ricanements incr\'e9dules accueillirent ce nom. D'h\'e9sitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre. +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran, un incendiaire\~? disaient les paysans\~; \'e0 qui jamais fera-t-on accroire \'e7a\~? +\par +\par \endash C'est absurde\~! d\'e9clara M.\~de\~Claudieuse. +\par +\par Insens\'e9\~! approuv\'e8rent M.\~S\'e9neschal et M.\~Daubigeon. +\par +\par Le docteur Seignebos avait retir\'e9 ses lunettes et les essuyait d'un air de triomphe. +\par +\par \endash Qu'avais-je annonc\'e9\~! s'\'e9cria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction n'a pas daign\'e9 tenir compte de mes observations\'85 +\par +\par M.\~le juge d'instruction \'e9tait de beaucoup le plus \'e9mu de tous. Il \'e9tait devenu excessivement p\'e2le, et les efforts \'e9taient visibles qu'il faisait pour garder son impassible froideur. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique se pencha vers lui. +\par +\par \endash \'c0 votre place, murmura-t-il, j'en resterais l\'e0, consid\'e9rant comme non avenu ce qui vient de se passer. +\par +\par Mais M.\~Galpin-Daveline \'e9tait de ces gens qu'aveugle l'opinion exag\'e9r\'e9e qu'ils ont d'eux-m\'eames, et qui se feraient hacher en morceaux plut\'f4t que de reconna\'eetre qu'ils ont pu se tromper. +\par +\par \endash J'irai jusqu'au bout, r\'e9pondit-il. +\par +\par Et s'adressant de nouveau \'e0 Cocoleu, au milieu d'un silence si profond qu'on e\'fbt entendu le bruissement des ailes d'une mouche\~: +\par +\par \endash Comprends-tu bien, mon gar\'e7on, lui demanda-t-il, ce que tu dis\~? Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable\~? +\par +\par Que Cocoleu compr\'eet ou non, il \'e9tait en tout cas agit\'e9 d'une angoisse manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes d\'e9prim\'e9es, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et convulsaient sa face. +\par +\par \endash Je\'85 je dis la v\'e9rit\'e9, b\'e9gaya-t-il. +\par +\par \endash C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Comment s'y est-il pris\~? +\par +\par L'\'9cil \'e9gar\'e9 de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui semblait indign\'e9, \'e0 la comtesse, qui \'e9coutait d'un air de douloureuse surprise. +\par +\par \endash Parle\~! insista le juge d'instruction. +\par +\par Apr\'e8s un moment d'h\'e9sitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions et de b\'e9gaiements \'e0 faire comprendre qu'il avait vu M.\~de\~Boiscoran, qu' +il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui \'e9tait tout proche de deux \'e9normes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au mur d'un chai plein d'eau-de-vie. + +\par +\par \endash C'est de la d\'e9mence\~! s'\'e9cria le docteur, traduisant certainement l'opinion de tous. +\par +\par Mais M.\~Galpin-Daveline avait r\'e9ussi \'e0 ma\'eetriser son trouble. Promenant autour de lui un regard m\'e9chant\~: +\par +\par \'c0 la premi\'e8re marque d'approbation ou d'improbation, d\'e9clara-t-il, je requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Apr\'e8s quoi, revenant \'e0 Cocoleu\~:) Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran, interrogea-t-il, comment \'e9 +tait-il v\'eatu\~? +\par +\par \endash Il avait un pantalon blanch\'e2tre, r\'e9pondit l'idiot, toujours en bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de paille. Son pantalon \'e9tait rentr\'e9 dans ses bottes. +\par +\par Deux ou trois paysans s'entre-regard\'e8rent comme si enfin ils eussent \'e9t\'e9 effleur\'e9s d'un soup\'e7on. C'\'e9tait avec le costume d\'e9crit par Cocoleu qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait\~? +\par +\par \endash Il s'est cach\'e9 derri\'e8re les fagots. +\par +\par \endash Et ensuite\~? +\par +\par \endash Il a pr\'e9par\'e9 son fusil, et, quand le ma\'eetre est sorti, il a tir\'e9. +\par +\par Oubliant la douleur de ses blessures, M.\~de\~Claudieuse bondissait d'indignation sur son lit. +\par +\par \endash Il est monstrueux, s'\'e9cria-t-il, de laisser ce mis\'e9rable idiot salir un galant homme de ses stupides accusations\~! S'il a vu monsieur de Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi n'a-t-il pas donn\'e9 + l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas cri\'e9\~! +\par +\par Docilement, \'e0 la grande surprise de M.\~S\'e9neschal et de M.\~Daubigeon, M.\~Galpin-Daveline r\'e9p\'e9ta la question. +\par +\par \endash Pourquoi n'as-tu pas appel\'e9\~? demanda-t-il \'e0 Cocoleu. +\par +\par Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient \'e9puis\'e9 le malheureux idiot. Il \'e9clata d'un rire h\'e9b\'e9t\'e9 et, presque aussit\'f4t pris d'une crise de son mal, il tomba en se d\'e9battant et en criant, et il fallut l'emporter. + +\par +\par Le juge d'instruction s'\'e9tait lev\'e9 et, p\'e2le, \'e9mu, les sourcils fronc\'e9s, la l\'e8vre contract\'e9e, il semblait r\'e9fl\'e9chir. +\par +\par \endash Qu'allez-vous faire\~? lui demanda \'e0 l'oreille le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par \endash Poursuivre\~! dit-il \'e0 voix basse. +\par +\par \endash Oh\~! +\par +\par \endash Puis-je faire autrement, dans ma situation\~? Dieu m'est t\'e9moin qu'en poussant ce malheureux idiot, mon but \'e9tait de faire \'e9clater l'absurdit\'e9 de son accusation. Le r\'e9sultat a tromp\'e9 mon attente\'85 +\par +\par \endash Et maintenant\'85 +\par +\par \endash Il n'y a plus \'e0 h\'e9siter\~: dix t\'e9moins ont assist\'e9 \'e0 l'interrogatoire, mon honneur est en jeu, il faut que je d\'e9montre l'innocence ou la culpabilit\'e9 de l'homme accus\'e9 par Cocoleu\'85 (Et tout aussit\'f4 +t, s'approchant du lit de M.\~de\~Claudieuse\~:) Voulez-vous, \'e0 cette heure, monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte. +\par +\par \endash Est-il possible, monsieur, s'\'e9cria-t-il, que vous croyiez ce que vous venez d'entendre\~! +\par +\par \endash Je ne crois rien, monsieur, pronon\'e7a le juge. J'ai mission de d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9, je la cherche\'85 +\par +\par \endash Le docteur vous a dit quel est l'\'e9tat mental de Cocoleu\'85 +\par +\par \endash Monsieur, je vous prie de me r\'e9pondre. +\par +\par M.\~de\~Claudieuse eut un geste de col\'e8re, et vivement\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! r\'e9pondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont ni bonnes ni mauvaises\~; nous n'en avons pas. +\par +\par \endash On pr\'e9tend, je l'ai entendu dire, que vous \'eates fort mal ensemble\'85 +\par +\par \endash Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran vit \'e0 Paris les trois quarts de l'ann\'e9e. Il n'est jamais venu chez moi, je n'ai jamais mis les pieds chez lui. +\par +\par \endash On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu mesur\'e9s\'85 +\par +\par \endash C'est possible. Nous n'avons ni le m\'eame \'e2ge, ni les m\'eames go\'fbts, ni les m\'eames opinions, ni les m\'eames croyances. Il est jeune, je suis vieux. Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je suis l\'e9 +gitimiste, il \'e9tait orl\'e9aniste et est devenu d\'e9mocrate. Je crois que seul le descendant de nos rois l\'e9gitimes peut sauver notre pays, il est persuad\'e9 que la R\'e9publique est le salut de la France. Mais on peut \'ea +tre ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a \'e9t\'e9 bless\'e9. +\par +\par Soigneusement, M.\~Galpin-Daveline notait les r\'e9ponses du comte. Ayant fini\~: +\par +\par \endash Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il. Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'int\'e9r\'eats\'85 +\par +\par \endash Insignifiants. +\par +\par \endash Pardon, vous avez \'e9chang\'e9 du papier timbr\'e9. +\par +\par \endash Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux cours d'eau qui est pour les riverains un \'e9ternel sujet de contestations. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Vous n'avez pas eu que ces diff\'e9rends, monsieur, dit-il. Vous avez eu, au su et vu de tout le pays, des altercations violentes. +\par +\par Le comte de Claudieuse paraissait d\'e9sol\'e9. +\par +\par \endash C'est vrai, nous avons \'e9chang\'e9 quelques propos\'85 Monsieur de Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'\'e9chappaient de leur chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils d\'e9truisaient de gibier\'85 + +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment\'85 Et un jour que vous avez rencontr\'e9 monsieur de Boiscoran, vous l'avez menac\'e9 de donner un coup de fusil \'e0 ses chiens\'85 +\par +\par \endash J'\'e9tais furieux, je le reconnais\~; mais j'avais tort, mille fois tort, je l'ai menac\'e9. +\par +\par \endash C'est bien cela. Vous \'e9tiez arm\'e9s l'un et l'autre, vous vous \'eates anim\'e9s, vous menaciez, il vous a couch\'e9 en joue\'85 Ne le niez pas\~; dix personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256497}5{\*\bkmkend _Toc96256497} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il n'\'e9tait personne dans le pays qui ne s\'fbt de quel mal affreux \'e9tait atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne f\'fbt bien persuad\'e9 qu'il n'y avait pas de soins \'e0 lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emport\'e9 + avaient donc cru faire assez en le d\'e9posant sur un tas de paille humide. L'abandonnant ensuite \'e0 lui-m\'eame, ils s'\'e9taient m\'eal\'e9s \'e0 la foule pour raconter ce qu'ils venaient d'entendre. +\par +\par C'est une justice \'e0 rendre aux quelques centaines de paysans qui se pressaient autour des d\'e9combres fumants du Valpinson, que leur premier mouvement fut d'accabler de quolibets ou de mal\'e9dictions l'\'ea +tre sans cervelle qui venait d'attribuer l'incendie \'e0 M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte dur\'e9e. Un de ces mauvais dr\'f4les, paresseux, ivrognes et bassement jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans les villes, s'\'e9cria\~: \'ab\~ +Pourquoi donc pas\~?\~\'bb Et ces seuls mots devinrent le point de d\'e9part des suppositions les plus hasard\'e9es. +\par +\par Les querelles du comte de Claudieuse et de M.\~de\~Boiscoran avaient \'e9t\'e9 publiques. Il \'e9tait bien connu que presque toujours les premiers torts \'e9taient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par c\'e9der. Pourquoi M.\~de\~ +Boiscoran, humili\'e9, n'aurait-il pas eu recours \'e0 ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait ha\'efr, pensait-on, et surtout craindre\~? +\par +\par \'ab\~Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche\~?\~\'bb ricanait le garnement. +\par +\par De l\'e0 \'e0 chercher des circonstances \'e0 l'appui des affirmations de Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se form\'e8rent, et bient\'f4t deux hommes et une femme donn\'e8rent \'e0 entendre qu'on serait peut-\'ea +tre bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refus\'e8rent. Mais d\'e9j\'e0 ils en avaient trop dit. Bon gr\'e9 mal gr\'e9 ils furent conduits \'e0 la maison o\'f9, dans le moment m\'eame, M. +\~Galpin-Daveline interrogeait le comte de Claudieuse. +\par +\par Telle \'e9tait l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M.\~S\'e9neschal, fr\'e9missant \'e0 l'id\'e9e d'un nouvel accident, se pr\'e9cipita vers la porte. +\par +\par \endash Qu'est-ce encore\~? s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Des t\'e9moins\~! voil\'e0 d'autres t\'e9moins\~! r\'e9pondirent les paysans. +\par +\par M.\~S\'e9neschal se retourna vers l'int\'e9rieur de la chambre, et apr\'e8s un regard \'e9chang\'e9 avec M.\~Daubigeon\~: +\par +\par \endash On vous am\'e8ne des t\'e9moins, monsieur, dit-il au juge. +\par +\par Sans nul doute M.\~Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il connaissait assez les paysans pour savoir qu'il \'e9tait important de profiter de leur bonne volont\'e9 et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait \'e0 + leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus. +\par +\par \endash Nous reviendrons plus tard \'e0 notre\'85 entretien, monsieur le comte, dit-il \'e0 M.\~de\~Claudieuse. (Et r\'e9pondant \'e0 M.\~S\'e9neschal\~:) Que ces t\'e9moins entrent, dit-il, mais seuls et un \'e0 un\'85 +\par +\par Le premier qui se pr\'e9senta \'e9tait le fils unique d'un fermier ais\'e9 du bourg de Br\'e9chy, nomm\'e9 Ribot. C'\'e9tait un grand gars de vingt-cinq ans, large d'\'e9paules, avec une t\'eate toute petite, un front tr\'e8 +s bas et de formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait \'e0 deux lieues \'e0 la ronde la r\'e9putation d'un s\'e9ducteur irr\'e9sistible et n'en \'e9tait pas m\'e9diocrement fier. +\par +\par Apr\'e8s lui avoir demand\'e9 son nom, ses pr\'e9noms et son \'e2ge\~: +\par +\par \endash Que savez-vous\~? poursuivit M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuit\'e9 qui fut si bien compris que les paysans \'e9clat\'e8rent de rire\~: +\par +\par \endash J'avais, ce soir, r\'e9pondit-il, une affaire\'85 tr\'e8s importante, de l'autre c\'f4t\'e9 du ch\'e2teau de Boiscoran. On m'attendait, j'\'e9ta +is en retard, je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des pluies de ces jours pass\'e9s, les foss\'e9s seraient pleins d'eau, mais pour une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes\'85 +\par +\par \endash \'c9pargnez-nous ces d\'e9tails oiseux, pronon\'e7a froidement le juge. +\par +\par Le beau gars parut plus surpris que choqu\'e9 de l'interruption. +\par +\par \endash Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il \'e9tait un peu plus de huit heures, et le jour commen\'e7ait \'e0 baisser quand j'arrivai aux \'e9tangs de la Seille. Ils \'e9taient si gonfl\'e9 +s que l'eau passait de plus de deux pouces par-dessus les pierres du d\'e9versoir. Je me demandais comment traverser sans me mouiller, quand, de l'autre c\'f4t\'e9, venant en sens inverse de moi, j'aper\'e7us monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Vous \'eates bien s\'fbr que c'\'e9tait lui\~? +\par +\par \endash Pardi\~! puisque je lui ai parl\'e9\~!\'85 Mais attendez. Il n'eut pas peur, lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon, le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est alor +s seulement qu'il me vit, et il parut \'e9tonn\'e9. Je ne l'\'e9tais pas moins que lui. \'ab\~Comment\~! c'est vous, notre monsieur\~!\~\'bb lui dis-je. Il me r\'e9pondit\~: \'ab\~Oui, j'ai quelqu'un \'e0 voir \'e0 Br\'e9chy.\~\'bb C'\'e9 +tait bien possible\~; cependant je lui dis encore\~: \'ab\~Tout de m\'eame, vous prenez un dr\'f4le de chemin\~!\~\'bb Il se mit \'e0 rire. \'ab\~Je ne savais pas que les \'e9tangs fussent d\'e9bord\'e9s, r\'e9 +pondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau\'85\~\'bb Et en disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien \'e0 r\'e9pliquer, mais maintenant, apr\'e8s ce qui s'est pass\'e9, je trouve que c'est dr\'f4le\'85 +\par +\par Cette d\'e9position, M.\~Galpin-Daveline l'avait \'e9crite mot pour mot. Ensuite\~: +\par +\par \endash Comment \'e9tait v\'eatu monsieur de Boiscoran\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Attendez\'85 il avait un pantalon gris\'e2tre, un veston de velours marron et un panama \'e0 larges bords. +\par +\par La stupeur et l'inqui\'e9tude se peignaient sur les traits du comte et de la comtesse de Claudieuse, de M.\~Daubigeon et m\'eame du docteur Seignebos. Une circonstance de la d\'e9position de Ribot les frappait surtout\~: il avait vu M.\~de\~ +Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour passer le d\'e9versoir\'85 +\par +\par \endash Vous pouvez vous retirer, dit M.\~Galpin-Daveline au gars Ribot\~: qu'un autre t\'e9moin se pr\'e9sente. +\par +\par Cet autre \'e9tait un vieil homme d'assez f\'e2cheux renom, qui habitait seul une masure \'e0 une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le p\'e8re Gaudry. +\par +\par Autant le fils Ribot avait montr\'e9 d'assurance, autant ce bonhomme v\'eatu de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif. +\par +\par Apr\'e8s avoir donn\'e9 son nom\~: +\par +\par \endash Il pouvait \'eatre onze heures du soir, d\'e9posa-t-il, et je traversais les bois de Rochepommier par un des petits sentiers\'85 +\par +\par \endash Vous alliez voler des fagots\~! fit s\'e9v\'e8rement le juge. +\par +\par \endash Jour du bon Dieu\~! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien possible de dire une chose pareille\~! Voler des fagots, moi\~!\'85 Non, mon bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour y \'ea +tre tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des c\'e8pes, que j'aurais \'e9t\'e9 vendre \'e0 Sauveterre\'85 Donc, je suivais le routin, quand voil\'e0 que tout \'e0 coup, derri\'e8 +re moi, j'entends les pas d'un homme. Naturellement, la peur me prend\'85 +\par +\par \endash Parce que vous voliez\~! +\par +\par \endash Oh, non\~! mon bon monsieur\~; seulement, la nuit, vous comprenez\'85 Enfin, je me cache derri\'e8re un arbre, et presque aussit\'f4t je vois passer monsieur de Boiscoran, que je reconnais tr\'e8s bien, malgr\'e9 l'obscurit\'e9, et qui devait +\'eatre tr\'e8s en col\'e8re, car il parlait tout haut, il jurait, il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poign\'e9es de feuilles. +\par +\par \endash Avait-il un fusil\~? +\par +\par \endash Oui, mon bon monsieur, puisque m\'eame c'est \'e0 cause de ce fusil qu'il m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde\'85 +\par +\par Le troisi\'e8me et le dernier t\'e9moin \'e9tait une bonne et brave m\'e9tay\'e8re, ma\'eetresse Courtois, dont la m\'e9tairie \'e9tait situ\'e9e de l'autre c\'f4t\'e9 du bois de Rochepommier. +\par +\par Interrog\'e9e, apr\'e8s un moment d'ind\'e9cision\~: +\par +\par \endash Je ne sais pas grand-chose, r\'e9pondit-elle\~; mais je vais toujours le dire\~: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et que je voulais faire une fourn\'e9e demain, j'\'e9tais all\'e9e avec mon \'e2 +ne au moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y en avait pas de pr\'eate, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je voulais attendre, et je restai \'e0 souper avec lui. Vers dix heures, on me livra un sac que les gar +\'e7ons attach\'e8rent sur mon \'e2ne, et je me mis en route. J'avais d\'e9j\'e0 fait plus de la moiti\'e9 du chemin, et il devait \'eatre onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon \'e2ne fait un faux pas, et le sac tombe. J'\'e9 +tais bien en peine, n'\'e9tant pas de force \'e0 le recharger seule, lorsqu'\'e0 dix pas de moi, un homme sort du bois. Je l'appelle, il vient. C'\'e9tait monsieur de Boiscoran. Je lui demande de m'aider, et aussit\'f4 +t, sans se faire prier, il pose son fusil \'e0 terre, prend le sac et le remet sur l'\'e2ne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y a pas de quoi, et\'85 voil\'e0 tout. +\par +\par Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'acc\'e8s \'e0 l'avide curiosit\'e9 des paysans, le maire de Sauveterre se r\'e9signait aux humbles fonctions d'appariteur. +\par +\par Lorsque ma\'eetresse Courtois se retira toute confuse, et d\'e9j\'e0 peut-\'eatre regrettant ce qu'elle venait de dire\~: +\par +\par \endash Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose\~? cria-t-il. (Et, comme nul ne se pr\'e9sentait, il ferma sans fa\'e7on la porte en ajoutant\~:) Alors, \'e9loignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix. +\par +\par La justice, en la personne du juge d'instruction, \'e9tait alors en proie aux plus cruelles perplexit\'e9s. +\par +\par Constern\'e9 jusqu'\'e0 ce point de n'essayer pas m\'eame de r\'e9agir, M.\~Galpin-Daveline demeurait accoud\'e9 \'e0 la table devant laquelle il s'\'e9tait assis pour \'e9crire, le front entre les mains, semblant chercher une issue \'e0 l'impasse o\'f9 + il se trouvait engag\'e9. +\par +\par Tout \'e0 coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutum\'e9e, laissant tomber son masque de glaciale impassibilit\'e9\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! fit-il comme si dans la d\'e9tresse de son esprit il e\'fbt esp\'e9r\'e9 un secours ou implor\'e9 un conseil, eh bien\~!\'85 +\par +\par On ne lui r\'e9pondit pas. +\par +\par Sa stupeur avait gagn\'e9 tous ceux qui l'entouraient\~: le comte et la comtesse de Claudieuse, M.\~S\'e9neschal, le procureur de la R\'e9publique, et m\'eame le docteur Seignebos. Chacun d'eux en \'e9tait encore \'e0 se d\'e9battre contre ce r\'e9 +sultat invraisemblable, inconcevable, inou\'ef\~! +\par +\par Enfin, apr\'e8s un moment de silence\~: +\par +\par \endash Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume \'e9trange, j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh\~! n'essayez pas de le nier\~: vous partagez maintenant mes doutes et mes soup\'e7ons. Qui de vous os +erait soutenir que, sous l'empire d'une \'e9motion terrible, ce malheureux n'a pas recouvr\'e9 durant quelques minutes la pl\'e9nitude de sa raison\~! Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nomm\'e9 le coupable, vous avez hauss\'e9 les +\'e9paules. Mais d'autres t\'e9moins sont venus, et de l'ensemble de leurs d\'e9positions r\'e9sulte un faisceau de pr\'e9somptions terribles\'85 (Il s'animait. L'habitude professionnelle, plus forte que tout, reprenait le dessus\~ +:) Monsieur de Boiscoran, poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est d\'e9sormais incontestable. Or, comment y est-il venu\~? En se cachant. Du ch\'e2teau de Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fr\'e9quent\'e9s, celui de Br\'e9 +chy et celui qui tourne les \'e9tangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou l'autre\~? Non. Pour venir, il coupe droit \'e0 travers les marais, au risque de s'embourber et d'\'eatre forc\'e9 de se mettre \'e0 l'eau jusqu'aux \'e9 +paules. Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en d\'e9pit de l'obscurit\'e9, et malgr\'e9 le danger \'e9vident de s'y perdre et d'y errer jusqu'au jour. Qu'esp\'e9rait-il donc\~? N'\'ea +tre pas vu, cela tombe sous le sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il\~? Un coureur de femmes, Ribot, qui lui-m\'eame se cache pour se rendre \'e0 un rendez-vous d'amour. Un voleur de fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'\'e9 +viter les gendarmes. Une fermi\'e8re, enfin, ma\'eetresse Courtois, attard\'e9e par une circonstance toute fortuite. Toutes ses pr\'e9cautions \'e9taient bien prises, mais la Providence veillait\'85 +\par +\par \endash Oh\~! la Providence\~!\'85 gronda le docteur Seignebos, la Providence\~!\'85 +\par +\par Mais M.\~Galpin-Daveline n'entendit m\'eame pas l'interruption. Et toujours plus vite\~: +\par +\par \endash Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de Boiscoran certaines discordances de temps\~?\'85 Non. \'c0 quel moment est-il aper\'e7u venant de ce c\'f4t\'e9\~? \'c0 la tomb\'e9e de la nuit. Il \'e9 +tait huit heures et demie, d\'e9clare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le d\'e9versoir des \'e9tangs de la Seille. Donc, il pouvait \'eatre au Valpinson vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'\'e9tait pas commis encore. \'c0 + quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis\~? Gaudry et la femme Courtois l'ont dit\~: apr\'e8s onze heures. Monsieur de Claudieuse \'e9tait bless\'e9 alors, et le Valpinson br\'fb +lait. Savons-nous quelque chose des dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran\~? Oui, encore. En venant, il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et cependant il lui explique sa pr\'e9 +sence en cet endroit presque dangereux, et aussi pourquoi il a un fusil sur l'\'e9paule. Il a, pr\'e9tend-il, quelqu'un \'e0 voir \'e0 Br\'e9chy, et il se proposait de tirer des oiseaux d'eau. Est-ce admissible\~? Est-ce m\'eame vraisemblable\~ +? Cependant, examinons son attitude au retour. Il marchait tr\'e8s vite, d\'e9pose Gaudry\~; il semblait furieux et arrachait aux branches des poign\'e9es de feuilles. Que dit-il \'e0 ma\'eetresse Courtois\~ +? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute h\'e2te qu'il rend le service qu'elle lui demande. Et apr\'e8s\~? Son chemin, pendant un quart d'heure, est le m\'eame que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle\~ +? Non. Il la quitte pr\'e9cipitamment, il prend les devants, il se h\'e2te de rentrer chez lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin et crier au feu\~! +\'85 +\par +\par Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que proc\'e8de la justice, et ceux qui la repr\'e9sentent s'estiment, en g\'e9n\'e9ral, trop au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre compte de leurs agissements, e +t, en quelque sorte, demander conseil. Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enqu\'eate, il n'est pas, \'e0 proprement parler, de r\'e8gles fixes. Du moment o\'f9 un juge d'instruction est saisi d'un crime, toute latitude lui est laiss\'e9 +e pour arriver jusqu'au coupable. Ma\'eetre absolu, ne relevant que de sa conscience, arm\'e9 de pouvoirs exorbitants, il proc\'e8de \'e0 sa guise\'85 +\par +\par Mais en cette affaire du Valpinson, M.\~Galpin-Daveline avait \'e9t\'e9 emport\'e9 par la rapidit\'e9 des \'e9v\'e9nements. Entre la premi\'e8re question adress\'e9e \'e0 Cocoleu et le moment pr\'e9sent, il n'avait pas eu le temps de se reconna\'ee +tre. Et sa proc\'e9dure ayant \'e9t\'e9 publique, il \'e9tait fatalement amen\'e9 \'e0 l'expliquer. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, c'est un r\'e9quisitoire en r\'e8gle\~! s'\'e9cria le docteur Seignebos. (Il avait retir\'e9 et essuyait furieusement ses lunettes d'or.) Et bas\'e9 sur quoi\~? poursuivait-il avec trop de v\'e9h\'e9mence pour qu'on p\'fbt esp +\'e9rer l'interrompre\~; bas\'e9 sur les r\'e9ponses d'un malheureux que moi, m\'e9decin, je d\'e9clare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence ne s'allume pas et ne s'\'e9teint pas dans un cerveau comme le gaz dans un r\'e9verb\'e8 +re. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours \'e9t\'e9, et toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres d\'e9positions sont concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi\~? Parce que les accusations de Cocoleu vous ont influenc +\'e9. Est-ce que sans cela vous vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran\~? Il s'est promen\'e9 toute la soir\'e9e\~! N'est-ce pas son droit\~? Il a travers\'e9 les marais\~! Qui l'en emp\'eachait\~? Il a pass\'e9 les bois\~! Est-ce d +\'e9fendu\~? On l'a rencontr\'e9\~! N'est ce pas naturel\~? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses gestes sont suspects. Il parle\~! C'est le sang-froid du sc\'e9l\'e9rat endurci. Il se tait\~! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nomm +er monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est alors mes d\'e9marches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y d\'e9couvrirait mille preuves de ma culpabilit\'e9 +. On aurait beau jeu, d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avanc\'e9es encore que celles de monsieur de Boiscoran\~! Car voil\'e0 le grand mot l\'e2ch\'e9\~: monsieur de Boiscoran est r\'e9publicain, monsieur de Boiscoran ne reconna\'ee +t d'autre souverainet\'e9, d'autre magistrature que celles du peuple\'85 +\par +\par \endash Docteur, interrompit le procureur de la R\'e9publique, docteur, vous ne pensez pas ce que vous dites\'85 +\par +\par \endash Je le pense, morbleu\~! et m\'eame\'85 +\par +\par Mais il fut de nouveau interrompu, et par M.\~de\~Claudieuse, cette fois\~: +\par +\par \endash Pour moi, d\'e9clara le comte, je reconnais la force des probabilit\'e9s qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des probabilit\'e9s, je place un fait positif\~: le caract\'e8re de l'homme accus\'e9 +. Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de c\'9cur, incapable d'un crime l\'e2che et odieux\'85 +\par +\par Les autres approuvaient. +\par +\par \endash Et moi, pronon\'e7a M.\~S\'e9neschal, je dirai\~: pourquoi ce crime\~? Ah\~! si monsieur de Boiscoran n'avait rien \'e0 perdre\~!\'85 Mais est-il ici-bas un homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, dou\'e9 d'une sant\'e9 + admirable, immens\'e9ment riche, estim\'e9 et recherch\'e9 de tous\~! Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je puis vous dire et qui seul \'e9carterait tout soup\'e7on\~: monsieur de Boiscoran aime \'e9 +perdument mademoiselle Denise de Chandor\'e9, il est aim\'e9 d'elle \'e0 la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fix\'e9 au 20 du mois prochain. +\par +\par Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au clocher de Br\'e9chy. Le jour \'e9tait venu, faisant p\'e2lir la lumi\'e8re des lampes. D\'e9gag\'e9 des brumes matinales, le soleil frappai +t les vitres de ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si puissantes consid\'e9rations r\'e9unissaient autour du lit de M.\~de\~Claudieuse. +\par +\par Sans un mot, sans un geste, M.\~Galpin-Daveline avait \'e9cout\'e9 les objections qui lui \'e9taient pr\'e9sent\'e9es, et il \'e9tait redevenu assez ma\'eetre de soi pour qu'il f\'fbt difficile de discerner l'impression qu'il en ressentait. \'c0 + la fin, hochant gravement la t\'eate\~: +\par +\par \endash Plus que vous, messieurs, pronon\'e7a-t-il, j'ai besoin de croire \'e0 l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce que je veux dire, peut vous l'affirmer\'85 Mon c\'9cur, avant le v\'f4 +tre, plaidait sa cause. Mais je suis le repr\'e9sentant de la loi\~; mais, au-dessus de mes affections, il y a mon devoir\'85 D\'e9pend-il de moi d'an\'e9antir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de Cocoleu\~! Puis-je faire que trois d +\'e9positions inattendues ne soient pas venues donner \'e0 cette d\'e9nonciation un caract\'e8re de vraisemblance inqui\'e9tant\~! Le comte de Claudieuse se d\'e9solait\~: +\par +\par \endash Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soup\'e7ons indignes ont \'e9t\'e9 sugg\'e9r\'e9s par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me lever\~!\'85 + Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que j'ai d\'e9clar\'e9 r\'e9pondre de lui comme de moi-m\'eame\~!\'85 Cocoleu, d\'e9testable idiot\~!\'85 Ah\~! Genevi\'e8ve, ch\'e8re femme aim\'e9e, pourquoi l'avoir engag\'e9 \'e0 parler\~ +! Il se f\'fbt tu obstin\'e9ment sans ton insistance\~! +\par +\par Mme\~de\~Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse nuit. Pendant les premi\'e8res heures, elle avait \'e9t\'e9 soutenue par cette exaltation qui suit les grandes crises\~; mais, depuis un moment, elle s'\'e9tait affaiss\'e9 +e sur un escabeau, pr\'e8s du lit o\'f9 reposaient ses deux filles\~; et, la t\'eate enfonc\'e9e dans l'oreiller, elle paraissait dormir. Elle ne dormait pas, pourtant. +\par +\par Au reproche de son mari, elle se redressa, p\'e2le, les traits gonfl\'e9s, les yeux rouges, et, d'une voix p\'e9n\'e9trante\~: +\par +\par \endash Quoi\~!\'85 s'\'e9cria-t-elle, on a tent\'e9 d'assassiner Trivulce, nos enfants ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laiss\'e9 \'e9chapper un moyen de d\'e9couvrir le mis\'e9rable assassin, le l\'e2che incendiaire\~!\'85 Non\~ +! ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne regrette rien\'85 +\par +\par \endash Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Genevi\'e8ve, il est impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense d'\'eatre aim\'e9 de Denise de Chandor\'e9, qui compte les jours qui le s\'e9parent de son mariage, e\'fb +t-il pu combiner un crime si abominable\~? +\par +\par \endash Qu'il d\'e9montre donc son innocence\~! fit durement la comtesse. +\par +\par Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses l\'e8vres. +\par +\par \endash Voil\'e0 pourtant la logique des femmes, grommelait-il. +\par +\par \endash Certes, reprit M.\~S\'e9neschal, on ne tardera pas \'e0 reconna\'eetre l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins \'e9t\'e9 soup\'e7onn\'e9. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soup\'e7on fera ombre \'e0 sa vie enti\'e8 +re. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de Boiscoran, on dira encore\~: \'ab\~Ah\~! oui, celui qui a mis le feu au Valpinson\'85\~\'bb +\par +\par Ce fut non M.\~Galpin-Daveline, mais le procureur de la R\'e9publique qui r\'e9pondit. +\par +\par \endash Je ne saurais, fit-il tristement, partager la mani\'e8re de voir de monsieur le maire, mais peu importe. Apr\'e8s ce qui s'est pass\'e9, monsieur le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit, et plus encore l'int\'e9r +\'eat de l'homme accus\'e9. Que diraient tous ces paysans, qui ont entendu la d\'e9claration de Cocoleu et la d\'e9position des t\'e9moins, si l'enqu\'eate \'e9tait abandonn\'e9e\~? Ils diraient que monsieur +de Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il est noble et tr\'e8s riche. Sur mon honneur, je crois \'e0 son innocence absolue. Mais pr\'e9cis\'e9ment parce qu'elle est ma conviction, je soutiens qu'il faut le mettre \'e0 m\'ea +me de la d\'e9montrer victorieusement. Il doit en avoir les moyens. Quand il a rencontr\'e9 Ribot, il lui a dit qu'il se rendait \'e0 Br\'e9chy pour voir quelqu'un\'85 +\par +\par \endash Et s'il n'y \'e9tait pas all\'e9\~? objecta M.\~S\'e9neschal. Et s'il n'e\'fbt vu personne\~? Si ce n'e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0 qu'un pr\'e9texte pour satisfaire l'indiscr\'e8te curiosit\'e9 de Ribot\~? +\par +\par \endash Eh bien\~! il en serait quitte pour dire la v\'e9rit\'e9 \'e0 la justice. Je ne suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve mat\'e9rielle qui, mieux que tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il e\'fb +t eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'e\'fbt pas charg\'e9 son fusil \'e0 balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse\'85 +\par +\par \endash Et il ne m'e\'fbt point manqu\'e9 \'e0 dix pas\'85, fit le comte. +\par +\par Des coups pr\'e9cipit\'e9s, frapp\'e9s \'e0 la porte, les interrompirent. +\par +\par \endash Entrez\~! cria M.\~S\'e9neschal. +\par +\par La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effar\'e9s, mais visiblement satisfaits. +\par +\par \endash Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier. +\par +\par \endash Quoi\~? interrogea M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash On dirait, ma foi, un \'e9tui, mais Pitard pr\'e9tend que c'est l'enveloppe d'une cartouche. +\par +\par M.\~de\~Claudieuse s'\'e9tait hauss\'e9 sur ses oreillers. +\par +\par \endash Montrez\~! fit-il vivement. J'ai tir\'e9, ces jours pass\'e9s, plusieurs coups de fusil autour de la maison, pour \'e9carter les oiseaux qui mangeaient nos fruits\~; je verrai si cette enveloppe vient de moi. +\par +\par Le paysan la lui tendit. +\par +\par C'\'e9tait une enveloppe de plomb, tr\'e8s mince, comme en ont les cartouches de deux ou trois syst\'e8mes de fusils de chasse am\'e9ricains. Fait singulier, elle avait \'e9t\'e9 noircie par l'inflammation de la poudre, mais elle n'avait \'e9t\'e9 ni d +\'e9chir\'e9e, ni m\'eame fauss\'e9e par l'explosion. Elle \'e9tait si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres repouss\'e9es, le nom du fabricant\~: Klebb. +\par +\par \endash Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte. +\par +\par Mais il \'e9tait devenu fort p\'e2le en disant cela, si p\'e2le que sa femme se rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard o\'f9 se lisait la plus horrible angoisse. +\par +\par \endash Eh bien\~?\'85 +\par +\par Il ne r\'e9pondit pas. Et telle \'e9tait en ce moment l'\'e9loquence d\'e9cisive de ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et murmura\~: +\par +\par \endash Cocoleu avait donc toute sa raison\~! +\par +\par Pas un d\'e9tail de cette sc\'e8ne rapide n'avait \'e9chapp\'e9 \'e0 M.\~Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu surprendre l'expression d'une sorte d'\'e9pouvante. Pourtant, il ne fit aucune remarque. Il prit des mains de M.\~de +\~Claudieuse cette enveloppe m\'e9tallique, qui pouvait devenir une pi\'e8ce \'e0 conviction de la plus terrible importance, + et durant plus d'une minute il la retourna en tous sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement d\'e9couverts \'e0 l'entr\'e9e\~: +\par +\par \endash O\'f9 avez-vous trouv\'e9 ce d\'e9bris de cartouche, mes amis\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Tout pr\'e8s de cette vieille tour, qui reste du vieux ch\'e2teau, o\'f9 l'on serre des outils et qui est toute couverte de lierre. +\par +\par D\'e9j\'e0 M.\~S\'e9neschal avait ma\'eetris\'e9 la stupeur dont il avait \'e9t\'e9 saisi en voyant bl\'eamir et se taire le comte de Claudieuse. +\par +\par \endash Assur\'e9ment, fit-il, ce n'est pas de l\'e0 que l'assassin a tir\'e9. De cette place, on ne voit m\'eame pas l'entr\'e9e de la maison. +\par +\par \endash C'est possible, r\'e9pondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne tombe pas n\'e9cessairement \'e0 l'endroit d'o\'f9 l'on fait feu. Elle tombe quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger\'85 +\par +\par C'\'e9tait si exact que le docteur Seignebos lui-m\'eame n'osa pas protester. +\par +\par \endash Maintenant, mes amis, reprit M.\~Galpin-Daveline, lequel de vous a trouv\'e9 ce d\'e9bris de cartouche\~? +\par +\par \endash Nous \'e9tions ensemble quand nous l'avons aper\'e7u et ramass\'e9. +\par +\par \endash Eh bien\~! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je puisse, au besoin, vous faire citer r\'e9guli\'e8rement. +\par +\par Ils ob\'e9irent, et cette formalit\'e9 remplie, ils se retiraient, apr\'e8s force salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui pr\'e9c\'e9dait la maison. +\par +\par L'instant d'apr\'e8s, l'homme qui avait \'e9t\'e9 exp\'e9di\'e9 \'e0 Sauveterre pour chercher des m\'e9dicaments entrait. Il \'e9tait furieux. +\par +\par \endash Gredin de pharmacien\~! s'\'e9cria-t-il, j'ai cru que jamais il ne m'ouvrirait\~! +\par +\par Le docteur Seignebos s'\'e9tait empar\'e9 des objets qu'on lui rapportait. +\par +\par S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique respect\~: +\par +\par \endash Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la vie de l'assassin\'e9. J'ai interrompu le pansement de monsieur de Claudieuse plus peut-\'ea +tre que ne le permettait la prudence. Et je vous prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon m\'e9tier\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256498}6{\*\bkmkend _Toc96256498} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Rien, d\'e9sormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le procureur de la R\'e9publique ni M.\~S\'e9neschal. \'c0 coup s\'fbr, M.\~Seignebos e\'fbt pu s'exprimer plus convenablement, mais on \'e9tait fait aux fa\'e7ons brutales de ce che +r docteur, car elle est inou\'efe, la facilit\'e9 avec laquelle, en notre pays de courtoisie, les \'eatres les plus grossiers se font accepter, sous pr\'e9texte qu'ils sont comme cela et qu'il faut bien les prendre tels qu'ils sont. +\par +\par Donc, apr\'e8s avoir salu\'e9 la comtesse de Claudieuse, apr\'e8s avoir serr\'e9 la main du comte en lui promettant de promptes et s\'fbres informations, ils sortirent. +\par +\par Faute d'aliments, l'incendie s'\'e9teignait. Quelques heures avaient suffi pour an\'e9antir le fruit de longues ann\'e9es de soins et de travaux incessants. De ce domaine charmant et tant envi\'e9 + du Valpinson, rien ne restait plus que des pans de murs calcin\'e9s et croulants, des amas de cendres noires et des monceaux de d\'e9combres d'o\'f9 montaient encore des spirales de fum\'e9e. +\par +\par Gr\'e2ce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux flammes avait \'e9t\'e9 transport\'e9 \'e0 une certaine distance et mis \'e0 l'abri vers les ruines du vieux ch\'e2teau. L\'e0 s'entassaient les meubles et les effets sauv\'e9s. L\'e0 + se voyaient les charrettes et les instruments d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des sacs d'avoine ou de bl\'e9. L\'e0 \'e9taient attach\'e9s les bestiaux qu'on \'e9tait parvenu, au prix de mille dangers, \'e0 tirer de leurs \'e9curies\~ +: des chevaux, des b\'9cufs, quelques moutons et une douzaine de vaches qui meuglaient lamentablement. +\par +\par Peu de gens s'\'e9taient \'e9loign\'e9s. Avec plus d'acharnement que jamais, les pompiers, aid\'e9s des paysans, continuaient \'e0 inonder les restes du b\'e2timent principal. Ils n'avaient rien \'e0 + redouter du feu, mais ils conservaient le vague espoir de pr\'e9server d'une carbonisation compl\'e8te les corps de Bolton et de Guillebault, ces deux infortun\'e9s qui avaient p\'e9ri victimes de leur courage. +\par +\par \endash Quel fl\'e9au que le feu\~!\'85 murmura M.\~S\'e9neschal. +\par +\par Ni M.\~Daubigeon ni M.\~Galpin-Daveline ne r\'e9pondirent. Eux aussi, m\'eame apr\'e8s tant d'\'e9motions violentes, ils se sentaient le c\'9cur serr\'e9 par le sinistre spectacle qui s'offrait \'e0 leurs regards. +\par +\par C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment m\'eame, tant que dure la fi\'e8vre du p\'e9ril et l'espoir du salut, tant que les flammes \'e9clairent l'horizon de leurs rouges reflets\~! Le lendemain seulement, quand tout est fini, \'e9 +teint, on mesure l'horreur du d\'e9sastre. +\par +\par Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et ils le saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea vers eux, et pour la premi\'e8re fois depuis que l'alarme avait \'e9t\'e9 donn\'e9 +e, le juge d'instruction et le procureur de la R\'e9publique se trouv\'e8rent seuls. +\par +\par Ils \'e9taient debout, tr\'e8s rapproch\'e9s, et pendant un bon moment ils gard\'e8rent le silence, chacun cherchant \'e0 surprendre dans les yeux de l'autre le secret de ses pens\'e9es. +\par +\par Enfin\~: +\par +\par \endash Eh bien\~?\'85 demanda M.\~Daubigeon. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline tressaillit. +\par +\par \endash C'est une \'e9pouvantable affaire\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Quelle est votre opinion\~? +\par +\par \endash Eh\~! le sais-je moi-m\'eame\~!\'85 J'ai la t\'eate perdue, il me semble que je suis le jouet d'un infernal cauchemar\~! +\par +\par \endash Croiriez-vous donc \'e0 la culpabilit\'e9 de monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il ne peut pas ne pas l'\'eatre, et cependant je vois s'\'e9lever contre lui des charges accablantes. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique \'e9tait constern\'e9. +\par +\par \endash H\'e9las\~! murmura-t-il, pourquoi vous \'eates-vous obstin\'e9, envers et contre tous, \'e0 interroger Cocoleu, un malheureux idiot\~!\'85 +\par +\par Mais le juge d'instruction se r\'e9volta. +\par +\par \endash Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment, d'avoir ob\'e9i aux inspirations de ma conscience\~? +\par +\par \endash Je ne vous reproche rien. +\par +\par \endash Un crime abominable a \'e9t\'e9 commis\~; tout ce qui \'e9tait humainement possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en d\'e9couvrir l'auteur. +\par +\par \endash Oui\~!\'85 Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore vous mettiez son amiti\'e9 au nombre de vos meilleures chances d'avenir\'85 +\par +\par \endash Monsieur\~! +\par +\par \endash Cela vous \'e9tonne que je sois si exactement inform\'e9\~? Allez, rien n'\'e9chappe \'e0 la curiosit\'e9 d\'e9s\'9cuvr\'e9e des petites villes\'85 Je sais que votre espoir le plus cher \'e9 +tait d'entrer dans la famille de monsieur de Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour obtenir la main d'une de ses cousines\'85 +\par +\par \endash Je ne le nie pas. +\par +\par \endash Malheureusement, vous avez \'e9t\'e9 s\'e9duit par la perspective d'une affaire retentissante\~; vous avez oubli\'e9 toute prudence, et voil\'e0 vos projets \'e0 vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent ou coupable, jamais + sa famille ne vous pardonnera votre intervention. Coupable, elle vous reprochera de l'avoir livr\'e9 \'e0 la cour d'assises\~; innocent, elle vous reprochera plus cruellement encore de l'avoir soup\'e7onn\'e9. +\par +\par Peut-\'eatre pour cacher son trouble, M.\~Galpin-Daveline baissait la t\'eate. +\par +\par \endash Que feriez-vous donc \'e0 ma place, monsieur\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Je me r\'e9cuserais, r\'e9pondit M.\~Daubigeon, quoiqu'il soit d\'e9j\'e0 bien tard. +\par +\par \endash Ce serait compromettre ma carri\'e8re. +\par +\par \endash Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire o\'f9 vous n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialit\'e9 qui sont les premi\'e8res et les plus indispensables vertus d'un magistrat instructeur. +\par +\par Le juge peu \'e0 peu s'irritait. +\par +\par \endash Monsieur\~! s'\'e9cria-t-il, me croyez-vous donc homme \'e0 me laisser d\'e9tourner de mon devoir par des consid\'e9rations d'amiti\'e9 ou d'int\'e9r\'eat personnel\~? +\par +\par \endash Je ne dis pas cela. +\par +\par \endash Ne venez-vous pas de me voir \'e0 l'\'9cuvre\~! Ai-je bronch\'e9, quand le nom de monsieur de Boiscoran est tomb\'e9 des l\'e8vres de Cocoleu\~? S'il se f\'fbt agi d'un autre, peut-\'eatre en serais-je rest\'e9 l\'e0 +. Mais monsieur de Boiscoran est mon ami, mais j'ai beaucoup \'e0 attendre de lui, et, pour cela pr\'e9cis\'e9ment, j'ai insist\'e9 et persist\'e9, et j'insiste et je persiste encore. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique haussait les \'e9paules. +\par +\par \endash C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est votre ami, de peur d'\'eatre tax\'e9 de faiblesse, vous allez \'eatre dur avec lui, impitoyable, injuste m\'eame\'85 Parce que vous aviez beaucoup \'e0 + attendre de lui, vous voudrez absolument le trouver coupable\~! Et vous vous dites impartial\~! +\par +\par M.\~Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutum\'e9e. +\par +\par \endash Je suis s\'fbr de moi\~! pronon\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Prenez garde\~! +\par +\par \endash Mon parti est arr\'eat\'e9, monsieur. +\par +\par Il \'e9tait temps. M.\~S\'e9neschal revenait, accompagn\'e9 du capitaine Parenteau. +\par +\par \endash Eh bien\~! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous r\'e9solu\~? +\par +\par \endash Nous allons partir pour Boiscoran, r\'e9pondit le juge d'instruction. +\par +\par \endash Quoi\~! tout de suite\~? +\par +\par \endash Oui. Je tiens \'e0 trouver monsieur de Boiscoran encore couch\'e9. J'y tiens si fort que je me passerai de mon greffier. +\par +\par Le capitaine Parenteau s'inclina. +\par +\par \endash Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et m\'eame il vous demandait, il n'y a qu'un instant\'85 +\par +\par Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit \'e0 appeler\~: +\par +\par \endash M\'e9chinet\~! M\'e9chinet\~! +\par +\par Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque aussit\'f4t et, bien vite, se mit \'e0 raconter comment un voisin \'e9tait venu le pr\'e9venir des \'e9v\'e9nements et du d\'e9part du juge d'instruction, et comment, n'\'e9coutant que son z +\'e8le, il s'\'e9tait mis en route, seul, \'e0 pied. +\par +\par \endash Comment allez-vous, monsieur, vous rendre \'e0 Boiscoran\~? demanda le maire \'e0 M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Je l'ignore, M\'e9chinet va se mettre en qu\'eate d'un moyen de locomotion. +\par +\par Prompt comme l'\'e9clair, le greffier s'\'e9lan\'e7ait d\'e9j\'e0, M.\~S\'e9neschal le retint. +\par +\par \endash Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre \'e0 votre disposition mon cheval et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le capitaine Parenteau et moi profiterons, pour rentrer \'e0 Sauveterre, du cabriolet d'un fermier de Br\'e9 +chy. Car il nous faut y rentrer au plus t\'f4t. Je viens de recevoir des nouvelles inqui\'e9tantes. Je crains du d\'e9sordre. Les paysannes, qui se rendaient au march\'e9, y ont racont\'e9, avec toutes sortes d'exag\'e9rations, les malheurs d\'e9j\'e0 + si grands de cette nuit. Elles ont assur\'e9 que dix ou douze hommes avaient \'e9t\'e9 tu\'e9s et bless\'e9s, et que l'incendiaire, monsieur de Boiscoran, \'e9tait arr\'eat\'e9. La foule s'est port\'e9 +e chez la veuve du malheureux Guillebault, et il y a une manifestation devant la maison des demoiselles de Lavarande, o\'f9 demeure la fianc\'e9e de monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandor\'e9. +\par +\par Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M.\~S\'e9neschal n'e\'fbt consenti \'e0 confier \'e0 des mains \'e9trang\'e8res son bon cheval \endash Caraby \endash , le meilleur peut-\'eatre de l'arrondissement. Mais il \'e9tait affreusement boulevers\'e9 +, on le voyait bien, malgr\'e9 ses efforts pour conserver cette impassible dignit\'e9 qui sied si bien \'e0 l'autorit\'e9. +\par +\par Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut pr\'eate. Seulement, lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se pr\'e9senta. Tous ces braves campagnards qui venaient de passer la nuit dehors avaient h\'e2te de regagner leur logis, o\'f9 + les r\'e9clamaient les soins \'e0 donner \'e0 leur b\'e9tail. Voyant l'h\'e9sitation des autres\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! c'est moi qui m\'e8nerai la justice, d\'e9clara le fils Ribot, ce gars avantageux qui avait rencontr\'e9 M.\~de\~Boiscoran au d\'e9versoir de la Seille. +\par +\par Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la banquette de devant, pendant que prenaient place le procureur de la R\'e9publique, le juge d'instruction et le greffier M\'e9chinet. +\par +\par \endash Surtout, m\'e9nage Caraby, recommanda M.\~S\'e9neschal, qui sentit \'e0 cet instant supr\'eame se r\'e9veiller toute sa sollicitude. +\par +\par \endash N'ayez pas peur, monsieur le maire, r\'e9pondit le gars en enlevant vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, monsieur M\'e9chinet me retiendrait\'85 +\par +\par C'\'e9tait presque une puissance \'e0 Sauveterre que ce M\'e9chinet, greffier du juge d'instruction, et les plus hupp\'e9s comptaient avec lui. Ses fonctions officielles \'e9taient humbles et peu r\'e9tribu\'e9es, mais il ava +it eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y trouv\'e2t rien \'e0 redire, quantit\'e9 d'occupations parasites qui grandissaient singuli\'e8rement son importance et sextuplaient ses revenus. +\par +\par Lithographe distingu\'e9, c'\'e9tait lui qui faisait toutes les cartes de visite que l'on commandait \'e0 M.\~Serpin, le premier imprimeur de la ville et le propri\'e9taire et g\'e9rant responsable de }{\i L'Ind\'e9pendant de Sauveterre. }{Comptable exp +\'e9riment\'e9, il tenait les livres et d\'e9brouillait les comptes chez plusieurs n\'e9gociants. Il donnait aussi des consultations de droit aux paysans processifs et r\'e9digeait habilement des actes sous seing priv\'e9. Depuis longtemps il \'e9 +tait chef de la musique des pompiers et directeur de l'orph\'e9on. +\par +\par Correspondant de la soci\'e9t\'e9 des auteurs dramatiques, dont il percevait les droits, il devait \'e0 ce titre ses entr\'e9es au th\'e9\'e2tre, non seulement dans la salle, par la porte du public, mais dans les coulisses, par le couloir \'e9 +troit et malpropre r\'e9serv\'e9 aux artistes. Enfin, il donnait, selon la volont\'e9 des personnes, des le\'e7ons d'\'e9criture et de fran\'e7ais aux petites filles et des le\'e7ons de fl\'fbte ou de cornet \'e0 pistons aux jeunes amateurs. +\par +\par Tant de talents divers lui avaient longtemps attir\'e9 la sourde inimiti\'e9 des autres employ\'e9s de la localit\'e9, du secr\'e9taire de la mairie, du factotum de la sous-pr\'e9fecture, du premier commis des hypoth\'e8ques et m\'eame du fond\'e9 + de pouvoir de la recette particuli\'e8re. Mais tous ces ennemis avaient fini par d\'e9sarmer devant une sup\'e9riorit\'e9 universellement reconnue. Et de m\'eame que tout le monde, lorsqu'un \'e9v\'e9nement impr\'e9vu les prenait sans vert\~: \'ab\~ +Allons consulter M\'e9chinet\~\'bb, disaient-ils. +\par +\par Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une \'e9ternelle bonne humeur, l'ambition qui le d\'e9vorait de devenir riche et l'un des premiers personnages de Sauveterre. C'est que c'\'e9tait un diplomate retors que ce M\'e9 +chinet, fin comme l'ambre et plus d\'e9li\'e9 que la soie. Il l'avait bien prouv\'e9, en r\'e9alisant ce probl\'e8me de remplir la ville du mouvement de sa personnalit\'e9 remuante, de se m\'ealer de tout et de tous sans se faire un seul ennemi d\'e9clar +\'e9. +\par +\par Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de sa langue. Non qu'il e\'fbt jamais fait de mal \'e0 personne \endash il n'\'e9tait pas si sot\endash , mais \'e0 cause du mal qu'il e\'fbt pu faire, pensait-on, \'e9 +tant l'homme le mieux au courant de tous les petits secrets de Sauveterre, et le plus exactement inform\'e9 de toutes les intrigues, de toutes les vilenies et de tous les tripotages. +\par +\par Cela tenait \'e0 sa situation particuli\'e8re. C\'e9libataire, il vivait chez ses s\'9curs, les demoiselles M\'e9chinet, qui \'e9taient les premi\'e8res couturi\'e8res de la ville, et de plus des d\'e9votes c\'e9l\'e8bres affili\'e9es \'e0 + toutes les congr\'e9gations religieuses. Par elles, il avait l'\'9cil et l'oreille dans la belle soci\'e9t\'e9, et il savait le fin et le dernier mot des cancans dont il recueillait l'\'e9cho, soit \'e0 son imprimerie, soit au Palais. +\par +\par Il disait plaisamment\~: \'ab\~Comment m'\'e9chapperait-il quelque chose, \'e0 moi, qui ai pour me renseigner l'\'e9glise et le journal, le tribunal et le th\'e9\'e2tre\~?\'85\~\'bb +\par +\par Un tel homme e\'fbt failli \'e0 son r\'f4le s'il n'e\'fbt pas connu sur le bout du doigt tout ce qu'on pouvait conna\'eetre dans le pays des ant\'e9c\'e9dents de M.\~de\~ +Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la voiture, sur la route bien unie, par la plus belle matin\'e9e de juin, d\'e9bitait-il ce qu'il appelait le casier judiciaire du pr\'e9venu. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran \endash Jacques de son pr\'e9nom \endash n'\'e9tait pas fix\'e9 \'e0 sa propri\'e9t\'e9 et rarement y s\'e9journait plus d'un mois de suite. Il vivait \'e0 Paris, o\'f9 sa famille poss\'e9dait, rue de l'Universit\'e9, un confortable h +\'f4tel. Car il avait encore ses parents. +\par +\par Son p\'e8re, le marquis de Boiscoran, ma\'eetre d'une belle fortune territoriale, d\'e9put\'e9 sous Louis-Philippe, repr\'e9sentant en 1848, s'\'e9tait retir\'e9 des affaires \'e0 l'av\'e8nement du Second Empire et d\'e9pensait +, depuis, tout ce qu'il avait d'activit\'e9 et de capitaux \'e0 collectionner toutes sortes de bibelots artistiques, des porcelaines sp\'e9cialement et des fa\'efences, dont il avait \'e9crit une monographie. +\par +\par Sa m\'e8re, une Chalusse, avait eu la r\'e9putation d'une des plus charmantes et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-citoyen. M\'eame, \'e0 une certaine \'e9poque, la m\'e9disance ne l'avait pas \'e9pargn\'e9e, et vers 1845 ou 1846, elle avait +\'e9t\'e9, pr\'e9tendait-on, l'h\'e9ro\'efne d'une aventure un peu vive, dont le h\'e9ros \'e9tait un galant substitut devenu depuis le plus aust\'e8re des magistrats. +\par +\par En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait inclin\'e9 vers la politique comme d'autres se jettent dans la d\'e9votion. Et tandis que son mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis dix a +ns, elle avait fait de son salon un petit centre parlementaire qui n'\'e9tait pas sans influence. +\par +\par Ayant encore son p\'e8re et sa m\'e8re, Jacques de Boiscoran poss\'e9dait n\'e9anmoins une fortune personnelle assez importante\~: vingt-cinq ou trente mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le ch\'e2 +teau de Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui avait \'e9t\'e9 l\'e9gu\'e9e par un de ses oncles, le fr\'e8re a\'een\'e9 de son p\'e8re, mort veuf et sans enfants en 1868\'85 +\par +\par Jacques de Boiscoran \'e9tait alors un homme de vingt-six \'e0 vingt-sept ans, brun, grand, vigoureux, bien d\'e9coupl\'e9, non pas joli gar\'e7on pr\'e9cis\'e9ment, mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces physionomies ouvertes et intelligentes qui pr +\'e9viennent en leur faveur. Son caract\'e8re \'e9tait, \'e0 Sauveterre, moins connu que sa personne. Les gens qui avaient eu avec lui des relations le disaient loyal et g\'e9n\'e9 +reux, grand ami du plaisir, spirituel et gai, de cette bonne et franche gaiet\'e9 devenue si rare. +\par +\par Lors de l'invasion prussienne, il avait \'e9t\'e9 nomm\'e9 capitaine d'une des compagnies de mobiles de l'arrondissement, et m\'eame \endash chose honteuse \'e0 dire, et qu'il faut dire pourtant \endash il s'\'e9tait trouv\'e9 + des gens dans le pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme d'autres chefs, \'e9viter le danger. Il avait vaillamment conduit ses hommes au feu et s'y \'e9tait si bien comport\'e9 que le g\'e9n\'e9 +ral Chanzy avait cru devoir appliquer, sur une blessure qu'il avait re\'e7ue, un bout de ruban rouge. +\par +\par \endash Et un tel homme aurait commis le crime si l\'e2che du Valpinson\~! dit M.\~Daubigeon au juge d'instruction. Non\~! ce n'est pas possible, il va, d\'e8s les premiers mots, dissiper les doutes affreux qui nous tourmentent\'85 +\par +\par \endash Et ce sera bient\'f4t, fit le gars Ribot, car nous arrivons\'85 +\par +\par En Saintonge, pays ais\'e9, mais o\'f9 les grandes fortunes sont assez rares, on donne carr\'e9ment le nom de ch\'e2teau \'e0 la moindre bicoque ayant girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien un ch\'e2 +teau. C'est une construction de la fin du XVII}{\super e}{ si\'e8cle, d'un go\'fbt d\'e9plorable, mais massive comme une forteresse. + L'emplacement en est heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, et, au bas des jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une petite rivi\'e8re qui doit sans doute \'e0 son perp\'e9tuel gazouillement son nom\~ +: la Pibole, la pie, en patois saintongeois. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256499}7{\*\bkmkend _Toc96256499} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il \'e9tait sept heures quand la voiture \'ab\~qui portait la justice\~\'bb entra dans la cour de Boiscoran \endash une vaste cour plant\'e9e de tilleuls et entour\'e9e de b\'e2timents d'exploitation. +\par +\par Le ch\'e2teau \'e9tait bien \'e9veill\'e9. Devant la porte de son logis, la m\'e9tay\'e8re r\'e9curait le chaudron o\'f9 elle avait fait cuire la soupe du matin\~; des filles de ferme allaient et venaient, et, pr\'e8s de l'\'e9 +curie, un robuste gars brossait \'e0 tour de bras un cheval de sang. Debout sur le perron, le valet de chambre de M.\~de\~Boiscoran, M.\~Antoine, surveillait tout en fumant son cigare au soleil. +\par +\par C'\'e9tait un homme d'une cinquantaine d'ann\'e9es, fort alerte encore, qui avait \'e9t\'e9 l\'e9gu\'e9 \'e0 Jacques de Boiscoran par son oncle, en m\'eame temps que sa fortune. Il avait \'e9t\'e9 mari\'e9 et il avait perdu sa femme, mais sa fille \'e9 +tait au service de la marquise de Boiscoran. N\'e9 dans la famille, ne l'ayant jamais quitt\'e9e, il se consid\'e9rait comme en faisant partie et ne voyait aucune diff\'e9rence entre son int\'e9r\'eat \'e0 lui et celui de ses ma\'eetre +s. Et de fait, on le traitait moins en serviteur qu'en ami, et il pensait bien ne rien ignorer des affaires de M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur de la R\'e9publique, il jeta son cigare, et s'avan\'e7ant rapidement vers eux en les saluant de son plus accueillant sourire\~: +\par +\par \endash Ah\~! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise\~! Monsieur va \'eatre bien content\~! +\par +\par Avec des \'e9trangers, Antoine ne se f\'fbt point permis cette familiarit\'e9, car il \'e9tait formaliste, mais il avait d\'e9j\'e0 vu au ch\'e2teau M.\~Daubigeon, et il savait quels projets avaient \'e9t\'e9 agit\'e9s entre son ma\'eetre et M.\~ +Galpin-Daveline. Aussi fut-il singuli\'e8rement \'e9tonn\'e9 de la raideur embarrass\'e9e de ces messieurs, et de l'accent dont le juge d'instruction lui demanda\~: +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran est-il lev\'e9\~? +\par +\par \endash Pas encore, r\'e9pondit-il, et m\'eame monsieur m'avait bien recommand\'e9 de ne pas le r\'e9veiller. Comme il est rentr\'e9 assez tard, il se proposait de dormir la grasse matin\'e9e\'85 +\par +\par Instinctivement, le juge et le procureur de la R\'e9publique d\'e9tourn\'e8rent la t\'eate, chacun craignant de rencontrer le regard de l'autre. +\par +\par \endash Ah\~! Monsieur de Boiscoran est rentr\'e9 tard\~? insista M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Vers minuit\~; plut\'f4t apr\'e8s qu'avant. +\par +\par \endash Et il \'e9tait sorti\~?\'85 +\par +\par \endash Sur les huit heures. +\par +\par \endash Comment \'e9tait-il v\'eatu\~? +\par +\par \endash Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours c\'f4tel\'e9, une jaquette de velours marron et un grand chapeau de paille. +\par +\par \endash Avait-il son fusil\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Savez-vous o\'f9 il est all\'e9\~? +\par +\par Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son ma\'eetre avait pu le d\'e9terminer \'e0 r\'e9pondre \'e0 cet interrogatoire, qu'il jugeait \'e0 part soi de la plus haute inconvenance. Mais cette derni\'e8 +re question lui parut passer les bornes. Et c'est d'un ton de r\'e9serve offens\'e9e qu'il r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Je n'ai pas l'habitude de demander \'e0 monsieur o\'f9 il va quand il sort, ni d'o\'f9 il vient quand il rentre. +\par +\par \'c0 quels honorables sentiments ob\'e9issait l'honn\'eate valet de chambre, M.\~Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la conviction s'imposait que, prenant la parole\~: +\par +\par \endash Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosit\'e9 nous fasse vous poser toutes ces questions. R\'e9pondez. Votre franchise peut servir votre ma\'eetre plus que vous ne l'imaginez. +\par +\par C'est d'un regard d\'e9cid\'e9ment stup\'e9fait qu'Antoine examinait tour \'e0 tour le juge d'instruction et le procureur de la R\'e9publique, le greffier M\'e9chinet et enfin Ribot qui, descendu de son si\'e8ge, avait d\'e9roul\'e9 + la longe de Caraby et l'attachait \'e0 un arbre. +\par +\par \endash Je vous jure, messieurs, r\'e9pondit-il, que j'ignore o\'f9 monsieur de Boiscoran a pass\'e9 la soir\'e9e. +\par +\par \endash Vous ne le soup\'e7onnez m\'eame pas\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Peut-\'eatre \'e9tait-il \'e0 Br\'e9chy, chez un de ses amis\~? +\par +\par \endash Je ne lui connais pas d'amis \'e0 Br\'e9chy. +\par +\par \endash Qu'a-t-il fait en rentrant\~? +\par +\par L'inqui\'e9tude, visiblement, gagnait le digne serviteur. +\par +\par \endash Attendez\~! r\'e9pondit-il. Monsieur, en rentrant, est mont\'e9 \'e0 sa chambre et y est rest\'e9 quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, ensuite, et a mang\'e9 une tranche de p\'e2t\'e9 et bu un verre de vin. Apr\'e8s, il a allum\'e9 + un cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il voulait faire un tour et qu'il se d\'e9shabillerait seul. +\par +\par \endash Et vous \'eates all\'e9 vous coucher\~? +\par +\par \endash Naturellement. +\par +\par \endash De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre ma\'eetre\~? +\par +\par \endash Pardonnez-moi\~: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le jardin. +\par +\par \endash Il ne vous a pas paru\'85 extraordinaire\~? +\par +\par \endash Non\'85 il \'e9tait comme tous les jours, plus gai, peut-\'eatre, il chantait\'85 +\par +\par \endash Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emport\'e9\~? +\par +\par \endash Non\'85 Monsieur a d\'fb le d\'e9poser dans sa chambre. +\par +\par M.\~Daubigeon ouvrait la bouche pour pr\'e9senter une objection, le juge l'arr\'eata d'un geste, et vivement\~: +\par +\par \endash Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontr\'e9s\~? +\par +\par Antoine tressaillit, comme si un pressentiment e\'fbt travers\'e9 son esprit. +\par +\par \endash Tr\'e8s longtemps, r\'e9pondit-il. \'c0 ce que je crois, du moins. +\par +\par \endash Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal\~? +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes\'85 +\par +\par \endash Des f\'e2cheries, tout au plus\'85 Ne se fr\'e9quentant pas, comment se seraient-ils ha\'efs\~ +? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu monsieur dire qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur et le plus loyal des hommes, et qu'il le respectait infiniment. +\par +\par Durant plus d'une minute, M.\~Galpin-Daveline se tut, cherchant s'il n'oubliait rien. Puis, tout \'e0 coup\~: +\par +\par \endash Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Six kilom\'e8tres, monsieur, r\'e9pondit Antoine. +\par +\par \endash Si vous aviez \'e0 vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel chemin prendriez-vous\~? +\par +\par \endash La grande route, celle qui passe par Br\'e9chy. +\par +\par \endash Vous ne traverseriez pas les marais\~? +\par +\par \endash Certes, non\'85 +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que la Seille est d\'e9bord\'e9e, monsieur, et que les foss\'e9s sont pleins d'eau. +\par +\par \endash Est-ce qu'en coupant \'e0 travers bois, on ne s'abr\'e9gerait pas\~?\'85 +\par +\par \endash On aurait moins de chemin \'e0 faire, mais on mettrait plus de temps\'85 les sentiers sont mal trac\'e9s et encombr\'e9s d'ajoncs. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique dissimulait mal une r\'e9elle douleur. De plus en plus, les r\'e9ponses d'Antoine lui semblaient f\'e2cheuses. +\par +\par \endash Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait \'e0 Boiscoran, apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson\~? +\par +\par \endash Je ne le crois pas, monsieur\~; nous sommes s\'e9par\'e9s par des collines et des bois\'85 +\par +\par \endash D'ici, entendez-vous les cloches de Br\'e9chy\~? +\par +\par \endash Quand le vent est au nord, oui, monsieur. +\par +\par \endash Et hier soir\~? Et cette nuit\~? +\par +\par \endash Le vent \'e9tait \'e0 l'ouest, comme toujours quand il y a temp\'eate. +\par +\par \endash De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler d'un\'85 accident \'e9pouvantable. +\par +\par \endash Un accident\'85 Je ne sais pas ce que monsieur veut dire. +\par +\par C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces derniers mots parurent, \'e0 cheval, deux gendarmes \'e0 qui M.\~Galpin-Daveline, avant de quitter le Valpinson, avait command\'e9 de venir le rejoindre. Les apercevant\~: +\par +\par \endash Mon Dieu\~!\'85 s'\'e9cria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela signifie\~!\'85 Je cours r\'e9veiller monsieur\~!\'85 +\par +\par Le juge l'arr\'eata. +\par +\par \endash Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot\~! (Et montrant Ribot aux gendarmes qui avaient mis pied \'e0 terre\~:) Vous allez garder ce gar\'e7on \'e0 vue, ajouta-t-il, et l'emp\'eacher de communiquer avec qui que ce soit. (Puis, revenant +\'e0 Antoine\~:) Et maintenant, commanda-t-il, conduisez-nous \'e0 la chambre de monsieur de Boiscoran\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256500}8{\*\bkmkend _Toc96256500} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Avec ses apparences de demeure f\'e9odale, le ch\'e2teau de Boiscoran n'\'e9tait en r\'e9alit\'e9 qu'un pied-\'e0-terre de gar\'e7on \endash pied-\'e0-terre passablement n\'e9glig\'e9, m\'eame. +\par +\par Des quatre-vingts ou cent pi\'e8ces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus si huit ou dix \'e9taient meubl\'e9es, et encore de la fa\'e7on la plus rudimentaire. Un salon, une salle \'e0 manger, quelques chambres d'amis, c'\'e9 +tait tout autant qu'il en fallait pour les s\'e9jours de M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par Lui-m\'eame occupait au premier \'e9tage un tout petit appartement, dont la porte ouvrait sur le palier du grand escalier. +\par +\par Lorsqu'arriv\'e8rent devant cette porte, guid\'e9s par le vieil Antoine, le juge d'instruction, le procureur de la R\'e9publique et le greffier M\'e9chinet\~: +\par +\par \endash Frappez, commanda M.\~Galpin-Daveline au valet de chambre. +\par +\par Le bonhomme ob\'e9it, et tout aussit\'f4t de l'int\'e9rieur\~: +\par +\par \endash Qui est l\'e0\~? cria une voix jeune et forte. +\par +\par \endash C'est moi, monsieur, r\'e9pondit le fid\'e8le serviteur, je voudrais\'85 +\par +\par \endash Va-t'en au diable\~! interrompit la voix. +\par +\par \endash Cependant, monsieur\'85 +\par +\par \endash Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'\'9cil qu'au jour\'85 +\par +\par Impatient\'e9, le juge d'instruction \'e9carta le domestique et, saisissant la poign\'e9e de la porte, il essaya de l'ouvrir\~: elle \'e9tait ferm\'e9e en dedans. +\par +\par Mais il eut vite pris un parti. +\par +\par \endash C'est moi, monsieur de Boiscoran, pronon\'e7a-t-il, ouvrez\'85 +\par +\par \endash Eh\~! c'est ce cher Daveline\~! fit joyeusement la voix. +\par +\par \endash Il faut que je vous parle\'85 +\par +\par \endash Et je suis \'e0 vous, magistrat tr\'e8s illustre\~!\'85 Le temps de voiler d'un inexpressible}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid { +\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pantalon.}}}{ mes formes apolloniennes et j'apparais. +\par +\par Presque aussit\'f4t, en effet, la porte s'ouvrit, et M.\~de\~Boiscoran se montra, les cheveux \'e9bouriff\'e9s, les yeux encore charg\'e9s de sommeil, mais rayonnant de jeunesse et de sant\'e9, la l\'e8vre souriante et la main largement tendue. +\par +\par \endash Par ma foi\~! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue l\'e0, mon cher Daveline, de venir me demander \'e0 d\'e9jeuner\'85 (Et saluant M.\~Daubigeon\~:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous remercier d'avoir d +\'e9cid\'e9 \'e0 vous accompagner notre cher procureur de la R\'e9publique. C'est une vraie descente de justice\'85 +\par +\par Mais il s'arr\'eata, glac\'e9 par l'expression du visage de M.\~Daubigeon, stup\'e9fait de voir M.\~Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de serrer la main qu'il lui tendait. +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami\~?\'85 Jamais le juge d'instruction n'avait \'e9t\'e9 si roide. +\par +\par \endash Il nous faut oublier nos relations, monsieur, pronon\'e7a-t-il. Ce n'est pas l'ami qui se pr\'e9sente chez vous aujourd'hui, c'est le juge. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inqui\'e9tude n'assombrissait sa franche et loyale physionomie. +\par +\par \endash Je veux \'eatre pendu, commen\'e7a-t-il, si je comprends\'85 +\par +\par \endash Entrons\~! fit M.\~Daveline. +\par +\par Ils entr\'e8rent, et au moment de passer la porte\~: +\par +\par \endash Monsieur, murmura M\'e9chinet \'e0 l'oreille de M.\~Daubigeon, cet homme est certainement innocent. Jamais un coupable ne nous e\'fbt accueillis ainsi\'85 +\par +\par \endash Silence\~! monsieur, dit s\'e9v\'e8rement le procureur de la R\'e9publique, qui, cependant, \'e9tait un peu de l'avis du greffier\~; silence\~! +\par +\par Et, grave et attrist\'e9, il alla se placer dans l'embrasure d'une fen\'eatre. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline, lui, \'e9tait debout au milieu de la chambre, et il s'effor\'e7ait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux moindres d\'e9tails. +\par +\par Le d\'e9sordre de cette chambre disait avec quelle pr\'e9cipitation M.\~de\~Boiscoran avait d\'fb se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille \'e9taient jet\'e9s au hasard sur les meubles et +\'e0 terre. Il avait sur lui ce pantalon gris clair, reconnu et d\'e9sign\'e9 successivement par Cocoleu, par Ribot, par Gaudry et par la femme Courtois. +\par +\par \endash Maintenant, monsieur, commen\'e7a M.\~de\~Boiscoran, avec cette nuance de m\'e9contentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui, m'expliquerez-vous, puisque vous n'\'ea +tes plus mon ami, ce qui me vaut l'honneur matinal de votre visite\~? +\par +\par Pas un muscle de la figure de M.\~Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si la question se f\'fbt adress\'e9e \'e0 tout autre qu'\'e0 lui\~: +\par +\par \endash Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement. +\par +\par Une vive rougeur colora les joues de M.\~de\~Boiscoran, et une perplexit\'e9 singuli\'e8re se lut dans ses yeux. +\par +\par \endash Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-\'eatre trop dur\'e9\~! +\par +\par Il allait s'emporter, c'\'e9tait \'e9vident. M.\~Daubigeon crut devoir intervenir\~: +\par +\par \endash Malheureusement, monsieur, pronon\'e7a-t-il, jamais situation ne fut plus grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction. +\par +\par De plus en plus surpris, M.\~de\~Boiscoran promenait autour de lui un rapide regard. +\par +\par Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait debout, l'angoisse peinte sur le front. Pr\'e8s de la chemin\'e9e, le greffier M\'e9chinet avait avis\'e9 une table, et il s'y \'e9tait install\'e9 + avec son papier, ses plumes et son \'e9critoire de corne. +\par +\par Alors, avec un mouvement d'\'e9paules qui annon\'e7ait que, d\'e9cid\'e9ment, il renon\'e7ait \'e0 comprendre, M.\~de\~Boiscoran montra ses mains. Elles \'e9taient parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, \'e9taient soigneusement nettoy +\'e9s. +\par +\par \endash Quand vous \'eates-vous lav\'e9 les mains pour la derni\'e8re fois\~? demanda M.\~Galpin-Daveline, apr\'e8s un minutieux examen. +\par +\par \'c0 cette question, le visage de M.\~de\~Boiscoran s'\'e9claira, et \'e9clatant de rire\~: +\par +\par \endash Par ma foi\~! s'\'e9cria-t-il, j'avoue que j'ai \'e9t\'e9 pris. J'allais m'emporter. J'ai eu presque peur\'85 +\par +\par \endash Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, pronon\'e7a M.\~Galpin-Daveline, car une accusation terrible p\'e8se sur vous. Et de votre r\'e9ponse \'e0 la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule, d\'e9pendent peut-\'ea +tre votre honneur et votre libert\'e9\'85 +\par +\par Ah\~! il n'y avait plus cette fois \'e0 s'y m\'e9prendre. M.\~de\~Boiscoran se sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honn\'eates, aux plus s\'fbrs d'eux-m\'eames. +\par +\par Il p\'e2lit, et d'une voix troubl\'e9e\~: +\par +\par \endash Quoi\~! dit-il, une accusation p\'e8se sur moi, et c'est vous, monsieur Galpin-Daveline, qui vous pr\'e9sentez chez moi pour m'interroger\'85 +\par +\par \endash Je suis magistrat, monsieur\~! +\par +\par \endash Mais vous \'e9tiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se f\'fbt permis de vous accuser d'un crime, d'une l\'e2chet\'e9, d'une infamie, je vous aurais d\'e9fendu, monsieur, et de toute mon \'e9nergie, sans h\'e9sitation, sans arri\'e8re-pens +\'e9e\'85 Je vous aurais d\'e9fendu jusqu'\'e0 ce qu'on m'e\'fbt fourni des preuves \'e9clatantes, irr\'e9cusables, mat\'e9rielles, de votre culpabilit\'e9. Et si, \'e0 la fin, il m'e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9montr\'e9 que vous \'e9 +tiez coupable, je vous aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappel\'e9 qu'\'e0 un certain moment je vous avais assez estim\'e9 pour vous faciliter une alliance qui e\'fbt fait de vous mon parent. Tandis que vous\~!\'85 + On m'accuse, je ne sais de quoi, faussement, \'e9videmment, et tout de suite vous ajoutez foi \'e0 l'accusation absurde, et vous acceptez d'\'eatre mon juge\'85 Eh bien\~! soit\~! Je me suis lav\'e9 les mains hier soir, en rentrant. +\par +\par C'est avec raison que M.\~Galpin-Daveline avait vant\'e9 son sang-froid et sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas \'e0 cette rude apostrophe, et toujours du m\'eame ton\~: +\par +\par \endash Qu'est devenue l'eau dont vous vous \'eates servi\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Elle doit encore \'eatre l\'e0, dans mon cabinet de toilette. +\par +\par Le juge d'instruction y courut. +\par +\par Sur la table de marbre \'e9tait une cuvette de porcelaine pleine d'eau. Cette eau \'e9tait noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des r\'e9sidus de charbon. \'c0 la surface, m\'eal\'e9s \'e0 + de la mousse de savon, surnageaient quelques fragments d'une extr\'eame t\'e9nuit\'e9, mais cependant appr\'e9ciables, de papier br\'fbl\'e9. +\par +\par Avec des pr\'e9cautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-m\'eame la cuvette sur la table o\'f9 \'e9crivait M\'e9chinet, et la montrant \'e0 M.\~de\~Boiscoran\~: +\par +\par \endash Est-ce bien l\'e0, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous \'eates lav\'e9 les mains en rentrant\~? +\par +\par D'un ton d'insouciance d\'e9daigneuse\~: +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Vous aviez donc mani\'e9 du charbon, touch\'e9 des mati\'e8res enflamm\'e9es\~? +\par +\par \endash Vous le voyez bien\~! +\par +\par Plac\'e9s presque en face l'un de l'autre, le procureur de la R\'e9publique et le greffier M\'e9chinet \'e9chang\'e8rent un rapide coup d'\'9cil. Ils avaient, en m\'eame temps, ressenti la m\'eame impression. +\par +\par Si M.\~de\~Boiscoran n'\'e9tait pas innocent, c'\'e9tait \'e0 coup s\'fbr un homme d'une audace et d'une \'e9nergie extraordinaires, et qui ob\'e9issait \'e0 quelque plan longuement m\'e9dit\'e9, car ses r\'e9 +ponses, comme autant d'aveux, semblaient le livrer pieds et poings li\'e9s \'e0 la pr\'e9vention. +\par +\par Le juge d'instruction lui-m\'eame parut frapp\'e9 de stupeur. Mais ce ne fut qu'un \'e9clair, et se retournant vers son greffier\~: +\par +\par \endash \'c9crivez\~! lui commanda-t-il. +\par +\par Et il lui dicta le proc\'e8s-verbal de cette sc\'e8ne, exactement, minutieusement, se reprenant m\'eame parfois pour arriver \'e0 l'expression juste et ch\'e2tier son style. +\par +\par Ayant termin\'e9\~: +\par +\par \endash Reprenons, monsieur, dit-il \'e0 M.\~de\~Boiscoran. Vous avez pass\'e9 dehors la soir\'e9e d'hier. +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Sorti \'e0 huit heures, vous n'\'eates rentr\'e9 qu'\'e0 minuit. +\par +\par \endash Apr\'e8s minuit. +\par +\par \endash Vous aviez emport\'e9 votre fusil\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash O\'f9 est-il\~? +\par +\par D'un geste insouciant, M.\~de\~Boiscoran le montra, dans l'angle de la chemin\'e9e, et dit\~: +\par +\par \endash Le voil\'e0\~! +\par +\par Vivement M.\~Galpin-Daveline s'en empara. +\par +\par C'\'e9tait une arme de luxe, \'e0 double canon, d'un travail et d'un fini exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du fabricant\~: +\par +\par Klebb. +\par +\par \endash Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la derni\'e8re fois, monsieur\~? interrogea le juge d'instruction. +\par +\par \endash Il y a quatre ou cinq jours. +\par +\par \endash \'c0 quelle occasion\~? +\par +\par \endash Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention dont il \'e9tait capable, M.\~Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la batterie de cette arme, dont le m\'e9canisme avait une certaine analogie avec le syst\'e8 +me Remington. Bient\'f4t il ouvrit le tonnerre et constata que le fusil \'e9tait charg\'e9. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche \'e0 enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme \'e0 sa place, et tirant de sa poche l'enveloppe m\'e9 +tallique trouv\'e9e par Pitard, il la pr\'e9senta \'e0 M.\~de\~Boiscoran, en demandant\~: +\par +\par \endash Reconnaissez-vous ceci\~? +\par +\par \endash Parfaitement\~! r\'e9pondit M.\~de\~Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes cartouches que j'aurai jet\'e9e apr\'e8s l'avoir br\'fbl\'e9e. +\par +\par \endash Croyez-vous donc \'eatre le seul dans le pays \'e0 avoir une arme de ce syst\'e8me\~? +\par +\par \endash Je ne le crois pas, j'en suis s\'fbr. +\par +\par \endash De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par exemple, trouv\'e9e dans un endroit quelconque, attesterait n\'e9cessairement votre pr\'e9sence\~? +\par +\par \endash N\'e9cessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les enveloppes que je venais de jeter et jouer avec. +\par +\par Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier M\'e9chinet se permettait certaines grimaces des plus significatives. Il \'e9tait trop au fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre compte de la tactique de M.\~ +Galpin-Daveline, tactique horriblement dangereuse et perfide, qui consiste \'e0 tourner le pr\'e9venu avant de l'attaquer s\'e9rieusement. +\par +\par \endash Il joue serr\'e9, murmura-t-il en se penchant vers M.\~Daubigeon. +\par +\par Le juge d'instruction s'\'e9tait assis. +\par +\par \endash Ceci pos\'e9, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me donner l'emploi de votre soir\'e9e de huit heures \'e0 minuit\'85 Ne vous pressez pas, r\'e9fl\'e9chissez, prenez votre temps, votre r\'e9ponse aura certainement une influence d +\'e9cisive. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran, jusqu'\'e0 ce moment, \'e9tait demeur\'e9 calme, mais de ce calme inqui\'e9tant qui d\'e9c\'e8le de terribles temp\'eates int\'e9rieures, difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le ton dont ils \'e9 +taient donn\'e9s, le r\'e9volt\'e8rent comme la plus odieuse des hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'\'e9clairs\~: +\par +\par \endash Enfin, monsieur\~! s'\'e9cria-t-il, que voulez-vous de moi\~? De quoi m'accuse-t-on\~? +\par +\par M.\~Galpin-Daveline ne broncha pas. +\par +\par \endash Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, r\'e9pondit-il. Commencez par r\'e9pondre, et croyez-moi, dans votre int\'e9r\'eat, r\'e9pondez franchement. Qu'avez-vous fait hier soir\~? +\par +\par \endash Eh\~! le sais-je\~!\'85 Je me suis promen\'e9\'85 +\par +\par \endash Ce n'est pas une r\'e9ponse. +\par +\par \endash C'est cependant la v\'e9rit\'e9. J'\'e9tais sorti sans but, j'ai march\'e9 au hasard\'85 +\par +\par \endash Votre fusil sur l'\'e9paule. +\par +\par \endash J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le dira. +\par +\par \endash N'avez-vous pas travers\'e9 les marais de la Seille\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par Le juge d'instruction hocha gravement la t\'eate. +\par +\par \endash Vous ne dites pas la v\'e9rit\'e9, monsieur, fit-il. +\par +\par \endash Monsieur\'85 +\par +\par \endash Vos bottes, que j'aper\'e7ois l\'e0, sur votre descente de lit, vous donnent le d\'e9menti le plus formel. D'o\'f9 vient la boue dont elles sont couvertes\~? +\par +\par \endash Les prairies, autour de Boiscoran, sont tr\'e8s humides. +\par +\par \endash N'insistez pas. Vous avez \'e9t\'e9 vu. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Vous avez \'e9t\'e9 rencontr\'e9 par le fils Ribot au moment o\'f9 vous passiez le d\'e9versoir des \'e9tangs. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash O\'f9 alliez-vous\~? demanda le juge. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois, une inqui\'e9tude r\'e9elle contracta les traits de M.\~de\~Boiscoran, l'inqui\'e9tude d'un homme qui voit tout \'e0 coup s'ouvrir sous ses pas un pr\'e9cipice qu'il ne soup\'e7onnait pas. +\par +\par Il h\'e9sita, et comprenant que nier \'e9tait inutile\~: +\par +\par \endash J'allais \'e0 Br\'e9chy, r\'e9pondit-il. +\par +\par \endash Chez qui\~? +\par +\par \endash Chez le marchand de bois \'e0 qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne l'ayant pas trouv\'e9, je suis revenu par la grande route\'85 +\par +\par D'un geste, M.\~Galpin-Daveline l'arr\'eata. +\par +\par \endash C'est faux\~! pronon\'e7a-t-il durement. +\par +\par \endash Oh\~! +\par +\par \endash Vous n'\'eates pas all\'e9 \'e0 Br\'e9chy. +\par +\par \endash Permettez\'85 +\par +\par \endash Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas h\'e2tif les bois de Rochepommier. +\par +\par \endash Moi\~!\'85 +\par +\par \endash Vous-m\'eame. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore tout h\'e9riss\'e9 des \'e9pines des ajoncs que vous avez travers\'e9s. +\par +\par \endash Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier. +\par +\par \endash C'est vrai, mais on vous y a vu. +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire votre humeur. Vous \'e9tiez troubl\'e9 et fort en col\'e8re, vous parliez haut, vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres\'85 +\par +\par Tout en parlant, le juge d'instruction s'\'e9tait lev\'e9 et avait pris sur un fauteuil la jaquette de M.\~de\~Boiscoran. Il en fouilla les poches et en retira une poign\'e9e de feuilles fl\'e9tries. +\par +\par \endash Et tenez, voil\'e0 une preuve de la v\'e9racit\'e9 de Gaudry. +\par +\par \endash Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Oui, mais une femme, ma\'eetresse Courtois, vous a vu sortir du bois de Rochepommier. Vous l'avez aid\'e9e \'e0 replacer sur son \'e2ne un sac qu'elle ne pouvait soulever seule. Le niez-vous\~ +? Non. Vous avez raison, car ici, tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aper\'e7ois de la poussi\'e8re blanche qui certainement est de la farine. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran baissait la t\'eate. +\par +\par \endash Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, entre dix et onze heures, vous \'e9tiez au Valpinson\'85 +\par +\par \endash Jamais, monsieur, cela n'est pas. +\par +\par \endash C'est cependant au Valpinson, pr\'e8s des ruines de l'ancien ch\'e2teau, qu'a \'e9t\'e9 ramass\'e9e cette enveloppe de cartouche Klebb que je viens de vous montrer\'85 +\par +\par \endash Eh\~! monsieur, interrompit M.\~de\~Boiscoran, ne vous ai-je pas dit que vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de ces enveloppes m\'e9talliques\~?\'85 (Et, essayant de r\'e9agir\~:) Si j'\'e9tais all\'e9 au Valpinson, a +jouta-t-il, quel int\'e9r\'eat aurais-je \'e0 le nier\~? +\par +\par M.\~Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle\~: +\par +\par \endash Je vais vous le dire, pronon\'e7a-t-il. Hier soir, entre dix et onze heures, le feu a \'e9t\'e9 mis au Valpinson, dont il ne reste plus que des cendres\'85 +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Hier au soir on a tir\'e9 deux coups de fusil sur le comte de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Grand Dieu\~! +\par +\par \endash Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire que l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de Boiscoran. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256501}9{\*\bkmkend _Toc96256501} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Tel qu'un homme pris de vertige, p\'e2le comme si tout le sang de ses veines e\'fbt afflu\'e9 \'e0 son c\'9cur, Jacques de Boiscoran jetait autour de lui des regards \'e9perdus. Il ne rencontra que des visages mornes et constern\'e9s. +\par +\par Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant \'e0 l'huisserie de la porte. Le greffier M\'e9chinet restait la plume en l'air, b\'e9ant de stupeur. M.\~Daubigeon baissait la t\'eate. +\par +\par \endash C'est horrible, murmura-t-il, horrible\~! +\par +\par Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de ses deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine. +\par +\par Il n'y avait que M.\~Galpin-Daveline \'e0 ne pas para\'eetre \'e9mu. La loi, dont il se consid\'e9rait comme une imposante manifestation, ne s'\'e9meut pas. M\'eame le pli de ses l\'e8vres minces trahissait comme l'\'e9bauche d'un sourire aussit\'f4t r +\'e9prim\'e9\~; le froid sourire de l'ambitieux, content d'avoir bien jou\'e9 son petit r\'f4let. +\par +\par Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran \'e9tait coupable, et qu'ayant \'e0 choisir entre un ami et l'occasion de se mettre en \'e9vidence, il avait habilement choisi\~? +\par +\par Apr\'e8s une minute de silence qui parut un si\'e8cle, se posant debout, les bras crois\'e9s, devant l'infortun\'e9\~: +\par +\par \endash Avouez-vous\~? interrogea-t-il. +\par +\par Comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 m\'fb par un ressort, M.\~de\~Boiscoran se dressa. +\par +\par \endash Quoi\~? fit-il, que voulez-vous que j'avoue\~? +\par +\par \endash Que vous \'eates l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses mains. +\par +\par \endash Mais c'est de la folie\~! s'\'e9cria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel crime, si odieux, si l\'e2che\~!\'85 Est-ce possible, est-ce vraisemblable\~! Je l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire\~! Non, vous ne me croiriez pas\~! +\par +\par Il e\'fbt r\'e9ussi \'e0 \'e9mouvoir le marbre de la chemin\'e9e avant M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, pronon\'e7a le magistrat d'un ton glac\'e9. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent \'eatre oubli\'e9es\~? Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est m\'ea +me plus l'homme qui vous parle, c'est le juge. On vous a vu\'85 +\par +\par \endash Quel est le mis\'e9rable\~?\'85 +\par +\par \endash Cocoleu. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran parut an\'e9anti. +\par +\par \endash Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot \'e9pileptique recueilli par la comtesse de Claudieuse\~! +\par +\par \endash Lui-m\'eame. +\par +\par \endash Et il a suffi des propos incoh\'e9rents d'un malheureux frapp\'e9 d'imb\'e9cillit\'e9 pour que l'on me cr\'fbt coupable, moi, d'un incendie, d'un meurtre\'85 +\par +\par Jamais le juge d'instruction n'avait vis\'e9 avec tant d'efforts \'e0 cette solennit\'e9 qui frappe les esprits et s'impose. +\par +\par \endash Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la pl\'e9nitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont imp\'e9n\'e9trables\'85 +\par +\par \endash Eh\~! monsieur\'85 +\par +\par \endash Qu'a dit Cocoleu\~? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains, puis vous cacher derri\'e8re une pile de fagots et tirer sur le comte de Claudieuse deux coups de fusil\'85 +\par +\par \endash Et cela vous a paru tout simple\~! +\par +\par \endash Non. J'ai \'e9t\'e9 r\'e9volt\'e9 comme tout le monde. Vous sembliez planer si haut au-dessus des soup\'e7ons. Mais voil\'e0 que l'instant d'apr\'e8s, on ramasse sur le th\'e9\'e2tre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut appartenir qu' +\'e0 vous. Mais voici que moi, arrivant ici, \'e0 l'improviste, je trouve noire de charbon et de d\'e9bris de papier br\'fbl\'e9 l'eau o\'f9 vous vous \'eates lav\'e9 les mains en rentrant\'85 +\par +\par \endash Oui, murmura M.\~de\~Boiscoran, c'est une fatalit\'e9. +\par +\par \endash Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la voix. Je vous interroge et vous confessez \'eatre rest\'e9 dehors hier soir de huit heures \'e0 + minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures, vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis oblig\'e9, pour vous confondre, de vous produire les t\'e9moignages de Ribot, de Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu l +\'e0 o\'f9 vous pr\'e9tendez n'\'eatre pas all\'e9. Cette derni\'e8re circonstance seule vous condamne. Quel a donc \'e9t\'e9 l'emploi de cette soir\'e9e, que vous ne pouvez le faire conna\'eetre\~!\'85 Vous vous pr\'e9tendez innocent. Aidez-moi \'e0 + faire \'e9clater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures \'e0 minuit\~?\'85 +\par +\par M.\~de\~Boiscoran n'eut pas le temps de r\'e9pondre. Depuis un moment d\'e9j\'e0 montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une foule irrit\'e9e. +\par +\par Un gendarme entra tout effar\'e9. +\par +\par \endash Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur de la R\'e9publique, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et femmes, qui veulent faire un mauvais parti \'e0 monsieur de Boiscoran\~ +; ils le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le tra\'eener \'e0 la rivi\'e8re. Quelques hommes sont arm\'e9s de fourches, mais les femmes sont les plus enrag\'e9es. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde \'e0 les contenir\'85 + +\par +\par Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se rapproch\'e8rent et redoubl\'e8rent, et tr\'e8s distinctement, on entendit crier\~: +\par +\par \endash \'c0 l'eau Boiscoran\~! \'c0 l'eau l'incendiaire\~! Le procureur de la R\'e9publique se leva. +\par +\par \endash Descendez dire \'e0 ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge le pr\'e9venu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est \'e0 moi qu'ils auront affaire\~! +\par +\par Le gendarme ob\'e9it. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran \'e9tait devenu livide. +\par +\par \endash Tous ces malheureux me croient donc coupable\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur indignation, jusqu'\'e0 un certain point l\'e9gitime, si vous connaissiez les d\'e9plorables \'e9v\'e9nements de la nuit\'85 +\par +\par \endash Quoi encore\~! +\par +\par \endash Deux pompiers de Sauveterre, dont un, p\'e8re de cinq enfants, ont p\'e9ri dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Br\'e9chy et un gendarme, en essayant de leur porter secours, ont \'e9t\'e9 si gri\'e8vement br\'fbl\'e9 +s qu'on craint pour leur vie. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran se taisait. +\par +\par \endash Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs. Vous voyez combien il importerait de vous justifier. +\par +\par \endash Eh\~! le puis-je\'85 +\par +\par \endash Si vous \'eates innocent, oui. Faites-moi conna\'eetre l'emploi de votre soir\'e9e\'85 +\par +\par \endash Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire. +\par +\par Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut r\'e9fl\'e9chir\~; puis\~: +\par +\par \endash Prenez garde, monsieur de Boiscoran, pronon\'e7a-t-il, je vais \'eatre oblig\'e9 de d\'e9cerner contre vous un mandat\'85 +\par +\par \endash Faites. +\par +\par \endash Je vais \'eatre forc\'e9 de vous faire arr\'eater s\'e9ance tenante et diriger sur la prison de Sauveterre\'85 +\par +\par \endash Soit. +\par +\par \endash Vous avouez donc\~! +\par +\par \endash J'avoue que je suis victime d'un concours inou\'ef de circonstances. J'avoue\'85 que vous avez raison, et qu'il faut l'id\'e9e d'une Providence pour expliquer certaines fatalit\'e9 +s. Mais, par tout ce qu'il y a de saint au monde, je le jure, je suis innocent. +\par +\par \endash Prouvez-le\~! +\par +\par \endash Eh\~! ce serait fait, si je pouvais. +\par +\par \endash Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous pr\'e9parer \'e0 suivre les gendarmes. +\par +\par Sans un mot, M.\~de\~Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y fut suivi par son valet de chambre portant des v\'eatements. +\par +\par Tout occup\'e9 de dicter \'e0 son greffier la derni\'e8re partie de l'interrogatoire, M.\~Galpin-Daveline semblait oublier \'ab\~son pr\'e9venu\~\'bb. +\par +\par Le vieil Antoine en profita. +\par +\par \endash Monsieur\'85, souffla-t-il \'e0 l'oreille de son ma\'eetre, tout en paraissant l'aider. +\par +\par \endash Quoi. +\par +\par \endash Chut\~! Plus bas\~! La fen\'eatre du fond du cabinet est ouverte\'85 Elle n'est qu'\'e0 vingt pieds du sol du jardin\'85 La terre, au-dessous, est molle\'85 Tout pr\'e8s est un des s +oupiraux des caves, et au fond est la cachette que vous connaissez\'85 La mer n'est qu'\'e0 cinq lieues, j'aurai un bon cheval cette nuit, \'e0 l'entr\'e9e du parc. +\par +\par Un amer sourire monta aux l\'e8vres de M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable. +\par +\par \endash Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je r\'e9ponds de tout\~; il n'y a que vingt pieds\'85 Au nom de votre m\'e8re\~! +\par +\par Mais, au lieu de lui r\'e9pondre, Jacques de Boiscoran se retourna et appela le juge d'instruction. Et quand M.\~Galpin-Daveline se fut approch\'e9\~: +\par +\par \endash Voyez cette fen\'eatre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons chevaux, et la mer est \'e0 cinq lieues\'85 Un coupable vous e\'fbt \'e9chapp\'e9\'85 Je suis innocent, je reste. +\par +\par En un point, du moins, M.\~de\~Boiscoran disait vrai\~: rien ne lui \'e9tait plus ais\'e9 que de s'\'e9vader et de gagner le jardin, et tr\'e8s probablement cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais apr\'e8s\~? +\par +\par Il avait, c'\'e9tait incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout, quelques chances de se soustraire \'e0 toutes les recherches. Mais il \'e9tait plus probable, mille fois, qu'il serait d\'e9couvert dans sa cachette m\'ea +me, ou rejoint en essayant d'atteindre la c\'f4te. +\par +\par S'il r\'e9ussissait \'e0 fuir, que deviendrait-il\~? En quels pays et sous quels travestissements \'e9viterait-il une extradition toujours mena\'e7ante\~? +\par +\par Ce serait bien autre chose, s'il \'e9tait repris. Sa situation, d\'e9j\'e0 si compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative de fuite serait consid\'e9r\'e9e comme le plus explicite des aveux. +\par +\par En de telles conditions, r\'e9sister \'e0 la tentation de s'\'e9vader, et bien faire savoir qu'on r\'e9sistait, qu'on tenait \'e0 rester sous la main de la justice, c'\'e9tait bien moins d\'e9montrer son innocence que donner la preuve d'une rare habilet +\'e9. Voil\'e0 ce qu'en clin d'\'9cil aper\'e7ut ou crut apercevoir M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par C'est d'apr\'e8s soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les mouvements irr\'e9fl\'e9chis. Et dans cet accent de froid persiflage de l'homme qui tient \'e0 + bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe\~: +\par +\par \endash Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les autres, sera relat\'e9e au proc\'e8s-verbal. +\par +\par Bien autres \'e9taient les id\'e9es du procureur de la R\'e9publique et du greffier M\'e9chinet. +\par +\par Si le juge d'instruction \'e9tait trop aveugl\'e9 par ses pr\'e9ventions pour rien discerner, ils avaient fort bien remarqu\'e9, eux, par combien d'\'e9motions \'e9trangement diverses venait de passer le pr\'e9venu. +\par +\par \'c9tourdi tout d'abord, jusqu'au point de para\'eetre croire \'e0 une plaisanterie de mauvais go\'fbt, sa contenance avait ensuite trahi la plus violente col\'e8re, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais \'e0 mesure que les charges s'\'e9 +taient accumul\'e9es, toujours plus accablantes, et que le cercle de l'accusation s'\'e9tait r\'e9tr\'e9ci, bien loin de se d\'e9moraliser davantage, il avait sembl\'e9 recouvrer son assurance. +\par +\par \endash C'est tout de m\'eame singulier, grommela M\'e9chinet. +\par +\par M.\~Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M.\~de\~Boiscoran sortit de son cabinet de toilette, habill\'e9 et pr\'eat\~: +\par +\par \endash Une question encore, monsieur, fit-il. +\par +\par Le malheureux s'inclina. Il \'e9tait p\'e2le, mais calme et ma\'eetre de soi. +\par +\par \endash Je suis, dit-il, pr\'eat \'e0 r\'e9pondre. +\par +\par \endash Je serai bref. Vous avez paru surpris et indign\'e9 qu'on os\'e2t vous accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut juger que sur des apparences. R\'e9fl\'e9chissez, et vous reconna\'ee +trez que toutes les apparences sont contre vous. +\par +\par \endash Je ne le reconnais que trop. +\par +\par \endash Jur\'e9, vous n'h\'e9siteriez pas \'e0 condamner un accus\'e9 qui se trouverait dans la m\'eame situation que vous\'85 +\par +\par \endash Non, monsieur, non\~! +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique bondit sur sa chaise. +\par +\par \endash Vous n'\'eates pas sinc\'e8re, fit-il. Tristement, M.\~de\~Boiscoran hocha la t\'eate. +\par +\par \endash C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, r\'e9pondit-il, mais c'est en toute sinc\'e9rit\'e9 + que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne discernais pas le mobile de son action. Car enfin, \'e0 moins d'\'eatre fou, on ne commet pa +s un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous le demande, moi pour qui la destin\'e9e n'a eu que des sourires, moi qui suis \'e0 la veille d'un mariage ardemment d\'e9sir\'e9, pourquoi, dans quel but, dans quel int\'e9r\'eat aurais-je \'e9t +\'e9 incendier le Valpinson et tenter d'assassiner le comte de Claudieuse\~?\'85 +\par +\par Ce n'est pas sans une impatience mal dissimul\'e9e que M.\~Galpin-Daveline avait vu M.\~Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui s'offrait d'intervenir\~: +\par +\par \endash Votre mobile, \'e0 vous, monsieur, interrompit-il, \'e9tait la haine. Vous ha\'efssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez dit \'e0 moi-m\'eame\~! +\par +\par Jacques de Boiscoran p\'e2lit encore, s'il \'e9tait possible, et d'un ton d'\'e9crasant d\'e9dain\~: +\par +\par \endash Quand cela serait, pronon\'e7a-t-il, je ne sais pas de quel droit vous abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici qu'il n'\'e9tait plus d'amiti\'e9 + entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas vari\'e9, je puis r\'e9p\'e9ter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de Claudieuse \'e9tait un voisin tracassier, ent\'eat\'e9 + de ses droits et jaloux de son gibier jusqu'\'e0 l'absurde. J'ai ajout\'e9 que, s'il d\'e9clarait mes opinions politiques ex\'e9crables, j'estimais les siennes ridicules et dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement, en mani +\'e8re de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du bout de son orteil. +\par +\par \endash Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couch\'e9 en joue le comte de Claudieuse\~? Un flot de sang de plus \'e0 votre cerveau, et le meurtre avait lieu ce jour-l\'e0\'85 +\par +\par Un geste terrible trahit la col\'e8re de M.\~de\~Boiscoran\~; mais se ma\'eetrisant\~: +\par +\par \endash Mon emportement \'e9tait moins grand qu'il n'a d\'fb le para\'eetre, dit-il. J'ai pour le caract\'e8re de monsieur de Claudieuse la plus profonde estime. Ce m'est une grande douleur ajout\'e9e \'e0 + toutes les autres que de penser qu'il a pu m'accuser\'85 +\par +\par \endash Mais il ne vous a pas accus\'e9\~! interrompit M.\~Daubigeon, il a \'e9t\'e9 au contraire le premier et le plus obstin\'e9 \'e0 vous d\'e9fendre\'85 (Et en d\'e9pit des signes que lui faisait M.\~Galpin-Daveline\~ +:) Malheureusement, poursuivit le procureur de la R\'e9publique, tout cela n'enl\'e8ve rien de l'\'e9vidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez \'e0 vous taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous \'ea +tes innocent, pourquoi ne pas essayer de vous justifier\'85 Qu'attendez-vous, qu'esp\'e9rez-vous\~? +\par +\par \endash Rien\'85 +\par +\par M\'e9chinet venait d'achever la r\'e9daction du proc\'e8s-verbal. +\par +\par \endash Il faut partir, dit M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Me sera-t-il permis, demanda M.\~de\~Boiscoran, d'\'e9crire quelques lignes \'e0 mon p\'e8re et \'e0 ma m\'e8re\~? Ils sont vieux\~: un tel \'e9v\'e9nement peut les tuer\'85 +\par +\par \endash Impossible\~! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine\~:) Je vais mettre les scell\'e9s sur cette pi\'e8ce, dit-il, et vous en serez provisoirement le gardien\'85 Vous savez \'e0 + quelle surveillance cela vous oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne retrouvait pas les pi\'e8ces \'e0 conviction d\'e9crites au proc\'e8s-verbal\'85 Maintenant, comment regagner Sauveterre\~? +\par +\par Apr\'e8s m\'fbre d\'e9lib\'e9ration, il fut arr\'eat\'e9 que M.\~de\~Boiscoran ferait la route dans une voiture \'e0 lui, o\'f9 monterait un gendarme. M.\~ +Daubigeon, le juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours conduite par Ribot, lequel \'e9tait furieux d'avoir \'e9t\'e9 gard\'e9 \'e0 vue. +\par +\par \endash Descendons, dit le juge, quand les derni\'e8res formalit\'e9s furent remplies. +\par +\par Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de paysans furieux et s'attendait \'e0 des hu\'e9es. Il se trompait. Le gendarme d\'e9p\'each\'e9 par M.\~Daubigeon avait si bien rempli + sa mission que pas un cri ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le cheval partit au trot, des mal\'e9dictions fr\'e9n\'e9tiques s'\'e9lev\'e8rent, et une vol\'e9e de pierres fut lanc\'e9e, dont une blessa le gendarme au front. + +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, vous portez malheur, mon accus\'e9, dit cet homme, qui \'e9tait un ami de celui qui avait \'e9t\'e9 si cruellement bless\'e9 au Valpinson. +\par +\par M.\~de\~Boiscoran ne r\'e9pondit pas. Il s'enfon\'e7a dans son coin et il parut tomber dans une sorte d'an\'e9antissement dont il ne sortit qu'au moment o\'f9 la voiture s'arr\'eata dans la cour de la prison de Sauveterre. +\par +\par Sur le seuil de la ge\'f4le, le ge\'f4lier, ma\'eetre Blangin, attendait, souriant \'e0 l'id\'e9e de poss\'e9der un prisonnier de cette importance. +\par +\par \endash Je vais vous conduire \'e0 ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au malheureux, mais il faut auparavant que je donne un re\'e7u au gendarme et que je vous \'e9croue. +\par +\par Et en effet, atteignant son registre crasseux, il \'e9crivit le nom de Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond arr\'eat\'e9 la veille, au moment o\'f9 il escaladait une cl\'f4ture. +\par +\par C'en \'e9tait fait\~: Jacques de Boiscoran \'e9tait prisonnier, au secret\'85 +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256502}DEUXI\'c8ME PARTIE\line }{\i L'affaire de Boiscoran}{{\*\bkmkend _Toc96256502} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256503}1{\*\bkmkend _Toc96256503} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L'h\'f4tel de Boiscoran, rue de l'Universit\'e9, 216, est d'apparence modeste. \'c9troite est la cour qui le pr\'e9c\'e8de, et il serait hardi de donner le nom de jardin aux quelques m\'e8tres de terre humide qui s'\'e9tendent derri\'e8re. +\par +\par Il ne faut pas se fier \'e0 ces dehors. Le logis lui-m\'eame est un chef-d'\'9cuvre de confortable, o\'f9 des mains patientes et soigneuses ont r\'e9uni toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le go\'fbt et le secret se perdent. +\par +\par Le pav\'e9 du vestibule, une mosa\'efque \'e9tonnante, a \'e9t\'e9 rapport\'e9 de Venise en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourn\'e9 et qui s'\'e9tait attach\'e9 \'e0 la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier est un chef-d'\'9c +uvre de serrurerie, et les boiseries de la salle \'e0 manger sont sans rivales \'e0 Paris, depuis qu'ont \'e9t\'e9 dispers\'e9es au vent des ench\'e8res les boiseries fameuses du ch\'e2teau de Bercy. +\par +\par Le salon o\'f9 la marquise aime \'e0 s'entourer d'hommes politiques est \'e0 la hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a \'e9t\'e9 admis qui n'ait sa valeur artistique. On ferait un bon march\'e9 + en payant au poids de l'or la garniture de la chemin\'e9e. Le lustre est une merveille. Et chacune des huit toiles suspendues aux lambris est une \'9cuvre hors ligne de quelque ma\'eetre illustre. +\par +\par Tout cela n'est rien, pourtant, compar\'e9 au cabinet de curiosit\'e9s du marquis de Boiscoran. Situ\'e9 au second \'e9tage de l'h\'f4tel, dont il occupe toute la profondeur et la moiti\'e9 de la largeur, ce cabinet, dispos\'e9 en fa\'e7 +on d'atelier, prend jour par le haut et ferait les d\'e9lices d'un artiste. Dans de vastes armoires vitr\'e9es, plac\'e9es tout autour, s'\'e9talent les collections du marquis, tr\'e9sors de toutes les \'e9poques, ses ivoires, ses \'e9 +maux, ses bronzes, ses manuscrits uniques, ses porcelaines incomparables, et surtout ses fa\'efences, ses ch\'e8res fa\'efences, la joie et le tourment de sa vieillesse. +\par +\par L'homme \'e9tait digne du cadre. \'c0 soixante et un ans qu'il avait alors, le marquis \'e9tait droit comme un }{\i i }{ +et de la maigreur la plus aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne cessait de bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien meubl\'e9e, et de petits yeux brillants o\'f9 se lisait toute la malice d'un amateur oblig\'e9 + de lutter sans cesse de ruses avec les marchands de curiosit\'e9s et les brocanteurs de l'h\'f4tel des ventes. +\par +\par C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apog\'e9e de sa carri\'e8re, signal\'e9e par un grand discours sur le }{\i droit de r\'e9union\~; }{aussi semblait-il que sa montre se f\'fbt arr\'eat\'e9e cette ann\'e9e-l\'e0. Toutes ses id\'e9 +es trahissaient l'homme de la dynastie de Juillet, de m\'eame que son ext\'e9rieur, son costume, sa haute cravate, ses favoris et le toupet qui bouclait son front d\'e9celaient l'admi +rateur et l'ami du roi-citoyen. Il ne s'occupait pas de politique pour cela, et m\'eame, \'e0 vrai dire, il ne s'occupait de rien. +\par +\par \'c0 la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son mari, Mme\~de\~Boiscoran r\'e9gnait despotiquement au logis, administrant la fortune, r\'e9gentant son fils unique, Jacques, d\'e9cidant sans appel de toutes choses. +\par +\par Inutile de rien demander au marquis, sa r\'e9ponse \'e9tait invariable\~: +\par +\par \endash Adressez-vous \'e0 ma femme. +\par +\par Cet excellent homme avait achet\'e9 la veille, un peu au hasard, un lot assez consid\'e9rable de fa\'efences, repr\'e9sentant des sc\'e8nes de la R\'e9volution, et sur les trois heures, install\'e9 dans son cabinet, une loupe \'e0 + la main, il s'occupait d'\'e9tablir l'origine et la valeur de ses plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. +\par +\par La marquise entra, tenant \'e0 la main un papier bleu. +\par +\par Plus jeune de six ou huit ans que son mari, Mme\~de\~Boiscoran \'e9tait bien la compagne qu'il fallait \'e0 cet esprit paresseux et ami du repos. \'c0 sa d\'e9marche, \'e0 son geste, \'e0 sa voix, +on reconnaissait tout de suite la femme qui tient le gouvernail, qui commande et qui veut \'eatre ob\'e9ie \'e0 la baguette. +\par +\par D'une beaut\'e9 jadis c\'e9l\'e8bre, elle gardait encore d'assez remarquables restes pour faire excuser bien des pr\'e9tentions. Elle n'en avait aucune, affirmait-elle, disant que, puisqu'il est impossible, d'\'e9viter les ravages des ann\'e9 +es, c'est faire preuve d'esprit que de les accepter de bonne gr\'e2ce. Cependant, la coquetterie ne perd jamais ses droits. Si Mme\~de\~Boiscoran ne se rajeunissait pas, elle se vieillissait \'e0 plaisir. Les quelques ann\'e9 +es que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de dissimuler de leur \'e2ge, elle les ajoutait obstin\'e9ment au sien. Il y avait de l'affectation dans la fa\'e7on dont elle faisait bouffer les masses de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fra\'ee +ches comme celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y e\'fbt mis de la poudre. +\par +\par Elle \'e9tait si d\'e9faite et si terriblement agit\'e9e quand elle entra dans le cabinet de son mari, qu'il en fut \'e9mu, lui qui, depuis longues ann\'e9es, s'\'e9tait fait une loi de ne s'\'e9mouvoir de rien. +\par +\par Abandonnant le plat qu'il \'e9tait en train d'examiner\~: +\par +\par \endash Qu'est-ce\~? interrogea-t-il d'une voix inqui\'e8te, qu'arrive-t-il\~? +\par +\par \endash Un horrible malheur. +\par +\par \endash Jacques est mort\~!\'85 s'\'e9cria le vieux collectionneur. +\par +\par La marquise secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Non, c'est plus affreux peut-\'eatre\'85 +\par +\par Le vieillard, qui s'\'e9tait dress\'e9 \'e0 la vue de sa femme, se laissa pesamment retomber sur son fauteuil. +\par +\par \endash Dis, balbutia-t-il, parle\'85 J'ai du courage. Elle lui tendit ce papier bleu qu'elle tenait, et lentement\~: +\par +\par \endash Voici, fit-elle, la d\'e9p\'eache que je re\'e7ois \'e0 l'instant du valet de chambre de Jacques, de notre vieil Antoine. +\par +\par D'une main tremblante, le marquis d\'e9plia le papier, et lut\~: +\par +\par }{\i Malheur \'e9pouvantable. M.\~Jacques accuse d'avoir incendi\'e9 ch\'e2teau du Valpinson et assassin\'e9 comte de Claudieuse. Charges terribles contre lui. Interrog\'e9, s'est \'e0 peine d\'e9fendu. Vient d'\'eatre arr\'eat\'e9 et conduit en prison. D +\'e9sesp\'e9r\'e9. Que faire\'85\~?}{ +\par +\par La marquise avait trembl\'e9 que son mari ne f\'fbt comme foudroy\'e9 par cette d\'e9p\'eache, dont le laconisme r\'e9v\'e9lait les terreurs d'Antoine. Il n'en fut rien. +\par +\par C'est de l'air le plus calme qu'il la repla\'e7a sur la table et que, haussant les \'e9paules, il dit\~: +\par +\par \endash C'est absurde\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran n'en pouvait revenir. +\par +\par \endash Vous n'avez pas compris, mon ami\'85, commen\'e7a-t-elle. +\par +\par Il l'interrompit. +\par +\par \endash J'ai compris, fit-il, que notre fils est accus\'e9 d'un crime qu'il n'a pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que vous doutiez de lui\~! Quelle m\'e8re \'eates-vous donc\~! Je suis, pour ma part, je +vous l'assure, parfaitement tranquille. Jacques incendiaire, Jacques assassin\~!\'85 C'est stupide. +\par +\par \endash Ah\~! vous n'avez pas lu la d\'e9p\'eache\~! s'\'e9cria la marquise. +\par +\par \endash Pardonnez-moi. +\par +\par \endash Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges\'85 +\par +\par \endash S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'e\'fbt pas arr\'eat\'e9. C'est d\'e9sagr\'e9able, c'est m\'eame p\'e9nible\'85 +\par +\par \endash Mais il ne s'est pas d\'e9fendu, monsieur\'85 +\par +\par \endash Parbleu\~!\'85 Croyez-vous que si demain on venait m'accuser d'avoir d\'e9valis\'e9 la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine de me d\'e9fendre. +\par +\par \endash Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils coupable\'85 +\par +\par \endash Antoine est un vieux sot, d\'e9clara le marquis. (Et, tirant sa tabati\'e8re et bourrant son nez de tabac\~:) +\par +\par D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques est amoureux de la petite Denise de Chandor\'e9\~? +\par +\par \endash Comme un fou, monsieur, comme un enfant\'85 +\par +\par \endash Et elle\~? +\par +\par \endash Elle adore Jacques, monsieur. +\par +\par \endash Bon\~! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur mariage est d\'e9finitivement fix\'e9\'85 +\par +\par \endash Depuis trois jours. +\par +\par \endash Jacques vous a \'e9crit \'e0 ce sujet\~? +\par +\par \endash Une lettre adorable. +\par +\par \endash O\'f9 il vous annonce son arriv\'e9e\~? +\par +\par \endash Oui, il voulait faire lui-m\'eame ses emplettes de noces. +\par +\par D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le couvercle de sa tabati\'e8re. +\par +\par \endash Et vous voulez, fit-il, qu'un gar\'e7on tel que notre fils, Jacques, un Boiscoran, amoureux, aim\'e9, qui va se marier, qui a la t\'eate pleine de corbeilles de noces, ait commis un crime abominable\~!\'85 + Cela ne se discute pas, et la preuve, c'est que je vais, si vous le voulez bien, me remettre paisiblement \'e0 ma besogne. +\par +\par Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu \'e0 peu, la marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de son mari. Le sang remontait \'e0 ses joues et le sourire \'e0 ses l\'e8vres p\'e2lies. +\par +\par Et d'une voix plus ferme\~: +\par +\par \endash Peut-\'eatre, en effet, dit-elle, ai-je \'e9t\'e9 trop prompte \'e0 m'alarmer. +\par +\par Du geste, le marquis approuvait. +\par +\par \endash Oui, beaucoup trop prompte, ch\'e8re amie, fit-il. Et m\'eame, entre nous, je vous engage \'e0 ne point vous en vanter. Comment la justice n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa m\'e8re elle-m\'eame le soup\'e7onne\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran avait repris et relisait la d\'e9p\'eache d'Antoine. +\par +\par \endash Et cependant, murmura-t-elle, r\'e9pondant aux derni\'e8res objections de son esprit, qui donc, \'e0 ma place, n'e\'fbt \'e9t\'e9 frapp\'e9 d'\'e9pouvante\~! Ce nom de Claudieuse, surtout\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! mais c'est le nom d'un tr\'e8s digne et tr\'e8s loyal gentilhomme, le meilleur que je sache, en d\'e9pit de ses fa\'e7ons de loup de mer. +\par +\par \endash Jacques le hait, mon ami. +\par +\par \endash Jacques, ma ch\'e8re, se soucie de lui comme de l'an quarante. +\par +\par \endash Ils ont eu plusieurs querelles. +\par +\par \endash N\'e9cessairement\~; Claudieuse est un forcen\'e9 l\'e9gitimiste, et comme tel, c'est toujours avec le dernier m\'e9pris qu'il parle de nous autres tous, qui avons servi la famille d'Orl\'e9ans. +\par +\par \endash Jacques lui a envoy\'e9 du papier timbr\'e9. +\par +\par \endash Et il a parbleu bien fait, de m\'eame qu'il a eu tort de ne pas pousser le proc\'e8s jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la rivi\'e8re qui nous s\'e9pare, la Pibole, des pr\'e9te +ntions par trop exorbitantes. Ne voudrait-il pas, en toute saison et selon son gr\'e9, retenir les eaux, au risque de noyer les pr\'e9s de Boiscoran, qui sont bien plus bas que les siens\~! D\'e9j\'e0 feu mon fr\'e8re, qui \'e9 +tait un ange de patience et de douceur, avait eu maille \'e0 partir avec ce despote. +\par +\par Mais la marquise n'\'e9tait pas convaincue. +\par +\par \endash Il y a autre chose, fit-elle. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Ah\~! c'est ce que je me demande. +\par +\par \endash Jacques vous l'aurait-il donn\'e9 \'e0 entendre\~? +\par +\par \endash Non. Voici ce qui s'est pass\'e9 +. L'an dernier, chez la duchesse de Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de Claudieuse et ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, et comme nous donnions un bal la semaine suivante, l'id\'e9e me vint, que je mis aussit\'f4t +\'e0 ex\'e9cution, de l'inviter. Elle refusa, et d'un ton de r\'e9serve si glacial qu'il n'y avait pas \'e0 insister. +\par +\par \endash C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le marquis. +\par +\par \endash Le soir m\'eame, je parlai de ma d\'e9marche \'e0 Jacques. Il s'en montra tr\'e8s irrit\'e9 et me dit, avec un emportement que son respect contenait \'e0 + peine, que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses raisons pour n'avoir rien de commun avec ces gens-l\'e0\'85 +\par +\par Si parfaite \'e9tait la s\'e9curit\'e9 de M.\~de\~Boiscoran qu'il n'\'e9coutait d\'e9j\'e0 plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'\'9cil ses pr\'e9cieuses fa\'efences. +\par +\par \endash Soit, interrompit-il. Jacques d\'e9teste les Claudieuse. Qu'est-ce que cela prouve\~? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens qu'on d\'e9teste\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran ne poursuivit pas. +\par +\par \endash Enfin, demanda-t-elle, que faire\~?\'85 +\par +\par Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut stup\'e9fait. +\par +\par \endash L'important, r\'e9pondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il faudrait voir, consulter\'85 +\par +\par Quelques coups rapides et l\'e9gers, frapp\'e9s \'e0 la porte, l'interrompirent. +\par +\par \endash Entrez\~! cria-t-il. +\par +\par Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette mention\~: }{\i t\'e9l\'e9graphie priv\'e9e.}{ +\par +\par \endash }{\i }{Parbleu\~! s'\'e9cria le marquis, j'en \'e9tais bien s\'fbr\~!\'85 Voil\'e0 qui va nous mettre l'esprit en repos\~! +\par +\par Le domestique s'\'e9tait retir\'e9\~; il rompit l'enveloppe. Mais au dernier regard jet\'e9 sur cette d\'e9p\'eache, le sourire se gla\'e7a sur ses l\'e8vres\~; il p\'e2lit et dit seulement\~: +\par +\par \endash Mon Dieu\~!\'85 +\par +\par Rapide comme la pens\'e9e, Mme\~de\~Boiscoran s'empara du papier fatal. Elle lut d'un coup d'\'9cil\~: }{\i Vite, arrivez. Jacques en prison, au secret, accus\'e9 d'un crime affreux. Toute la ville dit qu'il est coupable et qu'il a m\'eame avou\'e9 +. C'est une inf\'e2me calomnie. Son juge est son ancien ami, Galpin-Daveline, qui devait \'e9pouser cousine Lavarande. Ne sais rien, sinon que Jacques est innocent. C'est une intrigue abominable. Grand-p\'e8re Chandor\'e9 + et moi ferons l'impossible. Votre secours indispensable. Venez, venez.}{ +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Denise de Chandor\'e9}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash }{\i }{Ah\~! mon fils est perdu\~! s'\'e9cria Mme\~de\~Boiscoran en fondant en larmes. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 le marquis s'\'e9tait redress\'e9 sous ce coup terrible. +\par +\par \endash Et moi, s'\'e9cria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est une brave fille\~: oui, Jacques est innocent\~! Mais il est en p\'e9ril, je le reconnais\'85 c'est un dangereux engrenage que celui d'un proc\'e8s +criminel. Que ne fait-on pas dire \'e0 un homme au secret\~!\'85 +\par +\par \endash Il faut agir\~! interrompit Mme\~de\~Boiscoran, \'e0 demi folle de douleur. +\par +\par \endash Oui, et sans perdre une seconde\'85 Nous avons des amis. Cherchons lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement. +\par +\par \endash Je puis \'e9crire \'e0 monsieur de Margeril\'85 De p\'e2le qu'il \'e9tait, le marquis devint livide. +\par +\par \endash C'est vous\~! s'\'e9cria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi\~! +\par +\par \endash Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger\'85 +\par +\par D'un geste mena\'e7ant, le marquis l'arr\'eata. +\par +\par \endash J'aimerais mieux, s'\'e9cria-t-il, de l'accent de la haine la plus atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent p\'e9rir sur l'\'e9chafaud que de devoir son salut \'e0 cet homme\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran semblait pr\'e8s de s'\'e9vanouir. +\par +\par \endash Mon Dieu\~! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai \'e9t\'e9 qu'imprudente\'85 +\par +\par \endash Assez\~! interrompit durement le marquis. (Et se ma\'eetrisant, gr\'e2ce \'e0 un puissant effort\~:) Avant de rien tenter, il faut savoir \'e0 quoi s'en tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre\'85 +\par +\par \endash Seule\~? +\par +\par \endash Non. Je vous trouverai un conseil, un l\'e9giste habile et s\'fbr, un avocat qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un\'85 Il vous guidera, l\'e0-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les circonsta +nces. Denise a raison\~: Jacques doit \'eatre victime de quelque t\'e9n\'e9breuse intrigue\'85 N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du calme, beaucoup de calme\'85 +\par +\par Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les domestiques accoururent, effar\'e9s. +\par +\par \endash Vite, commanda M.\~de\~Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avou\'e9, ma\'eetre Chapelain\'85 qu'on prenne une voiture. +\par +\par Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence que, vingt minutes plus tard, ma\'eetre Chapelain arrivait. +\par +\par \endash Ah\~! nous avons besoin de toute votre exp\'e9rience, mon digne ami, lui dit le marquis. Tenez, lisez ces d\'e9p\'eaches\'85 +\par +\par Fort heureusement l'avou\'e9 savait garder le secret de ses impressions, car il crut \'e0 la culpabilit\'e9 de Jacques, sachant bien avec quelle circonspection sont d\'e9livr\'e9s les mandats d'arr\'eat. +\par +\par \endash J'ai l'homme qu'il faut \'e0 madame la marquise, dit-il enfin. +\par +\par \endash Ah\~! +\par +\par \endash Un gar\'e7on que sa modestie a toujours emp\'each\'e9 de se produire, bien qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un admirable orateur. +\par +\par \endash Et vous le nommez\~?\'85 +\par +\par \endash Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer\'85 Deux heures apr\'e8s, en effet, le prot\'e9g\'e9 de ma\'eetre Chapelain franchissait le seuil de l'h\'f4tel de Boiscoran. +\par +\par C'\'e9tait un homme de trente \'e0 trente-deux ans, tr\'e8s brun, avec de grands yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence et l'\'e9nergie. +\par +\par Il plut au marquis, lequel, apr\'e8s lui avoir expos\'e9 ce qu'il savait de la situation de Jacques, entreprit de lui faire conna\'eetre le terrain sur lequel il allait man\'9cuvrer, lui disant quels alli\'e9s et quels adversaires il rencontrerait \'e0 + Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier \'e0 M.\~S\'e9neschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus retors de tous ces diplomates de sous-pr\'e9fecture, qui rendraient des points \'e0 Machiavel. +\par +\par \endash Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur, dit l'avocat. +\par +\par Et le soir m\'eame, \'e0 huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran et Manuel Folgat prenaient place dans un coup\'e9 du chemin de fer d'Orl\'e9ans. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256504}2{\*\bkmkend _Toc96256504} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le chemin de fer qui relie Sauveterre \'e0 la ligne d'Orl\'e9ans doit une l\'e9gitime c\'e9l\'e9brit\'e9 \'e0 une s\'e9rie de courbes absolument inutiles, mais qui sont comme un d\'e9fi au bon sens et qui seraient le th\'e9\'e2tre d'acci +dents quotidiens si l'on s'avisait de marcher \'e0 une vitesse de plus de huit ou dix kilom\'e8tres \'e0 l'heure. La gare, toujours pour la plus grande commodit\'e9 de messieurs les voyageurs, a \'e9t\'e9 b\'e2tie \'e0 + une bonne demi-lieue de la ville, sur l'emplacement des jardins de M.\~Thibault, le premier banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonn\'e9e d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de march\'e9 +, s'emplissent de paysans qui, le verre \'e0 la main et la bouche pleine de protestations de bonne foi, cherchent \'e0 se voler \'e0 qui mieux mieux. +\par +\par Les jours ordinaires, m\'eame, cette route est assez fr\'e9quent\'e9e, car le chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou partir les trains, d\'e9visager les \'e9trangers, et aussi \'e9piloguer sur les mot +ifs connus ou secrets qui peuvent d\'e9terminer M.\~Untel ou Mme\~Unetelle \'e0 se mettre en voyage. +\par +\par Il \'e9tait neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le train qui amenait la marquise de Boiscoran et ma\'eetre Folgat. +\par +\par La marquise \'e9tait bris\'e9e des fatigues et des angoisses de cette nuit pass\'e9e tout enti\'e8re \'e0 discuter les chances de salut de son fils, et d'autant plus an\'e9antie que ma\'eetre Folgat s'\'e9tait \'e9tudi\'e9 \'e0 ne pas encourager ses esp +\'e9rances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien laiss\'e9 para\'eetre, les doutes de ma\'eetre Chapelain. De m\'eame que le vieil avou\'e9, le jeune avocat s'\'e9tait dit qu'on n'arr\'ea +te pas un homme tel que Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de ces preuves qui valent presque une certitude. Bient\'f4t le train ralentit sa marche. +\par +\par \endash Pourvu, mon Dieu\~! fit Mme\~de\~Boiscoran, pourvu que Denise et monsieur de Chandor\'e9 aient eu l'id\'e9e d'envoyer une voiture par-devant de nous. +\par +\par \endash Pourquoi cela, madame\~? demanda ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y d\'e9rober \'e0 tous les yeux ma douleur et mes larmes\'85 +\par +\par Le jeune avocat secoua la t\'eate. +\par +\par \endash C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur vos actions quelque influence\'85 +\par +\par Elle le regardait d'un air surpris. +\par +\par \endash Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez \'e9viter les regards. Ce serait une faute immense, peut-\'eatre irr\'e9parable. Que penserait-on, si l'on vous voyait d\'e9sol\'e9e et en pleurs\~? On penserait que vous \'eates s +\'fbre de la culpabilit\'e9 de votre fils, et ceux qui doutent encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conqu\'e9rir l'opinion\~; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays surtout, o\'f9 chacun vit sous le contr\'f4le imm\'e9 +diat du voisin. L'opinion s'impose \'e0 tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les jur\'e9s jusque dans la salle de leurs d\'e9lib\'e9rations\'85 +\par +\par \endash C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai\'85 +\par +\par \endash Donc, madame, au nom des int\'e9r\'eats les plus sacr\'e9s, faites appel \'e0 toute votre \'e9nergie, refoulez au plus profond de votre \'e2me vos maternelles angoisses, s\'e9chez vos larmes et montrez \'e0 + tous une confiance superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise\~: non, une m\'e8re n'est pas ainsi quand son fils est coupable. +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran se redressa. +\par +\par \endash Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est \'e0 moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare d\'e9serte, autant je d\'e9 +sire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pens\'e9e de son fils. +\par +\par La marquise de Boiscoran n'\'e9tait pas une femmelette. Tirant un peigne de son sac de voyage, elle r\'e9para le d\'e9sordre de sa coiffure\~; en quelques gestes rapides, elle r\'e9tablit l'harmonie de sa toilette\~; ses traits, gr\'e2ce \'e0 une p +uissante projection de volont\'e9, reprirent leur s\'e9r\'e9nit\'e9 accoutum\'e9e\~; elle contraignit sa bouche \'e0 sourire, sans qu'on discern\'e2t l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net\~: +\par +\par \endash Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je para\'eetre, maintenant\~? +\par +\par Le train s'arr\'eatait devant les b\'e2timents de la station. Ma\'eetre Folgat sauta l\'e9g\'e8rement \'e0 terre, et offrant la main \'e0 la marquise pour l'aider \'e0 descendre\~: +\par +\par \endash Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu\~; tout Sauveterre doit \'eatre l\'e0. +\par +\par C'\'e9tait plus qu'\'e0 moiti\'e9 vrai. D\'e8s la veille au soir, le bruit s'\'e9tait r\'e9pandu \endash sem\'e9 par qui\~? on ne sait \endash que la \'ab\~m\'e8re de l'assassin\~\'bb, comme on disait d\'e9j\'e0 + charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et chacun s'\'e9tait bien promis \'e0 part soi de se trouver, par hasard, \'e0 la gare \'e0 son arriv\'e9e. +\par +\par C'\'e9tait une \'e9motion \'e0 ne pas n\'e9gliger, dans une localit\'e9 o\'f9 la conversation vit trois jours sur la derni\'e8re robe arbor\'e9e par la sous-pr\'e9f\'e8te. +\par +\par De l'impression de Mme\~de\~Boiscoran, en se trouvant en face de tant de monde, nul ne s'\'e9tait inqui\'e9t\'e9 ni souci\'e9. C'est qu'\'e0 Sauveterre la curiosit\'e9 a du moins cette qualit\'e9 de n'\'eatre pas hypocrite. On y est indiscret na\'ef +vement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carr\'e9ment devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de d\'e9m\'ealer le secret de votre joie ou de votre douleur. +\par +\par Il est vrai d'ajouter que les esprits \'e9taient fort mont\'e9s contre Jacques de Boiscoran. S'il n'y e\'fbt eu \'e0 sa charge que la destruction du Valpinson et les coups de fusil tir\'e9s \'e0 M.\~de\~Claudieuse, ce n'e\'fbt \'e9t\'e9 + que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des cons\'e9quences \'e9pouvantables. Deux hommes y avaient p\'e9ri, et deux autres y avaient \'e9t\'e9 bless\'e9s assez gri\'e8vement pour qu'on les cr\'fbt en danger de mort. +\par +\par La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale. Dans une charrette, recouverte d'un drap et pr\'e8s de laquelle marchaient deux pr\'eatres, on rapportait les restes carbonis\'e9 +s et n'ayant plus forme humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une voiture qui suivait \'e9taient les deux bless\'e9s, l'un, le gendarme, impassible\~; l'autre, le fermier, poussant des cris d\'e9chirants. +\par +\par Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le maire, portant entre ses bras son dernier enfant et tra\'eenant, pendus \'e0 ses jupes, les quatre autres, dont l'a\'een\'e9 n'avait pas douze ans. +\par +\par Attribuant tous ces malheurs \'e0 Jacques, les gens le chargeaient de mal\'e9dictions et songeaient peut-\'eatre \'e0 les faire remonter en hu\'e9es jusqu'\'e0 sa m\'e8re, jusqu'\'e0 la marquise de Boiscoran. +\par +\par \endash La voil\'e0\~! la voil\'e0\~! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le seuil de la gare, donnant le bras \'e0 ma\'eetre Folgat. +\par +\par Seulement, on ne dit que cela, tant on \'e9tait surpris de l'assurance de son maintien. +\par +\par Deux courants aussit\'f4t divis\'e8rent l'opinion. Elle a du toupet\~! pensaient les uns. Et les autres\~: elle est s\'fbre de l'innocence de son fils. +\par +\par Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les conseils de ma\'eetre Folgat. Sa force en fut doubl\'e9 +e. Et distinguant dans la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avan\'e7a vers elles, et toujours souriante\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive\~! C'est inou\'ef\~! Voici maintenant la libert\'e9 d'un homme tel que mon fils \'e0 la merci du premier soup\'e7 +on saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la nouvelle hier soir par le t\'e9l\'e9graphe, et j'accours avec monsieur, qui est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris. +\par +\par Ma\'eetre Folgat fron\'e7ait les sourcils. Il e\'fbt voulu la marquise plus mesur\'e9e. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir. +\par +\par \endash Ces messieurs du parquet, pronon\'e7a-t-il d'un ton d'oracle, regretteront peut-\'eatre d'avoir \'e9t\'e9 si prompts. +\par +\par Heureusement, un jeune gar\'e7on qui portait pour toute livr\'e9e une casquette \'e0 galon d'or s'approcha de Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash La voiture de monsieur de Chandor\'e9 est l\'e0, dit-il, aux ordres de madame la marquise. +\par +\par \endash Je suis \'e0 vous, mon petit ami, dit-elle au jeune gar\'e7on. (Et saluant les braves Sauveterriens, interloqu\'e9s de son assurance\~:) Excusez-moi de vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandor\'e9 m'attend. J'esp\'e8 +re d'ailleurs avoir, cet apr\'e8s-midi m\'eame, le plaisir de vous rendre visite\'85 au bras de mon fils. +\par +\par La maison de Chandor\'e9, pour parler comme \'e0 Sauveterre, est b\'e2tie de l'autre c\'f4t\'e9 de la place du March\'e9-Neuf, tout au sommet de la rue de la Rampe, une rue qui n'est gu\'e8re plus praticable qu'un escalier et dont M.\~S\'e9neschal, l +e maire, ne cesse de demander la rectification au conseil municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser. +\par +\par C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanqu\'e9e d'une pr\'e9tentieuse tourelle \'e0 toit pointu, que le radical docteur Seignebos appelle une perp\'e9tuelle menace du syst\'e8me f\'e9odal. Il est certain que les Chandor\'e9 + affichaient autrefois de hautes pr\'e9tentions nobiliaires, le d\'e9dain profond de quiconque n'avait pas eu des anc\'eatres aux croisades, et la haine de toutes les id\'e9es qui datent de la R\'e9volution. +\par +\par Mais s'ils avaient jamais \'e9t\'e9 redoutables, ils avaient depuis longues ann\'e9es cess\'e9 de l'\'eatre. De cette grande famille, une des plus nombreuses de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard, le baron de Chandor\'e9 +, et une enfant, sa petite-fille, la fianc\'e9e de Jacques de Boiscoran. +\par +\par Denise \'e9tait orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'\'e0 moins de cinq mois d'intervalle elle perdit son p\'e8re, tu\'e9 en duel, \'e0 la suite d'une discussion futile, et sa m\'e8re, une demoiselle de Lavarande, qui n'eut pas l'\'e9 +nergie de survivre \'e0 l'homme qu'elle avait aim\'e9. Ce fut, certes, pour l'enfant, un immense malheur\~; mais ni les soins ni la tendresse ne lui manqu\'e8rent. Sur elle seule son grand-p\'e8re reporta toutes ses affections et toutes ses esp\'e9 +rances, et les deux s\'9curs de sa m\'e8re, les demoiselles de Lavarande, d\'e9j\'e0 d'un certain \'e2ge, prirent la r\'e9solution d\'e9finitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus exclusivement \'e0 leur ni\'e8ce. +\par +\par D\'e8s cette \'e9poque, les deux bonnes demoiselles avaient demand\'e9 \'e0 M.\~de\~Chandor\'e9 \'e0 venir demeurer avec lui. Il avait rejet\'e9 bien loin leurs propositions, d\'e9clarant que, sa petite-fille \'e9tant \'e0 lui seul, il pr\'e9 +tendait, sarpejeu\~! la garder pour lui seul. Il trouvait d\'e9j\'e0 bien beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journ\'e9es. +\par +\par De ce diff\'e9rend devait na\'eetre et naquit en effet, entre les tantes et le grand-p\'e8re, une rivalit\'e9 qui se traduisit par les plus \'e9tonnantes exag\'e9rations. Ce fut \'e0 qui capterait, et dame\~!, par n'importe quels moyens, la premi\'e8 +re place dans l'affection de la petite fille, \'e0 qui d\'e9roberait une de ses caresses ou ach\'e8terait le plus cher un de ses sourires. \'c0 cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont \'e9t\'e9 invent\'e9s. \'c0 dix ans, elle \'e9tait rassasi +\'e9e de robes et ne savait plus o\'f9 mettre ses bijoux. +\par +\par Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se m\'e9tamorphoser M.\~de\~Chandor\'e9. Brusque, s\'e9v\'e8re, dur, il avait, sans transition, tourn\'e9 au \'ab\~papa g\'e2teau\~\'bb. Il avait \'e9teint l'\'e9clat m\'e9tallique de ses yeux, fix\'e9 + sur ses l\'e8vres un perp\'e9tuel sourire et donn\'e9 \'e0 sa voix ces inflexions mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du p\'e2 +tissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites amies, organisait des d\'eenettes, poussait le cerceau ou le volant, et m\'eame, au besoin, menait les rondes. +\par +\par Denise fron\'e7ait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il devenait tout p\'e2le. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole\~: il resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des m\'e9decins qui lui rirent au nez. +\par +\par Eh bien\~! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de d\'e9passer les folies de M.\~de\~Chandor\'e9. Certes, si Denise apprit quelque chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre signe d'impatience elles \'e9 +taient dispos\'e9es \'e0 cong\'e9dier le professeur d'\'e9criture ou la ma\'eetresse de piano. +\par +\par C'est en haussant les \'e9paules que Sauveterre assistait \'e0 ce spectacle. \'ab\~Quelle \'e9ducation pitoyable\~! disaient les dames de la soci\'e9t\'e9. On n'a pas id\'e9e d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend \'e0 cette enfant.\~ +\'bb +\par +\par Il est s\'fbr que tant et de si incroyables g\'e2teries, cette aveugle soumission et ces adorations perp\'e9tuelles couraient grand risque de faire de Denise la plus d\'e9sagr\'e9able petite personne qui se p\'fb +t voir. Pas du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-\'eatre pr\'e9serv\'e9e du danger par son exc\'e8s m\'eame. +\par +\par Plus \'e2g\'e9e, elle disait en riant\~: \'ab\~Grand-p\'e8re Chandor\'e9, tantes Lavarande et moi, nous faisons tout ce que je veux.\~\'bb +\par +\par Ce n'\'e9tait l\'e0 qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne r\'e9compensa, par des qualit\'e9s si rares et si exquises, de plus pures affections. +\par +\par Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir dix-sept ans lorsqu'arriva le grand \'e9v\'e9nement de sa vie. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9, ayant un matin rencontr\'e9 Jacques de Boiscoran, dont l'oncle avait \'e9t\'e9 son ami, l'invita \'e0 d\'eener. Jacques accepta l'invitation\~; il vint. Mlle Denise le vit et\'85 l'aima. De ce moment et pour la premi\'e8 +re fois, elle eut un secret que ne connurent ni grand-p\'e8re Chandor\'e9 ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui grandissait au fond de son \'e2me, doux comme le r\'eave, id\'e9 +alis\'e9 par l'absence et po\'e9tis\'e9 par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans voir\'85 +\par +\par Mais aussi, le jour o\'f9 il vit clair, \'e9tourdi de son bonheur, \'e9bloui des perspectives qui s'offraient \'e0 lui, il sentit que sa destin\'e9e \'e9tait fix\'e9e. Aussi n'h\'e9sita-t-il pas\~; et, \'e0 moins d'un mois de l\'e0, son p\'e8 +re, le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander la main de Mlle Denise. +\par +\par Ah\~! ce fut un rude coup pour grand-p\'e8re Chandor\'e9. Certes, il n'avait pas \'e9t\'e9 sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler quelquefois, sans lui dire, \'e0 elle-m\'eame, qu'il se faisait vieux et qu'il se sentirait soulag +\'e9 d'une grosse inqui\'e9tude quand il lui aurait trouv\'e9 un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme il parlait de mourir, par exemple. +\par +\par La d\'e9marche de M.\~de\~Boiscoran l'\'e9claira sur ses v\'e9ritables sentiments. La pens\'e9e de donner Denise, de la voir lui pr\'e9f\'e9rant un homme, d'abord, puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur. +\par +\par Pour bien peu, il e\'fbt jet\'e9 dehors l'ambassadeur. Cependant il se contraignit et r\'e9pondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir qu'elle repousserait cette demande. +\par +\par Pauvre grand-p\'e8re\~! Aux premiers mots qu'il hasarda\~: +\par +\par \endash Quel bonheur\~! s'\'e9cria la jeune fille. Mais je m'y attendais. +\par +\par Sans doute pour cacher une larme qui jaillit br\'fblante de ses yeux, M.\~de\~Chandor\'e9 baissa la t\'eate. +\par +\par \endash Ce mariage se fera donc, murmura-t-il. +\par +\par D\'e9j\'e0, un peu consol\'e9 par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de sa petite-fille, il en \'e9tait \'e0 se reprocher son f\'e9roce \'e9go\'efsme et \'e0 se gourmander de ne pas s'estimer tr\'e8s heureux lorsque Denise \'e9tait si contente. + +\par +\par Jacques avait donc \'e9t\'e9 admis \'e0 faire officiellement sa cour, et l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, apr\'e8s une longue d\'e9lib\'e9ration, o\'f9 l'on avait calcul\'e9 le temps strictement n\'e9cessaire aux emplettes et \'e0 l'ach\'e8 +vement du trousseau, le jour de la noce avait \'e9t\'e9 irr\'e9vocablement fix\'e9. +\par +\par Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frapp\'e9e, lorsqu'elle apprit en m\'eame temps de quels crimes on accusait Jacques de Boiscoran et son arrestation. Foudroy\'e9e d'abord, elle \'e9tait rest\'e9e pr\'e8 +s de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son grand-p\'e8re \'e9pouvant\'e9s. Mais d\'e8s qu'elle revint \'e0 elle\~: +\par +\par \endash Suis-je donc folle, s'\'e9cria-t-elle, de m'\'e9mouvoir ainsi\~! N'est-il pas \'e9vident qu'il est innocent\~! +\par +\par C'est alors qu'elle avait adress\'e9 une d\'e9p\'eache au marquis de Boiscoran, comprenant bien qu'avant de rien tenter, il \'e9tait indispensable de s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demand\'e9 qu'on la laiss\'e2 +t seule, et sa nuit s'\'e9tait pass\'e9e \'e0 compter les minutes qui la s\'e9paraient encore de l'heure o\'f9 arrivait le train de Paris. +\par +\par D\'e8s huit heures, elle descendit elle-m\'eame donner au domestique l'ordre d'atteler et de partir pour attendre Mme\~de\~Boiscoran \'e0 la gare, lui recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite s'\'e9tablir dans le salon, o\'f9 + se trouvaient d\'e9j\'e0 ses tantes et son grand-p\'e8re. Ils lui parlaient, mais son attention \'e9tait ailleurs\'85 +\par +\par Bient\'f4t elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe et s'arr\'eater devant la maison. Elle se dressa alors et s'\'e9lan\'e7a dans le vestibule en s'\'e9criant\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 la m\'e8re de Jacques\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256505}3{\*\bkmkend _Toc96256505} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ce n'est jamais impun\'e9ment qu'on violente ses sentiments les plus chers. Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se r\'e9fugier dans la voiture envoy\'e9e \'e0 sa rencontre, elle \'e9tait bien pr\'e8s de d\'e9faillir, bris\'e9e par l'effort inou\'ef + qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux de Sauveterre une contenance assur\'e9e et un visage riant. +\par +\par \endash Quelle horrible com\'e9die\~! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les coussins. +\par +\par \endash Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle \'e9tait n\'e9cessaire, pronon\'e7a ma\'eetre Folgat. Vous venez de conqu\'e9rir cent personnes peut-\'eatre \'e0 votre fils. +\par +\par Elle ne r\'e9pondit pas. Les larmes l'\'e9touffaient. Que n'e\'fbt-elle pas donn\'e9 pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement \'e0 toutes les l\'e2chet\'e9s de sa douleur et de ses angoisses maternelles\~! +\par +\par Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui qui s\'e9pare la gare de la rue de la Rampe. Lanc\'e9 \'e0 toute vitesse, le cheval faisait feu des quatre pieds\~; il lui semblait qu'il n'avan\'e7ait pas\'85 + Pourtant, la voiture finit par s'arr\'eater. Le petit domestique avait d\'e9j\'e0 saut\'e9 \'e0 terre, et il tournait la poign\'e9e de la porti\'e8re en disant\~: +\par +\par \endash Nous voil\'e0 arriv\'e9s. +\par +\par Aid\'e9e de ma\'eetre Folgat, Mme\~de\~Boiscoran descendit, et son pied touchait \'e0 peine le pav\'e9 de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop \'e9mue pour pouvoir rien dire, sinon\~: +\par +\par \endash Oh\~! ma m\'e8re, ma ch\'e8re m\'e8re, quel horrible malheur\~! +\par +\par Dans l'ombre du corridor, s'avan\'e7ait M.\~de\~Chandor\'e9, qui s'\'e9tait lev\'e9 en m\'eame temps que sa petite-fille. +\par +\par \endash Rentrons, dit-il \'e0 ces infortun\'e9es, ne restons pas l\'e0\'85 D\'e9j\'e0 derri\'e8re tous les volets brillent des yeux qui nous \'e9pient. +\par +\par Et il les entra\'eena dans le salon. +\par +\par Positivement, ma\'eetre Folgat \'e9tait assez embarrass\'e9 de son personnage. Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi, cependant, il \'e9tait entr\'e9 dans le salon et, debout pr\'e8s de la porte, \'e9mu de l'\'e9 +motion de tous, il observait alternativement Mlle Denise, M.\~de\~Chandor\'e9 et les demoiselles de Lavarande. +\par +\par Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle f\'fbt remarquablement jolie, mais il \'e9tait difficile de l'oublier quand on l'avait vue une fois. Petite, elle \'e9tait la gr\'e2ce m\'ea +me, et chacun de ses mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'\'e9blouissante blancheur faisait para +\'eetre jaunes toutes les comparaisons imagin\'e9es par les po\'e8tes\~: le lis, la neige, le lait\'85 En elle, tout exprimait une ang\'e9lique douceur et la plus excessive timidit\'e9. Et pourtant, certains plis de ses l\'e8vres et + le mouvement de ses sourcils devaient faire soup\'e7onner une grande \'e9nergie. +\par +\par Pr\'e8s d'elle, grand-p\'e8re Chandor\'e9 \'e9tonnait par sa haute stature et par sa carrure puissante. Soixante-douze ann\'e9es n'avaient pas fait plier ses reins d'hercule, et il semblait b\'e2ti pour d\'e9 +fier tous les orages de la vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'\'e9tait un teint rouge brique, uniform\'e9ment cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient para\'eetre plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux blancs. S +on visage, malgr\'e9 tout, exprimait une bont\'e9 presque enfantine. Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il e\'fbt \'e9t\'e9 peu prudent de se fier au sourire b\'e9nin qui voltigeait sur ses l\'e8vres charnues. Et, \'e0 + certaines \'e9tincelles qui s'allumaient au fond de ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-l\'e0 e\'fbt pass\'e9 un f\'e2cheux quart d'heure entre ses mains, qui se f\'fbt permis d'offenser Mlle Denise. +\par +\par Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de saule, p\'e2les, discr\'e8tes, d'une r\'e9serve et d'une froideur ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette expression de sensibilit\'e9 d\'e9vou\'e9 +e des vieilles filles dont le c\'e9libat n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument pareilles, comme c'\'e9tait leur invariable habitude depuis quarante ans, des toilettes de couleur ind\'e9 +cise, modestes comme toute leur personne. +\par +\par Elles pleuraient, en ce moment, et ma\'eetre Folgat se demandait de quel sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de leur ni\'e8ce. +\par +\par \endash Pauvre Denise\~! murmuraient-elles. +\par +\par La jeune fille les entendit\~; et se dressant tout \'e0 coup, et rompant le lourd silence qui durait depuis longtemps d\'e9j\'e0\~: +\par +\par \endash Mais notre conduite est indigne\~! s'\'e9cria-t-elle. Que dirait Jacques, si du fond de sa prison il lui \'e9tait donn\'e9 de nous voir\~! Pourquoi nous affliger\~? Est-il donc coupable\~?\'85 +\par +\par Ses yeux brillaient d'un \'e9clat extraordinaire, sa voix avait des vibrations qui troublaient ma\'eetre Folgat jusqu'au fond de l'\'e2me. +\par +\par \endash Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je n'ai pas dout\'e9 de lui une seconde. Et comment le doute m'e\'fbt-il effleur\'e9e\~? Le soir m\'eame de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a \'e9 +crit une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoy\'e9e ici par un de ses fermiers, et que j'ai re\'e7ue \'e0 neuf heures\'85 Je l'ai montr\'e9e \'e0 grand-p\'e8re, cette lettre, il l'a lue, et aussit\'f4t il s'est \'e9cri\'e9 + que j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme m\'e9ditant un crime affreux n'e\'fbt \'e9crit cela. +\par +\par \endash Je l'ai dit et je le pense, approuva M.\~de\~Chandor\'e9, et tout homme sens\'e9 sera de mon avis, seulement\'85 +\par +\par Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever. +\par +\par \endash Il est donc \'e9vident, interrompit-elle, que Jacques est victime de quelque intrigue abominable, c'est \'e0 nous \'e0 la d\'e9jouer. Assez pleur\'e9, il faut agir\'85 (Et s'adressant \'e0 Mme\~de\~Boiscoran\~:) Et c'est pour nous aider \'e0 + cette \'9cuvre de salut, ch\'e8re m\'e8re, que je vous ai appel\'e9e\'85 +\par +\par \endash Et me voici, dit la marquise, non moins s\'fbre que vous, ch\'e8re enfant, de l'innocence de mon fils. +\par +\par Ce n'\'e9tait sans doute pas tout ce qu'avait r\'eav\'e9 M.\~de\~Chandor\'e9, car intervenant\~: +\par +\par \endash Et le marquis\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Mon mari reste \'e0 Paris. +\par +\par Le vieillard eut une grimace des plus significatives. +\par +\par \endash Ah\~! je le reconnais bien l\'e0\~! s'\'e9cria-t-il. Rien ne saurait l'\'e9mouvoir. Son fils unique est l\'e2chement accus\'e9 d'un crime, arr\'eat\'e9, et en prison. On le pr\'e9vient, on pense qu'il va accourir\'85 Erreur\~ +! Que son fils se tire d'affaire s'il peut. Lui restera \'e0 surveiller ses potiches. Ah\~! si j'avais encore un fils\~!\'85 +\par +\par \endash Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile \'e0 Jacques en restant \'e0 Paris. Il peut y avoir des d\'e9marches \'e0 faire\'85 +\par +\par \endash Le chemin de fer n'est-il pas l\'e0\'85 +\par +\par \endash Enfin, pronon\'e7a Mme\~de\~Boiscoran, il m'a confi\'e9e \'e0 monsieur\'85 (Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont l'exp\'e9rience, le talent et le d\'e9vouement nous sont acquis. +\par +\par Ainsi pr\'e9sent\'e9 r\'e9guli\'e8rement, ma\'eetre Folgat s'inclinait. +\par +\par \endash Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait \'e9t\'e9 gagn\'e9 par la confiance de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandor\'e9. Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arr\'ea +ter une ligne de conduite, j'aurais besoin de conna\'eetre exactement les faits. +\par +\par \endash Malheureusement, nous ne savons rien, r\'e9pondit M.\~de\~Chandor\'e9. Rien, sinon que Jacques est au secret. +\par +\par \endash Eh bien\~! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les magistrats de Sauveterre\~? +\par +\par \endash Fort peu, \'e0 l'exception du procureur de la R\'e9publique\'85 +\par +\par \endash Et le juge charg\'e9 de l'instruction\~? +\par +\par L'a\'een\'e9e des demoiselles de Lavarande se dressa. +\par +\par Celui-l\'e0\~! s'\'e9cria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre d'hypocrisie et d'ingratitude\~! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir d\'e9cid\'e9es, ma s\'9cur et moi, \'e0 accorder \'e0 + ce petit juge la main d'une de nos cousines, une Lavarande\'85 Pauvre enfant\~! Quand elle a connu l'affreuse v\'e9rit\'e9\~: \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! s'est-elle \'e9cri\'e9e, soyez b\'e9ni de m'avoir \'e9pargn\'e9 la honte d'\'ea +tre la femme d'un tel homme\~!\~\'bb +\par +\par \endash Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit\~: c'est un ami qui est son juge\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Il me faudrait des renseignements plus pr\'e9cis, dit-il. Monsieur de Boiscoran m'avait parl\'e9 du maire de la ville, monsieur S\'e9neschal. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 sauta sur son chapeau. +\par +\par \endash En effet\~! s'\'e9cria-t-il, celui-l\'e0 est notre ami, et si quelqu'un est bien inform\'e9, c'est lui\~! Allons le trouver. Venez\'85 +\par +\par Certainement M.\~S\'e9neschal \'e9tait l'ami des Chandor\'e9, et aussi des Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avou\'e9 que l'on soit, ce ne peut-\'eatre sans s'attacher aux gens que, vingt ann\'e9es durant, on est leur confident et leur conseil. + +\par +\par Bien apr\'e8s avoir vendu sa charge, M.\~S\'e9neschal \'e9tait encore le seul \'e0 avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent pris une d\'e9termination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient \'e0 + son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services, d'ailleurs, \'e9taient r\'e9ciproques. La client\'e8le de grand-p\'e8re Chandor\'e9 et de l'oncle de Jacques n'avait pas \'e9t\'e9 sans attirer plus d'un paysan processif en l'\'e9tude de ma +\'eetre S\'e9neschal. Leur appui ne lui avait pas \'e9t\'e9 inutile, lorsque, pris du vertigo}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn } +{ Caprice, fantaisie.}}}{ de l'ambition, il s'\'e9tait \'ab\~sacrifi\'e9 \'e0 son pays\~\'bb en sollicitant la place de maire et le mandat de conseiller g\'e9n\'e9ral. +\par +\par Aussi, ce digne et excellent homme \'e9tait-il constern\'e9, lorsqu'au matin de l'incendie du Valpinson, il rentra \'e0 Sauveterre. Il \'e9tait si bl\'eame et si d\'e9fait que sa femme en fut toute saisie. +\par +\par \endash Seigneur Dieu\~! Auguste\~! s'\'e9cria-t-elle, que t'est-il arriv\'e9\~? +\par +\par Auguste \'e9tait le pr\'e9nom de M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Il arrive quelque chose d'affreux\~! r\'e9pondit-il d'un accent si tragique que Mme\~S\'e9neschal en fr\'e9mit. +\par +\par Il est vrai que Mme\~S\'e9neschal fr\'e9missait ais\'e9ment. C'\'e9tait une femme de quarante-huit \'e0 cinquante ans, tr\'e8s brune, courte, dodue, et dont la poitrine mettait \'e0 de rudes \'e9preuves les corsages que lui confectionnaient ses couturi +\'e8res, les demoiselles M\'e9chinet, les s\'9curs du greffier. +\par +\par Jeune, elle avait eu la beaut\'e9 du diable. Elle gardait en vieillissant des joues enlumin\'e9es comme une image d'\'c9pinal, une for\'eat de cheveux noirs bien plant\'e9s et des dents admirables. Pourtant elle n'\'e9tait pas heureuse. Sa vie s'\'e9 +tait consum\'e9e \'e0 souhaiter un enfant et elle n'en avait pas eu. \'ab\~Ce qui doit, disait-elle, para\'eetre inexplicable aux personnes qui nous connaissent, monsieur S\'e9neschal et moi\~; lui qui a \'e9t\'e9 + un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une sant\'e9 exceptionnelle.\~\'bb +\par +\par Et tout de suite, qu'on f\'fbt ou non de son intimit\'e9, elle entrait \'e0 ce sujet dans les d\'e9tails les plus d\'e9licats, disant ses d\'e9ceptions et celles de son mari, les p\'e8lerinages qu'elle avait faits, le nom des m\'e9 +decins qu'ils avaient consult\'e9s, et combien de mois elle avait pass\'e9s au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle n'aimait point. Rien n'avait r\'e9ussi\~; et ses esp\'e9rances s'\'e9vanouissant avec les ann\'e9es, elle s'\'e9 +tait r\'e9sign\'e9e, et l'amertume de ses regrets s'\'e9tait chang\'e9e en une sorte de m\'e9lancolie sentimentale qu'elle nourrissait de romans et de po\'e9 +sies. Elle avait une larme au service de toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes les douleurs. Sa charit\'e9 \'e9tait proverbiale. Jamais une pauvre femme en couches ne s'\'e9tait inutilement adress\'e9e \'e0 son c\'9cur. + +\par +\par Ce qui ne l'emp\'eachait pas d'\'eatre une ma\'eetresse femme qu'il \'e9tait malais\'e9 de duper, menant sa maison au doigt et \'e0 l'\'9cil, dirigeant une lessive ou r\'e9glant un d\'eener comme pas une dame de Sauveterre. +\par +\par C'est donc en sanglotant qu'elle \'e9couta le r\'e9cit que lui fit son mari des \'e9v\'e9nements de la nuit. Et lorsqu'il eut achev\'e9\~: +\par +\par \endash Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. \'c0 ta place, j'irais bien vite chez monsieur de Chandor\'e9, lui apprendre avec tous les m\'e9nagements convenables cette funeste nouvelle. +\par +\par \endash C'est ce dont je me garderai bien\~! s'\'e9cria M.\~S\'e9neschal, et m\'eame je te d\'e9fends express\'e9ment d'y aller\'85 +\par +\par C'est qu'il n'\'e9tait pas un h\'e9ros de sto\'efcisme et que, s'il se f\'fbt \'e9cout\'e9, il e\'fbt pris le chemin de fer et se f\'fbt enfui \'e0 cent lieues, pour n'\'eatre pas t\'e9moin de la douleur de grand-p\'e8re Chandor\'e9 + et de tantes Lavarande, du d\'e9sespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait particuli\'e8rement, et dont, depuis tant d'ann\'e9es, il soignait et arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 sa fille. +\par +\par C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influenc\'e9 par l'assurance de M.\~Galpin-Daveline, d\'e9sorient\'e9 par le d\'e9cha\'eenement de l'opinion, il en arrivait \'e0 se demander si Jacques, v\'e9 +ritablement, n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait. +\par +\par Ses occupations, par bonheur, devaient \'eatre, ce jour-l\'e0, trop nombreuses pour lui laisser le loisir de la r\'e9flexion. Il avait \'e0 assurer le transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre Guillebault. Il dut recevoir la m\'e8 +re de l'un et la femme de l'autre, \'e9couter leurs lamentations et essayer de les consoler\~; promettre \'e0 la premi\'e8re une petite pension, affirmer \'e0 la seconde qu'il ferait obtenir \'e0 l'a\'een\'e9 de ses gar\'e7ons une bourse enti\'e8 +re au coll\'e8ge de Sauveterre ou au petit s\'e9minaire de Pons. +\par +\par Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapport\'e2t, avec toutes les pr\'e9cautions n\'e9cessaires, les bless\'e9s de l'incendie, le gendarme et le paysan. +\par +\par Il s'\'e9tait, aussit\'f4t apr\'e8s, mis en qu\'eate d'une maison pour le comte et la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouv\'e9e sans peine. +\par +\par Enfin, une bonne partie de son apr\'e8s-midi avait \'e9t\'e9 prise par une violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom, pr\'e9tendait-il, de la science outrag\'e9e, au nom de la justice et de l'humanit\'e9, r\'e9 +clamait l'arrestation imm\'e9diate de Cocoleu, ce mis\'e9rable dont le t\'e9moignage inconscient avait \'e9t\'e9 la base de la pr\'e9vention. Il exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot \'e9pileptique f\'fbt conduit \'e0 l'h +\'f4pital et s\'e9questr\'e9, par mesure administrative, pour \'eatre ult\'e9rieurement soumis \'e0 l'examen des hommes de l'art. +\par +\par Longtemps le maire avait r\'e9sist\'e9 \'e0 ces pr\'e9tentions, qui lui paraissaient exorbitantes, mais M.\~Seignebos avait parl\'e9 si haut et si ferme qu'\'e0 la fin il avait exp\'e9di\'e9 deux gendarmes \'e0 Br\'e9chy, avec l'ordre de ramener Cocoleu. + +\par +\par Ils \'e9taient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses nouvelles. +\par +\par \endash Et vous trouvez cela naturel\~! s'\'e9tait \'e9cri\'e9 le docteur Seignebos, dont les yeux \'e9tincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve irr\'e9cusable du complot organis\'e9 pour perdre monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Mais, sacrebleu\~! soyez donc tranquille, avait r\'e9pondu M.\~S\'e9neschal, agac\'e9, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera. +\par +\par Le m\'e9decin s'\'e9tait \'e9loign\'e9 sans insister, mais avant de rentrer chez lui, il \'e9tait mont\'e9 au cercle, et l\'e0, en pr\'e9sence de plus de vingt personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran \'e9 +tait victime de ses opinions avanc\'e9es, que les partis monarchistes ne lui pardonnaient pas d'avoir d\'e9sert\'e9 leurs rangs, et que certainement les j\'e9suites n'\'e9taient pas \'e9trangers \'e0 l'affaire. +\par +\par Cette intervention devait \'eatre plus nuisible qu'utile \'e0 Jacques, et le r\'e9sultat ne se fit pas attendre. Le soir m\'eame, lorsque M.\~Galpin-Daveline traversa la place du March\'e9-Neuf, il fut outrageusement siffl\'e9. +\par +\par Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez le maire, s'en prenant \'e0 lui de l'insulte faite \'e0 la justice en sa personne, et r\'e9clamant la plus \'e9nergique r\'e9pression. M.\~S\'e9neschal promit de prendre les mesures n +\'e9cessaires et courut chez M.\~Daubigeon, le procureur de la R\'e9publique, pour se concerter avec lui. L\'e0 il apprit ce qui s'\'e9tait pass\'e9 \'e0 Boiscoran, et le r\'e9sultat terrible de l'interrogatoire. +\par +\par Il \'e9tait donc rentr\'e9 chez lui fort triste, d\'e9sol\'e9 de la situation de Jacques et tr\'e8s inquiet de la couleur politique que prenait cette affaire. +\par +\par Avec de telles pr\'e9occupations, il avait pass\'e9 une mauvaise nuit, et il s'\'e9tait lev\'e9 d'une humeur si massacrante que c'est \'e0 peine si sa femme avait os\'e9 lui adresser la parole. +\par +\par C'est que tout n'\'e9tait pas fini. \'c0 deux heures pr\'e9cises devait avoir lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son \'e9charpe, \'e0 la t\'ea +te d'une partie du conseil municipal. Il venait m\'eame de donner l'ordre de pr\'e9parer ses habits de c\'e9r\'e9monie, quand son domestique lui annon\'e7a la visite de M.\~de\~Chandor\'e9 et d'un autre monsieur. +\par +\par \endash Il ne manquait que cela\~! s'\'e9cria-t-il. (Mais r\'e9fl\'e9chissant\~:) T\'f4t ou tard, la sc\'e8ne aura toujours lieu\'85 Qu'ils entrent\~! +\par +\par M.\~S\'e9neschal \'e9tait bien bon de s'\'e9mouvoir ainsi d'avance et de s'affermir contre une d\'e9chirante explosion de douleur. Il fut stup\'e9fait de l'air d\'e9gag\'e9 dont M.\~de\~Chandor\'e9 lui pr\'e9senta son compagnon\~: +\par +\par \endash Monsieur Manuel Folgat, mon cher S\'e9neschal, un des avocats en renom de Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arriv\'e9e ce matin. +\par +\par \endash Je suis \'e9tranger au pays, monsieur le maire, ajouta ma\'eetre Folgat, j'en ignore les id\'e9es, les coutumes, les m\'9curs, les int\'e9r\'eats, les pr\'e9jug\'e9s, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse sottise si je n'av +ais un conseiller exp\'e9riment\'e9, habile et s\'fbr. Monsieur de Boiscoran et monsieur de Chandor\'e9 m'ont fait esp\'e9rer que vous voudriez bien \'eatre ce conseiller\'85 +\par +\par \endash Assur\'e9ment, monsieur, et du meilleur c\'9cur, r\'e9pondit M.\~S\'e9neschal tout en s'inclinant, visiblement flatt\'e9 de la d\'e9f\'e9rence de l'avocat de Paris. +\par +\par Il avait avanc\'e9 des si\'e8ges \'e0 ses h\'f4tes. Lui-m\'eame s'\'e9tait assis et, le coude appuy\'e9 au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main son menton ras\'e9 de frais. +\par +\par \endash L'affaire est grave, messieurs, pronon\'e7a-t-il enfin. +\par +\par \endash Une accusation criminelle l'est toujours, dit ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Sarpejeu\~! messieurs\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9, doutez-vous donc de l'innocence de Jacques\~? +\par +\par M.\~S\'e9neschal ne r\'e9pondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces att\'e9nuations savantes dont sa femme parlait la veille. +\par +\par \endash Comment imaginer, commen\'e7a-t-il enfin, les id\'e9es qui peuvent germer dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalt\'e9 par le souvenir de certaines offenses\~! La col\'e8re est une conseill\'e8re perfide\'85 +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 n'en put \'e9couter plus long. +\par +\par \endash Que me parlez-vous de col\'e8re, interrompit-il, et o\'f9 en voyez-vous trace en cette affaire du Valpinson\~! Je n'aper\'e7ois, moi, que le plus l\'e2che des crimes, longuement pr\'e9m\'e9dit\'e9 et froidement ex\'e9cut\'e9. +\par +\par Gravement, le maire hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Vous ne savez pas tout ce qui s'est pass\'e9, fit-il. +\par +\par \endash Monsieur, dit ma\'eetre Folgat, c'est avec l'espoir d'\'eatre renseign\'e9s que nous sommes venus \'e0 vous. +\par +\par \endash Soit, fit M.\~S\'e9neschal. +\par +\par Et tout de suite, avec la lucidit\'e9 d'un vieil avou\'e9 accoutum\'e9 \'e0 d\'e9brouiller les fils les plus enchev\'eatr\'e9s d'une proc\'e9dure, il exposa les faits dont il avait \'e9t\'e9 t\'e9moin au Valpinson, et ceux que le procureur de la R\'e9 +publique lui avait dit s'\'eatre pass\'e9s \'e0 Boiscoran. Et en terminant\~: +\par +\par \endash Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes vous ne suspecterez pas le t\'e9moignage\~? Il m'a dit en propres termes\~: \'ab\~Daveline ne pouvait pas ne pas faire arr\'eater monsieur de Boiscoran. Est-il coupable\~ +? Je ne sais plus que penser. Les charges sont \'e9crasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse de faire conna\'eetre l'emploi de sa soir\'e9e\'85\~\'bb. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9, cet homme si robuste, semblait pr\'e8s de d\'e9faillir, encore bien que son visage conserv\'e2t ses tons cramoisis, dont nulle \'e9motion ne pouvait p\'e2lir l'\'e9clat. +\par +\par \endash Que va dire Denise, mon Dieu\~! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et s'adressant \'e0 ma\'eetre Folgat\~:) Et cependant, fit-il, Jacques avait certainement des projets pour ce soir-l\'e0. +\par +\par \endash Vous croyez, monsieur\~? +\par +\par \endash J'en suis s\'fbr. Est-ce que sans cela il ne f\'fbt pas venu \'e0 la maison comme tous les soirs depuis un mois\~? Lui-m\'eame le dit d'ailleurs, dans la lettre qu'il a envoy\'e9e \'e0 + Denise par un de ses fermiers, cette lettre dont elle vous a parl\'e9\'85 Il lui \'e9crit\~: }{\i \'ab\~C'est du fond du c\'9cur que je maudis l'affaire qui m'emp\'eachera de passer la soir\'e9e pr\'e8s de vous, mais il m'est impossible de la remettre. +\'c0 demain\'85\~\'bb}{ +\par +\par \endash }{\i }{Vous voyez\~! s'\'e9cria M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible, je le r\'e9p\'e8te, qu'un homme m\'e9ditant un odieux forfait l'ait pens\'e9e et \'e9crite. Pourtant, \'e0 + vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a impressionn\'e9 p\'e9niblement. +\par +\par Mais le jeune avocat semblait bien loin d'\'eatre convaincu. +\par +\par \endash Il est clair, pronon\'e7a-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, \'e0 aucun prix, qu'on sache o\'f9 il est all\'e9. +\par +\par \endash Il a menti, monsieur, insista M.\~S\'e9neschal, il a commenc\'e9 par nier avoir pris la route o\'f9 les t\'e9moins l'ont rencontr\'e9. +\par +\par \endash Naturellement, puisqu'il tient \'e0 cacher l'endroit o\'f9 il est all\'e9. +\par +\par \endash Quand on lui a signifi\'e9 qu'il \'e9tait arr\'eat\'e9, il n'a pas parl\'e9. +\par +\par \endash Parce qu'il esp\'e8re se tirer d'affaire sans dire o\'f9 il est all\'e9. +\par +\par \endash Si c'\'e9tait vrai, ce serait bien \'e9trange\~! +\par +\par \endash On a vu plus \'e9trange encore. +\par +\par \endash Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent\'85 +\par +\par \endash \'catre innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et cependant, on en sait des exemples. +\par +\par Le jeune avocat s'exprimait de cet accent imp\'e9rieux et bref qui est comme un des privil\'e8ges de sa profession, et avec un tel accent de certitude que M.\~de\~Chandor\'e9 semblait rena\'eetre \'e0 la vie. +\par +\par M.\~S\'e9neschal en \'e9tait presque interloqu\'e9. +\par +\par \endash Que pensez-vous donc, monsieur\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Que monsieur de Boiscoran doit \'eatre innocent, r\'e9pondit le jeune avocat. (Et sans permettre une objection\~:) C'est, insista-t-il, l'avis d'un homme dont nulle consid\'e9ration ne trouble le jugement. J'arrive, sans id\'e9e pr\'e9con\'e7 +ue, je ne connais pas plus monsieur de Claudieuse que monsieur de Boiscoran. Un crime a \'e9t\'e9 commis, on m'en dit les circonstances, et tout aussit\'f4t je reconnais que les raisons m\'eames qui ont fait arr\'eater le pr\'e9 +venu me feraient le mettre en libert\'e9. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Je m'explique\~: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a montr\'e9, par la fa\'e7on dont il a re\'e7u monsieur Galpin-Daveline, une puissance sur soi inou\'efe et un incomparable talent de com\'e9dien. Donc, s'il est coupable, il est tr\'e8 +s fort. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son interrogatoire d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons le mot, d'une imb\'e9cillit\'e9 sans nom. Donc, s'il est coupable, il est tr\'e8s faible. +\par +\par \endash Mais\'85 +\par +\par \endash Pardon, j'ach\'e8ve. Le m\'eame homme peut-il \'eatre \'e0 la fois si fort et si faible que cela\~? D\'e9cidez\'85 Il y a plus\~: si monsieur de Boiscoran \'e9tait coupable, c'est \'e0 + Charton et non au bagne qu'il faudrait l'envoyer, car tout autre qu'un fou e\'fbt jet\'e9 l'eau o\'f9 il avait lav\'e9 ses mains noires de charbon et enterr\'e9 n'importe o\'f9 ce fusil Klebb, que la pr\'e9vention brandit si victorieusement. +\par +\par \endash Jacques est sauv\'e9\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9. M.\~S\'e9neschal n'\'e9tait pas si prompt \'e0 l'enthousiasme. +\par +\par \endash C'est sp\'e9cieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose qu'une d\'e9duction, si logique qu'elle soit, \'e0 des juges qui ont les mains pleines de preuves\'85 +\par +\par \endash On leur en trouvera de plus fortes. +\par +\par \endash Que comptez-vous donc faire\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas\'85 Je viens de vous dire ma premi\'e8re impression\~; maintenant, il faut que j'\'e9tudie l'affaire, que j'interroge les gens, \'e0 commencer par le vieil Antoine. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 s'\'e9tait lev\'e9. +\par +\par \endash Nous pouvons \'eatre \'e0 Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je envoyer chercher ma voiture\~?\'85 +\par +\par \endash Le plus t\'f4t sera le mieux, r\'e9pondit le jeune avocat. +\par +\par Charg\'e9 de cette commission, le domestique de M.\~S\'e9neschal \'e9tait de retour moins d'un quart d'heure apr\'e8s, annon\'e7ant que la voiture \'e9tait devant la porte. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat y prirent place, et tandis qu'ils s'installaient\~: +\par +\par \endash Surtout, recommanda le maire \'e0 l'avocat parisien, soyez prudent et circonspect. D\'e9j\'e0 cette affaire ne passionne que trop l'opinion. La politique s'en m\'eale. Je crains une manifestation \'e0 + l'enterrement des pompiers, et l'on m'annonce que le docteur Seignebos prononcera un discours au cimeti\'e8re. Allons, bonne chance\~! +\par +\par Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le long du faubourg des Dames\~: +\par +\par \endash Je ne m'explique pas, disait M.\~de\~Chandor\'e9, qu'Antoine ne soit pas venu me trouver aussit\'f4t apr\'e8s l'arrestation de son ma\'eetre. Que peut-il lui \'eatre arriv\'e9\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256506}4{\*\bkmkend _Toc96256506} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le cheval de M.\~S\'e9neschal \'e9tait peut-\'eatre un des meilleurs de l'arrondissement\~; mais celui de M.\~de\~Chandor\'e9 lui \'e9tait encore sup\'e9rieur. +\par +\par En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilom\'e8tres qui s\'e9parent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat n'\'e9chang\'e8rent pas cinquante mots. +\par +\par Lorsqu'ils arriv\'e8rent, la cour du ch\'e2teau de Boiscoran \'e9tait silencieuse et d\'e9serte. Portes et fen\'eatres \'e9taient herm\'e9tiquement closes. Sur les marches du perron \'e9tait assis un jeune paysan \'e0 robuste carrure, lequel, \'e0 + la vue des \'ab\~bourgeois\~\'bb, se leva et porta la main \'e0 son bonnet de laine. +\par +\par \endash O\'f9 est Antoine\~? lui demanda M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash L\'e0-haut, monsieur le baron. +\par +\par Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte\~; elle r\'e9sista. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur, Antoine est barricad\'e9 en dedans, dit le paysan. +\par +\par \endash Singuli\'e8re id\'e9e, fit M.\~de\~Chandor\'e9 en frappant du bout de sa canne. +\par +\par Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de l'int\'e9rieur\~: +\par +\par \endash Qui va l\'e0\~? cria la voix d'Antoine. +\par +\par \endash C'est moi, sarpejeu\~! le baron de Chandor\'e9. Bruyamment les barres furent retir\'e9es, et le vieux valet de chambre se montra. Il \'e9tait bl\'eame et d\'e9fait. Au d\'e9sordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses v\'eatements, il \'e9 +tait ais\'e9 de voir qu'il ne s'\'e9tait pas couch\'e9. Et ce d\'e9sordre \'e9tait fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance, mettait son amour-propre \'e0 afficher l'irr\'e9prochable tenue d'un gentleman anglais. M.\~de\~Chandor +\'e9 en fut si frapp\'e9 qu'avant tout\~: +\par +\par \endash Qu'avez-vous, mon brave Antoine\~? demanda-t-il. +\par +\par Au lieu de r\'e9pondre, le fid\'e8le serviteur attira le baron et son compagnon \'e0 l'int\'e9rieur. Et apr\'e8s qu'il eut referm\'e9 la porte, se croisant les bras devant eux\~: +\par +\par \endash J'ai, r\'e9pondit-il d'un accent \'e9trange, j'ai\'85 que j'ai peur\~! +\par +\par Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux, pensaient-ils, a perdu l'esprit. +\par +\par Antoine comprit, car vivement\~: +\par +\par \endash Non\~! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en v\'e9rit\'e9 il se passe ici des choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon sens\~!\'85 Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs\'85 +\par +\par \endash Douteriez-vous de votre ma\'eetre\~? interrogea ma\'eetre Folgat. +\par +\par Si mena\'e7ant fut le regard que l'honn\'eate domestique lan\'e7a au questionneur, que tout de suite M.\~de\~Chandor\'e9 intervint\~: +\par +\par \endash Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami d\'e9vou\'e9, un avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour d\'e9fendre Jacques. Non seulement vous ne devez pas vous d\'e9 +fier de lui, mais il faut lui dire tout ce que vous savez, tout absolument et quand m\'eame\'85 +\par +\par Le visage du digne serviteur s'\'e9claira. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur est un avocat\~! s'\'e9cria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le c\'9cur\'85 Non, certes, je ne crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu +'il le soit, il est stupide de penser qu'il puisse l'\'eatre. Mais ce que je crois, ce dont je suis s\'fbr, c'est qu'il y a un coup mont\'e9 pour lui mettre sur le dos les horreurs du Valpinson\'85 +\par +\par \endash Un coup mont\'e9\~! interrompit ma\'eetre Folgat, par qui, comment, dans quel but\~? +\par +\par \endash Ah\~! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez comme moi si vous aviez assist\'e9 \'e0 l'interrogatoire\'85 C'\'e9tait effrayant, messieurs, c'\'e9tait inou\'ef, \'e0 ce point que moi, j'ai \'e9t\'e9 comme \'e9 +bloui, et qu'\'e0 un moment j'ai dout\'e9 de mon ma\'eetre et que je lui ai conseill\'e9 de fuir\'85 Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout \'e9tait contre lui\'85 +\par +\par Chacune de ses r\'e9ponses \'e9tait comme un aveu. Il y a eu un crime au Valpinson\'85 on l'y a vu aller et en revenir par des chemins d\'e9tourn\'e9s. On a mis le feu\~; l'eau o\'f9 il s'\'e9tait lav\'e9 les mains \'e9tait noire de charbon. On a tir\'e9 + des coups de fusil\'85 on a retrouv\'e9 une de ses cartouches pr\'e8s de l'endroit o\'f9 monsieur de Claudieuse a \'e9t\'e9 bless\'e9. M\'eame, c'est l\'e0 que j'ai reconnu le coup mont\'e9. Est-ce que toutes les circonstances se seraient ajust\'e9 +es si exactement, si elles n'eussent \'e9t\'e9 d'avance pr\'e9vues, calcul\'e9es et arrang\'e9es\~!\'85 Ce pauvre monsieur Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce \'ab\~tout se m\'eale\~\'bb de M\'e9chinet, le greffier, lui-m\'eame \'e9tait con +fondu. Il n'y avait \'e0 para\'eetre content que ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'\'e9tait lui qui \'e9tait le juge et qui interrogeait. Lui, l'ami de monsieur\~! Un homme qui \'e0 + tout moment arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre gibier. Il \'e9tait \'e0 genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main de la ni\'e8ce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'\'e9tait \'ab\~mon bon Jacques\~\'bb + par-ci, \'ab\~mon cher Boiscoran\~\'bb par-l\'e0, et des protestations et des cajoleries \'e0 n'en plus finir, au point que je me disais toujours qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cir\'e9es par lui. Ah\~ +! il a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait \'e0 monsieur\~: \'ab\~Nous ne sommes plus amis.\~\'bb Bandit\~!\'85 non, nous ne sommes plus amis, et si le bon Dieu \'e9 +tait juste, tu aurais dans le ventre les deux coups de fusil qu'on a tir\'e9s sur monsieur de Claudieuse, et tu ne les dig\'e9rerais pas\'85 +\par +\par L'impatience de M.\~de\~Chandor\'e9 \'e9tait grande. Aussi, d\'e8s qu'Antoine s'arr\'eata pour reprendre haleine\~: +\par +\par \endash Pourquoi, fit-il, n'\'eates-vous pas venu me raconter cela tout de suite\~? +\par +\par Le vieux serviteur se permit un haussement d'\'e9paules. +\par +\par \endash Est-ce que je le pouvais\~! r\'e9pondit-il. Quand l'interrogatoire a \'e9t\'e9 fini, le Galpin a mis partout les scell\'e9s, des bandes de toile fix\'e9es avec de la cire, comme on en pose sur le secr\'e9taire des morts. Oh\~ +! il en a mis sur toutes les ouvertures, et deux plut\'f4t qu'une. Il en a plac\'e9 trois sur la porte ext\'e9rieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait gardien, que j'aurais une r\'e9tribution pour cela, mais que les gal\'e8 +res m'attendaient si quelqu'un touchait aux scell\'e9s, seulement du bout du doigt. L\'e0-dessus, apr\'e8s avoir livr\'e9 monsieur aux gendarmes, le Galpin est parti, me laissant seul ici, h\'e9b\'e9t\'e9 comme un homme qui aurait re\'e7u un coup de mart +eau sur la t\'eate\'85 Pourtant, je serais all\'e9 trouver monsieur le baron, sans une id\'e9e qui m'est venue et qui m'a donn\'e9 le frisson. +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 frappait du pied. +\par +\par \endash Au fait\~! dit-il. Au fait\~!\'85 +\par +\par \endash Voil\'e0. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire, il a \'e9t\'e9 beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emport\'e9 le soir de l'incendie. Le Galpin a mani\'e9 ce fusil et a ensuite demand\'e9 + quand monsieur avait feu avec pour la derni\'e8re fois. Monsieur a r\'e9pondu qu'il y avait cinq jours\'85 Vous m'entendez, je dis\~: cinq jours. Et l\'e0-dessus, mon Galpin a remis le fusil \'e0 sa place, sans examiner les canons. +\par +\par \endash Eh bien\~? fit ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Eh bien\~! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille \endash je dis bien l'avant-veille \endash lav\'e9 et nettoy\'e9 \'e0 fond le Klebb de monsieur\'85 +\par +\par \endash Sarpejeu\~! s'\'e9cria M, de Chandor\'e9, comment n'avez-vous pas dit cela plus t\'f4t, Antoine\'85 Si les canons sont propres, c'est la preuve irr\'e9cusable que Jacques est innocent\~! +\par +\par Le vieux serviteur branla la t\'eate. +\par +\par \endash C'est vrai, dit-il, seulement\'85 les canons sont-ils propres\~? +\par +\par \endash Oh\~! +\par +\par \endash Monsieur peut s'\'eatre tromp\'e9 quant \'e0 la date de son dernier coup de fusil, et alors les canons seraient encrass\'e9s, et au lieu de le sauver, ma d\'e9claration le perdrait d\'e9finitivement. Avant de parler, il faut \'eatre s\'fbr. + +\par +\par \endash Oui, approuva ma\'eetre Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler \'e0 personne au monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la d\'e9fense un argument d\'e9cisif. +\par +\par \endash Oh\~! je saurai tenir ma langue, monsieur\~; seulement vous devez comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits scell\'e9s qui m'emp\'eachaient d'aller m'assurer de l'\'e9tat du fusil\'85 Oh\~! si j'avais os\'e9 les briser +\~!\'85 +\par +\par \endash Malheureux\~! +\par +\par \endash J'en ai eu l'id\'e9e, mais je me suis retenu. Seulement j'ai song\'e9, apr\'e8s, que cette pens\'e9e pouvait venir \'e0 d'autres. Les sc\'e9l\'e9rats qui ont organis\'e9 + ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de tout, n'est-ce pas\~? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser les scell\'e9s\'85 J'ai mis le m\'e9tayer de garde dans le jardin, sous les fen\'eatres\~; j'ai plac\'e9 + son fils de faction dans la cour, et moi je suis rest\'e9 en sentinelle devant les scell\'e9s, avec des armes sous la main\'85 Les brigands pouvaient venir ils auraient trouv\'e9 \'e0 qui parler\~! +\par +\par On a beau dire, les avocats valent mieux que leur r\'e9putation. Il est des gr\'e2ces d'\'e9tat. Le premier qui versera une larme \'e0 la repr\'e9sentation d'un drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du m\'e9tier qui conna\'eet tout +es les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets. L'avocat, tant accus\'e9 de scepticisme, est par excellence cr\'e9dule et na\'eff. C'est sinc\'e8rement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il joue la com\'e9 +die, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est gagn\'e9e dans son esprit la cause d\'e9testable qu'il plaide et qu'il perd devant les juges. +\par +\par D'heure en heure, depuis son arriv\'e9e \'e0 Sauveterre, ma\'eetre Folgat s'\'e9tait p\'e9n\'e9tr\'e9 de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le r\'e9cit du vieil Antoine n'\'e9tait pas fait pour \'e9branler ses convictions. Non qu'il adm\'ee +t l'existence d'un complot. Mais il n'\'e9tait pas \'e9loign\'e9 de croire \'e0 l'audacieux calcul de quelque sc\'e9l\'e9rat, profitant de circonstances connues de lui seul pour faire retomber le ch\'e2timent de son crime sur M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par Mais il avait bien d'autres explications \'e0 demander, et il \'e9tait difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'\'e9tat de fi\'e9vreuse exaltation o\'f9 il se trouvait. Car interroger un homme, si dispos\'e9 qu'il soit \'e0 parler, n'est pas facile. + Et si l'on n'apporte pas \'e0 cette t\'e2che un grand sang-froid, beaucoup de soin et une m\'e9thode imperturbable, on risque fort de passer \'e0 c\'f4t\'e9 du fait le plus important \'e0 recueillir. +\par +\par Donc, apr\'e8s un moment\~: +\par +\par \endash Mon brave Antoine, reprit ma\'eetre Folgat, je ne saurais trop louer votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir fini\'85 Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier \'e0 Paris, et que j'entends sonner midi\'85 M.\~de\~ +Chandor\'e9 se frappa le front. +\par +\par \endash Ah\~! vieil oublieux que je suis\~! interrompit-il. Comment ne vous ai-je rien offert\~!\'85 Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si boulevers\'e9\~!\'85 Antoine, qu'avez-vous \'e0 nous servir\~? +\par +\par \endash La m\'e9tay\'e8re a des \'9cufs, du confit d'oie, du jambon\'85 +\par +\par \endash Ce qui sera le plus vite pr\'eat sera le meilleur, dit le jeune avocat. +\par +\par \endash Avant vingt minutes ces messieurs seront \'e0 table\~! s'\'e9cria le digne serviteur. +\par +\par Et il s'\'e9lan\'e7a dehors, pendant que M.\~de\~Chandor\'e9 faisait entrer ma\'eetre Folgat dans le salon. +\par +\par Le pauvre grand-p\'e8re faisait appel \'e0 toute son \'e9nergie pour garder une contenance assur\'e9e. +\par +\par \endash Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas\~? +\par +\par \endash Peut-\'eatre, r\'e9pondit le jeune avocat. +\par +\par Et ils gard\'e8rent le silence\~: le grand-p\'e8re songeant \'e0 la douleur de sa petite-fille et maudissant le jour o\'f9, en ouvrant sa maison \'e0 Jacques, il l'avait ouverte \'e0 tant et de si cruelles angoisses\~ +; l'avocat classant dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et pr\'e9parant les questions qu'il voulait poser encore. +\par +\par Ils \'e9taient, l'un et l'autre, si profond\'e9ment enfonc\'e9s dans leurs r\'e9flexions qu'ils tressaut\'e8rent quand Antoine reparut disant\~: +\par +\par \endash Ces messieurs sont servis\~! +\par +\par La table avait \'e9t\'e9 dress\'e9e dans la salle \'e0 manger, et les deux convives y ayant pris place, l'honn\'eate domestique se plantait debout, pr\'e8s d'eux, la serviette au bras, quand M.\~de\~Chandor\'e9 l'interpellant\~: +\par +\par \endash Mettez un troisi\'e8me couvert, Antoine, dit-il, et d\'e9jeunez avec nous. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron\'85 +\par +\par \endash Asseyez-vous, insista M.\~de\~Chandor\'e9, manger apr\'e8s nous vous ferait perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille. +\par +\par Antoine ob\'e9it, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui \'e9tait fait, car ce n'est pas par exc\'e8s de familiarit\'e9 que p\'e9chait le baron de Chandor\'e9. +\par +\par Et le jambon et les \'9cufs de la m\'e9tay\'e8re exp\'e9di\'e9s\~: +\par +\par \endash Maintenant, reprit ma\'eetre Folgat, revenons \'e0 notre affaire, et vous, mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas une ordonnance de non-lieu, vos r\'e9ponses seront les \'e9l\'e9ments de ma d\'e9fense\~! Quelles +\'e9taient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si rarement et pour si peu de temps\'85 +\par +\par \endash N'importe, quel \'e9tait son genre de vie\~? +\par +\par \endash Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois, il dessinait, il lisait\'85 car monsieur est un grand liseur, et qui aime les livres autant que monsieur le marquis, son p\'e8re, aime la porcelaine. +\par +\par \endash Qui recevait-il\~? +\par +\par \endash Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent\~; le docteur Seignebos, le cur\'e9 de Br\'e9chy, monsieur S\'e9neschal, monsieur Daubigeon\'85 +\par +\par \endash Comment passait-il ses soir\'e9es\~? +\par +\par \endash Chez monsieur le baron de Chandor\'e9, qui est ici pour le dire. +\par +\par \endash Il n'avait pas d'autres relations dans le pays\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Vous ne lui connaissez pas quelque\'85 bonne amie\~? +\par +\par Antoine eut un geste pudibond. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur, pronon\'e7a-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que monsieur est le fianc\'e9 de mademoiselle Denise\~! +\par +\par Le baron de Chandor\'e9 n'\'e9tait pas n\'e9 d'hier, ainsi qu'il se plaisait \'e0 le dire. Si puissamment int\'e9ress\'e9 qu'il f\'fbt, il se leva. +\par +\par \endash J'ai besoin de prendre l'air, fit-il. +\par +\par Et il sortit, comprenant que sa qualit\'e9 de grand-p\'e8re de Denise pouvait arr\'eater la v\'e9rit\'e9 sur les l\'e8vres d'Antoine. +\par +\par Voil\'e0 un homme d'esprit, pensa ma\'eetre Folgat. +\par +\par Et tout haut\~: +\par +\par \endash Puisque nous voil\'e0 seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque ma\'eetresse dans le pays\~? +\par +\par \endash Non, monsieur. +\par +\par \endash N'en a-t-il jamais eu\~? +\par +\par \endash Jamais. On vous dira peut-\'eatre que, dans le temps, il regardait avec plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui demeure tout pr\'e8s d'ici, et que la m\'e2tine venait au ch\'e2teau plus souvent qu'il n'\'e9 +tait besoin, tant\'f4t sous un pr\'e9texte, tant\'f4t sous un autre\'85 Mais c'\'e9tait pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et depuis trois la Fougerouse est mari\'e9e \'e0 un saunier des environs de Marennes. +\par +\par \endash Vous \'eates s\'fbr de ce que vous dites\~? +\par +\par \endash Comme de mon existence. Et monsieur en serait s\'fbr connaissait le pays comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui tiennent, ni pr\'e9cautions\~; je d\'e9fie un homme de parler trois fois \'e0 + une femme sans que tout le monde le sache. \'c0 Paris, je dis pas\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat dressa l'oreille. +\par +\par " Il y}{\i }{a donc eu quelque chose \'e0 Paris\~? interrogea-t-il. +\par +\par Mais Antoine h\'e9sitait. +\par +\par C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon ma\'eetre ne sont pas les miens, et apr\'e8s le serment que je lui ai fait\'85 +\par +\par \endash De votre franchise d\'e9pend peut-\'eatre le salut de votre ma\'eetre interrompit le jeune avocat, soyez s\'fbr qu'il ne vous en voudra pas d'avoir parl\'e9. +\par +\par Quelques secondes encore, l'honn\'eate serviteur demeura ind\'e9cis\~; puis\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! commen\'e7a-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande passion\'85 +\par +\par \endash Quand\~? +\par +\par \endash Ah\~! je l'ignore\~; cela avait commenc\'e9 avant mon entr\'e9e au service de monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir\'85 la personne, monsieur avait achet\'e9 \'e0 + Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler magnifiquement. +\par +\par \endash Ah\~!\'85 +\par +\par \endash C'est l\'e0 un secret que ni le p\'e8re de monsieur ni sa m\'e8re comme de juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour qu'il \'e9tait \'e0 cette maison, est tomb\'e9 dans l'escalier et s'est d\'e9bo\'eet\'e9 + le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement sous son nom qu'il l'a achet\'e9e, mais ce n'\'e9tait pas sous son nom qu'il l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et c'\'e9 +tait une servante anglaise qui le servait. +\par +\par \endash Et\'85 la personne\'85 +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, non seulement je ne la connais pas, niais je ne soup\'e7onne pas qui elle pouvait \'eatre. Ah\~! monsieur, et elle prenait de fi\'e8res pr\'e9cautions\~! \'c9tant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la curiosit\'e9 + de questionner la servante anglaise. Elle m'a r\'e9pondu qu'elle n'\'e9tait pas plus avanc\'e9e que moi\~; qu'elle savait bien qu'il venait une dame, mais que jamais elle n'avait r\'e9ussi \'e0 + lui voir seulement le bout du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la servante \'e9tait en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle \'e9tait \'e0 + la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire une commission \'e0 tous les diables, \'e0 Versailles ou \'e0 Fontainebleau, ce dont elle enrageait, comme de raison. +\par +\par D'un mouvement machinal qui lui \'e9tait familier, ma\'eetre Folgat tortillait une m\'e8che de sa barbe noire. Un instant, il lui avait sembl\'e9 voir poindre la femme, cette in\'e9vitable femme dont l'inspiration toujours + se retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que d\'e9cid\'e9ment elle s'\'e9vanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la myst\'e9 +rieuse visiteuse de la rue des Vignes et les \'e9v\'e9nements dont le Valpinson venait d'\'eatre le th\'e9\'e2tre\~; il n'en d\'e9couvrait aucun. +\par +\par Quelque peu d\'e9courag\'e9\~: +\par +\par \endash Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre ma\'eetre n'existe sans doute plus\~? +\par +\par \endash \'c9videmment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait \'e9pouser mademoiselle Denise. +\par +\par La raison n'\'e9tait peut-\'eatre pas aussi p\'e9remptoire que l'imaginait le fid\'e8le serviteur\~; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation. +\par +\par \endash Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris fin\~? +\par +\par \endash Pendant la guerre, monsieur et la dame ont d\'fb se trouver s\'e9par\'e9s, car monsieur n'est pas rest\'e9 \'e0 Paris. Il commandait une compagnie de nos mobiles, et m\'eame il a \'e9t\'e9 bless\'e9 \'e0 leur t\'eate, ce qui lui a valu la croix. + +\par +\par \endash Poss\'e8de-t-il encore sa maison de la rue des Vignes\~? +\par +\par \endash Je le crois. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que monsieur et moi sommes all\'e9s passer huit jours \'e0 Paris, apr\'e8s les \'e9v\'e9nements, et qu'un soir il m'a dit\~: \'ab\~La guerre et la Commune me co\'fbtent bon. Ma bicoque a re\'e7u plus de vingt obus, et il y a log\'e9 tour +\'e0 tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs sont \'e0 jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de r\'e9parations\'85\~\'bb +\par +\par \endash Comment\~! de r\'e9parations\~!\'85 Il comptait donc encore utiliser cette maison\~? +\par +\par \endash \'c0 cette \'e9poque, monsieur, le mariage de monsieur n'\'e9tait pas encore arr\'eat\'e9. +\par +\par \endash Soit, mais cette circonstance tendrait \'e0 prouver qu'il a revu \'e0 cette \'e9poque la dame myst\'e9rieuse, et que la guerre n'avait pas bris\'e9 leurs relations\'85 +\par +\par \endash C'est possible. +\par +\par \endash Et il ne vous a jamais reparl\'e9 de cette dame\~? +\par +\par \endash Jamais\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata. Dans le vestibule, on entendait M.\~de\~Chandor\'e9 tousser avec cette affectation d'un homme qui tient \'e0 s'annoncer. +\par +\par Aussit\'f4t qu'il reparut\~: +\par +\par \endash Par ma foi, monsieur, lui dit ma\'eetre Folgat, lui indiquant ainsi que sa pr\'e9sence n'avait plus aucun inconv\'e9nient, je me disposais \'e0 aller \'e0 votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommod\'e9. +\par +\par \endash Je vous remercie, r\'e9pondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout \'e0 fait remis. +\par +\par Il s'assit\~; et le jeune avocat se retournant vers Antoine\~: +\par +\par \endash Revenons, dit-il, \'e0 monsieur de Boiscoran. Comment \'e9tait-il, le jour qui a pr\'e9c\'e9d\'e9 l'incendie\~? +\par +\par \endash Comme tous les autres jours, monsieur. +\par +\par \endash Qu'a-t-il fait avant de sortir\~? +\par +\par \endash Il a d\'een\'e9 comme d'habitude, de bon app\'e9tit. Il est ensuite mont\'e9 dans son appartement, o\'f9 il est rest\'e9 plus d'une heure. En descendant il tenait \'e0 la main une lettre, qu'il a remise \'e0 + Michel, le fils du fermier, pour la porter \'e0 Sauveterre, \'e0 mademoiselle Chandor\'e9\'85 +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit \'e0 mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire imp\'e9rieuse. +\par +\par \endash Ah\~! +\par +\par \endash Avez-vous id\'e9e de ce que pouvait \'eatre cette affaire\~? +\par +\par \endash Aucunement, monsieur, je vous le jure. +\par +\par \endash Cependant, voyons, ce ne peut \'eatre sans raison que monsieur de Boiscoran s'est priv\'e9 du plaisir de passer la soir\'e9e aupr\'e8s de sa fianc\'e9e\~? +\par +\par \endash Non, en effet. +\par +\par \endash Ce ne peut \'eatre sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il s'est lanc\'e9 \'e0 travers les marais inond\'e9s et qu'il est revenu \'e0 travers bois\'85 +\par +\par Le vieil Antoine, litt\'e9ralement, s'arrachait les cheveux. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur\~! s'\'e9cria-t-il, vous dites l\'e0 pr\'e9cis\'e9ment ce que disait monsieur Galpin-Daveline\~! +\par +\par \endash C'est malheureusement ce que dira tout homme sens\'e9. +\par +\par \endash Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques lui-m\'eame l'a si bien senti qu'il a essay\'e9 d'inventer un pr\'e9texte. Mais il n'a jamais menti, monsieu +r Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un pr\'e9texte dont l'absurdit\'e9 saute aux yeux. Il dit qu'il allait \'e0 Br\'e9chy voir son marchand de bois\'85 +\par +\par \endash Et pourquoi non\~! fit M.\~de\~Chandor\'e9. Antoine secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Parce que, r\'e9pondit-il, le marchand de bois de Br\'e9chy est un voleur, et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les \'e9paules, voil\'e0 plus de trois ans. C'est \'e0 Sauveterre que nous vendons nos coupes. +\par +\par Ma\'eetre Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait certaines indications d'Antoine, arr\'eatant d\'e9j\'e0 les grandes lignes de sa d\'e9fense. +\par +\par Cela fait\~: +\par +\par \endash \'c0 cette heure, commen\'e7a-t-il, arrivons \'e0 Cocoleu. +\par +\par \endash Ah\~! le mis\'e9rable\~! s'\'e9cria Antoine. +\par +\par \endash Vous le connaissez\~? +\par +\par \endash Comment ne le conna\'eetrais-je pas, moi qui ai pass\'e9 toute ma vie ici, \'e0 Boiscoran, au service de d\'e9funt l'oncle de monsieur\~! +\par +\par \endash Alors, quel individu est-ce, d\'e9cid\'e9ment\~? +\par +\par \endash Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse de Saint-Guy, par-dessus le march\'e9, et qui tombe du haut mal. +\par +\par \endash Ainsi, il est de notori\'e9t\'e9 publique qu'il est compl\'e8tement imb\'e9cile\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il n'\'e9tait pas si d\'e9nu\'e9 de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme on dit, l'\'e2ne pour avoir du son\'85 +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 l'interrompit. +\par +\par \endash Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les renseignements les plus pr\'e9cis, ayant gard\'e9 Cocoleu chez lui pr\'e8s de deux ans. +\par +\par \endash Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce mis\'e9rable idiot\'85 +\par +\par \endash Vous avez entendu monsieur S\'e9neschal, monsieur, il a mis la gendarmerie \'e0 sa poursuite. +\par +\par Antoine se permit une grimace. +\par +\par Quand les gendarmes prendront Cocoleu, d\'e9clara-t-il, c'est qu'il aura voulu se laisser prendre. +\par +\par \endash Pourquoi, s'il vous pla\'eet\~? +\par +\par \endash Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour conna\'eetre les coins et les recoins du pays, les trous, les fourr\'e9s, les cachettes, et qu'avec l'habitud +e qu'il a eu de vivre comme un sauvage, de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester trois mois sans approcher d'une maison. +\par +\par \endash Diable\~! fit ma\'eetre Folgat, d\'e9sappoint\'e9. +\par +\par \endash Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de d\'e9nicher Cocoleu, c'est le fils de notre m\'e9tayer, Michel, ce gars que vous avez vu en bas. +\par +\par \endash Qu'il vienne\~! dit M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Appel\'e9, Michel ne tarda pas \'e0 para\'eetre, et quand on lui eut expliqu\'e9 ce qu'on attendait de lui\~: +\par +\par \endash Il y a moyen, r\'e9pondit-il, quoique certainement ce ne soit point ais\'e9. Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une b\'eate\'85 Enfin, on va essayer. +\par +\par Rien ne retenait plus \'e0 Boiscoran M.\~de\~Chandor\'e9 ni ma\'eetre Folgat. +\par +\par Apr\'e8s avoir recommand\'e9 au vieil Antoine de bien surveiller les scell\'e9s et de donner, s'il \'e9tait possible, un coup d'\'9cil au fusil de Jacques, lorsque la justice viendrait enlever les pi\'e8ces \'e0 conviction, ils remont\'e8rent en voiture. + +\par +\par Et cinq heures sonnaient \'e0 la cath\'e9drale de Sauveterre quand ils arriv\'e8rent rue de la Rampe. +\par +\par Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils entr\'e8rent, p\'e2le, les yeux secs et brillants. +\par +\par \endash Comment\~! tu es seule\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9, on t'a laiss\'e9e seule\~! +\par +\par \endash Ne te f\'e2che pas, grand-p\'e8re. Je viens de d\'e9cider madame de Boiscoran, qui \'e9tait \'e9puis\'e9e de fatigue, \'e0 prendre, avant d\'eener, une heure de repos. +\par +\par \endash Et tantes Lavarande\~? +\par +\par \endash Elles sont sorties, grand-p\'e8re. Elles doivent \'eatre en ce moment chez monsieur Galpin-Daveline. +\par +\par Ma\'eetre Folgat tressauta. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 fit-il. +\par +\par \endash Mais c'est une d\'e9marche insens\'e9e\~! s'\'e9cria le vieux gentilhomme. +\par +\par D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche. +\par +\par \endash C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256507}5{\*\bkmkend _Toc96256507} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Oui, la d\'e9marche des demoiselles de Lavarande \'e9tait insens\'e9e. Au point o\'f9 en \'e9taient les choses, aller trouver M.\~Galpin-Daveline, c'\'e9tait peut-\'eatre lui porter des armes dont il \'e9craserait Jacques. +\par +\par Mais, \'e0 qui la faute, sinon \'e0 M.\~Chandor\'e9 et \'e0 ma\'eetre Folgat\~? N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour Boiscoran sans pr\'e9venir, sans autre pr\'e9caution que de faire dire par le domestique de M.\~S\'e9 +neschal qu'ils seraient de retour pour d\'eener et qu'il ne fallait pas s'inqui\'e9ter\~? +\par +\par Ne pas s'inqui\'e9ter\~!\'85 Et c'est \'e0 la marquise de Boiscoran et \'e0 Mlle Denise, \'e0 la m\'e8re et \'e0 la fianc\'e9e de Jacques qu'ils disaient cela\~!\'85 +\par +\par Certainement, sur le premier moment, ces deux infortun\'e9es conserv\'e8rent un sang-froid relatif, chacune s'effor\'e7ant de donner \'e0 l'autre l'exemple du courage et de la confiance. Mais \'e0 mesure que s'\'e9taient \'e9coul\'e9 +es les heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu \'e0 peu leur douleur s'\'e9tait exalt\'e9e de l'\'e9change de leurs craintes. Elles se repr\'e9sentaient Jacques innocent et cependant trait\'e9 comme les pires criminels, seul, au fond +d'un cachot, livr\'e9 aux plus horribles inspirations du d\'e9sespoir. Quelles pouvaient \'eatre ses r\'e9flexions depuis plus de vingt-quatre heures qu'il \'e9tait sans nouvelle des siens\~? Ne devait-il pas se croire m\'e9pris\'e9, abandonn\'e9, reni +\'e9\~? +\par +\par Cette id\'e9e est intol\'e9rable\~! s'\'e9cria enfin Mlle Denise. \'c0 tout prix, il faut arriver jusqu'\'e0 lui. +\par +\par \endash Comment\~? demanda Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que, seule, je n'aurais pas os\'e9\~; mais avec vous, ma ch\'e8re m\'e8re, je puis tout tenter. Allons \'e0 la prison\'85 +\par +\par Vivement, Mme\~de\~Boiscoran jeta sur ses \'e9paules son manteau de voyage. +\par +\par \endash Je suis pr\'eate, dit-elle, partons\~! +\par +\par Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques \'e9tait \'ab\~au secret\~\'bb, mais ni l'une ni l'autre n'attachaient \'e0 cette expression sa r\'e9elle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle id\'e9 +e de cette mesure atroce et cependant indispensable en l'\'e9tat de notre l\'e9gislation, qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule, seul en face du crime dont il est accus\'e9, seul, \'e0 l'enti\'e8re et absolue discr\'e9 +tion d'un autre homme, charg\'e9 de lui arracher la v\'e9rit\'e9. +\par +\par Pour elles, le secret, ce n'\'e9tait que la privation de la libert\'e9, la cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fen\'eatres, les verrous aux portes, le ge\'f4 +lier secouant ses trousseaux de clefs le long des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour. +\par +\par \endash Il est impossible, disait Mme\~de\~Boiscoran, qu'on me refuse de voir mon fils. +\par +\par \endash Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais le ge\'f4lier Blangin, dont la femme \'e9tait autrefois \'e0 notre service. +\par +\par C'est donc avec une enti\'e8re confiance que la jeune fille, de sa main fr\'eale, souleva le lourd marteau de la porte de la prison. +\par +\par Ce fut Blangin lui-m\'eame qui vint ouvrir, et, \'e0 la vue des deux pauvres femmes, un immense \'e9tonnement se peignit sur sa large face. +\par +\par \endash Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit r\'e9solument Mlle Denise. +\par +\par \endash Ces dames ont donc une permission\~? demanda le ge\'f4lier. +\par +\par \endash Une permission\~!\'85 De qui\~? +\par +\par \endash De monsieur Galpin-Daveline. +\par +\par \endash Nous n'avons pas de permission. +\par +\par \endash Alors j'ai le regret de dire \'e0 ces dames qu'il est impossible qu'elles voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les plus rigoureux\'85 +\par +\par Mlle Denise fron\'e7ait les sourcils. +\par +\par \endash Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner madame, qui est la marquise de Boiscoran. +\par +\par \endash Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle. +\par +\par \endash Vous emp\'eacheriez, vous, une m\'e8re d\'e9sol\'e9e d'embrasser son fils\~! +\par +\par \endash Eh\~! ce n'est pas moi, mademoiselle\~! Moi\~! Que suis-je\~? Rien, un verrou que la justice pousse ou tire \'e0 son gr\'e9. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois, la jeune fille eut l'id\'e9e que sa tentative pouvait \'e9chouer. +\par +\par \endash Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes plein les yeux, moi, me refuserez-vous\~? Ne me connaissez-vous pas\~? Votre femme ne vous a-t-elle jamais parl\'e9 de moi\~? +\par +\par Le ge\'f4lier, certainement, \'e9tait \'e9mu. +\par +\par \endash Je sais, r\'e9pondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bont\'e9s de mademoiselle, mais\'85 J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas perdre la place d'un pauvre homme\'85 +\par +\par \endash Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandor\'e9, je vous en garantis une qui vous vaudra le double. +\par +\par \endash Mademoiselle\'85 +\par +\par \endash Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin\~? +\par +\par \endash Dieu m'en garde\~! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place qu'il s'agit\'85 Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni s\'e9v\'e8rement\'85 +\par +\par \'c0 l'accent du ge\'f4lier, Mme\~de\~Boiscoran comprit que Mlle de Chandor\'e9 n'obtiendrait rien. +\par +\par \endash N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons\'85 +\par +\par \endash Quoi\~! sans savoir rien de ce qui se passe derri\'e8re ces murs implacables, sans savoir m\'eame si Jacques est vivant ou mort\~! +\par +\par Il \'e9tait clair qu'un rude combat se livrait dans le c\'9cur du ge\'f4lier. Tout \'e0 coup, d'une voix br\'e8ve, et en jetant autour de lui des regards inquiets\~: +\par +\par \endash Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe\'85 Je ne vous laisserai pas vous \'e9loigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en bonne sant\'e9. +\par +\par \endash Ah\~! +\par +\par \endash Hier, quand on l'a amen\'e9, il \'e9tait comme h\'e9b\'e9t\'e9\'85 Il s'est jet\'e9 sur son lit \'e0 corps perdu, et il y est rest\'e9 sans faire un mouvement plus de deux heures. Je crois bien qu'il pleurait\'85 +\par +\par Un sanglot, que ne put ma\'eetriser Mlle Denise, fit tressaillir M.\~Blangin. +\par +\par \endash Oh\~! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet \'e9tat n'a pas dur\'e9. Bient\'f4t monsieur de Boiscoran s'est lev\'e9 en s'\'e9criant\~: \'ab\~Ah \'e7\'e0\~! mais je suis stupide de me d\'e9sesp\'e9rer ainsi\'85\~\'bb +\par +\par \endash Vous l'avez entendu\~? demanda Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu\'85 +\par +\par \endash Frumence Cheminot\~? +\par +\par \endash Oui, un de nos d\'e9tenus. Oh\~! un simple vagabond, pas m\'e9chant du tout, et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue\'85 C'est monsieur Galpin-Daveline qui a eu l'id\'e9 +e de cette pr\'e9caution, parce que les accus\'e9s, quelquefois, dans le premier moment, si le d\'e9sespoir les prend et le d\'e9go\'fbt de la vie\'85 Un malheur est si vite arriv\'e9\~! Frumence emp\'eacherait le malheur\'85 +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran fr\'e9missait d'horreur. Mieux que tout, cette pr\'e9caution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils. +\par +\par \endash Du reste, poursuivit M.\~Blangin, il n'y a plus rien \'e0 craindre. Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et m\'eame gai, si j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est lev\'e9 ce matin, apr\'e8 +s avoir dormi toute la nuit comme un loir, il m'a appel\'e9 pour me demander du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le second jour. J'avais ordre de lui en donner\~: il en a eu. Et quand je suis all\'e9 + lui porter son d\'e9jeuner, il m'a remis une lettre, \'e0 l'adresse de mademoiselle de Chandor\'e9. +\par +\par \endash Comment\~! s'\'e9cria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et vous ne me la donnez pas\~! +\par +\par \endash C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle\~; c'est que je l'ai remise, comme c'\'e9tait mon devoir, \'e0 monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu, avec son greffier M\'e9chinet, pour interroger monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Et qu'a-t-il dit\~? +\par +\par \endash Il a d\'e9cachet\'e9 la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en disant\~: \'ab\~Bon\~!\~\'bb +\par +\par Des larmes, mais de col\'e8re, cette fois, jaillirent des yeux de Mlle Denise. +\par +\par \endash Quelle honte\~! s'\'e9cria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques m'adressait\~! C'est inf\'e2me\~! +\par +\par Et, sans songer \'e0 remercier M.\~Blangin, elle entra\'eena Mme\~de\~Boiscoran, et jusqu'\'e0 la maison elle ne pronon\'e7a pas une parole. +\par +\par \endash Ah\~! pauvre enfant, tu n'as pas r\'e9ussi\~! s'\'e9cri\'e8rent tantes Lavarande lorsqu'elles virent rentrer leur ni\'e8ce. +\par +\par Mais quand Denise leur eut tout appris\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! s'\'e9cri\'e8rent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir la dot de notre ni\'e8 +ce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son triomphe et nous rabaisserons son orgueil. +\par +\par Comment Mlle de Chandor\'e9 n'e\'fbt-elle pas adopt\'e9 l'id\'e9e des tantes Lavarande, un projet qui donnait \'e0 sa col\'e8re une satisfaction imm\'e9diate et qui servait ses secr\'e8tes esp\'e9rances\~! +\par +\par \endash Oh, oui\~! vous avez raison, ch\'e8res tantes\~! s'\'e9cria-t-elle. Vite, sans perdre une minute, partez\'85 +\par +\par Incapables de r\'e9sister \'e0 de tels accents, elles se mirent en route, sans \'e9couter les timides objections de la marquise de Boiscoran. +\par +\par Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions d'esprit de M.\~Galpin-Daveline. L'ex-pr\'e9tendant de leur ni\'e8ce Lavarande n'\'e9tait pas sur un lit de roses. Au d\'e9but de cette \'e9trange affaire, il s'y \'e9tait jet\'e9 fi +\'e9vreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il guettait depuis tant d'ann\'e9es et qui devait ouvrir \'e0 deux battants les portes jusqu'alors ferm\'e9es \'e0 son ambition. Puis, une fois engag\'e9, l'enqu\'eate commenc\'e9e, il avait \'e9t\'e9 + emport\'e9 par un courant plus rapide que la r\'e9flexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu'\'e0 le contraindre de signer un mandat d'arr\'ea +t contre son ancien ami. Alors, il \'e9tait comme aveugl\'e9 par les plus magnifiques esp\'e9rances. Ne prouvait-elle pas les plus hautes facult\'e9s et un savoir-faire sup\'e9rieur, cette enqu\'ea +te qui, en quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque inexplicable \'e0 un coupable que personne n'e\'fbt os\'e9 soup\'e7onner\~? +\par +\par Mais quelques heures plus tard, M.\~Galpin-Daveline ne voyait plus les \'e9v\'e9nements du m\'eame \'9cil. La r\'e9flexion le refroidissant, il commen\'e7ait \'e0 douter de son habilet\'e9 et \'e0 se demander s'il n'avait pas agi avec trop de pr\'e9 +cipitation. Si Jacques \'e9tait coupable, rien de mieux. Il y avait, c'\'e9tait clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une condamnation. Oui, mais\'85 si Jacques allait \'eatre innocent\~! +\par +\par Cette id\'e9e, se dressant pour la premi\'e8re fois devant M.\~Galpin-Daveline, le gla\'e7a jusqu'\'e0 la moelle des os. Jacques innocent\~! c'\'e9tait sa condamnation \'e0 lui, Galpin-Daveline, c'\'e9tait son avenir perdu, ses esp\'e9rances an\'e9 +anties, sa carri\'e8re \'e0 jamais entrav\'e9e\~! Jacques innocent\~! c'\'e9tait une disgr\'e2ce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue impossible pour lui apr\'e8s un tel \'e9clat. Mais ce serait pour le rel\'e9 +guer dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement. +\par +\par Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui r\'e9pondait, si m\'eame on daignait lui r\'e9pondre, qu'il est de ces maladresses \'e9 +clatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans l'int\'e9r\'eat de la magistrature si violemment attaqu\'e9e, mieux vaut, en certaines circo +nstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un innocent. +\par +\par Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent d\'e9chirer le c\'9cur d'un ambitieux, M.\~Galpin-Daveline devrait trouver son chevet rembourr\'e9 d'\'e9pines. +\par +\par D\'e8s six heures du matin, il \'e9tait debout. \'c0 onze heures, il envoyait chercher son greffier, M\'e9chinet, et ils se rendirent ensemble \'e0 la prison, afin de proc\'e9der \'e0 un nouvel interrogatoire. C'est \'e0 ce moment qu'avait \'e9t\'e9 + remise au juge d'instruction la lettre adress\'e9e par Jacques \'e0 Mlle Denise. +\par +\par Elle \'e9tait br\'e8ve, et telle que peut l'\'e9crire un homme trop intelligent pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de sa correspondance. Elle n'\'e9tait m\'eame pas cachet\'e9e, circonstance qui avait \'e9chapp\'e9 \'e0 + M.\~Blangin, le ge\'f4lier. +\par +\par }{\i Denise, ma bien-aim\'e9e, }{\'e9crivait Jacques, }{\i la pens\'e9e de l'horrible chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu '\'e0 vous jurer que je suis innocent\~? Non, n'est-ce pas\~ +? Je suis victime d'un si fatal concours de circonstances que la justice a d\'fb s'y tromper. Mais, rassurez-vous, soyez sans inqui\'e9tude. Je saurai, le moment venu, dissiper cette funeste erreur.}{ +\par +\par }{\i \'c0 bient\'f4t\'85}{ +\par +\par }{\i Jacques.}{ +\par +\par \'ab\~Bon\~!\~\'bb avait dit, en effet, M.\~Galpin-Daveline apr\'e8s avoir lu cette lettre. +\par +\par Elle ne lui en avait pas moins donn\'e9 un coup au c\'9cur. +\par +\par Quelle assurance\~! avait-il pens\'e9. +\par +\par Pourtant, il s'\'e9tait un peu remis en montant l'escalier de la prison. Jacques, \'e9videmment, ne s'\'e9tait pas imagin\'e9 que sa lettre arriverait directement \'e0 destination\~; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il l'avait \'e9 +crite pour la justice bien plus que pour Mlle Denise. L'absence de cachet donnait \'e0 cette pr\'e9somption un certain poids. +\par +\par Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M.\~Galpin-Daveline, pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du pr\'e9venu. +\par +\par Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il e\'fbt \'e9t\'e9 libre \'e0 son ch\'e2teau de Boiscoran, hautain et m\'eame railleur. Impossible de rien tirer de lui. Press\'e9 de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstin\'e9 ou r\'e9 +pondait qu'il avait besoin de r\'e9fl\'e9chir. +\par +\par Le juge d'instruction \'e9tait donc rentr\'e9 chez lui bien plus inquiet qu'il n'en \'e9tait parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah\~! s'il e\'fbt pu reculer\~! Mais il ne le pouvait plus, il avait br\'fbl\'e9 ses vaisseaux et il \'e9tait condamn +\'e9 \'e0 aller quand m\'eame jusqu'au bout. Pour son salut, d\'e9sormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran f\'fbt coupable, qu'il f\'fbt traduit en cour d'assises et qu'il f\'fbt condamn\'e9. Il le fallait absolument. C'\'e9t +ait une question de vie ou de mort. +\par +\par Voil\'e0 pr\'e9cis\'e9ment quelles \'e9taient ses r\'e9flexions, quand on vint lui annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient \'e0 lui parler. +\par +\par Il se dressa tout d'une pi\'e8ce, et, en moins d'une seconde, son esprit surexcit\'e9 embrassa toutes les \'e9ventualit\'e9s imaginables. Que pouvaient lui vouloir ces deux vieilles filles\~? +\par +\par \endash Qu'elles entrent, dit-il enfin. +\par +\par Elles entr\'e8rent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur avan\'e7ait le magistrat. +\par +\par \endash Je m'attendais peu \'e0 l'honneur de votre visite, mesdemoiselles\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par L'a\'een\'e9e des tantes Lavarande, Mlle Ad\'e9la\'efde, lui coupa la parole\~: +\par +\par \endash Je le con\'e7ois, dit-elle, apr\'e8s ce qui s'est pass\'e9\'85 +\par +\par Et tout de suite, avec une \'e9nergie de d\'e9vote fl\'e9trissant l'impie, elle se mit \'e0 lui reprocher ce qu'elle appelait son inf\'e2me trahison. Quoi\~! lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'\'e9tait employ\'e9 \'e0 + lui procurer la faveur d'une alliance inesp\'e9r\'e9e\~!\'85 Par le seul fait de ses esp\'e9rances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la famille. D'o\'f9 \'e9tait-il donc n\'e9, pour avoir oubli\'e9 qu'entre parents, se hait-on \'e0 + la mort, on se doit aide et protection, d\'e8s qu'il s'agit de d\'e9fendre ce patrimoine sacr\'e9 qui s'appelle l'honneur\~! +\par +\par \'c9tourdi comme un passant qui re\'e7oit d'un cinqui\'e8me \'e9tage une vol\'e9e de pierres, M.\~Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour se demander s'il n'y avait nul parti \'e0 tirer de cet incident extraordinaire. Un retour \'e9 +tait-il impossible\~? +\par +\par Aussi, d\'e8s que Mlle Ad\'e9la\'efde s'arr\'eata, entreprit-il de se justifier, peignant en m\'e9taphores hypocrites la douleur dont il \'e9tait saisi, jurant qu'il n'avait pas pu ma\'eetriser les \'e9v\'e9nements, que Jacques lui \'e9 +tait plus cher que jamais\'85 +\par +\par \endash S'il vous est si cher, interrompit Mlle Ad\'e9la\'efde, faites-le mettre en libert\'e9. +\par +\par \endash Eh\~! le puis-je, mademoiselle. +\par +\par \endash Alors, donnez \'e0 sa famille et \'e0 ses amis la permission de le voir. +\par +\par \endash La loi me le d\'e9fend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le second, il recevra qui bon lui semblera\'85 +\par +\par \endash C'est peut-\'eatre aussi par amiti\'e9 que vous vous \'eates permis de lire une lettre de Jacques \'e0 sa fianc\'e9e\'85 +\par +\par \endash J'ai rempli en cela un des devoirs de ma p\'e9nible profession, mademoiselle. +\par +\par \endash Ah\~! Et cette profession vous d\'e9fend-elle de nous donner cette lettre que vous avez lue\~? +\par +\par \endash Oui\'85 Mais je puis vous la communiquer. +\par +\par Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, Mlle \'c9lisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retir\'e8rent presque sans saluer. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline \'e9tait ivre de col\'e8re. +\par +\par \endash Ah\~! vieilles sorci\'e8res\~! s'\'e9cria-t-il, votre d\'e9marche me prouve que vous \'eates loin de croire \'e0 l'innocence de Jacques. Pourquoi sa famille tient-elle tant \'e0 arriver jusqu'\'e0 lui\~ +? Sans doute pour lui fournir le moyen de se soustraire, par le suicide, au ch\'e2timent de son crime\'85 Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l'emp\'eacher\~! +\par +\par \'c0 quoi bon r\'e9criminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut rien\~! +\par +\par Si contrari\'e9 que f\'fbt ma\'eetre Folgat, lorsqu'il apprit de Mlle Denise la d\'e9marche des tantes Lavarande, il \'e9vita d'en rien laisser para\'eetre. N'\'e9tait-ce pas \'e0 lui d'avoir du sang-froid pour +tous au milieu de cette famille si cruellement \'e9prouv\'e9e\~? +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9, d'ailleurs, dissimulait mal son m\'e9contentement. Et, en d\'e9pit de son respect pour les volont\'e9s de Mlle Denise\~: +\par +\par \endash Certes, ch\'e8re fille, je ne dis pas que tu as eu tort\'85 Cependant tu connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes. Elles sont capables d'exasp\'e9rer monsieur Galpin-Daveline\'85 +\par +\par \endash Qu'importe\~! interrompit fi\'e8rement la jeune fille. La circonspection ne sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent. +\par +\par \endash Mademoiselle a raison, approuva ma\'ee +tre Folgat, qui parut ainsi subir, comme toute la famille, l'ascendant de Mlle Denise. Quoi que puissent faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n'empireront pas la situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera ni plus ni moins un ennemi acharn +\'e9. +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 eut un soubresaut. +\par +\par \endash Cependant\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Oh\~! ce n'est pas \'e0 lui que je m'en prends, interrompit le jeune avocat, mais \'e0 l'institution dont il subit la fatalit\'e9 +. Est-il bien possible qu'un juge d'instruction demeure absolument impartial, en certaines causes retentissantes comme celle-ci, o\'f9 il joue en quelque sorte son avenir\~! On est certes un magistrat int\'e8gre, incapable de forfaiture, \'e9 +troitement attach\'e9 au devoir, mais on est homme, mais on a ses int\'e9r\'eats\~!\'85 On n'aime pas au minist\'e8re les enqu\'eates qui aboutissent \'e0 une ordonnance de non-lieu. Le juge qu'on r\'e9compense n'est pas toujours celui qui a le mieux su d +\'e9gager la v\'e9rit\'e9 d'une t\'e9n\'e9breuse affaire\'85 +\par +\par \endash Mais monsieur Galpin-Daveline \'e9tait notre ami, monsieur\'85 +\par +\par \endash Oui, et c'est l\'e0 ce qui m'\'e9pouvante. Quelle sera sa situation, le jour o\'f9 monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent\~? +\par +\par \endash Enfin\~!\'85 nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes Lavarande\'85 +\par +\par Elles rentraient, en effet, tr\'e8s fi\'e8res de leur exp\'e9dition et agitant triomphalement la copie de la lettre de Jacques. +\par +\par Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait \'e0 l'\'e9cart pour la lire, Mlle Ad\'e9la\'efde racontait l'entrevue, disant combien elle avait \'e9t\'e9 ferme et d\'e9daigneuse, et combien M.\~ +Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant. +\par +\par \endash Car il a \'e9t\'e9 foudroy\'e9, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles, car il a \'e9t\'e9 an\'e9anti, \'e9cras\'e9\~! +\par +\par \endash Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M.\~de\~Chandor\'e9, et je vous engage \'e0 vous en vanter. +\par +\par \endash Les tantes ont bien agi, d\'e9clara Mlle Denise. Voyez plut\'f4t ce que m'\'e9crivait Jacques. C'est pr\'e9cis, c'est net. Que pouvons-nous craindre apr\'e8s cette derni\'e8re phrase\~: }{\i \'ab\~Soyez sans inqui\'e9tude. Je saurai, l +e moment venu, dissiper cette funeste erreur.\~\'bb}{ +\par +\par Ayant pris la copie et l'ayant lue, ma\'eetre Folgat hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Il n'\'e9tait pas besoin de cette lettre, pronon\'e7a-t-il, pour fixer mon opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n'a p\'e9n\'e9tr\'e9. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien t\'e9m\'e9raire de jouer ainsi avec un proc +\'e8s criminel. Que ne s'est-il disculp\'e9 tout de suite\~! Ce qui \'e9tait facile hier peut devenir difficile demain et impossible dans huit jours\'85 +\par +\par \endash Jacques, monsieur, s'\'e9cria Mlle Denise, est un homme trop sup\'e9rieur pour qu'on ne s'en remette pas absolument \'e0 ce qu'il dit\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran, qui entrait, emp\'eacha l'avocat de r\'e9pondre. +\par +\par Deux heures de repos avaient rendu \'e0 la malheureuse femme une partie de son \'e9nergie et de sa pr\'e9sence d'esprit accoutum\'e9e, et elle venait demander qu'on exp\'e9di\'e2t un t\'e9l\'e9gramme \'e0 son mari. +\par +\par \endash C'est le moins que nous puissions faire, murmura M.\~de\~Chandor\'e9, quoiqu'en v\'e9rit\'e9 ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son fils, ma foi\~! Ah\~! s'il s'agissait d'une fa\'efence rare, ou d'une assiette qui manque \'e0 + sa collection, ce serait une autre histoire\~!\'85 +\par +\par La d\'e9p\'eache n'en fut pas moins r\'e9dig\'e9e et envoy\'e9e au t\'e9l\'e9graphe, juste comme un domestique venait annoncer que le d\'eener \'e9tait servi. +\par +\par Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'e\'fbt suppos\'e9. Certes, chacun avait bien le c\'9cur oppress\'e9, en songeant qu'en ce moment m\'eame c'\'e9tait un ge\'f4lier qui servait \'e0 + Jacques l'ordinaire de la prison. Certes, Mlle Denise ne sut pas retenir une larme en voyant ma\'eetre Folgat \'e0 la place o\'f9 s'asseyait son fianc\'e9\'85 Mais personne, hormis le jeune avocat, ne croyait que Jacques f\'fbt vraiment en p\'e9ril. + +\par +\par M.\~S\'e9neschal, par exemple, qui arriva au moment o\'f9 on servait le caf\'e9, partageait, c'\'e9tait manifeste, les anxi\'e9t\'e9s de ma\'eetre Folgat. L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur dire comment s'\'e9tait pass +\'e9e sa journ\'e9e. +\par +\par L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une profonde \'e9motion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas donn\'e9 signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la parole au cimeti\'e8 +re. Manifestation et discours eussent \'e9t\'e9, du reste, mal accueillis, ajoutait M.\~S\'e9neschal, car il avait eu la douleur de constater que l'immense majorit\'e9 des Sauveterriens croyait fermement \'e0 la culpabilit\'e9 de M.\~de\~ +Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait entendu des gens qui disaient\~: \'ab\~Et cependant, vous verrez qu'il ne sera pas condamn\'e9. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable serait s\'fbr d'avoir le cou coup\'e9 +. Mais lui, le fils du marquis de Boiscoran\'85 vous verrez qu'on le renverra blanc comme neige.\~\'bb +\par +\par Le roulement d'une voiture qui s'arr\'eatait \'e0 la porte de la rue lui coupa fort \'e0 propos la parole. +\par +\par \endash Qu'est-ce\~? fit Mlle Denise en se dressant. +\par +\par On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose comme le tr\'e9pignement d'une lutte, et presque imm\'e9diatement la porte de la salle \'e0 manger s'ouvrit, et le fils du m\'e9tayer de Boiscoran, Michel, parut en s'\'e9criant\~: + +\par +\par \endash C'est fait, je le tiens, je l'am\'e8ne\~! +\par +\par Et en m\'eame temps, il attirait Cocoleu, lequel se d\'e9battait en grognant et jetait autour de lui les regards effar\'e9s de la b\'eate prise au pi\'e8ge. +\par +\par \endash Par ma foi\~! mon gars, s'\'e9cria M.\~S\'e9neschal, vous avez \'e9t\'e9 plus habile que les gendarmes\~! +\par +\par \'c0 la fa\'e7on dont Michel cligna de l'\'9cil, il fut ais\'e9 de voir que sa foi en l'habilet\'e9 de la gendarmerie n'\'e9tait pas illimit\'e9e. +\par +\par \endash Ce tant\'f4t, dit-il, quand j'ai promis \'e0 monsieur le baron de d\'e9nicher Cocoleu, j'avais mon id\'e9e. Je savais que, dans le temps, il allait souvent se terrer, comme une b\'eate puante qu'il est, dans une mani\'e8re de trou qu'il s'\'e9 +tait creus\'e9 sous des rochers, au plus \'e9pais des bois de Rochepommier. C'\'e9tait le hasard qui m'avait fait d\'e9couvrir ce terrier, car on passerait bien cent fois \'e0 c\'f4t\'e9 et m\'ea +me dessus sans se douter qu'il existe. Donc, quand monsieur le baron m'a dit que \'ab\~l'innocent\'bb avait disparu, j'ai pens\'e9 en moi-m\'eame\~: s\'fbr, il se cache dans son trou, allons voir\~!\'85 L\'e0-dessus, je prends mes jambes \'e0 + mon cou, j'arrive aux rochers et je trouve Cocoleu\'85 Seulement, je peux dire que j'ai eu du mal \'e0 le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se d\'e9fendant, il m'a mordu la main, comme un chien enrag\'e9 qu'il est\'85 + (Sur quoi, Michel agitait sa main gauche envelopp\'e9e d'un linge ensanglant\'e9.) Pour amener mon idiot, poursuivit-il, \'e7a a \'e9t\'e9 toute une histoire. J'ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon p\'e8re. L\'e0 +, nous l'avons hiss\'e9 dans notre cabriolet, et le voil\'e0\'85 Regardez-moi le joli gar\'e7on\~! +\par +\par Il \'e9tait hideux, en ce moment, avec sa face livide, marqu\'e9e de plaques rouges, ses l\'e8vres pendantes, frang\'e9es de bave, et ses regards h\'e9b\'e9t\'e9s. +\par +\par \endash Pourquoi ne voulais-tu pas venir\~? lui demanda M.\~S\'e9neschal. +\par +\par L'idiot ne sembla m\'eame pas entendre. +\par +\par \endash Pourquoi as-tu mordu Michel\~? insista le maire. Cocoleu ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison \'e0 cause de ce que tu as dit\~? +\par +\par Toujours pas de r\'e9ponse. +\par +\par \endash Ah\~! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le battriez jusqu'\'e0 demain, que vous lui feriez sortir l'\'e2me du corps plut\'f4t qu'une parole de la bouche. +\par +\par \endash J'ai\'85 j'ai faim\~!\'85 b\'e9gaya Cocoleu. Ma\'eetre Folgat eut un geste indign\'e9. +\par +\par \endash Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la d\'e9position d'un tel \'eatre qu'on base une accusation capitale\~! +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9, lui, semblait assez embarrass\'e9. +\par +\par \endash Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce mis\'e9rable idiot\~? +\par +\par \endash Je vais moi-m\'eame, \'e0 l'instant, r\'e9pondit M.\~S\'e9neschal, le conduire \'e0 l'h\'f4pital, et pr\'e9venir de la trouvaille le docteur Seignebos et le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et toutes les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n'\'e9taient pas imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualit\'e9, devenue rare, de professer pour son \'ab\~art\~\'bb +, comme il disait, un respect voisin du fanatisme. La Facult\'e9, selon lui, \'e9tait impeccable, et volontiers il lui attribuait l'infaillibilit\'e9 qu'il d\'e9niait au pape. Il confessait bien dans l'intimit\'e9 que certains de ses confr\'e8res \'e9 +taient des \'e2nes \'e2nonnant, mais jamais il n'e\'fbt permis \'e0 un profane d'\'e9mettre, devant lui, cette irr\'e9v\'e9rencieuse opinion. Du moment o\'f9 un homme \'e9tait muni de ce fameux dipl\'f4me qui conf\'e8 +re le droit de vie et de mort, cet homme, \'e0 son avis, devait \'eatre pour le vulgaire un personnage auguste. C'\'e9tait un crime, \'e0 ses yeux, que de ne se point soumettre aveugl\'e9ment \'e0 l'arr\'eat d'un m\'e9decin. +\par +\par De l\'e0 son opini\'e2tret\'e9 \'e0 tenir t\'eate \'e0 M.\~Galpin-Daveline, l'amertume de ses contradictions et le sans-fa\'e7on avec lequel il avait pri\'e9 \'ab\~messieurs de la justice\~\'bb d'aller proc\'e9der hors de la chambre o\'f9 gisait }{\i son +}{malade. +\par +\par \endash Car ces diables-l\'e0, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le moyen de faire couper la t\'eate \'e0 un autre\'85 +\par +\par Et l\'e0-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son \'e9ponge, il s'\'e9tait remis \'e0 l'\'9cuvre, et Mme\~de\~Claudieuse l'aidant, il avait recommenc\'e9 \'e0 extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du comte. +\par +\par \'c0 neuf heures, il avait fini. +\par +\par \endash Non que je pr\'e9tende avoir tout retir\'e9, d\'e9clara-t-il modestement, mais s'il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma port\'e9e, et il me faut attendre que certains sympt\'f4mes me r\'e9v\'e8lent leur pr\'e9sence. +\par +\par Du reste, ainsi qu'il l'avait pr\'e9vu, la situation de M.\~de\~Claudieuse paraissait fort empir\'e9e. \'c0 son exaltation premi\'e8re avait succ\'e9d\'e9 une si grande prostration qu'il semblait insensible \'e0 + tout ce qui se passait autour de son lit. La fi\'e8vre traumatique commen\'e7ait \'e0 se manifester par de l\'e9gers frissons, et \'e9tant donn\'e9 la constitution du comte, il \'e9tait ais\'e9 de pr\'e9voir que la journ\'e9e ne s'\'e9 +coulerait pas sans que le d\'e9lire s'empar\'e2t de son cerveau. +\par +\par \endash Je consid\'e8re cependant le danger comme nul, dit M.\~Seignebos \'e0 la comtesse, apr\'e8s lui avoir signal\'e9, pour qu'elle ne s'en alarm\'e2t pas, tous les accidents qui pouvaient survenir, apr\'e8s lui avoir bien recommand\'e9 +, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son mari, et M.\~Galpin-Daveline moins que quiconque. +\par +\par La recommandation n'\'e9tait pas inutile, car presque au m\'eame moment, un paysan vint annoncer qu'il y avait l\'e0 un bourgeois de Sauveterre, lequel demandait \'e0 parler \'e0 M.\~de\~Claudieuse. +\par +\par \endash Qu'il vienne, r\'e9pondit le docteur. C'est moi qui vais le recevoir. +\par +\par C'\'e9tait un nomm\'e9 T\'eatard, un ancien huissier qui avait vendu son \'e9tude pour se lancer dans le commerce des pierres. +\par +\par Seulement, outre qu'il \'e9tait ancien officier minist\'e9riel et n\'e9gociant, ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit T\'eatard \'e9tait le repr\'e9sentant d'une compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est en cette derni\'e8re qualit\'e9 + qu'il osait se pr\'e9senter, d\'e9clara-t-il \'e0 la comtesse, parlant \'e0 sa personne. +\par +\par Il avait ou\'ef dire que les b\'e2timents du Valpinson, assur\'e9s \'e0 sa compagnie, venaient d'\'eatre d\'e9truits, et que l'incendie avait \'e9t\'e9 allum\'e9 sciemment par M.\~de\~Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il voulait conf\'e9rer avec M.\~de +\~Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pens\'e9e de d\'e9cliner la responsabilit\'e9 de sa compagnie\~; seulement il tenait \'e0 r\'e9server pour elle le recours l\'e9gal contre M.\~de\~Boiscoran, lequel +avait de la fortune et serait certainement condamn\'e9 \'e0 payer le sinistre dont il \'e9tait l'auteur. Mais certaines formalit\'e9s \'e9taient n\'e9cessaires, et il venait engager M.\~de\~Claudieuse \'e0 prendre, de concert avec lui, T\'ea +tard, les mesures\'85 +\par +\par \endash Et moi, je vous engage \'e0 me montrer les talons\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le nom de monsieur de Boiscoran\~! +\par +\par M.\~T\'eatard fila sans mot dire, et c'est tout \'e9mu de cet incident que le docteur examina la plus jeune des filles de Mme\~de\~Claudieuse, celle qu'elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait d\'e9cid\'e9ment mieux. +\par +\par Apr\'e8s cela, rien ne le retenait plus au Valpinson. +\par +\par Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des blessures du comte\~; puis, attirant Mme\~de\~Claudieuse jusqu'au seuil de la pauvre masure\~: +\par +\par \endash Avant de m'\'e9loigner, madame, dit-il, je tiens \'e0 vous demander ce que vous pensez des \'e9v\'e9nements de cette nuit\'85 +\par +\par Plus p\'e2le qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout que par un miracle d'\'e9nergie. Il n'y avait en elle de vivants que les yeux, qui brillaient d'un \'e9clat extraordinaire. +\par +\par \endash Eh\~! le sais-je, monsieur, r\'e9pondit-elle d'une voix faible. Ai-je donc, apr\'e8s de si rudes \'e9preuves, la t\'eate assez \'e0 moi pour r\'e9fl\'e9chir\~?\'85 +\par +\par \endash Vous avez cependant interrog\'e9 Cocoleu\~?\'85 +\par +\par \endash Qui n'aurais-je pas interrog\'e9 pour d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9\~! +\par +\par \endash Et le nom qu'il a prononc\'e9 ne vous a pas stup\'e9fi\'e9e\~? +\par +\par \endash Vous avez d\'fb le voir, monsieur\'85 +\par +\par \endash Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens \'e0 avoir votre opinion sur l'\'e9tat mental de Cocoleu. +\par +\par \endash Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas\~? +\par +\par \endash Je le sais, et c'est pour cela que j'ai \'e9t\'e9 surpris de votre insistance \'e0 le faire parler. Vous pensiez donc qu'en d\'e9pit de son imb\'e9cillit\'e9 habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison\'85 +\par +\par \endash Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux flammes. +\par +\par \endash Cela prouve son d\'e9vouement pour vous. +\par +\par \endash Il m'est attach\'e9, en effet, comme le serait un pauvre animal que j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin. +\par +\par \endash Soit\'85 Et pourtant son action d\'e9note plus qu'un instinct purement bestial. +\par +\par \endash C'est possible. Il m'est arriv\'e9 de surprendre chez Cocoleu des \'e9clairs d'intelligence. +\par +\par Ayant retir\'e9 ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec fureur. +\par +\par \endash Il est bien f\'e2cheux, grommela-t-il, qu'un de ces \'e9clairs ne l'ait pas illumin\'e9, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se pr\'e9parer \'e0 assassiner monsieur de Claudieuse. +\par +\par Comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e8s de d\'e9faillir, Mme\~de\~Claudieuse s'accotait aux montants de la porte.. +\par +\par \endash C'est pr\'e9cis\'e9ment, murmura-t-elle, \'e0 l'\'e9motion qu'il a ressentie en voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j'attribue le r\'e9veil de la raison de Cocoleu. +\par +\par \endash Possible\~! fit le docteur, possible\~! (Et, rajustant ses lunettes d'or\~:) C'est, ajouta-t-il, ce que d\'e9cideront les hommes de l'art \'e0 l'examen desquels ce mis\'e9rable imb\'e9cile sera soumis\'85 +\par +\par \endash Comment, on va l'examiner\~! +\par +\par \endash Et de pr\'e8s, oui, madame, je vous le promets\'85 Sur quoi je vais avoir l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous ne r\'e9ussissez pas \'e0 vous installer dans la journ\'e9e \'e0 Sauveterre, ce qui serait bien d +\'e9sirable, pour moi d'abord, puis pour votre mari et votre fille, qui sont fort mal dans cette cahute. +\par +\par Et cela dit, soulevant l\'e9g\'e8rement son chapeau \'e0 larges bords, le docteur Seignebos avait regagn\'e9 Sauveterre et \'e9tait all\'e9 tout droit demander imp\'e9rieusement \'e0 M.\~S\'e9neschal l'arrestation de Cocoleu. +\par +\par Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M.\~Seignebos, qui voyait la f\'e2cheuse tournure que prenait l'affaire de Jacques, commen\'e7ait \'e0 s'impatienter horriblement, lorsque le samedi soir, sur les dix heures, M.\~S\'e9 +neschal entra chez lui en s'\'e9criant\~: +\par +\par \endash Cocoleu est retrouv\'e9\~! +\par +\par D'un saut, le docteur fut debout, canne \'e0 la main, chapeau en t\'eate, demandant\~: +\par +\par \endash O\'f9 est-il\~? +\par +\par \endash \'c0 l'h\'f4pital, o\'f9 je l'ai moi-m\'eame install\'e9 dans une chambre isol\'e9e. +\par +\par \endash J'y cours. +\par +\par \endash Quoi\~! \'e0 cette heure. +\par +\par \endash Ne suis-je pas un des m\'e9decins de l'h\'f4pital, ne doit-il pas m'\'eatre ouvert de nuit comme de jour\~? +\par +\par \endash Les s\'9curs seront couch\'e9es\'85 +\par +\par Le docteur, \'e0 dix reprises au moins, haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash C'est juste, fit-il ce serait un sacril\'e8ge que de troubler leur sommeil, \'e0 ces bonnes s\'9curs, \'e0 ces ch\'e8res s\'9curs, comme vous dites\~!\'85 Ah\~! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la m\'e9decine la\'ef +que, et quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides infirmiers\~? +\par +\par M.\~S\'e9neschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M.\~Seignebos se rassit en disant\~: +\par +\par \endash Enfin\~!\'85 ce sera pour demain. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256508}6{\*\bkmkend _Toc96256508} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~L'h\'f4pital de Sauveterre, dit le }{\i Guide Joanne}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Anc\'eatre des guides Michelin.}} +}{\i , }{est, malgr\'e9 ses proportions restreintes, un des \'e9tablissements hospitaliers les mieux entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les b\'e2timents neufs sont dus \'e0 la pieuse munificence de la comtesse de Maup +aisan, veuve du ministre de Louis-Philippe.\~\'bb +\par +\par Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'h\'f4pital doit \'e0 Mme\~S\'e9neschal la fondation de trois lits pour les femmes en couches. C'est \'e9galement de ses deniers qu'ont \'e9t\'e9 construits les deux pavillons qui flanqu +ent la grande porte. Un de ces pavillons, celui de droite, est occup\'e9 par le portier, le sieur Vaudevin, un vieillard superbe qui jadis \'e9tait suisse \'e0 la cath\'e9drale et qui aime encore \'e0 rappeler ce temps o\'f9 +, par sa magnifique prestance, par son uniforme rouge, son baudrier d'or, sa hallebarde et sa canne \'e0 pomme d'argent, il contribuait aux pompes du culte. +\par +\par Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa pipe dans la cour, lorsqu'il vit arriver M.\~Seignebos. +\par +\par Le docteur marchait d'un pas plus saccad\'e9 que de coutume, le chapeau sur les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfonc\'e9es jusqu'au coude dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les jours avant sa visite, dans le r\'e9duit de la s\'9c +ur pharmacienne, c'est chez madame la sup\'e9rieure qu'il monta tout droit. L\'e0, apr\'e8s un l\'e9ger salut\~: +\par +\par \endash On a d\'fb, ma s\'9cur, commen\'e7a-t-il, vous amener hier soir un malade, un idiot du nom de Cocoleu\'85 +\par +\par \endash En effet, docteur. +\par +\par \endash O\'f9 l'avez-vous plac\'e9\~? +\par +\par \endash Monsieur le maire lui-m\'eame l'a fait installer dans la petite chambre qui est en face de la lingerie. +\par +\par \endash Et comment s'est-il comport\'e9\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s bien. La s\'9cur veilleuse ne l'a pas entendu bouger. +\par +\par \endash Merci, ma s\'9cur, dit M.\~Seignebos. +\par +\par Et d\'e9j\'e0 il gagnait la porte, quand madame la sup\'e9rieure le retint. +\par +\par \endash Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Oui, ma s\'9cur, pourquoi\~? +\par +\par \endash C'est que vous ne pouvez pas le voir. +\par +\par \endash Je ne puis pas\'85 +\par +\par \endash Non, nous avons re\'e7u de monsieur le procureur de la R\'e9publique l'ordre d'emp\'eacher qui que ce soit, hormis la s\'9cur qui le soigne, d'approcher de Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, m\'eame le m\'e9decin, \'e0 + moins d'urgence, bien entendu. +\par +\par M.\~Seignebos eut un geste ironique. +\par +\par \endash Ah\~! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je vous d\'e9clare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire l'acc\'e8s de mon malade\~! +\par +\par Voyez-vous cela\~!\'85 Que monsieur le procureur de la R\'e9publique mande, ordonne et commande en son palais de justice, rien de mieux. Mais ici, dans mon h\'f4pital\~!\'85 Ma s\'9cur, je monte chez Cocoleu\'85 +\par +\par \endash }{\i }{Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction devant la porte. +\par +\par \endash Un gendarme\~! +\par +\par \endash Qui nous est arriv\'e9 ce matin avec la consigne la plus s\'e9v\'e8re. +\par +\par Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout \'e0 coup, avec une violence extraordinaire et des \'e9clats de voix \'e0 faire trembler les vitres\~: +\par +\par \endash C'est un proc\'e9d\'e9 inou\'ef\~! s'\'e9cria-t-il, un abus de pouvoir intol\'e9rable\~! Et par les cent mille tonnerres du ciel\~! j'en aurai raison, et justice me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'\'e0 Thiers\'85 +\par +\par Et, sans saluer cette fois, il s'\'e9lan\'e7a dehors, traversa la cour et partit comme un trait dans la direction du logis du procureur de la R\'e9publique. +\par +\par En ce moment m\'eame, M.\~Daubigeon se levait, m\'e9content parce qu'il avait pass\'e9 une mauvaise nuit, ayant pass\'e9 une mauvaise nuit parce qu'il \'e9tait horriblement pr\'e9occup\'e9 de cette affaire Boiscoran, comme on disait d\'e9j\'e0. +\par +\par C'est qu'il partageait presque la conviction de M.\~Galpin-Daveline. Vainement il se rappelait le noble caract\'e8re de Jacques, son admirable loyaut\'e9, ses sentiments si vifs de l'honneur\'85 les preuves \'e9taient l\'e0, flagrantes, indiscutables. + +\par +\par Il voulait douter, mais l'impitoyable exp\'e9rience lui criait que le pass\'e9 d'un homme ne r\'e9pond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de m\'ea +me que plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le dire, que beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire d'une sorte de vertige, et que c'est ainsi que s'explique la stupidit\'e9, la na\'efvet\'e9 + presque de certains crimes, commis par des gens d'une intelligence sup\'e9rieure. +\par +\par N'importe\~! Depuis son retour de Boiscoran, il s'\'e9tait tenu obstin\'e9ment enferm\'e9, et il \'e9tait en train de se promettre de ne pas sortir de la journ\'e9e lorsqu'on sonna chez lui \'e0 briser la sonnette. +\par +\par L'instant d'apr\'e8s, le docteur Seignebos entrait comme une bombe. +\par +\par \endash Je sais ce qui vous am\'e8ne\~! s'\'e9cria M.\~Daubigeon. Vous venez pour cet ordre que j'ai donn\'e9 relativement \'e0 Cocoleu\'85 +\par +\par \endash C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure\'85 +\par +\par \endash Il m'a \'e9t\'e9 formellement demand\'e9 par monsieur Galpin-Daveline\'85 +\par +\par \endash Et vous ne le lui avez pas refus\'e9, monsieur. C'est vous seul par cons\'e9quent que j'en rends responsable. Vous \'eates procureur de la R\'e9publique, c'est-\'e0-dire le chef du parquet et le sup\'e9rieur de monsieur Galpin. +\par +\par M.\~Daubigeon hochait la t\'eate. +\par +\par \endash C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge d'instruction ne d\'e9pend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque sorte m\'eame ind\'e9pendant du procureur g\'e9n\'e9ral, +qui peut bien lui adresser des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction \'e0 part, et il est arm\'e9 de pouvoirs presque illimit\'e9 +s. Mieux que personne un juge d'instruction peut dire avec le po\'e8te\~: \'ab\~Ainsi je veux et j'ordonne, et ma volont\'e9 suffit.\~\'bb }{\i Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas\'85}{ +\par +\par Positivement, M.\~Seignebos se sentait d\'e9sarm\'e9 par l'accent de M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a m\'eame le droit de priver un malade des soins du m\'e9decin\'85 +\par +\par \endash Sous sa responsabilit\'e9, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se proposait m\'eame de vous convoquer officiellement, quoique ce soit aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin \'e0 un nouvel interrogatoire de Cocoleu\'85 + Je suis surpris que vous n'ayez pas re\'e7u son assignation ou que vous ne l'ayez pas vu \'e0 l'h\'f4pital \'e0 l'heure de votre visite\'85 +\par +\par \endash Alors, j'y cours\~! s'\'e9cria le m\'e9decin. +\par +\par Et il repartit pr\'e9cipitamment, et bien lui prit de se h\'e2ter, car sur le seuil de l'h\'f4pital, il se trouva en face de M.\~Galpin-Daveline, lequel arrivait d'un pas solennel, suivi de son in\'e9vitable greffier, M\'e9chinet. +\par +\par \endash Vous arrivez \'e0 propos, monsieur le docteur\'85, commen\'e7a le juge. +\par +\par Mais si rapide qu'e\'fbt \'e9t\'e9 la course du docteur, elle lui avait donn\'e9 le temps de r\'e9fl\'e9chir et de se calmer. Au lieu donc d'\'e9clater en r\'e9criminations\~: +\par +\par \endash Oui, je sais, r\'e9pondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au sujet de ce pauvre diable, \'e0 qui vous avez donn\'e9 un gendarme pour garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout \'e0 vos ordres\'85 +\par +\par La chambre o\'f9 l'on avait plac\'e9 Cocoleu \'e9tait vaste, blanchie \'e0 la chaux, et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le lit devrait \'eatre bon, mais l'idiot en avait enlev\'e9 matelas et couvertures et s'\'e9tait couch +\'e9 tout habill\'e9 sur la paillasse. C'est l\'e0 que le trouv\'e8rent le m\'e9decin et le juge. +\par +\par Il se dressa \'e0 leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut m\'eame si manifeste que M.\~Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avan\'e7ant alors\~: +\par +\par \endash N'aie pas peur, mon gar\'e7on, dit-il \'e0 Cocoleu, nous ne te ferons pas de mal. Seulement, il faut nous r\'e9pondre. Te souviens-tu de ce qui est arriv\'e9 l'autre nuit au Valpinson\~? +\par +\par Cocoleu \'e9clata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais il ne r\'e9pondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge varia ses questions, priant, mena\'e7ant et promettant tour \'e0 tour, invoquant m\'eame le souvenir de Mme +\~de\~Claudieuse\~; il ne lui arracha pas une syllabe. +\par +\par \'c0 bout de patience\~: +\par +\par \endash Allons-nous-en, dit-il enfin\~; ce mis\'e9rable est d\'e9cid\'e9ment au-dessous de la brute. +\par +\par \endash \'c9tait-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a d\'e9sign\'e9 monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par Mais le juge parut ne pas entendre\~; et au moment de quitter Cocoleu\~: +\par +\par \endash Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au m\'e9decin. +\par +\par \endash Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre, monsieur, r\'e9pondit M.\~Seignebos. (Et tout en s'\'e9loignant\~:) M\'eame, grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous g\'eaner, monsieur le juge. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline f\'fbt entr\'e9 dans une belle col\'e8re s'il e\'fbt soup\'e7onn\'e9 la v\'e9rit\'e9\~! Le rapport de M.\~Seignebos \'e9tait pr\'eat, et s'il ne le remettait pas imm\'e9diatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calcul\'e9 + que, plus il tarderait, plus il aurait chance de d\'e9ranger le plan de la pr\'e9vention. +\par +\par Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas \'e0 cet avocat venu de Paris avec Mme\~de\~Boiscoran\~? Rien ne m'en emp\'ea +che, que je sache, puisque, dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oubli\'e9 de me faire pr\'eater serment\'85 +\par +\par Mais il s'interrompit. +\par +\par Oui ou non, selon le code qui r\'e9git la m\'e9decine l\'e9gale, avait-il le droit de donner connaissance d'une pi\'e8ce de l'instruction \'e0 l'avocat du pr\'e9venu\~? +\par +\par Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se f\'fbt fait hacher en morceaux plut\'f4t que de manquer aux obligations m\'e9dicales. +\par +\par \endash Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le serment seul qui engage. Les textes sont pr\'e9cis et formels. J'ai pour moi les arr\'eats de la cour de cassation des 27 novembre et 27 d\'e9cembre 1828, + et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863. +\par +\par Le r\'e9sultat de cette d\'e9lib\'e9ration fut que le docteur Seignebos, d\'e8s qu'il eut d\'e9jeun\'e9, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les rues d\'e9tourn\'e9es, sonner rue de la Rampe, chez M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Tantes Lavarande et Mme\~de\~Boiscoran \'e9taient encore \'e0 la grand-messe, o\'f9 elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon que Mlle Denise, grand-p\'e8re Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat. +\par +\par Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant appara\'eetre le docteur. M.\~Seignebos \'e9tait bien son m\'e9decin, mais il y avait entre eux de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils ne se visitaient. +\par +\par \endash Si vous me voyez, dit le docteur d\'e8s le seuil, c'est que, sur mon \'e2me et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent. +\par +\par Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui e\'fbt saut\'e9 au cou, et c'est avec l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avan\'e7a un fauteuil en lui disant de sa plus douce voix\~: +\par +\par \endash Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur. +\par +\par \endash Merci, fit-il brusquement, bien oblig\'e9\~! (Et s'adressant plus particuli\'e8rement \'e0 ma\'eetre Folgat\~:) Ma conviction, dit-il, revenant \'e0 sa marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu +d'affirmer hautement ses opinions r\'e9publicaines. Car votre futur petit-fils est r\'e9publicain, monsieur le baron\'85 +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 ne sourcilla pas. On f\'fbt venu lui apprendre que Jacques avait \'e9t\'e9 membre de la Commune qu'il n'en e\'fbt probablement pas \'e9t\'e9 plus \'e9mu. Denise l'aimait. Cela suffisait. +\par +\par \endash Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, ma\'eetre\'85 +\par +\par \endash Folgat, dit l'avocat. +\par +\par \endash Oui, ma\'eetre Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de d\'e9fendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne. C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport m\'e9dical, afin que vous en tiriez parti pour la d +\'e9fense de monsieur Boiscoran et que vous me sugg\'e9riez vos id\'e9es. +\par +\par \endash Ah\~! c'est un immense service, monsieur\~! s'\'e9cria le jeune avocat. +\par +\par \endash Mais entendons-nous, fit s\'e9v\'e8rement le m\'e9decin. Lorsque je parle d'adopter les id\'e9es que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne blesseront en rien la v\'e9rit\'e9. Pour arracher mon fils, si j'en avais un, \'e0 l'\'e9 +chafaud, je ne souillerais pas mes l\'e8vres d'un mensonge qui serait une atteinte \'e0 la majest\'e9 de ma profession\'85 (Il avait tir\'e9 son rapport de la poche de sa longue l\'e9vite, il le d\'e9posa sur la table en disant\~ +:) Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici l\'e0, vous aurez le temps de le m\'e9diter. Je voudrais seulement vous en signaler la partie essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi\'85 +\par +\par Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'h\'e9sitation, et en regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il e\'fbt \'e9t\'e9 content qu'elle se retir\'e2t. +\par +\par \endash Une discussion m\'e9dico-l\'e9gale, fit-il, n'int\'e9ressera gu\'e8re mademoiselle\'85 +\par +\par \endash Eh\~! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas int\'e9ress\'e9e passionn\'e9ment, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois devenir la femme. +\par +\par \endash C'est que les dames sont, en g\'e9n\'e9ral, tr\'e8s impressionnables, dit assez peu poliment le docteur, tr\'e8s sensibles\'85 +\par +\par \endash Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer une \'e9nergie virile. +\par +\par Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle ne s'\'e9loignerait pas. +\par +\par \endash Comme il vous plaira\~! grommela-t-il. (Et se retournant vers ma\'eetre Folgat\~:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont \'e9t\'e9 tir\'e9s sur monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme on dit, l\'e9g\'e8 +rement \'e9cart\'e9. Le second, qui a frapp\'e9 l'\'e9paule et le cou, a fait balle\'85 +\par +\par \endash Je sais cela, dit l'avocat. +\par +\par \endash La diff\'e9rence des effets prouve que ces deux coups de feu ont \'e9t\'e9 tir\'e9s de distances in\'e9gales, le second de plus pr\'e8s que le premier. +\par +\par \endash Je sais, je sais\'85 +\par +\par \endash Permettez\'85 Si je rappelle ces d\'e9tails, c'est qu'ils ont leur valeur. Appel\'e9 au milieu de la nuit pr\'e8s de monsieur de Claudieuse, je proc\'e9dai imm\'e9diatement \'e0 l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'op\'e9 +rais, monsieur Galpin est arriv\'e9. Je croyais qu'il allait me demander \'e0 voir les plombs d\'e9j\'e0 retir\'e9s, il n'en a pas eu l'id\'e9e, tant il avait la cervelle \'e0 l'envers. Il ne songeait qu'au coupable, \'e0 + son coupable. Je ne lui ai pas rappel\'e9 l'a b c de son m\'e9tier, ce n'est pas mon affaire. Le m\'e9decin doit obtemp\'e9rer aux injonctions de la justice, mais non pas aller au-devant\'85 +\par +\par \endash Et alors\~? +\par +\par \endash Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continu\'e9 ma besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du c\'f4t\'e9, et cent neuf des blessures de l'\'e9 +paule et du cou. Et cela fait, savez-vous ce que j'ai constat\'e9\~?\'85 (Il s'arr\'eata, m\'e9nageant son effet\~; et l'attention lui semblant assez surexcit\'e9e\~:) J'ai constat\'e9, reprit-il, que le plomb des deux blessures n'est pas pareil\'85 + +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat eurent en m\'eame temps une m\'eame exclamation\~: +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Le plomb du premier coup, continua M.\~Seignebos, celui qui a atteint le flanc, est de la cendr\'e9e aussi menue que possible. Le plomb des blessures de l'\'e9paule, au contraire, est d'un num\'e9 +ro assez fort, de celui, je crois, qu'on emploie pour le li\'e8vre\'85 J'en ai l\'e0, d'ailleurs, des \'e9chantillons. +\par +\par Et, en disant cela, il d\'e9pliait un morceau de papier blanc o\'f9 se trouvaient dix ou douze grains de plomb, tach\'e9s de sang coagul\'e9, et dont la diff\'e9rence de grosseur sautait aux yeux. +\par +\par Ma\'eetre Folgat semblait confondu. +\par +\par \endash Y aurait-il donc eu deux assassins\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Je pense plut\'f4t, dit M.\~de\~Chandor\'e9, que l'assassin, comme beaucoup de chasseurs, avait un canon charg\'e9 pour les petits oiseaux et l'autre pour le li\'e8vre ou le lapin\'85 +\par +\par \endash En tout cas, reprit ma\'eetre Folgat, ceci \'e9carte toute id\'e9e de pr\'e9m\'e9ditation. Ce n'est pas avec de la cendr\'e9e qu'on charge son fusil, quand on part pour tuer un homme. +\par +\par En ayant assez dit, \'e0 ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait pour se retirer, lorsque M.\~de\~Chandor\'e9 lui demanda des nouvelles du comte de Claudieuse. +\par +\par \endash Il n'est pas bien, r\'e9pondit le docteur, le d\'e9placement, malgr\'e9 toutes les pr\'e9cautions, l'a \'e9norm\'e9ment fatigu\'e9. Car il est \'e0 Sauveterre, depuis hier, install\'e9 provisoirement dans une maison que monsieur S\'e9 +neschal lui a lou\'e9e, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le d\'e9lire, et quand je me suis pr\'e9sent\'e9 chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu. +\par +\par \endash Et la comtesse\~?\'85 interrogea Mlle Denise. +\par +\par \endash Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son mari, et si elle m'e\'fbt \'e9cout\'e9, elle se f\'fbt mise au lit. Mais c'est une femme d'une rare \'e9 +nergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection pour le comte une force de r\'e9sistance inconcevable. (Il avait, tout en parlant, gagn\'e9 la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il, l'examen de son \'e9tat mental pourrait bien r\'e9v\'e9le +r des particularit\'e9s auxquelles on ne s'attend gu\'e8re. Mais nous en recauserons plus tard\'85 Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer. +\par +\par \endash Eh bien\~? demand\'e8rent Mlle Denise et M.\~de\~Chandor\'e9 d\'e8s qu'ils eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 s'\'e9tait refroidi l'enthousiasme de ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Avant de me prononcer, r\'e9pondit-il prudemment, j'ai besoin d'\'e9tudier le rapport de ce digne m\'e9decin. +\par +\par Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'e\'fbt dit M.\~Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son apr\'e8s-midi \'e0 chercher comment en tirer parti. Il y d\'e9 +couvrit, certes, des arguments qui seraient d'une haute valeur pour la d\'e9fense, si M.\~de\~Boiscoran venait \'e0 \'eatre traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun moyen de nature \'e0 faire l\'e2cher prise \'e0 la pr\'e9vention. +\par +\par Toute la maison \'e9tait donc sous l'empire d'une d\'e9ception cruelle, lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il semblait fort triste. +\par +\par \endash Je suis relev\'e9 de ma faction, dit-il\~; ce tant\'f4t, \'e0 deux heures, monsieur Galpin est venu lever les scell\'e9s. Il \'e9tait accompagn\'e9 de son greffier M\'e9chinet et amenait monsieur Jacques, qui \'e9tait gard\'e9 + par deux gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a fait reconna\'eetre \'e0 monsieur les v\'eatements qu'il portait le soir de l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La reconnaissance termin\'e9 +e, l'eau a \'e9t\'e9 transvas\'e9e dans un grand bocal qui a \'e9t\'e9 scell\'e9 et confi\'e9 \'e0 un ge +ndarme. On a ensuite mis dans une malle les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et enfin divers objets que le juge appelait des pi\'e8ces \'e0 conviction. La malle a \'e9t\'e9 scell\'e9e comme le bocal, port\'e9 +e sur la voiture, et le Galpin est parti en me disant que j'\'e9tais libre. +\par +\par \endash Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle \'e9tait son attitude\~? +\par +\par \endash Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de m\'e9pris. +\par +\par \endash Lui avez-vous parl\'e9\~? demanda ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis. +\par +\par \endash Et\'85 avez-vous eu le temps d'examiner le fusil\~? +\par +\par \endash Je n'ai pu que donner un coup d'\'9cil \'e0 la batterie. +\par +\par \endash Et vous avez vu\~?\'85 +\par +\par Le front du fid\'e8le serviteur s'assombrit encore. +\par +\par \endash J'ai vu, r\'e9pondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me taire\'85 La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tir\'e9 depuis que j'ai nettoy\'e9 ce maudit Klebb\'85 +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat \'e9chang\'e8rent un regard d\'e9sol\'e9. C'\'e9tait une esp\'e9rance, encore, qui s'envolait. +\par +\par \endash Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de Boiscoran chargeait son fusil. +\par +\par \endash Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en avait re\'e7u, je crois, deux mille avec le fusil, les unes \'e0 balles, les autres \'e0 chevrotines, les autres \'e0 plombs de tous les num\'e9ros. En ce temps o\'f9 + la chasse est ferm\'e9e, monsieur ne pouvait tirer que du lapin, ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros, et l'autre de menue cendr\'e9e\'85 +\par +\par Mais il s'arr\'eata, \'e9pouvant\'e9 de l'effet produit par ses paroles. +\par +\par \endash C'est horrible\~! s'\'e9cria Mlle Denise, tout est contre nous. +\par +\par Ma\'eetre Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage. +\par +\par \endash Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il saisi toutes les cartouches de votre ma\'eetre\~? +\par +\par \endash Non, certes, monsieur. +\par +\par \endash Eh bien\~! vous allez \'e0 l'instant retourner \'e0 Boiscoran et vous nous rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque num\'e9ro de plomb. +\par +\par \endash Soyez tranquille, r\'e9pondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps. +\par +\par Il partit sur cette promesse, et il f\'eet, en effet, une telle diligence qu'\'e0 sept heures sonnant, au moment o\'f9 la famille finissait de d\'eener et se r\'e9unissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet de cartouches. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat eurent bient\'f4t fait d'en ouvrir quelques-unes, et, d\'e8s la septi\'e8me ou huiti\'e8me, ils avaient trouv\'e9 deux num\'e9ros de plomb qui semblaient exactement pareils aux \'e9chantillons que leur avait laiss +\'e9s le docteur. +\par +\par \endash C'est une fatalit\'e9 inconcevable\~! murmura le vieux gentilhomme. +\par +\par Le jeune avocat, lui-m\'eame, semblait bien pr\'e8s de perdre courage. +\par +\par \endash C'est folie, pronon\'e7a-t-il, que de chercher \'e0 \'e9tablir l'innocence de monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui. +\par +\par \endash Et si on le pouvait demain\~? demanda Mlle Denise. +\par +\par \endash Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du probl\'e8me que nous essayons en vain de r\'e9soudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans quel sens diriger nos efforts\'85 + Mais il n'y faut point penser. Monsieur de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur Galpin-Daveline a pris toutes ses pr\'e9cautions pour que le secret ne soit pas viol\'e9\'85 +\par +\par \endash Qui sait\~! interrompit la jeune fille. +\par +\par Et tout de suite, entra\'eenant M.\~de\~Chandor\'e9 dans un des petits salons de jeu qui ouvraient sur le grand salon\~: +\par +\par \endash Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche\~? +\par +\par De sa vie elle ne s'\'e9tait pr\'e9occup\'e9e de cela, et elle ignorait en quelque sorte la valeur de l'argent. +\par +\par \endash Oui, tu es riche, mon enfant, r\'e9pondit le vieux gentilhomme. +\par +\par \endash Qu'est-ce que j'ai\~? +\par +\par \endash Tu poss\'e8des, \'e0 toi appartenant, c'est-\'e0-dire du chef de ta m\'e8re et de ton pauvre p\'e8re, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de plus de huit cent mille francs. +\par +\par \endash Et c'est beaucoup\~? +\par +\par \endash C'est assez pour que tu sois une des plus riches h\'e9riti\'e8res de Saintonge\~; car tu as, outre ta fortune actuelle, des esp\'e9rances consid\'e9rables. +\par +\par Mlle Denise \'e9tait si pr\'e9occup\'e9e de son id\'e9e qu'elle ne protesta m\'eame pas. +\par +\par \endash Qu'appelle-t-on l'aisance, \'e0 Sauveterre\~? poursuivit-elle. +\par +\par \endash Cela d\'e9pend, ma ch\'e8re fille, et si tu voulais me dire\'85 +\par +\par Elle l'interrompit en frappant du pied. +\par +\par \endash Rien\~! fit-elle, je t'en prie, r\'e9ponds. +\par +\par \endash Eh bien\~! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre \'e0 huit mille francs\'85 +\par +\par \endash Mettons six. +\par +\par \endash Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance. +\par +\par \endash Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes\~? +\par +\par \endash \'c0 cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs. +\par +\par \endash C'est-\'e0-dire, un peu plus du huiti\'e8me de ma fortune. +\par +\par \endash Justement. +\par +\par \endash N'importe\~! Je comprends que ce doit \'eatre une grosse somme et qu'il te serait peut-\'eatre bien difficile, bon papa, de la r\'e9unir d'ici \'e0 demain. +\par +\par \endash Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie courante. +\par +\par \endash Ah\~! c'est-\'e0-dire que si je donnais \'e0 quelqu'un pour cent vingt mille francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrass\'e9 que de cent vingt mille francs de billets de banque. +\par +\par \endash Tu l'as dit. +\par +\par Mlle Denise souriait, elle touchait au but. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt mille francs en titres au porteur. +\par +\par Le vieux gentilhomme tressauta. +\par +\par \endash Plaisantes-tu\~! s'\'e9cria-t-il. Qu'en veux-tu faire\~? Mais tu plaisantes s\'fbrement\'85 +\par +\par \endash Jamais, au contraire, je n'ai parl\'e9 si s\'e9rieusement, pronon\'e7a la jeune fille d'un ton auquel il n'y avait pas \'e0 se m\'e9 +prendre. Je t'en conjure, bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt mille francs ce soir, \'e0 l'instant\'85 Tu h\'e9sites\~? \'d4 mon Dieu\~! c'est peut-\'eatre la vie que tu me refuses\'85 +\par +\par Non, M.\~de\~Chandor\'e9 n'h\'e9sitait plus. +\par +\par \endash Puisque tu le veux\'85, fit-il, je vais monter te les chercher. +\par +\par Elle battait des mains de joie. +\par +\par \endash C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je sorte et que tu m'accompagnes. +\par +\par Et, revenant pr\'e8s des tantes Lavarande et de Mme\~de\~Boiscoran\~: +\par +\par \endash Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai \'e0 sortir\'85 +\par +\par \endash \'c0 cette heure\~! interrompit tante \'c9lisabeth, o\'f9 veux-tu aller\~? +\par +\par \endash Chez mes couturi\'e8res, mesdemoiselles M\'e9chinet, j'ai envie d'une robe\'85 +\par +\par \endash Doux J\'e9sus\~! s'\'e9cria tante Ad\'e9la\'efde, cette petite perd l'esprit. +\par +\par \endash Je t'assure que non, tante. +\par +\par \endash Alors, je vais aller avec toi. +\par +\par \endash Non, tante, j'irai seule, s'il te pla\'eet\'85 c'est-\'e0-dire, seule avec bon papa. +\par +\par Et comme M.\~de\~Chandor\'e9 reparaissait, les poches gonfl\'e9es de titres, le chapeau sur la t\'eate et la canne \'e0 la main, elle l'entra\'eena en disant\~: +\par +\par \endash Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes tr\'e8s press\'e9s\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256509}7{\*\bkmkend _Toc96256509} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Si \'e0 genoux que f\'fbt M.\~de\~Chandor\'e9 devant les volont\'e9s de sa petite-fille, devant les moindres d\'e9sirs de cette enfant en qui survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections bris\'e9es par la mort et ses supr\'eames esp\'e9 +rances, ce n'est pas sans une arri\'e8re-pens\'e9e qu'il \'e9tait mont\'e9 prendre, dans son secr\'e9taire, cette fortune qu'elle lui demandait. +\par +\par Aussi, d\'e8s qu'ils furent hors de la maison\~: +\par +\par \endash \'c0 pr\'e9sent que nous voil\'e0 bien seuls, ch\'e8re fille, commen\'e7a-t-il, ne me diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent\~? +\par +\par \endash C'est mon secret, r\'e9pondit-elle. +\par +\par \endash Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux p\'e8re pour le lui dire, ch\'e9rie\~? +\par +\par Il s'arr\'eatait. Elle l'entra\'eena de nouveau. +\par +\par \endash Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais\'85 oh\~! ne te f\'e2che pas, bon papa\'85 J'ai un projet dont je ne comprends que trop la folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-\'eatre m'en d\'e9tourner, et si tu r\'e9 +ussissais, et qu'ensuite il arriv\'e2t malheur \'e0 Jacques, je ne survivrais pas \'e0 un malheur, et quels ne seraient pas tes regrets, lorsque tu penserais\~: si je l'avais laiss\'e9e faire, cependant\~! +\par +\par \endash Denise, cruelle enfant\~! +\par +\par \endash D'un autre c\'f4t\'e9, continuait-elle, si tu ne parvenais pas \'e0 me d\'e9tourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, et j'en ai besoin, va, grand-p\'e8re, pour oser ce que je vais tenter. +\par +\par \endash C'est que, ch\'e8re enfant, pardonne-moi de te r\'e9p\'e9ter cela, cent vingt mille francs, c'est une tr\'e8s grosse somme, et il y a bien des gens courageux et habiles qui travaillent et se privent toute leur vie sans parvenir \'e0 l'amasser\'85 + +\par +\par \endash Ah\~! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille fois. Puisse, en effet, cette fortune \'eatre assez tentante pour qu'on ne me la refuse pas\~! +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 commen\'e7ait \'e0 comprendre. +\par +\par \endash Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas o\'f9 tu me conduis. +\par +\par \endash Chez mes couturi\'e8res. +\par +\par \endash Chez les demoiselles M\'e9chinet\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 dut \'eatre fix\'e9. +\par +\par \endash Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles doivent \'eatre \'e0 l'\'e9glise, pour le salut\'85 +\par +\par \endash Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours \'e0 sept heures et demie, \'e0 cause de leur fr\'e8re, le greffier. Mais il nous faut nous h\'e2ter. +\par +\par Le vieux gentilhomme se h\'e2tait bien\~; seulement, il y a loin de la rue de la Rampe \'e0 la place du March\'e9-Neuf. Car c'est place du March\'e9-Neuf que demeurent les s\'9curs M\'e9chinet, et dans une maison \'e0 elles, s'il vous pla\'eet \endash + une maison qui devait r\'e9aliser le r\'eave de leurs jours et qui est devenue le cauchemar de leurs nuits. +\par +\par C'est l'ann\'e9e qui a pr\'e9c\'e9d\'e9 la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble, sur les conseils de leur fr\'e8re, et de moiti\'e9 avec lui, moyennant une somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'\'e9 +tait une brillante affaire, car le rez-de-chauss\'e9e et le premier \'e9tage sont lou\'e9s deux mille trois cents francs par an au plus gros \'e9picier de Sauveterre. +\par +\par Les M\'e9chinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant \'e0 cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant \'e0 payer le reste en trois ans. +\par +\par La premi\'e8re ann\'e9e, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses d\'e9sastres, les revenus du fr\'e8re et des deux s\'9curs se trouv\'e8rent taris, et r\'e9duits aux \'e9 +moluments de la place de greffier, ils durent s'imposer les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face \'e0 leurs engagements. +\par +\par Avec la paix, l'argent commen\'e7a \'e0 leur rentrer, et personne ne doutait \'e0 Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le fr\'e8re \'e9tant le plus industrieux des hommes, et les s\'9curs ayant la client\'e8le des dames \'ab\~les plus distingu +\'e9es\~\'bb de l'arrondissement. +\par +\par \endash Bon papa, elles sont chez elles, d\'e9clara Mlle Denise en arrivant \'e0 la place. +\par +\par \endash Tu crois\~? +\par +\par \endash J'en suis s\'fbre. Je vois de la lumi\'e8re \'e0 leurs fen\'eatres. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 s'arr\'eata. +\par +\par \endash Que dois-je faire, maintenant\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Tu vas, grand-p\'e8re, me donner les titres que tu as dans ta poche et m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez mesdemoiselles M\'e9chinet. Je te dirais bien de venir, mais ta pr\'e9sence effrayerait\'85 + D'ailleurs, si la d\'e9marche tournait mal, venant d'une jeune fille elle serait sans cons\'e9quences\'85 +\par +\par Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes. +\par +\par \endash Tu ne r\'e9ussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il. +\par +\par \endash Oh\~! Mon Dieu\~! dit-elle, retenant \'e0 peine ses larmes, Pourquoi me d\'e9courager\'85 +\par +\par Il ne r\'e9pondit pas. \'c9touffant un soupir, il sortit ses titres que Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans le petit sac qu'elle portait \'e0 la main. +\par +\par \endash Allons, \'e0 tout \'e0 l'heure, grand-p\'e8re, dit-elle quand elle eut achev\'e9. +\par +\par Et l\'e9g\'e8re comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses couturi\'e8res. +\par +\par Ces braves filles et leur fr\'e8re achevaient en ce moment un souper exclusivement compos\'e9 d'un petit morceau de porc froid et d'une salade largement vinaigr\'e9e. +\par +\par \'c0 l'entr\'e9e inattendue de Mlle de Chandor\'e9, tous se dress\'e8rent. +\par +\par \endash Vous, mademoiselle\~! s'\'e9cria l'a\'een\'e9e des couturi\'e8res, vous\~!\'85 +\par +\par Tout ce qu'il y avait dans ce \'ab\~vous\~\'bb, Mlle Denise ne le comprenait que trop. Il signifiait, l'intonation aidant\~: \'ab\~Quoi\~! votre fianc\'e9 est accus\'e9 d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes, il es +t en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamn\'e9, et cependant vous voici\~!\~\'bb +\par +\par Mais Mlle Denise garda aux l\'e8vres le sourire qu'elle s'\'e9tait impos\'e9. +\par +\par \endash Oui, c'est moi, r\'e9pondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des \'e9chantillons. +\par +\par Toujours sur les conseils de leur fr\'e8re, les demoiselles M\'e9chinet s'\'e9taient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des \'e9chantillons de toutes ses \'e9toffes et qui leur payait une remise sur ce qu'elles vendaient. +\par +\par \endash Je suis \'e0 vous, mademoiselle, r\'e9pondit la s\'9cur a\'een\'e9e, permettez-moi seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus\'85 (Et tout en essuyant le verre et en coupant la m\'e8che\~:) Est-ce que tu ne vas pas \'e0 ton orph\'e9 +on\~? demanda-t-elle \'e0 son fr\'e8re. +\par +\par \endash Pas ce soir, r\'e9pondit-il. +\par +\par \endash On t'attend, cependant. +\par +\par \endash Non, j'ai pr\'e9venu. J'ai deux cartes \'e0 mettre sur pierre pour mon imprimeur, et des copies tr\'e8s press\'e9es \'e0 achever pour le tribunal. (Tout en r\'e9pondant, il avait pli\'e9 sa serviette et allum\'e9 une bougie.) Bonne nuit, dit-il +\'e0 ses s\'9curs, car vous ne me reverrez pas ce soir. +\par +\par Et, s'\'e9tant inclin\'e9 profond\'e9ment devant Mlle de Chandor\'e9, il sortit, sa bougie \'e0 la main. +\par +\par \endash O\'f9 va donc votre fr\'e8re\~? demanda vivement Mlle Denise. +\par +\par \endash Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre c\'f4t\'e9 de l'escalier. +\par +\par Mlle de Chandor\'e9 \'e9tait plus rouge que le feu. Allait-elle donc laisser \'e9chapper l'occasion qui la servait au-del\'e0 de ses esp\'e9rances\~? +\par +\par Rassemblant tout ce qu'elle avait d'\'e9nergie\~: +\par +\par \endash Mais au fait\~! s'\'e9cria-t-elle, j'ai deux mots \'e0 lui dire, \'e0 votre fr\'e8re, mes ch\'e8res demoiselles\'85 Attendez-moi, je reviens \'e0 l'instant. +\par +\par Et elle s'\'e9lan\'e7a dehors, laissant les couturi\'e8res b\'e9antes de stupeur et se demandant si le coup dont elle venait d'\'eatre atteinte n'avait pas troubl\'e9 sa raison. +\par +\par Le greffier, lui, \'e9tait encore sur le palier, cherchant dans sa poche la clef de sa chambre. +\par +\par \endash Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise, \'e0 l'instant. +\par +\par Si grand fut l'\'e9tonnement de M\'e9chinet, qu'il ne trouva rien \'e0 r\'e9pondre. Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses s\'9curs. +\par +\par \endash Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous entendre\'85 Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir. +\par +\par Le fait est qu'il \'e9tait tellement abasourdi qu'il fut plus d'une demi-minute \'e0 introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte s'\'e9tant ouverte, il s'effa\'e7a pour que Mlle Denise pass\'e2t la premi\'e8re. +\par +\par Mais elle\~: +\par +\par \endash Non, dit-elle, entrez\'85 +\par +\par Il ob\'e9it. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la porte, poussant m\'eame une targette qu'elle avait aper\'e7ue. +\par +\par M\'e9chinet, le greffier, \'e9tait, \'e0 Sauveterre, renomm\'e9 pour son aplomb. Mlle de Chandor\'e9, elle, \'e9tait la timidit\'e9 m\'eame, et pour un rien rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce n'\'e9 +tait pas la jeune fille qui \'e9tait interdite, en ce moment. +\par +\par \endash Asseyez-vous, monsieur M\'e9chinet, dit-elle, et \'e9coutez-moi. +\par +\par Il posa son flambeau sur la table et s'assit. +\par +\par \endash Vous me connaissez, n'est-ce pas\~? commen\'e7a Mlle Denise. +\par +\par \endash Assur\'e9ment, mademoiselle. +\par +\par \endash Vous n'\'eates pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arr\'eat\'e9 avec monsieur Jacques de Boiscoran\~? +\par +\par Comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 m\'fb par un ressort, le greffier se dressa, se frappant le front d'un furieux coup de poing. +\par +\par \endash Ah\~! fichue b\'eate que je suis\~! s'\'e9cria-t-il, je comprends. +\par +\par \endash Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de monsieur de Boiscoran, de mon fianc\'e9, de mon mari\~! +\par +\par Elle s'arr\'eata, et durant plus d'une minute M\'e9chinet et elle rest\'e8rent face \'e0 face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce qu'elle pouvait oser. +\par +\par \endash Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison, accus\'e9 du plus l\'e2che des crimes\~! +\par +\par \endash Oh, oui\~! je le comprends\~! s'\'e9cria le greffier. (Et, emport\'e9 par son \'e9motion\~:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai assist\'e9 \'e0 toute l'instruction et qui ai l'exp\'e9 +rience des affaires criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon, ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville enti\'e8re, n'importe\~! c'est le mien. J' +\'e9tais l\'e0, voyez-vous, quand on est all\'e9 prendre monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien\~! rien qu'au timbre de sa voix, quand il s'est \'e9cri\'e9\~: \'ab\~Eh\~! c'est ce cher Daveline\~!\~\'bb, je me suis dit\~ +: cet homme n'est pas coupable\~! +\par +\par \endash Oh\~! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci\'85 +\par +\par \endash Il n'y a pas \'e0 me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait l'attitude de monsieur de Boiscoran\~! Tenez, ce tant\'f4t, lorsque nous sommes all\'e9s lever les scell\'e9 +s, il fallait le voir, calme, digne, r\'e9pondant froidement aux questions qui lui \'e9taient adress\'e9es. \'c0 ce point que je n'ai pu me retenir de dire \'e0 monsieur Galpin-Daveline ce que je pensais. Il m'a r\'e9pondu que je n'\'e9tais qu'un sot. + Eh bien\~! moi, je soutiens que c'est lui qui est\'85 pardon\~!\'85 que c'est lui qui se trompe. Plus j'\'e9tudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet d'un homme qui n'a qu'un mot \'e0 dire pour se justifier. +\par +\par Mlle Denise \'e9coutait avec une telle intensit\'e9 d'attention qu'elle oubliait presque pourquoi elle \'e9tait venue. +\par +\par \endash Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop affect\'e9\~? +\par +\par \endash Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste. Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier \'e9tourdissement pass\'e9, son sang-froid ne s'est plus d\'e9 +menti, et c'est en vain que depuis trois jours monsieur Galpin-Daveline \'e9puise tout ce qu'il a de p\'e9n\'e9tration et de sagacit\'e9\'85 +\par +\par Mais il s'arr\'eata court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa lucidit\'e9, reconna\'eet que le vin lui a trop d\'e9li\'e9 la langue. +\par +\par \endash Mon Dieu\~! qu'est-ce que je dis l\'e0\~! s'\'e9cria-t-il. Au nom du ciel, mademoiselle, ne r\'e9p\'e9tez \'e0 personne ce que vient de m'arracher ma respectueuse sympathie. +\par +\par Pour Mlle Denise, le moment d\'e9cisif \'e9tait arriv\'e9. +\par +\par \endash Si vous me connaissiez mieux, monsieur, pronon\'e7a-t-elle, vous sauriez qu'on peut compter sur ma discr\'e9tion. Ne vous repentez pas d'avoir, par votre confiance, apport\'e9 quelque adoucissement \'e0 + une horrible douleur. Ne vous repentez pas, car\'85 (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un effort pour ajouter\~:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui\~! bien plus\~!\'85 +\par +\par M\'e9chinet \'e9tait devenu affreusement p\'e2le. +\par +\par \endash Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que par serment je me suis engag\'e9 \'e0 \'eatre aussi muet que les cellules o\'f9 l'on enferme +les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une instruction criminelle\'85 Mlle de Chandor\'e9 tremblait comme la feuille, mais son esprit restait net et clair. +\par +\par \endash Vous laisseriez plut\'f4t, fit-elle, p\'e9rir un infortun\'e9\'85 +\par +\par \endash Mademoiselle\~! +\par +\par Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de dissiper, d'un mot, l'\'e9pouvantable erreur dont il est victime. Vous vous diriez\~: c'est malheureux, mais j'ai jur\'e9 de me taire\'85 + et vous le verriez, d'une conscience tranquille, monter \'e0 l'\'e9chafaud\~!\'85 Non, ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai\~! +\par +\par \endash Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran innocent\'85 +\par +\par \endash Et vous refusez de m'aider \'e0 faire \'e9clater son innocence\~! \'d4 mon Dieu\~! Quelle id\'e9e les hommes se font-ils donc du devoir\~! Comment vous \'e9mouvoir, comment vous convaincre\~? Faut-il vous rappeler ce que doivent \'ea +tre les tortures de cet honn\'eate homme, accus\'e9 d'un ignoble assassinat\~! Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, \'e0 nous, ses amis, ses parents, les larmes de sa m\'e8re, ma douleur \'e0 moi, sa fianc\'e9e\~ +! Nous le savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire \'e9clater son innocence, faute d'un ami qui ait piti\'e9 de nous\~! +\par +\par De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remu\'e9 jusqu'au plus profond de l'\'e2me\~: +\par +\par \endash Que voulez-vous donc de moi\~? demanda-t-il, fr\'e9missant. +\par +\par \endash Oh\~! bien peu de chose, monsieur, bien peu\'85 Que vous fassiez tenir dix lignes \'e0 monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous nous rapportiez sa r\'e9ponse. +\par +\par L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'\'e9pouvante. +\par +\par \endash Jamais\~! pronon\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Vous resterez impitoyable\~! +\par +\par \endash Ce serait forfaire \'e0 l'honneur\'85 +\par +\par \endash Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc\~? +\par +\par L'angoisse de M\'e9chinet \'e9tait visible. \'c9tourdi, boulevers\'e9, il ne savait que r\'e9soudre ni que r\'e9pondre. Enfin, un motif de refus se pr\'e9sentant \'e0 son esprit en d\'e9tresse\~: +\par +\par \endash Et si j'\'e9tais d\'e9couvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place, ruiner mes s\'9curs, briser mon avenir\'85 +\par +\par D'une main fi\'e9vreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait en tas sur la table les titres que lui avait donn\'e9s son grand-p\'e8re. +\par +\par \endash Il y a l\'e0 cent vingt mille francs\'85, commen\'e7a-t-elle. +\par +\par Violemment le greffier se rejeta en arri\'e8re. +\par +\par \endash De l'argent\~! s'\'e9cria-t-il, vous m'offrez de l'argent\~! +\par +\par \endash Oh\~! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent \'e0 \'e9mouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, \'e0 qui je demande plus que la vie\~? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si les ennemis de monsieur +de Boiscoran viennent \'e0 savoir que vous nous avez aid\'e9s, c'est contre vous que se tournera leur rage\'85 +\par +\par Machinalement, le greffier d\'e9nouait sa cravate. La lutte, au-dedans de lui, devait \'eatre terrible. Il \'e9touffait. +\par +\par \endash Cent vingt mille francs\~! fit-il d'une voix rauque. +\par +\par \endash N'est-ce pas assez\~! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison, c'est trop peu\~; mais j'en ai autant, j'en ai le double \'e0 votre disposition\~! +\par +\par Bl\'eame, les yeux hagards, M\'e9chinet s'\'e9tait rapproch\'e9, et d'un geste convulsif il maniait cette masse de titres en r\'e9p\'e9tant\~: +\par +\par \endash Six mille livres de rentes\~!\'85 Six mille livres de rente\~!\'85 +\par +\par \endash Non, le double, dit Mlle Denise, et en m\'eame temps notre reconnaissance, notre amiti\'e9 d\'e9vou\'e9e, toute l'influence des familles r\'e9unies de Chandor\'e9 et de Boiscoran, c'est-\'e0-dire la fortune, la consid\'e9 +ration, une situation envi\'e9e\'85 +\par +\par Mais d\'e9j\'e0, gr\'e2ce \'e0 une toute-puissante projection de volont\'e9, le greffier avait repris possession de lui-m\'eame. +\par +\par \endash Assez, mademoiselle, dit-il, assez\~! (Et d'une voix r\'e9solue, bien que tremblante encore\~ +:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de l'argent, on est le dernier des mis\'e9rables. Si on n'a eu d'autre mobile qu'une conviction sinc\'e8re et l'int\'e9r\'eat de la v +\'e9rit\'e9, on peut passer pour fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur\'85 Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la conscience d'un honn\'eate homme. Je ferai ce que vous d\'e9sirez, mais\'85 + pour rien. +\par +\par Si grand-p\'e8re Chandor\'e9 s'impatientait \'e0 faire les cent pas sur la place du March\'e9-Neuf, les s\'9curs M\'e9chinet, dans leur atelier, trouvaient le temps bien plus long encore. +\par +\par \endash Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une \'e0 l'autre, qu'est-ce que mademoiselle de Chandor\'e9 peut bien avoir \'e0 dire \'e0 notre fr\'e8re\~? +\par +\par Au bout de dix minutes, leur curiosit\'e9, irrit\'e9e par les conjectures les plus insens\'e9es, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se d\'e9cid\'e8rent \'e0 aller frapper \'e0 la chambre du greffier. +\par +\par \endash Ah\~! laissez-moi en repos\~! leur cria-t-il, irrit\'e9 d'\'eatre ainsi interrompu. (Mais r\'e9fl\'e9chissant, il courut ouvrir, et plus doucement\~:) Rentrez chez vous, dit-il \'e0 ces bonnes filles, et si vous tenez \'e0 m'\'e9 +pargner les plus graves d\'e9sagr\'e9ments, ne parlez \'e0 personne de l'entretien que mademoiselle de Chandor\'e9 et moi avons en ce moment. +\par +\par Dress\'e9es \'e0 ob\'e9ir, les deux s\'9curs se retir\'e8rent, mais non si vivement qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que Mlle Denise avait jet\'e9s sur la table, et qui \'e9taient des obligations de Paris-Lyon-M\'e9diterran\'e9 +e. Or, pr\'e9cis\'e9ment, les demoiselles M\'e9chinet connaissaient ces obligations pour en avoir poss\'e9d\'e9 huit, autrefois, avant l'achat de leur maison. +\par +\par Leur ardent d\'e9sir de savoir se compliqua donc aussit\'f4t d'une vague terreur, et d\'e8s qu'elles furent rentr\'e9es\~: +\par +\par \endash Tu as vu\~? demanda la cadette. +\par +\par \endash Oui, ces titres, r\'e9pondit l'autre. +\par +\par \endash Il y en avait bien cinq ou six cents\'85 +\par +\par \endash Peut-\'eatre plus. +\par +\par \endash C'est-\'e0-dire pour une somme consid\'e9rable. +\par +\par \endash \'c9norme. +\par +\par \endash Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge\~! et \'e0 quoi faut-il nous attendre\~? +\par +\par \endash Et notre fr\'e8re qui nous recommande le secret\~! +\par +\par \endash Il \'e9tait plus blanc que sa chemise, et affreusement troubl\'e9. +\par +\par \endash Mademoiselle de Chandor\'e9 pleurait comme une Madeleine\'85 +\par +\par C'\'e9tait vrai. Tant qu'elle avait dout\'e9 du r\'e9sultat, Mlle Denise avait \'e9t\'e9 soutenue par cette id\'e9e que le salut de Jacques d\'e9pendait de son courage \'e0 elle, sa fianc\'e9e, et de sa pr\'e9sence d'esprit. Certaine du succ\'e8 +s, elle n'avait plus su ma\'eetriser son \'e9motion et, bris\'e9e par l'effort, elle s'\'e9tait affaiss\'e9e sur une chaise en fondant en larmes. +\par +\par Ayant referm\'e9 sa porte, le greffier la consid\'e9ra un moment et, plus ma\'eetre de soi qu'il l'avait \'e9t\'e9 jusqu'alors\~: +\par +\par \endash Mademoiselle\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains qu'elle garda un instant entre les siennes\~: +\par +\par \endash Comment vous remercier, monsieur\~! s'\'e9cria-t-elle, comment vous prouver jamais l'\'e9tendue de ma reconnaissance\~! +\par +\par Si l'id\'e9e \'e9tait venue au greffier de se d\'e9dire, elle se f\'fbt envol\'e9e, tant irr\'e9sistiblement il subissait le charme. +\par +\par \endash Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui essayent de dissimuler leur \'e9motion. +\par +\par \endash + Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous +dit. Quoi qu'il advienne, rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus d\'e9vou\'e9s des amis. +\par +\par L'interruption des s\'9curs M\'e9chinet avait eu cet effet de rendre au greffier une bonne partie de son sang-froid. +\par +\par \endash J'esp\'e8re bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant, mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais essayer de vous rendre pr\'e9sente beaucoup plus de difficult\'e9s qu'on ne croirait\'85 +\par +\par \endash Mon Dieu\~! murmura Mlle Denise. +\par +\par \endash Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-\'eatre pas une intelligence tr\'e8s sup\'e9rieure, mais il sait son m\'e9tier, et il est de plus tr\'e8s fin et excessivement d\'e9fiant. Hier encore, il me disait qu'il pr\'e9 +voyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible pour le soustraire \'e0 l'action de la justice. De l\'e0, chez lui, des transes incessantes, un redoublement de d\'e9fiance et un luxe de pr\'e9cautions dont on n'a pas l'id\'e9 +e. S'il osait, il \'e9tablirait son lit en travers la porte de monsieur Jacques\'85 +\par +\par \endash Cet homme me hait, monsieur M\'e9chinet\'85 +\par +\par \endash Non, mademoiselle, non\~; mais il est ambitieux, il croit que sa carri\'e8re d\'e9pend du r\'e9sultat de cette instruction, et il tremble que son pr\'e9venu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne\'85 (Fort perplexe \'e9videmment, M\'e9 +chinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y prendre, continuait-il, pour remettre un billet \'e0 monsieur de Boiscoran\~? S'il \'e9tait averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est tout aussi d\'e9 +fiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne lui tende quelque pi\'e8ge, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais un signe, me comprendra-t-il\~? Et si je fais un signe monsieur Daveline, qui a l'\'9c +il d'une pie, ne le surprendra-t-il pas\~?\'85 +\par +\par \endash N'\'eates-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur\~? +\par +\par \endash Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber adroitement le billet\'85 + Mais, quand nous sortons, le ge\'f4lier, qui a de bons yeux, est l\'e0. J'aurais, de plus, \'e0 redouter l'exc\'e8s de prudence de monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette fa\'e7 +on, il serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir, \'e0 monsieur Galpin-Daveline\'85 (Il s'arr\'eata, et, apr\'e8s un moment de r\'e9flexion\~:) Le plus s\'fbr, reprit-il, serait peut-\'eatre de mettre dans la confidence le ge\'f4 +lier Blangin, ou un d\'e9tenu qui est charg\'e9 de servir et d'espionner monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par \endash Frumence Cheminot\~! fit vivement Mlle Denise. La plus extr\'eame surprise se peignit sur les traits de M\'e9chinet. +\par +\par \endash Vous savez son nom\~! dit-il. +\par +\par \endash Je le sais, parce que Blangin m'a parl\'e9 de ce prisonnier, et que son nom m'a frapp\'e9 le jour o\'f9 madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que c'est que le secret, sommes all\'e9es \'e0 la prison demander \'e0 voir Jacques. +\par +\par Le greffier eut un geste de d\'e9pit. +\par +\par \endash Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline. Il aura eu vent de votre d\'e9marche et se sera imagin\'e9 que vous vouliez lui enlever son prisonnier. (Il marmott +a entre ses dents quelques mots encore que Mlle Denise n'entendit pas\~; puis se d\'e9cidant\~:) N'importe\~! pronon\'e7a-t-il, j'agirai selon les circonstances. \'c9crivez votre lettre, mademoiselle, voici de l'encre et du papier\'85 +\par +\par Pour toute r\'e9ponse, la jeune fille s'assit \'e0 la table de M\'e9chinet\~; mais au moment de prendre la plume\~: +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est all\'e9 de sa personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de voyages et plusieurs romans de Cooper\'85 +\par +\par Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit. +\par +\par \endash \'d4 Jacques\~! s'\'e9cria-t-elle, merci d'avoir compt\'e9 sur moi\~! +\par +\par Et sans remarquer le profond \'e9tonnement de M\'e9chinet, elle \'e9crivit\~: +\par +\par }{\i Nous sommes s\'fbrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous sommes au d\'e9sespoir. Votre m\'e8re est ici, avec un avocat de Paris, ma\'eetre Folgat, tout d\'e9vou\'e9 \'e0 nos int\'e9r\'eats. Que devons-nous faire\~ +? Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez r\'e9pondre sans crainte, puisque vous avez NOTRE livre.}{ +\par +\par }{\i Denise.}{ +\par +\par \endash }{\i }{Lisez, monsieur, dit-elle au greffier d\'e8s qu'elle eut termin\'e9. +\par +\par Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle lui tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta. +\par +\par \endash Oh\~! vous \'eates bon, murmura la jeune fille, touch\'e9e de cette d\'e9licatesse. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit-il, je cherche simplement \'e0 faire le plus honn\'eatement possible une action\'85 malhonn\'eate. Demain, mademoiselle, j'esp\'e8re avoir une r\'e9ponse. +\par +\par \endash Je viendrai la chercher\'85 +\par +\par M\'e9chinet tressaillit. +\par +\par \endash Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit gu\'e8re vous pr\'e9occuper en ce moment, et vos visites ici sembleraient suspectes. Remettez-vous-en \'e0 + moi du soin de vous faire tenir la r\'e9ponse de monsieur de Boiscoran. +\par +\par Pendant que Mlle Denise \'e9crivait, le greffier avait fait un paquet des titres qu'elle avait apport\'e9s. Il le lui remit en disant\~: +\par +\par \endash Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin ou pour Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir\'85 Et maintenant\'85 partez. Il est inutile de revoir mes s\'9curs. Je me charge de leur expliquer votre visite. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256510}8{\*\bkmkend _Toc96256510} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Que peut-il \'eatre arriv\'e9 \'e0 Denise, qu'elle ne revient pas\~! murmurait grand-p\'e8re Chandor\'e9 en arpentant la place du March\'e9-Neuf et en consultant sa montre pour la vingti\'e8me fois. +\par +\par Longtemps la crainte de d\'e9plaire \'e0 sa petite-fille et la peur d'\'eatre grond\'e9 le retinrent \'e0 l'endroit o\'f9 elle lui avait command\'e9 d'attendre\~; mais \'e0 la fin, s\'e9rieusement tourment\'e9\~: ah\~! ma foi, tant pis\~ +! se dit-il, je me risque\'85 +\par +\par Et traversant la chauss\'e9e qui s\'e9pare la place des maisons, il s'engagea dans le long corridor de l'immeuble des s\'9curs M\'e9chinet. D\'e9j\'e0 il mettait le pied sur la premi\'e8re marche de l'escalier, lorsqu'il vit le haut s'\'e9 +clairer. Il entendit presque aussit\'f4t la voix de sa petite-fille et reconnut son pas l\'e9ger. +\par +\par Enfin\~!\'85 pensa-t-il. +\par +\par Et, leste comme l'\'e9colier qui entend le ma\'eetre, tremblant d'\'eatre pris en flagrant d\'e9lit d'inqui\'e9tude, il regagna la place. +\par +\par Mlle Denise y fut presque en m\'eame temps, et lui sautant au cou\~: +\par +\par \endash Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses l\'e8vres si fra\'eeches sur les joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres. +\par +\par Si une chose devait \'e9tonner M.\~de\~Chandor\'e9, c'\'e9tait qu'il se trouv\'e2t en ce monde un \'eatre assez dur, assez cruel, assez barbare pour r\'e9sister aux pri\'e8res et aux larmes de Mlle Denise \endash surtout \'e0 des larmes et \'e0 des pri +\'e8res appuy\'e9es de cent vingt mille francs. +\par +\par N\'e9anmoins\~: +\par +\par \endash Je t'avais bien dit, ch\'e8re fillette, fit-il tristement, que tu ne r\'e9ussirais pas. +\par +\par \endash Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai r\'e9ussi. +\par +\par \endash Cependant\'85 puisque tu rapportes l'argent. +\par +\par \endash C'est que j'ai trouv\'e9 un honn\'eate homme, grand-p\'e8re, un homme de c\'9cur. Pauvre gar\'e7on\~! \'e0 quelle \'e9preuve j'ai mis sa probit\'e9\~!\'85 car il est tr\'e8s g\'ean\'e9, je le sais de bonne source, depuis que ses s\'9c +urs et lui ont achet\'e9 leur maison. C'\'e9tait plus que l'aisance, c'\'e9tait \'e9videmment la fortune que je lui offrais. Aussi, il fallait voir l'\'e9 +clat de ses yeux et le tremblement de ses mains pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les maniait. Eh bien\~! il les a refus\'e9s, bon papa, il les refuse. Il ne veut pas de r\'e9compense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la t\'ea +te, M.\~de\~Chandor\'e9 approuvait\~: +\par +\par \endash Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, et qui vient d'acqu\'e9rir des droits \'e9ternels \'e0 notre reconnaissance. +\par +\par \endash Il convient d'ajouter, reprit Mlle Denise, que j'ai \'e9t\'e9 extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de tant d'audace. Que n'\'e9tais-tu cach\'e9 dans un petit coin, bon papa, pour me voir et pour m'entendre\~ +! Tu n'aurais pas reconnu ta petite-fille. J'ai bien pleur\'e9 un peu, mais apr\'e8s, quand j'ai obtenu ce que je voulais\'85 +\par +\par Oh\~! ch\'e8re, ch\'e8re enfant\~! murmurait le vieillard \'e9mu. +\par +\par \endash C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et \'e0 la gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. J'esp\'e8re qu'il sera content de moi. +\par +\par \endash Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'\'e9tait pas\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Mais c'est sous les arbres de la place du March\'e9-Neuf que causaient le grand-p\'e8re et sa petite-fille, et d\'e9j\'e0 plusieurs promeneurs avaient trouv\'e9 le moyen de passer trois ou quatre fois pr\'e8s d'eux, les oreilles largement ouvertes, fid +\'e8les \'e0 cette discr\'e9tion charmante qui est un des agr\'e9ments de Sauveterre. +\par +\par Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de M\'e9chinet, Mlle Denise ne tarda pas \'e0 s'en apercevoir. +\par +\par \endash On nous \'e9coute, dit-elle \'e0 son grand-p\'e8re, viens, je te dirai tout en route. +\par +\par Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux moindres d\'e9tails de son entrevue, et le vieux gentilhomme d\'e9clarait ne savoir en v\'e9rit\'e9 ce qu'il devait le plus admirer, de sa pr\'e9sence d'esprit \'e0 elle ou du d\'e9sint\'e9 +ressement de M\'e9chinet. +\par +\par \endash Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter les p\'e9rils auxquels va s'exposer cet honn\'eate homme. Je lui ai promis une discr\'e9 +tion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux me croire, bon papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni \'e0 madame de Boiscoran. +\par +\par \endash Dis tout de suite, rus\'e9e, que tu voudrais sauver Jacques \'e0 toi toute seule\'85 +\par +\par \endash Ah\~! si je le pouvais\~!\'85 Malheureusement il va falloir mettre ma\'eetre Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer de ses conseils. +\par +\par Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran durent se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que donnait, de sa sortie, Mlle Denise. +\par +\par Et quelques heures plus tard, la jeune fille, ma\'eetre Folgat et M.\~de\~Chandor\'e9 tenaient conseil dans le cabinet du baron. +\par +\par Plus que M.\~de\~Chandor\'e9 encore, le jeune avocat devait \'eatre surpris de la conception de Mlle Denise et de sa hardiesse \'e0 l'ex\'e9cuter. Jamais il ne l'e\'fbt soup\'e7onn\'e9e capable d'une telle d\'e9marche, tant, jeune fille, elle gardait + encore les gr\'e2ces na\'efves et les timidit\'e9s de l'enfant. +\par +\par Il voulait la complimenter, mais elle\~: +\par +\par \endash O\'f9 est mon m\'e9rite\~? interrompit-elle vivement. \'c0 quel danger me suis-je expos\'e9e\~? +\par +\par \endash \'c0 un danger fort r\'e9el, mademoiselle, je vous l'assure. +\par +\par \endash Bah\~! f\'eet M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Corrompre un fonctionnaire, poursuivait ma\'eetre Folgat, c'est grave\~! Il y a dans le Code p\'e9nal un certain article 179 qui ne plaisante pas et qui assimile le corrupteur au corrompu\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! tant mieux\~! s'\'e9cria Mlle Denise, si ce pauvre M\'e9chinet va en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de m\'e9contentement de son grand-p\'e8re\~:) Enfin, monsieur, dit-elle \'e0 ma\'eetre Folgat, voici le v\'9c +u que vous formiez r\'e9alis\'e9. Maintenant nous allons avoir des nouvelles positives de monsieur de Boiscoran, il nous donnera ses instructions\'85 +\par +\par \endash Peut-\'eatre, mademoiselle\'85 +\par +\par \endash Comment\~! peut-\'eatre\'85 Vous avez dit devant moi\'85 +\par +\par \endash Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent peut-\'eatre, de rien tenter avant de savoir la v\'e9rit\'e9. La saurons-nous\~? Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons de se d\'e9 +fier de tout, la dira dans une r\'e9ponse qui doit passer par plusieurs mains avant de vous arriver\~? +\par +\par \endash Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans p\'e9ril. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Mes mesures sont prises\'85 Vous verrez. +\par +\par \endash Alors nous n'avons plus qu'\'e0 attendre. H\'e9las\~! oui, il fallait attendre, et c'\'e9tait bien l\'e0 ce qui d\'e9solait Mlle Denise. \'c0 peine dormit-elle. Sa journ\'e9e du lendemain fut un supplice. \'c0 + chaque coup de sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers cinq heures, rien n'\'e9tant venu\~: +\par +\par \endash Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, que ce pauvre M\'e9chinet ne se soit pas laiss\'e9 surprendre\~! +\par +\par Et peut-\'eatre pour \'e9chapper aux obsessions de ses craintes, elle consentit \'e0 accompagner Mme\~de\~Boiscoran qui allait rendre visite. +\par +\par Ah\~! si elle e\'fbt su\~!\'85 Il n'y avait pas dix minutes qu'elle \'e9tait dehors quand un de ces gamins, comme on en rencontre \'e0 toute heure du jour, polissonnant sur les places de Sauveterre, se pr\'e9senta, porteur d'une lettre \'e0 + l'adresse de Mlle Denise. +\par +\par On la porta \'e0 M.\~de\~Chandor\'e9, qui, en attendant le d\'eener, faisait un tour de jardin en compagnie de ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Une lettre pour Denise\~! s'\'e9cria le vieux gentilhomme d\'e8s que le domestique se fut \'e9loign\'e9, c'est la r\'e9ponse que nous attendons\'85 +\par +\par Il rompit le cachet bravement. Ah\~! empressement inutile. Le billet renferm\'e9 dans l'enveloppe \'e9tait ainsi con\'e7u\~: +\par +\par }{\i 31\~: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515 \endash 37\~: 2, 3, 4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, 120, 200, 201 \endash 41\~: 7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46\'85}{ +\par +\par Et il y en avait deux pages comme cela. +\par +\par \endash Tenez, ma\'eetre, essayez de comprendre, dit M.\~de\~Chandor\'e9 en tendant cette r\'e9ponse \'e0 ma\'eetre Folgat. +\par +\par Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, apr\'e8s cinq minutes d'efforts inutiles\~: +\par +\par \endash Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandor\'e9 avait raison de nous dire que nous saurions la v\'e9rit\'e9. Monsieur de Boiscoran et elle \'e9taient convenus autrefois d'un chiffre\'85 +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 leva les mains vers le ciel. +\par +\par \endash Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous\~!\'85 Nous voil\'e0 \'e0 sa discr\'e9tion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire ce grimoire. +\par +\par Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez Mme\~S\'e9neschal, Mlle Denise esp\'e9rait dissiper les tristes pressentiments dont elle \'e9tait agit\'e9e, son espoir fut d\'e9\'e7u. L'excellente femme du maire n'\'e9tait pas de celles \'e0 + qui on peut aller demander du courage aux heures de d\'e9faillance. Elle ne sut que se jeter alternativement dans les bras de Mme\~de\~Boiscoran et de Mlle de Chandor\'e9, et leur r\'e9p\'e9ter, en \'e9 +clatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour la plus malheureuse des m\'e8res, l'autre pour la plus infortun\'e9e des fianc\'e9es. +\par +\par Cette femme croit donc Jacques coupable\~? pensait, non sans irritation, Mlle Denise. +\par +\par Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, non loin de la maison o\'f9 \'e9taient provisoirement install\'e9s le comte et la comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune gar\'e7on qui criait\~: \'ab\~M'man, viens donc voir la m +\'e8re et la bonne amie de l'assassin\~!\~\'bb +\par +\par La pauvre jeune fille rentrait donc plus afflig\'e9e qu'elle n'\'e9tait partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien \'e9videmment, guettait son retour, lui dit que son grand-p\'e8re et ma\'eetre Folgat l'attendaient dans le cabinet du baron. +\par +\par Sans prendre le temps d'\'f4ter son chapeau, elle y courut, et d\'e8s qu'elle entra\~: +\par +\par \endash Voici la r\'e9ponse, lui dit M.\~de\~Chandor\'e9 en lui pr\'e9sentant la lettre de Jacques. +\par +\par Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle porta cette lettre \'e0 ses l\'e8vres, en r\'e9p\'e9tant\~: +\par +\par \endash Nous sommes sauv\'e9s, nous sommes sauv\'e9s\~! M.\~de\~Chandor\'e9 souriait du bonheur de sa petite-fille. +\par +\par \endash Seulement, mademoiselle la cachotti\'e8re, reprit-il, vous aviez, \'e0 ce qu'il para\'eet, de grands secrets \'e0 \'e9changer avec monsieur de Boiscoran, puisque vous aviez adopt\'e9 un chiffre, ni plus ni moins que des conspirateurs. Ma\'ee +tre Folgat et moi y avons perdu notre latin\'85 +\par +\par Alors seulement la jeune fille se rappela la pr\'e9sence de l'avocat de Paris, et, plus rouge qu'une pivoine\~: +\par +\par \endash En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais \'e0 quel propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imagin\'e9s pour correspondre secr\'e8tement, et il m'a enseign\'e9 + celui-ci. Deux correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun un exemplaire de la m\'eame \'e9dition. Celui qui \'e9crit cherche dans son exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des chiffres. Celui qui re\'e7 +oit la lettre, avec les chiffres, retrouve les mots. Ainsi, dans le billet de Jacques, les num\'e9ros suivis de deux points indiquent une page, et les autres le num\'e9ro d'ordre des mots choisis dans cette page. +\par +\par \endash Eh\~! eh\~! fit grand-p\'e8re Chandor\'e9, j'aurais cherch\'e9 longtemps\~! +\par +\par \endash C'est tr\'e8s simple, continua Mlle Denise, tr\'e8s connu et cependant tr\'e8s s\'fbr. Comment un \'e9tranger devinerait-il le livre choisi par les correspondants\~? Puis il est des moyens encore, pour d\'e9router les indiscr\'e9 +tions. On convient, par exemple, que jamais les chiffres n'auront leur valeur, ou plut\'f4t que cette valeur variera selon que le jour o\'f9 on re\'e7oit la lettre est le premier, le second, le troisi\'e8 +me ou le dernier de la semaine. Ainsi, aujourd'hui nous sommes lundi, premier jour, n'est-ce pas\~? Eh bien\~! de chaque num\'e9ro de page je dois retirer 1, et ajouter 1 \'e0 chaque num\'e9ro de lettre. +\par +\par \endash Et tu vas t'y reconna\'eetre\~? fit M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Assur\'e9ment, bon papa. D\'e8s que Jacques m'a eu expliqu\'e9 ce syst\'e8me, j'ai tenu \'e0 l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi un livre que j'aime beaucoup, }{\i Le Lac Ontario, }{de Cooper, et nous nous amusions \'e0 nous \'e9 +crire des lettres infinies. Oh\~! cela occupe, va, et c'est long, parce qu'on ne trouve pas toujours les mots qu'on voudrait employer, et qu'il faut alors les d\'e9signer lettre par lettre. +\par +\par \endash Et monsieur de Boiscoran a le }{\i Lac Ontario }{dans sa prison\~? demanda Ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur M\'e9chinet. Le premier soin de Jacques, d\'e8s qu'il s'est vu au secret, a \'e9t\'e9 de demander quelques romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si fin, si clairvoyant, si d\'e9 +fiant, est all\'e9 les lui chercher lui-m\'eame. Jacques comptait sur moi, monsieur\'85 +\par +\par \endash Alors, ch\'e8re fille, va nous d\'e9chiffrer cette \'e9nigme, dit M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Et d\'e8s qu'elle fut sortie\~: +\par +\par \endash Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce Jacques\~!\'85 S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en mourrait\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat ne r\'e9pondit pas, et il s'\'e9coula pr\'e8s d'une heure avant que Mlle Denise, enferm\'e9e dans sa chambre, r\'e9uss\'eet \'e0 rassembler tous les mots d\'e9sign\'e9s par les chiffres de Jacques de Boiscoran. +\par +\par Mais lorsqu'elle eut achev\'e9 et qu'elle reparut dans le cabinet de son grand-p\'e8re, le plus profond d\'e9sespoir se lisait sur son jeune visage. +\par +\par \endash C'est horrible\~! dit-elle. +\par +\par La m\'eame id\'e9e, telle qu'une fl\'e8che aigu\'eb, traversa l'esprit de M.\~de\~Chandor\'e9 et de ma\'eetre Folgat. Jacques avouait-il donc\~? +\par +\par \endash Tenez, lisez, leur dit Mlle Denise en leur tendant sa traduction. +\par +\par Jacques \'e9crivait\~: +\par +\par }{\i Merci de votre lettre, ma bien-aim\'e9e. Un pressentiment me l\rquote avait si bien annonc\'e9e, que je m'\'e9tais procur\'e9 le }{Lac Ontario. }{\i Je ne comprends que trop votre douleur de voir que ma d\'e9 +tention se prolonge et que je ne me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est que j'esp\'e9rais que les preuves de mon innocence viendraient du dehors. Je reconnais que l'esp\'e9rer encore serait insens\'e9 + et qu'il faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce que j'ai \'e0 dire est si grave que je garderai le silence tant qu'il ne me sera pas permis de consulter un homme qui ait t +oute ma confiance. C'est plus que de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habilet\'e9. Jusqu'\'e0 ce moment, fort de mon innocence, j'\'e9tais tranquille. Mon dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer l'\'e9 +tendue du danger que je cours.}{ +\par +\par }{\i Mes angoisses seront affreuses jusqu 'au jour o\'f9 je pourrai voir un avocat. Merci \'e0 ma m\'e8re d'en avoir amen\'e9 un. J'esp\'e8re qu'il me pardonnera de m'adresser d'abord \'e0 un autre qu'\'e0 lui. J'ai besoin d'un homme qui connaisse \'e0 + fond notre pays et ses m\'9curs. C'est ma\'eetre Mergis que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se tenir pr\'eat pour le jour o\'f9, l'instruction \'e9tant termin\'e9e, le secret sera lev\'e9.}{ +\par +\par }{\i Jusque-l\'e0, rien \'e0 faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, qu'on retire mon affaire \'e0 G. D. et qu'on la confie \'e0 + un autre. Cet homme se conduit indignement. Il me veut coupable absolument, il commettrait un crime pour m'en accuser, et il n\rquote est sorte de pi\'e8ge qu\rquote il ne me tende. Il faut me faire violence pour garder mon calme, toutes les fois que +je vois entrer dans ma prison ce juge qui s'est dit mon ami.}{ +\par +\par }{\i Ah\~! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, je n'avais pour ainsi dire pas eu conscience\~!}{ +\par +\par }{\i Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les horribles tourments que je vous cause\'85}{ +\par +\par }{\i J'en aurais beaucoup encore \'e0 vous dire\~; mais le d\'e9tenu qui m'a remis votre billet m'a dit de me h\'e2ter, et les mots sont longs \'e0 rassembler\'85}{ +\par +\par La lecture de cette lettre achev\'e9e, ma\'eetre Folgat et M.\~de\~Chandor\'e9 d\'e9tourn\'e8rent tristement la t\'eate, craignant peut-\'eatre que Mlle Denise ne surpr\'eet dans leurs yeux le secret de leurs pens\'e9 +es. Mais elle ne comprit que trop ce que signifiait ce mouvement. +\par +\par \endash Douterais-tu donc de Jacques, grand-p\'e8re\~! s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par \endash Non, murmura faiblement M.\~de\~Chandor\'e9, non\'85 +\par +\par \endash Et vous, ma\'eetre Folgat, seriez-vous froiss\'e9 de ce que Jacques veut consulter un autre avocat que vous\~? +\par +\par \endash J'aurais \'e9t\'e9 le premier, mademoiselle, \'e0 lui conseiller de voir un homme du pays. +\par +\par Il fallait \'e0 Mlle Denise toute son \'e9nergie pour retenir ses larmes. +\par +\par \endash Oui, cette lettre est terrible, dit-elle\~; mais comment ne le serait-elle pas\~! Ne comprenez-vous pas que Jacques est d\'e9sesp\'e9r\'e9, que sa raison chancelle apr\'e8s tant de tortures imm\'e9rit\'e9es\'85 +\par +\par Quelques coups l\'e9gers frapp\'e9s \'e0 la porte l'interrompirent. +\par +\par \endash C'est moi, disait la voix de Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9, ma\'eetre Folgat et Mlle Denise se consult\'e8rent un instant du regard. Enfin\~: +\par +\par \endash La situation est trop grave, annon\'e7a l'avocat, pour que la m\'e8re de monsieur de Boiscoran ne soit pas consult\'e9e\'85 +\par +\par Et il se leva pour ouvrir. +\par +\par Depuis que tenaient conseil Mlle Denise, son grand-p\'e8re et ma\'eetre Folgat, un domestique, \'e0 cinq reprises diff\'e9rentes, \'e9tait venu leur crier \'e0 travers la porte ferm\'e9e au verrou que la soupe \'e9tait sur la table. \'ab\~C'est bien\~\'bb +, avaient-ils r\'e9pondu \'e0 chaque fois. Mais comme ils ne descendaient toujours pas, Mme\~de\~Boiscoran avait fini par comprendre qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Or, que pouvait \'eatre ce quelque chose, pour qu'on lui en f\'eet myst +\'e8re\~? On ne lui e\'fbt pas cach\'e9, pensait-elle, un \'e9v\'e9nement heureux\~! +\par +\par C'est donc avec la tr\'e8s ferme r\'e9solution de se faire ouvrir qu'elle \'e9tait mont\'e9e frapper au cabinet de M.\~de\~Chandor\'e9. Et d\'e8s que ma\'eetre Folgat lui eut ouvert, d\'e8s en entrant\~: +\par +\par \endash Je veux savoir\~! dit-elle. +\par +\par Mlle Denise lui r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul mot de ce que je vais vous confier, arrach\'e9 \'e0 votre douleur ou \'e0 votre joie, suffirait pour perdre un honn\'eate homme envers qui nous avons contract\'e9 + une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. J'ai r\'e9ussi \'e0 lier une correspondance entre nous et Jacques\'85 +\par +\par \endash Denise\~! +\par +\par \endash Je lui ai \'e9crit, ma m\'e8re, je viens de recevoir sa r\'e9ponse\'85 lisez-la. +\par +\par Saisie d'une sorte de d\'e9lire, la marquise de Boiscoran se jeta sur la traduction que lui tendait la jeune fille. +\par +\par Mais \'e0 mesure qu'elle lisait, on pouvait voir \'e0 chaque ligne tout son sang se retirer de son visage, ses l\'e8vres bl\'eamir, ses yeux se voiler, l'air manquer \'e0 sa poitrine haletante. Et \'e0 la fin, la lettre \'e9chappant \'e0 ses mains d\'e9 +faillantes, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, en balbutiant\~: +\par +\par \endash Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus\~! Superbe fut le geste de Mlle Denise, et admirable l'accent dont elle s'\'e9cria\~: +\par +\par \endash Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma m\'e8re, que Jacques est un incendiaire et un assassin\~! +\par +\par Et secouant la t\'eate d'un mouvement d'indomptable \'e9nergie, la l\'e8vre fr\'e9missante, promenant autour d'elle un regard o\'f9 \'e9clataient la col\'e8re et le d\'e9dain\~: +\par +\par \endash Resterais-je donc seule, fit-elle, \'e0 le d\'e9fendre, lui qui comptait tant d'amis en ses jours prosp\'e8res\~! Soit\'85 +\par +\par Moins \'e9mu, comme de raison, que M.\~de\~Chandor\'e9 et Mme\~de\~Boiscoran, ma\'eetre Folgat avait \'e9t\'e9 le premier \'e0 se remettre. +\par +\par \endash Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il\~; car je serais impardonnable si je me laissais influencer par cette lettre. Je serais sans excuse, moi qui sais par exp\'e9rience ce que votre c\'9cur a devin\'e9. La prison pr\'e9 +ventive a des angoisses qui dissolvent les caract\'e8res les plus vigoureusement tremp\'e9s. Les jours s'y tra\'eenent interminables et les nuits y ont des terreurs sans nom. L'innocent, dans la cellule des secrets, se voit devenir coupable, de m\'eame +que l'homme le plus sain d'esprit sent son cerveau se troubler dans le cabanon des fous\'85 +\par +\par Mlle de Chandor\'e9 ne le laissa pas poursuivre. +\par +\par \endash Voil\'e0, monsieur, s'\'e9cria-t-elle, ce que je sentais, ce que je n'aurais pas su exprimer comme vous\~! +\par +\par Honteux de leur d\'e9faillance, grand-p\'e8re Chandor\'e9 et la marquise de Boiscoran s'effor\'e7aient de r\'e9agir contre le doute affreux qui un moment les avait terrass\'e9s. +\par +\par \endash Enfin, quel parti prendre\~? fit la marquise d'une voix faible. +\par +\par \endash Votre fils nous l'indique, madame, r\'e9pondit l'avocat de Paris\~; nous n'avons qu'\'e0 attendre la fin de l'instruction. +\par +\par \endash Pardon, dit M.\~de\~Chandor\'e9, nous avons \'e0 obtenir un changement de juge\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Malheureusement, fit-il, ce n'est l\'e0 qu'un r\'eave irr\'e9alisable. On ne r\'e9cuse pas comme un simple jur\'e9 un juge d'instruction agissant \'e0 ce titre. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Le l\'e9gislateur a voulu, selon l'\'e9nergique expression d'Ayrault, que rien ne p\'fbt pr\'e9valoir contre le juge d'instruction, lui couper le chemin ou brider sa puissance. L'article 542 du code d'instruction criminelle est formel. +\par +\par \endash Et\'85 que dit cet article\~? interrogea Mlle Denise. +\par +\par \endash Il dit en substance, mademoiselle, que la r\'e9cusation propos\'e9e par un pr\'e9venu contre un juge d'instruction constitue une demande en renvoi pour cause de suspicion l\'e9gitime, demande sur laquelle il n'appartient qu'\'e0 + la cour de cassation de statuer, parce que le juge d'instruction, dans les limites de sa comp\'e9tence, constitue \'e0 lui seul une juridiction\'85 Je ne sais si je m'exprime clairement\~? +\par +\par \endash Oh\~! tr\'e8s clairement, d\'e9clara M.\~de\~Chandor\'e9. Seulement, puisque Jacques le d\'e9sire\'85 +\par +\par \endash C'est vrai, monsieur\~; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas\'85 +\par +\par \endash Pardon\~! Il sait que son juge est son mortel ennemi\'85 +\par +\par Soit. En quoi serons-nous plus avanc\'e9s d'ob\'e9ir\~? Pensez-vous donc que la demande en renvoi emp\'eacherait monsieur Galpin-Daveline de continuer \'e0 suivre la proc\'e9dure\~? Point. Il la suivrait jusqu'\'e0 la d\'e9 +cision de la cour de cassation. Il serait, jusque-l\'e0, c'est vrai, emp\'each\'e9 de rendre une ordonnance d\'e9finitive\~ +; mais monsieur de Boiscoran doit la souhaiter, cette ordonnance, dont le premier effet sera de lever le secret et de lui permettre de voir son avocat. +\par +\par \endash C'est atroce\~! murmura M.\~de\~Chandor\'e9. Oui, c'est atroce, en effet, mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en leur vie, qu'il s'agisse d'eux ou d'un \'ea +tre cher, n'ont eu l'occasion d'ouvrir ce livre formidable qui s'appelle le Code, et d'y chercher, le c\'9cur serr\'e9 d'une inexplicable anxi\'e9t\'e9, l'article fatidique et inexorable d'o\'f9 d\'e9pend leur destin\'e9e\'85 +\par +\par Mais, depuis un moment d\'e9j\'e0, Mlle Denise r\'e9fl\'e9chissait. +\par +\par \endash Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et d\'e8s demain vos objections seront soumises \'e0 monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que toutes nos d\'e9marches, dans le sens qu'il indique, tourneraient contre lui. Monsieur Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous n'avons \'e0 + articuler contre lui aucun grief positif. On nous r\'e9pondrait toujours\~: \'ab\~Si monsieur de Boiscoran est innocent, que ne parle-t-il\'85\~\'bb +\par +\par C'est ce que ne voulait pas admettre grand-p\'e8re Chandor\'e9. +\par +\par \endash Cependant, commen\'e7a-t-il, si nous avions pour nous de hautes influences\'85 +\par +\par \endash En avons-nous\~? +\par +\par \endash Assur\'e9ment. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester fort puissants sous tous les r\'e9gimes. Il a \'e9t\'e9 fort li\'e9, jadis, avec monsieur de Margeril\'85 +\par +\par Fort significatif fut le geste de ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Diable\~! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous donner un coup d'\'e9paule\'85 Mais c'est un homme peu accessible. +\par +\par \endash On peut toujours lui d\'e9p\'eacher Boiscoran\'85 Puisqu'il est rest\'e9 \'e0 Paris pour faire des d\'e9marches, voil\'e0 une occasion. Je lui \'e9crirai ce soir m\'eame. +\par +\par Depuis que ce nom de Margeril avait \'e9t\'e9 prononc\'e9, Mme\~de\~Boiscoran \'e9tait devenue plus p\'e2le, s'il est possible. Sur les derniers mots du vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement\~: +\par +\par \endash N'\'e9crivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le veux pas\'85 +\par +\par Si \'e9vident \'e9tait son trouble que les autres en \'e9taient confondus. +\par +\par \endash Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouill\'e9s\~? interrogea M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Mais il s'agit du salut de Jacques, ma m\'e8re\~! s'\'e9cria Mlle Denise. +\par +\par H\'e9las\~! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soup\'e7ons avaient troubl\'e9 la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la m\'e8re payait en ce moment une imprudence de l'\'e9pouse. +\par +\par \endash S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix \'e9touff\'e9e, si c'\'e9tait l\'e0 notre supr\'eame ressource\'85 c'est moi qui irais trouver monsieur de Margeril\'85 +\par +\par Seul, ma\'eetre Folgat eut le soup\'e7on des douloureux souvenirs que ce nom \'e9veillait dans l'\'e2me de Mme\~de\~Boiscoran. Aussi, intervenant\~: +\par +\par \endash En tout \'e9tat de cause, d\'e9clara-t-il, mon avis est d'attendre la fin de l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de r\'e9pondre \'e0 monsieur Jacques, je d\'e9sire que l'avocat qu'il nous d\'e9signe soit consult\'e9. +\par +\par Voil\'e0 certainement le parti le plus sage, approuva M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez ma\'eetre Mergis, le prier de passer apr\'e8s son d\'eener. +\par +\par Le choix de Jacques de Boiscoran \'e9tait heureux. M.\~Magloire Mergis, plus connu sous le nom de ma\'eetre Magloire, passait \'e0 Sauveterre pour le plus habile et le plus \'e9loquent avocat, non seulement du d\'e9 +partement, mais encore de tout le ressort de Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus rare et bien autrement glorieux, une r\'e9putation inattaquable et bien m\'e9rit\'e9e d'int\'e9grit\'e9 et d'honneur. Il \'e9tait connu que jamais il n'e\'fb +t consenti \'e0 plaider une cause \'e9quivoque, et on citait de lui des traits h\'e9ro\'efques, tels que de jeter \'e0 la porte par les \'e9paules les clients assez mal avis\'e9s pour venir, l'argent \'e0 + la main, le supplier de se charger de quelque affaire v\'e9reuse. +\par +\par Aussi n'\'e9tait-il gu\'e8re riche et gardait-il, \'e0 cinquante-quatre ou cinq ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un d\'e9butant sans fortune. Mari\'e9 jeune, ma\'eetre Magloire avait perdu sa femme apr\'e8s quelques mois de m\'e9 +nage, et jamais il ne s'\'e9tait consol\'e9 de cette perte. Apr\'e8s plus de trente ans, la plaie n'\'e9tait pas cicatris\'e9e, et toujours, fid\'e8lement, \'e0 de certaines \'e9poques, on le voyait traverser la ville, un gros bouquet \'e0 + la main, et s'acheminer vers le cimeti\'e8re. +\par +\par De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas priv\'e9s de rire. De lui ils n'osaient, tant \'e9tait grand le respect qu'imposait cet honn\'eate homme, au visage calme et serein, aux yeux clairs et fiers, aux l\'e8vres finement dessin +\'e9es, v\'e9ritables l\'e8vres d'orateur, traduisant tour \'e0 tour la piti\'e9 ou la col\'e8re, la raillerie ou le d\'e9dain. +\par +\par De m\'eame que le docteur Seignebos, ma\'eetre Magloire \'e9tait r\'e9publicain, et aux derni\'e8res \'e9lections de l'empire, il avait fallu aux bonapartistes d'incroyables efforts, l'appui de l'administration et quantit\'e9 de man\'9c +uvres assez louches pour parvenir \'e0 l'\'e9carter de la Chambre. Encore n'eussent-ils pas r\'e9ussi sans le concours de M.\~de\~Claudieuse, qui ne les aimait gu\'e8re cependant, et qui avait d\'e9termin\'e9 un grand nombre d'\'e9lecteurs \'e0 + s'abstenir. +\par +\par Voil\'e0 l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant \'e0 l'invitation de M.\~de\~Chandor\'e9, se pr\'e9sentait rue de la Rampe. +\par +\par Mlle Denise et son grand-p\'e8re, Mme\~de\~Boiscoran et ma\'eetre Folgat l'attendaient. +\par +\par Il les salua d'un air affectueux, mais en m\'eame temps si triste que Mlle Denise en re\'e7ut un coup au c\'9cur. Elle crut comprendre que ma\'eetre Magloire n'\'e9tait pas \'e9loign\'e9 de croire \'e0 la culpabilit\'e9 + de Jacques de Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car ma\'eetre Magloire ne tarda pas \'e0 le donner \'e0 entendre, avec de grands m\'e9nagements, sans doute, mais tr\'e8s clairement. +\par +\par Ayant pass\'e9 la journ\'e9e au Palais, il avait recueilli l'opinion des membres du tribunal, et cette opinion \'e9tait loin d'\'eatre favorable au pr\'e9venu. En de telles conditions, se pr\'eater aux d\'e9sirs de Jacques et introduire contre M.\~ +Daveline une demande en renvoi e\'fbt \'e9t\'e9 une impardonnable faute. +\par +\par \endash L'instruction durera donc des ann\'e9es\~! s'\'e9cria Mlle Denise, puisque monsieur Galpin-Daveline pr\'e9tend obtenir de Jacques l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis. +\par +\par Ma\'eetre Magloire secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Je crois, au contraire, mademoiselle, r\'e9pondit-il, que l'instruction sera bient\'f4t termin\'e9e. +\par +\par \endash Si Jacques se tait, cependant\'85 +\par +\par \endash Le mutisme d'un pr\'e9venu, pas plus que son caprice ou son obstination, ne saurait entraver la marche de la proc\'e9dure. Mis en demeure de produire sa justification, s'il refuse de le faire, la justice passe outre\'85 +\par +\par \endash Pourtant, monsieur, quand un pr\'e9venu a des raisons\'85 +\par +\par \endash Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser injustement. Cependant le cas a \'e9t\'e9 pr\'e9vu. Libre au pr\'e9venu de ne pas r\'e9pondre \'e0 une question qui l'embarrasse\~: }{\i Nemo tenetur prodere se ipsum. }{ +Mais avouez que ce refus de r\'e9pondre autorise le juge \'e0 consid\'e9rer comme d\'e9cisives les charges sur lesquelles le pr\'e9venu ne s'explique pas. +\par +\par Plus \'e9tait calme le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre, plus ses auditeurs, \'e0 l'exception de ma\'eetre Folgat, \'e9taient effray\'e9s. En \'e9coutant ces expressions techniques qu'il employait, ils se sentaient glac\'e9 +s jusqu'aux moelles, comme les amis d'un bless\'e9 qui entendent le chirurgien repasser des bistouris. +\par +\par \endash Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible Mme\~de\~Boiscoran, la situation de mon malheureux fils vous para\'eet grave\'85 +\par +\par \endash J'ai dit p\'e9rilleuse, madame. +\par +\par \endash Vous pensez avec ma\'eetre Folgat que chaque jour qui s'\'e9coule ajoute au danger qu'il court\'85 +\par +\par \endash Je n'en suis que trop s\'fbr. Et si monsieur de Boiscoran est r\'e9ellement innocent\'85 +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, interrompit Mlle Denise, monsieur, pouvez-vous parler ainsi, vous qui \'eates l'ami de Jacques\'85 +\par +\par C'est d'un air de commis\'e9ration profonde, et bien sinc\'e8re, que ma\'eetre Magloire consid\'e9ra un moment la jeune fille. Puis\~: +\par +\par \endash C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, r\'e9pondit-il, que je vous dois la v\'e9rit\'e9. Oui, j'ai connu et appr\'e9ci\'e9 les hautes qualit\'e9s de monsieur de Boiscoran, je l'ai aim\'e9, je l'aime\'85 Mais ce n'est pas avec le c\'9cur, c +'est avec la raison qu'il faut examiner la situation. Jacques est homme, c'est par d'autres hommes qu'il sera jug\'e9. Il y a de sa culpabilit\'e9 des indices mat\'e9riels, palpables, tangibles. Quelles preuves avez-vous \'e0 offrir de son innocence\~ +? Des preuves morales\~!\'85 +\par +\par \endash Mon Dieu\~! murmurait Mlle Denise. +\par +\par Je pense donc comme mon honorable confr\'e8re\'85 (Et ma\'eetre Magloire saluait ma\'eetre Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de Boiscoran est innocent, il a adopt\'e9 un syst\'e8me d\'e9plorable. Ah\~! si par bonheur il a un alibi, qu'il se h +\'e2te, qu'il se h\'e2te de le produire\~! Qu'il ne laisse pas la proc\'e9dure arriver \'e0 la chambre des mises en accusation\~! Une fois l\'e0, un pr\'e9venu est aux trois quarts condamn\'e9. +\par +\par Positivement, le cramoisi des joues de M.\~de\~Chandor\'e9 p\'e2lissait. +\par +\par \endash Et cependant, s'\'e9cria-t-il, Jacques ne changera pas de syst\'e8me\~; ce n'est que trop s\'fbr pour qui conna\'eet son ent\'eatement de mule\~! +\par +\par \endash Et, malheureusement, sa r\'e9solution est prise, dit Mlle Denise, et ma\'eetre Magloire, qui le conna\'eet bien, ne le verra que trop par cette lettre qu'il nous \'e9crit. +\par +\par Jusqu'alors, rien n'avait \'e9t\'e9 dit qui p\'fbt faire soup\'e7onner \'e0 l'avocat de Sauveterre le moyen employ\'e9 pour correspondre avec le prisonnier. +\par +\par Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, et c'est ce que fit Mlle Denise. +\par +\par \'c9tonn\'e9 d'abord, il ne tarda pas \'e0 froncer le sourcil. +\par +\par \endash C'est bien imprudent, murmura-t-il, d\'e8s qu'il sut tout, c'est bien hardi\'85 (Et regardant ma\'eetre Folgat\~:) Notre profession, continua-t-il, a certaines r\'e8gles dont il est toujours f\'e2cheux\'85 de s'\'e9carter. +\par +\par Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa piti\'e9\~! L'avocat de Paris avait rougi imperceptiblement. +\par +\par \endash Je n'aurais jamais conseill\'e9 une telle imprudence, dit-il\~; mais du moment o\'f9 elle \'e9tait commise, je n'ai pas cru devoir refuser d'en profiter, et duss\'e9-je encourir un bl\'e2me s\'e9v\'e8re, ou pis encore\'85 j'en profiterai. +\par +\par Ma\'eetre Magloire ne r\'e9pondit pas\~; mais ayant lu la lettre de Jacques\~: +\par +\par \endash Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et d\'e8s que le secret sera lev\'e9, je me rendrai pr\'e8s de lui. Je crois, comme mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera \'e0 + garder le silence. Cependant, puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une lettre\'85 Allons, bien\~! voici que, moi aussi, je profite de l'imprudence commise. Suppliez-le, dans son int\'e9r\'ea +t, au nom de tout ce qu'il a de plus cher, de parler, de se disculper, de s'expliquer\'85 +\par +\par Et, saluant, ma\'eetre Magloire se retira pr\'e9cipitamment, laissant ses auditeurs constern\'e9s, tant il \'e9tait visible que le but de sa brusque retraite \'e9tait surtout de cacher la p\'e9nible impression qu'il ressentait de la lettre de Jacques. + +\par +\par \endash Certes\~! dit M.\~de\~Chandor\'e9, nous allons lui \'e9crire, mais ce sera comme si nous chantions\'85 Il attendra la fin de l'instruction. +\par +\par \endash Qui sait\~!\'85 murmura Mlle Denise. (Et apr\'e8s une minute de m\'e9ditation\~:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle. +\par +\par Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut \'e0 sa chambre \'e9crire ce laconique billet\~: +\par +\par }{\i Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui donne sur la ruelle de la Charit\'e9, je vous y attends. Si tard que vous soit remis ce mot, venez.}{ +\par +\par }{\i Denise.}{ +\par +\par Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille bonne qui l'avait \'e9lev\'e9e, et apr\'e8s toutes les recommandations que la prudence lui pouvait inspirer\~: +\par +\par \endash Il faut, lui dit-elle, que monsieur M\'e9chinet, le greffier, ait cette lettre ce soir m\'eame\~; pars, d\'e9p\'eache-toi\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256511}9{\*\bkmkend _Toc96256511} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis vingt-quatre heures, M\'e9chinet \'e9tait si chang\'e9 que ses s\'9curs ne le reconnaissaient plus. +\par +\par Aussit\'f4t apr\'e8s le d\'e9part de Mlle Denise, elles \'e9taient all\'e9es le trouver, esp\'e9rant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette myst\'e9rieuse entrevue\~; mais d\'e8s les premiers mots\~: +\par +\par \endash Cela ne vous regarde pas\~! s'\'e9tait-il \'e9cri\'e9 d'un accent qui fit fr\'e9mir les deux couturi\'e8res. Cela ne regarde personne\~! +\par +\par Et il \'e9tait rest\'e9 seul, tout \'e9tourdi de l'aventure, et r\'eavant aux moyens de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'\'e9tait pas ais\'e9. +\par +\par Le moment d\'e9cisif arriv\'e9, il reconnut que jamais il ne r\'e9ussirait \'e0 faire passer \'e0 Jacques de Boiscoran le billet qui br\'fblait sa poche sans \'eatre aper\'e7u de l'\'9cil de lynx de M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par Force lui fut donc, apr\'e8s de longues h\'e9sitations, de recourir \'e0 la complicit\'e9 de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin. C'\'e9tait, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le vice capital \'e9 +tait une incurable paresse, et qui n'avait sur la conscience que de l\'e9gers d\'e9lits de vagabondage. +\par +\par Il aimait M\'e9chinet, lequel, pendant ses s\'e9jours ant\'e9rieurs \'e0 la prison de Sauveterre, lui avait donn\'e9 quelquefois du tabac ou quelques sous pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection \'e0 + la proposition que lui fit le greffier de remettre un billet \'e0 M.\~de\~Boiscoran et de rapporter une r\'e9ponse. Et il s'acquitta fid\'e8lement et honn\'eatement de la commission. +\par +\par Mais de ce que tout s'\'e9tait bien pass\'e9 cette fois, il ne s'ensuivait pas que M\'e9chinet f\'fbt plus tranquille. Outre qu'il \'e9tait assailli de remords en songeant \'e0 ses devoirs trahis, il fr\'e9missait de se sentir \'e0 + la merci d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il f\'fbt d\'e9couvert\~? Une indiscr\'e9tion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il alors\~? Destitu\'e9, il perdrait successivement toutes ses places. La confiance et la consid\'e9 +ration se retireraient de lui. Adieu les r\'eaves ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver \'e0 une belle position par un mariage avantageux. +\par +\par Et cependant, contradiction bizarre, M\'e9chinet ne regrettait pas ce qu'il avait fait, et il se sentait pr\'eat \'e0 recommencer. +\par +\par Telles \'e9taient ses dispositions, quand la vieille bonne de M.\~de\~Chandor\'e9 lui apporta la lettre de sa ma\'eetresse. +\par +\par \endash Quoi, encore\~! s'\'e9cria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques lignes\~:) Dites \'e0 mademoiselle de Chandor\'e9 que je suis \'e0 ses ordres, r\'e9pondit-il, persuad\'e9 que quelque \'e9v\'e9nement f\'e2cheux \'e9tait survenu. +\par +\par Moins d'un quart d'heure apr\'e8s, en effet, il sortit, et avec toutes sortes de pr\'e9cautions pour d\'e9pister les curieux, il gagna la ruelle de la Charit\'e9. +\par +\par La petite porte du jardin \'e9tait entreb\'e2ill\'e9e, il n'eut qu'\'e0 la pousser pour entrer. +\par +\par Quoiqu'il n'y e\'fbt pas de lune, la nuit \'e9tait fort claire\~: \'e0 quelques pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et s'avan\'e7a. +\par +\par \endash Excusez-moi, monsieur, commen\'e7a-t-elle, d'avoir os\'e9 vous envoyer chercher\'85 +\par +\par Toutes les angoisses de M\'e9chinet se dissipaient. Il ne songeait plus qu'\'e0 l'\'e9tranget\'e9 de la situation. Sa vanit\'e9 se d\'e9lectait de se voir le confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus riche h\'e9riti\'e8 +re du pays. +\par +\par \endash Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous \'eatre utile, mademoiselle, dit-il. +\par +\par En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son avis\~: +\par +\par \endash Je pense comme ma\'eetre Folgat, r\'e9pondit-il, que le chagrin et l'isolement commencent \'e0 agir d'une fa\'e7on d\'e9sastreuse sur le moral de monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Oui, c'est \'e0 devenir fou\~! murmura la jeune fille. +\par +\par \endash Je crois, avec ma\'eetre Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur de Boiscoran, en s'obstinant \'e0 se taire, empire sa situation. J'en ai la preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a recouvr\'e9 + toute son assurance. Le procureur g\'e9n\'e9ral lui a \'e9crit pour le f\'e9liciter de son \'e9nergie. +\par +\par \endash Et alors\'85 +\par +\par \endash Alors, mademoiselle, il faudrait d\'e9terminer monsieur de Boiscoran \'e0 parler. Je sens bien que sa r\'e9solution est tr\'e8s fermement arr\'eat\'e9e, mais si vous lui \'e9criviez, puisque vous pouvez lui \'e9crire\'85 +\par +\par \endash Une lettre serait inutile. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen\'85 +\par +\par \endash Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier. Ne perdez pas une minute, il n'est que temps. +\par +\par Si claire que f\'fbt la nuit, M\'e9chinet ne pouvait voir la p\'e2leur de la jeune fille. +\par +\par \endash Eh bien\~! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'\'e0 monsieur de Boiscoran, que je le voie, que je lui parle\'85 +\par +\par Elle supposait que le greffier allait bondir, se r\'e9crier, point\~: +\par +\par \endash En effet, dit-il du ton le plus tranquille\~; mais comment\~? +\par +\par \endash Blangin, le ge\'f4lier, et sa femme ne tiennent \'e0 leur place que parce qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en \'e9change d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'\'e9tablir \'e0 la campagne\~? +\par +\par \endash Pourquoi non\~? fit le greffier. (Et plus bas, r\'e9pondant aux objections de son exp\'e9rience\~:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble en rien aux maisons d'arr\'eat des grandes villes\'85 + Les prisonniers y sont rares, la surveillance y est nulle. Les portes ferm\'e9es, Blangin y est le ma\'eetre\'85 +\par +\par \endash J'irai le trouver demain\~! d\'e9clara Mlle Denise. Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En c\'e9dant une premi\'e8re fois aux suggestions de Mlle Denise, M\'e9chinet, \'e0 son insu, s'\'e9tait engag\'e9 pour l'avenir. + +\par +\par \endash Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni d\'e9montrer \'e0 Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses convoitises. C'est moi qui lui parlerai. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur\~! s'\'e9cria Mlle Denise, monsieur, comment jamais\'85 +\par +\par \endash Combien puis-je offrir\~? interrompit le greffier. +\par +\par \endash Tout ce que vous jugerez convenable, tout\'85 +\par +\par \endash Alors, mademoiselle, demain, ici, \'e0 la m\'eame heure qu'aujourd'hui, je vous apporterai la r\'e9ponse. +\par +\par Et il s'\'e9loigna, laissant Mlle Denise si enflamm\'e9e d'espoir que tout le reste de la soir\'e9e et toute la journ\'e9e du lendemain, tantes Lavarande et Mme\~de\~Boiscoran, \'e0 qui elle n'avait rien confi\'e9, ne cess\'e8rent de se demander\~ +: qu'a donc cette petite\~? +\par +\par Elle songeait que, si la r\'e9ponse \'e9tait favorable, avant vingt-quatre heures elle verrait Jacques, et elle se disait\~: pourvu que M\'e9chinet soit exact. +\par +\par Il le fut. \'c0 dix heures pr\'e9cises, comme la veille, il poussait la petite porte, et tout d'abord\~: +\par +\par \endash J'ai r\'e9ussi, dit-il. +\par +\par Si violente fut l'\'e9motion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer \'e0 un arbre. +\par +\par \endash Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille francs\'85 C'est peut-\'eatre beaucoup. +\par +\par \endash C'est bien trop peu\'85 +\par +\par \endash Il exige qu'ils lui soient remis en or. +\par +\par \endash Il les aura. +\par +\par \endash Enfin, il met \'e0 l'entrevue des conditions qui vous para\'eetront peut-\'eatre bien dures, mademoiselle\'85 +\par +\par D\'e9j\'e0 la jeune fille s'\'e9tait remise. +\par +\par \endash Dites, monsieur. +\par +\par \endash Tout en prenant ses pr\'e9cautions pour le cas o\'f9 il serait d\'e9couvert, Blangin tient \'e0 ne pas l'\'eatre. Voici donc comment il a r\'e9gl\'e9 les choses. Demain soir, \'e0 six heures, vous passerez devant la prison. L +a porte sera ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous connaissez bien, puisqu'elle a \'e9t\'e9 \'e0 votre service. Si elle ne vous salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque emp\'ea +chement. Si elle vous salue, allez \'e0 elle, toute seule, et elle vous conduira dans une petite pi\'e8ce qui d\'e9pend de son logement. Vous y resterez jusqu'\'e0 l'heure, assez avanc\'e9e n\'e9cessairement, o\'f9 + Blangin croira pouvoir vous conduire sans danger \'e0 la cellule de monsieur de Boiscoran. L'entrevue termin\'e9e, vous reviendrez \'e0 votre petite chambre, o\'f9 un lit sera pr\'e9par\'e9, et vous y passerez le reste de la nuit. Car voil\'e0 + la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de jour. +\par +\par C'\'e9tait terrible, en effet. +\par +\par Pourtant, apr\'e8s un moment de r\'e9flexion\~: +\par +\par \endash N'importe\~! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites \'e0 Blangin, monsieur M\'e9chinet, que tout est convenu. +\par +\par Que Mlle Denise accept\'e2t toutes les conditions du ge\'f4lier Blangin, rien de mieux \endash rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de M.\~de\~Chandor\'e9 devait \'eatre plus difficile. +\par +\par La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la premi\'e8re fois, elle se sentit \'e9mue en pr\'e9sence de son grand-p\'e8re, qu'elle h\'e9sita, qu'elle pr\'e9para ses phrases et qu'elle chercha ses mots. +\par +\par Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se f\'fbt pas crue capable, elle m\'e9nagea l'\'e9tranget\'e9 de sa requ\'eate\~; d\'e8s qu'elle se fut expliqu\'e9e\~: +\par +\par \endash Jamais\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9, jamais\~! jamais\~!\'85 +\par +\par Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'\'e9tait exprim\'e9 avec cette autorit\'e9 d\'e9cisive. Jamais ses sourcils ne s'\'e9taient ainsi fronc\'e9s. Jamais, \'e0 une demande de sa petite-fille, il n'avait r\'e9pondu non, sans que son \'9cil r +\'e9pond\'eet oui. +\par +\par \endash Impossible\~! pronon\'e7a-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas admettre de r\'e9plique. +\par +\par Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'\'e9tait pas marchand\'e9, et il avait bien montr\'e9 \'e0 Mlle Denise tout ce qu'elle pouvait attendre de lui. Du doigt et de l'\'9cil, elle lui avait impos\'e9 ses volont\'e9 +s. Selon qu'elle lui avait souffl\'e9, il avait dit oui, il avait dit non, il avait dit peut-\'eatre. Que n'e\'fbt-il pas dit encore\~? +\par +\par Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui avait demand\'e9 cent vingt mille francs, et il les lui avait donn\'e9s, bien que ce soit une grosse somme en tout pays, \'e9norme \'e0 Sauveterre, immense pour un vieillard qui l'a \'e9 +conomis\'e9e louis \'e0 louis. Il \'e9tait pr\'eat \'e0 en donner autant, \'e0 en donner le double, sans plus d'explications. +\par +\par Mais que Mlle Denise quitt\'e2t la maison paternelle un soir, \'e0 six heures, pour ne rentrer que le lendemain\'85 +\par +\par \endash C'est ce que je ne puis souffrir\~! r\'e9p\'e9tait-il. Mais que Mlle Denise all\'e2t passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une entrevue avec son fianc\'e9, prisonnier et accus\'e9 de meurtre et d'incendie, la nuit enti\'e8 +re, seule, \'e0 l'absolue discr\'e9tion d'un ge\'f4lier, d'un homme dur, avide et grossier\'85 +\par +\par \endash C'est ce que je ne puis souffrir\~! r\'e9p\'e9tait-il. C'est ce que je ne permettrai pas\~! s'\'e9cria encore le vieux gentilhomme. +\par +\par Calme, Mlle Denise avait laiss\'e9 passer l'orage. Et lorsque son grand-p\'e8re s'arr\'eata\~: +\par +\par \endash Et s'il le faut, cependant\~? dit-elle. M.\~de\~Chandor\'e9 haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour d\'e9terminer Jacques \'e0 renoncer \'e0 un syst\'e8me qui le perd, pour le d\'e9terminer \'e0 parler avant la fin de l'instruction\~? +\par +\par \endash Ce n'est pas ton r\'f4le, mon enfant, dit M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash C'est le r\'f4le de sa m\'e8re, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin consent \'e0 risquer pour toi, il le risquera pour elle au m\'eame prix. Que madame de Boiscoran aille passer la nuit \'e0 la prison, je l'approuverai\~ +; qu'elle voie son fils, elle fera son devoir\'85 +\par +\par \endash Ce n'est pas elle qui changera les r\'e9solutions de Jacques. +\par +\par \endash Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa m\'e8re. +\par +\par \endash Ce n'est pas la m\'eame chose, bon papa\'85 +\par +\par \endash N'importe\~! +\par +\par Ce \'ab\~n'importe\~\'bb de M.\~de\~Chandor\'e9 n'\'e9tait pas moins net que son \'ab\~impossible\~\'bb, mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer \'e0 \'eatre entam\'e9 par les objections de l'adversaire. +\par +\par \endash N'insiste pas, ch\'e8re fille, reprit-il, mon parti est irr\'e9vocablement arr\'eat\'e9, et je te jure\'85 +\par +\par \endash Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille. +\par +\par Et si r\'e9solue \'e9tait son attitude, et si ferme son accent, que le vieux gentilhomme en demeura un instant abasourdi. +\par +\par \endash Si je ne veux pas, cependant\'85, reprit-il. +\par +\par \endash Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui t'aime tant, dans la douloureuse n\'e9cessit\'e9 de te d\'e9sob\'e9ir pour la premi\'e8re fois de sa vie. +\par +\par \endash Parce que pour la premi\'e8re fois, en effet, je ne fais pas la volont\'e9 de ma petite-fille. +\par +\par \endash Bon papa, laisse-moi te dire\'85 +\par +\par \endash \'c9coute-moi, plut\'f4t, pauvre ch\'e8re enfant, et laisse-moi te montrer \'e0 quels dangers, \'e0 quels malheurs tu t'exposerais\'85 Aller passer la nuit \'e0 + cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune fille, cette fleur de renomm\'e9e qu'une m\'e9disance fl\'e9trit, le bonheur et le repos de toute la vie\'85 +\par +\par \endash L'honneur et la vie de Jacques sont en danger. +\par +\par \endash Pauvre imprudente\~! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier \'e0 te reprocher cruellement ta d\'e9marche\~? +\par +\par \endash Lui\~! +\par +\par \endash Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables d\'e9vouements. +\par +\par \endash Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne pas faire mon devoir. +\par +\par Le d\'e9sespoir gagnait M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander\'85 Si ton vieux grand-p\'e8re te conjurait \'e0 genoux de renoncer \'e0 ce funeste projet\'85 +\par +\par \endash Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile\~; car je r\'e9sisterais \'e0 tes pri\'e8res, comme je r\'e9siste \'e0 tes ordres. +\par +\par \endash Implacable\~! s'\'e9cria le vieillard, elle est implacable\~! (Et, tout \'e0 coup, changeant de ton\~:) Pourtant, je suis le ma\'eetre\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Bon papa, de gr\'e2ce\~! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est \'e0 M\'e9chinet que je m'adresserai, c'est \'e0 Blangin que je signifierai ma volont\'e9\'85 +\par +\par Plus blanche qu'un marbre, mais l'\'9cil \'e9tincelant, Mlle Denise recula d'un pas. +\par +\par \endash Si tu faisais cela, grand-p\'e8re, interrompit-elle, si tu brisais ma derni\'e8re esp\'e9rance\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~!\'85 +\par +\par \endash Demain, je te le jure par la m\'e9moire de ma m\'e8re, je serais dans un couvent, et tu ne me reverrais de ma vie\~; non, pas m\'eame au moment de ma mort, qui ne tarderait pas\'85 +\par +\par D'un mouvement d\'e9sesp\'e9r\'e9, M.\~de\~Chandor\'e9 leva les bras vers le ciel et, d'une voix rauque\~: +\par +\par \endash \'d4 mon Dieu\~! s'\'e9cria-t-il, voil\'e0 donc nos enfants, et voil\'e0 ce qui nous attend, nous, vieillards\~! Notre existence enti\'e8re s'est pass\'e9e \'e0 veiller sur eux, nous avons \'e9t\'e9 \'e0 + genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont \'e9t\'e9 notre souci le plus cher et notre meilleure esp\'e9rance\~; de m\'eame que nous leur avons donn\'e9 notre vie jour \'e0 jour, nous voudrions leur donner notre sang goutte \'e0 + goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons aim\'e9s\~!\'85 Pauvres fous\~! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux, rieur, l'\'9cil brillant et quelques mots d'amour aux l\'e8vres, et c'est fini, notre enfant n'est plus \'e0 + nous, notre enfant ne nous conna\'eet plus\'85 Meurs en ton coin, vieillard\'85 +\par +\par Et succombant \'e0 son \'e9motion, de m\'eame que le ch\'eane touch\'e9 par la hache, le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil. +\par +\par \endash Ah\~! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu dis l\'e0, grand-p\'e8re, toi, douter de moi\~! +\par +\par Elle s'\'e9tait agenouill\'e9e, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les mains du vieux gentilhomme. +\par +\par \'c0 cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort\~: +\par +\par \endash Malheureuse\~! reprit-il, et si Jacques \'e9tait coupable, et si, lorsque tu para\'eetras, il te faisait l'aveu de son crime\'85 +\par +\par Mlle Denise secoua la t\'eate. +\par +\par \endash C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela \'e9tait, je devrais \'eatre punie comme lui, car je sens que, s'il l'e\'fbt voulu, j'aurais \'e9t\'e9 sa complice\'85 +\par +\par \endash Elle est folle\~! soupira M.\~de\~Chandor\'e9 en retombant sur son fauteuil, elle est folle\~! +\par +\par Mais il \'e9tait vaincu, et le lendemain, \'e0 cinq heures du soir, le c\'9cur d\'e9chir\'e9 d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe, donnant le bras \'e0 sa petite-fille. +\par +\par Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas seize, mais vingt mille francs en or. +\par +\par Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence Mme\~de\~Boiscoran, tantes Lavarande et ma\'eetre Folgat, et, \'e0 la profonde stupeur de M.\~de\~Chandor\'e9, personne n'avait risqu\'e9 une objection. +\par +\par Jusqu'\'e0 la rue de la prison, le grand-p\'e8re et sa petite-fille n'\'e9chang\'e8rent pas une parole. Mais l\'e0\~: +\par +\par \endash Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise, faisons bien attention\'85 +\par +\par Ils approchaient\~; Mme\~Blangin salua. +\par +\par \endash Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. \'c0 demain, bon papa, et surtout rentre bien vite et ne t'inqui\'e8te pas. +\par +\par Et, rejoignant la femme du ge\'f4lier, elle disparut dans l'int\'e9rieur de la prison. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256512}10{\*\bkmkend _Toc96256512} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La prison, \'e0 Sauveterre, c'est le ch\'e2teau situ\'e9 tout en haut de la vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque d\'e9sert. +\par +\par Tr\'e8s important autrefois, le ch\'e2teau de Sauveterre a \'e9t\'e9 d\'e9mantel\'e9 lors du si\'e8ge de La Rochelle, et il n'en reste plus que des d\'e9bris maladroitement restaur\'e9s, des remparts dont les foss\'e9s ont \'e9t\'e9 combl\'e9 +s, une porte surmont\'e9e d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin militaire, et enfin deux tours massives reli\'e9es par un immense b\'e2timent dont le rez-de-chauss\'e9e est vo\'fbt\'e9. Rien de moins triste que ces ruines entour\'e9es + d'un mur tapiss\'e9 de lierre, et jamais on ne soup\'e7onnerait leur destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte \'e0 l'entr\'e9e sa faction monotone. +\par +\par Des ormes s\'e9culaires ombragent les vastes cours, et sur les plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers. +\par +\par Mais les prisonniers manquent \'e0 cette po\'e9tique prison. \'ab\~C'est une cage sans oiseaux\~\'bb, dit parfois le ge\'f4lier d'un ton m\'e9lancolique. Il en profite pour cultiver des l\'e9gumes le long des pr\'e9 +aux, et l'exposition est si favorable qu'il est toujours le premier, \'e0 Sauveterre, \'e0 cueillir des petits pois. Il en a de m\'eame profit\'e9 \endash avec l'autorisation de l'administration \endash pour s'attribuer dans une des tours un joli lo +gement, qui se compose de deux pi\'e8ces au rez-de-chauss\'e9e et d'une chambre \'e0 l'\'e9tage sup\'e9rieur, o\'f9 on arrive par un \'e9troit escalier pratiqu\'e9 dans l'\'e9paisseur du mur. +\par +\par C'est dans cette chambre que la ge\'f4li\'e8re, avec la promptitude de la peur, entra\'eena Mlle Denise. +\par +\par La pauvre jeune fille suffoquait, tant son c\'9cur violemment battait dans sa poitrine, et, \'e0 peine entr\'e9e, elle se laissa tomber sur une chaise. +\par +\par \endash J\'e9sus Dieu\~! s'\'e9cria la ge\'f4li\'e8re, vous trouvez-vous donc mal, ma ch\'e8re demoiselle\~! Attendez, je descends vous qu\'e9rir du vinaigre\'85 +\par +\par \endash C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible\~; restez pr\'e8s de moi, ma bonne Colette, restez\~! +\par +\par Forte et robuste comm\'e8re de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis, avec un \'e9pais duvet noir \'e0 la l\'e8vre sup\'e9rieure, Mme\~Blangin s'appelait Colette. +\par +\par \endash Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble dr\'f4le de vous trouver ici. +\par +\par \endash Oui, tr\'e8s dr\'f4le, assur\'e9ment. Mais o\'f9 est donc votre mari\~? +\par +\par \endash En bas, \'e0 faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas \'e0 monter. +\par +\par Bient\'f4t, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin apparut, p\'e2le et l'\'9cil trouble, comme un homme qui vient de courir un grand danger. +\par +\par \endash Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle arrivait, j'ai r\'e9ussi \'e0 l'attirer derri\'e8re le mur en lui offrant la goutte. Je commence \'e0 + croire que je ne perdrai pas ma place. +\par +\par Mlle de Chandor\'e9 prit cette phrase pour une mise en demeure. +\par +\par \endash Eh\~! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaiet\'e9 bien loin de son \'e2me, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure\'85 +\par +\par Et, ouvrant son sac, elle d\'e9posait sur la table les rouleaux qu'il contenait. +\par +\par \endash Ah\~! c'est l'or\~! fit Blangin, dont l'\'9cil \'e9tincela. +\par +\par \endash Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici seize\'85 +\par +\par Une tentation irr\'e9sistible contractait les traits du ge\'f4lier. +\par +\par \endash On peut voir\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Certes, r\'e9pondit la jeune fille, v\'e9rifiez\'85 +\par +\par Elle se trompait. Blangin songeait bien \'e0 v\'e9rifier, vraiment\~! Ce qu'il voulait, c'\'e9tait repa\'eetre sa vue de cet or, l'entendre sonner, le manier. +\par +\par D'un geste fi\'e9vreux, il d\'e9chira les enveloppes et se mit \'e0 faire tomber les pi\'e8ces en cascades sur la table, et, \'e0 mesure que le tas grossissait, ses l\'e8vres bl\'eamissaient et la sueur perlait \'e0 ses tempes. +\par +\par \endash Tout cela est \'e0 moi\~! fit-il avec un rire stupide. +\par +\par \endash Oui, \'e0 vous, r\'e9pondit Mlle Denise. +\par +\par \endash Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme c'est beau, l'or\~! Regarde donc, ma femme. +\par +\par Mais la ge\'f4li\'e8re d\'e9tournait la t\'eate. Elle \'e9tait aussi \'e2pre au gain que son mari, et plus \'e9mue peut-\'eatre, mais elle \'e9tait femme, elle savait dissimuler. +\par +\par \endash Ah\~! ch\'e8re demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous aurions demand\'e9 de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions \'e0 songer qu'\'e0 nous\~! Mais nous avons des enfants\'85 +\par +\par \endash Votre devoir est de vous pr\'e9occuper de vos enfants, dit Mlle Denise. +\par +\par \endash Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme\'85 Mademoiselle regrette peut-\'eatre de nous donner tant d'argent\'85 +\par +\par \endash Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais volontiers quelque chose encore. +\par +\par Et elle montrait un des quatre rouleaux rest\'e9s dans son sac. +\par +\par \endash Alors, en effet, au diable la place\~! s'\'e9cria Blangin. (Et gris\'e9 par la vue et le contact de l'or\~:) Vous \'eates ici chez vous, mademoiselle, poursuivit-il, et la prison et le ge\'f4lier sont \'e0 vos ordres. Que d\'e9sirez-vous\~ +? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs\~? +\par +\par \endash Blangin\~!\'85 fit s\'e9v\'e8rement la femme. +\par +\par \endash Quoi\~! Ne suis-je pas le ma\'eetre de l\'e2cher les prisonniers\~? +\par +\par \endash Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu \'e0 mademoiselle le service qu'elle attend de toi. +\par +\par \endash C'est juste. +\par +\par \endash Alors, insista la prudente ge\'f4li\'e8re, cache cet argent qui nous trahirait. +\par +\par Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit \'e0 son mari qui y glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pi\'e8ces qu'il garda dans sa poche pour avoir sous la main une preuve mat\'e9rielle de sa fortune nouvelle. +\par +\par Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein \'e0 craquer, fut remis au fond de l'armoire sous une pile de linge\~: +\par +\par \endash Maintenant, descends, commanda la ge\'f4li\'e8re \'e0 son mari. On peut encore venir, et si tu n'allais pas ouvrir d\'e8s qu'on frappera, cela donnerait des soup\'e7ons. +\par +\par \'c9poux bien dress\'e9, Blangin ob\'e9it sans r\'e9plique, et aussit\'f4t la ge\'f4li\'e8re entreprit de distraire Mlle Denise. Elle esp\'e9rait bien, disait-elle, que sa ch\'e8re demoi +selle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose. Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait \'e0 passer le temps, car il n'\'e9tait que sept heures, et ce ne serait qu'apr\'e8s dix que Blangin pourrait la conduire sans danger \'e0 + la cellule de M.\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Mais j'ai d\'een\'e9, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien. +\par +\par L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu merci, les go\'fbts de sa ch\'e8re demoiselle, et elle lui avait pr\'e9par\'e9 un bouillon exquis et une cr\'e8 +me incomparable. Et, tout en parlant, elle dressait la table, ayant mis dans sa t\'eate que, d\'fbt Mlle Denise en p\'e9 +rir, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge. Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet avantage qu'ils emp\'each\'e8rent Mlle Denise de s'abandonner \'e0 ses douloureuses pens\'e9es. +\par +\par La nuit \'e9tait venue. Neuf heures sonn\'e8rent, puis dix. Puis on entendit le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires. +\par +\par Un quart d'heure apr\'e8s, Blangin reparut, portant une lanterne et un \'e9norme trousseau de clefs. +\par +\par \endash J'ai envoy\'e9 coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir. +\par +\par Mlle Denise \'e9tait d\'e9j\'e0 debout. +\par +\par \endash Allons, dit-elle simplement. +\par +\par Et, \'e0 la suite du ge\'f4lier, elle traversa d'interminables corridors, puis une immense salle vo\'fbt\'e9e o\'f9 les pas retentissaient comme dans une \'e9glise, puis une longue galerie. +\par +\par Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer quelques rayons de lumi\'e8re\~: +\par +\par \endash C'est l\'e0\~! dit Blangin. +\par +\par Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix \'e0 peine distincte\~: +\par +\par \endash Attendez un moment, dit-elle. +\par +\par C'est qu'elle \'e9tait pr\'e8s de succomber \'e0 tant d'\'e9motions successives. C'est qu'elle sentait ses jambes fl\'e9chir et ses yeux se voiler. Son \'e2me gardait toujours son admirable \'e9nergie, mais la chair \'e9chappait \'e0 sa volont\'e9 + et lui manquait, en quelque sorte. +\par +\par \endash \'cates-vous malade\~? interrogea le ge\'f4lier. Que faites-vous\~? +\par +\par Elle demandait \'e0 Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa pri\'e8re achev\'e9e\~: +\par +\par \endash Entrons, dit-elle. +\par +\par Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte de Jacques de Boiscoran. +\par +\par Ce n'\'e9tait d\'e9j\'e0 plus les jours, c'\'e9tait les heures que comptait Jacques de Boiscoran depuis qu'il \'e9tait au secret. +\par +\par Il avait \'e9t\'e9 \'e9crou\'e9 le vendredi matin, 23 juin, et on \'e9tait au mercredi soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible expression d'Ayrault, il avait \'e9t\'e9 \'ab\~vivant, ray\'e9 du monde des vivants et mur\'e9 + dans la tombe\~\'bb. Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures avait-elle pes\'e9 sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le voyant p\'e2le et amaigri, les cheveux et la barbe en d\'e9sordre, les yeux brillants de fi\'e8 +vre comme des charbons mal \'e9teints, e\'fbt-on eu peine \'e0 reconna\'eetre l'heureux et insoucieux ch\'e2telain de Boiscoran, ce Benjamin de la destin\'e9e, \'e0 qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique gar\'e7on qui, du haut de son pass\'e9 +, d\'e9fiait l'avenir. +\par +\par C'est que de tous les supplices imagin\'e9s par les soci\'e9t\'e9s oblig\'e9es de se d\'e9fendre, il n'en est pas de plus effroyable que \'ab\~le secret\~\'bb. C'est qu'il n'en est pas qui, plus promptement, d\'e9trempe les \'e9nergies, d\'e9 +sarticule les volont\'e9s et r\'e9duise les plus indomptables organisations. +\par +\par C'est qu'il n'est pas de lutte plus \'e9mouvante que la lutte qui s'\'e9tablit entre un pr\'e9venu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou cl\'e9ment\~; o\'f9 l'on voit un homme sans d\'e9fense se d\'e9battre contre un autre homme arm\'e9 + d'un pouvoir discr\'e9tionnaire. +\par +\par Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se serait inform\'e9e de Jacques. Rien ne lui \'e9tait plus facile. Et si elle se f\'fbt inform\'e9e, elle e\'fbt appris par Blangin, qui gardait et \'e9piait M.\~de\~Boiscoran, et par la ge +\'f4li\'e8re qui pr\'e9parait ses repas, par quelles phases il avait pass\'e9 depuis son arrestation. +\par +\par An\'e9anti sur le premier moment, il n'avait pas tard\'e9 \'e0 r\'e9agir, et, le vendredi et le samedi, il s'\'e9tait montr\'e9 tranquille et plein de confiance, causeur et presque gai. +\par +\par Le dimanche lui avait \'e9t\'e9 fatal. Conduit \'e0 Boiscoran entre deux gendarmes pour la lev\'e9e des scell\'e9s, il avait \'e9t\'e9, le long du chemin, accabl\'e9 d'injures et de mal\'e9dictions par des gens qui l'avaient reconnu, et il \'e9tait rentr +\'e9 mortellement triste. +\par +\par Pendant toute la journ\'e9e du lundi, il avait \'e9t\'e9 tortur\'e9 par le juge d'instruction, et apr\'e8s six heures d'interrogatoire, quand on lui avait apport\'e9 son d\'eener, il avait dit que sa sant\'e9 n'y r\'e9 +sisterait pas, et qu'autant vaudrait le tuer tout de suite. +\par +\par Le mardi, il avait re\'e7u la lettre de Mlle Denise et y avait r\'e9pondu. C'avait \'e9t\'e9 pour lui le sujet d'une extr\'eame agitation, et, +pendant une partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa cellule avec les gestes et les impr\'e9cations incoh\'e9rentes d'un fou. +\par +\par Il esp\'e9rait un mot pour le mercredi. Ce mot n'\'e9tant pas venu, il \'e9tait tomb\'e9 dans une torpeur glac\'e9e dont M.\~Galpin-Daveline n'avait pas pu le tirer. Il n'avait rien pris de la journ\'e9e qu'une tasse de bouillon et un peu de caf\'e9 +. Et, le juge parti, il s'\'e9tait accoud\'e9 \'e0 sa table, en face de la fen\'eatre, et il y \'e9tait rest\'e9 immobile comme une statue, les l\'e8vres pendantes, le regard h\'e9b\'e9t\'e9, si profond\'e9ment enfonc\'e9 dans ses r\'eaveries qu'il ne s' +\'e9tait pas d\'e9rang\'e9 quand on lui avait mont\'e9 de la lumi\'e8re. +\par +\par C'est ainsi qu'il \'e9tait encore, quand, un peu apr\'e8s dix heures, il entendit grincer les verrous de sa porte. D\'e9j\'e0 il \'e9tait assez au fait de la prison pour en conna\'eetre les usages. Il savait \'e0 + quelles heures on lui apportait ses repas, \'e0 quel moment Cheminot venait mettre en ordre sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre \'e0 voir para\'eetre le juge d'instruction. +\par +\par La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si tardive annon\'e7ait immanquablement un \'e9v\'e9nement insolite \endash la libert\'e9, peut-\'eatre, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se dressa-t-il. Et d +\'e8s qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de Blangin\~: +\par +\par \endash Que me veut-on\~? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'\'e9tait un ge\'f4lier poli. +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pondit-il, je vous am\'e8ne une personne\'85 +\par +\par Et s'effa\'e7ant, il livra passage \'e0 Mlle Denise, ou plut\'f4t il la poussa dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la facult\'e9 de se mouvoir. +\par +\par \endash Une personne\'85, r\'e9p\'e9tait M.\~de\~Boiscoran. Mais le ge\'f4lier ayant \'e9lev\'e9 sa lanterne, le malheureux reconnut sa fianc\'e9e. +\par +\par \endash Vous\~! s'\'e9cria-t-il, ici\~! +\par +\par Et il se rejeta en arri\'e8re, tremblant d'\'eatre dupe d'un r\'eave, d'\'eatre le jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui pr\'e9c\'e8dent la folie et qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des ruines. +\par +\par \endash Denise\~! murmura-t-il encore. Denise\~! +\par +\par Quand il se f\'fbt agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie de Jacques, la pauvre jeune fille n'e\'fbt pu articuler une parole, tant l'\'e9motion serrait sa gorge et contractait ses l\'e8vres. +\par +\par Le ge\'f4lier r\'e9pondit pour elle\~: +\par +\par \endash Oui, fit-il, mademoiselle de Chandor\'e9\'85 +\par +\par \endash \'c0 cette heure, dans ma prison\~! +\par +\par \endash Elle avait quelque chose d'important \'e0 vous communiquer, elle est venue me trouver\'85 +\par +\par \endash \'d4 Denise, balbutia Jacques, amie incomparable\~! +\par +\par \endash Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, \'e0 l'introduire secr\'e8tement\'85 C'est une grande faute que je commets, si cela venait \'e0 se savoir\~!\'85 Mais on a beau \'eatre ge\'f4lier, on a un c\'9cur comme tout le monde\~ +! Si je dis cela \'e0 monsieur, c'est que mademoiselle oublierait peut-\'eatre de le pr\'e9venir\'85 Si le secret n'\'e9tait pas bien gard\'e9, je perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et enfants\'85 +\par +\par \endash Vous \'eates le meilleur des hommes\~! s'\'e9cria M.\~de\~Boiscoran, bien \'e9loign\'e9 de soup\'e7onner le prix de la sensibilit\'e9 de Blangin, et le jour o\'f9 je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas oblig\'e9 + des ingrats\~! +\par +\par \endash Bien \'e0 votre service, monsieur, fit modestement le ge\'f4lier. +\par +\par Mais peu \'e0 peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-m\'eame. +\par +\par \endash Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement \'e0 Blangin. +\par +\par Et d\'e8s qu'il se fut retir\'e9, sans laisser \'e0 M.\~de\~Boiscoran le temps de prononcer une parole\~: +\par +\par \endash Jacques, murmura-t-elle, mon grand-p\'e8re m'a dit qu'en venant \'e0 vous, seule, en secret, la nuit, je m'exposais \'e0 diminuer votre affection pour moi et \'e0 amoindrir votre estime\'85 +\par +\par \endash Ah\~!\'85 vous ne l'avez pas cru\~!\'85 +\par +\par \endash Mon grand-p\'e8re a plus d'exp\'e9rience que moi, Jacques\'85 Pourtant je n'ai pas h\'e9sit\'e9, me voici, et j'aurais brav\'e9 bien d'autres p\'e9rils, parce qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est l +a mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos esp\'e9rances ici-bas\~! +\par +\par Une joie d\'e9lirante avait comme transfigur\'e9 le visage du prisonnier. +\par +\par \endash Grand Dieu\~! s'\'e9cria-t-il, un tel moment rach\'e8terait des ann\'e9es de tortures\~! +\par +\par Mais Mlle Denise s'\'e9tait jur\'e9, en venant, que rien ne la d\'e9tournerait de son \'9cuvre. +\par +\par \endash J'en atteste la m\'e9moire de ma m\'e8re, Jacques, continua-t-elle, jamais une seconde je n'ai dout\'e9 de votre innocence. +\par +\par Le malheureux eut un geste d\'e9sol\'e9. +\par +\par \endash Vous\~! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandor\'e9\'85 +\par +\par \endash Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable\~!\'85 Mes tantes et votre m\'e8re sont aussi s\'fbres de vous que je le suis moi-m\'eame. +\par +\par \endash Et mon p\'e8re\~? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre\'85 +\par +\par \endash Votre p\'e8re est rest\'e9 \'e0 Paris, pour le cas o\'f9 il y aurait quelque d\'e9marche \'e0 faire. +\par +\par Jacques de Boiscoran secouait la t\'eate. +\par +\par \endash Je suis en prison \'e0 Sauveterre, murmura-t-il, accus\'e9 d'un crime atroce, et mon p\'e8re reste \'e0 Paris\'85 Est-ce donc vrai qu'il ne m'a jamais aim\'e9\~! J'ai toujours \'e9t\'e9 un bon fils, cependant, et jamais, jusqu'\'e0 + cette catastrophe effroyable, il n'a eu \'e0 se plaindre de moi. Non, mon p\'e8re ne m'aime pas\'85 +\par +\par Mlle Denise ne pouvait le laisser s'\'e9garer ainsi. +\par +\par \endash \'c9coutez-moi, Jacques, interrompit-elle, \'e9coutez pourquoi je risque cette d\'e9marche si grave et qui me co\'fbte tant\~! C'est au nom de tous nos amis que je viens, au nom de ma\'eetre Folgat, cet avocat de Paris que votre m\'e8re a amen +\'e9, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de ma\'eetre Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord. Vous avez adopt\'e9 un syst\'e8me affreux. Vous obstiner \'e0 vous taire, c'est courir volontairement aux ab\'ee +mes. Entendez bien ce que je vous dis\~: si vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous \'eates perdu. Le jour o\'f9 la chambre des mises en accusation sera saisie du proc\'e8 +s, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous irez, vous, innocent, grossir la liste d\'e9plorable des erreurs judiciaires\'85 +\par +\par C'est en silence, et le front pench\'e9 vers la terre, comme pour en d\'e9rober la p\'e2leur, que Jacques de Boiscoran avait \'e9cout\'e9 Mlle de Chandor\'e9. +\par +\par Et d\'e8s qu'elle s'arr\'eata, palpitante\~: +\par +\par \endash H\'e9las\~! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'\'e9tais d\'e9j\'e0 dit. +\par +\par \endash Et vous vous \'eates tu\~! +\par +\par \endash Je me suis tu. +\par +\par \endash Ah\~! c'est que vous ne soup\'e7onnez pas le danger que vous courez, Jacques, c'est que vous ne savez pas\'85 +\par +\par Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde\~: +\par +\par \endash Je sais, pronon\'e7a-t-il, que c'est l'\'e9chafaud que je risque\'85 ou le bagne. +\par +\par Mlle Denise \'e9tait p\'e9trifi\'e9e d'horreur. Pauvre jeune fille\~! Elle s'\'e9tait imagin\'e9e qu'elle n'aurait qu'\'e0 para\'eetre pour triompher de l'obstination de M.\~de\~Boiscoran, et que d\'e8s qu'elle l'aurait entendu elle serait rassur\'e9 +e. Et au lieu de cela\~! +\par +\par \endash Malheureux\~! s'\'e9cria-t-elle, ces \'e9pouvantables id\'e9es vous sont venues, et vous persisteriez \'e0 garder le silence\~! +\par +\par \endash Il le faut. +\par +\par \endash C'est impossible\'85 Vous n'avez pas r\'e9fl\'e9chi\~! +\par +\par \endash Pas r\'e9fl\'e9chi\~!\'85 r\'e9p\'e9ta-t-il. (Et plus bas\~:) Que croyez-vous donc que j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus effroyables \'e9 +ventualit\'e9s\'85 +\par +\par \endash Voil\'e0 le malheur, Jacques, vous avez \'e9t\'e9 dupe de votre imagination\~! Qui ne l'e\'fbt \'e9t\'e9, \'e0 votre place\~! Ma\'eetre Folgat me le disait hier encore\~: il n'est pas d'homme qui, apr\'e8 +s quatre jours de secret, ait tout son sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseill\'e8res. Jacques, revenez \'e0 vous, \'e9coutez vos amis les plus chers dont ma voix vous transmet les conseils\'85 Jacques +, votre Denise vous en conjure, parlez\'85 +\par +\par \endash Je ne puis. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par Elle attendit quelques secondes, et comme il ne r\'e9pondait pas\~: +\par +\par \endash Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire \'e9clater son innocence\~? +\par +\par D'un mouvement d\'e9sesp\'e9r\'e9, le prisonnier \'e9treignait son front de ses mains crisp\'e9es. Se penchant vers Mlle Denise, si pr\'e8s qu'elle sentit son souffle dans ses cheveux\~: +\par +\par \endash Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire \'e9clater son innocence\~! +\par +\par Elle recula, p\'e2le comme pour mourir, chancelant \'e0 ce point d'\'eatre r\'e9duite \'e0 s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des regards o\'f9 montaient toutes les \'e9pouvantes de son \'e2me. +\par +\par \endash Que dites-vous, mon Dieu\~! balbutia-t-elle. +\par +\par Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la derni\'e8re expression du d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Je dis, r\'e9pondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui confondent la raison, de ces co\'efncidences inou\'efes qui feraient douter de soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout t\'e9moigne contre moi. Je dis que si j' +\'e9tais \'e0 la place de Galpin-Daveline, et qu'il f\'fbt \'e0 la mienne, j'agirais certainement comme lui\~! +\par +\par \endash C'est de la d\'e9mence\~! s'\'e9cria Mlle de Chandor\'e9. +\par +\par Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des jours pass\'e9s lui remontaient \'e0 la gorge\~; il s'animait, ses joues s'empourpraient. +\par +\par Et toujours plus vite, en phrases haletantes\~: +\par +\par \endash Faire \'e9clater son innocence\~! poursuivait-il. Ah\~! c'est ais\'e9 \'e0 conseiller\'85 Mais comment\~?\'85 Non, je ne suis pas coupable, mais un crime a \'e9t\'e9 commis, et pour ce crime il faut un coupable \'e0 la justice\~ +! Si ce n'est pas moi qui ai tir\'e9 sur monsieur de Claudieuse et mis le feu au Valpinson, qui donc est-ce\~?\'85 O\'f9 \'e9tiez-vous, me dit-on, au moment de l'attentat\~? O\'f9 j'\'e9tais\~?\'85 Est-ce que je puis le dire\~! Me disculper, c'est accuser +\~! Et si je me trompais\~!\'85 Et si, ne me trompant pas, j'\'e9tais incapable de d\'e9montrer la r\'e9alit\'e9 de mes accusations\~!\'85 Est-ce que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses mesures pour \'e9chapper au ch\'e2 +timent et le faire retomber sur ma t\'eate\~! J'\'e9tais averti\~! Il est des haines qui m\'e9ditent de ces vengeances ex\'e9crables\~!\'85 Ah\~! si on savait, si on pouvait pr\'e9voir\~!\'85 Comment lutter\~!\'85 Et moi, qui le premier jour me disais\~ +: une telle imputation ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai\~! Mis\'e9rable fou\~! Le nuage est devenu avalanche et je puis \'eatre \'e9cras\'e9\~!\'85 Je ne suis ni un enfant, ni un l\'e2che, et j'ai toujours march\'e9 + droit aux fant\'f4mes\'85 J'ai mesur\'e9 le p\'e9ril, il est immense\~! Mlle Denise frissonnait. +\par +\par \endash Qu'allons-nous devenir\~! s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par Cette fois, M.\~de\~Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse. Mais avant qu'il r\'e9uss\'eet \'e0 ma\'eetriser son trouble\~: +\par +\par \endash Qu'importent, reprit la jeune fille, ces consid\'e9rations vaines\~! Au-dessus des calculs les plus habiles et des syst\'e8mes les mieux combin\'e9s, il y a la v\'e9rit\'e9, invincible, immuable\~! Il faut dire la v\'e9rit\'e9, Jacques, sans arri +\'e8re-pens\'e9e, sans restrictions, sans d\'e9tours\'85 +\par +\par \endash Ce n'est plus possible\~! murmura l'infortun\'e9. +\par +\par \endash Elle est donc bien affreuse\~? +\par +\par \endash Elle est invraisemblable. +\par +\par Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le consid\'e9rait. Elle ne retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses petites mains blanches\~: +\par +\par \endash Mais \'e0 moi, fit-elle, \'e0 moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette v\'e9rit\'e9\~! +\par +\par Il tressaillit, et reculant\~: +\par +\par \endash \'c0 vous moins qu'\'e0 tout autre\~! s'\'e9cria-t-il. (Et comprenant ce que cette r\'e9ponse avait d'affligeant\~ +:) Trop pur est votre esprit, ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue o\'f9 l'on m'a pr\'e9cipit\'e9\~! +\par +\par Fut-elle dupe\~? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'\'eatre. +\par +\par \endash Soit, poursuivit-elle, mais cette v\'e9rit\'e9, il vous faudra la dire t\'f4t ou tard\'85 +\par +\par \endash Oui, \'e0 ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Eh bien\~! Jacques, ce que vous lui diriez, \'e9crivez-le-lui, voici des plumes et de l'encre, je porterai fid\'e8lement votre lettre. +\par +\par \endash Il est des choses qu'on n'\'e9crit pas, Denise\~! Elle se sentait vaincue, elle comprenait que rien ne ferait plier cette volont\'e9 glac\'e9e\~; et cependant\~: +\par +\par \endash Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre pass\'e9 et de notre avenir, au nom de cet amour unique et \'e9ternel que vous me juriez\'85 +\par +\par \endash Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces encore mes heures de prison\~! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste encore de forces et de courage\~! N'avez-vous plus en moi aucune confiance\~! Ne sauriez-vous me faire cr\'e9 +dit de quelques jours encore\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata. On frappait \'e0 la porte\~; et presque aussit\'f4t\~: +\par +\par \endash Le temps passe\~! cria Blangin par le guichet, je voudrais \'eatre en bas quand on rel\'e8vera les factionnaires\~! Je joue gros jeu\'85 je suis un p\'e8re de famille\'85 +\par +\par \endash \'c9loignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, \'e9loignez-vous\'85 La pens\'e9e qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse. +\par +\par Combien elle courait peu de risques d'\'eatre surprise, Mlle de Chandor\'e9 avait pay\'e9 pour le savoir. Pourtant elle ne r\'e9sista pas. +\par +\par Elle tendit son front \'e0 Jacques qui l'effleura de ses l\'e8vres et, plus morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du ge\'f4lier. On lui avait pr\'e9par\'e9 un lit, elle s'y jeta toute habill\'e9 +e et elle y resta, aussi immobile que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 morte, plong\'e9e dans un an\'e9antissement qui lui enlevait jusqu'\'e0 la facult\'e9 de souffrir. +\par +\par Il faisait grand jour, il \'e9tait huit heures, quand elle se sentit tir\'e9e par le bras. +\par +\par \endash Ch\'e8re demoiselle, lui disait la ge\'f4li\'e8re, le moment serait bien propice pour vous esquiver. On s'\'e9tonnera peut-\'eatre de vous voir seule dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept heures. +\par +\par Sans mot dire, Mlle Denise sauta \'e0 terre, et en un tour de main elle eut r\'e9par\'e9 le d\'e9sordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet, venait voir si elle se d\'e9cidait \'e0 partir\~: +\par +\par \endash Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs rest\'e9s dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si j'avais encore besoin de vous. +\par +\par Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256513}11{\*\bkmkend _Toc96256513} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le baron de Chandor\'e9 avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont il avait compt\'e9 les secondes au pouls de son fils agonisant. La veille au soir, les m\'e9decins lui avaient dit\~: \'ab\~S'il passe cette nuit, il peut \'eatre sauv\'e9.\~\'bb + Au jour, il avait rendu le dernier soupir. +\par +\par Eh bien\~! c'est \'e0 peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit fatale avait eu plus d'angoisses que celle-ci, pass\'e9e tout enti\'e8re hors de la maison par Mlle Denise. Il savait bien que Blangin et sa femme \'e9taient de braves gens, malgr\'e9 + leur avarice et leur \'e2pret\'e9 au gain\~; il savait bien que Jacques de Boiscoran \'e9tait un homme d'honneur. N'importe\~!\'85 Toute la nuit, son vieux valet de chambre l'entendit se promener de long en large dans sa chambre, et d\'e8 +s sept heures du matin, il \'e9tait sur le seuil de la porte, interrogeant d'un \'9cil inquiet le lointain de la rue. +\par +\par Vers sept heures et demie, ma\'eetre Folgat vint le rejoindre, mais c'est \'e0 peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il n'entendit rien de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer. +\par +\par Jusqu'\'e0 ce qu'enfin\~: +\par +\par \endash La voil\'e0\~! s'\'e9cria le vieillard. +\par +\par Il ne se trompait pas. Mlle Denise venait de tourner le coin de la rue de la Rampe. Elle remontait avec une h\'e2te fi\'e9vreuse, comme si elle e\'fbt senti que ses forces \'e9taient \'e0 bout et qu'il lui en resterait bien juste assez pour arriver. + +\par +\par C'est avec une sorte de joie farouche que grand-p\'e8re Chandor\'e9 se jeta au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en r\'e9p\'e9tant\~: +\par +\par \endash \'d4 Denise, \'f4 ma fille bien-aim\'e9e, comme j'ai souffert, comme tu as tard\'e9\~!\'85 Mais tout est oubli\'e9, viens, viens vite\~! +\par +\par Et il l'entra\'eena, il la porta plut\'f4t, dans le salon, et il l'assit mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite pr\'e8s d'elle, riant de bonheur. Mais d\'e8s qu'il lui eut pris les mains\~: +\par +\par \endash Tes mains sont br\'fblantes\~! s'\'e9cria-t-il. Tu as la fi\'e8vre\'85 +\par +\par Il la regarda. Elle venait de relever son voile. +\par +\par \endash Tu es p\'e2le comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges et gonfl\'e9s\'85 +\par +\par \endash J'ai pleur\'e9, bon papa, r\'e9pondit-elle doucement. +\par +\par \endash Pleur\'e9\~!\'85 Pourquoi\~? +\par +\par \endash H\'e9las\~! je n'ai pas r\'e9ussi\~! +\par +\par Comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 m\'fb par un ressort, M.\~de\~Chandor\'e9 se dressa. +\par +\par \endash Par le saint nom de Dieu\~! s'\'e9cria-t-il, on n'a jamais rien ou\'ef de pareil depuis que le monde est monde\~!\'85 Quoi\~! tu es all\'e9e, toi, Denise de Chandor\'e9, le trouver dans sa prison, tu l'as suppli\'e9\'85 +\par +\par \endash Et il est rest\'e9 inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas avant la fin de l'instruction. +\par +\par \endash C'est que nous nous \'e9tions tromp\'e9s, ce gar\'e7on n'a ni c\'9cur ni \'e2me\'85 +\par +\par P\'e9niblement, Mlle Denise s'\'e9tait soulev\'e9e. +\par +\par \endash Ah\~! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse pas. Il est si malheureux\~! +\par +\par \endash Enfin, que dit-il, pour ses raisons\~? +\par +\par \endash Il dit que la v\'e9rit\'e9 est tellement invraisemblable que certainement on refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il parlait tant qu'il est au secret et priv\'e9 de l'assistance d'un d\'e9fenseur. Il dit que son hor +rible situation est le r\'e9sultat d'une ex\'e9crable vengeance. Il dit qu'il croit conna\'eetre le coupable, et que, puisqu'il y est r\'e9duit, pour se d\'e9fendre il accusera\'85 +\par +\par T\'e9moin silencieux jusqu'\'e0 ce moment, ma\'eetre Folgat s'approcha. +\par +\par \endash \'cates-vous bien s\'fbre, mademoiselle, interrogea-t-il, que monsieur de Boiscoran se soit exprim\'e9 ainsi\~? +\par +\par \endash Oh\~! tr\'e8s s\'fbre, monsieur, et je vivrais des milliers d'ann\'e9es que je n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de sa voix\'85 +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 ne permit pas qu'on l'interromp\'eet davantage. +\par +\par \endash Mais \'e0 toi, reprit-il, \'e0 toi, ch\'e8re fille, Jacques a d\'fb dire quelque chose de plus pr\'e9cis. +\par +\par \endash Rien. +\par +\par \endash Tu ne lui as donc pas demand\'e9 ce qu'est cette v\'e9rit\'e9 si invraisemblable\~? +\par +\par \endash Oh, si\~!\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Il s'est \'e9cri\'e9 que c'\'e9tait \'e0 moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire, que j'\'e9tais la derni\'e8re personne du monde \'e0 qui il la dirait\'85 +\par +\par \endash Cet homme m\'e9riterait d'\'eatre br\'fbl\'e9 \'e0 petit feu\~! gronda M.\~de\~Chandor\'e9. (Puis, \'e0 haute voix\~:) Et tout cela, ch\'e8re fille, interrogea-t-il, ne te para\'eet pas bien extraordinaire, bien \'e9trange\~? +\par +\par \endash Tout cela me semble affreux\'85 +\par +\par \endash J'entends\'85 Mais que penses-tu de la conduite de Jacques\~? +\par +\par \endash Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir autrement. Jacques est un homme trop sup\'e9rieur par l'intelligence et par le courage pour s'abuser grossi\'e8rement. \'c9tant seul \'e0 + savoir, il est seul bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses raisons\'85 +\par +\par Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas oblig\'e9 de les respecter, lui, et cette r\'e9ponse r\'e9sign\'e9e de sa petite-fille achevant de l'exasp\'e9rer, il allait lui dire toute sa pens\'e9e, lorsqu'elle se leva, non sans effort. +\par +\par \endash Je suis bris\'e9e, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi, je te prie, de regagner ma chambre\'85 +\par +\par Elle quitta le salon, en effet\~; M.\~de\~Chandor\'e9 la suivit jusqu'\'e0 la porte, et il y resta jusqu'\'e0 ce qu'il l'e\'fbt vue monter l'escalier au bras de sa femme de chambre. +\par +\par Revenant alors \'e0 ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash On me la tuera, monsieur\~! s'\'e9cria-t-il, avec une explosion de col\'e8re et de d\'e9sespoir effrayants chez un homme de cet \'e2ge. J'ai vu dans ses yeux, \'e0 travers ses larmes, le regard qu'avait sa m\'e8re, quand apr\'e8 +s la mort de son mari, de mon fils, elle me disait\~: \'ab\~Je n'y survivrai pas.\~\'bb Elle n'y a pas surv\'e9cu, en effet\'85 Et alors, moi, vieillard, je suis rest\'e9 seul avec cette enfant qui peut-\'ea +tre avait en elle le germe du mal affreux qui a emport\'e9 sa m\'e8re. Seul\~!\'85 et voil\'e0 vingt ans que je retiens mon haleine pour \'e9couter si elle respire toujours du m\'eame souffle \'e9gal et pur\'85 +\par +\par \endash Vous vous alarmez \'e0 tort, monsieur\'85, commen\'e7a ma\'eetre Folgat. +\par +\par Grand-p\'e8re Chandor\'e9 secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Non, dit-il, mon enfant est peut-\'eatre frapp\'e9e au c\'9cur. Ne venez-vous donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix, sans vie et sans chaleur\~!\'85 Mon Dieu\~! de quelle faute me punissez-vous en mes enfants\~ +! Par piti\'e9, rappelez-moi \'e0 vous avant celle qui est la joie de ma vie\~! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur\~! Vieillard inepte et stupide\~! Ah\~! ce Jacques de Boiscoran\~!\'85 S'il \'e9tait coupable cependant\~!\'85 + Si cet homme que Denise aime \'e9tait un assassin\~! Ah\~! le mis\'e9rable\~! j'ach\'e8terais la place du bourreau pour qu'il p\'e9risse de mes mains\~!\'85 +\par +\par Profond\'e9ment \'e9mu, ma\'eetre Folgat arr\'eata du geste M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable, monsieur, pronon\'e7a-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus cruellement \'e9prouv\'e9, car il est innocent. +\par +\par \endash Le croyez-vous toujours\~? +\par +\par \endash Plus que jamais. Si peu qu'il ait parl\'e9, il en a dit assez \'e0 mademoiselle Denise pour me d\'e9montrer la justesse de mes conjectures et me prouver que j'avais touch\'e9 du doigt le point pr\'e9cis\'85 +\par +\par \endash Quand\~? +\par +\par \endash Le jour o\'f9 nous sommes all\'e9s ensemble \'e0 Boiscoran, monsieur le baron\'85 +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 parut chercher. +\par +\par \endash Je ne me rappelle pas\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Et cependant, insista l'avocat, vous \'eates sorti pour permettre au vieil Antoine, que j'interrogeais, de me r\'e9pondre plus librement\'85 +\par +\par \endash C'est juste\~! interrompit M.\~de\~Chandor\'e9, c'est tr\'e8s juste\~! Et alors vous supposez\'85 +\par +\par \endash Je crois que mon point de d\'e9part \'e9tait exact, oui, monsieur. Quant \'e0 chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran nous dit que la v\'e9rit\'e9 est invraisemblable, +j'en serai donc pour mes conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains li\'e9es et r\'e9duits \'e0 attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des gens du pays, qui me r\'e9pondront peut-\'ea +tre mieux qu'Antoine. Vous avez parmi vos amis des personnes qui doivent \'eatre bien inform\'e9es, monsieur S\'e9neschal, le docteur Seignebos\'85 +\par +\par Pour ce dernier, ma\'eetre Folgat ne devait pas avoir longtemps \'e0 attendre, car au moment o\'f9 son nom \'e9tait prononc\'e9, il le criait au domestique, dans le corridor\~: +\par +\par \endash C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos\~! Et presque aussit\'f4t, il entra comme une trombe dans le salon. +\par +\par Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue de la Rampe. Car il n'\'e9tait pas venu reprendre lui-m\'eame le rapport et les grains de plomb qu'il avait confi\'e9s \'e0 ma\'eetre Folgat\~; il les avait envoy\'e9 + chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la multiplicit\'e9 de ses occupations. +\par +\par Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire pass\'e9s \'e0 l'h\'f4pital, en compagnie d'un sien confr\'e8re, m\'e9decin au chef-lieu, mand\'e9 par le parquet pour proc\'e9der, \'ab\~conjointement avec le docteur Seignebos\~\'bb, \'e0 + l'examen de l'\'e9tat mental de Cocoleu. +\par +\par \endash Et c'est cette expertise qui m'am\'e8ne\~! s'\'e9cria-t-il, d\'e8s en entrant, c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train d'enlever \'e0 monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus s\'fbre chance de salut. +\par +\par Apr\'e8s ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni M.\~de\~Chandor\'e9 ni ma\'eetre Folgat n'attachaient une grande importance \'e0 l'\'e9tat de Cocoleu. +\par +\par Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de circonstance indiff\'e9rente, dans un proc\'e8s criminel. +\par +\par \endash Il y a donc du nouveau, docteur\~? demanda l'avocat. +\par +\par Le m\'e9decin commen\'e7a par fermer soigneusement les portes, et posant sur la table sa canne et son chapeau \'e0 larges bords\~: +\par +\par \endash Non, il n'y a rien de nouveau, r\'e9pondit-il. On continue, comme par le pass\'e9, \'e0 vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on ne recule devant aucune man\'9cuvre. +\par +\par \endash On\'85 qui, on\~? demanda M.\~de\~Chandor\'e9. D\'e9daigneusement, le docteur haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash En \'eates-vous vraiment encore \'e0 vous le demander, monsieur\~? r\'e9pondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste, \'e9coutez. Dans notre d\'e9partement, comme dans plusieur +s autres, on trouve, j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de m\'e9decins qui ne sont pas \'e0 la hauteur de leur grande mission et qui, m\'eame, pour parler net, sont des \'e2nes b\'e2t\'e9s\~! +\par +\par Si grave que f\'fbt la situation, ma\'eetre Folgat avait quelque peine \'e0 r\'e9primer un sourire, tant le docteur avait de singuli\'e8res fa\'e7ons. +\par +\par \endash Mais il est un de ces \'e2nes, poursuivait-il, qui, pour l'\'e9paisseur du sabot et la longueur des oreilles, d\'e9passe de beaucoup tous les autres. Eh bien\~! c'est celui-l\'e0 que le parquet a tri\'e9 sur le volet et m'a adjoint. +\par +\par Sur ce chapitre, il \'e9tait prudent de brider la verve du docteur Seignebos. +\par +\par \endash Bref\~?\'85 interrogea M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Bref, monsieur, mon docte confr\'e8re est absolument persuad\'e9 que sa mission de m\'e9decin l\'e9giste consiste uniquement \'e0 opiner du bonnet et \'e0 dire }{\i amen }{\'e0 toutes les antiennes de la pr\'e9vention. \'ab\~Cocoleu est idiot\~! +\~\'bb d\'e9clare p\'e9remptoirement monsieur Galpin-Daveline. \'ab\~Il l'est ou doit l'\'eatre\~\'bb, r\'e9pond mon docte confr\'e8re. \'ab\~S'il a parl\'e9 lors du crime, c'est par suite d'une inspiration d'en haut\~\'bb, reprend le juge d'instruction. +\'ab\~\'c9videmment, conclut le confr\'e8re, il y a eu inspiration d'en haut.\~\'bb Car enfin, voil\'e0 la conclusion du rapport de ce savant docteur\~: Cocoleu est un idiot qui a \'e9t\'e9 providentiellement illumin\'e9 par un \'e9 +clair de raison. Il ne l'a pas \'e9crit en propres termes, mais c'est tout comme. +\par +\par Il avait retir\'e9 ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de rage. +\par +\par \endash Mais votre opinion \'e0 vous, docteur\~? demanda ma\'eetre Folgat. +\par +\par D'un geste solennel, M.\~Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement\~: +\par +\par \endash Mon avis, r\'e9pondit-il, et je l'ai longuement d\'e9velopp\'e9 dans mon rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot. +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu tra\'eener par les rues de Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce mis\'e9rable \'e9tait rest\'e9 en traitement chez le docteur. + +\par +\par \endash Quoi\~! Cocoleu ne serait pas idiot\~? r\'e9p\'e9tait-il. +\par +\par \endash Non, d\'e9clara p\'e9remptoirement M.\~Seignebos, et, pour en acqu\'e9rir la certitude, il n'y a qu'\'e0 l'examiner. A-t-il la face large et plate, la bouche d\'e9mesur\'e9e, la peau jaune et tann\'e9e, les l\'e8vres \'e9paisses, les dents cari +\'e9es et les yeux louches\~? Sa t\'eate d\'e9form\'e9e se balance-t-elle d'une \'e9paule \'e0 l'autre, trop lourde pour le cou\~? Sa taille est-elle difforme, sa colonne vert\'e9brale d\'e9vi\'e9e\~? Lui trouvez-vous un ventre volumineux et l\'e2 +che, les mains lourdes et \'e9paisses pendant sur les hanches, les jambes gauches, les articulations d'une \'e9paisseur insolite\~?\'85 Messieurs, ce sont l\'e0 les caract\'e8res principaux de l'idiot. Les apercevez-vous chez Cocoleu\~ +? Moi je vois un gaillard qui a une sant\'e9 de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres pour y d\'e9nicher des nids et qui franchit des foss\'e9s de dix pieds\'85 Certes, je ne pr\'e9 +tends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je soutiens qu'il faut le classer parmi ces imb\'e9ciles chez qui certaines autres facult\'e9s, en quelque sorte plus essentielles\'85 +\par +\par Si ma\'eetre Folgat \'e9coutait avec toutes les marques d'un puissant int\'e9r\'eat, il n'en \'e9tait pas de m\'eame de M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Entre un idiot et un imb\'e9cile\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Il y a un ab\'eeme\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos. (Et tout de suite, avec une volubilit\'e9 torrentielle\~:) L'imb\'e9cile, poursuivit-il, garde encore des fragmen +ts d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations, traduire ses besoins. Il associe des id\'e9es, compare ses impressions, se souvient, acquiert de l'exp\'e9 +rience. Il est capable de ruse et de dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive ais\'e9ment \'e0 + exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de ses desseins est caract\'e9ristique, et cependant il est souvent d'une obstination inexpugnable et peut s'attacher \'e0 une id\'e9e avec une opini\'e2tret\'e9 extraordinaire. Enfin, les imb\'e9 +ciles, pr\'e9cis\'e9ment \'e0 cause de cette demi-lucidit\'e9, sont fr\'e9quemment dangereux. C'est parmi eux que se trouvent presque tous ces mis\'e9rables monomanes que la soci\'e9t\'e9 est oblig\'e9e de s\'e9questrer, faute de savoir comment refr\'e9 +ner leurs instincts\'85 +\par +\par \endash Tr\'e8s bien\~! approuva ma\'eetre Folgat, qui trouvait peut-\'eatre l\'e0 les \'e9l\'e9ments d'une plaidoirie, tr\'e8s bien\'85 +\par +\par Le docteur s'inclina. +\par +\par \endash Tel est Cocoleu, pronon\'e7a-t-il. S'ensuit-il que je l'estime responsable de ses actes\~? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir en lui un faux t\'e9moin styl\'e9 pour perdre un honn\'eate homme. +\par +\par Il \'e9tait clair qu'un tel syst\'e8me ne plaisait pas \'e0 M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par \endash Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela\'85 +\par +\par \endash Je disais m\'eame pr\'e9cis\'e9ment le contraire, monsieur, r\'e9pondit, non sans dignit\'e9, M.