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+ The Project Gutenberg eBook of
+La corde au cou, par Émile Gaboriau.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Émile Gaboriau
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La corde au cou
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+Author: Émile Gaboriau
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+Posting Date: January 1, 2009 [EBook #15107]
+Release Date: February 18, 2005
+[Last updated: September 5, 2014]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits, and Chuck Greif
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+<h2>LA</h2>
+<h1>CORDE AU COU</h1>
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+<p class="c smcap">par</p>
+
+<h2 class="top5">Émile Gaboriau</h2>
+
+<p class="c">(1873)</p>
+
+
+
+<h3>Table des matières</h3>
+<table summary="toc"
+cellspacing="0" cellpadding="3">
+<tr><td><a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE&mdash;<i>Le feu du Valpinson</i></b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#Ia"><b>&nbsp; &nbsp; I, </b></a>
+<a href="#IIa"><b>II, </b></a>
+<a href="#IIIa"><b>III, </b></a>
+<a href="#IVa"><b>IV, </b></a>
+<a href="#Va"><b>V, </b></a>
+<a href="#VIa"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VIIa"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIIIa"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IXa"><b>IX</b></a><br />&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE&mdash;<i>L'affaire de Boiscoran</i></b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#I"><b>&nbsp; &nbsp; I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII, </b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX, </b></a>
+<a href="#XX"><b>XX, </b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI, </b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII, </b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII, </b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII, </b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX, </b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX, </b></a>
+<a href="#XXXI"><b>XXXI</b></a><br />&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIÈME PARTIE&mdash;<i>Cocoleu</i></b></a></td></tr>
+<tr><td><a href="#Ib"><b>&nbsp; &nbsp; I, </b></a>
+<a href="#IIb"><b>II, </b></a>
+<a href="#IIIb"><b>III, </b></a>
+<a href="#IVb"><b>IV</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<p class="c"><i>Le feu du Valpinson</i></p>
+
+<p class="top15">Du reste, voici les faits:</p>
+
+
+
+<h3><a name="Ia" id="Ia"></a>I</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de
+Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie
+ville de Sauveterre, fut mis en émoi par le galop frénétique d'un cheval
+sonnant sur les pavés pointus.</p>
+
+<p>Quantité de bourgeois se précipitèrent à leurs fenêtres. Ils ne virent
+dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la tête nue,
+talonnant et bâtonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il
+montait à cru.</p>
+
+<p>Ce paysan, après avoir longé le faubourg, prit à droite la rue
+Nationale&mdash;rue Impériale jadis&mdash;, traversa la place du Marché-Neuf,
+tourna la rue Mautrec et s'arrêta court devant la belle maison qui fait
+l'angle de la rue du Château. C'est là qu'habite le maire de Sauveterre,
+M. Séneschal, ancien avoué, membre du conseil général.</p>
+
+<p>Ayant mis pied à terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit à
+la secouer si violemment, qu'à l'instant toute la maison fut debout. La
+minute d'après, un gros et gras domestique, les yeux encore chargés de
+sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrité s'écriait tout d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup de trop?
+Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux parler à monsieur le maire, répondit le paysan, à l'instant
+même, réveillez-le...</p>
+
+<p>M. Séneschal était tout réveillé. Drapé dans une ample robe de chambre
+de molleton gris, un bougeoir à la main, inquiet et dissimulant mal son
+inquiétude, il venait d'apparaître dans le vestibule et avait entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, le maire, prononça-t-il du ton le plus mécontent. Que lui
+voulez-vous à cette heure où tous les honnêtes gens sont couchés?</p>
+
+<p>Écartant le domestique, le paysan s'avança, et sans la moindre formule
+de politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, répondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.</p>
+
+<p>&mdash;Les pompiers!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite, dépêchez-vous! Le maire hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... faisait-il, ce qui était chez lui la manifestation d'une vive
+perplexité, hum! hum!</p>
+
+<p>Et qui n'eût été perplexe à sa place!</p>
+
+<p>Pour réunir les pompiers, faire battre la générale était indispensable;
+or, en pleine nuit, faire battre la générale, c'était mettre la ville
+sens dessus dessous, c'était faire bondir d'épouvante dans leur lit les
+braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an,
+cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant
+la Commune. Aussi:</p>
+
+<p>&mdash;S'agit-il d'un incendie sérieux? demanda M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieux! s'écria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le vent
+qu'il fait; un vent à décorner les b&#339;ufs!</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'était pas la
+première fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il était ainsi
+réveillé par un campagnard venant crier sous ses fenêtres: «Au secours!
+au feu!...»</p>
+
+<p>À ses débuts, saisi de compassion, il se hâtait de réunir les pompiers,
+il se mettait à leur tête et on courait au lieu du sinistre. Et quand on
+arrivait, essoufflé, suant, après cinq ou six kilomètres franchis au pas
+de course, on trouvait quoi? Quelque méchant pailler valant bien dix
+écus, achevant de se consumer. On s'était dérangé pour rien.</p>
+
+<p>Les paysans des environs avaient si souvent crié au loup, quand il y en
+avait à peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait
+hésiter à les croire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit M. Séneschal, qu'est-ce qui brûle, en définitive?...</p>
+
+<p>En présence de tant de délais, le paysan mordait de rage le manche de
+son fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc que je vous répète, interrompit-il, que tout est en feu,
+que tout flambe: granges, métairies, récoltes, maisons, château,
+tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre
+du Valpinson.</p>
+
+<p>L'effet de ce nom fut prodigieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! demanda le maire d'une voix étranglée, c'est au Valpinson qu'est
+le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le comte de Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de juste, pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! que ne le disiez-vous immédiatement! s'écria le maire. (Il
+n'hésitait plus.) Vite, dit-il à son domestique, viens me donner de quoi
+m'habiller... C'est-à-dire, non! Madame m'aidera, car il n'y a pas une
+seconde à perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour,
+et tu lui commanderas de ma part de battre la générale, à l'instant,
+partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui
+expliqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes
+à la mairie, chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras
+ici, atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les pompiers!...
+Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se réunira place du
+Marché-Neuf!...</p>
+
+<p>Et le domestique s'étant éloigné de toute la vitesse de ses jambes:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, mon brave, reprit M. Séneschal en s'adressant au paysan,
+enfourchez votre bête et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne
+perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent.</p>
+
+<p>Mais le paysan ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission à
+faire en ville.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur
+Seignebos, le médecin...</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le maître, monsieur de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;L'imprudent! Il se sera jeté au danger, selon son habitude...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, non! C'est qu'il a reçu deux coups de fusil.</p>
+
+<p>Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laissât échapper son
+bougeoir.</p>
+
+<p>&mdash;Deux coups de fusil! s'écria-t-il. Où? Quand? Comment? De qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a porté dans une petite
+grange, où le feu n'était pas encore. C'est là que je l'ai vu, étendu
+sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux fermés et tout
+couvert de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! serait-il donc mort?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'était pas quand je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;La dame de Claudieuse, répondit le paysan, avec un accent marqué de
+vénération, était dans la grange, agenouillée près de monsieur le comte,
+lavant ses blessures avec de l'eau fraîche. Les deux petites demoiselles
+étaient là aussi...</p>
+
+<p>M. Séneschal frissonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime aurait donc été commis, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, oui, sûrement.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Claudieuse est très emporté, c'est vrai, très violent,
+mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le
+sait.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'oserait dire le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la comtesse...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.</p>
+
+<p>Le maire essayait de conclure.</p>
+
+<p>&mdash;Le coupable, poursuivit-il, serait donc un étranger. Nous sommes
+infestés de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour
+qu'il ne se présente à la mairie, pour demander des secours de route,
+des hommes à figure patibulaire.</p>
+
+<p>De la tête, le paysan approuvait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mon idée, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je
+songeais qu'après avoir averti le médecin, je ferais peut-être bien de
+prévenir la justice...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! interrompit M. Séneschal, c'est un soin qui me regarde. Avant
+dix minutes je serai chez le procureur de la République... Allons, ne
+ménagez pas votre cheval, et dites bien à madame de Claudieuse que nous
+vous suivons.</p>
+
+<p>De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait été si rudement
+secoué. Il en perdait la tête, ni plus ni moins que ce fameux jour où il
+lui était tombé à l'improviste neuf cents mobiles à nourrir et à loger.
+Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en eût fini de se vêtir.
+Pourtant, il était prêt lorsque son domestique reparut.</p>
+
+<p>Ce brave garçon s'était acquitté de toutes ses commissions, et déjà,
+dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds
+de la générale.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, attelle, lui dit M. Séneschal. Que la voiture soit devant
+la maison quand je reviendrai.</p>
+
+<p>Dehors, il trouva tout en rumeur. À chaque fenêtre, une tête
+s'allongeait, curieuse ou terrifiée. De tous côtés, des portes
+brusquement refermées claquaient.</p>
+
+<p>Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.</p>
+
+<p>Successivement procureur impérial, puis procureur de la République, M.
+Daubigeon était un des grands amis de M. Séneschal. C'était un homme
+d'une quarantaine d'années, au regard fin, au visage souriant, qui
+s'était obstiné à rester célibataire et qui s'en vantait volontiers. On
+ne lui trouvait à Sauveterre ni le caractère ni l'extérieur de sa sévère
+profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait amèrement
+sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse à
+requérir, une mollesse qui, disait-on, dégénérait en une coupable
+inertie dont le crime s'enhardissait.</p>
+
+<p>Lui-même s'accusait de n'avoir pas le feu sacré, et, selon son
+expression, de dérober à la froide Thémis le plus de temps qu'il
+pouvait, pour le consacrer aux Muses familières. Collectionneur éclairé,
+il avait la passion des beaux livres, des éditions rares, des reliures
+précieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix
+mille francs de rentes passait à ses chers bouquins. Érudit de la
+vieille école, il professait pour les poètes latins, pour Virgile et
+pour Juvénal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient
+d'incessantes citations.</p>
+
+<p>Réveillé en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se
+dépêchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa
+vieille gouvernante, tout effarée, vint lui annoncer la visite de M.
+Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre! s'écria-t-il, qu'il entre! Et dès que le maire parut:</p>
+
+<p>&mdash;Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte,
+ces cris et ces roulements de tambour.</p>
+
+<p class="c"><i>Clamor que virum,</i>
+<i>clangorque tubarum</i>.
+</p>
+
+<p>
+&mdash;Un épouvantable malheur arrive, prononça M. Séneschal.</p>
+
+<p>Tel était son accent, qu'on eût juré que c'était lui qui était atteint.
+Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. <i>Quid?</i> Du courage, morbleu! du
+sang-froid!... Souvenez-vous que le poète conseille de garder dans
+l'adversité une âme toujours égale:</p>
+
+<p class="c"><i>Æquam, memento, rebus in</i>
+<i>arduis, Servare mentem...</i></p>
+
+<p>
+
+&mdash;Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous là! grands dieux!</p>
+
+<p class="c"><i>O Jupiter.</i>
+<i>Quod verbum audio...</i></p>
+
+<p>
+
+&mdash;Victime d'une lâche tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se
+meurt peut-être en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Le tambour que vous entendez réunit les pompiers, que je vais envoyer
+combattre l'incendie, et si je me présente chez vous à cette heure,
+c'est officiellement, pour vous dénoncer le crime et demander bonne et
+prompte justice!</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les lèvres
+du procureur de la République.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures
+pour que les coupables ne puissent échapper.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue Nationale, elle était plus animée
+qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-préfectures où les
+distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout
+prétexte d'émotion.</p>
+
+<p>Déjà les tristes événements étaient connus et commentés. On avait
+commencé par douter, mais on avait été sûr, lorsqu'on avait vu passer au
+grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escorté d'un paysan à
+cheval.</p>
+
+<p>Les pompiers, de leur côté, n'avaient pas perdu leur temps.</p>
+
+<p>Dès que le maire et M. Daubigeon furent signalés sur la place du
+Marché-Neuf, le capitaine Parenteau se précipita à leur rencontre, et
+portant militairement la main à son casque:</p>
+
+<p>&mdash;Mes hommes sont prêts, déclara-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tous?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter
+secours au comte et à la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre! vous
+comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, partez et faites diligence, commanda M. Séneschal. Nous vous
+rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et
+moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction.</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas loin à aller. Ce juge, précisément, les cherchait par
+la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de
+les apercevoir.</p>
+
+<p>Vivant contraste du procureur de la République, M. Galpin-Daveline était
+bien l'homme de son état, et même quelque chose de plus. Tout en lui, de
+la tête aux pieds, depuis ses guêtres de drap jusqu'à ses favoris d'un
+blond risqué, dénonçait le magistrat. Il n'était pas grave, il était
+l'incarnation de la gravité. Nul, bien qu'il fût jeune encore, ne se
+pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle
+était sa roideur, qu'au dire de M. Daubigeon, on l'eût cru empalé par le
+glaive même de la loi.</p>
+
+<p>À Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la réputation d'un homme
+supérieur. Il pensait l'être. Aussi s'indignait-il d'opérer sur un
+théâtre trop étroit et de dépenser les grandes facultés dont il se
+croyait doué à des besognes vulgaires, à rechercher les auteurs d'un vol
+de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses démarches
+désespérées pour obtenir un poste en évidence avaient toujours échoué.
+Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il
+s'était, en secret, mêlé de politique, disposé à servir le parti, quel
+qu'il fût, qui le servirait le mieux.</p>
+
+<p>Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'était pas de celles qui se
+découragent, et en ces derniers temps, à la suite d'un voyage à Paris,
+il avait donné à entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas à lui
+assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqué à ses mérites.</p>
+
+<p>Lorsqu'il rejoignit M. Séneschal et M. Daubigeon:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! commença-t-il, voici une terrible affaire, et qui va
+certainement avoir un immense retentissement.</p>
+
+<p>Le maire voulait lui donner des détails.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai
+rencontré et interrogé le paysan qui vous avait été expédié. (Puis, se
+retournant vers le procureur de la République:) Je pense, monsieur,
+poursuivit-il, que notre devoir est de nous transporter immédiatement
+sur le théâtre du crime.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous le proposer, répondit M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait avertir la gendarmerie...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Séneschal vient de la faire prévenir. L'agitation du juge
+d'instruction était grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte
+éclater son écorce d'impassible froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a flagrant délit, reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>&mdash;De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et parallèlement,
+chacun selon notre fonction, vous requérant, moi statuant sur vos
+réquisitions...</p>
+
+<p>Un ironique sourire glissait sur les lèvres du procureur de la
+République.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez assez me connaître, répondit-il, pour savoir qu'il n'y a
+jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus qu'un vieux
+bonhomme, ami du repos et de l'étude.</p>
+
+<p class="c"><i>Sum piger et senior, Pieridumque cornes...</i></p>
+
+<p>
+
+&mdash;Alors, rien ne nous retient plus! s'écria M. Séneschal, qui bouillait
+d'impatience, ma voiture est attelée! Partons!</p>
+
+
+
+<h3><a name="IIa" id="IIa"></a>II</h3>
+
+
+<p>De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue;
+seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomètres.</p>
+
+<p>Mais M. Séneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-être de
+l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, à M.
+Galpin-Daveline et à M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix
+minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux.</p>
+
+<p>Ces braves gens, presque tous maîtres ouvriers de Sauveterre, maçons,
+charpentiers et couvreurs, se hâtaient cependant de toute leur énergie.
+Éclairés par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient,
+peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux
+pompes et le chariot qui contenait le matériel de sauvetage.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mes amis! leur cria le maire en les dépassant. Bon courage!</p>
+
+<p>À trois minutes de là, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de
+ballade, un paysan à cheval apparut sur la route.</p>
+
+<p>M. Daubigeon lui commanda de s'arrêter. Il obéit. C'était le même homme
+qui déjà était venu à Sauveterre donner l'alarme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va le comte de Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Il a repris connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit le médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien
+chercher des remèdes.</p>
+
+<p>Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se
+penchait hors de la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'incendie?</p>
+
+<p>&mdash;On a de l'eau, répondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous
+qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel malheur, quel
+malheur!</p>
+
+<p>Et il piqua des deux, pendant que M. Séneschal rouait de coups son
+pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer
+plus vite, se cabrait et faisait des bonds de côté.</p>
+
+<p>C'est que l'excellent maire était exaspéré. C'est que ce crime lui
+paraissait comme un défi à son adresse et la plus cruelle injure qu'on
+pût faire à son administration.</p>
+
+<p>&mdash;Car, enfin, répétait-il pour la dixième fois à ses compagnons de
+route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un
+malfaiteur soit allé s'adresser précisément au comte et à la comtesse de
+Claudieuse, à l'homme le plus considérable et le plus considéré de
+l'arrondissement, à une femme dont le nom est synonyme de vertu et de
+charité?</p>
+
+<p>Et intarissable, malgré les cahots de la voiture, M. Séneschal racontait
+tout ce qu'il savait de l'histoire des propriétaires du Valpinson.</p>
+
+<p>Le comte Trivulce de Claudieuse était le dernier descendant d'une des
+plus vieilles familles du pays. À seize ans, vers 1832, il s'était
+embarqué en qualité d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues années
+il n'avait fait à Sauveterre que de rares et de brèves apparitions. Il
+était capitaine de vaisseau en 1859, et désigné pour l'épaulette de
+contre-amiral, lorsque tout à coup il avait donné sa démission et était
+venu s'installer au château de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses
+antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu
+d'énormes amas de pierres noircies et moussues. Deux années durant, il y
+avait vécu seul, se réédifiant tant bien que mal un logis, et, des
+bribes éparses de la fortune de ses ancêtres, se reconstituant, à force
+de soin et d'activité, une modeste aisance.</p>
+
+<p>On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'était
+répandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, était vrai. M.
+de Claudieuse, un beau matin, était parti pour Paris, et par les lettres
+de faire-part qui étaient arrivées peu après, on avait appris qu'il
+venait d'épouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion,
+M<sup>lle</sup> Geneviève de Tassar de Bruc.</p>
+
+<p>L'étonnement avait été grand. Le comte avait tout à fait grand air et
+était encore remarquablement bien de sa personne; mais il venait d'avoir
+quarante-sept ans, et M<sup>lle</sup> de Tassar de Bruc en avait à peine vingt.
+Ah! si la nouvelle mariée eût été pauvre, on eût compris et même
+approuvé le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie
+son c&#339;ur à la question du pain quotidien. Mais tel n'était pas le cas.
+Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on,
+compté à son gendre cinquante mille écus.</p>
+
+<p>Alors, on s'était imaginé que la jeune comtesse devait être laide à
+faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-être ou
+d'un caractère impossible. Erreur. Elle était apparue, et on était
+demeuré saisi de sa noble et calme beauté. Elle avait parlé, et chacun
+était resté sous le charme. Ce mariage était-il donc, comme on dit à
+Sauveterre, un mariage d'inclination? On le crut. Ce qui n'empêcha pas
+quantité de vieilles dames de hocher la tête et de déclarer que
+vingt-sept ans, c'est trop entre deux époux, et que cette union ne
+serait pas heureuse.</p>
+
+<p>Les faits n'avaient pas tardé à démentir ces sombres pronostics. À dix
+lieues à la ronde, il n'existait pas de ménage aussi parfaitement uni
+que celui de M. et M<sup>me</sup> de Claudieuse, et deux enfants, deux filles,
+qu'ils avaient eues à quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour
+toujours, fixé le bonheur à leur paisible foyer.</p>
+
+<p>De son ancienne profession, de ce temps où il administrait les
+possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gardé
+ses habitudes hautaines de commandement, une attitude sévère et froide,
+une parole brève. Il était, de plus, d'une si extrême violence que la
+plus légère contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse était
+le calme et la douceur mêmes, et comme elle savait toujours se jeter
+entre la colère de son mari et celui qui se l'était attirée, comme ils
+étaient l'un et l'autre justes, bons jusqu'à la faiblesse, généreux et
+pitoyables aux malheureux, ils étaient adorés.</p>
+
+<p>Il n'y avait guère que sur l'article chasse que M. de Claudieuse
+n'entendait pas raison. Chasseur passionné, il veillait toute l'année
+sur son gibier avec la sollicitude inquiète d'un avare, multipliant les
+gardes et les défenses, poursuivant les braconniers avec un tel
+acharnement qu'on disait: «Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui
+tuer un merle.»</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isolés, absorbés
+par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'éducation de
+leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre
+fois par hiver à Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez
+le vieux baron de Chandoré. Tous les étés, par exemple, vers la fin de
+juillet, ils s'installaient, pour un mois, à Royan, où ils avaient un
+chalet. Tous les ans, également, à l'ouverture de la chasse, la comtesse
+allait, avec ses filles, passer quelques semaines près de ses parents
+qui habitaient Paris.</p>
+
+<p>Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que
+les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs
+foulaient le sol sacré de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau
+sentit se réveiller en lui tous ses instincts de Français et de soldat.
+Quoi qu'on pût faire pour le retenir, il partit. Légitimiste obstiné, il
+se déclarait prêt à mourir pour la République, pourvu que la France fût
+sauvée. Sans l'ombre d'une hésitation, il offrit son épée à Gambetta,
+qu'il détestait. Nommé colonel d'un régiment de marche, il se battit
+comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, où il fut
+renversé et foulé aux pieds en essayant d'arrêter l'affreuse débandade
+d'un des corps d'armée de Chanzy.</p>
+
+<p>Revenu au Valpinson à la signature de l'armistice, personne, hormis sa
+femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On
+l'engageait à se présenter aux élections, et certainement il eût été
+élu; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas
+discourir.</p>
+
+<p>Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la République et
+le juge d'instruction écoutaient ces détails, qu'ils connaissaient aussi
+bien que M. Séneschal.</p>
+
+<p>Aussi tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;N'avançons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau
+regarder, je n'aperçois aucune apparence d'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous sommes dans un bas-fond, répondit le maire. Mais nous
+approchons, et lorsque nous serons en haut de cette côte que nous
+gravissons, soyez tranquille, vous verrez...</p>
+
+<p>Cette côte est bien connue dans le département, et même célèbre sous le
+nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et formée d'un granit
+si dur que les ingénieurs qui ont tracé la route nationale de Bordeaux à
+Nantes se sont détournés d'une demi-lieue pour l'éviter. Elle domine
+donc tout le pays, et, parvenus à son sommet, M. Séneschal et ses
+compagnons ne purent retenir un cri.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Horresco!</i> murmura le procureur de la République.</p>
+
+<p>Le foyer même de l'incendie leur était encore caché par les hautes
+futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'élançaient bien
+au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres
+lueurs...</p>
+
+<p>Toute la campagne était en mouvement. Le tocsin sonnait à coups
+précipités à l'église de Bréchy, dont le clocher tronqué se détachait en
+noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques
+mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les
+ouvriers des champs. Des pas effarés sonnaient le long des sentiers, et
+des paysans passaient en courant, un seau de chaque main.</p>
+
+<p>&mdash;Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Une si belle propriété, dit le maire, si savamment aménagée!</p>
+
+<p>Et, au risque d'un accident, il lança son cheval au galop sur le revers
+de la côte, car le Valpinson est tout au fond de la vallée, à cinq cents
+mètres de la petite rivière.</p>
+
+<p>Tout y était terreur, désordre, confusion. Et pourtant les bras n'y
+manquaient pas, ni la bonne volonté. Aux premiers cris d'alarme, tous
+les gens des environs étaient accourus, et il en arrivait encore à
+chaque minute, mais personne ne se trouvait là pour diriger.</p>
+
+<p>Le sauvetage du mobilier surtout les préoccupait. Les plus hardis
+tenaient bon dans les appartements et, en proie à une sorte de vertige,
+jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans
+le milieu de la cour, s'amoncelaient pêle-mêle les lits, les matelas,
+les chaises, le linge, les livres, les vêtements...</p>
+
+<p>Cependant une immense clameur salua l'arrivée de M. Séneschal et de ses
+compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà monsieur le maire! s'écriaient les paysans, rassurés par sa
+seule présence et prêts à lui obéir.</p>
+
+<p>M. Séneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'&#339;il la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre
+empressement, il s'agit, à cette heure, de ne pas gaspiller nos forces.
+La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont perdus,
+abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château...
+Organisons-nous! La rivière est tout proche, formons la chaîne. Tout le
+monde à la chaîne, hommes et femmes!... Et de l'eau, de l'eau... voilà
+les pompes.</p>
+
+<p>On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers
+parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et,
+enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Le maître est là, lui répondit une vieille femme en montrant, à cent
+pas, une maisonnette à toit de chaume, c'est le médecin qui l'y a fait
+transporter.</p>
+
+<p>&mdash;Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la
+République et au juge d'instruction.</p>
+
+<p>Mais ils s'arrêtèrent au seuil de l'unique pièce de cette pauvre
+demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives
+noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits
+à colonnes torses et à rideaux de serge jaunâtre, deux bons grands lits
+de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite
+fille de quatre à cinq ans dormait, roulée dans une couverture, sous la
+garde de sa s&#339;ur, de deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite,
+le comte de Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait
+entassé sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers à
+l'incendie.</p>
+
+<p>Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur
+Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées jusqu'au coude,
+s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un bistouri de l'autre,
+semblait absorbé par quelque grave et délicate opération. Vêtue d'une
+robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse était debout au
+pied du lit de son mari, pâle, mais sublime de calme et de fermeté
+résignée. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumière selon les
+indications du docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur
+un coffre et, leur tablier relevé sur la tête, pleuraient.</p>
+
+<p>Singulièrement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer.
+Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est ce brave Séneschal! dit-il. Approchez, cher ami,
+approchez!... L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. De tout
+ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletées
+de cendres...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en avons
+craint un bien plus irréparable... Dieu merci, vous vivrez...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! Je souffre terriblement... M<sup>me</sup> de Claudieuse tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce!</p>
+
+<p>Jamais amant n'arrêta sur l'amie de son âme un regard plus tendre que
+celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, chère Geneviève, pardonne-moi mon manque de courage...</p>
+
+<p>Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une voix
+éclatante comme une trompette:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous m'écorchez!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai là du chloroforme, prononça froidement le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en veux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Résignez-vous alors à souffrir... Et tenez-vous tranquille, car chacun
+de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, épongeant un filet
+de sang qui venait de jaillir sous son bistouri:) Du reste, ajouta-t-il,
+nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se
+fatiguent... Je ne suis plus jeune, décidément.</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au teint
+bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et porteur d'une
+paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie à retirer, à essuyer et à
+remettre.</p>
+
+<p>Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, à Sauveterre, des
+cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers
+lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les paysans son âpreté au gain,
+et les bourgeois ses opinions politiques.</p>
+
+<p>On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en levant son
+verre: «Je bois à la mémoire du seul médecin dont j'envie la pure et
+noble gloire: à la mémoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de
+Saintes!» Avait-il vraiment porté ce toast? Le positif, c'est qu'il se
+posait en démocrate farouche, et qu'il était l'âme et l'oracle des
+petits conciliabules socialistes des environs. Il étonnait quand il
+entamait le chapitre des réformes qu'il rêvait et des progrès qu'il
+concevait. Et il faisait frémir par le don dont il parlait de «porter le
+fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société».</p>
+
+<p>Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines
+expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous,
+avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du docteur
+Seignebos. Les plus bienveillants disaient: «C'est un original.»</p>
+
+<p>Cet original, comme de raison, n'aimait guère M. Séneschal, un ancien
+avoué réactionnaire. Il tenait en piètre estime le procureur de la
+République, un inutile fureteur de bouquins. Mais il détestait
+cordialement M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'être ou non
+entendu de son malade:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en très fâcheux état.
+C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a tiré dessus,
+et les désordres des blessures de cette origine sont incalculables.
+J'inclinerais volontiers à croire qu'aucun organe essentiel n'a été
+atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique,
+des lésions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb,
+lésions mortelles cependant, ne se révéler qu'après douze ou quinze
+heures.</p>
+
+<p>Il eût continué longtemps, s'il n'eût été brusquement interrompu:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est parce qu'un
+crime a été commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit
+retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, dès ce moment, je
+requiers le concours de vos lumières.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III</h3>
+
+
+<p>Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de
+la situation et reléguait au second plan le docteur Seignebos, M.
+Séneschal et le procureur de la République lui-même. Rien plus
+n'existait qu'un crime dont l'auteur était à découvrir, et un juge: lui.</p>
+
+<p>Mais il avait beau exagérer sa raideur habituelle et ce dédain des
+sentiments humains qui a fait à la justice plus d'ennemis que ses plus
+cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction contenue,
+tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taillée comme les buis de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, monsieur le médecin, reprit-il, voyez-vous quelque inconvénient
+à ce que j'interroge le blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur
+Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un
+moment recommencer à extraire les grains de plomb dont ses chairs sont
+criblées. Cependant, si vous y tenez...</p>
+
+<p>&mdash;J'y tiens...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dépêchez-vous, car la fièvre ne va pas tarder à le prendre.</p>
+
+<p>M. Daubigeon ne cachait guère son mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Daveline! faisait-il à demi-voix, Daveline!</p>
+
+<p>L'autre n'y prenait garde. Ayant tiré de sa poche un calepin et un
+crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du même
+ton:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous en état, monsieur le comte, demanda-t-il, de répondre
+à mes questions?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes événements de
+cette nuit.</p>
+
+<p>Aidé de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se
+haussa sur ses oreillers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je sais, commença-t-il, n'aidera guère, malheureusement, les
+investigations de la justice... Il pouvait être onze heures, car je ne
+saurais même préciser l'heure, j'étais couché, et depuis un bon moment
+j'avais soufflé ma bougie, lorsqu'une lueur très vive frappa mes vitres.
+Je m'en étonnai, mais très confusément, car j'étais dans cet état
+d'engourdissement qui, sans être le sommeil, n'est déjà plus la veille.
+Je me dis bien: «Qu'est-ce que cela?», mais je ne me levai pas. C'est un
+grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'écroule, qui me rendit au
+sentiment de la réalité. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me
+disant: «C'est le feu!...» Ce qui redoublait mon inquiétude, c'est que
+je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des bâtiments,
+seize mille fagots de la coupe de l'an dernier... À demi vêtu, je
+m'élançai dans les escaliers. J'étais fort troublé, je l'avoue, à ce
+point que j'eus toutes les peines du monde à ouvrir la porte extérieure.
+J'y parvins cependant. Mais à peine mettais-je le pied sur le seuil que
+je ressentis au côté droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse
+douleur et que j'entendis tout près de moi une détonation...</p>
+
+<p>D'un geste, le juge d'instruction interrompit.&mdash;Votre récit, monsieur le
+comte, dit-il, est certes d'une remarquable netteté. Cependant, il est
+un détail qu'il importe de préciser. C'est bien au moment juste où vous
+paraissiez qu'on a tiré sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Donc l'assassin était tout près, à l'affût. Il savait que, fatalement,
+l'incendie vous attirerait dehors et il attendait...</p>
+
+<p>&mdash;Telle a été, telle est encore mon impression, déclara le comte.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir
+la prévention; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen
+imaginé par le coupable pour arriver plus sûrement à la perpétration du
+crime... (Après quoi, revenant au comte:) Poursuivez, monsieur, dit le
+juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement,
+mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me précipiter vers
+l'endroit d'où m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait
+trois pas que je me sentis atteint de nouveau à l'épaule et au cou.
+Cette seconde blessure était plus grave que la première, car le c&#339;ur me
+faillit, la tête me tourna, et je tombai...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez pas même entrevu le meurtrier?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi. Au moment où je tombais, il m'a semblé voir... j'ai vu
+un homme s'élancer de derrière une pile de fagots, traverser la cour et
+disparaître dans la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Le reconnaîtriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez vu comment il était vêtu, vous pouvez me donner à peu
+près son signalement?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé comme
+une ombre.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, monsieur.</p>
+
+<p>Le comte hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur, répondit-il. J'étais
+évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris
+connaissance, ici, sur ce lit.</p>
+
+<p>Avec un soin extrême, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte.
+Lorsqu'il eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances
+du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce
+qui s'est passé après votre chute. Qui pourrait me l'apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pensais. Madame la comtesse a dû se lever en même temps que
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme n'était pas couchée, monsieur. Vivement le juge se retourna
+vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'&#339;il pour reconnaître que
+le costume de la comtesse n'était pas celui d'une femme éveillée en
+sursaut par l'incendie de sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui
+est là sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte de la
+rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée près d'elle.
+Malheureusement, les fenêtres de nos filles donnent sur le jardin, du
+côté opposé à celui où le feu a été mis...</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du désastre?
+demanda le juge d'instruction.</p>
+
+<p>Sans attendre une question plus directe, M<sup>me</sup> de Claudieuse s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit-elle,
+j'avais tenu à veiller ma petite Berthe. Ayant déjà passé près d'elle la
+nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir,
+lorsque je fus réveillée par une détonation... à ce qui m'a semblé. Je
+me demandais si ce n'était pas une illusion, quand un second coup
+retentit presque immédiatement. Plus étonnée qu'inquiète, je quittai la
+chambre de mes filles. Ah! monsieur, telle était déjà la violence de
+l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je
+descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, je sortis... À
+cinq ou six pas, à la lueur des flammes, j'aperçus le corps de mon mari.
+Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son c&#339;ur avait cessé de
+battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix désespérée...</p>
+
+<p>M. Séneschal et M. Daubigeon frémissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, très bien!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le
+sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je suis restée bien
+longtemps seule, agenouillée près de mon mari. À la longue, cependant,
+les clartés de l'incendie éveillaient nos métayers, les ouvriers de la
+ferme et nos domestiques. Ils se précipitaient dehors en criant: «Au
+feu!» M'apercevant, ils vinrent à moi et m'aidèrent à transporter mon
+mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attisé par un
+vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidité. Les
+granges n'étaient plus qu'une immense fournaise, la métairie brûlait,
+les chais remplis d'eau-de-vie étaient en feu, et la toiture de notre
+maison s'allumait de tous côtés. Et personne de sang-froid!... Ma tête
+était à ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre
+était déjà pleine de fumée, lorsqu'un honnête et courageux garçon est
+allé les arracher au plus horrible des périls... Pour me rappeler à
+moi-même, il m'a fallu l'arrivée du docteur Seignebos et ses paroles
+d'espoir... Cet incendie nous ruine peut-être; que m'importe, puisque
+mes enfants et mon mari sont sauvés!</p>
+
+<p>C'est d'un air d'impatience dédaigneuse que le docteur Seignebos
+assistait à ces préliminaires inévitables. Les autres, M. Séneschal, le
+procureur de la République, les deux servantes, même, avaient peine à
+maîtriser leur émotion. Lui haussait les épaules et grommelait entre les
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Formalités! Subtilités! Puérilités!</p>
+
+<p>Après avoir retiré, essuyé et remis sur son nez ses lunettes d'or, il
+s'était assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il
+comptait et alignait, dans une écuelle, les quinze ou vingt grains de
+plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton
+bref, s'adressant à M. Galpin-Daveline:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute?</p>
+
+<p>Offensé&mdash;on l'eût été à moins&mdash;, le juge d'instruction fronça le
+sourcil, et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma
+tâche n'est ni moins grave ni moins urgente.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Par conséquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur
+le docteur...</p>
+
+<p>&mdash;Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous déclare que
+chaque minute qui s'écoule désormais peut compromettre la vie du blessé.</p>
+
+<p>Ils s'étaient rapprochés et, la tête rejetée en arrière, ils se
+toisaient avec des yeux où éclatait la plus violente animosité.
+Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet même de M. de
+Claudieuse?</p>
+
+<p>La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, prononça-t-elle, messieurs, de grâce...</p>
+
+<p>Peut-être son intervention n'eût-elle pas suffi, si M. Séneschal et M.
+Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en même temps à
+l'un des adversaires.</p>
+
+<p>Des deux, M. Galpin-Daveline était encore le plus obstiné; car, en dépit
+de tout, reprenant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus, monsieur, dit-il à M. de Claudieuse, qu'une question à
+vous adresser: où et comment étiez-vous placé? Où et comment pensez-vous
+qu'était placé l'assassin au moment du crime?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le comte d'une voix évidemment fatiguée, j'étais,
+je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face à la
+cour. L'assassin devait être posté à une vingtaine de pas, sur ma
+droite, derrière une pile de fagots.</p>
+
+<p>Ayant écrit la réponse du blessé, le juge se retourna vers le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est à vous maintenant à
+fixer la prévention sur ce point décisif: à quelle distance était le
+meurtrier lorsqu'il a fait feu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas devin, répondit brutalement le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la justice,
+dont je suis ici le représentant, a le droit et les moyens de se faire
+respecter. Vous êtes médecin, monsieur, et la médecine est arrivée à
+répondre d'une façon presque mathématique à la question que je vous
+pose...</p>
+
+<p>M. Seignebos ricanait.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, la médecine est arrivée à ce prodige! fit-il. Quelle
+médecine? La médecine légale, sans doute, celle qui est à la dévotion
+des parquets et à la discrétion des présidents d'assises...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...</p>
+
+<p>Mais le médecin n'était pas d'un naturel à supporter un second échec.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il
+n'est pas un manuel de médecine légale qui ne tranche souverainement le
+problème dont il s'agit. Je les ai étudiés, ces manuels, qui sont vos
+armes à vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais
+l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de
+Tardieu et de Briant et Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs
+prétendent décider à un centimètre près la distance d'où un coup de
+fusil a été tiré. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre
+médecin de campagne, moi, un simple guérisseur... Et, avant de donner
+une opinion qui peut faire tomber la tête d'un pauvre diable, la tête
+d'un innocent, peut-être, j'ai besoin de réfléchir, de me consulter, de
+recourir à des expériences.</p>
+
+<p>Il avait si évidemment raison quant au fond, sinon quant à la forme, que
+M. Galpin-Daveline se radoucit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous
+demande votre avis. Votre opinion raisonnée et définitive fera
+nécessairement l'objet d'un rapport motivé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... comme cela...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a
+inspirées l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.</p>
+
+<p>D'un geste prétentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon sentiment, répondit-il, sous toutes réserves, bien entendu, est
+que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je
+crois volontiers que l'assassin était embusqué à la distance qu'il
+indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups
+de fusil ont été tirés de distances différentes, l'un de beaucoup plus
+près que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la
+hanche, a, comme disent les chasseurs, «écarté» légèrement, l'autre,
+celui de l'épaule, a presque «fait balle»...</p>
+
+<p>&mdash;Mais on sait à combien de mètres un fusil fait balle, interrompit M.
+Séneschal, qu'agaçait le ton dogmatique du docteur.</p>
+
+<p>M. Seignebos salua.</p>
+
+<p>&mdash;On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je déclare
+l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous semblez
+l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types
+seulement de fusils de chasse. Avez-vous réfléchi à l'immense variété
+d'armes françaises, anglaises, américaines et allemandes qui sont
+aujourd'hui répandues partout? Comment osez-vous, monsieur, vous
+prononcer si délibérément? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avoué et
+un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera
+tout le débat de la cour d'assises?</p>
+
+<p>Après quoi, décidé à ne plus rien répondre, le médecin reprenait son
+bistouri et ses pinces, lorsque tout à coup, au-dehors, des clameurs
+éclatèrent, si terribles que M. Séneschal, M. Daubigeon et M<sup>me</sup> de
+Claudieuse elle-même se précipitèrent vers la porte.</p>
+
+<p>Et ces clameurs, hélas!, n'étaient que trop justifiées.</p>
+
+<p>La toiture du bâtiment principal venait de s'effondrer, ensevelissant
+sous ses décombres embrasés le pauvre tambour qui, deux heures plus tôt,
+avait battu la générale, Bolton, et un pompier, nommé Guillebault, le
+plus estimé des charpentiers de Sauveterre, un père de cinq enfants. Le
+capitaine Parenteau semblait près de devenir fou, et c'était à qui se
+dévouerait pour arracher à la plus horrible des morts ces infortunés,
+dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements
+désespérés.</p>
+
+<p>Toutes les tentatives pour les secourir devaient échouer. Un gendarme et
+un fermier des environs, qui avaient essayé d'arriver jusqu'à eux,
+faillirent rester dans la fournaise et ne furent retirés qu'au prix
+d'efforts inouïs, et dans le plus triste état, le gendarme surtout.</p>
+
+<p>Alors, véritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de
+l'incendiaire... Alors, en même temps que les colonnes de fumée et les
+tourbillons d'étincelles, montèrent vers le ciel des cris de vengeance:</p>
+
+<p>&mdash;À mort, l'incendiaire, à mort!...</p>
+
+<p>C'est à ce moment que la plus légitime des fureurs inspira M. Séneschal.
+Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est
+difficile d'arracher à un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un
+monceau de débris, d'une voix claire et forte:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes amis, s'écria-t-il, oui, vous avez raison; à mort! Oui, les
+courageuses victimes du plus lâche des crimes doivent être vengées... Il
+faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument!... Vous le voulez,
+n'est-ce pas? Cela dépend de vous... Il est impossible qu'il ne soit pas
+parmi vous un homme qui sache quelque chose... Que celui-là se montre et
+parle. Souvenez-vous que le plus léger indice peut guider la justice...
+Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Réfléchissez,
+consultez-vous...</p>
+
+<p>De rapides chuchotements coururent à travers la foule, puis tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu! Il était là tout au commencement.</p>
+
+<p>C'est lui qui est allé chercher dans leur chambre les filles de la dame
+de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!...</p>
+
+<p>Il faut avoir vécu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour
+imaginer, pour comprendre l'émotion et la colère de tous ces braves gens
+qui se pressaient autour des ruines embrasées du Valpinson. L'habitant
+des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue.
+Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il
+redoute peu l'incendie: à la première étincelle, toujours quelque voisin
+se trouve pour crier «au feu!» Les pompes accourent, et l'eau jaillit
+comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des
+périls de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul
+n'est chargé d'assurer la sécurité de ses nuits. Attaqué par un
+assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu
+soit mis à sa maison, elle sera en cendres avant l'arrivée des premiers
+secours, trop heureux s'il se sauve et s'il réussit à sauver sa famille
+des flammes.</p>
+
+<p>Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M.
+Séneschal, s'employaient fiévreusement à retrouver celui qui,
+pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu.</p>
+
+<p>Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en était pas un
+seul, parmi eux, qui ne lui eût donné une beurrée ou une écuellée de
+soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui eût abandonné une
+botte de paille dans le coin d'une écurie, quand il pleuvait ou qu'il
+faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu était de ces
+infortunés qui traînent à travers la campagne le poids de quelque
+terrible difformité physique ou morale.</p>
+
+<p>Quelque vingt ans plus tôt, un des gros propriétaires de Bréchy, ayant
+fait bâtir, avait fait venir d'Angoulême une demi-douzaine de
+peintres-décorateurs qui passèrent chez lui presque tout l'été. Un de
+ces peintres avait mis à mal une pauvre fille de ferme des environs,
+nommée Colette, qu'avaient affolée sa longue blouse blanche, ses fines
+moustaches brunes, sa gaieté, ses chansons et ses propos galants.</p>
+
+<p>Mais les travaux achevés, le séducteur s'était envolé avec ses
+camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare
+qu'il avait fumé. Elle était enceinte, pourtant.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son état, elle fut jetée à la porte
+de la maison où elle était employée, et ses parents, qui avaient bien du
+mal à se suffire, la repoussèrent impitoyablement. Dès lors, hébétée de
+douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant
+l'aumône, insultée, raillée, brutalisée même quelquefois.</p>
+
+<p>C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle
+mit au monde un garçon. Comment la mère et l'enfant n'étaient-ils pas
+morts de froid, de faim et de misère!... Il est des grâces d'état
+incompréhensibles.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs années, on les vit traîner leurs haillons autour de
+Sauveterre, vivant de la générosité, chèrement achetée, des paysans.
+Puis la mère mourut, abandonnée, comme elle avait vécu. On ramassa son
+corps un matin, sur le revers d'un fossé. L'enfant restait seul.</p>
+
+<p>Il avait huit ans, il était assez fort pour son âge; un fermier en eut
+pitié et le prit pour garder ses vaches. Le petit misérable n'en était
+pas capable.</p>
+
+<p>Tant qu'il avait eu sa mère, on avait attribué à son existence sauvage
+son mutisme, ses regards effarés, ses allures de bête traquée. Lorsqu'on
+essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne
+s'était éveillée en ce pauvre cerveau déprimé. Il était idiot, et de
+plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les accès
+agitent tout le corps, et particulièrement les muscles du visage, de
+mouvements convulsifs. Il n'était pas muet, mais ce n'est qu'avec des
+efforts inouïs et en bégayant lamentablement qu'il parvenait à articuler
+quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.</p>
+
+<p>Il en avait pour cinq minutes à bégayer, avec toutes sortes de
+contorsions, le nom de sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Co... co... co... lette. De là son surnom.</p>
+
+<p>On avait constaté qu'il n'était bon à rien; on cessa de s'intéresser à
+lui; il se remit à vagabonder comme jadis.</p>
+
+<p>C'est vers cette époque que le docteur Seignebos, en allant à ses
+visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent
+docteur, entre autres théories surprenantes, soutenait alors que
+l'imbécillité n'est qu'une façon d'être du cerveau, un oubli de la
+nature aisément réparable par l'adjonction de certaines substances
+connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une expérience
+mémorable était trop belle pour qu'il ne s'empressât pas de la saisir.</p>
+
+<p>Il fit monter Cocoleu près de lui, dans son cabriolet, l'installa dans
+sa maison et le soumit à un traitement dont le secret est resté entre
+lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions
+avancées.</p>
+
+<p>Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considérablement maigri. Il
+parlait peut-être un peu moins malaisément, mais son intelligence
+n'avait fait aucun progrès appréciable.</p>
+
+<p>Découragé, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait
+données à son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors
+en lui défendant de revenir jamais.</p>
+
+<p>Le médecin avait rendu un triste service à Cocoleu. Désaccoutumé des
+privations, déshabitué d'aller de porte en porte demander son pain, le
+pauvre idiot eût péri de besoin si sa bonne étoile ne l'eût amené au
+Valpinson. Touchés de sa détresse, le comte et la comtesse de Claudieuse
+résolurent de se charger de lui.</p>
+
+<p>Seulement, c'est en vain qu'ils essayèrent de le fixer à l'une de leurs
+métairies, où ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de
+Cocoleu l'emportait sur tout, même sur la faim. L'hiver, par le froid et
+la neige, on le tenait encore. Mais dès les premières feuilles, il
+reprenait ses courses sans but à travers les bois et les champs, restant
+souvent des semaines entières sans reparaître.</p>
+
+<p>À la longue, pourtant, s'était éveillé en lui quelque chose qui
+ressemblait assez à l'instinct d'un animal domestique patiemment dressé.
+Son affection pour M<sup>me</sup> de Claudieuse se traduisait comme celle d'un
+chien, par des gambades et des cris de joie dès qu'il l'apercevait.
+Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant
+autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait aussi les petites
+filles, et il paraissait souffrir qu'on l'écartât d'elles, car on l'en
+écartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics
+nerveux.</p>
+
+<p>Avec le temps aussi, il était devenu capable de rendre quelques petits
+services. Il était certaines commissions faciles dont on pouvait le
+charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il
+savait porter une lettre à la poste de Bréchy. Même, ses progrès avaient
+été assez sensibles pour inspirer des doutes à quelques paysans
+défiants, lesquels prétendaient que Cocoleu n'était pas si «innocent»
+qu'il en avait l'air, que c'était «un malin» au contraire, qui faisait
+la bête pour bien vivre sans travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons! crièrent enfin quelques voix; le voilà! le voilà!...</p>
+
+<p>La foule s'écarta vivement, et presque aussitôt, maintenu et poussé en
+avant par plusieurs hommes, un jeune garçon parut.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'était caché là-bas, derrière une haie, disaient ces hommes, et il
+ne voulait pas venir, le mâtin!</p>
+
+<p>Le désordre des vêtements de Cocoleu attestait en effet une résistance
+opiniâtre.</p>
+
+<p>C'était un garçon de dix-huit ans, imberbe, très grand,
+extraordinairement maigre, et si dégingandé qu'il en paraissait
+contrefait. Une forêt de rudes cheveux roux s'emmêlait au-dessus de son
+front étroit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meublée de
+dents aiguës, son nez, largement épaté, et ses immenses oreilles
+donnaient à sa physionomie une expression étrange d'effarement et
+d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous allons en faire? demandèrent les paysans à M.
+Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, répondit le
+maire, là, dans la petite maison où vous avez porté monsieur de
+Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Et il faudra bien qu'il parle, grondèrent les paysans. Tu entends,
+n'est-ce pas? Allons! arrive...</p>
+
+
+
+<h3><a name="IVa" id="IVa"></a>IV</h3>
+
+
+<p>Mettant leur amour-propre à lutter de flegme et d'impassibilité, ni le
+docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement
+pour reconnaître ce qui se passait au-dehors.</p>
+
+<p>Le médecin s'apprêtait à reprendre son opération, et méthodiquement,
+tranquille autant que s'il eût été chez lui, dans son cabinet, il lavait
+l'éponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses
+bistouris.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras
+croisés, semblait suivre de l'&#339;il, dans le vide, d'insaisissables
+combinaisons. Peut-être songeait-il que sa bonne étoile l'avait enfin
+guidé vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si
+inutilement appelée de tous ses v&#339;ux.</p>
+
+<p>Mais M. de Claudieuse était loin de partager leur indifférence. Il
+s'agitait sur son lit, et dès que M. Séneschal et M. Daubigeon
+reparurent, pâles et bouleversés:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... s'écria-t-il, et moi qui gémissais de me voir en partie
+ruiné. Deux hommes morts!... Voilà le vrai malheur!... Pauvres gens,
+victimes de leur courage! Bolton, un garçon de trente ans! Guillebault,
+un père de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien!...</p>
+
+<p>La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononcés par
+son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'il nous restera une bouchée de pain, interrompit-elle, d'une
+voix profondément troublée, ni la mère de Bolton, ni les enfants de
+Guillebault ne manqueront de rien!</p>
+
+<p>Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient découvert Cocoleu
+envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le juge? demandaient-ils. Voilà un témoin...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Cocoleu! s'écria le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le répète à la
+justice et que l'incendiaire soit retrouvé.</p>
+
+<p>M. Seignebos avait froncé le sourcil. Il exécrait Cocoleu, ce cher
+docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse expérience dont on fait
+encore des gorges chaudes à Sauveterre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que véritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il à M.
+Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? fit sèchement le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est complètement imbécile, monsieur, stupide, idiot. Parce
+qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la portée de
+ses réponses.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut nous fournir un indice précieux, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... un être dénué de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est
+impossible que la justice tienne compte des réponses incohérentes d'un
+fou!</p>
+
+<p>Le mécontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un
+redoublement de roideur.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que j'ai à faire, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, riposta le médecin, je connais mon devoir. Vous avez requis le
+concours de mes lumières, je vous l'apporte. Je vous déclare que l'état
+mental de ce garçon est tel qu'il ne saurait être entendu, même à titre
+de renseignements. J'en appelle à monsieur le procureur de la
+République.</p>
+
+<p>Il espérait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne venant
+pas:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie
+sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux répond à vos questions par
+une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera?</p>
+
+<p>Les paysans écoutaient, bouche béante, cette discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait bien dire ce qu'il veut, le mâtin! ajouta un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, prononça doucement
+M<sup>me</sup> de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'étais comme
+frappée de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu,
+approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal...</p>
+
+<p>Il était bien besoin de ces bonnes paroles. Effrayé au-delà de toute
+expression par les brutalités dont il venait d'être l'objet, le pauvre
+idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je n'ai pas... pas... peur..., bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois encore, je proteste, insista le médecin.</p>
+
+<p>Il venait de reconnaître qu'il n'était pas seul de son avis.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, qu'il est peut-être dangereux d'interroger
+Cocoleu, dit M. de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge était le maître
+de la situation, armé des pouvoirs presque illimités que la loi confère
+au magistrat instructeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
+réplique, laissez-moi agir à ma guise. (Et s'étant assis, et s'adressant
+à Cocoleu:) Voyons, mon garçon, reprit-il de sa meilleure voix,
+écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu,
+cette nuit, au Valpinson?</p>
+
+<p>&mdash;Le feu, répondit l'idiot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, le feu, qui a détruit la maison de tes bienfaiteurs, le
+feu où viennent de périr deux pauvres pompiers... Et ce n'est pas tout:
+on a essayé d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce
+lit, blessé et couvert de sang? Vois-tu la douleur de madame de
+Claudieuse?...</p>
+
+<p>Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaçante ne trahissait rien de ce qui
+pouvait se passer en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Absurdité! grommelait le docteur. Témérité! Ténacité!</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! prononça-t-il vivement, ne m'obligez pas à me rappeler qu'il
+y a là, tout près, des gens chargés de faire respecter mon caractère...
+(Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces malheurs, mon ami,
+poursuivit-il, sont l'&#339;uvre d'un lâche incendiaire. Tu le détestes,
+n'est-ce pas, ce misérable, tu le hais?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu désires qu'il soit puni...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut m'aider à le découvrir, pour qu'il soit arrêté par
+les gendarmes, mis en prison et jugé. Tu le connais, tu as dit toi-même
+que tu le connaissais...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le fait, demanda-t-il, à qui ce pauvre diable a-t-il parlé?</p>
+
+<p>C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien.
+Peut-être Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est sûr, déclara un des métayers du Valpinson, c'est que ce
+pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits
+il rôde comme un chien de garde autour des bâtiments...</p>
+
+<p>Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumière. Changeant
+brusquement la forme de l'interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu passé la soirée? demanda-t-il à Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Dans... dans... la cour...</p>
+
+<p>&mdash;Dormais-tu, quand l'incendie s'est déclaré?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc vu commencer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-il commencé?</p>
+
+<p>Obstinément, l'idiot tenait ses regards rivés sur M<sup>me</sup> de Claudieuse,
+avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche à lire dans
+les yeux de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obéis, parle...</p>
+
+<p>Un éclair brilla dans les yeux de Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;On... on a mis le feu, bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Exprès?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Un monsieur...</p>
+
+<p>Il n'était pas un des témoins de cette scène qui, pour mieux entendre,
+ne retînt sa respiration. Seul le docteur se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Cet interrogatoire est insensé! s'écria-t-il. Mais le juge
+d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu,
+d'une voix qu'altérait l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Très... très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blême de Cocoleu;
+il hésita, puis enfin, avec un violent effort, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bois... Bois... Boiscoran.</p>
+
+<p>Des murmures de mécontentement et des ricanements incrédules
+accueillirent ce nom. D'hésitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans; à qui
+jamais fera-t-on accroire ça?</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde! déclara M. de Claudieuse.</p>
+
+<p>Insensé! approuvèrent M. Séneschal et M. Daubigeon.</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos avait retiré ses lunettes et les essuyait d'un air
+de triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avais-je annoncé! s'écria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction
+n'a pas daigné tenir compte de mes observations...</p>
+
+<p>M. le juge d'instruction était de beaucoup le plus ému de tous. Il était
+devenu excessivement pâle, et les efforts étaient visibles qu'il faisait
+pour garder son impassible froideur.</p>
+
+<p>Le procureur de la République se pencha vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;À votre place, murmura-t-il, j'en resterais là, considérant comme non
+avenu ce qui vient de se passer.</p>
+
+<p>Mais M. Galpin-Daveline était de ces gens qu'aveugle l'opinion exagérée
+qu'ils ont d'eux-mêmes, et qui se feraient hacher en morceaux plutôt que
+de reconnaître qu'ils ont pu se tromper.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai jusqu'au bout, répondit-il.</p>
+
+<p>Et s'adressant de nouveau à Cocoleu, au milieu d'un silence si profond
+qu'on eût entendu le bruissement des ailes d'une mouche:</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu bien, mon garçon, lui demanda-t-il, ce que tu dis?
+Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable?</p>
+
+<p>Que Cocoleu comprît ou non, il était en tout cas agité d'une angoisse
+manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes
+déprimées, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et
+convulsaient sa face.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je dis la vérité, bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'y est-il pris?</p>
+
+<p>L'&#339;il égaré de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui
+semblait indigné, à la comtesse, qui écoutait d'un air de douloureuse
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! insista le juge d'instruction.</p>
+
+<p>Après un moment d'hésitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce
+qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions
+et de bégaiements à faire comprendre qu'il avait vu M. de Boiscoran,
+qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer
+avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui était tout
+proche de deux énormes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au
+mur d'un chai plein d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la démence! s'écria le docteur, traduisant certainement
+l'opinion de tous.</p>
+
+<p>Mais M. Galpin-Daveline avait réussi à maîtriser son trouble. Promenant
+autour de lui un regard méchant:</p>
+
+<p>À la première marque d'approbation ou d'improbation, déclara-t-il, je
+requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Après quoi,
+revenant à Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran,
+interrogea-t-il, comment était-il vêtu?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait un pantalon blanchâtre, répondit l'idiot, toujours en
+bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de
+paille. Son pantalon était rentré dans ses bottes.</p>
+
+<p>Deux ou trois paysans s'entre-regardèrent comme si enfin ils eussent été
+effleurés d'un soupçon. C'était avec le costume décrit par Cocoleu
+qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est caché derrière les fagots.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Il a préparé son fusil, et, quand le maître est sorti, il a tiré.</p>
+
+<p>Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait
+d'indignation sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est monstrueux, s'écria-t-il, de laisser ce misérable idiot salir
+un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu monsieur de
+Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi
+n'a-t-il pas donné l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas crié!</p>
+
+<p>Docilement, à la grande surprise de M. Séneschal et de M. Daubigeon, M.
+Galpin-Daveline répéta la question.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu pas appelé? demanda-t-il à Cocoleu.</p>
+
+<p>Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient épuisé le
+malheureux idiot. Il éclata d'un rire hébété et, presque aussitôt pris
+d'une crise de son mal, il tomba en se débattant et en criant, et il
+fallut l'emporter.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction s'était levé et, pâle, ému, les sourcils froncés,
+la lèvre contractée, il semblait réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire? lui demanda à l'oreille le procureur de la
+République.</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivre! dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est témoin qu'en
+poussant ce malheureux idiot, mon but était de faire éclater l'absurdité
+de son accusation. Le résultat a trompé mon attente...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus à hésiter: dix témoins ont assisté à l'interrogatoire,
+mon honneur est en jeu, il faut que je démontre l'innocence ou la
+culpabilité de l'homme accusé par Cocoleu... (Et tout aussitôt,
+s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez-vous, à cette heure,
+monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de
+Boiscoran?</p>
+
+<p>La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, monsieur, s'écria-t-il, que vous croyiez ce que vous
+venez d'entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, monsieur, prononça le juge. J'ai mission de
+découvrir la vérité, je la cherche...</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur vous a dit quel est l'état mental de Cocoleu...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous prie de me répondre.</p>
+
+<p>M. de Claudieuse eut un geste de colère, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont
+ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas.</p>
+
+<p>&mdash;On prétend, je l'ai entendu dire, que vous êtes fort mal ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran
+vit à Paris les trois quarts de l'année. Il n'est jamais venu chez moi,
+je n'ai jamais mis les pieds chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu
+mesurés...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Nous n'avons ni le même âge, ni les mêmes goûts, ni
+les mêmes opinions, ni les mêmes croyances. Il est jeune, je suis vieux.
+Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je
+suis légitimiste, il était orléaniste et est devenu démocrate. Je crois
+que seul le descendant de nos rois légitimes peut sauver notre pays, il
+est persuadé que la République est le salut de la France. Mais on peut
+être ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran
+est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait
+bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a été blessé.</p>
+
+<p>Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. Ayant
+fini:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il.
+Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'intérêts...</p>
+
+<p>&mdash;Insignifiants.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, vous avez échangé du papier timbré.</p>
+
+<p>&mdash;Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux
+cours d'eau qui est pour les riverains un éternel sujet de
+contestations.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous avez eu,
+au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.</p>
+
+<p>Le comte de Claudieuse paraissait désolé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, nous avons échangé quelques propos... Monsieur de
+Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de leur
+chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils
+détruisaient de gibier...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément... Et un jour que vous avez rencontré monsieur de
+Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil à ses chiens...</p>
+
+<p>&mdash;J'étais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois tort,
+je l'ai menacé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous êtes
+animés, vous menaciez, il vous a couché en joue... Ne le niez pas; dix
+personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="Va" id="Va"></a>V</h3>
+
+
+<p>Il n'était personne dans le pays qui ne sût de quel mal affreux était
+atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fût bien persuadé qu'il n'y
+avait pas de soins à lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emporté
+avaient donc cru faire assez en le déposant sur un tas de paille humide.
+L'abandonnant ensuite à lui-même, ils s'étaient mêlés à la foule pour
+raconter ce qu'ils venaient d'entendre.</p>
+
+<p>C'est une justice à rendre aux quelques centaines de paysans qui se
+pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur premier
+mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions l'être sans
+cervelle qui venait d'attribuer l'incendie à M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte
+durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement
+jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans
+les villes, s'écria: «Pourquoi donc pas?» Et ces seuls mots devinrent le
+point de départ des suppositions les plus hasardées.</p>
+
+<p>Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient été
+publiques. Il était bien connu que presque toujours les premiers torts
+étaient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par
+céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, n'aurait-il pas eu recours à
+ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait haïr, pensait-on, et
+surtout craindre?</p>
+
+<p>«Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche?» ricanait le
+garnement.</p>
+
+<p>De là à chercher des circonstances à l'appui des affirmations de
+Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se
+formèrent, et bientôt deux hommes et une femme donnèrent à entendre
+qu'on serait peut-être bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils
+savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refusèrent.
+Mais déjà ils en avaient trop dit. Bon gré mal gré ils furent conduits à
+la maison où, dans le moment même, M. Galpin-Daveline interrogeait le
+comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M.
+Séneschal, frémissant à l'idée d'un nouvel accident, se précipita vers
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des témoins! voilà d'autres témoins! répondirent les paysans.</p>
+
+<p>M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et après un
+regard échangé avec M. Daubigeon:</p>
+
+<p>&mdash;On vous amène des témoins, monsieur, dit-il au juge.</p>
+
+<p>Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il
+connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de
+profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait
+à leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons plus tard à notre... entretien, monsieur le comte,
+dit-il à M. de Claudieuse. (Et répondant à M. Séneschal:) Que ces
+témoins entrent, dit-il, mais seuls et un à un...</p>
+
+<p>Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé du
+bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt-cinq ans,
+large d'épaules, avec une tête toute petite, un front très bas et de
+formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait à deux lieues à la ronde
+la réputation d'un séducteur irrésistible et n'en était pas médiocrement
+fier.</p>
+
+<p>Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge:</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien
+compris que les paysans éclatèrent de rire:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, de
+l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard,
+je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des
+pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour
+une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.</p>
+
+<p>Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.</p>
+
+<p>&mdash;Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus
+de huit heures, et le jour commençait à baisser quand j'arrivai aux
+étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de
+deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment
+traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens
+inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien sûr que c'était lui?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas peur,
+lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon,
+le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est
+alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas
+moins que lui. «Comment! c'est vous, notre monsieur!» lui dis-je. Il me
+répondit: «Oui, j'ai quelqu'un à voir à Bréchy.» C'était bien possible;
+cependant je lui dis encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de
+chemin!» Il se mit à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent
+débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en
+disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien à
+répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je trouve que
+c'est drôle...</p>
+
+<p>Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot.
+Ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Comment était vêtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours marron
+et un panama à larges bords.</p>
+
+<p>La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte et de
+la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et même du docteur Seignebos.
+Une circonstance de la déposition de Ribot les frappait surtout: il
+avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour
+passer le déversoir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: qu'un
+autre témoin se présente.</p>
+
+<p>Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait seul
+une masure à une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le père Gaudry.</p>
+
+<p>Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme vêtu
+de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.</p>
+
+<p>Après avoir donné son nom:</p>
+
+<p>&mdash;Il pouvait être onze heures du soir, déposa-t-il, et je traversais les
+bois de Rochepommier par un des petits sentiers...</p>
+
+<p>&mdash;Vous alliez voler des fagots! fit sévèrement le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien
+possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, moi!... Non, mon
+bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour
+y être tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des
+cèpes, que j'aurais été vendre à Sauveterre... Donc, je suivais le
+routin, quand voilà que tout à coup, derrière moi, j'entends les pas
+d'un homme. Naturellement, la peur me prend...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous voliez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous comprenez...
+Enfin, je me cache derrière un arbre, et presque aussitôt je vois passer
+monsieur de Boiscoran, que je reconnais très bien, malgré l'obscurité,
+et qui devait être très en colère, car il parlait tout haut, il jurait,
+il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignées de
+feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il un fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon bon monsieur, puisque même c'est à cause de ce fusil qu'il
+m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...</p>
+
+<p>Le troisième et le dernier témoin était une bonne et brave métayère,
+maîtresse Courtois, dont la métairie était située de l'autre côté du
+bois de Rochepommier.</p>
+
+<p>Interrogée, après un moment d'indécision:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle; mais je vais toujours le
+dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et
+que je voulais faire une fournée demain, j'étais allée avec mon âne au
+moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y
+en avait pas de prête, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je
+voulais attendre, et je restai à souper avec lui. Vers dix heures, on me
+livra un sac que les garçons attachèrent sur mon âne, et je me mis en
+route. J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin, et il devait être
+onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne fait un
+faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant pas de force à
+le recharger seule, lorsqu'à dix pas de moi, un homme sort du bois. Je
+l'appelle, il vient. C'était monsieur de Boiscoran. Je lui demande de
+m'aider, et aussitôt, sans se faire prier, il pose son fusil à terre,
+prend le sac et le remet sur l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y
+a pas de quoi, et... voilà tout.</p>
+
+<p>Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'accès à
+l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se résignait aux
+humbles fonctions d'appariteur.</p>
+
+<p>Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déjà peut-être
+regrettant ce qu'elle venait de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. (Et, comme
+nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en ajoutant:) Alors,
+éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.</p>
+
+<p>La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en proie
+aux plus cruelles perplexités.</p>
+
+<p>Consterné jusqu'à ce point de n'essayer pas même de réagir, M.
+Galpin-Daveline demeurait accoudé à la table devant laquelle il s'était
+assis pour écrire, le front entre les mains, semblant chercher une issue
+à l'impasse où il se trouvait engagé.</p>
+
+<p>Tout à coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, laissant
+tomber son masque de glaciale impassibilité:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eût espéré
+un secours ou imploré un conseil, eh bien!...</p>
+
+<p>On ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient: le comte et la
+comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la République, et
+même le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était encore à se débattre
+contre ce résultat invraisemblable, inconcevable, inouï!</p>
+
+<p>Enfin, après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume étrange,
+j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de le nier: vous
+partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui de vous oserait
+soutenir que, sous l'empire d'une émotion terrible, ce malheureux n'a
+pas recouvré durant quelques minutes la plénitude de sa raison!
+Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nommé le
+coupable, vous avez haussé les épaules. Mais d'autres témoins sont
+venus, et de l'ensemble de leurs dépositions résulte un faisceau de
+présomptions terribles... (Il s'animait. L'habitude professionnelle,
+plus forte que tout, reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran,
+poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est désormais
+incontestable. Or, comment y est-il venu? En se cachant. Du château de
+Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy
+et celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou
+l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit à travers les marais, au risque
+de s'embourber et d'être forcé de se mettre à l'eau jusqu'aux épaules.
+Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dépit de
+l'obscurité, et malgré le danger évident de s'y perdre et d'y errer
+jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc? N'être pas vu, cela tombe sous le
+sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui
+lui-même se cache pour se rendre à un rendez-vous d'amour. Un voleur de
+fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une
+fermière, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance toute
+fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais la Providence
+veillait...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la Providence!...</p>
+
+<p>Mais M. Galpin-Daveline n'entendit même pas l'interruption. Et toujours
+plus vite:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de
+Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. À quel moment est-il
+aperçu venant de ce côté? À la tombée de la nuit. Il était huit heures
+et demie, déclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le
+déversoir des étangs de la Seille. Donc, il pouvait être au Valpinson
+vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'était pas commis encore. À
+quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme
+Courtois l'ont dit: après onze heures. Monsieur de Claudieuse était
+blessé alors, et le Valpinson brûlait. Savons-nous quelque chose des
+dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En venant,
+il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et
+cependant il lui explique sa présence en cet endroit presque dangereux,
+et aussi pourquoi il a un fusil sur l'épaule. Il a, prétend-il,
+quelqu'un à voir à Bréchy, et il se proposait de tirer des oiseaux
+d'eau. Est-ce admissible? Est-ce même vraisemblable? Cependant,
+examinons son attitude au retour. Il marchait très vite, dépose Gaudry;
+il semblait furieux et arrachait aux branches des poignées de feuilles.
+Que dit-il à maîtresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose
+fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service
+qu'elle lui demande. Et après? Son chemin, pendant un quart d'heure, est
+le même que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle? Non. Il la
+quitte précipitamment, il prend les devants, il se hâte de rentrer chez
+lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que
+le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin
+et crier au feu!...</p>
+
+<p>Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procède la
+justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en général, trop
+au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre
+compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil.
+Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enquête, il n'est pas, à proprement
+parler, de règles fixes. Du moment où un juge d'instruction est saisi
+d'un crime, toute latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au
+coupable. Maître absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de
+pouvoirs exorbitants, il procède à sa guise...</p>
+
+<p>Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été emporté
+par la rapidité des événements. Entre la première question adressée à
+Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le temps de se
+reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il était fatalement
+amené à l'expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, c'est un réquisitoire en règle! s'écria le docteur
+Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes d'or.)
+Et basé sur quoi? poursuivait-il avec trop de véhémence pour qu'on pût
+espérer l'interrompre; basé sur les réponses d'un malheureux que moi,
+médecin, je déclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence
+ne s'allume pas et ne s'éteint pas dans un cerveau comme le gaz dans un
+réverbère. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours été, et
+toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dépositions sont
+concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que
+les accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela vous
+vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? Il s'est
+promené toute la soirée! N'est-ce pas son droit? Il a traversé les
+marais! Qui l'en empêchait? Il a passé les bois! Est-ce défendu? On l'a
+rencontré! N'est ce pas naturel? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses
+gestes sont suspects. Il parle! C'est le sang-froid du scélérat endurci.
+Il se tait! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer
+monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est
+alors mes démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y
+découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu,
+d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore que
+celles de monsieur de Boiscoran! Car voilà le grand mot lâché: monsieur
+de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne reconnaît d'autre
+souveraineté, d'autre magistrature que celles du peuple...</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, vous ne
+pensez pas ce que vous dites...</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, morbleu! et même...</p>
+
+<p>Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois:</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des probabilités
+qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des
+probabilités, je place un fait positif: le caractère de l'homme accusé.
+Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de c&#339;ur, incapable
+d'un crime lâche et odieux...</p>
+
+<p>Les autres approuvaient.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! si
+monsieur de Boiscoran n'avait rien à perdre!... Mais est-il ici-bas un
+homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, doué
+d'une santé admirable, immensément riche, estimé et recherché de tous!
+Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je
+puis vous dire et qui seul écarterait tout soupçon: monsieur de
+Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise de Chandoré, il est aimé
+d'elle à la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fixé au 20 du
+mois prochain.</p>
+
+<p>Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au
+clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumière des
+lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de
+ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si
+puissantes considérations réunissaient autour du lit de M. de
+Claudieuse.</p>
+
+<p>Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les
+objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez maître
+de soi pour qu'il fût difficile de discerner l'impression qu'il en
+ressentait. À la fin, hochant gravement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire à
+l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce
+que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon c&#339;ur, avant le vôtre,
+plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la loi; mais,
+au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... Dépend-il de moi
+d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de
+Cocoleu! Puis-je faire que trois dépositions inattendues ne soient pas
+venues donner à cette dénonciation un caractère de vraisemblance
+inquiétant! Le comte de Claudieuse se désolait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me
+croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupçons
+indignes ont été suggérés par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me
+lever!... Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que
+j'ai déclaré répondre de lui comme de moi-même!... Cocoleu, détestable
+idiot!... Ah! Geneviève, chère femme aimée, pourquoi l'avoir engagé à
+parler! Il se fût tu obstinément sans ton insistance!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse
+nuit. Pendant les premières heures, elle avait été soutenue par cette
+exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un moment, elle
+s'était affaissée sur un escabeau, près du lit où reposaient ses deux
+filles; et, la tête enfoncée dans l'oreiller, elle paraissait dormir.
+Elle ne dormait pas, pourtant.</p>
+
+<p>Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits gonflés, les
+yeux rouges, et, d'une voix pénétrante:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos enfants
+ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laissé échapper un
+moyen de découvrir le misérable assassin, le lâche incendiaire!... Non!
+ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne
+regrette rien...</p>
+
+<p>&mdash;Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Geneviève, il est
+impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense
+d'être aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours qui le séparent
+de son mariage, eût-il pu combiner un crime si abominable?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il démontre donc son innocence! fit durement la comtesse.</p>
+
+<p>Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourtant la logique des femmes, grommelait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas à reconnaître
+l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été
+soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera ombre
+à sa vie entière. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de
+Boiscoran, on dira encore: «Ah! oui, celui qui a mis le feu au
+Valpinson...»</p>
+
+<p>Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République qui
+répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manière de voir de
+monsieur le maire, mais peu importe. Après ce qui s'est passé, monsieur
+le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit,
+et plus encore l'intérêt de l'homme accusé. Que diraient tous ces
+paysans, qui ont entendu la déclaration de Cocoleu et la déposition des
+témoins, si l'enquête était abandonnée? Ils diraient que monsieur de
+Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il
+est noble et très riche. Sur mon honneur, je crois à son innocence
+absolue. Mais précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens
+qu'il faut le mettre à même de la démontrer victorieusement. Il doit en
+avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il se
+rendait à Bréchy pour voir quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il n'y était pas allé? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eût vu
+personne? Si ce n'eût été là qu'un prétexte pour satisfaire l'indiscrète
+curiosité de Ribot?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il en serait quitte pour dire la vérité à la justice. Je ne
+suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle qui, mieux que
+tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il
+eût eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'eût pas chargé son
+fusil à balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse...</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne m'eût point manqué à dix pas..., fit le comte.</p>
+
+<p>Des coups précipités, frappés à la porte, les interrompirent.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria M. Séneschal.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais visiblement
+satisfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est l'enveloppe
+d'une cartouche.</p>
+
+<p>M. de Claudieuse s'était haussé sur ses oreillers.</p>
+
+<p>&mdash;Montrez! fit-il vivement. J'ai tiré, ces jours passés, plusieurs coups
+de fusil autour de la maison, pour écarter les oiseaux qui mangeaient
+nos fruits; je verrai si cette enveloppe vient de moi.</p>
+
+<p>Le paysan la lui tendit.</p>
+
+<p>C'était une enveloppe de plomb, très mince, comme en ont les cartouches
+de deux ou trois systèmes de fusils de chasse américains. Fait
+singulier, elle avait été noircie par l'inflammation de la poudre, mais
+elle n'avait été ni déchirée, ni même faussée par l'explosion. Elle
+était si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres
+repoussées, le nom du fabricant: Klebb.</p>
+
+<p>&mdash;Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.</p>
+
+<p>Mais il était devenu fort pâle en disant cela, si pâle que sa femme se
+rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard où se lisait la plus
+horrible angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. Et telle était en ce moment l'éloquence décisive de
+ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu avait donc toute sa raison!</p>
+
+<p>Pas un détail de cette scène rapide n'avait échappé à M.
+Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu
+surprendre l'expression d'une sorte d'épouvante. Pourtant, il ne fit
+aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette enveloppe
+métallique, qui pouvait devenir une pièce à conviction de la plus
+terrible importance, et durant plus d'une minute il la retourna en tous
+sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de
+quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement découverts à
+l'entrée:</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous trouvé ce débris de cartouche, mes amis? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout près de cette vieille tour, qui reste du vieux château, où l'on
+serre des outils et qui est toute couverte de lierre.</p>
+
+<p>Déjà M. Séneschal avait maîtrisé la stupeur dont il avait été saisi en
+voyant blêmir et se taire le comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, fit-il, ce n'est pas de là que l'assassin a tiré. De cette
+place, on ne voit même pas l'entrée de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne
+tombe pas nécessairement à l'endroit d'où l'on fait feu. Elle tombe
+quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger...</p>
+
+<p>C'était si exact que le docteur Seignebos lui-même n'osa pas protester.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous a
+trouvé ce débris de cartouche?</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions ensemble quand nous l'avons aperçu et ramassé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je
+puisse, au besoin, vous faire citer régulièrement.</p>
+
+<p>Ils obéirent, et cette formalité remplie, ils se retiraient, après force
+salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui
+précédait la maison.</p>
+
+<p>L'instant d'après, l'homme qui avait été expédié à Sauveterre pour
+chercher des médicaments entrait. Il était furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Gredin de pharmacien! s'écria-t-il, j'ai cru que jamais il ne
+m'ouvrirait!</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos s'était emparé des objets qu'on lui rapportait.</p>
+
+<p>S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique
+respect:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire
+couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la
+vie de l'assassiné. J'ai interrompu le pansement de monsieur de
+Claudieuse plus peut-être que ne le permettait la prudence. Et je vous
+prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon métier...</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIa" id="VIa"></a>VI</h3>
+
+
+<p>Rien, désormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le procureur de
+la République ni M. Séneschal. À coup sûr, M. Seignebos eût pu
+s'exprimer plus convenablement, mais on était fait aux façons brutales
+de ce cher docteur, car elle est inouïe, la facilité avec laquelle, en
+notre pays de courtoisie, les êtres les plus grossiers se font accepter,
+sous prétexte qu'ils sont comme cela et qu'il faut bien les prendre tels
+qu'ils sont.</p>
+
+<p>Donc, après avoir salué la comtesse de Claudieuse, après avoir serré la
+main du comte en lui promettant de promptes et sûres informations, ils
+sortirent.</p>
+
+<p>Faute d'aliments, l'incendie s'éteignait. Quelques heures avaient suffi
+pour anéantir le fruit de longues années de soins et de travaux
+incessants. De ce domaine charmant et tant envié du Valpinson, rien ne
+restait plus que des pans de murs calcinés et croulants, des amas de
+cendres noires et des monceaux de décombres d'où montaient encore des
+spirales de fumée.</p>
+
+<p>Grâce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux
+flammes avait été transporté à une certaine distance et mis à l'abri
+vers les ruines du vieux château. Là s'entassaient les meubles et les
+effets sauvés. Là se voyaient les charrettes et les instruments
+d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des sacs d'avoine ou de
+blé. Là étaient attachés les bestiaux qu'on était parvenu, au prix de
+mille dangers, à tirer de leurs écuries: des chevaux, des b&#339;ufs,
+quelques moutons et une douzaine de vaches qui meuglaient
+lamentablement.</p>
+
+<p>Peu de gens s'étaient éloignés. Avec plus d'acharnement que jamais, les
+pompiers, aidés des paysans, continuaient à inonder les restes du
+bâtiment principal. Ils n'avaient rien à redouter du feu, mais ils
+conservaient le vague espoir de préserver d'une carbonisation complète
+les corps de Bolton et de Guillebault, ces deux infortunés qui avaient
+péri victimes de leur courage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel fléau que le feu!... murmura M. Séneschal.</p>
+
+<p>Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne répondirent. Eux aussi, même
+après tant d'émotions violentes, ils se sentaient le c&#339;ur serré par le
+sinistre spectacle qui s'offrait à leurs regards.</p>
+
+<p>C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment même, tant que dure la
+fièvre du péril et l'espoir du salut, tant que les flammes éclairent
+l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain seulement, quand tout
+est fini, éteint, on mesure l'horreur du désastre.</p>
+
+<p>Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et ils le
+saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea vers eux, et
+pour la première fois depuis que l'alarme avait été donnée, le juge
+d'instruction et le procureur de la République se trouvèrent seuls.</p>
+
+<p>Ils étaient debout, très rapprochés, et pendant un bon moment ils
+gardèrent le silence, chacun cherchant à surprendre dans les yeux de
+l'autre le secret de ses pensées.</p>
+
+<p>Enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda M. Daubigeon.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une épouvantable affaire! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est votre opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je moi-même!... J'ai la tête perdue, il me semble que je
+suis le jouet d'un infernal cauchemar!</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous donc à la culpabilité de monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il ne peut
+pas ne pas l'être, et cependant je vois s'élever contre lui des charges
+accablantes.</p>
+
+<p>Le procureur de la République était consterné.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! murmura-t-il, pourquoi vous êtes-vous obstiné, envers et contre
+tous, à interroger Cocoleu, un malheureux idiot!...</p>
+
+<p>Mais le juge d'instruction se révolta.</p>
+
+<p>&mdash;Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment,
+d'avoir obéi aux inspirations de ma conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous reproche rien.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime abominable a été commis; tout ce qui était humainement
+possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en découvrir
+l'auteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore vous
+mettiez son amitié au nombre de vos meilleures chances d'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne que je sois si exactement informé? Allez, rien
+n'échappe à la curiosité dés&#339;uvrée des petites villes... Je sais que
+votre espoir le plus cher était d'entrer dans la famille de monsieur de
+Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour obtenir la main d'une
+de ses cousines...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, vous avez été séduit par la perspective d'une affaire
+retentissante; vous avez oublié toute prudence, et voilà vos projets à
+vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent ou coupable, jamais
+sa famille ne vous pardonnera votre intervention. Coupable, elle vous
+reprochera de l'avoir livré à la cour d'assises; innocent, elle vous
+reprochera plus cruellement encore de l'avoir soupçonné.</p>
+
+<p>Peut-être pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous donc à ma place, monsieur? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je me récuserais, répondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit déjà bien
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait compromettre ma carrière.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire où vous
+n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialité qui sont les
+premières et les plus indispensables vertus d'un magistrat instructeur.</p>
+
+<p>Le juge peu à peu s'irritait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écria-t-il, me croyez-vous donc homme à me laisser
+détourner de mon devoir par des considérations d'amitié ou d'intérêt
+personnel?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ne venez-vous pas de me voir à l'&#339;uvre! Ai-je bronché, quand le nom de
+monsieur de Boiscoran est tombé des lèvres de Cocoleu? S'il se fût agi
+d'un autre, peut-être en serais-je resté là. Mais monsieur de Boiscoran
+est mon ami, mais j'ai beaucoup à attendre de lui, et, pour cela
+précisément, j'ai insisté et persisté, et j'insiste et je persiste
+encore.</p>
+
+<p>Le procureur de la République haussait les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est votre
+ami, de peur d'être taxé de faiblesse, vous allez être dur avec lui,
+impitoyable, injuste même... Parce que vous aviez beaucoup à attendre de
+lui, vous voudrez absolument le trouver coupable! Et vous vous dites
+impartial!</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutumée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr de moi! prononça-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Mon parti est arrêté, monsieur.</p>
+
+<p>Il était temps. M. Séneschal revenait, accompagné du capitaine
+Parenteau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous résolu?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons partir pour Boiscoran, répondit le juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je tiens à trouver monsieur de Boiscoran encore couché. J'y tiens
+si fort que je me passerai de mon greffier.</p>
+
+<p>Le capitaine Parenteau s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et même il vous demandait,
+il n'y a qu'un instant...</p>
+
+<p>Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit à appeler:</p>
+
+<p>&mdash;Méchinet! Méchinet!</p>
+
+<p>Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque aussitôt
+et, bien vite, se mit à raconter comment un voisin était venu le
+prévenir des événements et du départ du juge d'instruction, et comment,
+n'écoutant que son zèle, il s'était mis en route, seul, à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, monsieur, vous rendre à Boiscoran? demanda le
+maire à M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Méchinet va se mettre en quête d'un moyen de locomotion.</p>
+
+<p>Prompt comme l'éclair, le greffier s'élançait déjà, M. Séneschal le
+retint.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre à votre disposition mon cheval
+et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le capitaine
+Parenteau et moi profiterons, pour rentrer à Sauveterre, du cabriolet
+d'un fermier de Bréchy. Car il nous faut y rentrer au plus tôt. Je viens
+de recevoir des nouvelles inquiétantes. Je crains du désordre. Les
+paysannes, qui se rendaient au marché, y ont raconté, avec toutes sortes
+d'exagérations, les malheurs déjà si grands de cette nuit. Elles ont
+assuré que dix ou douze hommes avaient été tués et blessés, et que
+l'incendiaire, monsieur de Boiscoran, était arrêté. La foule s'est
+portée chez la veuve du malheureux Guillebault, et il y a une
+manifestation devant la maison des demoiselles de Lavarande, où demeure
+la fiancée de monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandoré.</p>
+
+<p>Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Séneschal n'eût consenti
+à confier à des mains étrangères son bon cheval&mdash;Caraby&mdash;, le meilleur
+peut-être de l'arrondissement. Mais il était affreusement bouleversé, on
+le voyait bien, malgré ses efforts pour conserver cette impassible
+dignité qui sied si bien à l'autorité.</p>
+
+<p>Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prête. Seulement,
+lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se présenta. Tous
+ces braves campagnards qui venaient de passer la nuit dehors avaient
+hâte de regagner leur logis, où les réclamaient les soins à donner à
+leur bétail. Voyant l'hésitation des autres:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est moi qui mènerai la justice, déclara le fils Ribot, ce
+gars avantageux qui avait rencontré M. de Boiscoran au déversoir de la
+Seille.</p>
+
+<p>Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la banquette de
+devant, pendant que prenaient place le procureur de la République, le
+juge d'instruction et le greffier Méchinet.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, ménage Caraby, recommanda M. Séneschal, qui sentit à cet
+instant suprême se réveiller toute sa sollicitude.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, monsieur le maire, répondit le gars en enlevant
+vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, monsieur Méchinet me
+retiendrait...</p>
+
+<p>C'était presque une puissance à Sauveterre que ce Méchinet, greffier du
+juge d'instruction, et les plus huppés comptaient avec lui. Ses
+fonctions officielles étaient humbles et peu rétribuées, mais il avait
+eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y trouvât rien à redire,
+quantité d'occupations parasites qui grandissaient singulièrement son
+importance et sextuplaient ses revenus.</p>
+
+<p>Lithographe distingué, c'était lui qui faisait toutes les cartes de
+visite que l'on commandait à M. Serpin, le premier imprimeur de la ville
+et le propriétaire et gérant responsable de L<i>'Indépendant de
+Sauveterre</i>. Comptable expérimenté, il tenait les livres et débrouillait
+les comptes chez plusieurs négociants. Il donnait aussi des
+consultations de droit aux paysans processifs et rédigeait habilement
+des actes sous seing privé. Depuis longtemps il était chef de la musique
+des pompiers et directeur de l'orphéon.</p>
+
+<p>Correspondant de la société des auteurs dramatiques, dont il percevait
+les droits, il devait à ce titre ses entrées au théâtre, non seulement
+dans la salle, par la porte du public, mais dans les coulisses, par le
+couloir étroit et malpropre réservé aux artistes. Enfin, il donnait,
+selon la volonté des personnes, des leçons d'écriture et de français aux
+petites filles et des leçons de flûte ou de cornet à pistons aux jeunes
+amateurs.</p>
+
+<p>Tant de talents divers lui avaient longtemps attiré la sourde inimitié
+des autres employés de la localité, du secrétaire de la mairie, du
+factotum de la sous-préfecture, du premier commis des hypothèques et
+même du fondé de pouvoir de la recette particulière. Mais tous ces
+ennemis avaient fini par désarmer devant une supériorité universellement
+reconnue. Et de même que tout le monde, lorsqu'un événement imprévu les
+prenait sans vert: «Allons consulter Méchinet», disaient-ils.</p>
+
+<p>Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une éternelle bonne
+humeur, l'ambition qui le dévorait de devenir riche et l'un des premiers
+personnages de Sauveterre. C'est que c'était un diplomate retors que ce
+Méchinet, fin comme l'ambre et plus délié que la soie. Il l'avait bien
+prouvé, en réalisant ce problème de remplir la ville du mouvement de sa
+personnalité remuante, de se mêler de tout et de tous sans se faire un
+seul ennemi déclaré.</p>
+
+<p>Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de sa
+langue. Non qu'il eût jamais fait de mal à personne&mdash;il n'était pas si
+sot&mdash;, mais à cause du mal qu'il eût pu faire, pensait-on, étant l'homme
+le mieux au courant de tous les petits secrets de Sauveterre, et le plus
+exactement informé de toutes les intrigues, de toutes les vilenies et de
+tous les tripotages.</p>
+
+<p>Cela tenait à sa situation particulière. Célibataire, il vivait chez ses
+s&#339;urs, les demoiselles Méchinet, qui étaient les premières couturières
+de la ville, et de plus des dévotes célèbres affiliées à toutes les
+congrégations religieuses. Par elles, il avait l'&#339;il et l'oreille dans
+la belle société, et il savait le fin et le dernier mot des cancans dont
+il recueillait l'écho, soit à son imprimerie, soit au Palais.</p>
+
+<p>Il disait plaisamment: «Comment m'échapperait-il quelque chose, à moi,
+qui ai pour me renseigner l'église et le journal, le tribunal et le
+théâtre?...»</p>
+
+<p>Un tel homme eût failli à son rôle s'il n'eût pas connu sur le bout du
+doigt tout ce qu'on pouvait connaître dans le pays des antécédents de M.
+de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la voiture, sur la route bien
+unie, par la plus belle matinée de juin, débitait-il ce qu'il appelait
+le casier judiciaire du prévenu.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran&mdash;Jacques de son prénom&mdash;n'était pas fixé à sa propriété
+et rarement y séjournait plus d'un mois de suite. Il vivait à Paris, où
+sa famille possédait, rue de l'Université, un confortable hôtel. Car il
+avait encore ses parents.</p>
+
+<p>Son père, le marquis de Boiscoran, maître d'une belle fortune
+territoriale, député sous Louis-Philippe, représentant en 1848, s'était
+retiré des affaires à l'avènement du Second Empire et dépensait, depuis,
+tout ce qu'il avait d'activité et de capitaux à collectionner toutes
+sortes de bibelots artistiques, des porcelaines spécialement et des
+faïences, dont il avait écrit une monographie.</p>
+
+<p>Sa mère, une Chalusse, avait eu la réputation d'une des plus charmantes
+et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-citoyen. Même, à une
+certaine époque, la médisance ne l'avait pas épargnée, et vers 1845 ou
+1846, elle avait été, prétendait-on, l'héroïne d'une aventure un peu
+vive, dont le héros était un galant substitut devenu depuis le plus
+austère des magistrats.</p>
+
+<p>En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait incliné vers la
+politique comme d'autres se jettent dans la dévotion. Et tandis que son
+mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis dix ans, elle
+avait fait de son salon un petit centre parlementaire qui n'était pas
+sans influence.</p>
+
+<p>Ayant encore son père et sa mère, Jacques de Boiscoran possédait
+néanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou trente
+mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le château de
+Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui avait été léguée
+par un de ses oncles, le frère aîné de son père, mort veuf et sans
+enfants en 1868...</p>
+
+<p>Jacques de Boiscoran était alors un homme de vingt-six à vingt-sept ans,
+brun, grand, vigoureux, bien découplé, non pas joli garçon précisément,
+mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces physionomies ouvertes et
+intelligentes qui préviennent en leur faveur. Son caractère était, à
+Sauveterre, moins connu que sa personne. Les gens qui avaient eu avec
+lui des relations le disaient loyal et généreux, grand ami du plaisir,
+spirituel et gai, de cette bonne et franche gaieté devenue si rare.</p>
+
+<p>Lors de l'invasion prussienne, il avait été nommé capitaine d'une des
+compagnies de mobiles de l'arrondissement, et même&mdash;chose honteuse à
+dire, et qu'il faut dire pourtant&mdash;il s'était trouvé des gens dans le
+pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme d'autres chefs, éviter
+le danger. Il avait vaillamment conduit ses hommes au feu et s'y était
+si bien comporté que le général Chanzy avait cru devoir appliquer, sur
+une blessure qu'il avait reçue, un bout de ruban rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Et un tel homme aurait commis le crime si lâche du Valpinson! dit M.
+Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas possible, il va, dès
+les premiers mots, dissiper les doutes affreux qui nous tourmentent...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera bientôt, fit le gars Ribot, car nous arrivons...</p>
+
+<p>En Saintonge, pays aisé, mais où les grandes fortunes sont assez rares,
+on donne carrément le nom de château à la moindre bicoque ayant
+girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien un château.
+C'est une construction de la fin du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, d'un goût
+déplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement en est
+heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, et, au bas des
+jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une petite rivière qui
+doit sans doute à son perpétuel gazouillement son nom: la Pibole, la
+pie, en patois saintongeois.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII</h3>
+
+
+<p>Il était sept heures quand la voiture «qui portait la justice» entra
+dans la cour de Boiscoran&mdash;une vaste cour plantée de tilleuls et
+entourée de bâtiments d'exploitation.</p>
+
+<p>Le château était bien éveillé. Devant la porte de son logis, la métayère
+récurait le chaudron où elle avait fait cuire la soupe du matin; des
+filles de ferme allaient et venaient, et, près de l'écurie, un robuste
+gars brossait à tour de bras un cheval de sang. Debout sur le perron, le
+valet de chambre de M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en
+fumant son cigare au soleil.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une cinquantaine d'années, fort alerte encore, qui
+avait été légué à Jacques de Boiscoran par son oncle, en même temps que
+sa fortune. Il avait été marié et il avait perdu sa femme, mais sa fille
+était au service de la marquise de Boiscoran. Né dans la famille, ne
+l'ayant jamais quittée, il se considérait comme en faisant partie et ne
+voyait aucune différence entre son intérêt à lui et celui de ses
+maîtres. Et de fait, on le traitait moins en serviteur qu'en ami, et il
+pensait bien ne rien ignorer des affaires de M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur de la
+République, il jeta son cigare, et s'avançant rapidement vers eux en les
+saluant de son plus accueillant sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va être bien
+content!</p>
+
+<p>Avec des étrangers, Antoine ne se fût point permis cette familiarité,
+car il était formaliste, mais il avait déjà vu au château M. Daubigeon,
+et il savait quels projets avaient été agités entre son maître et M.
+Galpin-Daveline. Aussi fut-il singulièrement étonné de la raideur
+embarrassée de ces messieurs, et de l'accent dont le juge d'instruction
+lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran est-il levé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit-il, et même monsieur m'avait bien recommandé de
+ne pas le réveiller. Comme il est rentré assez tard, il se proposait de
+dormir la grasse matinée...</p>
+
+<p>Instinctivement, le juge et le procureur de la République détournèrent
+la tête, chacun craignant de rencontrer le regard de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur de Boiscoran est rentré tard? insista M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Vers minuit; plutôt après qu'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il était sorti?...</p>
+
+<p>&mdash;Sur les huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;Comment était-il vêtu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours côtelé,
+une jaquette de velours marron et un grand chapeau de paille.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il son fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où il est allé?</p>
+
+<p>Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son maître avait
+pu le déterminer à répondre à cet interrogatoire, qu'il jugeait à part
+soi de la plus haute inconvenance. Mais cette dernière question lui
+parut passer les bornes. Et c'est d'un ton de réserve offensée qu'il
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'habitude de demander à monsieur où il va quand il sort,
+ni d'où il vient quand il rentre.</p>
+
+<p>À quels honorables sentiments obéissait l'honnête valet de chambre, M.
+Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la conviction s'imposait
+que, prenant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosité nous fasse vous
+poser toutes ces questions. Répondez. Votre franchise peut servir votre
+maître plus que vous ne l'imaginez.</p>
+
+<p>C'est d'un regard décidément stupéfait qu'Antoine examinait tour à tour
+le juge d'instruction et le procureur de la République, le greffier
+Méchinet et enfin Ribot qui, descendu de son siège, avait déroulé la
+longe de Caraby et l'attachait à un arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, messieurs, répondit-il, que j'ignore où monsieur de
+Boiscoran a passé la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le soupçonnez même pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être était-il à Bréchy, chez un de ses amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui connais pas d'amis à Bréchy.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il fait en rentrant?</p>
+
+<p>L'inquiétude, visiblement, gagnait le digne serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! répondit-il. Monsieur, en rentrant, est monté à sa chambre
+et y est resté quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, ensuite, et a
+mangé une tranche de pâté et bu un verre de vin. Après, il a allumé un
+cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il voulait faire un tour et
+qu'il se déshabillerait seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes allé vous coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le
+jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a pas paru... extraordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Non... il était comme tous les jours, plus gai, peut-être, il
+chantait...</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emporté?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Monsieur a dû le déposer dans sa chambre.</p>
+
+<p>M. Daubigeon ouvrait la bouche pour présenter une objection, le juge
+l'arrêta d'un geste, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de
+Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrés?</p>
+
+<p>Antoine tressaillit, comme si un pressentiment eût traversé son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Très longtemps, répondit-il. À ce que je crois, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes...</p>
+
+<p>&mdash;Des fâcheries, tout au plus... Ne se fréquentant pas, comment se
+seraient-ils haïs? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu monsieur dire
+qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur et le plus loyal
+des hommes, et qu'il le respectait infiniment.</p>
+
+<p>Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant s'il
+n'oubliait rien. Puis, tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Six kilomètres, monsieur, répondit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez à vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel chemin
+prendriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La grande route, celle qui passe par Bréchy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne traverseriez pas les marais?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la Seille est débordée, monsieur, et que les fossés sont
+pleins d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'en coupant à travers bois, on ne s'abrégerait pas?...</p>
+
+<p>&mdash;On aurait moins de chemin à faire, mais on mettrait plus de temps...
+les sentiers sont mal tracés et encombrés d'ajoncs.</p>
+
+<p>Le procureur de la République dissimulait mal une réelle douleur. De
+plus en plus, les réponses d'Antoine lui semblaient fâcheuses.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait à Boiscoran,
+apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes séparés par des collines et
+des bois...</p>
+
+<p>&mdash;D'ici, entendez-vous les cloches de Bréchy?</p>
+
+<p>&mdash;Quand le vent est au nord, oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et hier soir? Et cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Le vent était à l'ouest, comme toujours quand il y a tempête.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler
+d'un... accident épouvantable.</p>
+
+<p>&mdash;Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.</p>
+
+<p>C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces derniers
+mots parurent, à cheval, deux gendarmes à qui M. Galpin-Daveline, avant
+de quitter le Valpinson, avait commandé de venir le rejoindre. Les
+apercevant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... s'écria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela signifie!...
+Je cours réveiller monsieur!...</p>
+
+<p>Le juge l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant Ribot
+aux gendarmes qui avaient mis pied à terre:) Vous allez garder ce garçon
+à vue, ajouta-t-il, et l'empêcher de communiquer avec qui que ce soit.
+(Puis, revenant à Antoine:) Et maintenant, commanda-t-il, conduisez-nous
+à la chambre de monsieur de Boiscoran!</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a>VIII</h3>
+
+
+<p>Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran n'était
+en réalité qu'un pied-à-terre de garçon&mdash;pied-à-terre passablement
+négligé, même.</p>
+
+<p>Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus
+si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la plus
+rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres d'amis,
+c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de M. de
+Boiscoran.</p>
+
+<p>Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont la
+porte ouvrait sur le palier du grand escalier.</p>
+
+<p>Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, le
+juge d'instruction, le procureur de la République et le greffier
+Méchinet:</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.</p>
+
+<p>Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? cria une voix jeune et forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je voudrais...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable! interrompit la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'&#339;il qu'au jour...</p>
+
+<p>Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, saisissant la
+poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle était fermée en dedans.</p>
+
+<p>Mais il eut vite pris un parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle...</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de voiler d'un
+inexpressible<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> mes formes apolloniennes et j'apparais.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se
+montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de sommeil, mais
+rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre souriante et la main
+largement tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue
+là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... (Et saluant M.
+Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous
+remercier d'avoir décidé à vous accompagner notre cher procureur de la
+République. C'est une vraie descente de justice...</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de M. Daubigeon,
+stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de
+serrer la main qu'il lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge
+d'instruction n'avait été si roide.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce n'est
+pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude
+n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends...</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! fit M. Daveline.</p>
+
+<p>Ils entrèrent, et au moment de passer la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est
+certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût accueillis
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la République, qui,
+cependant, était un peu de l'avis du greffier; silence!</p>
+
+<p>Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une fenêtre.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et il
+s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux
+moindres détails.</p>
+
+<p>Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation M. de
+Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa
+chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille étaient jetés
+au hasard sur les meubles et à terre. Il avait sur lui ce pantalon gris
+clair, reconnu et désigné successivement par Cocoleu, par Ribot, par
+Gaudry et par la femme Courtois.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette nuance de
+mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui,
+m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon ami, ce qui me vaut
+l'honneur matinal de votre visite?</p>
+
+<p>Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si
+la question se fût adressée à tout autre qu'à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.</p>
+
+<p>Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexité
+singulière se lut dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré!</p>
+
+<p>Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir
+intervenir:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne fut plus
+grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.</p>
+
+<p>De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un
+rapide regard.</p>
+
+<p>Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait
+debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la cheminée, le greffier
+Méchinet avait avisé une table, et il s'y était installé avec son
+papier, ses plumes et son écritoire de corne.</p>
+
+<p>Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, il
+renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles étaient
+parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, étaient
+soigneusement nettoyés.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? demanda M.
+Galpin-Daveline, après un minutieux examen.</p>
+
+<p>À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et éclatant de
+rire:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais
+m'emporter. J'ai eu presque peur...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça M.
+Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et de votre
+réponse à la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule,
+dépendent peut-être votre honneur et votre liberté...</p>
+
+<p>Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran se
+sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honnêtes, aux
+plus sûrs d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Il pâlit, et d'une voix troublée:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, monsieur
+Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour m'interroger...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis magistrat, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût permis
+de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, je vous aurais
+défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans hésitation, sans
+arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à ce qu'on m'eût fourni
+des preuves éclatantes, irrécusables, matérielles, de votre culpabilité.
+Et si, à la fin, il m'eût été démontré que vous étiez coupable, je vous
+aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain
+moment je vous avais assez estimé pour vous faciliter une alliance qui
+eût fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais
+de quoi, faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à
+l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! soit!
+Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant.</p>
+
+<p>C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang-froid et
+sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude apostrophe, et
+toujours du même ton:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction y courut.</p>
+
+<p>Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine d'eau.
+Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des
+résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la mousse de savon,
+surnageaient quelques fragments d'une extrême ténuité, mais cependant
+appréciables, de papier brûlé.</p>
+
+<p>Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-même la
+cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant à M. de
+Boiscoran:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous êtes
+lavé les mains en rentrant?</p>
+
+<p>D'un ton d'insouciance dédaigneuse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières enflammées?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien!</p>
+
+<p>Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la République et
+le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup d'&#339;il. Ils avaient, en
+même temps, ressenti la même impression.</p>
+
+<p>Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un homme
+d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui obéissait à
+quelque plan longuement médité, car ses réponses, comme autant d'aveux,
+semblaient le livrer pieds et poings liés à la prévention.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne fut
+qu'un éclair, et se retournant vers son greffier:</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez! lui commanda-t-il.</p>
+
+<p>Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement,
+minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à l'expression
+juste et châtier son style.</p>
+
+<p>Ayant terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé dehors
+la soirée d'hier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Après minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez emporté votre fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la
+cheminée, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!</p>
+
+<p>Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.</p>
+
+<p>C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un fini
+exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du
+fabricant:</p>
+
+<p>Klebb.</p>
+
+<p>&mdash;Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois,
+monsieur? interrogea le juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quatre ou cinq jours.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle occasion?</p>
+
+<p>&mdash;Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention
+dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la
+batterie de cette arme, dont le mécanisme avait une certaine analogie
+avec le système Remington. Bientôt il ouvrit le tonnerre et constata que
+le fusil était chargé. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche
+à enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme à sa place, et tirant
+de sa poche l'enveloppe métallique trouvée par Pitard, il la présenta à
+M. de Boiscoran, en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes
+cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de ce
+système?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par
+exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait nécessairement
+votre présence?</p>
+
+<p>&mdash;Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les
+enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.</p>
+
+<p>Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet se
+permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était trop au
+fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre
+compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement
+dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le prévenu avant de
+l'attaquer sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction s'était assis.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me
+donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne vous
+pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse aura
+certainement une influence décisive.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de ce
+calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures,
+difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le
+ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la plus odieuse des
+hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'éclairs:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi
+m'accuse-t-on?</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline ne broncha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, répondit-il.
+Commencez par répondre, et croyez-moi, dans votre intérêt, répondez
+franchement. Qu'avez-vous fait hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je!... Je me suis promené...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant la vérité. J'étais sorti sans but, j'ai marché au
+hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fusil sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le dira.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas traversé les marais de la Seille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction hocha gravement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites pas la vérité, monsieur, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Vos bottes, que j'aperçois là, sur votre descente de lit, vous donnent
+le démenti le plus formel. D'où vient la boue dont elles sont couvertes?</p>
+
+<p>&mdash;Les prairies, autour de Boiscoran, sont très humides.</p>
+
+<p>&mdash;N'insistez pas. Vous avez été vu.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été rencontré par le fils Ribot au moment où vous passiez le
+déversoir des étangs.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Où alliez-vous? demanda le juge.</p>
+
+<p>Pour la première fois, une inquiétude réelle contracta les traits de M.
+de Boiscoran, l'inquiétude d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir sous
+ses pas un précipice qu'il ne soupçonnait pas.</p>
+
+<p>Il hésita, et comprenant que nier était inutile:</p>
+
+<p>&mdash;J'allais à Bréchy, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le marchand de bois à qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne
+l'ayant pas trouvé, je suis revenu par la grande route...</p>
+
+<p>D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! prononça-t-il durement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas allé à Bréchy.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez...</p>
+
+<p>&mdash;Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas
+hâtif les bois de Rochepommier.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous-même. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore
+tout hérissé des épines des ajoncs que vous avez traversés.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais on vous y a vu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire
+votre humeur. Vous étiez troublé et fort en colère, vous parliez haut,
+vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres...</p>
+
+<p>Tout en parlant, le juge d'instruction s'était levé et avait pris sur un
+fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les poches et en
+retira une poignée de feuilles flétries.</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, voilà une preuve de la véracité de Gaudry.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais une femme, maîtresse Courtois, vous a vu sortir du bois de
+Rochepommier. Vous l'avez aidée à replacer sur son âne un sac qu'elle ne
+pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous avez raison, car ici,
+tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aperçois de
+la poussière blanche qui certainement est de la farine.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran baissait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, entre
+dix et onze heures, vous étiez au Valpinson...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, monsieur, cela n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant au Valpinson, près des ruines de l'ancien château,
+qu'a été ramassée cette enveloppe de cartouche Klebb que je viens de
+vous montrer...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas dit que
+vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de ces enveloppes
+métalliques?... (Et, essayant de réagir:) Si j'étais allé au Valpinson,
+ajouta-t-il, quel intérêt aurais-je à le nier?</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, prononça-t-il. Hier soir, entre dix et onze
+heures, le feu a été mis au Valpinson, dont il ne reste plus que des
+cendres...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Hier au soir on a tiré deux coups de fusil sur le comte de
+Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire que
+l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de Boiscoran.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IXa" id="IXa"></a>IX</h3>
+
+
+<p>Tel qu'un homme pris de vertige, pâle comme si tout le sang de ses
+veines eût afflué à son c&#339;ur, Jacques de Boiscoran jetait autour de lui
+des regards éperdus. Il ne rencontra que des visages mornes et
+consternés.</p>
+
+<p>Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant à l'huisserie
+de la porte. Le greffier Méchinet restait la plume en l'air, béant de
+stupeur. M. Daubigeon baissait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible, murmura-t-il, horrible!</p>
+
+<p>Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de ses
+deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine.</p>
+
+<p>Il n'y avait que M. Galpin-Daveline à ne pas paraître ému. La loi, dont
+il se considérait comme une imposante manifestation, ne s'émeut pas.
+Même le pli de ses lèvres minces trahissait comme l'ébauche d'un sourire
+aussitôt réprimé; le froid sourire de l'ambitieux, content d'avoir bien
+joué son petit rôlet.</p>
+
+<p>Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran était coupable, et
+qu'ayant à choisir entre un ami et l'occasion de se mettre en évidence,
+il avait habilement choisi?</p>
+
+<p>Après une minute de silence qui parut un siècle, se posant debout, les
+bras croisés, devant l'infortuné:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-vous? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Boiscoran se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement
+convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la folie! s'écria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel crime, si
+odieux, si lâche!... Est-ce possible, est-ce vraisemblable! Je
+l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire! Non, vous ne me
+croiriez pas!</p>
+
+<p>Il eût réussi à émouvoir le marbre de la cheminée avant M.
+Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, prononça le magistrat d'un ton
+glacé. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent être oubliées?
+Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est même plus l'homme qui vous parle,
+c'est le juge. On vous a vu...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le misérable?...</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran parut anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot épileptique recueilli par la
+comtesse de Claudieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a suffi des propos incohérents d'un malheureux frappé
+d'imbécillité pour que l'on me crût coupable, moi, d'un incendie, d'un
+meurtre...</p>
+
+<p>Jamais le juge d'instruction n'avait visé avec tant d'efforts à cette
+solennité qui frappe les esprits et s'impose.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la
+plénitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont
+impénétrables...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains,
+puis vous cacher derrière une pile de fagots et tirer sur le comte de
+Claudieuse deux coups de fusil...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous a paru tout simple!</p>
+
+<p>&mdash;Non. J'ai été révolté comme tout le monde. Vous sembliez planer si
+haut au-dessus des soupçons. Mais voilà que l'instant d'après, on
+ramasse sur le théâtre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut
+appartenir qu'à vous. Mais voici que moi, arrivant ici, à l'improviste,
+je trouve noire de charbon et de débris de papier brûlé l'eau où vous
+vous êtes lavé les mains en rentrant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la
+voix. Je vous interroge et vous confessez être resté dehors hier soir de
+huit heures à minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures,
+vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis obligé,
+pour vous confondre, de vous produire les témoignages de Ribot, de
+Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu là où vous
+prétendez n'être pas allé. Cette dernière circonstance seule vous
+condamne. Quel a donc été l'emploi de cette soirée, que vous ne pouvez
+le faire connaître!... Vous vous prétendez innocent. Aidez-moi à faire
+éclater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures à
+minuit?...</p>
+
+<p>M. de Boiscoran n'eut pas le temps de répondre. Depuis un moment déjà
+montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une
+foule irritée.</p>
+
+<p>Un gendarme entra tout effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur
+de la République, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et
+femmes, qui veulent faire un mauvais parti à monsieur de Boiscoran; ils
+le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le traîner à la
+rivière. Quelques hommes sont armés de fourches, mais les femmes sont
+les plus enragées. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde
+à les contenir...</p>
+
+<p>Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se
+rapprochèrent et redoublèrent, et très distinctement, on entendit crier:</p>
+
+<p>&mdash;À l'eau Boiscoran! À l'eau l'incendiaire! Le procureur de la
+République se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez dire à ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge
+le prévenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est à moi
+qu'ils auront affaire!</p>
+
+<p>Le gendarme obéit.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran était devenu livide.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur
+indignation, jusqu'à un certain point légitime, si vous connaissiez les
+déplorables événements de la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore!</p>
+
+<p>&mdash;Deux pompiers de Sauveterre, dont un, père de cinq enfants, ont péri
+dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Bréchy et un gendarme, en
+essayant de leur porter secours, ont été si grièvement brûlés qu'on
+craint pour leur vie.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs.
+Vous voyez combien il importerait de vous justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le puis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes innocent, oui. Faites-moi connaître l'emploi de votre
+soirée...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut réfléchir; puis:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, je vais être
+obligé de décerner contre vous un mandat...</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais être forcé de vous faire arrêter séance tenante et diriger sur
+la prison de Sauveterre...</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc!</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je suis victime d'un concours inouï de circonstances.
+J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut l'idée d'une Providence
+pour expliquer certaines fatalités. Mais, par tout ce qu'il y a de saint
+au monde, je le jure, je suis innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce serait fait, si je pouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous préparer à suivre les
+gendarmes.</p>
+
+<p>Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y
+fut suivi par son valet de chambre portant des vêtements.</p>
+
+<p>Tout occupé de dicter à son greffier la dernière partie de
+l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier «son prévenu».</p>
+
+<p>Le vieil Antoine en profita.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur..., souffla-t-il à l'oreille de son maître, tout en
+paraissant l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Plus bas! La fenêtre du fond du cabinet est ouverte... Elle
+n'est qu'à vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-dessous, est
+molle... Tout près est un des soupiraux des caves, et au fond est la
+cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'à cinq lieues, j'aurai
+un bon cheval cette nuit, à l'entrée du parc.</p>
+
+<p>Un amer sourire monta aux lèvres de M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je réponds de tout; il
+n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mère!</p>
+
+<p>Mais, au lieu de lui répondre, Jacques de Boiscoran se retourna et
+appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut
+approché:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez cette fenêtre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons
+chevaux, et la mer est à cinq lieues... Un coupable vous eût échappé...