\~Seignebos. Je n'avais pas assez \'e9tudi\'e9 Cocoleu, et j'ai \'e9t\'e9 sa dupe, il ne m'en co\'fbte pas de l'avouer. Mais, de mon aveu pr\'e9cis +\'e9ment, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversit\'e9 obstin\'e9es de ces demi-idiots, et de leur aptitude \'e0 poursuivre un dessein. Apr\'e8s un an d'exp\'e9riences, j'ai renvoy\'e9 Cocoleu en d\'e9clarant et en croyant certes qu'il \'e9 +tait incurable. La v\'e9rit\'e9 est qu'il ne voulait pas \'eatre gu\'e9ri. Les campagnards, ces fins et soup\'e7onneux observateurs, ne s'y sont pas tromp\'e9s, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est bien plus malin que b\'ea +te. C'est exact. Il a constat\'e9 qu'en exag\'e9rant son imb\'e9cillit\'e9, qui, je le r\'e9p\'e8te, existe, il gagnerait de pouvoir vivre sans travailler, et il l'a exag\'e9r\'e9e. Install\'e9 + chez monsieur de Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans toutefois \'eatre astreint \'e0 aucune besogne. +\par +\par \endash En un mot, fit M.\~de\~Chandor\'e9, toujours incr\'e9dule, Cocoleu serait un grand com\'e9dien\'85 +\par +\par \endash Assez grand pour m'avoir tromp\'e9, oui, monsieur, r\'e9pondit le docteur. (Et s'adressant \'e0 ma\'eetre Folgat\~:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit \'e0 mon docte confr\'e8re avant de le conduire \'e0 l'h\'f4pital. Nous y avons trouv\'e9 + Cocoleu plus que jamais obstin\'e9 dans le mutisme dont n'avait jamais pu le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un mot ont \'e9chou\'e9, bien qu'il f\'fbt tr\'e8s \'e9vident pour moi qu'il comprenait. Je voulais recourir +\'e0 certains artifices fort licites, selon moi, qu'on emploie pour d\'e9couvrir les simulateurs, mon confr\'e8re s'y est oppos\'e9 et a \'e9t\'e9 encourag\'e9 dans sa r\'e9sistance, je ne sais de quel droit, par le juge d'instruction. Alors j'ai demand +\'e9 qu'on f\'eet venir madame de Claudieuse, et qu'on la pri\'e2t d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le faire parler\'85 Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voil\'e0 o\'f9 nous en sommes\'85 +\par +\par Il arrive tous les jours que deux m\'e9decins charg\'e9s d'une expertise m\'e9dico-l\'e9gale diff\'e8rent totalement de sentiment. La justice aurait fort \'e0 faire si elle pr\'e9tendait les mettre d'accord. Elle nomme donc simplement un troisi\'e8 +me expert dont l'opinion d\'e9cide. Ainsi allait-il arriver, n\'e9cessairement, pour le cas de Cocoleu. +\par +\par \endash Et non moins n\'e9cessairement, concluait le docteur Seignebos, le parquet, qui m'a adjoint un premier \'e2ne, m'en adjoindra un second. Ils s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu d'ignorance et de pr\'e9somption. + +\par +\par Si donc il se pr\'e9sentait chez M.\~de\~Chandor\'e9, ajoutait-il, c'est qu'il avait \'e0 r\'e9clamer un coup d'\'e9paule. Il demandait que les familles de Boiscoran et de Chandor\'e9 + missent en branle toutes leurs relations et fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de m\'e9decins \'e9trangers au pays, et parisiens s'il \'e9tait possible, f\'fbt charg\'e9e d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son +\'e9tat mental. +\par +\par \endash \'c0 des hommes \'e9clair\'e9s, disait-il, je me fais fort de d\'e9montrer que l'imb\'e9cillit\'e9 de ce triste sujet est en partie simul\'e9e, et que son mutisme obstin\'e9 n'est qu'un syst\'e8me pour s'\'e9viter des r\'e9ponses compromettantes. + +\par +\par Mais ni M.\~de\~Chandor\'e9 ni ma\'eetre Folgat ne r\'e9pondirent tout d'abord. Ils m\'e9ditaient. +\par +\par \endash Notez, insista M.\~Seignebos, choqu\'e9 de leur silence, notez, je vous prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'esp\'e9rer, l'affaire prend aussit\'f4t une tournure nouvelle. +\par +\par Eh\~! oui, assur\'e9ment, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se trouver en quelque sorte d\'e9plac\'e9es, et c'\'e9tait l\'e0 ce qui pr\'e9occupait si fort ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Et c'est ce qui fait, commen\'e7a-t-il, que je me demande s'il ne sera pas plut\'f4t nuisible qu'utile \'e0 monsieur de Boiscoran de d\'e9montrer la fourberie de Cocoleu\'85 +\par +\par Le docteur Seignebos bondit. +\par +\par \endash Je voudrais, parbleu, savoir\'85 +\par +\par \endash Rien de si simple, r\'e9pondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est peut-\'eatre le plus grave embarras de la pr\'e9vention et le plus solide argument de la d\'e9fense. Que peut r\'e9pondre monsieur Galpin-Daveline, lorsque monsieur de Boi +scoran lui reproche de baser une accusation capitale sur les propos incoh\'e9rents d'un malheureux priv\'e9 de toute intelligence, et par suite irresponsable\~? +\par +\par \endash Ah\~! permettez\~!\'85 s'\'e9cria M.\~Seignebos. Mais M.\~de\~Chandor\'e9 ne perdait pas une syllabe. +\par +\par \endash Permettez vous-m\'eame, docteur, interrompit-il. +\par +\par Cet argument de l'imb\'e9cillit\'e9 de Cocoleu est celui que vous avez invoqu\'e9 d\'e8s le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si d\'e9cisif qu'il n'\'e9tait pas besoin d'en chercher un autre\'85 +\par +\par Avant que le m\'e9decin e\'fbt trouv\'e9 une r\'e9plique ma\'eetre Folgat poursuivit\~: +\par +\par \endash Qu'il soit \'e9tabli, au contraire, que Cocoleu a v\'e9ritablement conscience de ses paroles, et tout change, et la pr\'e9vention est en droit, de par un arr\'eat de la Facult\'e9, de dire \'e0 monsieur de Boiscoran\~: \'ab\~Il n'y a plus \'e0 + nier, vous avez \'e9t\'e9 vu, voil\'e0 un t\'e9moin.\~\'bb +\par +\par Il fallait que ces consid\'e9rations frappassent bien vivement M.\~Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui \'e0 Jacques de Boiscoran en pr\'e9tendant le servir\~? Mais il n' +\'e9tait pas homme \'e0 douter longtemps de soi. +\par +\par \endash Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous adresserai seulement une question\~: oui ou non, croyez-vous \'e0 l'innocence de Jacques de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Nous y croyons absolument, r\'e9pondirent M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque \'e0 essayer de d\'e9masquer un mis\'e9rable garnement. +\par +\par Tel n'\'e9tait pas l'avis du jeune avocat. +\par +\par \endash D\'e9montrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait funeste, si l'on ne r\'e9ussissait pas \'e0 prouver en m\'eame temps qu'il a menti et que son accusation lui a \'e9t\'e9 sugg\'e9r\'e9e. Peut-on le prouver\~ +? Est-il un moyen d'\'e9tablir que, s'il s'obstine \'e0 ne r\'e9pondre \'e0 aucune question, c'est qu'il redoute les cons\'e9quences de son faux t\'e9moignage\~?\'85 Le docteur n'en voulut pas \'e9couter davantage. +\par +\par \endash Arguties d'avocat, que tout cela\~! s'\'e9cria-t-il assez peu poliment. Je ne connais qu'une chose, moi, la v\'e9rit\'e9\'85 +\par +\par \endash Elle n'est pas toujours bonne \'e0 dire, murmura l'avocat. +\par +\par \endash Si, monsieur, toujours\~! riposta le m\'e9decin, toujours et quand m\'eame, et quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais je suis encore plus l'ami de la v\'e9rit\'e9. Si Cocoleu est un mis\'e9 +rable fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le d\'e9masquer. +\par +\par Ce que ne disait pas M.\~Seignebos \endash et peut-\'eatre ne se l'avouait-il pas \endash , c'est que c'\'e9tait entre Cocoleu et lui une affaire personnelle. Cocoleu l'avait jou\'e9, pensait-il, et lui avait \'e9t\'e9 + l'occasion d'une averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y par\'fbt. D\'e9masquer Cocoleu, c'\'e9tait prendre sa revanche et renvoyer \'e0 ses ennemis le ridicule dont ils l'avaient accabl\'e9. +\par +\par \endash Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous d\'e9cidiez, messieurs, je vais d\'e8s aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir, s'il est possible, la nomination d'une commission. +\par +\par \endash Il serait peut-\'eatre prudent, objecta ma\'eetre Folgat, de r\'e9fl\'e9chir avant de rien faire, de consulter ma\'eetre Magloire\'85 +\par +\par \endash Je n'ai pas besoin des consultations de ma\'eetre Magloire, quand le devoir parle. +\par +\par \endash Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures\'85 Le docteur Seignebos fron\'e7ait les sourcils en broussaille. +\par +\par \endash Pas une heure\~! s'\'e9cria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur Daubigeon, le procureur de la R\'e9publique\~! +\par +\par Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi m\'e9content que possible, sans daigner r\'e9pondre \'e0 grand-p\'e8re Chandor\'e9 qui lui demandait des nouvelles de M.\~de\~Claudieuse, dont la situation, d'apr\'e8 +s ce qui se disait en ville, loin de s'am\'e9liorer empirait de jour en jour. +\par +\par \endash Le diable emporte le vieil original\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9 avant m\'eame que le m\'e9decin e\'fbt quitt\'e9 le corridor. (Puis, s'adressant \'e0 ma\'eetre Folgat\~ +:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait. +\par +\par \endash C'est pr\'e9cis\'e9ment parce qu'elles sont terriblement graves, r\'e9pondit l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laiss\'e2t le temps de r\'e9fl\'e9chir. Cocoleu jouant l'imb\'e9cillit\'e9, ou du moins exag\'e9rant son inintelligence\~!\'85 + c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur de Boiscoran \'e0 mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux guet-apens, d'une ex\'e9crable vengeance longuement m\'e9dit\'e9e et pr\'e9par\'e9e. L\'e0 est le n\'9cud de l'affaire, \'e9videmment +\'85 +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9 tombait de son haut. +\par +\par \endash Quoi\~! s'\'e9cria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez h\'e9sit\'e9 \'e0 appuyer les d\'e9marches de Seignebos, qui est un brave homme, d\'e9cid\'e9ment\'85 +\par +\par Le jeune avocat hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Si je tenais \'e0 gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire cela \'e0 monsieur Seignebos\~? Avais-je le droit de lui livrer le secret de mademoiselle Denise\~? +\par +\par \endash C'est juste, murmura M.\~de\~Chandor\'e9, c'est juste\'85 +\par +\par Mais pour \'e9crire \'e0 M.\~de\~Boiscoran, l'assistance de Mlle Denise \'e9tait indispensable, et ce n'est que dans l'apr\'e8s-midi qu'elle reparut, tr\'e8s p\'e2le encore, mais arm\'e9e, visiblement, d'une \'e9nergie nouvelle. +\par +\par Ma\'eetre Folgat lui dicta les questions \'e0 poser au prisonnier, elle se h\'e2ta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut port\'e9e au greffier M\'e9chinet. +\par +\par Le lendemain soir, la r\'e9ponse arriva. +\par +\par }{\i Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis, }{\'e9crivait Jacques. }{\i Je n'ai que trop de raisons d'\'eatre s\'fbr que l'imb\'e9cillit\'e9 de Cocoleu est en partie simul\'e9e et que sa d\'e9position lui a \'e9t\'e9 sugg\'e9r\'e9 +e. Cependant, je vous en prie, ne faites aucune d\'e9marche pour provoquer une nouvelle enqu\'eate m\'e9dicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom du ciel, attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine maintenant, d'apr\'e8 +s ce que me dit Daveline\'85}{ +\par +\par C'est en famille que fut lue cette r\'e9ponse, et sa concision r\'e9sign\'e9e arracha \'e0 Mme\~de\~Boiscoran un cri de d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Lui ob\'e9irons-nous donc\~! s'\'e9cria-t-elle, lorsqu'il est \'e9vident qu'il se perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi\'85 +\par +\par Mlle Denise se leva. +\par +\par \endash Seul juge de la situation, pronon\'e7a-t-elle, Jacques a le droit de commander, et notre devoir est d'ob\'e9ir\'85 J'en appelle \'e0 ma\'eetre Folgat. +\par +\par Du geste le jeune avocat approuvait. +\par +\par \endash Tout ce qui \'e9tait possible a \'e9t\'e9 fait, dit-il. Maintenant, il ne reste plus qu'\'e0 attendre. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256514}12{\*\bkmkend _Toc96256514} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, d\'e9sormais, palpitant d'un int\'e9r\'eat toujours renouvel\'e9, intarissable, f\'e9 +cond en discussions et en conjectures, un sujet de conversation\~: l'affaire Boiscoran. \'ab\~O\'f9 en est l'affaire\~?\~\'bb se demandaient les gens qui s'abordaient. +\par +\par Aussi, lorsque M.\~Galpin-Daveline se rendait du Palais \'e0 la prison et qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt bourgeoises embusqu\'e9es derri\'e8re leurs rideaux cherchaient \'e0 + surprendre sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que l'empreinte des plus cuisants soucis, et une p\'e2leur de jour en jour plus visible. De sorte qu'elles se disaient\~: \'ab\~ +Vous verrez que ce pauvre monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.\~\'bb +\par +\par Si triviale que f\'fbt l'expression, elle traduisait exactement les sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui \'e9tait devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer l'incessante irritation. +\par +\par \endash J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la R\'e9publique. +\par +\par L'excellent M.\~Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde \'e0 mod\'e9rer les ardeurs de son z\'e8le, ne le plaignait que m\'e9diocrement. +\par +\par \endash \'c0 qui la faute\~! r\'e9pondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis suivent de pr\'e8s la fortune croissante\~: }{\i Crescentem sequitur cura pecuniam, Majorumque fames\'85}{ +\par +\par \endash Eh\~! je n'ai fait que mon devoir\~! s'\'e9criait le juge d'instruction, et ce serait \'e0 recommencer que j'agirais de m\'eame. +\par +\par Pourtant, chaque jour lui \'e9clairait d'une lumi\'e8re plus crue la fausset\'e9 de sa situation. L'opinion publique, tout en \'e9tant hostile \'e0 M.\~de\~Boiscoran, \'e9tait bien loin de lui \'eatre favorable, \'e0 lui, Daveline. On croyait g\'e9n\'e9 +ralement \'e0 la culpabilit\'e9 de Jacques, et on appelait sur lui toute la rigueur des lois\~; mais, d'un autre c\'f4t\'e9, on s'\'e9tonnait que M.\~Galpin-Daveline e\'fbt accept\'e9 + cette mission si cruelle de juge d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises, c'est-\'e0-dire au bagne ou \'e0 l'\'e9 +chafaud, avait comme un reflet de trahison qui r\'e9voltait les consciences. +\par +\par Rien qu'\'e0 la fa\'e7on dont les gens lui rendaient son salut, ou m\'eame l'\'e9vitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il \'e9tait l'objet. +\par +\par Sa col\'e8re contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inqui\'e9tude. +\par +\par Il avait re\'e7u, c'est vrai, des f\'e9licitations du procureur g\'e9n\'e9ral, mais est-on jamais s\'fbr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a pas avou\'e9\~? Certes, les charges qui s'\'e9levaient contre Jacques \'e9 +taient trop accablantes pour que la d\'e9cision de la chambre des mises en accusation f\'fbt douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en accusation, il y a le jury. +\par +\par \endash Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la R\'e9publique, vous n'avez pas un seul t\'e9moin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses }{\i Maximes du droit coutumier\~:}{ +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Un seul \'9cil a plus de cr\'e9dit}{ +\par }{\i Que deux oreilles n'ont d'audivi.}{ +\par \endash }{\i T\'e9moin qui l'a vu est meilleur}{ +\par }{\i Que cil qui a ouy, et plus seur\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash J'ai Cocoleu, interrompit M.\~Daveline, que les \'e9ternelles citations de M.\~Daubigeon avaient le don d'exasp\'e9rer. +\par +\par \endash Les m\'e9decins ont donc d\'e9cid\'e9 qu'il n'est pas idiot\~? +\par +\par \endash Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis. +\par +\par \endash Alors, du moins, Cocoleu consent \'e0 r\'e9p\'e9ter son t\'e9moignage\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh\~! oui, M.\~Daveline ne le comprenait que trop. +\par +\par De l\'e0 ses angoisses. +\par +\par Plus il \'e9tudiait }{\i son }{pr\'e9venu, plus il lui trouvait une attitude \'e9nigmatique et mena\'e7ante qui ne pr\'e9sageait rien de bon. +\par +\par Aurait-il un alibi\~? pensait-il. Tiendrait-il en r\'e9serve, pour le dernier moment, quelqu'un de ces moyens impr\'e9vus qui d\'e9molissent tout l'\'e9chafaudage de la pr\'e9vention et couvrent de ridicule le magistrat instructeur\~! +\par +\par Lorsque de telles id\'e9es lui venaient, si invraisemblables qu'elles fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur \'e0 ses tempes, et il traitait comme un n\'e8gre son pauvre greffier M\'e9chinet. +\par +\par Et ce n'\'e9tait pas tout. Si retir\'e9 qu'il v\'e9c\'fbt depuis cette affaire, bien des \'e9chos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il \'e9tait \'e0 mille lieues d'imaginer qu'on y e\'fbt des intelligences avec son pr\'e9 +venu, et des intelligences, qui plus est, nou\'e9es et servies par M\'e9chinet, par son propre greffier. Il e\'fbt hauss\'e9 les \'e9paules, si on f\'fbt venu lui dire que Mlle Denise avait pass\'e9 une nuit dans la prison et rendu une visite \'e0 + Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose des esp\'e9rances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce n'est pas sans une secr\'e8te terreur qu'il se les repr\'e9sentait puissants par la fortune et par l'honorabilit\'e9, appuy +\'e9s par de hautes relations, aim\'e9s et estim\'e9s de tous. +\par +\par Il savait que pr\'e8s de Mlle Denise se groupaient des hommes intelligents et d\'e9vou\'e9s, grand-p\'e8re Chandor\'e9, M.\~S\'e9neschal, le docteur Seignebos, ma\'eetre Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de Boiscoran avait amen\'e9 + de Paris, ma\'eetre Folgat. +\par +\par Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le coupable \'e0 l'action de la justice. +\par +\par Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant d'ardeur passionn\'e9e, avec un z\'e8le si m\'e9ticuleux. Chacun des points acquis \'e0 la pr\'e9vention fut pour M.\~Galpin-Daveline le sujet d'une laborieuse enqu\'ea +te. En moins de quinze jours, soixante-sept t\'e9moins d\'e9fil\'e8rent dans son cabinet. Il fit compara\'eetre le quart de la population de Br\'e9chy. Il e\'fbt cit\'e9 le pays entier, s'il e\'fbt os\'e9. +\par +\par Inutiles efforts\~! Apr\'e8s des semaines d'investigations enrag\'e9es, l'instruction restait au m\'eame point, le myst\'e8re demeurait aussi imp\'e9n\'e9trable. Le pr\'e9venu n'avait pas dissip\'e9 une seule des charges \'e9 +crasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une preuve nouvelle \'e0 ajouter aux preuves qu'il avait r\'e9unies d\'e8s le premier jour. +\par +\par Il fallait en finir cependant. +\par +\par Par une chaude apr\'e8s-midi de juillet, les bourgeoises de la rue Nationale crurent remarquer que M.\~Daveline \'e9tait plus soucieux encore que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Apr\'e8s une longue conf\'e9rence avec le procureur de la R\'e9 +publique et le pr\'e9sident du tribunal, le juge d'instruction avait pris son parti. +\par +\par Arriv\'e9 \'e0 la prison, il se fit conduire \'e0 la cellule de Jacques de Boiscoran, et l\'e0, voilant son \'e9motion d'une roideur plus grande\~: +\par +\par \endash Ma p\'e9nible mission touche \'e0 sa fin, monsieur, commen\'e7a-t-il, l'instruction dont j'\'e9tais charg\'e9 va \'eatre close. D\'e8s demain, les pi\'e8ces de la proc\'e9dure, avec un \'e9tat des pi\'e8ces servant \'e0 + conviction, seront transmises \'e0 monsieur le procureur g\'e9n\'e9ral, pour \'eatre soumises \'e0 la chambre d'accusation. +\par +\par Jacques ne sourcilla pas. +\par +\par \endash Bien\~! fit-il simplement. +\par +\par \endash N'avez-vous rien \'e0 ajouter, monsieur\~? insista le juge. +\par +\par \endash Rien, sinon que je suis innocent. +\par +\par C'est \'e0 peine si M.\~Daveline r\'e9ussit \'e0 r\'e9primer un mouvement d'impatience. +\par +\par \endash Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, d\'e9truisez les charges qui vous accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice, pour tout le monde vous \'eates coupable. Alors, parlez, expliquez votre conduite\'85 +\par +\par Obstin\'e9ment, Jacques garda le silence. +\par +\par \endash Votre r\'e9solution est bien arr\'eat\'e9e, reprit encore le juge, vous ne voulez rien dire\~? +\par +\par \endash Je suis innocent\~! +\par +\par Ce n'\'e9tait pas la peine d'insister, M.\~Galpin-Daveline le comprit. +\par +\par \endash \'c0 dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est lev\'e9. Vous pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille. Le d\'e9fenseur que vous d\'e9signerez sera admis dans votre cellule pour conf\'e9rer avec vous\'85 + +\par +\par \endash Enfin\~! s'\'e9cria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite\~:) M'est-il permis, demanda-t-il, d'\'e9crire \'e0 monsieur de Chandor\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit le juge, et si vous voulez \'e9crire imm\'e9diatement, mon greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir m\'eame. +\par +\par \'c0 l'instant m\'eame Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut vite fini, car le billet qu'il \'e9crivit et qu'il remit \'e0 M\'e9chinet n'avait que ces deux lignes\~: +\par +\par }{\i J'attends ma\'eetre Magloire demain matin, \'e0 neuf heures.}{ +\par +\par }{\i J.}{ +\par +\par Du jour o\'f9 ils avaient compris qu'une fausse d\'e9marche pouvait avoir les plus funestes cons\'e9quences, les amis de Jacques de Boiscoran s'\'e9taient scrupuleusement abstenus. \'c0 quoi bon des d\'e9marches, d'ailleurs\~! +\par +\par Sur sa seule requ\'eate, le docteur Seignebos avait \'e9t\'e9 en partie exauc\'e9, et le parquet avait d\'e9sign\'e9 pour d\'e9cider de l'\'e9tat mental de Cocoleu un m\'e9decin de Paris, un ali\'e9niste c\'e9l\'e8bre. C'est un samedi que M.\~ +Seignebos vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle. D\'e8s le mardi suivant, il revenait, bl\'eame de col\'e8re, raconter son \'e9chec. +\par +\par \endash Il y a des \'e2nes \'e0 Paris comme ailleurs\~! s'\'e9criait-il, d'une voix \'e0 faire vibrer les vitres du salon Chandor\'e9, ou plut\'f4t, en ce temps d'\'e9go\'efsmes trembleurs et de servilit\'e9s avides, les hommes ind\'e9 +pendants sont aussi introuvables \'e0 Paris qu'en province\~! J'attendais un savant inaccessible \'e0 toutes les consid\'e9rations mesquines\~; on m'envoie un farceur qui serait d\'e9sol\'e9 d'\'eatre d\'e9sagr\'e9able \'e0 messieurs du parquet\'85 Ah\~ +! la surprise est cruelle\~! (Et toujours, comme de coutume, tracassant ses lunettes d'or\~:) J'\'e9tais inform\'e9, poursuivait-il, de l'arriv\'e9e du confr\'e8re de la capitale, et j'\'e9tais all\'e9, + de ma personne, l'attendre au chemin de fer. Le train arrive, et imm\'e9diatement je distingue mon homme dans la foule. Belle t\'eate, bien encadr\'e9e de cheveux grisonnants, \'9cil fin, l\'e8vre gourmande et narquoise\'85 C'est lui, me dis-je. Hum\~ +! il avait bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de d\'e9corations \'e0 la boutonni\'e8re, des favoris taill\'e9s comme les buis de mon jardin, et au lieu de fid\'e8les lunettes, un binocle impertinent\'85 + mais nul n'est parfait. Je m'approche, je me nomme, nous \'e9changeons une poign\'e9e de main, je l'invite \'e0 d\'e9jeuner\~; il accepte, et bient\'f4t nous voil\'e0 \'e0 table, lui rendant bonne justice \'e0 mon vin de Bordeaux, moi lui exposant m\'e9 +thodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu\~; nous nous rendons \'e0 l'h\'f4pital, et l\'e0, tout de suite, apr\'e8s un seul coup d'\'9cil\~: \'ab\~Ce gar\'e7on, s'\'e9 +crie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot que j'aie vu de ma vie\~!\'85\~\'bb Un peu d\'e9concert\'e9, j'entreprends de lui r\'e9expliquer l'affaire\~; il refuse de m'\'e9couter. Je le supplie de revoir Cocoleu\~; il m +'envoie promener. Bless\'e9, je lui demande alors comment il explique le t\'e9moignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me r\'e9pond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me plante l\'e0 pour se rendre au tribunal\'85 + Et savez-vous o\'f9 il d\'eenait, le soir m\'eame\~? \'c0 l'h\'f4tel, avec notre confr\'e8re du chef-lieu. Et l\'e0, ils r\'e9digeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus parfaite imb\'e9cillit\'e9 qui se puisse r\'eaver\'85 + (Il se promenait \'e0 grands pas par le salon et, sans rien \'e9couter, il continuait\~:) Mais le sieur Galpin aurait tort de chanter victoire\~! Tout n'est pas dit\~! On ne se d\'e9barrasse pas comme cela du docteur Seignebos\'85 + J'ai dit que Cocoleu est un ignoble fourbe, un mis\'e9rable simulateur, un faux t\'e9moin, je le prouverai. Boiscoran peut compter sur moi\'85 (Il s'interrompit sur ces mots, et se plantant devant ma\'eetre Folgat\~ +:) Et si je dis que Boiscoran peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est venu de singuliers soup\'e7ons, monsieur l'avocat, tr\'e8s singuliers\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient de s'expliquer, mais il d\'e9clara que le moment n'\'e9tait pas venu encore, et que, d'ailleurs, il n'\'e9tait pas assez s\'fbr\'85 Et il s'\'e9chappa, jurant qu'il \'e9tait tr\'e8 +s press\'e9, ayant abandonn\'e9 ses malades depuis quarante-huit heures et \'e9tant attendu par la comtesse de Claudieuse, dont le mari allait de mal en pis. +\par +\par \endash Quels soup\'e7ons peut avoir ce vieil original\~? demandait encore grand-p\'e8re Chandor\'e9, une heure apr\'e8s le d\'e9part du m\'e9decin. +\par +\par Ma\'eetre Folgat e\'fbt pu r\'e9pondre que ces soup\'e7ons vraisemblablement n'\'e9taient autres que les siens, mais plus pr\'e9cis alors et appuy\'e9s sur des indices positifs. +\par +\par Mais \'e0 quoi bon dire cela, puisque toute investigation \'e9tait interdite, puisqu'un seul mot imprudemment prononc\'e9 pouvait donner l'\'e9veil\~? \'c0 quoi bon troubler d'esp\'e9rances peut-\'eatre aussit\'f4t d\'e9\'e7 +ues la morne tristesse de ces longues journ\'e9es qui, l'une apr\'e8s l'autre, s'\'e9coulaient \'e0 attendre le bon plaisir de M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par D\'e9j\'e0, \'e0 ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran \'e9taient devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'\'e0 d'assez longs intervalles, M\'e9chinet \'e9tait quelquefois jusqu'\'e0 quatre ou cinq jours sans apporter de lettre. + +\par +\par \endash C'est la plus intol\'e9rable des agonies\'85, ne cessait de r\'e9p\'e9ter Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par L'heure du d\'e9nouement allait sonner. +\par +\par Mlle Denise se trouvait seule au salon, un apr\'e8s-midi, lorsqu'elle crut reconna\'eetre dans le vestibule la voix du greffier. +\par +\par Pr\'e9cipitamment, elle sortit. Elle ne s'\'e9tait pas tromp\'e9e. +\par +\par \endash Ah\~! l'instruction est termin\'e9e\~! s'\'e9cria-t-elle, comprenant bien qu'il ne fallait rien moins que ce grave \'e9v\'e9nement pour d\'e9cider M\'e9chinet \'e0 se montrer en plein jour rue de la Rampe. +\par +\par \endash En effet, mademoiselle, r\'e9pondit le brave gar\'e7on, et c'est sur l'ordre de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par Elle le prit, elle le lut d'un coup d'\'9cil et, oubliant tout, \'e0 demi folle de joie, elle courut \'e0 son grand-p\'e8re et \'e0 ma\'eetre Folgat, criant en m\'eame temps \'e0 un domestique d'aller bien vite chercher ma\'eetre Magloire. +\par +\par Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait, et quand on lui eut remis le billet qui le mandait\~: +\par +\par \endash J'ai promis mon assistance \'e0 monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton embarrass\'e9, elle ne lui fera pas d\'e9faut\'85 Je serai demain pr\'e8s de lui \'e0 l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre entrevue. +\par +\par On ne put lui rien tirer de plus\~; il \'e9tait visible qu'il ne croyait pas \'e0 l'innocence de son client. D\'e8s qu'il fut sorti\~: +\par +\par \endash Jacques est fou, s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9, de confier sa d\'e9fense \'e0 un homme qui doute ainsi de lui\~! +\par +\par \endash Ma\'eetre Magloire est un honn\'eate homme, bon papa, dit Mlle Denise, s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait. +\par +\par Pour cela, oui, ma\'eetre Magloire \'e9tait un honn\'eate homme, et encore assez accessible aux sentiments tendres pour que l'id\'e9e lui f\'fbt affreuse de revoir prisonnier, accus\'e9 d'un crime odieux, et accus\'e9 + justement, pensait-il, un homme qu'il avait aim\'e9 et que, malgr\'e9 tout, il aimait encore. +\par +\par Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre \'e0 la prison. +\par +\par Blangin, le ge\'f4lier, le guettait. +\par +\par \endash Ah\~! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le pr\'e9venu est fou d'impatience\~! +\par +\par Lentement, et avec un sourd battement de c\'9cur, le c\'e9l\'e8bre avocat gravit l'\'e9troit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une porte\'85 Il \'e9tait dans la cellule de Jacques de Boiscoran. +\par +\par \endash Enfin, vous voil\'e0\~! s'\'e9cria le malheureux jeune homme en se jetant au cou de ma\'eetre Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une main loyale\~! Ah\~! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je m'\'e9 +tonne que ma raison ait r\'e9sist\'e9\~! Mais vous voici, vous \'eates pr\'e8s de moi, je suis sauv\'e9\~! +\par +\par Si l'avocat se taisait, c'est qu'il \'e9tait effray\'e9 des ravages de la douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est qu'il s'\'e9pouvantait du d\'e9sordre de ses traits, de l'\'e9clat d\'e9 +lirant de ses yeux, du rire convulsif qui pin\'e7ait ses l\'e8vres. +\par +\par \endash Malheureux\~! murmura-t-il enfin. +\par +\par Jacques se m\'e9prit, et il devait se m\'e9prendre au sens de cette exclamation. Il recula, plus blanc que le pl\'e2tre du mur. +\par +\par \endash Vous me croyez coupable\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse\'85, r\'e9pondit l'avocat. +\par +\par Une expression d'indicible d\'e9sespoir contracta le visage de Jacques. +\par +\par \endash En effet, interrompit-il, avec un \'e9clat de rire terrible, il faut que les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour\~?\'85 L'honneur\~ +! Effroyable duperie\~!\'85 Et cependant, victime d'une inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie de Denise\'85 Je parlerai. \'c0 + vous, Magloire, je dirai la v\'e9rit\'e9, je puis me disculper d'un mot\'85 (Et saisissant le poignet de ma\'eetre Magloire, et le serrant \'e0 le briser\~:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais tout vous expliquer\~: j'\'e9 +tais l'amant de la comtesse de Claudieuse. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256515}13{\*\bkmkend _Toc96256515} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Moins affreusement troubl\'e9, Jacques de Boiscoran e\'fbt reconnu combien sagement il avait \'e9t\'e9 inspir\'e9 en choisissant, pour se confier \'e0 lui, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre. +\par +\par Un \'e9tranger, ma\'eetre Folgat, par exemple, l'e\'fbt \'e9cout\'e9 sans sourciller, n'e\'fbt vu dans la r\'e9v\'e9lation que le fait lui-m\'eame et ne lui e\'fbt donn\'e9 que son impression personnelle. Par ma\'ee +tre Magloire, au contraire, il eut l'impression du pays entier. Et ma\'eetre Magloire, en l'entendant d\'e9clarer que la comtesse de Claudieuse avait \'e9t\'e9 sa ma\'eetresse, eut un geste de r\'e9probation et s'\'e9cria\~: +\par +\par \endash C'est impossible\~! +\par +\par Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait \'e9t\'e9 le premier \'e0 dire qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la v\'e9rit\'e9, et cette conviction n'avait pas peu contribu\'e9 \'e0 retenir les aveux sur ses l\'e8vres. +\par +\par \endash C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est\'85 +\par +\par \endash Des preuves\~! interrompit ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Je n'ai pas de preuves. +\par +\par L'expression attrist\'e9e et bienveillante du visage de l'avocat de Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'\'e9tonnement et de l'indignation dans le regard obstin\'e9 qu'il fixait sur le prisonnier. +\par +\par \endash Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien t\'e9m\'e9raire d'avancer, lorsqu'on n'est pas \'e0 m\'eame de les prouver. R\'e9fl\'e9chissez\'85 +\par +\par \endash Ma situation me commande de tout dire. +\par +\par \endash Pourquoi avoir tant attendu\~? +\par +\par \endash J'esp\'e9rais qu'on m'\'e9pargnerait cette horrible extr\'e9mit\'e9\'85 +\par +\par \endash Qui, on\~? +\par +\par \endash Madame de Claudieuse. +\par +\par De plus en plus, ma\'eetre Magloire fron\'e7ait les sourcils. +\par +\par \endash Je ne suis pas suspect de partialit\'e9, pronon\'e7a-t-il. Le comte de Claudieuse est peut-\'eatre le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est un ennemi acharn\'e9, irr\'e9conciliable. Pour m'emp\'eacher d'arriver \'e0 la Chambre e +t m'enlever des voix, il est descendu \'e0 des actes peu dignes d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige \'e0 d\'e9clarer hautement que je consid\'e8 +re la comtesse de Claudieuse comme la plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de l'\'e9pouse, de la m\'e8re de famille\'85 +\par +\par Un sourire amer crispait les l\'e8vres de Jacques. +\par +\par \endash Et cependant j'\'e9tais son amant, dit-il. +\par +\par \endash Quand\~? Comment\~? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous habitiez Paris. +\par +\par \endash Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de septembre \'e0 Paris, et je venais plusieurs fois \'e0 Boiscoran. +\par +\par \endash Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas transpir\'e9 quelque chose. +\par +\par \endash C'est que nous avons su prendre nos pr\'e9cautions. +\par +\par \endash Et personne, jamais, ne s'est dout\'e9 de rien\~? +\par +\par \endash Personne\'85 +\par +\par Mais Jacques s'irritait, \'e0 la fin, de l'attitude de ma\'eetre Magloire. Il oubliait qu'il n'avait que trop pr\'e9vu les fl\'e9trissants soup\'e7ons auxquels il se voyait en butte. +\par +\par \endash Pourquoi toutes ces questions\~? s'\'e9cria-t-il. Vous ne me croyez pas\~? Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous m'\'e9couter\~? +\par +\par Ma\'eetre Magloire attira une chaise et, s'y pla\'e7ant, non \'e0 la fa\'e7on ordinaire, mais \'e0 cheval et croisant les bras sur le dossier\~: +\par +\par \endash Je vous \'e9coute, dit-il. +\par +\par Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran \'e9tait devenue pourpre. La col\'e8re flambait dans ses yeux. \'catre trait\'e9 ainsi, lui\~! Jamais les hauteurs de M.\~Galpin-Daveline ne l'avaient offens\'e9 autant +que cette condescendance froidement d\'e9daigneuse de ma\'eetre Magloire. La pens\'e9e de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais apr\'e8s\~?\'85 Il \'e9tait condamn\'e9 \'e0 vider jusqu'\'e0 + la lie le calice des humiliations. Car il fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'ab\'eeme. +\par +\par \endash Vous \'eates dur, Magloire, pronon\'e7a-t-il d'un ton de ressentiment \'e0 grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur de ma situation. Oh\~! ne vous excusez pas\~! \'c0 quoi bon\~!\'85 Laissez-moi parler, plut\'f4t +\'85 +\par +\par Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs. +\par +\par Puis, d'un accent plus calme\~: +\par +\par \endash C'est, commen\'e7a-t-il, dans les premiers jours du mois d'ao\'fbt 1866, \'e0 Boiscoran, o\'f9 j'\'e9tais venu passer quelques semaines pr\'e8s de mon oncle, que, pour la premi\'e8re fois, j'ai aper\'e7 +u la comtesse de Claudieuse. Le comte de Claudieuse et mon oncle \'e9taient alors au plus mal, toujours au sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propri\'e9t\'e9s, et un ami commun, monsieur de Besson, s'\'e9tait mis en t\'eate de les r\'e9 +concilier et les avait d\'e9cid\'e9s \'e0 se rencontrer chez lui \'e0 d\'eener. Mon oncle m'avait emmen\'e9 avec lui. La comtesse avait accompagn\'e9 son mari. Je venais d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai b\'e9 +at d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontr\'e9 une femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contempl\'e9 un si charmant visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me remarquer je ne lui adressai + pas la parole, et cependant je sentis en moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un r\'f4le dans ma vie, et un r\'f4le fatal\'85 M\'eame, l'impression fut si vive qu'en sortant de la maison o\'f9 nous avions d\'een\'e9 +, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose \'e0 mon oncle. Il se mit \'e0 rire et me r\'e9pondit que je n'\'e9tais qu'un nigaud, et que si jamais mon existence \'e9tait troubl\'e9e par une femme, ce ne serait pas par la comtesse de Claudieuse. +\par +\par \'bb\~En apparence, il avait mille fois raison. \'c0 peine pouvait-on imaginer un \'e9v\'e9nement qui, de nouveau, me rapproch\'e2t de la comtesse. La tentative de r\'e9conciliation de monsieur de Besson avait compl\'e8tement \'e9chou\'e9 +, madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain pour Paris\'85 Je partis cependant pr\'e9occup\'e9, et le souvenir du d\'eener de monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand \'e0 un mois de l\'e0, \'e0 + Paris, me trouvant \'e0 une soir\'e9e chez monsieur de Chalusse, le fr\'e8re de ma m\'e8re, il me sembla reconna\'eetre madame de Claudieuse\'85 +\par +\par \'bb\~C'\'e9tait bien elle. Je la saluai. Et voyant, \'e0 la fa\'e7on dont elle me rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout tremblant, et elle me permit de m'asseoir pr\'e8s d'elle. Elle m'apprit qu'elle \'e9tait \'e0 + Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son p\'e8re, le marquis de Tassar de Bruc. Elle \'e9tait venue \'e0 cette soir\'e9e \'e0 son corps d\'e9fendant et ne s'y amusait gu\'e8re, d\'e9testant le monde. Elle ne dansait pas, je restai \'e0 + causer avec jusqu'au moment o\'f9 elle se retira\'85 +\par +\par \'bb\~J'\'e9tais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas \'e0 la revoir\'85 C'\'e9tait encore le hasard qui nous r\'e9unit. Un jour que j'avais affaire \'e0 Melun, arrivant \'e0 + la gare comme le train allait partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus rapproch\'e9 de l'entr\'e9e. Dans ce wagon \'e9tait madame de Claudieuse\~! Elle me dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se rendait +\'e0 Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle prenait le train de neuf heures\'85 C'\'e9tait un mardi, et, pendant les trois jours qui suivirent, se livr\'e8 +rent en moi les plus \'e9tranges combats. J'\'e9tais passionn\'e9ment \'e9pris de la comtesse, et cependant elle me faisait peur\'85 +\par +\par \'bb\~Mais ma mauvaise \'e9toile l'emporta, et le samedi suivant, \'e0 neuf heures, j'arrivais \'e0 la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avou\'e9 + depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on ouvrit les portes, j'allai me placer dans le m\'eame compartiment qu'elle\'85 +\par +\par D\'e9j\'e0, depuis un moment, ma\'eetre Magloire s'agitait sur sa chaise avec tous les signes de la plus extr\'eame impatience. N'y tenant plus, \'e0 la fin\~: \endash C'est trop invraisemblable\~! s'\'e9cria-t-il. Jacques de Boiscoran ne r\'e9 +pondit pas tout d'abord. \'c0 remuer ainsi les cendres de son pass\'e9, il frissonnait, troubl\'e9 d'\'e9motions indicibles. Il \'e9tait comme frapp\'e9 de stupeur de sentir monter \'e0 ses l\'e8 +vres le secret, si longtemps enseveli au plus profond de son c\'9cur, de ses amours \'e9teintes. +\par +\par Il avait aim\'e9, apr\'e8s tout, et il avait \'e9t\'e9 aim\'e9. Et il est de ces sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient ses yeux\'85 + Pourtant, comme le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre r\'e9p\'e9tait son exclamation et disait encore\~: +\par +\par \endash Non, ce n'est pas croyable\~! +\par +\par \endash Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement, je vous demande seulement de m'\'e9couter. (Et r\'e9agissant de toute son \'e9nergie contre la torpeur qui l'envahissait\~:) Ce voyage \'e0 Fontainebleau, reprit-il, d\'e9 +cida de notre destin\'e9e. Bien d'autres le suivirent. Madame de Claudieuse passait la journ\'e9e chez son amie, et moi j'usais les longues heures \'e0 errer dans la for\'eat. Mais nous nous retrouvions le soir \'e0 la gare. Nous nous jetions dans un coup +\'e9 que je faisais garder depuis Lyon, et nous rentrions ensemble \'e0 Paris, et je l'accompagnais en voiture jusqu'\'e0 la rue de la Ferme-des-Mathurins, o\'f9 demeurait le marquis de Tassar de Bruc, son p\'e8re\'85 Puis enfin, un soir, elle sortit bien + de chez son amie de Fontainebleau \'e0 l'heure ordinaire\'85 mais elle ne rentra chez son p\'e8re que le lendemain\'85 +\par +\par \endash Jacques\~! interrompit ma\'eetre Magloire, r\'e9volt\'e9 comme s'il e\'fbt entendu un blasph\'e8me, Jacques\~! +\par +\par M.\~de\~Boiscoran ne broncha pas. +\par +\par \endash Oh\~! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous para\'eetre ma conduite, Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui trahit la confiance de la femme qui s'est abandonn\'e9e \'e0 lui\~ +! Attendez avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme\~:) Alors, poursuivit-il, je m'estimais le plus heureux des hommes, et mon c\'9cur se gonflait de vanit\'e9s malsaines en songeant qu'elle \'e9tait \'e0 + moi, cette femme si belle, et dont la pure renomm\'e9e planait bien au-dessus de toutes les calomnies. +\par +\par \'bb\~Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la mort seule peut trancher, et, insens\'e9 que j'\'e9tais, je me f\'e9licitais. Peut-\'eatre m'aimait-elle v\'e9ritablement alors. Elle ne calculait pas, du moins, et, boulevers\'e9 +e par la seule, par l'unique passion de sa vie, elle me d\'e9couvrait son \'e2me jusqu'en ses plus sombres profondeurs\'85 Alors, elle ne songeait pas encore \'e0 se mettre en garde contre moi et \'e0 m'asservir \'e0 toutes ses volont\'e9 +s, et elle me disait le secret de son mariage, de ce mariage qui autrefois avait stup\'e9fi\'e9 le pays. +\par +\par \'bb\~Ayant donn\'e9 sa d\'e9mission, le marquis de Bruc, son p\'e8re, n'avait pas tard\'e9 \'e0 se lasser de son oisivet\'e9 et \'e0 s'irriter de la m\'e9diocrit\'e9 de sa fortune. Il s'\'e9tait lanc\'e9 dans des sp\'e9culations hasardeuses\~ +; il avait perdu tout ce qu'il poss\'e9dait et compromis jusqu'\'e0 son honneur. D\'e9sesp\'e9r\'e9, d\'e9vor\'e9 de regrets et de craintes, il songeait au suicide, lorsque tomba chez lui \'e0 + l'improviste un de ses anciens camarades de promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher \'e0 cet ab\'eeme de honte. C'\'e9tait beau et grand, cela. Il devait en co +\'fbter une somme consid\'e9rable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si ruineux d\'e9vouements. +\par +\par \'bb\~Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le h\'e9ros qu'annon\'e7ait le d\'e9but. Ayant vu mademoiselle Genevi\'e8ve de Tassar de Bruc, il fut \'e9bloui de sa beaut\'e9\~; \'e9 +pris d'une de ces passions que rien n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en avoir cinquante, il fit comprendre \'e0 son ami qu'il \'e9tait toujours dispos\'e9 \'e0 lui rendre le service promis, mais\'85 qu'il voulait en \'e9 +change la main de mademoiselle Genevi\'e8ve. +\par +\par \'bb\~Le soir m\'eame, le gentilhomme ruin\'e9 entrait dans la chambre de sa fille, et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle n'h\'e9sita pas. "Avant tout, dit-elle \'e0 son p\'e8re, sauvons l'honneur que votre mort ne rach\'e8 +terait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le m\'e9prise et je le hais. Dites-lui que je suis pr\'eate \'e0 devenir sa femme." +\par +\par \'bb\~Et comme son p\'e8re, \'e9perdu de douleur, s'\'e9criait que jamais le comte n'accepterait un tel consentement\~: "Oh\~! soyez tranquille, lui r\'e9pondit-elle \endash \'e0 ce qu'elle m'a dit, du moins \endash , je saurai m'ex\'e9cuter de bonne gr +\'e2ce, et votre ami ne fera pas un march\'e9 de dupe. Mais je sais ma valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous que vous ne lui devez rien\'85" +\par +\par \'bb\~\'c0 moins de quinze jours de l\'e0, en effet, mademoiselle Genevi\'e8ve avait laiss\'e9 soup\'e7onner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son c\'f4t\'e9, avait d\'e9pass\'e9 + ses promesses et d\'e9ploy\'e9 la plus habile d\'e9licatesse pour que nul ne soup\'e7onn\'e2t la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu \'e0 + sa jeune femme une dot de cinquante mille \'e9cus, qui n'avait pas \'e9t\'e9 vers\'e9e, et, enfin, il s'\'e9tait engag\'e9 \'e0 servir \'e0 monsieur et madame de Bruc, leur vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moiti\'e9 + de sa fortune y avait pass\'e9\'85 +\par +\par Ma\'eetre Magloire, alors, ne songeait plus \'e0 protester. Roide sur sa chaise, les pupilles dilat\'e9es par la stupeur, tel qu'un homme qui se demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un r\'eave. +\par +\par \endash C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inou\'ef\~!\'85 +\par +\par Jacques, lui, s'animait peu \'e0 peu. +\par +\par \endash Voil\'e0, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux premi\'e8res heures d'enivrement. Et c'est pos\'e9 +ment qu'elle me le racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes, disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu \'e0 regretter le march\'e9 qui me livrait \'e0 lui. S'il a \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reux, j'ai \'e9t\'e9 loyale. Mon p +\'e8re lui doit la vie, mais je lui ai donn\'e9 des ann\'e9es d'un bonheur qui n'\'e9tait plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la com\'e9die divine, et des apparences plus d\'e9licieuses que la r\'e9alit\'e9." +\par +\par \'bb\~Et, comme je ne savais pas dissimuler mon \'e9tonnement\~: "Seulement, ajoutait-elle en riant, j'apportais au march\'e9 une restriction mentale. Je me r\'e9servais de prendre, quand elle passerait \'e0 ma port\'e9 +e, ma part de bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je serai dans les termes du contrat\'85" +\par +\par \'bb\~Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus exp\'e9riment\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 effray\'e9\'85 Mais j'\'e9tais un enfant, mais je l'aimais de toute mon \'e2me et de toute ma chair, j'admirais son g\'e9nie et je m'\'e9 +prenais de ses sophismes\'85 +\par +\par \'bb\~Une lettre du comte de Claudieuse nous \'e9veilla de notre songe. Imprudente pour la premi\'e8re et la derni\'e8re fois de sa vie, la comtesse \'e9tait rest\'e9e \'e0 Paris trois semaines de plus qu'il n'\'e9tait convenu, et son mari inquiet p +arlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie \'e0 la renomm\'e9e que j'ai su me faire. Ma vie, la v\'f4tre, la vie de ma fille, je sacrifierais tout, sans h\'e9siter, \'e0 ma r\'e9 +putation d'honn\'eate femme." Nous \'e9tions alors \endash ah\~! les dates sont rest\'e9es dans ma m\'e9moire comme dans du bronze \endash , nous \'e9 +tions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un mois, c'est-\'e0-dire le 12 novembre, \'e0 trois heures pr\'e9 +cises, trouvez-vous dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges\'85 J'y serai\'85" +\par +\par \'bb\~Et elle partit, me laissant plong\'e9 dans une extase qui m'emp\'eachait de souffrir de notre s\'e9paration. La pens\'e9e que j'\'e9tais aim\'e9 d'une telle femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'\'e9vita, je puis l'avouer, bien des \'e9 +carts. L'ambition me mordait au c\'9cur, en songeant \'e0 elle. Je voulais travailler, me distinguer, conqu\'e9rir une sup\'e9riorit\'e9 quelconque\'85 Je veux qu'elle soit fi\'e8re de moi, me disais-je, honteux de n'\'eatre rien \'e0 mon \'e2 +ge que le fils d'un p\'e8re riche. +\par +\par Dix fois d\'e9j\'e0, ma\'eetre Magloire s'\'e9tait soulev\'e9 sur sa chaise, et ses l\'e8vres avaient remu\'e9 comme s'il allait pr\'e9senter une objection. Mais il s'\'e9tait engag\'e9, vis-\'e0-vis de lui-m\'eame, \'e0 ne pas inter +rompre, et de son mieux il tenait parole. +\par +\par \endash Cependant, continuait Jacques, l'\'e9poque fix\'e9e par madame de Claudieuse approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu apr\'e8s l'heure indiqu\'e9e, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'\'e9tais a +insi en retard, ce dont j'\'e9tais d\'e9sol\'e9, c'est que je connaissais fort imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la comtesse, pour notre rendez-vous, est situ\'e9 au plus \'e9pais des futaies. +\par +\par \'bb\~Le temps \'e9tait d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il \'e9tait tomb\'e9 beaucoup de neige, la veille, les sentiers \'e9taient tout blancs, et une bise \'e2pre secouait les flocons dont les arbres \'e9taient charg\'e9s. De loin, j'aper +\'e7us la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte d'impatience f\'e9brile dans un \'e9troit espace o\'f9 le terrain \'e9tait sec et abrit\'e9 du vent par d'\'e9normes blocs de rochers. Elle portait une robe de soie grenat, tr\'e8 +s longue, un manteau de drap garni de fourrure et une toque de velours pareil \'e0 sa robe. +\par +\par \'bb\~En trois bonds, je fus pr\'e8s d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon retard\~: "Quand \'eates-vous arriv\'e9 \'e0 Boiscoran\~? me demanda-t-elle d'un ton sec. \endash + Hier soir. \endash Quel enfant vous faites\~! s'\'e9cria-t-elle en frappant du pied. Hier soir\~!\'85 Et sous quel pr\'e9texte\~? \endash Je n'ai pas besoin de pr\'e9texte pour venir visiter mon oncle. +\par +\par \endash Et il n'a pas \'e9t\'e9 surpris de vous voir tomber chez lui, en cette saison, par un temps pareil\~? \endash Mais\'85 si, un peu", r\'e9pondis-je niaisement, incapable que j'\'e9tais de lui dissimuler la v\'e9rit\'e9. Son m\'e9 +contentement redoublait. "Et ici, reprit-elle, comment \'eates-vous ici\~? Vous connaissiez donc ce carrefour\~? +\par +\par \endash Non, je me le suis fait indiquer. \endash Par qui\~? +\par +\par \endash Par un des domestiques de mon oncle, et m\'eame ses renseignements \'e9taient si peu clairs que je me suis tromp\'e9 de chemin\'85" Elle me regarda en souriant d'un sourire tellement ironique que je m'arr\'eatai. "Et tout cela vous para\'ee +t simple\~! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va trouver tout naturel \'e0 Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe, et tout de suite vous mettre en qu\'eate du carrefour des Hommes-Rouges\~? Qui sait si l'on ne vous a pas suivi\~ +! qui sait si derri\'e8re quelqu'un de ces arbres il n'y a pas deux yeux qui nous \'e9pient\~!" Et comme, en parlant, elle regardait autour d'elle avec la plus vive expression d'inqui\'e9tude, je ne pus me retenir de lui dire\~: "Que craignez-vous\~ +? Ne suis-je pas l\'e0\~!\'85" +\par +\par \'bb\~Il me semble voir encore le coup d'\'9cil dont elle me toisa. "Je n'ai peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde\'85 que d'\'eatre, je ne dirai pas compromise, mais seulement soup\'e7onn\'e9e. Il me pla\'ee +t d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais mal. Entre ma r\'e9putation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je choisirais. \'c0 ce point que si je devais \'ea +tre surprise avec vous, j'aimerais mieux que ce f\'fbt par mon mari que par un \'e9tranger. Je n'ai nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai jamais notre mariage, mais il a sauv\'e9 l'honneur de mon p\'e8 +re, je dois garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le p\'e8re de ma fille, je porte son nom, je pr\'e9tends qu'il soit respect\'e9. Je mourrais de douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras \'e0 + un homme qu'accueilleraient des sourires mal dissimul\'e9s. Les femmes sont l\'e2chement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en m\'e9pris le ridicule b\'eatement injuste dont elles n'ont pas su pr\'e9se +rver l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse, Jacques, et je vous adore\'85 Mais entre vous et lui, rappelez-vous que je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui \'e9pargner l'ombre d'un soup\'e7on, d\'fbt mon c\'9c +ur s'en briser, c'est le sourire aux l\'e8vres que je sacrifierais votre vie et votre honneur\'85" Je voulais r\'e9pliquer. "Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence de plus. De quel pr\'e9 +texte allez-vous colorer votre voyage \'e0 Boiscoran\~? \endash Je ne sais, r\'e9pondis-je. \endash Il faut emprunter de l'argent \'e0 votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se f\'e2chera peut-\'ea +tre, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de novembre. Allons, adieu\'85" \'c9tourdi, confondu\~: "Quoi\~! m'\'e9criai-je, sans nous revoir, ne f\'fbt-ce que de loin\'85 \endash \'c0 ce voyage, r\'e9 +pondit-elle, ce serait une insigne folie. Attendez, cependant\'85 Restez \'e0 Boiscoran jusqu'\'e0 dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe\~; accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez ma\'eetre de vo +us, surveillez vos yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous m\'e9priserais\'85 Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez \'e0 Paris une lettre de moi\'85" +\par +\par Jacques s'arr\'eata sur ces mots, cherchant sur le visage de ma\'eetre Magloire un reflet de ses impressions et de ses pens\'e9es. Mais le c\'e9l\'e8bre avocat demeurant impassible, il soupira et reprit\~: +\par +\par \endash Si je suis entr\'e9 dans de tels d\'e9tails, Magloire, c'est qu'il faut que vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa conduite. Elle ne me prenait pas en tra\'eetre, vous le voyez\~; elle m'\'e9 +clairait de ses mains l'ab\'eeme o\'f9 je devais rouler\'85 H\'e9las\~! loin de m'effrayer, les c\'f4t\'e9s sombres de ce caract\'e8re \'e9trange exaltaient ma passion. J'admirais ses airs imp\'e9rieux, sa bravoure et sa prudence, son +absence de toute morale qui contrastait si \'e9trangement avec sa terreur de l'opinion. Celle-l\'e0, me disais-je avec une fiert\'e9 imb\'e9cile, celle-l\'e0 est une femme forte. +\par +\par \'bb\~Elle dut \'eatre contente de moi, \'e0 la grand-messe de Br\'e9chy, car je sus m\'eame me d\'e9fendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et en passant pr\'e8s d'elle, si pr\'e8s que ma main fr\'f4la sa robe. Je lui ob\'e9 +is d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs \'e0 mon oncle, qui me les donna en souriant, car c'\'e9tait le plus g\'e9n\'e9reux des hommes, mais qui me dit en m\'eame temps\~: "Je me doutais bien que ce n'\'e9 +tais pas uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu \'e9tais venu \'e0 Boiscoran." +\par +\par \'bb\~Cette futile circonstance devait encore contribuer \'e0 redoubler mon admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su pr\'e9voir l'\'e9tonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas song\'e9\~! Elle a le g\'e9 +nie de la prudence, pensais-je. +\par +\par \'bb\~Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai pas \'e0 en avoir une preuve. En arrivant \'e0 Paris, j'avais trouv\'e9 une lettre d'elle, qui n'\'e9 +tait qu'une longue paraphrase de ses recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour d'elle, et qui toutes avaient \'e0 l'un des angles un num\'e9ro d'ordre. + +\par +\par \'bb\~La premi\'e8re fois que je la revis\~: "Pourquoi ces num\'e9ros\~? lui demandai-je. \endash Mon cher monsieur Jacques, me r\'e9pondit-elle, une femme doit toujours savoir combien elle a \'e9crit de lettres \'e0 son amant\'85 Jusqu'\'e0 +ce moment, vous avez d\'fb en recevoir neuf\'85" +\par +\par \'bb\~Cela se passait au mois de mai 1867, \'e0 Rochefort, o\'f9 elle \'e9tait all\'e9e pour assister \'e0 la mise \'e0 l'eau d'une fr\'e9gate, o\'f9 je m'\'e9tais rendu sur son ordre, et o\'f9 nous avions pu d\'e9rober quelques heures. Comme un nia +is je me mis \'e0 rire de cette id\'e9e de comptabilit\'e9 \'e9pistolaire, et je n'y pensai plus. J'avais alors bien d'autres pr\'e9occupations. Elle m'avait fait remarquer que le temps passait, malgr\'e9 les tristesses de notre s\'e9 +paration, et que le mois de septembre, son mois de libert\'e9, serait bient\'f4t arriv\'e9. En serions-nous r\'e9duits, comme l'ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, \'e0 ces voyages de Fontainebleau, si p\'e9rilleux malgr\'e9 nos pr\'e9cautions\~?\'85 + Pourquoi ne pas se procurer une maison isol\'e9e dans un quartier d\'e9sert\~?\'85 Chacun de ses d\'e9sirs \'e9tait un ordre. La g\'e9n\'e9rosit\'e9 de mon oncle \'e9tait in\'e9puisable. J'achetai une maison\'85 +\par +\par Enfin, \'e0 travers les explications de Jacques de Boiscoran, une circonstance apparaissait, qui allait peut-\'eatre devenir un commencement de preuve. Aussi, ma\'eetre Magloire tressaillit-il, et vivement\~: +\par +\par \endash Ah\~! vous avez achet\'e9 une maison\~? interrompit-il. +\par +\par \endash Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, \'e0\'85 +\par +\par \endash Et elle vous appartient encore\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Vous en avez les titres, par cons\'e9quent. Jacques eut un geste d\'e9sol\'e9. +\par +\par \endash Ici encore, dit-il, la fatalit\'e9 est contre moi. Il y a toute une histoire au sujet de cette maison. +\par +\par Plus promptement qu'elle s'\'e9tait \'e9claircie, la physionomie de l'avocat de Sauveterre se rembrunit. +\par +\par \endash Ah\~! il y a une histoire, fit-il, ah\~! ah\~!\'85 +\par +\par \endash J'\'e9tais \'e0 peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter cette maison. Je craignis des difficult\'e9s, j'eus peur que mon p\'e8re n'en appr\'eet quelque chose\~; enfin, je tins \'e0 me hausser jusqu'\'e0 la prudence savante de ma +dame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition \'e0 son nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois pass\'e9 et enregistr\'e9, il me le remit en m\'ea +me temps qu'une contre-lettre qui constatait mes droits\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! mais alors\'85 +\par +\par \endash Oh\~! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que j'occupais chez mon p\'e8re. Je les d\'e9posai dans le tiroir d'un meuble de ma maison de Passy. Quand la guerre \'e9clata, je ne songeai pas \'e0 les reprendre. J'avais quitt\'e9 + Paris avant l'investissement, vous le savez, puisque je commandais une compagnie de mobiles du d\'e9partement. Pendant les deux si\'e8ges, ma maison fut successivement occup\'e9e par des gardes nationaux, par des soldats de la Commune et par l +es troupes r\'e9guli\'e8res. Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs trou\'e9s par les obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux\'85 +\par +\par \endash Et sir Francis Burnett\~?\'85 +\par +\par \endash Il a quitt\'e9 la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai \'e9crit m'ont r\'e9pondu, l'un qu'il devait \'eatre en Australie, l'autre qu'il le croyait mort. +\par +\par \endash Et vous n'avez fait aucune d\'e9marche pour vous assurer la propri\'e9t\'e9 d'un immeuble qui vous appartient l\'e9gitimement\~? +\par +\par \endash Aucune, jusqu'\'e0 pr\'e9sent. +\par +\par \endash C'est-\'e0-dire, que, selon vous, il y aurait \'e0 Paris une maison sans propri\'e9taire, oubli\'e9e de tout le monde, m\'eame du percepteur\'85 +\par +\par \endash Pardon\~! Les contributions ont toujours \'e9t\'e9 fort justement acquitt\'e9es, et pour tout le quartier, le propri\'e9taire, c'est moi. C'est sur la personnalit\'e9 qu'il y a erreur. Je me suis empar\'e9 sans fa\'e7 +on de celle de mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employ\'e9s, pour le +tapissier et pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques de Boiscoran, rue des Vignes, on vous r\'e9pondra\~: \'ab\~Connais pas.\~\'bb Demandez sir Burnett, on vous dira\~: \'ab\~Ah\~! tr\'e8s bien\~!\~\'bb + et on vous tracera mon portrait. +\par +\par C'est d'un air peu convaincu que ma\'eetre Magloire branlait la t\'eate. +\par +\par \endash Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est all\'e9e dans cette maison de Passy. +\par +\par \endash Plus de cinquante fois en trois ans. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, on l'y conna\'eet. +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement pr\'e9occup\'e9 de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est fort d\'e9serte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les plus habiles pr\'e9 +cautions\'85 +\par +\par \endash Soit, j'admets cela pour l'ext\'e9rieur. Mais \'e0 l'int\'e9rieur\~? Vous aviez bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez. +\par +\par \endash J'avais une servante anglaise\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! cette fille doit conna\'eetre madame de Claudieuse. +\par +\par \endash Jamais elle ne l'a seulement entrevue. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux courses. Je l'ai envoy\'e9e jusqu'\'e0 Orl\'e9ans, pour nous d\'e9 +barrasser d'elle vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions \'e0 l'\'e9tage sup\'e9rieur, et nous nous servions nous-m\'eames\'85 +\par +\par Visiblement, ma\'eetre Magloire \'e9tait au supplice. +\par +\par \endash Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se cacher d'eux, c'est irriter leur curiosit\'e9 jusqu'\'e0 la folie. Cette fille doit vous avoir \'e9pi\'e9. Cette fille doit avoir trouv\'e9 + le moyen de voir la femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours \'e0 votre service\~? +\par +\par \endash Non. Elle m'a quitt\'e9 lors de la guerre. +\par +\par \endash Pour aller\~?\'85 +\par +\par \endash En Angleterre, je suppose. +\par +\par \endash De sorte qu'il faut renoncer \'e0 la retrouver. +\par +\par \endash Je le crois. +\par +\par \endash Renon\'e7ons-y donc. Mais votre valet de chambre\~?\'85 Le vieil Antoine avait toute votre confiance\~; ne lui avez-vous jamais rien dit\~? +\par +\par \endash Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore \'e9tait-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'\'e9tais foul\'e9 le pied. +\par +\par \endash De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse est all\'e9e \'e0 la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un t\'e9moin de sa pr\'e9sence. +\par +\par \endash J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apport\'e9 divers menus objets \'e0 son usage, ils ont disparu pendant la guerre\'85 +\par +\par \endash Ah\~! oui, fit ma\'eetre Magloire, toujours la guerre\'85 elle r\'e9pond \'e0 tout. +\par +\par Jamais aucun des interrogatoires de M.\~Galpin-Daveline n'avait \'e9t\'e9 aussi p\'e9nible \'e0 Jacques de Boiscoran que cette s\'e9rie de questions rapides trahissant une d\'e9solante incr\'e9dulit\'e9. +\par +\par \endash Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse avait le g\'e9nie de la circonspection\~? Il est ais\'e9 + de se cacher quand on peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un crime de n'avoir pas de preuves \'e0 fournir\~! Le devoir d'un homme d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour pr\'e9server de l'ombre d'un soup\'e7 +on la r\'e9putation de la femme qui s'est fi\'e9e \'e0 lui\~! J'ai fait mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je pr\'e9voir des \'e9v\'e9nements inou\'efs\~? Pouvais-je pr\'e9voir qu'un jour fatal viendrait, o\'f9 + ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui d\'e9noncerais la comtesse de Claudieuse et qui en serais r\'e9duit \'e0 chercher contre elle des preuves et des t\'e9moins\~! +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre d\'e9tournait la t\'eate. Et, au lieu de r\'e9pondre\~: +\par +\par \endash Continuez, Jacques, dit-il d'une voix alt\'e9r\'e9e, continuez\'85 +\par +\par Surmontant le d\'e9couragement qui le gagnait\~: +\par +\par \endash C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la premi\'e8re fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy achet\'e9e et d\'e9cor\'e9e pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta \'e0 Paris cette ann\'e9 +e-l\'e0, elle vint presque tous les jours y passer quelques heures. +\par +\par \'bb\~Elle jouissait chez ses parents d'une ind\'e9pendance absolue, presque sans contr\'f4le. Elle confiait \'e0 sa m\'e8re, la marquise de Tassar de Bruc, sa fille \endash car elle n'avait qu'une fille, \'e0 cette \'e9poque \endash , et elle \'e9 +tait libre de sortir et d'aller o\'f9 bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une libert\'e9 plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et, \'e0 chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le voyage. De mon c\'f4t\'e9 +, pour ne pas \'eatre g\'ean\'e9 par les obligations de la famille, j'\'e9tais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'\'e9tais venu me fixer \'e0 demeure rue des Vignes. +\par +\par \'bb\~Ces cinq semaines pass\'e8rent comme un r\'eave, et cependant je dois dire que la s\'e9paration ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais suppos\'e9. Non que le prisme f\'fbt bris\'e9\~! Mais j'ai toujours trouv\'e9 humiliant d'\'eatre oblig +\'e9 de se cacher. Je commen\'e7ais \'e0 me lasser de cette existence de pr\'e9cautions incessantes, et il me tardait un peu d'abandonner la personnalit\'e9 de mon ami Francis Burnett et de reprendre la mienne. Nous nous \'e9tions bien jur\'e9 +s, d'ailleurs, madame de Claudieuse et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures ensemble, et elle avait imagin\'e9 divers exp\'e9dients pour nous voir sans danger. +\par +\par \'bb\~Un malheur de famille vint pr\'e9cis\'e9ment, \'e0 cette \'e9poque, servir nos projets. Le fr\'e8re a\'een\'e9 de mon p\'e8re, cet oncle indulgent qui m'avait donn\'e9 de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me l\'e9 +guant toute sa fortune. Propri\'e9taire de Boiscoran, j'allais d\'e9sormais avoir des raisons s\'e9rieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne s'inqui\'e9t\'e2t de ce que j'y venais faire. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256516}14{\*\bkmkend _Toc96256516} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Jacques de Boiscoran, c'\'e9tait manifeste, avait h\'e2te d'en finir, d'en arriver \'e0 la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait \'e0 craindre ou \'e0 esp\'e9rer. +\par +\par Apr\'e8s un moment de silence, car la respiration lui manquait, apr\'e8s quelques pas au hasard dans sa cellule\~: +\par +\par \endash Mais \'e0 quoi bon des d\'e9tails, Magloire, reprit-il d'un ton amer. Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai \'e9num\'e9r\'e9 une \'e0 une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai rapport\'e9 jusqu' +\'e0 ses moindres paroles\~? +\par +\par \'bb\~Nous en \'e9tions vite venus \'e0 calculer si exactement et si prudemment nos pas et nos d\'e9marches, que nous nous rencontrions assez fr\'e9quemment sans danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'\'e9crivait\~: "\'c0 tel jour, \'e0 + telle heure, en tel endroit", et si \'e9loign\'e9 que f\'fbt le jour, si incommode que f\'fbt l'heure, si grande que f\'fbt la distance, nous arrivions. +\par +\par \'bb\~J'\'e9tais parvenu promptement \'e0 conna\'eetre le pays mieux que les plus vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance parfaite de toutes les retraites ignor\'e9es. La comtesse, de son c\'f4t\'e9, ne laissait jamais s' +\'e9couler trois mois sans d\'e9couvrir quelque motif urgent de se rendre \'e0 La Rochelle ou \'e0 Angoul\'eame, et, de Paris, j'allais l'y rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse m\'eame, car c'est cette ann\'e9 +e de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'emp\'eacha pas ses voyages. Il est vrai que ma vie \'e0 moi se passait sur les grands chemins, et qu'\'e0 tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des semaines enti\'e8res. Voil\'e0 + l'explication de cette humeur vagabonde dont se moquait mon p\'e8re, et que vous-m\'eame, Magloire, m'avez reproch\'e9e autrefois\'85 +\par +\par \endash C'est vrai\~! approuva l'avocat. Je me souviens\'85 +\par +\par Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation. +\par +\par \endash Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me d\'e9plaisait. Non. Le myst\'e8re et le danger ajoutaient \'e0 l'attrait de nos amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose de sublime dans ce fait de deux +\'eatres intelligents consacrant exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence \'e0 poursuivre et \'e0 cacher une dangereuse intrigue. +\par +\par \'bb\~Mieux je constatais la v\'e9n\'e9ration dont la comtesse de Claudieuse \'e9tait l'objet dans le pays, mieux j'acqu\'e9rais la preuve de l'habilet\'e9 de sa dissimulation et de la profondeur de sa perversit\'e9, et plus j'\'e9 +tais fier d'elle. L'orgueil, en chaudes bouff\'e9es, me montait au cerveau, quand, \'e0 Br\'e9chy, o\'f9 je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais passer calme et sereine, dans l'imposante s\'e9curit\'e9 de sa pure renomm\'e9e\'85 + Je riais de la na\'efvet\'e9 de ces braves dupes qui s'inclinaient si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot que je me f\'e9licitais d'\'eatre le seul \'e0 conna\'eetre la v\'e9 +ritable comtesse de Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison de la rue des Vignes. +\par +\par \'bb\~Mais de tels d\'e9lires ne sauraient durer\'85 Il ne m'avait pas fallu beaucoup de temps pour reconna\'eetre que je m'\'e9tais donn\'e9 un ma\'eetre, et le plus imp\'e9rieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque sorte cess\'e9 + de m'appartenir. J'\'e9tais devenu sa chose et je ne devais plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient mes r\'e9pugnances et mes go\'fbts\~! Elle voulait, cela suffisait. Elle m'\'e9crivait\~: \'ab\~}{\i Venez\~\'bb}{ +, il fallait accourir \'e0 l'instant. Elle me disait\~: \'ab\~Partez\~\'bb, je n'avais qu'\'e0 m'\'e9loigner au plus vite. Au d\'e9but, c'est avec joie que j'acceptais le despotisme de son amour\~; mais peu \'e0 peu je me fatiguai de cette abdication perp +\'e9tuelle de ma volont\'e9. Il me d\'e9plut de ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre heures d'avance. Je commen\'e7ai \'e0 sentir la g\'eane de la corde que je m'\'e9tais pass\'e9e autour du cou. +\par +\par \'bb\~L'id\'e9e de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans\~; j'eus envie de partir avec lui. Qui me retenait\~? J'\'e9tais, par ma position et par ma fortune, absolument ind +\'e9pendant. Pourquoi ne pas suivre cette inspiration\~? Ah\~! pourquoi\~!\'85 C'est que le prisme n'\'e9tait pas bris\'e9 encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse, je tressaillais encore quand j'entendais prononce +r son nom. C'est que si je songeais \'e0 la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au fond des veines. C'est que je lui \'e9tais attach\'e9 par les mille fils de l'habitude et de la complicit\'e9, ces fils qui semblent plus t\'e9 +nus qu'un fil de la Vierge, et qui sont plus durs \'e0 briser que le c\'e2ble d'un vaisseau. +\par +\par \'bb\~Pourtant, cette id\'e9e qui m'\'e9tait venue fut cause que, pour la premi\'e8re fois, je pronon\'e7ai devant elle le mot de s\'e9paration, lui demandant ce qu'elle ferait si je venais \'e0 la quitter. Elle me reg +arda d'un air singulier, et, au bout d'un moment\~: "Est-ce s\'e9rieux\~? me demanda-t-elle. Est-ce une pr\'e9face\~?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'effor\'e7ant de sourire\~: "Ce n'est qu'une plaisanterie, r\'e9pondis-je. +\par +\par \endash Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez l\'e0, vous verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta dans l'esprit et me fit comprendre que j'\'e9tais bien plus \'e9troitement li\'e9 + encore que je ne l'avais suppos\'e9. Pour cette raison, rompre devint mon id\'e9e fixe. +\par +\par \endash Eh bien\~! il fallait rompre\~! s'\'e9cria l'avocat. Jacques de Boiscoran secoua la t\'eate. +\par +\par \endash C'est ais\'e9 \'e0 conseiller, r\'e9pondit-il. J'ai essay\'e9, je n'ai pas pu. Dix fois je suis arriv\'e9 pr\'e8s de madame de Claudieuse, r\'e9solu \'e0 lui dire\~: \'ab\~Ne nous revoyons plus\~\'bb +, dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqu\'e9. Elle m'irritait, j'en arrivais presque \'e0 la ha\'efr, mais pouvais-je oublier combien je l'avais aim\'e9e et tout ce qu'elle avait risqu\'e9 pour moi\~?\'85 Puis, pourquoi ne pas l'avouer\~ +? elle me faisait peur. Ce caract\'e8re inflexible que j'avais tant admir\'e9 jadis m'\'e9pouvantait, et je frissonnais, saisi de vagues et sinistres appr\'e9hensions, en songeant \'e0 tout ce dont je la savais capable. +\par +\par \'bb\~J'\'e9tais donc en proie aux plus affreuses perplexit\'e9s, lorsque ma m\'e8re me parla d'un mariage qu'elle r\'eavait pour moi depuis longtemps. Ce pouvait \'eatre le pr\'e9texte que je n'avais pas su trouver. \'c0 tout hasard, je demandai \'e0 r +\'e9fl\'e9chir. Et la premi\'e8re fois que je me trouvai avec madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage\~: "Vous savez ce qui arrive, lui dis-je, ma m\'e8re veut me marier." Elle devint plus p\'e2 +le que la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle e\'fbt esp\'e9r\'e9 lire jusqu'au fond de mon \'e2me\~: "Et vous, me demanda-t-elle, que voulez-vous\~? \endash Moi, r\'e9pondis-je en riant d'un rire forc\'e9 +, je ne veux rien pour le moment. Mais il faudra bien t\'f4t ou tard en passer par l\'e0. Il faut \'e0 un homme un int\'e9rieur, des affections que le monde reconnaisse\'85 \endash Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour vous\~? \endash Vous\~ +! m'\'e9criai-je, Genevi\'e8ve, je vous aime de toutes les forces de mon \'e2me, mais un ab\'eeme nous s\'e9pare, vous \'eates mari\'e9e." Elle me fixait toujours obstin\'e9ment. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez aim\'e9e pour passer le temps +\'85 J'ai \'e9t\'e9 la distraction de votre jeunesse, la po\'e9sie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut avoir\'85 Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections s\'e9rieuses, et vous m'abandonnez\'85 + Soit. Mais que vais-je devenir, moi, si vous vous mariez\~?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari, balbutiai-je, vos enfants\'85" Elle m'arr\'ea +ta. "C'est cela, fit-elle, je retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, pr\'e8s de mon mari que j'ai trahi, pr\'e8s de mes filles dont une est v\'f4tre\'85 + Ce n'est pas possible, Jacques\'85" J'\'e9tais alors en veine de courage. "Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que feriez-vous\~? \endash Oh\~! peu de chose, me r\'e9pondit-elle. Je remettrais toutes vos lettres au comte de Claudieuse +\'85" +\par +\par Depuis tant\'f4t trente ans qu'il plaidait aux assises, ma\'eetre Magloire avait entendu d'\'e9tranges confidences. Jamais cependant ses id\'e9es n'avaient \'e9t\'e9 boulevers\'e9es comme en ce moment. +\par +\par \endash C'est \'e0 confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, d\'e9j\'e0, poursuivait\~: +\par +\par \endash La menace de la comtesse de Claudieuse \'e9tait-elle s\'e9rieuse\~? Je n'en doutais pas. Affectant cependant un grand calme\~: \'ab\~Vous ne feriez pas cela, lui dis-je. \endash Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacr\'e9, me r\'e9 +pondit-elle, je le ferais\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'bb\~Bien des mois se sont \'e9coul\'e9s depuis cette sc\'e8ne, Magloire, bien des \'e9v\'e9nements se sont succ\'e9d\'e9 +s, et cependant, il me semble qu'elle date d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre, j'entends toujours sa voix fr\'e9missante, et c'est presque textuellement que je vous rapporte ses paroles\~: "Ah\~! ma r\'e9solution vous \'e9 +tonne, Jacques, continuait-elle en phrases enflamm\'e9es. Je le con\'e7ois. Les femmes qui manquent \'e0 leurs devoirs n'ont pas habitu\'e9 leurs amants \'e0 compter avec elles. Trahies, elles se taisent. D\'e9laiss\'e9es, elles se r\'e9signent. Sacrifi +\'e9es, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles laissaient soup\'e7onner leur d\'e9sespoir\~? L'abandon n'est-il pas le ch\'e2timent pr\'e9vu\~ +! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mari\'e9e est une ma\'eetresse commode, dont on n'a jamais \'e0 + craindre la jalousie, et qu'on peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice\~! Ah\~! l\'e2ches que nous sommes\~! Si nous avions plus de courage, on y regarderait \'e0 deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui\~!\'85 + Mais ce que les autres n'osent pas, je l'oserai, moi\~! Il ne sera pas dit que de notre faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout le b\'e9n\'e9fice et que j'en supporterai tout le ch\'e2timent\'85 Quoi\~ +! vous, demain, vous seriez libre de courir \'e0 de nouvelles amours et de recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'ab\'eeme de honte, d\'e9chir\'e9e de regrets et rong\'e9e de remords\~! Je ne serais dans votre pass\'e9 qu'un r +\'eave charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir affreux\~! Non, non\~!\'85 Des liens tels que les n\'f4tres, riv\'e9s par des ann\'e9es de complicit\'e9, ne se brisent pas ainsi\~! Vous m'appartenez, vous \'eates \'e0 + moi, et envers et contre toutes je vous d\'e9fendrai avec les seules armes qui soient \'e0 ma port\'e9e\~!\'85 Je vous ai dit que je tenais \'e0 ma r\'e9putation plus qu'\'e0 la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse \'e0 la vie\~!\'85 Mariez-vous +\'85 La veille de votre mariage, mon mari saura tout\'85 Je ne survivrai pas \'e0 la perte de mon honneur, mais du moins je serai veng\'e9e\~! Si vous \'e9chappez \'e0 la haine du comte de Claudieuse, votre nom restera attach\'e9 \'e0 + une si tragique histoire que votre vie en sera \'e0 tout jamais perdue\'85" +\par +\par \'bb\~Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne saurais vous donner une id\'e9e. C'\'e9tait absurde, ce qu'elle disait, c'\'e9tait insens\'e9\~! Mais la passion n'est-elle pas insens\'e9e et absurde\~? Ce n'\'e9tait pas, d'ai +lleurs, une inspiration soudaine de son orgueil bless\'e9, que cette vengeance dont elle me mena\'e7ait. \'c0 la pr\'e9cision de ses phrases, \'e0 la s\'fbret\'e9 de ses coups, il m'\'e9tait impossible de ne pas reconna\'eetre un projet longuement m\'e9 +dit\'e9, dont elle avait calcul\'e9 l'effroyable port\'e9e, et irr\'e9vocablement arr\'eat\'e9. +\par +\par \'bb\~J'\'e9tais atterr\'e9. Et comme je gardais un morne silence\~: "Eh bien\~!" me demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh bien\~! r\'e9pondis-je, je ne m'explique pas votre col\'e8re. Ce mariag +e dont je viens de vous parler n'a jamais exist\'e9 que dans l'imagination de ma m\'e8re\'85 \endash Bien vrai\~? interrogea-t-elle. \endash Je vous l'affirme." Elle m'examinait d'un \'9cil soup\'e7 +onneux. "Allons, je vous crois, dit-elle enfin, avec un grand soupir. Mais vous voil\'e0 pr\'e9venu. Et maintenant chassons ces vilaines id\'e9es." +\par +\par \'bb\~Elle pouvait les chasser, peut-\'eatre\~; moi, non. C'est la rage dans le c\'9cur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait dispos\'e9 de moi. J'avais pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurt +rissures devenaient chaque jour plus douloureuses. Et \'e0 la moindre tentative pour la rompre, je devais m'attendre \'e0 un scandale abominable, \'e0 quelqu'une de ces aventures sinistres qui \'e9crasent un homme. Pouvais-je, du moins, esp\'e9 +rer lui faire entendre raison\~? Non, je n'en \'e9tais que trop s\'fbr. Je ne savais que trop que je perdrais mon temps \'e0 essayer de lui rappeler que je n'\'e9tais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, \'e0 essayer de lui d\'e9 +montrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son mari et ses enfants, et que si elle avait \'e0 reprocher au comte de Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, \'e9taient innocentes\'85 +\par +\par \'bb\~Mais c'est en vain que je m'\'e9puisais \'e0 chercher une issue \'e0 cette horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments o\'f9 j'\'e9tais tent\'e9 de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour d\'e9 +terminer la comtesse \'e0 agir, pour faire \'e9clater enfin sur moi ces menaces toujours suspendues sur ma t\'eate. Je ne crains pas le danger, mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras crois\'e9s m'est insupportable. Il faut que je marche \'e0 + lui. L'id\'e9e que madame de Claudieuse se servait du comte pour me retenir me r\'e9voltait. Il me semblait ridicule et ignoble \'e0 la fois qu'elle f\'eet de son mari le gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur\~!\'85 Ah\~ +! comme je lui eusse tout \'e9crit, si cette d\'e9nonciation ne m'e\'fbt pas paru si odieuse\~! +\par +\par \'bb\~Ma m\'e8re, cependant, m'avait demand\'e9 le r\'e9sultat de mes r\'e9flexions au sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce de rouge sur la face que je lui avais r\'e9pondu que, d\'e9cid\'e9 +ment, je ne voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour accepter la responsabilit\'e9 d'une famille. C'\'e9tait vrai\~; mais ce ne l'e\'fbt pas \'e9t\'e9 qu'il m'e\'fbt fallu le r\'e9pondre quand m\'eame. +\par +\par \'bb\~Voil\'e0 o\'f9 j'en \'e9tais, me r\'e9p\'e9tant qu'il fallait en finir et flottant entre plusieurs partis contraires, quand la guerre \'e9clata. Mes opinions plus encore que mon \'e2ge me faisaient soldat. J'accourus \'e0 + Boiscoran. On venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nomm\'e8rent leur capitaine, et c'est \'e0 leur t\'eate que je rejoignis l'arm\'e9e de la Loire. Dans la disposition d'esprit o\'f9 je me trouvais, la guerre n'avait rien qui m'effray\'e2t\~ +; toute \'e9motion me semblait bonne, qui pouvait me donner l'oubli. Et si j'ai montr\'e9 quelque bravoure, mon m\'e9rite n'est pas grand. +\par +\par \'bb\~Pourtant, comme les semaines s'\'e9coulaient, puis les mois, et que je n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur \'9cuvre, elle se r\'e9signait. + +\par +\par \'bb\~La paix sign\'e9e, je revins \'e0 Boiscoran, et pas plus que les mois pass\'e9s, la comtesse ne me donna signe de vie. Je commen\'e7ais \'e0 me rassurer et \'e0 reprendre possession de moi-m\'eame, quand un jour monsieur de Chandor\'e9 +, me rencontrant, m'invita \'e0 d\'eener. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il y avait d\'e9j\'e0 longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait peut-\'eatre pas \'e9t\'e9 sans contribuer \'e0 me d\'e9 +tacher de madame de Claudieuse. Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer sur elle quelque sinistre vengeance. +\par +\par \'bb\~Rapproch\'e9 d'elle par son grand-p\'e8re, je n'eus plus le courage de m'\'e9loigner. Et le jour o\'f9 il me sem +bla lire dans ses yeux si beaux qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles anxi\'e9t\'e9s chaque soir, en rentrant \'e0 Boiscoran, je demandais\~ +: "Il n'est pas venu de lettre\~?" +\par +\par \'bb\~Il n'en venait toujours pas. Et cependant il \'e9tait impossible que la comtesse de Claudieuse n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 inform\'e9e de mon mariage. Mon p\'e8re \'e9tait venu demander la main de Denise\~; on me l'avait accord\'e9e, j'avais \'e9t\'e9 + admis officiellement \'e0 faire ma cour, il ne restait plus \'e0 fixer que le jour de la c\'e9r\'e9monie\'85 Ce calme m'\'e9pouvantait\~! +\par +\par \'c9puis\'e9, haletant, Jacques de Boiscoran s'\'e9tait arr\'eat\'e9, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements d\'e9sordonn\'e9s de son c\'9cur. +\par +\par Il touchait au d\'e9nouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Ma\'eetre Magloire demeurait imp\'e9n\'e9trable, son visage restait aussi impassible qu'un masque de plomb. +\par +\par Enfin, avec un grand effort\~: +\par +\par \endash Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait pr\'e9sager la temp\'eate. \'catre aim\'e9 de Denise, c'\'e9tait trop de bonheur. J'attendais un \'e9clat, une catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement que j'avais fini par d +\'e9cider en moi-m\'eame qu'il \'e9tait de mon devoir de tout avouer \'e0 monsieur de Chandor\'e9 +. Vous le connaissez, Magloire. Il est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impun\'e9ment qu'autrefois, en mes heures de d\'e9 +lire, je livrais au vent de la nuit le nom de Genevi\'e8ve. +\par +\par \'bb\~H\'e9las\~! pourquoi ai-je tant h\'e9sit\'e9, tant combattu, tant tard\'e9\~?\'85 Un mot prononc\'e9 alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accus\'e9 d'un crime atroce, innocent et r\'e9duit \'e0 vous voir douter de mes paroles. Mais la fatalit +\'e9 \'e9tait sur moi. Apr\'e8s avoir durant toute une semaine remis mes aveux, un soir, sur un mot de Denise \'e0 propos des pressentiments, je me dis, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 me tenir parole\~: ce sera demain.\~\'bb Et le lendemain, en effet, je parti +s de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et \'e0 pied, parce que j'avais \'e0 donner des ordres \'e0 une douzaine d'ouvriers qui travaillaient \'e0 mes vignes. Je pris au plus court, par les champs. H\'e9las\~! pas un d\'e9 +tail n'est sorti de ma m\'e9moire\~! Et mes ordres donn\'e9s, je venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux cur\'e9 de Br\'e9chy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un bout de conduite. Puisque vous allez \'e0 + Sauveterre, cela ne vous allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le Valpinson et les bois de Rochepommier." \'c0 quoi tiennent les destin\'e9es, cependant\~! J'accompagnai le cur\'e9, et je ne le quittai qu'\'e0 cet endroit o\'f9 + la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le pays la \'ab\~Cafourche des Mar\'e9chaux\~\'bb. Sit\'f4t seul, je doublai le pas, et j'avais presque travers\'e9 le bois, quand tout \'e0 coup, \'e0 + vingt pas de moi, venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse\'85 +\par +\par \'bb\~Si grand que f\'fbt mon \'e9moi, je poursuivis mon chemin, r\'e9solu \'e0 me contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et d\'e9j\'e0 je la d\'e9passais, quand je l'entendis m'appeler\~: "Jacques\~!\'85" Je m'arr\'ea +tai, ou plut\'f4t je fus clou\'e9 sur place par cette voix qui, si longtemps, avait eu sur mon \'e2me un empire absolu. Aussit\'f4t elle s'approcha. Elle \'e9tait plus \'e9mue que moi encore, son regard vacillait, ses l\'e8vres tremblaient. "Eh bien\~ +! me dit-elle, ce n'est pas une illusion, cette fois vous \'e9pousez mademoiselle de Chandor\'e9." Le temps \'e9tait pass\'e9 des m\'e9nagements. "Oui, r\'e9pondis-je. \endash Ainsi, c'est bien vrai, reprit-elle, tout est bien fini\~ +! C'est en vain que je vous rappellerais ces serments d'un \'e9ternel amour que vous me juriez autrefois, tenez, l\'e0-bas, sous ce bouquet de ch\'eanes, en face de cet admirable horizon\'85 Ce sont les m\'eames arbres et le m\'ea +me paysage, et je suis toujours la m\'eame femme\'85 Votre c\'9cur seul a chang\'e9\'85" Je ne r\'e9pondis pas. "Vous l'aimez donc bien\~!" insista-t-elle. Obstin\'e9ment je gardai le silence. "Je vous comprends, fit-elle, je ne vous compre +nds que trop. Et elle, Denise\~? Elle vous aime \'e0 ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arr\'eate ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est heureuse\'85 Oh, oui\~! bien heureuse, en effet\~!\'85 Cet amour qui \'e9 +tait ma honte est sa gloire, \'e0 elle\'85 J'\'e9tais r\'e9duite \'e0 m'en cacher comme d'un crime, elle s'en pare comme d'une vertu\'85 Les conventions sociales sont absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche \'e0 s'y soustraire\'85 +" Des larmes, les premi\'e8res que je lui aie vues r\'e9pandre, brillaient entre ses longs cils. "N'\'eatre plus rien pour vous, reprit-elle, rien\~!\'85 Ah\~! j'ai trop calcul\'e9\~! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre oncle, riche d\'e9 +sormais, vous me proposiez de fuir\~?\'85 J'ai refus\'e9. Je tenais \'e0 ma renomm\'e9e, j'avais soif de consid\'e9ration. Je croyais qu'on peut faire deux parts de sa vie\~: consacrer l'une au plaisir et l'autre \'e0 l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle +\~!\'85 Et cependant, il y a bien longtemps que j'ai devin\'e9 votre lassitude. Je vous connaissais si bien\~! Votre c\'9cur \'e9tait pour moi comme un livre ouvert o\'f9 je lisais vos plus secr\'e8tes pens\'e9 +es. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me faire humble, pr\'e9venante, soumise. Au lieu de cela, j'ai pr\'e9tendu m'imposer\'85" Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement\~: "Et vous, me demanda-t-elle, \'eates-vous heureux, au moins\~ +? \endash Je ne puis l'\'eatre compl\'e8tement, vous sachant malheureuse r\'e9pondis-je. Mais il n'est pas de douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez\'85 \endash Jamais\~!" s'\'e9cria-t-elle. Et baissant la voix\~ +: "Puis-je vous oublier, poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les yeux de ma plus jeune fille\~!\'85 Monsieur de Claudieuse est pour elle plus affectueux que pour l'a\'een\'e9e\'85 + Vous doutez-vous ce que je souffre, quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il l'embrasse\~?\'85 Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne pas la lui arracher, pour ne pas lui crier\~: 'Eh\~ +! tu vois bien qu'elle n'est pas tienne, celle-l\'e0\~!' Ah\~! le crime est affreux, mon Dieu\~! mais quel ch\'e2timent\~!" +\par +\par \'bb\~Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. 'Remettez-vous", lui dis-je. Elle se roidit contre son \'e9motion. Les gens pass\'e8rent en nous saluant poliment. Et apr\'e8s un moment\~: "Enfin, reprit-elle, \'e0 quand le mariage\~?" Je tres +saillis. D'elle-m\'eame elle venait au-devant de l'explication. "Il n'est pas encore fix\'e9, dis-je. Ne devais-je pas vous voir avant\~? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces\'85 \endash Et vous aviez peur\~? \endash Non. Je croyais vous conna +\'eetre assez pour \'eatre s\'fbr que vous ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aim\'e9e. Tant d'\'e9v\'e9nements sont survenus depuis ce jour o\'f9 vous me menaciez\'85 \endash Oui, bien des \'e9v\'e9 +nements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre p\'e8re est incorrigible. Une fois encore, il s'est expos\'e9 follement, et de nouveau mon mari a d\'fb sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah\~! monsieur de Claudieuse est un noble c\'9c +ur, et il est bien f\'e2cheux que je sois la seule envers qui jamais il ait manqu\'e9 de g\'e9n\'e9rosit\'e9. Chacun de ces bienfaits dont il me comble, dont il m'\'e9crase, est pour moi un nouveau grief\'85 mais en les acceptant je me suis enlev\'e9 + le droit de le frapper d'un coup plus terrible que le coup de la mort\'85 Vous pouvez \'e9pouser Denise, Jacques, vous n'avez rien \'e0 craindre de moi\'85" +\par +\par \'bb\~Ah\~! je n'esp\'e9rais pas tant, Magloire. \'c9perdu de joie, je saisis sa main, et la portant \'e0 mes l\'e8vres\~: "Vous \'eates la meilleure des amies\~!", m'\'e9criai-je. Mais vivement, et comme si mes l\'e8vres l'eussent br\'fbl\'e9 +e, elle retira sa main\~: "Non, pas cela", dit-elle en p\'e2lissant. Et ma\'eetrisant \'e0 peine son trouble\~: "Cependant, il faut nous revoir encore une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas\~? \endash Je les ai toutes. \endash + Eh bien\~! il faut me les rapporter\'85 Mais o\'f9, et comment\~? Il m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes filles\'85 notre fille, Jacques, est bien malade\'85 Cependant il faut en finir. Voyons, jeudi, \'eates-vous libre +\~?\'85 Oui\'85 En ce cas, jeudi soir, vers neuf heures, soyez au Valpinson\'85 Vous me trouverez de l'autre c\'f4t\'e9 des chais, \'e0 l'entr\'e9e du bois, pr\'e8s de ces vieilles tours de l'ancien ch\'e2teau que mon mari a fait r\'e9parer. \endash + Est-ce bien prudent\~? demandai-je. \endash Ai-je jamais rien livr\'e9 au hasard, me r\'e9pondit-elle, et est-ce en ce moment que je manquerais de prudence\~! Fiez-vous \'e0 moi\~! Allons, il faut nous s\'e9parer, Jacques. \'c0 jeudi, et soyez exact." + +\par +\par \'bb\~\'c9tais-je donc libre\~? La cha\'eene \'e9tait-elle bris\'e9e, redevenais-je enfin mon ma\'eetre\~? Je le crus, et dans le d\'e9lire de ma libert\'e9, je pardonnais \'e0 madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je\~? D\'e9j +\'e0 je m'accusais d'injustice et de cruaut\'e9. Je l'admirais de s'immoler \'e0 mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance, m'agenouiller \'e0 ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon secret \'e0 monsieur de Chandor\'e9 + devenait inutile. Je pouvais rentrer \'e0 Boiscoran. +\par +\par \'bb\~Mais j'\'e9tais \'e0 plus de moiti\'e9 chemin, je continuai, et quand j'arrivai \'e0 Sauveterre, mon visage refl\'e9tait si bien l'\'e9panouissement de mon \'e2me, que Denise me dit\~: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques\~!\'85" Oh, oui +\~! de bien heureux. Pour la premi\'e8re fois pr\'e8s d'elle, je respirais librement. Il m'\'e9tait permis de l'aimer sans trembler que mon amour ne lui f\'fbt fatal. +\par +\par \'bb\~Cette s\'e9curit\'e9 dura peu. R\'e9fl\'e9chissant, je ne tardai pas \'e0 m'\'e9tonner du singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assign\'e9. Ne serait-ce pas un pi\'e8ge\~? pensais-je, \'e0 mesure que le jour approchait. +\par +\par \'bb\~Toute la journ\'e9e du jeudi, je fus assailli par les plus tristes pressentiments. Si j'avais su comment faire pr\'e9venir la comtesse, tr\'e8s certainement je ne serais pas all\'e9 \'e0 + son rendez-vous. Mais je n'avais aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui manquer de parole, ce serait tout remettre en question. +\par +\par \'bb\~Je d\'eenai cependant \'e0 mon heure accoutum\'e9e, et, quand j'eus achev\'e9, je montai \'e0 mon appartement, o\'f9 j'\'e9crivis \'e0 Denise de ne pas m'attendre de la soir\'e9 +e, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel, en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je r\'e9 +unis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait \'eatre huit heures. Il faisait encore grand jour\'85 +\par +\par Que ma\'eetre Magloire ajout\'e2t ou non foi au r\'e9cit du pr\'e9venu, il \'e9tait manifestement int\'e9ress\'e9 au plus haut point. Il avait rapproch\'e9 sa chaise. \'c0 tout moment des exclamations sourdes lui \'e9chappaient. +\par +\par \endash En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaill\'e9 de d\'e9fiances comme je l'\'e9tais, je ne songeai qu'\'e0 me cacher, et je pris \'e0 travers les marais. Ils +\'e9taient en partie inond\'e9s, je le savais, mais je comptais, pour n'\'eatre pas arr\'eat\'e9 par l'eau, sur ma parfaite connaissance du terrain et sur mon agilit\'e9. Je me disais que par-l\'e0 + je ne serais certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne\'85 +\par +\par \'bb\~Je me trompais. En arrivant au d\'e9versoir de la Seille, et au moment de le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier de Br\'e9chy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je me crus oblig\'e9 + de lui expliquer ma pr\'e9sence, et mon trouble me rendant stupide, je lui dis que j'avais affaire \'e0 Br\'e9chy et que je traversais les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en ricanant, nous ne chassons point le m\'ea +me gibier." Il s'\'e9loigna, mais cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars Ribot \'e0 tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus, devenait difficile et p\'e9rilleuse.\~\'bb Neuf heures devaient \'eatre sonn +\'e9es depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la nuit \'e9tait fort claire. Je redoublai de pr\'e9cautions. L'endroit choisi par la comtesse pour notre rendez-vous \'e9tait \'e9loign\'e9 de plus de deux cents m\'e8 +tres de l'habitation et des m\'e9tairies, abrit\'e9 par les b\'e2timents des chais et tout rapproch\'e9 du bois. +\par +\par \'bb\~C'est par le bois que j'approchai. Cach\'e9 par les arbres, j'explorai le terrain, et je ne tardai pas \'e0 apercevoir madame de Claudieuse, debout pr\'e8s d'une des vieilles tours. Elle \'e9tait v\'ea +tue d'un peignoir de mousseline claire qui se voyait de tr\'e8s loin. +\par +\par \'bb\~Ne d\'e9couvrant rien de suspect, j'avan\'e7ai, et d\'e8s qu'elle m'aper\'e7ut\~: "Voil\'e0 pr\'e8s d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui expliquai les difficult\'e9s du chemin que j'avais pris, et tout de suite\~: "Mais o\'f9 + est votre mari\~? lui demandai-je. \endash Il souffre de ses rhumatismes, me r\'e9pondit-elle, il est couch\'e9. \endash Ne s'\'e9tonnera-t-il pas de votre absence\~? \endash Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes filles\'85 + Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans me laisser r\'e9pliquer\~: "Mais o\'f9 sont mes lettres\~? reprit-elle. \endash Les voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement fi\'e9vreux, en disant \'e0 demi-voix\~ +: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit \'e0 les compter. "Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un paquet de son sein\~: "Et voici les v\'f4 +tres", ajouta-t-elle. Mais elle ne me les donna pas. "Nous allons, d\'e9clara-t-elle, les br\'fbler." Je tressaillis de surprise. "Y pensez-vous\~? m'\'e9criai-je, ici, \'e0 cette heure\'85 La flamme attirerait quelqu'un. \endash Qui\~? Que craignez-vous +\~? D'ailleurs nous allons entrer sous bois\'85 Allons, donnez-moi des allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je n'en ai pas, r\'e9pondis-je. \endash Allons donc, vous, un fumeur obstin\'e9, vous qui, m\'eame pr\'e8 +s de moi, ne saviez pas renoncer \'e0 vos cigares\'85 \endash J'ai oubli\'e9 ma bo\'eete hier chez monsieur de Chandor\'e9." Elle frappait du pied violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en prendre\'85" C'\'e9 +tait un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant qu'il fallait en passer par o\'f9 elle voulait\~: "C'est inutile, dis-je, attendez." +\par +\par \'bb\~Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en enlevai la charge de plomb, que je rempla\'e7ai par un morceau de papier. Appuyant ensuit +e mon arme contre terre, pour \'e9touffer l'explosion, j'enflammai la poudre\'85 Nous avions du feu, je le communiquai aux lettres\'85 Et quelques minutes apr\'e8s, il ne restait plus que des d\'e9bris noircis que j'\'e9miettai entre mes mains et que j' +\'e9parpillai au vent\'85 +\par +\par \'bb\~Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait faire\'85 "Voil\'e0 donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq ann\'e9es de notre vie, de nos amours et de vos serments\~! Des cendres\'85" Je ne r\'e9pondis que par une exclamation +\'e9quivoque. J'avais h\'e2te de me retirer. Elle ne le comprit que trop, et violemment\~: "D\'e9cid\'e9ment, je vous fais donc horreur\~! s'\'e9cria-t-elle. \endash Nous venons, dis-je, de commettre une imprudence inou\'efe\'85 \endash Eh\~! qu'importe +\~!" Puis, d'une voix sourde\~: "Le bonheur vous attend, vous, ajouta\endash elle, et une nouvelle vie pleine d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur\'85 Moi, dont la vie est finie et qui n'ai plus rien \'e0 attendre, en qui vous avez tu +\'e9 jusqu'\'e0 l'esp\'e9rance, moi je ne crains pas\'85" Je sentais monter sa col\'e8re. "Regretteriez-vous donc votre g\'e9n\'e9rosit\'e9, Genevi\'e8ve\~? dis-je doucement. \endash Peut-\'eatre\~! r\'e9pondit-elle d'un accent qui me fit fr\'e9 +mir. J'ai \'e9t\'e9 bien faible et bien l\'e2che\'85 Comme vous devez rire de moi\'85 Quelle chose mis\'e9rable qu'une femme abandonn\'e9e qui se r\'e9signe et qui pleure\~!\'85" Puis brusquement\~: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez jamais aim\'e9 +e. \endash Ah\~! vous savez bien le contraire. \endash Pourtant, vous m'abandonnez\'85 pour une autre\'85 pour cette Denise\~! \endash Vous \'eates mari\'e9e, vous ne pouviez \'eatre \'e0 moi. \endash Alors si j'avais \'e9t\'e9\'85 libre\'85 + Si j'avais \'e9t\'e9\'85 veuve\'85 \endash Vous seriez ma femme, vous le savez bien\~!" D'un geste \'e9perdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir jusqu'au ch\'e2teau\~: "Sa femme\~! s'\'e9cria-t-elle. Si j'\'e9 +tais veuve, je serais sa femme\'85 \'f4 mon Dieu\~! heureusement, cette id\'e9e affreuse ne m'est pas venue plus t\'f4t\~!\'85" +\par +\par Tout d'une pi\'e8ce, \'e0 ces mots, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre se dressa, et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences\~: +\par +\par \endash Et apr\'e8s\~? interrogea-t-il. +\par +\par Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait pas trop de toute sa volont\'e9. +\par +\par \endash Ensuite, r\'e9pondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de Claudieuse, pour l'\'e9mouvoir, pour la ramener aux sentiments g\'e9n\'e9reux des jours pass\'e9s\'85 J'\'e9tais boulevers\'e9 au point de ne plus voir clair en moi\'85 + Je la ha\'efssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais m'emp\'eacher de la plaindre\'85 Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui ne soit touch\'e9 de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant d\'e9sespoir\'85 + Sais-je tout ce que je lui ai dit\~! Il y allait de mon bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un h\'e9ros de roman, moi\~! J'ai \'e9t\'e9 l\'e2che, je me suis humili\'e9, j'ai suppli\'e9, j'ai menti\'85 J'ai jur\'e9 que c'\'e9 +tait ma famille surtout qui voulait mon mariage\'85 J'esp\'e9rais, \'e0 force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon abandon\'85 grossier\~! +\par +\par \'bb\~Elle \'e9coutait plus froide qu'un bloc de glace, et d\'e8s que je m'arr\'eatai\~: "Et c'est \'e0 moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire sinistre. Votre Denise\~!\'85 Eh\~! si j'\'e9 +tais une femme comme les autres, je me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais \'e0 mes pieds." Avait-elle donc r\'e9fl\'e9chi depuis notre rencontre sur la grande route\~? \'c9tait-ce la convulsion supr\'eame de la passion, au moment o\'f9 + se brisaient nos derniers liens\~! Je voulais parler encore, mais brusquement\~: \'ab\~Oh\~! assez\~! interrompit-elle, \'e9pargnez-moi du moins l'offense de votre commis\'e9ration\~! Je verrai\'85 Je ne vous promets rien\'85 Adieu\~!\'85" +\par +\par \'bb\~Et elle s'enfuit vers le ch\'e2teau, et je restai plant\'e9 sur mes jambes, h\'e9b\'e9t\'e9 de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au comte de Claudieuse. C'est m\'eame \'e0 ce moment que, +machinalement, je retirai de mon fusil la cartouche br\'fbl\'e9e et que je la rempla\'e7ai par une neuve\'85 Puis, comme rien ne bougeait, je m'\'e9loignai \'e0 grands pas. +\par +\par \endash Quelle heure \'e9tait-il\~? interrogea ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Il me serait impossible de le pr\'e9ciser. Il est de ces tourmentes pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour revenir, par les bois de Rochepommier\'85 +\par +\par \endash Et vous n'avez rien vu\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Rien entendu\~? +\par +\par \endash Rien. +\par +\par \endash Pourtant, d'apr\'e8s votre r\'e9cit, vous ne pouviez \'eatre loin du Valpinson quand l'incendie a \'e9clat\'e9\'85 +\par +\par \endash C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aper\'e7u les flammes. Mais j'\'e9tais sous bois, les arbres me d\'e9robaient l'horizon\'85 +\par +\par \endash Et ces m\'eames arbres ont emp\'each\'e9 la d\'e9tonation des deux coups de fusil tir\'e9s sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'\'e0 vous\'85 +\par +\par \endash Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en \'e9tait pas besoin. Je remontais le vent qui \'e9tait d\'e9j\'e0 violent, et il est prouv\'e9 que dans de telles conditions, on n'entend pas \'e0 cinquante m\'e8tres de l'explosion d'une arme de chasse. + +\par +\par C'est bien juste si ma\'eetre Magloire r\'e9primait ses mouvements d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il \'e9tait plus dur que le juge d'instruction\~: +\par +\par \endash Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre r\'e9cit r\'e9pond \'e0 tout\~! +\par +\par \endash Je crois que mon r\'e9cit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse v\'e9rit\'e9, explique les charges relev\'e9es contre moi par monsieur Galpin-Daveline\'85 Il explique comment je tenais \'e0 cacher ma visite au Valpinson, comment j'ai \'e9t +\'e9 rencontr\'e9 \'e0 l'aller et au retour, et \'e0 des heures qui correspondent \'e0 celles de l'incendie\~; comment enfin mon premier mouvement a \'e9t\'e9 de tout nier\'85 Il explique encore pourquoi l'enveloppe d'une de mes cartouches a \'e9t\'e9 + ramass\'e9e pr\'e8s des ruines, et pourquoi l'eau o\'f9 j'avais lav\'e9 mes mains en rentrant \'e9tait noire\'85 +\par +\par Rien ne semblait devoir \'e9branler les convictions de l'avocat de Sauveterre. +\par +\par \endash Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arr\'eater, quelle a \'e9t\'e9 votre premi\'e8re impression\~? +\par +\par \endash J'ai pens\'e9 imm\'e9diatement au Valpinson\'85 +\par +\par \endash Et quand on vous a appris quel crime avait \'e9t\'e9 commis\~? +\par +\par \endash Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve. +\par +\par Tout le sang de ma\'eetre Magloire affluait \'e0 son visage. +\par +\par \endash Malheureux\~! s'\'e9cria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de Claudieuse d'un tel forfait\~! +\par +\par La col\'e8re rendait des forces \'e0 Jacques. +\par +\par \endash Qui donc accuserais-je\~! r\'e9pondit-il. Un crime a \'e9t\'e9 commis, et dans de telles conditions qu'il ne peut l'avoir \'e9t\'e9 que par elle ou par moi. Je suis innocent, donc elle est coupable\'85 +\par +\par \endash Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour\~? +\par +\par Jacques haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Combien donc de fois, r\'e9pondit-il d'un ton d'ironie arri\'e8re, et sous combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons\~? Si je me suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du crime, c'est qu'il me r\'e9 +pugnait d'accuser une femme qui a \'e9t\'e9 ma ma\'eetresse et que la passion a rendue criminelle\~; c'est qu'enfin, tout en me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger\'85 Plus tard, j'ai gard\'e9 le silence, parce que j'esp\'e9 +rais que la justice saurait d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'id\'e9e de me voir accus\'e9, moi, innocent\'85 Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le p\'e9ril, j'ai eu peur de la v\'e9rit\'e9\'85 +\par +\par L'honn\'eatet\'e9 de l'avocat semblait r\'e9volt\'e9e. +\par +\par \endash Vous mentez, Jacques\~! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi vous vous \'eates tu\~! C'est qu'il \'e9tait difficile de trouver un roman qui s'ajust\'e2t \'e0 toutes les circonstances de la pr\'e9vention\'85 Mais vous \'eates un homme d +e ressources, vous avez cherch\'e9 et vous avez trouv\'e9. Rien ne manque \'e0 votre r\'e9cit, rien\'85 que la vraisemblance. Vous me diriez que madame de Claudieuse a vol\'e9 son \'e9clatante renomm\'e9e, qu'elle a \'e9t\'e9 cinq ans votre ma\'ee +tresse, peut-\'eatre consentirais-je \'e0 vous croire\'85 Mais qu'elle ait de sa main incendi\'e9 sa maison, et qu'elle se soit arm\'e9e d'un fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez admettre\'85 +\par +\par \endash C'est la v\'e9rit\'e9, pourtant. +\par +\par \endash Non, car le t\'e9moignage de monsieur de Claudieuse est pr\'e9cis, il a vu son assassin, c'est un homme qui a tir\'e9 sur lui\'85 +\par +\par \endash Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il ne veut pas sauver sa femme et me perdre\'85 Ce serait une vengeance, cela\'85 +\par +\par L'objection \'e9blouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite\~: +\par +\par \endash Ah\~! taisez-vous\~! s'\'e9cria-t-il, ou prouvez\'85 +\par +\par \endash Toutes les lettres sont br\'fbl\'e9es. +\par +\par \endash Quand on a \'e9t\'e9 cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des preuves. +\par +\par \endash Vous voyez bien que non. +\par +\par \endash Ne vous obstinez pas, pronon\'e7a ma\'eetre Magloire. (Et d'une voix qu'alt\'e9raient l'\'e9motion et la piti\'e9\~:) Malheureux\~! ajouta-t-il, ne comprenez-vous donc pas que, pour \'e9chapper au ch\'e2 +timent d'un crime, vous commettez un crime mille fois plus grand\~?\'85 +\par +\par Jacques se tordait les mains. +\par +\par \endash C'est \'e0 devenir fou\~! disait-il. +\par +\par \endash Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait ma\'eetre Magloire, \'e0 quoi cela vous servirait-il\~? Les autres vous croiraient-ils\~!\'85 Tenez, je vais vous dire toute ma pens\'e9e\~: je serais s\'fbr de la v\'e9rit\'e9 de votre r\'e9 +cit, que jamais, sans preuves, je n'en ferais mon moyen de d\'e9fense\'85 Plaider cela, entendez-vous bien, ce serait vous perdre. +\par +\par \endash C'est cependant ce qui sera plaid\'e9, puisque c'est la v\'e9rit\'e9\'85 +\par +\par \endash Alors, interrompit ma\'eetre Magloire, vous chercherez un autre d\'e9fenseur. +\par +\par Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait. +\par +\par \endash Dieu puissant\~! s'\'e9cria Jacques, \'e9perdu, il m'abandonne\'85 +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit l'avocat\~; mais je ne saurais discuter avec vous dans l'\'e9tat d'exaltation o\'f9 vous \'eates\'85 Vous r\'e9fl\'e9chirez\'85 Je reviendrai demain\'85 +\par +\par Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une des chaises de la prison. +\par +\par \endash C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256517}15{\*\bkmkend _Toc96256517} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxi\'e9t\'e9 \'e9tait affreuse. +\par +\par D\'e8s huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran, M.\~de\~Chandor\'e9 et ma\'eetre Folgat \'e9taient venus s'\'e9tablir au salon et y attendre le r\'e9sultat de l'entrevue. +\par +\par Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-p\'e8re ne put s'emp\'eacher de remarquer qu'elle s'\'e9tait pr\'e9occup\'e9e de sa toilette. +\par +\par \endash N'allons-nous pas revoir Jacques\~! r\'e9pondit-elle avec un sourire o\'f9 \'e9clataient la confiance et la joie. +\par +\par C'est qu'en effet elle \'e9tait bien persuad\'e9e qu'il devait suffire d'un mot de Jacques \'e0 son avocat pour confondre la pr\'e9vention, et qu'il allait repara\'eetre triomphant au bras de ma\'eetre Magloire. +\par +\par Les autres ne partageaient pas ces esp\'e9rances. Tantes Lavarande, plus jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin, Mme\~de\~Boiscoran d\'e9vorait ses larmes, et ma\'eetre Folgat faisait son possible pour para\'eetre absorb +\'e9 dans la contemplation d'un recueil de gravures. Moins ma\'eetre de soi, grand-p\'e8re Chandor\'e9 arpentait le salon, les mains derri\'e8re le dos, r\'e9p\'e9tant toutes les dix minutes\~: +\par +\par \endash C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend\~! +\par +\par \'c0 dix heures, pas de nouvelles. +\par +\par \endash Ma\'eetre Magloire aurait-il donc oubli\'e9 sa promesse\~? dit Mlle Denise que l'inqui\'e9tude gagnait. +\par +\par \endash Non, il ne l'a pas oubli\'e9e, dit un nouvel arrivant. +\par +\par C'\'e9tait l'excellent M.\~S\'e9neschal qui, en effet, une heure plus t\'f4t, avait crois\'e9 ma\'eetre Magloire rue Nationale, et qui venait aux informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour Mme\~S\'e9 +neschal qui, depuis vingt-quatre heures, \'e9tait malade d'anxi\'e9t\'e9. +\par +\par Onze heures sonn\'e8rent. La marquise de Boiscoran se leva. +\par +\par \endash Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle incertitude\~; je vais \'e0 la prison. +\par +\par \endash Et je vous y accompagne, ch\'e8re m\'e8re, d\'e9clara Mlle Denise. +\par +\par Mais une telle d\'e9marche n'\'e9tait gu\'e8re raisonnable. M.\~de\~Chandor\'e9 la combattit, soutenu par M.\~S\'e9neschal et par ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash On peut, du moins, envoyer quelqu'un, propos\'e8rent timidement les tantes Lavarande. +\par +\par \endash C'est une id\'e9e, approuva M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut \'e0 l'appel de la sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de l'instruction, \'e9tait venu s'\'e9tablir \'e0 Sauveterre. +\par +\par D\'e8s qu'on lui eut expliqu\'e9 ce qu'on attendait de lui\~: +\par +\par \endash Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il. +\par +\par Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe, qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Ch\'e2teau. +\par +\par En le voyant para\'eetre, M.\~Blangin, le ge\'f4lier, devint tout p\'e2le. M.\~Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait re\'e7u de Mlle Denise dix-sept mille francs en or\'85 + Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa ge\'f4le. Ce n'est pas qu'il e\'fbt des remords d'avoir trahi son devoir, non, c'est qu'il tremblait d'\'eatre d\'e9couvert. D\'e9j\'e0, \'e0 + plus de dix reprises, il avait chang\'e9 de place le bas de laine qui renfermait son tr\'e9sor\~; mais en quelque endroit qu'il l'enfou\'eet, il lui semblait toujours que les regards de ses visiteurs s'arr\'eataient obstin\'e9ment sur sa cachette. +\par +\par Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut expos\'e9 l'objet de sa mission, et du ton le plus civil\~: +\par +\par \endash Ma\'eetre Magloire, r\'e9pondit-il, \'e9tait ici \'e0 neuf heures pr\'e9cises. Je l'ai conduit imm\'e9diatement \'e0 la cellule de monsieur de Boiscoran, et, depuis ce moment, ils parlent, ils parlent\'85 +\par +\par \endash Vous en \'eates s\'fbr\~? +\par +\par \endash Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma prison\~!\'85 Je suis all\'e9 pr\'eater l'oreille\'85 Mais on n'entend rien du corridor. Ils ont ferm\'e9 le guichet, et la porte est \'e9paisse. +\par +\par \endash C'est singulier, murmura le vieux serviteur. +\par +\par \endash C'est mauvais signe aussi, d\'e9clara le ge\'f4lier d'un air capable. J'ai remarqu\'e9 que les pr\'e9venus qui en ont si long \'e0 conter \'e0 leur d\'e9fenseur attrapent toujours le maximum\'85 +\par +\par Antoine, comme de raison, ne rapporta pas \'e0 ses ma\'eetres la lugubre r\'e9flexion de Blangin\~; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de l'entrevue suffit \'e0 accro\'eetre leurs appr\'e9hensions. +\par +\par Peu \'e0 peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise, et c'est d'une voix dont les larmes alt\'e9raient le timbre si pur qu'elle dit que peut-\'eatre elle e\'fbt mieux fait de prendre des v\'ea +tements de deuil, et que de voir ainsi toute la famille r\'e9unie, cela lui rappelait les appr\'eats d'une c\'e9r\'e9monie fun\'e8bre\'85 +\par +\par L'arriv\'e9e soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il \'e9tait fort en col\'e8re, comme toujours, il ne salua personne, selon son habitude. Mais d\'e8s le seuil\~: +\par +\par \endash Sotte ville que Sauveterre\~! s'\'e9cria-t-il, ville de cancans et de caquets, ville d'indiscrets et de bavards\'85 C'est \'e0 se cacher, \'e0 d\'e9serter, \'e0 fuir\'85 De chez moi \'e0 ici, vingt curieux implacables m'ont arr\'eat\'e9, sous pr +\'e9texte que je suis votre m\'e9decin, pour me demander o\'f9 en est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur\'85 La ville sait que Magloire est \'e0 la prison, et c'est \'e0 qui saura le premier ce que Jacques et lui ont pu se dire +\'85 (Il avait d\'e9pos\'e9 sur la table son chapeau \'e0 bords immenses, et tout en promenant autour du salon un regard un peu inquiet\~:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore. +\par +\par \endash Rien, r\'e9pondirent en m\'eame temps M.\~S\'e9neschal et ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Et ce retard nous \'e9pouvante, dit Mlle Denise. +\par +\par \endash Pourquoi donc\~? fit le m\'e9decin. (Et retirant et essuyant vivement ses lunettes d'or\~:) Pensiez-vous donc, ch\'e8re demoiselle, fit-il, que l'affaire de Jacques de Boiscoran serait termin\'e9e en cinq minutes\~? Si on vous l'a laiss\'e9 + croire, on a eu tort\'85 +\par +\par Moi qui m\'e9prise les m\'e9nagements, je vais vous dire toute ma pens\'e9e\'85 Au fond de ces \'e9v\'e9nements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au feu, quelque t\'e9n\'e9breuse intrigue qu'il ne sera pas facile de d\'e9 +brouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je crains que ce ne soit pas sans peine\'85 +\par +\par \endash Monsieur Magloire Mergis\~! annon\'e7a le vieil Antoine. +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre entra. Il \'e9tait si d\'e9fait et ses traits gardaient si profond\'e9ment la trace de ses \'e9motions, qu'\'e0 tous vint la m\'eame et fatale pens\'e9e qu'exprima Mlle Denise en s'\'e9criant\~: +\par +\par \endash Jacques est perdu\~! +\par +\par Ma\'eetre Magloire ne r\'e9pondit pas non. +\par +\par \endash Je crois sa situation p\'e9rilleuse, dit-il. +\par +\par \endash Jacques\~! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils\~! +\par +\par \endash J'ai dit p\'e9rilleuse, reprit l'avocat\~; mais c'est \'e9trange que j'aurais d\'fb dire, inimaginable et de nature \'e0 d\'e9concerter toutes les pr\'e9visions\'85 +\par +\par \endash Parlez, monsieur, fit Mme\~de\~Boiscoran. L'embarras de l'avocat \'e9tait extr\'eame, et c'est avec une visible d\'e9tresse que ses regards allaient alternativement des tantes Lavarande \'e0 + Mlle Denise. Mais personne n'y prenait garde. Ce que voyant\~: +\par +\par \endash Il faut avant, d\'e9clara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs\'85 +\par +\par Docilement, les tantes Lavarande se lev\'e8rent et entra\'een\'e8rent dehors la m\'e8re et la fianc\'e9e de Jacques, qui semblait pr\'e8s de d\'e9faillir. +\par +\par Et, d\'e8s que la porte fut referm\'e9e\~: +\par +\par \endash Merci, ma\'eetre Magloire\~! s'\'e9cria grand-p\'e8re Chandor\'e9, fou de douleur, merci de me donner le temps de pr\'e9parer mon enfant au coup terrible, car je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable\'85 +\par +\par \endash Arr\'eatez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil\'85 Plus que jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence\~; seulement, il all\'e8gue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement inadmissible\'85 +\par +\par \endash Enfin, que dit-il\~? interrogea M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash Il pr\'e9tend que la comtesse de Claudieuse \'e9tait\'85 sa ma\'eetresse. +\par +\par Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste triomphant\~: +\par +\par \endash J'en \'e9tais s\'fbr\~! s'\'e9cria-t-il. Je l'avais devin\'e9\~! Ma\'eetre Folgat, en cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix d\'e9lib\'e9rative. Il arrivait de Paris avec les id\'e9es de Paris, et quoi qu'il e\'fb +t entendu dire d\'e9j\'e0, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui r\'e9v\'e9lait rien. +\par +\par Mais \'e0 l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'all\'e9gation de Jacques de Boiscoran. +\par +\par Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-p\'e8re Chandor\'e9 et M.\~S\'e9neschal parurent aussi r\'e9volt\'e9s que ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Ce n'est pas croyable\~! d\'e9clara l'un. +\par +\par \endash C'est impossible\~! pronon\'e7a l'autre. Ma\'eetre Magloire secouait la t\'eate. +\par +\par \endash Et voil\'e0 justement, fit-il, ce que j'ai r\'e9pondu \'e0 Jacques. +\par +\par Mais le docteur n'\'e9tait pas de ces hommes qui s'\'e9tonnent ou s'effrayent de n'\'eatre pas de l'avis de tout le monde. +\par +\par \endash Vous ne m'avez donc pas entendu\~! s'\'e9cria-t-il, vous ne m'avez donc pas compris\~! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible, c'est que je le soup\'e7onnais. Et c'\'e9tait indiqu\'e9, pardieu\~!\'85 \'c0 quel propos un gar +\'e7on tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien tourn\'e9, amoureux et aim\'e9 d'une charmante fille, irait-il s'amuser \'e0 incendier les maisons et assassiner les gens\~!\'85 Vous me r\'e9pondrez que monsieur de Claudieuse ne lui \'e9 +tait pas sympathique\~! Diable\~! Si tous les gens qui ex\'e8crent le docteur Seignebos se mettaient \'e0 lui tirer dessus, savez-vous que j'aurais le corps plus trou\'e9 qu'une \'e9cumoire\~! De vous tous, ma\'eetre Folgat ici pr\'e9sent est le seul \'e0 + n'avoir pas eu la berlue\'85 +\par +\par Modestement, le jeune avocat essaya de protester\~: +\par +\par \endash Monsieur\'85 +\par +\par Mais l'autre lui coupant la parole\~: +\par +\par \endash Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve, c'est que tout de suite vous avez cherch\'e9 l'\'e2me, l'inspiration, la cause, la pens\'e9e, le mobile, la femme, enfin, de l'\'e9nigme. La preuve, c'est que vous \'eates all\'e9 + demandant \'e0 tous, \'e0 Antoine, le valet de chambre, \'e0 monsieur de Chandor\'e9, \'e0 monsieur S\'e9neschal, \'e0 moi-m\'eame, si Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans le pays. Tous vous ont r\'e9pondu non, \'e9 +tant \'e0 mille lieues de se douter de la v\'e9rit\'e9. Seul, sans vous r\'e9pondre pr\'e9cis\'e9ment, je vous ai donn\'e9 \'e0 entendre que votre sentiment \'e9tait le mien, et ce en pr\'e9sence de monsieur de Chandor\'e9. +\par +\par \endash C'est exact\~! affirm\'e8rent le vieux gentilhomme et ma\'eetre Folgat. +\par +\par M.\~Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant et remettant ses lunettes d'or\~: +\par +\par \endash C'est que j'ai appris \'e0 me d\'e9fier des apparences, continuait-il\~; c'est que d\'e8s les premiers moments j'avais eu d'\'e9tranges soup\'e7ons. \'c9tudiant l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je l'avais trouv +\'e9e embarrass\'e9e, anormale, \'e9quivoque, suspecte\'85 Je m'\'e9tais \'e9tonn\'e9 de sa complaisance \'e0 c\'e9der aux fantaisies du sieur Galpin et de sa facilit\'e9 \'e0 se pr\'eater \'e0 l'interrogatoire de Cocoleu\'85 + Car enfin, c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien\~! sur tout ce que j'ai de plus sacr\'e9, sur ma foi r\'e9publicaine, je suis pr\'eat \'e0 le jurer, quand Cocoleu a prononc\'e9 + le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse n'a pas \'e9t\'e9 surprise\'85 +\par +\par De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La question qui s'agitait n'\'e9tait pas de nature \'e0 les mettre d'accord. +\par +\par \endash J'\'e9tais pr\'e9sent \'e0 l'interrogatoire de Cocoleu, d\'e9clara M.\~S\'e9neschal, et j'ai, au contraire, constat\'e9 la stupeur de la comtesse\'85 +\par +\par Le m\'e9decin levait les \'e9paules. +\par +\par \endash Assur\'e9ment, dit-il, elle a fait \'ab\~Ah\~!\~\'bb\'85, mais ce n'est ni une difficult\'e9, ni une preuve. Moi aussi, je saurais tr\'e8s bien faire comme cela\~: \'ab\~Ah\~!\~\'bb, si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et c +ependant je n'en serais pas \'e9tonn\'e9\'85 +\par +\par \endash Docteur\~! fit M.\~de\~Chandor\'e9 d'un ton conciliant, docteur\'85 +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 M.\~Seignebos s'\'e9tait retourn\'e9 vers ma\'eetre Magloire, qu'il avait \'e0 c\'9cur de convaincre. Et il poursuivait\~: +\par +\par \endash Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprim\'e9 la stupeur, mais ses yeux trahissaient la col\'e8re la plus atroce, la haine et la joie de la vengeance\'85 Et ce n'est pas tout\~! Que monsieur le maire me dise, s'il lui pla\'eet, o\'f9 +\'e9tait madame de Claudieuse quand son mari a \'e9t\'e9 r\'e9veill\'e9 par les flammes\'85 \'c9tait-elle pr\'e8s de lui\~?\'85 Non. Elle veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole\'85 Hum\~ +! Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit\~?\'85 Et quand les deux coups de feu ont \'e9t\'e9 tir\'e9s, o\'f9 se trouvait la comtesse\~? Toujours pr\'e8s de sa fille, et de l'autre c\'f4t\'e9 de la maison, pr\'e9cis\'e9ment du c\'f4t +\'e9 oppos\'e9 \'e0 celui o\'f9 a \'e9clat\'e9 l'incendie\'85 +\par +\par Le maire de Sauveterre n'\'e9tait pas moins ent\'eat\'e9 que le m\'e9decin. +\par +\par \endash Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de Claudieuse lui-m\'eame a d\'e9clar\'e9 que, lorsqu'il avait couru au feu, il avait retrouv\'e9 la porte de la maison ferm\'e9e en dedans, telle qu'il l'avait ferm\'e9 +e de sa main quelques heures auparavant. +\par +\par De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait. +\par +\par \endash N'y avait-il donc qu'une porte au ch\'e2teau de Valpinson\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash \'c0 ma connaissance, d\'e9clara M.\~de\~Chandor\'e9, il y en avait au moins trois. +\par +\par \endash Je dois dire, ajouta ma\'eetre Magloire, que selon les all\'e9gations de monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le rejoindre, ce soir-l\'e0, serait sortie par la porte de la buanderie\'85 +\par +\par \endash Que disais-je\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos. (Et essuyant ses lunettes \'e0 en briser les verres\~:) Et les enfants\~!\'85 continua-t-il. Monsieur le maire trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette m\'e8 +re incomparable, selon lui, ait oubli\'e9 ses enfants au milieu de l'incendie\~?\'85 +\par +\par \endash Quoi\~! cette malheureuse femme est attir\'e9e dehors par l'explosion de deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle tr\'e9buche contre le corps inanim\'e9 de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gard\'e9 sa libert\'e9 + d'esprit\~! +\par +\par \endash C'est une appr\'e9ciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus volontiers que la comtesse, s'\'e9tant attard\'e9e dehors, a \'e9t\'e9 emp\'each\'e9e de rentrer par l'incendie\'85 Je trouve aussi que Cocoleu est arriv\'e9 l\'e0 bien \'e0 + propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illumin\'e9 sa cervelle vide de cette id\'e9e sublime de sauver les enfants au p\'e9ril de ses jours\~! +\par +\par M.\~S\'e9neschal, cette fois, ne r\'e9pliqua pas. +\par +\par \endash Fortifi\'e9s de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soup\'e7ons devinrent tels que je r\'e9solus de les v\'e9rifier, s'il \'e9tait possible. D\'e8s le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie, + je puis l'avouer. Ses r\'e9ponses et sa contenance furent loin de modifier mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'\'e9 +tat mental de Cocoleu, elle fut sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix \'e0 peine intelligible qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques \'e9clairs d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui \'e9tait attach\'e9 +, c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me d\'e9clara que son d\'e9vouement \'e9tait celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui donne. Que pensez-vous de cela, messieurs\~?\'85 Moi, je pensai que Cocoleu \'e9tait le n\'9c +ud de l'affaire, qu'il savait la v\'e9rit\'e9, et que je sauverais Jacques si j'arrivais \'e0 d\'e9montrer que l'imb\'e9cillit\'e9 de Cocoleu est en partie simul\'e9e, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je l'aurais d\'e9montr\'e9, si on m'e +\'fbt adjoint d'autres experts que cet \'e2ne du chef-lieu et ce farceur de Paris\'85 (Il s'arr\'eata dix secondes. Mais sans laisser \'e0 personne le temps de r\'e9pliquer\~:) Maintenant, reprit-il, revenons au point de d\'e9part et concluons. Pourquoi, +\'e0 votre avis, est-il impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses devoirs\~? Parce qu'elle jouit d'une \'e9clatante renomm\'e9e de sagesse et de vertu\~? Eh bien\~! mais il me semble que la r\'e9 +putation d'honneur de Jacques de Boiscoran \'e9tait indiscutable. Selon vous il est absurde de soup\'e7onner madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du soir au lendemain, Jacques f\'fbt devenu un abject sc\'e9l\'e9rat\~! + +\par +\par \endash Oh\~! ce n'est pas la m\'eame chose, fit M.\~S\'e9neschal. +\par +\par \endash C'est vrai\~! s'\'e9cria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson serait un de ces crimes absurdes qui r\'e9voltent le bon sens\'85 + Commis par la comtesse, il n'est plus que le d\'e9nouement fatal d'une situation cr\'e9\'e9e par monsieur de Claudieuse, le jour o\'f9 il a \'e9pous\'e9 une femme plus jeune que lui de trente ans. +\par +\par Il ne fallait pas trop se fier aux grandes col\'e8res du docteur Seignebos. Alors m\'eame qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que ce qu'il voulait bien dire, poss\'e9dant cette facult\'e9 admirable et m\'e9 +ridionale de jeter feu et flammes et de rester int\'e9rieurement aussi glac\'e9 qu'une banquise. Mais cette fois, il d\'e9couvrait bien toute sa pens\'e9e. Et il en avait assez dit, et il avait montr\'e9 + la situation sous un aspect assez nouveau pour donner \'e0 r\'e9fl\'e9chir \'e0 ses auditeurs. +\par +\par \endash Vous m'auriez converti, docteur, lui dit ma\'eetre Folgat, si je ne l'avais \'e9t\'e9 d'avance. +\par +\par \endash Il est certain, fit M.\~de\~Chandor\'e9, qu'apr\'e8s avoir entendu le docteur, le fait ne para\'eet plus impossible\'85 +\par +\par \endash Tout est possible\~! murmura philosophiquement M.\~S\'e9neschal lui-m\'eame. +\par +\par Seul, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre n'\'e9tait pas \'e9branl\'e9. +\par +\par \endash Eh bien\~! moi, pronon\'e7a-t-il, j'admets plut\'f4t une heure de vertige que des ann\'e9es d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le crime et n'\'eatre qu'un fou. Si madame de Claudieuse \'e9tait coupable, ce serait \'e0 d\'e9 +sesp\'e9rer de l'humanit\'e9 et \'e0 ne plus croire \'e0 rien au monde. Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants\'85 on ne feint pas les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait\'85 +\par +\par \endash Il n'en d\'e9mordra pas\~! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant sur l'\'e9paule de son ami \endash car ma\'eetre Magloire \'e9tait son ami depuis bien des ann\'e9es, et m\'eame ils se tutoyaient\~:) Ah\~! je te reconnais bien l\'e0 +, poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'apr\'e8s toi, refuse de croire au mal\'85 Oh\~! ne proteste pas, car c'est pour cela surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes fiers de te voir dans les rangs r\'e9 +publicains\'85 Mais il faut bien l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour d\'e9brouiller une telle intrigue. \'c0 vingt-huit ans, tu as \'e9pous\'e9 une jeune fille que tu adorais, tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fid\'e8le +\'e0 son souvenir, tu as v\'e9cu si loin des passions que tu ne sais plus si elles existent\'85 Homme heureux, dont le c\'9cur a vingt ans et qui, avec des cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes\~! +\par +\par Il y avait beaucoup de vrai l\'e0-dedans, mais il est certaines v\'e9rit\'e9s qu'on n'aime pas toujours \'e0 s'entendre dire. +\par +\par \endash Ma na\'efvet\'e9 ne fait rien \'e0 l'affaire, dit ma\'eetre Magloire. Je pr\'e9tends et je soutiens qu'il est impossible qu'apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 cinq ans l'amant d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve. +\par +\par \endash Eh bien\~! tu te trompes, ma\'eetre\~! fit le m\'e9decin en rajustant ses lunettes d'or d'un air de fatuit\'e9 qui e\'fbt \'e9t\'e9 bien comique en tout autre moment. +\par +\par \endash Quand les femmes se mettent \'e0 \'eatre prudentes et d\'e9fiantes, pronon\'e7a M.\~de\~Chandor\'e9, elles ne le sont pas \'e0 demi\'85 +\par +\par \endash Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta ma\'eetre Folgat, que jamais madame de Claudieuse ne se f\'fbt d\'e9termin\'e9e \'e0 un crime si audacieux si elle n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 s\'fbre que, les lettres br\'fbl\'e9 +es, nulle preuve ne subsistait contre elle. +\par +\par \endash Voil\'e0 la v\'e9rit\'e9\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos. Ma\'eetre Magloire ne dissimulait pas son impatience. +\par +\par \endash Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de vous que d\'e9pend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour \'ea +tre convaincu que je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de Boiscoran la conduite \'e0 suivre, et arr\'eater les bases de la d\'e9fense. +\par +\par \'c0 ma\'eetre Magloire, \'e9videmment, appartenait la situation. Il alla s'adosser \'e0 la chemin\'e9e, et quand les autres se furent assis en face de lui\~: +\par +\par \endash Tout d'abord, commen\'e7a-t-il, je veux admettre les all\'e9gations de monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a \'e9t\'e9 l'amant de madame de Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre\~ +? Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout lui raconter\~? +\par +\par Personne ne r\'e9pondit d'abord. Et ce n'est qu'apr\'e8s un assez long silence que le docteur Seignebos dit\~: +\par +\par \endash Ce serait bien grave\'85 +\par +\par \endash Tr\'e8s grave, en effet, insista le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre. Par nos impressions, il nous est ais\'e9 d'imaginer l'impression de monsieur Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la d\'e9claration d'un t\'e9 +moin, un indice quelconque\'85 Et d\'e8s que Jacques lui r\'e9pondrait qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait qu'il ment. +\par +\par \endash Il se d\'e9ciderait peut-\'eatre \'e0 un suppl\'e9ment d'instruction, dit M.