+Je suis innocent, je reste.</p>
+
+<p>En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui était
+plus aisé que de s'évader et de gagner le jardin, et très probablement
+cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais après?</p>
+
+<p>Il avait, c'était incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout,
+quelques chances de se soustraire à toutes les recherches. Mais il était
+plus probable, mille fois, qu'il serait découvert dans sa cachette même,
+ou rejoint en essayant d'atteindre la côte.</p>
+
+<p>S'il réussissait à fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous quels
+travestissements éviterait-il une extradition toujours menaçante?</p>
+
+<p>Ce serait bien autre chose, s'il était repris. Sa situation, déjà si
+compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative
+de fuite serait considérée comme le plus explicite des aveux.</p>
+
+<p>En de telles conditions, résister à la tentation de s'évader, et bien
+faire savoir qu'on résistait, qu'on tenait à rester sous la main de la
+justice, c'était bien moins démontrer son innocence que donner la preuve
+d'une rare habileté. Voilà ce qu'en clin d'&#339;il aperçut ou crut
+apercevoir M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>C'est d'après soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et
+circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les
+mouvements irréfléchis. Et dans cet accent de froid persiflage de
+l'homme qui tient à bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les
+autres, sera relatée au procès-verbal.</p>
+
+<p>Bien autres étaient les idées du procureur de la République et du
+greffier Méchinet.</p>
+
+<p>Si le juge d'instruction était trop aveuglé par ses préventions pour
+rien discerner, ils avaient fort bien remarqué, eux, par combien
+d'émotions étrangement diverses venait de passer le prévenu.</p>
+
+<p>Étourdi tout d'abord, jusqu'au point de paraître croire à une
+plaisanterie de mauvais goût, sa contenance avait ensuite trahi la plus
+violente colère, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais à
+mesure que les charges s'étaient accumulées, toujours plus accablantes,
+et que le cercle de l'accusation s'était rétréci, bien loin de se
+démoraliser davantage, il avait semblé recouvrer son assurance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de même singulier, grommela Méchinet.</p>
+
+<p>M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran sortit
+de son cabinet de toilette, habillé et prêt:</p>
+
+<p>&mdash;Une question encore, monsieur, fit-il.</p>
+
+<p>Le malheureux s'inclina. Il était pâle, mais calme et maître de soi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, dit-il, prêt à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai bref. Vous avez paru surpris et indigné qu'on osât vous
+accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut
+juger que sur des apparences. Réfléchissez, et vous reconnaîtrez que
+toutes les apparences sont contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le reconnais que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Juré, vous n'hésiteriez pas à condamner un accusé qui se trouverait
+dans la même situation que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non!</p>
+
+<p>Le procureur de la République bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas sincère, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran hocha la
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, répondit-il, mais
+c'est en toute sincérité que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas
+l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne
+discernais pas le mobile de son action. Car enfin, à moins d'être fou,
+on ne commet pas un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous
+le demande, moi pour qui la destinée n'a eu que des sourires, moi qui
+suis à la veille d'un mariage ardemment désiré, pourquoi, dans quel but,
+dans quel intérêt aurais-je été incendier le Valpinson et tenter
+d'assassiner le comte de Claudieuse?...</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans une impatience mal dissimulée que M. Galpin-Daveline
+avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui
+s'offrait d'intervenir:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mobile, à vous, monsieur, interrompit-il, était la haine. Vous
+haïssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne
+protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez
+dit à moi-même!</p>
+
+<p>Jacques de Boiscoran pâlit encore, s'il était possible, et d'un ton
+d'écrasant dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait, prononça-t-il, je ne sais pas de quel droit vous
+abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici
+qu'il n'était plus d'amitié entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je
+ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas varié, je puis
+répéter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de
+Claudieuse était un voisin tracassier, entêté de ses droits et jaloux de
+son gibier jusqu'à l'absurde. J'ai ajouté que, s'il déclarait mes
+opinions politiques exécrables, j'estimais les siennes ridicules et
+dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement,
+en manière de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas
+mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte
+de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du
+bout de son orteil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couché en joue
+le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus à votre cerveau, et le
+meurtre avait lieu ce jour-là...</p>
+
+<p>Un geste terrible trahit la colère de M. de Boiscoran; mais se
+maîtrisant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon emportement était moins grand qu'il n'a dû le paraître, dit-il.
+J'ai pour le caractère de monsieur de Claudieuse la plus profonde
+estime. Ce m'est une grande douleur ajoutée à toutes les autres que de
+penser qu'il a pu m'accuser...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne vous a pas accusé! interrompit M. Daubigeon, il a été au
+contraire le premier et le plus obstiné à vous défendre... (Et en dépit
+des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) Malheureusement,
+poursuivit le procureur de la République, tout cela n'enlève rien de
+l'évidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez à vous
+taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous êtes innocent,
+pourquoi ne pas essayer de vous justifier... Qu'attendez-vous,
+qu'espérez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien...</p>
+
+<p>Méchinet venait d'achever la rédaction du procès-verbal.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'écrire quelques lignes
+à mon père et à ma mère? Ils sont vieux: un tel événement peut les
+tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je vais
+mettre les scellés sur cette pièce, dit-il, et vous en serez
+provisoirement le gardien... Vous savez à quelle surveillance cela vous
+oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne
+retrouvait pas les pièces à conviction décrites au procès-verbal...
+Maintenant, comment regagner Sauveterre?</p>
+
+<p>Après mûre délibération, il fut arrêté que M. de Boiscoran ferait la
+route dans une voiture à lui, où monterait un gendarme. M. Daubigeon, le
+juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours
+conduite par Ribot, lequel était furieux d'avoir été gardé à vue.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons, dit le juge, quand les dernières formalités furent
+remplies.</p>
+
+<p>Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de
+paysans furieux et s'attendait à des huées. Il se trompait. Le gendarme
+dépêché par M. Daubigeon avait si bien rempli sa mission que pas un cri
+ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le
+cheval partit au trot, des malédictions frénétiques s'élevèrent, et une
+volée de pierres fut lancée, dont une blessa le gendarme au front.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous portez malheur, mon accusé, dit cet homme, qui était
+un ami de celui qui avait été si cruellement blessé au Valpinson.</p>
+
+<p>M. de Boiscoran ne répondit pas. Il s'enfonça dans son coin et il parut
+tomber dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortit qu'au moment où
+la voiture s'arrêta dans la cour de la prison de Sauveterre.</p>
+
+<p>Sur le seuil de la geôle, le geôlier, maître Blangin, attendait,
+souriant à l'idée de posséder un prisonnier de cette importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous conduire à ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au
+malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reçu au gendarme et
+que je vous écroue.</p>
+
+<p>Et en effet, atteignant son registre crasseux, il écrivit le nom de
+Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond
+arrêté la veille, au moment où il escaladait une clôture.</p>
+
+<p>C'en était fait: Jacques de Boiscoran était prisonnier, au secret...</p>
+
+
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<p class="c"><i>L'affaire de Boiscoran</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+
+<p>L'hôtel de Boiscoran, rue de l'Université, 216, est d'apparence modeste.
+Étroite est la cour qui le précède, et il serait hardi de donner le nom
+de jardin aux quelques mètres de terre humide qui s'étendent derrière.</p>
+
+<p>Il ne faut pas se fier à ces dehors. Le logis lui-même est un
+chef-d'&#339;uvre de confortable, où des mains patientes et soigneuses ont
+réuni toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le goût et le
+secret se perdent.</p>
+
+<p>Le pavé du vestibule, une mosaïque étonnante, a été rapporté de Venise
+en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourné et qui s'était attaché à
+la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier est un chef-d'&#339;uvre de
+serrurerie, et les boiseries de la salle à manger sont sans rivales à
+Paris, depuis qu'ont été dispersées au vent des enchères les boiseries
+fameuses du château de Bercy.</p>
+
+<p>Le salon où la marquise aime à s'entourer d'hommes politiques est à la
+hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a été admis qui n'ait sa
+valeur artistique. On ferait un bon marché en payant au poids de l'or la
+garniture de la cheminée. Le lustre est une merveille. Et chacune des
+huit toiles suspendues aux lambris est une &#339;uvre hors ligne de quelque
+maître illustre.</p>
+
+<p>Tout cela n'est rien, pourtant, comparé au cabinet de curiosités du
+marquis de Boiscoran. Situé au second étage de l'hôtel, dont il occupe
+toute la profondeur et la moitié de la largeur, ce cabinet, disposé en
+façon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les délices d'un
+artiste. Dans de vastes armoires vitrées, placées tout autour, s'étalent
+les collections du marquis, trésors de toutes les époques, ses ivoires,
+ses émaux, ses bronzes, ses manuscrits uniques, ses porcelaines
+incomparables, et surtout ses faïences, ses chères faïences, la joie et
+le tourment de sa vieillesse.</p>
+
+<p>L'homme était digne du cadre. À soixante et un ans qu'il avait alors, le
+marquis était droit comme un <i>i</i> et de la maigreur la plus
+aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne cessait de
+bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien meublée, et de
+petits yeux brillants où se lisait toute la malice d'un amateur obligé
+de lutter sans cesse de ruses avec les marchands de curiosités et les
+brocanteurs de l'hôtel des ventes.</p>
+
+<p>C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apogée de sa carrière, signalée
+par un grand discours sur le <i>droit de réunion</i>; aussi semblait-il que
+sa montre se fût arrêtée cette année-là. Toutes ses idées trahissaient
+l'homme de la dynastie de Juillet, de même que son extérieur, son
+costume, sa haute cravate, ses favoris et le toupet qui bouclait son
+front décelaient l'admirateur et l'ami du roi-citoyen. Il ne s'occupait
+pas de politique pour cela, et même, à vrai dire, il ne s'occupait de
+rien.</p>
+
+<p>À la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son mari,
+M<sup>me</sup> de Boiscoran régnait despotiquement au logis, administrant la
+fortune, régentant son fils unique, Jacques, décidant sans appel de
+toutes choses.</p>
+
+<p>Inutile de rien demander au marquis, sa réponse était invariable:</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-vous à ma femme.</p>
+
+<p>Cet excellent homme avait acheté la veille, un peu au hasard, un lot
+assez considérable de faïences, représentant des scènes de la
+Révolution, et sur les trois heures, installé dans son cabinet, une
+loupe à la main, il s'occupait d'établir l'origine et la valeur de ses
+plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>La marquise entra, tenant à la main un papier bleu.</p>
+
+<p>Plus jeune de six ou huit ans que son mari, M<sup>me</sup> de Boiscoran était
+bien la compagne qu'il fallait à cet esprit paresseux et ami du repos. À
+sa démarche, à son geste, à sa voix, on reconnaissait tout de suite la
+femme qui tient le gouvernail, qui commande et qui veut être obéie à la
+baguette.</p>
+
+<p>D'une beauté jadis célèbre, elle gardait encore d'assez remarquables
+restes pour faire excuser bien des prétentions. Elle n'en avait aucune,
+affirmait-elle, disant que, puisqu'il est impossible, d'éviter les
+ravages des années, c'est faire preuve d'esprit que de les accepter de
+bonne grâce. Cependant, la coquetterie ne perd jamais ses droits. Si
+M<sup>me</sup> de Boiscoran ne se rajeunissait pas, elle se vieillissait à
+plaisir. Les quelques années que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de
+dissimuler de leur âge, elle les ajoutait obstinément au sien. Il y
+avait de l'affectation dans la façon dont elle faisait bouffer les
+masses de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraîches comme
+celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y eût mis de la poudre.</p>
+
+<p>Elle était si défaite et si terriblement agitée quand elle entra dans le
+cabinet de son mari, qu'il en fut ému, lui qui, depuis longues années,
+s'était fait une loi de ne s'émouvoir de rien.</p>
+
+<p>Abandonnant le plat qu'il était en train d'examiner:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquiète, qu'arrive-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Un horrible malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques est mort!... s'écria le vieux collectionneur.</p>
+
+<p>La marquise secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est plus affreux peut-être...</p>
+
+<p>Le vieillard, qui s'était dressé à la vue de sa femme, se laissa
+pesamment retomber sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit ce
+papier bleu qu'elle tenait, et lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, fit-elle, la dépêche que je reçois à l'instant du valet de
+chambre de Jacques, de notre vieil Antoine.</p>
+
+<p>D'une main tremblante, le marquis déplia le papier, et lut:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Malheur épouvantable. M. Jacques accusé d'avoir incendié château
+du Valpinson et assassiné comte de Claudieuse. Charges terribles
+contre lui. Interrogé, s'est à peine défendu. Vient d'être arrêté
+et conduit en prison. Désespéré. Que faire...?</i></p></div>
+
+<p>La marquise avait tremblé que son mari ne fût comme foudroyé par cette
+dépêche, dont le laconisme révélait les terreurs d'Antoine. Il n'en fut
+rien.</p>
+
+<p>C'est de l'air le plus calme qu'il la replaça sur la table et que,
+haussant les épaules, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran n'en pouvait revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas compris, mon ami..., commença-t-elle.</p>
+
+<p>Il l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris, fit-il, que notre fils est accusé d'un crime qu'il n'a
+pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que vous doutiez de
+lui! Quelle mère êtes-vous donc! Je suis, pour ma part, je vous
+l'assure, parfaitement tranquille. Jacques incendiaire, Jacques
+assassin!... C'est stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'avez pas lu la dépêche! s'écria la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges...</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'eût pas arrêté.
+C'est désagréable, c'est même pénible...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne s'est pas défendu, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser d'avoir
+dévalisé la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine de me
+défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils
+coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Antoine est un vieux sot, déclara le marquis. (Et, tirant sa tabatière
+et bourrant son nez de tabac:)</p>
+
+<p>D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques est
+amoureux de la petite Denise de Chandoré?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fou, monsieur, comme un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle adore Jacques, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur mariage est
+définitivement fixé...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques vous a écrit à ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Où il vous annonce son arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il voulait faire lui-même ses emplettes de noces.</p>
+
+<p>D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le couvercle
+de sa tabatière.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez, fit-il, qu'un garçon tel que notre fils, Jacques, un
+Boiscoran, amoureux, aimé, qui va se marier, qui a la tête pleine de
+corbeilles de noces, ait commis un crime abominable!... Cela ne se
+discute pas, et la preuve, c'est que je vais, si vous le voulez bien, me
+remettre paisiblement à ma besogne.</p>
+
+<p>Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu à peu, la
+marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de son mari.
+Le sang remontait à ses joues et le sourire à ses lèvres pâlies.</p>
+
+<p>Et d'une voix plus ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, en effet, dit-elle, ai-je été trop prompte à m'alarmer.</p>
+
+<p>Du geste, le marquis approuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup trop prompte, chère amie, fit-il. Et même, entre nous,
+je vous engage à ne point vous en vanter. Comment la justice
+n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mère elle-même le
+soupçonne!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran avait repris et relisait la dépêche d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, murmura-t-elle, répondant aux dernières objections de
+son esprit, qui donc, à ma place, n'eût été frappé d'épouvante! Ce nom
+de Claudieuse, surtout...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais c'est le nom d'un très digne et très loyal gentilhomme,
+le meilleur que je sache, en dépit de ses façons de loup de mer.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques le hait, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, ma chère, se soucie de lui comme de l'an quarante.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont eu plusieurs querelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nécessairement; Claudieuse est un forcené légitimiste, et comme tel,
+c'est toujours avec le dernier mépris qu'il parle de nous autres tous,
+qui avons servi la famille d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques lui a envoyé du papier timbré.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a parbleu bien fait, de même qu'il a eu tort de ne pas pousser
+le procès jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la rivière qui
+nous sépare, la Pibole, des prétentions par trop exorbitantes. Ne
+voudrait-il pas, en toute saison et selon son gré, retenir les eaux, au
+risque de noyer les prés de Boiscoran, qui sont bien plus bas que les
+siens! Déjà feu mon frère, qui était un ange de patience et de douceur,
+avait eu maille à partir avec ce despote.</p>
+
+<p>Mais la marquise n'était pas convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a autre chose, fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ce que je me demande.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques vous l'aurait-il donné à entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Voici ce qui s'est passé. L'an dernier, chez la duchesse de
+Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de Claudieuse et
+ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, et comme nous
+donnions un bal la semaine suivante, l'idée me vint, que je mis aussitôt
+à exécution, de l'inviter. Elle refusa, et d'un ton de réserve si
+glacial qu'il n'y avait pas à insister.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Le soir même, je parlai de ma démarche à Jacques. Il s'en montra très
+irrité et me dit, avec un emportement que son respect contenait à peine,
+que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses raisons pour n'avoir rien
+de commun avec ces gens-là...</p>
+
+<p>Si parfaite était la sécurité de M. de Boiscoran qu'il n'écoutait déjà
+plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'&#339;il ses
+précieuses faïences.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, interrompit-il. Jacques déteste les Claudieuse. Qu'est-ce que
+cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens qu'on
+déteste!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran ne poursuivit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, demanda-t-elle, que faire?...</p>
+
+<p>Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut
+stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;L'important, répondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il faudrait
+voir, consulter...</p>
+
+<p>Quelques coups rapides et légers, frappés à la porte, l'interrompirent.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria-t-il.</p>
+
+<p>Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette mention:
+<i>télégraphie privée.</i></p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! s'écria le marquis, j'en étais bien sûr!... Voilà qui va nous
+mettre l'esprit en repos!</p>
+
+<p>Le domestique s'était retiré; il rompit l'enveloppe. Mais au dernier
+regard jeté sur cette dépêche, le sourire se glaça sur ses lèvres; il
+pâlit et dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!...</p>
+
+<p>Rapide comme la pensée, M<sup>me</sup> de Boiscoran s'empara du papier fatal.
+Elle lut d'un coup d'&#339;il:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Vite, arrivez. Jacques en prison, au secret, accusé d'un crime
+affreux. Toute la ville dit qu'il est coupable et qu'il a même
+avoué. C'est une infâme calomnie. Son juge est son ancien ami,
+Galpin-Daveline, qui devait épouser cousine Lavarande. Ne sais
+rien, sinon que Jacques est innocent. C'est une intrigue
+abominable. Grand-père Chandoré et moi ferons l'impossible. Votre
+secours indispensable. Venez, venez.</i></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Denise de Chandoré</span></p></div>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fils est perdu! s'écria M<sup>me</sup> de Boiscoran en fondant en
+larmes.</p>
+
+<p>Mais déjà le marquis s'était redressé sous ce coup terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'écria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est
+une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en péril, je le
+reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui d'un procès
+criminel. Que ne fait-on pas dire à un homme au secret!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut agir! interrompit M<sup>me</sup> de Boiscoran, à demi folle de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. Cherchons
+lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis écrire à monsieur de Margeril... De pâle qu'il était, le
+marquis devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous! s'écria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi!</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...</p>
+
+<p>D'un geste menaçant, le marquis l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux, s'écria-t-il, de l'accent de la haine la plus
+atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent périr sur
+l'échafaud que de devoir son salut à cet homme!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran semblait près de s'évanouir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai été
+qu'imprudente...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit durement le marquis. (Et se maîtrisant, grâce à un
+puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir à quoi s'en
+tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre...</p>
+
+<p>&mdash;Seule?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je vous trouverai un conseil, un légiste habile et sûr, un avocat
+qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il vous guidera,
+là-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les
+circonstances. Denise a raison: Jacques doit être victime de quelque
+ténébreuse intrigue... N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du
+calme, beaucoup de calme...</p>
+
+<p>Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les
+domestiques accoururent, effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avoué,
+maître Chapelain... qu'on prenne une voiture.</p>
+
+<p>Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence
+que, vingt minutes plus tard, maître Chapelain arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous avons besoin de toute votre expérience, mon digne ami, lui
+dit le marquis. Tenez, lisez ces dépêches...</p>
+
+<p>Fort heureusement l'avoué savait garder le secret de ses impressions,
+car il crut à la culpabilité de Jacques, sachant bien avec quelle
+circonspection sont délivrés les mandats d'arrêt.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'homme qu'il faut à madame la marquise, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Un garçon que sa modestie a toujours empêché de se produire, bien
+qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un
+admirable orateur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le nommez?...</p>
+
+<p>&mdash;Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures après, en effet,
+le protégé de maître Chapelain franchissait le seuil de l'hôtel de
+Boiscoran.</p>
+
+<p>C'était un homme de trente à trente-deux ans, très brun, avec de grands
+yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence
+et l'énergie.</p>
+
+<p>Il plut au marquis, lequel, après lui avoir exposé ce qu'il savait de la
+situation de Jacques, entreprit de lui faire connaître le terrain sur
+lequel il allait man&#339;uvrer, lui disant quels alliés et quels adversaires
+il rencontrerait à Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier à M.
+Séneschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus
+retors de tous ces diplomates de sous-préfecture, qui rendraient des
+points à Machiavel.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur,
+dit l'avocat.</p>
+
+<p>Et le soir même, à huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran
+et Manuel Folgat prenaient place dans un coupé du chemin de fer
+d'Orléans.</p>
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+
+<p>Le chemin de fer qui relie Sauveterre à la ligne d'Orléans doit une
+légitime célébrité à une série de courbes absolument inutiles, mais qui
+sont comme un défi au bon sens et qui seraient le théâtre d'accidents
+quotidiens si l'on s'avisait de marcher à une vitesse de plus de huit ou
+dix kilomètres à l'heure. La gare, toujours pour la plus grande
+commodité de messieurs les voyageurs, a été bâtie à une bonne demi-lieue
+de la ville, sur l'emplacement des jardins de M. Thibault, le premier
+banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonnée
+d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de marché, s'emplissent
+de paysans qui, le verre à la main et la bouche pleine de protestations
+de bonne foi, cherchent à se voler à qui mieux mieux.</p>
+
+<p>Les jours ordinaires, même, cette route est assez fréquentée, car le
+chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou
+partir les trains, dévisager les étrangers, et aussi épiloguer sur les
+motifs connus ou secrets qui peuvent déterminer M. Untel ou M<sup>me</sup>
+Unetelle à se mettre en voyage.</p>
+
+<p>Il était neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le
+train qui amenait la marquise de Boiscoran et maître Folgat.</p>
+
+<p>La marquise était brisée des fatigues et des angoisses de cette nuit
+passée tout entière à discuter les chances de salut de son fils, et
+d'autant plus anéantie que maître Folgat s'était étudié à ne pas
+encourager ses espérances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien
+laissé paraître, les doutes de maître Chapelain. De même que le vieil
+avoué, le jeune avocat s'était dit qu'on n'arrête pas un homme tel que
+Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de
+ces preuves qui valent presque une certitude. Bientôt le train ralentit
+sa marche.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu, mon Dieu! fit M<sup>me</sup> de Boiscoran, pourvu que Denise et
+monsieur de Chandoré aient eu l'idée d'envoyer une voiture par-devant de
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, madame? demanda maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y dérober à tous les yeux ma
+douleur et mes larmes...</p>
+
+<p>Le jeune avocat secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur
+vos actions quelque influence...</p>
+
+<p>Elle le regardait d'un air surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez
+éviter les regards. Ce serait une faute immense, peut-être irréparable.
+Que penserait-on, si l'on vous voyait désolée et en pleurs? On penserait
+que vous êtes sûre de la culpabilité de votre fils, et ceux qui doutent
+encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conquérir
+l'opinion; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays
+surtout, où chacun vit sous le contrôle immédiat du voisin. L'opinion
+s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les
+jurés jusque dans la salle de leurs délibérations...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, madame, au nom des intérêts les plus sacrés, faites appel à
+toute votre énergie, refoulez au plus profond de votre âme vos
+maternelles angoisses, séchez vos larmes et montrez à tous une confiance
+superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, une mère n'est
+pas ainsi quand son fils est coupable.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est
+à moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare
+déserte, autant je désire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je
+vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pensée de son
+fils.</p>
+
+<p>La marquise de Boiscoran n'était pas une femmelette. Tirant un peigne de
+son sac de voyage, elle répara le désordre de sa coiffure; en quelques
+gestes rapides, elle rétablit l'harmonie de sa toilette; ses traits,
+grâce à une puissante projection de volonté, reprirent leur sérénité
+accoutumée; elle contraignit sa bouche à sourire, sans qu'on discernât
+l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paraître, maintenant?</p>
+
+<p>Le train s'arrêtait devant les bâtiments de la station. Maître Folgat
+sauta légèrement à terre, et offrant la main à la marquise pour l'aider
+à descendre:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu;
+tout Sauveterre doit être là.</p>
+
+<p>C'était plus qu'à moitié vrai. Dès la veille au soir, le bruit s'était
+répandu&mdash;semé par qui? on ne sait&mdash;que la «mère de l'assassin», comme on
+disait déjà charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et
+chacun s'était bien promis à part soi de se trouver, par hasard, à la
+gare à son arrivée.</p>
+
+<p>C'était une émotion à ne pas négliger, dans une localité où la
+conversation vit trois jours sur la dernière robe arborée par la
+sous-préfète.</p>
+
+<p>De l'impression de M<sup>me</sup> de Boiscoran, en se trouvant en face de tant
+de monde, nul ne s'était inquiété ni soucié. C'est qu'à Sauveterre la
+curiosité a du moins cette qualité de n'être pas hypocrite. On y est
+indiscret naïvement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carrément
+devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de démêler le
+secret de votre joie ou de votre douleur.</p>
+
+<p>Il est vrai d'ajouter que les esprits étaient fort montés contre Jacques
+de Boiscoran. S'il n'y eût eu à sa charge que la destruction du
+Valpinson et les coups de fusil tirés à M. de Claudieuse, ce n'eût été
+que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des conséquences
+épouvantables. Deux hommes y avaient péri, et deux autres y avaient été
+blessés assez grièvement pour qu'on les crût en danger de mort.</p>
+
+<p>La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale.
+Dans une charrette, recouverte d'un drap et près de laquelle marchaient
+deux prêtres, on rapportait les restes carbonisés et n'ayant plus forme
+humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une
+voiture qui suivait étaient les deux blessés, l'un, le gendarme,
+impassible; l'autre, le fermier, poussant des cris déchirants.</p>
+
+<p>Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le
+maire, portant entre ses bras son dernier enfant et traînant, pendus à
+ses jupes, les quatre autres, dont l'aîné n'avait pas douze ans.</p>
+
+<p>Attribuant tous ces malheurs à Jacques, les gens le chargeaient de
+malédictions et songeaient peut-être à les faire remonter en huées
+jusqu'à sa mère, jusqu'à la marquise de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! la voilà! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le
+seuil de la gare, donnant le bras à maître Folgat.</p>
+
+<p>Seulement, on ne dit que cela, tant on était surpris de l'assurance de
+son maintien.</p>
+
+<p>Deux courants aussitôt divisèrent l'opinion. Elle a du toupet! pensaient
+les uns. Et les autres: elle est sûre de l'innocence de son fils.</p>
+
+<p>Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression
+qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les
+conseils de maître Folgat. Sa force en fut doublée. Et distinguant dans
+la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avança vers
+elles, et toujours souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inouï! Voici
+maintenant la liberté d'un homme tel que mon fils à la merci du premier
+soupçon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la
+nouvelle hier soir par le télégraphe, et j'accours avec monsieur, qui
+est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris.</p>
+
+<p>Maître Folgat fronçait les sourcils. Il eût voulu la marquise plus
+mesurée. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs du parquet, prononça-t-il d'un ton d'oracle,
+regretteront peut-être d'avoir été si prompts.</p>
+
+<p>Heureusement, un jeune garçon qui portait pour toute livrée une
+casquette à galon d'or s'approcha de M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture de monsieur de Chandoré est là, dit-il, aux ordres de
+madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garçon. (Et saluant
+les braves Sauveterriens, interloqués de son assurance:) Excusez-moi de
+vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandoré
+m'attend. J'espère d'ailleurs avoir, cet après-midi même, le plaisir de
+vous rendre visite... au bras de mon fils.</p>
+
+<p>La maison de Chandoré, pour parler comme à Sauveterre, est bâtie de
+l'autre côté de la place du Marché-Neuf, tout au sommet de la rue de la
+Rampe, une rue qui n'est guère plus praticable qu'un escalier et dont M.
+Séneschal, le maire, ne cesse de demander la rectification au conseil
+municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser.</p>
+
+<p>C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanquée d'une
+prétentieuse tourelle à toit pointu, que le radical docteur Seignebos
+appelle une perpétuelle menace du système féodal. Il est certain que les
+Chandoré affichaient autrefois de hautes prétentions nobiliaires, le
+dédain profond de quiconque n'avait pas eu des ancêtres aux croisades,
+et la haine de toutes les idées qui datent de la Révolution.</p>
+
+<p>Mais s'ils avaient jamais été redoutables, ils avaient depuis longues
+années cessé de l'être. De cette grande famille, une des plus nombreuses
+de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard,
+le baron de Chandoré, et une enfant, sa petite-fille, la fiancée de
+Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Denise était orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'à moins de
+cinq mois d'intervalle elle perdit son père, tué en duel, à la suite
+d'une discussion futile, et sa mère, une demoiselle de Lavarande, qui
+n'eut pas l'énergie de survivre à l'homme qu'elle avait aimé. Ce fut,
+certes, pour l'enfant, un immense malheur; mais ni les soins ni la
+tendresse ne lui manquèrent. Sur elle seule son grand-père reporta
+toutes ses affections et toutes ses espérances, et les deux s&#339;urs de sa
+mère, les demoiselles de Lavarande, déjà d'un certain âge, prirent la
+résolution définitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus
+exclusivement à leur nièce.</p>
+
+<p>Dès cette époque, les deux bonnes demoiselles avaient demandé à M. de
+Chandoré à venir demeurer avec lui. Il avait rejeté bien loin leurs
+propositions, déclarant que, sa petite-fille étant à lui seul, il
+prétendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il trouvait déjà bien
+beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de
+s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journées.</p>
+
+<p>De ce différend devait naître et naquit en effet, entre les tantes et le
+grand-père, une rivalité qui se traduisit par les plus étonnantes
+exagérations. Ce fut à qui capterait, et dame!, par n'importe quels
+moyens, la première place dans l'affection de la petite fille, à qui
+déroberait une de ses caresses ou achèterait le plus cher un de ses
+sourires. À cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont été
+inventés. À dix ans, elle était rassasiée de robes et ne savait plus où
+mettre ses bijoux.</p>
+
+<p>Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se métamorphoser M.
+de Chandoré. Brusque, sévère, dur, il avait, sans transition, tourné au
+«papa gâteau». Il avait éteint l'éclat métallique de ses yeux, fixé sur
+ses lèvres un perpétuel sourire et donné à sa voix ces inflexions
+mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les
+rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du
+pâtissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites
+amies, organisait des dînettes, poussait le cerceau ou le volant, et
+même, au besoin, menait les rondes.</p>
+
+<p>Denise fronçait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il
+devenait tout pâle. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole: il
+resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des médecins qui
+lui rirent au nez.</p>
+
+<p>Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de
+dépasser les folies de M. de Chandoré. Certes, si Denise apprit quelque
+chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre
+signe d'impatience elles étaient disposées à congédier le professeur
+d'écriture ou la maîtresse de piano.</p>
+
+<p>C'est en haussant les épaules que Sauveterre assistait à ce spectacle.
+«Quelle éducation pitoyable! disaient les dames de la société. On n'a
+pas idée d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend à
+cette enfant.»</p>
+
+<p>Il est sûr que tant et de si incroyables gâteries, cette aveugle
+soumission et ces adorations perpétuelles couraient grand risque de
+faire de Denise la plus désagréable petite personne qui se pût voir. Pas
+du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les
+pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-être préservée du danger par son
+excès même.</p>
+
+<p>Plus âgée, elle disait en riant: «Grand-père Chandoré, tantes Lavarande
+et moi, nous faisons tout ce que je veux.»</p>
+
+<p>Ce n'était là qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne récompensa, par
+des qualités si rares et si exquises, de plus pures affections.</p>
+
+<p>Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir
+dix-sept ans lorsqu'arriva le grand événement de sa vie.</p>
+
+<p>M. de Chandoré, ayant un matin rencontré Jacques de Boiscoran, dont
+l'oncle avait été son ami, l'invita à dîner. Jacques accepta
+l'invitation; il vint. M<sup>lle</sup> Denise le vit et... l'aima. De ce moment
+et pour la première fois, elle eut un secret que ne connurent ni
+grand-père Chandoré ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses
+fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui
+grandissait au fond de son âme, doux comme le rêve, idéalisé par
+l'absence et poétisé par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans
+voir...</p>
+
+<p>Mais aussi, le jour où il vit clair, étourdi de son bonheur, ébloui des
+perspectives qui s'offraient à lui, il sentit que sa destinée était
+fixée. Aussi n'hésita-t-il pas; et, à moins d'un mois de là, son père,
+le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander
+la main de M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Ah! ce fut un rude coup pour grand-père Chandoré. Certes, il n'avait pas
+été sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler
+quelquefois, sans lui dire, à elle-même, qu'il se faisait vieux et qu'il
+se sentirait soulagé d'une grosse inquiétude quand il lui aurait trouvé
+un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme
+il parlait de mourir, par exemple.</p>
+
+<p>La démarche de M. de Boiscoran l'éclaira sur ses véritables sentiments.
+La pensée de donner Denise, de la voir lui préférant un homme, d'abord,
+puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur.</p>
+
+<p>Pour bien peu, il eût jeté dehors l'ambassadeur. Cependant il se
+contraignit et répondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il
+lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir
+qu'elle repousserait cette demande.</p>
+
+<p>Pauvre grand-père! Aux premiers mots qu'il hasarda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! s'écria la jeune fille. Mais je m'y attendais.</p>
+
+<p>Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brûlante de ses yeux, M. de
+Chandoré baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Déjà, un peu consolé par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de
+sa petite-fille, il en était à se reprocher son féroce égoïsme et à se
+gourmander de ne pas s'estimer très heureux lorsque Denise était si
+contente.</p>
+
+<p>Jacques avait donc été admis à faire officiellement sa cour, et
+l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, après une longue
+délibération, où l'on avait calculé le temps strictement nécessaire aux
+emplettes et à l'achèvement du trousseau, le jour de la noce avait été
+irrévocablement fixé.</p>
+
+<p>Ainsi, c'est en plein bonheur que M<sup>lle</sup> Denise fut frappée,
+lorsqu'elle apprit en même temps de quels crimes on accusait Jacques de
+Boiscoran et son arrestation. Foudroyée d'abord, elle était restée près
+de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son
+grand-père épouvantés. Mais dès qu'elle revint à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je donc folle, s'écria-t-elle, de m'émouvoir ainsi! N'est-il pas
+évident qu'il est innocent!</p>
+
+<p>C'est alors qu'elle avait adressé une dépêche au marquis de Boiscoran,
+comprenant bien qu'avant de rien tenter, il était indispensable de
+s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demandé qu'on la
+laissât seule, et sa nuit s'était passée à compter les minutes qui la
+séparaient encore de l'heure où arrivait le train de Paris.</p>
+
+<p>Dès huit heures, elle descendit elle-même donner au domestique l'ordre
+d'atteler et de partir pour attendre M<sup>me</sup> de Boiscoran à la gare, lui
+recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite
+s'établir dans le salon, où se trouvaient déjà ses tantes et son
+grand-père. Ils lui parlaient, mais son attention était ailleurs...</p>
+
+<p>Bientôt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe
+et s'arrêter devant la maison. Elle se dressa alors et s'élança dans le
+vestibule en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la mère de Jacques!</p>
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+
+<p>Ce n'est jamais impunément qu'on violente ses sentiments les plus chers.
+Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se réfugier dans la voiture
+envoyée à sa rencontre, elle était bien près de défaillir, brisée par
+l'effort inouï qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux
+de Sauveterre une contenance assurée et un visage riant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horrible comédie! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les
+coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle était nécessaire, prononça
+maître Folgat. Vous venez de conquérir cent personnes peut-être à votre
+fils.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Les larmes l'étouffaient. Que n'eût-elle pas donné
+pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement à toutes
+les lâchetés de sa douleur et de ses angoisses maternelles!</p>
+
+<p>Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui
+qui sépare la gare de la rue de la Rampe. Lancé à toute vitesse, le
+cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait qu'il n'avançait
+pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrêter. Le petit domestique
+avait déjà sauté à terre, et il tournait la poignée de la portière en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà arrivés.</p>
+
+<p>Aidée de maître Folgat, M<sup>me</sup> de Boiscoran descendit, et son pied
+touchait à peine le pavé de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et
+que M<sup>lle</sup> Denise se jeta dans ses bras, trop émue pour pouvoir rien
+dire, sinon:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère, ma chère mère, quel horrible malheur!</p>
+
+<p>Dans l'ombre du corridor, s'avançait M. de Chandoré, qui s'était levé en
+même temps que sa petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons, dit-il à ces infortunées, ne restons pas là... Déjà derrière
+tous les volets brillent des yeux qui nous épient.</p>
+
+<p>Et il les entraîna dans le salon.</p>
+
+<p>Positivement, maître Folgat était assez embarrassé de son personnage.
+Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi,
+cependant, il était entré dans le salon et, debout près de la porte, ému
+de l'émotion de tous, il observait alternativement M<sup>lle</sup> Denise, M. de
+Chandoré et les demoiselles de Lavarande.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle fût
+remarquablement jolie, mais il était difficile de l'oublier quand on
+l'avait vue une fois. Petite, elle était la grâce même, et chacun de ses
+mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des
+cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et
+le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'éblouissante
+blancheur faisait paraître jaunes toutes les comparaisons imaginées par
+les poètes: le lis, la neige, le lait... En elle, tout exprimait une
+angélique douceur et la plus excessive timidité. Et pourtant, certains
+plis de ses lèvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire
+soupçonner une grande énergie.</p>
+
+<p>Près d'elle, grand-père Chandoré étonnait par sa haute stature et par sa
+carrure puissante. Soixante-douze années n'avaient pas fait plier ses
+reins d'hercule, et il semblait bâti pour défier tous les orages de la
+vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était un teint rouge brique,
+uniformément cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient
+paraître plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux
+blancs. Son visage, malgré tout, exprimait une bonté presque enfantine.
+Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il eût
+été peu prudent de se fier au sourire bénin qui voltigeait sur ses
+lèvres charnues. Et, à certaines étincelles qui s'allumaient au fond de
+ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-là eût passé un
+fâcheux quart d'heure entre ses mains, qui se fût permis d'offenser
+M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de
+saule, pâles, discrètes, d'une réserve et d'une froideur
+ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette
+expression de sensibilité dévouée des vieilles filles dont le célibat
+n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument
+pareilles, comme c'était leur invariable habitude depuis quarante ans,
+des toilettes de couleur indécise, modestes comme toute leur personne.</p>
+
+<p>Elles pleuraient, en ce moment, et maître Folgat se demandait de quel
+sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de
+leur nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Denise! murmuraient-elles.</p>
+
+<p>La jeune fille les entendit; et se dressant tout à coup, et rompant le
+lourd silence qui durait depuis longtemps déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Mais notre conduite est indigne! s'écria-t-elle. Que dirait Jacques,
+si du fond de sa prison il lui était donné de nous voir! Pourquoi nous
+affliger? Est-il donc coupable?...</p>
+
+<p>Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa voix avait des
+vibrations qui troublaient maître Folgat jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je
+n'ai pas douté de lui une seconde. Et comment le doute m'eût-il
+effleurée? Le soir même de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a écrit
+une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoyée ici par un de ses
+fermiers, et que j'ai reçue à neuf heures... Je l'ai montrée à
+grand-père, cette lettre, il l'a lue, et aussitôt il s'est écrié que
+j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme méditant un
+crime affreux n'eût écrit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandoré, et tout homme
+sensé sera de mon avis, seulement...</p>
+
+<p>Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc évident, interrompit-elle, que Jacques est victime de
+quelque intrigue abominable, c'est à nous à la déjouer. Assez pleuré, il
+faut agir... (Et s'adressant à M<sup>me</sup> de Boiscoran:) Et c'est pour nous
+aider à cette &#339;uvre de salut, chère mère, que je vous ai appelée...</p>
+
+<p>&mdash;Et me voici, dit la marquise, non moins sûre que vous, chère enfant,
+de l'innocence de mon fils.</p>
+
+<p>Ce n'était sans doute pas tout ce qu'avait rêvé M. de Chandoré, car
+intervenant:</p>
+
+<p>&mdash;Et le marquis? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari reste à Paris.</p>
+
+<p>Le vieillard eut une grimace des plus significatives.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le reconnais bien là! s'écria-t-il. Rien ne saurait l'émouvoir.
+Son fils unique est lâchement accusé d'un crime, arrêté, et en prison.
+On le prévient, on pense qu'il va accourir... Erreur! Que son fils se
+tire d'affaire s'il peut. Lui restera à surveiller ses potiches. Ah! si
+j'avais encore un fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile
+à Jacques en restant à Paris. Il peut y avoir des démarches à faire...</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin de fer n'est-il pas là...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, prononça M<sup>me</sup> de Boiscoran, il m'a confiée à monsieur...
+(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont
+l'expérience, le talent et le dévouement nous sont acquis.</p>
+
+<p>Ainsi présenté régulièrement, maître Folgat s'inclinait.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait été gagné par la confiance
+de M<sup>lle</sup> Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandoré.
+Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arrêter une ligne de
+conduite, j'aurais besoin de connaître exactement les faits.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, nous ne savons rien, répondit M. de Chandoré. Rien,
+sinon que Jacques est au secret.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les
+magistrats de Sauveterre?</p>
+
+<p>&mdash;Fort peu, à l'exception du procureur de la République...</p>
+
+<p>&mdash;Et le juge chargé de l'instruction?</p>
+
+<p>L'aînée des demoiselles de Lavarande se dressa.</p>
+
+<p>Celui-là! s'écria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre
+d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en
+effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir décidées, ma s&#339;ur et moi,
+à accorder à ce petit juge la main d'une de nos cousines, une
+Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu l'affreuse vérité: «Ô mon
+Dieu! s'est-elle écriée, soyez béni de m'avoir épargné la honte d'être
+la femme d'un tel homme!»</p>
+
+<p>&mdash;Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre
+croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est un ami qui est
+son juge...</p>
+
+<p>Maître Folgat hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faudrait des renseignements plus précis, dit-il. Monsieur de
+Boiscoran m'avait parlé du maire de la ville, monsieur Séneschal.</p>
+
+<p>M. de Chandoré sauta sur son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;En effet! s'écria-t-il, celui-là est notre ami, et si quelqu'un est
+bien informé, c'est lui! Allons le trouver. Venez...</p>
+
+<p>Certainement M. Séneschal était l'ami des Chandoré, et aussi des
+Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avoué que l'on soit, ce ne
+peut-être sans s'attacher aux gens que, vingt années durant, on est leur
+confident et leur conseil.</p>
+
+<p>Bien après avoir vendu sa charge, M. Séneschal était encore le seul à
+avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent
+pris une détermination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient à
+son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services,
+d'ailleurs, étaient réciproques. La clientèle de grand-père Chandoré et
+de l'oncle de Jacques n'avait pas été sans attirer plus d'un paysan
+processif en l'étude de maître Séneschal. Leur appui ne lui avait pas
+été inutile, lorsque, pris du vertigo<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> de l'ambition, il s'était
+«sacrifié à son pays» en sollicitant la place de maire et le mandat de
+conseiller général.</p>
+
+<p>Aussi, ce digne et excellent homme était-il consterné, lorsqu'au matin
+de l'incendie du Valpinson, il rentra à Sauveterre. Il était si blême et
+si défait que sa femme en fut toute saisie.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu! Auguste! s'écria-t-elle, que t'est-il arrivé?</p>
+
+<p>Auguste était le prénom de M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive quelque chose d'affreux! répondit-il d'un accent si tragique
+que M<sup>me</sup> Séneschal en frémit.</p>
+
+<p>Il est vrai que M<sup>me</sup> Séneschal frémissait aisément. C'était une femme
+de quarante-huit à cinquante ans, très brune, courte, dodue, et dont la
+poitrine mettait à de rudes épreuves les corsages que lui
+confectionnaient ses couturières, les demoiselles Méchinet, les s&#339;urs du
+greffier.</p>
+
+<p>Jeune, elle avait eu la beauté du diable. Elle gardait en vieillissant
+des joues enluminées comme une image d'Épinal, une forêt de cheveux
+noirs bien plantés et des dents admirables. Pourtant elle n'était pas
+heureuse. Sa vie s'était consumée à souhaiter un enfant et elle n'en
+avait pas eu. «Ce qui doit, disait-elle, paraître inexplicable aux
+personnes qui nous connaissent, monsieur Séneschal et moi; lui qui a été
+un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une
+santé exceptionnelle.»</p>
+
+<p>Et tout de suite, qu'on fût ou non de son intimité, elle entrait à ce
+sujet dans les détails les plus délicats, disant ses déceptions et
+celles de son mari, les pèlerinages qu'elle avait faits, le nom des
+médecins qu'ils avaient consultés, et combien de mois elle avait passés
+au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle
+n'aimait point. Rien n'avait réussi; et ses espérances s'évanouissant
+avec les années, elle s'était résignée, et l'amertume de ses regrets
+s'était changée en une sorte de mélancolie sentimentale qu'elle
+nourrissait de romans et de poésies. Elle avait une larme au service de
+toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes
+les douleurs. Sa charité était proverbiale. Jamais une pauvre femme en
+couches ne s'était inutilement adressée à son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ce qui ne l'empêchait pas d'être une maîtresse femme qu'il était malaisé
+de duper, menant sa maison au doigt et à l'&#339;il, dirigeant une lessive ou
+réglant un dîner comme pas une dame de Sauveterre.</p>
+
+<p>C'est donc en sanglotant qu'elle écouta le récit que lui fit son mari
+des événements de la nuit. Et lorsqu'il eut achevé:</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. À ta place,
+j'irais bien vite chez monsieur de Chandoré, lui apprendre avec tous les
+ménagements convenables cette funeste nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce dont je me garderai bien! s'écria M. Séneschal, et même je te
+défends expressément d'y aller...</p>
+
+<p>C'est qu'il n'était pas un héros de stoïcisme et que, s'il se fût
+écouté, il eût pris le chemin de fer et se fût enfui à cent lieues, pour
+n'être pas témoin de la douleur de grand-père Chandoré et de tantes
+Lavarande, du désespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait
+particulièrement, et dont, depuis tant d'années, il soignait et
+arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle eût été sa
+fille.</p>
+
+<p>C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influencé par
+l'assurance de M. Galpin-Daveline, désorienté par le déchaînement de
+l'opinion, il en arrivait à se demander si Jacques, véritablement,
+n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.</p>
+
+<p>Ses occupations, par bonheur, devaient être, ce jour-là, trop nombreuses
+pour lui laisser le loisir de la réflexion. Il avait à assurer le
+transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre
+Guillebault. Il dut recevoir la mère de l'un et la femme de l'autre,
+écouter leurs lamentations et essayer de les consoler; promettre à la
+première une petite pension, affirmer à la seconde qu'il ferait obtenir
+à l'aîné de ses garçons une bourse entière au collège de Sauveterre ou
+au petit séminaire de Pons.</p>
+
+<p>Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapportât,
+avec toutes les précautions nécessaires, les blessés de l'incendie, le
+gendarme et le paysan.</p>
+
+<p>Il s'était, aussitôt après, mis en quête d'une maison pour le comte et
+la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouvée sans peine.</p>
+
+<p>Enfin, une bonne partie de son après-midi avait été prise par une
+violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom,
+prétendait-il, de la science outragée, au nom de la justice et de
+l'humanité, réclamait l'arrestation immédiate de Cocoleu, ce misérable
+dont le témoignage inconscient avait été la base de la prévention. Il
+exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot
+épileptique fût conduit à l'hôpital et séquestré, par mesure
+administrative, pour être ultérieurement soumis à l'examen des hommes de
+l'art.</p>
+
+<p>Longtemps le maire avait résisté à ces prétentions, qui lui paraissaient
+exorbitantes, mais M. Seignebos avait parlé si haut et si ferme qu'à la
+fin il avait expédié deux gendarmes à Bréchy, avec l'ordre de ramener
+Cocoleu.</p>
+
+<p>Ils étaient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot
+avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous trouvez cela naturel! s'était écrié le docteur Seignebos, dont
+les yeux étincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve
+irrécusable du complot organisé pour perdre monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait répondu M. Séneschal,
+agacé, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.</p>
+
+<p>Le médecin s'était éloigné sans insister, mais avant de rentrer chez
+lui, il était monté au cercle, et là, en présence de plus de vingt
+personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran
+était victime de ses opinions avancées, que les partis monarchistes ne
+lui pardonnaient pas d'avoir déserté leurs rangs, et que certainement
+les jésuites n'étaient pas étrangers à l'affaire.</p>
+
+<p>Cette intervention devait être plus nuisible qu'utile à Jacques, et le
+résultat ne se fit pas attendre. Le soir même, lorsque M.
+Galpin-Daveline traversa la place du Marché-Neuf, il fut outrageusement
+sifflé.</p>
+
+<p>Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez
+le maire, s'en prenant à lui de l'insulte faite à la justice en sa
+personne, et réclamant la plus énergique répression. M. Séneschal promit
+de prendre les mesures nécessaires et courut chez M. Daubigeon, le
+procureur de la République, pour se concerter avec lui. Là il apprit ce
+qui s'était passé à Boiscoran, et le résultat terrible de
+l'interrogatoire.</p>
+
+<p>Il était donc rentré chez lui fort triste, désolé de la situation de
+Jacques et très inquiet de la couleur politique que prenait cette
+affaire.</p>
+
+<p>Avec de telles préoccupations, il avait passé une mauvaise nuit, et il
+s'était levé d'une humeur si massacrante que c'est à peine si sa femme
+avait osé lui adresser la parole.</p>
+
+<p>C'est que tout n'était pas fini. À deux heures précises devait avoir
+lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au
+capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son écharpe, à la tête
+d'une partie du conseil municipal. Il venait même de donner l'ordre de
+préparer ses habits de cérémonie, quand son domestique lui annonça la
+visite de M. de Chandoré et d'un autre monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manquait que cela! s'écria-t-il. (Mais réfléchissant:) Tôt ou
+tard, la scène aura toujours lieu... Qu'ils entrent!</p>
+
+<p>M. Séneschal était bien bon de s'émouvoir ainsi d'avance et de
+s'affermir contre une déchirante explosion de douleur. Il fut stupéfait
+de l'air dégagé dont M. de Chandoré lui présenta son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Manuel Folgat, mon cher Séneschal, un des avocats en renom de
+Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arrivée ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis étranger au pays, monsieur le maire, ajouta maître Folgat,
+j'en ignore les idées, les coutumes, les m&#339;urs, les intérêts, les
+préjugés, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse
+sottise si je n'avais un conseiller expérimenté, habile et sûr. Monsieur
+de Boiscoran et monsieur de Chandoré m'ont fait espérer que vous
+voudriez bien être ce conseiller...</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, monsieur, et du meilleur c&#339;ur, répondit M. Séneschal tout
+en s'inclinant, visiblement flatté de la déférence de l'avocat de Paris.</p>
+
+<p>Il avait avancé des sièges à ses hôtes. Lui-même s'était assis et, le
+coude appuyé au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main
+son menton rasé de frais.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est grave, messieurs, prononça-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Une accusation criminelle l'est toujours, dit maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Sarpejeu! messieurs! s'écria M. de Chandoré, doutez-vous donc de
+l'innocence de Jacques?</p>
+
+<p>M. Séneschal ne répondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces
+atténuations savantes dont sa femme parlait la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Comment imaginer, commença-t-il enfin, les idées qui peuvent germer
+dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalté par le souvenir de certaines
+offenses! La colère est une conseillère perfide...</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré n'en put écouter plus long.</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlez-vous de colère, interrompit-il, et où en voyez-vous
+trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperçois, moi, que le plus
+lâche des crimes, longuement prémédité et froidement exécuté.</p>
+
+<p>Gravement, le maire hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit maître Folgat, c'est avec l'espoir d'être renseignés que
+nous sommes venus à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fit M. Séneschal.</p>
+
+<p>Et tout de suite, avec la lucidité d'un vieil avoué accoutumé à
+débrouiller les fils les plus enchevêtrés d'une procédure, il exposa les
+faits dont il avait été témoin au Valpinson, et ceux que le procureur de
+la République lui avait dit s'être passés à Boiscoran. Et en terminant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes
+vous ne suspecterez pas le témoignage? Il m'a dit en propres termes:
+«Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrêter monsieur de Boiscoran.
+Est-il coupable? Je ne sais plus que penser. Les charges sont
+écrasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse
+de faire connaître l'emploi de sa soirée...».</p>
+
+<p>M. de Chandoré, cet homme si robuste, semblait près de défaillir, encore
+bien que son visage conservât ses tons cramoisis, dont nulle émotion ne
+pouvait pâlir l'éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et
+s'adressant à maître Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques avait
+certainement des projets pour ce soir-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr. Est-ce que sans cela il ne fût pas venu à la maison
+comme tous les soirs depuis un mois? Lui-même le dit d'ailleurs, dans la
+lettre qu'il a envoyée à Denise par un de ses fermiers, cette lettre
+dont elle vous a parlé... Il lui écrit: <i>«C'est du fond du c&#339;ur que je
+maudis l'affaire qui m'empêchera de passer la soirée près de vous, mais
+il m'est impossible de la remettre. À demain...»</i></p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! s'écria M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible,
+je le répète, qu'un homme méditant un odieux forfait l'ait pensée et
+écrite. Pourtant, à vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la
+funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a
+impressionné péniblement.</p>
+
+<p>Mais le jeune avocat semblait bien loin d'être convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Il est clair, prononça-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, à
+aucun prix, qu'on sache où il est allé.</p>
+
+<p>&mdash;Il a menti, monsieur, insista M. Séneschal, il a commencé par nier
+avoir pris la route où les témoins l'ont rencontré.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, puisqu'il tient à cacher l'endroit où il est allé.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on lui a signifié qu'il était arrêté, il n'a pas parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il espère se tirer d'affaire sans dire où il est allé.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était vrai, ce serait bien étrange!</p>
+
+<p>&mdash;On a vu plus étrange encore.</p>
+
+<p>&mdash;Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent...</p>
+
+<p>&mdash;Être innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et
+cependant, on en sait des exemples.</p>
+
+<p>Le jeune avocat s'exprimait de cet accent impérieux et bref qui est
+comme un des privilèges de sa profession, et avec un tel accent de
+certitude que M. de Chandoré semblait renaître à la vie.</p>
+
+<p>M. Séneschal en était presque interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur de Boiscoran doit être innocent, répondit le jeune
+avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il, l'avis
+d'un homme dont nulle considération ne trouble le jugement. J'arrive,
+sans idée préconçue, je ne connais pas plus monsieur de Claudieuse que
+monsieur de Boiscoran. Un crime a été commis, on m'en dit les
+circonstances, et tout aussitôt je reconnais que les raisons mêmes qui
+ont fait arrêter le prévenu me feraient le mettre en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a montré, par
+la façon dont il a reçu monsieur Galpin-Daveline, une puissance sur soi
+inouïe et un incomparable talent de comédien. Donc, s'il est coupable,
+il est très fort.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son interrogatoire
+d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons le mot, d'une
+imbécillité sans nom. Donc, s'il est coupable, il est très faible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, j'achève. Le même homme peut-il être à la fois si fort et si
+faible que cela? Décidez... Il y a plus: si monsieur de Boiscoran était
+coupable, c'est à Charton et non au bagne qu'il faudrait l'envoyer, car
+tout autre qu'un fou eût jeté l'eau où il avait lavé ses mains noires de
+charbon et enterré n'importe où ce fusil Klebb, que la prévention
+brandit si victorieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques est sauvé! s'écria M. de Chandoré. M. Séneschal n'était pas si
+prompt à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est spécieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose qu'une
+déduction, si logique qu'elle soit, à des juges qui ont les mains
+pleines de preuves...</p>
+
+<p>&mdash;On leur en trouvera de plus fortes.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous donc faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma première impression;
+maintenant, il faut que j'étudie l'affaire, que j'interroge les gens, à
+commencer par le vieil Antoine.</p>
+
+<p>M. de Chandoré s'était levé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons être à Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je envoyer
+chercher ma voiture?...</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt sera le mieux, répondit le jeune avocat.</p>
+
+<p>Chargé de cette commission, le domestique de M. Séneschal était de
+retour moins d'un quart d'heure après, annonçant que la voiture était
+devant la porte.</p>
+
+<p>M. de Chandoré et maître Folgat y prirent place, et tandis qu'ils
+s'installaient:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, recommanda le maire à l'avocat parisien, soyez prudent et
+circonspect. Déjà cette affaire ne passionne que trop l'opinion. La
+politique s'en mêle. Je crains une manifestation à l'enterrement des
+pompiers, et l'on m'annonce que le docteur Seignebos prononcera un
+discours au cimetière. Allons, bonne chance!</p>
+
+<p>Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le long
+du faubourg des Dames:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas, disait M. de Chandoré, qu'Antoine ne soit pas
+venu me trouver aussitôt après l'arrestation de son maître. Que peut-il
+lui être arrivé?</p>
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+
+<p>Le cheval de M. Séneschal était peut-être un des meilleurs de
+l'arrondissement; mais celui de M. de Chandoré lui était encore
+supérieur.</p>
+
+<p>En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilomètres qui
+séparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles
+M. de Chandoré et maître Folgat n'échangèrent pas cinquante mots.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arrivèrent, la cour du château de Boiscoran était silencieuse
+et déserte. Portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Sur les
+marches du perron était assis un jeune paysan à robuste carrure, lequel,
+à la vue des «bourgeois», se leva et porta la main à son bonnet de
+laine.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Antoine? lui demanda M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Là-haut, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle résista.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, Antoine est barricadé en dedans, dit le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Singulière idée, fit M. de Chandoré en frappant du bout de sa canne.</p>
+
+<p>Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de
+l'intérieur:</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là? cria la voix d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandoré. Bruyamment les barres
+furent retirées, et le vieux valet de chambre se montra. Il était blême
+et défait. Au désordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses vêtements,
+il était aisé de voir qu'il ne s'était pas couché. Et ce désordre était
+fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance,
+mettait son amour-propre à afficher l'irréprochable tenue d'un gentleman
+anglais. M. de Chandoré en fut si frappé qu'avant tout:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, le fidèle serviteur attira le baron et son
+compagnon à l'intérieur. Et après qu'il eut refermé la porte, se
+croisant les bras devant eux:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, répondit-il d'un accent étrange, j'ai... que j'ai peur!</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux,
+pensaient-ils, a perdu l'esprit.</p>
+
+<p>Antoine comprit, car vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vérité il se passe ici des
+choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon
+sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...</p>
+
+<p>&mdash;Douteriez-vous de votre maître? interrogea maître Folgat.</p>
+
+<p>Si menaçant fut le regard que l'honnête domestique lança au
+questionneur, que tout de suite M. de Chandoré intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dévoué, un
+avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour défendre Jacques. Non
+seulement vous ne devez pas vous défier de lui, mais il faut lui dire
+tout ce que vous savez, tout absolument et quand même...</p>
+
+<p>Le visage du digne serviteur s'éclaira.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur est un avocat! s'écria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je
+vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le c&#339;ur... Non, certes, je ne
+crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu'il le soit, il
+est stupide de penser qu'il puisse l'être. Mais ce que je crois, ce dont
+je suis sûr, c'est qu'il y a un coup monté pour lui mettre sur le dos
+les horreurs du Valpinson...</p>
+
+<p>&mdash;Un coup monté! interrompit maître Folgat, par qui, comment, dans quel
+but?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez
+comme moi si vous aviez assisté à l'interrogatoire... C'était effrayant,
+messieurs, c'était inouï, à ce point que moi, j'ai été comme ébloui, et
+qu'à un moment j'ai douté de mon maître et que je lui ai conseillé de
+fuir... Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout était contre
+lui...</p>
+
+<p>Chacune de ses réponses était comme un aveu. Il y a eu un crime au
+Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins détournés.
+On a mis le feu; l'eau où il s'était lavé les mains était noire de
+charbon. On a tiré des coups de fusil... on a retrouvé une de ses
+cartouches près de l'endroit où monsieur de Claudieuse a été blessé.
+Même, c'est là que j'ai reconnu le coup monté. Est-ce que toutes les
+circonstances se seraient ajustées si exactement, si elles n'eussent été
+d'avance prévues, calculées et arrangées!... Ce pauvre monsieur
+Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce «tout se mêle» de Méchinet, le
+greffier, lui-même était confondu. Il n'y avait à paraître content que
+ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'était lui qui était le juge et qui
+interrogeait. Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui à tout moment
+arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre
+gibier. Il était à genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main
+de la nièce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'était «mon bon
+Jacques» par-ci, «mon cher Boiscoran» par-là, et des protestations et
+des cajoleries à n'en plus finir, au point que je me disais toujours
+qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cirées par lui. Ah! il
+a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait
+à monsieur: «Nous ne sommes plus amis.» Bandit!... non, nous ne sommes
+plus amis, et si le bon Dieu était juste, tu aurais dans le ventre les
+deux coups de fusil qu'on a tirés sur monsieur de Claudieuse, et tu ne
+les digérerais pas...</p>
+
+<p>L'impatience de M. de Chandoré était grande. Aussi, dès qu'Antoine
+s'arrêta pour reprendre haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, fit-il, n'êtes-vous pas venu me raconter cela tout de suite?</p>
+
+<p>Le vieux serviteur se permit un haussement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le pouvais! répondit-il. Quand l'interrogatoire a été
+fini, le Galpin a mis partout les scellés, des bandes de toile fixées
+avec de la cire, comme on en pose sur le secrétaire des morts. Oh! il en
+a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutôt qu'une. Il en a placé
+trois sur la porte extérieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait
+gardien, que j'aurais une rétribution pour cela, mais que les galères
+m'attendaient si quelqu'un touchait aux scellés, seulement du bout du
+doigt. Là-dessus, après avoir livré monsieur aux gendarmes, le Galpin
+est parti, me laissant seul ici, hébété comme un homme qui aurait reçu
+un coup de marteau sur la tête... Pourtant, je serais allé trouver
+monsieur le baron, sans une idée qui m'est venue et qui m'a donné le
+frisson.</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré frappait du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! dit-il. Au fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire,
+il a été beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emporté le
+soir de l'incendie. Le Galpin a manié ce fusil et a ensuite demandé
+quand monsieur avait feu avec pour la dernière fois. Monsieur a répondu
+qu'il y avait cinq jours... Vous m'entendez, je dis: cinq jours. Et
+là-dessus, mon Galpin a remis le fusil à sa place, sans examiner les
+canons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille&mdash;je dis bien
+l'avant-veille&mdash;lavé et nettoyé à fond le Klebb de monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Sarpejeu! s'écria M, de Chandoré, comment n'avez-vous pas dit cela
+plus tôt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la preuve
+irrécusable que Jacques est innocent!</p>
+
+<p>Le vieux serviteur branla la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut s'être trompé quant à la date de son dernier coup de
+fusil, et alors les canons seraient encrassés, et au lieu de le sauver,
+ma déclaration le perdrait définitivement. Avant de parler, il faut être
+sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, approuva maître Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon
+brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler à personne au
+monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la défense un
+argument décisif.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez
+comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits
+scellés qui m'empêchaient d'aller m'assurer de l'état du fusil... Oh! si
+j'avais osé les briser!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai eu l'idée, mais je me suis retenu. Seulement j'ai songé,
+après, que cette pensée pouvait venir à d'autres. Les scélérats qui ont
+organisé ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de
+tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser
+les scellés... J'ai mis le métayer de garde dans le jardin, sous les
+fenêtres; j'ai placé son fils de faction dans la cour, et moi je suis
+resté en sentinelle devant les scellés, avec des armes sous la main...
+Les brigands pouvaient venir ils auraient trouvé à qui parler!</p>
+
+<p>On a beau dire, les avocats valent mieux que leur réputation. Il est des
+grâces d'état. Le premier qui versera une larme à la représentation d'un
+drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du métier qui connaît
+toutes les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets.
+L'avocat, tant accusé de scepticisme, est par excellence crédule et
+naïf. C'est sincèrement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il
+joue la comédie, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est
+gagnée dans son esprit la cause détestable qu'il plaide et qu'il perd
+devant les juges.</p>
+
+<p>D'heure en heure, depuis son arrivée à Sauveterre, maître Folgat s'était
+pénétré de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le récit du vieil
+Antoine n'était pas fait pour ébranler ses convictions. Non qu'il admît
+l'existence d'un complot. Mais il n'était pas éloigné de croire à
+l'audacieux calcul de quelque scélérat, profitant de circonstances
+connues de lui seul pour faire retomber le châtiment de son crime sur M.
+de Boiscoran.</p>
+
+<p>Mais il avait bien d'autres explications à demander, et il était
+difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'état de fiévreuse exaltation
+où il se trouvait. Car interroger un homme, si disposé qu'il soit à
+parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas à cette tâche un
+grand sang-froid, beaucoup de soin et une méthode imperturbable, on
+risque fort de passer à côté du fait le plus important à recueillir.</p>
+
+<p>Donc, après un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Antoine, reprit maître Folgat, je ne saurais trop louer
+votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir
+fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier à Paris, et que
+j'entends sonner midi... M. de Chandoré se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous ai-je
+rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si
+bouleversé!... Antoine, qu'avez-vous à nous servir?</p>
+
+<p>&mdash;La métayère a des &#339;ufs, du confit d'oie, du jambon...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui sera le plus vite prêt sera le meilleur, dit le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Avant vingt minutes ces messieurs seront à table! s'écria le digne
+serviteur.</p>
+
+<p>Et il s'élança dehors, pendant que M. de Chandoré faisait entrer maître
+Folgat dans le salon.</p>
+
+<p>Le pauvre grand-père faisait appel à toute son énergie pour garder une
+contenance assurée.</p>
+
+<p>&mdash;Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit le jeune avocat.</p>
+
+<p>Et ils gardèrent le silence: le grand-père songeant à la douleur de sa
+petite-fille et maudissant le jour où, en ouvrant sa maison à Jacques,
+il l'avait ouverte à tant et de si cruelles angoisses; l'avocat classant
+dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et préparant les
+questions qu'il voulait poser encore.</p>
+
+<p>Ils étaient, l'un et l'autre, si profondément enfoncés dans leurs
+réflexions qu'ils tressautèrent quand Antoine reparut disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont servis!</p>
+
+<p>La table avait été dressée dans la salle à manger, et les deux convives
+y ayant pris place, l'honnête domestique se plantait debout, près d'eux,
+la serviette au bras, quand M. de Chandoré l'interpellant:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez un troisième couvert, Antoine, dit-il, et déjeunez avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, insista M. de Chandoré, manger après nous vous ferait
+perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille.</p>
+
+<p>Antoine obéit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui était
+fait, car ce n'est pas par excès de familiarité que péchait le baron de
+Chandoré.</p>
+
+<p>Et le jambon et les &#339;ufs de la métayère expédiés:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit maître Folgat, revenons à notre affaire, et vous,
+mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas
+une ordonnance de non-lieu, vos réponses seront les éléments de ma
+défense! Quelles étaient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si
+rarement et pour si peu de temps...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, quel était son genre de vie?</p>
+
+<p>&mdash;Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois,
+il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand liseur, et qui aime
+les livres autant que monsieur le marquis, son père, aime la porcelaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qui recevait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur Seignebos, le
+curé de Bréchy, monsieur Séneschal, monsieur Daubigeon...</p>
+
+<p>&mdash;Comment passait-il ses soirées?</p>
+
+<p>&mdash;Chez monsieur le baron de Chandoré, qui est ici pour le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?</p>
+
+<p>Antoine eut un geste pudibond.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, prononça-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que
+monsieur est le fiancé de mademoiselle Denise!</p>
+
+<p>Le baron de Chandoré n'était pas né d'hier, ainsi qu'il se plaisait à le
+dire. Si puissamment intéressé qu'il fût, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.</p>
+
+<p>Et il sortit, comprenant que sa qualité de grand-père de Denise pouvait
+arrêter la vérité sur les lèvres d'Antoine.</p>
+
+<p>Voilà un homme d'esprit, pensa maître Folgat.</p>
+
+<p>Et tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous voilà seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons
+nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque maîtresse dans le
+pays?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;N'en a-t-il jamais eu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. On vous dira peut-être que, dans le temps, il regardait avec
+plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui
+demeure tout près d'ici, et que la mâtine venait au château plus souvent
+qu'il n'était besoin, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre...
+Mais c'était pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et
+depuis trois la Fougerouse est mariée à un saunier des environs de
+Marennes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr de ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de mon existence. Et monsieur en serait sûr connaissait le pays
+comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui
+tiennent, ni précautions; je défie un homme de parler trois fois à une
+femme sans que tout le monde le sache. À Paris, je dis pas...</p>
+
+<p>Maître Folgat dressa l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc eu quelque chose à Paris? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Mais Antoine hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon maître ne sont pas les
+miens, et après le serment que je lui ai fait...</p>
+
+<p>&mdash;De votre franchise dépend peut-être le salut de votre maître
+interrompit le jeune avocat, soyez sûr qu'il ne vous en voudra pas
+d'avoir parlé.</p>
+
+<p>Quelques secondes encore, l'honnête serviteur demeura indécis; puis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! commença-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande
+passion...</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je l'ignore; cela avait commencé avant mon entrée au service de
+monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la personne,
+monsieur avait acheté à Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un
+immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler
+magnifiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est là un secret que ni le père de monsieur ni sa mère comme de
+juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour
+qu'il était à cette maison, est tombé dans l'escalier et s'est déboîté
+le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement
+sous son nom qu'il l'a achetée, mais ce n'était pas sous son nom qu'il
+l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et
+c'était une servante anglaise qui le servait.</p>
+
+<p>&mdash;Et... la personne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, mais je ne
+soupçonne pas qui elle pouvait être. Ah! monsieur, et elle prenait de
+fières précautions! Étant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la
+curiosité de questionner la servante anglaise. Elle m'a répondu qu'elle
+n'était pas plus avancée que moi; qu'elle savait bien qu'il venait une
+dame, mais que jamais elle n'avait réussi à lui voir seulement le bout
+du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la
+servante était en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle
+était à la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils
+voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire
+une commission à tous les diables, à Versailles ou à Fontainebleau, ce
+dont elle enrageait, comme de raison.</p>
+
+<p>D'un mouvement machinal qui lui était familier, maître Folgat tortillait
+une mèche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait semblé voir
+poindre la femme, cette inévitable femme dont l'inspiration toujours se
+retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que
+décidément elle s'évanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte
+il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la
+mystérieuse visiteuse de la rue des Vignes et les événements dont le
+Valpinson venait d'être le théâtre; il n'en découvrait aucun.</p>
+
+<p>Quelque peu découragé:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre
+maître n'existe sans doute plus?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait épouser
+mademoiselle Denise.</p>
+
+<p>La raison n'était peut-être pas aussi péremptoire que l'imaginait le
+fidèle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation.</p>
+
+<p>&mdash;Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris
+fin?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la guerre, monsieur et la dame ont dû se trouver séparés, car
+monsieur n'est pas resté à Paris. Il commandait une compagnie de nos
+mobiles, et même il a été blessé à leur tête, ce qui lui a valu la
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Possède-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que monsieur et moi sommes allés passer huit jours à Paris,
+après les événements, et qu'un soir il m'a dit: «La guerre et la Commune
+me coûtent bon. Ma bicoque a reçu plus de vingt obus, et il y a logé
+tour à tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs
+sont à jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit
+que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de
+réparations...»</p>
+
+<p>&mdash;Comment! de réparations!... Il comptait donc encore utiliser cette
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;À cette époque, monsieur, le mariage de monsieur n'était pas encore
+arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais cette circonstance tendrait à prouver qu'il a revu à cette
+époque la dame mystérieuse, et que la guerre n'avait pas brisé leurs
+relations...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne vous a jamais reparlé de cette dame?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais...</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandoré tousser avec
+cette affectation d'un homme qui tient à s'annoncer.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il reparut:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, monsieur, lui dit maître Folgat, lui indiquant ainsi que
+sa présence n'avait plus aucun inconvénient, je me disposais à aller à
+votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommodé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, répondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout à fait
+remis.</p>
+
+<p>Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:</p>
+
+<p>&mdash;Revenons, dit-il, à monsieur de Boiscoran. Comment était-il, le jour
+qui a précédé l'incendie?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tous les autres jours, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il fait avant de sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Il a dîné comme d'habitude, de bon appétit. Il est ensuite monté dans
+son appartement, où il est resté plus d'une heure. En descendant il
+tenait à la main une lettre, qu'il a remise à Michel, le fils du
+fermier, pour la porter à Sauveterre, à mademoiselle Chandoré...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit à
+mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire
+impérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous idée de ce que pouvait être cette affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, monsieur, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, voyons, ce ne peut être sans raison que monsieur de
+Boiscoran s'est privé du plaisir de passer la soirée auprès de sa
+fiancée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut être sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il
+s'est lancé à travers les marais inondés et qu'il est revenu à travers
+bois...</p>
+
+<p>Le vieil Antoine, littéralement, s'arrachait les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! s'écria-t-il, vous dites là précisément ce que disait
+monsieur Galpin-Daveline!</p>
+
+<p>&mdash;C'est malheureusement ce que dira tout homme sensé.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques
+lui-même l'a si bien senti qu'il a essayé d'inventer un prétexte. Mais
+il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui
+a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un prétexte dont l'absurdité
+saute aux yeux. Il dit qu'il allait à Bréchy voir son marchand de
+bois...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non! fit M. de Chandoré. Antoine secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, répondit-il, le marchand de bois de Bréchy est un voleur,
+et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les
+épaules, voilà plus de trois ans. C'est à Sauveterre que nous vendons
+nos coupes.</p>
+
+<p>Maître Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait
+certaines indications d'Antoine, arrêtant déjà les grandes lignes de sa
+défense.</p>
+
+<p>Cela fait:</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure, commença-t-il, arrivons à Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le misérable! s'écria Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne le connaîtrais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie ici, à
+Boiscoran, au service de défunt l'oncle de monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quel individu est-ce, décidément?</p>
+
+<p>&mdash;Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse
+de Saint-Guy, par-dessus le marché, et qui tombe du haut mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il est de notoriété publique qu'il est complètement imbécile?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il
+n'était pas si dénué de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme
+on dit, l'âne pour avoir du son...</p>
+
+<p>M. de Chandoré l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les
+renseignements les plus précis, ayant gardé Cocoleu chez lui près de
+deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, répondit maître
+Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce misérable idiot...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu monsieur Séneschal, monsieur, il a mis la
+gendarmerie à sa poursuite.</p>
+
+<p>Antoine se permit une grimace.</p>
+
+<p>Quand les gendarmes prendront Cocoleu, déclara-t-il, c'est qu'il aura
+voulu se laisser prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour
+connaître les coins et les recoins du pays, les trous, les fourrés, les
+cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre comme un sauvage,
+de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester
+trois mois sans approcher d'une maison.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit maître Folgat, désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de
+dénicher Cocoleu, c'est le fils de notre métayer, Michel, ce gars que
+vous avez vu en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne! dit M. de Chandoré.</p>
+
+<p>Appelé, Michel ne tarda pas à paraître, et quand on lui eut expliqué ce
+qu'on attendait de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a moyen, répondit-il, quoique certainement ce ne soit point aisé.
+Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une bête...
+Enfin, on va essayer.</p>
+
+<p>Rien ne retenait plus à Boiscoran M. de Chandoré ni maître Folgat.</p>
+
+<p>Après avoir recommandé au vieil Antoine de bien surveiller les scellés
+et de donner, s'il était possible, un coup d'&#339;il au fusil de Jacques,
+lorsque la justice viendrait enlever les pièces à conviction, ils
+remontèrent en voiture.</p>
+
+<p>Et cinq heures sonnaient à la cathédrale de Sauveterre quand ils
+arrivèrent rue de la Rampe.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils
+entrèrent, pâle, les yeux secs et brillants.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu es seule! s'écria M. de Chandoré, on t'a laissée seule!</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, grand-père. Je viens de décider madame de Boiscoran,
+qui était épuisée de fatigue, à prendre, avant dîner, une heure de
+repos.</p>
+
+<p>&mdash;Et tantes Lavarande?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont sorties, grand-père. Elles doivent être en ce moment chez
+monsieur Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Maître Folgat tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une démarche insensée! s'écria le vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+
+<p>Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au point
+où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c'était
+peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques.</p>
+
+<p>Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat?
+N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour
+Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire dire par le
+domestique de M. Séneschal qu'ils seraient de retour pour dîner et qu'il
+ne fallait pas s'inquiéter?</p>
+
+<p>Ne pas s'inquiéter!... Et c'est à la marquise de Boiscoran et à M<sup>lle</sup>
+Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu'ils disaient cela!...</p>
+
+<p>Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées conservèrent
+un sang-froid relatif, chacune s'efforçant de donner à l'autre l'exemple
+du courage et de la confiance. Mais à mesure que s'étaient écoulées les
+heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu à peu leur
+douleur s'était exaltée de l'échange de leurs craintes. Elles se
+représentaient Jacques innocent et cependant traité comme les pires
+criminels, seul, au fond d'un cachot, livré aux plus horribles
+inspirations du désespoir. Quelles pouvaient être ses réflexions depuis
+plus de vingt-quatre heures qu'il était sans nouvelle des siens? Ne
+devait-il pas se croire méprisé, abandonné, renié?</p>
+
+<p>Cette idée est intolérable! s'écria enfin M<sup>lle</sup> Denise. À tout prix,
+il faut arriver jusqu'à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? demanda M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que,
+seule, je n'aurais pas osé; mais avec vous, ma chère mère, je puis tout
+tenter. Allons à la prison...</p>
+
+<p>Vivement, M<sup>me</sup> de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête, dit-elle, partons!</p>
+
+<p>Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques était «au
+secret», mais ni l'une ni l'autre n'attachaient à cette expression sa
+réelle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle idée de cette
+mesure atroce et cependant indispensable en l'état de notre législation,
+qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule,
+seul en face du crime dont il est accusé, seul, à l'entière et absolue
+discrétion d'un autre homme, chargé de lui arracher la vérité.</p>
+
+<p>Pour elles, le secret, ce n'était que la privation de la liberté, la
+cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, les
+verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de clefs le long
+des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, disait M<sup>me</sup> de Boiscoran, qu'on me refuse de voir
+mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, approuvait M<sup>lle</sup> Denise. Et, d'ailleurs, je connais le
+geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service.</p>
+
+<p>C'est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa main
+frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.</p>
+
+<p>Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux pauvres
+femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large face.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames ont donc une permission? demanda le geôlier.</p>
+
+<p>&mdash;Une permission!... De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De monsieur Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de permission.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'ai le regret de dire à ces dames qu'il est impossible qu'elles
+voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les
+plus rigoureux...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise fronçait les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner
+madame, qui est la marquise de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d'embrasser son fils!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un verrou
+que la justice pousse ou tire à son gré.</p>
+
+<p>Pour la première fois, la jeune fille eut l'idée que sa tentative
+pouvait échouer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes
+plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-vous pas? Votre
+femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi?</p>
+
+<p>Le geôlier, certainement, était ému.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bontés de
+mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas
+perdre la place d'un pauvre homme...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandoré,
+je vous en garantis une qui vous vaudra le double.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place
+qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni
+sévèrement...</p>
+
+<p>À l'accent du geôlier, M<sup>me</sup> de Boiscoran comprit que M<sup>lle</sup> de
+Chandoré n'obtiendrait rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs
+implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort!</p>
+
+<p>Il était clair qu'un rude combat se livrait dans le c&#339;ur du geôlier.
+Tout à coup, d'une voix brève, et en jetant autour de lui des regards
+inquiets:</p>
+
+<p>&mdash;Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous laisserai
+pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en
+bonne santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Hier, quand on l'a amené, il était comme hébété... Il s'est jeté sur
+son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un mouvement plus de
+deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...</p>
+
+<p>Un sanglot, que ne put maîtriser M<sup>lle</sup> Denise, fit tressaillir M.
+Blangin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état n'a pas
+duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s'est levé en s'écriant: «Ah çà!
+mais je suis stupide de me désespérer ainsi...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez entendu? demanda M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Frumence Cheminot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un de nos détenus. Oh! un simple vagabond, pas méchant du tout,
+et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de
+Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est monsieur
+Galpin-Daveline qui a eu l'idée de cette précaution, parce que les
+accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le désespoir les prend
+et le dégoût de la vie... Un malheur est si vite arrivé! Frumence
+empêcherait le malheur...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran frémissait d'horreur. Mieux que tout, cette
+précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien à craindre.
+Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, si
+j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est levé ce matin, après avoir dormi
+toute la nuit comme un loir, il m'a appelé pour me demander du papier,
+de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le
+second jour. J'avais ordre de lui en donner: il en a eu. Et quand je
+suis allé lui porter son déjeuner, il m'a remis une lettre, à l'adresse
+de mademoiselle de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, vous avez une lettre pour moi et vous
+ne me la donnez pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai remise,
+comme c'était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu,
+avec son greffier Méchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il a décacheté la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en
+disant: «Bon!»</p>
+
+<p>Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de M<sup>lle</sup>
+Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle honte! s'écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques
+m'adressait! C'est infâme!</p>
+
+<p>Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna M<sup>me</sup> de
+Boiscoran, et jusqu'à la maison elle ne prononça pas une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre enfant, tu n'as pas réussi! s'écrièrent tantes Lavarande
+lorsqu'elles virent rentrer leur nièce.</p>
+
+<p>Mais quand Denise leur eut tout appris:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit
+juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir
+la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous
+n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son
+triomphe et nous rabaisserons son orgueil.</p>
+
+<p>Comment M<sup>lle</sup> de Chandoré n'eût-elle pas adopté l'idée des tantes
+Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction immédiate
+et qui servait ses secrètes espérances!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! vous avez raison, chères tantes! s'écria-t-elle. Vite, sans
+perdre une minute, partez...</p>
+
+<p>Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en route, sans
+écouter les timides objections de la marquise de Boiscoran.</p>
+
+<p>Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions
+d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prétendant de leur nièce Lavarande
+n'était pas sur un lit de roses. Au début de cette étrange affaire, il
+s'y était jeté fiévreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il
+guettait depuis tant d'années et qui devait ouvrir à deux battants les
+portes jusqu'alors fermées à son ambition. Puis, une fois engagé,
+l'enquête commencée, il avait été emporté par un courant plus rapide que
+la réflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il
+avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu'à le contraindre de
+signer un mandat d'arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme
+aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas les
+plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette enquête qui, en
+quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque
+inexplicable à un coupable que personne n'eût osé soupçonner?</p>
+
+<p>Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les
+événements du même &#339;il. La réflexion le refroidissant, il commençait à
+douter de son habileté et à se demander s'il n'avait pas agi avec trop
+de précipitation. Si Jacques était coupable, rien de mieux. Il y avait,
+c'était clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une
+condamnation. Oui, mais... si Jacques allait être innocent!</p>
+
+<p>Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin-Daveline,
+le glaça jusqu'à la moelle des os. Jacques innocent! c'était sa
+condamnation à lui, Galpin-Daveline, c'était son avenir perdu, ses
+espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée! Jacques innocent!
+c'était une disgrâce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue
+impossible pour lui après un tel éclat. Mais ce serait pour le reléguer
+dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement.</p>
+
+<p>Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui
+répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces
+maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne
+doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans
+l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en
+certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un
+innocent.</p>
+
+<p>Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer le
+c&#339;ur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet
+rembourré d'épines.</p>
+
+<p>Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il envoyait
+chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent ensemble à la
+prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. C'est à ce moment
+qu'avait été remise au juge d'instruction la lettre adressée par Jacques
+à M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Elle était brève, et telle que peut l'écrire un homme trop intelligent
+pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de
+sa correspondance. Elle n'était même pas cachetée, circonstance qui
+avait échappé à M. Blangin, le geôlier.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Denise, ma bien-aimée</i>, écrivait Jacques, <i>la pensée de l'horrible
+chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique
+souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu'à vous jurer que je suis
+innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime d'un si fatal concours
+de circonstances que la justice a dû s'y tromper. Mais,
+rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu,
+dissiper cette funeste erreur.</i></p>
+
+<p><i>À bientôt...</i></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Jacques.</span></p></div>
+
+<p>«Bon!» avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu cette
+lettre.</p>
+
+<p>Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au c&#339;ur.</p>
+
+<p>Quelle assurance! avait-il pensé.</p>
+
+<p>Pourtant, il s'était un peu remis en montant l'escalier de la prison.
+Jacques, évidemment, ne s'était pas imaginé que sa lettre arriverait
+directement à destination; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il
+l'avait écrite pour la justice bien plus que pour M<sup>lle</sup> Denise.
+L'absence de cachet donnait à cette présomption un certain poids.</p>
+
+<p>Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline,
+pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu.</p>
+
+<p>Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il eût été libre à son château
+de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien tirer de lui.
+Pressé de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstiné ou
+répondait qu'il avait besoin de réfléchir.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet qu'il
+n'en était parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! s'il eût pu
+reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé ses vaisseaux et il
+était condamné à aller quand même jusqu'au bout. Pour son salut,
+désormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran fût
+coupable, qu'il fût traduit en cour d'assises et qu'il fût condamné. Il
+le fallait absolument. C'était une question de vie ou de mort.</p>
+
+<p>Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint lui
+annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui parler.</p>
+
+<p>Il se dressa tout d'une pièce, et, en moins d'une seconde, son esprit
+surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que pouvaient
+lui vouloir ces deux vieilles filles?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles entrent, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur
+avançait le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'attendais peu à l'honneur de votre visite, mesdemoiselles...,
+commença-t-il.</p>
+
+<p>L'aînée des tantes Lavarande, M<sup>lle</sup> Adélaïde, lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je le conçois, dit-elle, après ce qui s'est passé...</p>
+
+<p>Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l'impie, elle
+se mit à lui reprocher ce qu'elle appelait son infâme trahison. Quoi!
+lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'était employé
+à lui procurer la faveur d'une alliance inespérée!... Par le seul fait
+de ses espérances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la
+famille. D'où était-il donc né, pour avoir oublié qu'entre parents, se
+hait-on à la mort, on se doit aide et protection, dès qu'il s'agit de
+défendre ce patrimoine sacré qui s'appelle l'honneur!</p>
+
+<p>Étourdi comme un passant qui reçoit d'un cinquième étage une volée de
+pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour
+se demander s'il n'y avait nul parti à tirer de cet incident
+extraordinaire. Un retour était-il impossible?</p>
+
+<p>Aussi, dès que M<sup>lle</sup> Adélaïde s'arrêta, entreprit-il de se justifier,
+peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il était saisi, jurant
+qu'il n'avait pas pu maîtriser les événements, que Jacques lui était
+plus cher que jamais...</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous est si cher, interrompit M<sup>lle</sup> Adélaïde, faites-le mettre
+en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le puis-je, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;La loi me le défend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est
+coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le
+second, il recevra qui bon lui semblera...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de lire une
+lettre de Jacques à sa fiancée...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession,
+mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette lettre
+que vous avez lue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Mais je puis vous la communiquer.</p>
+
+<p>Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, M<sup>lle</sup>
+Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent presque
+sans saluer.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline était ivre de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieilles sorcières! s'écria-t-il, votre démarche me prouve que
+vous êtes loin de croire à l'innocence de Jacques. Pourquoi sa famille
+tient-elle tant à arriver jusqu'à lui? Sans doute pour lui fournir le
+moyen de se soustraire, par le suicide, au châtiment de son crime...
+Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l'empêcher!</p>
+
+<p>À quoi bon récriminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut
+rien!</p>
+
+<p>Si contrarié que fût maître Folgat, lorsqu'il apprit de M<sup>lle</sup> Denise
+la démarche des tantes Lavarande, il évita d'en rien laisser paraître.
+N'était-ce pas à lui d'avoir du sang-froid pour tous au milieu de cette
+famille si cruellement éprouvée?</p>
+
+<p>M. de Chandoré, d'ailleurs, dissimulait mal son mécontentement. Et, en
+dépit de son respect pour les volontés de M<sup>lle</sup> Denise:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, chère fille, je ne dis pas que tu as eu tort... Cependant tu
+connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes.
+Elles sont capables d'exaspérer monsieur Galpin-Daveline...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! interrompit fièrement la jeune fille. La circonspection ne
+sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle a raison, approuva maître Folgat, qui parut ainsi subir,
+comme toute la famille, l'ascendant de M<sup>lle</sup> Denise. Quoi que puissent
+faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n'empireront pas la
+situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera ni plus ni moins un ennemi
+acharné.</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré eut un soubresaut.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas à lui que je m'en prends, interrompit le jeune
+avocat, mais à l'institution dont il subit la fatalité. Est-il bien
+possible qu'un juge d'instruction demeure absolument impartial, en
+certaines causes retentissantes comme celle-ci, où il joue en quelque
+sorte son avenir! On est certes un magistrat intègre, incapable de
+forfaiture, étroitement attaché au devoir, mais on est homme, mais on a
+ses intérêts!... On n'aime pas au ministère les enquêtes qui aboutissent
+à une ordonnance de non-lieu. Le juge qu'on récompense n'est pas
+toujours celui qui a le mieux su dégager la vérité d'une ténébreuse
+affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Mais monsieur Galpin-Daveline était notre ami, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et c'est là ce qui m'épouvante. Quelle sera sa situation, le jour
+où monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes Lavarande...</p>
+
+<p>Elles rentraient, en effet, très fières de leur expédition et agitant
+triomphalement la copie de la lettre de Jacques.</p>
+
+<p>Cette copie, M<sup>lle</sup> Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait à
+l'écart pour la lire, M<sup>lle</sup> Adélaïde racontait l'entrevue, disant
+combien elle avait été ferme et dédaigneuse, et combien M.
+Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant.</p>
+
+<p>&mdash;Car il a été foudroyé, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles,
+car il a été anéanti, écrasé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M. de Chandoré, et
+je vous engage à vous en vanter.</p>
+
+<p>&mdash;Les tantes ont bien agi, déclara M<sup>lle</sup> Denise. Voyez plutôt ce que
+m'écrivait Jacques. C'est précis, c'est net. Que pouvons-nous craindre
+après cette dernière phrase: <i>«Soyez sans inquiétude. Je saurai, le
+moment venu, dissiper cette funeste erreur.»</i></p>
+
+<p>Ayant pris la copie et l'ayant lue, maître Folgat hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était pas besoin de cette lettre, prononça-t-il, pour fixer mon
+opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n'a
+pénétré. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien téméraire de jouer
+ainsi avec un procès criminel. Que ne s'est-il disculpé tout de suite!
+Ce qui était facile hier peut devenir difficile demain et impossible
+dans huit jours...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, monsieur, s'écria M<sup>lle</sup> Denise, est un homme trop supérieur
+pour qu'on ne s'en remette pas absolument à ce qu'il dit!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran, qui entrait, empêcha l'avocat de répondre.</p>
+
+<p>Deux heures de repos avaient rendu à la malheureuse femme une partie de
+son énergie et de sa présence d'esprit accoutumée, et elle venait
+demander qu'on expédiât un télégramme à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moins que nous puissions faire, murmura M. de Chandoré,
+quoiqu'en vérité ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son
+fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une faïence rare, ou d'une assiette
+qui manque à sa collection, ce serait une autre histoire!...</p>
+
+<p>La dépêche n'en fut pas moins rédigée et envoyée au télégraphe, juste
+comme un domestique venait annoncer que le dîner était servi.</p>
+
+<p>Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'eût supposé. Certes, chacun
+avait bien le c&#339;ur oppressé, en songeant qu'en ce moment même c'était un
+geôlier qui servait à Jacques l'ordinaire de la prison. Certes, M<sup>lle</sup>
+Denise ne sut pas retenir une larme en voyant maître Folgat à la place
+où s'asseyait son fiancé... Mais personne, hormis le jeune avocat, ne
+croyait que Jacques fût vraiment en péril.</p>
+
+<p>M. Séneschal, par exemple, qui arriva au moment où on servait le café,
+partageait, c'était manifeste, les anxiétés de maître Folgat.
+L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur
+dire comment s'était passée sa journée.</p>
+
+<p>L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une
+profonde émotion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas donné
+signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la parole au
+cimetière. Manifestation et discours eussent été, du reste, mal
+accueillis, ajoutait M. Séneschal, car il avait eu la douleur de
+constater que l'immense majorité des Sauveterriens croyait fermement à
+la culpabilité de M. de Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait
+entendu des gens qui disaient: «Et cependant, vous verrez qu'il ne sera
+pas condamné. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable
+serait sûr d'avoir le cou coupé. Mais lui, le fils du marquis de
+Boiscoran... vous verrez qu'on le renverra blanc comme neige.»</p>
+
+<p>Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue lui coupa
+fort à propos la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit M<sup>lle</sup> Denise en se dressant.</p>
+
+<p>On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose
+comme le trépignement d'une lutte, et presque immédiatement la porte de
+la salle à manger s'ouvrit, et le fils du métayer de Boiscoran, Michel,
+parut en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, je le tiens, je l'amène!</p>
+
+<p>Et en même temps, il attirait Cocoleu, lequel se débattait en grognant
+et jetait autour de lui les regards effarés de la bête prise au piège.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! mon gars, s'écria M. Séneschal, vous avez été plus habile
+que les gendarmes!</p>
+
+<p>À la façon dont Michel cligna de l'&#339;il, il fut aisé de voir que sa foi
+en l'habileté de la gendarmerie n'était pas illimitée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce tantôt, dit-il, quand j'ai promis à monsieur le baron de dénicher
+Cocoleu, j'avais mon idée. Je savais que, dans le temps, il allait
+souvent se terrer, comme une bête puante qu'il est, dans une manière de
+trou qu'il s'était creusé sous des rochers, au plus épais des bois de
+Rochepommier. C'était le hasard qui m'avait fait découvrir ce terrier,
+car on passerait bien cent fois à côté et même dessus sans se douter
+qu'il existe. Donc, quand monsieur le baron m'a dit que «l'innocent»
+avait disparu, j'ai pensé en moi-même: sûr, il se cache dans son trou,
+allons voir!... Là-dessus, je prends mes jambes à mon cou, j'arrive aux
+rochers et je trouve Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du
+mal à le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se
+défendant, il m'a mordu la main, comme un chien enragé qu'il est... (Sur
+quoi, Michel agitait sa main gauche enveloppée d'un linge ensanglanté.)
+Pour amener mon idiot, poursuivit-il, ça a été toute une histoire. J'ai
+été obligé de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon père.
+Là, nous l'avons hissé dans notre cabriolet, et le voilà... Regardez-moi
+le joli garçon!</p>
+
+<p>Il était hideux, en ce moment, avec sa face livide, marquée de plaques
+rouges, ses lèvres pendantes, frangées de bave, et ses regards hébétés.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Séneschal.</p>
+
+<p>L'idiot ne sembla même pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne répondit
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison à cause de ce que tu
+as dit?</p>
+
+<p>Toujours pas de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le
+battriez jusqu'à demain, que vous lui feriez sortir l'âme du corps
+plutôt qu'une parole de la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai... j'ai faim!... bégaya Cocoleu. Maître Folgat eut un geste
+indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la déposition d'un tel être
+qu'on base une accusation capitale!</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré, lui, semblait assez embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce misérable
+idiot?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais moi-même, à l'instant, répondit M. Séneschal, le conduire à
+l'hôpital, et prévenir de la trouvaille le docteur Seignebos et le
+procureur de la République.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et toutes
+les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n'étaient pas
+imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualité, devenue rare, de
+professer pour son «art», comme il disait, un respect voisin du
+fanatisme. La Faculté, selon lui, était impeccable, et volontiers il lui
+attribuait l'infaillibilité qu'il déniait au pape. Il confessait bien
+dans l'intimité que certains de ses confrères étaient des ânes ânonnant,
+mais jamais il n'eût permis à un profane d'émettre, devant lui, cette
+irrévérencieuse opinion. Du moment où un homme était muni de ce fameux
+diplôme qui confère le droit de vie et de mort, cet homme, à son avis,
+devait être pour le vulgaire un personnage auguste. C'était un crime, à
+ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglément à l'arrêt d'un
+médecin.</p>
+
+<p>De là son opiniâtreté à tenir tête à M. Galpin-Daveline, l'amertume de
+ses contradictions et le sans-façon avec lequel il avait prié «messieurs
+de la justice» d'aller procéder hors de la chambre où gisait <i>son</i>
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Car ces diables-là, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le
+moyen de faire couper la tête à un autre...</p>
+
+<p>Et là-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son éponge, il
+s'était remis à l'&#339;uvre, et M<sup>me</sup> de Claudieuse l'aidant, il avait
+recommencé à extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du
+comte.</p>
+
+<p>À neuf heures, il avait fini.</p>
+
+<p>&mdash;Non que je prétende avoir tout retiré, déclara-t-il modestement, mais
+s'il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma portée, et il me
+faut attendre que certains symptômes me révèlent leur présence.</p>
+
+<p>Du reste, ainsi qu'il l'avait prévu, la situation de M. de Claudieuse
+paraissait fort empirée. À son exaltation première avait succédé une si
+grande prostration qu'il semblait insensible à tout ce qui se passait
+autour de son lit. La fièvre traumatique commençait à se manifester par
+de légers frissons, et étant donné la constitution du comte, il était
+aisé de prévoir que la journée ne s'écoulerait pas sans que le délire
+s'emparât de son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je considère cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos à la
+comtesse, après lui avoir signalé, pour qu'elle ne s'en alarmât pas,
+tous les accidents qui pouvaient survenir, après lui avoir bien
+recommandé, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son
+mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.</p>
+
+<p>La recommandation n'était pas inutile, car presque au même moment, un
+paysan vint annoncer qu'il y avait là un bourgeois de Sauveterre, lequel
+demandait à parler à M. de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne, répondit le docteur. C'est moi qui vais le recevoir.</p>
+
+<p>C'était un nommé Têtard, un ancien huissier qui avait vendu son étude
+pour se lancer dans le commerce des pierres.</p>
+
+<p>Seulement, outre qu'il était ancien officier ministériel et négociant,
+ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit Têtard était le
+représentant d'une compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est en
+cette dernière qualité qu'il osait se présenter, déclara-t-il à la
+comtesse, parlant à sa personne.</p>
+
+<p>Il avait ouï dire que les bâtiments du Valpinson, assurés à sa
+compagnie, venaient d'être détruits, et que l'incendie avait été allumé
+sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il voulait
+conférer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pensée de
+décliner la responsabilité de sa compagnie; seulement il tenait à
+réserver pour elle le recours légal contre M. de Boiscoran, lequel avait
+de la fortune et serait certainement condamné à payer le sinistre dont
+il était l'auteur. Mais certaines formalités étaient nécessaires, et il
+venait engager M. de Claudieuse à prendre, de concert avec lui, Têtard,
+les mesures...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous engage à me montrer les talons! s'écria M. Seignebos
+d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le
+nom de monsieur de Boiscoran!</p>
+
+<p>M. Têtard fila sans mot dire, et c'est tout ému de cet incident que le
+docteur examina la plus jeune des filles de M<sup>me</sup> de Claudieuse, celle
+qu'elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait décidément
+mieux.</p>
+
+<p>Après cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.</p>
+
+<p>Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des
+blessures du comte; puis, attirant M<sup>me</sup> de Claudieuse jusqu'au seuil
+de la pauvre masure:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de m'éloigner, madame, dit-il, je tiens à vous demander ce que
+vous pensez des événements de cette nuit...</p>
+
+<p>Plus pâle qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout
+que par un miracle d'énergie. Il n'y avait en elle de vivants que les
+yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je, monsieur, répondit-elle d'une voix faible. Ai-je donc,
+après de si rudes épreuves, la tête assez à moi pour réfléchir?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cependant interrogé Cocoleu?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui n'aurais-je pas interrogé pour découvrir la vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Et le nom qu'il a prononcé ne vous a pas stupéfiée?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû le voir, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens à avoir
+votre opinion sur l'état mental de Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et c'est pour cela que j'ai été surpris de votre
+insistance à le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dépit de son
+imbécillité habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...</p>
+
+<p>&mdash;Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve son dévouement pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est attaché, en effet, comme le serait un pauvre animal que
+j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... Et pourtant son action dénote plus qu'un instinct purement
+bestial.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Il m'est arrivé de surprendre chez Cocoleu des éclairs
+d'intelligence.</p>
+
+<p>Ayant retiré ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien fâcheux, grommela-t-il, qu'un de ces éclairs ne l'ait pas
+illuminé, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se
+préparer à assassiner monsieur de Claudieuse.</p>
+
+<p>Comme si elle eût été près de défaillir, M<sup>me</sup> de Claudieuse s'accotait
+aux montants de la porte..</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément, murmura-t-elle, à l'émotion qu'il a ressentie en
+voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j'attribue le
+réveil de la raison de Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes d'or:)
+C'est, ajouta-t-il, ce que décideront les hommes de l'art à l'examen
+desquels ce misérable imbécile sera soumis...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, on va l'examiner!</p>
+
+<p>&mdash;Et de près, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais avoir
+l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous
+ne réussissez pas à vous installer dans la journée à Sauveterre, ce qui
+serait bien désirable, pour moi d'abord, puis pour votre mari et votre
+fille, qui sont fort mal dans cette cahute.</p>
+
+<p>Et cela dit, soulevant légèrement son chapeau à larges bords, le docteur
+Seignebos avait regagné Sauveterre et était allé tout droit demander
+impérieusement à M. Séneschal l'arrestation de Cocoleu.</p>
+
+<p>Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M.
+Seignebos, qui voyait la fâcheuse tournure que prenait l'affaire de
+Jacques, commençait à s'impatienter horriblement, lorsque le samedi
+soir, sur les dix heures, M. Séneschal entra chez lui en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu est retrouvé!</p>
+
+<p>D'un saut, le docteur fut debout, canne à la main, chapeau en tête,
+demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;À l'hôpital, où je l'ai moi-même installé dans une chambre isolée.</p>
+
+<p>&mdash;J'y cours.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas un des médecins de l'hôpital, ne doit-il pas m'être
+ouvert de nuit comme de jour?</p>
+
+<p>&mdash;Les s&#339;urs seront couchées...</p>
+
+<p>Le docteur, à dix reprises au moins, haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, fit-il ce serait un sacrilège que de troubler leur
+sommeil, à ces bonnes s&#339;urs, à ces chères s&#339;urs, comme vous dites!...
+Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la médecine laïque, et
+quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides
+infirmiers?</p>
+
+<p>M. Séneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour
+entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M. Seignebos
+se rassit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... ce sera pour demain.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+
+<p>«L'hôpital de Sauveterre, dit le <i>Guide Joanne</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, est, malgré ses
+proportions restreintes, un des établissements hospitaliers les mieux
+entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les bâtiments neufs sont dus
+à la pieuse munificence de la comtesse de Maupaisan, veuve du ministre
+de Louis-Philippe.»</p>
+
+<p>Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hôpital doit à M<sup>me</sup>
+Séneschal la fondation de trois lits pour les femmes en couches. C'est
+également de ses deniers qu'ont été construits les deux pavillons qui
+flanquent la grande porte. Un de ces pavillons, celui de droite, est
+occupé par le portier, le sieur Vaudevin, un vieillard superbe qui jadis
+était suisse à la cathédrale et qui aime encore à rappeler ce temps où,
+par sa magnifique prestance, par son uniforme rouge, son baudrier d'or,
+sa hallebarde et sa canne à pomme d'argent, il contribuait aux pompes du
+culte.</p>
+
+<p>Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa pipe
+dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos.</p>
+
+<p>Le docteur marchait d'un pas plus saccadé que de coutume, le chapeau sur
+les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfoncées jusqu'au coude
+dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les jours avant sa visite,
+dans le réduit de la s&#339;ur pharmacienne, c'est chez madame la supérieure
+qu'il monta tout droit. Là, après un léger salut:</p>
+
+<p>&mdash;On a dû, ma s&#339;ur, commença-t-il, vous amener hier soir un malade, un
+idiot du nom de Cocoleu...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'avez-vous placé?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maire lui-même l'a fait installer dans la petite chambre
+qui est en face de la lingerie.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment s'est-il comporté?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. La s&#339;ur veilleuse ne l'a pas entendu bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma s&#339;ur, dit M. Seignebos.</p>
+
+<p>Et déjà il gagnait la porte, quand madame la supérieure le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma s&#339;ur, pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ne pouvez pas le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous avons reçu de monsieur le procureur de la République l'ordre
+d'empêcher qui que ce soit, hormis la s&#339;ur qui le soigne, d'approcher de
+Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, même le médecin, à moins d'urgence,
+bien entendu.</p>
+
+<p>M. Seignebos eut un geste ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je vous
+déclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire l'accès de
+mon malade!</p>
+
+<p>Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la République mande,
+ordonne et commande en son palais de justice, rien de mieux. Mais ici,
+dans mon hôpital!... Ma s&#339;ur, je monte chez Cocoleu...</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction devant la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Un gendarme!</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous est arrivé ce matin avec la consigne la plus sévère.</p>
+
+<p>Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout à coup, avec une
+violence extraordinaire et des éclats de voix à faire trembler les
+vitres:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un procédé inouï! s'écria-t-il, un abus de pouvoir intolérable!
+Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai raison, et justice
+me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'à Thiers...</p>
+
+<p>Et, sans saluer cette fois, il s'élança dehors, traversa la cour et
+partit comme un trait dans la direction du logis du procureur de la
+République.</p>
+
+<p>En ce moment même, M. Daubigeon se levait, mécontent parce qu'il avait
+passé une mauvaise nuit, ayant passé une mauvaise nuit parce qu'il était
+horriblement préoccupé de cette affaire Boiscoran, comme on disait déjà.</p>
+
+<p>C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin-Daveline.
+Vainement il se rappelait le noble caractère de Jacques, son admirable
+loyauté, ses sentiments si vifs de l'honneur... les preuves étaient là,
+flagrantes, indiscutables.</p>
+
+<p>Il voulait douter, mais l'impitoyable expérience lui criait que le passé
+d'un homme ne répond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de même que
+plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le dire, que
+beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire d'une sorte de
+vertige, et que c'est ainsi que s'explique la stupidité, la naïveté
+presque de certains crimes, commis par des gens d'une intelligence
+supérieure.</p>
+
+<p>N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'était tenu obstinément
+enfermé, et il était en train de se promettre de ne pas sortir de la
+journée lorsqu'on sonna chez lui à briser la sonnette.</p>
+
+<p>L'instant d'après, le docteur Seignebos entrait comme une bombe.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce qui vous amène! s'écria M. Daubigeon. Vous venez pour cet
+ordre que j'ai donné relativement à Cocoleu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure...</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a été formellement demandé par monsieur Galpin-Daveline...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le lui avez pas refusé, monsieur. C'est vous seul par
+conséquent que j'en rends responsable. Vous êtes procureur de la
+République, c'est-à-dire le chef du parquet et le supérieur de monsieur
+Galpin.</p>
+
+<p>M. Daubigeon hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge
+d'instruction ne dépend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque
+sorte même indépendant du procureur général, qui peut bien lui adresser
+des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur
+Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction
+à part, et il est armé de pouvoirs presque illimités. Mieux que personne
+un juge d'instruction peut dire avec le poète: «Ainsi je veux et
+j'ordonne, et ma volonté suffit,»</p>
+
+<p class="c"><i>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas...</i></p>
+
+<p>Positivement, M. Seignebos se sentait désarmé par l'accent de M.
+Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a même le droit de priver un malade des
+soins du médecin...</p>
+
+<p>&mdash;Sous sa responsabilité, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se
+proposait même de vous convoquer officiellement, quoique ce soit
+aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin à un nouvel interrogatoire
+de Cocoleu... Je suis surpris que vous n'ayez pas reçu son assignation
+ou que vous ne l'ayez pas vu à l'hôpital à l'heure de votre visite...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'y cours! s'écria le médecin.</p>
+
+<p>Et il repartit précipitamment, et bien lui prit de se hâter, car sur le
+seuil de l'hôpital, il se trouva en face de M. Galpin-Daveline, lequel
+arrivait d'un pas solennel, suivi de son inévitable greffier, Méchinet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez à propos, monsieur le docteur..., commença le juge.</p>
+
+<p>Mais si rapide qu'eût été la course du docteur, elle lui avait donné le
+temps de réfléchir et de se calmer. Au lieu donc d'éclater en
+récriminations:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, répondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au
+sujet de ce pauvre diable, à qui vous avez donné un gendarme pour
+garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout à vos ordres...</p>
+
+<p>La chambre où l'on avait placé Cocoleu était vaste, blanchie à la chaux,
+et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le
+lit devrait être bon, mais l'idiot en avait enlevé matelas et
+couvertures et s'était couché tout habillé sur la paillasse. C'est là
+que le trouvèrent le médecin et le juge.</p>
+
+<p>Il se dressa à leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri
+et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut même si manifeste
+que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avançant alors:</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, mon garçon, dit-il à Cocoleu, nous ne te ferons pas de
+mal. Seulement, il faut nous répondre. Te souviens-tu de ce qui est
+arrivé l'autre nuit au Valpinson?</p>
+
+<p>Cocoleu éclata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais
+il ne répondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge
+varia ses questions, priant, menaçant et promettant tour à tour,
+invoquant même le souvenir de M<sup>me</sup> de Claudieuse; il ne lui arracha
+pas une syllabe.</p>
+
+<p>À bout de patience:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misérable est décidément au-dessous
+de la brute.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a
+désigné monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter Cocoleu:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre,
+monsieur, répondit M. Seignebos. (Et tout en s'éloignant:) Même,
+grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous gêner, monsieur le juge.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline fût entré dans une belle colère s'il eût soupçonné la
+vérité! Le rapport de M. Seignebos était prêt, et s'il ne le remettait
+pas immédiatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calculé que,
+plus il tarderait, plus il aurait chance de déranger le plan de la
+prévention.</p>
+
+<p>Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa
+maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas à cet avocat venu de Paris
+avec M<sup>me</sup> de Boiscoran? Rien ne m'en empêche, que je sache, puisque,
+dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oublié de me faire
+prêter serment...</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit.</p>
+
+<p>Oui ou non, selon le code qui régit la médecine légale, avait-il le
+droit de donner connaissance d'une pièce de l'instruction à l'avocat du
+prévenu?</p>
+
+<p>Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en
+Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se fût fait hacher
+en morceaux plutôt que de manquer aux obligations médicales.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le
+serment seul qui engage. Les textes sont précis et formels. J'ai pour
+moi les arrêts de la cour de cassation des 27 novembre et 27 décembre
+1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863.</p>
+
+<p>Le résultat de cette délibération fut que le docteur Seignebos, dès
+qu'il eut déjeuné, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les
+rues détournées, sonner rue de la Rampe, chez M. de Chandoré.</p>
+
+<p>Tantes Lavarande et M<sup>me</sup> de Boiscoran étaient encore à la grand-messe,
+où elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon
+que M<sup>lle</sup> Denise, grand-père Chandoré et maître Folgat.</p>
+
+<p>Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparaître le
+docteur. M. Seignebos était bien son médecin, mais il y avait entre eux
+de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils
+ne se visitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me voyez, dit le docteur dès le seuil, c'est que, sur mon âme
+et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.</p>
+
+<p>Pour ces seuls mots, M<sup>lle</sup> Denise lui eût sauté au cou, et c'est avec
+l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avança un fauteuil en
+lui disant de sa plus douce voix:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit-il brusquement, bien obligé! (Et s'adressant plus
+particulièrement à maître Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant à sa
+marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu
+d'affirmer hautement ses opinions républicaines. Car votre futur
+petit-fils est républicain, monsieur le baron...</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré ne sourcilla pas. On fût venu lui apprendre que
+Jacques avait été membre de la Commune qu'il n'en eût probablement pas
+été plus ému. Denise l'aimait. Cela suffisait.</p>
+
+<p>&mdash;Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, maître...</p>
+
+<p>&mdash;Folgat, dit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de
+défendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne.
+C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport médical, afin que
+vous en tiriez parti pour la défense de monsieur Boiscoran et que vous
+me suggériez vos idées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un immense service, monsieur! s'écria le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais entendons-nous, fit sévèrement le médecin. Lorsque je parle
+d'adopter les idées que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne
+blesseront en rien la vérité. Pour arracher mon fils, si j'en avais un,
+à l'échafaud, je ne souillerais pas mes lèvres d'un mensonge qui serait
+une atteinte à la majesté de ma profession... (Il avait tiré son rapport
+de la poche de sa longue lévite, il le déposa sur la table en disant:)
+Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici là, vous aurez le temps de
+le méditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie
+essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...</p>
+
+<p>Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hésitation, et en
+regardant fixement M<sup>lle</sup> Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il
+eût été content qu'elle se retirât.</p>
+
+<p>&mdash;Une discussion médico-légale, fit-il, n'intéressera guère
+mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas
+intéressée passionnément, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois
+devenir la femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les dames sont, en général, très impressionnables, dit assez
+peu poliment le docteur, très sensibles...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer
+une énergie virile.</p>
+
+<p>Le docteur connaissait assez M<sup>lle</sup> Denise pour comprendre qu'elle ne
+s'éloignerait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers maître
+Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont été tirés sur
+monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme
+on dit, légèrement écarté. Le second, qui a frappé l'épaule et le cou, a
+fait balle...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, dit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;La différence des effets prouve que ces deux coups de feu ont été
+tirés de distances inégales, le second de plus près que le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez... Si je rappelle ces détails, c'est qu'ils ont leur valeur.
+Appelé au milieu de la nuit près de monsieur de Claudieuse, je procédai
+immédiatement à l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'opérais,
+monsieur Galpin est arrivé. Je croyais qu'il allait me demander à voir
+les plombs déjà retirés, il n'en a pas eu l'idée, tant il avait la
+cervelle à l'envers. Il ne songeait qu'au coupable, à son coupable. Je
+ne lui ai pas rappelé l'a b c de son métier, ce n'est pas mon affaire.