\~S\'e9neschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse\'85 +\par +\par De la t\'eate ma\'eetre Magloire approuvait. +\par +\par \endash Il la manderait certainement, d\'e9clara-t-il. Mais apr\'e8s\'85 Avouerait-elle\~? Ce serait folie que de l'esp\'e9rer. Si elle est coupable, c'est une femme d'une trop robuste \'e9nergie pour se laisser arracher la v\'e9rit\'e9 +. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de fa\'e7on \'e0 ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute. +\par +\par \endash Ce n'est que trop probable, grommela le docteur\~; ce pauvre Galpin n'est pas fort\'85 +\par +\par \endash Que r\'e9sulterait-il donc de cette d\'e9marche\~? poursuivait ma\'eetre Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois plus mauvaise, car \'e0 l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la plus vile, de la plus l\'e2 +che des calomnies. +\par +\par Plus que tous les autres, ma\'eetre Folgat \'e9tait attentif. +\par +\par \endash N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran ne doit pas demander de suppl\'e9ment d'instruction. +\par +\par L'avocat de Sauveterre s'inclina. +\par +\par \endash Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable confr\'e8re. Donc, il ne faut plus songer \'e0 \'e9viter le jugement \'e0 monsieur de Boiscoran\'85 il passera en cour d'assises. +\par +\par D'un mouvement d\'e9sesp\'e9r\'e9, M.\~de\~Chandor\'e9 leva les bras au ciel. +\par +\par \endash Mais Denise en mourra de douleur et de honte\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par Emport\'e9 par la situation, ma\'eetre Magloire continuait\~: +\par +\par \endash Nous voici donc en cour d'assises, \'e0 Sauveterre, devant des magistrats du ressort, devant des jur\'e9s du pays, incapables de forfaiture, j'en suis s\'fbr, mais fatalement accessibles \'e0 l'opinion qui, depuis longtemps, a condamn\'e9 + monsieur de Boiscoran\'85 L'audience est ouverte, le pr\'e9sident interroge l'accus\'e9. Dira-t-il ce qu'il m'a dit \'e0 moi, qu'\'e9tant l'amant de madame de Claudieuse, il \'e9tait all\'e9 au Valpinson lui reporter ses lettres et prendre les sienne +s, et que toutes ont \'e9t\'e9 br\'fbl\'e9es\~? Soit, il le dit. Et aussit\'f4t s'\'e9l\'e8ve une clameur indign\'e9e et un concert de mal\'e9dictions et de m\'e9pris\'85 N'importe\~! Arm\'e9 de ses pouvoirs discr\'e9tionnaires, le pr\'e9 +sident suspend l'audience et envoie chercher la comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons \'e0 son infernale \'e9nergie, n'est-ce pas\~?\'85 Elle a pr\'e9vu ce qui arrive, et elle a r\'e9p\'e9t\'e9 son r\'f4le. Cit\'e9 +e, elle vient p\'e2le, v\'eatue de deuil, et un murmure de respectueuse sympathie salue son entr\'e9e. Vous voyez son attitude, n'est-ce pas\~? Le pr\'e9sident lui explique ce dont il s'agit, et elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si \'e9 +pouvantable calomnie. Mais quand elle a compris\'85 Voyez-vous le regard superbe dont elle \'e9crase Jacques, et de quelle hauteur elle r\'e9pond\~: \'ab\~N'ayant pas r\'e9ussi \'e0 assassiner le mari, cet homme essaye de d\'e9shonorer la femme\'85 + Je vous confie mon honneur de m\'e8re et d'\'e9pouse, messieurs, je ne r\'e9pondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur\'85\~\'bb +\par +\par \endash Mais ce serait le bagne\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9, ce serait l'\'e9chafaud\~! +\par +\par \endash Ce serait le maximum, en tout cas, r\'e9pondit l'avocat de Sauveterre. Mais les d\'e9bats continueraient, le minist\'e8re public prononcerait un r\'e9quisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du d\'e9fenseur de prendre la parole\'85 + Messieurs, vous vous \'eates irrit\'e9s de mon obstination\'85 Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux all\'e9gations de monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confr\'e8re y croit, lui. Eh bien\~! qu'il r\'e9ponde franchement\~: oserait-il plaider le syst +\'e8me de l'accus\'e9 et essayer de d\'e9montrer que madame de Claudieuse \'e9tait la ma\'eetresse de Jacques\~? +\par +\par Ma\'eetre Folgat fron\'e7ait les sourcils. +\par +\par \endash Je ne sais, murmura-t-il. +\par +\par \endash Eh bien\~! moi je sais que vous n'oseriez pas\~! s'\'e9cria ma\'eetre Magloire, et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de r\'e9putation, sans nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance\'85 Car, enfin, supposons un r\'e9 +sultat inesp\'e9r\'e9, supposons que vous parveniez \'e0 d\'e9montrer que Jacques a dit vrai, qu'il a \'e9t\'e9 l'amant de la comtesse\'85 Qu'arrivera-t-il\~? On arr\'eate madame de Claudieuse. Rel\'e2che-t-on monsieur de Boiscoran pour cela\~? Non, assur +\'e9ment. On le garde et on lui dit\~: \'ab\~Oui, cette femme a essay\'e9 d'assassiner son mari, mais elle \'e9tait votre ma\'eetresse, vous \'eates donc son complice\'85\~\'bb Messieurs, voil\'e0 la situation\~! +\par +\par D\'e9gageant la question des commentaires inutiles, des vaines appr\'e9ciations et de toute phras\'e9ologie sentimentale, ma\'eetre Magloire la posait enfin comme elle devait \'eatre pos\'e9e pour \'eatre r\'e9solue, et dans toute son effrayante simplicit +\'e9. +\par +\par \'c9perdu, grand-p\'e8re Chandor\'e9 se dressa sur ses pieds, et d'une voix rauque\~: +\par +\par \endash Alors, tout est bien fini\~! s'\'e9cria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques de Boiscoran doit \'eatre condamn\'e9. +\par +\par Ma\'eetre Magloire ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Et c'est l\'e0, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la justice\~! +\par +\par \endash H\'e9las\~! fit M.\~S\'e9neschal, il serait pu\'e9ril de le nier, la cour d'assises est une loterie\'85 +\par +\par M.\~de\~Chandor\'e9, d'un geste terrible de col\'e8re, l'interrompit\~: +\par +\par \endash En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques d\'e9pendent \'e0 cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un jur\'e9\~ +! Et s'il ne s'agissait que de Jacques, encore\'85 Mais c'est la vie de mon enfant, messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu\'85 Frapper Jacques, c'est la frapper\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat dissimulait assez mal une larme\~; M.\~S\'e9neschal et le docteur Seignebos lui-m\'eame frissonnaient, tant faisait mal \'e0 voir la douleur de ce vieillard, menac\'e9 en sa plus ch\'e8re, en son unique, en sa supr\'eame affection. +\par +\par Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une \'e9treinte d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~: +\par +\par \endash Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire\~? poursuivit-il. Innocent ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime\~! Vous en avez sauv\'e9 tant d'autres\~!\'85 Les juges, c'est bien connu, ne savent pas r\'e9sister \'e0 l'autorit\'e9 + de votre parole. Vous trouverez des accents irr\'e9sistibles pour sauver un malheureux qui a \'e9t\'e9 votre ami\'85 +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat e\'fbt \'e9t\'e9 lui-m\'eame le coupable qu'il n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 plus abattu. Ce que voyant\~: +\par +\par \endash Qu'est-ce \'e0 dire, ami Magloire\~! s'\'e9cria le docteur Seignebos, n'es-tu plus l'homme dont l'admirable \'e9loquence est l'honneur de notre pays\~! Haut le front, morbleu\~! Jamais plus noble cause ne te fut confi\'e9e\~! +\par +\par Mais il secouait la t\'eate. +\par +\par \endash Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments\'85 (Et son embarras redoublant\~:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout \'e0 l'heure\~ +: je ne suis pas l'homme d'une telle cause. Toute mon exp\'e9rience n'y servirait de rien. Mieux vaut confier l'affaire \'e0 mon jeune confr\'e8re\'85 +\par +\par Pour la premi\'e8re fois de sa vie, ma\'eetre Folgat trouvait un de ces proc\'e8s qui mettent un homme \'e0 m\'eame de montrer toute sa valeur et qui lui ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la premi\'e8re fois, il rencontrait une de ces causes o +\'f9 tout se r\'e9unit pour exalter l'int\'e9r\'eat\~: la grandeur du crime, la situation de la victime, le caract\'e8re de l'accus\'e9, le myst\'e8re, la diversit\'e9 des avis, la difficult\'e9 de la d\'e9fense, l'incertitude du r\'e9sultat\'85 + une de ces causes pour lesquelles un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son \'e9nergie, o\'f9 il se met tout entier, o\'f9 il partage les angoisses et les esp\'e9rances de son client. +\par +\par Il e\'fbt donn\'e9 de grand c\'9cur cinq ans de ses honoraires pour en \'eatre charg\'e9. Mais il \'e9tait honn\'eate homme, avant tout. +\par +\par \endash Songeriez-vous donc \'e0 abandonner monsieur de Boiscoran, ma\'eetre Magloire\~? s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Vous le servirez mieux que moi, r\'e9pondit le c\'e9l\'e8bre avocat. +\par +\par Peut-\'eatre \'e9tait-ce l'intime conviction de ma\'eetre Folgat. N'importe\~: +\par +\par \endash Vous n'avez pas r\'e9fl\'e9chi \'e0 l'effet que cela produirait, mon cher ma\'eetre, dit-il. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout \'e0 coup que vous vous retirez\~? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de Boiscoran soit bien mauvaise pour que ma\'eetre Magloire renonce \'e0 la plaider\'85 + Et ce serait une charge ajout\'e9e \'e0 toutes celles qui accablent cet infortun\'e9\'85 +\par +\par Le docteur ne laissa pas \'e0 son ami le temps de r\'e9pliquer. +\par +\par \endash Il est interdit \'e0 Magloire de se retirer, d\'e9clara-t-il, mais il a le droit de s'adjoindre un confr\'e8re. Il doit rester l'avocat et le conseil de Jacques de Boiscoran, mais ma\'eetre Folgat peut lui pr\'eater le concours de ses lumi\'e8 +res, le renfort de sa jeunesse et de son activit\'e9, l'assistance m\'eame de sa parole. +\par +\par Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat. +\par +\par \endash Je suis tout aux ordres de ma\'eetre Magloire, dit-il. +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre r\'e9fl\'e9chissait. Et, apr\'e8s un moment, se retournant vers son jeune confr\'e8re\~: +\par +\par \endash Avez-vous une id\'e9e, lui demanda-t-il, un plan\~? Que feriez-vous\~? +\par +\par \'c0 l'\'e9tonnement de tous, un nouveau Folgat se r\'e9v\'e9la, en quelque sorte. Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brill\'e8rent, et d'une voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre m\'e9 +tallique vibre dans la poitrine des auditeurs\~: +\par +\par \endash Avant tout, commen\'e7a-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il dicterait mes r\'e9solutions d\'e9finitives. Mais d\'e9j\'e0 mon plan est esquiss\'e9\'85 Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit\'85 L'homme aim\'e9 + de mademoiselle Denise ne saurait \'eatre un sc\'e9l\'e9rat\'85 Qu'entreprendrais-je donc\~? De prouver la v\'e9rit\'e9 du r\'e9cit de monsieur de Boiscoran. Est-ce possible\~? Je l'esp\'e8re. Monsieur de Boiscoran assure qu'il n'existe ni t\'e9 +moins ni preuves de ses relations avec madame de Claudieuse. Je suis persuad\'e9 qu'il se trompe. Elle a \'e9t\'e9, dit-il, d'une prudence et d'une habilet\'e9 extraordinaires. Peu importe. La d\'e9fiance \'e9veille la d\'e9fiance, et c'est quand +on prend le plus de pr\'e9cautions qu'on est observ\'e9. On veut se cacher, on se d\'e9couvre. On ne voit personne, on est vu\'85 +\par +\par \'bb\~Ma\'eetre de la d\'e9fense, d\'e8s demain je commencerais une contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran a de hautes influences, nous serions bien servis\'85 + Avant quarante-huit heures, j'aurais mis en campagne des hommes exp\'e9riment\'e9s. Je connais la rue des Vignes, elle est fort d\'e9serte, mais il s'y trouve des yeux comme partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqu\'e9 la myst +\'e9rieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran\~?\'85 Voil\'e0 ce que mes agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne, inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils auraient mission de rechercher, + mais bien une inconnue v\'eatue de telle et telle fa\'e7on. Et s'ils d\'e9couvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de la reconna\'eetre, ce quelqu'un serait notre premier t\'e9moin\'85 +\par +\par \'bb\~En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la police de Londres. Si cet Anglais \'e9tait mort, je le saurais, et ce serait un malheur\'85 S'il n'\'e9 +tait qu'\'e0 l'autre bout du monde, le c\'e2ble transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses r\'e9ponses en moins d'une semaine. +\par +\par \'bb\~D\'e9j\'e0 j'aurais lanc\'e9 d'habiles limiers sur les traces de cette servante anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de Boiscoran d\'e9clare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de Claudieuse. Erre +ur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie et trouv\'e9 le moyen de d\'e9visager une femme que re\'e7oit son ma\'eetre\'85 Retrouv\'e9e, elle parlerait. +\par +\par \'bb\~Et ce n'est pas tout\~: il venait des \'e9trangers dans cette maison de la rue des Vignes. Je les interrogerais un \'e0 un. Je questionnerais le jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les gar\'e7 +ons de tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en possession de cette v\'e9rit\'e9 que nous cherchons en ce moment\~? +\par +\par \'bb\~Enfin, quand une femme a pass\'e9 tant de journ\'e9es dans une maison, il est impossible qu'elle n'y ait pas laiss\'e9 des traces de son passage. Depuis, m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune\'85 N'importe. J'interrogerais les d +\'e9bris, je fouillerais les ruines, j'examinerais chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres \'e9pargn\'e9es un nom \'e9crit \'e0 la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces rest\'e9es intactes \'e0 me livrer l'image qu'elles ont refl\'e9t +\'e9e si souvent\'85 +\par +\par \endash Ah\~! voil\'e0 qui est parler\~! s'\'e9cria le docteur Seignebos, enthousiasm\'e9. +\par +\par Les autres frissonnaient d'\'e9motion. Ils comprenaient que la lutte allait enfin commencer. Mais d\'e9j\'e0, insoucieux des impressions de ses auditeurs, ma\'eetre Folgat continuait\~: +\par +\par \endash Ici, \'e0 Sauveterre, la t\'e2che serait plus difficile, mais en cas de succ\'e8s, plus d\'e9cisifs aussi seraient les r\'e9sultats. Ici, j'am\'e8 +nerais quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais int\'e9ress\'e9 la vanit\'e9. \'c0 celui-l\'e0, il faudrait tout dire, et m\'ea +me livrer les noms. Mais ce serait sans inconv\'e9nient. Son d\'e9sir de r\'e9ussir, la magnificence de la r\'e9compense, l'habitude professionnelle enfin, nous garantiraient son silence. Il arriverait secr\'e8tement, cach\'e9 sous le travestissement qu +i lui semblerait devoir le mieux servir ses investigations, et recommencerait, au b\'e9n\'e9fice de la d\'e9fense, l'enqu\'eate faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la pr\'e9vention. D\'e9couvrirait-il quelque chose\~? On est en droit de l'esp +\'e9rer. Je sais des policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter jusqu'\'e0 des v\'e9rit\'e9s bien autrement invraisemblables. +\par +\par Litt\'e9ralement, grand-p\'e8re Chandor\'e9, l'excellent M.\~S\'e9neschal, le docteur Seignebos et ma\'eetre Magloire lui-m\'eame buvaient les paroles du jeune avocat. +\par +\par \endash Est-ce tout, messieurs\~? poursuivait-il. Pas encore. +\par +\par Servi par sa vieille exp\'e9rience, M.\~le docteur Seignebos avait, d\'e8s le premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette t\'e9n\'e9breuse intrigue. +\par +\par \endash Cocoleu\~! +\par +\par \endash Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou t\'e9moin, Cocoleu a \'e9videmment le mot de l'\'e9nigme. Ce mot, il faut \'e0 tout prix essayer de le lui arracher. Une expertise m\'e9dico-l\'e9gale vient de lui d\'e9 +cerner un brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus \'e0 garder les m\'e9nagements d'autrefois. Nous pr\'e9tendons que l'imb\'e9cillit\'e9 de ce mis\'e9rable est \'e0 dessein exag\'e9r\'e9e. Nous soutenons que son mutisme opini\'e2 +tre est une insigne fourberie. Quoi\~! il aurait eu assez d'intelligence pour t\'e9moigner contre nous, et il ne lui en resterait plus pour expliquer ou seulement r\'e9p\'e9ter son t\'e9moignage\~ +? C'est inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de m\'eame qu'il a parl\'e9 la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la pr\'e9vention, elle tr +ouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous exigeons que ce moyen soit recherch\'e9. Nous demandons qu'on assigne la personne qui, une fois d\'e9j\'e0, a su lui d\'e9lier la langue, et qu'on lui ordonne de recommencer l'exp\'e9 +rience. Nous voulons une expertise nouvelle, ce n'est pas au pied lev\'e9 et en quarante-huit heures qu'on d\'e9cide de l'\'e9tat mental d'un individu int\'e9ress\'e9 \'e0 jouer l'imb\'e9cillit\'e9. Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous pr +\'e9sentent \'e0 nous, faussement accus\'e9s par Cocoleu, des garanties de savoir et d'ind\'e9pendance\~! +\par +\par Le docteur Seignebos tr\'e9pignait d'enthousiasme. Sous une forme pr\'e9cise et \'e9nergique, il retrouvait toutes ses id\'e9es. +\par +\par \endash Oui\~! s'\'e9cria-t-il, voil\'e0 la marche \'e0 suivre\~! Qu'on me donne carte blanche, et avant quinze jours Cocoleu est d\'e9masqu\'e9. +\par +\par Moins bruyamment expansif, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre serrait la main de ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Vous le voyez, lui dit-il, c'est \'e0 vous que doit \'eatre confi\'e9e l'affaire de Jacques de Boiscoran. +\par +\par Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la parole, sa d\'e9termination \'e9tait arr\'eat\'e9e. +\par +\par \endash Tout ce qu'il est humainement possible de faire, pronon\'e7a-t-il, je le ferai. La t\'e2che accept\'e9e, je m'y d\'e9voue corps et \'e2me. Mais je tiens \'e0 ce qu'il soit bien entendu et bien r\'e9p\'e9t\'e9, dans le public, que ma\'ee +tre Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second\'85 +\par +\par \endash C'est convenu, dit le vieil avocat. +\par +\par \endash Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Demain matin. +\par +\par \endash C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir consult\'e9. +\par +\par \endash Oui, mais vous ne pouvez \'eatre admis pr\'e8s de lui que sur une autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions l'obtenir aujourd'hui. +\par +\par \endash C'est f\'e2cheux\'85 +\par +\par \endash Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute taill\'e9e. Nous avons \'e0 examiner les pi\'e8ces de la proc\'e9dure mises \'e0 ma disposition par le juge d'instruction\'85 +\par +\par Le docteur Seignebos bouillait d'impatience. +\par +\par \endash Oh\~! que de paroles\~! interrompit-il. \'c0 l'\'9cuvre, avocats, \'e0 l'\'9cuvre\'85 Allons, partons-nous\~? +\par +\par Ils sortaient. D'un geste, M.\~de\~Chandor\'e9 les retint. +\par +\par \endash Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pens\'e9 qu'\'e0 Jacques\'85 Et Denise\~?\'85 +\par +\par D'un air surpris, les autres le regardaient. +\par +\par \endash Que vais-je lui r\'e9pondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le r\'e9sultat de l'entrevue de Jacques et de ma\'eetre Magloire, et pourquoi on n'a pas voulu parler en sa pr\'e9sence\~? +\par +\par Le docteur Seignebos l'avait d\'e9clar\'e9\~; il n'\'e9tait pas partisan des m\'e9nagements. +\par +\par \endash Vous lui r\'e9pondrez la v\'e9rit\'e9, conseilla-t-il. +\par +\par \endash Quoi\~! je lui dirais que Jacques \'e9tait l'amant de madame de Claudieuse\~! +\par +\par \endash Ne l'apprendra-t-elle pas t\'f4t ou tard\~! Mademoiselle Denise est une fille \'e9nergique\'85 +\par +\par \endash Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des jeunes filles, interrompit vivement ma\'eetre Folgat, et elle aime monsieur de Boiscoran. Pourquoi troubler la puret\'e9 de ses pens\'e9es et sa s\'e9curit\'e9\~ +? N'est-elle pas assez malheureuse\~! Monsieur de Boiscoran n'est plus au secret\~; il verra sa fianc\'e9e, libre \'e0 lui de parler s'il le juge convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du caract\'e8 +re dont je connais mademoiselle de Chandor\'e9, il lui serait impossible de garder le silence si le hasard la mettait en pr\'e9sence de madame de Claudieuse. +\par +\par \endash Monsieur de Chandor\'e9 doit se taire, d\'e9cida ma\'eetre Magloire. C'est d\'e9j\'e0 trop d'\'eatre oblig\'e9 de tout confier \'e0 madame de Boiscoran. Car, ne l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscr\'e9tion ferait s\'fbrement \'e9 +chouer le projet, si chanceux d\'e9j\'e0, de ma\'eetre Folgat. +\par +\par Tous sortirent sur ces mots, et quand M.\~de\~Chandor\'e9 se trouva seul\~: +\par +\par \endash Oui, ils ont raison\~! murmura-t-il, mais que dire\~? +\par +\par Il cherchait dans sa t\'eate une explication plausible, quand une femme de chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait. +\par +\par \endash Je vous suis\~! lui r\'e9pondit-il. +\par +\par Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux son visage, pour y effacer les traces des terribles \'e9motions par lesquelles il venait de passer. +\par +\par C'est dans son salon du premier \'e9tage que les tantes Lavarande avaient entra\'een\'e9 Denise et Mme\~de\~Boiscoran. C'est l\'e0 que M.\~de\~Chandor\'e9 alla les rejoindre et qu'il les trouva, Mme\~de\~Boiscoran affaiss\'e9e sur un fauteuil, p\'e2 +le et toute d\'e9faillante, Mlle Denise, au contraire, marchant de \'e7\'e0 et de l\'e0 d'un pas fi\'e9vreux, la joue en feu, les yeux \'e9tincelants. +\par +\par D\'e8s qu'il parut\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas\~? lui demanda sa petite-fille d'un ton bref. +\par +\par \endash Plus que jamais, au contraire, r\'e9pondit-il en se for\'e7ant \'e0 sourire. +\par +\par \endash Alors pourquoi ma\'eetre Magloire nous a-t-il fait sortir\~? +\par +\par Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge. +\par +\par \endash Parce que, dit-il, Magloire avait \'e0 nous annoncer une nouvelle f\'e2cheuse. Impossible d'esp\'e9rer une ordonnance de non-lieu. Jacques subira un jugement\'85 +\par +\par Tout d'un bloc, Mme\~de\~Boiscoran se dressa. +\par +\par \endash Jacques en cour d'assises\~! s'\'e9cria-t-elle, mon fils, un Boiscoran\~! +\par +\par Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle Denise n'avait tressailli. +\par +\par \endash J'attendais pis\~! fit-elle d'un accent \'e9trange. On peut \'e9viter la cour d'assises\'85 +\par +\par Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les tantes Lavarande s'\'e9lanc\'e8rent \'e0 sa poursuite. +\par +\par D\'e9sormais, M.\~de\~Chandor\'e9 ne se croyait plus oblig\'e9 de se contraindre. Il vint se planter devant Mme\~de\~Boiscoran, et donnant cours enfin \'e0 l'effroyable col\'e8re qu'il refoulait depuis si longtemps\~: +\par +\par \endash Votre fils\~! s'\'e9cria-t-il, votre Jacques\~!\'85 Je le voudrais mort mille fois, le mis\'e9rable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez bien\'85 +\par +\par Et, impitoyable, il se mit \'e0 raconter l'histoire de Jacques et de la comtesse de Claudieuse. +\par +\par An\'e9antie, bris\'e9e par les sanglots, Mme\~de\~Boiscoran n'avait m\'eame pas la force de lui demander gr\'e2ce\'85 Et quand il eut achev\'e9, avec l'expression du plus affreux \'e9garement\~: +\par +\par \endash L'adult\'e8re\~! murmura-t-elle. \'d4 mon Dieu\~!\'85 Voil\'e0 donc le ch\'e2timent\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256518}16{\*\bkmkend _Toc96256518} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M.\~de\~Chandor\'e9, se rendaient ma\'eetre Folgat et ma\'eetre Magloire. Et tout en descendant la rue de la Rampe\~: +\par +\par \endash Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se croie terriblement s\'fbr de son affaire, pour accorder ainsi \'e0 la d\'e9fense la communication de la proc\'e9dure instruite contre monsieur de Boiscoran. +\par +\par C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner, n'autoriser m\'eame, cette communication qu'apr\'e8s l'arr\'eat de la chambre des mises en accusation, et apr\'e8s que l'accus\'e9 a \'e9t\'e9 interrog\'e9 par le pr\'e9 +sident des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces commentateurs, qui sont le fl\'e9au de notre jurisprudence, \'ab\~parce qu'alors seulement l'instruction peut \'eatre consid\'e9r\'e9e comme termin\'e9 +e, et que de ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une d\'e9fense libre d'entraves et bas\'e9e sur la connaissance de tout ce qui a pr\'e9c\'e9d\'e9\~\'bb. +\par +\par Le bon sens et l'\'e9quit\'e9 se r\'e9voltent d'une telle doctrine. Elle n'en a pas moins \'e9t\'e9 consacr\'e9e et confirm\'e9e par des arr\'eats de la cour de Poitiers et de la cour de cassation. +\par +\par Ainsi, voil\'e0 un malheureux accus\'e9 de quelque crime atroce, accus\'e9 faussement peut-\'eatre, pr\'e9sum\'e9 innocent de par la loi, et il devra ignorer les charges accumul\'e9es secr\'e8tement contre lui, les preuves recueillies, les d\'e9 +positions des t\'e9moins\~! Ses int\'e9r\'eats les plus chers sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la vie des siens, n'importe\~!\'85 On lui d\'e9robera les r\'e9sultats de l'instruction. +\par +\par Et c'est au dernier moment, lorsque d\'e9j\'e0 l'opinion est faite, quand d\'e9j\'e0 sont convoqu\'e9s les jur\'e9s qui doivent d\'e9cider de son sort, qu'il lui sera permis de prendre connaissance de son dossier. +\par +\par \'c0 cela, les sempiternels commentateurs r\'e9pondent par des volumes d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible doctrine, les int\'e9r\'eats de l'univers entier, de la soci\'e9t\'e9, du juge, des t\'e9moins\'85 + Comme s'il pouvait \'eatre des int\'e9r\'eats plus sacr\'e9s que ceux de la d\'e9fense\~! Comme si la justice humaine \'e9tait infaillible\~! Comme s'il ne valait pas mieux mille fois laisser \'e9 +chapper mille coupables que risquer de condamner un seul innocent\~! +\par +\par Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant l'assentiment du procureur de la R\'e9publique, et sous sa responsabilit\'e9, le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture ou copie, au pr\'e9venu ou \'e0 + son conseil, de tout ou partie des proc\'e8s-verbaux, des interrogatoires ou des informations\'85 +\par +\par Ainsi avait fait M.\~Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme, toujours dispos\'e9 \'e0 interpr\'e9ter la loi dans son sens le plus rigoureux, et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son b\'e2ton \endash + de la part d'un ennemi avou\'e9 de Boiscoran \endash , cette facilit\'e9 donn\'e9e \'e0 la d\'e9fense acqu\'e9rait imm\'e9diatement une r\'e9elle signification. +\par +\par Mais \'e9tait-ce celle que lui attribuait ma\'eetre Folgat\~? +\par +\par \endash Je parierais que non, r\'e9pondit ma\'eetre Magloire, moi qui connais le paroissien pour l'avoir pratiqu\'e9 pendant des ann\'e9es. S\'fbr de soi, il serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette concession, c'est une porte d +\'e9rob\'e9e qu'il se m\'e9nage en cas d'\'e9chec. +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que f\'fbt M.\~Galpin-Daveline de la culpabilit\'e9 de Jacques, il \'e9tait toujours aussi inquiet de ses moyens de d\'e9fense. Vingt interrogatoires n'avaient rien arrach\'e9 au pr\'e9 +venu que des protestations d'innocence. +\par +\par Pouss\'e9 \'e0 bout par le juge\~: +\par +\par \endash Je m'expliquerai, r\'e9pondait-il, quand j'aurai vu mon d\'e9fenseur. +\par +\par C'est le plus souvent l'unique r\'e9ponse du stupide gredin qui ne cherche qu'\'e0 gagner du temps. Mais M.\~Galpin-Daveline avait de l'intelligence de son ancien ami une trop haute id\'e9e pour n'\'eatre pas persuad\'e9 que son mutisme opini\'e2tre + cachait quelque chose de s\'e9rieux\'85 +\par +\par Quoi\~! un mensonge savant, un alibi laborieusement m\'e9nag\'e9, des t\'e9moignages achet\'e9s de longue main\~? M.\~Galpin-Daveline e\'fbt donn\'e9 bonne chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus t\'f4t qu'il avait accord\'e9 cette communication. + +\par +\par Avant de se d\'e9cider, cependant, il \'e9tait all\'e9 soumettre ses perplexit\'e9s au procureur de la R\'e9publique. L'excellent M.\~Daubigeon, qu'il avait trouv\'e9 en train de se mirer dans la tranche dor\'e9e de ses bouquins ch\'e9 +ris, l'avait fort mal re\'e7u. +\par +\par \endash Est-ce encore des signatures que vous voulez\~? s'\'e9tait-il \'e9cri\'e9, je suis pr\'eat \'e0 vous en donner\~! Pour autre chose, serviteur\~: \'ab\~Quand la sottise est faite, Il est trop tard, ma foi\~!, de demander conseil\~!\~\'bb +\par +\par Si peu encourageant que f\'fbt l'accueil, M.\~Galpin-Daveline avait insist\'e9\~: +\par +\par \endash En sommes-nous donc l\'e0, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une sottise de faire son devoir\~! Un crime a-t-il \'e9t\'e9 commis\~? Avais-je mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur\~? Oui. Eh bien\~ +! est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a \'e9t\'e9 mon ami, et si j'ai d\'fb jadis \'e9pouser une de ses parentes\~!\'85 Il n'est personne au tribunal qui doute de la culpabilit\'e9 de monsieur de Boiscoran, personne qui ose bl\'e2 +mer ma conduite, et cependant c'est \'e0 qui me t\'e9moignera le plus de froideur. +\par +\par \endash Voil\'e0 le monde\~! avait dit M.\~Daubigeon avec une grimace ironique\~: on vante la vertu, mais on la laisse se morfondre. }{\i Probitas laudatur et alget\~!}{ +\par +\par \endash Eh bien\~! oui, c'est vrai\~! s'\'e9tait \'e9cri\'e9 \'e0 son tour M.\~Galpin-Daveline. Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'e\'fbt pas eu le courage de faire. Monsieur le procureur g\'e9n\'e9ral m'a adress\'e9 des f\'e9 +licitations, parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les influences des coteries. Ceux-l\'e0 m\'eames qui devraient me soutenir, m'encourager, me r\'e9conforter, se d\'e9clarent contre moi. Le procureur de la R\'e9publique, mon alli +\'e9 naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un ton d'insupportable ironie que monsieur le pr\'e9sident, mon chef imm\'e9diat, me disait ce matin\~: \'ab\~Je ne sais gu\'e8re de magistrats capables, comme vous, de sacrifier \'e0 l'int\'e9r\'eat de la v +\'e9rit\'e9 et de la justice leurs relations et leurs amiti\'e9s, vous \'eates un homme antique, vous irez loin\~!\'85\~\'bb +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique n'en avait pu supporter davantage. +\par +\par \endash Brisons l\'e0, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre\'85 Jacques de Boiscoran est-il innocent ou coupable\~? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que c'\'e9tait le plus aimable gar\'e7on de la terre, un h\'f4 +te admirable, un causeur et un \'e9rudit, et qu'il poss\'e9dait les plus jolies \'e9ditions d'Horace et de Juv\'e9nal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore, et je suis d\'e9sol\'e9 de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que j'avais +\'e0 Sauveterre les plus agr\'e9ables relations, et que les voil\'e0 bris\'e9es. Et c'est vous qui vous plaignez\~! Est-ce donc moi qui suis l'ambitieux\~? Est-ce donc moi qui ai tenu \'e0 attacher un nom \'e0 un proc\'e8s retentissant\~ +? Est-ce moi qui ai refus\'e9 de me r\'e9cuser quand on me le conseillait\~? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamn\'e9. Vous devriez \'eatre au comble de vos v\'9cux\'85 Vous vous plaignez, cependant. Que diable\~ +! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a con\'e7u un projet assez admirable pour n'avoir jamais \'e0 se repentir de l'entreprise et du succ\'e8s\'85 }{\i Quid, tam dextro pede concipis ut te, Conatus non p\'9cniteat votique peracti\~!}{ +\par +\par Apr\'e8s cela, M.\~Galpin-Daveline n'avait plus qu'\'e0 se retirer. +\par +\par Et il s'\'e9tait \'e9loign\'e9, en effet, furieux, mais en m\'eame temps bien r\'e9solu \'e0 faire profit des rudes v\'e9rit\'e9s dont venait de le souffleter M.\~Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconna\'eetre l'interpr\'e8te de la pens\'e9 +e de tous. +\par +\par C'\'e9tait plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses derni\'e8res h\'e9sitations. Et tout de suite il avait accord\'e9 la communication des pi\'e8ces, en recommandant \'e0 son greffier la plus grande complaisance. +\par +\par Ce n'est pas sans un profond \'e9tonnement que M\'e9chinet avait entendu M.\~Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la proc\'e9dure. Il connaissait \'e0 fond son patron, ce juge d'instruction dont il \'e9tait comme l'ombre depuis des ann +\'e9es. +\par +\par Toi, s'\'e9tait-il dit, tu as peur. +\par +\par Et comme M.\~Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de la justice de se d\'e9partir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas indispensables\~: +\par +\par \endash Oh\~! soyez tranquille, monsieur, avait r\'e9pondu gravement le greffier, ce n'est pas la bienveillance qui me manquera. +\par +\par Mais, d\'e8s que le juge d'instruction eut le dos tourn\'e9, M\'e9chinet se mit \'e0 rire. +\par +\par Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il soup\'e7onnait la v\'e9rit\'e9, et \'e0 quel point je suis d\'e9vou\'e9 \'e0 la d\'e9fense\'85 Quelle fureur, sac \'e0 papier\~! s'il venait jamais \'e0 + apprendre que j'ai trahi le secret de l'instruction, que j'ai \'e9t\'e9 le messager de la correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le ge\'f4 +lier, pour que mademoiselle de Chandor\'e9 p\'fbt visiter son fianc\'e9\~! +\par +\par Car il avait fait tout cela, c'est-\'e0-dire quatre fois plus qu'il n'en fallait pour \'eatre chass\'e9 du tribunal, et m\'eame pour devenir, pendant quelques mois, le pensionnaire de Blangin. +\par +\par Il sentait des frissons lui courir le long de l'\'e9chine, quand il y r\'e9fl\'e9chissait froidement, et il \'e9tait entr\'e9 dans une furieuse col\'e8re, un soir que ses s\'9curs, les d\'e9votes couturi\'e8res, s'\'e9taient avis\'e9es de lui dire\~: \'ab +\~D\'e9cid\'e9ment, M\'e9chinet, tu es tout chose, depuis cette visite de mademoiselle de Chandor\'e9.\~\'bb +\par +\par \endash Bavardes infernales\~! s'\'e9tait-il \'e9cri\'e9 d'un accent \'e0 les faire rentrer sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'\'e9chafaud\~! +\par +\par Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un remords. Mlle Denise l'avait compl\'e8tement ensorcel\'e9, et non moins s\'e9v\'e8rement qu'elle, il jugeait la conduite de M.\~Galpin-Daveline. Assur\'e9ment, M.\~ +Daveline n'avait rien fait de contraire \'e0 la loi, mais il avait viol\'e9 l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'\'eatre tax\'e9 de faiblesse, il avait exag\'e9r\'e9 + la duret\'e9. Et, surtout, il avait dirig\'e9 l'enqu\'eate uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le crime e\'fbt \'e9t\'e9 prouv\'e9, et sans tenir compte des int\'e9r\'eats d'un pr\'e9venu qui protestait de son innocence. +\par +\par Or, M\'e9chinet y croyait fermement, \'e0 cette innocence, et il \'e9tait intimement persuad\'e9 que le jour o\'f9 Jacques de Boiscoran verrait son d\'e9fenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle ponctualit\'e9 + il se rendit au Palais attendre ma\'eetre Magloire. +\par +\par Mais \'e0 midi, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il \'e9tait encore en conf\'e9rence chez M.\~de\~Chandor\'e9. +\par +\par Serait-il survenu quelque anicroche\~? pensa le greffier. +\par +\par Et telle \'e9tait son inqui\'e9tude qu'au lieu de rentrer d\'e9jeuner avec ses s\'9curs, il envoya un gar\'e7on de bureau lui chercher un petit pain qu'il arrosa d'un verre d'eau. +\par +\par Enfin, comme trois heures sonnaient, ma\'eetre Magloire et ma\'eetre Folgat arriv\'e8rent, et rien qu'\'e0 leur contenance, M\'e9chinet comprit qu'il s'\'e9tait tromp\'e9, et que Jacques ne s'\'e9tait pas justifi\'e9. +\par +\par Cependant, devant ma\'eetre Magloire, il n'osa pas s'informer. +\par +\par \endash Voici les pi\'e8ces, dit-il simplement, en posant sur une table un immense carton. (Mais, tirant ma\'eetre Folgat \'e0 l'\'e9cart\~:) Qu'arrive-t-il donc\~? demanda-t-il. +\par +\par Certes, le greffier s'\'e9tait conduit de fa\'e7on \'e0 ce qu'on n'e\'fbt pas de secret pour lui, et il s'\'e9tait trop compromis pour qu'on ne f\'fbt pas assur\'e9 de sa discr\'e9tion. Pourtant, ma\'ee +tre Folgat n'osa pas prendre sur lui de livrer le nom de Mme\~de\~Claudieuse, et \'e9vasivement\~: +\par +\par \endash Il arrive, r\'e9pondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie pleinement\'85 il ne manque que des preuves \'e0 ses all\'e9gations, et nous nous occupons de les r\'e9unir\'85 +\par +\par Et il alla s'asseoir pr\'e8s de ma\'eetre Magloire, lequel \'e9tait attabl\'e9 d\'e9j\'e0 et retirait du carton des quantit\'e9s de paperasses. Avec ces documents, il \'e9tait ais\'e9 de suivre pas \'e0 pas l'\'9cuvre de M.\~ +Galpin-Daveline, de se rendre compte de ses efforts et de comprendre sa strat\'e9gie. +\par +\par C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherch\'e8rent tout d'abord. Ils ne le trouv\'e8rent pas. De la d\'e9position de l'idiot, la nuit de l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau t\'e9moignage, de l'expertise des m\'e9 +decins, rien, pas un mot. M.\~Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'\'e9tait son droit. L'accusation retient les t\'e9moins qui lui conviennent et \'e9carte les autres. +\par +\par \endash Ah\~! le m\'e2tin est habile\~! grommela ma\'eetre Magloire, d\'e9sappoint\'e9. +\par +\par L'habilet\'e9, en effet, \'e9tait grande. M.\~Galpin-Daveline privait ainsi la d\'e9fense d'un de ses moyens les plus s\'fbrs, d'un effet pr\'e9vu, d'un sujet de discussion passionn\'e9, d'un de ces incidents d'audience, peut-\'ea +tre, qui agissent si puissamment sur l'esprit des jur\'e9s. +\par +\par \endash Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta ma\'eetre Magloire. +\par +\par Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle diff\'e9rence d'effet et de r\'e9sultat\~! Invoqu\'e9 par l'accusation, Cocoleu \'e9tait un t\'e9moin \'e0 charge, et la d\'e9fense pouvait s'\'e9crier d'un accent indign\'e9\~: \'ab\~Quoi\~ +! c'est sur le t\'e9moignage d'un \'eatre pareil que vous nous avez soup\'e7onn\'e9 d'un crime\~!\'85\~\'bb +\par +\par Appel\'e9 par la d\'e9fense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte un t\'e9moin \'e0 d\'e9charge, c'est-\'e0-dire un de ces t\'e9moins que suspecte toujours le jury, et c'\'e9tait alors l'accusation qui s'\'e9criait\~: \'ab\~Qu'esp\'e9 +rez-vous de ce pauvre idiot, dont l'\'e9tat mental est tel que nous avons n\'e9glig\'e9 sa d\'e9position quand il vous accusait\~!\~\'bb +\par +\par \endash S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura ma\'eetre Folgat, c'est \'e9videmment une chance consid\'e9rable qui nous est ravie. Voil\'e0 le pivot de l'affaire chang\'e9. Mais alors, comment monsieur Daveline \'e9tablit-il la culpabilit\'e9\~ +? +\par +\par Oh\~! le plus simplement du monde. +\par +\par La d\'e9claration de M.\~de\~Claudieuse pr\'e9cisant l'heure du crime \'e9tait le point de d\'e9part de M.\~Daveline. De l\'e0, il passait imm\'e9diatement \'e0 la d\'e9position du gars Ribot, qui avait rencontr\'e9 M.\~de\~ +Boiscoran se dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime\~; et au t\'e9moignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois apr\'e8s le crime commis. Trois autres t\'e9moins d\'e9couverts au cours de l'instruction pr\'e9 +cisaient encore l'itin\'e9raire de M.\~de\~Boiscoran. Et avec cela seul, en rapprochant les heures, M.\~Daveline arrivait \'e0 prouver jusqu'\'e0 l'\'e9vidence que le pr\'e9venu \'e9tait all\'e9 + au Valpinson et non ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime. +\par +\par Qu'y faisait-il\~? \'c0 cette question, la pr\'e9vention r\'e9pondait par les charges relev\'e9es d\'e8s le premier jour\~: par l'eau o\'f9 Jacques s'\'e9tait lav\'e9 les mains, par l'enveloppe de cartouche trouv\'e9e sur le th\'e9\'e2 +tre du crime, par l'identit\'e9 des grains de plomb extraits de la blessure de M.\~de\~Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies \'e0 Boiscoran. +\par +\par Et nulle discussion, nul \'e9cart, pas une supposition. C'\'e9tait simple, pr\'e9cis et formidable \'e0 la fois, et en apparence aussi irr\'e9futable qu'une d\'e9duction math\'e9matique. +\par +\par \endash Innocent ou coupable, dit ma\'eetre Magloire \'e0 son jeune confr\'e8re, Jacques est perdu si vous n'arrivez pas \'e0 recueillir quelque preuve contre madame de Claudieuse. Et m\'eame en ce cas, m\'ea +me si la justice admet que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que Jacques n'est pas complice\'85 +\par +\par Cependant, ils pass\'e8rent une partie de la nuit \'e0 bien examiner tous les interrogatoires et \'e0 \'e9tudier chacun des points de l'accusation. +\par +\par Et le matin, sur les neuf heures, apr\'e8s quelques heures seulement de sommeil, ils se rendaient ensemble \'e0 la prison. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256519}17{\*\bkmkend _Toc96256519} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le ge\'f4lier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit \'e0 sa femme\~: +\par +\par \endash J'en ai assez d\'e9cid\'e9ment de l'existence que je m\'e8ne ici. J'ai trop peur. On m'a pay\'e9 pour perdre ma place, n'est-ce pas\~? Je veux m'en aller. +\par +\par \endash Tu n'es qu'un sot, lui avait r\'e9pondu sa femme. Tant que monsieur de Boiscoran sera prisonnier, on peut esp\'e9rer des profits. Tu ne sais pas ce que ces Chandor\'e9 sont riches. Il faut rester\'85 +\par +\par Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la pr\'e9tention d'\'eatre le ma\'eetre du logis. Il y criait tr\'e8s fort. Il y jurait \'e0 \'e9cailler le cr\'e9pi des murs. Il s'oubliait jusqu'\'e0 d\'e9montrer \'e0 tour de bras qu'il \'e9 +tait le plus fort. Seulement\'85 Seulement, Mme\~Blangin ayant d\'e9cid\'e9 qu'il resterait, il restait\'85 Et assis \'e0 l'ombre, devant sa porte, en proie aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque ma\'eetre Magloire et ma\'ee +tre Folgat se pr\'e9sent\'e8rent \'e0 la prison, munis d'un laissez-passer de M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par D\'e8s qu'ils entr\'e8rent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche\~: +\par +\par \endash Ah\~! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un sourire obs\'e9quieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre la clef de la cellule. +\par +\par Ma\'eetre Magloire le retint. +\par +\par \endash Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Comme ci comme \'e7a, r\'e9pondit le ge\'f4lier. +\par +\par \endash Qu'a-t-il\~? +\par +\par \endash Eh\~! ce qu'ont tous les accus\'e9s quand ils voient que leur affaire prend une vilaine tournure. +\par +\par Les d\'e9fenseurs \'e9chang\'e8rent un regard attrist\'e9. Il \'e9tait clair que Blangin croyait \'e0 la culpabilit\'e9 de Jacques, et c'\'e9tait d'un sinistre augure. Les gens qui gardent les pri +sonniers ont d'ordinaire le flair excellent, et souvent les avocats les consultent, \'e0 peu pr\'e8s comme un auteur prend l'avis des gens du th\'e9\'e2tre o\'f9 il donne une pi\'e8ce. +\par +\par \endash Vous a-t-il dit quelque chose\~? interrogea ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash \'c0 moi, personnellement, presque rien, r\'e9pondit le ge\'f4lier. (Et secouant la t\'eate\~:) Mais on a son exp\'e9rience, n'est-ce pas\~? poursuivit-il. Quand un accus\'e9 + vient de recevoir son avocat, je monte toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose, histoire de lui remettre du c\'9cur au ventre\'85 C'est pourquoi, hier, d\'e8s que ma\'eetre Magloire a \'e9t\'e9 parti, j'ai grimp\'e9 + les escaliers quatre \'e0 quatre\'85 +\par +\par \endash Et vous avez trouv\'e9 monsieur de Boiscoran malade\~! +\par +\par \endash Je l'ai trouv\'e9 dans un \'e9tat \'e0 faire piti\'e9, messieurs. Il \'e9tait \'e9tendu \'e0 plat ventre sur son lit, la t\'eate enfonc\'e9e dans son oreiller, ne bougeant pas plus qu'une souche. J'\'e9 +tais dans sa cellule depuis plus d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu\'85 Je secouais mes clefs, je pi\'e9tinais, je toussais, rien\'85 L'inqui\'e9tude me prend, je m'approche et je lui tape sur l'\'e9paule\~: \'ab\~H\'e9\~! monsieur\~!\'85\~ +\'bb Cristi\~! Il bondit haut comme \'e7a, et se mettant sur son s\'e9ant. \'ab\~Qu'est-ce que vous me voulez\~?\~\'bb dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien d\'e9sagr\'e9 +able de passer aux assises, mais qu'apr\'e8s tout on n'en meurt pas, et que m\'eame on en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat\'85 J'aurais aussi bien fait de chanter \'ab\~femme sensible\~!\~\'bb}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chanter femme sensible\~: se dit d'une demande qui restera sans r\'e9sultat.}}}{\'85 + Plus je lui parlais, plus ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir\~: \'ab\~Sortez\~! se met-il \'e0 crier, sortez\~!\~\'bb\'85 +\par +\par Il s'interrompit et se d\'e9tourna pour tirer une bouff\'e9e de sa pipe. Mais elle \'e9tait \'e9teinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua\~: +\par +\par \endash Je pouvais lui r\'e9pondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules quand il me pla\'eet et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc\~ +; seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction\'85 Ah\~! messieurs\'85 depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu des d\'e9sespoirs\'85 + Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce pauvre jeune homme. Il avait saut\'e9 \'e0 terre d\'e8s que j'avais eu les talons tourn\'e9s, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout haut. Il \'e9 +tait plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des joues des larmes si grosses que je les voyais\'85 +\par +\par Chacun de ces d\'e9tails \'e9veillait un remords dans le c\'9cur de ma\'eetre Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'\'e9tait pas sensiblement modifi\'e9e, mais il avait eu le temps de r\'e9fl\'e9chir et il se reprochait am\'e8rement sa duret\'e9. + +\par +\par \endash J'\'e9tais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait le ge\'f4lier, quand voil\'e0 que tout \'e0 coup, monsieur de Boiscoran saute sur la porte et se met \'e0 la secouer et \'e0 la taper \'e0 grands coups de pied et \'e0 + appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il ne me sache pas si pr\'e8s, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a mont\'e9 l'escalier en courant. D\'e8s que je parais\~: \'ab\~J'ai le droit, n'est-ce pas, de recevoir des visites\~? +\'85 Et personne n'est venu me demander\~? \endash Personne. \endash Vous en \'eates bien s\'fbr\~?\'85 Tr\'e8s s\'fbr\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'bb\~C'\'e9tait comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le front \'e0 deux mains, comme cela, et il disait\~: "Personne\~! Et j'ai une m\'e8re, une fianc\'e9e, des amis\~! Allons, c'est fini\~!\'85 Je n'existe plus, je suis abandonn\'e9 +, r\'e9prouv\'e9, reni\'e9\~!\'85" Il disait cela d'une voix \'e0 tirer des larmes des pierres de la prison, et moi, \'e9mu, je lui proposai d'\'e9crire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandor\'e9. Mais aussit\'f4t, entrant en fureur\~ +: "Non, jamais\~! s'\'e9cria-t-il, jamais, laissez-moi, je n'ai plus qu'\'e0 mourir\'85" +\par +\par Ma\'eetre Folgat n'avait pas prononc\'e9 une parole, mais sa p\'e2leur trahissait son \'e9motion. +\par +\par \endash Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'\'e9tais pas rassur\'e9 du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de chance. J'y ai eu, depuis que je suis \'e0 Sauveterre, un suicide et une tentative de suicide. Sit +\'f4t sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un pauvre diable de d\'e9tenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu que nous monterions la garde \'e0 tour de r\'f4le, pour ne pas perdre l'accus\'e9 de vue une minute. Mais la pr\'e9caution \'e9 +tait inutile. Le soir, quand on monta le d\'eener de monsieur de Boiscoran, il \'e9tait tout \'e0 fait calme, et m\'eame il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait conserver ses forces. Pauvre malheureux\~! s' +il n'a de forces que celles que lui donnera son d\'eener d'hier, il n'ira pas loin. \'c0 peine avait-il aval\'e9 quatre bouch\'e9es qu'il fut pris d'un tel \'e9touffement que nous avons cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et m +\'eame je pensais que ce serait peut-\'eatre un bonheur. Enfin, vers neuf heures, il \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s remis, et il est rest\'e9 toute la nuit accoud\'e9 \'e0 sa fen\'eatre\'85 +\par +\par Ma\'eetre Magloire \'e9tait \'e0 bout. +\par +\par \endash Montons, dit-il \'e0 son jeune confr\'e8re. +\par +\par Ils mont\'e8rent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils aper\'e7urent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher doucement. +\par +\par \endash Qu'arrive-t-il donc\~? demand\'e8rent-ils \'e0 voix basse. +\par +\par \endash Je crois qu'il dort, r\'e9pondit le d\'e9tenu. Pauvre homme\~! Il r\'eave peut-\'eatre qu'il est libre dans son beau ch\'e2teau. +\par +\par Sur la pointe du pied, ma\'eetre Folgat s'approcha du guichet. +\par +\par Mais Jacques \'e9tait \'e9veill\'e9. Il avait entendu des pas et des voix, et il venait de sauter \'e0 terre. +\par +\par Blangin ouvrit donc la porte, et d\'e8s le seuil\~: +\par +\par \endash Je vous am\'e8ne du renfort, mon ami, dit ma\'eetre Magloire au prisonnier. Ma\'eetre Folgat, mon confr\'e8re venu de Paris avec votre m\'e8re\'85 +\par +\par Froidement, sans un mot, M.\~de\~Boiscoran s'inclina. +\par +\par \endash Je vois que vous m'en voulez, reprit le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre, j'ai \'e9t\'e9 vif, hier, beaucoup trop vif\'85 +\par +\par Jacques secoua la t\'eate et reprit d'un ton glac\'e9\~: +\par +\par \endash Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai r\'e9fl\'e9chi, et maintenant je vous remercie de votre franchise\'85 Au moins je sais mon sort. Si je passais en cour d'assises, innocent, je serais condamn\'e9 comme assassin et incendiaire. J'aviserai +\'e0 ne pas passer en cour d'assises\'85 +\par +\par \endash Malheureux\~! Tout espoir n'est pas perdu\~! +\par +\par \endash Si. Du moment o\'f9 vous, qui \'eates mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui donc me croirait\~! +\par +\par \endash Moi\~! s'\'e9cria ma\'eetre Folgat. Moi, qui sans vous conna\'eetre croyais \'e0 votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu\~! +\par +\par Plus prompt que la pens\'e9e, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune avocat, et la serrant d'une \'e9treinte convulsive\~: +\par +\par \endash Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'\'e9cria-t-il, merci\~!\'85 Soyez b\'e9ni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi\~! +\par +\par C'\'e9tait la premi\'e8re fois, depuis son arrestation, que l'infortun\'e9 tressaillait d'esp\'e9rance et de joie. Ce ne fut, h\'e9las, qu'un tressaillement. Son regard, presque aussit\'f4t, s'\'e9 +teignit, son front devint plus sombre encore, et d'une voix sourde\~: +\par +\par \endash Malheureusement, reprit-il, nul d\'e9sormais ne peut rien pour moi. Ma\'eetre Magloire a d\'fb vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes explications\~; je n'ai pas de preuves\'85 ou du moins, pour en fournir, il me faudrait descendre +\'e0 de tels d\'e9tails que la justice ne saurait les admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais \'e0 tout jamais avili \'e0 mes yeux\'85 Il est de ces confid +ences dont il est interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces voiles que, m\'eame au prix de la vie, on ne soul\'e8ve pas\'85 Mieux vaut \'eatre condamn\'e9 innocent qu'\'eatre acquitt\'e9 inf\'e2me et d\'e9grad\'e9 +. Messieurs, je renonce \'e0 me d\'e9fendre\'85 +\par +\par Pour examiner ainsi, \'e0 quel parti d\'e9sesp\'e9r\'e9 s'\'e9tait-il donc arr\'eat\'e9\~? Ses d\'e9fenseurs tremblaient de le deviner. +\par +\par \endash Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que vous n'\'eates pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez des parents, des amis\'85 +\par +\par Un sourire d'am\'e8re ironie crispait les l\'e8vres de Jacques de Boiscoran. +\par +\par \endash Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, \'e0 eux qui n'ont pas m\'eame eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement f\'fbt rendu\~!\'85 \'c0 eux dont le verdict impitoyable a devanc\'e9 celui de la cour d'assises\~ +! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me vient le premier t\'e9moignage de sympathie. +\par +\par \endash Ah\~! ce n'est pas vrai\~! s'\'e9cria ma\'eetre Magloire, et vous le savez bien\~! +\par +\par Jacques ne parut pas l'entendre. +\par +\par \endash Des amis\~! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours prosp\'e8res\'85 Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon \'e9taient mes amis\'85 L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable des juges, + et l'autre, qui est procureur de la R\'e9publique, n'a pas m\'eame essay\'e9 de venir \'e0 mon secours\'85 Ma\'eetre Magloire aussi \'e9 +tait mon ami, et cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour m'assister de ses conseils et de son exp\'e9rience\'85 Et quand j'ai entrepris de lui d\'e9 +montrer mon innocence, il m'a r\'e9pondu que je mentais. +\par +\par De nouveau le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain. +\par +\par \endash Des parents\~! continuait Jacques d'un accent o\'f9 vibraient toutes ses col\'e8res, j'en ai, vous avez raison, j'ai un p\'e8re et une m\'e8re\'85 O\'f9 sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalit\'e9 inou\'efe, se d\'e9bat mis\'e9 +rablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide des intrigues\~? Mon p\'e8re, tranquillement, reste \'e0 Paris, tout \'e0 ses occupations et \'e0 ses plaisirs accoutum\'e9s\'85 Ma m\'e8re est accourue \'e0 + Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a fait savoir qu'il m'\'e9tait permis de recevoir sa visite. Je l'attendais hier, mais le malheureux accus\'e9 d'un crime n'est plus son fils\~! C'est en vain que du fond de l'ab\'ee +me je l'ai appel\'e9e, c'est en vain que je l'ai attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon c\'9cur\~! Elle n'est pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde d\'e9sormais, et vous voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi\'85 + +\par +\par Ma\'eetre Folgat n'eut pas l'id\'e9e de discuter. \'c0 quoi bon\~! Est-ce que le d\'e9sespoir raisonne\~? Il dit simplement\~: +\par +\par \endash Vous oubliez mademoiselle de Chandor\'e9, monsieur. +\par +\par Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long fr\'e9missement\~: +\par +\par \endash Denise\~!\'85 murmura-t-il. +\par +\par \endash Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son d\'e9vouement et tout ce qu'elle a tent\'e9 pour vous. Direz-vous qu'elle vous abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes ses timidit\'e9 +s et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans votre prison\~! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car elle pouvait \'eatre d\'e9couverte ou trahie, elle le savait. N'importe\~! elle n'a pas h\'e9sit\'e9\'85 +\par +\par \endash Ah\~! vous \'eates cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant \'e0 le briser le bras de l'avocat\~:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il, que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'a +utant plus affreux que je sais quelles f\'e9licit\'e9s je perds\~! Ne voyez-vous donc pas que j'aime Denise comme jamais femme n'a \'e9t\'e9 aim\'e9e\~! Ah\~! s'il ne s'agissait que de moi\~!\'85 Moi, du moins, j'ai une faute \'e0 expier. Mais elle\~ +! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouv\'e9 sur son chemin\~! (Il demeura pensif une minute, puis\~:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma m\'e8re, elle n'est venue hier\~! Pourquoi\~? Ah\~! c'est que sans doute on lui a tout r\'e9v\'e9l\'e9 +. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du crime\'85 +\par +\par \endash Vous vous trompez, Jacques, pronon\'e7a ma\'eetre Magloire, mademoiselle de Chandor\'e9 ne sait rien\'85 +\par +\par \endash Est-ce possible\~! +\par +\par \endash Ma\'eetre Magloire n'a point parl\'e9 devant elle, ajouta ma\'eetre Folgat, et nous avons fait promettre \'e0 monsieur de Chandor\'e9 de garder le secret. J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la v\'e9rit\'e9 \'e0 + mademoiselle Denise. +\par +\par \endash Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculp\'e9\~? +\par +\par \endash Elle ne se l'explique pas. +\par +\par \endash Grand Dieu\~! me croirait-elle donc coupable\~? +\par +\par \endash Vous lui diriez que vous l'\'eates, qu'elle refuserait de vous croire\'85 +\par +\par \endash Et cependant elle n'est pas venue hier\'85 +\par +\par \endash Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la v\'e9rit\'e9, on a d\'fb la r\'e9v\'e9ler \'e0 votre m\'e8re. Madame de Boiscoran a \'e9t\'e9 comme foudroy\'e9e par ce dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est rest\'e9 +e sans connaissance entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue \'e0 elle, sa premi\'e8re parole a \'e9t\'e9 pour vous, mais il \'e9tait trop tard pour se pr\'e9senter \'e0 la prison\'85 +\par +\par En invoquant le nom de Mlle Denise, ma\'eetre Folgat avait trouv\'e9 le moyen le plus s\'fbr, et peut-\'eatre le seul, de briser la volont\'e9 de Jacques. +\par +\par \endash Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez con\'e7u, r\'e9pondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais\~: \'ab\~Soit\~!\~\'bb Et je serais le premier \'e0 + vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation. Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait un aveu. +\par +\par \endash Que faire\~? +\par +\par \endash Vous d\'e9fendre, lutter\'85 +\par +\par \endash Sans espoir\~? +\par +\par \endash Oui, m\'eame sans espoir. Est-ce que jamais, en pr\'e9sence de l'ennemi, vous avez \'e9t\'e9 tent\'e9 de vous faire sauter la cervelle\~? Non. Vous saviez cependant que les Prussiens \'e9taient les plus nombreux et que probablement ils sera +ient vainqueurs\~! N'importe\~! Eh bien\~! vous \'eates en pr\'e9sence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'\'eatre vaincu, c'est-\'e0-dire condamn\'e9, que je vous dirais encore\~: \'ab\~Il faut combattre\~!\~\'bb Vous seriez condamn\'e9 et \'e0 + la veille de monter \'e0 l'\'e9chafaud, que je vous dirais toujours\~: \'ab\~Il faut vivre jusque-l\'e0, car d'ici l\'e0 tel \'e9v\'e9nement peut surgir qui d\'e9nonce le coupable\~!\~\'bb Et d\'fbt cet \'e9v\'e9nement ne se pas pr\'e9senter, je vous r +\'e9p\'e9terais quand m\'eame\~: \'ab\~Il faut attendre le bourreau pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont vous \'eates victime et une derni\'e8re fois affirmer votre innocence\'85\~\'bb +\par +\par Peu \'e0 peu, \'e0 la voix de ma\'eetre Folgat, Jacques s'\'e9tait redress\'e9. +\par +\par \endash Sur mon honneur, monsieur, pronon\'e7a-t-il, je vous jure que j'aurai le courage d'aller jusqu'au bout. +\par +\par \endash Bien\~! approuva ma\'eetre Magloire, bien, tr\'e8s bien\~! +\par +\par \endash Mais qu'allons-nous tenter\~? demanda Jacques. +\par +\par \endash Avant tout, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, je pr\'e9tends recommencer, \'e0 votre profit, l'instruction si incompl\'e8te de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir m\'eame, madame votre m\'e8 +re et moi partons pour Paris. Je viens vous demander les renseignements n\'e9cessaires, et aussi les moyens d'explorer votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez emprunt\'e9 le nom et la servante qui vous servait\'85 +\par +\par Un grincement de verrous l'interrompit. +\par +\par Le judas pratiqu\'e9 dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage se collait le visage rubicond de Blangin. +\par +\par \endash Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous prie de descendre d\'e8s que vous aurez termin\'e9 avec ces messieurs\'85 +\par +\par Jacques \'e9tait devenu tr\'e8s p\'e2le. +\par +\par \endash Ma m\'e8re\~! murmura-t-il. (Et tout aussit\'f4t\~:) Ne vous \'e9loignez pas\~! cria-t-il au ge\'f4lier, nous allons avoir fini\~! (Trop grande \'e9tait son agitation pour qu'il p\'fbt la ma\'eetriser.) Il faut que nous en restions l\'e0 + pour aujourd'hui, messieurs, dit-il \'e0 ma\'eetre Magloire et \'e0 ma\'eetre Folgat, je n'ai plus ma t\'eate \'e0 moi\'85 +\par +\par Mais ma\'eetre Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, \'e9tait r\'e9solu \'e0 partir pour Paris le soir m\'eame. +\par +\par \endash Le succ\'e8s d\'e9pend de la rapidit\'e9 de nos mouvements, pronon\'e7a-t-il. Permettez-moi d'insister pour obtenir imm\'e9diatement les quelques renseignements dont j'ai besoin. +\par +\par \endash C'est une t\'e2che impossible que vous entreprenez, monsieur\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Faites toujours ce que mon confr\'e8re vous demande, interrompit ma\'eetre Magloire. +\par +\par Sans plus r\'e9sister, et, qui sait\~!, agit\'e9 peut-\'eatre du secret espoir qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait des moindres circonstances de ses relations avec Mme\~de\~Claudieuse. Il lui apprit \'e0 + quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin elle prenait, et comment elle \'e9tait v\'eatue le plus habituellement. +\par +\par Les clefs de la maison \'e9taient \'e0 Boiscoran, dans un tiroir que Jacques indiquait. Il n'y avait qu'\'e0 les demander \'e0 Antoine. +\par +\par Il dit ensuite comment on arriverait peut-\'eatre \'e0 savoir au juste ce qu'\'e9tait devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunt\'e9 le nom. Sir Francis Burnett avait un fr\'e8re \'e0 Londres. Jacques ignorait son adresse pr\'e9 +cise, mais il savait qu'il faisait des affaires consid\'e9rables avec l'Inde, et qu'il avait \'e9t\'e9 autrefois le caissier principal de la c\'e9l\'e8bre maison de banque Gilmour et Benson. +\par +\par Quant \'e0 sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son m\'e9nage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux ferm\'e9s, sur la seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du Faubourg-Saint-Honor\'e9, et jamais il ne s'\'e9 +tait occup\'e9 d'elle autrement que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps \'e0 autre quelque gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle \'e9tait n +\'e9e \'e0 Folkestone, o\'f9 ses parents tenaient une auberge de matelots, et qu'avant de venir en France, elle avait habit\'e9 Liverpool, o\'f9 elle \'e9tait femme de chambre \'e0 l'h\'f4tel }{\i Adolphi.}{ +\par +\par Soigneusement, ma\'eetre Folgat prit note de tous ces renseignements. +\par +\par \endash En voici plus qu'il ne faut, s'\'e9cria-t-il, pour ouvrir la campagne\~! Je n'ai plus \'e0 vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de la rue des Vignes. +\par +\par \endash Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le m\'eame tiroir que les clefs. L\'e0 sont aussi tous les titres et tous les papiers relatifs \'e0 la maison. Enfin, vous feriez peut-\'ea +tre bien d'emmener Antoine, qui est un homme d\'e9vou\'e9. +\par +\par \endash Certes, je l'emm\'e8nerai, puisque vous le permettez, dit le jeune avocat. (Et serrant pr\'e9cieusement toutes ses notes\~:) Mon voyage, ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, \'e0 + mon retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de d\'e9fense\'85 D'ici l\'e0, mon cher client, bon courage. +\par +\par Sur quoi, ayant appel\'e9 Blangin pour qu'il leur ouvr\'eet la porte, et donn\'e9 \'e0 Jacques de Boiscoran une poign\'e9e de main, ma\'eetre Folgat et ma\'eetre Magloire se retir\'e8rent. +\par +\par \endash Eh bien\~! descendons-nous, \'e0 pr\'e9sent\~? demanda le ge\'f4lier. +\par +\par Mais Jacques ne lui r\'e9pondit pas. C'est du plus profond du c\'9cur qu'il avait souhait\'e9 la visite de sa m\'e8re\~; puis voici qu'au moment de la voir, il se sentait assailli de toutes sortes d'appr\'e9hensions vagues. La derni\'e8 +re fois qu'il l'avait embrass\'e9e, c'\'e9tait \'e0 Paris, dans le beau salon de leur h\'f4tel. Il partait, le c\'9cur gonfl\'e9 d'esp\'e9rance et de joie, pour rejoindre Mlle Denise, et il se rappelait que sa m\'e8re lui avait dit\~: \'ab\~ +Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage\'85\~\'bb +\par +\par Et c'est dans le parloir d'une prison, accus\'e9 d'un crime abominable, qu'il allait la revoir\'85 Et peut-\'eatre doutait-elle de son innocence\~! +\par +\par \endash Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le ge\'f4lier. +\par +\par \'c0 la voix de cet homme, Jacques tressaillit. +\par +\par \endash Je suis \'e0 vous, r\'e9pondit-il, marchons\~! +\par +\par Et tout en descendant l'escalier, il n'\'e9tait pr\'e9occup\'e9 que de composer son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation. +\par +\par Au bas de l'escalier, montrant une porte\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir, vous m'appellerez. +\par +\par Sur le seuil, Jacques s'arr\'eata. +\par +\par Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle vo\'fbt\'e9e, \'e9clair\'e9e par deux \'e9troites fen\'eatres arm\'e9es d'une double rang\'e9e de solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scell\'e9 + dans le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumi\'e8re, \'e9tait assise ou plut\'f4t affaiss\'e9e, et comme priv\'e9e de sentiment, la marquise de Boiscoran. +\par +\par L'apercevant, Jacques eut \'e0 peine la force d'\'e9touffer un cri de douleur et d'effroi. \'c9tait-ce bien sa m\'e8re, cette vieille femme amaigrie, au teint plomb\'e9, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient\~! +\par +\par \endash \'d4 mon Dieu\~! murmura-t-il. +\par +\par Elle l'entendit, car elle releva la t\'eate\~; et le reconnaissant, elle essaya de se dresser\~; mais ses forces la trahirent, et elle retomba lourdement sur le banc en s'\'e9criant\~: +\par +\par \endash Jacques, mon fils\~! +\par +\par Elle aussi, elle \'e9tait \'e9pouvant\'e9e, en voyant ce qu'avaient fait de Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 il s'\'e9tait agenouill\'e9 \'e0 ses pieds, sur les dalles boueuses, et d'une voix \'e0 peine intelligible\~: +\par +\par \endash Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te cause\~? +\par +\par Elle le consid\'e9ra un moment avec une expression, d\'e9lirante, puis tout \'e0 coup, lui prenant la t\'eate \'e0 deux mains et l'embrassant avec une violence passionn\'e9e\~: +\par +\par \endash Si je te pardonne\~!\'85 s'\'e9cria-t-elle. H\'e9las\~! qu'ai-je \'e0 te pardonner\~! Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent\~! +\par +\par Jacques respira plus librement. \'c0 l'accent de sa m\'e8re, il comprit qu'elle \'e9tait s\'fbre de lui. +\par +\par \endash Et mon p\'e8re\~? interrogea-t-il. +\par +\par De fugitives rougeurs marbr\'e8rent les joues bl\'eames de la marquise. +\par +\par \endash Je le verrai demain, r\'e9pondit-elle, car je pars ce soir avec ma\'eetre Folgat\'85 +\par +\par \endash Quoi\~! faible comme tu l'es\~! +\par +\par \endash Il le faut. +\par +\par \endash Mon p\'e8re ne saurait-il abandonner ses collections huit jours\~? Comment n'est-il pas ici\~? Me croit-il donc coupable\~? +\par +\par \endash C'est pr\'e9cis\'e9ment parce qu'il est s\'fbr de ton innocence qu'il reste \'e0 Paris. Il ne te croit pas en danger. Il pr\'e9tend que la justice ne saurait se tromper\'85 +\par +\par \endash Je l'esp\'e8re bien\~! fit Jacques avec un sourire forc\'e9. (Et changeant aussit\'f4t de ton\~:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas accompagn\'e9e\~? +\par +\par \endash Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a \'e9t\'e9 convenu qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et je voulais, moi, te parler de cette ex\'e9crable femme\~! Jacques, mon pauvre enfant, vois o\'f9 + t'a conduit une passion coupable\~! +\par +\par Il ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Tu l'aimais\~? reprit Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash J'ai cru l'aimer. +\par +\par \endash Et elle\~? +\par +\par \endash Oh\~! elle\~! Dieu seul peut savoir le secret de cette \'e2me troubl\'e9e. +\par +\par \endash Il n'y a donc rien \'e0 esp\'e9rer d'elle, ni piti\'e9 ni remords\'85 +\par +\par \endash Rien. Je l'ai abandonn\'e9e, elle s'est veng\'e9e. Elle m'avait pr\'e9venu\'85 +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran soupira. +\par +\par \endash C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que j'ignorais tout, je me suis trouv\'e9e pr\'e8s d'elle \'e0 l'\'e9glise, et involontairement, j'admirais son calme recueillement, la puret\'e9 + de son regard, la noblesse et la simplicit\'e9 de son maintien. +\par +\par Hier, quand j'ai appris la v\'e9rit\'e9, j'ai fr\'e9mi\~! J'ai compris combien doit \'eatre redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son amant est en prison accus\'e9 du crime qu'elle a commis\~! +\par +\par \endash Rien au monde ne saurait la troubler, ma m\'e8re. +\par +\par \endash Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle f\'fbt d\'e9masqu\'e9e\~? +\par +\par Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas \'e0 para\'eetre, annon\'e7ant \'e0 Mme\~de\~Boiscoran qu'il lui fallait se retirer. +\par +\par Elle se retira, en effet, apr\'e8s avoir une derni\'e8re fois embrass\'e9 son fils. +\par +\par Et le soir m\'eame, ainsi qu'il \'e9tait convenu, elle prenait, avec ma\'eetre Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256520}18{\*\bkmkend _Toc96256520} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Tous \'e0 Sauveterre, M.\~de\~Chandor\'e9 aussi bien que Jacques lui-m\'eame, calomniaient le marquis de Boiscoran. +\par +\par Il s'obstinait \'e0 demeurer \'e0 Paris, c'est vrai, mais ce n'\'e9tait certes pas par indiff\'e9rence, car il s'y mourait d'anxi\'e9t\'e9. Il avait s\'e9v\'e8rement d\'e9fendu sa porte, m\'eame pour ses plus vieux amis, m\'eame pour +ses marchands de curiosit\'e9s\~; il ne sortait plus, la poussi\'e8re s'amassait sur ses collections, et rien n'\'e9tait capable de le tirer de son morne abattement que l'arriv\'e9e d'une lettre de Sauveterre. +\par +\par Chaque matin, il en recevait jusqu'\'e0 trois ou quatre, de la marquise ou de ma\'eetre Folgat, de M.\~S\'e9neschal ou de ma\'eetre Magloire, de M.\~de\~Chandor\'e9, de Mlle Denise et du docteur Seignebos lui-m\'eame. Et ainsi il pouvait suivre \'e0 + distance toutes les phases et jusqu'aux moindres incidents du proc\'e8s. +\par +\par Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en conjurait dans l'int\'e9r\'eat m\'eame de son fils. Il ne bougeait toujours pas. +\par +\par Une seule fois, ayant re\'e7u, par l'entremise de Mlle de Chandor\'e9, une lettre de Jacques, il commanda \'e0 son valet de chambre de pr\'e9parer sa malle pour le soir m\'eame. Mais, au dernier moment, il avait ordonn\'e9 de la d\'e9 +faire, disant qu'il avait r\'e9fl\'e9chi, qu'il ne partirait pas. \'ab\~Il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le marquis\~\'bb, disait aux autres domestiques le valet de chambre de confiance. +\par +\par Et, dans le fait, il passait ses journ\'e9es et une partie de ses nuits dans son cabinet, affaiss\'e9 sur son fauteuil, mangeant \'e0 peine, ne dormant plus, insensible \'e0 tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa table, il avait rang\'e9 + bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles, commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de d\'e9gager la v\'e9rit\'e9 de cette masse de d\'e9 +tails et de renseignements. +\par +\par C'est qu'il \'e9tait bien loin de sa s\'e9curit\'e9 superbe du premier moment. C'est que chaque jour lui avait apport\'e9 un doute, chaque courrier une incertitude. C'est que, sans tr\'eave ni rel\'e2che, il \'e9 +tait assailli par les plus horribles craintes. Il les \'e9cartait, mais toujours elles revenaient, plus fortes et plus irr\'e9sistibles \'e0 chaque fois, comme les lames de la mar\'e9e montante. +\par +\par Ainsi un matin, de tr\'e8s bonne heure, il \'e9tait dans son cabinet. Ses angoisses \'e9taient plus intol\'e9rables que de coutume, car la veille ma\'eetre Folgat lui avait \'e9crit\~: }{\i \'ab\~ +Demain cesseront nos incertitudes. Demain le secret sera lev\'e9, et M.\~Jacques pourra recevoir ma\'eetre Magloire, le d\'e9fenseur qu'il a choisi. Aussit\'f4t, vous aurez des nouvelles.\~\'bb}{ +\par +\par Ces nouvelles, M.\~le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois d\'e9j\'e0, il avait sonn\'e9 pour demander si le facteur n'\'e9tait pas venu, lorsque tout \'e0 coup son valet de chambre parut, et d'un air effar\'e9\~: +\par +\par \endash Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec Antoine, le domestique de monsieur Jacques\'85 +\par +\par Il n'avait pas achev\'e9 que la marquise entrait, plus d\'e9faite encore que la veille dans le parloir de la prison, \'e9cras\'e9e qu'elle \'e9tait par les fatigues d'une nuit de chemin de fer. +\par +\par Le marquis, lui, s'\'e9tait dress\'e9 tout d'une pi\'e8ce. Et d\'e8s que le valet de chambre fut sorti et la porte referm\'e9e, d'une voix fr\'e9missante, de cette voix qui sollicite et cependant redoute une r\'e9ponse d\'e9cisive\~: +\par +\par \endash Il arrive quelque chose d'extraordinaire\~? dit-il. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Heureux ou malheureux\~? +\par +\par \endash Triste\~! +\par +\par \endash Dieu\~! Jacques aurait-il avou\'e9\~? +\par +\par \endash Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent\~! +\par +\par \endash Il s'est disculp\'e9, alors\~? +\par +\par \endash Pour moi, pour ma\'eetre Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour ses ennemis, pour la justice\'85 Il explique tout, mais les preuves lui manquent. +\par +\par Le visage d\'e9j\'e0 si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore. +\par +\par \endash En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il. +\par +\par \endash Ne le croyez-vous donc pas\~? +\par +\par \endash Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! pour ses juges, on trouvera des preuves. Ma\'eetre Folgat, qui vient d'arriver par le m\'eame train que moi, et que vous verrez aujourd'hui m\'eame, esp\'e8re en d\'e9couvrir. +\par +\par \endash Des preuves de quoi\~? +\par +\par Peut-\'eatre Mme\~de\~Boiscoran avait-elle appr\'e9hend\'e9 cet accueil. Elle avait d\'fb s'y pr\'e9parer, et cependant il la troublait. +\par +\par \endash Jacques, commen\'e7a-t-elle, a \'e9t\'e9 l'amant de la comtesse de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Ah\~! ah\~! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie\~:) C'est une histoire d'adult\'e8re, ajouta-t-il. +\par +\par La marquise ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de Jacques et qu'il l'abandonnait, exasp\'e9r\'e9e, elle a voulu se venger\'85 +\par +\par \endash Et, pour se venger, elle a essay\'e9 d'assassiner son mari. +\par +\par \endash Elle voulait \'eatre libre\'85 +\par +\par D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme\~: +\par +\par \endash Et voil\'e0 tout ce que Jacques a trouv\'e9\~! s'\'e9cria-t-il. C'est pour aboutir \'e0 cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction\~! +\par +\par \endash Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de co\'efncidences inou\'efes\'85 +\par +\par \endash Naturellement\~! Les co\'efncidences inou\'efes sont l'\'e9ternel refrain de quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque ann\'e9e. Pensez-vous donc qu'ils avouent\~ +? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils sont victimes de la fatalit\'e9, d'une intrigue t\'e9n\'e9breuse et, enfin, d'une erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, \'e0 notre \'e9poque, apr\'e8s l'enqu\'ea +te du juge d'instruction et l'examen de la chambre des mises en accusation\'85 +\par +\par \endash Vous verrez ma\'eetre Folgat, il vous dira ses esp\'e9rances. +\par +\par \endash Et si elles \'e9chouent\~?\'85 Mme\~de\~Boiscoran baissa la t\'eate. +\par +\par \endash Qu'adviendrait-il\~? insista le marquis. +\par +\par \endash Tout ne serait pas encore perdu, monsieur\~; mais alors nous aurions cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises. +\par +\par La haute taille du vieux gentilhomme s'\'e9tait redress\'e9e, sa face s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus \'e9pouvantable col\'e8re \'e9tincelait dans ses yeux. +\par +\par \endash Jacques en cour d'assises\~! s'\'e9cria-t-il d'une voix formidable, et c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute naturelle, comme une chose possible\~!\'85 Et qu'arrivera-t-il, s'il passe en cour d'assises\~ +? Il sera condamn\'e9, et on verra un Boiscoran au bagne\~!\'85 Mais non, ce n'est pas vrai\~!\'85 Je ne pr\'e9tends pas qu'un Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entra\'eenements insens\'e9s\'85 Seulement, un Boiscoran revenu \'e0 + lui se ferait justice lui-m\'eame. Le sang lave tout. Jacques, lui, pr\'e9f\'e8re le bourreau, il attend, il ruse, il veut plaider\'85 Pourvu qu'il sauve sa t\'eate, il sera content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques ann\'e9 +es de travaux forc\'e9s\'85 Et ce l\'e2che serait un Boiscoran, il coulerait de mon sang dans ses veines\~! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon fils\~! +\par +\par Si \'e9cras\'e9e que f\'fbt la marquise, elle se redressa sous cette injure atroce. +\par +\par \endash Monsieur\~! s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par Mais M.\~de\~Boiscoran \'e9tait hors d'\'e9tat de rien entendre. +\par +\par \endash Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si vous avez tout oubli\'e9\'85 Allons, un retour sur votre pass\'e9\'85 Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle ann\'e9 +e monsieur de Margeril a refus\'e9 de se battre avec moi\~! +\par +\par L'indignation rendait des forces \'e0 la marquise. +\par +\par \endash Et c'est aujourd'hui, s'\'e9cria-t-elle, que vous venez me dire cela, apr\'e8s trente ans, et dans quelles circonstances, \'f4 mon Dieu\~! +\par +\par \endash Oui, apr\'e8s trente ans\~! L'\'e9ternit\'e9 passerait sur de tels souvenirs qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais\'85 Au temps dont je vous parle, j'avais \'e0 + choisir entre deux r\'f4les\~: je pouvais \'eatre \'e0 mon gr\'e9 ridicule ou odieux. J'ai pr\'e9f\'e9r\'e9 me taire et ne pas \'e9claircir mes doutes\'85 C'en \'e9tait fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos. Nous avons v\'e9 +cu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi qu'un mur d'airain, s'est dress\'e9 le soup\'e7on. +\par +\par Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison \'e0 mes doutes, je vous le r\'e9p\'e8te\~: Jacques n'est pas mon fils\~! +\par +\par Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses, reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau limpide, d'atroces d\'e9fiances qui, \'e0 la moindre secousse, remontent \'e0 la surface. +\par +\par \'c9perdue de douleur, de honte et de col\'e8re, la marquise de Boiscoran se tordait les mains. +\par +\par \endash Quelle humiliation\~! s'\'e9criait-elle. Ce que vous faites est horrible, monsieur. C'est une indignit\'e9 que d'ajouter ce supplice inf\'e2me au martyre que j'endure\~! +\par +\par M.\~de\~Boiscoran riait d'un rire convulsif. +\par +\par \endash Eh bien\~! oui, c'est vrai, un jour j'ai \'e9t\'e9 imprudente et inconsid\'e9r\'e9e. J'\'e9tais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait f\'eate, et vous, mon mari, mon guide, tout \'e0 votre ambition, vous paraissiez m'abandonner +\'85 Je n'ai pas su pr\'e9voir les cons\'e9quences d'une coquetterie bien inoffensive\'85 +\par +\par \endash Voyez-les donc, maintenant, ces cons\'e9quences. Apr\'e8s trente ans, je renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il expie la faute de sa m\'e8 +re. Fatalement, votre fils devait convoiter et prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il p\'e9risse par un adult\'e8re\'85 +\par +\par \endash Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur\~! +\par +\par \endash Je ne sais rien\'85 +\par +\par \endash Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous \'eates refus\'e9 \'e0 une explication qui m'e\'fbt justifi\'e9e\'85 +\par +\par \endash C'est vrai, j'ai recul\'e9 devant une explication qui, avec votre intraitable orgueil, e\'fbt abouti fatalement \'e0 une rupture, c'est-\'e0-dire \'e0 un affreux scandale. +\par +\par La marquise e\'fbt pu r\'e9pondre \'e0 son mari qu'en se refusant \'e0 sa justification, il avait renonc\'e9 au droit d'articuler un reproche. \'c0 quoi bon\~! +\par +\par \endash Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livr\'e9 son nom. Je suis all\'e9 le trouver en lui disant que j'exigeais +une satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler, m\'eame \'e0 nos t\'e9moins, le motif r\'e9el de notre rencontre. Il m'a refus\'e9 la satisfaction que je lui demandais, r\'e9pondant qu'il ne me la devait pas, que vous aviez \'e9 +t\'e9 calomni\'e9e et qu'il ne se battrait avec moi que si je l'insultais publiquement\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~!\'85 +\par +\par \endash Que faire apr\'e8s cela\~? Commencer une enqu\'eate\~? Vos pr\'e9cautions devaient \'eatre prises pour qu'elle n'about\'eet pas. Vous \'e9pier\~? C'e\'fbt \'e9t\'e9 me d\'e9grader inutilement, puisque vous \'e9tiez +sur vos gardes. Fallait-il plaider en s\'e9paration\~? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous tra\'eener devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et m'exposer aux railleries du v\'f4tre\'85 J'avais le droit de nous avilir, de d +\'e9shonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier dans les journaux\'85 Ah\~! plut\'f4t \'eatre dupe mille fois\~! +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran semblait confondue. +\par +\par \endash Voil\'e0 donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis tant d'ann\'e9es\'85 +\par +\par \endash Oui. Voil\'e0 pourquoi, tout \'e0 coup, j'ai renonc\'e9 aux affaires, moi que vous appeliez ambitieux. Voil\'e0 pourquoi je me suis d\'e9rob\'e9 au monde, o\'f9 toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage\'85 Voil\'e0 + pourquoi, vous abandonnant l'\'e9ducation de votre fils et la direction de votre maison, je suis devenu l'enrag\'e9 collectionneur, le maniaque \'e9go\'efste que l'on conna\'eet\~! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement que vous d\'e9couvrez que vous avez g +\'e2t\'e9 ma vie\~? +\par +\par Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont Mme\~de\~Boiscoran enveloppait son mari. +\par +\par \endash Vous m'aviez dit vos injustes soup\'e7ons, monsieur, r\'e9pondit-elle, mais j'\'e9tais forte de mon innocence, et j'esp\'e9rais que le temps et ma conduite les avaient effac\'e9s\'85 +\par +\par \endash La foi perdue ne revient plus. +\par +\par \endash Jamais l'\'e9pouvantable id\'e9e ne m'\'e9tait venue que vous doutiez, que vous pouviez douter de votre paternit\'e9\~! +\par +\par Le marquis de Boiscoran secouait la t\'eate. +\par +\par \endash C'\'e9tait ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais Jacques. Oui, malgr\'e9 tout, malgr\'e9 moi-m\'eame, je l'aimais\~! N'avait-il pas toutes les qualit\'e9s qui sont l'orgueil et la joie d'une famille\~! N'\'e9tait-il pas g +\'e9n\'e9reux et fier, ouvert \'e0 tous les nobles sentiments, affectueux et toujours empress\'e9 de me plaire\~! Jamais je n'ai eu qu'\'e0 me louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette ex\'e9 +crable guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donn\'e9e\~!\'85 Toujours, de tous c\'f4t\'e9s, me sont venues \'e0 son sujet des f\'e9licitations. On me v +antait son intelligence, son application au travail. H\'e9las\~! c'est quand on me disait que j'\'e9tais un heureux p\'e8re que j'\'e9tais le plus malheureux des hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arriv\'e9, d'un mouvement irr\'e9 +sistible, de l'attirer sur mon c\'9cur\~! Mais aussit\'f4t le doute horrible tressaillait en moi. S'il n'\'e9tait pas mon fils\~!\'85 Et je le repoussais, et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre. +\par +\par Sa col\'e8re s'\'e9puisait, us\'e9e par son exc\'e8s m\'eame. Il s'attendrissait. Et se laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains\~: +\par +\par \endash S'il \'e9tait mon fils, cependant\~! murmura-t-il. S'il \'e9tait innocent\'85 Ah\~! ce doute est intol\'e9rable\~!\'85 et moi qui me suis obstin\'e9 \'e0 ne pas bouger d'ici\~!\'85 Moi qui n'ai rien fait pour lui\~!\'85 Je pouvais tout, au d\'e9 +but. Il m'e\'fbt \'e9t\'e9 si facile d'obtenir que l'instruction f\'fbt confi\'e9e \'e0 un autre qu'\'e0 ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son ennemi mortel\~! +\par +\par M.\~de\~Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise \'e9tait intraitable. Et cependant, bless\'e9e aussi cruellement qu'une femme puisse l'\'eatre, elle refoulait toutes les r\'e9voltes de son \'eatre et, songeant \'e0 son fils, elle demeurait humble. + +\par +\par Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans la soir\'e9e de son d\'e9part, elle la tendit \'e0 son mari en disant\~: +\par +\par \endash Voulez-vous lire ce que vous \'e9crit notre fils, monsieur\~? +\par +\par D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe bris\'e9e, il lut\~: +\par +\par }{\i M'abandonnez-vous donc, mon p\'e8re, quand tout le monde m'abandonne\~? Jamais votre affection ne m'a \'e9t\'e9 si n\'e9cessaire. Le p\'e9ril est immense. Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne s'est vu. Peut-\'ea +tre me sera-t-il impossible de d\'e9montrer mon innocence. Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un crime stupide et l\'e2che\~?\'85 Oh, non\~! n'est-ce pas\~? Ma r\'e9solution est prise, je lutterai jusqu'au bout\'85 Jusqu' +\'e0 mon dernier souffle, je d\'e9fendrai, non ma vie, mais mon honneur\'85 Ah\~! si vous saviez\~!\'85 Mais il est de ces choses qu'on n'\'e9crit pas, et qu'on ne peut dire qu'\'e0 son p\'e8re\'85 + Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main serre la mienne\'85 Ne refusez pas cette consolation supr\'eame \'e0 votre malheureux fils.\~:.}{ +\par +\par D'un bloc, le marquis s'\'e9tait dress\'e9. +\par +\par \endash Oh, oui\~! bien malheureux\~! s'\'e9cria-t-il. (Et s'inclinant \'e0 demi devant sa femme\~:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de tout me dire\'85 +\par +\par L'amour de la m\'e8re \'e9touffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre d'une h\'e9sitation, et comme si rien ne se f\'fbt pass\'e9, Mme\~de\~Boiscoran r\'e9p\'e9ta le r\'e9cit de Jacques \'e0 ma\'eetre Magloire. +\par +\par Le marquis semblait un homme assomm\'e9. +\par +\par \endash C'est inou\'ef\~! r\'e9p\'e9tait-il. (Et quand sa femme eut achev\'e9\~:) Voil\'e0 donc, reprit-il, pourquoi Jacques s'\'e9tait si fort irrit\'e9 quand vous lui avez parl\'e9 + d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que, s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre\'85 Nous ne comprenions pas cette aversion\'85 +\par +\par \endash H\'e9las\~! ce n'\'e9tait pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse. +\par +\par En moins d'une minute, les r\'e9solutions les plus oppos\'e9es se lurent sur le visage de M.\~de\~Boiscoran. Il h\'e9sita, et enfin\~: +\par +\par \endash Tout ce qui est possible pour r\'e9parer mon inaction, dit-il, je le ferai. J'irai \'e0 Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauv\'e9. Monsieur de Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le demande\'85 +\par +\par Deux larmes br\'fblantes, les premi\'e8res depuis le commencement de cette sc\'e8ne, jaillirent des yeux de la marquise. +\par +\par \endash Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me demandez est maintenant impossible\'85 Tout, oui, tout au monde, except\'e9 cela\~!\'85 Mais Jacques et moi sommes innocents\~; Dieu aura piti\'e9 de nous, ma\'ee +tre Folgat nous sauvera. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256521}19{\*\bkmkend _Toc96256521} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par D\'e9j\'e0 ma\'eetre Folgat \'e9tait \'e0 l'\'9cuvre. +\par +\par Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de l'inconnu, fi\'e8vre de la lutte, incertitude du r\'e9sultat, convoitise du succ\'e8s, affection, int\'e9r\'eat, passion, tout se r\'e9unissait pour exalter le g\'e9 +nie du jeune avocat et fouetter son activit\'e9. Et au-dessus de tout encore planait, myst\'e9rieux et ind\'e9finissable, le sentiment que lui inspirait Mlle de Chandor\'e9. +\par +\par Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'\'e9tait pas de l'amour, car dire amour, c'est dire esp\'e9rance, et il savait bien que toute et \'e0 tout jamais Mlle Denise appartenait \'e0 Jacques\~; c'\'e9 +tait un sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se d\'e9vouer pour elle et d\'e9sirer d'\'eatre pour quelque chose dans sa vie et dans son bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant ses clients, il \'e9tait rest +\'e9 \'e0 Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il voulait sauver Jacques de Boiscoran. +\par +\par \'c0 peine arriv\'e9 \'e0 la gare, il avait laiss\'e9 la marquise de Boiscoran \'e0 la garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'\'e9tait fait conduire chez lui. +\par +\par La veille, il avait adress\'e9 une d\'e9p\'eache, son domestique l'attendait. En moins de rien, il eut chang\'e9 de v\'eatements. Remontant aussit\'f4t en voiture, il partit \'e0 la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, \'e0 \'e9claircir cette t +\'e9n\'e9breuse intrigue. +\par +\par C'\'e9tait un certain Goudar, qui avait \'e0 la pr\'e9fecture de police des fonctions assez mal d\'e9finies, mais assez bien r\'e9tribu\'e9es pour lui donner l'aisance. C'\'e9tait un de ces agents \'e0 tout faire, que la police r\'e9serve pour les op\'e9 +rations d\'e9licates et les exp\'e9ditions scabreuses, o\'f9 il faut \'e0 la fois du flair et du tact, une intr\'e9pidit\'e9 \'e0 toute \'e9preuve et un imperturbable sang-froid. +\par +\par Ma\'eetre Folgat avait eu occasion de le conna\'eetre et de l'appr\'e9cier, lors de l'affaire de la Soci\'e9t\'e9 d'Escompte mutuel. Lanc\'e9 sur les traces du g\'e9rant, qui s'\'e9tait enfui laissant un d\'e9 +ficit de plusieurs millions, Goudar l'avait rejoint et arr\'eat\'e9 au Canada, apr\'e8s trois mois de courses effr\'e9n\'e9es \'e0 travers l'Am\'e9rique. +\par +\par Mais le jour de son arrestation, ce g\'e9rant n'avait sur lui, dans son portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs. Qu'\'e9taient devenus les millions\~? Lorsqu'on l'interrogea, il r\'e9pondit qu'ils \'e9taient dissip\'e9s\~ +; qu'il avait jou\'e9 \'e0 la Bourse, qu'il avait \'e9t\'e9 malheureux\'85 +\par +\par Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcit\'e9 par l'app\'e2t d'une r\'e9compense magnifique, il se remit en campagne et r\'e9ussit, en moins de six semaines, \'e0 retrouver seize cent mille francs qui avaient \'e9t\'e9 d\'e9pos\'e9s \'e0 + Londres chez une femme de m\'9curs \'e9quivoques. +\par +\par L'histoire elle-m\'eame est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le g\'e9nie d'investigation, la fertilit\'e9 de ressources et d'exp\'e9dients qu'avait d\'fb d\'e9ployer Goudar pour obtenir un tel r\'e9sultat. Or, ma\'ee +tre Folgat le savait exactement, lui qui avait \'e9t\'e9 le conseil et l'avocat des actionnaires de la Soci\'e9t\'e9 d'Escompte mutuel. Et il s'\'e9tait bien jur\'e9 que si jamais une occasion se pr\'e9sentait, c'est \'e0 + cet habile homme qu'il aurait recours. +\par +\par Goudar, qui \'e9tait mari\'e9 et p\'e8re de famille, demeurait au diable, route de Versailles, tout pr\'e8s des fortifications. +\par +\par Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il \'e9tait, ma foi, propri\'e9taire, v\'e9ritable retraite du sage, avec un jardinet sur la route et, de l'autre c\'f4t\'e9, un vaste jardin o\'f9 + il cultivait des plantes et des fruits admirables, et o\'f9 il \'e9levait toutes sortes d'animaux. +\par +\par Car c'est un fait \'e0 remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent \'e0 la journ\'e9e le fumier social, adorent la campagne et, d\'e9go\'fbt\'e9s sans doute des hommes, aiment de passion les b\'eates et les fleurs. +\par +\par Lorsque ma\'eetre Folgat descendit de voiture devant cette plaisante habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, \'e9blouissante de beaut\'e9, de jeunesse et de fra\'eecheur, jouait dans le jardinet avec une petite fille de trois \'e0 + quatre ans, toute blonde et toute rose. +\par +\par \endash Monsieur Goudar, madame\~? demanda ma\'eetre Folgat apr\'e8s avoir salu\'e9. +\par +\par La jeune femme rougit l\'e9g\'e8rement, et modeste, mais non embarrass\'e9e\~: +\par +\par \endash Mon mari, monsieur, r\'e9pondit-elle d'une voix admirablement timbr\'e9e, est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette all\'e9e qui tourne la maison. +\par +\par Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas \'e0 apercevoir son homme. +\par +\par La t\'eate couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras de chemise, ayant devant lui un tablier bleu \'e0 pi\'e8ce et \'e0 poche comme en portent les jardiniers, Goudar \'e9tait grimp\'e9 sur une \'e9chelle et s'appliquait \'e0 + loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses treilles. +\par +\par Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la t\'eate, et tout de suite\~: +\par +\par \endash Tiens\~! fit-il, ma\'eetre Folgat chez moi\~!\'85 Bonjour, ma\'eetre\~! +\par +\par Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du premier coup d'\'9cil. Il n'e\'fbt certes pas, lui, reconnu ainsi le policier. Plus de trois ans s'\'e9taient \'e9coul\'e9s depuis qu'ils ne s'\'e9taient vus. Et combien de temps s'\'e9 +taient-ils vus\~! pas une heure en deux fois. +\par +\par Il est vrai que Goudar \'e9tait un de ces hommes dont on ne garde pas souvenir. De taille moyenne, il n'\'e9tait ni gras ni maigre, ni brun ni blond, ni jeune ni vieux. Un employ\'e9 aux passeports e\'fbt certainement \'e9crit ainsi son signalement\~ +: front ordinaire, nez ordinaire, bouche ordinaire, yeux de couleur ind\'e9cise, absence de signes particuliers. +\par +\par On ne pouvait pas dire qu'il e\'fbt l'air niais, mais il n'avait pas l'air intelligent. En lui, tout \'e9tait ordinaire, moyen et ind\'e9cis. Pas un trait saillant. Il devait fatalement passer inaper\'e7u et \'eatre oubli\'e9 aussit\'f4t pass\'e9. +\par +\par \endash Vous me voyez en train de pr\'e9parer ma r\'e9colte pour l'hiver, dit-il \'e0 ma\'eetre Folgat. Agr\'e9able besogne\~! Cependant je suis \'e0 vous. Encore ces trois grappes dans ces trois sacs, et je descends. +\par +\par Ce fut l'affaire d'un instant, et d\'e8s qu'il fut \'e0 terre\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin\~? +\par +\par Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les extases d'un propri\'e9taire, il vantait la saveur de ses poires duchesse, il exaltait les couleurs \'e9clatantes de ses dahlias, il c\'e9l\'e9brait l'am\'e9nagement de sa basse-cour, o\'f9 + se voyaient des cabanes pour les lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des esp\'e8ces les plus vari\'e9es. +\par +\par Du fond du c\'9cur, ma\'eetre Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de temps perdu\~!\'85 Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien le moins qu'on flatte sa manie. Aussi rench\'e9rissait-il sur tous les \'e9 +loges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes gr\'e2ces du policier, tirant un \'e9tui \'e0 cigares et le lui pr\'e9sentant tout ouvert\~: +\par +\par \endash Vous en offrirais-je un\~? fit-il. +\par +\par \endash Merci, je ne fume jamais, r\'e9pondit Goudar. (Et voyant l'\'e9tonnement de l'avocat\~:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer que l'odeur du tabac d\'e9pla\'eet \'e0 ma femme\'85 +\par +\par Positivement, si ma\'eetre Folgat n'e\'fbt pas connu l'homme, il l'e\'fbt pris pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil, et, lui tirant sa r\'e9v\'e9rence, il se f\'fbt retir\'e9. Mais il l'avait vu \'e0 l'\'9cuvre, et \'e0 + sa suite il visita et admira encore une serre bien \'e9tablie, la couche des melons et la force des asperges. +\par +\par Jusqu'\'e0 ce qu'enfin, conduisant son h\'f4te au fond du jardin, sous une tonnelle o\'f9 se trouvaient une table et des si\'e8ges rustiques\~: +\par +\par \endash Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, ma\'eetre, et dites-moi votre affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine que vous \'eates venu\'85 +\par +\par Goudar \'e9tait de ces hommes qui ont re\'e7u en leur vie plus de confidences que dix confesseurs, dix avou\'e9s et dix m\'e9decins ensemble. On pouvait tout lui dire. +\par +\par Sans l'ombre d'une h\'e9sitation, et tout d'un trait, ma\'eetre Folgat lui dit l'histoire de Jacques et de Mme\~de\~Claudieuse. +\par +\par Il \'e9couta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son visage tressaill\'eet. Et quand l'avocat eut achev\'e9\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! demanda-t-il. +\par +\par \endash Avant tout, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, je voudrais votre impression. Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran\~? +\par +\par \endash Pourquoi non\~? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres\~! +\par +\par \endash Alors vous pensez que, malgr\'e9 tant de charges qui l'accablent, il faut croire \'e0 son innocence\~? +\par +\par \endash Permettez, je ne pense rien. Diable\~! il faut \'e9tudier une affaire avant d'\'e9mettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat\~:) Mais voil\'e0 bien des pr\'e9ambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi\~? +\par +\par \endash Votre aide, pour faire jaillir la v\'e9rit\'e9. L'homme de la pr\'e9fecture, assur\'e9ment, s'attendait \'e0 quelque proposition de ce genre. Apr\'e8s une minute de r\'e9flexion, regardant fixement ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez proc\'e9der \'e0 une contre-instruction au b\'e9n\'e9fice de la d\'e9fense\~? +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. +\par +\par \endash Et \'e0 l'insu de l'accusation\~? +\par +\par \endash Juste. +\par +\par \endash Eh bien\~! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat \'e9tait trop au courant des affaires pour n'avoir pas pr\'e9vu une certaine r\'e9sistance, et il s'\'e9tait pr\'e9occup\'e9 des moyens de triompher. +\par +\par \endash Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il. +\par +\par \endash Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des occupations journali\'e8res\'85 +\par +\par \endash Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un cong\'e9 d'un mois. +\par +\par \endash C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inqui\'e9terait \'e0 la pr\'e9fecture de ce cong\'e9. On me surveillerait probablement. Et si l'on venait \'e0 d\'e9couvrir que je me m\'eale de faire de la police pour le compte des particul +iers, on me laverait la t\'eate solidement et on se priverait de mes services. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Il n'y a pas de \'ab\~oh\~!\~\'bb On ferait ce que je vous dis, et on aurait raison. Car enfin, o\'f9 irions-nous, et que deviendraient la s\'e9curit\'e9 et la libert\'e9 individuelles, si +le premier venu avait le droit d'embaucher les agents de la pr\'e9fecture et de les employer \'e0 sa fantaisie\~? Et que deviendrais-je, si je venais \'e0 perdre ma place\~? +\par +\par \endash La famille de monsieur de Boiscoran est riche et t\'e9moignerait magnifiquement sa reconnaissance \'e0 l'homme qui le sauverait\'85 +\par +\par \endash Et si je ne le sauvais pas\~! Et si au lieu de r\'e9ussir \'e0 d\'e9montrer son innocence, je ne parvenais qu'\'e0 recueillir des preuves nouvelles de sa culpabilit\'e9\~? +\par +\par L'objection \'e9tait si forte que ma\'eetre Folgat n'essaya m\'eame pas de la discuter. +\par +\par \endash Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entr\'e9e de jeu une certaine somme qui vous resterait acquise quel que f\'fbt le r\'e9sultat\'85 +\par +\par \endash Quelle somme\~? Une centaine de louis\~? Certes, cent louis ne sont pas \'e0 d\'e9daigner, mais qu'en ferais-je, si j'\'e9tais mis \'e0 pied\~? Je n'ai pas \'e0 penser qu'\'e0 moi\~ +; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune cette bicoque qui n'est m\'eame pas finie de payer. Ma femme, qui est orpheline, n'avait en dot que son \'e9tat de repriseuse de dentelles et de cachemires. Ma place n'est pas le P\'e9 +rou, mais avec les gratifications extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs, sur lesquels j'en \'e9conomise deux ou trois\'85 +\par +\par D'un geste amical, le jeune avocat l'arr\'eata. +\par +\par \endash Si je vous offrais dix mille francs\~?\'85 +\par +\par \endash Une ann\'e9e d'appointements\'85 +\par +\par \endash Si je vous en offrais quinze mille\~?\'85 Goudar ne r\'e9pondit pas, mais son \'9cil brilla. +\par +\par \endash C'est une affaire int\'e9ressante que celle de monsieur de Boiscoran, poursuivit ma\'eetre Folgat, et telle qu'il ne s'en pr\'e9sente gu\'e8re. L'homme qui parviendrait \'e0 d\'e9montrer l'inanit\'e9 de l'accusation grandirait singuli\'e8 +rement sa r\'e9putation\'85 +\par +\par \endash Se ferait-il aussi des amis au parquet\~? +\par +\par \endash J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la t\'eate. +\par +\par \endash Eh bien\~! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par amour de l'art que je travaille. Oh\~! je sais bien que la vanit\'e9 est le grand mobile de quelques-uns de mes confr\'e8res\~; j'ai connu le p\'e8re Tabaret, je connais Lecoq +\'85 je suis plus positif. Mon m\'e9tier ne m'a jamais plu, et si je continue \'e0 l'exercer, c'est faute d'argent pour en entreprendre un autre. Il d\'e9sesp\'e8 +re ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un beau matin avec un couteau plant\'e9 entre les \'e9paules. +\par +\par Sans cesser d'\'e9couter, ma\'eetre Folgat avait tir\'e9 de sa poche et pos\'e9 sur la table un portefeuille fort gonfl\'e9. +\par +\par \endash Avec quinze mille francs, pronon\'e7a-t-il, on peut entreprendre quelque chose\'85 +\par +\par \endash C'est vrai\'85 Il y a \'e0 vendre, touchant mon jardin, un terrain qui m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros \'e0 Paris et plairait joliment \'e0 ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits\'85 +\par +\par L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme. +\par +\par \endash Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succ\'e8s, ces quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-\'eatre les doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus g\'e9n\'e9reux des hommes, et ce lui serait une joie que de r\'e9 +compenser royalement l'homme qui l'aurait sauv\'e9\'85 +\par +\par Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze billets de mille francs qu'il \'e9talait sur la table. +\par +\par \endash \'c0 tout autre qu'\'e0 vous, continua-t-il, j'h\'e9siterais \'e0 remettre d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent re\'e7u, ne s'occuperait peut-\'eatre plus de mon affaire. Mais je sais votre probit\'e9, et si en \'e9 +change de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai tranquille\'85 Voyons, est-ce dit\~? +\par +\par L'\'e9motion du policier \'e9tait grande, car si ma\'eetre qu'il f\'fbt de ses impressions, il avait l\'e9g\'e8rement p\'e2li. +\par +\par H\'e9sitant, il maniait les billets de banque d'une main fr\'e9missante, jusqu'\'e0 ce que tout \'e0 coup\~: +\par +\par \endash Attendez-moi deux minutes, dit-il. +\par +\par Et se levant brusquement, il courut vers la maison. +\par +\par Va-t-il consulter sa femme\~? se demandait ma\'eetre Folgat. +\par +\par Il y allait positivement, car le moment d'apr\'e8s ils apparurent au bout de l'all\'e9e, discutant avec une certaine animation. +\par +\par D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant \'e0 la tonnelle\~: +\par +\par \endash C'est entendu, d\'e9clara Goudar, je suis votre homme. +\par +\par Joyeusement, l'avocat lui serra la main. +\par +\par \endash Merci\~! s'\'e9cria-t-il, car, aid\'e9 par vous, je r\'e9ponds presque du succ\'e8s\'85 Malheureusement le temps presse\'85 Quand nous mettrons-nous \'e0 l'\'9cuvre\~? +\par +\par \endash \'c0 l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis \'e0 vous. Il faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes. +\par +\par \endash Je les ai dans ma poche\'85 +\par +\par \endash En ce cas, nous allons y aller imm\'e9diatement, car il me faut avant tout reconna\'eetre le terrain\'85 Et vous allez voir si je suis long \'e0 ma toilette\~! +\par +\par Moins d'un quart d'heure apr\'e8s, effectivement, il reparaissait, v\'eatu d'une longue redingote noire et gant\'e9, pr\'e9sentant le type achev\'e9 de ces dignes boutiquiers retir\'e9s, apr\'e8s fortune faite, qu'on rencont +re dans la banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisivet\'e9 et l'incurable regret de leur boutique. +\par +\par \endash Partons, dit-il \'e0 l'avocat. +\par +\par Et apr\'e8s avoir salu\'e9 Mme\~Goudar, qui les accompagna de son plus radieux sourire, ils mont\'e8rent en voiture en criant au cocher\~: +\par +\par \endash Rue des Vignes, 23\~! +\par +\par C'est une singuli\'e8re rue que cette rue des Vignes, qui ne m\'e8ne nulle part, peu connue et si peu fr\'e9quent\'e9e que l'herbe y pousse dru. Tr\'e8s longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de Boulai +nvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse, \'e0 peine pav\'e9e, elle ressemble bien plus \'e0 une ruelle de village qu'\'e0 une des voies de Paris. Point de boutiques, \'e0 + peine quelques maisons, mais de droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels s'\'e9l\'e8vent de grands arbres. +\par +\par \endash Ah\~! l'endroit est bien choisi pour de myst\'e9rieux rendez-vous, grommelait Goudar. Trop bien choisi m\'eame, car nous n'y trouverons pas de renseignements. +\par +\par La voiture s'arr\'eata devant une petite porte perc\'e9e dans un vieux mur dont les nombreuses r\'e9parations trahissaient les ravages des deux si\'e8ges. +\par +\par \endash Nous voil\'e0 au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de maison\'85 +\par +\par On ne la voyait pas de la rue, mais \'e9tant entr\'e9s, ma\'eetre Folgat et Goudar l'aper\'e7urent, s'\'e9levant au milieu d'un immense jardin, simple et coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes fra\'eechement peintes. + +\par +\par \endash Mon Dieu\~! s'\'e9cria l'homme de la pr\'e9fecture, qu'un jardinier serait bien ici\~! +\par +\par Et ma\'eetre Folgat devina \'e0 son accent de telles convoitises que, tout aussit\'f4t\~: +\par +\par \endash Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien s\'fbr qu'il ne gardera pas cette habitation\'85 +\par +\par \endash Visitons\~! dit l'agent d'un ton qui r\'e9v\'e9lait une envie immense de r\'e9ussir. +\par +\par Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis, tentures, tout \'e9tait neuf, et c'est inutilement que Goudar et ma\'eetre Folgat explor\'e8rent les quatre pi\'e8ces du rez-de-chauss\'e9e et les quatre pi\'e8ces de l'\'e9tage sup\'e9 +rieur, le sous-sol, o\'f9 \'e9tait la cuisine, et enfin les greniers. +\par +\par \endash Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, d\'e9clara l'homme de la pr\'e9fecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un apr\'e8s-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux \'e0 faire. Voyons les gens des environs\'85 + +\par +\par Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef d'institution et un nourrisseur, un serrurier en b\'e2timents et un loueur de voitures, cinq ou six propri\'e9taires et l'in\'e9vitable marchand de vin-traiteur constituent toute la population. + +\par +\par \endash Notre tourn\'e9e sera bient\'f4t faite, dit l'homme de police, apr\'e8s avoir ordonn\'e9 au cocher d'aller attendre au bout de la rue. +\par +\par Ni le chef d'institution ni ses employ\'e9s ne savaient rien. +\par +\par Le nourrisseur avait ou\'ef dire que la maison num\'e9ro 23 appartenait \'e0 un Anglais, mais il ne l'avait jamais aper\'e7u et ignorait m\'eame son nom. +\par +\par Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il avait fait pour lui divers travaux dont il avait \'e9t\'e9 fort bien pay\'e9 et avait eu par cons\'e9quent occasion de le voir, mais il y avait si longtemps de cela qu'il se d\'e9 +clarait incapable de le reconna\'eetre. +\par +\par \endash Nous jouons de malheur, disait ma\'eetre Folgat apr\'e8s cette troisi\'e8me visite. +\par +\par Plus fid\'e8le \'e9tait la m\'e9moire du loueur de voitures. Il connaissait fort bien, affirma-t-il, l'Anglais du num\'e9ro 23, l'ayant conduit deux ou trois fois, et le signalement qu'il en donna \'e9 +tait exactement celui de Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un temps affreux, sir Burnett \'e9tait venu de sa personne lui demander une voiture. C'\'e9tait pour une dame qui y \'e9tait mont\'e9e seule et qui s'\'e9 +tait fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit \'e9tait sombre, la dame portait un voile \'e9pais, il n'avait pas distingu\'e9 ses traits, et tout ce qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus de la moyenne. +\par +\par \endash C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le mieux renseign\'e9 doit \'eatre le marchand de vin. Si j'\'e9tais seul, je d\'e9jeunerais chez lui. +\par +\par \endash J'y d\'e9jeunerai volontiers avec vous, d\'e9clara ma\'eetre Folgat. +\par +\par Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait. +\par +\par Le marchand de vin ne savait pas grand-chose\~; mais son gar\'e7on, qui habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood. +\par +\par Et, tout en servant, il donnait quantit\'e9 de d\'e9tails. +\par +\par Suky, racontait-il, \'e9tait une grande diablesse de plus de cinq pieds, rousse \'e0 mettre le feu \'e0 ses bonnets, et qui avait les gr\'e2ces d'un cuirassier habill\'e9 en femme. Il avait souvent et longuement caus\'e9 + avec elle, quand elle venait chercher une portion du \'ab\~plat du jour\~\'bb pour son d\'eener, ou acheter de la bi\'e8re qu'elle aimait beaucoup. +\par +\par Elle se d\'e9clarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y \'e9tait bien pay\'e9e et qu'elle n'avait autant dire rien \'e0 faire, puisqu'elle \'e9tait seule \'e0 la maison les trois quarts de l'ann\'e9e. +\par +\par Par elle, le gar\'e7on marchand de vin avait appris que M.\~Burnett devait avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour recevoir une dame. M\'eame, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais, pr\'e9 +tendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du nez, tant elle savait bien prendre ses pr\'e9cautions\~; mais elle se promettait bien qu'elle finirait par la d\'e9visager\'85 +\par +\par \endash Et comptez qu'elle y aura r\'e9ussi t\'f4t ou tard, souffla Goudar \'e0 l'oreille de ma\'eetre Folgat. +\par +\par Enfin, par ce gar\'e7on marchand de vin, on sut encore que Suky avait \'e9t\'e9 tr\'e8s li\'e9e avec la servante d'un vieux rentier c\'e9libataire qui demeurait au num\'e9ro 27. +\par +\par \endash Il faut y aller, d\'e9cida Goudar. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment, le ma\'eetre de cette fille venait de sortir, et elle \'e9tait seule au logis. Un peu effray\'e9e d'abord de la visite et des questions de ces deux inconnus, elle ne tarda pas \'e0 se rassurer aux patelinages de l'homme de la pr\'e9 +fecture, et, comme elle avait la langue des mieux pendues, elle confirma pleinement et d\'e9veloppa toutes les assertions du gar\'e7on marchand de vin. +\par +\par Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'\'e9tait pas g\'ean\'e9e pour lui dire que M.\~Burnett n'\'e9tait pas anglais et ne s'appelait pas Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux nom, c'\'e9 +tait pour y recevoir sa bonne amie, qui \'e9tait une femme du grand monde, admirablement belle. +\par +\par Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitt\'e9 Paris, Suky avait annonc\'e9 qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille. +\par +\par En sortant de la maison du vieux rentier\~: +\par +\par \endash C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au jeune avocat, et des jur\'e9s ne s'en contenteraient pas\'85 Mais c'est assez pour confirmer, au moins en partie, le r\'e9cit de monsieur Jacques de Boiscoran. Il nous est prouv +\'e9 d\'e9sormais qu'il recevait une femme qui avait le plus grand int\'e9r\'eat \'e0 se cacher. \'c9tait-ce, comme il l'affirme, madame de Claudieuse\~? C'est ce que Suky nous apprendrait, car certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky\'85 + Et, maintenant, remontons en voiture et rendons-nous \'e0 la pr\'e9fecture. Vous m'attendrez au caf\'e9 du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un quart d'heure\'85 +\par +\par Il en eut pour une grande heure et demie, et ma\'eetre Folgat commen\'e7ait \'e0 presque s'inqui\'e9ter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait. +\par +\par \endash Gar\'e7on, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat\~:) J'ai \'e9t\'e9 longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord, j'ai obtenu un cong\'e9 d'un mois. J'ai ensuite mis la main pr\'e9cis\'e9 +ment sur le gaillard dont je r\'eavais pour exp\'e9dier \'e0 la recherche de sir Burnett et de Suky. C'est un brave gar\'e7on nomm\'e9 Barousse, fin comme l'ambre, et qui parle anglais comme s'il \'e9tait n\'e9 \'e0 + Londres. Il demande, ses frais de voyage pay\'e9s, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de gratification s'il r\'e9ussit. J'ai rendez-vous avec lui \'e0 six heures, pour lui rendre une r\'e9ponse d\'e9 +finitive. Si ces conditions vous conviennent, ce soir m\'eame, bien styl\'e9 par moi, il sera en route pour l'Angleterre. +\par +\par Pour toute r\'e9ponse, ma\'eetre Folgat sortit un billet de mille francs en disant\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 pour les premiers frais. Goudar avait achev\'e9 son bock. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, ma\'eetre, reprit-il, je vous quitte\'85 Je vais aller r\'f4der rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar de Bruc, le p\'e8re de madame de Claudieuse. Peut-\'eatre y r\'e9 +colterai-je quelque chose. Demain, je passerai la journ\'e9e \'e0 \'e9tudier \'e0 la loupe la maison de la rue des Vignes, et \'e0 interroger les fournisseurs dont vous m'avez donn\'e9 la liste. Apr\'e8 +s-demain, j'aurai probablement fini ici. Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver \'e0 Sauveterre un individu qui sera moi. (Et se levant\~:) Car il faut que je sauve monsieur de Boiscoran, ajouta-t-il\~; je le veux, il le faut\'85 + il a une trop jolie maison\'85 Allons, au revoir \'e0 Sauveterre. +\par +\par Quatre heures sonnaient. +\par +\par Sur les talons de Goudar, ma\'eetre Folgat quitta le caf\'e9 et descendit les quais pour gagner la rue de l'Universit\'e9. Il avait h\'e2te de revoir M.\~et Mme\~de\~Boiscoran. +\par +\par \endash Madame la marquise repose, lui r\'e9pondit le valet auquel il s'adressa, mais monsieur le marquis est dans son cabinet. +\par +\par C'est l\'e0, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout boulevers\'e9 de l'\'e9pouvantable sc\'e8ne du matin. +\par +\par Il n'avait rien dit \'e0 sa femme qu'il ne pens\'e2t, malheureusement\~; mais il \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9 de l'avoir dit en de telles circonstances. Et, cependant, il en \'e9prouvait un grand soulagement, car, en v\'e9rit\'e9, il se sentait en partie d +\'e9livr\'e9 des horribles doutes dont il avait si longtemps gard\'e9 le secret. +\par +\par Lorsqu'il vit entrer ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash Eh bien\~? interrogea-t-il d'une voix alt\'e9r\'e9e. Minutieusement le jeune avocat r\'e9p\'e9ta le r\'e9cit de la marquise\~; mais il dit, en outre, ce qu'elle n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait\~: les projets d\'e9sesp\'e9r\'e9 +s de Jacques. +\par +\par \'c0 cette r\'e9v\'e9lation, M.\~de\~Boiscoran eut un geste d\'e9sol\'e9. +\par +\par \endash Malheureux\~! s'\'e9cria-t-il. Et moi qui l'accusais\~!\'85 Il songeait \'e0 se tuer\~! +\par +\par \endash Et nous avons eu bien de la peine, ma\'eetre Magloire et moi, ajouta ma\'eetre Folgat, \'e0 triompher de sa r\'e9solution, bien de la peine \'e0 lui faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit de recourir au suicide +\'85 +\par +\par Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme. +\par +\par \endash Ah\~! j'ai \'e9t\'e9 cruellement injuste\~! murmura-t-il. Pauvre malheureux enfant\~! (Puis, tout haut\~:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis r\'e9solu \'e0 accompagner madame de Boiscoran \'e0 Sauveterre\'85 Quand partez-vous\~? +\par +\par \endash Rien ne me retient plus \'e0 Paris, tout ce que j'avais \'e0 y faire est fait, et je pourrais partir ce soir m\'eame\'85 Mais je suis vraiment trop fatigu\'e9. Je compte prendre demain matin le train de dix heures quarante-cinq. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce pas\~? Demain, \'e0 dix heures \'e0 la gare d'Orl\'e9ans. Nous serons \'e0 Sauveterre \'e0 minuit. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256522}20{\*\bkmkend _Toc96256522} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son d\'e9part de Sauveterre, \'e9tait all\'e9e rendre visite \'e0 son fils, Mlle Denise de Chandor\'e9 avait demand\'e9 \'e0 y aller avec elle. +\par +\par Refus\'e9e, la jeune fille n'avait pas insist\'e9. +\par +\par \endash Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement, mais qu'importe\~! +\par +\par Et elle s'\'e9tait r\'e9fugi\'e9e au salon, et l\'e0, assise \'e0 la place o\'f9 elle s'asseyait autrefois, en ces temps heureux o\'f9 Jacques passait pr\'e8s d'elle toutes ses soir\'e9es, elle \'e9tait rest\'e9 +e de longues heures immobile, les sourcils fronc\'e9s, semblant suivre de l'\'9cil dans l'espace des sc\'e8nes invisibles pour les autres. +\par +\par L'inqui\'e9tude \'e9tait sans bornes de grand-p\'e8re Chandor\'e9 et des tantes Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-\'eatre qu'elle ne se savait elle-m\'eame, Denise, leur enfant ador\'e9e, leur plus cher et leur unique souci depuis bient\'f4 +t vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des expressions de cette physionomie, miroir fid\'e8le de l'\'e2me la plus pure. C'est qu'\'e0 un tressaillement de son visage, \'e0 un geste, \'e0 une intonation de sa voix, ils s'\'e9taient habitu\'e9s +\'e0 d\'e9m\'ealer ses pens\'e9es. +\par +\par \endash Certainement, Denise m\'e9dite quelque grave projet, disaient les tantes \'e0 M.\~de\~Chandor\'e9. Elle r\'e9fl\'e9chit, elle calcule, elle est en train de prendre une r\'e9solution. +\par +\par C'\'e9tait l'avis du vieux gentilhomme. Et \'e0 plusieurs reprises\~: +\par +\par \endash \'c0 quoi penses-tu, ch\'e8re fille\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash \'c0 rien, bon papa, r\'e9pondit-elle. +\par +\par \endash Tu es plus triste encore qu'\'e0 l'ordinaire\~; pourquoi\~? +\par +\par \endash H\'e9las\~! le sais-je moi-m\'eame\~! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le c\'9cur plein de soleil ou plein de brume\~! +\par +\par Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduis\'eet chez ses couturi\'e8res, et, comme elle y trouva M\'e9chinet, le greffier, elle resta en conf\'e9rence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur Seignebos \'e9 +tant venu, elle le guetta \'e0 sa sortie et le tint longtemps \'e0 causer tout bas devant la porte. +\par +\par Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui f\'fbt permis d'aller visiter Jacques. +\par +\par Il n'y avait pas \'e0 lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu que l'a\'een\'e9e des tantes Lavarande, Mlle Ad\'e9la\'efde, l'accompagnerait. +\par +\par Et, sur les deux heures, elles frappaient \'e0 la porte de la prison et demandaient Jacques au ge\'f4lier qui \'e9tait venu leur ouvrir. +\par +\par \endash Je cours le chercher, mademoiselle, r\'e9pondit Blangin. En attendant, prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra. +\par +\par Ainsi fit Mlle Denise, ou plut\'f4t elle fit plus, car laissant la tante Lavarande dans la pi\'e8ce du bas, elle entra\'eena Mme\~Blangin dans la chambre du haut, ayant, pr\'e9tendit-elle, quelque chose \'e0 lui dire. +\par +\par Quand elles redescendirent, Blangin \'e9tait de retour, annon\'e7ant que M.\~de\~Boiscoran attendait. +\par +\par \endash Viens\~! dit la jeune fille en entra\'eenant sa tante. Mais elle n'avait pas fait dix pas dans l'\'e9troit et long corridor qui menait au parloir, qu'elle s'arr\'eata. Saisie par l'humidit\'e9 qui tombait des vo\'fbtes comme un linceul glac\'e9 +, fl\'e9chissant sous l'exc\'e8s des plus terribles \'e9motions, elle chancelait et en \'e9tait r\'e9duite \'e0 s'appuyer au mur tout fleuri de salp\'eatre. +\par +\par \endash Seigneur\~! elle se trouve mal\~! s'\'e9cria Mlle Ad\'e9la\'efde. +\par +\par Du geste, Mlle Denise lui imposa silence. +\par +\par \endash Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi\~! (Et rassemblant toute son \'e9nergie, et appuyant sa petite main caressante sur l'\'e9paule de la vieille demoiselle\~:) Tante aim\'e9e, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un immense service\'85 + C'est bien important, ce que j'ai \'e0 dire \'e0 Jacques, et il serait tr\'e8s dangereux qu'on l'entend\'eet\'85 Je sais qu'on \'e9pie souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce corridor\~; si quelqu'un venait, tu nous pr\'e9 +viendrais\'85 +\par +\par \endash Y songes-tu, ch\'e8re enfant, serait-il convenable\'85 +\par +\par La jeune fille l'arr\'eata encore. +\par +\par \endash Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, \'e9tait-ce convenable\~? H\'e9las\~! dans notre situation, toute d\'e9marche est convenable qui peut \'eatre utile\~! +\par +\par Et comme tante Lavarande ne r\'e9pondait pas, certaine de sa ponctuelle soumission, elle s'avan\'e7a vers le parloir. +\par +\par \endash Denise\~! s'\'e9cria Jacques d\'e8s qu'elle apparut sur le seuil. Denise\~!\'85 +\par +\par Il \'e9tait debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre, plus blanc que le pl\'e2tre de la muraille, mais calme, en apparence, et presque souriant. La violence qu'il se faisait \'e9tait horrible. Mais pouvait-il laisser voir \'e0 + sa fianc\'e9e l'horreur de son d\'e9sespoir\~! Ne devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer\~? +\par +\par S'avan\'e7ant vers elle et lui prenant les mains\~: +\par +\par \endash Ah\~! vous \'eates bonne d'\'eatre venue, commen\'e7a-t-il, trop bonne\~! Et cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et je tressaille \'e0 + tous les grincements de la porte de la prison. Mais me pardonnerez-vous jamais de vous avoir r\'e9duite \'e0 p\'e9n\'e9trer, pour me voir, dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas m\'eame la sinistre po\'e9sie de l'horrible\~? + +\par +\par Elle le regardait avec une fixit\'e9 si obstin\'e9e que les paroles finirent par expirer sur ses l\'e8vres. +\par +\par \endash Pourquoi me mentir, Jacques\~? dit-elle tristement. +\par +\par \endash Je vous mens, moi\~?\'85 +\par +\par \endash Oui. Pourquoi affecter cette tranquillit\'e9 si loin de votre \'e2me, et cette gaiet\'e9 qui fait mal\~? N'avez-vous plus confiance en moi\~? Me jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la v\'e9rit\'e9 +, ou si faible et si veule que je ne puisse porter ma moiti\'e9 de nos peines\~!\'85 Cessez de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir\'85 +\par +\par \endash Vous vous trompez, Denise, je vous le jure. +\par +\par \endash Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aper\'e7ue, et je ne vous demande pas ce que c'est\'85 Ce que je sais suffit\~: vous \'eates renvoy\'e9 devant la cour d'assises\'85 +\par +\par \endash Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son arr\'eat\~! +\par +\par \endash Mais elle le rendra, et il sera fatal. +\par +\par C'\'e9tait bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il fr\'e9mit. Et pourtant, s'obstinant au r\'f4le qu'il s'\'e9tait impos\'e9\~: +\par +\par \endash Baste\~! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitt\'e9. +\par +\par \endash En \'eates-vous bien s\'fbr\~? +\par +\par \endash J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. +\par +\par \endash Il en est donc une contre\~! s'\'e9cria la jeune fille. (Et, saisissant les poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne l'e\'fbt crue capable\~:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas le droit de la courir. + +\par +\par Jacques tressaillit de tout son corps. \'c9tait-ce possible\~! Comprenait-il bien\~? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de supr\'eame d\'e9sespoir auquel l'avaient fait renoncer ses d\'e9fenseurs\~! +\par +\par \endash Que voulez-vous dire\~? fit-il d'une voix troubl\'e9e. +\par +\par \endash Je dis qu'il faut fuir. +\par +\par \endash Fuir\~!\'85 +\par +\par \endash Rien n'est si facile. J'ai r\'e9fl\'e9chi, consult\'e9, tout pr\'e9vu. Les ge\'f4liers sont \'e0 nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin. Un soir, sit\'f4t la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sell\'e9 + vous attend hors de la ville et des relais ont \'e9t\'e9 pr\'e9par\'e9s. Vous montez \'e0 cheval, et en quatre heures vous \'eates \'e0 La Rochelle. L\'e0, un de ces bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend \'e0 + son bord et vous transporte en Angleterre\'85 +\par +\par Jacques hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent\'85 Je ne puis pas abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous\'85 +\par +\par Une \'e9paisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille. +\par +\par \endash Je me suis mal expliqu\'e9e, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez pas seul\'85 +\par +\par D'un mouvement \'e9perdu, il leva les mains vers le ciel. +\par +\par \endash Dieu juste\~! s'\'e9cria-t-il, tu me devais cette compensation\~! +\par +\par Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait\~: +\par +\par \endash Me supposeriez-vous assez l\'e2che pour abandonner l'ami que tout trahit. Non\~! non\~!\'85 Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous vous rejoindrons en Angleterre\'85 Vous changerez de nom et nous passerons en Am\'e9 +rique, et nous chercherons bien avant dans les terres, loin des villes et des hommes, quelque contr\'e9e nouvelle o\'f9 nous nous fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques, c'est le pays o\'f9 l'on est libre, o\'f9 + l'on est aim\'e9, o\'f9 l'on vit heureux\~! +\par +\par Remu\'e9 jusqu'aux derni\'e8res, jusqu'aux plus subtiles fibres de son \'eatre par les plus d\'e9lirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber son masque d'impassible insouciance. +\par +\par \'c9tait-il au monde un homme ayant re\'e7u une preuve plus \'e9tonnante de d\'e9vouement et d'amour\~! Et de quelle femme\~? D'une jeune fille qui r\'e9unissait toutes ces qualit\'e9s dont une seule rend fi\'e8 +res les autres jeunes filles, l'esprit et la gr\'e2ce, la noblesse, la fortune, la beaut\'e9, et qui \'e9tait la r\'e9alisation sublime de tout ce qui se peut concevoir d'ang\'e9lique et de pur. +\par +\par Ah\~! elle ne calculait pas, celle-l\'e0 \endash comme l'autre\~!\'85 Elle ne songeait pas \'e0 prendre ses s\'fbret\'e9s avant de tendre ses l\'e8vres \'e0 un premier baiser\~! Elle ne faisait pas de la duplicit\'e9 une science, et de l'hypocri +sie son unique vertu\~! C'est bien enti\'e8rement et sans arri\'e8re-pens\'e9e qu'elle s'abandonnait\~! +\par +\par Et c'est au moment o\'f9 Jacques voyait tout s'\'e9crouler autour de lui, et lorsqu'il touchait aux plus sombres ab\'eemes du d\'e9sespoir, que ce bonheur lui arrivait, si grand et si inattendu que son \'e2me fl\'e9chissait sous le poids. +\par +\par Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout \'e0 coup, d'une \'e9treinte convulsive, attirant \'e0 lui sa fianc\'e9e, la pressant contre sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux \'e0 demi d\'e9nou\'e9s\~: +\par +\par \endash Soyez b\'e9nie, \'f4 ma bien-aim\'e9e\~! s'\'e9cria-t-il, soyez b\'e9nie de votre fid\'e9lit\'e9 au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il advienne, ma part de f\'e9licit\'e9\'85 +\par +\par Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une m\'e9sange aux mains d'un enfant, elle se d\'e9gagea, et se reculant et plongeant son beau regard dans les yeux de Jacques\~: +\par +\par \endash Fixons donc le jour, dit-elle. +\par +\par \endash Quel jour\~? +\par +\par \endash Celui de votre \'e9vasion. +\par +\par Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la r\'e9alit\'e9. Son visage rayonnant d'une joie c\'e9leste s'assombrit tout \'e0 coup, et d'une voix rauque\~: +\par +\par \endash C'est un r\'eave trop beau, pronon\'e7a-t-il, que nous venons de faire, il ne saurait se r\'e9aliser\'85 +\par +\par Ah\~! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'\'e9tait trop t\'f4t r\'e9jouie. +\par +\par \endash Que dites-vous\~? balbutia-t-elle. +\par +\par \endash Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir\~! +\par +\par \endash Vous me refusez, Jacques\~! Il ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et partager votre exil\~! Doutez-vous donc de ma parole\~? Craignez-vous que mon grand-p\'e8re et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgr\'e9 moi\~?\'85 +\par +\par Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte se d\'e9tremper son \'e9nergie, et sa volont\'e9 vaciller. +\par +\par \endash Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne m'enlevez pas mon courage\~! +\par +\par Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un \'e9clat insupportable. Ses l\'e8vres s\'e8ches tremblaient. +\par +\par \endash Vous vous r\'e9signez donc \'e0 passer en cour d'assises\~? dit-elle. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et si vous \'eates condamn\'e9\~?\'85 +\par +\par \endash Je puis l'\'eatre, je le sais. +\par +\par \endash C'est insens\'e9\~! s'\'e9cria la jeune fille. D\'e9sesp\'e9r\'e9e, elle se tordait les mains\~; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche\~: +\par +\par \endash Mon Dieu\~! disait-elle, inspirez-moi\~! Comment le fl\'e9chir, quelles paroles employer\~?\'85 +\par +\par Jacques, ne m'aimez-vous donc plus\~? Pour moi, si ce n'est pour vous, je vous en supplie, fuyons\~! C'est la honte \'e9vit\'e9e, c'est la libert\'e9, c'est le salut\~! Rien ne peut donc vous toucher\~!\'85 Que voulez-vous\~? Faut-il que je me tra\'eene +\'e0 vos pieds\~! (Et elle se laissait, en effet, glisser aux pieds de Jacques.) Fuyez, r\'e9p\'e9tait-elle, fuyez\~! +\par +\par Ainsi que tous les hommes vraiment \'e9nergiques, Jacques, par l'exc\'e8s m\'eame de l'\'e9motion, recouvrait la pl\'e9nitude de son sang-froid. Ma\'eetrisant l'affreux d\'e9sordre de sa pens\'e9e, il releva Mlle Denise et la porta toute d\'e9 +faillante jusqu'au banc grossier du parloir. +\par +\par S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains\~: +\par +\par \endash Denise, commen\'e7a-t-il, par piti\'e9, revenez \'e0 vous et \'e9coutez-moi. Je suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable\'85 +\par +\par \endash Eh\~! qu'importe\~! +\par +\par \endash Pensez-vous donc que ma fuite arr\'eaterait le proc\'e8s\~? Non. Absent, je n'en serais pas moins jug\'e9, et, reconnu coupable sans discussion, je serais condamn\'e9, fl\'e9tri, d\'e9shonor\'e9 sans retour\'85 +\par +\par \endash Qu'importe\~! dit-elle encore. +\par +\par Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la ram\'e8nerait \'e0 la raison. Il se releva et d'une voix ferme\~: +\par +\par \endash Laissez-moi donc, pronon\'e7a-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez. M'\'e9vader est ais\'e9, j'en conviens. Je crois comme vous que nous gagnerions facilement l'Angleterre, et m\'eame que nous r\'e9ussirions \'e0 nous embarquer sans \'ea +tre inqui\'e9t\'e9s\'85 Mais apr\'e8s\~? Le c\'e2ble transatlantique devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol am\'e9ricain, j'y trouverais sans doute des agents charg\'e9s de m'arr\'eater\'85 Supposons cependant que j'\'e9 +chappe \'e0 ce premier danger\~! Croyez-vous qu'il soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins\~? Il n'en est pas\'85 Aux plus extr\'ea +mes limites de la civilisation, je rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le trait\'e9 d'extradition \'e0 la main, me livreraient \'e0 la justice de mon pays. Seul, je parviendrais peut-\'eatre \'e0 d\'e9 +jouer toutes les recherches. Je n'y r\'e9ussirais jamais vous ayant avec moi et ayant pr\'e8s de nous votre grand-p\'e8re et les tantes Lavarande. +\par +\par Frapp\'e9e de ces objections dont elle n'avait pas m\'eame eu l'id\'e9e, Mlle de Chandor\'e9 se taisait. +\par +\par \endash Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons \'e9chapp\'e9 \'e0 tous les p\'e9rils. Quelle serait notre vie\~? Vous imaginez-vous ce que doit \'eatre que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les regards d'un +\'e9tranger et de trembler sans cesse d'\'eatre d\'e9couvert\~!\'85 Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette existence est si \'e9pouvantable qu'on a +vu des sc\'e9l\'e9rats endurcis se livrer pour en finir, et donner leur t\'eate en \'e9change d'une nuit de sommeil\~! +\par +\par Pareilles aux perles d'un collier qui s'\'e9gr\'e8ne, de grosses larmes roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise. +\par +\par \endash Peut-\'eatre avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux, si vous \'eates condamn\'e9\~!\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu t\'eate \'e0 la destin\'e9e et d\'e9fendu mon honneur. Et, quelle que puisse \'eatre la condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon c\'9cur n'aura pas cess\'e9 + de battre, je continuerai \'e0 lutter. Et si je meurs avant d'avoir d\'e9montr\'e9 mon innocence, c'est \'e0 mes amis, \'e0 mes parents, \'e0 vous, Denise, que je l\'e9guerai la t\'e2che de poursuivre ma r\'e9habilitation\~! +\par +\par Elle \'e9tait digne de comprendre et de partager de tels sentiments. +\par +\par \endash J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me pardonner\'85 +\par +\par Elle s'\'e9tait lev\'e9e, et apr\'e8s quelques instants elle s'appr\'eatait \'e0 se retirer, lorsque Jacques la retint. +\par +\par \endash Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient \'e0 favoriser mon \'e9vasion ne consentiraient-ils pas \'e0 me fournir le moyen de passer un soir quelques heures hors de la prison\~? +\par +\par \endash Je le crois, r\'e9pondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en assurerai. +\par +\par \endash Oui. Ce serait peut-\'eatre une supr\'eame ressource\'85 +\par +\par Ils se s\'e9par\'e8rent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se promettant de se revoir les jours suivants. +\par +\par Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa longue faction, et elles se h\'e2t\'e8rent de regagner la rue de la Rampe. +\par +\par \endash Comme tu es p\'e2le, mon Dieu\~! s'\'e9cria M.\~de\~Chandor\'e9 en apercevant sa petite-fille, comme tu as les yeux rouges\~! Qu'est-il donc arriv\'e9\~? +\par +\par Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glac\'e9 jusque dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait d\'e9pendu que de Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas fait, cependant. +\par +\par \endash Ah\~! C'est un honn\'eate homme\~! s'\'e9cria-t-il. (Et effleurant de ses l\'e8vres le front de Mlle Denise\~:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais\~? murmura-t-il. +\par +\par \endash H\'e9las\~! r\'e9pondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256523}21{\*\bkmkend _Toc96256523} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Vous savez la nouvelle\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Mademoiselle de Chandor\'e9 est all\'e9e visiter monsieur de Boiscoran. +\par +\par \endash Est-ce possible\~! +\par +\par \endash C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Ch\'e2teau, au bras de l'a\'een\'e9e des demoiselles de Lavarande. Entr\'e9e \'e0 la prison \'e0 deux heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'\'e0 trois heures un quart. +\par +\par \endash Cette jeune personne est folle\~! +\par +\par \endash Et la tante, que dites-vous de la tante\~? +\par +\par \endash Qu'elle est plus folle encore que sa ni\'e8ce. +\par +\par \endash Et monsieur de Chandor\'e9\~? +\par +\par \endash Il faut qu'il ait perdu la t\'eate pour autoriser des frasques pareilles. Apr\'e8s cela, vous savez, tantes et grand-p\'e8re ont toujours fait les quatre volont\'e9s de mademoiselle Denise\'85 +\par +\par \endash Jolie \'e9ducation\~! +\par +\par \endash Voil\'e0 ce qu'elle produit. Apr\'e8s un tel \'e9clat, il est impossible qu'une jeune fille trouve un homme qui consente \'e0 l'\'e9pouser\'85 +\par +\par Ainsi fut accueillie \'e0 Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle Denise \'e0 Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la ville. +\par +\par Les \'ab\~dames de la soci\'e9t\'e9\~\'bb n'en revenaient pas. C'est qu'on est excessivement vertueux \'e0 Sauveterre, et qu'on s'y croit, en cons\'e9quence, le droit d'\'eatre encore plus s\'e9v\'e8 +re, et que surtout on n'y badine pas sur le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se d\'e9clarait contre Jacques de Boiscoran. Il \'e9tait \'e0 terre, on se disputait la gl +oire de le frapper. +\par +\par S'en tirera-t-il\~? Ce probl\'e8me, quotidiennement pos\'e9 au Cercle litt\'e9raire, avait fait jaillir des flots d'\'e9loquence, provoqu\'e9 d'ardentes discussions et m\'eame soulev\'e9 + des disputes terribles, dont l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait plus\~: \'ab\~Est-il innocent\~?\~\'bb +\par +\par L'\'e9loquence du docteur Seignebos, l'influence de M.\~S\'e9neschal, les habiles efforts de M\'e9chinet avaient \'e9galement \'e9chou\'e9. +\par +\par \'ab\~Ah\~! nous aurons une session int\'e9ressante\~!\~\'bb disaient quantit\'e9 de gens qui d\'e9j\'e0 s'inqui\'e9taient de savoir quel serait le pr\'e9sident des assises, afin d'\'eatre des premiers \'e0 lui demander des places. +\par +\par Aussi, de jour en jour, s'int\'e9ressait-on plus passionn\'e9ment au proc\'e8s et \'e0 tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient m\'eal\'e9s. On voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M.\~et Mme\~de\~Claudieuse, Cocoleu, M. +\~Galpin-Daveline, ma\'eetre Magloire, Mlle de Chandor\'e9, Mme\~de\~Boiscoran, le docteur Seignebos. +\par +\par On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de la culpabilit\'e9 de Jacques. +\par +\par On s'\'e9tonnait du s\'e9jour prolong\'e9 de ma\'eetre Folgat, lequel avait g\'e9n\'e9ralement d\'e9plu, par suite de son extr\'eame r\'e9serve qu'on attribuait \'e0 une fiert\'e9 aussi excessive que d\'e9plac\'e9e, et on disait\~: \'ab\~ +Il faut qu'il n'ait gu\'e8re d'ouvrage \'e0 Paris, pour rester comme cela des mois \'e0 Sauveterre\'85\~\'bb +\par +\par Tout naturellement le r\'e9dacteur de }{\i L'Ind\'e9pendant de Sauveterre }{exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inesp\'e9r\'e9e d'int\'e9r\'eat. Il en oubliait sa grande querelle avec le r\'e9dacteur de }{\i L'Impartial de la Seudre, }{ +qu'il accusait de bonapartisme et qui lui r\'e9pondait par l'\'e9pith\'e8te de communard. +\par +\par Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe \'e0 }{\i l'Affaire Boiscoran. }{Et il \'e9crivait, usant et abusant de l'initiale\~: }{\i La sant\'e9 du comte de C\'85, bien loin de s'am\'e9liorer, d\'e9 +cline visiblement. Il se levait lors de son installation \'e0 Sauveterre, et maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui, dans le principe, semblait pr\'e9senter le moins de danger, celle de l'\'e9paule, s'est soudainement aggrav\'e9 +e sous l'influence des chaleurs tropicales de ces derniers jours. \'c0 un moment, on a pu redouter la gangr\'e8ne, et croire qu\rquote il en faudrait venir \'e0 une amputation. Hier, M.\~le docteur S\'85 nous a paru inquiet.}{ +\par +\par }{\i Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles du comte de C\'85 est tr\'e8s souffrante. Elle \'e9tait malade de la rougeole, lors de l'incendie\~; la terreur, le froid et le d\'e9placement ont amen\'e9 une rechute qui peut n +\rquote \'eatre pas sans danger. Au milieu de si cruelles \'e9preuves, Mme\~la comtesse de C\'85 est admirable de d\'e9vouement, de courage et de r\'e9signation. Aussi, lorsqu 'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour venir \'e0 l'\'e9 +glise prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sinc\'e8re admiration.}{ +\par +\par \'ab\~Ah\~! mis\'e9rable Boiscoran\~!\~\'bb s'\'e9criaient les Sauveterriens apr\'e8s un tel article. Le lendemain, ils lisaient\~: +\par +\par }{\i Nous avons envoy\'e9 prendre \'e0 l'h\'f4pital, et Mme\~la sup\'e9rieure a bien voulu nous donner des nouvelles de C\'85, le pauvre idiot dont le r\'f4le a \'e9t\'e9 si d\'e9cisif dans le drame sanglant du Valpinson. L'\'e9tat mental de C\'85 + ne s'est pas modifi\'e9 depuis qu'il a \'e9t\'e9 soumis \'e0 l'examen des hommes de l'art. L'\'e9tincelle d'intelligence allum\'e9e en son cerveau par l'horreur du crime semble d\'e9cid\'e9ment et \'e0 tout jamais \'e9 +teinte. Impossible de lui arracher une parole. }{\'c0 }{\i peine semble-t-il reconna\'eetre les gens qui prennent soin de lui. Il n'est cependant pas enferm\'e9. Inoffensif et doux, comme un pauvre animal qui aurait perdu son ma\'ee +tre, il erre tristement \'e0 travers les cours et les jardins de l'hospice.}{ +\par +\par }{\i M.\~le docteur S\'85, qui s'\'e9tait beaucoup occup\'e9 de lui, a presque totalement renonc\'e9 \'e0 le voir.}{ +\par +\par }{\i Quelques personnes pensaient que C\'85 serait appel\'e9 en t\'e9moignage. Des informations puis\'e9es aux meilleures sources nous autorisent \'e0 croire, au contraire, que les d\'e9bats perdront cet \'e9l\'e9ment si dramatique d'int\'e9r\'ea +t, et que C\'85 ne para\'eetra pas devant le jury.}{ +\par +\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment la d\'e9claration de Cocoleu a \'e9t\'e9 un coup de la Providence\~\'bb, disaient, apr\'e8s cela, en hochant la t\'eate, des gens qui n'\'e9taient pas bien \'e9loign\'e9s d'y voir un miracle. +\par +\par Le jour suivant, le r\'e9dacteur de }{\i L'Ind\'e9pendant }{s'occupait de M.\~Galpin-Daveline\~: +\par +\par }{\i M.\~G.-D\'85, }{\'e9crivait-il, }{\i le juge d'instruction, est en ce moment assez souffrant, ce qui est bien compr\'e9hensible, apr\'e8s une enqu\'eate aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure qu'il n'attend que l'arr\'ea +t de la chambre des mises en accusation pour prendre un cong\'e9 qu\rquote il compte passer \'e0 une des stations thermales des Pyr\'e9n\'e9es.}{ +\par +\par Arrivait alors le tour de Jacques\~: +\par +\par }{\i M.\~J. de B\'85 supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la d\'e9tention pr\'e9ventive. Sa sant\'e9, d'apr\'e8s les renseignements qui nous parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point + souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits \'e0 pr\'e9parer sa d\'e9fense et \'e0 r\'e9diger des notes pour ses avocats\'85}{ +\par +\par Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles\~: +\par +\par }{\i Le secret de M.\~J. de B\'85 vient d'\'eatre lev\'e9.}{ +\par +\par Ou\~: +\par +\par }{\i M.\~de\~B\'85 a eu ce matin une entrevue avec ses d\'e9fenseurs, ma\'eetre M\'85, l'homme le plus \'e9minent de notre barreau, et ma\'eetre F\'85, un jeune et d\'e9j\'e0 c\'e9l\'e8bre avocat de Paris. Cette conf\'e9rence a dur\'e9 + plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de d\'e9tails, mais nos lecteurs comprendront la r\'e9serve que nous impose la situation p\'e9nible d'un pr\'e9venu qui continue \'e0 protester \'e9nergiquement de son innocence\'85}{ +\par +\par Et encore\~: +\par +\par }{\i M.\~de\~B\'85 a re\'e7u hier la visite de sa m\'e8re.}{ +\par +\par Ou enfin\~: +\par +\par }{\i Nous apprenons, \'e0 l'instant, le d\'e9part pour Paris de Mme\~la marquise de B\'85 et de ma\'eetre F\'85 \endash Notre correspondant de Poitiers nous \'e9crit que la d\'e9cision de la chambre des mises en accusation ne saurait tarder.}{ +\par +\par Jamais }{\i L'Ind\'e9pendant de Sauveterre }{n'avait eu tant de lecteurs assidus. +\par +\par Et comme c'\'e9tait \'e0 qui serait le mieux renseign\'e9, quantit\'e9 de d\'e9s\'9cuvr\'e9s s'\'e9taient constitu\'e9s les espions volontaires des amis de Jacques et passaient leur vie \'e0 essayer de surprendre ce qui se passait chez M.\~de\~Chandor\'e9 +. Les plus hardis arr\'eataient les domestiques et les interrogeaient. +\par +\par Voil\'e0 comment, le soir de la visite de Mlle Denise \'e0 la prison, il se trouvait des gens \'e0 fl\'e2ner rue de la Rampe. +\par +\par Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M.\~de\~Chandor\'e9 sortir de sa remise et venir s'arr\'eater devant la porte. +\par +\par \'c0 onze heures, M.\~de\~Chandor\'e9 et le docteur Seignebos y prirent place, et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot. +\par +\par O\'f9 peuvent-ils bien aller\~? se demand\'e8rent les curieux. +\par +\par Et ils suivirent la voiture. +\par +\par C'est \'e0 la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-p\'e8re Chandor\'e9. Pr\'e9venus par une d\'e9p\'eache, ils se rendaient au-devant du marquis et de la marquise de Boiscoran et de ma\'eetre Folgat. +\par +\par Ils arriv\'e8rent bien trop t\'f4t. Le chemin de fer d'int\'e9r\'eat local qui dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la r\'e9gularit\'e9 + et garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes pataches, dont le conducteur, au moment du d\'e9part, avait toujours oubli\'e9 une commission. +\par +\par \'c0 minuit et quart, le train qui e\'fbt d\'fb \'eatre en gare \'e0 onze heures cinquante-cinq n'\'e9tait pas encore signal\'e9. Tout aux environs \'e9tait silencieux et d\'e9sert. \'c0 + travers les vitres, on apercevait le chef de la station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employ\'e9s et facteurs dormaient, allong\'e9s sur les banquettes de la salle d'attente. +\par +\par Mais on est fait \'e0 ce syst\'e8me, \'e0 Sauveterre, on en a pris son parti, et c'est sans \'e9tonnement ni impatience que M.\~de\~Chandor\'e9 et le docteur Seignebos se mirent \'e0 se promener de long en large dans la cour. +\par +\par On ne les e\'fbt pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur ville, si on leur e\'fbt dit qu'en ce moment m\'eame ils \'e9taient observ\'e9s. C'\'e9tait ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstin\'e9 +s que les autres, avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous les trains. Et, post\'e9s un peu \'e0 l'\'e9cart, ils se disaient\~: ah \'e7\'e0\~! qu'attendent-ils comme cela\~? +\par +\par Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station parut s'\'e9veiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les facteurs se dress\'e8rent en se d\'e9 +tirant les bras et en se frottant les yeux, des jurons retentirent, les portes claqu\'e8rent, et le sable cria sous la roue des brouettes. +\par +\par Bient\'f4t on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de tonnerre, et presque aussit\'f4t, tout \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la voie, brilla dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la locomotive\'85 M.\~de\~Chandor\'e9 + et le docteur coururent \'e0 la salle d'attente. +\par +\par Le train s'arr\'eatait. Une porte s'ouvrit, et Mme\~de\~Boiscoran parut, s'appuyant au bras de ma\'eetre Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de voyage \'e0 la main, suivait. +\par +\par Tout s'explique\~! se dirent les espions volontaires qui \'e9taient venus coller l'\'9cil \'e0 une des fen\'eatres. +\par +\par Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du conducteur de l'omnibus de partir \'e0 l'instant m\'eame, press\'e9s qu'ils \'e9taient d'annoncer l'arriv\'e9e du p\'e8re de l'accus\'e9. +\par +\par L'heure \'e9tait indue\~; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne d\'e9sesp\'e9raient pas de trouver encore quelques habitu\'e9s au Cercle litt\'e9raire. On veille souvent fort avant dans la nuit, \'e0 + ce cercle, depuis qu'on y joue, car on y joue, et m\'eame assez gros jeu pour y perdre tr\'e8s joliment son billet de cinq cents francs. +\par +\par Cette aimable distraction, \'e0 vrai dire, ne date que de quelques ann\'e9es. \'c0 dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les cancans \'e9puis\'e9s, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voil\'e0 + que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et d'ailleurs fort spirituel, fut nomm\'e9 sous-pr\'e9fet \'e0 Sauveterre. Il s'y ennuya et, pour se distraire, il eut l'id\'e9e d'inoculer aux habitu\'e9 +s du cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais les autres y prirent un go\'fbt extr\'eame. Et, depuis, le sous-pr\'e9fet a \'e9t\'e9 chang\'e9, mais le baccarat est rest\'e9, au grand d\'e9sespoir des \'ab\~dames de la soci +\'e9t\'e9\~\'bb. +\par +\par Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour leur grosse nouvelle. Et cependant, moins press\'e9s de la r\'e9pandre, ils eussent assist\'e9, et non sans \'e9motion peut-\'eatre, \'e0 cette premi\'e8re entrevue de M.\~de\~ +Chandor\'e9 et du marquis de Boiscoran. +\par +\par D'un m\'eame mouvement instinctif, ils s'\'e9taient pr\'e9cipit\'e9s \'e0 la rencontre l'un de l'autre et, d\'e9sesp\'e9r\'e9ment, ils se serraient les mains\'85 Ils avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouch +e pour se parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient aux l\'e8vres leur fussent retomb\'e9es dans le c\'9cur\'85 Entre eux, d'ailleurs, qu'\'e9tait-il besoin de paroles\~! N'\'e9tait-ce pas assez de cette muette \'e9 +treinte pour que le p\'e8re de Jacques compr\'eet tout ce que devait souffrir le grand-p\'e8re de Denise\~! +\par +\par Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint \'e0 eux. +\par +\par \endash Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous\~? +\par +\par Ils sortirent. +\par +\par La nuit \'e9tait fort claire et, \'e0 l'horizon, au-dessus de la masse noire de la ville endormie, se d\'e9tachaient sur le bleu p\'e2le du ciel les deux tours du vieux ch\'e2teau transform\'e9 en prison. +\par +\par \endash Voil\'e0 donc o\'f9 est Jacques\~! murmura M.\~de\~Boiscoran. Voil\'e0 o\'f9 est enferm\'e9 mon fils accus\'e9 d'un crime atroce\'85 +\par +\par \endash Nous l'en tirerons, morbleu\~! interrompit M.\~Seignebos en aidant le marquis \'e0 monter en voiture. +\par +\par Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses esp\'e9rances ne trouvaient nul \'e9cho en ces \'e2mes d\'e9sol\'e9es. +\par +\par Ma\'eetre Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait \'e9t\'e9 surpris de ne pas voir \'e0 la gare. M.\~de\~Chandor\'e9 lui r\'e9pondit qu'elle \'e9tait rest\'e9e \'e0 la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie \'e0 ma\'ee +tre Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations o\'f9 parler est un supplice. +\par +\par Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volont\'e9 pour ma\'eetriser des spasmes qui ressemblaient fort \'e0 des sanglots. De se voir \'e0 Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise, \'e9mousse les sensations. Une poign +\'e9e de main de M.\~de\~Chandor\'e9 l'avait plus remu\'e9 que toutes les lettres qu'il avait re\'e7ues depuis un mois. Et, en d\'e9couvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte de l'\'e9 +pouvantable torture de ce malheureux impuissant \'e0 se disculper. +\par +\par Mme\~de\~Boiscoran, elle, \'e9tait depuis la veille an\'e9antie, comme si tous les ressorts de son \'e2me se fussent bris\'e9s d'un coup. +\par +\par Et M.\~de\~Chandor\'e9 fr\'e9missait de les voir ainsi accabl\'e9s. S'ils d\'e9sesp\'e9raient, qu'avait-il \'e0 esp\'e9rer, lui qui savait la destin\'e9e de Denise indissolublement li\'e9e \'e0 la destin\'e9e de Jacques. +\par +\par La voiture, cependant, s'arr\'eatait rue de la Rampe. La porte de la maison s'ouvrit aussit\'f4t, et Mme\~de\~Boiscoran se trouva dans les bras de Denise, qui la soutint jusqu'\'e0 un fauteuil du salon. +\par +\par Les autres avaient suivi. Il \'e9tait plus de deux heures, mais chaque minute d\'e9sormais avait sa valeur. +\par +\par Rajustant ses lunettes\~: +\par +\par \endash Je suis d'avis, commen\'e7a le docteur Seignebos, d'\'e9changer nos renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au m\'eame point. Mais, vous savez mes convictions\~? Je n'en d\'e9 +mords pas. Cocoleu est un simulateur et je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui\~; en r\'e9alit\'e9, je l'observe de plus pr\'e8s que jamais\'85 +\par +\par Mlle Denise l'interrompit\~: +\par +\par \endash Avant de rien d\'e9cider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous sachiez. \'c9coutez-moi\'85 +\par +\par Et p\'e2le, car il lui en co\'fbtait affreusement de livrer le secret de son c\'9cur, mais l'\'9cil \'e9tincelant d'\'e9nergie et d'une voix vibrante, elle raconta ce que d\'e9j\'e0 elle avait avou\'e9 \'e0 son grand-p\'e8re, c'est-\'e0 +-dire les propositions qu'elle \'e9tait all\'e9e porter \'e0 Jacques et son refus obstin\'e9 de fuir. +\par +\par \endash Bien\~! jeune fille, approuvait M.\~Seignebos enthousiasm\'e9, tr\'e8s bien\~! Si malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort. +\par +\par Mlle Denise terminait. +\par +\par Adressant \'e0 ma\'eetre Magloire un regard de triomphe\~: +\par +\par \endash Apr\'e8s cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire que Jacques est un l\'e2che assassin\~! +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre n'\'e9tait pas de ceux qui tiennent \'e0 leur opinion plus qu'\'e0 la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash J'avoue, dit-il, que si j'avais \'e0 voir Jacques demain pour la premi\'e8re fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait\'85 +\par +\par \endash Et moi\~! s'\'e9cria le marquis de Boiscoran, je d\'e9clare que je r\'e9ponds de mon fils comme de moi-m\'eame, et je le lui dirai demain\'85 (Et, se penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle f\'fbt seule \'e0 l'entendre\~:) Et j'esp\'e8 +re, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des soup\'e7ons qui maintenant me font horreur. +\par +\par Mais les forces de la marquise \'e9taient \'e0 bout\~; elle d\'e9faillait et elle dut se retirer, accompagn\'e9e de Denise et des tantes Lavarande. +\par +\par Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef \'e0 la porte, et s'adossant \'e0 la chemin\'e9e et retirant, pour les essuyer, ses lunettes d'or\~: +\par +\par \endash Maintenant, ma\'eetre Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement. Quelles nouvelles apportez-vous\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256524}22{\*\bkmkend _Toc96256524} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Onze heures venaient de sonner, quand le ge\'f4lier Blangin entra tout effar\'e9 dans la cellule de Jacques de Boiscoran. +\par +\par \endash Monsieur, votre p\'e8re est en bas\~! D'un bond le prisonnier fut debout. +\par +\par D\'e8s la veille au soir, un billet de M.\~de\~Chandor\'e9 l'avait pr\'e9venu de l'arriv\'e9e du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'\'e9tait pass\'e9 \'e0 se pr\'e9parer \'e0 cette premi\'e8re entrevue. +\par +\par Que serait-elle\~? Rien ne pouvait le lui faire pr\'e9voir. +\par +\par Aussi s'\'e9tait-il r\'e9solu \'e0 se tenir sur la r\'e9serve. Et tout en suivant Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se pr\'e9occupait-il que de se composer un visage impassible et de pr\'e9 +parer une phrase strictement respectueuse. +\par +\par Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il \'e9tait dans les bras de son p\'e8re, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant\~: +\par +\par \endash Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant\~! +\par +\par De sa vie, longue et d\'e9j\'e0 bien \'e9prouv\'e9e, le marquis de Boiscoran n'avait \'e9t\'e9 si rudement secou\'e9. +\par +\par Attirant Jacques sous une des fen\'eatres du parloir, et se reculant pour le mieux consid\'e9rer, il s'\'e9tonnait des doutes qui si longtemps l'avaient d\'e9chir\'e9. +\par +\par Il lui semblait se revoir \'e0 l'\'e2ge de Jacques. Il reconnaissait son attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair\'85 Puis, soudain, passant aux d\'e9tails, il s'inqui\'e9 +tait de l'amaigrissement extraordinaire de Jacques, de sa p\'e2leur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes, entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques m\'e8ches blanches. +\par +\par \endash Malheureux\~! s'\'e9cria-t-il, comme tu as d\'fb souffrir\~! +\par +\par \endash J'ai cru que je deviendrais fou, r\'e9pondit simplement Jacques. (Et avec un tremblement dans la voix\~:) Mais vous, mon p\'e8re, reprit-il, comment ne m'avez-vous pas donn\'e9 signe de vie\~? Pourquoi avez-vous tant tard\'e9\~? +\par +\par Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop \'e0 cette question. Mais pouvait-il y r\'e9pondre\~? Pouvait-il livrer \'e0 Jacques le secret lamentable de son abstention\~! +\par +\par D\'e9tournant un peu la t\'eate\~: +\par +\par \endash En restant \'e0 Paris, lui dit-il, j'esp\'e9rais te servir plus utilement. +\par +\par Mais son embarras \'e9tait trop manifeste pour \'e9chapper \'e0 Jacques. +\par +\par \endash Doutiez-vous donc de votre fils, mon p\'e8re\~? fit-il tristement. +\par +\par \endash Jamais\~! s'\'e9cria le marquis, jamais je n'en ai dout\'e9 une minute\~! Interroge ta m\'e8re, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton innocence qui m'a emp\'each\'e9 de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on t'accusait, j'ai r +\'e9pondu\~: \'ab\~C'est absurde\~!\~\'bb +\par +\par Jacques hochait la t\'eate. +\par +\par \endash L'accusation \'e9tait absurde, en effet, pronon\'e7a-t-il, et cependant vous voyez o\'f9 elle m'a conduit. +\par +\par Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent br\'fblantes des yeux du marquis de Boiscoran. +\par +\par \endash Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils\'85 +\par +\par Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son p\'e8re, ne sente son c\'9cur se briser. Toutes les r\'e9solutions de Jacques s'\'e9vanouirent. Et serrant entre les siennes les mains du vieux gentilhomme\~: +\par +\par \endash Non, je ne vous en veux pas, mon p\'e8re, interrompit-il, non\~! Et cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre absence a ajout\'e9 de douleurs \'e0 mes mortelles angoisses\'85 Je me croyais abandonn\'e9, reni\'e9\~! + +\par +\par Pour la premi\'e8re fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un c\'9cur o\'f9 verser toutes les amertumes dont son c\'9cur d\'e9bordait. Devant sa m\'e8re et devant Mlle Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler son d\'e9sespoir. L'incr +\'e9dulit\'e9 de ma\'eetre Magloire avait emp\'each\'e9 toute expansion\~; ma\'eetre Folgat, tout en lui \'e9tant aussi sympathique que possible, n'\'e9tait pour lui qu'un inconnu. +\par +\par Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus pr\'e9cieux qu'ait jamais un homme, devant son p\'e8re, qu'avait-il \'e0 craindre de se livrer\~? +\par +\par \endash Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi inou\'efe\~!\'85 \'catre innocent et ne pouvoir le d\'e9montrer\~! Conna\'eetre le coupable et n'oser le nommer\~!\'85 Ah\~! je n'avais pas compris d\'e8 +s le premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien \'e9t\'e9 un instant effray\'e9 en reconnaissant l'importance des charges qui s'\'e9levaient contre moi, mais je n'avais pas tard\'e9 \'e0 me +rassurer en me disant que la justice saurait bien d\'e9m\'ealer la v\'e9rit\'e9. La justice\~! C'\'e9tait mon ami Galpin-Daveline qui la repr\'e9sentait, et il se souciait bien de la v\'e9rit\'e9, vraiment, pourvu qu'il prouv\'e2t que son coupable \'e9 +tait le coupable. Et comment ne l'e\'fbt-il pas prouv\'e9\~! Lisez les pi\'e8ces de l'instruction, mon p\'e8re, et vous verrez de quel concours infernal de circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse. Jamais ne s'est ainsi manifest +\'e9e cette puissance myst\'e9rieuse, aveugle et absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalit\'e9. +\par +\par Presque inquiet de la violence de son fils, M.\~de\~Boiscoran se taisait. Et Jacques continuait\~: +\par +\par \endash L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes l\'e8vres le nom de madame de Claudieuse. Le jour o\'f9 je l'ai livr\'e9, ma\'eetre Magloire, mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a sembl\'e9 que tout \'e9 +tait perdu. Alors je n'ai plus aper\'e7u d'autre issue que la cour d'assises, c'est-\'e0-dire le bagne ou l'\'e9chafaud. J'ai voulu me tuer. J'\'e9tais r\'e9solu \'e0 me d\'e9 +barrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il me restera une lueur d'intelligence et une \'e9tincelle d'\'e9nergie, je n'ai pas le droit de disposer de ma vie\'85 + +\par +\par \endash Malheureux\~! s'\'e9cria M.\~de\~Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit\~! +\par +\par \endash Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter\'85 Savez-vous ce qu'elle m'offrait\~?\'85 De fuir\~; non pas seul, mais avec elle. Mon p\'e8re, la tentation a \'e9t\'e9 terrible\'85 Libre, Denise \'e0 mo +i, que m'importerait l'opinion du monde\~! Et elle insistait, cette amie incomparable, et tenez, l\'e0, \'e0 cette place o\'f9 vous \'eates, elle s'est mise \'e0 mes genoux\~! Je suis rest\'e9, cependant. Je doute du salut, et je reste\~! +\par +\par Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir, cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes. Jusqu'\'e0 ce que tout \'e0 coup, pris d'un de ces acc\'e8 +s de rage, comme il en avait eu trop depuis son emprisonnement\~: +\par +\par \endash Mais qu'ai-je fait\~! s'\'e9cria-t-il, qu'ai-je fait pour m\'e9riter un tel ch\'e2timent\~! +\par +\par Le front du marquis de Boiscoran s'\'e9tait soudainement assombri. +\par +\par \endash Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, pronon\'e7a-t-il. +\par +\par Jacques haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait\'85 +\par +\par \endash L'adult\'e8re est un crime, Jacques\'85 +\par +\par \endash Un crime\~!\'85 C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon p\'e8re, vous, le croyez-vous vraiment\~?\'85 Alors c'est un crime qui n'a rien de sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volo +ntiers, dont tout le monde plaisante\~!\'85 La loi, c'est vrai, arme le mari du droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse \'e0 la loi, elle punit les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de sant\'e9\'85 +\par +\par Ah\~! s'il e\'fbt su, le malheureux. +\par +\par \endash Jacques, interrompit M.\~de\~Boiscoran, madame de Claudieuse pr\'e9tend, \'e0 ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre fille\'85 +\par +\par \endash C'est possible\'85 +\par +\par Le marquis de Boiscoran fr\'e9mit. +\par +\par \endash C'est possible\~! s'\'e9cria-t-il, et vous dites cela ainsi, insoucieusement. Insens\'e9\~!\'85 Vous n'avez donc jamais song\'e9 \'e0 ce que serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait \'e0 apprendre la v\'e9rit\'e9\~! Et s'il la soup +\'e7onnait, seulement\~!\'85 Vous ne comprenez donc pas qu'il suffirait d'un soup\'e7on pour empoisonner sa vie, pour perdre probablement la vie de cette fille, qui est la v\'f4tre\'85 Vous ne vous \'ea +tes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous \'eates victime\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata. Vingt mots de plus et il livrait peut-\'eatre son secret\'85 Se ma\'eetrisant, gr\'e2ce \'e0 un h\'e9ro\'efque effort\~: +\par +\par \endash Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous dire que, quoi qu'il arrive, votre p\'e8re ne vous abandonnera pas, et que, s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis \'e0 vos c\'f4t\'e9s\'85 +\par +\par Si extr\'eame que f\'fbt le d\'e9sordre de l'esprit de Jacques, il avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 du trouble de son p\'e8re, de l'intensit\'e9 de son accent et de sa v\'e9h\'e9mence soudaine. Durant un dixi\'e8 +me de seconde, il eut comme une perception vague de la d\'e9solante v\'e9rit\'e9. Mais avant d'\'eatre formul\'e9, le soup\'e7on s'\'e9vanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de Boiscoran d'affronter \'e0 ses c\'f4t\'e9s l'\'e9 +pouvantable humiliation d'un jugement. Promesse sublime d'abn\'e9gation et de pi\'e9t\'e9 paternelle, pour qui savait son horreur du scandale, sa r\'e9serve hautaine et son respect de soi pouss\'e9 jusqu'\'e0 l'exag\'e9ration. +\par +\par Aussi, transport\'e9 de reconnaissance\~: +\par +\par \endash Ah\~! c'est \'e0 moi, mon p\'e8re, s'\'e9cria Jacques, de vous demander pardon, \'e0 moi qui avais dout\'e9 de votre c\'9cur\~! +\par +\par De son mieux, M.\~de\~Boiscoran se remettait de la secousse. +\par +\par \endash Oui, je vous aime, mon fils, pronon\'e7a-t-il d'une voix grave, et cependant ne me faites pas plus h\'e9ro\'efque que je ne le suis r\'e9ellement. J'esp\'e8re encore que la cour d'assises nous sera \'e9pargn\'e9e. +\par +\par \endash Est-il donc survenu quelque incident nouveau\~? +\par +\par \endash Sans avoir pr\'e9cis\'e9ment r\'e9ussi, les investigations de ma\'eetre Folgat ont r\'e9v\'e9l\'e9 des indices sur lesquels on peut baser de l\'e9gitimes esp\'e9rances. +\par +\par Jacques eut un geste de d\'e9couragement. +\par +\par \endash Des indices, murmura-t-il. +\par +\par \endash Attendez\~! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait insens\'e9 de les produire devant un jury. Mais, d'un jour \'e0 l'autre, ils peuvent devenir d\'e9cisifs. Et d\'e9j\'e0 ils ont assez de valeur pour vous avoir ramen\'e9 ma\'ee +tre Magloire. +\par +\par \endash Mon Dieu\~! serais-je donc sauv\'e9\~! +\par +\par \endash Je veux laisser \'e0 ma\'eetre Folgat, poursuivit M.\~de\~Boiscoran, la satisfaction de vous apprendre le r\'e9sultat de ses d\'e9marches. Mieux que moi, il vous en expliquera toute la port\'e9e. Et vous n'aurez pas longtemps \'e0 + attendre, car hier soir, ou plut\'f4t ce matin, quand nous nous sommes s\'e9par\'e9s, ma\'eetre Magloire et lui ont pris rendez-vous pour \'eatre \'e0 la prison avant deux heures\'85 +\par +\par Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le corridor, et Frumence Cheminot parut. C'\'e9tait ce d\'e9tenu dont Blangin avait fait son aide, et que M\'e9chinet avait employ\'e9 pour la correspondance de Jacques et de Mlle Denise. + +\par +\par Frumence Cheminot \'e9tait un grand et robuste gars de vingt-cinq \'e0 vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une \'e9ternelle bonne humeur. +\par +\par Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait \'e9t\'e9 propri\'e9taire autrefois. \'c0 la mort de son p\'e8re et de sa m\'e8re, et lorsqu'il n'avait que dix-huit ans, il s'\'e9tait trouv\'e9 possesseur, \'e0 deux port\'e9 +es de fusil de la Tremblade, d'une maison entour\'e9e d'un courtil, d'un pr\'e9, de quelques arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien trois mille \'e9cus. +\par +\par Malheureusement l'\'e9poque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers, \'e9tait all\'e9 s'acheter un sortil\'e8ge, et il lui en avait co\'fbt\'e9 50 francs pour obtenir \'ab\~un sort\~ +\'bb infaillible, c'est-\'e0-dire trois branches de tamarin, cueillies pendant la nuit de No\'ebl et li\'e9es par un nombre fatidique de cheveux coup\'e9s sur la t\'eate d'un mort. +\par +\par Ayant cousu son \'ab\~sort\~\'bb dans la poche de sa veste, Cheminot s'en \'e9tait all\'e9 au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en avait tir\'e9 le num\'e9ro 3}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'c0 l'\'e9poque, les conscrits \'e9taient tir\'e9s au sort. Les premiers num\'e9ros, dans la limite du contingent pr\'e9 +vu devaient faire leur service militaire.}}}{. Ce r\'e9sultat l'avait beaucoup \'e9tonn\'e9. Mais comme il avait horreur du service militaire, et que, b\'e2ti comme il l'\'e9tait, il \'e9tait bien s\'fbr de n'\'eatre pas r\'e9form\'e9, il s'\'e9tait r\'e9 +solu \'e0 employer, pour n'\'eatre pas soldat, un sortil\'e8ge d'une efficacit\'e9 plus prouv\'e9e, c'est-\'e0-dire \'e0 emprunter de l'argent pour acheter un rempla\'e7ant. +\par +\par Propri\'e9taire, il trouva sans trop de difficult\'e9s, \'e0 la Tremblade, un homme obligeant qui, moyennant une bonne premi\'e8re hypoth\'e8que, consentit \'e0 lui pr\'eater pour deux ans 3 500 francs. L'obligation sign\'e9 +e, et son argent en poche, Cheminot se rendit \'e0 Rochefort, o\'f9 les marchands d'hommes pullulaient, malgr\'e9 la rude concurrence que leur faisait l'\'c9tat. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais, on lui fournit un rempla\'e7 +ant de premi\'e8re qualit\'e9. +\par +\par Ravi de son op\'e9ration, Cheminot devait partir le lendemain pour la Tremblade, quand sa mauvaise \'e9toile amena dans l'auberge o\'f9 il soupait un \'ab\~pays\~\'bb, ancien camarade d'\'e9cole, matelot \'e0 bord d'un navire charbonnier en charge \'e0 + Charente. Que faire, entre \'ab\~pays\~\'bb, \'e0 moins que l'on ne boive\~? +\par +\par Ils burent, et le matelot, ayant eu t\'f4t flair\'e9 les quelque douze cents francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il ne rentrerait pas \'e0 bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il fait. Et apr\'e8 +s quinze jours d'une noce \'e0 \'ab\~tout casser\~\'bb, le marin \'e9tait arr\'eat\'e9 et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en \'e9tait r\'e9duit \'e0 emprunter cent sous au conducteur de la voiture. +\par +\par Ces quinze jours devaient d\'e9cider de son existence. Il y avait perdu le go\'fbt du travail et gagn\'e9 la passion de ces bons cabarets o\'f9 l'on boit en battant des cartes grasses. Rentr\'e9 chez lui, il pr\'e9 +tendit continuer sa belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit \'e0 faire des dettes, \'e0 emprunter et \'e0 vendre pi\'e8ce \'e0 pi\'e8ce tout ce qu'il poss\'e9dait de vendable, depuis ses matelas jusqu'\'e0 ses outils. +\par +\par Ce n'\'e9tait pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait. Aussi, l'\'e9ch\'e9ance venue, le cr\'e9ancier, qui voyait son gage d\'e9p\'e9rir, n'y alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement, saisie, vente par autorit\'e9 + de justice\~; en deux temps, Cheminot fut ex\'e9cut\'e9 et se trouva sur le pav\'e9, les bras ballants, ne poss\'e9dant plus au monde que les m\'e9chants habits qu'il avait sur le dos. +\par +\par Il e\'fbt ais\'e9ment trouv\'e9 \'e0 s'employer, \'e9tant bon ouvrier et aim\'e9 malgr\'e9 tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la boisson. +\par +\par Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journ\'e9es. Mais d\'e8s qu'il avait gagn\'e9 dix francs, bonsoir\~! Il s'en allait, fl\'e2nant le long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il r\'f4dait autour des +villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plut\'f4t que de boire seuls, invitent le premier venu. +\par +\par Cheminot n'\'e9tait pas le premier venu. Il se flattait d'\'eatre connu tout le long de la c\'f4te, depuis Royan jusqu'\'e0 Fouras, et dans une bonne partie du d\'e9 +partement, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de sa paresse. Les m\'e9nag\'e8res de campagne le saluaient bien d'un\~: \'ab\~Que cherches-tu par ici, fain\'e9ant\~!\'85\~ +\'bb, mais elles ne lui refusaient gu\'e8re une \'e9cuell\'e9e de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc. +\par +\par Sa bonne humeur inalt\'e9rable et son obligeance expliquaient cette indulgence. Ce gar\'e7on, qui refusait des journ\'e9es bien pay\'e9es, \'e9tait toujours pr\'eat \'e0 donner gratis un solide coup de main. Et il \'e9tait bon \'e0 tout \endash + sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est \'e0 lui que s'adressait indiff\'e9remment le fermier dont la besogne pressait, ou le patron de bateau p\'eacheur qui avait un de ses hommes malade. +\par +\par Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a ses bons jours, a ses mauvaises s\'e9ries. Par certaines semaines, on ne rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermi\'e8res hospitali\'e8 +res. La faim, elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, d\'e9terrer des pommes de terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de terre, dame\~! on force les cl +\'f4tures ou on escalade les murs\'85 Relativement, Cheminot \'e9tait un honn\'eate gar\'e7on et incapable de voler une pi\'e8ce d'argent. Mais des l\'e9gumes, des volailles, des fruits\'85 Voil\'e0 comment deux fois d\'e9j\'e0 il avait \'e9t\'e9 arr\'eat +\'e9 et condamn\'e9 \'e0 quelques jours de prison, et \'e0 chaque fois il avait jur\'e9 ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus et qu'il allait se remettre \'e0 l'ouvrage. Et, cependant, on l'y avait repris\'85 +\par +\par Ce pauvre diable avait racont\'e9 ses infortunes \'e0 Jacques. Et Jacques, qui lui devait d'avoir pu, \'e9tant au secret, recevoir des nouvelles de Mlle Denise, l'avait pris en affection. +\par +\par Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet \'e0 la main\~: +\par +\par \endash Qu'est-ce, Cheminot\~? lui demanda-t-il. +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que messieurs vos avocats viennent de monter \'e0 votre chambre. +\par +\par Une derni\'e8re fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils. +\par +\par \endash Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256525}23{\*\bkmkend _Toc96256525} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement \'e9branl\'e9 d\'e9j\'e0 par le r\'e9cit de Mlle Denise, ma\'eetre Magloire avait \'e9t\'e9 d\'e9finitivement vaincu par les explications de ma\'eetre Folgat, et il arrivait \'e0 la prison pr\'eat \'e0 r +\'e9pondre de l'innocence de Jacques. +\par +\par \endash Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incr\'e9dulit\'e9, disait-il \'e0 ma\'eetre Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa cellule. +\par +\par Jacques entrait, sur ces mots, tout \'e9mu encore du dernier embrassement de son p\'e8re. Ma\'eetre Magloire s'avan\'e7a vers lui. +\par +\par \endash Je n'ai jamais su d\'e9guiser ma pens\'e9e, Jacques, pronon\'e7a-t-il. Vous croyant coupable, et persuad\'e9 que vous accusiez faussement la comtesse de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement m\'ea +me. Revenu de mon erreur et convaincu de la sinc\'e9rit\'e9 de votre relation, non moins simplement je viens vous dire\~: Jacques, j'ai eu tort de croire \'e0 la r\'e9putation d'une femme plus qu'\'e0 la parole d'un ami. Voulez-vous me donner la main\~? + +\par +\par C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main loyale qui lui \'e9tait offerte. +\par +\par \endash Puisque vous croyez \'e0 mon innocence, s'\'e9cria-t-il, d'autres peuvent y croire, l'heure du salut est proche\~! +\par +\par Au visage attrist\'e9 des deux avocats, il comprit qu'il se r\'e9jouissait trop t\'f4t. Ses traits se contract\'e8rent, mais c'est d'une voix ferme qu'il dit\~: +\par +\par \endash Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue en est toujours incertaine\'85 N'importe\~! soyez s\'fbrs que je ne faiblirai pas\'85 +\par +\par D\'e9j\'e0 ma\'eetre Folgat avait \'e9tal\'e9 sur la table de la prison tous les papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient \'e9t\'e9 fournies par M\'e9chinet et les notes de son rapide voyage. +\par +\par \endash Avant tout, mon cher client, commen\'e7a-t-il, je dois vous mettre au fait de mes d\'e9marches. +\par +\par Et lorsqu'il eut expos\'e9 jusqu'en ses moindres d\'e9tails son exp\'e9dition en compagnie de Goudar\~: +\par +\par \endash R\'e9sumons la situation, dit-il. Nous sommes d\'e8s aujourd'hui en mesure de prouver trois choses\~: 1\'b0 que la maison de la rue des Vignes vous appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y conna\'eet n'est autre que vous\~; 2\'b0 + que vous receviez dans cette maison la visite d'une dame qui, \'e0 en juger par les pr\'e9cautions qu'elle prenait, avait un puissant int\'e9r\'eat \'e0 se cacher\~; 3\'b0 que les visites de cette dame n'avaient lieu qu'\'e0 une certaine \'e9 +poque, chaque ann\'e9e, laquelle co\'efncidait pr\'e9cis\'e9ment avec celle des voyages \'e0 Paris de la comtesse de Claudieuse. +\par +\par De la t\'eate, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre acquies\'e7ait. +\par +\par \endash Oui, dit-il, tout ceci est d\'e9finitivement acquis au proc\'e8s. +\par +\par \endash Pour nous-m\'eames, continua son jeune confr\'e8re, nous avons une certitude nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis Burnett, Suky Wood, a \'e9pi\'e9 la myst\'e9rieuse visiteuse et l'a vue, et par cons\'e9quent la reconna\'eetrait. + +\par +\par \endash Parfaitement. Cela r\'e9sulte de la d\'e9position de l'amie de cette fille. +\par +\par \endash Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse est d\'e9masqu\'e9e\'85 +\par +\par \endash Si nous la retrouvons\~! fit ma\'eetre Magloire. Et ici, malheureusement, nous rentrons dans le domaine de l'hypoth\'e8se\'85 +\par +\par \endash Hypoth\'e8ses, soit, interrompit ma\'eetre Folgat, mais bas\'e9es sur des faits positifs et dont cent exemples confirment la probabilit\'e9. Pourquoi donc ne retrouverions-nous pas cett +e Suky, dont nous connaissons le lieu de naissance et la famille, et qui n'a aucune raison de se cacher\~? (Et s'animant \'e0 mesure qu'il \'e9num\'e9rait les chances favorables\~:) Goudar en a retrouv\'e9 + bien d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et soyez tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laiss\'e9 tomber dans son c\'9cur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de recevoir en r\'e9 +compense du salut de monsieur de Boiscoran la maison de la rue des Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne gagne pas cette partie, lui qui en a tant gagn\'e9. Qui sait ce qu'il a trouv\'e9, depuis qu'il m'a quitt\'e9\~! Qui peut dire ce qu'il d +\'e9couvrira ici\~! N'est-ce donc rien, ce qu'il a fait en une journ\'e9e\~?\'85 +\par +\par \endash C'est immense\~! s'\'e9cria Jacques, \'e9merveill\'e9 des r\'e9sultats obtenus. +\par +\par Plus vieux que ma\'eetre Folgat et que Jacques, le premier avocat de Sauveterre \'e9tait moins prompt \'e0 l'enthousiasme. +\par +\par \endash Oui, c'est immense, r\'e9p\'e9ta-t-il, et si nous avions du temps devant nous, je dirais avec vous\~: nous l'emportons. Mais le temps manque pour les investigations de Goudar\~ +; mais la session est proche, et obtenir la remise de l'affaire me semble bien difficile\'85 +\par +\par \endash Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit Jacques. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash \'c0 aucun prix, Magloire, jamais\~! Quoi\~!\'85 il me faudrait endurer trois mois encore les angoisses qui me torturent\~!\'85 Je ne le pourrais pas, mes forces sont \'e0 bout\~!\'85 Assez d'incertitudes comme cela\~! Il faut en finir\'85 +\par +\par D'un geste, ma\'eetre Folgat l'arr\'eata. +\par +\par \endash Ne vous d\'e9battez pas, fit-il, obtenir une remise est impossible. Quel pr\'e9texte invoquerions-nous, pour la demander\~? L'insuffisance de l'instruction\~? En l'\'e9tat, l'enqu\'eate est irr\'e9 +prochable. Il nous faudrait introduire dans l'affaire un \'e9l\'e9ment nouveau, c'est-\'e0-dire nommer madame de Claudieuse\'85 +\par +\par Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques. +\par +\par \endash Ne la nommerez-vous donc pas quand m\'eame\~? interrogea-t-il. +\par +\par \endash Cela d\'e9pend. +\par +\par \endash Je ne vous comprends pas\'85 +\par +\par \endash C'est bien simple, cependant. Si, avant les d\'e9lais, Goudar r\'e9unissait contre elle des \'e9l\'e9ments suffisants d'accusation, oui, je la nommerais, et alors fatalement l'affaire serait retir\'e9e du r\'f4 +le, et l'on recommencerait une instruction o\'f9, tr\'e8s probablement, vous n'interviendriez qu'en qualit\'e9 de t\'e9moin. Si, au contraire, avant le jour du jugement, nous ne recueillons pas contre elle d'autres preuves que celles que nous poss\'e9 +dons, non, je ne la nommerais pas, car ce serait, et tel est l'avis de ma\'eetre Magloire, perdre irr\'e9missiblement votre cause\'85 +\par +\par \endash Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat. +\par +\par La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes. +\par +\par \endash Cependant, fit-il, pour ma d\'e9fense, si je passe en cour d'assises, il faudra bien parler de mes relations avec madame de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Mais elles expliquent tout\'85 +\par +\par \endash Si on les admet\'85 +\par +\par \endash Pr\'e9tendez-vous donc me d\'e9fendre, esp\'e9rez-vous donc me sauver en ne disant pas la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par Ma\'eetre Folgat secouait la t\'eate. +\par +\par \endash En cour d'assises, pronon\'e7a-t-il, la v\'e9rit\'e9 est la moindre des choses\'85 +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Les jur\'e9s admettraient-ils des all\'e9gations que n'a point admises ma\'eetre Magloire, votre ami\~? Non. N'en parlons donc pas, et ne songeons qu'\'e0 trouver une explication admissible aux charges relev\'e9 +es contre vous. Croyez-vous que nous serons les premiers \'e0 agir ainsi\~? Nullement. Il est peu de cause o\'f9 le minist\'e8re public dise tout ce qu'il sait, et il en est moins encore o\'f9 le d\'e9 +fenseur invoque tout ce qu'il pourrait invoquer. Sur dix proc\'e8s criminels, il en est au moins trois qui se plaident \'e0 c\'f4t\'e9. Que sera le r\'e9quisitoire prononc\'e9 contre vous\~? Le r\'e9sum\'e9 du roman imagin\'e9 + par le juge d'instruction pour d\'e9montrer que vous \'eates coupable. Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous \'eates innocent\~! +\par +\par \endash La v\'e9rit\'e9, pourtant\'85 +\par +\par \endash Est prim\'e9e par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez ma\'eetre Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inqui\'e8te l'accusation\~; donc, la vraisemblance doit \'eatre l'unique souci de la d\'e9fense. Faillible et born\'e9 +e en ses moyens, la justice humaine ne saurait descendre au fond des choses, discerner les mobiles et sonder les consciences. C'est sur des probabilit\'e9s qu'elle d\'e9cide, sur des apparences, et il n'est gu\'e8re d'affaire qui ne garde pour elle des c +\'f4t\'e9s myst\'e9rieux et inexplor\'e9s. Je n'en finirais pas si je vous \'e9num\'e9rais les \'e9nigmes judiciaires. A-t-on su jamais le dernier mot de l'assassinat de Fuald\'e8s, du meurtre Marcellange et de l'empoisonnement Bocarm\'e9\~ +? Non, et on ne le saura jamais. A-t-on tout dit lors du proc\'e8s Lafarge, a-t-on parl\'e9 du complice qui, \'e9videmment, existait\~!\'85 La v\'e9rit\'e9\~!\'85 Vous imaginez-vous que monsieur Galpin-Daveline l'a cherch\'e9e\~ +! Si oui, que ne laisse-t-il compara\'eetre Cocoleu\~? Mais non, du moment o\'f9, pour le crime commis, il produit un coupable probable, il est content. La v\'e9rit\'e9\~!\'85 Qui donc de nous la sait\~! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, e +st de celles dont ni l'accusation, ni la d\'e9fense, ni l'accus\'e9 lui-m\'eame ne poss\'e8dent le secret. +\par +\par Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas monotone du soldat de la ligne de faction sous les fen\'eatres de la prison. +\par +\par Ma\'eetre Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il e\'fbt cru, en insistant davantage, assumer une responsabilit\'e9 trop lourde. C'\'e9tait de Jacques que l'honneur et la vie \'e9taient en question. C'\'e9tait \'e0 Jacques \'e0 d\'e9 +cider du syst\'e8me de d\'e9fense. Peser sur sa d\'e9cision, c'\'e9tait, en cas d'insucc\'e8s possible, sinon probable, s'exposer \'e0 ce qu'il s'\'e9cri\'e2t\~: \'ab\~Que ne m'a-t-on laiss\'e9 libre, je n'en serais pas l\'e0\~!\'bb +\par +\par Et pour bien indiquer cette nuance\~: +\par +\par \endash Le conseil que je vous donne, mon cher client, pronon\'e7a-t-il, est, selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais \'e0 mon fr\'e8re. Je ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. \'c0 + vous donc de choisir. Quelle que soit votre d\'e9termination, je reste \'e0 vos ordres\'85 +\par +\par Jacques ne r\'e9pondit pas. Les coudes sur la table, le front entre les mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, ab\'eem\'e9 en ses r\'e9flexions. +\par +\par Que r\'e9soudre\~? Suivre son premier mouvement, d\'e9chirer tous les voiles, clamer la v\'e9rit\'e9\~! C'\'e9tait chanceux, mais quel triomphe que de r\'e9ussir ainsi\~! Adopter le syst\'e8me de ses avocats, man\'9cuvrer, ruser, mentir\'85 C'\'e9 +tait plus s\'fbr, mais l'emporter de la sorte, \'e9tait-ce vaincre\~? +\par +\par Les perplexit\'e9s de Jacques \'e9taient affreuses. Il ne le sentait que trop\~: du parti qu'il allait prendre pouvait d\'e9pendre sa destin\'e9e. +\par +\par Tout \'e0 coup, redressant la t\'eate\~: +\par +\par \endash Votre avis, Magloire\~? demanda-t-il. +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre fron\'e7a les sourcils, et d'un ton bourru\~: +\par +\par \endash Tout ce que vient de vous dire mon jeune confr\'e8re, r\'e9pondit-il, j'ai eu l'honneur de l'exposer \'e0 madame votre m\'e8re. Ma\'eetre Folgat n'a eu qu'un tort, c'est d'y mettre tant de m\'e9nagements. Le m\'e9decin n'a pas \'e0 s'inqui\'e9 +ter de ce que pense le malade, des rem\'e8des qu'il lui prescrit. Il se peut que nos prescriptions ne soient pas le salut, mais si vous ne les suivez pas, vous \'eates perdu s\'fbrement. +\par +\par Quelques minutes encore, Jacques h\'e9sita. Ces prescriptions, comme disait ma\'eetre Magloire, r\'e9pugnaient horriblement \'e0 son caract\'e8re chevaleresque et hardi. +\par +\par \endash \'catre acquitt\'e9 ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'\'eatre\~? Serais-je r\'e9ellement, et pour tous, disculp\'e9\~?\'85 Toute mon existence, ensuite, ne serait-elle pas fl\'e9trie par de vagues soup\'e7ons\'85 Je ne serais pas sorti des d +\'e9bats le front haut, je me serais esquiv\'e9 en quelque sorte par un escalier de service et une porte d\'e9rob\'e9e\'85 +\par +\par \endash Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande porte\~! dit brutalement ma\'eetre Magloire. +\par +\par \'c0 ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une batterie \'e9lectrique. Il se leva, et apr\'e8s quelques tours dans sa prison, se posant en face de ses d\'e9fenseurs\~: +\par +\par \endash Je m'abandonne \'e0 vous, messieurs, pronon\'e7a-t-il Dictez-moi ma conduite, j'ob\'e9irai\'85 +\par +\par Jacques avait du moins les qualit\'e9s de ses d\'e9fauts\~: une r\'e9solution prise, il ne revenait plus sur celles qu'il e\'fbt pu prendre. +\par +\par Calme, d\'e9sormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire triste\~: +\par +\par \endash Voyons le plan de bataille, dit-il. +\par +\par Ce plan, depuis un mois, \'e9tait la constante et presque unique pr\'e9occupation de ma\'eetre Folgat. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de p\'e9n\'e9tration et de pratique des affaires, il l'avait appliqu\'e9 \'e0 diss\'e9 +quer cette cause devenue sienne, en quelque sorte, par l'int\'e9r\'eat passionn\'e9 qui l'y attachait. Il connaissait la tactique de l'accusation aussi bien que M.\~Galpin-Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le faible. +\par +\par \endash Ainsi donc, commen\'e7a-t-il, nous allons proc\'e9der comme si madame de Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il n'est plus question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres br\'fbl\'e9es\'85 +\par +\par \endash C'est convenu. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, nous avons tout d'abord \'e0 chercher, non l'emploi de notre temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. Ah\~! si nous en pouvions imaginer une plausible, bien vraisemblable, je r\'e9pondrais presque du succ\'e8 +s, car ne nous y m\'e9prenons pas, l\'e0 est le n\'9cud de l'affaire, et c'est sur ce point que s'acharneront les d\'e9bats. +\par +\par C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu. +\par +\par \endash Est-ce bien possible\~! fit-il. +\par +\par \endash Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge terrible, la plus d\'e9cisive, \'e0 coup s\'fbr, qui ait \'e9t\'e9 relev\'e9 +e, sur laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insist\'e9 \endash il est bien trop fin pour cela \endash mais qui, entre les mains du minist\'e8re public, peut \'eatre l'arme du coup de gr\'e2ce\'85 +\par +\par \endash Je dois avouer, commen\'e7a Jacques, que je ne vois pas trop\'85 +\par +\par \endash Oubliez-vous donc la lettre que vous avez \'e9crite \'e0 mademoiselle Denise le jour du crime\~? interrompit ma\'eetre Magloire. +\par +\par Alternativement, Jacques regardait ses deux d\'e9fenseurs. +\par +\par \endash Quoi, fit-il, cette lettre\'85 +\par +\par \endash Nous accable, mon cher client, acheva ma\'eetre Folgat. Ne vous la rappelez-vous donc plus\~? Vous y dites \'e0 votre fianc\'e9e que vous serez priv\'e9 du bonheur de passer la soir\'e9e pr\'e8s d'elle par une affaire de la plus haute + importance et qui ne souffre point de retard. Donc, d'avance, et apr\'e8s m\'fbres r\'e9flexions, vous vous proposiez d'employer votre soir\'e9e \'e0 une certaine chose. Quelle\~? L'assassinat de monsieur de Claudieuse, pr\'e9tend l'accusation. Que lui r +\'e9pondrons-nous\~? +\par +\par \endash Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a certainement pas communiqu\'e9e. +\par +\par \endash Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandor\'e9 et monsieur S\'e9neschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit le contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la conna\'eet si bien qu'il vous en a parl\'e9 \'e0 + diverses reprises, et que vous avez avou\'e9 tout ce qu'il pouvait souhaiter. +\par +\par Le jeune avocat cherchait parmi les papiers \'e9tal\'e9s sur la table. Bient\'f4t il eut trouv\'e9. +\par +\par \endash Tenez, reprit-il, dans votre troisi\'e8me interrogatoire, voici ce que je lis\~: +\par +\par }{\i DEMANDE. \endash Vous deviez \'e9pouser prochainement mademoiselle de Chandor\'e9\~?}{ +\par +\par }{\i R\'c9PONSE. \endash Oui.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Vous passiez pr\'e8s d'elle, depuis assez longtemps, toutes vos soir\'e9es\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Toutes.}{ +\par +\par }{\i D. \emdash Sauf celle du crime, cependant.}{ +\par +\par }{\i R. \endash Malheureusement.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Cela \'e9tant, votre fianc\'e9e a d\'fb s'\'e9tonner de votre absence\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Non, je lui avais \'e9crit\'85}{ +\par +\par Entendez-vous, Jacques\~? s'\'e9cria ma\'eetre Magloire. Et remarquez que monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous donner l'\'e9veil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 ma\'eetre Folgat avait cherch\'e9 et trouv\'e9 une autre copie. +\par +\par \endash Dans votre sixi\'e8me interrogatoire, continua-t-il, voil\'e0 ce que j'ai not\'e9\~: +\par +\par }{\i D. \endash Ainsi, c'est sans but arr\'eat\'e9 que, le soir du crime, vous \'eates sorti emportant votre fusil\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consult\'e9 mon d\'e9fenseur.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Il n'est pas besoin de consultation pour dire la v\'e9rit\'e9.}{ +\par +\par }{\i R. \endash Rien ne me fera revenir sur ma d\'e9termination.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz o\'f9 vous \'eates all\'e9 de huit heures \'e0 minuit\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Je r\'e9pondrai \'e0 cette question en m\'eame temps qu'\'e0 l'autre.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir dehors, car vous vous saviez attendu par votre fianc\'e9e, mademoiselle de Chandor\'e9\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Je lui avais \'e9crit de ne pas m'attendre.}{ +\par +\par \endash }{\i }{Ah\~! Galpin-Daveline est un habile m\'e2tin\~! grommela ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Enfin, reprit ma\'eetre Folgat, voici un passage de l'avant-dernier interrogatoire\~: +\par +\par }{\i D. \endash Quand vous aviez une commission \'e0 faire \'e0 Sauveterre, \'e0 qui aviez-vous coutume de la confier\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Au fils de mon m\'e9tayer, Michel.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a port\'e9 \'e0 mademoiselle de Chandor\'e9 la lettre que vous lui \'e9criviez pour lui dire de ne pas compter sur vous\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Oui.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Vous vous pr\'e9tendiez retenu par quelque grave affaire\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash C'est le pr\'e9texte ordinaire.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Mais, de votre part, ce n'\'e9tait pas un pr\'e9texte. O\'f9 aviez-vous \'e0 aller, o\'f9 \'eates-vous all\'e9\~?}{ +\par +\par }{\i R. \endash Tant que je n'aurai pas vu mon d\'e9fenseur, je me tairai.}{ +\par +\par }{\i D. \endash Prenez garde\~! le syst\'e8me de d\'e9n\'e9gations et de r\'e9ticences est p\'e9rilleux\~!}{ +\par +\par }{\i R. \endash J'en connais et j'en accepte le danger. }{Jacques \'e9tait confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accus\'e9 auquel on repr\'e9sente le proc\'e8s-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui ne s'\'e9crie\~: \'ab\~Quoi\~ +! j'ai dit cela, moi\~!\~\'bb Il l'a dit, et il n'y a pas \'e0 le nier, c'est \'e9crit et il l'a sign\'e9. Comment donc l'a-t-il pu dire\~?\'85 Ah\~! voil\'e0\~!\'85 Si fort que soit un homme, il ne saurait, durant des mois entiers, tendre au m\'eame degr +\'e9 toutes ses facult\'e9s et toute son \'e9nergie. Il a ses heures d'accablement et ses heures d'esp\'e9rance, ses acc\'e8s de r\'e9volte et ses moments d'abandon\'85 +\par +\par Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou coupable, il n'est pas de pr\'e9venu qui puisse lutter. Si prodigieuse que puisse \'eatre sa m\'e9moire, comment se rappellerait-il une r\'e9ponse inoffensive qui a des semaines de date\~ +! Le juge, lui, l'a recueillie, et vingt fois, s'il le faut, il la repr\'e9sentera sous une forme nouvelle. Et de m\'eame que l'impalpable flocon de neige devient l'irr\'e9sistible avalanche, le mot insignifiant prononc\'e9 au hasard, abandonn\'e9 +, puis repris, puis d\'e9velopp\'e9, comment\'e9 et interpr\'e9t\'e9, peut devenir une charge \'e9crasante. +\par +\par Il faut avoir pass\'e9 par l\'e0, il faut avoir \'e9t\'e9 l'accus\'e9 ou le juge pour comprendre combien in\'e9gale est la partie, pour comprendre que les dispositions de la loi ne sont \'e9quitables que si le pr\'e9venu est coupable, et qu'en d\'e9 +finitive il s'en faut bien que l'innocence trouve autant de protection que le crime. +\par +\par Voil\'e0 ce que Jacques constata. Si habilement et \'e0 de si longs intervalles lui avaient \'e9t\'e9 pos\'e9es ces questions qu'il les avait oubli\'e9es\~; et cependant, rapprochant ses r\'e9ponses, il lui fallait bien reconna\'eetre que tr\'e8 +s positivement il avait avou\'e9 qu'il se proposait de consacrer \'e0 une affaire importante la soir\'e9e du crime. +\par +\par \endash C'est \'e9pouvantable\~! s'\'e9cria-t-il. (Et p\'e9n\'e9tr\'e9 de l'affreuse r\'e9alit\'e9 des appr\'e9hensions de ma\'eetre Folgat, il ajouta\~:) Comment sortir de l\'e0\~? +\par +\par Peut-\'eatre les d\'e9fenseurs, ma\'eetre Magloire surtout, ne furent-ils pas m\'e9contents de cet effroi qui leur garantissait la docilit\'e9 de Jacques. +\par +\par \endash Je vous l'ai dit, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, il faut trouver une explication plausible. +\par +\par \endash C'est ce dont je me d\'e9clare incapable. +\par +\par Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs\~; puis\~: +\par +\par \endash Vous \'eates prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'\'e9tais libre. Depuis un mois que je m\'e9dite un syst\'e8me de d\'e9fense, je me suis pr\'e9occup\'e9 de ce point, qui en est la base\'85 +\par +\par \endash Ah\~!\'85 +\par +\par \endash O\'f9 devait se c\'e9l\'e9brer votre mariage\~? +\par +\par \endash Chez moi, \'e0 Boiscoran. +\par +\par \endash O\'f9 devait avoir lieu la c\'e9r\'e9monie religieuse\~? +\par +\par \endash \'c0 l'\'e9glise de Br\'e9chy. +\par +\par \endash En avez-vous parl\'e9 au cur\'e9\~? +\par +\par \endash Plusieurs fois. Et m\'eame, \'e0 ce sujet, un jour, en plaisantant, il m'a dit\~: \'abJe vais enfin vous tenir dans mon confessionnal\~!\~\'bb +\par +\par Ma\'eetre Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'\'e9chappa pas \'e0 Jacques. +\par +\par \endash Donc, poursuivit-il, le cur\'e9 de Br\'e9chy \'e9tait votre ami\~? +\par +\par \endash Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander \'e0 d\'eener, sans fa\'e7on, et jamais je ne passais pr\'e8s de chez lui sans entrer lui serrer la main\'85 La satisfaction du jeune avocat \'e9tait devenue tout \'e0 fait visible. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, s'\'e9cria-t-il, mon explication n'est pas invraisemblable\~! \'c9coutez, et croyez que je suis parfaitement s\'fbr de mes informations. De neuf \'e0 onze heures, le soir du crime, il n'y avait personne au presbyt\'e8re de Br +\'e9chy. Le cur\'e9 d\'eenait au ch\'e2teau de Besson, et sa servante \'e9tait all\'e9e au-devant de lui avec une lanterne\'85 +\par +\par \endash Compris\~! murmura ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Pourquoi, mon cher client, continua ma\'eetre Folgat, pourquoi ne seriez-vous pas all\'e9 chez le cur\'e9 de Br\'e9chy\~? D'abord, vous aviez \'e0 vous entendre avec lui sur les d\'e9tails de la c\'e9r\'e9monie, puis, c +omme il est votre ami, homme d'exp\'e9rience, pr\'eatre, vous vouliez, au moment de vous marier, prendre ses conseils, et enfin, vous vous proposiez de remplir ce devoir religieux dont il vous avait parl\'e9, et qui vous r\'e9pugnait un peu. +\par +\par \endash Bon, cela\~! approuvait le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre, tr\'e8s bon\~! +\par +\par \endash Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le cur\'e9 de Br\'e9chy, mon cher client, que vous vous \'eates priv\'e9 du bonheur de passer la soir\'e9e pr\'e8s de votre fianc\'e9e. Voyons comment cela r\'e9pond aux charge +s de l'accusation. On vous demande en premier lieu pourquoi vous avez pris par les marais. Pourquoi\~? C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus court, et que vous aviez peur de trouver le cur\'e9 de Br\'e9chy couch\'e9 +. Rien de plus naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a l'habitude de se mettre au lit d\'e8s neuf heures. Cependant, c'est en vain que vous vous \'eates h\'e2t\'e9, car lorsque vous avez frapp\'e9 \'e0 la porte du presbyt\'e8 +re, personne n'est venu vous ouvrir\'85 +\par +\par D'un geste, ma\'eetre Magloire interrompit son jeune confr\'e8re. +\par +\par \endash Jusqu'ici, dit-il, tr\'e8s bien. Mais l\'e0, une invraisemblance se pr\'e9sente. Jamais, pour revenir de Br\'e9chy \'e0 Boiscoran, personne ne s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous connaissiez le pays\'85 +\par +\par \endash Je le connais pour l'avoir soigneusement explor\'e9. Et la preuve, c'est que, pr\'e9voyant votre objection, j'y ai trouv\'e9 une r\'e9ponse. Pendant que monsieur de Boiscoran frappait \'e0 la porte du presbyt\'e8 +re, une petite paysanne, qu'il ne conna\'eet pas, est pass\'e9e et lui a dit qu'elle venait de rencontrer le cur\'e9 sur la route, pr\'e8s de l'endroit qu'on appelle la Cafourche des Mar\'e9chaux. La situation du presbyt\'e8re, isol\'e9 \'e0 l'entr\'e9 +e du bourg, rend tr\'e8s admissible cet incident. Pour ce qui est du cur\'e9, voici que le hasard m'a r\'e9v\'e9l\'e9\~: pr\'e9cis\'e9ment \'e0 l'heure o\'f9 monsieur de Boiscoran pouvait \'eatre \'e0 Br\'e9chy, un pr\'eatre passait pr\'e8 +s de la Cafourche des Mar\'e9chaux, et ce pr\'eatre, auquel j'ai parl\'e9, est le desservant d'une commune voisine, qui d\'eenait chez monsieur de Besson, lui aussi, et qu'on \'e9tait all\'e9 chercher pour administrer une femme qui se mourait\'85 + La petite paysanne ne mentait donc pas, elle se trompait\'85 +\par +\par \endash \'c9tonnant\~! fit ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Cependant, poursuivit ma\'eetre Folgat, qu'a fait monsieur de Boiscoran, ainsi averti\~?\'85 Il s'est lanc\'e9 sur cette route et, croyant aller \'e0 la rencontre du cur\'e9, il a march\'e9 + jusqu'au bois de Rochepommier. Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la petite paysanne l'avait induit en erreur, il s'est d\'e9cid\'e9 \'e0 regagner Boiscoran par les bois\'85 Mais il \'e9tait de tr\'e8 +s mauvaise humeur d'avoir perdu ainsi une soir\'e9e qu'il e\'fbt pu passer pr\'e8s de sa fianc\'e9e, et c'est pour cela qu'il pestait et jurait, ainsi que l'a d\'e9clar\'e9 le t\'e9moin Gaudry\'85 +\par +\par Le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre secouait la t\'eate. +\par +\par \endash C'est ing\'e9nieux, pronon\'e7a-t-il, je le reconnais, et j'avoue en toute humilit\'e9 que jamais je n'aurais trouv\'e9 aussi bien. Seulement\'85 car il y a un seulement, mon cher confr\'e8re, votre r\'e9cit p\'e8che par son admirable simplicit +\'e9 m\'eame. L'accusation vous r\'e9pondra\~: \'ab\~Si telle est la v\'e9rit\'e9, comment monsieur de Boiscoran ne l'a-t-il pas dite imm\'e9diatement, et qu'avait-il besoin, pour la dire, de consulter ses d\'e9fenseurs\~?\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 la contraction des traits de ma\'eetre Folgat, on devinait l'effort de sa pens\'e9e. +\par +\par \endash Je ne le sais que trop, r\'e9pondit-il, l\'e0 est le d\'e9faut de la cuirasse\'85 D\'e9faut consid\'e9rable, car il est bien clair que si, le jour de son arrestation, monsieur de Boiscoran e\'fbt donn\'e9 cette explication, on le rel\'e2 +chait. Mais comment trouver mieux\~!\'85 Comment trouver seulement autre chose\~!\'85 Ce n'est l\'e0 d'ailleurs que le premier jet de mon id\'e9e, et c'est la premi\'e8re fois que je la formule\'85 Aid\'e9 de vous, ma\'eetre Magloire, de M\'e9 +chinet, auquel je dois mes plus pr\'e9cieux renseignements, aid\'e9 de tous nos amis, enfin, je ne d\'e9sesp\'e8re pas d'ajouter \'e0 mon r\'e9cit quelque particularit\'e9 myst\'e9rieuse qui explique un peu les r\'e9ticences de monsieur de Boiscoran\'85 + J'avais bien pens\'e9 \'e0 y faire intervenir la politique, \'e0 pr\'e9tendre qu'en raison des opinions qu'on lui suppose, monsieur de Boiscoran tenait \'e0 dissimuler ses relations avec le cur\'e9 de Br\'e9chy\'85 +\par +\par \endash Oh\~! ce serait du plus d\'e9testable effet\~! interrompit ma\'eetre Magloire. Nous ne sommes pas religieux, \'e0 Sauveterre, mais nous sommes d\'e9vots, confr\'e8re, excessivement d\'e9vots\'85 +\par +\par \endash Aussi ai-je renonc\'e9 \'e0 mon id\'e9e. Silencieux et jusque-l\'e0 immobile, Jacques se dressa tout \'e0 coup. +\par +\par \endash N'est-il pas prodigieux, s'\'e9cria-t-il d'un accent de rage concentr\'e9e, n'est-il pas inou\'ef de nous voir ici r\'e9duits \'e0 combiner un mensonge\~! Et je suis innocent\~!\'85 Que serait-ce de plus si j'\'e9tais assassin\~! +\par +\par Jacques avait raison mille fois\~: c'\'e9tait quelque chose de monstrueux que cette n\'e9cessit\'e9 o\'f9 il se trouvait de taire la v\'e9rit\'e9. +\par +\par Pourtant ses d\'e9fenseurs ne relev\'e8rent pas l'exclamation, absorb\'e9s qu'ils \'e9taient par l'examen minutieux du syst\'e8me de d\'e9fense. +\par +\par \endash Abordons les autres points de l'accusation, fit ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Si ma version \'e9tait admise, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, le reste irait tout seul. Mais le sera-t-elle\~?\'85 Le jour o\'f9 on est venu l'arr\'eater, cherchant un pr\'e9texte \'e0 sa sortie de +la veille, monsieur de Boiscoran a dit qu'il allait \'e0 Br\'e9chy chez son marchand de bois\'85 Imprudence d\'e9sastreuse\~! Voil\'e0 le danger\~! Quant au reste, qu'est-ce en somme\~?\'85 L'eau o\'f9 monsieur de Boiscoran s'est lav\'e9 + les mains en rentrant, et o\'f9 on a retrouv\'e9 des d\'e9bris de papier carbonis\'e9\'85 Nous n'avons qu'\'e0 alt\'e9rer l\'e9g\'e8rement la v\'e9rit\'e9 pour l'expliquer. Nous n'avons qu'\'e0 dire ce qu'a fait r\'e9 +ellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action \'e0 un autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur d\'e9termin\'e9, n'est-ce pas\~?\'85 Pour son excursion \'e0 Br\'e9chy, il s'\'e9 +tait muni d'une provision de cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes\'85 Et ceci n'est pas une all\'e9gation en l'air. Nous fournissons des preuves, nous produisons des t\'e9moins. Si nous n'avions pas d'a +llumettes, c'est que la veille nous avons oubli\'e9 chez monsieur de Chandor\'e9 la bo\'eete que nous portons habituellement sur nous, que tout le monde nous conna\'eet, et qui depuis est rest\'e9e sur la chemin\'e9 +e du petit salon de mademoiselle Denise, o\'f9 elle est encore\'85 Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous \'e9tions d\'e9j\'e0 loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aper\'e7us. Fallait-il donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas +\~?\'85 Non\~! Nous avions notre fusil et nous connaissons le proc\'e9d\'e9 qu'emploient tous les chasseurs en pareille occurrence. Nous avons retir\'e9 la charge de plomb d'une de nos cartouches et, en enflammant la poudre, nous avons enflamm\'e9 + un morceau de papier\'85 C'est une op\'e9ration qu'il est impossible de r\'e9ussir sans se salir et se noircir les mains. Comme nous l'avons r\'e9p\'e9t\'e9e plusieurs fois, nous avions les mains tr\'e8s sales et tr\'e8s noires, et les ongles pleins de d +\'e9bris de papier br\'fbl\'e9\'85 +\par +\par \endash Ah\~! cette fois, s'\'e9cria le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre, bravo\~! +\par +\par Son jeune confr\'e8re s'animait. Et toujours employant le \'ab\~nous\~\'bb, qui est dans les habitudes du barreau\~: +\par +\par \endash Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous reprochez, est le plus magnifique t\'e9moignage moral de notre innocence. Incendiaire, nous l'eussions jet\'e9e avec la pr\'e9cipitation que met le meurtrier \'e0 + effacer de ses habits les taches de sang qui le d\'e9noncent\'85 +\par +\par \endash Tr\'e8s bien encore\~! approuva ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Et vos autres charges, continua ma\'eetre Folgat, comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 l'audience et se f\'fbt adress\'e9 au minist\'e8re public, vos autres charges sont toutes de cette valeur. Notre lettre \'e0 + mademoiselle Denise, pourquoi l'invoquez-vous\~? Parce que, selon vous, elle \'e9tablit notre pr\'e9m\'e9ditation\'85 Ah\~! ici je vous arr\'eate. Sommes-nous donc stupide et d\'e9nu\'e9 du plus vulgaire bon sens\~? Telle n'est pas notre r\'e9putation +\'85 Quoi\~! pr\'e9m\'e9ditant un crime, nous ne nous serions pas dit que nous pouvions \'eatre d\'e9couvert, et nous ne nous serions pas m\'e9nag\'e9 un alibi\~! Quoi\~! nous serions parti de chez nous avec l'intention bien arr\'eat\'e9e d'all +er tuer un homme, et c'est avec du plomb de li\'e8vre et de la cendr\'e9e que nous aurions charg\'e9 notre fusil\~!\'85 En v\'e9rit\'e9, vous nous faites la d\'e9fense trop facile, car votre accusation ne soutient pas l'examen\'85 +\par +\par Du geste, vivement, Jacques \'e0 son tour approuvait. +\par +\par \endash Voil\'e0, interrompit-il, ce que je n'ai cess\'e9 de r\'e9p\'e9ter \'e0 Daveline, et ce \'e0 quoi il ne trouvait rien \'e0 r\'e9pondre\'85 C'est sur ce point qu'il faut insister\~! +\par +\par Ma\'eetre Folgat consultait ses notes. +\par +\par \endash J'arrive, maintenant, reprit-il, \'e0 une circonstance capitale, et dont je ferais, si elle nous \'e9tait favorable, un incident d'audience d\'e9cisif\'85 Votre valet de chambre, mon cher client, votre vieil Antoine, m'a d\'e9clar\'e9 + que l'avant-veille du crime, il a lav\'e9 et nettoy\'e9 \'e0 fond votre fusil Klebb\'85 +\par +\par \endash Mon Dieu\~! s'exclama Jacques. +\par +\par \endash Bien. Je vois que vous mesurez la port\'e9e de ce fait. Depuis ce nettoyage jusqu'au moment o\'f9 vous avez enflamm\'e9 une cartouche pour br\'fbler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu\~ +? Si oui, n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de votre Klebb est rest\'e9 propre, et alors, c'est le salut\'85 +\par +\par Durant pr\'e8s d'une minute, Jacques garda le silence, r\'e9fl\'e9chissant. +\par +\par \endash Il me semble, r\'e9pondit-il enfin, je r\'e9pondrais presque que, le matin du crime, j'ai tir\'e9 un lapin\'85 +\par +\par Ma\'eetre Magloire eut un geste de d\'e9couragement. +\par +\par \endash Fatalit\'e9\~! dit-il. +\par +\par \endash Oh\~! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis s\'fbr, en tout cas, c'est que j'ai tu\'e9 ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrass\'e9 qu'un des canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi du m\'ea +me canon pour enflammer une cartouche, je suis sauv\'e9. Et notez que c'est probable. Quand on a une arme double, machinalement, on presse toujours en premier la d\'e9tente de droite\'85 +\par +\par Ma\'eetre Magloire fron\'e7ait les sourcils. +\par +\par \endash N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donn\'e9e aussi incertaine que nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se retournerait contre nous. Mais \'e0 l'audience, quand on vous repr\'e9sentera votre fusil, examinez-le de fa\'e7on +\'e0 pouvoir me dire ce qu'il en est. +\par +\par Ainsi se trouvaient esquiss\'e9es les lignes g\'e9n\'e9rales du plan de d\'e9fense. Il ne restait plus qu'\'e0 perfectionner les d\'e9tails, et c'est \'e0 quoi s'appliquaient les deux avocats, lorsque, \'e0 travers le guichet, Blangin, le ge\'f4 +lier, vint leur crier que les portes de la prison allaient fermer. +\par +\par \endash Encore cinq minutes, mon brave Blangin\~! cria Jacques. (Et, attirant le plus loin possible du guichet ses deux d\'e9fenseurs, d'une voix basse et troubl\'e9e\~:) Une id\'e9e m'est venue, messieurs, dit-il, que je dois vous soumettre\'85 +Il est impossible que depuis mon arrestation la comtesse de Claudieuse ne soit pas au supplice\'85 Si s\'fbre qu'elle puisse \'eatre de n'avoir laiss\'e9 tra\'eener aucun indice qui la d\'e9nonce, elle doit trembler que je ne me d\'e9fende en disant la v +\'e9rit\'e9\'85 Elle nierait, je le sais bien, et elle est assez s\'fbre de son prestige pour savoir que mes accusations n'entameront pas son admirable r\'e9putation. N'importe\~! Il est impossible qu'elle ne s'\'e9 +pouvante pas du scandale. Qui sait si, pour l'\'e9viter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut\'85 Pourquoi l'un de vous, messieurs, ne tenterait-il pas pr\'e8s d'elle une d\'e9marche\~? +\par +\par Ma\'eetre Folgat \'e9tait l'homme des d\'e9cisions rapides. +\par +\par \endash Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot d'introduction. +\par +\par Pour toute r\'e9ponse, Jacques prit une plume et \'e9crivit\~: +\par +\par }{\i J'ai tout dit \'e0 mon d\'e9fenseur, ma\'eetre Folgat. Sauvez-moi, et je vous jure un secret \'e9ternel. Me laisserez-vous p\'e9rir, Genevi\'e8ve, vous qui savez si bien que je suis innocent\~?}{ +\par +\par }{\i Jacques.}{ +\par +\par \endash }{\i }{Est-ce suffisant\~? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune avocat. +\par +\par \endash Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai vu madame de Claudieuse\'85 +\par +\par Blangin s'impatientait cependant, les d\'e9fenseurs durent se retirer et, sortis de la prison, ils traversaient la place du March\'e9-Neuf, quand, \'e0 quelques pas, ils aper\'e7urent un musicien ambulant que suivaient quelques galopins. +\par +\par C'\'e9tait une esp\'e8ce de m\'e9n\'e9trier de campagne, v\'eatu d'un de ces habits d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, mais qui ne sont d\'e9j\'e0 plus une veste. Raclant d +'un mauvais violon, il chantait avec le plus pur accent du terroir une chanson saintongeoise. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Au printemps, +\par la m\'e8re ageace, +\par Fit son nid dans les popillons, +\par La pib\'f4le\~!\'85}{ +\par }{\i Fit son nid dans les popillons, +\par Pibolon\~!\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Machinalement, ma\'eetre Folgat cherchait quelques sous dans son gousset, lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son chapeau comme pour recevoir l'aum\'f4ne, lui dit\~: +\par +\par \endash Vous ne me reconnaissez pas, cher ma\'eetre. L'avocat tressauta. +\par +\par \endash Vous ici\~!\'85 fit-il. +\par +\par \endash Moi-m\'eame, \'e0 Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car il faut que je vous parle. Ce soir, \'e0 neuf heures, venez m'ouvrir la petite porte du jardin de monsieur de Chandor\'e9\'85 +\par +\par Et reprenant son violon, il s'\'e9loigna en continuant d'une voix tra\'eenante\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Au bout de cinq \'e0 six semaines, +\par Elle oyut un petit ageasson.}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256526}24{\*\bkmkend _Toc96256526} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Bien autrement encore que ma\'eetre Folgat, le c\'e9l\'e8bre avocat de Sauveterre avait \'e9t\'e9 surpris de l'impr\'e9vu de la rencontre et de l'\'e9tranget\'e9 du personnage. Et d\'e8s que le m\'e9n\'e9trier ambulant se fut \'e9loign\'e9\~: +\par +\par \endash Vous connaissez cet individu\~? demanda-t-il \'e0 son jeune confr\'e8re. +\par +\par \endash Cet individu, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, n'est autre que cet agent dont je vous ai parl\'e9, et dont j'ai achet\'e9 les services. +\par +\par \endash Goudar\~! +\par +\par \endash Oui, Goudar. +\par +\par \endash Et vous ne le reconnaissiez pas\~! Le jeune avocat souriait. +\par +\par \endash Avant qu'il e\'fbt parl\'e9, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taill\'e9 +s en brosse. Ce musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son costume de vagabond, un violon \'e0 la main et patoisant une ronde saintongeoise\~? +\par +\par Ma\'eetre Magloire souriait lui aussi. +\par +\par \endash Que sont les com\'e9diens de profession compar\'e9s \'e0 ces gens-l\'e0\~! dit-il. En voici un qui se pr\'e9tend arriv\'e9 de ce matin et qui, d\'e9j\'e0, semble du pays autant que Cheminot lui-m\'eame. Il n'y a pas douze heures qu'il est \'e0 + Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de monsieur de Chandor\'e9. +\par +\par \endash Oh\~! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait \'e9tonn\'e9. Ayant tout racont\'e9 en d\'e9tail \'e0 Goudar, j'ai d\'fb n\'e9cessairement lui parler de cette porte, \'e0 propos de M\'e9chinet. +\par +\par Causant ainsi, ils avaient atteint l'extr\'e9mit\'e9 de la rue Nationale. Ils s'arr\'eat\'e8rent. +\par +\par \endash Un mot encore avant de nous s\'e9parer, reprit ma\'eetre Magloire. Vous \'eates bien d\'e9cid\'e9 \'e0 voir madame de Claudieuse\~? +\par +\par \endash Je l'ai promis. +\par +\par \endash Que lui direz-vous\~? +\par +\par \endash Je ne sais. Cela d\'e9pendra de son accueil. +\par +\par \endash Du caract\'e8re dont je la connais, \'e0 la seule vue du billet de Jacques, elle va vous commander de sortir. +\par +\par \endash Qui sait\~!\'85 Je n'aurai pas, en tout cas, \'e0 me reprocher d'avoir recul\'e9 devant une d\'e9marche qu'en mon \'e2me et conscience je juge n\'e9cessaire. +\par +\par \endash Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter\'85 Songez qu'un \'e9clat nous obligerait \'e0 changer notre syst\'e8me de d\'e9fense, le seul qui pr\'e9sente quelques chances. +\par +\par \endash Oh\~! soyez sans inqui\'e9tudes\'85 +\par +\par Sur quoi, \'e9changeant une derni\'e8re poign\'e9e de main, ils se s\'e9par\'e8rent. Ma\'eetre Magloire regagnant son logis, ma\'eetre Folgat remontant la rue de la Rampe. +\par +\par La demie de six heures venait de sonner\~; aussi le jeune avocat se h\'e2tait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour se mettre \'e0 table, mais en entrant au salon, il ne songea plus \'e0 s'excuser, tant il fut frapp\'e9 + de l'accablement et de la morne tristesse des amis et des parents du prisonnier. +\par +\par \endash Avons-nous donc quelque f\'e2cheuse nouvelle\~? interrogea-t-il d'une voix h\'e9sitante. +\par +\par \endash La plus f\'e2cheuse que nous eussions \'e0 redouter, oui, monsieur, r\'e9pondit le marquis de Boiscoran. Elle n'\'e9tait que trop pr\'e9vue de nous tous, et, cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre\'85 +\par +\par Le jeune avocat se frappa le front. +\par +\par \endash La chambre des mises en accusation a rendu son arr\'eat\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par De la t\'eate, comme si la voix lui e\'fbt manqu\'e9, le marquis r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Oui\~! +\par +\par \endash C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le savons, c'est gr\'e2ce \'e0 une indiscr\'e9tion de notre bon, de notre d\'e9vou\'e9 M\'e9chinet. Jacques est renvoy\'e9 devant la cour d'assises\'85 +\par +\par Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que mademoiselle \'e9tait servie. +\par +\par On passa dans la salle \'e0 manger\~; mais, sous l'empire de ce dernier \'e9v\'e9nement, le d\'eener fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait \'e0 la fi\'e8vre son \'e9tonnante \'e9nergie, aida ma\'eetre Folgat \'e0 + maintenir la conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, d\'e9cid\'e9ment, le comte de Claudieuse \'e9tait au plus mal, et qu'on lui e\'fbt administr\'e9, dans la journ\'e9e, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui s'y \'e9 +tait oppos\'e9 en d\'e9clarant que la plus l\'e9g\'e8re \'e9motion pouvait tuer son malade. +\par +\par \endash Et s'il meurt, pronon\'e7a M.\~de\~Chandor\'e9, ce sera notre dernier coup. L'opinion, d\'e9j\'e0 si mont\'e9e contre Jacques, deviendra implacable. +\par +\par Cependant le repas finissait, ma\'eetre Folgat s'approcha de Mlle Denise. +\par +\par \endash J'ai \'e0 vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de la petite porte du jardin\'85 +\par +\par Elle le regardait d'un air \'e9tonn\'e9. +\par +\par J'ai \'e0 recevoir secr\'e8tement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a promis son concours. +\par +\par \endash Il est ici\~? +\par +\par \endash De ce matin\'85 +\par +\par Mlle Denise lui ayant remis la clef, ma\'eetre Folgat se h\'e2ta de gagner le fond du jardin, et au troisi\'e8me coup de neuf heures, le m\'e9n\'e9trier de la place du March\'e9-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son violon sous le bras. + +\par +\par \endash Un jour de perdu\~! commen\'e7a-t-il, sans m\'eame songer \'e0 saluer, tout un jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu\'85 +\par +\par Il semblait si furieux que ma\'eetre Folgat entreprit de le calmer. +\par +\par \endash Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre travestissement\'85 +\par +\par Mais Goudar n'\'e9tait point sensible aux \'e9loges. +\par +\par \endash Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir\~! interrompit-il. Beau m\'e9rite, ma foi\~! Et croyez que rien ne me r\'e9pugne davantage. Mais pouvais-je tomber \'e0 Sauveterre avec ma v\'e9ritable personnalit\'e9\~ +? Un homme de la police\~! brrr\'85 tout le monde m'e\'fbt fui comme la peste et on n'e\'fbt r\'e9pondu que des mensonges \'e0 toutes mes questions\'85 Alors, je me suis affubl\'e9 de cette d\'e9froque honteuse qui m'est famili\'e8re, et pour laquelle, m +\'eame, j'ai pris pendant six mois un professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans \'e9veiller les soup\'e7ons\~; il erre dans les rues ou le long des routes, il entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les caf\'e9 +s et les cabarets\~; il peut, sous pr\'e9texte de demander l'aum\'f4ne, accoster les gens, leur parler, les suivre\'85 Et, pour ce qui est de la fa\'e7on dont je baragouine le saintongeois, sachez que j'ai pass\'e9 six mois dans les Charentes, \'e0 + la piste des faux billets de banque du fameux G\'e2tebourse. Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamn\'e9 \'e0 cet ex\'e9crable m\'e9tier, qui fait le d\'e9 +sespoir de ma femme\'85 +\par +\par \endash Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher Goudar, interrompit ma\'eetre Folgat, peut-\'eatre pourrez-vous le quitter bient\'f4t, ce m\'e9tier que vous d\'e9testez tant. Si vous r\'e9ussissez \'e0 + tirer d'affaire monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par \endash Il me donnerait la maison de la rue des Vignes\~?\'85 +\par +\par \endash De grand c\'9cur. +\par +\par L'homme de la pr\'e9fecture leva les mains au ciel. +\par +\par \endash La maison de la rue des Vignes, r\'e9p\'e9ta-t-il. Le paradis en ce monde. Un jardin immense, une terre d'une qualit\'e9 sup\'e9rieure. Et quelle exposition, mon ma\'eetre\~! J'y ai lorgn\'e9 des murs o\'f9 j'obtiendrais des p\'ea +ches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus parfum\'e9s que ceux de Fontainebleau. +\par +\par \endash Y avez-vous trouv\'e9 quelque nouvel indice\~? demanda ma\'eetre Folgat. +\par +\par Brusquement rappel\'e9 \'e0 la r\'e9alit\'e9, Goudar s'assombrit. +\par +\par \endash Aucun, r\'e9pondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrog\'e9 tous les fournisseurs. Je ne suis pas plus avanc\'e9 que le premier jour. +\par +\par \endash Esp\'e9rons que vous serez plus heureux ici. +\par +\par \endash Je l'esp\'e8re, mais pour commencer mes op\'e9rations, il me faut votre assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier M\'e9chinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi leur assignera. +\par +\par \endash Ils seront pr\'e9venus. +\par +\par \endash Maintenant, si je veux que mon incognito soit respect\'e9, il me faut un permis de s\'e9jour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde mon nom que personne ici ne conna\'eet. Mais il me faut ce permis ce soir m\'eame. O\'f9 + que je me pr\'e9sente pour coucher, on me demandera mes papiers\'85 +\par +\par \endash Attendez-moi un quart d'heure, l\'e0, sur ce banc, dit ma\'eetre Folgat, je cours chez le maire\'85 +\par +\par Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche et s'en allait demander un g\'eete \'e0 l'auberge du }{\i Mouton-Rouge, }{la plus malfam\'e9e de Sauveterre. +\par +\par En pr\'e9sence d'une obligation p\'e9nible et in\'e9vitable, les temp\'e9raments se d\'e9c\'e8lent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent, lanternent, pareils \'e0 ces d\'e9votes qui renvoient leur gros p\'e9ch\'e9 \'e0 + la fin de leur confession\~; les autres, au contraire, ont h\'e2te de se d\'e9barrasser de l'anxi\'e9t\'e9 et en finissent le plus t\'f4t qu'il est possible. +\par +\par Ma\'eetre Folgat \'e9tait de ces derniers. R\'e9veill\'e9 avec le jour, le lendemain de l'arriv\'e9e de Goudar\~: je verrai Mme\~de\~Claudieuse ce matin m\'eame, se dit-il. +\par +\par Et en effet, d\'e8s huit heures, v\'eatu avec plus de recherche peut-\'eatre que de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attend\'eet pas s'il n'\'e9tait pas rentr\'e9 au moment du d\'e9jeuner. +\par +\par C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, esp\'e9rant bien y rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas d\'e9\'e7u. La salle des pas perdus \'e9tait d\'e9serte, mais d\'e9j\'e0 M\'e9chinet \'e9tait \'e0 + son bureau, grossoyant avec l'activit\'e9 fi\'e9vreuse qu'imprime l'id\'e9e constante d'un immeuble \'e0 payer. +\par +\par Il se dressa en voyant entrer ma\'eetre Folgat, et tout de suite\~: +\par +\par \endash Vous savez l'arr\'eat de la chambre\~! fit-il. +\par +\par \endash Oui, gr\'e2ce \'e0 votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas surpris. Qu'en pense-t-on au Palais\~? +\par +\par \endash Tout le monde croit \'e0 une condamnation. +\par +\par \endash Nous le verrons bien\~! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix\~:) Mais je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais est arriv\'e9 et d\'e9sirerait vous entretenir. Il vous \'e9 +crira pour vous assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie. +\par +\par \endash Certes, de tout mon c\'9cur, r\'e9pondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il r\'e9ussisse \'e0 disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour rabaisser un peu le caquet de mon cher patron. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur Galpin-Daveline triomphe\~! +\par +\par \endash Sans la moindre pudeur. Il voit d\'e9j\'e0 son ancien ami au bagne\~! Il a re\'e7u de monsieur le procureur g\'e9n\'e9ral une nouvelle lettre de f\'e9licitations, et il est venu hier, \'e0 l'issue de l'audience, la montrer \'e0 + qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont compliment\'e9, sauf monsieur le pr\'e9sident, toutefois, qui lui a tourn\'e9 le dos, et monsieur le procureur de la R\'e9publique, qui lui a dit en latin de ne pas vendre la peau de l'ours avant qu'il f\'fb +t par terre\'85 +\par +\par D\'e9j\'e0, depuis un moment, on commen\'e7ait \'e0 entendre des pas dans les corridors. +\par +\par \endash Vite une derni\'e8re recommandation, fit ma\'eetre Folgat. Goudar tient \'e0 dissimuler sa personnalit\'e9, ne parlez de lui \'e0 \'e2me qui vive. Et surtout ne vous \'e9tonnez pas du costume sous lequel il vous appara\'eetra\'85 +\par +\par Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole. +\par +\par Un juge entra, qui apr\'e8s avoir salu\'e9 fort civilement se mit \'e0 demander au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui venait au r\'f4le le jour m\'eame. +\par +\par \endash Au revoir, monsieur M\'e9chinet, dit le jeune avocat. +\par +\par Et, reprenant sa course, il alla sonner \'e0 la porte du docteur Seignebos. +\par +\par \endash Monsieur le docteur est sorti, r\'e9pondit le domestique, mais il va rentrer, et il m'a recommand\'e9 de prier monsieur de l'attendre dans son cabinet. +\par +\par La preuve de confiance que donnait le docteur \'e0 ma\'eetre Folgat \'e9tait inou\'efe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses m\'e9ditations. +\par +\par C'\'e9tait une pi\'e8ce immense, tout encombr\'e9e d'objets disparates et incoh\'e9rents, et qui du premier coup r\'e9v\'e9lait les id\'e9es, les opinions, les go\'fbts et les aspirations du m\'e9decin. Ce qui frappait, d\'e8s l'entr\'e9e, c'\'e9 +tait, sur la chemin\'e9e, un admirable buste de Bichat, flanqu\'e9 des bustes plus petits de Robespierre \'e0 droite et de Rousseau \'e0 gauche. Une horloge du temps de Louis XIV, dress\'e9e entre les deux fen\'ea +tres, battait les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des c\'f4t\'e9s \'e9tait occup\'e9 par une biblioth\'e8que de bois noir bond\'e9e, \'e0 d\'e9foncer, de livres de toutes sortes, broch\'e9s ou habill\'e9 +s de reliures qui auraient bien fait rire M.\~Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour classer les herbiers disait la passion passag\'e8re du docteur pour la flore de Sauveterre. Une machine \'e9lectrique rappelait le temps o\'f9 + le docteur s'\'e9tait engou\'e9 de l'\'e9lectroth\'e9rapie. +\par +\par Sur la table, plac\'e9e au milieu de la pi\'e8ce, des montagnes de bouquins trahissaient les r\'e9centes \'e9tudes du m\'e9decin. Tous les auteurs qui se sont occup\'e9s de la folie et de l'idiotie \'e9taient l\'e0, depuis Apostolid\'e8s jusqu'\'e0 + Tardieu, en passant par Broussais et Fod\'e9r\'e9, par Spurzheim, Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore. +\par +\par Ma\'eetre Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra, toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume. +\par +\par \endash Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici\~! s'\'e9cria-t-il d\'e8s le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar. +\par +\par Le jeune avocat tressauta. +\par +\par \endash Qui a pu vous le dire\~? fit-il abasourdi. +\par +\par \endash Goudar en personne\~! Il me pla\'eet, \'e0 moi, ce gar\'e7on. \'c9videmment on ne saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de pr\'e8s ou de loin, tient \'e0 la pr\'e9fecture, moi qui ai travers\'e9 la vie avec des mouchards \'e0 + mes trousses\'85 Mais votre homme me raccommoderait presque avec la police. +\par +\par \endash Quand l'avez-vous vu\~? +\par +\par \endash Ce matin, \'e0 sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre son temps dans son galetas du }{\i Mouton-Rouge, }{que l'id\'e9e lui est venue de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis all\'e9, et j'ai trouv\'e9 + une mani\'e8re de m\'e9n\'e9trier de campagne qui m'a paru se porter comme un charme. Mais d\'e8s que nous avons \'e9t\'e9 seuls, il m'a d\'e9gois\'e9 toute son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses id\'e9es. Ma\'ee +tre Folgat, ce Goudar est tr\'e8s fort, c'est moi qui vous le dis, et nous nous sommes parfaitement entendus\'85 +\par +\par \endash Vous a-t-il donc expliqu\'e9 ce qu'il compte faire\~? +\par +\par \endash \'c0 peu pr\'e8s\'85 Mais il ne m'a pas autoris\'e9 \'e0 le divulguer. Patience, laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore un certain flair\~! +\par +\par Et, ce disant d'un air de fatuit\'e9 superbe, il retirait, essuyait et repla\'e7ait sur son nez ses lunettes d'or. +\par +\par \endash J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre affaire\'85 Je suis charg\'e9 par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la comtesse de Claudieuse. +\par +\par \endash Fichtre\~! +\par +\par \endash Et de t\'e2cher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper\'85 +\par +\par \endash Va-t'en voir s'ils viennent\~! Difficilement, ma\'eetre Folgat dissimula un mouvement d'impatience. +\par +\par \endash J'ai accept\'e9 cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens \'e0 la remplir. +\par +\par \endash Je le comprends, mon cher ma\'eetre, seulement vous n'arriverez pas jusqu'\'e0 madame de Claudieuse. Le comte est tr\'e8s mal, elle ne quitte pas son chevet et ne re\'e7oit m\'eame pas les personnes de son intimit\'e9. +\par +\par \endash Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'\'e0 elle\'85 Il faut \'e0 tout prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confi\'e9 mon client. Et, tenez, docteur, je vais \'eatre franc avec vous. C'est parce que je pr\'e9 +voyais des difficult\'e9s que je viens vous demander un moyen de les surmonter ou de les tourner. +\par +\par \endash \'c0 moi\~! +\par +\par \endash N'\'eates-vous pas le m\'e9decin du comte de Claudieuse\~? +\par +\par \endash Dix mille diables\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos, vous ne doutez de rien, vous autres avocats\~! (Et plus bas, r\'e9pondant plut\'f4t aux objections de son esprit qu'\'e0 ma\'eetre Folgat\~ +:) Certainement, grommelait-il, je soigne monsieur de Claudieuse, dont, entre parenth\'e8ses, la maladie d\'e9route toutes mes conjectures, mais c'est pour cela pr\'e9cis\'e9ment que je ne puis rien. Notre profession a des r\'e8 +gles qu'on ne saurait enfreindre sans compromettre la dignit\'e9 du corps m\'e9dical tout entier. +\par +\par \endash Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un ami\'85 +\par +\par \endash Et d'un coreligionnaire politique, c'est tr\'e8s vrai. Mais je ne puis vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Eh\~! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises\'85 +\par +\par \endash Je le crois, et cependant\'85 (Il se tut, r\'e9fl\'e9chissant, jusqu'\'e0 ce que soudain, prenant son chapeau \'e0 larges bords et l'enfon\'e7ant d'un coup sec sur sa t\'eate\~:) Au fait\~! s'\'e9cria-t-il, tant pis\~! Il est des int\'e9r\'ea +ts sacr\'e9s qui priment tout\~! Venez\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256527}25{\*\bkmkend _Toc96256527} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C'est rue Mautrec qu'apr\'e8s l'incendie du Valpinson \'e9taient venus s'\'e9tablir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La maison lou\'e9e pour eux par le maire, M.\~S\'e9neschal, a \'e9t\'e9 pendant plus d'un si\'e8 +cle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre. +\par +\par En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et ma\'eetre Folgat y furent arriv\'e9s. +\par +\par De la rue on n'aper\'e7oit qu'un grand mur, contemporain du ch\'e2teau, \'e0 ce que pr\'e9tendent les arch\'e9ologues, et tout fleuri de pari\'e9taires, de girofl\'e9es et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastr\'e9e une lourde porte \'e0 + deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le remplace par un portillon \'e0 claires-voies, qui, d\'e8s qu'on le pousse, met en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin o\'f9 une douzaine de statues, vertes de mousse, s' +\'e9miettent sur leur pi\'e9destal \'e0 l'ombre des vieux tilleuls plant\'e9s en quinconce. +\par +\par La maison n'a que deux \'e9tages. Un large vestibule traverse le rez-de-chauss\'e9e, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa rampe en fer ouvr\'e9. +\par +\par Une fois dans ce vestibule, M.\~Seignebos ouvrit une porte \'e0 droite. +\par +\par \endash Entrez l\'e0, dit-il \'e0 ma\'eetre Folgat, et attendez. Je monte chez le comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse. +\par +\par Le jeune avocat ob\'e9it, et il se trouva dans un vaste salon largement \'e9clair\'e9 par trois portes-fen\'eatres ouvrant de plain-pied sur le jardin. Ce salon avait d\'fb \'eatre superbe jadis. De belles menuiseries peintes en blanc, rehauss\'e9 +es de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les murs. Au plafond, une vaste composition all\'e9gorique repr\'e9sentait des amours joufflus fol\'e2trant dans un ciel \'e9toil\'e9. +\par +\par Mais le temps avait promen\'e9 ses doigts crasseux sur toutes ces magnificences d'un autre si\'e8cle, effac\'e9 \'e0 demi les peintures, terni l'or des arabesques, fan\'e9 l'azur du plafond et \'e9caill\'e9 les amours. Et certes l'ameublement n'\'e9 +tait pas fait pour att\'e9nuer la m\'e9lancolie de ces ruines. Aux fen\'eatres, pas de rideaux. Sur la chemin\'e9e, une pendule et des cand\'e9labres \'e0 moiti\'e9 bris\'e9s. Puis \'e7\'e0 et l\'e0, et comme au hasard, des meubles disparates arrach\'e9s +\'e0 l'incendie du Valpinson, des chaises, des canap\'e9s, des fauteuils et une table ronde toute disloqu\'e9e et noircie par les flammes. +\par +\par Mais qu'importaient \'e0 ma\'eetre Folgat ces d\'e9tails. Il ne songeait qu'\'e0 la d\'e9marche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace extraordinaire et l'\'e9tranget\'e9. Peut-\'eatre e\'fbt-il battu en retraite s'il l'e\'fbt pu\~ +; et il n'avait pas trop de toute sa volont\'e9 pour dominer son trouble. +\par +\par Enfin, il entendit un pas rapide et l\'e9ger dans le vestibule, et presque aussit\'f4t la comtesse de Claudieuse parut. C'\'e9tait bien elle, telle qu'elle lui avait \'e9t\'e9 d\'e9crite par Jacques, calme, grave et sereine, comme si son \'e2me e\'fb +t plan\'e9 bien au-dessus des passions humaines. +\par +\par Loin d'alt\'e9rer son exquise beaut\'e9, les \'e9v\'e9nements terribles qui se succ\'e9daient depuis un mois lui avaient mis au front comme une aur\'e9ole divine. Elle avait quelque peu ma +igri, cependant. Et le cercle de bistre qui entourait ses yeux et le d\'e9sordre de ses cheveux admirables trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits pass\'e9es au chevet de son mari. +\par +\par Pendant que ma\'eetre Folgat s'inclinait\~: +\par +\par \endash Vous \'eates le d\'e9fenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit le jeune avocat. +\par +\par \endash Vous d\'e9sirez me parler, \'e0 ce que vient de me dire le docteur\'85 +\par +\par \endash Oui, madame. +\par +\par D'un geste de reine, elle montra un si\'e8ge, et s'asseyant elle-m\'eame\~: +\par +\par \endash Je vous \'e9coute, monsieur, dit-elle. +\par +\par Non sans une importune palpitation au c\'9cur, ma\'eetre Folgat commen\'e7a\~: +\par +\par \endash Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client. +\par +\par \endash C'est inutile, monsieur, je la connais. +\par +\par \endash Vous savez alors, madame, qu'il vient d'\'eatre renvoy\'e9 devant la cour d'assises, et qu'il peut \'eatre condamn\'e9\~! +\par +\par D'un mouvement douloureux, elle secoua la t\'eate, et doucement\~: +\par +\par \endash Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a \'e9t\'e9 victime du plus l\'e2che des attentats, que sa vie est en p\'e9ril, qu'avant peu, s'il ne survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants n'auront plus de p\'e8re\'85 + +\par +\par \endash Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame\~! +\par +\par Une profonde surprise se peignit sur les traits de Mme\~de\~Claudieuse, et fixant ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash Qui donc est l'assassin\~? interrogea-t-elle. +\par +\par Ah\~! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arr\'eata sur ses l\'e8vres ce seul mot terrible\~: \'abVous\~!\'bb, qui montait au fond de sa conscience r\'e9volt\'e9e. +\par +\par Mais il songea au succ\'e8s de sa mission, et au lieu de r\'e9pondre\~: +\par +\par \endash Pour un accus\'e9, madame, reprit-il, pour un malheureux \'e0 la veille du jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien. J'ajouterai que le d\'e9fenseur a la discr\'e9tion du pr\'eatre, et qu'il sait o +ublier les secrets qui lui ont \'e9t\'e9 confi\'e9s. +\par +\par \endash Je ne comprends pas, monsieur\'85 +\par +\par \endash Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper, c'\'e9tait de dire toute la v\'e9rit\'e9. Il a mieux aim\'e9 risquer son bonheur que de compromettre celui d'une autre personne\'85 +\par +\par La comtesse eut un geste d'impatience. +\par +\par \endash Mes moments sont compt\'e9s, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous expliquer plus clairement. +\par +\par Mais ma\'eetre Folgat \'e9tait aussi loin que possible. +\par +\par \endash Je suis charg\'e9 par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous remettre une lettre. +\par +\par La surprise de Mme\~de\~Claudieuse parut se changer en stupeur. +\par +\par \endash \'c0 moi\~! fit-elle. \'c0 quel titre\~? +\par +\par Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de Jacques, et la tendant \'e0 la comtesse\~: +\par +\par \endash La voici, dit-il. +\par +\par Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement. Mais, d\'e8s qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les yeux pleins d'\'e9clairs\~: +\par +\par \endash Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur\~? s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de jeune fille, Genevi\'e8ve, comme mon mari, comme mon p\'e8re\~! +\par +\par Le moment d\'e9cisif venu, ma\'eetre Folgat avait tout son sang-froid. +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran, madame, pr\'e9tend qu'il vous nommait ainsi autrefois\'85 rue des Vignes\'85 au temps o\'f9 vous l'appeliez Jacques\'85 +\par +\par La comtesse paraissait abasourdie. +\par +\par \endash Mais c'est inf\'e2me, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites l\'e0\~! Quoi\~! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de Claudieuse, j'ai \'e9t\'e9\'85 sa ma\'eetresse. +\par +\par \endash Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant l'incendie, il \'e9tait pr\'e8s de vous, et que s'il avait les mains noircies, c'est qu'il venait de br\'fbler votre correspondance et la sienne\'85 +\par +\par Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante\~: +\par +\par \endash Et vous avez pu croire cela\~! s'\'e9cria-t-elle, vous\~?\'85 Ah\~! le premier crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, compar\'e9 \'e0 celui-ci\~! Il ne lui suffisait pas d'avoir incendi\'e9 notre maison et de nous avoir ruin\'e9 +s, il veut nous d\'e9shonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari, il lui faut l'honneur de la femme\~! +\par +\par Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les \'e9clats de sa voix. +\par +\par \endash Plus bas, madame, de gr\'e2ce, fit ma\'eetre Folgat, plus bas\'85 +\par +\par Elle le foudroya d'un regard de m\'e9pris souverain, et haussant encore le ton\~: +\par +\par \endash Oui, continua-t-elle, je con\'e7ois que vous ayez peur d'\'eatre entendu\'85 Mais moi, qu'ai-je \'e0 craindre\~! Je voudrais que l'univers entier nous \'e9cout\'e2t et nous juge\'e2t. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas\~ +! Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'\'e9tait pas mourant, celle lettre ne serait pas d\'e9j\'e0 entre ses mains\~! Ah\~! il saurait faire justice de cette lettre inf\'e2me, lui\~!\'85 Tandis que moi, une femme\~!\'85 + Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans amis\'85 +\par +\par \endash Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus absolu\'85 +\par +\par \endash Le secret de quoi\~? De vos l\'e2ches insultes, de l'abominable intrigue dont ceci n'est sans doute que le pr\'e9lude\~! +\par +\par Ma\'eetre Folgat p\'e2lit sous l'outrage. +\par +\par \endash Ah\~! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des preuves flagrantes, irr\'e9cusables\'85 +\par +\par D'un geste imp\'e9rieux, Mme\~de\~Claudieuse l'arr\'eata et, superbe de douleur, de d\'e9dain et de col\'e8re\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! s'\'e9cria-t-elle, produisez-les, ces preuves\~! Allez, faites, agissez, parlez\~! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut entamer l'intacte r\'e9putation d'une honn\'eate femme\~!\'85 Nous verrons si de cette boue o\'f9 + vous vous d\'e9battez, une seule \'e9claboussure jaillira jusqu'\'e0 moi\~! +\par +\par Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la porte. +\par +\par \endash Madame, dit encore ma\'eetre Folgat, madame\~! +\par +\par Elle ne daigna m\'eame pas tourner la t\'eate, et elle disparut, le laissant seul au milieu du salon, si \'e9cras\'e9 de stupeur qu'il en perdait jusqu'\'e0 la facult\'e9 de r\'e9fl\'e9chir. +\par +\par Heureusement, le docteur Seignebos revenait. +\par +\par \endash Par ma foi, commen\'e7a-t-il, je ne me serais jamais imagin\'e9 que madame de Claudieuse prendrait si bien ma trahison\'85 C'est exactement comme \'e0 l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai trouv\'e9 + son mari, ce matin, et ce qu'il y a \'e0 faire. Je lui ai r\'e9pondu\'85 +\par +\par Mais le reste de sa phrase s'\'e9touffa dans sa gorge\~; il s'apercevait enfin de l'attitude de ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0\~! qu'avez-vous\~? interrogea-t-il. +\par +\par Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige. +\par +\par \endash J'ai, r\'e9pondit-il, que je me demande si je veille ou si je r\'eave\~! J'ai que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance. +\par +\par \endash Comment, si\'85 En \'eates-vous \'e0 douter de sa culpabilit\'e9\~? +\par +\par Tout en ma\'eetre Folgat trahissait le plus affreux d\'e9couragement. +\par +\par \endash Eh\~! le sais-je moi-m\'eame, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma t\'eate \'e0 moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire\~? +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash C'est ainsi\~! Et cependant, docteur, je ne suis pas un na\'eff, et depuis cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds des couches sociales, j'ai d\'e9couvert d'\'e9tranges choses, rencontr\'e9 des types inou\'efs et +\'e9cout\'e9 d'effroyables confidences\'85 +\par +\par Le docteur, \'e0 son tour, \'e9tait abasourdi, jusqu'\'e0 ce point d'oublier de tracasser ses lunettes d'or. +\par +\par \endash Que vous a donc dit madame de Claudieuse\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Je vous le r\'e9p\'e9terais, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, que vous n'en seriez pas plus avanc\'e9. Il vous e\'fbt fallu \'eatre l\'e0, et la voir, et l'entendre\~!\'85 Quelle femme\~!\'85 Pas un des muscles de son visage ne tressaillait, son +\'9cil restait limpide et clair, nulle \'e9motion n'alt\'e9rait le timbre de sa voix. Et de quel air elle me d\'e9fiait\~!\'85 Mais tenez, docteur, je vous en prie, sortons\'85 +\par +\par Ils sortirent, en effet, et d\'e9j\'e0 ils \'e9taient au tiers de la longue all\'e9e du jardin, lorsqu'ils aper\'e7urent s'avan\'e7ant vers eux l'a\'een\'e9e des filles de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade. +\par +\par M.\~Seignebos s'arr\'eata, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant \'e0 son oreille\~: +\par +\par \endash Attention\~! fit-il. La v\'e9rit\'e9 se trouve dans la bouche des enfants, n'est-ce pas\~? +\par +\par \endash Qu'esp\'e9rez-vous\~? murmura ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash \'c9claircir un point douteux\'85 Silence, et laissez-moi faire. +\par +\par D\'e9j\'e0 la petite fille arrivait \'e0 eux. C'\'e9tait une gracieuse enfant de huit \'e0 neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son \'e2ge, et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en avoir les timidit\'e9s. + +\par +\par \endash Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix, qui \'e9tait fort douce quand il voulait. +\par +\par \endash Bonjour, messieurs, r\'e9pondit-elle avec une jolie r\'e9v\'e9rence. +\par +\par Se penchant vers elle, M.\~Seignebos mit un bon baiser sur ses joues roses, puis la regardant\~: +\par +\par \endash Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il. +\par +\par \endash C'est que papa et ma petite s\'9cur sont bien malades, monsieur, dit-elle avec un gros soupir. +\par +\par \endash Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson\'85 +\par +\par \endash Oh, oui\~! +\par +\par \endash C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin. +\par +\par Elle secoua la t\'eate, et baissant la voix\~: +\par +\par \endash C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement\'85 j'y ai peur. +\par +\par \endash Et de quoi, ma mignonne\~? +\par +\par Elle montra les statues, et toute frissonnante\~: +\par +\par \endash Le soir, r\'e9pondit-elle, \'e0 la brune, il me semble toujours qu'elles remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derri\'e8re les arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa\'85 +\par +\par \endash Il faut chasser ces vilaines id\'e9es, mademoiselle, interrompit ma\'eetre Folgat. +\par +\par Mais M.\~Seignebos ne le laissa pas poursuivre\~: +\par +\par \endash Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela\~! Je te croyais, au contraire, tr\'e8s brave\'85 Ton papa m'avait affirm\'e9 que, la nuit de l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas \'e9t\'e9 effray\'e9e du tout. +\par +\par \endash Papa a dit la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Et cependant, quand tu as \'e9t\'e9 r\'e9veill\'e9e par les flammes, ce devait \'eatre terrible\'85 +\par +\par Oh\~! ce n'est pas les flammes qui m'ont r\'e9veill\'e9e, docteur. +\par +\par \endash Pourtant, quand le feu a \'e9clat\'e9\'85 +\par +\par \endash Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais \'e9t\'e9 r\'e9veill\'e9e par le bruit de la porte que maman avait ferm\'e9e tr\'e8s fort en rentrant. +\par +\par Un m\'eame pressentiment terrible fit tressaillir le m\'e9decin et l'avocat. +\par +\par \endash Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'\'e9tait pas rentr\'e9e, au moment de l'incendie\'85 +\par +\par \endash Pardonnez-moi, monsieur\'85 +\par +\par \endash Non, tu te trompes\'85 +\par +\par La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole\~: +\par +\par \endash Je suis s\'fbre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens tr\'e8s bien de tout. On m'avait couch\'e9e \'e0 l'heure ordinaire, et comme j'\'e9tais tr\'e8s lasse d'avoir jou\'e9, je m'\'e9tais endormie tout de suite\'85 + Pendant que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a r\'e9veill\'e9e. Sit\'f4t rentr\'e9e, elle est all\'e9e se pencher sur le lit de ma petite s\'9cur, et elle l'a regard\'e9e un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envi +e de pleurer. Apr\'e8s cela, elle est all\'e9e s'asseoir pr\'e8s de la fen\'eatre, et de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors\'85 +\par +\par C'est un regard d'angoisse qu'\'e9changeaient ma\'eetre Folgat et M.\~Seignebos. +\par +\par \endash Ainsi, ma mignonne, insista le m\'e9decin, tu es bien certaine que ta maman \'e9tait dans votre chambre, quand on a tir\'e9 un premier coup de fusil\~? +\par +\par \endash Certainement, docteur. Et m\'eame, en l'entendant, maman s'est dress\'e9e toute droite, la t\'eate pench\'e9e, comme quelqu'un qui \'e9coute. Presque aussit\'f4t, le second coup a retenti, maman a lev\'e9 les bras en l'air, en s'\'e9criant\~: +\'ab\~\'d4 mon Dieu\~!\'85\~\'bb, et tout de suite elle est sortie en courant. +\par +\par Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non sans un grand effort de volont\'e9, maintenait sur ses l\'e8vres. +\par +\par \endash Tu as r\'eav\'e9 cela, Marthe\'85, fit-il. +\par +\par Ce fut la bonne, jusque-l\'e0 silencieuse, qui r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Mademoiselle ne r\'eavait pas, pronon\'e7a-t-elle. Moi aussi, j'avais entendu les d\'e9tonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour savoir ce que ce pouvait \'ea +tre, quand j'ai vu madame traverser le palier en deux sauts et se lancer dans l'escalier\'85 +\par +\par \endash Oh\~! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus indiff\'e9rent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance. +\par +\par Mais la fillette tenait \'e0 achever son r\'e9cit\~: +\par +\par \endash Maman partie, continua-t-elle, l'inqui\'e9tude me prit, et je me soulevai sur mon lit, pr\'eatant l'oreille\'85 Je ne tardai pas \'e0 entendre des bruits que je ne connaissais pas, des craquements et des p\'e9 +tillements, et aussi comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai \'e0 terre, et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis \'eatre renvers\'e9e par un tourbillon de fum\'e9e et d'\'e9tincelles\'85 Pourtant je ne perdis pas la t\'ea +te. Je r\'e9veillai ma petite s\'9cur, je la pris dans mes bras, et j'allais essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous enleva toutes deux et nous emporta\'85 +\par +\par \endash Marthe\~! cria une voix de la maison, Marthe\~! L'enfant interrompit court son histoire. +\par +\par \endash C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle r\'e9v\'e9rence\~:) Au revoir, messieurs\'85 +\par +\par D\'e9j\'e0 Marthe avait disparu, que Seignebos et ma\'eetre Folgat restaient encore plant\'e9s sur leurs pieds, se regardant d'un air de supr\'eame d\'e9tresse. +\par +\par \endash Nous n'avons plus rien \'e0 faire ici, docteur, dit enfin le jeune avocat. +\par +\par \endash En effet, rentrons, et m\'eame h\'e2tons-nous, car on m'attend peut-\'eatre\'85 Vous d\'e9jeunez avec moi\'85 +\par +\par Ils se retir\'e8rent alors, la t\'eate basse, et \'e0 ce point ab\'eem\'e9s dans leurs r\'e9flexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur tirait le long des rues, circonstance qui fut remarqu\'e9e de plusieurs bourgeois. +\par +\par En arrivant chez lui\~: +\par +\par \endash Deux couverts, dit le docteur \'e0 son domestique, et monte une bouteille de vin de M\'e9dis\'85 (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat \'e0 son cabinet de travail\~:) Maintenant, commen\'e7a-t-il, que pensez-vous de l'aventure\~? +\par +\par Ma\'eetre Folgat eut un geste de douloureux abattement. +\par +\par \endash Je m'y perds\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot \'e0 sa fille\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Et \'e0 sa femme de chambre\~? +\par +\par \endash Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie \'e0 personne\~; elle combat, triomphe ou succombe seule. +\par +\par \endash Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Je le crois fermement. +\par +\par \endash C'est ma conviction\'85 Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de son mari\~? +\par +\par \endash H\'e9las\~! +\par +\par Ce que ma\'eetre Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire \'e9clairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retir\'e9 ses lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement\~: +\par +\par \endash Si la comtesse \'e9tait innocente, reprit-il, Jacques serait donc coupable\~! Jacques nous aurait donc dup\'e9s tous\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat secouait la t\'eate. +\par +\par \endash De gr\'e2ce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi, laissez-moi me recueillir, rassembler mes id\'e9es. Je suis \'e9pouvant\'e9 de mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et assur\'e9 +ment madame de Claudieuse a \'e9t\'e9 sa ma\'eetresse. Non, il ne nous a pas tromp\'e9s, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa m\'e8re \'e9tait sortie\~? O\'f9 + allait-elle, sinon au rendez-vous\~? Seulement\'85 +\par +\par Il h\'e9sitait. +\par +\par \endash Oh\~! allez, allez, dit le m\'e9decin, vous n'avez rien \'e0 craindre de moi\'85 +\par +\par \endash Eh bien, il se pourrait qu'apr\'e8s que madame de Claudieuse a eu quitt\'e9 monsieur de Boiscoran, la fatalit\'e9 s'en f\'fbt m\'eal\'e9e. Monsieur de Boiscoran nous a cont\'e9 comment les lettres qu'il br\'fblait s'\'e9taient enflamm\'e9es tout +\'e0 coup, avec une telle violence qu'il en avait \'e9t\'e9 effray\'e9. Qui nous dit qu'une flamm\'e8che emport\'e9e par le vent n'a pas mis le feu aux paillers\~! Tirez les cons\'e9quences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran aper\'e7 +oit ce commencement d'incendie\~; il court essayer de l'\'e9teindre\~; ses efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle grandit, elle illumine d\'e9j\'e0 toute la fa\'e7ade du ch\'e2teau\'85 \'c0 ce moment, monsieur de Claudieuse sort +\'85 Monsieur de Boiscoran se croit surpris, il voit ses amours d\'e9voil\'e9es, son mariage rompu, sa vie manqu\'e9e, son avenir bris\'e9, son bonheur an\'e9anti\'85 Il perd la t\'eate, il ajuste le comte, il fait feu et s'enfuit \'e9perdu\'85 + Et ainsi s'explique la maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable d'un assassinat tent\'e9 avec du plomb de chasse\'85 +\par +\par \endash Malheureux\~! interrompit le docteur. +\par +\par \endash Quoi\~! Qu'ai-je dit\~? +\par +\par \endash Gardez-vous de jamais r\'e9p\'e9ter ceci. Telle est l'effroyable vraisemblance de votre hypoth\'e8se que, si elle s'\'e9bruitait, vous ne trouveriez plus personne pour vous croire le jour o\'f9 vous direz la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash La v\'e9rit\'e9\~!\'85 Vous pensez donc que je m'abuse\~? +\par +\par \endash Positivement. (Et rajustant ses lunettes\~:) Ce que je ne pouvais admettre, reprit M.\~Seignebos, c'\'e9tait que madame de Claudieuse e\'fbt de sa main fait feu sur son mari\'85 J'avais raison. Elle n'a pas commis le crime, mat\'e9 +riellement, elle l'a seulement command\'e9\'85 +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Serait-elle donc la premi\'e8re\~? Voil\'e0 mon hypoth\'e8se, \'e0 moi\~: avant de rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son parti et combin\'e9 ses mesures. L'assassin \'e9tait \'e0 son poste. Si elle e\'fbt r\'e9 +ussi \'e0 ramener Jacques, le complice d\'e9sarmait son fusil et allait tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renon\'e7\'e2t \'e0 son mariage, r\'e9solue \'e0 se faire libre pour l'emp\'eacher, elle a donn\'e9 le signal, l'incendie a +\'e9t\'e9 allum\'e9 et on a tir\'e9 sur le comte. +\par +\par Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu. +\par +\par \endash En ce cas, il y aurait eu pr\'e9m\'e9ditation, objecta-t-il, et alors, comment le fusil n'\'e9tait-il charg\'e9 que de cendr\'e9e\~? +\par +\par \endash C'est que le complice manquait d'intelligence\'85 Encore bien qu'il e\'fbt pr\'e9vu o\'f9 tendait le docteur, ma\'eetre Folgat se dressa vivement. +\par +\par \endash Toujours Cocoleu\~! fit-il. +\par +\par Du bout du doigt, M.\~Seignebos se toucha le front. +\par +\par \endash Quand une id\'e9e est entr\'e9e l\'e0, r\'e9pondit-il, elle y est solidement fix\'e9e\'85 Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait d\'e9faut, vous voyez jusqu'o\'f9 ce mis\'e9 +rable idiot pousse le d\'e9vouement et la discr\'e9tion\'85 +\par +\par Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette affaire, car jamais Cocoleu ne parlera\'85 +\par +\par \endash Ne jurez de rien. On m'a propos\'e9 un exp\'e9dient\'85 +\par +\par Il fut interrompu par l'entr\'e9e brusque de son domestique. +\par +\par \endash Monsieur, lui dit ce brave gar\'e7on, il y a en bas un gendarme qui vous am\'e8ne un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence \'e0 l'h\'f4pital. +\par +\par \endash Qu'ils montent, r\'e9pondit le m\'e9decin. (Et pendant que le domestique courait remplir la commission\~:) Voil\'e0 mon exp\'e9dient, ma\'eetre Folgat, dit M.\~Seignebos. Attention\'85 +\par +\par Un pas pesant \'e9branlait d\'e9j\'e0 l'escalier, et presque aussit\'f4t un gendarme parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait \'e0 marcher un pauvre diable. +\par +\par \'ab\~Goudar\~!\~\'bb faillit s'\'e9crier ma\'eetre Folgat. +\par +\par C'\'e9tait Goudar, en effet, mais en quel \'e9tat\~! Les v\'eatements d\'e9chir\'e9s et tach\'e9s de boue, p\'e2le, l'\'9cil hagard, la barbe et les l\'e8vres souill\'e9es d'une \'e9cume blanch\'e2tre. +\par +\par \endash Voil\'e0 l'histoire, major, pronon\'e7a le gendarme. Ce particulier jouait du violon dans la cour de la caserne, et nous \'e9tions plusieurs aux fen\'eatres quand, tout \'e0 + coup, nous l'avons vu tomber par terre et se rouler, et se tordre, et se d\'e9battre en hurlant et en \'e9cumant comme un loup enrag\'e9. Nous l'avons ramass\'e9, soign\'e9, et je vous l'am\'e8ne pour savoir\'85 +\par +\par \endash Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le m\'e9decin. +\par +\par Le gendarme sortit, et la porte ferm\'e9e\~: +\par +\par \endash Quel m\'e9tier\~! s'\'e9cria Goudar d'un accent d'invincible d\'e9go\'fbt. Regardez-moi un peu\~!\'85 Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah\~! +\par +\par Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait de sa bouche un petit morceau de savon. +\par +\par \endash L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien jou\'e9 votre r\'f4le d'\'e9pileptique que les gendarmes y ont \'e9t\'e9 pris. +\par +\par \endash Belle malice, en v\'e9rit\'e9, et bien honorable surtout\~! +\par +\par \endash Malice excellente, puisque, gr\'e2ce \'e0 elle, avant une heure vous serez \'e0 l'h\'f4pital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous verrai tous les matins\'85 \'c0 vous d'agir\'85 +\par +\par \endash Soyez tranquille, r\'e9pondit l'homme de la pr\'e9fecture, j'ai mon id\'e9e. (Puis se tournant vers ma\'eetre Folgat\~:) Me voil\'e0 prisonnier, ajouta-t-il, mais mes pr\'e9cautions sont prises. C'est \'e0 vous que l'agent que j'ai envoy\'e9 + en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un service \'e0 vous demander\~: j'ai \'e9crit \'e0 ma femme de vous adresser mes lettres\~; vous me les ferez parvenir par le docteur\'85 Sur quoi, me voil\'e0 pr\'eat \'e0 + devenir le compagnon de Cocoleu et bien r\'e9solu \'e0 gagner la maison de la rue des Vignes. +\par +\par M.\~Seignebos avait sign\'e9 le billet d'admission. Il rappela le gendarme et, apr\'e8s l'avoir lou\'e9 de son humanit\'e9, il le pria de conduire \'ab\~ce pauvre diable\~\'bb \'e0 l'h\'f4pital. +\par +\par Et rest\'e9 seul avec ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash \'c0 pr\'e9sent, cher ma\'eetre, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous parler du r\'e9cit de Marthe et des projets de Goudar\~?\'85 Non, car Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soup\'e7on arrivant jusqu'\'e0 + l'accusation pour tout faire \'e9chouer. Donc, bornez-vous \'e0 rapporter \'e0 Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste, silence\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256528}26{\*\bkmkend _Toc96256528} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Comme presque tous les gens tr\'e8s fins, le docteur Seignebos avait cette faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa clairvoyance. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline veillait assur\'e9ment, mais non pas avec l'\'e2pre attention qu'on e\'fbt d\'fb attendre d'un tel ambitieux. Avis\'e9 le premier de la d\'e9cision de la chambre des mises en accusation, il se sentit d\'e9livr\'e9 + des angoisses qui le torturaient. Il respira. De remords, il n'en eut pas l'ombre. Il n'eut pas un regret\'85 Il ne songea pas que ce pr\'e9venu que la chambre renvoyait devant la cour d'assises avait \'e9t\'e9 son ami autrefois, et un ami dont il \'e9 +tait fier, dont l'hospitalit\'e9 l'enchantait, dont il avait sollicit\'e9 l'alliance\'85 Non\~! Ce qu'il se dit, c'est qu'ayant hasard\'e9 une partie scabreuse, dont son avenir \'e9tait l'enjeu, il venait de la gagner haut la main. +\par +\par \'c9videmment, sa responsabilit\'e9 \'e9tait loin d'\'eatre d\'e9gag\'e9e, mais son r\'f4le de magistrat instructeur \'e9tait termin\'e9. Il n'avait pas \'e0 para\'eetre aux d\'e9bats. Quoi qu'il adv\'eent, il \'e9chappait, pensait-il, \'e0 la r\'e9 +probation qui l'e\'fbt frapp\'e9 si son enqu\'eate e\'fbt abouti \'e0 une ordonnance de non-lieu. +\par +\par Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon \'9cil \'e0 Sauveterre, que ses relations y resteraient p\'e9nibles, que jamais volontiers une main ne serrerait la sienne\~! Il s'en inqui\'e9tait peu. Sauveterre, une mis\'e9rable sous-pr\'e9 +fecture de cinq mille \'e2mes\~! Il esp\'e9rait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant avancement allait r\'e9compenser son audace et le d\'e9livrer des sottes r\'e9criminations\'85 Ailleurs, dans la ville o\'f9 il serait nomm\'e9 \endash + une grande ville, supposait-il \endash , l'\'e9loignement att\'e9nuerait et effacerait m\'eame ce que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui resterait du pass\'e9 que la r\'e9putation d'un de ces magistrats \'e9tonnants, comme les d\'e9 +peignent les formulaires, \'ab\~qui sacrifient tout \'e0 l'int\'e9r\'eat sacr\'e9 de la justice, qui placent l'inflexible devoir bien au-dessus de toutes ces consid\'e9rations qui troublent et \'e9meuvent le vulgaire, dont l'\'e2me est comme un roc o\'f9 + viennent se briser, impuissantes, toutes les passions humaines\~\'bb. Et avec une telle r\'e9 +putation, son savoir-faire et son envie de parvenir, les occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer sa valeur, de se rendre utile, indispensable\'85 Il se voyait escaladant l'\'e9chelle p\'e9rilleuse des hautes situations. Il se voyait +\'e0 Bordeaux, \'e0 Lyon, \'e0 Paris\'85 +\par +\par C'est dans les draps de pourpre d'un premier succ\'e8s qu'il s'endormit ce soir-l\'e0. Et le lendemain, rien qu'\'e0 le voir traverser les rues, plus roide et plus hautain qu'\'e0 l'ordinaire, les l\'e8vres pinc\'e9 +es, le regard froid et dur, les bourgeois observateurs comprirent qu'il devait y avoir du nouveau. +\par +\par Il faut que les affaires de M.\~de\~Boiscoran aillent bien mal, se dirent-ils, pour que M.\~Galpin-Daveline soit si fier. +\par +\par C'est chez le procureur de la R\'e9publique qu'il se rendait. Le pr\'e9texte de sa visite \'e9tait le besoin de quelques signatures, qu'en toute autre occasion il e\'fbt envoy\'e9 prendre par son greffier. La v\'e9rit\'e9 est qu'il avait sur le c\'9c +ur les s\'e9v\'e8res reproches de M.\~Daubigeon, et qu'il comptait savourer le r\'e9gal d'une revanche. +\par +\par Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins ch\'e9ris, comme toujours, et plus que jamais d'une humeur massacrante. N'importe\~! Il lui soumit les pi\'e8ces \'e0 signer, et, cette besogne faite, tout en repla\'e7 +ant les paperasses dans une serviette \'e0 son chiffre\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! cher procureur, demanda-t-il d'un ton d\'e9gag\'e9, vous connaissez l'arr\'eat\~?\'85 Qui de nous deux avait raison\~? +\par +\par M.\~Daubigeon haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imb\'e9cile, un maniaque, je l'avoue, je me rends \'e0 l'\'e9vidence, et comme l'homme d'Horace, }{\i Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum\'85}{ +\par +\par \endash Vous plaisantez\'85 Que serait-il arriv\'e9, pourtant, si je vous avais \'e9cout\'e9\~? +\par +\par \endash Je ne tiens pas \'e0 le savoir. +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran n'en e\'fbt \'e9t\'e9 ni plus ni moins renvoy\'e9 devant le jury. +\par +\par \endash Peut-\'eatre\'85 +\par +\par \endash Tout autre que moi e\'fbt aussi bien recueilli les preuves qui \'e9tablissent irr\'e9vocablement sa culpabilit\'e9. +\par +\par \endash C'est une question. +\par +\par \endash Et j'aurais entrav\'e9 ma carri\'e8re en me faisant la r\'e9putation d'un de ces magistrats timides qu'un rien arr\'eate\'85 +\par +\par \endash C'est une r\'e9putation qui en vaut bien une autre, interrompit le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par Il s'\'e9tait jur\'e9 de ne rien r\'e9pondre que par monosyllabes, mais la col\'e8re lui faisait oublier son serment. +\par +\par \endash Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas uniquement attach\'e9 \'e0 prouver que monsieur de Boiscoran \'e9tait le coupable\'85 +\par +\par \endash Je l'ai prouv\'e9, c'est vrai. +\par +\par \endash Un autre que vous e\'fbt cherch\'e9 le mot de cette \'e9nigme. +\par +\par \endash Mais je l'ai, ce me semble. +\par +\par D'un air ironique, M.