+Le médecin doit obtempérer aux injonctions de la justice, mais non pas
+aller au-devant...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continué ma
+besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du côté,
+et cent neuf des blessures de l'épaule et du cou. Et cela fait,
+savez-vous ce que j'ai constaté?... (Il s'arrêta, ménageant son effet;
+et l'attention lui semblant assez surexcitée:) J'ai constaté, reprit-il,
+que le plomb des deux blessures n'est pas pareil...</p>
+
+<p>M. de Chandoré et maître Folgat eurent en même temps une même
+exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a atteint
+le flanc, est de la cendrée aussi menue que possible. Le plomb des
+blessures de l'épaule, au contraire, est d'un numéro assez fort, de
+celui, je crois, qu'on emploie pour le lièvre... J'en ai là, d'ailleurs,
+des échantillons.</p>
+
+<p>Et, en disant cela, il dépliait un morceau de papier blanc où se
+trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachés de sang coagulé, et dont
+la différence de grosseur sautait aux yeux.</p>
+
+<p>Maître Folgat semblait confondu.</p>
+
+<p>&mdash;Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense plutôt, dit M. de Chandoré, que l'assassin, comme beaucoup de
+chasseurs, avait un canon chargé pour les petits oiseaux et l'autre pour
+le lièvre ou le lapin...</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, reprit maître Folgat, ceci écarte toute idée de
+préméditation. Ce n'est pas avec de la cendrée qu'on charge son fusil,
+quand on part pour tuer un homme.</p>
+
+<p>En ayant assez dit, à ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait
+pour se retirer, lorsque M. de Chandoré lui demanda des nouvelles du
+comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas bien, répondit le docteur, le déplacement, malgré toutes
+les précautions, l'a énormément fatigué. Car il est à Sauveterre, depuis
+hier, installé provisoirement dans une maison que monsieur Séneschal lui
+a louée, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le délire, et quand je me
+suis présenté chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse?... interrogea M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son
+mari, et si elle m'eût écouté, elle se fût mise au lit. Mais c'est une
+femme d'une rare énergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection
+pour le comte une force de résistance inconcevable. (Il avait, tout en
+parlant, gagné la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il,
+l'examen de son état mental pourrait bien révéler des particularités
+auxquelles on ne s'attend guère. Mais nous en recauserons plus tard...
+Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demandèrent M<sup>lle</sup> Denise et M. de Chandoré dès qu'ils
+eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos.</p>
+
+<p>Mais déjà s'était refroidi l'enthousiasme de maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de me prononcer, répondit-il prudemment, j'ai besoin d'étudier
+le rapport de ce digne médecin.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'eût dit M.
+Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son après-midi à
+chercher comment en tirer parti. Il y découvrit, certes, des arguments
+qui seraient d'une haute valeur pour la défense, si M. de Boiscoran
+venait à être traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun
+moyen de nature à faire lâcher prise à la prévention.</p>
+
+<p>Toute la maison était donc sous l'empire d'une déception cruelle,
+lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il
+semblait fort triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis relevé de ma faction, dit-il; ce tantôt, à deux heures,
+monsieur Galpin est venu lever les scellés. Il était accompagné de son
+greffier Méchinet et amenait monsieur Jacques, qui était gardé par deux
+gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a
+fait reconnaître à monsieur les vêtements qu'il portait le soir de
+l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La
+reconnaissance terminée, l'eau a été transvasée dans un grand bocal qui
+a été scellé et confié à un gendarme. On a ensuite mis dans une malle
+les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et
+enfin divers objets que le juge appelait des pièces à conviction. La
+malle a été scellée comme le bocal, portée sur la voiture, et le Galpin
+est parti en me disant que j'étais libre.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jacques, interrogea vivement M<sup>lle</sup> Denise, quelle était son
+attitude?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Lui avez-vous parlé? demanda maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.</p>
+
+<p>&mdash;Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu que donner un coup d'&#339;il à la batterie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez vu?...</p>
+
+<p>Le front du fidèle serviteur s'assombrit encore.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, répondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me
+taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tiré
+depuis que j'ai nettoyé ce maudit Klebb...</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré et maître Folgat échangèrent un regard désolé.
+C'était une espérance, encore, qui s'envolait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de
+Boiscoran chargeait son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en
+avait reçu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes à balles, les
+autres à chevrotines, les autres à plombs de tous les numéros. En ce
+temps où la chasse est fermée, monsieur ne pouvait tirer que du lapin,
+ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les
+marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros,
+et l'autre de menue cendrée...</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta, épouvanté de l'effet produit par ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, tout est contre nous.</p>
+
+<p>Maître Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il
+saisi toutes les cartouches de votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous allez à l'instant retourner à Boiscoran et vous nous
+rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numéro de plomb.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, répondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Il partit sur cette promesse, et il fît, en effet, une telle diligence
+qu'à sept heures sonnant, au moment où la famille finissait de dîner et
+se réunissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet
+de cartouches.</p>
+
+<p>M. de Chandoré et maître Folgat eurent bientôt fait d'en ouvrir
+quelques-unes, et, dès la septième ou huitième, ils avaient trouvé deux
+numéros de plomb qui semblaient exactement pareils aux échantillons que
+leur avait laissés le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fatalité inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>Le jeune avocat, lui-même, semblait bien près de perdre courage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est folie, prononça-t-il, que de chercher à établir l'innocence de
+monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et si on le pouvait demain? demanda M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problème que nous
+essayons en vain de résoudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans
+quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut point penser. Monsieur
+de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur
+Galpin-Daveline a pris toutes ses précautions pour que le secret ne soit
+pas violé...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! interrompit la jeune fille.</p>
+
+<p>Et tout de suite, entraînant M. de Chandoré dans un des petits salons de
+jeu qui ouvraient sur le grand salon:</p>
+
+<p>&mdash;Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?</p>
+
+<p>De sa vie elle ne s'était préoccupée de cela, et elle ignorait en
+quelque sorte la valeur de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es riche, mon enfant, répondit le vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai?</p>
+
+<p>&mdash;Tu possèdes, à toi appartenant, c'est-à-dire du chef de ta mère et de
+ton pauvre père, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de
+plus de huit cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez pour que tu sois une des plus riches héritières de
+Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des espérances
+considérables.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise était si préoccupée de son idée qu'elle ne protesta même
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelle-t-on l'aisance, à Sauveterre? poursuivit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend, ma chère fille, et si tu voulais me dire...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit en frappant du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! fit-elle, je t'en prie, réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre à
+huit mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Mettons six.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes?</p>
+
+<p>&mdash;À cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, un peu plus du huitième de ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! Je comprends que ce doit être une grosse somme et qu'il te
+serait peut-être bien difficile, bon papa, de la réunir d'ici à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins
+de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie
+courante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est-à-dire que si je donnais à quelqu'un pour cent vingt mille
+francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrassé que de cent
+vingt mille francs de billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise souriait, elle touchait au but.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt
+mille francs en titres au porteur.</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantes-tu! s'écria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu plaisantes
+sûrement...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, au contraire, je n'ai parlé si sérieusement, prononça la jeune
+fille d'un ton auquel il n'y avait pas à se méprendre. Je t'en conjure,
+bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt
+mille francs ce soir, à l'instant... Tu hésites? Ô mon Dieu! c'est
+peut-être la vie que tu me refuses...</p>
+
+<p>Non, M. de Chandoré n'hésitait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.</p>
+
+<p>Elle battait des mains de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je
+sorte et que tu m'accompagnes.</p>
+
+<p>Et, revenant près des tantes Lavarande et de M<sup>me</sup> de Boiscoran:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai à sortir...</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure! interrompit tante Élisabeth, où veux-tu aller?</p>
+
+<p>&mdash;Chez mes couturières, mesdemoiselles Méchinet, j'ai envie d'une
+robe...</p>
+
+<p>&mdash;Doux Jésus! s'écria tante Adélaïde, cette petite perd l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que non, tante.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vais aller avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tante, j'irai seule, s'il te plaît... c'est-à-dire, seule avec
+bon papa.</p>
+
+<p>Et comme M. de Chandoré reparaissait, les poches gonflées de titres, le
+chapeau sur la tête et la canne à la main, elle l'entraîna en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes très pressés...</p>
+
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+
+<p>Si à genoux que fût M. de Chandoré devant les volontés de sa
+petite-fille, devant les moindres désirs de cette enfant en qui
+survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brisées par la
+mort et ses suprêmes espérances, ce n'est pas sans une arrière-pensée
+qu'il était monté prendre, dans son secrétaire, cette fortune qu'elle
+lui demandait.</p>
+
+<p>Aussi, dès qu'ils furent hors de la maison:</p>
+
+<p>&mdash;À présent que nous voilà bien seuls, chère fille, commença-t-il, ne me
+diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux père pour le lui dire,
+chérie?</p>
+
+<p>Il s'arrêtait. Elle l'entraîna de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais... oh! ne te
+fâche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne comprends que trop la
+folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-être m'en détourner, et si
+tu réussissais, et qu'ensuite il arrivât malheur à Jacques, je ne
+survivrais pas à un malheur, et quels ne seraient pas tes regrets,
+lorsque tu penserais: si je l'avais laissée faire, cependant!</p>
+
+<p>&mdash;Denise, cruelle enfant!</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre côté, continuait-elle, si tu ne parvenais pas à me
+détourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, et
+j'en ai besoin, va, grand-père, pour oser ce que je vais tenter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, chère enfant, pardonne-moi de te répéter cela, cent vingt
+mille francs, c'est une très grosse somme, et il y a bien des gens
+courageux et habiles qui travaillent et se privent toute leur vie sans
+parvenir à l'amasser...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille fois.
+Puisse, en effet, cette fortune être assez tentante pour qu'on ne me la
+refuse pas!</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré commençait à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas où tu me conduis.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mes couturières.</p>
+
+<p>&mdash;Chez les demoiselles Méchinet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>M. de Chandoré dut être fixé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles
+doivent être à l'église, pour le salut...</p>
+
+<p>&mdash;Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours à sept
+heures et demie, à cause de leur frère, le greffier. Mais il nous faut
+nous hâter.</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme se hâtait bien; seulement, il y a loin de la rue de
+la Rampe à la place du Marché-Neuf. Car c'est place du Marché-Neuf que
+demeurent les s&#339;urs Méchinet, et dans une maison à elles, s'il vous
+plaît&mdash;une maison qui devait réaliser le rêve de leurs jours et qui est
+devenue le cauchemar de leurs nuits.</p>
+
+<p>C'est l'année qui a précédé la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble,
+sur les conseils de leur frère, et de moitié avec lui, moyennant une
+somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'était
+une brillante affaire, car le rez-de-chaussée et le premier étage sont
+loués deux mille trois cents francs par an au plus gros épicier de
+Sauveterre.</p>
+
+<p>Les Méchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant à
+cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant à payer le reste
+en trois ans.</p>
+
+<p>La première année, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses
+désastres, les revenus du frère et des deux s&#339;urs se trouvèrent taris,
+et réduits aux émoluments de la place de greffier, ils durent s'imposer
+les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face à leurs
+engagements.</p>
+
+<p>Avec la paix, l'argent commença à leur rentrer, et personne ne doutait à
+Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frère étant le plus
+industrieux des hommes, et les s&#339;urs ayant la clientèle des dames «les
+plus distinguées» de l'arrondissement.</p>
+
+<p>&mdash;Bon papa, elles sont chez elles, déclara M<sup>lle</sup> Denise en arrivant à
+la place.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre. Je vois de la lumière à leurs fenêtres.</p>
+
+<p>M. de Chandoré s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas, grand-père, me donner les titres que tu as dans ta poche et
+m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez
+mesdemoiselles Méchinet. Je te dirais bien de venir, mais ta présence
+effrayerait... D'ailleurs, si la démarche tournait mal, venant d'une
+jeune fille elle serait sans conséquences...</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne réussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant à peine ses larmes, Pourquoi me
+décourager...</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. Étouffant un soupir, il sortit ses titres que
+M<sup>lle</sup> Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans
+le petit sac qu'elle portait à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, à tout à l'heure, grand-père, dit-elle quand elle eut achevé.</p>
+
+<p>Et légère comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses
+couturières.</p>
+
+<p>Ces braves filles et leur frère achevaient en ce moment un souper
+exclusivement composé d'un petit morceau de porc froid et d'une salade
+largement vinaigrée.</p>
+
+<p>À l'entrée inattendue de M<sup>lle</sup> de Chandoré, tous se dressèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mademoiselle! s'écria l'aînée des couturières, vous!...</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y avait dans ce «vous», M<sup>lle</sup> Denise ne le comprenait
+que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: «Quoi! votre fiancé est
+accusé d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes,
+il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamné, et
+cependant vous voici!»</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise garda aux lèvres le sourire qu'elle s'était imposé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, répondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes
+pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des
+échantillons.</p>
+
+<p>Toujours sur les conseils de leur frère, les demoiselles Méchinet
+s'étaient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des
+échantillons de toutes ses étoffes et qui leur payait une remise sur ce
+qu'elles vendaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mademoiselle, répondit la s&#339;ur aînée, permettez-moi
+seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus... (Et tout en
+essuyant le verre et en coupant la mèche:) Est-ce que tu ne vas pas à
+ton orphéon? demanda-t-elle à son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;On t'attend, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai prévenu. J'ai deux cartes à mettre sur pierre pour mon
+imprimeur, et des copies très pressées à achever pour le tribunal. (Tout
+en répondant, il avait plié sa serviette et allumé une bougie.) Bonne
+nuit, dit-il à ses s&#339;urs, car vous ne me reverrez pas ce soir.</p>
+
+<p>Et, s'étant incliné profondément devant M<sup>lle</sup> de Chandoré, il sortit,
+sa bougie à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Où va donc votre frère? demanda vivement M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre
+côté de l'escalier.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré était plus rouge que le feu. Allait-elle donc
+laisser échapper l'occasion qui la servait au-delà de ses espérances?</p>
+
+<p>Rassemblant tout ce qu'elle avait d'énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au fait! s'écria-t-elle, j'ai deux mots à lui dire, à votre
+frère, mes chères demoiselles... Attendez-moi, je reviens à l'instant.</p>
+
+<p>Et elle s'élança dehors, laissant les couturières béantes de stupeur et
+se demandant si le coup dont elle venait d'être atteinte n'avait pas
+troublé sa raison.</p>
+
+<p>Le greffier, lui, était encore sur le palier, cherchant dans sa poche la
+clef de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle, lui dit M<sup>lle</sup> Denise, à l'instant.</p>
+
+<p>Si grand fut l'étonnement de Méchinet, qu'il ne trouva rien à répondre.
+Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses s&#339;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous
+entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir.</p>
+
+<p>Le fait est qu'il était tellement abasourdi qu'il fut plus d'une
+demi-minute à introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte
+s'étant ouverte, il s'effaça pour que M<sup>lle</sup> Denise passât la première.</p>
+
+<p>Mais elle:</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, entrez...</p>
+
+<p>Il obéit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la
+porte, poussant même une targette qu'elle avait aperçue.</p>
+
+<p>Méchinet, le greffier, était, à Sauveterre, renommé pour son aplomb.
+M<sup>lle</sup> de Chandoré, elle, était la timidité même, et pour un rien
+rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce
+n'était pas la jeune fille qui était interdite, en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur Méchinet, dit-elle, et écoutez-moi.</p>
+
+<p>Il posa son flambeau sur la table et s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez, n'est-ce pas? commença M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arrêté
+avec monsieur Jacques de Boiscoran?</p>
+
+<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, le greffier se dressa, se frappant
+le front d'un furieux coup de poing.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fichue bête que je suis! s'écria-t-il, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de
+monsieur de Boiscoran, de mon fiancé, de mon mari!</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, et durant plus d'une minute Méchinet et elle restèrent
+face à face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se
+demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce
+qu'elle pouvait oser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle
+enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison,
+accusé du plus lâche des crimes!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! je le comprends! s'écria le greffier. (Et, emporté par son
+émotion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai
+assisté à toute l'instruction et qui ai l'expérience des affaires
+criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je
+le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon,
+ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville entière, n'importe!
+c'est le mien. J'étais là, voyez-vous, quand on est allé prendre
+monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien! rien qu'au timbre de sa
+voix, quand il s'est écrié: «Eh! c'est ce cher Daveline!», je me suis
+dit: cet homme n'est pas coupable!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, balbutiait M<sup>lle</sup> Denise, merci, merci...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas à me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait
+qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait
+l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantôt, lorsque nous
+sommes allés lever les scellés, il fallait le voir, calme, digne,
+répondant froidement aux questions qui lui étaient adressées. À ce point
+que je n'ai pu me retenir de dire à monsieur Galpin-Daveline ce que je
+pensais. Il m'a répondu que je n'étais qu'un sot. Eh bien! moi, je
+soutiens que c'est lui qui est... pardon!... que c'est lui qui se
+trompe. Plus j'étudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet
+d'un homme qui n'a qu'un mot à dire pour se justifier.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise écoutait avec une telle intensité d'attention qu'elle
+oubliait presque pourquoi elle était venue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop
+affecté?</p>
+
+<p>&mdash;Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste.
+Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier étourdissement
+passé, son sang-froid ne s'est plus démenti, et c'est en vain que depuis
+trois jours monsieur Galpin-Daveline épuise tout ce qu'il a de
+pénétration et de sagacité...</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa
+lucidité, reconnaît que le vin lui a trop délié la langue.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là! s'écria-t-il. Au nom du ciel,
+mademoiselle, ne répétez à personne ce que vient de m'arracher ma
+respectueuse sympathie.</p>
+
+<p>Pour M<sup>lle</sup> Denise, le moment décisif était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me connaissiez mieux, monsieur, prononça-t-elle, vous sauriez
+qu'on peut compter sur ma discrétion. Ne vous repentez pas d'avoir, par
+votre confiance, apporté quelque adoucissement à une horrible douleur.
+Ne vous repentez pas, car... (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un
+effort pour ajouter:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui!
+bien plus!...</p>
+
+<p>Méchinet était devenu affreusement pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir
+seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que
+par serment je me suis engagé à être aussi muet que les cellules où l'on
+enferme les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une
+instruction criminelle... M<sup>lle</sup> de Chandoré tremblait comme la
+feuille, mais son esprit restait net et clair.</p>
+
+<p>&mdash;Vous laisseriez plutôt, fit-elle, périr un infortuné...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle!</p>
+
+<p>Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de
+dissiper, d'un mot, l'épouvantable erreur dont il est victime. Vous vous
+diriez: c'est malheureux, mais j'ai juré de me taire... et vous le
+verriez, d'une conscience tranquille, monter à l'échafaud!... Non, ce
+n'est pas possible, ce n'est pas vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran
+innocent...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous refusez de m'aider à faire éclater son innocence! Ô mon Dieu!
+Quelle idée les hommes se font-ils donc du devoir! Comment vous
+émouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce que doivent
+être les tortures de cet honnête homme, accusé d'un ignoble assassinat!
+Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, à nous, ses amis, ses
+parents, les larmes de sa mère, ma douleur à moi, sa fiancée! Nous le
+savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire éclater son
+innocence, faute d'un ami qui ait pitié de nous!</p>
+
+<p>De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remué jusqu'au plus
+profond de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez tenir
+dix lignes à monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous
+nous rapportiez sa réponse.</p>
+
+<p>L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! prononça-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous resterez impitoyable!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait forfaire à l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?</p>
+
+<p>L'angoisse de Méchinet était visible. Étourdi, bouleversé, il ne savait
+que résoudre ni que répondre. Enfin, un motif de refus se présentant à
+son esprit en détresse:</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'étais découvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place,
+ruiner mes s&#339;urs, briser mon avenir...</p>
+
+<p>D'une main fiévreuse, M<sup>lle</sup> Denise retirait de ses poches et jetait en
+tas sur la table les titres que lui avait donnés son grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là cent vingt mille francs..., commença-t-elle.</p>
+
+<p>Violemment le greffier se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent! s'écria-t-il, vous m'offrez de l'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent à
+émouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, à qui je demande
+plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si
+les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent à savoir que vous nous
+avez aidés, c'est contre vous que se tournera leur rage...</p>
+
+<p>Machinalement, le greffier dénouait sa cravate. La lutte, au-dedans de
+lui, devait être terrible. Il étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison,
+c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double à votre
+disposition!</p>
+
+<p>Blême, les yeux hagards, Méchinet s'était rapproché, et d'un geste
+convulsif il maniait cette masse de titres en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, le double, dit M<sup>lle</sup> Denise, et en même temps notre
+reconnaissance, notre amitié dévouée, toute l'influence des familles
+réunies de Chandoré et de Boiscoran, c'est-à-dire la fortune, la
+considération, une situation enviée...</p>
+
+<p>Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, le
+greffier avait repris possession de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix résolue, bien que
+tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce
+que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de
+l'argent, on est le dernier des misérables. Si on n'a eu d'autre mobile
+qu'une conviction sincère et l'intérêt de la vérité, on peut passer pour
+fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur...
+Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la
+conscience d'un honnête homme. Je ferai ce que vous désirez, mais...
+pour rien.</p>
+
+<p>Si grand-père Chandoré s'impatientait à faire les cent pas sur la place
+du Marché-Neuf, les s&#339;urs Méchinet, dans leur atelier, trouvaient le
+temps bien plus long encore.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une à l'autre, qu'est-ce que
+mademoiselle de Chandoré peut bien avoir à dire à notre frère?</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, leur curiosité, irritée par les conjectures les
+plus insensées, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se
+décidèrent à aller frapper à la chambre du greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrité d'être ainsi
+interrompu. (Mais réfléchissant, il courut ouvrir, et plus doucement:)
+Rentrez chez vous, dit-il à ces bonnes filles, et si vous tenez à
+m'épargner les plus graves désagréments, ne parlez à personne de
+l'entretien que mademoiselle de Chandoré et moi avons en ce moment.</p>
+
+<p>Dressées à obéir, les deux s&#339;urs se retirèrent, mais non si vivement
+qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que M<sup>lle</sup>
+Denise avait jetés sur la table, et qui étaient des obligations de
+Paris-Lyon-Méditerranée. Or, précisément, les demoiselles Méchinet
+connaissaient ces obligations pour en avoir possédé huit, autrefois,
+avant l'achat de leur maison.</p>
+
+<p>Leur ardent désir de savoir se compliqua donc aussitôt d'une vague
+terreur, et dès qu'elles furent rentrées:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu? demanda la cadette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ces titres, répondit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en avait bien cinq ou six cents...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire pour une somme considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et à quoi faut-il nous
+attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Et notre frère qui nous recommande le secret!</p>
+
+<p>&mdash;Il était plus blanc que sa chemise, et affreusement troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Chandoré pleurait comme une Madeleine...</p>
+
+<p>C'était vrai. Tant qu'elle avait douté du résultat, M<sup>lle</sup> Denise avait
+été soutenue par cette idée que le salut de Jacques dépendait de son
+courage à elle, sa fiancée, et de sa présence d'esprit. Certaine du
+succès, elle n'avait plus su maîtriser son émotion et, brisée par
+l'effort, elle s'était affaissée sur une chaise en fondant en larmes.</p>
+
+<p>Ayant refermé sa porte, le greffier la considéra un moment et, plus
+maître de soi qu'il l'avait été jusqu'alors:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle..., commença-t-il.</p>
+
+<p>Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains
+qu'elle garda un instant entre les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous remercier, monsieur! s'écria-t-elle, comment vous prouver
+jamais l'étendue de ma reconnaissance!</p>
+
+<p>Si l'idée était venue au greffier de se dédire, elle se fût envolée,
+tant irrésistiblement il subissait le charme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui
+essayent de dissimuler leur émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je
+veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que
+nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous
+rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. Quoi qu'il advienne,
+rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus dévoués des
+amis.</p>
+
+<p>L'interruption des s&#339;urs Méchinet avait eu cet effet de rendre au
+greffier une bonne partie de son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant,
+mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais
+essayer de vous rendre présente beaucoup plus de difficultés qu'on ne
+croirait...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-être pas une
+intelligence très supérieure, mais il sait son métier, et il est de plus
+très fin et excessivement défiant. Hier encore, il me disait qu'il
+prévoyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible
+pour le soustraire à l'action de la justice. De là, chez lui, des
+transes incessantes, un redoublement de défiance et un luxe de
+précautions dont on n'a pas l'idée. S'il osait, il établirait son lit en
+travers la porte de monsieur Jacques...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme me hait, monsieur Méchinet...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa
+carrière dépend du résultat de cette instruction, et il tremble que son
+prévenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort perplexe
+évidemment, Méchinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y
+prendre, continuait-il, pour remettre un billet à monsieur de Boiscoran?
+S'il était averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est
+tout aussi défiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne
+lui tende quelque piège, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais
+un signe, me comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline,
+qui a l'&#339;il d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que
+j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en
+sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber
+adroitement le billet... Mais, quand nous sortons, le geôlier, qui a de
+bons yeux, est là. J'aurais, de plus, à redouter l'excès de prudence de
+monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette façon, il
+serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir, à monsieur
+Galpin-Daveline... (Il s'arrêta, et, après un moment de réflexion:) Le
+plus sûr, reprit-il, serait peut-être de mettre dans la confidence le
+geôlier Blangin, ou un détenu qui est chargé de servir et d'espionner
+monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>&mdash;Frumence Cheminot! fit vivement M<sup>lle</sup> Denise. La plus extrême
+surprise se peignit sur les traits de Méchinet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez son nom! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, parce que Blangin m'a parlé de ce prisonnier, et que son
+nom m'a frappé le jour où madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que
+c'est que le secret, sommes allées à la prison demander à voir Jacques.</p>
+
+<p>Le greffier eut un geste de dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline.
+Il aura eu vent de votre démarche et se sera imaginé que vous vouliez
+lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses dents quelques mots
+encore que M<sup>lle</sup> Denise n'entendit pas; puis se décidant:) N'importe!
+prononça-t-il, j'agirai selon les circonstances. Écrivez votre lettre,
+mademoiselle, voici de l'encre et du papier...</p>
+
+<p>Pour toute réponse, la jeune fille s'assit à la table de Méchinet; mais
+au moment de prendre la plume:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est allé de sa
+personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de
+voyages et plusieurs romans de Cooper...</p>
+
+<p>Une exclamation joyeuse de M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Ô Jacques! s'écria-t-elle, merci d'avoir compté sur moi!</p>
+
+<p>Et sans remarquer le profond étonnement de Méchinet, elle écrivit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Nous sommes sûrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous
+sommes au désespoir. Votre mère est ici, avec un avocat de Paris,
+maître Folgat, tout dévoué à nos intérêts. Que devons-nous faire?
+Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez répondre sans crainte,
+puisque vous avez <span class="smcap">notre</span> livre.</i></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">denise.</span></p></div>
+
+<p>&mdash;Lisez, monsieur, dit-elle au greffier dès qu'elle eut terminé.</p>
+
+<p>Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle lui
+tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes bon, murmura la jeune fille, touchée de cette
+délicatesse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-il, je cherche simplement à faire le plus honnêtement
+possible une action... malhonnête. Demain, mademoiselle, j'espère avoir
+une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai la chercher...</p>
+
+<p>Méchinet tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de
+Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit guère
+vous préoccuper en ce moment, et vos visites ici sembleraient suspectes.
+Remettez-vous-en à moi du soin de vous faire tenir la réponse de
+monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>lle</sup> Denise écrivait, le greffier avait fait un paquet
+des titres qu'elle avait apportés. Il le lui remit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin ou pour
+Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et maintenant... partez.
+Il est inutile de revoir mes s&#339;urs. Je me charge de leur expliquer votre
+visite.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+
+<p>&mdash;Que peut-il être arrivé à Denise, qu'elle ne revient pas! murmurait
+grand-père Chandoré en arpentant la place du Marché-Neuf et en
+consultant sa montre pour la vingtième fois.</p>
+
+<p>Longtemps la crainte de déplaire à sa petite-fille et la peur d'être
+grondé le retinrent à l'endroit où elle lui avait commandé d'attendre;
+mais à la fin, sérieusement tourmenté: ah! ma foi, tant pis! se dit-il,
+je me risque...</p>
+
+<p>Et traversant la chaussée qui sépare la place des maisons, il s'engagea
+dans le long corridor de l'immeuble des s&#339;urs Méchinet. Déjà il mettait
+le pied sur la première marche de l'escalier, lorsqu'il vit le haut
+s'éclairer. Il entendit presque aussitôt la voix de sa petite-fille et
+reconnut son pas léger.</p>
+
+<p>Enfin!... pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et, leste comme l'écolier qui entend le maître, tremblant d'être pris en
+flagrant délit d'inquiétude, il regagna la place.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise y fut presque en même temps, et lui sautant au cou:</p>
+
+<p>&mdash;Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lèvres si fraîches sur les
+joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres.</p>
+
+<p>Si une chose devait étonner M. de Chandoré, c'était qu'il se trouvât en
+ce monde un être assez dur, assez cruel, assez barbare pour résister aux
+prières et aux larmes de M<sup>lle</sup> Denise&mdash;surtout à des larmes et à des
+prières appuyées de cent vingt mille francs.</p>
+
+<p>Néanmoins:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avais bien dit, chère fillette, fit-il tristement, que tu ne
+réussirais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... puisque tu rapportes l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai trouvé un honnête homme, grand-père, un homme de c&#339;ur.
+Pauvre garçon! à quelle épreuve j'ai mis sa probité!... car il est très
+gêné, je le sais de bonne source, depuis que ses s&#339;urs et lui ont acheté
+leur maison. C'était plus que l'aisance, c'était évidemment la fortune
+que je lui offrais. Aussi, il fallait voir l'éclat de ses yeux et le
+tremblement de ses mains pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les
+maniait. Eh bien! il les a refusés, bon papa, il les refuse. Il ne veut
+pas de récompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la
+tête, M. de Chandoré approuvait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, et qui
+vient d'acquérir des droits éternels à notre reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Il convient d'ajouter, reprit M<sup>lle</sup> Denise, que j'ai été
+extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de tant
+d'audace. Que n'étais-tu caché dans un petit coin, bon papa, pour me
+voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta petite-fille. J'ai
+bien pleuré un peu, mais après, quand j'ai obtenu ce que je voulais...</p>
+
+<p>Oh! chère, chère enfant! murmurait le vieillard ému.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et à la
+gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. J'espère qu'il
+sera content de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'était pas! s'écria M. de
+Chandoré.</p>
+
+<p>Mais c'est sous les arbres de la place du Marché-Neuf que causaient le
+grand-père et sa petite-fille, et déjà plusieurs promeneurs avaient
+trouvé le moyen de passer trois ou quatre fois près d'eux, les oreilles
+largement ouvertes, fidèles à cette discrétion charmante qui est un des
+agréments de Sauveterre.</p>
+
+<p>Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Méchinet,
+M<sup>lle</sup> Denise ne tarda pas à s'en apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;On nous écoute, dit-elle à son grand-père, viens, je te dirai tout en
+route.</p>
+
+<p>Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux moindres
+détails de son entrevue, et le vieux gentilhomme déclarait ne savoir en
+vérité ce qu'il devait le plus admirer, de sa présence d'esprit à elle
+ou du désintéressement de Méchinet.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter les
+périls auxquels va s'exposer cet honnête homme. Je lui ai promis une
+discrétion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux me croire, bon
+papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni à madame de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Dis tout de suite, rusée, que tu voudrais sauver Jacques à toi toute
+seule...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre maître
+Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer de ses
+conseils.</p>
+
+<p>Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran durent
+se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que donnait, de sa
+sortie, M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Et quelques heures plus tard, la jeune fille, maître Folgat et M. de
+Chandoré tenaient conseil dans le cabinet du baron.</p>
+
+<p>Plus que M. de Chandoré encore, le jeune avocat devait être surpris de
+la conception de M<sup>lle</sup> Denise et de sa hardiesse à l'exécuter. Jamais
+il ne l'eût soupçonnée capable d'une telle démarche, tant, jeune fille,
+elle gardait encore les grâces naïves et les timidités de l'enfant.</p>
+
+<p>Il voulait la complimenter, mais elle:</p>
+
+<p>&mdash;Où est mon mérite? interrompit-elle vivement. À quel danger me suis-je
+exposée?</p>
+
+<p>&mdash;À un danger fort réel, mademoiselle, je vous l'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fît M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Corrompre un fonctionnaire, poursuivait maître Folgat, c'est grave! Il
+y a dans le Code pénal un certain article 179 qui ne plaisante pas et
+qui assimile le corrupteur au corrompu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tant mieux! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, si ce pauvre Méchinet va
+en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de
+mécontentement de son grand-père:) Enfin, monsieur, dit-elle à maître
+Folgat, voici le v&#339;u que vous formiez réalisé. Maintenant nous allons
+avoir des nouvelles positives de monsieur de Boiscoran, il nous donnera
+ses instructions...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! peut-être... Vous avez dit devant moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent
+peut-être, de rien tenter avant de savoir la vérité. La saurons-nous?
+Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons de se
+défier de tout, la dira dans une réponse qui doit passer par plusieurs
+mains avant de vous arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans péril.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Mes mesures sont prises... Vous verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous n'avons plus qu'à attendre. Hélas! oui, il fallait
+attendre, et c'était bien là ce qui désolait M<sup>lle</sup> Denise. À peine
+dormit-elle. Sa journée du lendemain fut un supplice. À chaque coup de
+sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers cinq heures,
+rien n'étant venu:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, que ce
+pauvre Méchinet ne se soit pas laissé surprendre!</p>
+
+<p>Et peut-être pour échapper aux obsessions de ses craintes, elle
+consentit à accompagner M<sup>me</sup> de Boiscoran qui allait rendre visite.</p>
+
+<p>Ah! si elle eût su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était dehors
+quand un de ces gamins, comme on en rencontre à toute heure du jour,
+polissonnant sur les places de Sauveterre, se présenta, porteur d'une
+lettre à l'adresse de M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>On la porta à M. de Chandoré, qui, en attendant le dîner, faisait un
+tour de jardin en compagnie de maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pour Denise! s'écria le vieux gentilhomme dès que le
+domestique se fut éloigné, c'est la réponse que nous attendons...</p>
+
+<p>Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet
+renfermé dans l'enveloppe était ainsi conçu:</p>
+
+<p><i>31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515&mdash;37: 2, 3,
+4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, 120, 200, 201&mdash;41:
+7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46...</i></p>
+
+<p>Et il y en avait deux pages comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, maître, essayez de comprendre, dit M. de Chandoré en tendant
+cette réponse à maître Folgat.</p>
+
+<p>Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, après cinq minutes d'efforts
+inutiles:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandoré avait raison de
+nous dire que nous saurions la vérité. Monsieur de Boiscoran et elle
+étaient convenus autrefois d'un chiffre...</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré leva les mains vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous voilà à sa
+discrétion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire ce grimoire.</p>
+
+<p>Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez M<sup>me</sup> Séneschal,
+M<sup>lle</sup> Denise espérait dissiper les tristes pressentiments dont elle
+était agitée, son espoir fut déçu. L'excellente femme du maire n'était
+pas de celles à qui on peut aller demander du courage aux heures de
+défaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement dans les bras de
+M<sup>me</sup> de Boiscoran et de M<sup>lle</sup> de Chandoré, et leur répéter, en
+éclatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour la plus malheureuse
+des mères, l'autre pour la plus infortunée des fiancées.</p>
+
+<p>Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans irritation,
+M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, non
+loin de la maison où étaient provisoirement installés le comte et la
+comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garçon qui criait:
+«M'man, viens donc voir la mère et la bonne amie de l'assassin!»</p>
+
+<p>La pauvre jeune fille rentrait donc plus affligée qu'elle n'était
+partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien évidemment, guettait son
+retour, lui dit que son grand-père et maître Folgat l'attendaient dans
+le cabinet du baron.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps d'ôter son chapeau, elle y courut, et dès qu'elle
+entra:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la réponse, lui dit M. de Chandoré en lui présentant la lettre
+de Jacques.</p>
+
+<p>Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle porta
+cette lettre à ses lèvres, en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés! M. de Chandoré souriait du
+bonheur de sa petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, mademoiselle la cachottière, reprit-il, vous aviez, à ce
+qu'il paraît, de grands secrets à échanger avec monsieur de Boiscoran,
+puisque vous aviez adopté un chiffre, ni plus ni moins que des
+conspirateurs. Maître Folgat et moi y avons perdu notre latin...</p>
+
+<p>Alors seulement la jeune fille se rappela la présence de l'avocat de
+Paris, et, plus rouge qu'une pivoine:</p>
+
+<p>&mdash;En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais à quel
+propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imaginés pour
+correspondre secrètement, et il m'a enseigné celui-ci. Deux
+correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun un
+exemplaire de la même édition. Celui qui écrit cherche dans son
+exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des chiffres.
+Celui qui reçoit la lettre, avec les chiffres, retrouve les mots. Ainsi,
+dans le billet de Jacques, les numéros suivis de deux points indiquent
+une page, et les autres le numéro d'ordre des mots choisis dans cette
+page.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit grand-père Chandoré, j'aurais cherché longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très simple, continua M<sup>lle</sup> Denise, très connu et cependant
+très sûr. Comment un étranger devinerait-il le livre choisi par les
+correspondants? Puis il est des moyens encore, pour dérouter les
+indiscrétions. On convient, par exemple, que jamais les chiffres
+n'auront leur valeur, ou plutôt que cette valeur variera selon que le
+jour où on reçoit la lettre est le premier, le second, le troisième ou
+le dernier de la semaine. Ainsi, aujourd'hui nous sommes lundi, premier
+jour, n'est-ce pas? Eh bien! de chaque numéro de page je dois retirer 1,
+et ajouter 1 à chaque numéro de lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu vas t'y reconnaître? fit M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, bon papa. Dès que Jacques m'a eu expliqué ce système, j'ai
+tenu à l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi un livre que j'aime
+beaucoup, <i>Le Lac Ontario</i>, de Cooper, et nous nous amusions à nous
+écrire des lettres infinies. Oh! cela occupe, va, et c'est long, parce
+qu'on ne trouve pas toujours les mots qu'on voudrait employer, et qu'il
+faut alors les désigner lettre par lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur de Boiscoran a le <i>Lac Ontario</i> dans sa prison? demanda
+Maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Méchinet. Le premier soin
+de Jacques, dès qu'il s'est vu au secret, a été de demander quelques
+romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si fin, si
+clairvoyant, si défiant, est allé les lui chercher lui-même. Jacques
+comptait sur moi, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, chère fille, va nous déchiffrer cette énigme, dit M. de
+Chandoré.</p>
+
+<p>Et dès qu'elle fut sortie:</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce Jacques!...