\~Daubigeon s'inclina. +\par +\par \endash Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien conna\'eetre la fin des choses, }{\i Felix qui potuit rerum cognoscere causas\~; }{seulement vous vous abusez peut-\'eatre. Vous \'eates un juge d'instruction tr\'e8 +s fort, mais je suis plus vieux que vous dans le m\'e9tier. Plus je r\'e9fl\'e9chis \'e0 cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas l'\'e9 +chafaud ou le bagne sans un int\'e9r\'eat consid\'e9rable, positif, \'e9vident\'85 O\'f9 est l'int\'e9r\'eat de Jacques\~? Vous allez me r\'e9pondre qu'il ha\'efssait monsieur de Claudieuse\~? Est-ce bien une r\'e9ponse\~ +? Voyons, fouillez un peu votre conscience\'85 Mais, baste\~! personne n'aime \'e0 descendre en soi-m\'eame, }{\i Nemi in sese tentat descendere\'85}{ +\par +\par M.\~Daveline en \'e9tait presque \'e0 regretter d'\'eatre venu. Il avait pens\'e9 trouver M.\~Daubigeon fort penaud, et voil\'e0 que pas du tout. +\par +\par \endash La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il s\'e8chement. +\par +\par \endash Non, mais les jur\'e9s peuvent les avoir. Il en est d'intelligents quelquefois\'85 +\par +\par \endash Les jur\'e9s condamneront monsieur de Boiscoran sans h\'e9sitation. +\par +\par \endash Je n'en mettrais pas la main au feu. +\par +\par \endash Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re lui-m\'eame\'85 +\par +\par \endash Malepeste\~! +\par +\par \endash Pr\'e9tendriez-vous nier son talent\~? Visiblement, le juge d'instruction s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M.\~Daubigeon semblait recouvrer toute sa belle humeur. +\par +\par \endash Dieu me garde, r\'e9pondit-il, de nier l'\'e9loquence de monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re, c'est un homme tr\'e8s fort et qui rarement manque son homme. Seulement vous savez\'85 il en est des r\'e9quisitoires comme des livres, ils +ont leurs destin\'e9es, }{\i habent sua fata\'85 }{Jacques sera bien d\'e9fendu. +\par +\par \endash Je ne crains gu\'e8re ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Mais l'autre, ma\'eetre Folgat\'85 +\par +\par \endash Un jeune homme, sans autorit\'e9. Je redouterais bien autrement ma\'eetre Lachaud. +\par +\par \endash Connaissez-vous leur syst\'e8me de d\'e9fense\~? C'\'e9tait bien l\'e0 que le b\'e2t blessait M.\~Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser para\'eetre\~: +\par +\par \endash Pas du tout, r\'e9pondit-il, mais que m'importe\~! Les amis de monsieur de Boiscoran avaient d'abord song\'e9 \'e0 tirer parti de Cocoleu, ils y ont renonc\'e9. Je suis s\'fbr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais charg\'e9 d'avoir l' +\'9cil de ce c\'f4t\'e9 m'a assur\'e9 que le docteur Seignebos ne s'occupait m\'eame plus de ce pauvre idiot\'85 +\par +\par M.\~Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner M.\~Daveline que parce qu'il le pensait r\'e9ellement. +\par +\par \endash Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences\~; vous avez affaire \'e0 des gens tr\'e8s fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est peut-\'eatre le n\'9cud de l'affaire\'85 Pr\'e9cis\'e9ment parce que monsieur de la Gransi\'e8 +re portera la parole, vous devez trembler. S'il allait \'e9chouer\~!\'85 C'est \'e0 vous qu'il s'en prendrait de l'\'e9chec, et de sa vie il ne vous le pardonnerait. Or, il peut \'e9chouer. Il y a loin de la coupe aux l\'e8vres, }{\i +Multa cadunt inter calicem supremaque labra, }{et je suis l'avis de mon vieux Villon, \'ab\~Rien ne m'est seur que la chose incertaine\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 l'accent du procureur de la R\'e9publique, M.\~Daveline comprit bien qu'il ne gagnerait rien \'e0 discuter davantage. +\par +\par \endash Advienne que pourra\~! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me suffit. +\par +\par En se h\'e2tant, de peur d'une r\'e9plique, d'exp\'e9dier les formules de politesse, il sortit\~; et, tout en descendant l'escalier\~: +\par +\par \endash C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec un bonhomme pour qui les \'e9v\'e9nements ne sont plus que des pr\'e9textes \'e0 citations. +\par +\par Mais il avait beau se d\'e9battre, c'en \'e9tait fait de sa belle assurance. M.\~Daubigeon venait de lui montrer un p\'e9ril qu'il n'avait pas pr\'e9vu. Et quel p\'e9ril\~! La rancune d'un des personnages les plus influents + de la magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent pas. +\par +\par M.\~Daveline avait bien song\'e9 \'e0 la possibilit\'e9 d'un \'e9chec, c'est-\'e0-dire d'un acquittement. Mais il n'avait pas r\'e9fl\'e9chi aux cons\'e9quences de cet \'e9chec. Qui en serait atteint\~? Le minist\'e8 +re public surtout, puisqu'en France le minist\'e8re public fait de l'accusation une question personnelle et s'estime offens\'e9 et humili\'e9 s'il manque son homme. Or, qu'adviendrait-il en ce cas\~? C'est que Du Lopt de la Gransi\'e8 +re s'en prendrait au juge d'instruction. \'ab\~C'est dans votre travail, lui dirait-il, que j'ai puis\'e9 les \'e9l\'e9ments de mon r\'e9quisitoire. Si je n'ai pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail \'e9 +tait incomplet. On n'expose pas un homme comme moi \'e0 l'humiliation d'un acquittement, et surtout dans une affaire dont le retentissement doit \'eatre immense. Vous ne savez pas votre m\'e9tier.\~\'bb +\par +\par Une telle parole \'e9tait une disgr\'e2ce positive. C'\'e9tait, au lieu de l'avancement tant r\'eav\'e9, l'exil pour la vie, en Alg\'e9rie ou en Corse\'85 +\par +\par M.\~Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les d\'e9combres de ses ch\'e2teaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une fois de plus tous les d\'e9 +tails de l'instruction, analysant toutes les preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, \'e0 la veille d'une bataille, s'assure de l'\'e9tat de ses armes. +\par +\par V\'e9ritablement, il ne d\'e9couvrait qu'une seule objection\~: celle du procureur de la R\'e9publique. O\'f9 \'e9tait l'int\'e9r\'eat de Jacques \'e0 commettre un si grand crime\~? +\par +\par L\'e0, \'e9videmment, est le d\'e9faut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai sagement en en pr\'e9venant M.\~de\~la Gransi\'e8re. Les d\'e9fenseurs de Jacques sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs plaidoiries. +\par +\par Et quoi qu'il en e\'fbt dit \'e0 M.\~Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces d\'e9fenseurs. Il n'ignorait pas l'influence \'e9norme que ma\'eetre Magloire devait \'e0 l'int\'e9grit\'e9 de sa vie et \'e0 son d\'e9sint\'e9 +ressement. Il savait fort bien qu'il suffisait que ma\'eetre Magloire se charge\'e2t d'une affaire pour qu'on l'estim\'e2t bonne. On disait de lui\~: \'ab\~Il peut se tromper, mais ce qu'il plaide, il le croit.\~\'bb +\par +\par Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des magistrats qui arrivent \'e0 l'audience avec une opinion in\'e9branlable, mais sur des jur\'e9s qui subissent l'impression du moment et se laissent enlever par un discours\~? Ma\'ee +tre Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette \'e9loquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais ma\'eetre Folgat l'avait, lui. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de Paris lui avait r\'e9pondu\~: \'ab\~Se d\'e9fier du Folgat. Logicien bien autrement dangereux que Lachaud, il poss\'e8de \'e0 un \'e9gal degr\'e9 l'art de troubler la conscience des jur +\'e9s, de les \'e9mouvoir, de leur tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement. Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a toujours quelque surprise en r\'e9serve\~!\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 mes adversaires, pensait M.\~Daveline. Quelle surprise me r\'e9servent-ils\~? Ont-ils v\'e9ritablement renonc\'e9 \'e0 se servir de Cocoleu\~? +\par +\par Il n'avait aucune raison de se d\'e9fier de son commissaire de police, et cependant son inqui\'e9tude devint si grande qu'il se d\'e9tourna de son chemin pour passer \'e0 l'h\'f4pital. +\par +\par La s\'9cur sup\'e9rieure, comme de raison, le re\'e7ut avec toutes les marques d'une profonde d\'e9f\'e9rence, et d\'e8s qu'il s'informa de Cocoleu\~: +\par +\par \endash Voulez-vous le voir, monsieur\~? lui demanda-t-elle. +\par +\par \endash J'avoue, ma s\'9cur, que j'en serais bien aise. +\par +\par \endash Venez avec moi, alors. +\par +\par C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et l\'e0, s'adressant \'e0 un jardinier\~: +\par +\par \endash O\'f9 est l'idiot\~? interrogea-t-elle. +\par +\par L'homme planta sa b\'eache en terre, et de ce respect doucereux qui est le trait distinctif de tous les employ\'e9s des maisons religieuses\~: +\par +\par \endash L'idiot est dans l'all\'e9e du fond, ma m\'e8re, \'e0 cette place qu'il a choisie, vous savez, et d'o\'f9 on ne peut le faire partir\'85 +\par +\par Bient\'f4t, en effet, M.\~Daveline et la sup\'e9rieure l'aper\'e7urent. +\par +\par On lui avait retir\'e9 les haillons qu'il portait \'e0 son entr\'e9e, et on lui avait donn\'e9 l'uniforme de l'h\'f4pital, une grande capote grise et un bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il \'e9 +tait moins repoussant. Assis \'e0 terre, il jouait avec des cailloux. +\par +\par \endash Eh bien\~! mon gar\'e7on, lui demanda M.\~Daveline, comment te trouves-tu ici\~? +\par +\par Il leva sa face h\'e9b\'e9t\'e9e, arr\'eata son \'9cil morne sur la sup\'e9rieure, mais ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \endash Veux-tu revenir au Valpinson\~? continua le juge. +\par +\par Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents. +\par +\par \endash Voyons, insista M.\~Daveline, r\'e9ponds, et je te donnerai une pi\'e8ce de dix sous. +\par +\par Baste\~! Cocoleu s'\'e9tait remis \'e0 jouer. +\par +\par \endash Voil\'e0 comme il est toujours, monsieur, d\'e9clara la sup\'e9rieure. Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses, menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une exp\'e9rience, au lieu de lui donner son d\'e9jeuner, j +e lui ai dit\~: \'abTu n'auras \'e0 manger que quand tu m'auras dit\~: "J'ai faim\~!\'85"\'bb Au bout de vingt-quatre heures, j'ai d\'fb lui rendre sa pitance\~; il se serait laiss\'e9 p\'e9rir d'inanition plut\'f4t que d'articuler une syllabe\'85 +\par +\par \endash Qu'en pense monsieur Seignebos\~? +\par +\par \endash Le docteur ne veut plus en entendre parler, r\'e9pondit la sup\'e9rieure. (Et levant les yeux au ciel\~:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'e\'fbt d\'e9nonc\'e9 + le crime dont il a \'e9t\'e9 t\'e9moin\'85 (Et tout de suite, revenant aux choses de la terre\~:) Mais ne nous d\'e9barrassera-t-on pas bient\'f4t de ce pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre h\'f4pital\~? Puisqu'il trouvait \'e0 + vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer\~? Nos malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place. +\par +\par \endash Il faut attendre, ma s\'9cur, que le proc\'e8s de monsieur de Boiscoran soit termin\'e9, r\'e9pondit le juge d'instruction. +\par +\par La sup\'e9rieure eut un geste r\'e9sign\'e9. +\par +\par \endash C'est ce que le maire m'a d\'e9clar\'e9, dit-elle, et c'est bien f\'e2cheux. Je dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre o\'f9 il avait \'e9t\'e9 d'abord consign\'e9. Je l'ai rel\'e9gu\'e9 + au quartier des fous. Nous appelons ainsi quatre petites loges entour\'e9es d'un mur o\'f9 nous pla\'e7ons les pauvres insens\'e9s qu'on nous confie provisoirement\'85 +\par +\par Mais elle s'arr\'eata, le portier de l'h\'f4pital, le sieur Vaudevin, s'avan\'e7ait en saluant. +\par +\par \endash Qu'est-ce\~? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet. +\par +\par \endash C'est un homme que vous am\'e8ne un gendarme, r\'e9pondit-il. Admission d'urgence\'85 +\par +\par La sup\'e9rieure parcourait ce billet sign\'e9 Seignebos. +\par +\par \endash \'c9pileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que cela\~!\'85 Et \'e9tranger, par-dessus le march\'e9\~! En v\'e9rit\'e9, monsieur Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-l\'e0 se f +aire soigner dans leur commune\~! +\par +\par Et d'un pas assez leste pour son \'e2ge, suivie du portier et de M.\~Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est l\'e0 qu'on avait fait entrer le nouveau malade et, affaiss\'e9 sur un banc, il pr\'e9sentait l'image achev\'e9e du plus + parfait abrutissement. +\par +\par L'ayant examin\'e9 une minute\~: +\par +\par \endash Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie \'e0 Cocoleu. Et qu'on pr\'e9vienne la s\'9cur pharmacienne. Mais non, j'y vais moi-m\'eame. Monsieur le juge m'excusera\'85 +\par +\par Et elle sortit, laissant M.\~Daveline un peu rassur\'e9. +\par +\par L\'e0 n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si ma\'eetre Folgat compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui fournira. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256529}27{\*\bkmkend _Toc96256529} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c0 l'heure m\'eame o\'f9 le juge d'instruction sortait de l'h\'f4pital, le docteur Seignebos et ma\'eetre Folgat se s\'e9paraient, apr\'e8s un frugal d\'e9jeuner, l'un pour courir \'e0 ses malades, l'autre pour se rendre \'e0 la prison. +\par +\par Le jeune avocat \'e9tait cruellement pr\'e9occup\'e9, c'est la t\'eate basse qu'il s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'\'e9piaient au passage, comparant sa mine sombre \'e0 l'air vainqueur de M.\~ +Daveline, se persuadaient que bien d\'e9cid\'e9ment Jacques de Boiscoran \'e9tait perdu. +\par +\par En ce moment, c'\'e9tait presque l'avis de ma\'eetre Folgat. Il traversait une de ces phases de morne d\'e9couragement dont ne savent pas se pr\'e9server les hommes les plus \'e9nergiques lorsqu'ils s'acharnent \'e0 + la poursuite de quelque but incertain et passionn\'e9ment d\'e9sir\'e9. +\par +\par Les d\'e9clarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui avaient cass\'e9 bras et jambes. Apr\'e8s avoir cru bien tenir tous les fils de l'affaire, voil\'e0 que soudain l'\'e9cheveau se brouillait plus que jamais. Et c'\'e9 +tait ainsi depuis le commencement. \'c0 chaque pas qu'il avait fait, le probl\'e8me s'\'e9tait compliqu\'e9 de quelque circonstance inexplicable. \'c0 chacun de ses efforts, les t\'e9n\'e8bres, au lieu de se dissiper, s'\'e9taient \'e9paissies. Ce n'\'e9 +tait pas qu'il dout\'e2t plus qu'avant de l'innocence de Jacques. Non. Le soup\'e7on qui avait travers\'e9 son esprit s'\'e9tait \'e9vanoui comme l'\'e9clair. Il admettait, avec le docteur Seignebos, la probabilit\'e9 + d'un complice, Cocoleu sans doute, charg\'e9 de l'ex\'e9cution mat\'e9rielle du crime. +\par +\par Mais quel parti tirer pour la d\'e9fense de cette hypoth\'e8se\~? Aucun. +\par +\par Goudar \'e9tait un habile homme, et sa fa\'e7on de s'introduire \'e0 l'h\'f4pital et pr\'e8s de Cocoleu r\'e9v\'e9lait un ma\'eetre. Mais si subtil qu'il f\'fbt, et rompu \'e0 toutes les astuces de son m\'e9tier, parviendrait-il \'e0 + confesser un gredin qui se retranchait imperturbablement derri\'e8re la feinte imb\'e9cillit\'e9\~? +\par +\par Si encore il e\'fbt eu du temps devant soi\~! Mais les jours \'e9taient compt\'e9s, et il allait \'eatre forc\'e9 de brusquer ses man\'9cuvres\'85 +\par +\par C'est \'e0 jeter le manche apr\'e8s la cogn\'e9e, pensait le jeune avocat. +\par +\par Cependant, il arrivait \'e0 la prison. Il sentit la n\'e9cessit\'e9 de refouler toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le pr\'e9c\'e9dait \'e0 travers les corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait \'e0 + son visage l'expression de la confiance. +\par +\par \endash Enfin, c'est vous\~! s'\'e9cria Jacques. +\par +\par Il avait \'e9videmment souffert terriblement depuis la veille. La fi\'e8vre de l'inqui\'e9tude avait gonfl\'e9 ses traits et inject\'e9 ses yeux de sang. Un tremblement nerveux le secouait. +\par +\par Pourtant il attendit que le ge\'f4lier e\'fbt referm\'e9 la porte, et alors\~: +\par +\par \endash Qu'a-t-elle dit\~? demanda-t-il d'une voix rauque. +\par +\par Minutieusement, ma\'eetre Folgat rendit compte de sa mission, rapportant presque textuellement les paroles de Mme\~de\~Claudieuse. +\par +\par \endash Je la reconnais bien l\'e0\~! s'exclamait le prisonnier. Il me semble l'entendre\'85 Quelle femme\~! me d\'e9fier ainsi\~!\'85 +\par +\par Et dans sa col\'e8re, il serrait les poings jusqu'\'e0 s'enfoncer les ongles dans la chair. +\par +\par \endash Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas \'e0 essayer de sortir de notre cercle de d\'e9fense. Toute nouvelle d\'e9marche serait inutile\~!\'85 +\par +\par \endash Non\~! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas l\'e0\~! (Et apr\'e8s quelques secondes de r\'e9flexion si toutefois il \'e9tait en \'e9tat de r\'e9fl\'e9chir\~:) Pardonnez-moi, mon cher ma\'eetre, dit-il, de vous avoir expos\'e9 \'e0 + de tels outrages. J'aurais d\'fb les pr\'e9voir, ou, pour mieux dire, je les pr\'e9voyais\'85 Je savais bien que ce n'\'e9tait pas ainsi que je devais engager le combat\~! Mais j'ai \'e9t\'e9 l\'e2che, j'ai eu peur, j'ai recul\'e9. Insens\'e9\~!\'85 + Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours venir au supr\'eame exp\'e9dient\~!\'85 Eh bien\~! j'y arrive aujourd'hui, et mon parti est pris\'85 +\par +\par \endash Que voulez-vous faire\~! +\par +\par \endash Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler\'85 +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash \'c0 moi, elle ne niera pas, peut-\'eatre\~! \'c0 moi, quand je la tiendrai sous mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accus\'e9\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des d\'e9clarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'\'e9tait pas interdit de s'en servir. +\par +\par \endash Et si madame de Claudieuse n'\'e9tait pas coupable\~? fit-il. +\par +\par \endash Qui donc le serait\~? +\par +\par \endash Si elle avait un complice\~? +\par +\par \endash Eh bien\~! elle me le nommera, je l'exige, il le faut\'85 Je ne veux pas \'eatre d\'e9shonor\'e9, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne\'85 +\par +\par Essayer de faire entendre raison \'e0 Jacques, c'e\'fbt \'e9t\'e9 se montrer aussi fou que lui. +\par +\par \endash Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre d\'e9fense est d\'e9j\'e0 difficile, ne la rendez pas impossible\'85 +\par +\par \endash Je serai prudent. +\par +\par \endash Un scandale nous perd sans r\'e9mission. +\par +\par \endash Soyez sans inqui\'e9tude. +\par +\par Ma\'eetre Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de d\'e9tails, c'est que sa situation de d\'e9fenseur lui faisait une loi d'ignorer \endash ou du moins de para\'eetre ignorer +\endash certaines choses. +\par +\par \endash Maintenant, mon cher ma\'eetre, reprit le prisonnier, un service, s'il vous pla\'eet\'85 +\par +\par \endash Parlez. +\par +\par \endash Je voudrais conna\'eetre aussi exactement que possible les dispositions de l'habitation de madame de Claudieuse. +\par +\par Sans mot dire, ma\'eetre Folgat prit une feuille de papier et tra\'e7a le plan de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du vestibule et du salon. +\par +\par \endash Et la chambre du comte, interrogea Jacques, o\'f9 est-elle\~? +\par +\par \endash Au premier \'e9tage. +\par +\par \endash Vous \'eates s\'fbr qu'il ne peut pas se lever\~? +\par +\par \endash Le docteur Seignebos me l'a dit. +\par +\par Le prisonnier eut un mouvement de joie. +\par +\par \endash Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher d\'e9fenseur, qu'\'e0 vous prier de dire \'e0 mademoiselle de Chandor\'e9 que j'ai besoin de la voir aujourd'hui, le plus t\'f4t possible. Qu'elle vienne accompagn\'e9 +e seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en conjure, h\'e2tez-vous\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat se h\'e2ta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait rue de la Rampe. +\par +\par Mlle Denise \'e9tait dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et d\'e8s qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait\~: +\par +\par \endash Je pars, r\'e9pondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles Lavarande\~:) Vite, tante \'c9lisabeth, commanda-t-elle, vite, ton ch\'e2le et ton chapeau, je sors et tu viens avec moi. +\par +\par Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fianc\'e9e, que d\'e9j\'e0 il s'\'e9tait fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout essouffl\'e9e de la rapidit\'e9 de sa course. +\par +\par Il lui prit les mains, et les pressant contre ses l\'e8vres\~: +\par +\par \endash \'d4 mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre sublime fid\'e9lit\'e9 au malheur\~! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la sauve, pour vous t\'e9moigner ma reconnaissance\~! +\par +\par Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et s'adressant \'e0 la tante \'c9lisabeth\~: +\par +\par \endash Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois d\'e9j\'e0 vous avez bien voulu nous rendre\'85 Il serait bien important qu'on n'entend\'eet rien de ce que j'ai \'e0 confier \'e0 Denise, et je crains d'\'eatre \'e9pi\'e9 +\'85 +\par +\par Fa\'e7onn\'e9e \'e0 l'ob\'e9issance passive, la brave demoiselle sortit sans se permettre une r\'e9flexion et alla se mettre au guet dans le corridor. +\par +\par L'\'e9tonnement de Mlle de Chandor\'e9 \'e9tait grand, mais Jacques ne lui laissa pas le temps de prononcer une parole\~: +\par +\par \endash Ici m\'eame, commen\'e7a-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'\'e9vader, Blangin m'en fournirait les moyens\'85 +\par +\par La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense\~: +\par +\par \endash Voudriez-vous donc fuir\~? balbutia-t-elle. +\par +\par \endash Jamais, \'e0 aucun prix\'85 Seulement, vous devez vous rappeler que tout en r\'e9sistant \'e0 vos pri\'e8res, je vous ai dit qu'un jour peut-\'eatre j'aurais besoin de quelques heures de libert\'e9\'85 +\par +\par \endash Je me souviens. +\par +\par \endash Je vous ai pri\'e9e de pressentir le ge\'f4lier \'e0 ce sujet. +\par +\par \endash C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours \'e0 notre discr\'e9tion. +\par +\par Jacques parut respirer plus librement. +\par +\par \endash Eh bien\~! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la soir\'e9e hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai rentr\'e9 avant minuit\'85 +\par +\par Mlle Denise l'arr\'eata. +\par +\par \endash Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin. +\par +\par Le m\'e9nage des ge\'f4liers de Sauveterre ressemblait \'e0 beaucoup de m\'e9nages. Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus fort, pr\'e9tendait r\'e9 +gner. Humble, soumise, r\'e9sign\'e9e en apparence, la femme baissait la t\'eate, semblait toujours ob\'e9ir, mais en r\'e9alit\'e9, de par le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il fallait encore le consentement de la femme. + D\'e8s que la femme s'\'e9tait engag\'e9e, elle se chargeait de faire vouloir son mari. +\par +\par Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord \'e0 Mme\~Blangin. Appel\'e9e, elle accourut au parloir, la bouche pleine d'hypocrites protestations, jurant qu'elle \'e9tait tout \'e0 la d\'e9votion de sa ch\'e8 +re demoiselle, rappelant le temps o\'f9 elle \'e9tait au service de M.\~de\~Chandor\'e9, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et qu'elle regrettait toujours\'85 +\par +\par \endash Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'\'eates d\'e9vou\'e9e. Mais \'e9coutez-moi\'85 +\par +\par Et vivement elle se mit \'e0 expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que Jacques, retir\'e9 un peu \'e0 l'\'e9cart, dans l'ombre, \'e9piait les impressions de la femme du ge\'f4lier. +\par +\par Petit \'e0 petit, elle redressait la t\'eate, et, quand Mlle Denise eut achev\'e9\~: +\par +\par \endash Je comprends tr\'e8s bien, r\'e9pondit-elle, et si j'\'e9tais la ma\'eetresse, je dirais\~: \'ab\~C'est fait\'85\~\'bb Mais c'est Blangin qui est le ma\'eetre dans la prison\'85 Oh\~! il n'est pas m\'e9chant, seulement il tient \'e0 son devoir +\'85 Nous n'avons que notre place pour vivre\'85 +\par +\par \endash Ne vous l'ai-je pas d\'e9j\'e0 pay\'e9e\~! +\par +\par \endash Oh\~! je sais que mademoiselle n'est pas regardante\'85 +\par +\par \endash Vous m'aviez promis de parler de cette affaire \'e0 votre mari. +\par +\par \endash Je lui en ai bien parl\'e9, seulement\'85 +\par +\par \endash Je donnerai la m\'eame somme que l'autre fois. +\par +\par \endash En or\~? +\par +\par \endash Soit, en or. +\par +\par Un \'e9clair de convoitise brilla sous les \'e9pais sourcils de la ge\'f4li\'e8re, et n\'e9anmoins, se poss\'e9dant toujours\~: +\par +\par \endash Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-\'eatre. Je vais l'arraisonner, et je vous l'envoie. +\par +\par Elle sortit en courant, et d\'e8s qu'elle eut disparu\~: +\par +\par \endash Combien donc avez-vous d\'e9j\'e0 donn\'e9 \'e0 Blangin\~? demanda Jacques \'e0 Mlle Denise. +\par +\par \endash Dix-sept mille francs. +\par +\par \endash Ces gens-l\'e0 nous exploitent indignement\~! +\par +\par \endash Eh\~! qu'importe l'argent\~! Que ne sommes-nous ruin\'e9s l'un et l'autre, et que n'\'eates-vous libre\~! +\par +\par Mais la ge\'f4li\'e8re n'avait pas \'e9t\'e9 longue \'e0 d\'e9cider son mari. D\'e9j\'e0 le pas lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussit\'f4t il se montra, son bonnet de laine \'e0 la main, la mine obs\'e9quieuse et l'\'9c +il inquiet. +\par +\par \endash Ma femme m'a tout dit, commen\'e7a-t-il, et je consens\'85 Seulement, il faut nous entendre\'85 Ce n'est pas une petite chose que vous me demandez\'85 +\par +\par D'un geste, Jacques l'interrompit. +\par +\par \endash N'exag\'e9rons rien, fit-il. Je ne pr\'e9tends pas m'\'e9vader. Je veux seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole. +\par +\par \endash Pardi\~! c'est bien \'e7a qui me tourmente\~! S'il ne s'agissait que de vous donner d\'e9finitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison, et puis allez, des jambes\~! Un prisonnier qui s'\'e9 +vade, cela se trouve tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir\'85 Diable\~! Et si l'on vous rencontre en ville\~? Et si l'on vient vous demander pendant que vous serez dehors\~? Et si l'on vous voit rentrer\~? Qu'est-ce que je r\'e9 +pondrai\~? Je veux bien \'eatre mis \'e0 pied pour n\'e9gligence, je suis pay\'e9 et je m'en moque. Mais \'eatre accus\'e9 de complicit\'e9 et fourr\'e9 en prison, halte-l\'e0\~! Je n'en suis plus\~! +\par +\par Visiblement, ce n'\'e9tait qu'une pr\'e9face. +\par +\par \endash Oh\~! que de paroles perdues\~! fit Mlle Denise. Expliquez-vous clairement. +\par +\par \endash Voil\'e0. Il est impossible que monsieur passe par la porte. \'c0 la retraite, c'est-\'e0-dire \'e0 huit heures du soir, en cette saison, les soldats de garde s'installent \'e0 l'int\'e9rieur de la prison, et jusqu'\'e0 + la diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'\'e0 cinq heures du matin, je ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste\'85 +\par +\par Voulait-il se faire valoir\~? Faisait-il les difficult\'e9s plus s\'e9rieuses qu'elles n'\'e9taient v\'e9ritablement\~? +\par +\par \endash Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un moyen. +\par +\par \endash J'en connais un, d\'e9clara le ge\'f4lier. (Et trop grossier pour savoir dissimuler une longue pr\'e9m\'e9ditation\~:) Pour que la chose se fasse, continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'\'e9 +vadait pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, \'e0 un certain endroit que j'ai sond\'e9, plus de deux pieds d'\'e9paisseur, et de l'autre c\'f4t\'e9 +, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne place jamais de factionnaire. Je procurerai \'e0 monsieur un pic et un levier, et il fera un trou dans ce mur. +\par +\par Jacques haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentr\'e9, comment expliquerez-vous ce trou b\'e9ant\~? +\par +\par Blangin souriait. +\par +\par \endash Bien s\'fbr, r\'e9pondit-il, je ne dirai pas qu'il a \'e9t\'e9 fait par les rats. J'ai song\'e9 \'e0 tout. En m\'eame temps que monsieur, sortira par le trou un prisonnier qui, lui, ne reviendra pas\'85 +\par +\par \endash Quel prisonnier\~? +\par +\par \endash Frumence Cheminot, pardi\~!, qui ne demandera pas mieux que de prendre sa vol\'e9e, et qui donnera m\'ea +me un bon coup de main pour percer le mur. Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas compromis. +\par +\par Le plan \'e9tait bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire honneur. L'id\'e9e \'e9tait de sa femme. +\par +\par \endash Eh bien\~! dit Jacques, voil\'e0 qui est entendu. Procurez-nous le pic et le levier, montrez-moi l'endroit o\'f9 il faut attaquer le mur, et je me charge de Cheminot. Demain, dans la journ\'e9e, l'argent vous sera remis. +\par +\par Et il s'appr\'eatait \'e0 suivre le ge\'f4lier, qui venait de sortir, quand Mlle Denise le retint. Levant sur son fianc\'e9 ses beaux yeux tremblants\~: +\par +\par \endash Vous le voyez, Jacques, pronon\'e7a-t-elle, je n'ai pas h\'e9sit\'e9 \'e0 tout tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de libert\'e9 que vous souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez faire\~? +\par +\par Et comme il se taisait\~: +\par +\par \endash O\'f9 voulez-vous aller\~? insista-t-elle. +\par +\par Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix troubl\'e9e\~: +\par +\par \endash Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous r\'e9ponde. Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour vous\'85 +\par +\par Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille roul\'e8rent sur ses joues. +\par +\par \endash Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop\~!\'85 Quoique ne sachant rien de la vie, d\'e9j\'e0, en d\'e9couvrant qu'on me cachait quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment\'85 D\'e9 +sormais je ne puis plus douter. C'est pr\'e8s d'une femme que vous vous rendrez demain soir\'85 +\par +\par \endash Denise\~! suppliait Jacques \'e0 mains jointes, Denise, par piti\'e9\~! +\par +\par Elle ne l'\'e9coutait pas. Secouant doucement la t\'eate\~: +\par +\par \endash Pr\'e8s d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aim\'e9e sans doute, ou que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-\'eatre murmur\'e9 ces m\'eames paroles que vous murmuriez \'e0 mes genoux\~ +! Comment avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses\~! Elle ne vous aime donc pas\~! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant prisonnier et faussement accus\'e9 d'un crime abominable\~? +\par +\par Jacques n'en pouvait supporter davantage. +\par +\par \endash Grand Dieu\~! s'\'e9cria-t-il, plut\'f4t mille fois tout vous dire que de laisser un soup\'e7on effleurer votre c\'9cur\~! \'c9coutez et pardonnez-moi\'85 +\par +\par Mais elle l'arr\'eata en lui posant la main sur les l\'e8vres, et toute palpitante\~: +\par +\par \endash Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien\~!\'85 J'ai foi en vous\~! Rappelez-vous seulement que vous \'eates tout pour moi\~: l'esp\'e9rance, l'avenir, la vie\'85 Si vous m'aviez tromp\'e9 +e, je sens bien, malheureuse, que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je n'aurais pas longtemps \'e0 souffrir\'85 +\par +\par \'c9perdu de douleur et d'amour\~: +\par +\par \endash Denise, r\'e9p\'e9tait Jacques, Denise, mon amie ador\'e9e, laissez-moi vous avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie\'85 +\par +\par \endash Non, interrompit-elle, non\~! Faites ce que vous dit votre conscience, je crois en vous\'85 +\par +\par Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en entra\'eenant la tante \'c9lisabeth, et si vite qu'il se pr\'e9cipit\'e2t hors du parloir, il n'aper\'e7ut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor. +\par +\par Jamais encore, jusqu'\'e0 ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de ha\'efr v\'e9ritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et farouche qui ne r\'eave plus que vengeance. +\par +\par Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait maudite, mais toujours, au plus fort de ses col\'e8res, s'\'e9levait du fond de son \'e2me un sentiment de mis\'e9ricorde et de piti\'e9 pour cette ma\'eetresse qu'il avait tant aim\'e9 +e. Car il l'avait ador\'e9e follement, il ne se le dissimulait pas. Il lui avait d\'fb les premi\'e8res ivresses de son adolescence, ces sensations \'e2pres ou exquises qu'on ne saurait oublier. Dans sa cellule m\'ea +me, il tressaillait au souvenir de certaines de ses attitudes, il revoyait ses yeux noy\'e9s de voluptueuses langueurs, il entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle portait d'habitude. +\par +\par Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout perdre qu'il se sentait encore bien pr\'e8s de pardonner\'85 Mais lui enlever le c\'9cur de sa fianc\'e9e, lui ravir cet amour ardent et pur comme la flamme\~! Ah\~! c'\'e9 +tait combler la mesure. +\par +\par Et je la m\'e9nagerais encore\~! se disait-il, ivre de rage. J'h\'e9siterais \'e0 la perdre\~! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je d\'e9fends\'85 +\par +\par Plus que jamais, il \'e9tait r\'e9solu \'e0 l'exp\'e9dition du lendemain, sentant bien que le courage ne lui manquerait plus. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment \endash et c'\'e9tait une adresse du ge\'f4lier \endash , c'est Cheminot qui fut charg\'e9 de le reconduire \'e0 sa cellule, et selon l'expression des ge\'f4les, de l'y \'ab\~boucler\~\'bb. Il le fit entrer, et tout de suite, carr\'e9 +ment, il lui exposa ce qu'il attendait de lui. +\par +\par Sur la foi de Blangin, il \'e9tait persuad\'e9 qu'\'e0 la seule id\'e9e de s'\'e9vader, le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un air perplexe\~: +\par +\par \endash C'est que, r\'e9pondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de m'ensauver. +\par +\par Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son concours, c'\'e9tait sa sortie manqu\'e9e, ou tout au moins remise. +\par +\par \endash Parlez-vous s\'e9rieusement, Frumence\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Dame\~! oui, mon pauvre monsieur\~! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal, j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien \'e0 faire et j'attrape par-ci par-l\'e0 +, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour m'acheter du vin et du tabac. +\par +\par \endash Mais la libert\'e9, mon brave\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~! quoi, on me la rendra\'85 Je n'ai point commis de crime, n'est-ce pas\~? J'ai escalad\'e9 un brin le mur d'un verger\~; on n'est pas pendu pour \'e7a. J'ai consult\'e9 + monsieur Magloire et il m'a dit tout net mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour trois ou six mois. Ce n'est pas le diable \'e0 tirer. Tandis que si je m'\'e9vade, on mettra les gendarmes \'e0 + mes trousses, ils me rattraperont, je serai ramen\'e9 ici, et alors, comment me traitera-t-on\~! Sans compter que de s'\'e9vader et de d\'e9grader une prison, c'est grave\'85 +\par +\par Comment combattre une r\'e9solution si sage et de si bonnes raisons\~! L'inqui\'e9tude prenait presque Jacques. +\par +\par \endash Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave\~? fit-il. +\par +\par \endash Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est pas tout, si nous \'e9tions au printemps, je vous dirais\~: \'ab\~J'en suis\~\'bb. Mais nous voil\'e0 en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va manquer\'85 +\par +\par Fain\'e9ant incurable, Cheminot se pr\'e9occupait toujours beaucoup de l'ouvrage. +\par +\par \endash Les vendanges se feront donc sans vous\~! reprit Jacques. +\par +\par Le vagabond eut un geste de regret. +\par +\par \endash C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il. +\par +\par \endash Eh bien\~!\'85 +\par +\par \endash Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Apr\'e8s les vendanges, l'hiver vient. Et l'hiver, bonne gent\~! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois qu'il gelait \'e0 pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir o\'f9 g\'eeter\'85 brrr\~! +\'85 Ici, il y a des po\'eales et l'administration donne des chaussons bien chauds\'85 +\par +\par \endash Oui, mais il n'y a pas de veill\'e9es\'85 hein\~! Frumence\'85 de ces bonnes veill\'e9es o\'f9 l'on boit du vin cuit et o\'f9 l'on conte des gaillardises aux filles en \'e9cossant des haricots ou en \'e9grenant du ma\'efs\'85 +\par +\par \endash Oh\~! je sais\'85 J'ai bien ri \'e0 des moments. Mais le froid\~!\'85 o\'f9 aller sans le sou\~! +\par +\par C'\'e9tait l\'e0 justement que Jacques en voulait venir. +\par +\par \endash J'ai de l'argent, dit-il. +\par +\par \endash Je le sais bien. +\par +\par \endash Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides\~! Ce que vous me demanderiez, je vous le donnerais\'85 +\par +\par \endash Vrai\~! s'\'e9cria le vagabond. (Et arr\'eatant sur Jacques un regard o\'f9 se peignaient \'e0 la fois la surprise, l'esp\'e9rance et la joie\~:) C'est qu'il me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long\'85 Il me faudrait, oh, oui\~ +! il me faudrait bien cinquante pistoles. +\par +\par Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs. +\par +\par \endash Je vous en donnerai cent, dit Jacques. +\par +\par L'\'9cil de Cheminot \'e9tincela. Il dut avoir comme une vision de ces irr\'e9sistibles cabarets de Rochefort, o\'f9 il avait men\'e9 si joyeuse vie. Mais h\'e9sitant \'e0 croire \'e0 tant de bonheur\~: +\par +\par \endash Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi\~? fit-il timidement. +\par +\par \endash Voulez-vous la somme tout de suite, r\'e9pondit Jacques, attendez\'85 +\par +\par Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais \'e0 la vue de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait d\'e9j\'e0. +\par +\par \endash Oh\~! comme cela, fit-il, non\~!\'85 Je sais ce que vaut ce papier, en ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je\~? Ce serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit o\'f9 + je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet\'85 +\par +\par \endash Ce n'est pas une difficult\'e9. Avant demain je me serai procur\'e9 de l'or, des pi\'e8ces de cent sous ou des petits billets, \'e0 votre choix. +\par +\par Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains. +\par +\par \endash Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre\~! s'\'e9cria-t-il, et je suis votre homme\~!\'85 Vive la libert\'e9\~!\'85 O\'f9 est le mur \'e0 percer\~? +\par +\par \endash Je vous le montrerai demain\'85 Et d'ici l\'e0, Cheminot, silence\'85 +\par +\par C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra \'e0 Jacques l'endroit o\'f9 la muraille avait le moins d'\'e9paisseur. C'\'e9tait dans une esp\'e8ce de cellier o\'f9 personne jamais ne venait, o\'f9 l'on serrait des outils de rebut et o\'f9 + se trouvaient des pics et des leviers. +\par +\par \endash Et pour que nul ne vous d\'e9range, dit le ge\'f4lier, j'aurai ce soir \'e0 d\'eener deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne pensera pas aux prisonniers\'85 Ma femme aura l'\'9cil au guet, et s'il se pr\'e9 +sentait quelque ronde, elle viendrait vite vous pr\'e9venir, et dare-dare vous remonteriez chez vous. +\par +\par Tout bien convenu, sit\'f4t la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot, munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient \'e0 la besogne. +\par +\par Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en f\'fbt venu \'e0 bout tout seul. L'\'e9paisseur n'\'e9tait m\'eame pas ce qu'avait annonc\'e9 Blangin, mais la solidit\'e9 passait toute attente. Nos p\'e8res b\'e2tissaient bien. Le t +emps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en avait acquis la duret\'e9. C'\'e9tait comme si l'on e\'fbt attaqu\'e9 un bloc de granit. +\par +\par Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgr\'e9 les pr\'e9cautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entend\'eet pas, en moins d'une heure il eut creus\'e9 un trou par o\'f9 un homme pouvait passer. +\par +\par Il y avan\'e7a la t\'eate, et apr\'e8s un moment d'observation\~: +\par +\par \endash Tout va bien\~! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est d\'e9sert\~! Ma foi\~! je me risque\'85 +\par +\par Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se h\'e2t\'e8rent de gagner une place o\'f9 les arbres faisaient l'ombre encore plus \'e9paisse. +\par +\par Une fois l\'e0\~: +\par +\par \endash Tenez, dit Jacques en tendant \'e0 Cheminot une liasse de billets de cinq francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai donn\'e9es tant\'f4t\'85 Merci, vous \'eates un brave gar\'e7on, et si je me tire d'affaire, je ne vous oublierai pas +\'85 Et maintenant, s\'e9parons-nous. Jouez des jambes, soyez prudent, et\'85 bonne chance. +\par +\par Ayant dit, il s'\'e9loigna \'e0 grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son c\'f4t\'e9, comme c'\'e9tait convenu. +\par +\par Tout de m\'eame, pensait le vagabond, c'est une dr\'f4le d'histoire que celle de ce pauvre monsieur\~! O\'f9 peut-il bien aller ainsi\~? +\par +\par Et la curiosit\'e9 l'emportant sur la prudence, il suivit. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256530}28{\*\bkmkend _Toc96256530} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il savait de quelle r\'e9probation effroyable il \'e9tait l'objet. \'c0 prendre le chemin le plus court, \'e0 traverser les rues fr\'e9quent\'e9es, il e\'fbt risqu\'e9 d'\'eatre reconnu et peut- +\'eatre arr\'eat\'e9. Il s'\'e9tait donc r\'e9sign\'e9 \'e0 un long d\'e9tour, et il s'\'e9tait engouffr\'e9 dans le d\'e9dale des ruelles sombres et tortueuses de la vieille ville. Il s'en allait d'un pied fi\'e9vreux, se d\'e9 +tournant des rares passants, son chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour plus de s\'fbret\'e9 encore, tenant son mouchoir appliqu\'e9 contre sa figure. +\par +\par Il \'e9tait bien pr\'e8s de neuf heures et demie lorsqu'il arriva \'e0 la maison qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le portillon \'e9tait enlev\'e9 et la porte ferm\'e9e. N'importe, Jacques avait son plan. Il sonna. +\par +\par Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir. +\par +\par \endash Madame la comtesse de Claudieuse\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Madame ne peut recevoir personne, r\'e9pondit cette fille. Madame est pr\'e8s de monsieur qui est au plus mal ce soir. +\par +\par \endash Il faut pourtant que je lui parle\'85 +\par +\par \endash Impossible. +\par +\par \endash Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoy\'e9 par le juge d'instruction, d\'e9sire l'entretenir un instant. C'est pour l'affaire Boiscoran. +\par +\par \endash Que ne le disiez-vous tout de suite\~! fit la servante. Venez\'85 +\par +\par Et dans sa pr\'e9cipitation, oubliant de refermer la porte, elle pr\'e9c\'e9da Jacques \'e0 travers le jardin. Une fois dans le vestibule, ouvrant le salon\~: +\par +\par \endash Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte pr\'e9venir madame\'85 +\par +\par Et, ayant allum\'e9 les bougies d'un des cand\'e9labres de la chemin\'e9e, elle s'\'e9loigna. +\par +\par Tout, jusqu'\'e0 ce moment, marchait au gr\'e9 de Jacques, et mieux m\'eame qu'il n'e\'fbt os\'e9 le souhaiter. Restait \'e0 emp\'eacher la comtesse de se retirer en l'apercevant et de lui \'e9chapper. Tr\'e8 +s heureusement, la porte du salon ouvrait en dedans. Il alla se poster derri\'e8re le battant rest\'e9 ouvert et attendit. +\par +\par Depuis vingt-quatre heures qu'il se pr\'e9parait \'e0 cette entrevue, il avait arrang\'e9 dans sa t\'eate ce qu'il aurait \'e0 dire. Mais voici qu'au dernier moment, de m\'eame que les feuilles mortes au souffle de la temp\'eate, toutes ses id\'e9es s' +\'e9parpillaient\'85 Son c\'9cur battait avec une telle violence qu'il lui semblait remplir du bruit de ses battements ce grand salon d\'e9labr\'e9. Il se croyait de sang-froid pourtant, et de fait, il avait cette lucidit\'e9 particuli\'e8re qui donne +\'e0 certains actes des fous une apparence de logique. +\par +\par Il commen\'e7ait \'e0 s'\'e9tonner d'attendre si longtemps, quand enfin des pas l\'e9gers et le fr\'f4lement d'une robe lui annonc\'e8rent Mme\~de\~Claudieuse. +\par +\par Elle entra, v\'eatue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit quelques pas dans le salon, \'e9tonn\'e9e de n'apercevoir pas celui qui la demandait. +\par +\par C'\'e9tait bien ce qu'avait pr\'e9vu Jacques. +\par +\par Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant devant\~: +\par +\par \endash \'c0 nous deux\~! fit-il. Se retournant au bruit\~: +\par +\par \endash Jacques\~! s'\'e9cria la comtesse. +\par +\par Et terrifi\'e9e, comme d'une apparition, elle regardait autour d'elle, cherchant une issue. Une des portes-fen\'eatres du salon \'e9tait demeur\'e9e entreb\'e2ill\'e9e, et elle allait s'y pr\'e9cipiter. +\par +\par Jacques s'avan\'e7a. +\par +\par \endash N'essayez pas de m'\'e9chapper, pronon\'e7a-t-il\~; car je vous le jure, je vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, jusqu'au pied de son lit. +\par +\par Elle le regardait comme si elle n'e\'fbt pas compris. +\par +\par \endash Vous\~! balbutia-t-elle, ici\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit-il, moi\~! Cela vous \'e9tonne, n'est-ce pas\~? Vous vous disiez\~: il est prisonnier, bien gard\'e9 par les verrous et par les ge\'f4liers, je puis dormir tranquille\'85 Pas de preuves, il ne parlera pas\'85 +\par +\par J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamn\'e9. Coupable, je suis sauv\'e9e\~; innocent, il est perdu\~!\'85 Vous pensiez que tout \'e9tait dit\~? Eh bien\~! non, me voici\~! +\par +\par L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si beaux de la comtesse. +\par +\par \endash C'est monstrueux\~! fit-elle. +\par +\par \endash Monstrueux, en effet\~! +\par +\par \endash Assassin\~! Incendiaire\~! +\par +\par Il \'e9clata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible. +\par +\par \endash C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi\~! +\par +\par En un supr\'eame effort, Mme\~de\~Claudieuse rassemblait toute son \'e9nergie. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit-elle, oui\~! \'c0 moi, vous ne pouvez pas nier le crime. Je sais, moi, les mobiles que les juges ignorent\'85 Croyant que j'allais ex\'e9cuter mes menaces, vous avez eu peur\'85 Lorsque je vous ai quitt\'e9 en courant, vous vous +\'eates dit\~: c'est fini, elle va tout r\'e9v\'e9ler \'e0 son mari\~!\'85 Et alors vous avez allum\'e9 l'incendie pour attirer mon mari dehors, incendiaire\~! Et vous avez fait feu sur lui, assassin\~!\'85 +\par +\par \endash Et voil\'e0 ce que vous avez trouv\'e9\~! interrompit-il. \'c0 qui esp\'e9rez-vous faire croire cette explication absurde\~? Nos lettres \'e9taient br\'fbl\'e9es, et de m\'eame que vous niez avoir \'e9t\'e9 ma ma\'eetresse, je pouvais nier avoir +\'e9t\'e9 jamais votre amant\~! Et d'ailleurs, est-ce moi qu'un scandale e\'fbt atteint\~? Vous savez bien que non\~! Vous n'ignorez pas que la m\'eame chose qui d\'e9shonore une femme d\'e9core un homme d'un lustre nouveau. Telles sont nos m\'9curs\~! +\'85 Et quant \'e0 redouter monsieur de Claudieuse, on me conna\'eet assez pour savoir que je ne crains personne. Au temps o\'f9 nous cachions nos amours au fond de la rue des Vignes, o +ui, je pouvais avoir peur de votre mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le juge de sa propre cause et l'ex\'e9cuteur du jugement qu'il prononce\'85 Hors de l\'e0 +, hors ce cas de flagrant d\'e9lit qui permet \'e0 un homme de tuer comme un chien un autre homme qui ne peut ou ne veut se d\'e9fendre, que m'importait le comte de Claudieuse\~! Que m'importaient vos menaces \'e0 vous et sa haine \'e0 lui\~! +\par +\par C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent \'e2pre et tranchant comme un glaive, et avec cette certitude qui p\'e9n\'e8tre, qui s'enfonce dans l'esprit. +\par +\par La comtesse chancelait. +\par +\par \endash Est-ce imaginable\~! b\'e9gayait-elle, est-ce possible\~! (Puis tout \'e0 coup, redressant le front\~:) Mais je deviens folle\~! reprit-elle. Si vous \'e9tiez innocent, qui donc serait le coupable\~?\'85 +\par +\par D'un mouvement fr\'e9n\'e9tique, Jacques lui saisit les poignets, et les serrant \'e0 les meurtrir, et se penchant vers elle, si pr\'e8s qu'elle sentit son souffle comme une flamme sur son visage\~: +\par +\par \endash Toi\~! ex\'e9crable cr\'e9ature, dit-il, toi\~! (Et la repoussant avec une si furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil\~:) Toi\~! poursuivit-il, qui voulais \'eatre veuve pour m'emp\'eacher de briser ma cha\'eene\~!\'85 \'c0 + notre dernier rendez-vous, te croyant \'e9cras\'e9e de douleur et boulevers\'e9e par tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu l'indigne faiblesse, la stupide l\'e2chet\'e9 de te dire que si j'\'e9pousais Denise, c'\'e9tait uniquement parce que tu n'\'e9 +tais pas libre\~! Alors, ne t'es-tu pas \'e9cri\'e9e\~: \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! heureusement cette \'e9pouvantable id\'e9e ne m'est pas venue plus t\'f4t\~!\~\'bb De quelle id\'e9e s'agissait-il, Genevi\'e8ve\~?\'85 Allons, r\'e9 +ponds et avoue qu'elle venait trop t\'f4t encore, puisque tu l'as mise \'e0 ex\'e9cution\'85 (Et r\'e9p\'e9tant d'un ton d'\'e9crasante ironie la phrase que venait de prononcer Mme\~de\~Claudieuse\~:) Qui donc serait le coupable, ajouta-t-il, si vous \'e9 +tiez innocente\~?\'85 +\par +\par Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les yeux de Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus sombres profondeurs de l'\'e2me\~: +\par +\par \endash Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas commis le crime affreux\~?\'85 +\par +\par Il haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est donc r\'e9el, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis\~? +\par +\par \endash Peut-\'eatre l'avez-vous seulement command\'e9\~! D'un geste d\'e9lirant, elle leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix d\'e9chirante\~: +\par +\par \endash \'d4 mon Dieu\~! s'\'e9cria-t-elle, il le croit\~! Il le croit sinc\'e8rement\'85 +\par +\par Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui succ\'e8de au fracas de la foudre. +\par +\par Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de Claudieuse s'examinaient \'e9perdument, comprenant que l'heure supr\'eame de leur destin\'e9e sonnait. En chacun d'eux \'e9clatait, fulgu +rante, la conviction de l'innocence de l'autre. Pas besoin d'explications. Ils avaient \'e9t\'e9 abus\'e9s par les apparences, et ils le reconnaissaient, ils en \'e9taient s\'fbrs. Et tel \'e9tait pour eux l'effarement de cette d\'e9couverte que l'id\'e9 +e ne leur venait pas de rechercher quel pouvait \'eatre le coupable. +\par +\par \endash Que faire\~? interrogea enfin la comtesse. +\par +\par \endash Dire la v\'e9rit\'e9\~! r\'e9pondit Jacques. +\par +\par \endash Quelle\~? +\par +\par \endash Que j'\'e9tais votre amant\'85 Que si je suis all\'e9 au Valpinson, c'est que vous m'y aviez donn\'e9 rendez-vous\'85 Que si on a retrouv\'e9 l'enveloppe d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais br\'fbl\'e9e pour obtenir du feu\'85 + Que si j'avais les mains noircies, c'est que j'avais \'e9miett\'e9, pour les \'e9parpiller au vent, les d\'e9bris carbonis\'e9s de nos lettres\'85 +\par +\par \endash Jamais\~! s'\'e9cria la comtesse. +\par +\par Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un accent d'impitoyable \'e9nergie\~: +\par +\par \endash Ce sera, cependant, pronon\'e7a-t-il\~; je le veux, il le faut\'85 +\par +\par Mme\~de\~Claudieuse se tordait les bras. +\par +\par \endash Jamais\~! r\'e9p\'e9ta-t-elle, jamais\'85 (Et avec une pr\'e9cipitation convulsive\~:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la v\'e9rit\'e9 est impossible \'e0 dire\~? Ce n'est pas \'e0 notre innocence qu'on croirait, mais \'e0 + notre complicit\'e9\'85 +\par +\par \endash N'importe\~! Je ne veux pas p\'e9rir. +\par +\par \endash Dites que vous ne voulez pas p\'e9rir seul\'85 +\par +\par \endash Soit\~! +\par +\par \endash Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre s\'fbrement\~! Est-ce l\'e0 ce que vous exigez\~? Quand il y aura deux victimes au lieu d'une, votre sort vous para\'eetra-t-il moins cruel\~?\'85 +\par +\par Il l'arr\'eata d'un geste mena\'e7ant. +\par +\par \endash Toujours la m\'eame\~! s'\'e9cria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle r\'e9fl\'e9chit, elle calcule, elle se marchande\'85 Et elle disait m'aimer\~!\'85 +\par +\par \endash Jacques\~! interrompit Mme\~de\~Claudieuse. (Et se rapprochant de lui\~:) Ah\~! je calcule, fit-elle. Ah\~! je r\'e9fl\'e9chis\~! Eh bien, \'e9coute\'85 Oui, c'est vrai, je tenais \'e0 mon intacte renomm\'e9e d'honn\'ea +te femme mille fois plus qu'\'e0 la vie, mais, au-dessus de ma vie et de ma renomm\'e9e, il y a toi\~! Tu sombres, dis-tu\'85 Eh bien, partons\~! Un mot de tes l\'e8vres et j'abandonne tout, honneur, pays, famille, +mon mari, mes enfants. Parle, et je te suis sans d\'e9tourner la t\'eate, sans un regret, sans un remords\'85 +\par +\par De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine haletait, ses yeux \'e9tincelaient d'un insupportable \'e9clat. Dans l'emportement de ses gestes, son peignoir attach\'e9 \'e0 la h\'e2te se d\'e9nouait, et sur son sein et sur ses \'e9 +paules qui avaient les blancheurs \'e9blouissantes du marbre, ses cheveux d\'e9roul\'e9s retombaient en masses fauves. +\par +\par Et d'une voix fr\'e9missante de passions contenues, douce et molle comme une caresse ou sonore comme un cuivre\~: +\par +\par \endash Qui nous retient\~? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de prison, le plus difficile est fait. Je songeais d'abord \'e0 emmener notre fille, ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et d'ailleurs un enfant n +ous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra jamais\'85 Ce n'est pas l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas\~? Nous nous envolerons vers ces contr\'e9es lointaines dont on voit les descriptions f\'e9eriques dans les livres de voyages\'85 L\'e0 +, inconnus de tous, oubli\'e9s, ignor\'e9s, notre vie ne sera plus qu'un long enchantement\~! Tu ne diras plus alors que je me marchande, je serai bien \'e0 toi, toute et uniquement \'e0 toi, corps et \'e2me, ta femme, ta ma\'ee +tresse, ton amie, ton esclave\'85 +\par +\par Elle renversait la t\'eate en arri\'e8re, et les paupi\'e8res mi-closes, avan\'e7ant les l\'e8vres avec des inflexions \'e9nervantes\~: +\par +\par \endash Dis, insista-t-elle, veux-tu\~?\'85 Jacques\~! +\par +\par Il l'\'e9carta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacril\'e8ge qu'elle os\'e2t, de m\'eame que Denise, lui proposer de fuir. +\par +\par \endash Plut\'f4t le bagne\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par Elle bl\'eamit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se reculant, roide et tout d'une pi\'e8ce\~: +\par +\par \endash Que voulez-vous donc\~? interrogea-t-elle. +\par +\par \endash Que vous m'aidiez \'e0 me sauver, r\'e9pondit-il. +\par +\par \endash Quitte \'e0 me perdre moi-m\'eame\~? Il ne r\'e9pondit pas. +\par +\par Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout \'e0 coup, et d'un accent de haineuse raillerie\~: +\par +\par \endash En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me sacrifier, et de sacrifier du m\'eame coup tous les miens. Pour toi\~? oui. Mais bien plus encore pour mademoiselle de Chandor\'e9. Et cela te para\'eet tout simple\~!\'85 + Je suis le pass\'e9, moi, le rassasiement, le d\'e9go\'fbt. Elle est l'avenir, elle, le d\'e9sir, le r\'eave\'85 Et tu trouves tout naturel que la vieille ma\'eetresse fasse liti\'e8re de son amour et de son honneur \'e0 la jeune fianc\'e9 +e. Il t'importe peu que je sois avilie, pourvu qu'elle soit honor\'e9e, que je pleure pourvu qu'elle sourie\~!\'85 Eh bien, non\~! et c'est de la folie que de venir me prier de te sauver pour te jeter dans les bras d'une autre. C'est de la d\'e9 +mence, quand, pour t'arracher \'e0 Denise, je suis pr\'eate \'e0 me perdre, pourvu que tu sois \'e0 jamais perdu\'85 +\par +\par \endash Mis\'e9rable\~! s'\'e9cria Jacques. +\par +\par Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une infernale audace. +\par +\par \endash Ne me connais-tu donc pas\~? insista-t-elle. Va, parle, d\'e9nonce. Ma\'eetre Folgat a d\'fb te dire comment je sais nier et me d\'e9fendre\'85 +\par +\par Ivre de col\'e8re, arriv\'e9 \'e0 ce degr\'e9 o\'f9 la raison s'\'e9gare, Jacques de Boiscoran marchait la main lev\'e9e sur Mme\~de\~Claudieuse, quand tout \'e0 coup\~: +\par +\par \endash Ne frappez pas cette femme\~! dit une voix. Jacques et la comtesse se retourn\'e8rent, et un m\'eame cri aigu et terrible, qui dut s'entendre au loin, s'\'e9chappa de leur gorge. +\par +\par Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait debout, le revolver pr\'eat \'e0 faire feu. Il \'e9tait plus p\'e2le qu'un spectre, et la robe de chambre de flanelle blanche qu'il avait jet\'e9e sur ses \'e9 +paules flottait comme un linceul autour de ses membres amaigris. +\par +\par Le premier cri de Mme\~de\~Claudieuse \'e9tait mont\'e9 jusqu'au lit o\'f9 il se mourait. Un pressentiment horrible lui avait travers\'e9 le c\'9cur. Il s'\'e9tait lev\'e9. Et se tra\'eenant, et s'accrochant \'e0 la rampe, il \'e9tait venu. +\par +\par \endash J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard implacable. +\par +\par Avec un g\'e9missement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. Mais Jacques se redressa. +\par +\par \endash L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous\~! +\par +\par Le comte haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il. +\par +\par \endash Dieu juste\~! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je n'ai pas commis\~! Ah\~! ce serait une l\'e2chet\'e9 indigne\'85 +\par +\par M.\~de\~Claudieuse \'e9tait si faible qu'il en \'e9tait r\'e9duit \'e0 s'accoter contre le montant de la porte. +\par +\par \endash Serait-ce une l\'e2chet\'e9\~? fit-il. Alors, comment appelez-vous l'acte du mis\'e9rable qui, bassement, honteusement, vole la femme d'un autre homme et le charge de ses b\'e2tards\~?\'85 C'est vrai, vous n'\'ea +tes ni un incendiaire, ni un assassin\'85 Mais qu'est l'incendie de ma maison, pr\'e8s de l'effondrement de toutes mes croyances\~! Que sont les blessures du corps, compar\'e9es \'e0 cette autre blessure de l'\'e2me, que rien ne saurait cicatriser\~!\'85 +\'c0 vous la cour d'assises, monsieur\'85 +\par +\par Terrifi\'e9, Jacques se sentait rouler au fond d'ind\'e9finissables ab\'eemes. +\par +\par \endash La mort, plut\'f4t\~! s'\'e9cria-t-il, la mort\~! (Et entrouvrant ses v\'eatements\~:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous fait-il peur\~? Tirez\'85 j'ai \'e9t\'e9 l'amant de votre femme, votre plus jeune fille est ma fille\'85 + +\par +\par Le comte, au contraire, abaissa son arme. +\par +\par \endash La cour d'assises est plus s\'fbre, pronon\'e7a-t-il. Vous m'avez pris mon honneur, je veux le v\'f4tre. Et s'il le faut, pour que vous soyez condamn\'e9, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai reconnu\'85 + Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par Il voulut s'avancer, mais ses forces \'e9taient \'e0 bout, et il tomba roide, en avant, la face contre terre, les bras en croix. +\par +\par Saisi d'horreur, \'e9perdu, fou, Jacques s'enfuit. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256531}29{\*\bkmkend _Toc96256531} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ma\'eetre Folgat venait de se lever. +\par +\par Debout, dans l'embrasure d'une des crois\'e9es de sa chambre, en face de son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit violemment. +\par +\par Bl\'eame et tout effar\'e9, le vieil Antoine entra. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, quelle affaire\~! +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Parti, ensauv\'e9, disparu\~! +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Monsieur Jacques\'85 +\par +\par Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit \'e9chapper des mains du jeune avocat. Et cependant\~: +\par +\par \endash C'est faux\~! dit-il. +\par +\par \endash H\'e9las\~! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte en ville. On donne des d\'e9tails. Je viens de voir un homme qui pr\'e9tend avoir rencontr\'e9 + monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures, courant comme un fou le long de la rue Nationale. +\par +\par \endash C'est absurde. +\par +\par \endash Je n'ai encore pr\'e9venu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a dit de venir avertir monsieur\'85 Monsieur devrait aller aux informations\'85 +\par +\par Le conseil \'e9tait superflu. +\par +\par S'essuyant le visage \'e0 la h\'e2te, d\'e9j\'e0 ma\'eetre Folgat s'habillait. En un moment, il fut pr\'eat, et ayant descendu l'escalier quatre \'e0 quatre, il traversait le corridor, quand il s'entendit appeler. +\par +\par Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit salon o\'f9 elle se tenait d'habitude. Il ob\'e9it. +\par +\par Mlle Denise et le jeune avocat \'e9taient les seuls de la maison \'e0 savoir quel coup de parti d\'e9sesp\'e9r\'e9 Jacques avait d\'fb risquer la veille. Ils n'avaient pas \'e9chang\'e9 un mot \'e0 ce sujet, mais chacun avait bien remarqu\'e9 la pr\'e9 +occupation de l'autre. De toute la soir\'e9e, ma\'eetre Folgat n'avait pas prononc\'e9 dix paroles, et Mlle Denise, sit\'f4t le d\'eener, \'e9tait remont\'e9e chez elle. +\par +\par \endash Eh bien\~?\'85 interrogea-t-elle. +\par +\par \endash Le bruit qui court est faux, mademoiselle, r\'e9pondit le jeune avocat. +\par +\par \endash Qui sait\~! +\par +\par \endash Une \'e9vasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous, mademoiselle, de gr\'e2ce, rassurez-vous. +\par +\par Qui n'e\'fbt eu, comme lui, piti\'e9 de la pauvre jeune fille\~! Elle \'e9tait plus blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient. Des larmes roulaient dans ses yeux, et \'e0 chaque parole un sanglot lui montait \'e0 la gorge. + +\par +\par \endash Vous savez o\'f9 Jacques est all\'e9, hier soir\~? reprit-elle. +\par +\par \endash Oui\'85 +\par +\par Elle d\'e9tourna \'e0 demi la t\'eate, et d'une voix \'e0 peine distincte\~: +\par +\par \endash Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une\'85 personne dont l'influence sur lui est peut-\'eatre toute-puissante\'85 Il se peut qu'elle l'ait boulevers\'e9, \'e9tourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas d\'e9termin\'e9 \'e0 se soustraire \'e0 + l'ignominie de la cour d'assises\~?\'85 +\par +\par \endash Non, mademoiselle, non\~! +\par +\par \endash Cette personne a \'e9t\'e9 le mauvais g\'e9nie de Jacques. Elle l'aime, sans doute. Elle devait \'eatre d\'e9sesp\'e9r\'e9e de savoir qu'il allait \'eatre mon mari. Peut-\'eatre, pour le d\'e9terminer \'e0 fuir, s'est-elle enfuie avec lui\'85 + +\par +\par \endash Ah\~! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable d'un tel d\'e9vouement\'85 +\par +\par Vivement Mlle de Chandor\'e9 se rejeta en arri\'e8re, et levant sur le jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur\~: +\par +\par \endash Madame de Claudieuse\'85, balbutia-t-elle. Ma\'eetre Folgat comprit son imprudence. Il \'e9tait persuad\'e9 que Jacques avait tout dit \'e0 sa fianc\'e9e, et la fa\'e7on dont elle lui avait parl\'e9 n'avait pu que l'affermir dans son erreur. + +\par +\par \endash Ah\~! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette femme r\'e9v\'e9r\'e9e de tous \'e0 l'\'e9gal d'une sainte\~! Et moi qui l'autre jour, \'e0 l'\'e9glise, admirais la ferveur de ses pri\'e8res\~ +; moi qui la plaignais de toute mon \'e2me\'85 Maintenant, oui, je commence \'e0 comprendre ce qu'on me cachait\'85 +\par +\par D\'e9sol\'e9 de l'irr\'e9parable faute qu'il venait de commettre\~: +\par +\par \endash Jamais, mademoiselle, dit ma\'eetre Folgat, jamais je ne me pardonnerai d'avoir prononc\'e9 ce mot devant vous. +\par +\par Elle sourit tristement. +\par +\par \endash C'est peut-\'eatre un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle. Mais, de gr\'e2ce, courez voir ce qu'il en est. +\par +\par Ma\'eetre Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien r\'e9ellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville \'e9tait tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes p\'e9 +roraient avec une surprenante animation. Pr\'e9cipitant sa course, il venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arr\'eat\'e9 par un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu faire la connaissance depuis qu'il \'e9 +tait \'e0 Sauveterre. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable, voil\'e0 votre plaidoirie qui court les champs\'85 +\par +\par \endash Je ne comprends pas, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat d'un ton glac\'e9. +\par +\par \endash Dame\~! puisque votre client a fil\'e9. +\par +\par \endash En \'eates-vous bien s\'fbr\~? +\par +\par \endash Parbleu\~! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'\'e9vasion a \'e9t\'e9 d\'e9couverte. Elle \'e9tait all\'e9e le long des anciens remparts couper de l'herbe pour sa ch\'e8vre, quand, passant pr\'e8s du + mur de la prison, elle y a aper\'e7u un grand trou b\'e9ant. Elle a aussit\'f4t donn\'e9 l'alarme, le poste est arriv\'e9, on est all\'e9 pr\'e9venir le procureur de la R\'e9publique\'85 +\par +\par Pour ma\'eetre Folgat, ce n'\'e9tait pas encore une preuve. +\par +\par \endash Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par \endash Est introuvable\'85 Ah\~! c'est comme je vous l'affirme\'85 Je le tiens d'un ami qui le tenait lui-m\'eame d'un employ\'e9 de la sous-pr\'e9fecture. Blangin le ge\'f4lier est, \'e0 ce qu'il para\'eet, gravement compromis\'85 +\par +\par \endash \'c0 l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune avocat. +\par +\par Et plantant l\'e0 le bourgeois tr\'e8s offens\'e9 de ce qui lui parut une grossi\'e8re inconvenance, il traversa comme un trait la place du March\'e9-Neuf. L'inqui\'e9tude le gagnait. Non qu'il p\'fbt croire \'e0 une \'e9vasion, mais il se demandait s'i +l n'\'e9tait pas survenu quelque catastrophe. +\par +\par Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires, stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche b\'e9ante. +\par +\par Fendant la foule, ma\'eetre Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du ge\'f4lier, discutaient le procureur de la R\'e9publique, le commissaire de police, le capitaine de gendarmerie, M.\~S\'e9neschal et enfin M.\~Galpin-Daveline. +\par +\par Le juge d'instruction \'e9tait plus bl\'eame encore que de coutume et, comme on dit \'e0 Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Pr\'e9venu tout aussi brusquement que ma\'eetre Folgat, il s'\'e9tait v\'eatu non moins pr\'e9cipitamment et s' +\'e9tait h\'e2t\'e9 d'accourir. Et tout le long du chemin, des t\'e9moignages non \'e9quivoques lui avaient prouv\'e9 que si l'opinion \'e9tait fort mont\'e9e contre l'accus\'e9, elle ne l'\'e9tait pas moins contre le juge d'instruction. +\par +\par De tous c\'f4t\'e9s sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques, des sourires gouailleurs, ou des compliments de condol\'e9ances sur ce que l'oiseau s'\'e9tait envol\'e9. Et m\'eame, deux individus qu'il soup\'e7 +onnait d'avoir des relations avec l'\'e9carlate docteur Seignebos avaient murmur\'e9 en le coudoyant\~: \'ab\~Enfonc\'e9, le pourvoyeur\~!\~\'bb +\par +\par Il fut le premier \'e0 apercevoir le jeune avocat, et tout de suite\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements\~? +\par +\par Mais ma\'eetre Folgat n'\'e9tait pas homme \'e0 se laisser prendre deux fois sans vert dans la m\'eame journ\'e9e. Voilant ses appr\'e9hensions d'un salut c\'e9r\'e9monieux\~: +\par +\par \endash Il m'est revenu certains propos, r\'e9pondit-il, mais je n'en ai \'e9t\'e9 nullement \'e9mu. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence de sa cause et en la justice de son pays pour songer \'e0 s'\'e9vader. Je viens simplement conf +\'e9rer avec lui\'85 +\par +\par \endash Et vous avez parbleu raison\~! interrompit M.\~Daubigeon. Monsieur de Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant gu\'e8re des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui. Frumence aux pieds l\'e9gers\'85 + C'est un d\'e9tenu qu'on laissait fort libre dans la prison, dont on avait m\'eame fait une esp\'e8ce d'aide gardien, et qui en a profit\'e9 pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard, \'ab\~ +Et certes il n'a pas tort, Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.\~\'bb +\par +\par \'c0 quelques pas en arri\'e8re, la mine contrite et sournoise, se tenait plant\'e9 sur ses pieds le ge\'f4lier Blangin. +\par +\par \endash Conduisez le d\'e9fenseur pr\'e8s du sieur Boiscoran, lui dit s\'e8chement M.\~Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-\'eatre de voir M.\~Daubigeon donner une \'e9dition publique des \'e9pigrammes am\'e8res dont il le gratifiait en particulier. + +\par +\par Saluant jusqu'\'e0 terre, le ge\'f4lier ob\'e9it. Mais d\'e8s qu'il se vit sous le porche de la prison, seul avec ma\'eetre Folgat, gonflant une de ses joues et la frappant de son poing ferm\'e9\~: +\par +\par \endash Ni vu ni connu\~! dit-il en \'e9clatant de rire. +\par +\par Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui convenir de para\'eetre inform\'e9 des \'e9v\'e9nements de la nuit ni de se donner les apparences d'une complicit\'e9 qui, mat\'e9riellement, n'existait pas. +\par +\par \endash Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot\~! Ce gar\'e7on est si b\'eate que le plus b\'eate des juges d'instruction lui aurait vite tir\'e9 + les vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps\~? +\par +\par Ma\'eetre Folgat ne r\'e9pondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en soucier fort peu. +\par +\par \endash Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs le plus t\'f4t possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce m\'e9tier de ge\'f4lier. La place, d'ailleurs, ne va plus \'eatre tenable. Cette \'e9vasion a mis la puce \'e0 l'oreil +le de tous nos messieurs du tribunal, et l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de ville, un mauvais chien qui ne conna\'eet que la consigne\'85 Ah\~! les beaux jours de monsieur de Boiscoran sont pass\'e9 +s, plus de visites en cachette, plus de sorties\'85 Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde. +\par +\par C'est arr\'eat\'e9 au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications. +\par +\par \endash Montons, dit brusquement ma\'eetre Folgat, que l'impatience gagnait. +\par +\par Il trouva Jacques \'e9tendu sur son lit, tout habill\'e9, et il ne lui fallut qu'un regard pour deviner un grand malheur. +\par +\par \endash Encore une esp\'e9rance envol\'e9e, n'est-ce pas\~? fit-il. +\par +\par P\'e9niblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa couchette. Et de l'accent du plus extr\'eame d\'e9couragement\~: +\par +\par \endash Je suis perdu, r\'e9pondit-il, et cette fois sans retour. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash \'c9coutez plut\'f4t\~!\'85 +\par +\par C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le r\'e9cit, pourtant bien att\'e9nu\'e9, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achev\'e9, s'arr\'eata\~: +\par +\par \endash Ce n'est que trop vrai\~! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse ex\'e9cute ses menaces, ce peut \'eatre une condamnation. +\par +\par \endash Ce doit \'eatre, voulez-vous dire\'85 Eh bien, n'en doutez pas, il les ex\'e9cutera. (Et hochant la t\'eate d'un geste d\'e9sol\'e9\~:) Et, ce qu'il y a d'\'e9pouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en bl\'e2 +mer. La jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question d'amour-propre. Tromp\'e9s, ils sont frapp\'e9s dans leur vanit\'e9, mais non pas atteints au c\'9cur. Tandis que le comte de Claudieuse\~!\'85 Ah\~! il aimait sa femme, lui, + il l'adorait, elle \'e9tait son bonheur et sa vie. En la lui prenant, je lui ai tout pris, oui, tout\~! C'est en le voyant \'e9perdu de douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adult\'e8re\'85 Tout lui manquait \'e0 + la fois. Sa femme avait un amant, sa fille pr\'e9f\'e9r\'e9e n'\'e9tait pas de lui\~!\'85 Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains, il ne s'en serve pas\~!\'85 + C'est une arme tra\'eetresse et d\'e9loyale, c'est vrai, mais ai-je \'e9t\'e9 loyal et honn\'eate\~? Ce sera une l\'e2che et ignoble vengeance, mais qu'\'e9tait donc l'offense\~? \'c0 sa place, j'agirais comme lui. +\par +\par Ma\'eetre Folgat \'e9tait atterr\'e9. +\par +\par \endash Mais apr\'e8s\~? interrogea-t-il, en sortant de la maison\~?\'85 +\par +\par D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front, comme s'il e\'fbt pu ainsi rassembler ses id\'e9es. +\par +\par \endash Apr\'e8s, r\'e9pondit-il, je me suis enfui \'e9pouvant\'e9, tel que l'homme qui vient de commettre un crime\'85 La porte du jardin \'e9tait ouverte, je me pr\'e9cipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je travers\'e9 +es, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je n'avais plus qu'une id\'e9e fixe, obs\'e9dante\~: m'\'e9loigner le plus vite et le plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la t\'eate \'e0 moi, j'allais, j'allais\'85 Q +uand la raison m'est revenue, j'\'e9tais en pleine campagne, \'e0 une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran. L'instinct de la b\'eate, plus r\'e9sistant que l'intelligence, m'avait guid\'e9 par des chemins familiers et me ramenait \'e0 ma maison +\'85 Sur le premier moment, j'eus peine \'e0 comprendre comment je me trouvais l\'e0. J'\'e9tais comme l'ivrogne qui, s'\'e9veillant, le cerveau plein de vapeurs de l'alcool, cherche \'e0 se ressouvenir de ce qui s'est pass\'e9 durant son ivresse\'85 H +\'e9las\~! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse r\'e9alit\'e9. Il me fallait rentrer \'e0 la prison, il le fallait absolument, et je me sentais accabl\'e9 + d'une telle lassitude que j'ai craint un instant de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant\'85 Blangin m'attendait, d\'e9vor\'e9 d'angoisses, car il \'e9tait pr\'e8s de deux heures. Il m'a aid\'e9 \'e0 remonter ici, je me suis jet\'e9 + tout habill\'e9 sur mon lit et je me suis endormi aussit\'f4t, d'un sommeil atroce, peupl\'e9 de visions sinistres o\'f9 je me voyais encha\'een\'e9 au bagne, ou gravissant au bras d'un pr\'eatre les marches de l'\'e9chafaud\'85 + Et en ce moment, je me demande presque si je suis bien \'e9veill\'e9, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar qui continue encore\'85 +\par +\par Se d\'e9tournant, ma\'eetre Folgat essuya une larme furtive. +\par +\par \endash Malheureux\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Oh, oui\~! bien malheureux, en effet, r\'e9p\'e9ta Jacques. Que n'ai-je suivi la premi\'e8re inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis retrouv\'e9 sur la grande route\~! Je serais all\'e9 jusqu'\'e0 Boiscoran, je serais mont\'e9 + chez moi, et je me serais br\'fbl\'e9 la cervelle\'85 Maintenant, je ne souffrirais plus\'85 +\par +\par Allait-il donc s'attacher de nouveau \'e0 cette fatale pens\'e9e du suicide\~? +\par +\par \endash Et vos parents\~! pronon\'e7a ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Mes parents\~!\'85 Esp\'e9rez-vous donc qu'ils survivront \'e0 la condamnation qui va me frapper\~? +\par +\par \endash Et mademoiselle de Chandor\'e9\~! Il tressaillit, et vivement\~: +\par +\par \endash Ah\~! c'est pour elle, s'\'e9cria-t-il, que je devrais en finir\~!\'85 Pauvre Denise\~! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible\'85 Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son \'e2 +me, mon image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines, et les ann\'e9es aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas oublier\~?\'85 +\par +\par \endash Non\~! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit ma\'eetre Folgat. Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle\~! +\par +\par Une larme brilla dans les yeux de l'infortun\'e9, et d'une voix \'e9teinte\~: +\par +\par \endash C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise. Mais songez-vous \'e0 ce que serait sa vie, apr\'e8s ma condamnation\~? Vous repr\'e9sentez-vous ce que seraient ses sensations quand, \'e0 chaque instant du jour, elle se r +\'e9p\'e9terait\~: \'ab\~Celui que j'aime uniquement est au bagne, confondu parmi les plus vils criminels, \'e0 tout jamais souill\'e9, d\'e9shonor\'e9, fl\'e9tri\~!\'85\'bb Ah\~! mille fois la mort plut\'f4t\'85 +\par +\par \endash Jacques\~! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole\~? +\par +\par \endash La preuve que je ne l'ai pas oubli\'e9e, c'est que je suis ici\'85 Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin o\'f9 vous me verrez si mis\'e9rable que vous serez le premier \'e0 me mettre une arme entre les mains. +\par +\par Mais le jeune avocat \'e9tait de ceux que les obstacles irritent et passionnent au lieu de les d\'e9courager. Et d\'e9j\'e0 remis de la rude secousse\~: +\par +\par \endash Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie soit perdue. \'cates-vous condamn\'e9\~? Pas encore\~; vous \'eates innocent, et il est une justice au ciel pour r\'e9parer les b\'e9 +vues de la justice sur la terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera\~? Savons-nous seulement si, en ce moment m\'eame, il n'a pas rendu le dernier soupir\~?\'85 +\par +\par D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et p\'e2lissant encore\~: +\par +\par \endash Ah\~! taisez-vous\~! s'\'e9cria-t-il, car d\'e9j\'e0 cette fatale id\'e9e m'est venue qu'hier soir, peut-\'eatre, il ne s'est pas relev\'e9\~! Fasse Dieu qu'il n'en soit pas ainsi\~! C'est alors, v\'e9ritablement, que je serais un assassin\~!\'85 + C'est pour lui qu'\'e0 mon r\'e9veil a \'e9t\'e9 ma premi\'e8re pens\'e9e. Je voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas os\'e9. +\par +\par Non moins que le prisonnier, ma\'eetre Folgat se sentait le c\'9cur serr\'e9 d'une anxi\'e9t\'e9 poignante. +\par +\par \endash Nous ne pouvons, pronon\'e7a-t-il, demeurer dans cette incertitude. Qu'aurions-nous \'e0 nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse, d'o\'f9 d\'e9pend le n\'f4tre\~?\'85 Souffrez que je vous quitte. D\'e8 +s que je saurai quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne. +\par +\par Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait \'eatre certainement renseign\'e9. Il y courut, et d\'e8s qu'il parut\~: +\par +\par \endash Arrivez donc\~! morbleu\~! s'\'e9cria le m\'e9decin. Je laisse vingt malades se morfondre pour vous attendre. J'\'e9tais bien s\'fbr que vous viendriez\'85 Que s'est-il pass\'e9 hier soir chez les Claudieuse\~? +\par +\par \endash Alors, vous savez\'85 +\par +\par \endash Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soup\'e7onner la cause. L'effet, le voici\~: hier soir, vers les onze heures, je venais de me mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout \'e0 coup on s'est mis \'e0 tirer ma sonnette \'e0 la briser +\'85 Je n'aime pas qu'on carillonne si fort chez moi, et je me levais pour laver la t\'eate du carillonneur, quand le domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique \'e0 moi, qui voulait le retenir, est entr\'e9 + comme un fou en me criant de venir bien vite, que son ma\'eetre venait de mourir. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu\~!\'85 +\par +\par \endash Voil\'e0 justement ce que je me suis \'e9cri\'e9, parce que tout en jugeant le comte fort malade, je ne le croyais pas si pr\'e8s de sa fin\'85 +\par +\par \endash Il est donc mort\'85 +\par +\par \endash Pas du tout\'85 Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en finirons jamais\'85 (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses lunettes \'e0 branches d'or\~:) En un tour de main je fus habill\'e9 +, poursuivit le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est dans le salon du rez-de-chauss\'e9e qu'on me fit entrer. L\'e0, \'e0 ma grande stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canap\'e9. Il \'e9tait p\'e2 +le et roide, ses traits \'e9taient affreusement d\'e9compos\'e9s et il portait au front une l\'e9g\'e8re blessure d'o\'f9 un mince filet de sang avait jailli. Par ma foi\~! je crus bien que tout \'e9tait fini\'85 +\par +\par \endash Et la comtesse\~? +\par +\par \endash Madame de Claudieuse \'e9tait agenouill\'e9e pr\'e8s de son mari et, aid\'e9e de ses femmes, elle essayait de le rappeler \'e0 la vie en le frictionnant et en lui appliquant sur la poitrine des serviettes br\'fblantes\'85 + Sans ces soins intelligents, elle serait veuve \'e0 cette heure, tandis qu'au contraire elle ne le sera peut-\'eatre pas d'ici longtemps\'85 Ce sacr\'e9 comte a l'\'e2me chevill\'e9e dans le corps\'85 \'c0 quatre que nous \'e9tions l\'e0 +, nous l'avons pris, mont\'e9 dans sa chambre et couch\'e9 dans son lit, pr\'e9alablement chauff\'e9 fortement. Bient\'f4t il a remu\'e9, ses yeux se sont rouverts, et au bout d'un q +uart d'heure il avait repris toute sa connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'\'e9tait pass\'e9, et pour la premi\'e8re fois je vis se d\'e9 +mentir l'effrayant sang-froid de la comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression effar\'e9e qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce qu'elle devait me r\'e9pondre\'85 C'est lui qui me r\'e9 +pondit, et avec un embarras qui ne pouvait pas m'\'e9chapper. Il me conta que s'\'e9tant trouv\'e9 seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie d'essayer ses forces. Il s'\'e9tait donc lev\'e9, avait pass\'e9 sa robe de chambre et +\'e9tait descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait \'e9t\'e9 pris d'un \'e9tourdissement et \'e9tait tomb\'e9 si malheureusement que son front avait heurt\'e9 l'angle d'un meuble. Feignant d'\'eatre dupe\~: \'ab\~ +C'est fort imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait l\'e0, et il ne faudrait pas recommencer\'85\~\'bb Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier\~: \'ab\~Oh\~! soyez tranquille, me r\'e9 +pondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai trop envie de gu\'e9rir, jamais je n'ai tant tenu \'e0 la vie\'85\~\'bb +\par +\par Ma\'eetre Folgat remuait les l\'e8vres pour r\'e9pliquer\~; le docteur, d'un geste, lui ferma la bouche. +\par +\par \endash Attendez, fit-il, je n'ai pas termin\'e9\'85 (Et toujours tracassant ses lunettes\~:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive une femme de chambre, qui d'un air tr\'e8s effray\'e9 annonce \'e0 madame de Claudieuse que l'a\'een +\'e9e de ses filles, la petite Marthe, que vous connaissez, vient d'\'eatre prise de convulsions terribles. Tout naturellement je me rends pr\'e8s d'elle, et je la trouve en proie \'e0 une crise nerveuse d'un caract\'e8re v\'e9 +ritablement alarmant. Avec beaucoup de peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du p\'e8re\~: \'ab\~ +Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut m'apprendre ce que vous avez eu.\~\'bb Elle h\'e9sita, puis\~: \'ab\~J'ai eu peur, r\'e9pondit-elle. Peur de quoi\~? ma mignonne.\~\'bb Elle se haussait + sur son lit, cherchant du regard les yeux de sa m\'e8re, mais je m'\'e9tais plac\'e9 de fa\'e7on qu'elle ne les p\'fbt apercevoir. Ayant r\'e9p\'e9t\'e9 ma question\~: \'ab\~Eh bien, voil\'e0\~! docteur, me dit-elle\~ +: on venait de me coucher, lorsque j'entendis sonner. Je me levai et j'allai me placer \'e0 la fen\'eatre pour regarder qui pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau \'e0 + la main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais pas\'85\'bb La comtesse interrompit, et vivement\~: \'ab\~C'\'e9tait, s'\'e9cria-t-elle, un envoy\'e9 du tribunal, charg\'e9 d'une communication pressante\~!\~\'bb + Mais je n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant \'e0 Marthe\~: \'ab\~Est-ce donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur\~? \endash Oh, non\~! \endash Quoi, alors\~?\'85\~\'bb Du coin de la paupi\'e8re j'\'e9 +piais madame de Claudieuse. Elle \'e9tait sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas imposer silence \'e0 sa fille. \'ab\~Eh bien, docteur\~! reprit la petite, le monsieur \'e9tait \'e0 peine entr\'e9 + dans la maison que je vis, entre les arbres, une des statues qui bougeait sur son pi\'e9destal, qui se mettait en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'all\'e9e de tilleuls\'85\~\'bb Ma\'eetre Folgat tressaillit. +\par +\par \endash Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour o\'f9 nous avons interrog\'e9 Marthe, elle nous a avou\'e9 que les statues du jardin lui causaient une invincible frayeur\~? +\par +\par \endash Parbleu\~! r\'e9pondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse, pr\'e9cipitamment, interrompit sa fille. \'ab\~D\'e9fendez-lui donc, cher docteur, me dit-elle, de se loger de pareilles id\'e9es dans la t\'ea +te. Elle qui n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le ch\'e2teau, sans lumi\'e8re, depuis que nous sommes ici, elle s'\'e9pouvante de tout, et d\'e8s que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler d'ombres\'85 + Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher\'85\~\'bb L'enfant frissonnait. \'abLes autres fois, maman, insista-t-elle, je doutais\'85 mais cette fois je suis bien s\'fbre +\'85 Je voulais me retirer de la fen\'eatre, et je ne le pouvais pas, c'\'e9tait plus fort que moi, de sorte que j'ai vu, et bien vu\'85 J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans l'all\'e9e, lentement, avec pr\'e9 +caution, et venir se placer debout tout contre le dernier tilleul, le plus rapproch\'e9 des fen\'eatres du salon. Alors, j'ai entendu un grand cri\'85 puis, plus rien. L'ombre restait toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements\~ +; elle se penchait d'un c\'f4t\'e9 ou d'un autre\~; elle se haussait ou s'abaissait jusqu'\'e0 terre\'85 Tout \'e0 coup, deux grands cris, oh\~! terribles ceux-l\'e0\'85 Aussit\'f4t, l'ombre qui \'e9tait pr\'e8s de l'arbre a lev\'e9 + les bras en l'air, comme cela, et soudain s'est enfuie\'85 mais presque au m\'eame moment une autre s'est montr\'e9e qui a disparu aussi vite\'85\~\'bb Ma\'eetre Folgat \'e9tait comme p\'e9trifi\'e9 de surprise. +\par +\par \endash Oh\~! ces ombres\'85, commen\'e7a-t-il. +\par +\par \endash Vous sont suspectes, n'est-ce pas\~? Elles me le furent autant qu'\'e0 vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le r\'e9cit de Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurit\'e9, on est sujet \'e0 de singuli\'e8 +res illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, \'e9clair\'e9 par le domestique qui \'e9tait venu me chercher, la comtesse, j'en suis s\'fbr, \'e9tait bien persuad\'e9e que je n'avais pas le moindre soup\'e7on. J'avais mieux que cela\'85 Aussi, d\'e8 +s en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je rien de plus press\'e9 que de laisser tomber une pi\'e8ce de monnaie que je tenais toute pr\'eate pour cela. Naturellement, c'est du c\'f4t\'e9 du tilleul le plus rapproch\'e9 du salon que je la cherchai, \'e9 +clair\'e9 par le domestique\'85 Eh bien, ma\'eetre Folgat, je vous garantis que ce n'\'e9tait pas une ombre qui avait pi\'e9tin\'e9 le terrain autour de l'arbre\'85 et si les empreintes que j'ai aper\'e7 +ues provenaient d'une statue, cette statue avait de ma\'eetres pieds chauss\'e9s de souliers joliment ferr\'e9s\'85 +\par +\par Voil\'e0 ce qu'attendait le jeune avocat. +\par +\par \endash Il n'en faut pas douter, s'\'e9cria-t-il, la sc\'e8ne a eu un t\'e9moin\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256532}30{\*\bkmkend _Toc96256532} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Quelle sc\'e8ne\~? Quel t\'e9moin\~?\'85 C'est pour que vous me l'appreniez que je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos \'e0 ma\'eetre Folgat. J'ai constat\'e9 l'effet\~: \'e0 vous de m'expliquer la cause\'85 +\par +\par Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune avocat de la d\'e9marche d\'e9sesp\'e9r\'e9e de Jacques et de son tragique r\'e9sultat. Et d\'e8s que ce fut fini\~: +\par +\par \endash Je l'avais devin\'e9\~! s'\'e9cria-t-il. Oui, sur ma parole, \'e0 force de me creuser la cervelle, j'\'e9tais presque arriv\'e9 \'e0 la v\'e9rit\'e9\~! Qui donc, \'e0 la place de Jacques, n'e\'fbt voulu tenter un supr\'eame effort\~ +? Mais la fatalit\'e9 est sur lui\'85 +\par +\par \endash Qui sait\~! interrompit ma\'eetre Folgat. (Et sans laisser le m\'e9decin r\'e9pliquer\~:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres qu'avant cet accident\~?\'85 Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons, d'un moment \'e0 + l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment o\'f9 nous parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouv\'e9s\~? Votre confiance en Goudar en est-elle moins grande\~ +? +\par +\par \endash Oh\~! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin \'e0 l'h\'f4pital, au moment de ma visite, et il a trouv\'e9 le moyen de me dire qu'il \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s certain de r\'e9ussir. +\par +\par \endash Eh bien\~!\'85 +\par +\par \endash Je suis donc persuad\'e9 que Cocoleu parlera. Parlera-t-il \'e0 temps\~? Voil\'e0 la question. Ah\~! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous dirais\~: \'ab\~Jacques est sauv\'e9.\~\'bb Mais les heures sont compt\'e9 +es. N'est-ce pas la semaine prochaine que s'ouvre la session. D\'e9j\'e0, m'a-t-on affirm\'e9, le pr\'e9sident des assises est arriv\'e9, et monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re a fait retenir son appartement \'e0 }{\i l'H\'f4tel des Messageries. }{ +Que ferez-vous si rien de nouveau n'est survenu le jour des d\'e9bats\~? +\par +\par \endash Ma\'eetre Magloire et moi, nous nous renfermerons obstin\'e9ment dans le syst\'e8me de d\'e9fense convenu\'85 +\par +\par \endash Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il d\'e9clare qu'il a reconnu Jacques faisant feu sur lui\~? +\par +\par \endash Nous dirons qu'il s'est tromp\'e9\'85 +\par +\par \endash Et Jacques sera condamn\'e9. +\par +\par \endash Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il e\'fbt craint d'\'eatre entendu\~:) Seulement, la condamnation ne sera pas d\'e9finitive\'85 Oh\~! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de Jacques, pas un mot\'85 + Un soup\'e7on effleurant l'esprit de monsieur Galpin-Daveline serait l'an\'e9antissement de notre derni\'e8re esp\'e9rance, car il aurait le temps de r\'e9parer la b\'e9vue qu'il a commise, et qui fait que je puis vous dire\~: m\'eame apr\'e8 +s que le comte aurait parl\'e9, m\'eame apr\'e8s une condamnation, rien ne serait perdu\'85 (Il s'animait, et, \'e0 son accent et \'e0 son geste, on sentait l'homme s\'fbr de soi.) Non, rien ne serait perdu, continuait-il, et alors nous auri +ons du temps devant nous, en attendant une seconde \'e9preuve pour retrouver nos t\'e9moins, pour arracher la v\'e9rit\'e9 \'e0 Cocoleu\'85 Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il m'enl\'e8 +vera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous d\'e9fendons\~ +; l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifi\'e9 notre honneur \'e0 celui d'une femme, et de nous \'eatre laiss\'e9 condamner, nous, innocent, plut\'f4t que de livrer le nom de celle qui s'\'e9tait donn\'e9e \'e0 nous\'85 +\par +\par Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait garde. +\par +\par \endash Non, poursuivait-il, le succ\'e8s \'e0 une seconde \'e9preuve ne serait pas douteux. La sc\'e8ne de la rue Mautrec a eu un t\'e9moin\~; n'est-ce pas celui dont les souliers ferr\'e9s avaient laiss\'e9 + leur empreinte sous le tilleul le plus rapproch\'e9 du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les mouvements\~? Quel peut \'eatre ce t\'e9moin, sinon Cheminot\~? Eh bien, nous saurons le retrouver. Il \'e9tait plac\'e9 de fa\'e7on \'e0 + tout voir et \'e0 ne pas perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le comte de Claudieuse criait \'e0 monsieur Jacques de Boiscoran\~: \'ab\~Non, je ne veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus s\'fb +re, je vous enverrai au bagne\'85\~\'bb +\par +\par Tristement, M.\~Seignebos hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Puissent vos esp\'e9rances se r\'e9aliser, mon cher ma\'eetre, pronon\'e7a-t-il. +\par +\par Mais, pour la troisi\'e8me fois depuis une heure, on venait chercher le docteur. \'c9changeant une poign\'e9e de main, ils se s\'e9par\'e8rent, et apr\'e8s une courte visite \'e0 ma\'eetre Magloire, qu'il importait de tenir au courant, ma\'ee +tre Folgat se h\'e2ta de regagner la rue de la Rampe. +\par +\par \'c0 la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait rien \'e0 lui apprendre, qu'elle savait la v\'e9rit\'e9 et l'injustice de ses soup\'e7ons. +\par +\par \endash Que vous avais-je dit, mademoiselle\~? fit-il simplement. +\par +\par Elle rougit, honteuse d'avoir livr\'e9 le secret des doutes qui l'avaient d\'e9chir\'e9e, et au lieu de r\'e9pondre\~: +\par +\par \endash Il est venu des lettres pour vous, ma\'eetre Folgat, dit-elle, et on les a mont\'e9es dans votre chambre\'85 +\par +\par Deux lettres \'e9taient arriv\'e9es, en effet, une de Mme\~Goudar, l'autre de l'agent exp\'e9di\'e9 en Angleterre. +\par +\par La premi\'e8re \'e9tait insignifiante. Mme\~Goudar priait simplement le jeune avocat de faire passer \'e0 son mari un billet qu'elle lui adressait. +\par +\par La seconde \'e9tait, au contraire, du plus haut int\'e9r\'eat. +\par +\par L'agent d'Angleterre \'e9crivait\~: +\par +\par }{\i Non sans de grandes difficult\'e9s, non sans de fortes d\'e9penses surtout, j'ai r\'e9ussi \'e0 d\'e9couvrir, \'e0 Londres, le fr\'e8re de sir Francis Burnett, ancien caissier de la maison Gilmour et Benson.}{ +\par +\par }{\i Notre sir Francis n\rquote est pas mort. Envoy\'e9 par son p\'e8re \'e0 Madras, pour y r\'e9gler une tr\'e8s importante affaire de banque, il est attendu par le prochain paquebot. Le jour m\'eame o\'f9 il mettra pied \'e0 terre, nous serons avis\'e9 +s de son retour.}{ +\par +\par }{\i J'ai eu moins de peine \'e0 d\'e9nicher les parents de Suky Wood, qui sont des gens tr\'e8s \'e0 leur aise, tenant \'e0 Folkestone une auberge bien achaland\'e9e. Il n'y a pas trois semaines qu\rquote +ils ont eu des nouvelles de leur fille, qu'ils aiment beaucoup, \'e0 ce qu'ils m'ont affirm\'e9. Malgr\'e9 ce grand amour, ils n\rquote ont pu me dire au juste o\'f9 je la trouverais. Tout ce qu\rquote ils savent, c'est qu'elle doit \'eatre \'e0 + Jersey, servante dans quelque }{public-house. +\par +\par }{\i Mais cela me suffit. L'\'eele n\rquote est pas grande, et je la connais bien pour y avoir fil\'e9 autrefois un notaire qui \'e9tait parti avec l'argent de ses clients. On peut donc consid\'e9rer Suky comme prise.}{ +\par +\par }{\i Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey. Adressez-m 'y des fonds \'e0 l}{'H\'f4tel de la Pomme-d'Or, }{\i o\'f9 je me propose de descendre. La vie est si incroyablement ch\'e8re \'e0 Londres que c'est \'e0 + peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a \'e9t\'e9 remise \'e0 mon d\'e9part\'85}{ +\par +\par Ainsi, de ce c\'f4t\'e9 du moins, tout allait bien. +\par +\par Tout heureux de ce premier succ\'e8s, ma\'eetre Folgat mit sous pli, \'e0 l'adresse indiqu\'e9e, un billet de mille francs qu'il fit porter \'e0 la poste. +\par +\par Apr\'e8s quoi, demandant \'e0 M.\~de\~Chandor\'e9 sa voiture et son cheval, il se fit conduire \'e0 Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du m\'e9tayer, ce brave gar\'e7 +on qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement, lorsqu'il arriva, Michel rentrait \'e0 la m\'e9tairie, conduisant une charrette de paille. Le prenant \'e0 part\~: +\par +\par \endash Voulez-vous rendre un grand service \'e0 monsieur Jacques de Boiscoran\~? lui demanda le jeune avocat. +\par +\par \endash Que faut-il faire\~? r\'e9pondit le digne gars d'un accent qui, mieux que toutes les protestations, prouvait qu'il \'e9tait pr\'eat \'e0 tout. +\par +\par \endash Connaissez-vous Frumence Cheminot\~? +\par +\par \endash L'ancien saunier de la Tremblade\~? +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment. +\par +\par \endash Pardi\~! si je le connais\~! Il m'a assez vol\'e9 de pommes, le c\'e2lin\~!\'85 Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgr\'e9 tout, c'est un bon gar\'e7on. +\par +\par \endash Il \'e9tait en prison \'e0 Sauveterre. +\par +\par \endash Oui, je sais, pour avoir enfonc\'e9 la porte d'un enclos, pr\'e8s de Br\'e9chy. +\par +\par \endash Eh bien\~! il s'est \'e9vad\'e9. +\par +\par \endash Ah\~! le m\'e2tin\~! +\par +\par \endash Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes \'e0 ses trousses, mais le prendront-ils\~? +\par +\par Michel \'e9clata de rire. +\par +\par \endash Jamais de la vie, r\'e9pondit-il. Cheminot va gagner l'\'eele d'Ol\'e9ron, o\'f9 il a des amis\'85 les gendarmes peuvent courir. +\par +\par Amicalement, ma\'eetre Folgat frappa sur l'\'e9paule du jeune gars. +\par +\par \endash Mais vous, fit-il, si vous vouliez\'85 Oh\~! ne froncez pas le sourcil, il ne s'agit pas de le faire arr\'eater\'85 Je vous demande seulement de lui remettre le billet que voici, et de me rapporter sa r\'e9ponse. +\par +\par \endash Si ce n'est que cela, je suis votre homme\~! Le temps de me changer, de pr\'e9venir mon p\'e8re, et je pars\'85 +\par +\par Ainsi, autant qu'il \'e9tait en lui, ma\'eetre Folgat ensemen\'e7ait l'avenir et pr\'e9parait les \'e9v\'e9nements, opposant aux savantes man\'9cuvres de l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient sugg\'e9rer son exp\'e9rience et son g\'e9nie. + +\par +\par S'ensuivait-il que sa foi en un succ\'e8s d\'e9finitif f\'fbt telle qu'il le disait \'e0 ceux-l\'e0 m\'eames dont il \'e9tait le plus s\'fbr, au docteur Seignebos, par exemple, \'e0 ma\'eetre Magloire et au bon greffier M\'e9chinet\~? Non\'85 + Portant toute la responsabilit\'e9, il avait trop bien \'e9valu\'e9 les chances contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu \'e9 +tait l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait qu'il suffisait d'un rien pour an\'e9antir ses esp\'e9rances, et que la destin\'e9e de Jacques \'e9tait \'e0 la merci du plus vulgaire incident. Mais tel qu'un g\'e9n\'e9ral \'e0 la ve +ille d'une bataille, il ma\'eetrisait ses \'e9motions, affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas, et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes qui, le plus souvent, le tenaient \'e9veill\'e9 + une partie de la nuit. +\par +\par Et certes, pour demeurer impassible et r\'e9solu, il lui fallait un caract\'e8re d'une trempe exceptionnelle. On d\'e9sesp\'e9rait autour de lui, on s'abandonnait\'85 La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et si vivante, \'e9tait d\'e9 +sormais silencieuse et morne comme un tombeau. +\par +\par En deux mois, grand-p\'e8re Chandor\'e9 \'e9tait devenu d\'e9cid\'e9ment un vieillard. Sa robuste taille s'\'e9tait affaiss\'e9e, courb\'e9e et cass\'e9e. Son pas tra\'eenait, ses mains tremblaient. +\par +\par Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait \'e9t\'e9 frapp\'e9. Lui, si vert quelques semaines plus t\'f4t, il semblait toucher \'e0 la d\'e9cr\'e9 +pitude. Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait effrayante. Prononcer une parole lui co\'fbtait un effort. +\par +\par Quant \'e0 la marquise, elle, c'est aux sources m\'eames de la vie qu'elle avait \'e9t\'e9 atteinte. N'avait-elle pas entendu ma\'eetre Magloire d\'e9clarer que le salut si probl\'e9matique de Jacques e\'fbt \'e9t\'e9 assur\'e9, si l'on e\'fb +t obtenu le renvoi de l'affaire \'e0 une autre session\~! Et c'\'e9tait elle qui avait emp\'each\'e9 de solliciter ce renvoi\~! Cette id\'e9e la tuait\~! \'c0 peine lui restait-il assez de forces pour se tra\'eener chaque jour \'e0 + la prison embrasser son fils. +\par +\par Sur les tantes Lavarande retombaient tous les d\'e9tails mat\'e9riels, et on les voyait, p\'e2les comme des ombres, aller et venir, parlant bas et marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort. +\par +\par Seule, Mlle Denise haussait son \'e9nergie au niveau de son malheur. Elle ne se ber\'e7ait pas d'illusions\~: \'ab\~Je sens que Jacques sera condamn\'e9\~!\~\'bb avait-elle dit \'e0 ma\'eetre Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et le d\'e9 +sespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont Jacques, innocent, \'e9tait victime ne devait inspirer \'e0 ses amis que col\'e8re et d\'e9sir de vengeance. +\par +\par Et pendant que son grand-p\'e8re et le marquis de Boiscoran sortaient le moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, \'e9tonnant les \'ab\~dames de la soci\'e9t\'e9\~\'bb par la fa\'e7 +on dont elle recevait leurs hypocrites compliments de condol\'e9ances. Mais il \'e9tait \'e9vident que la fi\'e8vre seule la soutenait, donnant \'e0 ses joues leur pourpre, \'e0 ses yeux leur \'e9clat, \'e0 sa voix son timbre m\'e9tallique et vibrant. + +\par +\par Ah\~! c'est pour elle surtout que ma\'eetre Folgat souhaitait la fin de cette incertitude plus douloureuse que le pire malheur. +\par +\par Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annonc\'e9 le docteur Seignebos, le pr\'e9sident des assises, M.\~Domini, venait de s'installer \'e0 Sauveterre. C'\'e9tait un de ces hommes dont le caract\'e8re est l'honneur de la magistrature, p\'e9n\'e9tr\'e9 + de la majest\'e9 de sa mission, mais ne se croyant pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition que de faire \'e9clater la v\'e9rit\'e9. +\par +\par Il avait interrog\'e9 Jacques. Mais cet interrogatoire n'\'e9tait qu'une formalit\'e9 dont il n'\'e9tait rien r\'e9sult\'e9. Il avait de plus proc\'e9d\'e9 \'e0 la formation du jury. D\'e9j\'e0 les jur\'e9s d\'e9sign\'e9 +s par le sort arrivaient de tous les coins du d\'e9partement. Ils descendaient tous \'e0 l'}{\i H\'f4tel de France, }{o\'f9 ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du fond, qu'on leur r\'e9serve \'e0 toutes les sessions. +\par +\par Et, dans l'apr\'e8s-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener sur la place du March\'e9-Neuf ou le long des anciens remparts. +\par +\par M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re aussi \'e9tait arriv\'e9. Mais il se tenait, lui, s\'e9v\'e8rement enferm\'e9 dans son appartement de }{\i l'H\'f4tel des Messageries, }{o\'f9 chaque jour M.\~Galpin-Daveline allait passer de longues heures. +\par +\par \endash Il para\'eet, disait confidentiellement M\'e9chinet \'e0 ma\'eetre Folgat, il para\'eet qu'il pr\'e9pare un r\'e9quisitoire foudroyant\'85 +\par +\par Le lendemain, en ouvrant }{\i L'ind\'e9pendant de Sauveterre, }{Mlle Denise put lire l'ordre des affaires de la session. +\par +\par }{\i Lundi. \endash Banqueroute frauduleuse, d\'e9tournements, faux.}{ +\par +\par }{\i Mardi. \endash Assassinat et vol.}{ +\par +\par }{\i Mercredi. \endash Infanticide. \endash Vols domestiques.}{ +\par +\par }{\i Jeudi. \endash Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran).}{ +\par +\par C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se promettaient les plus \'e9tonnantes \'e9motions. +\par +\par Aussi, \'e9tait-ce \'e0 qui se procurerait une carte d'entr\'e9e \'e0 la cour d'assises. M.\~Domini, M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re, M.\~Daubigeon et M\'e9chinet lui-m\'eame \'e9taient harcel\'e9s de demandes. Des gens qui, la veille, ne saluaient pas M. +\~Daveline l'arr\'eataient dans la rue et sollicitaient la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait sans exemple, il se n\'e9gocia des billets \'e0 prix d'argent. Une famille, enfin, eut l'inconcevable courage d'\'e9 +crire au marquis de Boiscoran pour lui demander trois entr\'e9es, promettant en \'e9change de \'ab\~contribuer, par son attitude, \'e0 l'acquittement de l'accus\'e9\~\'bb. +\par +\par Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout \'e0 coup circula dans la ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux pompiers qui avaient p\'e9ri \'e0 l'incendie du Valpinson. Qui avait lanc\'e9 cette liste\~? C'est en vain que M. +\~S\'e9neschal essaya de d\'e9couvrir la main d'o\'f9 partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gard\'e9. Et c'\'e9tait une perfidie atroce que de venir ainsi, \'e0 la veille des d\'e9bats, rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines. + +\par +\par \endash Il y a du Galpin l\'e0-dessous, disait en grin\'e7ant des dents le docteur Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-\'eatre\'85 Ah\~! pourquoi Goudar n'a-t-il pas commenc\'e9 plus t\'f4t son exp\'e9rience\~? +\par +\par C'est qu'en effet Goudar, tout en r\'e9pondant du succ\'e8s, demandait du temps. Ce ne pouvait \'eatre l'\'9cuvre d'un jour que de calmer les d\'e9fiances de l'ombrageux Cocoleu. Il d\'e9clarait que, s'il pr\'e9cipitait le d\'e9 +nouement, il perdrait tout irr\'e9missiblement. D'ailleurs, rien de nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plut\'f4t mieux que mal. L'agent de Jersey avait t\'e9l\'e9graphi\'e9 qu'il \'e9tait sur la piste de Suky, qu'il la rejoindrait s\'fb +rement, mais qu'il ne pouvait dire quand. Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouill\'e9 l'\'eele d'Ol\'e9ron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de Cheminot. +\par +\par Si bien que le jour m\'eame de la session, apr\'e8s un conseil auquel prirent part tous les amis de Jacques, il fut arr\'eat\'e9 que les d\'e9fenseurs ne prononceraient pas le nom de Mme\~de\~Claudieuse et s'en tiendraient, quoi que p\'fb +t dire le comte, au syst\'e8me de d\'e9fense imagin\'e9 par ma\'eetre Folgat. +\par +\par H\'e9las\~! il n'avait que de bien faibles chances de succ\'e8s, car le jury, contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive s\'e9v\'e9rit\'e9. Le banqueroutier fut condamn\'e9 \'e0 vingt ans de travaux forc\'e9s. L'homme accus\'e9 de m +eurtre n'obtint pas de circonstances att\'e9nuantes et fut condamn\'e9 \'e0 mort. On \'e9tait alors au mercredi. Il fut d\'e9cid\'e9 que le marquis et la marquise de Boiscoran et M.\~de\~Chandor\'e9 assisteraient aux d\'e9bats. On voulait \'e9pargner \'e0 + Mlle Denise cette \'e9pouvantable \'e9motion, mais elle d\'e9clara qu'elle irait seule \'e0 l'audience, et force fut de se rendre \'e0 sa volont\'e9. +\par +\par Gr\'e2ce \'e0 une autorisation de M.\~Domini, ma\'eetre Folgat et ma\'eetre Magloire pass\'e8rent la soir\'e9e pr\'e8s de Jacques, \'e0 arr\'eater les derniers d\'e9tails et \'e0 bien convenir de certaines r\'e9ponses. +\par +\par Jacques \'e9tait excessivement p\'e2le, mais tr\'e8s calme. Et quand ses d\'e9fenseurs le quitt\'e8rent en lui disant\~: +\par +\par \endash Bon espoir et bon courage\'85 +\par +\par \endash D'espoir, r\'e9pondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez tranquilles, j'en aurai\~! +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256533}31{\*\bkmkend _Toc96256533} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour qui allait d\'e9cider de sa destin\'e9e\'85 Il allait \'eatre jug\'e9\~! +\par +\par Trop rare \'e9tait l'occasion pour que }{\i L'ind\'e9pendant de Sauveterre }{la laiss\'e2t \'e9chapper. Paraissant le matin, il publia, \'ab\~vu la gravit\'e9 des circonstances\~\'bb, une \'e9dition du soir, qui jusqu'\'e0 minuit fut cri\'e9 +e dans les rues par une douzaine de gamins. +\par +\par Et voici son compte rendu\~: +\par +\par }{\i COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE}{ +\par +\par }{\i Audience du jeudi 23\'85 PR\'c9SIDENCE DE M.\~DOMINI}{ +\par +\par }{\i Assassinat }{\emdash }{\i Incendie (Correspondance particuli\'e8re de }{L'Ind\'e9pendant) +\par +\par Pourquoi dans notre paisible cit\'e9 ce mouvement inaccoutum\'e9, ce tumulte, cette animation\~! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques, ces groupes devant les maisons\~? Pourquoi sur tous les visages l'inqui\'e9 +tude, dans tous les yeux l'anxi\'e9t\'e9\~? +\par +\par C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette t\'e9n\'e9breuse affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en \'e9veil nos populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit \'eatre jug\'e9 l'homme accus\'e9 de ce grand crime\'85 + +\par +\par Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se h\'e2te, se pr\'e9cipite, court\'85 +\par +\par Le palais de justice\~!\'85 Longtemps avant le jour il \'e9tait assi\'e9g\'e9 par la multitude, difficilement contenue par les appariteurs aid\'e9s de la gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles grossi\'e8res sont \'e9chang +\'e9es. Des mots on passe aux gestes, une rixe est imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons conduire au poste deux paysans de Br\'e9chy. +\par +\par C'est qu'il y aura peu d'\'e9lus, on le sait. La place du March\'e9-Neuf ne contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle\~? +\par +\par Et cependant nos \'e9diles, toujours empress\'e9s \'e0 satisfaire les citoyens qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours \'e0 des exp\'e9dients h\'e9ro\'efques. Ils ont fait abattre deux cloisons, r\'e9unissant ainsi \'e0 + la salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus. +\par +\par M.\~Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille mati\'e8re, nous affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes\~! +\par +\par Bien longtemps avant l'heure fix\'e9e pour l'ouverture de l'audience, tout est plein, comble, bond\'e9. Une \'e9pingle qu'on lancerait ne tomberait certes pas \'e0 terre. +\par +\par Pas un pouce d'espace n'a \'e9t\'e9 perdu. Tout autour, le long du mur, les hommes se tiennent debout. Sur les deux c\'f4t\'e9s de l'estrade, des chaises ont \'e9t\'e9 dispos\'e9es, o\'f9 viennent prendre place un grand nombre de dames de la soci\'e9t\'e9 +, tant de Sauveterre que des environs et m\'eame des villes voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes. +\par +\par Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous nous garderons de rapporter\'85 \'c0 quoi bon\~! Disons pourtant que l'accus\'e9 n'a pas us\'e9 du droit que la loi lui conf\'e8re de r\'e9cuser un certain nombre de jur\'e9 +s. Il a accept\'e9 tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne r\'e9cusait pas le minist\'e8re public. C'est d'un avocat de nos amis que nous tenons cette particularit\'e9, et juste comme il achevait de la raconter, un grand bruit se fait \'e0 + la porte, suivi d'un rapide mouvement de chaises et d'exclamations \'e9touff\'e9es. +\par +\par C'est la famille de l'accus\'e9 qui vient occuper les places qui lui ont \'e9t\'e9 r\'e9serv\'e9es tout pr\'e8s de l'estrade. +\par +\par M.\~le marquis de Boiscoran donne le bras \'e0 Mlle de Chandor\'e9, qui porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris fonc\'e9, relev\'e9e d'agr\'e9ments cerise. M.\~le baron de Chandor\'e9 soutient Mme\~la marquise de Boiscoran. Le mar +quis et le baron sont graves et froids. La m\'e8re de l'accus\'e9 nous para\'eet extr\'eamement affaiss\'e9e. Mlle de Chandor\'e9, au contraire, est tr\'e8s anim\'e9e et ne para\'eet nullement inqui\'e8te, et c'est en souriant qu'elle r\'e9 +pond aux saluts assez rares qui lui sont adress\'e9s de divers c\'f4t\'e9s de la salle. +\par +\par Mais on cesse bient\'f4t de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorb\'e9e par une grande table dress\'e9e au milieu du pr\'e9toire, et sur laquelle se trouvent quantit\'e9 d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont d'un grand tapis rouge. L +\'e0, sont les pi\'e8ces \'e0 conviction. +\par +\par Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent, donnant \'e0 tout un dernier coup d'\'9cil. Puis une petite porte s'ouvre, \'e0 gauche, et les d\'e9fenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un est ma\'ee +tre Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un avocat de la capitale, ma\'eetre Folgat, jeune encore et c\'e9l\'e8bre. +\par +\par Ma\'eetre Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il s'entretient avec le maire de Sauveterre, M.\~S\'e9neschal, pendant que ma\'eetre Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et demie. Un huissier annonce\~: + +\par +\par \endash La cour\~! +\par +\par M.\~Domini prend place au fauteuil de la pr\'e9sidence. M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re vient occuper le si\'e8ge du minist\'e8re public. +\par +\par Derri\'e8re eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jur\'e9s. +\par +\par Tout \'e0 coup, grand tumulte. Chacun se l\'e8ve, chacun se dresse et se hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, m\'eame, dans le fond, montent sur leur chaise. C'est que M.\~le pr\'e9sident vient de donner l'ordre d'introduire l'accus\'e9 +\'85 Il para\'eet\'85 +\par +\par Il est strictement v\'eatu de noir, et avec une rare \'e9l\'e9gance. On remarque beaucoup qu'il porte \'e0 la boutonni\'e8re son ruban de la L\'e9gion d'honneur. Il est p\'e2le, mais son regard est droit et clair, assur\'e9, sans d\'e9 +fi. Son attitude est triste, mais fi\'e8re. +\par +\par \'c0 peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rang\'e9es de chaises et, malgr\'e9 les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le docteur Seignebos. +\par +\par Mais M.\~le pr\'e9sident commande aux huissiers de faire faire silence, et apr\'e8s avoir rappel\'e9 que toutes marques d'approbation ou d'improbation sont s\'e9v\'e8rement interdites, et s'adressant \'e0 l'accus\'e9\~: +\par +\par \endash Dites-moi vos pr\'e9noms, lui demande-t-il, votre nom, votre \'e2ge, votre profession, votre domicile\'85 +\par +\par L'accus\'e9 r\'e9pond\~: +\par +\par \endash Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propri\'e9taire, domicili\'e9 \'e0 Boiscoran, arrondissement de Sauveterre. +\par +\par \endash Asseyez-vous, et \'e9coutez l'expos\'e9 des faits dont vous \'eates accus\'e9. +\par +\par M.\~le greffier M\'e9chinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la simplicit\'e9 terrible fait frissonner l'auditoire. +\par +\par Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate \'e9tant bien connus de nos lecteurs. +\par +\par }{\i Interrogatoire de l'accus\'e9.}{ +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Accus\'e9, levez-vous, et r\'e9pondez cat\'e9goriquement. Vous avez, pendant l'instruction, refus\'e9 de r\'e9pondre \'e0 beaucoup de questions. Ici, il faut que la lumi\'e8 +re se fasse. Et, je dois vous le dire, il est de votre int\'e9r\'eat d'\'eatre franc. +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Nul plus que moi ne souhaite que la v\'e9rit\'e9 soit connue. Je suis pr\'eat \'e0 r\'e9pondre\'85 +\par +\par D. \endash Pourquoi vos r\'e9ticences pendant l'instruction\~? +\par +\par R. \endash Je croyais de mon int\'e9r\'eat de ne r\'e9pondre qu'ici. +\par +\par D. \endash Vous venez d'entendre de quels crimes vous \'eates accus\'e9\~? +\par +\par R. \endash Je suis innocent\'85 Et avant tout, monsieur le pr\'e9sident, permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, l\'e2che, odieux\'85 mais il est en m\'eame temps si absurde et si stupide qu'il me semble l'\'9c +uvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refus\'e9 une certaine intelligence\'85 +\par +\par D. \endash Ceci est de la discussion\'85 +\par +\par R. \endash Cependant, monsieur\'85 +\par +\par D. \endash Plus tard, vous aurez libert\'e9 pleine et enti\'e8re de faire valoir vos raisons. Pour le moment, contentez-vous de r\'e9pondre aux questions que je vous adresse. +\par +\par R. \endash Je me soumets, monsieur. +\par +\par LE PR\'c9SIDENT. \endash Ne deviez-vous pas vous marier prochainement\~? +\par +\par \'c0 cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de Chandor\'e9, qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux. +\par +\par L'ACCUS\'c9 }{\i (d'une voix faible). \endash }{Oui. +\par +\par D. \endash Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne f\'fbt commis, n'avez-vous pas \'e9crit \'e0 votre fianc\'e9e\~? +\par +\par R. \endash Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon m\'e9tayer, Michel. +\par +\par D. \endash Que lui disiez-vous\~? +\par +\par R. \endash Qu'une affaire importante me priverait de passer la soir\'e9e pr\'e8s d'elle. +\par +\par D. \endash Quelle \'e9tait cette affaire\~? +\par +\par Au moment o\'f9 l'accus\'e9 ouvre la bouche pour r\'e9pondre, M.\~le pr\'e9sident l'arr\'eate d'un geste\~: +\par +\par D. \endash Prenez garde\'85 Cette question vous a \'e9t\'e9 adress\'e9e pendant l'instruction, et vous avez r\'e9pondu que vous aviez \'e0 aller \'e0 Br\'e9chy voir votre marchand de bois. +\par +\par R. \endash J'ai r\'e9pondu cela, en effet, sur le premier moment\'85 Ce n'est pas exact. +\par +\par D. \endash Pourquoi avez-vous menti\~? +\par +\par L'ACCUS\'c9 }{\i (avec un mouvement de col\'e8re qui n'\'e9chappe \'e0 personne). \endash }{Je ne pouvais croire \'e0 la gravit\'e9 de ma situation. Je ne pensais pas pouvoir, moi, \'eatre s\'e9rieusement compromis par l'accusation qui, cependant, m'am +\'e8ne sur ce banc\'85 Ce \'e9tant, je ne voyais pas la n\'e9cessit\'e9 de livrer le secret de mes affaires priv\'e9es. +\par +\par D. \endash Mais vous n'avez pas tard\'e9 \'e0 reconna\'eetre la gravit\'e9 de votre situation. +\par +\par R. \endash En effet. +\par +\par D. \endash Comment alors n'avez-vous pas dit la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par R. \endash Parce que le magistrat charg\'e9 de l'instruction avait \'e9t\'e9 jadis trop avant dans mon intimit\'e9 pour m'inspirer une enti\'e8re confiance. +\par +\par D. \endash Expliquez-vous clairement. +\par +\par R. \endash Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le pr\'e9sident. Peut-\'eatre, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de mod\'e9ration\'85 +\par +\par Un sourd murmure accueille cette r\'e9ponse de l'accus\'e9. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle l'assembl\'e9e au respect de la justice. +\par +\par M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral Du Lopt de la Gransi\'e8re se l\'e8ve. +\par +\par \endash Nous ne saurions tol\'e9rer de telles r\'e9criminations contre un magistrat qui a fait noblement, et quoi qu'il en co\'fbt\'e2t, son devoir. Si l'accus\'e9 avait contre le juge des motifs de suspicion l\'e9gitimes, que ne les faisait-il valoir\~! +\'85 Il ne saurait arguer de son ignorance, il conna\'eet la loi, il est avocat. Ses d\'e9fenseurs sont des hommes d'exp\'e9rience. +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE }{\i (de sa place). \endash }{Aussi \'e9tions-nous d'avis que monsieur de Boiscoran pr\'e9sent\'e2t \'e0 la cour une demande de renvoi. Il a refus\'e9 de suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en la bont\'e9 de sa cause. + +\par +\par M.\~DU LOPT DE LA GRANSI\'c8RE }{\i (se rasseyant). \endash }{Messieurs les jur\'e9s appr\'e9cieront ce syst\'e8me\'85 +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT (}{\i \'e0}{ }{\i l'accus\'e9). \endash }{Et maintenant, \'eates-vous dispos\'e9 \'e0 dire la v\'e9rit\'e9 au sujet de cette affaire qui vous privait de passer la soir\'e9e pr\'e8s de votre fianc\'e9e\~? +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Oui, monsieur. Mon mariage devait \'eatre c\'e9l\'e9br\'e9 \'e0 l'\'e9glise de Br\'e9chy, et j'avais \'e0 m'entendre avec le cur\'e9 au sujet de la c\'e9r\'e9monie. J'avais, de plus, \'e0 + remplir des devoirs religieux. Monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy, qui est mon ami, vous dira que, sans qu'il y e\'fbt rendez-vous pris, il \'e9tait convenu qu'un des soirs de la semaine, puisqu'il l'exigeait, j'irais me confesser. +\par +\par L'assembl\'e9e, qui s'attendait \'e0 quelque r\'e9v\'e9lation \'e9mouvante, semble fort d\'e9sappoint\'e9e, et des rires moqueurs \'e9clatent de divers c\'f4t\'e9s. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (d'une voix s\'e9v\'e8re). \endash }{Ces ricanements sont ind\'e9cents et odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se permettent de rire. Et une derni\'e8re fois je pr\'e9viens qu'\'e0 la premi\'e8 +re manifestation, je ferai \'e9vacuer la salle. }{\i (Revenant ensuite \'e0 l'accus\'e9\~:) }{Continuez. +\par +\par R. \endash C'est donc chez le cur\'e9 de Br\'e9chy que je suis all\'e9 le soir du crime. Malheureusement, il n'y avait personne au presbyt\'e8re lorsque je m'y pr\'e9sentai. Je sonnais inutilement pour la troisi\'e8me ou quatri\'e8me fois, quand u +ne petite paysanne passa, qui me dit qu'elle venait de rencontrer le cur\'e9 pr\'e8s de la Cafourche des Mar\'e9chaux. Imm\'e9diatement, pensant aller \'e0 sa rencontre, je me lan\'e7 +ai sur la route. Mais c'est en vain que je fis plus d'une lieue. Reconnaissant que la petite fille s'\'e9tait tromp\'e9e ou m'avait tromp\'e9, je rentrai chez moi. +\par +\par D. \endash C'est l\'e0 votre explication\~? +\par +\par R. \endash Oui. +\par +\par D. \endash Et vous la trouvez vraisemblable\~? +\par +\par R. \endash Je me suis engag\'e9 non \'e0 dire une chose vraisemblable, mais \'e0 dire la v\'e9rit\'e9. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est pr\'e9cis\'e9ment parce que l'explication est si simple que, ne l'ayant pas donn\'e9e tout d'abord, j'h\'e9 +sitais \'e0 la donner. Et cependant, si le crime n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 commis, et si, le lendemain, j'\'e9tais venu dire\~: \'ab\~Je suis all\'e9 hier soir \'e0 Br\'e9chy, voir le cur\'e9, et je ne l'ai pas trouv\'e9\~\'bb, qui donc e\'fbt pens\'e9 + que ce n'\'e9tait pas tout naturel\~? +\par +\par D. \endash Et c'est pour vous rendre \'e0 un devoir si naturel que vous preniez un chemin d\'e9tourn\'e9, difficile, presque dangereux, les marais\~? +\par +\par R. \endash Je choisissais le chemin le plus court\'85 +\par +\par D. \endash Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontr\'e9 le fils Ribot au d\'e9versoir de la Seille\~? +\par +\par R. \endash Je n'ai pas \'e9t\'e9 effray\'e9, mais surpris, comme on l'est de rencontrer quelqu'un l\'e0 o\'f9 on pensait ne trouver personne. Et si j'ai \'e9t\'e9 \'e9tonn\'e9, le fils Ribot ne l'a pas \'e9t\'e9 moins que moi. +\par +\par D. \endash Vous voyez bien que vous esp\'e9riez ne rencontrer personne. +\par +\par R. \endash Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas esp\'e9rer. +\par +\par D. \endash Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre pr\'e9sence en cet endroit\~? +\par +\par R. \endash Je n'ai pas donn\'e9 d'explications. Le fils Ribot, le premier, m'a dit en riant o\'f9 il se rendait, et je lui ai r\'e9pondu que j'allais \'e0 Br\'e9chy. +\par +\par D. \endash Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour tirer des oiseaux d'eau. Et, en m\'eame temps, vous lui montriez votre fusil. +\par +\par R. \endash C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi\~? Je crois tout le contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me suppose l'accusation, me voyant rencontr\'e9, c'est-\'e0-dire en grand danger d'\'eatre d\'e9 +couvert, je serais rentr\'e9 chez moi\'85 J'allais chez mon ami le cur\'e9. +\par +\par D. \endash Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil\~? +\par +\par R. \endash Mes propri\'e9t\'e9s sont situ\'e9es entre des bois et des marais, et il ne se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un lapin ou un oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que jamais je ne sortais sans mon fusil. + +\par +\par D. \endash Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de Rochepommier\~? +\par +\par R. \endash Parce que, de l'endroit de la route o\'f9 j'\'e9tais \'e0 Boiscoran, c'\'e9tait le plus court, probablement\'85 Je dis probablement, parce que sur le moment, ce n'a pas \'e9t\'e9 pour moi le sujet d'une d\'e9lib\'e9ration. Un homme qui se prom +\'e8ne serait bien embarrass\'e9, neuf fois sur dix, si on lui demandait pour quelle raison il a pris tel chemin plut\'f4t que tel autre\'85 +\par +\par D. \endash Vous avez \'e9t\'e9 aper\'e7u dans les bois par un b\'fbcheron nomm\'e9 Gaudry. +\par +\par R. \endash Le juge d'instruction me l'a dit. +\par +\par D. \endash Ce t\'e9moin affirme que vous \'e9tiez en proie \'e0 une violente \'e9motion. Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez haut\'85 +\par +\par R. \endash Il est certain que j'\'e9tais tr\'e8s m\'e9content d'avoir perdu ma soir\'e9e, tr\'e8s vex\'e9 surtout de m'\'eatre fi\'e9 \'e0 la petite paysanne, et il est fort possible que tout en marchant il me soit \'e9chapp\'e9 de m'\'e9crier\~: \'ab\~ +La peste soit de mon ami le cur\'e9, qui s'en va d\'eener en ville\~!\~\'bb, ou tout autre chose pareille\'85 +\par +\par On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour s'attirer une r\'e9primande de M.\~le pr\'e9sident. +\par +\par D. \endash Vous savez donc que monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy d\'eenait dehors le soir du crime\~? +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE }{\i (se levant)\~: \endash }{C'est par nous, monsieur le pr\'e9sident, que monsieur de Boiscoran conna\'eet ce d\'e9tail. Lorsqu'il nous a eu dit l'emploi de sa soir\'e9e, nous nous sommes transport\'e9s pr\'e8s de monsieur le cur\'e9 + de Br\'e9chy, qui nous a expliqu\'e9 comment ni lui ni sa vieille servante ne se trouvaient au presbyt\'e8re. \'c0 notre requ\'eate, monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy a \'e9t\'e9 cit\'e9. Nous ferons entendre aussi un autre pr\'eatre qui, \'e0 + cette heure-l\'e0, passait pr\'e8s de la Cafourche des Mar\'e9chaux et qui est celui qu'avait vu la petite paysanne. +\par +\par Ayant fait signe au d\'e9fenseur de se rasseoir, M.\~le pr\'e9sident s'adresse de nouveau \'e0 l'accus\'e9\~: +\par +\par D. \endash La femme Courtois, qui vous a rencontr\'e9, d\'e9clare qu'elle vous a trouv\'e9 l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas parl\'e9, vous vous \'eates h\'e2t\'e9 de la quitter\'85 +\par +\par R. \endash La nuit \'e9tait trop sombre pour que cette femme p\'fbt voir ma physionomie. Elle me demandait un l\'e9ger service, je le lui ai rendu. Je ne lui ai pas parl\'e9, parce que je n'avais rien \'e0 lui dire. Je ne l'ai pas quitt\'e9 +e brusquement, je l'ai devanc\'e9e parce que son \'e2ne marchait tr\'e8s lentement. +\par +\par \'c0 un signe de M.\~le pr\'e9sident, des huissiers enl\'e8vent le tapis qui recouvre les pi\'e8ces \'e0 conviction. +\par +\par Un vif sentiment de curiosit\'e9 se manifeste aussit\'f4t dans l'auditoire, et c'est \'e0 qui se dressera et tendra le cou pour mieux voir. +\par +\par Sur la table sont \'e9tal\'e9s des v\'eatements, un pantalon de velours gris clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de paille et des bottes de cuir fauve. \'c0 c\'f4t\'e9, se trouvent un fusil \'e0 + deux coups, des paquets de cartouches, deux s\'e9biles remplies de grains de plomb et enfin une grande cuvette de fa\'efence anglaise, au fond de laquelle on distingue comme une boue noir\'e2tre. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (montrant les v\'eatements \'e0 l'accus\'e9). \endash }{Sont-ce bien l\'e0 les habits que vous portiez le soir du crime\~? +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Oui, monsieur. +\par +\par D. \endash Singulier costume pour rendre visite \'e0 un v\'e9n\'e9rable eccl\'e9siastique et remplir de graves devoirs religieux. +\par +\par R. \endash Monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy \'e9tait mon ami. Notre intimit\'e9 explique, si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller\'85 +\par +\par D. \endash Reconnaissez-vous aussi cette cuvette\~? On a fait \'e9vaporer l'eau avec les plus grandes pr\'e9cautions, les d\'e9tritus seuls sont rest\'e9s au fond. +\par +\par R. \endash C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est pr\'e9sent\'e9 chez moi, il a trouv\'e9 cette cuvette remplie d'une eau noire et toute \'e9paisse de d\'e9bris carbonis\'e9s. Il m'a interrog\'e9 + au sujet de cette eau, et je n'ai fait aucune difficult\'e9 de lui avouer que la veille, en rentrant, je m'y \'e9tais lav\'e9 les mains. Ne tombe-t-il pas sous le sens que si j'eusse \'e9t\'e9 coupable, ma premi\'e8re pr\'e9occupation e\'fbt \'e9t\'e9 + de faire dispara\'eetre les traces de mon crime\~?\'85 N'importe\~! cette circonstance fut consid\'e9r\'e9e comme la preuve \'e9vidente de ma culpabilit\'e9, et c'est aujourd'hui la charge la plus forte que l'accusation produise contre moi\'85 +\par +\par D. \endash C'est une charge tr\'e8s forte, en effet. +\par +\par R. \endash Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette circonstance. Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du crime, je m'\'e9tais muni de cigares, mais lorsque je voulus en allumer un, je m'aper\'e7 +us que je n'avais pas d'allumettes. Ma\'eetre Magloire se l\'e8ve. +\par +\par \endash Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas l\'e0 une de ces explications imagin\'e9es apr\'e8s coup pour les besoins d'une cause douteuse. La preuve, me demanderez-vous. La preuve\~? Nous l'avons, concluante, irr\'e9 +cusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur lui la boite d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il l'avait oubli\'e9e la veille chez monsieur de Chandor\'e9, o\'f9 elle est rest\'e9e depuis, o\'f9 je l'ai vue, o\'f9 elle est encore\'85 +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Il suffit, ma\'eetre Magloire, laissez continuer l'accus\'e9. +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Voulant fumer, j'eus recours \'e0 l'exp\'e9dient qu'emploient tous les chasseurs en pareil cas. Je d\'e9fis une de mes cartouches, je rempla\'e7ai la charge de plomb par un morceau de papier, et je l'enflammai. +\par +\par D. \endash Et de cette fa\'e7on on obtient du feu\~? +\par +\par R. \endash Pas \'e0 tout coup, mais certainement une fois sur trois. +\par +\par D. \endash Et cette op\'e9ration noircit les mains\~? +\par +\par R. \endash L'op\'e9ration elle-m\'eame, non. Mais une fois mon cigare allum\'e9, devais-je jeter tout enflamm\'e9 le papier dont je venais de me servir\~?\'85 C'e\'fbt \'e9t\'e9 risquer d'allumer un incendie\'85 +\par +\par D. \endash Dans les marais\~? +\par +\par R. \endash Mais, monsieur, j'ai fum\'e9 dans la soir\'e9e cinq ou six cigares, ce qui revient \'e0 dire que j'ai r\'e9p\'e9t\'e9 huit ou dix fois l'op\'e9ration en autant d'endroits diff\'e9rents, sur la grande route et m\'eame dans les bois. Et \'e0 + chaque fois j'ai \'e9teint le papier enflamm\'e9 entre mes doigts, ce qui, joint \'e0 la crasse de la poudre, suffisait pour me rendre les mains aussi noires que celles d'un charbonnier. +\par +\par C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, que l'accus\'e9 donne cette explication, laquelle semble frapper beaucoup l'auditoire. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Passons \'e0 votre fusil. Le reconnaissez-vous, l\'e0\~? +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier\~? +\par +\par R. \endash Faites. +\par +\par C'est avec un mouvement f\'e9brile que l'accus\'e9 s'empare de l'arme, en fait jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les canons. +\par +\par Il devient aussit\'f4t fort rouge, et se penchant vers ses d\'e9fenseurs, il leur adresse rapidement et \'e0 voix basse quelques mots qui n'arrivent pas jusqu'\'e0 nous. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Qu'est-ce\~? +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE }{\i (se levant). \endash }{Une circonstance se pr\'e9sente, qui doit faire \'e9clater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par un hasard providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant celui du crime, avait nettoy\'e9 + ce fusil. Or, aujourd'hui, un des canons est propre et net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran qui a tir\'e9 les deux coups de feu qui ont atteint monsieur de Claudieuse. +\par +\par Pendant ce temps, l'accus\'e9 s'est rapproch\'e9 de la table des pi\'e8ces \'e0 conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du fusil, il le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il est \'e0 peine noirci\'85 +\par +\par La plus violente \'e9motion tient l'auditoire haletant. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (\'e0 l'accus\'e9). \endash }{R\'e9p\'e9tez l'exp\'e9rience sur l'autre canon. +\par +\par L'accus\'e9 ob\'e9it. Son mouchoir reste blanc. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Vous voyez\~! Et cependant vous venez de nous dire que, pour allumer vos cigares, vous avez br\'fbl\'e9 huit ou dix cartouches. Mais l'accusation avait pr\'e9vu votre objection, et elle est en mesure d'y r\'e9pondre\'85 + Huissiers, faites entrer le t\'e9moin Maucroy\'85 +\par +\par Tous nos lecteurs connaissent ce t\'e9moin, dont le beau magasin d'armes et d'ustensiles de chasse et de p\'eache est un des ornements de notre place du March\'e9-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans le moindre embarras qu'il pr\'eate serment. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash R\'e9p\'e9tez votre d\'e9position au sujet du fusil que voici. +\par +\par LE T\'c9MOIN. \endash C'est une arme excellente et d'une grande valeur, telle qu'il ne s'en fabrique pas en France, o\'f9 on se pr\'e9occupe trop du bon march\'e9\'85 +\par +\par \'c0 cette r\'e9ponse, la salle enti\'e8re \'e9clate de rire, M.\~Maucroy n'ayant pas pr\'e9cis\'e9ment la r\'e9putation de donner sa marchandise. Quelques jur\'e9s m\'eame ont peine \'e0 tenir leur s\'e9rieux. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Dispensez-vous de vos r\'e9flexions et dites-nous seulement ce que vous savez des qualit\'e9s de ce fusil. +\par +\par LE T\'c9MOIN. \endash Eh bien, gr\'e2ce \'e0 une disposition particuli\'e8re de l'enveloppe des cartouches, gr\'e2ce aussi \'e0 la qualit\'e9 sp\'e9ciale de la composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas. +\par +\par L'ACCUS\'c9 }{\i (vivement). \endash }{Vous vous trompez, monsieur. J'ai plusieurs fois, moi-m\'eame, nettoy\'e9 mon fusil, et j'ai trouv\'e9, au contraire, les canons fort encrass\'e9s. +\par +\par LE T\'c9MOIN. \endash Parce que vous vous en \'e9tiez beaucoup servi. Mais je pr\'e9tends qu'on peut br\'fbler une ou deux cartouches sans que les canons en portent trace. +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash C'est ce que je nie formellement. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (au t\'e9moin). \endash }{Et si l'on br\'fblait huit ou dix cartouches\~? +\par +\par LE T\'c9MOIN. \endash Oh\~! alors les canons seraient fort encrass\'e9s. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis. +\par +\par LE T\'c9MOIN }{\i (apr\'e8s un minutieux examen). \endash }{J'affirme qu'on n'y a pas br\'fbl\'e9 deux cartouches depuis le dernier nettoyage. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (\'e0 l'accus\'e9). \endash }{Eh bien\~! que deviennent ces dix cartouches br\'fbl\'e9es pour allumer vos cigares, et qui vous avaient tant noirci les mains\~? +\par +\par L'accus\'e9, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un admirable sang-froid et d'une rare fermet\'e9, p\'e2lit visiblement et ne r\'e9pond pas. +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE. \endash La question est trop grave pour qu'on s'en rapporte \'e0 la seule opinion du t\'e9moin. +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL. \endash Nous ne cherchons que la v\'e9rit\'e9. Une exp\'e9rience est ais\'e9e \'e0 faire. +\par +\par LE T\'c9MOIN. \endash Oh\~! assur\'e9ment\'85 +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Faites. +\par +\par Le t\'e9moin introduit une cartouche dans chaque canon et va les br\'fbler \'e0 la fen\'eatre qui est derri\'e8re l'estrade. Le fracas de l'explosion arrache \'e0 plusieurs dames un cri de frayeur. +\par +\par LE T\'c9MOIN }{\i (revenant et montrant que les canons ne sont pas plus encrass\'e9s qu'avant l'exp\'e9rience). \endash }{Eh bien, avais-je raison\~? +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (\'e0 l'accus\'e9). \endash }{Vous le voyez, cette circonstance que vous invoquiez si fort, bien loin d'\'eatre en votre faveur, d\'e9montre que vous nous avez donn\'e9 une explication mensong\'e8re de l'\'e9tat de vos mains\'85 + +\par +\par Sur l'ordre de M.\~le pr\'e9sident, le t\'e9moin se retire, et l'interrogatoire de l'accus\'e9 continue. +\par +\par D. \endash Quelles \'e9taient vos relations avec monsieur de Claudieuse\~? +\par +\par R. \endash Nous n'en avions pas. +\par +\par D. \endash Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le ha\'efssiez. +\par +\par R. \endash C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais pour le meilleur et le plus honn\'eate des hommes. +\par +\par D. \endash En cela du moins, vous \'eates d'accord avec tous ceux qui le connaissaient. Pourtant vous \'e9tiez en proc\'e8s\'85 +\par +\par R. \endash Mon oncle m'avait l\'e9gu\'e9 ce proc\'e8s avec sa fortune. Je le poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu'\'e0 transiger\'85 +\par +\par D. \endash Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez mortellement. +\par +\par R. \endash Non. +\par +\par D. \endash Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couch\'e9 en joue\~; au point d'avoir dit une fois\~: \'ab\~Il ne me laissera pas en repos tant que je ne lui aurai pas tir\'e9 un coup de fusil\'85\~\'bb Ne niez pas. Vous allez entendre les t +\'e9moins. +\par +\par C'est la t\'eate haute et le regard assur\'e9 que, sur l'injonction de M.\~le pr\'e9sident, l'accus\'e9 regagne sa place. Il a compl\'e8tement triomph\'e9 de son acc\'e8s de d\'e9faillance, et c'est de l'air le plus calme qu'il s'entretient avec ses d\'e9 +fenseurs. +\par +\par Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a conquis les sympathies de ceux-l\'e0 m\'eames qui \'e9taient venus avec les plus fortes pr\'e9ventions. Il n'est personne qui n'ait \'e9t\'e9 \'e9mu de son attitude \'e0 la fois si fi\'e8 +re et si triste, personne qui n'ait \'e9t\'e9 saisi par l'extr\'eame simplicit\'e9 de ses r\'e9ponses. +\par +\par Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru tourner \'e0 son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question de l'encrassement des canons est vivement controvers\'e9e. Quantit\'e9 d'incr\'e9dules, que l'exp\'e9 +rience n'a pas convertis, trouvent que M.\~Maucroy a \'e9t\'e9 bien hardi dans ses all\'e9gations. +\par +\par D'autres s'\'e9tonnent de la placidit\'e9 des avocats, moins de ma\'eetre Folgat, qui est peu connu \'e0 Sauveterre, que de ma\'eetre Magloire, dont on sait l'habilet\'e9 \'e0 profiter du moindre incident. +\par +\par L'audience n'est pas pr\'e9cis\'e9ment suspendue, mais il y a un temps d'arr\'eat rempli par les all\'e9es et les venues des huissiers, qui remettent un tapis sur les pi\'e8ces \'e0 + conviction et qui roulent un fauteuil au bas de l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher \'e0 l'oreille de M.\~le pr\'e9sident et lui parle un moment \'e0 voix basse. De la t\'eate, M.\~le pr\'e9sident r\'e9pond oui. +\par +\par Et l'huissier s'\'e9tant \'e9loign\'e9\~: +\par +\par \endash Nous allons, prononce-t-il, proc\'e9der \'e0 l'audition des t\'e9moins, et c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien que tr\'e8s gravement malade, il a tenu \'e0 se pr\'e9senter \'e0 l'audience. +\par +\par Nous voyons, \'e0 ces mots, M.\~le docteur Seignebos se dresser comme s'il allait prendre la parole, mais un de ses amis, plac\'e9 pr\'e8s de lui, le tire par un pan de sa redingote\~; Ma\'ee +tre Folgat lui adresse un signe d'intelligence, et il se rassoit. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash Huissier, introduisez monsieur le comte de Claudieuse. +\par +\par }{\i Audition des t\'e9moins.}{ +\par +\par La petite porte qui a livr\'e9 passage \'e0 l'armurier Maucroy s'ouvre de nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque port\'e9 par son valet de chambre. +\par +\par Un murmure de sympathique piti\'e9 le salue. Sa maigreur est terrifiante, ses traits sont aussi d\'e9compos\'e9s que s'il allait rendre le dernier soupir. Toute la vitalit\'e9 de son \'eatre semble s'\'eatre r\'e9fugi\'e9e dans ses yeux qui brillent d'un +\'e9clat extraordinaire. +\par +\par C'est d'une voix affaiblie qu'il pr\'eate serment. Mais si profond est le silence, qu'\'e0 la formule prononc\'e9e par M.\~le pr\'e9sident, \'ab\~Jurez-vous de dire toute la v\'e9rit\'e9\~?\~\'bb, on l'entend de tous les coins de la salle r\'e9 +pondre clairement\~: \'ab\~Je le jure\~!\'85\~\'bb +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (avec bont\'e9). \endash }{Nous vous sommes reconnaissant, monsieur, de l'effort que vous faites\'85 C'est pour vous que ce fauteuil a \'e9t\'e9 apport\'e9\~; asseyez-vous\'85 +\par +\par M.\~DE CLAUDIEUSE. \endash Je vous remercie, monsieur\~; il me reste assez de forces pour parler debout. +\par +\par D. \endash Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de l'attentat dont vous avez \'e9t\'e9 victime. +\par +\par R. \endash Il pouvait \'eatre onze heures\'85 J'\'e9tais couch\'e9 depuis un moment, j'avais souffl\'e9 ma bougie, et j'\'e9tais entre le sommeil et la veille, lorsque je vis ma chambre illumin\'e9e de clart\'e9s aveuglantes. Comprenant que c'\'e9 +tait le feu, je bondis hors de mon lit, et, \'e0 peine v\'eatu, je m'\'e9lan\'e7ai dans les escaliers. J'eus quelque difficult\'e9 \'e0 ouvrir la porte ext\'e9rieure, que j'avais ferm\'e9e moi-m\'eame\'85 J'y parvins, cependant. Mais \'e0 + peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au c\'f4t\'e9 droit une douleur terrible, en m\'eame temps que j'entendais tout pr\'e8s de moi l'explosion d'une arme \'e0 feu\'85 Instinctivement, je m'\'e9lan\'e7ai vers l'endroit d'o\'f9 + partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas que, frapp\'e9 de nouveau \'e0 l'\'e9paule, je tombai sans connaissance. +\par +\par D. \endash Entre le premier et le second coup, que s'est-il \'e9coul\'e9 de temps\~? +\par +\par R. \endash Trois ou quatre secondes au plus. +\par +\par D. \endash C'est-\'e0-dire autant qu'il en fallait pour apercevoir l'agresseur. +\par +\par R. \endash Aussi l'ai-je aper\'e7u, s'\'e9lan\'e7ant de derri\'e8re les fagots, o\'f9 il \'e9tait \'e0 l'aff\'fbt, et gagnant la campagne. +\par +\par D. \endash Alors vous pouvez nous apprendre comment il \'e9tait v\'eatu. +\par +\par R. \endash Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et un large chapeau de paille. +\par +\par Sur un geste de M.\~le pr\'e9sident, et au milieu d'un silence tel qu'on entendrait les araign\'e9es du plafond filer leur toile, les huissiers d\'e9couvrent les pi\'e8ces \'e0 conviction. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT }{\i (montrant les habits de l'accus\'e9). \endash }{Le costume que vous avez aper\'e7u r\'e9pondait-il \'e0 celui-ci\~? +\par +\par M.\~DE CLAUDIEUSE. \endash N\'e9cessairement, puisque c'est le m\'eame. +\par +\par D. \endash Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin\~? +\par +\par R. \endash D\'e9j\'e0 les flammes \'e9taient si violentes qu'on y voyait comme en plein midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran. +\par +\par Il n'\'e9tait plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui n'attend\'eet, le c\'9cur serr\'e9 d'une indicible angoisse, cette r\'e9ponse \'e9crasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux obstin\'e9ment fix\'e9s sur l'accus\'e9 +. Pas un des muscles de son visage ne tressaille. Ses d\'e9fenseurs sont aussi impassibles que lui. De m\'eame que nous, M.\~le pr\'e9sident et M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral observaient l'accus\'e9 et ses avocats. Attendaient-ils une protestation, une r\'e9 +plique, un mot\~? C'est probable. +\par +\par Rien ne venant, M.\~le pr\'e9sident reprend, s'adressant au t\'e9moin\~: +\par +\par D. \endash Votre d\'e9position est terriblement grave, monsieur. +\par +\par R. \endash J'en sais la port\'e9e. +\par +\par D. \endash Elle diff\'e8re absolument de votre d\'e9position premi\'e8re re\'e7ue par monsieur le juge d'instruction. +\par +\par R. \endash En effet. +\par +\par D. \endash Interrog\'e9 quelques heures apr\'e8s le crime, vous avez d\'e9clar\'e9 n'avoir pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant \'e9t\'e9 prononc\'e9, vous avez paru r\'e9volt\'e9 qu'on os\'e2t le soup\'e7 +onner, vous vous portiez presque garant de son innocence\'85 +\par +\par R. \endash Alors, je trahissais la v\'e9rit\'e9. Alors, par un sentiment de commis\'e9ration bien ais\'e9 \'e0 comprendre, j'essayais d'arracher \'e0 une condamnation infamante un homme appartenant \'e0 une famille justement estim\'e9e. +\par +\par D. \endash Et maintenant\~? +\par +\par R. \endash Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice soit faite. Et c'est pour cela que, frapp\'e9 d'un mal qui ne pardonne pas et bien pr\'e8s de para\'eetre devant Dieu, je suis venu vous dire\~ +: monsieur de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT (\'e0 }{\i l'accus\'e9). \endash }{Vous entendez\~? +\par +\par L'ACCUS\'c9 }{\i (se levant). \endash }{Sur tout ce que j'ai de cher et de sacr\'e9 au monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va, dit-il, para\'eetre devant Dieu, c'est \'e0 la justice de Dieu que j'en appelle\'85 +\par +\par Des sanglots couvrent la voix de l'accus\'e9. Mme\~la marquise de Boiscoran vient d'\'eatre prise d'une crise nerveuse des plus graves. On l'emporte, raide et inanim\'e9e, et \'e0 sa suite s'\'e9lancent le docteur Seignebos et Mlle de Chandor\'e9. +\par +\par L'ACCUS\'c9 }{\i (\'e0 M.\~de\~Claudieuse). \endash }{C'est ma m\'e8re qui se meurt, monsieur\~! +\par +\par Certes, ceux qui s'attendaient \'e0 des \'e9motions poignantes ne sont pas d\'e9\'e7us. Tous les visages sont boulevers\'e9s. Des larmes brillent dans les yeux de toutes les femmes. +\par +\par Et cependant, lorsqu'on examine la fa\'e7on dont M.\~de\~Claudieuse et M.\~de\~Boiscoran se mesurent du regard, on est \'e0 se demander si, v\'e9ritablement, il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont r\'e9v\'e9l\'e9 les d\'e9 +bats. Nous ne pouvons nous emp\'eacher de faire remarquer l'\'e9tranget\'e9 de leurs r\'e9pliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme obstin\'e9 des d\'e9fenseurs. Abandonnent-ils leur client\~ +? Non, car nous les voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les encouragements de la plus fervente amiti\'e9. +\par +\par Nous sera-t-il permis de dire que M.\~le pr\'e9sident et M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral nous ont paru avoir un moment de stupeur\~? Oui, puisque c'est l'expression de notre pens\'e9e. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 M.\~le pr\'e9sident poursuit\~: +\par +\par D. \endash Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais \'e0 l'accus\'e9 s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine. +\par +\par M.\~DE CLAUDIEUSE }{\i (d'une voix de plus en plus faible). \endash }{Je n'en connais pas d'autre que notre proc\'e8s au sujet d'un cours d'eau\'85 +\par +\par D. \endash L'accus\'e9 ne vous a-t-il pas un jour menac\'e9 de son fusil\~? +\par +\par R. \endash Oui, mais je n'avais pas pris la menace au s\'e9rieux, et je ne lui en avais pas gard\'e9 rancune. +\par +\par D. \endash Persistez-vous dans votre d\'e9claration\~? +\par +\par R. \endash Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir reconnu, et de fa\'e7on \'e0 ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de Boiscoran\'85 +\par +\par Il \'e9tait temps que M.\~le comte de Claudieuse achev\'e2t sa d\'e9position. Il chancelle, ses yeux se voilent, sa t\'eate oscille sur ses \'e9paules, et, pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident son valet de chambre \'e0 + le porter plut\'f4t qu'\'e0 le soutenir. +\par +\par Mme\~de\~Claudieuse va-t-elle lui succ\'e9der\~? Nous le pensions, et l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue au chevet de la derni\'e8re de ses filles, qui est \'e0 toute extr\'e9mit\'e9, + la comtesse ne sera pas entendue, et M.\~le greffier donne lecture de sa d\'e9position. +\par +\par Bien que fort \'e9mouvante, cette d\'e9position ne r\'e9v\'e8le aucun fait nouveau et sera sans influence sur l'issue des d\'e9bats. +\par +\par Le t\'e9moin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une brillante cha\'eene de montre au gousset. Il para\'eet fier de son r\'f4le et prom\'e8 +ne sur l'assistance un regard o\'f9 reluit le plus extr\'eame contentement de soi. +\par +\par C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec l'accus\'e9. Il pr\'e9tend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il affirmerait que l'accus\'e9 lui a confi\'e9 ses projets de meurtre et d'incendie. Ses r\'e9 +ponses sont presque toutes accueillies par des acc\'e8s d'hilarit\'e9, qui attirent \'e0 l'assembl\'e9e une nouvelle et verte semonce de M.\~le pr\'e9sident. +\par +\par Le t\'e9moin Gaudry, qui lui succ\'e8de, est un petit homme ch\'e9tif et p\'e2lot, \'e0 mine sournoise, \'e0 l'\'9cil faux et craintif, et qui se confond en salutations. +\par +\par \'c0 l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oubli\'e9. On voit qu'il craint de se compromettre. Il c\'e9l\'e8bre M.\~de\~Claudieuse, mais il ne loue gu\'e8re moins M.\~de\~ +Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie pareillement. +\par +\par La femme Courtois, qui d\'e9pose apr\'e8s Gaudry, voudrait \'e9videmment \'eatre \'e0 cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inou\'efs que M.\~le pr\'e9sident lui arrache mot par mot sa d\'e9position, assez insignifiante d'ailleurs. +\par +\par Viennent ensuite deux m\'e9tayers de Br\'e9chy, qui ont assist\'e9 \'e0 cette violente discussion \'e0 la suite de laquelle M.\~de\~Boiscoran aurait couch\'e9 en joue le comte de Claudieuse. Leur r\'e9cit, tout coup\'e9 d'interminables parenth\'e8 +ses, est peu clair. Sur une observation des d\'e9fenseurs, ils entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout. +\par +\par Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accus\'e9 qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au s\'e9rieux qu'il s'est jet\'e9, dit-il, sur M.\~de\~Boiscoran pour l'emp\'eacher de tirer, et que sans son intervention le crime e +\'fbt \'e9t\'e9 commis ce jour-l\'e0. +\par +\par De nouveau l'accus\'e9 proteste avec une rare \'e9nergie. Il ne ha\'efssait pas M.\~de\~Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le ha\'efr\'85 +\par +\par Le t\'eatu paysan soutient qu'un proc\'e8s est un suffisant motif de haine. Et l\'e0-dessus il entreprend d'expliquer le proc\'e8s et comment M.\~de\~Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les prairies de M.\~de\~Boiscoran. + +\par +\par M.\~le pr\'e9sident met fin \'e0 la discussion qui s'engage, en ordonnant d'introduire un autre t\'e9moin. +\par +\par Celui-l\'e0 a entendu, jure-t-il, M.\~de\~Boiscoran s'\'e9crier que \'ab\~t\'f4t ou tard il f\'85lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse\~\'bb. Il ajoute que l'accus\'e9 \'e9tait un homme terrible qui, pour un oui et pour un non, mena\'e7 +ait les gens de son fusil. Et \'e0 l'appui de son dire, il raconte qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois d\'e9j\'e0 M.\~de\~Boiscoran a tir\'e9 sur un homme. +\par +\par L'accus\'e9 explique cette d\'e9position. Un mauvais dr\'f4le qui n'est autre, pensait-il, que le t\'e9moin en personne venait toutes les nuits voler des fruits et des l\'e9gumes \'e0 ses m\'e9tayers. Une nuit, il l'a guett\'e9 +, et le surprenant, lui a envoy\'e9 une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a touch\'e9. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'\'e9tait jamais plaint. +\par +\par Le t\'e9moin suivant est l'huissier de Br\'e9chy. Il sait qu'une fois, en retenant l'eau de la Seille, M.\~de\~Claudieuse a fait perdre \'e0 M.\~de\~Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de premi\'e8re qualit\'e9. Il ne cache pas qu'un si d\'e9sagr +\'e9able voisin l'e\'fbt exasp\'e9r\'e9. +\par +\par M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral ne conteste pas le fait. Mais il sait que M.\~de\~Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M.\~de\~Boiscoran a refus\'e9 avec une hauteur insultante. L'accus\'e9 r\'e9pond qu'il a refus\'e9 sur le conseil de son avou\'e9 +, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles injurieuses. +\par +\par Encore six d\'e9positions sans int\'e9r\'eat, et la liste des t\'e9moins \'e0 charge est \'e9puis\'e9e. +\par +\par Alors paraissent les t\'e9moins cit\'e9s \'e0 la requ\'eate de la d\'e9fense. +\par +\par Le premier est le respectable cur\'e9 de Br\'e9chy. Il confirme les explications donn\'e9es par l'accus\'e9. Le soir du crime, il d\'eenait au ch\'e2teau de Besson, sa servante \'e9tait venue \'e0 sa rencontre, et le presbyt\'e8re \'e9 +tait seul. Il dit qu'en effet, il avait \'e9t\'e9 convenu que M.\~de\~Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que l'\'c9glise exige avant de consacrer un mariage. Il conna\'ee +t Jacques de Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honn\'eate ni meilleur. \'c0 son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais exist\'e9. Il ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accus\'e9 soit coupable. +\par +\par Le second t\'e9moin est le desservant d'une commune voisine. Il d\'e9clare qu'entre neuf et dix heures, il \'e9tait sur la route, non loin de la Cafourche des Mar\'e9chaux. La nuit \'e9tait assez obscure\~; il est de m\'eame taille que M.\~le cur\'e9 + de Br\'e9chy, une petite paysanne a tr\'e8s bien pu les prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accus\'e9. +\par +\par Trois autres t\'e9moins sont encore entendus, et l'accus\'e9 ni ses d\'e9fenseurs n'ayant rien \'e0 ajouter, la parole est donn\'e9e au minist\'e8re public. +\par +\par }{\i Le r\'e9quisitoire.}{ +\par +\par L'\'e9loquence de M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re est trop justement c\'e9l\'e8bre pour qu'il soit n\'e9cessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il s'est surpass\'e9 lui-m\'eame en ce r\'e9quisitoire qui, pendant plus d'une heure, a tenu suspendue +\'e0 ses l\'e8vres une assembl\'e9e haletante et remu\'e9e des plus poignantes \'e9motions. +\par +\par C'est par une description du Valpinson qu'il d\'e9bute, \'ab\~de ce s\'e9jour po\'e9tique et charmant comme son nom, o\'f9 les admirables futaies de Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille\'85\~\'bb +\par +\par \endash L\'e0, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse\~; le comte, un de ces gentilshommes du temps pass\'e9, qui n'avaient d'autre culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir\~ +; la comtesse, une de ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le mod\'e8le achev\'e9 de toutes les vertus domestiques\'85 Le ciel avait b\'e9ni leur union et leur avait donn\'e9 deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait \'e0 + leurs efforts intelligents. Estim\'e9s de tous, v\'e9n\'e9r\'e9s, ch\'e9ris, ils vivaient heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des ann\'e9es prosp\'e8res\'85 +\par +\par \'bb\~Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres \'e9veillent le comte. Il se pr\'e9cipite dehors, deux coups de fusil lui sont tir\'e9s et il tombe baign\'e9 dans son sang\'85 Attir\'e9e par l'explosion, la comtesse accourt. Elle tr\'e9 +buche contre le corps inanim\'e9 de son mari et, glac\'e9e d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance\'85 Les enfants vont-ils donc p\'e9rir\~?\'85 Non. La Providence veille. Elle allume une lueur d'intelligence dans le cerveau d'un insens\'e9, et, se + pr\'e9cipitant \'e0 travers la fum\'e9e, il arrache les petites filles aux flammes qui d\'e9j\'e0 \'e9treignent leur berceau\'85\~\'bb La famille est sauv\'e9e, mais l'incendie redouble de fureur. Aux lugubres vol\'e9 +es du tocsin, tous les habitants des villages d'alentour se sont h\'e2t\'e9s d'accourir. Mais sans personne qui les commande, sans outillage, ils s'\'e9puisent en st\'e9riles efforts. Cependant, un roulement lointain retient dans leurs \'e2mes l'esp\'e9 +rance pr\'e8s de s'envoler\'85 Ce roulement annonce l'arriv\'e9e des pompes\'85 Elles arrivent, elles sont l\'e0, tout ce qui est humainement possible va \'eatre tent\'e9\~! +\par +\par \'bb\~Mais, grand Dieu\~! qu'est-ce que cette clameur d'\'e9pouvante et d'horreur qui monte jusqu'\'e0 nous\~?\'85 La toiture du ch\'e2teau s'\'e9croule, ensevelissant sous ses d\'e9combres enflamm\'e9s deux hommes, les plus d\'e9vou\'e9s et les plus intr +\'e9pides de tous ces hommes si intr\'e9pides et si d\'e9vou\'e9s\~: Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la g\'e9n\'e9rale\~; Guillebault, le p\'e8re de cinq enfants\'85 Au-dessus du fracas des flammes, s'\'e9l\'e8vent leurs cris d\'e9 +chirants. Ils appellent au secours\'85 Les laissera-t-on p\'e9rir\~?\'85 Un gendarme s'\'e9lance, et avec lui un fermier de Br\'e9chy. H\'e9ro\'efsme inutile\~! Le fl\'e9au veut garder sa proie\'85 Les sauveteurs vont p\'e9 +rir, et ce n'est qu'au prix d'effroyables p\'e9rils qu'on les arrache \'e0 la fournaise, respirant encore, mais atteints de si cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'\'e0 la fin de leurs jours infirmes et r\'e9duits pour vivre \'e0 + implorer la charit\'e9 publique\'85 +\par +\par C'est des plus sombres couleurs de son \'e9loquence que M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral charge ce tableau des d\'e9sastres du Valpinson, repr\'e9sentant la comtesse de Claudieuse agenouill\'e9e pr\'e8 +s de son mari mourant, tandis que la foule s'empresse autour des bless\'e9s et dispute aux flammes les restes carbonis\'e9s de Bolton et de Guillebault. +\par +\par Puis, redoublant d'\'e9nergie\~: +\par +\par \endash Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de forfaits\~?\'85 Sa haine assouvie, il fuit \'e0 travers bois, il regagne sa demeure. De remords, il n'en a pas. Sit\'f4t rentr\'e9, il mange, il boit, il fume un cigare\'85 + Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soup\'e7on. Il est tranquille, si tranquille que les plus vulgaires pr\'e9cautions sont par lui n\'e9glig\'e9es, et qu'il ne prend m\'ea +me pas la peine de jeter l'eau o\'f9 il a lav\'e9 ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer. +\par +\par \'bb\~C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions d\'e9cisives, \'e9claire et guide la justice humaine. Et comment, en effet, sans une intervention providentielle, la justice serait-elle all\'e9 +e chercher le coupable dans un des plus somptueux ch\'e2teaux de la contr\'e9e\~? C'\'e9tait l\'e0, cependant, qu'est l'assassin, l\'e0 qu'\'e9tait l'incendiaire\'85 Et qu'on ne nous vienne pas dire que le pass\'e9 de Jacques de Boiscoran le d\'e9 +fend contre l'accusation formidable qui p\'e8se sur lui\~! Ce pass\'e9, nous le connaissons. +\par +\par \'bb\~Type achev\'e9 de ces jeunes oisifs qui jettent \'e0 tous les vents de leurs caprices la fortune amass\'e9e par leurs p\'e8res, Jacques de Boiscoran n'avait pas m\'eame de profession. Inutile \'e0 la soci\'e9t\'e9, \'e0 charge \'e0 lui-m\'ea +me, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole, s'adressant \'e0 toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses heures de d\'e9s\'9cuvrement. Et cependant il \'e9 +tait ambitieux, de cette ambition dangereuse et mauvaise qui demande \'e0 l'intrigue et non pas au travail ses assouvissements. +\par +\par \'bb\~Aussi le voyons-nous ardemment m\'eal\'e9 aux luttes st\'e9riles et coupables de notre \'e9poque troubl\'e9e, battant \'e0 grands coups de phrases creuses tout ce qui est responsable et sacr\'e9, sonnant l'appel aux plus d\'e9testables passions\'85 + +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE. \endash Si c'est un proc\'e8s politique, il faut nous en pr\'e9venir\'85 +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL. \endash Il ne s'agit pas de politique ici, mais des agissements d'un homme qui a \'e9t\'e9 un ap\'f4tre de discorde. +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE. \endash Le minist\'e8re public croit-il donc qu'il pr\'eache la concorde\~? +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash J'invite la d\'e9fense \'e0 ne pas interrompre. +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL. \endash \'85 Et c'est dans cette ambition de l'accus\'e9 qu'il faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le conduire au crime. Le proc\'e8 +s au cours d'eau n'est qu'une question secondaire. Jacques de Boiscoran pr\'e9parait sa candidature pour les prochaines \'e9lections\'85 +\par +\par L'ACCUS\'c9. \endash Je n'y ai jamais pens\'e9\'85 +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL }{\i (sans remarquer l'interruption). \endash }{\'85 Il ne le disait pas\~; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout r\'e9p\'e9tant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il \'e9tait l'homme d\'e9sign +\'e9 aux suffrages des r\'e9publicains. Et, en effet, il e\'fbt eu beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se f\'fbt dress\'e9 un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait d\'e9j\'e0 fait \'e9chouer d'autres\'85 + +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE }{\i (vivement). \endash }{C'est \'e0 moi que s'adresse l'allusion\~? +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL. \endash Je ne d\'e9signe personne. +\par +\par MA\'ceTRE MAGLOIRE. \endash Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a \'e9t\'e9 charg\'e9 de nous d\'e9barrasser d'un adversaire politique\~! +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL }{\i (continuant). \endash }{Messieurs, voil\'e0 le vrai mobile du crime. De l\'e0 cette haine dont l'accus\'e9 ne sait bient\'f4t plus garder le secret, qui d\'e9robe en invectives, qui se r\'e9 +pand en menaces de mort, et qui va jusqu'\'e0 coucher en joue le comte de Claudieuse. +\par +\par M.\~l'avocat g\'e9n\'e9ral passe alors \'e0 l'examen des charges qu'il d\'e9clare d\'e9cisives, irr\'e9cusables. Puis\~: +\par +\par \endash Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, apr\'e8s l'\'e9crasante d\'e9position du comte de Claudieuse\~? Ne l'avez-vous pas entendu\~? Pr\'e8s de para\'eetre devant Dieu\~!\'85 Sur le premier moment, abus\'e9 par la g\'e9n\'e9rosit\'e9 + de son \'e2me, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essay\'e9 de l'assassiner\'85 Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il n'avait pas le droit de soustraire un coupable \'e0 l'action de la justice, il s'est rappel\'e9 qu'il \'e9 +tait d'autres victimes. Et alors, se levant de son lit d'agonie, il s'est tra\'een\'e9 jusqu'ici pour vous dire\~: \'ab\~C'est lui\~!\'85 Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je l'ai reconnu, c'est lui\~!\'85\~\'bb +\par +\par \'bb\~Et apr\'e8s cela vous h\'e9siteriez \'e0 frapper\~?\'85 Non, je ne puis le croire. Apr\'e8s de tels forfaits la soci\'e9t\'e9 attend que justice soit faite\~! Justice au nom de monsieur de Claudieuse mourant\~!\'85 Justice au nom des morts\'85 + Justice au nom de la m\'e8re de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault et de ses cinq enfants\'85 +\par +\par Un murmure d'approbation se prolonge bien apr\'e8s les derniers mots de M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re. Il n'est pas dans l'assembl\'e9e une femme qui ne verse des larmes. +\par +\par M.\~LE PR\'c9SIDENT. \endash La parole est au d\'e9fenseur. +\par +\par }{\i Plaidoiries.}{ +\par +\par Ma\'eetre Magloire ayant soutenu seul jusqu'\'e0 ce moment la discussion, on pensait qu'il pr\'e9senterait la d\'e9fense. On se trompait, c'est ma\'eetre Folgat qui se l\'e8ve. +\par +\par Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a retenti des accents de presque tous les ma\'eetres de la parole. Nous avons entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud\'85 M\'eame apr\'e8s ces orateurs illustres, ma\'ee +tre Folgat trouve le secret de nous \'e9tonner et de nous \'e9mouvoir. +\par +\par Au vol de la st\'e9nographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de ses phrases, mais ce que nous renon\'e7ons \'e0 rendre, c'est son attitude superbe de fiert\'e9 et de d\'e9dain, l'\'e9clat de son regard, son geste admirable d'autorit\'e9 +, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le timbre m\'e9tallique vibre dans toutes les poitrines. +\par +\par \endash D\'e9fendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur de Boiscoran trac\'e9 par le minist\'e8re public, j'opposerai simplement la r\'e9ponse du v\'e9n\'e9 +rable cur\'e9 de Br\'e9chy. Que vous a-t-il dit\~? \'ab\~Monsieur de Boiscoran est le meilleur et le plus honn\'eate homme que je sache.\~\'bb Voil\'e0 la v\'e9rit\'e9. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait l'ambition d'\'ea +tre utile \'e0 son pays. Pendant que d'autres discutaient, il agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront \'e0 quelles passions il faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le ruban que Chanzy a attach\'e9 \'e0 sa poitrine +\'85 Il souhaitait le pouvoir, dites-vous\~? Non, il r\'eavait le bonheur\'85 Vous parlez d'une lettre qu'il \'e9crivait \'e0 sa fianc\'e9e quelques heures avant le crime\'85 Je vous mets au d\'e9fi de la lire. Elle a quatre pages, d\'e8 +s la seconde vous seriez forc\'e9 d'abandonner l'accusation\'85 +\par +\par Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le syst\'e8me de l'accus\'e9 et, v\'e9ritablement, sous les coups de son \'e9loquence, l'accusation semble tomber en poussi\'e8re, on est fascin\'e9, \'e9bloui\'85 +\par +\par \endash Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves\~? La d\'e9position de monsieur de Claudieuse. Elle est \'e9crasante, dites-vous. Je dis qu'elle est \'e9trange. Quoi\~! voil\'e0 un t\'e9moin qui attend la derni\'e8re heure, la derni\'e8 +re minute pour parler, et cela vous semble naturel\~!\'85 C'est par g\'e9n\'e9rosit\'e9, pr\'e9tendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande comment e\'fbt agi notre plus cruel ennemi\'85 +\par +\par \'bb\~Jamais cause ne fut plus claire, dit le minist\'e8re public. Je soutiens, moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouv\'e9 le premier mot\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour arr\'eater les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M.\~de\~Boiscoran serait certainement acquitt\'e9 +. Mais l'audience est suspendue pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes, car la nuit vient. +\par +\par Ayant repris son fauteuil, M.\~le pr\'e9sident donne la parole au minist\'e8re public. +\par +\par M.\~L'AVOCAT G\'c9N\'c9RAL. \endash Je renonce \'e0 la r\'e9plique que je me proposais de prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort qu'il a fait pour vous apporter son t\'e9moignage. On n'a pas pu le reporter chez lui. Peut- +\'eatre, en ce moment m\'eame, rend-il le dernier soupir dans la salle voisine\'85 +\par +\par Les d\'e9fenseurs ne demandant pas la parole, et l'accus\'e9 d\'e9clarant qu'il n'a rien \'e0 ajouter, M.\~le pr\'e9sident r\'e9sume les d\'e9bats, et les jur\'e9s se retirent dans la salle des d\'e9lib\'e9rations. +\par +\par La chaleur est accablante, la g\'eane intol\'e9rable, tous les visages portent l'empreinte d'une \'e9crasante fatigue, et n\'e9anmoins personne ne songe \'e0 se retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule palpitante d'anxi\'e9t\'e9 +. Les uns disent que M.\~de\~Claudieuse est mort, d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler M.\~le cur\'e9 de Br\'e9chy. +\par +\par Enfin, quelques minutes apr\'e8s neuf heures, messieurs les jur\'e9s reparaissent. +\par +\par Reconnu coupable, avec admission de circonstances att\'e9nuantes, Jacques de Boiscoran est condamn\'e9 \'e0 vingt ans de travaux forc\'e9s. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256534}TROISI\'c8ME PARTIE\line }{\i Cocoleu}{{\*\bkmkend _Toc96256534} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256535}1{\*\bkmkend _Toc96256535} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ainsi M.\~Galpin-Daveline l'emportait, et M.\~Du Lopt de la Gransi\'e8re avait lieu d'\'eatre fier de son \'e9loquence. Jacques de Boiscoran \'e9tait d\'e9clar\'e9 coupable. +\par +\par Mais c'est le front haut et le regard assur\'e9 qu'il entendit M.\~le pr\'e9sident Domini prononcer la terrible formule \endash plus courageux en cela mille fois que le condamn\'e9 \'e0 mort qui, en face du peloton d'ex\'e9 +cution, refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le feu. +\par +\par Le matin m\'eame, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il l'avait dit \'e0 Mlle de Chandor\'e9\~: +\par +\par \endash Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni p\'e2lir ni demander gr\'e2ce. +\par +\par Et rassemblant, en effet, en un supr\'eame effort tout ce qu'une \'e2me humaine peut fournir d'\'e9nergie, il avait tenu parole. +\par +\par Se penchant seulement vers ses d\'e9fenseurs, au moment o\'f9 les derniers mots du pr\'e9sident s'\'e9teignaient dans le brouhaha soudain de l'assembl\'e9e\~: +\par +\par \endash }{\i }{Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait o\'f9 vous seriez les premiers \'e0 me mettre une arme entre les mains\~! +\par +\par Ma\'eetre Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la col\'e8re ni du d\'e9couragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait juste. +\par +\par \endash Mais ce jour n'est pas venu, r\'e9pondit-il. Vous savez votre serment. Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus que de l'espoir que nous avons \'e0 cette heure. Avant un mois, avant une semaine, demain peut-\'ea +tre, nous aurons notre revanche\'85 +\par +\par Le malheureux hochait la t\'eate. +\par +\par \endash Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation, murmura-t-il. (Et d\'e9tachant de sa boutonni\'e8re le ruban de la L\'e9gion d'honneur, et le tendant \'e0 ma\'eetre Folgat\~:) Vous le garderez en m\'e9moire de moi, pronon\'e7 +a-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter. +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 les gendarmes charg\'e9s de la surveillance de l'accus\'e9 s'\'e9taient lev\'e9s. +\par +\par \endash Il faut venir, monsieur, dit \'e0 Jacques le brigadier. Allons, venez\'85 Et il ne faut pas vous d\'e9sesp\'e9rer, que diable\~! ni perdre courage. Tout n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en gr\'e2ce, sans compter c +e qui peut arriver et qu'on ne pr\'e9voit pas\'85 +\par +\par Ma\'eetre Folgat pouvait accompagner son client et il se pr\'e9parait \'e0 le suivre. Mais lui\~: +\par +\par \endash Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres plus que moi ont besoin de vos encouragements\'85 Denise, ma pauvre m\'e8re, mon p\'e8re\~!\'85 Voyez-les\'85 + Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui fait l'horreur de ma condamnation. +\par +\par Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte de m'avoir pour fils pour fianc\'e9\'85 (\'c9treignant alors les mains de ses d\'e9fenseurs\~:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous t\'e9moigner jamais l'\'e9 +tendue de ma reconnaissance\~! Ah\~! s'il e\'fbt suffi, pour me sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable d\'e9vouement, je serais libre. Et au lieu de cela\'85 (Il montra la petite porte par o\'f9 il allait se retirer, et d'un accent d\'e9 +chirant\~:) C'est la porte du bagne\~! s'\'e9cria-t-il. C'est d\'e9sormais\'85 +\par +\par Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces \'e9taient \'e0 bout, car s'il n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer l'\'e2me, l'\'e9nergie physique a des bornes. +\par +\par Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il s'\'e9lan\'e7a dehors. Ma\'eetre Magloire \'e9tait comme fou de douleur. +\par +\par \endash Et n'avoir pas pu le sauver\~! dit-il \'e0 son jeune confr\'e8re. Qu'on vienne donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons pas l\'e0 sortons\'85 +\par +\par Et ils se jet\'e8rent dans la foule qui s'\'e9coulait lentement, toute palpitante encore des \'e9motions de la journ\'e9e. +\par +\par Un revirement \'e9trange, illogique, et cependant expliqu\'e9 et fr\'e9quemment observ\'e9 en pareille circonstance, se produisait d\'e9j\'e0. Objet de l'ex\'e9cration de tous, alors qu'il n'\'e9tait qu'accus\'e9, Jacques de Boiscoran condamn\'e9 + recouvrait toutes les sympathies. C'\'e9tait comme si la sentence fatale e\'fbt effac\'e9 l'horreur du forfait. On le plaignait, on s'apitoyait sur son sort, et songeant \'e0 sa famille, \'e0 sa m\'e8re, \'e0 sa fianc\'e9e, on maudissait la s\'e9v\'e9rit +\'e9 des juges. +\par +\par C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient \'e9t\'e9 frapp\'e9s de l'allure singuli\'e8re des d\'e9bats. Il n'en \'e9tait presque pas un qui n'e\'fbt devin\'e9 en cette affaire tout un c\'f4t\'e9 myst\'e9rieux et inexplor\'e9 + que l'accusation aussi bien que la d\'e9fense avaient \'e9vit\'e9 d'aborder. Comment n'avait-il \'e9t\'e9 que fort incidemment question de Cocoleu\~? Il \'e9tait idiot, c'\'e9tait entendu, mais il n'en \'e9tait pas moins vrai que sa d\'e9 +position seule avait mis la justice sur les traces de M.\~de\~Boiscoran. Pourquoi donc n'avait-il \'e9t\'e9 cit\'e9 ni par le minist\'e8re public ni par les avocats\~? +\par +\par La d\'e9position de M.\~de\~Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le moment, \'e9tait maintenant s\'e9v\'e8rement comment\'e9e. +\par +\par Les plus indulgents disaient\~: \'ab\~C'est mal, ce qu'il a fait l\'e0. C'est un coup de ma\'eetre. Que ne parlait-il plus t\'f4t. On n'attend pas qu'un homme soit perdu pour le frapper.\~\'bb \'c0 quoi d'autres r\'e9pondaient\~: \'ab\~ +Et avez-vous vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran\~? Avez-vous remarqu\'e9 les paroles qu\rquote ils \'e9changeaient\~? N'e\'fbt-on pas jur\'e9 qu'il \'e9tait question entre eux de tout autre chose que du proc\'e8s\'85\~\'bb + Et de tous c\'f4t\'e9s\~: \'ab\~C'est \'e9gal, r\'e9p\'e9tait-on, ma\'eetre Folgat avait raison, cette affaire est loin d'\'eatre claire\'85 Les jur\'e9s h\'e9sitaient. Peut-\'eatre monsieur de Boiscoran e\'fbt-il \'e9t\'e9 acquitt\'e9 + si, au dernier moment, monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re ne f\'fbt venu dire que le comte de Claudieuse agonisait dans la pi\'e8ce voisine.\~\'bb +\par +\par C'est avec une joie bien vive que ma\'eetre Magloire et ma\'eetre Folgat recueillaient ces impressions de la foule. Car le minist\'e8re public a beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que nul bruit du dehors ne trouve un \'e9 +cho dans le sanctuaire de la justice, ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jur\'e9s. +\par +\par \endash Et d\'e9sormais, soufflait ma\'eetre Magloire \'e0 l'oreille de son jeune confr\'e8re, soyez sans inqui\'e9tude. Je sais mon Sauveterre par c\'9cur. L'opinion est pour nous. +\par +\par \'c0 force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'\'e9troite porte de la salle des assises, quand un huissier les arr\'eata. +\par +\par \endash On vous demande, messieurs, leur dit cet homme. +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Les parents du condamn\'e9. Pauvres gens\~!\'85 ils sont tous l\'e0, dans le cabinet de monsieur M\'e9chinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de mettre \'e0 leur disposition. C'est m\'eame l\'e0 qu'on a port\'e9 + madame la marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouv\'e9e mal \'e0 l'audience. +\par +\par Il entra\'eenait, tout en disant cela, les d\'e9fenseurs jusqu'\'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte\~: l\'e0, sur un fauteuil, les paupi\'e8res closes, la bouche entrouverte, gisait la m\'e8re de Jacques. \'c0 + sa p\'e2leur livide, \'e0 la roideur de son attitude, on e\'fbt pu la croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient de la nuque aux talons. Debout, de chaque c\'f4t\'e9 du fauteuil, M.\~de\~Chandor\'e9 + et le marquis de Boiscoran la consid\'e9raient d'un \'9cil morne, sans expression, sans chaleur. Ils avaient \'e9t\'e9 foudroy\'e9s, et depuis le moment o\'f9 avait retenti \'e0 leurs oreilles la condamnation fatale, ils n'avaient pas \'e9chang\'e9 + une parole. +\par +\par Seule, Mlle Denise paraissait avoir conserv\'e9 la facult\'e9 de raisonner et de se mouvoir. Mais sa face \'e9tait pourpre, ses yeux secs brillaient de l'\'e9clat sinistre de la fi\'e8vre, tout son corps tremblait. D\'e8s que les deux d\'e9 +fenseurs parurent\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 donc la justice humaine\~! s'\'e9cria-t-elle. Et comme ils se taisaient\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 donc Jacques condamn\'e9 au bagne, poursuivit-elle, c'est-\'e0-dire, de par la justice, d\'e9shonor\'e9, fl\'e9tri, perdu, retranch\'e9 \'e0 jamais du monde des gens d'honneur\'85 Il est innocent, mais peu importe\~ +; ses meilleurs amis vont le renier et se d\'e9tourner de lui, nulle main ne se tendra plus vers la sienne\~; ceux-l\'e0 m\'eames qui \'e9taient le plus fiers de son affection, affecteront d'avoir oubli\'e9 son nom\'85 +\par +\par \endash Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle\'85, commen\'e7a ma\'eetre Magloire. +\par +\par \endash Ma douleur est moins grande que ma col\'e8re\~! interrompit-elle. Il faut que Jacques soit veng\'e9, et il le sera\'85 Je n'ai que vingt ans, il n'en a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons \'e0 consacrer \'e0 l'\'9cuvre de sa r +\'e9habilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi\'85 Son malheur imm\'e9rit\'e9 me le fait plus cher mille fois, et comme sacr\'e9. J'\'e9tais sa fianc\'e9e ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a \'e9t\'e9 notre b\'e9n\'e9 +diction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon grand-p\'e8re, que la loi d\'e9fende au for\'e7at d'\'e9pouser la femme qu'il aime, eh bien, je serai sa ma\'eetresse\~!\'85 +\par +\par C'est d'une voix \'e9clatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle e\'fbt voulu, qu'elle e\'fbt \'e9t\'e9 fi\'e8re que toute la terre l'entend\'eet. +\par +\par \endash Ah\~! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit ma\'eetre Folgat. Nous n'en sommes pas o\'f9 vous croyez. La condamnation n'est pas d\'e9finitive. +\par +\par Le marquis de Boiscoran et grand-p\'e8re Chandor\'e9 se redress\'e8rent. +\par +\par \endash Que voulez-vous dire\~? +\par +\par \endash Une n\'e9gligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullit\'e9 toute la proc\'e9dure. Comment un homme de sa trempe, si m\'e9ticuleux et si formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute\~? C'est que probablement la passion l'aveuglait\'85 + Comment personne n'a-t-il remarqu\'e9 cet oubli\~? C'est que la destin\'e9e nous devait bien cette revanche\'85 Le cas n'est pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont formels. Le jugement sera cass\'e9 et nous serons renvoy\'e9 +s devant d'autres juges\'85 +\par +\par \endash Et vous ne nous aviez pas dit cela\~! s'\'e9cria Mlle Denise. +\par +\par \endash \'c0 peine osions-nous y penser, r\'e9pondit ma\'eetre Magloire. C'\'e9tait l\'e0 un de ces secrets qu'on ne confie m\'eame pas \'e0 son oreiller\'85 Songez qu'au cours de l'audience, l'erreur pouvait encore \'eatre r\'e9par\'e9 +e. Maintenant, il est trop tard\'85 Nous avons du temps devant nous, et la conduite de monsieur de Claudieuse nous d\'e9gage. Tous les voiles seront d\'e9chir\'e9s\'85 +\par +\par La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur Seignebos entrait, rouge de col\'e8re et les yeux \'e9tincelants sous ses lunettes d'or. +\par +\par \endash Monsieur de Claudieuse\~?\'85 demanda vivement ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Il est \'e0 c\'f4t\'e9, r\'e9pondit le docteur. On l'a \'e9tendu sur un matelas et sa femme est pr\'e8s de lui\'85 Quel m\'e9tier que celui de m\'e9decin\~! Voil\'e0 un homme, un mis\'e9rable, que j'aurais eu du bonheur \'e0 \'e9 +trangler de mes mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler \'e0 la vie, lui prodiguer mes soins, chercher un moyen d'att\'e9nuer ses souffrances\'85 +\par +\par \endash Va-t-il donc mieux\~? +\par +\par \endash \'c0 moins d'un de ces miracles comme on en voit dans }{\i La Vie des Saints, }{il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers, et ce, avant vingt-quatre heures\'85 Je ne l'ai point dissimul\'e9 \'e0 + la comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mour\'fbt en r\'e8gle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer chercher un pr\'eatre. +\par +\par \endash Et elle en a envoy\'e9 chercher un\'85 +\par +\par \endash Point. Elle a r\'e9pondu que la vue d'une soutane \'e9pouvanterait son mari et h\'e2terait sa fin. Et m\'eame, le brave cur\'e9 de Br\'e9chy s'\'e9tant pr\'e9sent\'e9, elle l'a cong\'e9di\'e9 carr\'e9ment. +\par +\par \endash Ah\~! la mis\'e9rable\~! s'\'e9cria Mlle Denise. (Et apr\'e8s une seconde de r\'e9flexion\~:) Pourtant le salut est l\'e0, poursuivit-elle. Oui, la certitude du salut\'85 Pourquoi donc h\'e9siter\~! Attendez-moi, je reviens\'85 +\par +\par Elle s'\'e9lan\'e7a dehors. Son grand-p\'e8re voulait se pr\'e9cipiter apr\'e8s elle, mais ma\'eetre Folgat l'arr\'eata. +\par +\par \endash Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la. +\par +\par Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la journ\'e9e, \'e9tait redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des pas perdus, \'e0 peine \'e9clair\'e9e par un r\'e9verb\'e8 +re fumeux, il n'y avait plus que deux hommes, un pr\'eatre, le cur\'e9 de Br\'e9chy, qui priait, agenouill\'e9 pr\'e8s d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en large, et dont les pas sonnaient comme dans une \'e9glise. +\par +\par Mlle Denise alla droit \'e0 ce gardien. +\par +\par \endash O\'f9 est le comte de Claudieuse\~? interrogea-t-elle. +\par +\par \endash L\'e0, mademoiselle, r\'e9pondit l'homme en lui montrant la porte pr\'e8s de laquelle priait le pr\'eatre, l\'e0, dans le propre cabinet de monsieur le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par \endash Qui est pr\'e8s de lui\~? +\par +\par \endash Sa femme, mademoiselle, et une domestique. +\par +\par \endash Eh bien\~! entrez dire \'e0 madame de Claudieuse, et sans que son mari l'entende, que mademoiselle de Chandor\'e9 d\'e9sire lui parler. +\par +\par Sans une objection, le gardien ob\'e9it. Mais lorsqu'il reparut\~: +\par +\par \endash Mademoiselle, dit-il \'e0 la jeune fille, la comtesse vous fait r\'e9pondre qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas\'85 +\par +\par Elle l'arr\'eata d'un geste imp\'e9rieux. +\par +\par \endash Assez\~! Retournez dire \'e0 madame de Claudieuse que si elle ne sort pas, je vais entrer \'e0 l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir absolument. +\par +\par \endash Cependant, mademoiselle\'85 +\par +\par \endash Allez\~! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de mort\~! +\par +\par Il y avait dans son accent une telle autorit\'e9 que le gardien n'h\'e9sita plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'apr\'e8s\~: +\par +\par \endash Entrez, revint-il dire \'e0 la jeune fille. +\par +\par Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui pr\'e9c\'e8de le cabinet du procureur de la R\'e9publique. Une grosse lampe de cuivre l'\'e9clairait d'une lumi\'e8re crue. La porte ouvrant sur le cabinet o\'f9 gisait le comte \'e9tait ferm\'e9e. + +\par +\par Au milieu de la pi\'e8ce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant de coups successifs n'avaient pas bris\'e9 son indomptable \'e9nergie. Elle \'e9tait horriblement p\'e2le, mais calme\~: +\par +\par \endash Puisque vous y tenez, mademoiselle, commen\'e7a-t-elle, je viens moi-m\'eame vous r\'e9p\'e9ter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt \'e0 + la maison et mon mari qui agonise l\'e0\'85 +\par +\par Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandor\'e9 la retint d'un geste mena\'e7ant, et d'une voix fr\'e9missante\~: +\par +\par \endash Si vous rentrez dans la pi\'e8ce o\'f9 est votre mari, dit-elle, j'y rentre avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui que je vous demanderai comment vous avez d\'e9fendu \'e0 un pr\'eatre l'acc\'e8 +s de son lit de mort, et si apr\'e8s lui avoir pris son bonheur en ce monde, vous voulez le lui ravir encore dans l'\'e9ternit\'e9\'85 +\par +\par Instinctivement, la comtesse recula. +\par +\par \endash Je ne vous comprends pas\~!\'85 dit-elle. +\par +\par \endash Si, vous me comprenez, madame. \'c0 quoi bon nier\~? Ne voyez-vous pas bien que je sais tout et que j'ai devin\'e9 ce qu'on ne m'a pas dit\~! Jacques \'e9tait votre amant, et votre mari s'est veng\'e9\'85 +\par +\par \endash Ah\~! c'en est trop\~! r\'e9p\'e9tait Mme\~de\~Claudieuse, c'en est trop\'85 +\par +\par \endash Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases haletantes, et vous n'\'eates pas venue crier en plein tribunal que votre mari est un faux t\'e9moin\~! Quelle femme \'eates-vous donc\~ +! Il vous importe donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne\~! Vous pourrez donc vivre avec cette id\'e9e que l'homme que vous aimez est innocent et cependant \'e0 tout jamais fl\'e9tri et confondu parmi les plus vils sc\'e9l\'e9rats\~!\'85 + Un pr\'eatre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il r\'e9tract\'e2t son inf\'e2me d\'e9position, vous le savez bien\~; aussi refusez-vous votre porte au cur\'e9 de Br\'e9chy\'85 Et pourquoi tant de crimes\~! Pour sauver votre menteuse r\'e9 +putation d'honn\'eate femme\'85 Ah\~! c'est mis\'e9rable, c'est l\'e2che, c'est bas\'85 +\par +\par La comtesse, \'e0 la fin, se r\'e9voltait. Ce que n'avait pu obtenir toute l'habilet\'e9 de ma\'eetre Folgat, la passion de Mlle Denise l'obtenait. Jetant le masque\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! non\~! s'\'e9cria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce n'est pas pour sauver ma r\'e9putation que j'ai laiss\'e9 faire. Ma r\'e9putation\~! Eh\~! que m'importe\~! Il n'y a pas une semaine, le soir o\'f9 Jacques s'est \'e9vad +\'e9 de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait qu'un mot \'e0 dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais tout. Il m'a r\'e9pondu\~: \'ab\~Plut\'f4t le bagne\~!\~\'bb +\par +\par Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le c\'9cur de Mlle de Chandor\'e9. Ah\~! elle n'avait plus \'e0 douter de Jacques, \'e0 cette heure. +\par +\par \endash C'est donc lui qui s'est condamn\'e9, poursuivait Mme\~de\~Claudieuse. Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non. +\par +\par \endash Et cette autre\'85 c'est moi, sans doute. +\par +\par \endash Oui, vous, pour qui il m'avait abandonn\'e9e, vous qu'il allait \'e9pouser, vous avec qui il se promettait de longues ann\'e9es de bonheur, non d'un bonheur honteux et furtif tel que le n\'f4tre, mais d'un bonheur l\'e9gitime et respect\'e9\'85 + +\par +\par Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle \'e9tait aim\'e9e\'85 Elle songeait \'e0 ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'\'e9tait pas. +\par +\par \endash J'aurais cependant \'e9t\'e9 plus g\'e9n\'e9reuse\'85, murmura-t-elle. +\par +\par La comtesse eut un \'e9clat de rire farouche. +\par +\par \endash Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous proposer un march\'e9\'85 +\par +\par \endash Un march\'e9\~? +\par +\par \endash Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacr\'e9 au monde, je vous jure d'entrer dans un couvent, de dispara\'eetre, et que jamais vous n'entendrez prononcer mon nom. +\par +\par Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et c'est d'un regard de doute et de d\'e9fiance qu'elle examinait Mlle de Chandor\'e9. Un tel d\'e9vouement lui paraissait trop sublime pour ne pas cacher quelque pi\'e8ge. +\par +\par \endash Vous feriez vraiment cela\~? demanda-t-elle enfin. +\par +\par \endash Sans h\'e9siter. +\par +\par \endash Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez. +\par +\par \endash \'c0 vous, madame\~!\'85 Non. \'c0 Jacques. +\par +\par \endash Vous l'aimez donc bien\~! +\par +\par \endash Assez pour pr\'e9f\'e9rer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation encore de me dire qu'il me doit sa r\'e9habilitation, et je souffrirais moins de le savoir \'e0 + une autre que de penser qu'il est innocent et cependant condamn\'e9\~! +\par +\par Mais \'e0 mesure que la jeune fille affirmait sa sinc\'e9rit\'e9, les sourcils de la comtesse se fron\'e7aient et de fugitives rougeurs montaient \'e0 ses joues p\'e2lies. +\par +\par Et de son ironie la plus hautaine\~: +\par +\par \endash C'est admirable\~! fit-elle. +\par +\par \endash Madame\'85 +\par +\par \endash Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour cela\~? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui \'eates aim\'e9e. L'h\'e9ro\'efsme en de telles conditions est facile\~!\'85 Que craignez-vous\~? Cach\'e9 +e au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et il ne m'en ex\'e9crera que davantage, moi\'85 +\par +\par \endash Il ne saura rien de notre march\'e9\'85 +\par +\par \endash Eh\~! qu'importe\~! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas\'85 Allez, je sais mon avenir. Voil\'e0 deux ans que j'endure ce supplice sans nom de le sentir peu \'e0 peu se d\'e9tacher de moi. Que n'ai-je pas tent\'e9 pour le retenir\~ +! Quelle l\'e2chet\'e9s m'ont co\'fbt\'e9 et quelles bassesses, pour le garder un jour de plus, ou seulement une heure\~! Tout devait \'eatre inutile. Je lui devenais \'e0 charge. Il ne m'aimait plus, et mon + amour lui semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera \'e0 sa cha\'eene de gal\'e9rien. +\par +\par Mlle Denise frissonnait. +\par +\par \endash C'est horrible\~! murmura-t-elle. +\par +\par \endash Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue\~? C'est que vous n'en \'eates encore qu'\'e0 l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre, et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire \'e0 toutes n'est pas pareille\~ +? J'ai vu Jacques \'e0 mes genoux comme vous le voyez aux v\'f4tres, les serments qu'il vous jure, il me les a jur\'e9s de la m\'eame voix fr\'e9missante de passion et avec les m\'eames regards enflamm\'e9s\'85 Mais j'\'e9tais sa ma\'ee +tresse, pensez-vous, et vous \'eates sa fianc\'e9e. Qu'importe\~! Que vous dit-il\~? Qu'il vous aimera \'e9ternellement parce que vos amours sont de celles que Dieu et les hommes prot\'e8gent\~!\'85 Il me disait, \'e0 moi, que pr\'e9cis\'e9 +ment parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et sup\'e9rieurs \'e0 tout\~! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai tout donn\'e9, mon honneur et l'honneu +r des miens, et que j'aurais voulu lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherch\'e9 en moi-m\'eame par quel sacrifice immense, inou\'ef, et que nulle femme n'e\'fbt encore fait, je pourrais lui prouver combien absolument j'\'e9tais \'e0 + lui. Et \'eatre trahie, abandonn\'e9e, m\'e9pris\'e9e, descendre de chute en chute jusqu'\'e0 ce degr\'e9 de mis\'e8re de devenir l'objet de votre piti\'e9\~!\'85 \'catre tomb\'e9e si bas que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi \'e0 Jacques +\'85 Ah\~! c'est \'e0 devenir folle de rage\~! Et je laisserais \'e9chapper la vengeance que je tiens\~! Et je serais assez stupide, assez l\'e2che, assez veule, pour me laisser toucher par vos armes hypocrites\~! Et j'assurerais votre bonheur aux d\'e9 +pens de ma r\'e9putation\~! Ah\~! ne l'esp\'e9rez pas\~! +\par +\par La voix dans sa gorge expirait comme un r\'e2le. Elle fit au hasard quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de Mlle de Chandor\'e9, tout pr\'e8s, les yeux dans les yeux de la jeune fille\~: +\par +\par \endash Qui vous a conseill\'e9, demanda-t-elle, cette d\'e9marche qui est pour moi comme le supr\'eame outrage\~? +\par +\par Glac\'e9e d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine \'e0 r\'e9pondre. +\par +\par \endash Personne, murmura-t-elle. +\par +\par \endash Ma\'eetre Folgat\'85 +\par +\par \endash Ne sait rien. +\par +\par \endash Et Jacques\~?\'85 +\par +\par \endash Je ne l'ai pas revu. C'est \'e0 l'instant que cette id\'e9e m'est venue, soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur Seignebos que vous aviez repouss\'e9 le cur\'e9 de Br\'e9chy, je me suis dit\~: voil\'e0 + le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de Claudieuse meurt sans s'\'eatre r\'e9tract\'e9, quoi qu'il advienne, Jacques f\'fbt-il r\'e9habilit\'e9, toujours un soup\'e7on planera sur lui. Alors, je me suis d\'e9cid\'e9e \'e0 venir \'e0 + vous\'85 Ah\~! cela me co\'fbtait cruellement. Mais j'esp\'e9rais que je saurais vous \'e9mouvoir. Que vous seriez touch\'e9e de la grandeur du sacrifice\'85 +\par +\par Mme\~de\~Claudieuse \'e9tait \'e9mue, en effet. Dans le bien comme dans le mal, il n'est point d'\'e2me absolue. Aux accents suppliants de Mlle Denise, elle sentait faiblir ses r\'e9solutions. +\par +\par \endash Le sacrifice serait-il donc si grand\~! dit-elle. Des larmes jaillirent des yeux de la pauvre fille. +\par +\par \endash H\'e9las\~! r\'e9pondit-elle, c'est ma vie m\'eame que je vous offre\'85 Je sens bien que vous n'avez pas longtemps \'e0 \'eatre jalouse de moi\'85 +\par +\par Elle fut interrompue par des g\'e9missements qui partaient de la pi\'e8ce voisine, o\'f9 agonisait le comte de Claudieuse. +\par +\par La comtesse alla entreb\'e2iller la porte, et tout de suite\~: +\par +\par \endash Genevi\'e8ve\~! fit une voix faible et cependant imp\'e9rieuse, Genevi\'e8ve\~! +\par +\par \endash Je suis \'e0 vous, mon ami, r\'e9pondit la comtesse, \'e0 l'instant\'85 (Et refermant la porte, et revenant \'e0 Mlle de Chandor\'e9\~:) Qui me garantit, fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques \'e9 +tait reconnu innocent et r\'e9habilit\'e9, vous vous souviendriez de vos promesses\'85 +\par +\par \endash Ah\~! madame\~! s'\'e9cria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous jure de dispara\'eetre\~! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez, je vous les donnerai. (Et se laissant glisser \'e0 genoux\~:) Me voil\'e0 \'e0 + vos pieds, poursuivit-elle, suppliante, humili\'e9e, moi que vous accusiez de vouloir vous outrager\'85 Ayez piti\'e9 de Jacques\'85 Ah\~! si vous l'aimiez autant que je l'aime, vous n'h\'e9siteriez pas\~! +\par +\par D'un mouvement rapide, Mme\~de\~Claudieuse la releva et, lui tenant les mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la consid\'e9ra sans parler, l'\'9cil voil\'e9, les l\'e8vres tremblantes, le sein palpitant\'85 Jusqu'\'e0 + ce qu'enfin, d'une voix si profond\'e9ment alt\'e9r\'e9e qu'\'e0 peine elle \'e9tait distincte\~: +\par +\par \endash Que dois-je faire\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se r\'e9tracte. +\par +\par La comtesse hocha la t\'eate. +\par +\par \endash Je le tenterais inutilement, r\'e9pondit-elle. Vous ne connaissez pas le comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses paroles\'85 + Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce qu'il y a dans son \'e2me de haine et de rage de vengeance. C'est pour me torturer qu'il m'a fait venir pr\'e8 +s de lui. Il n'y a pas cinq minutes encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques \'e9tait reconnu coupable et condamn\'e9 sur sa d\'e9position. +\par +\par Elle \'e9tait vaincue, son \'e9nergie faiblissait, des larmes mouillaient ses yeux. +\par +\par \endash Il a \'e9t\'e9 si cruellement \'e9prouv\'e9\~! continuait-elle. Il m'aimait, lui, \'e0 l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi\'85 Voil\'e0 l'adult\'e8re, cependant\'85 Ah\~! si l'on savait, si l'on pouvait pr\'e9voir\~!\'85 + Non, je n'obtiendrai jamais qu'il se r\'e9tracte. +\par +\par Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur. +\par +\par \endash Aussi n'est-ce pas \'e0 vous \'e0 faire la d\'e9marche, madame, dit-elle doucement. +\par +\par \endash \'c0 qui donc\~? +\par +\par \endash Au cur\'e9 de Br\'e9chy\'85 Il saura trouver, lui, des paroles qui \'e9branlent les r\'e9solutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui, mourant sur la croix, pardonnait \'e0 ses bourreaux. +\par +\par Un instant encore la comtesse h\'e9sita, et triomphant enfin des derni\'e8res r\'e9voltes de son orgueil\~: +\par +\par \endash Soit\~! fit-elle, je vais appeler le pr\'eatre. +\par +\par \endash Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse. +\par +\par Mais la comtesse l'arr\'eata, et avec un effort extraordinaire\~: +\par +\par \endash Non, pronon\'e7a-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de sauver Jacques. Qu'il soit \'e0 vous. Aim\'e9e, vous vouliez lui sacrifier votre vie. D\'e9laiss\'e9e, je lui sacrifie mon honneur. Adieu\~! +\par +\par Et, courant \'e0 la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses amis, elle appela le cur\'e9 de Br\'e9chy. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256536}2{\*\bkmkend _Toc96256536} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf heures, le procureur de la R\'e9publique, M.\~Daubigeon, apprit ce qui se passait, et comment des vices de forme irr\'e9m\'e9diables frappaient de nullit\'e9 + le jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran. +\par +\par D\'e9j\'e0 les d\'e9fenseurs venaient de pr\'e9senter un m\'e9moire qu'ils avaient pass\'e9 la nuit \'e0 r\'e9diger. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique ne prenait pas la peine de dissimuler sa satisfaction. +\par +\par \endash Voil\'e0, s'\'e9cria-t-il, qui va singuli\'e8rement rogner les ailes de ce cher Daveline\~! Je lui avais cependant cit\'e9, avec Horace, l'exemple de Pha\'e9ton\~: }{\i Terret ambustus Phaeton avaras, Spes\'85, }{il n'a pas voulu m'\'e9 +couter, oubliant que, sans la prudence, la force est un danger\~: }{\i Vis consilii expers mote ruit su\'e2\'85, }{et le voil\'e0 certainement dans un cruel embarras\'85 +\par +\par Et tout de suite, il se h\'e2ta de s'habiller et de courir chez M.\~Daveline, pour avoir des d\'e9tails pr\'e9cis, disait-il \'e0 son substitut, mais en r\'e9alit\'e9 pour se donner le savoureux spectacle de la d\'e9convenue de l'ambitieux juge d'in +struction. +\par +\par Il le trouva bl\'eame de col\'e8re et s'arrachant les cheveux. +\par +\par \endash Je suis un homme d\'e9shonor\'e9, r\'e9p\'e9tait-il, perdu, ruin\'e9\~; c'en est fait de mon avenir\~!\'85 Jamais on ne me pardonnera cette \'e9cole}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Une \'e9cole\~: une faute de conduite, une sottise.}}}{. +\par +\par \'c0 voir M.\~Daubigeon, on l'e\'fbt cru d\'e9sol\'e9. +\par +\par \endash Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commis\'e9ration, ce qu'on m'a dit est exact\~: c'est bien de vous que proviennent ces malheureux vices de forme. +\par +\par \endash De moi seul\~!\'85 J'ai oubli\'e9 de ces formalit\'e9s qu'un \'e9tudiant de premi\'e8re ann\'e9e ne n\'e9gligerait pas. Comprenez-vous cela\~! Et dire que personne ne s'est aper\'e7u de mon inconcevable \'e9tourderie\~ +! Ni la chambre des mises en accusation, ni le minist\'e8re public, ni le pr\'e9sident des assises n'ont rien vu\~! C'est une fatalit\'e9\~! Voil\'e0 le fruit de ma r\'e9putation. Chacun s'est dit\~: c'est Daveline qui a conduit la proc\'e9 +dure, inutile de la revoir, pas une des herbes de la Saint-Jean}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ + Toutes les herbes de la Saint-Jean\~: tous les moyens n\'e9cessaires.}}}{ n'y manque\'85 Et pas du tout\~!\'85 C'est \'e0 se briser la t\'eate contre les murs\'85 +\par +\par \endash D'autant mieux, observa M.\~Daubigeon, qu'hier, l'acquittement de Jacques n'a tenu qu'\'e0 un fil. +\par +\par L'autre, de rage, grin\'e7ait des dents. +\par +\par \endash Oui, \'e0 un fil, r\'e9pondit-il, et cela par la faute de monsieur Domini, dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, qui n'a pas voulu tirer parti des \'e9l\'e9ments de l'affaire. Par la faute du Du Lopt de la Gransi\'e8 +re aussi, qui s'en va m\'ealer la politique \'e0 son r\'e9quisitoire. Et qui vise-t-il, s'il vous pla\'eet\~? Magloire, l'homme le plus estim\'e9 de l'arrondissement, et l'ami personnel de trois de nos jur\'e9s. Je l'avais pr\'e9venu, je lui avais signal +\'e9 l'\'e9cueil\'85 Mais il y a des gens qui ne veulent rien entendre\~! monsieur de la Gransi\'e8re veut \'eatre d\'e9put\'e9, lui aussi, c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut \'eatre d\'e9put\'e9. Que le ciel confonde les ambitieux\~! + +\par +\par Pour la premi\'e8re fois de sa vie, et la derni\'e8re sans doute, le procureur de la R\'e9publique se r\'e9jouissait du malheur d'autrui. +\par +\par Et prenant plaisir \'e0 retourner le poignard dans la blessure du pauvre juge\~: +\par +\par \endash Le plaidoyer de ma\'eetre Folgat, dit-il, y est bien pour quelque chose. +\par +\par \endash Pour rien\~! +\par +\par \endash Il a eu un grand succ\'e8s\'85 +\par +\par \endash Succ\'e8s de surprise, comme en obtiendront toujours en France les p\'e9riodes sonores et les mots \'e0 effet. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Qu'a-t-il dit, en somme\~? Que l'accusation ignore le premier mot de l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde\'85 +\par +\par \endash Tel peut n'\'eatre pas l'avis des nouveaux juges. +\par +\par \endash Nous verrons bien\'85 +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran se d\'e9fendra terriblement, cette fois. Il ne m\'e9nagera rien. Il est \'e0 terre, il n'a plus de chute \'e0 redouter. }{\i Qui jacet in terr\'e0 non habet und\'e8 cadat\'85}{ +\par +\par \endash Soit. Mais il risque aussi de trouver des jur\'e9s moins indulgents et de n'en pas \'eatre quitte pour vingt ans. +\par +\par \endash Que disent les d\'e9fenseurs\~? +\par +\par \endash Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux renseignements, et si vous voulez l'attendre\'85 +\par +\par M.\~Daubigeon attendit, et il fit bien, car M\'e9chinet ne tarda pas \'e0 para\'eetre, la figure longue d'une aune, mais ravi int\'e9rieurement. +\par +\par \endash Eh bien\~? demanda vivement Daveline. +\par +\par Il secoua la t\'eate, et d'un accent m\'e9lancolique\~: +\par +\par \endash C'est inou\'ef, r\'e9pondit-il, combien l'opinion est inconstante. Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'e\'fbt pas travers\'e9 Sauveterre sans \'eatre \'e9charp\'e9. Aujourd'hui, s'il se pr\'e9sentait, on le porterait en triomphe. Il est condamn +\'e9, le voil\'e0 pass\'e9 martyr. On sait que le jugement sera r\'e9form\'e9, et on se frotte les mains. Je sais, par mes s\'9curs, que les dames de la soci\'e9t\'e9 veulent s'entendre pour donner \'e0 la marquise de Boiscoran et mademoiselle de Chandor +\'e9 un t\'e9moignage public de leur sympathie. La chambre des avocats va offrir un banquet \'e0 ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash C'est monstrueux\~! s'\'e9cria le juge d'instruction. +\par +\par \endash Bast\~! fit M.\~Daubigeon, plus incertains et changeants sont les avis des hommes que les flots de la mer\'85 +\par +\par Mais coupant court \'e0 la citation\~: +\par +\par \endash Apr\'e8s\~? fit M.\~Daveline \'e0 son greffier. +\par +\par \endash Ensuite, continua M\'e9chinet, je suis all\'e9 remettre \'e0 monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re la lettre dont vous m'aviez charg\'e9. +\par +\par \endash Qu'a-t-il r\'e9pondu\~? +\par +\par \endash Je l'ai trouv\'e9 en grande conf\'e9rence avec monsieur le pr\'e9sident Domini. Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'\'9cil et m'a dit d'un ton \'e0 vous donner froid dans le dos\~: \'ab\~Il suffit\~!\~\'bb \'c0 parler net, malgr\'e9 + sa mine roide et calme, il m'a paru furibond. +\par +\par Le juge eut un geste d'absolu d\'e9couragement. +\par +\par \endash Il me brisera, g\'e9mit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non du sang mais du fiel sont implacables. +\par +\par \endash Vous chantiez ses louanges, avant-hier\'85 +\par +\par \endash Avant-hier, je ne lui avais pas \'e9t\'e9 l'occasion d'une m\'e9saventure ridicule. +\par +\par D\'e9j\'e0 M\'e9chinet poursuivait\~: +\par +\par \endash En quittant monsieur Du Lopt de la Gransi\'e8re, je me suis transport\'e9 au palais de justice, o\'f9 j'ai appris la grosse nouvelle qui met la ville en \'e9moi\~: monsieur le comte de Claudieuse est mort. +\par +\par M.\~Daveline et M.\~Daubigeon eurent une exclamation pareille. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! Est-ce bien s\'fbr\~? +\par +\par \endash C'est ce matin, \'e0 six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur le procureur de la R\'e9publique, veill\'e9 par monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy et deux cur\'e9 +s de la paroisse. On attendait un brancard de l'h\'f4pital pour le reporter chez lui. +\par +\par \endash Malheureux homme\~! murmura M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua M\'e9chinet, par le gardien de nuit du tribunal. Hier soir, \'e0 l'issue de l'audience, apprenant que monsieur de Claudieuse \'e9tait \'e0 toute extr\'e9mit\'e9, monsieur le cur\'e9 de Br\'e9 +chy s'est pr\'e9sent\'e9 pour lui administrer les derniers secours de la religion. La comtesse a refus\'e9 de le laisser p\'e9n\'e9trer pr\'e8s de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout \'e0 coup, mademoiselle de Chandor\'e9 l'a envoy\'e9 + demander de sa part \'e0 madame de Claudieuse un moment d'entretien. +\par +\par \endash Est-ce possible\~! +\par +\par \endash C'est s\'fbr. Elles sont rest\'e9es ensemble un bon quart d'heure. Que se sont-elles dit\~? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'\'e9couter, mais qu'il n'a pu le faire, parce que le cur\'e9 de Br\'e9chy s'\'e9tait obstin\'e9 \'e0 + rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont s\'e9par\'e9es, elles avaient l'air affreusement troubl\'e9. Aussit\'f4t madame de Claudieuse a fait entrer le pr\'eatre, qui est rest\'e9 pr\'e8s du comte jusqu'au dernier moment\'85 +\par +\par M.\~Daubigeon et M.\~Daveline n'\'e9taient pas revenus de la stupeur o\'f9 les plongeait ce r\'e9cit, lorsqu'on frappa timidement \'e0 la porte. +\par +\par \endash Entrez\~! cria M\'e9chinet. +\par +\par La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut. +\par +\par \endash Je viens de chez monsieur le procureur de la R\'e9publique, dit-il, et c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons d'arr\'eater Cheminot\'85 +\par +\par \endash Ce d\'e9tenu qui s'\'e9tait \'e9vad\'e9\'85 +\par +\par \endash Juste. Nous voulions le conduire \'e0 la prison, mais il nous a d\'e9clar\'e9 qu'il avait des r\'e9v\'e9lations \'e0 faire tr\'e8s importantes et tr\'e8s press\'e9es, relativement au condamn\'e9 Boiscoran. +\par +\par \endash Cheminot\~! +\par +\par \endash Alors nous l'avons men\'e9 au tribunal, et je viens savoir\'85 +\par +\par \endash Courez lui dire que je vais l'entendre\~! s'\'e9cria M.\~Daubigeon. Courez, je vous suis\~! +\par +\par Mod\'e8le achev\'e9 de l'ob\'e9issance passive, le brigadier n'avait pas attendu la fin de la phrase pour gagner l'escalier. +\par +\par \endash Je vous quitte, Daveline, reprit M.\~Daubigeon, en proie \'e0 la plus extr\'eame agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela signifie\'85 +\par +\par Mais le juge d'instruction n'\'e9tait gu\'e8re moins boulevers\'e9. +\par +\par \endash Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il. +\par +\par C'\'e9tait son droit. +\par +\par \endash Soit, r\'e9pondit le procureur de la R\'e9publique, mais d\'e9p\'eachez-vous\'85 +\par +\par La recommandation \'e9tait inutile. D\'e9j\'e0 M.\~Galpin-Daveline avait chauss\'e9 ses bottines\~; il endossa un paletot par-dessus ses v\'eatements de chambre\~: il \'e9tait pr\'eat. +\par +\par Suivis de M\'e9chinet, les deux magistrats se h\'e2t\'e8rent de sortir, et ce fut pour les bourgeois de Sauveterre un \'e9bahissement nouveau que de voir en ce n\'e9glig\'e9 le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, \'e9tait si s\'e9v\'e8 +rement correcte. +\par +\par Debout sur le pas de leur porte\~: il faut, se disaient les boutiquiers, qu'il soit arriv\'e9 quelque chose de bien extraordinaire\~; regarde un peu ces messieurs\'85 +\par +\par Et de fait, ils marchaient d'un pas \'e0 justifier toutes les conjectures, et sans \'e9changer une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice, ils furent contraints de s'arr\'ea +ter. Quatre ou cinq cents curieux emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et obstruaient les portes. +\par +\par Presque aussit\'f4t un grand silence se fit, toutes les t\'eates se d\'e9couvrirent, et la foule s'\'e9carta, ouvrant un passage. Sur le haut du perron, le cur\'e9 de Br\'e9chy et deux autres pr\'eatres venaient de para\'eetre\'85 Derri\'e8re eux +, les employ\'e9s de l'h\'f4pital s'avan\'e7aient, portant un brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui avaient assez d'espace s'agenouillaient. +\par +\par \endash Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voil\'e0 qu'on lui rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses filles vient de mourir\'85 +\par +\par Mais M.\~Daubigeon, le juge et M\'e9chinet \'e9taient trop fortement pr\'e9occup\'e9s pour songer \'e0 v\'e9rifier cette derni\'e8re nouvelle. Le passage \'e9tait libre, ils entr\'e8rent et s'empress\'e8rent de gagner la salle du greffe, o\'f9 + les gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier. +\par +\par Il se leva d\'e8s qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement sa casquette. +\par +\par C'\'e9tait bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa physionomie souriante. Il \'e9tait un peu p\'e2le et visiblement \'e9mu. +\par +\par \endash Eh bien, lui dit M.\~Daubigeon, vous vous \'eates donc laiss\'e9 reprendre\~? +\par +\par \endash Faites excuse, mon juge, r\'e9pondit le pauvre diable, on ne m'a pas repris. C'est moi qui me suis livr\'e9. +\par +\par \endash Involontairement\'85 +\par +\par \endash Oh\~! bien de mon gr\'e9, au contraire\~! demandez plut\'f4t au brigadier. +\par +\par Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant\~: +\par +\par \endash C'est la pure v\'e9rit\'e9, d\'e9clara-t-il. C'est Cheminot lui-m\'eame qui est venu me trouver \'e0 la caserne, en me disant\~: \'ab\~Je me reconstitue prisonnier, je veux parler au procureur de la R\'e9publique pour des r\'e9v\'e9lations\'85\~ +\'bb +\par +\par Le vagabond se redressa fi\'e8rement. +\par +\par \endash Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces messieurs galopaient apr\'e8s moi, sur toutes les grandes routes, j'\'e9tais bien tranquillement install\'e9 dans une des mansardes du }{\i Mouton-Rouge, }{ +et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oubli\'e9\'85 +\par +\par \endash Oui, mais pour loger au }{\i Mouton-Rouge, }{il faut de l'argent, et vous n'en aviez pas\'85 +\par +\par Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poign\'e9e de pi\'e8ces d'or et de billets de cinq et de vingt francs. +\par +\par \endash Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si je me suis livr\'e9, c'est que je suis honn\'eate, malgr\'e9 tout\~; et que j'aime mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux gal\'e8 +res un malheureux qui n'est pas coupable. +\par +\par \endash Monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par \endash Oui\~! Il est innocent. Je le sais, j'en suis s\'fbr, j'en ai des preuves\'85 Et s'il a refus\'e9 de parler, je dirai tout, moi\~! +\par +\par M.\~Daubigeon et M.\~Galpin-Daveline \'e9taient abasourdis. +\par +\par \endash Expliquez-vous, dirent-ils en m\'eame temps. Mais le vagabond clignait la t\'eate et montrait les gendarmes, et en homme tr\'e8s au fait des formes de la justice\~: +\par +\par \endash C'est que c'est un grand secret, r\'e9pondit-il, et quand on est en confesse, on n'aime pas \'e0 \'eatre entendu d'un autre que de son cur\'e9\'85 Ensuite je voudrais que ma d\'e9position f\'fbt couch\'e9e par \'e9crit\'85 +\par +\par Sur un signe de M.\~Daveline, les gendarmes se retir\'e8rent pendant que M\'e9chinet s'asseyait \'e0 sa table devant un cahier de papier blanc. +\par +\par \endash Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voil\'e0 la chose. Ce n'est pas \'e0 moi qu'est venue l'id\'e9e de m'en sauver. Je n'\'e9tais pas mal, dans la prison\~: voil\'e0 l'hiver qui vient, je n'avais pas le sou, et je savais que si j'\'e9 +tais repris, ma position serait tr\'e8s mauvaise. Mais monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de passer une soir\'e9e dehors\'85 +\par +\par \endash Prenez garde \'e0 ce que vous allez dire, interrompit s\'e9v\'e8rement M.\~Galpin-Daveline, ce n'est pas impun\'e9ment qu'on se joue de la justice. +\par +\par \endash Que je meure si je ne dis pas la v\'e9rit\'e9\~! s'\'e9cria le vagabond. Monsieur Jacques a pass\'e9 toute une soir\'e9e dehors. +\par +\par Le juge d'instruction tressauta. +\par +\par \endash Quel conte nous faites-vous l\'e0\~? dit-il. +\par +\par \endash J'ai des preuves, r\'e9pondit froidement Cheminot, et je les donnerai\'85 Donc, voulant sortir, c'est \'e0 moi que monsieur Jacques s'adressa, et il fut convenu que, moyennant une certaine somme qu'il m'a donn\'e9e, et dont je viens d +e vous montrer le reste, je percerais un trou dans le mur et que je m'\'e9vaderais pour tout de bon, tandis que lui rentrerait apr\'e8s avoir termin\'e9 ses affaires. +\par +\par \endash Et le ge\'f4lier\~? demanda M.\~Daubigeon. +\par +\par Vrai paysan saintongeois, Cheminot \'e9tait bien trop retors pour compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilit\'e9 de l'\'e9vasion\~: +\par +\par \endash Le ge\'f4lier, d\'e9clara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions pas besoin de lui. N'\'e9tais-je pas quasiment sous-ge\'f4lier\~? N'avais-je pas \'e9t\'e9 charg\'e9 par monsieur le juge d'instruction lui-m\'eame de la surveillance particuli +\'e8re de monsieur Jacques\~? N'\'e9tait-ce pas moi qui ouvrais et fermais sa porte, qui le conduisais au parloir et qui l'en ramenais\~? +\par +\par C'\'e9tait rigoureusement exact. +\par +\par \endash Passez\~! fit M.\~Daveline d'un ton dur. +\par +\par \endash Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait\'85 Un soir, sur les neuf heures, je perce le mur, et nous voil\'e0, monsieur Jacques et moi, sur les anciens remparts. L\'e0 +, il me met dans la main un paquet de billets et me commande de filer pendant qu'il va se rendre \'e0 ses affaires. D\'e9j\'e0, \'e0 ce moment, je le croyais innocent, mais dame\~! vous comprenez, je n'en aurais pas mis la main au feu\'85 Et en moi-m\'ea +me je me disais que peut-\'eatre il se moquait de moi, et qu'ayant pris sa vol\'e9e il ne serait pas si b\'eate que de rentrer \'e0 la cage\'85 C'est pourquoi, le voyant s'\'e9loigner, la curiosit\'e9 me prend, et ma foi tant pis\~! je me mets \'e0 + le suivre\'85 +\par +\par Si accoutum\'e9s qu'ils fussent par leur profession m\'eame \'e0 garder le secret de leurs impressions, le procureur de la R\'e9publique et le juge d'instruction dissimulaient mal, l'un les esp\'e9 +rances qui tressaillaient en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait saisi. M\'e9chinet, qui savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, riait dans sa barbe tout en faisant voler sa plume sur le papier. +\par +\par \endash Craignant d'\'eatre reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur Jacques \'e9tait all\'e9 un train du diable, en rasant les murs et rien que par les ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes\'85 Il traverse Sauveterre tout d'une course et, arriv +\'e9 rue Mautrec, \'e0 un mur qui n'en finit pas, il se met \'e0 sonner \'e0 une grande porte\'85 +\par +\par \endash Chez monsieur de Claudieuse\'85 +\par +\par \endash Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas\'85 Donc, il sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de suite elle le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle oublie de refermer la porte\'85 +\par +\par D'un geste, M.\~Daubigeon l'arr\'eata. +\par +\par \endash Attendez\~! fit-il. +\par +\par Et, prenant un imprim\'e9 dans un carton, il en remplit les blancs\~; apr\'e8s quoi, sonnant un huissier qui accourut\~: +\par +\par \endash Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprim\'e9, soit port\'e9 imm\'e9diatement. H\'e2tez-vous\'85 et pas un mot. +\par +\par Invit\'e9 \'e0 poursuivre, d\'e8s que l'huissier fut sorti\~: +\par +\par \endash Me voil\'e0 donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit Cheminot. Je n'avais plus rien \'e0 faire qu'\'e0 m'en aller et \'e0 jouer des jambes\~; c'\'e9tait le plus s\'fbr\'85 Mais cette coquine de porte entreb\'e2ill\'e9 +e m'attirait. Je me disais bien\~: si tu entres et qu'on te surprenne, on croira que tu es venu pour voler, et il t'en cuira\~! C'\'e9tait plus fort que moi, j'en avais comme mal au c\'9cur de curiosit\'e9\'85 + Arrive qui plante, je me risque. Je pousse la porte, juste pour passer, et me voil\'e0 dans un grand jardin. Il faisait noir comme dans un four, mais tout au fond, au rez-de-chauss\'e9e, trois fen\'eatres \'e9taient \'e9clair\'e9es. J'avais trop os\'e9 + pour reculer\'85 J'avance donc, \'e0 pas de loup, et j'arrive jusqu'\'e0 un arbre contre lequel je me colle, \'e0 une longueur de bras de ces fen\'eatres qui \'e9taient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui\~ +? monsieur de Boiscoran. Les fen\'eatres n'ayant pas de rideaux, je le voyais comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me demandais qui il pouvait bien attendre l\'e0, quand je l'aper\'e7ois qui se cache derri\'e8 +re le battant ouvert de la porte du salon, comme un homme qui en guette un autre avec de m\'e9chantes intentions. Je commen\'e7ais \'e0 \'eatre inquiet, quand l'instant d'apr\'e8s entre une femme. Aussit\'f4t, }{\i vlan, }{ +monsieur Jacques referme la porte, la femme se retourne, l'aper\'e7oit et pousse un grand cri. Cette femme \'e9tait madame de Claudieuse\'85 +\par +\par Il fit mine de s'arr\'eater pour juger de l'effet. Mais telle \'e9tait l'impatience de M\'e9chinet qu'il en oubliait l'humilit\'e9 de ses fonctions. +\par +\par \endash Allez, dit-il vivement, allez\'85 +\par +\par \endash Une des fen\'eatres \'e9tait entrouverte, continua le vagabond, de sorte que j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me baissant \'e0 quatre pattes et en avan\'e7ant la t\'eate au ras du sol, je ne perdais pas une parole. C'\'e9 +tait terrible. D\'e8s les premiers mots, j'avais compris que monsieur Jacques et madame de Claudieuse \'e9taient amant et ma\'eetresse\~: ils se tutoyaient\'85 +\par +\par \endash C'est insens\'e9\~! s'\'e9cria M.\~Daveline. +\par +\par \endash Aussi \'e9tais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte femme\~!\'85 Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas\~? Monsieur Jacques lui rappelait que le soir du crime, quelques instants avant l'incendie, ils \'e9taient ensemble, pr\'e8 +s du Valpinson, \'e0 un rendez-vous qu'ils s'\'e9taient donn\'e9s. \'c0 ce rendez-vous, ils avaient br\'fbl\'e9 toutes leurs lettres d'amour, et c'est en les br\'fblant que monsieur Jacques s'\'e9tait noirci les mains\'85 +\par +\par \endash Vous avez entendu cela\~! interrompit M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Comme vous m'entendez, mon juge. +\par +\par \endash \'c9crivez, M\'e9chinet, dit vivement le procureur de la R\'e9publique. \'c9crivez textuellement\'85 +\par +\par Le greffier n'avait garde d'y manquer. +\par +\par \endash Ce qui m'\'e9tonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est que madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques coupable, et r\'e9ciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. Elle disait\~: \'ab\~C'est toi qui as essay\'e9 + d'assassiner mon mari, parce qu'il te faisait peur\~\'bb. Et lui\~: \'ab\~C'est toi qui as voulu le tuer pour \'eatre libre et emp\'eacher mon mariage\~!\'85\~\'bb +\par +\par M.\~Galpin-Daveline s'\'e9tait laiss\'e9 tomber sur une chaise. +\par +\par \endash C'est inou\'ef\~! balbutia-t-il, inou\'ef\'85 +\par +\par \endash Cependant ils s'expliquent, et bient\'f4t ils arrivaient \'e0 reconna\'eetre qu'ils \'e9taient \'e9galement innocents\'85 Alors monsieur Jacques suppliait madame de Claudieuse de le sauver, et elle r\'e9 +pondait qu'elle ne le sauverait certainement pas au prix de sa r\'e9putation, et pour qu'une fois sauv\'e9 il \'e9pous\'e2t mademoiselle de Chandor\'e9. Alors, il lui disait\~: \'ab\~Eh bien, je r\'e9v\'e9lerai tout.\~\'bb Et elle\~: \'ab\~ +On ne te croira pas\~; je nierai, tu n'as pas de preuves\~!\'85\~\'bb D\'e9sesp\'e9r\'e9, il lui reprochait de ne l'avoir jamais aim\'e9. Elle lui jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au contraire, et que, puisqu'il avait r\'e9ussi \'e0 s'\'e9 +vader, elle \'e9tait pr\'eate \'e0 tout quitter pour passer avec lui \'e0 l'\'e9tranger. Et elle le conjurait de fuir, d'une voix qui me troublait jusque dans l'\'e2me, avec des paroles d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous br +\'fblaient. Quelle femme\~!\'85 Je ne croyais pas qu'il p\'fbt r\'e9sister\'85 Il r\'e9sistait cependant et, tout enflamm\'e9 de col\'e8re, il s'\'e9criait qu'il pr\'e9f\'e9rait le bagne\'85 Elle ricanait et disait\~: \'ab\~Eh bien, soit\~ +! tu iras au bagne\'85\~\'bb +\par +\par Quoiqu'il entr\'e2t dans bien des d\'e9tails, encore il \'e9tait \'e9vident que Cheminot ne disait pas tout. +\par +\par Pourtant, M.\~Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de rompre le fil de son r\'e9cit. +\par +\par \endash Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je venais de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et appara\'eetre comme un fant\'f4me envelopp\'e9 + de son linceul\'85 C'\'e9tait le comte de Claudieuse. Son visage \'e9tait effrayant, et il tenait \'e0 la main un revolver. Il \'e9tait appuy\'e9 contre le chambranle de la porte et il \'e9 +coutait, pendant que sa femme et l'autre parlaient de leurs amours d'autrefois. \'c0 certaines paroles, il levait son arme comme pour faire feu\'85 puis il baissait le bras et continuait \'e0 \'e9couter. C'\'e9 +tait si terrible que je n'avais pas un fil de sec sur moi\~! J'avais toutes les peines du monde \'e0 me retenir de crier \'e0 monsieur Jacques et \'e0 madame de Claudieuse\~: \'abMalheureux\~!\'85 vous ne voyez donc pas que le mari est l\'e0\~!\'85\~\'bb + Non, ils ne voyaient rien, car ils \'e9taient comme fous de d\'e9sespoir et de rage, et m\'eame monsieur Jacques levait la main sur madame de Claudieuse\~: \'ab\~Je vous d\'e9fends de frapper ma femme\~\'bb +, dit alors le comte. Ils se retournent, ils le voient et poussent un cri effrayant. La comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil\'85 J'\'e9tais comme h\'e9b\'e9t\'e9. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur Jacques en ce moment\'85 + Au lieu de chercher \'e0 s'\'e9chapper, il \'e9cartait son paletot, et pr\'e9sentant la poitrine\~: \'ab\~Tirez\~! disait-il au mari, c'est votre droit, vengez-vous\~!\~\'bb Monsieur de Claudieuse ricanait\~: \'ab\~C'est la justice qui me vengera. +\endash Vous savez bien que je suis innocent. \endash Raison de plus. \endash Me laisser condamner serait abominable. \endash Je ferai mieux\~: pour \'eatre plus s\'fbr de votre condamnation, je dirai que je vous ai reconnu\'85\~\'bb + Le comte voulut s'avancer, en disant cela\~; mais il \'e9tait mourant, cet homme, bonnes gens\~!\'85 et il tomba tout de son long en avant\'85 La peur alors me prit, je me sauvai\'85 +\par +\par Gr\'e2ce \'e0 un puissant effort de volont\'e9, le procureur de la R\'e9publique ma\'eetrisait, tant bien que mal, les \'e9motions qui le bouleversaient. D'une voix fort alt\'e9r\'e9e\~: +\par +\par \endash Comment n'\'eates-vous pas venu raconter imm\'e9diatement tout cela\~? demanda-t-il \'e0 Cheminot. +\par +\par Le vagabond secoua la t\'eate\~: +\par +\par \endash J'en ai eu envie, je n'ai pas os\'e9. Monsieur le juge doit me comprendre\'85 Je craignais qu'on ne me f\'eet payer cher mon \'e9vasion\'85 +\par +\par \endash Votre silence exposait la justice \'e0 une d\'e9plorable erreur. +\par +\par \endash Je ne pouvais croire que monsieur Jacques f\'fbt condamn\'e9. Je me disais\~: des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent toujours\'85 Je ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de Claudieuse t\'eent ses menaces. \'ca +tre trahi par sa femme, c'est dur. Mais envoyer un innocent aux gal\'e8res\'85 +\par +\par \endash Vous voyez, cependant\'85 +\par +\par \endash Ah\~! si j'avais pu pr\'e9voir\~!\'85 Mes intentions \'e9taient bonnes, et si je ne suis pas venu tout de suite d\'e9noncer la chose, je m'\'e9tais bien jur\'e9 que je la d\'e9noncerais s'il arrivait malheur \'e0 + monsieur Jacques. Et la preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je me suis cach\'e9 au }{\i Mouton-Rouge, }{d\'e9cid\'e9 \'e0 y attendre le jugement. D\'e8s que je l'ai connu, je n'ai pas h\'e9sit\'e9, je me suis livr\'e9 aux gendarmes. +\par +\par Surmontant son \'e9crasante stupeur, M.\~Daveline s'\'e9tait dress\'e9. +\par +\par \endash Cet homme est un imposteur\~! s'\'e9cria-t-il. L'argent qu'il nous a montr\'e9 est le prix de son faux t\'e9moignage. Comment admettre son r\'e9cit\~?\'85 +\par +\par \endash Nous allons le v\'e9rifier, interrompit M.\~Daubigeon. +\par +\par Il sonna, et un huissier s'\'e9tant pr\'e9sent\'e9\~: +\par +\par \endash Mes ordres sont-ils ex\'e9cut\'e9s\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la bonne de monsieur de Claudieuse sont l\'e0\'85 +\par +\par \endash Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par Cette bonne \'e9tait une grosse Saintongeoise, \'e0 la taille plate et carr\'e9e. Elle \'e9tait fort \'e9mue et avait un pouce de rouge sur les joues. +\par +\par \endash Vous souvient-il, lui demanda M.\~Daubigeon, qu'un des soirs de l'autre semaine, un homme s'est pr\'e9sent\'e9 chez vos ma\'eetres\~? +\par +\par \endash Oh\~! tr\'e8s bien\~! r\'e9pondit la brave fille. Je ne voulais pas le recevoir\~; mais comme il m'a dit qu'il \'e9tait envoy\'e9 par les juges, je l'ai fait entrer\'85 +\par +\par \endash Le reconna\'eetriez-vous\~? +\par +\par \endash Parfaitement. +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique tira sa sonnette, la porte s'ouvrit, Jacques parut, l'\'e9tonnement peint sur le visage. +\par +\par \endash C'est lui\~! s'\'e9cria la bonne. +\par +\par \endash Pourrais-je savoir\~?\'85 commen\'e7a le malheureux. +\par +\par \endash En ce moment, rien\~! r\'e9pondit M.\~Daubigeon. Retirez-vous et\'85 bon espoir. +\par +\par Mais, tel qu'un homme pris d'\'e9blouissement, Jacques demeurait immobile, les talons clou\'e9s au sol, promenant autour de lui un regard h\'e9b\'e9t\'e9 de stupeur. +\par +\par Comment e\'fbt-il compris\~? On \'e9tait venu brusquement le tirer de sa prison, on l'avait amen\'e9 au palais de justice, et l\'e0 il trouvait en pr\'e9sence Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la domestique de M.\~de\~Claudieuse. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline paraissait constern\'e9. M.\~Daubigeon, la figure radieuse, lui disait d'esp\'e9rer. D'esp\'e9rer quoi\~? Comment\~? \'c0 quel propos\~?\'85 +\par +\par Et M\'e9chinet qui lui faisait des signes\'85 +\par +\par Il fallut que l'huissier qui l'avait amen\'e9 l'entra\'een\'e2t. +\par +\par Et tout aussit\'f4t\~: +\par +\par \endash Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la R\'e9publique, est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de reconna\'eetre n'a pas \'e9t\'e9 signal\'e9e par certaines circonstances particuli\'e8res\~? +\par +\par \endash Il y a eu entre mes ma\'eetres et lui une sc\'e8ne tr\'e8s forte. +\par +\par \endash Vous y avez assist\'e9\~? +\par +\par \endash Non, mais je suis s\'fbre de ce que je dis. +\par +\par \endash Comment cela\~? +\par +\par \endash Ah\~! voil\'e0\~! Lorsque je suis mont\'e9e pr\'e9venir madame la comtesse qu'un monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au salon, elle s'est d\'e9p\'each\'e9e de descendre en me commandant de rester pr\'e8s de monsieur le + comte. J'ai ob\'e9i, naturellement. Mais madame \'e9tait \'e0 peine en bas que j'entendis un grand cri. Monsieur, tout assoupi qu'il semblait \'eatre, l'entendit aussi\~; car il se haussa sur ses oreillers en me demandant o\'f9 \'e9 +tait madame. Je le lui dis, et d\'e9j\'e0 il se retournait pour t\'e2cher de se rendormir, quand de grands \'e9clats de voix mont\'e8rent jusqu'\'e0 nous. \'ab\~C'est bien extraordinaire\~!\~\'bb + dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que ce pouvait \'eatre, mais il me d\'e9fendit rudement de bouger. Et comme les \'e9clats de voix redoublaient\~: \'ab\~C'est moi qui vais descendre, me dit-il, donnez-moi ma robe de chambre.\~\'bb + Malade comme il l'\'e9tait, ext\'e9nu\'e9, mourant, c'\'e9tait une imprudence qui pouvait lui co\'fbter la vie. Je me risquai \'e0 le lui faire remarquer\~; mais il me r\'e9pondit en jurant de me taire et de faire ce qu'il m'ordonnait. +\par +\par \'bb\~Monsieur le comte, Dieu ait son \'e2me, \'e9tait un bien brave homme, c'est certain, mais il \'e9tait terrible aussi, et quand il se mettait en col\'e8re et qu'il parlait d'une certaine fa\'e7on, tout le monde tremblait dans la maison, m\'ea +me madame\'85 Je fis donc ce qu'il voulait\'85 Pauvre homme\~!\'85 Il \'e9tait si faible qu'il ne tenait pas debout, et qu'il se cramponnait \'e0 une chaise pendant que je l'aidais \'e0 passer sa robe de chambre. Alors, je lui offris de le soutenir p +our descendre l'escalier. Mais, me regardant avec des yeux effrayants\~: "Vous allez me faire le plaisir de rester ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous vous permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une heure +\'e0 mon service." Il sortit l\'e0-dessus en se tenant au mur, et je restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac serr\'e9 comme si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand malheur\'85 +\par +\par \'bb\~Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'\'e9coulant, je commen\'e7ais \'e0 me dire que j'\'e9tais bien b\'eate de me faire comme cela des id\'e9 +es, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si horribles que j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, j'allai coller l'oreille contre la porte, et je distinguai tr\'e8 +s bien la voix de monsieur se disputant avec un autre homme. Impossible de saisir un seul mot, mais je compris bien qu'il s'agissait de choses tr\'e8s graves. +\par +\par \'bb\~Tout \'e0 coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un corps, puis encore un cri de terreur\'85 Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui \'e9taient couch\'e9 +s, avaient entendu quelque chose, ils s'\'e9taient lev\'e9s et on marchait dans l'escalier\'85 \'c0 tous risques, je sors de la chambre, je descends avec les autres et nous trouvons dans le salon madame \'e9vanouie sur le fauteuil, et monsieur \'e9 +tendu tout \'e0 plat sur le plancher et comme mort\~! +\par +\par \endash Qu'avais-je dit\~! s'\'e9cria Cheminot. +\par +\par Mais le procureur de la R\'e9publique lui fit signe de se taire, et s'adressant \'e0 la bonne\~: +\par +\par \endash Et le visiteur\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Parti, monsieur, envol\'e9, disparu\'85 +\par +\par \endash Qu'avez-vous fait alors\~? +\par +\par \endash Nous avons relev\'e9 monsieur le comte et nous l'avons port\'e9 sur son lit. Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre est all\'e9 chercher monsieur Seignebos, le m\'e9decin. +\par +\par \endash Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris connaissance\~? +\par +\par \endash Rien. Madame \'e9tait comme une personne qui aurait re\'e7u un coup de massue sur la t\'eate. +\par +\par \endash Il n'y a pas eu autre chose\~? +\par +\par \endash Oh, si\~! monsieur. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash L'a\'een\'e9e de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a \'e9t\'e9 prise de convulsions terribles. +\par +\par \endash Comment cela\~? +\par +\par \endash Dame\~! Je ne sais que ce que mademoiselle a racont\'e9\'85 +\par +\par \endash R\'e9p\'e9tez-le-moi. +\par +\par \endash Ah\~! c'est tr\'e8s singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de reconna\'eetre a sonn\'e9 \'e0 notre porte, mademoiselle Marthe, qui \'e9tait couch\'e9e, s'est lev\'e9e et est all\'e9e se mettre \'e0 la fen\'eatre, pour regarder qui c'\'e9 +tait. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie \'e0 la main, et revenir suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit quand il lui sembla voir une des statues du jardin remuer et se mettre \'e0 marcher. Tout ce qu'on a pu lui dire n'a servi \'e0 rien\'85 + Elle affirme qu'elle ne s'est pas tromp\'e9e, qu'elle a bien vu cette statue s'avancer doucement le long de l'all\'e9e et venir se placer tout contre l'arbre le plus rapproch\'e9 du salon. +\par +\par Cheminot triomphait\~: +\par +\par \endash C'\'e9tait moi\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par La bonne le regarda, et, sans trop de surprise\~: +\par +\par \endash C'est bien possible, fit-elle. +\par +\par \endash Qu'en savez-vous\~? interrogea M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Je sais que ce doit \'eatre un homme qui s'\'e9tait introduit dans le jardin, qui a fait tant de peur \'e0 mademoiselle Marthe, et voici pourquoi\~: monsieur Seignebos, en se retirant, a laiss\'e9 tomber une pi\'e8ce de cinq francs, qui est all +\'e9e rouler juste au pied de l'arbre o\'f9 mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de chambre qui accompagnait le m\'e9decin l'a aid\'e9 \'e0 retrouver sa pi\'e8ce et, en l'\'e9clairant, il a tr\'e8s bien vu \'e0 + terre des empreintes de souliers ferr\'e9s\'85 +\par +\par \endash Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et s'asseyant et levant les jambes\~:) Regardez plut\'f4t mes semelles, monsieur le juge, disait-il, regardez si les clous y manquent\'85 +\par +\par Mais l'opinion du procureur de la R\'e9publique \'e9tait faite. +\par +\par \endash Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois\'85 (Et \'e0 la femme de chambre\~:) Et vous, ma fille, savez-vous si, \'e0 la suite de ces sc\'e8nes, il n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de Claudieuse\~? +\par +\par \endash Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'\'e9taient plus du tout ensemble comme avant. +\par +\par Elle ne savait rien de plus. Apr\'e8s lui avoir fait signer le proc\'e8s-verbal de son interrogatoire, M.\~Daubigeon la cong\'e9dia. (Puis s'adressant \'e0 Cheminot\~:) On va vous conduire en prison, lui dit-il. Mais vous \'eates un brave gar\'e7 +on, et vous pouvez \'eatre sans inqui\'e9tudes. Allez\~! +\par +\par Le procureur de la R\'e9publique et le juge d'instruction restaient seuls, puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas. +\par +\par \endash Eh bien\~! commen\'e7a M.\~Daubigeon, que dites-vous de cela\~? +\par +\par M.\~Daveline \'e9tait atterr\'e9. +\par +\par \endash C'est \'e0 confondre l'esprit\~! murmura-t-il. +\par +\par \endash Commencez-vous \'e0 croire que ma\'eetre Folgat avait raison, et que l'affaire n'\'e9tait pas aussi claire que vous le pr\'e9tendiez\~! +\par +\par \endash Eh\~! qui ne s'y f\'fbt tromp\'e9 comme moi\~! Vous m\'eame, \'e0 un moment, n'avez-vous pas \'e9t\'e9 de mon avis\'85 Et cependant, si Jacques de Boiscoran et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est coupable\~?\'85 +\par +\par \endash C'est ce que nous saurons bient\'f4t, car je suis fermement r\'e9solu \'e0 ne pas go\'fbter un instant de repos avant d'avoir fait \'e9clater la v\'e9rit\'e9\~! Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement de nullit\'e9\'85 (Il \'e9 +tait tellement \'e9mu qu'il oubliait ses \'e9ternelles citations. S'adressant au greffier\~:) Mais il n'y a pas une minute \'e0 perdre, reprit-il. Prenez vos jambes \'e0 votre cou, mon cher M\'e9chinet, et courez prier ma\'ee +tre Folgat de passer au parquet. Je l'attends\'85 +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96256537}3{\*\bkmkend _Toc96256537} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandor\'e9 rejoignit les parents et les amis de Jacques\~: +\par +\par \endash Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous l'emportons. +\par +\par Son grand-p\'e8re et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer, elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soir\'e9e, qu'elle avoua \'e0 ma\'eetre Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il \'e9 +tait plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur sa d\'e9position. +\par +\par \endash Cela seul sauverait Jacques, d\'e9clara le jeune avocat. +\par +\par Mais cette esp\'e9rance lui \'e9tait un nouvel encouragement \'e0 redoubler d'efforts, et, tout bris\'e9 qu'il f\'fbt des \'e9motions et des luttes de l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-p\'e8re Chandor\'e9 \'e0 r\'e9 +diger, de concert avec ma\'eetre Magloire, la requ\'eate o\'f9 il exposait les causes de nullit\'e9 du jugement. N'ayant achev\'e9 que lorsqu'il faisait d\'e9j\'e0 grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il s'\'e9 +tablit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une heure qu'il dormait lorsqu'il fut r\'e9veill\'e9 par le vieil Antoine, lequel venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait instamment \'e0 lui parler. +\par +\par Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arriv\'e9 dans le corridor, il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'ann\'e9es, de mise passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et v\'eatu de ce pantalon large et de cette redingote +\'e9troite qu'affectionnent les anciens militaires. +\par +\par \endash Vous \'eates ma\'eetre Folgat\~? lui demanda cet individu. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait exp\'e9di\'e9 en Angleterre\'85 +\par +\par Le jeune avocat tressauta. +\par +\par \endash De quand, ici\~? +\par +\par \endash De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais, je l'ai appris par un journal que j'ai achet\'e9 \'e0 la gare\'85 Monsieur de Boiscoran est condamn\'e9. Et cependant, je vous jure que je n' +ai pas perdu une minute et que j'ai bien gagn\'e9 la prime qui m'avait \'e9t\'e9 promise en cas de succ\'e8s\'85 +\par +\par \endash Vous avez donc r\'e9ussi\~? +\par +\par \endash Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que j'\'e9tais s\'fbr de mon fait\~?\'85 +\par +\par \endash Vous avez retrouv\'e9 Suky\~? +\par +\par \endash Vingt-quatre heures apr\'e8s vous avoir \'e9crit, dans un }{\i public-house }{de Bouly-Bay\'85 Elle ne voulait pas venir, la m\'e2tine\~! +\par +\par \endash Vous l'avez amen\'e9e\'85 +\par +\par \endash Parbleu\~! Elle est \'e0 }{\i l'H\'f4tel de France, }{o\'f9 je l'ai d\'e9pos\'e9e avant de venir vous demander. +\par +\par \endash Sait-elle quelque chose\~? +\par +\par \endash Tout. +\par +\par \endash Courez me la chercher\'85 +\par +\par Depuis le temps qu'il esp\'e9rait ce succ\'e8s, ma\'eetre Folgat s'\'e9tait pr\'e9par\'e9 \'e0 en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle Denise, il avait, au milieu d'une trentaine de photographies, gliss\'e9 le portrait de Mme\~de\~ +Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture. +\par +\par Suky avait \'e9t\'e9 fort exactement d\'e9peinte par le gar\'e7on traiteur de la rue des Vignes. C'\'e9tait une grande diablesse d'une quarantaine d'ann\'e9es, aux traits durs, aux mani\'e8res hommasses, habill\'e9e avec cette pr\'e9 +tention si comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque argent. +\par +\par Interrog\'e9e par ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash Je suis rest\'e9e quatre ans rue des Vignes, r\'e9pondit-elle en fran\'e7ais tr\'e8s compr\'e9hensible, bien qu'avec un d\'e9plorable accent, et j'y serais encore sans la guerre. D\'e8s les premiers jours que j'y fus plac\'e9e, je reconnus que j' +\'e9tais la gardienne d'une maison o\'f9 des amoureux se donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son amour-propre, n'est-ce pas\~; mais la place \'e9tait bonne, je n'avais rien \'e0 faire\~ +; bref, je restai. Cependant mes patrons se d\'e9fiaient de moi, je le voyais bien\'85 Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en course \'e0 Versailles, \'e0 Saint-Germain, \'e0 Orl\'e9ans m\'eame\'85 Cela me blessait si fort que je r\'e9 +solus de d\'e9couvrir ce qu'on me cachait\'85 Je n'y eus pas beaucoup de peine, et d\'e8s la semaine suivante je savais que monsieur ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'\'e9tait l\'e0 un nom de guerre qu'il avait emprunt\'e9 \'e0 + un de ses amis. +\par +\par \endash Comment vous y \'eates-vous prise\~? +\par +\par \endash Oh\~! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait \'e0 pied, je le suivis et je le vis entrer dans un h\'f4tel de la rue de l'Universit\'e9. En face, des domestiques causaient sur une porte\~; je leur demandai qui \'e9 +tait ce monsieur, et ils me r\'e9pondirent que c'\'e9tait le fils du marquis de Boiscoran. +\par +\par \endash Voil\'e0 pour votre patron. Mais la visiteuse\'85 Suky Wood souriait. +\par +\par \endash Pour la dame, r\'e9pondit-elle, je fis exactement la m\'eame chose\'85 Il me fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait des pr\'e9cautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un apr\'e8s-midi \'e0 + la guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme de juste\'85 Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris un fiacre, moi aussi, et je la suivis\'85 + C'est rue de la Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux informations chez les concierges, sous pr\'e9texte de demander une place, et j'appris que cette dame \'e9tait mari\'e9 +e en province, qu'elle venait tous les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la comtesse de Claudieuse\'85 +\par +\par Et Jacques qui pr\'e9tendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne pouvait rien savoir\~! +\par +\par \endash Mais l'avez-vous vue, cette dame\~? interrogea ma\'eetre Folgat. +\par +\par \endash Comme je vous vois. +\par +\par \endash La reconna\'eetriez-vous\~? +\par +\par \endash Entre mille. +\par +\par \endash Et si l'on vous montrait son portrait\~? +\par +\par \endash Je ne m'y tromperais pas. Ma\'eetre Folgat lui tendit l'album. +\par +\par \endash Eh bien\~! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute. +\par +\par \endash La voil\'e0\~! s'\'e9cria Suky en mettant le doigt sur la photographie de Mme\~de\~Claudieuse. +\par +\par Il n'y avait plus \'e0 douter. +\par +\par \endash Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, r\'e9p\'e9ter devant la justice tout ce que vous venez de dire. +\par +\par \endash Je le r\'e9p\'e9terai volontiers, puisque c'est la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Cela \'e9tant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez \'e0 notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et l'on vous payera des gages comme si vous \'e9tiez en place. +\par +\par Ma\'eetre Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant \'e0 pleine voix\~: +\par +\par \endash Victoire\~! cette fois. Victoire compl\'e8te\~! +\par +\par Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les cong\'e9dia sans plus de fa\'e7on, et d\'e8s qu'ils furent dehors\~: +\par +\par \endash Je sors de l'h\'f4pital, dit-il \'e0 ma\'eetre Folgat. J'ai vu Goudar. Il a r\'e9ussi, il a fait parler Cocoleu\'85 +\par +\par \endash Qu'a-t-il dit\~? +\par +\par \endash Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait \'e0 lui d\'e9lier la langue\'85 Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue tout \'e0 Goudar, il faut qu'il se trouve l\'e0 des t\'e9 +moins pour recueillir les aveux de ce mis\'e9rable\'85 +\par +\par \endash Devant des t\'e9moins, il ne parlera pas\'85 +\par +\par \endash Il ne les verra pas, ils resteront cach\'e9s, l'endroit est admirablement dispos\'e9 pour une surprise. +\par +\par \endash Et si, une fois les t\'e9moins cach\'e9s, Cocoleu s'obstine \'e0 se taire\~? +\par +\par \endash Point. Goudar a trouv\'e9 le secret de le faire jaser quand il veut. Ah\~! c'est un habile m\'e2tin, et qui sait son m\'e9tier\'85 Avez-vous confiance en lui\~? +\par +\par \endash Oh\~! compl\'e8tement. +\par +\par \endash Eh bien, il r\'e9pond du succ\'e8s. Venez aujourd'hui m\'eame, m'a-t-il dit, entre une heure et deux, avec ma\'eetre Folgat, le procureur de la R\'e9publique et monsieur Daveline, placez-vous \'e0 l'endroit que je va +is vous montrer, et laissez-moi faire. Et l\'e0-dessus, il m'a fait voir o\'f9 nous mettre et m'a indiqu\'e9 comment je lui ferais conna\'eetre notre pr\'e9sence. +\par +\par Ma\'eetre Folgat n'h\'e9sita pas. +\par +\par \endash Nous n'avons pas un moment \'e0 perdre, dit-il, courons au parquet. +\par +\par Mais dans le corridor m\'eame, le docteur et ma\'eetre Folgat furent arr\'eat\'e9s par M\'e9chinet, lequel arrivait hors d'haleine, et \'e0 demi fou de joie. +\par +\par \endash C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il, \'e9coutez ce qui arrive\'85 +\par +\par Et rapidement il les met au fait des \'e9v\'e9nements de la matin\'e9e, du r\'e9cit de Cheminot et de la d\'e9position de la bonne de Mme\~de\~Claudieuse. +\par +\par \endash Ah\~! cette fois, c'est bien le salut\~! s'\'e9cria M.\~Seignebos. +\par +\par Ma\'eetre Folgat p\'e2lissait d'\'e9motion. +\par +\par \endash Avant de nous \'e9loigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au marquis de Boiscoran et \'e0 mademoiselle Denise\'85 +\par +\par \endash Non, interrompit le m\'e9decin, attendons une certitude. En route, plut\'f4t, en route\~! +\par +\par Us avaient raison de se h\'e2ter. Le procureur de la R\'e9publique et le juge d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et d\'e8s qu'ils entr\'e8rent dans la petite salle du greffe\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! s'\'e9cria M.\~Daubigeon, M\'e9chinet vous a tout dit\'85 +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, mais nous savons encore autre chose que vous ignorez. +\par +\par Et il se mit \'e0 raconter l'arriv\'e9e de Suky Wood et sa d\'e9position. +\par +\par \'c9cras\'e9 sous tant de preuves de son erreur, M.\~Galpin-Daveline s'\'e9tait affaiss\'e9 sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M.\~Daubigeon \'e9tait radieux. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, s'\'e9cria-t-il, Jacques est innocent\~! +\par +\par \endash Il l'est s\'fbrement, pronon\'e7a le docteur Seignebos, et la preuve, c'est que je connais le coupable\'85 +\par +\par \endash Oh\~!\'85 +\par +\par \endash Et vous le conna\'eetrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre \'e0 l'h\'f4pital\'85 +\par +\par Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la journ\'e9e. Mais c'\'e9tait bien le moment de songer \'e0 d\'e9jeuner\~! +\par +\par Sans l'ombre d'une h\'e9sitation\~: +\par +\par \endash Venez-vous, Daveline\~? dit simplement le procureur de la R\'e9publique. +\par +\par Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva, et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre stup\'e9faits de les voir ensemble. +\par +\par C'est \'e0 Mme\~la sup\'e9rieure de l'h\'f4pital que M.\~Daubigeon s'adressa d'abord, et quand il lui eut expliqu\'e9 ce dont il s'agissait, levant au ciel des yeux r\'e9sign\'e9s\~: +\par +\par \endash Faites, messieurs, r\'e9pondit-elle, faites, et puissiez-vous r\'e9ussir, car c'est une lourde croix que ces perp\'e9tuelles descentes de justice dans notre paisible maison. +\par +\par \endash Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur. +\par +\par On appelle le quartier des fous, \'e0 l'h\'f4pital de Sauveterre, une petite construction basse, devant laquelle est une cour sabl\'e9e, entour\'e9e d'un mur fort \'e9lev\'e9. Cette b\'e2tisse est divis\'e9e en six cellul +es, ayant chacune deux portes, l'une qui donne sur la cour \'e0 l'usage des fous, l'autre s'ouvrant \'e0 l'ext\'e9rieur et destin\'e9e aux gens de service. +\par +\par C'est une de ces derni\'e8res qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et apr\'e8s avoir recommand\'e9 le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect pouvait r\'e9veiller les d\'e9 +fiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, \'e9tait ferm\'e9e. +\par +\par Mais cette porte \'e9tait perc\'e9e d'un large judas grill\'e9 d'o\'f9, sans \'eatre vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la cour. +\par +\par \'c0 moins de deux m\'e8tres du judas, sur un banc de bois, \'e9taient assis au soleil Goudar et Cocoleu. +\par +\par \'c0 force d'\'e9tudes et de volont\'e9, le policier avait r\'e9ussi \'e0 donner \'e0 son visage une affreuse expression d'h\'e9b\'e9tude. \'c0 ce point que les gens de l'h\'f4 +pital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui, sur l'ordre du docteur, lui avait \'e9t\'e9 laiss\'e9, et il s'en accompagnait, tout en r\'e9p\'e9tant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour o\'f9, sur le March\'e9 +-Neuf, il avait accost\'e9 ma\'eetre Folgat. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Quand l'ageasson y yut des ailes, +\par Y s'envolit sur les maisons, +\par La pib\'f4le\~!}{ +\par }{\i Y s'envolit sur les maisons, +\par Pibolon\~!\'85}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort qu'il en oubliait de manger et, la l\'e8vre pendante, l'\'9cil \'e0 demi clos, il se dodelinait en mesure. +\par +\par \endash Ils sont hideux\~! ne put s'emp\'eacher de murmurer ma\'eetre Folgat. +\par +\par Cependant Goudar, pr\'e9venu par le signal convenu, venait de finir son couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une \'e9norme bouteille, dont il parut avaler une large lamp\'e9e. Il passa ensuite la bouteille \'e0 Cocoleu, lequel \'e0 + son tour se mit \'e0 boire, avidement, longtemps, et avec une expression de b\'e9atitude idiote. Apr\'e8s quoi, se passant la main sur le creux de l'estomac\~: +\par +\par \endash C'est, c'est, c'est\'85 bon\~! b\'e9gaya-t-il. +\par +\par M.\~Daubigeon s'\'e9tait pench\'e9 \'e0 l'oreille du docteur Seignebos. +\par +\par \endash Ah\~! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je vois qu'il y a longtemps d\'e9j\'e0 que dure cet exercice de bouteille\'85 le mis\'e9rable est ivre\'85 +\par +\par Ayant repris son violon, Goudar chantait\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Et des maisons sur une \'e9glise, +\par Qu'\'e9tait l'\'e9glise d'Avallon, +\par La pib\'f4le\~!}{ +\par }{\i Qu'\'e9tait l'\'e9glise d'Avallon, +\par Pibolon\~!}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash }{\i }{\'c0 boire\~!\'85 interrompit Cocoleu. +\par +\par Apr\'e8s s'\'eatre fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et tandis que, la t\'eate renvers\'e9e, il buvait \'e0 perdre la respiration\~: +\par +\par \endash Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au Valpinson\~? +\par +\par \endash Oh\~!\'85 si\~! r\'e9pondit Cocoleu. +\par +\par \endash Mais pas tant que tu voulais\~? +\par +\par \endash Si. Tout mon so\'fbl\'85 (Et riant d'un rire \'e9pais\~:) J'en\'85 j'en\'85 j'entrais dans le cellier par une fen\'eatre, b\'e9gaya-t-il, et je\'85 je\'85 je buvais avec une paille\'85 +\par +\par \endash Tu dois regretter ce temps-l\'e0\~! +\par +\par \endash Oh, oui\~! +\par +\par \endash Seulement, puisque tu \'e9tais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis le feu\~? +\par +\par Press\'e9s autour du guichet de la cellule, les t\'e9moins de cette sc\'e8ne \'e9trange retenaient leur respiration. +\par +\par \endash Je\'85 je ne voulais br\'fbler que les fagots, pour faire sortir monsieur le comte, r\'e9pondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris partout. +\par +\par \endash Et pourquoi voulais-tu tuer le comte\~? +\par +\par \endash Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran\'85 +\par +\par \endash C'est donc elle qui te l'avait command\'e9\~? +\par +\par \endash Oh, non\~!\'85 Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si son mari \'e9tait mort\'85 Alors, comme elle \'e9tait bonne pour Cocoleu et le comte mauvais, j'ai tir\'e9\'85 +\par +\par \endash Bon\~! mais alors pourquoi dire que c'\'e9tait monsieur de Boiscoran qui avait fait le coup. +\par +\par \endash On commen\'e7ait \'e0 dire que c'\'e9tait moi. Tant pis\~! J'aime mieux qu'on lui coupe le cou qu'\'e0 moi\~! +\par +\par Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'\'eatre all\'e9 un peu vite, reprit sa chanson\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Le cur\'e9 disait\~: dominus, +\par L'ageasson y dit vobiscum, +\par La pib\'f4le\~!}{ +\par }{\i L'ageasson y dit vobiscum, Pibolon\~!}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Puis, sans cesser de racler une m\'e9lodie vague, et apr\'e8s une nouvelle caresse de Cocoleu \'e0 la bouteille\~: +\par +\par \endash O\'f9 avais-tu pris le fusil\~? demanda le policier. +\par +\par \endash Je\'85 je\'85 je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux\'85 et je\'85 je\'85 je l'ai encore, cach\'e9 dans le trou o\'f9 Michel m'a retrouv\'e9\'85 +\par +\par C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos. Ouvrant brusquement la porte, et s'\'e9lan\'e7ant dans la cour\~: +\par +\par \endash Bravo\~! Goudar\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par Mais, au bruit, Cocoleu s'\'e9tait dress\'e9. Il comprit, car la terreur dissipa son ivresse et d\'e9composa ses traits. +\par +\par \endash Ah\~! brigand\~! hurla-t-il. +\par +\par Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop rapide et trop impr\'e9vu avait \'e9t\'e9 le mouvement pour qu'il f\'fbt possible de s'y opposer. +\par +\par Repoussant violemment ma\'eetre Folgat qui cherchait \'e0 le d\'e9sarmer, Cocoleu bondit jusqu'\'e0 l'un des angles de la cour, et l\'e0, terrible comme la b\'eate accul\'e9e, l'\'9cil inject\'e9 de sang, la bouche \'e9cumante, il mena\'e7 +ait de son redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher. +\par +\par Aux cris de M.\~Daubigeon et de M.\~Daveline, les employ\'e9s de l'h\'f4pital s'\'e9taient h\'e2t\'e9s d'accourir, et cependant la lutte e\'fbt \'e9t\'e9 sanglante, probablement, sans la pr\'e9sence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur la cr\'ea +te du mur, r\'e9ussit \'e0 prendre dans un n\'9cud coulant le bras du mis\'e9rable. +\par +\par En un instant il fut renvers\'e9, d\'e9sarm\'e9 et mis hors d'\'e9tat de nuire. +\par +\par \endash On\'85 on\'85 on fera de\'85 de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je\'85 je\'85 je ne prononcerai plus une parole. +\par +\par Pendant ce temps, l'involontaire et d\'e9sol\'e9 auteur de la catastrophe, le docteur Seignebos, s'empressait pr\'e8s de Goudar, lequel gisait inanim\'e9 sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier \'e9taient +graves, mais non mortelles, ni m\'eame tr\'e8s dangereuses, le couteau ayant gliss\'e9 sur les c\'f4tes. Transport\'e9 dans une des chambres particuli\'e8res de l'h\'f4pital, il ne tarda pas \'e0 reprendre connaissance. Et voyant pench\'e9s sur son lit M. +\~Daubigeon et M.\~Daveline, le docteur et ma\'eetre Folgat\~: +\par +\par \endash Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de dire que mon m\'e9tier est un fichu m\'e9tier\'85 +\par +\par \endash Mais rien ne vous emp\'eache de l'abandonner, r\'e9pondit ma\'eetre Folgat, si v\'e9ritablement certaine maison que nous avons visit\'e9e ensemble suffit \'e0 votre ambition\'85 +\par +\par Le visage p\'e2li du policier s'illumina. +\par +\par \endash On me la donnerait\~? s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \endash N'avez-vous pas d\'e9couvert et livr\'e9 \'e0 la justice le vrai coupable\~? +\par +\par \endash B\'e9nis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze jours je serai sur pied\~! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma d\'e9mission et que j'annonce \'e0 ma femme la bonne nouvelle\'85 +\par +\par Il fut interrompu par l'entr\'e9e d'un des huissiers du tribunal. S'approchant du procureur de la R\'e9publique\~: +\par +\par \endash Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le cur\'e9 de Br\'e9chy vous attend au parquet. +\par +\par \endash Je suis \'e0 lui \'e0 l'instant, r\'e9pondit M.\~Daubigeon. (Et s'adressant \'e0 ses compagnons\~:) Venez, messieurs, dit-il, venez\'85 +\par +\par Le cur\'e9 de Br\'e9chy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du fauteuil o\'f9 il \'e9tait assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la R\'e9publique et M.\~Daveline, ma\'eetre Folgat et le docteur Seignebos. +\par +\par \endash Peut-\'eatre est-ce \'e0 moi seul que vous voulez parler, monsieur le cur\'e9\~?\'85 demanda M.\~Daubigeon. +\par +\par \endash Non, monsieur, r\'e9pondit le vieux pr\'eatre, non\'85 L'\'9cuvre de r\'e9paration dont je suis charg\'e9 doit \'eatre publique. (Et pr\'e9sentant une lettre\~:) Lisez, ajouta-t-il, lisez \'e0 haute voix\'85 +\par +\par Rompant d'une main tremblante d'\'e9motion le cachet armori\'e9, le procureur de la R\'e9publique lut\~: +\par +\par \endash }{\i Au moment de mourir en chr\'e9tien, comme j'ai v\'e9cu, je me dois \'e0 moi-m\'eame, je dois \'e0 Dieu que j'ai offens\'e9 et aux hommes que j'ai tromp\'e9s, de proclamer ce qui est la v\'e9rit\'e9. Inspir\'e9 par la haine, +je me suis rendu coupable d'un faux t\'e9moignage ex\'e9crable, en disant que l'homme qui a tir\'e9 sur moi est monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu.}{ +\par +\par \'bb\~}{\i Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est innocent, j'en suis s\'fbr, je le jure par tout ce qu\rquote il y a de sacr\'e9 en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, o\'f9 m'attend le souverain juge.}{ +\par +\par \'bb\~}{\i Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne moi-m\'eame\~!}{ +\par +\par \'bb\~}{\i Trivulce de Claudieuse.}{ +\par +\par \endash }{\i }{Malheureux homme\~! murmura ma\'eetre Folgat. Mais d\'e9j\'e0 le cur\'e9 reprenait\~: +\par +\par \endash Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met \'e0 sa r\'e9tractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la v\'e9rit\'e9 \'e9clate. Et cependant, je serai l'interpr\'e8te des derniers d\'e9sirs d'un mourant, + en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau proc\'e8s, le nom de la comtesse de Claudieuse. +\par +\par Des larmes brillaient dans tous les yeux. +\par +\par \endash Soyez sans inqui\'e9tude, monsieur le cur\'e9, r\'e9pondit M.\~Daubigeon, les derniers v\'9cux de monsieur de Claudieuse seront exauc\'e9s. Le nom de la comtesse ne sera pas prononc\'e9 +, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa faute sera religieusement gard\'e9 par ceux qui le connaissent. +\par +\par Il \'e9tait quatre heures \'e0 ce moment. +\par +\par Une heure plus tard, arriv\'e8rent au tribunal un gendarme et Michel, le fils du m\'e9tayer de Boiscoran, qui avaient \'e9t\'e9 charg\'e9s d'aller v\'e9rifier les d\'e9clarations de Cocoleu. +\par +\par Ils rapportaient le fusil dont le mis\'e9rable s'\'e9tait servi, et qu'il avait cach\'e9 dans une tani\'e8re qu'il s'\'e9tait creus\'e9e dans les bois de Rochepommier, et o\'f9 Michel l'avait d\'e9couvert le lendemain du crime. +\par +\par D\'e9sormais l'innocence de Jacques \'e9tait plus claire que le jour, et bien qu'il d\'fbt rester sous le coup de sa condamnation jusqu'\'e0 la r\'e9forme du jugement, il fut d\'e9cid\'e9, le pr\'e9sident des assises, M.\~Domini, et M.\~ +Du Lopt de la Gransi\'e8re s'en m\'ealant, qu'il serait mis le soir m\'eame en libert\'e9 provisoire. +\par +\par \'c0 ma\'eetre Folgat et \'e0 ma\'eetre Magloire revenait l'agr\'e9able mission d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle. +\par +\par Ils le trouv\'e8rent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le matin, adress\'e9s M.\~Daubigeon. Oui, il esp\'e9rait\'85 et cependant, quand il sut qu'il \'e9tait sauv\'e9 +, qu'il \'e9tait libre, il s'affaissa comme une masse sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on se remet vite de telles \'e9motions. Quelques instants plus tard, Jacques de Boiscoran, donnant le bras \'e0 ses d\'e9 +fenseurs, sortait de cette prison o\'f9 il avait, pendant des mois, endur\'e9 tout ce que peut souffrir un honn\'eate homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est \'e0 peine une faute l\'e9g\'e8re. +\par +\par En arrivant rue de la Rampe\~: +\par +\par \endash On ne vous attend certes pas, dit ma\'eetre Folgat \'e0 son client\~; ralentissez le pas, tandis que je me pr\'e9senterai le premier. +\par +\par Il trouva les parents et les amis de Jacques r\'e9unis au salon, d\'e9vor\'e9s d'anxi\'e9t\'e9, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fond\'e9 dans les bruits vagues arriv\'e9s jusqu'\'e0 eux. Avec les plus savantes pr\'e9cautions +, le jeune avocat entreprit de les pr\'e9parer \'e0 la v\'e9rit\'e9\~; mais Mlle Denise l'interrompit\~: +\par +\par \endash O\'f9 est Jacques\~? +\par +\par Jacques \'e9tait \'e0 ses genoux, \'e9perdu de reconnaissance et d'amour\'85 +\par +\par Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de la plus jeune de ses filles, et le soir m\'eame, la comtesse quittait Sauveterre pour s'\'e9tablir chez son p\'e8re, \'e0 Paris, o\'f9 elle ne devait pas tarder \'e0 grossir le }{\i +Clan des r\'e9volt\'e9es\'85}{ +\par +\par Ainsi que cela devait \'eatre, le jugement qui frappait Jacques fut r\'e9form\'e9, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, \'e9tait condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s \'e0 perp\'e9tuit\'e9. +\par +\par Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran \'e9pousait, \'e0 l'\'e9glise de Br\'e9chy, Mlle Denise de Chandor\'e9. Les t\'e9moins du mari\'e9 \'e9taient ma\'eetre Magloire et le docteur Seignebos, et ceux de la mari\'e9e ma\'eetre Folgat et M.\~Daubigeon. + +\par +\par M\'eame l'excellent procureur de la R\'e9publique oublia quelque peu, ce jour-l\'e0, la gravit\'e9 de ses fonctions. Il ne cessait de r\'e9p\'e9ter\~: \'ab\~}{\i Nunc est bibendum, nun pede libero, Pulsanda tellus\'85\~\'bb}{ +\par +\par Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la mari\'e9e. +\par +\par M.\~Galpin-Daveline, envoy\'e9 en Afrique, n'assista pas \'e0 ces noces. Mais M\'e9chinet y brilla, d\'e9barrass\'e9, gr\'e2ce \'e0 Jacques, de tous ses soucis d'argent. +\par +\par Et, aujourd'hui, les \'e9poux Blangin ont presque tout d\'e9vor\'e9 l'argent qu'ils avaient extorqu\'e9 \'e0 Mlle Denise de Chandor\'e9. +\par +\par Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des vagabonds. +\par +\par Et Goudar, jardinier p\'e9pini\'e9riste, vend les plus belles p\'eaches de Paris. +\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Emile Gaboriau +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** +\par +\par ***** This file should be named 15107-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 15107-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par http://www.gutenberg.net/1/5/1/0/15107/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +\par format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright royalties. 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There are a few +\par things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +\par even without complying with the full terms of this agreement. See +\par paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +\par Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +\par and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +\par works. See paragraph 1.E below. +\par +\par 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +\par or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +\par Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +\par collection are in the public domain in the United States. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +\par trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +\par providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +\par with this agreement, and any volunteers associated with the production, +\par promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +\par harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do +\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +\par work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. +\par +\par +\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at http://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirmation of compliance. 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General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. 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