+S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en mourrait...</p>
+
+<p>Maître Folgat ne répondit pas, et il s'écoula près d'une heure avant que
+M<sup>lle</sup> Denise, enfermée dans sa chambre, réussît à rassembler tous les
+mots désignés par les chiffres de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'elle eut achevé et qu'elle reparut dans le cabinet de son
+grand-père, le plus profond désespoir se lisait sur son jeune visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! dit-elle.</p>
+
+<p>La même idée, telle qu'une flèche aiguë, traversa l'esprit de M. de
+Chandoré et de maître Folgat. Jacques avouait-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lisez, leur dit M<sup>lle</sup> Denise en leur tendant sa traduction.</p>
+
+<p>Jacques écrivait:</p>
+
+<p><i>Merci de votre lettre, ma bien-aimée. Un pressentiment me l'avait si
+bien annoncée, que je m'étais procuré le</i> Lac Ontario. <i>Je ne comprends
+que trop votre douleur de voir que ma détention se prolonge et que je ne
+me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est que j'espérais que les preuves
+de mon innocence viendraient du dehors. Je reconnais que l'espérer
+encore serait insensé et qu'il faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce
+que j'ai à dire est si grave que je garderai le silence tant qu'il ne me
+sera pas permis de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est
+plus que de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habileté.
+Jusqu'à ce moment, fort de mon innocence, j'étais tranquille. Mon
+dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer
+l'étendue du danger que je cours.</i></p>
+
+<p><i>Mes angoisses seront affreuses jusqu'au jour où je pourrai voir un
+avocat. Merci à ma mère d'en avoir amené un. J'espère qu'il me
+pardonnera de m'adresser d'abord à un autre qu'à lui. J'ai besoin d'un
+homme qui connaisse à fond notre pays et ses m&#339;urs. C'est maître Mergis
+que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se tenir prêt pour le
+jour où, l'instruction étant terminée, le secret sera levé.</i></p>
+
+<p><i>Jusque-là, rien à faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, qu'on
+retire mon affaire à G. D. et qu'on la confie à un autre. Cet homme se
+conduit indignement. Il me veut coupable absolument, il commettrait un
+crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de piège qu'il ne me tende.
+Il faut me faire violence pour garder mon calme, toutes les fois que je
+vois entrer dans ma prison ce juge qui s'est dit mon ami.</i></p>
+
+<p><i>Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, je
+n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!</i></p>
+
+<p><i>Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les horribles
+tourments que je vous cause...</i></p>
+
+<p><i>J'en aurais beaucoup encore à vous dire; mais le détenu qui m'a remis
+votre billet m'a dit de me hâter, et les mots sont longs à
+rassembler...</i></p>
+
+<p>La lecture de cette lettre achevée, maître Folgat et M. de Chandoré
+détournèrent tristement la tête, craignant peut-être que M<sup>lle</sup> Denise
+ne surprît dans leurs yeux le secret de leurs pensées. Mais elle ne
+comprit que trop ce que signifiait ce mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Douterais-tu donc de Jacques, grand-père! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, murmura faiblement M. de Chandoré, non...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maître Folgat, seriez-vous froissé de ce que Jacques veut
+consulter un autre avocat que vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été le premier, mademoiselle, à lui conseiller de voir un
+homme du pays.</p>
+
+<p>Il fallait à M<sup>lle</sup> Denise toute son énergie pour retenir ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le
+serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est désespéré, que sa
+raison chancelle après tant de tortures imméritées...</p>
+
+<p>Quelques coups légers frappés à la porte l'interrompirent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, disait la voix de M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré, maître Folgat et M<sup>lle</sup> Denise se consultèrent un
+instant du regard. Enfin:</p>
+
+<p>&mdash;La situation est trop grave, annonça l'avocat, pour que la mère de
+monsieur de Boiscoran ne soit pas consultée...</p>
+
+<p>Et il se leva pour ouvrir.</p>
+
+<p>Depuis que tenaient conseil M<sup>lle</sup> Denise, son grand-père et maître
+Folgat, un domestique, à cinq reprises différentes, était venu leur
+crier à travers la porte fermée au verrou que la soupe était sur la
+table. «C'est bien», avaient-ils répondu à chaque fois. Mais comme ils
+ne descendaient toujours pas, M<sup>me</sup> de Boiscoran avait fini par
+comprendre qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Or, que
+pouvait être ce quelque chose, pour qu'on lui en fît mystère? On ne lui
+eût pas caché, pensait-elle, un événement heureux!</p>
+
+<p>C'est donc avec la très ferme résolution de se faire ouvrir qu'elle
+était montée frapper au cabinet de M. de Chandoré. Et dès que maître
+Folgat lui eut ouvert, dès en entrant:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir! dit-elle.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul mot de
+ce que je vais vous confier, arraché à votre douleur ou à votre joie,
+suffirait pour perdre un honnête homme envers qui nous avons contracté
+une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. J'ai réussi à lier une
+correspondance entre nous et Jacques...</p>
+
+<p>&mdash;Denise!</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai écrit, ma mère, je viens de recevoir sa réponse... lisez-la.</p>
+
+<p>Saisie d'une sorte de délire, la marquise de Boiscoran se jeta sur la
+traduction que lui tendait la jeune fille.</p>
+
+<p>Mais à mesure qu'elle lisait, on pouvait voir à chaque ligne tout son
+sang se retirer de son visage, ses lèvres blêmir, ses yeux se voiler,
+l'air manquer à sa poitrine haletante. Et à la fin, la lettre échappant
+à ses mains défaillantes, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, en
+balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le geste de
+M<sup>lle</sup> Denise, et admirable l'accent dont elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mère, que Jacques est un
+incendiaire et un assassin!</p>
+
+<p>Et secouant la tête d'un mouvement d'indomptable énergie, la lèvre
+frémissante, promenant autour d'elle un regard où éclataient la colère
+et le dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Resterais-je donc seule, fit-elle, à le défendre, lui qui comptait
+tant d'amis en ses jours prospères! Soit...</p>
+
+<p>Moins ému, comme de raison, que M. de Chandoré et M<sup>me</sup> de Boiscoran,
+maître Folgat avait été le premier à se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il; car je
+serais impardonnable si je me laissais influencer par cette lettre. Je
+serais sans excuse, moi qui sais par expérience ce que votre c&#339;ur a
+deviné. La prison préventive a des angoisses qui dissolvent les
+caractères les plus vigoureusement trempés. Les jours s'y traînent
+interminables et les nuits y ont des terreurs sans nom. L'innocent, dans
+la cellule des secrets, se voit devenir coupable, de même que l'homme le
+plus sain d'esprit sent son cerveau se troubler dans le cabanon des
+fous...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré ne le laissa pas poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, monsieur, s'écria-t-elle, ce que je sentais, ce que je n'aurais
+pas su exprimer comme vous!</p>
+
+<p>Honteux de leur défaillance, grand-père Chandoré et la marquise de
+Boiscoran s'efforçaient de réagir contre le doute affreux qui un moment
+les avait terrassés.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils nous l'indique, madame, répondit l'avocat de Paris; nous
+n'avons qu'à attendre la fin de l'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit M. de Chandoré, nous avons à obtenir un changement de
+juge...</p>
+
+<p>Maître Folgat secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, fit-il, ce n'est là qu'un rêve irréalisable. On ne
+récuse pas comme un simple juré un juge d'instruction agissant à ce
+titre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Le législateur a voulu, selon l'énergique expression d'Ayrault, que
+rien ne pût prévaloir contre le juge d'instruction, lui couper le chemin
+ou brider sa puissance. L'article 542 du code d'instruction criminelle
+est formel.</p>
+
+<p>&mdash;Et... que dit cet article? interrogea M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit en substance, mademoiselle, que la récusation proposée par un
+prévenu contre un juge d'instruction constitue une demande en renvoi
+pour cause de suspicion légitime, demande sur laquelle il n'appartient
+qu'à la cour de cassation de statuer, parce que le juge d'instruction,
+dans les limites de sa compétence, constitue à lui seul une
+juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très clairement, déclara M. de Chandoré. Seulement, puisque
+Jacques le désire...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi...</p>
+
+<p>&mdash;Soit. En quoi serons-nous plus avancés d'obéir? Pensez-vous donc que la
+demande en renvoi empêcherait monsieur Galpin-Daveline de continuer à
+suivre la procédure? Point. Il la suivrait jusqu'à la décision de la
+cour de cassation. Il serait, jusque-là, c'est vrai, empêché de rendre
+une ordonnance définitive; mais monsieur de Boiscoran doit la souhaiter,
+cette ordonnance, dont le premier effet sera de lever le secret et de
+lui permettre de voir son avocat.</p>
+
+<p>&mdash;C'est atroce! murmura M. de Chandoré. Oui, c'est atroce, en effet,
+mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en leur vie,
+qu'il s'agisse d'eux ou d'un être cher, n'ont eu l'occasion d'ouvrir ce
+livre formidable qui s'appelle le Code, et d'y chercher, le c&#339;ur serré
+d'une inexplicable anxiété, l'article fatidique et inexorable d'où
+dépend leur destinée...</p>
+
+<p>Mais, depuis un moment déjà, M<sup>lle</sup> Denise réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et dès
+demain vos objections seront soumises à monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que toutes nos
+démarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient contre lui. Monsieur
+Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous n'avons à articuler contre
+lui aucun grief positif. On nous répondrait toujours: «Si monsieur de
+Boiscoran est innocent, que ne parle-t-il...»</p>
+
+<p>C'est ce que ne voulait pas admettre grand-père Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, commença-t-il, si nous avions pour nous de hautes
+influences...</p>
+
+<p>&mdash;En avons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester fort
+puissants sous tous les régimes. Il a été fort lié, jadis, avec monsieur
+de Margeril...</p>
+
+<p>Fort significatif fut le geste de maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous donner un
+coup d'épaule... Mais c'est un homme peu accessible.</p>
+
+<p>&mdash;On peut toujours lui dépêcher Boiscoran... Puisqu'il est resté à Paris
+pour faire des démarches, voilà une occasion. Je lui écrirai ce soir
+même.</p>
+
+<p>Depuis que ce nom de Margeril avait été prononcé, M<sup>me</sup> de Boiscoran
+était devenue plus pâle, s'il est possible. Sur les derniers mots du
+vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;N'écrivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le veux
+pas...</p>
+
+<p>Si évident était son trouble que les autres en étaient confondus.</p>
+
+<p>&mdash;Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouillés? interrogea M.
+de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mère! s'écria M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Hélas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupçons avaient
+troublé la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la mère
+payait en ce moment une imprudence de l'épouse.</p>
+
+<p>&mdash;S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix étouffée, si c'était
+là notre suprême ressource... c'est moi qui irais trouver monsieur de
+Margeril...</p>
+
+<p>Seul, maître Folgat eut le soupçon des douloureux souvenirs que ce nom
+éveillait dans l'âme de M<sup>me</sup> de Boiscoran. Aussi, intervenant:</p>
+
+<p>&mdash;En tout état de cause, déclara-t-il, mon avis est d'attendre la fin de
+l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de répondre à
+monsieur Jacques, je désire que l'avocat qu'il nous désigne soit
+consulté.</p>
+
+<p>Voilà certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandoré.</p>
+
+<p>Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez maître
+Mergis, le prier de passer après son dîner.</p>
+
+<p>Le choix de Jacques de Boiscoran était heureux. M. Magloire Mergis, plus
+connu sous le nom de maître Magloire, passait à Sauveterre pour le plus
+habile et le plus éloquent avocat, non seulement du département, mais
+encore de tout le ressort de Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus
+rare et bien autrement glorieux, une réputation inattaquable et bien
+méritée d'intégrité et d'honneur. Il était connu que jamais il n'eût
+consenti à plaider une cause équivoque, et on citait de lui des traits
+héroïques, tels que de jeter à la porte par les épaules les clients
+assez mal avisés pour venir, l'argent à la main, le supplier de se
+charger de quelque affaire véreuse.</p>
+
+<p>Aussi n'était-il guère riche et gardait-il, à cinquante-quatre ou cinq
+ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un débutant sans
+fortune. Marié jeune, maître Magloire avait perdu sa femme après
+quelques mois de ménage, et jamais il ne s'était consolé de cette perte.
+Après plus de trente ans, la plaie n'était pas cicatrisée, et toujours,
+fidèlement, à de certaines époques, on le voyait traverser la ville, un
+gros bouquet à la main, et s'acheminer vers le cimetière.</p>
+
+<p>De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas privés
+de rire. De lui ils n'osaient, tant était grand le respect qu'imposait
+cet honnête homme, au visage calme et serein, aux yeux clairs et fiers,
+aux lèvres finement dessinées, véritables lèvres d'orateur, traduisant
+tour à tour la pitié ou la colère, la raillerie ou le dédain.</p>
+
+<p>De même que le docteur Seignebos, maître Magloire était républicain, et
+aux dernières élections de l'empire, il avait fallu aux bonapartistes
+d'incroyables efforts, l'appui de l'administration et quantité de
+man&#339;uvres assez louches pour parvenir à l'écarter de la Chambre. Encore
+n'eussent-ils pas réussi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne
+les aimait guère cependant, et qui avait déterminé un grand nombre
+d'électeurs à s'abstenir.</p>
+
+<p>Voilà l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant à
+l'invitation de M. de Chandoré, se présentait rue de la Rampe.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise et son grand-père, M<sup>me</sup> de Boiscoran et maître Folgat
+l'attendaient.</p>
+
+<p>Il les salua d'un air affectueux, mais en même temps si triste que
+M<sup>lle</sup> Denise en reçut un coup au c&#339;ur. Elle crut comprendre que maître
+Magloire n'était pas éloigné de croire à la culpabilité de Jacques de
+Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car maître Magloire ne tarda pas
+à le donner à entendre, avec de grands ménagements, sans doute, mais
+très clairement.</p>
+
+<p>Ayant passé la journée au Palais, il avait recueilli l'opinion des
+membres du tribunal, et cette opinion était loin d'être favorable au
+prévenu. En de telles conditions, se prêter aux désirs de Jacques et
+introduire contre M. Daveline une demande en renvoi eût été une
+impardonnable faute.</p>
+
+<p>&mdash;L'instruction durera donc des années! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, puisque
+monsieur Galpin-Daveline prétend obtenir de Jacques l'aveu d'un crime
+qu'il n'a pas commis.</p>
+
+<p>Maître Magloire secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, au contraire, mademoiselle, répondit-il, que l'instruction
+sera bientôt terminée.</p>
+
+<p>&mdash;Si Jacques se tait, cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Le mutisme d'un prévenu, pas plus que son caprice ou son obstination,
+ne saurait entraver la marche de la procédure. Mis en demeure de
+produire sa justification, s'il refuse de le faire, la justice passe
+outre...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, monsieur, quand un prévenu a des raisons...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser injustement.
+Cependant le cas a été prévu. Libre au prévenu de ne pas répondre à une
+question qui l'embarrasse:</p>
+
+<p class="c"><i>Nemo tenetur prodere se ipsum.</i></p>
+
+<p>
+
+Mais avouez que ce refus de répondre autorise le juge à considérer comme
+décisives les charges sur lesquelles le prévenu ne s'explique pas.</p>
+
+<p>Plus était calme le célèbre avocat de Sauveterre, plus ses auditeurs, à
+l'exception de maître Folgat, étaient effrayés. En écoutant ces
+expressions techniques qu'il employait, ils se sentaient glacés
+jusqu'aux moelles, comme les amis d'un blessé qui entendent le
+chirurgien repasser des bistouris.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible M<sup>me</sup> de Boiscoran, la
+situation de mon malheureux fils vous paraît grave...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit périlleuse, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez avec maître Folgat que chaque jour qui s'écoule ajoute au
+danger qu'il court...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis que trop sûr. Et si monsieur de Boiscoran est réellement
+innocent...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, interrompit M<sup>lle</sup> Denise, monsieur, pouvez-vous parler
+ainsi, vous qui êtes l'ami de Jacques...</p>
+
+<p>C'est d'un air de commisération profonde, et bien sincère, que maître
+Magloire considéra un moment la jeune fille. Puis:</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, répondit-il, que je vous
+dois la vérité. Oui, j'ai connu et apprécié les hautes qualités de
+monsieur de Boiscoran, je l'ai aimé, je l'aime... Mais ce n'est pas avec
+le c&#339;ur, c'est avec la raison qu'il faut examiner la situation. Jacques
+est homme, c'est par d'autres hommes qu'il sera jugé. Il y a de sa
+culpabilité des indices matériels, palpables, tangibles. Quelles preuves
+avez-vous à offrir de son innocence? Des preuves morales!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmurait M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense donc comme mon honorable confrère... (Et maître Magloire
+saluait maître Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de Boiscoran
+est innocent, il a adopté un système déplorable. Ah! si par bonheur il a
+un alibi, qu'il se hâte, qu'il se hâte de le produire! Qu'il ne laisse
+pas la procédure arriver à la chambre des mises en accusation! Une fois
+là, un prévenu est aux trois quarts condamné.</p>
+
+<p>Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandoré pâlissait.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, s'écria-t-il, Jacques ne changera pas de système; ce
+n'est que trop sûr pour qui connaît son entêtement de mule!</p>
+
+<p>&mdash;Et, malheureusement, sa résolution est prise, dit M<sup>lle</sup> Denise, et
+maître Magloire, qui le connaît bien, ne le verra que trop par cette
+lettre qu'il nous écrit.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, rien n'avait été dit qui pût faire soupçonner à l'avocat de
+Sauveterre le moyen employé pour correspondre avec le prisonnier.</p>
+
+<p>Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, et
+c'est ce que fit M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Étonné d'abord, il ne tarda pas à froncer le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien imprudent, murmura-t-il, dès qu'il sut tout, c'est bien
+hardi... (Et regardant maître Folgat:) Notre profession, continua-t-il,
+a certaines règles dont il est toujours fâcheux... de s'écarter.</p>
+
+<p>Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa pitié! L'avocat
+de Paris avait rougi imperceptiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais jamais conseillé une telle imprudence, dit-il; mais du
+moment où elle était commise, je n'ai pas cru devoir refuser d'en
+profiter, et dussé-je encourir un blâme sévère, ou pis encore... j'en
+profiterai.</p>
+
+<p>Maître Magloire ne répondit pas; mais ayant lu la lettre de Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et dès que le
+secret sera levé, je me rendrai près de lui. Je crois, comme
+mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera à garder le silence. Cependant,
+puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une lettre... Allons,
+bien! voici que, moi aussi, je profite de l'imprudence commise.
+Suppliez-le, dans son intérêt, au nom de tout ce qu'il a de plus cher,
+de parler, de se disculper, de s'expliquer...</p>
+
+<p>Et, saluant, maître Magloire se retira précipitamment, laissant ses
+auditeurs consternés, tant il était visible que le but de sa brusque
+retraite était surtout de cacher la pénible impression qu'il ressentait
+de la lettre de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! dit M. de Chandoré, nous allons lui écrire, mais ce sera comme
+si nous chantions... Il attendra la fin de l'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait!... murmura M<sup>lle</sup> Denise. (Et après une minute de
+méditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut à sa chambre écrire
+ce laconique billet:</p>
+
+<p><i>Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui donne
+sur la ruelle de la Charité, je vous y attends. Si tard que vous soit
+remis ce mot, venez.</i></p>
+
+<p><i>Denise.</i></p>
+
+<p>Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille bonne
+qui l'avait élevée, et après toutes les recommandations que la prudence
+lui pouvait inspirer:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, lui dit-elle, que monsieur Méchinet, le greffier, ait cette
+lettre ce soir même; pars, dépêche-toi!</p>
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+
+<p>Depuis vingt-quatre heures, Méchinet était si changé que ses s&#339;urs ne le
+reconnaissaient plus.</p>
+
+<p>Aussitôt après le départ de M<sup>lle</sup> Denise, elles étaient allées le
+trouver, espérant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette
+mystérieuse entrevue; mais dès les premiers mots:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas! s'était-il écrié d'un accent qui fit frémir
+les deux couturières. Cela ne regarde personne!</p>
+
+<p>Et il était resté seul, tout étourdi de l'aventure, et rêvant aux moyens
+de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'était pas aisé.</p>
+
+<p>Le moment décisif arrivé, il reconnut que jamais il ne réussirait à
+faire passer à Jacques de Boiscoran le billet qui brûlait sa poche sans
+être aperçu de l'&#339;il de lynx de M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Force lui fut donc, après de longues hésitations, de recourir à la
+complicité de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin.
+C'était, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le
+vice capital était une incurable paresse, et qui n'avait sur la
+conscience que de légers délits de vagabondage.</p>
+
+<p>Il aimait Méchinet, lequel, pendant ses séjours antérieurs à la prison
+de Sauveterre, lui avait donné quelquefois du tabac ou quelques sous
+pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection à la proposition
+que lui fit le greffier de remettre un billet à M. de Boiscoran et de
+rapporter une réponse. Et il s'acquitta fidèlement et honnêtement de la
+commission.</p>
+
+<p>Mais de ce que tout s'était bien passé cette fois, il ne s'ensuivait pas
+que Méchinet fût plus tranquille. Outre qu'il était assailli de remords
+en songeant à ses devoirs trahis, il frémissait de se sentir à la merci
+d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il fût découvert? Une
+indiscrétion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il
+alors? Destitué, il perdrait successivement toutes ses places. La
+confiance et la considération se retireraient de lui. Adieu les rêves
+ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver à une belle
+position par un mariage avantageux.</p>
+
+<p>Et cependant, contradiction bizarre, Méchinet ne regrettait pas ce qu'il
+avait fait, et il se sentait prêt à recommencer.</p>
+
+<p>Telles étaient ses dispositions, quand la vieille bonne de M. de
+Chandoré lui apporta la lettre de sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, encore! s'écria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques
+lignes:) Dites à mademoiselle de Chandoré que je suis à ses ordres,
+répondit-il, persuadé que quelque événement fâcheux était survenu.</p>
+
+<p>Moins d'un quart d'heure après, en effet, il sortit, et avec toutes
+sortes de précautions pour dépister les curieux, il gagna la ruelle de
+la Charité.</p>
+
+<p>La petite porte du jardin était entrebâillée, il n'eut qu'à la pousser
+pour entrer.</p>
+
+<p>Quoiqu'il n'y eût pas de lune, la nuit était fort claire: à quelques
+pas, sous les arbres, il reconnut M<sup>lle</sup> Denise et s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, commença-t-elle, d'avoir osé vous envoyer
+chercher...</p>
+
+<p>Toutes les angoisses de Méchinet se dissipaient. Il ne songeait plus
+qu'à l'étrangeté de la situation. Sa vanité se délectait de se voir le
+confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus
+riche héritière du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous être utile,
+mademoiselle, dit-il.</p>
+
+<p>En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son
+avis:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme maître Folgat, répondit-il, que le chagrin et
+l'isolement commencent à agir d'une façon désastreuse sur le moral de
+monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est à devenir fou! murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, avec maître Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur
+de Boiscoran, en s'obstinant à se taire, empire sa situation. J'en ai la
+preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a
+recouvré toute son assurance. Le procureur général lui a écrit pour le
+féliciter de son énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mademoiselle, il faudrait déterminer monsieur de Boiscoran à
+parler. Je sens bien que sa résolution est très fermement arrêtée, mais
+si vous lui écriviez, puisque vous pouvez lui écrire...</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre serait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...</p>
+
+<p>&mdash;Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier.
+Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.</p>
+
+<p>Si claire que fût la nuit, Méchinet ne pouvait voir la pâleur de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'à monsieur de
+Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...</p>
+
+<p>Elle supposait que le greffier allait bondir, se récrier, point:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?</p>
+
+<p>&mdash;Blangin, le geôlier, et sa femme ne tiennent à leur place que parce
+qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en échange
+d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'établir à la
+campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, répondant aux objections
+de son expérience:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble
+en rien aux maisons d'arrêt des grandes villes... Les prisonniers y sont
+rares, la surveillance y est nulle. Les portes fermées, Blangin y est le
+maître...</p>
+
+<p>&mdash;J'irai le trouver demain!... déclara M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cédant
+une première fois aux suggestions de M<sup>lle</sup> Denise, Méchinet, à son
+insu, s'était engagé pour l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni démontrer
+à Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses
+convoitises. C'est moi qui lui parlerai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, monsieur, comment jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous jugerez convenable, tout...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mademoiselle, demain, ici, à la même heure qu'aujourd'hui, je
+vous apporterai la réponse.</p>
+
+<p>Et il s'éloigna, laissant M<sup>lle</sup> Denise si enflammée d'espoir que tout
+le reste de la soirée et toute la journée du lendemain, tantes Lavarande
+et M<sup>me</sup> de Boiscoran, à qui elle n'avait rien confié, ne cessèrent de
+se demander: qu'a donc cette petite?</p>
+
+<p>Elle songeait que, si la réponse était favorable, avant vingt-quatre
+heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que Méchinet soit
+exact.</p>
+
+<p>Il le fut. À dix heures précises, comme la veille, il poussait la petite
+porte, et tout d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réussi, dit-il.</p>
+
+<p>Si violente fut l'émotion de M<sup>lle</sup> Denise, qu'elle dut s'appuyer à un
+arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille
+francs... C'est peut-être beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien trop peu...</p>
+
+<p>&mdash;Il exige qu'ils lui soient remis en or.</p>
+
+<p>&mdash;Il les aura.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il met à l'entrevue des conditions qui vous paraîtront
+peut-être bien dures, mademoiselle...</p>
+
+<p>Déjà la jeune fille s'était remise.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en prenant ses précautions pour le cas où il serait découvert,
+Blangin tient à ne pas l'être. Voici donc comment il a réglé les choses.
+Demain soir, à six heures, vous passerez devant la prison. La porte sera
+ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous
+connaissez bien, puisqu'elle a été à votre service. Si elle ne vous
+salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque
+empêchement. Si elle vous salue, allez à elle, toute seule, et elle vous
+conduira dans une petite pièce qui dépend de son logement. Vous y
+resterez jusqu'à l'heure, assez avancée nécessairement, où Blangin
+croira pouvoir vous conduire sans danger à la cellule de monsieur de
+Boiscoran. L'entrevue terminée, vous reviendrez à votre petite chambre,
+où un lit sera préparé, et vous y passerez le reste de la nuit. Car
+voilà la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de
+jour.</p>
+
+<p>C'était terrible, en effet.</p>
+
+<p>Pourtant, après un moment de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! fit M<sup>lle</sup> Denise. J'accepte. Dites à Blangin, monsieur
+Méchinet, que tout est convenu.</p>
+
+<p>Que M<sup>lle</sup> Denise acceptât toutes les conditions du geôlier Blangin,
+rien de mieux&mdash;rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de
+M. de Chandoré devait être plus difficile.</p>
+
+<p>La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la première fois,
+elle se sentit émue en présence de son grand-père, qu'elle hésita,
+qu'elle prépara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se fût pas crue
+capable, elle ménagea l'étrangeté de sa requête; dès qu'elle se fut
+expliquée:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria M. de Chandoré, jamais! jamais!...</p>
+
+<p>Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'était exprimé avec
+cette autorité décisive. Jamais ses sourcils ne s'étaient ainsi froncés.
+Jamais, à une demande de sa petite-fille, il n'avait répondu non, sans
+que son &#339;il répondît oui.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! prononça-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas
+admettre de réplique.</p>
+
+<p>Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'était pas marchandé,
+et il avait bien montré à M<sup>lle</sup> Denise tout ce qu'elle pouvait
+attendre de lui. Du doigt et de l'&#339;il, elle lui avait imposé ses
+volontés. Selon qu'elle lui avait soufflé, il avait dit oui, il avait
+dit non, il avait dit peut-être. Que n'eût-il pas dit encore?</p>
+
+<p>Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, M<sup>lle</sup> Denise lui avait
+demandé cent vingt mille francs, et il les lui avait donnés, bien que ce
+soit une grosse somme en tout pays, énorme à Sauveterre, immense pour un
+vieillard qui l'a économisée louis à louis. Il était prêt à en donner
+autant, à en donner le double, sans plus d'explications.</p>
+
+<p>Mais que M<sup>lle</sup> Denise quittât la maison paternelle un soir, à six
+heures, pour ne rentrer que le lendemain...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. Mais que M<sup>lle</sup> Denise
+allât passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une
+entrevue avec son fiancé, prisonnier et accusé de meurtre et d'incendie,
+la nuit entière, seule, à l'absolue discrétion d'un geôlier, d'un homme
+dur, avide et grossier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. C'est ce que je ne
+permettrai pas! s'écria encore le vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>Calme, M<sup>lle</sup> Denise avait laissé passer l'orage. Et lorsque son
+grand-père s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandoré haussa les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour déterminer
+Jacques à renoncer à un système qui le perd, pour le déterminer à parler
+avant la fin de l'instruction?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ton rôle, mon enfant, dit M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le rôle de sa mère, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin
+consent à risquer pour toi, il le risquera pour elle au même prix. Que
+madame de Boiscoran aille passer la nuit à la prison, je l'approuverai;
+qu'elle voie son fils, elle fera son devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas elle qui changera les résolutions de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose, bon papa...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe!</p>
+
+<p>Ce «n'importe» de M. de Chandoré n'était pas moins net que son
+«impossible», mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer à être
+entamé par les objections de l'adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;N'insiste pas, chère fille, reprit-il, mon parti est irrévocablement
+arrêté, et je te jure...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.</p>
+
+<p>Et si résolue était son attitude, et si ferme son accent, que le vieux
+gentilhomme en demeura un instant abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui
+t'aime tant, dans la douloureuse nécessité de te désobéir pour la
+première fois de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que pour la première fois, en effet, je ne fais pas la volonté
+de ma petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Bon papa, laisse-moi te dire...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, plutôt, pauvre chère enfant, et laisse-moi te montrer à
+quels dangers, à quels malheurs tu t'exposerais... Aller passer la nuit
+à cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune
+fille, cette fleur de renommée qu'une médisance flétrit, le bonheur et
+le repos de toute la vie...</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier à
+te reprocher cruellement ta démarche?</p>
+
+<p>&mdash;Lui!</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables
+dévouements.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne
+pas faire mon devoir.</p>
+
+<p>Le désespoir gagnait M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si ton
+vieux grand-père te conjurait à genoux de renoncer à ce funeste
+projet...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je
+résisterais à tes prières, comme je résiste à tes ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Implacable! s'écria le vieillard, elle est implacable! (Et, tout à
+coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le maître! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon papa, de grâce! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est à
+Méchinet que je m'adresserai, c'est à Blangin que je signifierai ma
+volonté...</p>
+
+<p>Plus blanche qu'un marbre, mais l'&#339;il étincelant, M<sup>lle</sup> Denise recula
+d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu faisais cela, grand-père, interrompit-elle, si tu brisais ma
+dernière espérance...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je te le jure par la mémoire de ma mère, je serais dans un
+couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas même au moment de ma
+mort, qui ne tarderait pas...</p>
+
+<p>D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras vers le ciel et,
+d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! s'écria-t-il, voilà donc nos enfants, et voilà ce qui nous
+attend, nous, vieillards! Notre existence entière s'est passée à veiller
+sur eux, nous avons été à genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont
+été notre souci le plus cher et notre meilleure espérance; de même que
+nous leur avons donné notre vie jour à jour, nous voudrions leur donner
+notre sang goutte à goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons
+aimés!... Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux,
+rieur, l'&#339;il brillant et quelques mots d'amour aux lèvres, et c'est
+fini, notre enfant n'est plus à nous, notre enfant ne nous connaît
+plus... Meurs en ton coin, vieillard...</p>
+
+<p>Et succombant à son émotion, de même que le chêne touché par la hache,
+le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux, murmura M<sup>lle</sup> Denise, c'est affreux ce que tu dis
+là, grand-père, toi, douter de moi!</p>
+
+<p>Elle s'était agenouillée, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les
+mains du vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>À cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! reprit-il, et si Jacques était coupable, et si, lorsque
+tu paraîtras, il te faisait l'aveu de son crime...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela était, je devrais
+être punie comme lui, car je sens que, s'il l'eût voulu, j'aurais été sa
+complice...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est folle! soupira M. de Chandoré en retombant sur son fauteuil,
+elle est folle!</p>
+
+<p>Mais il était vaincu, et le lendemain, à cinq heures du soir, le c&#339;ur
+déchiré d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe,
+donnant le bras à sa petite-fille.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses
+toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas
+seize, mais vingt mille francs en or.</p>
+
+<p>Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence M<sup>me</sup> de
+Boiscoran, tantes Lavarande et maître Folgat, et, à la profonde stupeur
+de M. de Chandoré, personne n'avait risqué une objection.</p>
+
+<p>Jusqu'à la rue de la prison, le grand-père et sa petite-fille
+n'échangèrent pas une parole. Mais là:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit M<sup>lle</sup> Denise,
+faisons bien attention...</p>
+
+<p>Ils approchaient; M<sup>me</sup> Blangin salua.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. À demain, bon papa, et
+surtout rentre bien vite et ne t'inquiète pas.</p>
+
+<p>Et, rejoignant la femme du geôlier, elle disparut dans l'intérieur de la
+prison.</p>
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+
+<p>La prison, à Sauveterre, c'est le château situé tout en haut de la
+vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque désert.</p>
+
+<p>Très important autrefois, le château de Sauveterre a été démantelé lors
+du siège de La Rochelle, et il n'en reste plus que des débris
+maladroitement restaurés, des remparts dont les fossés ont été comblés,
+une porte surmontée d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin
+militaire, et enfin deux tours massives reliées par un immense bâtiment
+dont le rez-de-chaussée est voûté. Rien de moins triste que ces ruines
+entourées d'un mur tapissé de lierre, et jamais on ne soupçonnerait leur
+destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte à l'entrée sa
+faction monotone.</p>
+
+<p>Des ormes séculaires ombragent les vastes cours, et sur les
+plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de
+ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers.</p>
+
+<p>Mais les prisonniers manquent à cette poétique prison. «C'est une cage
+sans oiseaux», dit parfois le geôlier d'un ton mélancolique. Il en
+profite pour cultiver des légumes le long des préaux, et l'exposition
+est si favorable qu'il est toujours le premier, à Sauveterre, à cueillir
+des petits pois. Il en a de même profité&mdash;avec l'autorisation de
+l'administration&mdash;pour s'attribuer dans une des tours un joli logement,
+qui se compose de deux pièces au rez-de-chaussée et d'une chambre à
+l'étage supérieur, où on arrive par un étroit escalier pratiqué dans
+l'épaisseur du mur.</p>
+
+<p>C'est dans cette chambre que la geôlière, avec la promptitude de la
+peur, entraîna M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>La pauvre jeune fille suffoquait, tant son c&#339;ur violemment battait dans
+sa poitrine, et, à peine entrée, elle se laissa tomber sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus Dieu! s'écria la geôlière, vous trouvez-vous donc mal, ma chère
+demoiselle! Attendez, je descends vous quérir du vinaigre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, fit M<sup>lle</sup> Denise d'une voix faible; restez près de
+moi, ma bonne Colette, restez!</p>
+
+<p>Forte et robuste commère de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis,
+avec un épais duvet noir à la lèvre supérieure, M<sup>me</sup> Blangin
+s'appelait Colette.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drôle de vous trouver
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très drôle, assurément. Mais où est donc votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;En bas, à faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas à monter.</p>
+
+<p>Bientôt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin
+apparut, pâle et l'&#339;il trouble, comme un homme qui vient de courir un
+grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais
+que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle
+arrivait, j'ai réussi à l'attirer derrière le mur en lui offrant la
+goutte. Je commence à croire que je ne perdrai pas ma place.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré prit cette phrase pour une mise en demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaieté bien loin
+de son âme, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure...</p>
+
+<p>Et, ouvrant son sac, elle déposait sur la table les rouleaux qu'il
+contenait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'&#339;il étincela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici
+seize...</p>
+
+<p>Une tentation irrésistible contractait les traits du geôlier.</p>
+
+<p>&mdash;On peut voir? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répondit la jeune fille, vérifiez...</p>
+
+<p>Elle se trompait. Blangin songeait bien à vérifier, vraiment! Ce qu'il
+voulait, c'était repaître sa vue de cet or, l'entendre sonner, le
+manier.</p>
+
+<p>D'un geste fiévreux, il déchira les enveloppes et se mit à faire tomber
+les pièces en cascades sur la table, et, à mesure que le tas
+grossissait, ses lèvres blêmissaient et la sueur perlait à ses tempes.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est à moi! fit-il avec un rire stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à vous, répondit M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme
+c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.</p>
+
+<p>Mais la geôlière détournait la tête. Elle était aussi âpre au gain que
+son mari, et plus émue peut-être, mais elle était femme, elle savait
+dissimuler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous
+aurions demandé de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions à
+songer qu'à nous! Mais nous avons des enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Votre devoir est de vous préoccuper de vos enfants, dit M<sup>lle</sup>
+Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme...
+Mademoiselle regrette peut-être de nous donner tant d'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais
+volontiers quelque chose encore.</p>
+
+<p>Et elle montrait un des quatre rouleaux restés dans son sac.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en effet, au diable la place! s'écria Blangin. (Et grisé par la
+vue et le contact de l'or:) Vous êtes ici chez vous, mademoiselle,
+poursuivit-il, et la prison et le geôlier sont à vos ordres. Que
+désirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de
+Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs?</p>
+
+<p>&mdash;Blangin!... fit sévèrement la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Ne suis-je pas le maître de lâcher les prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu à mademoiselle le
+service qu'elle attend de toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, insista la prudente geôlière, cache cet argent qui nous
+trahirait.</p>
+
+<p>Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit à son mari qui y
+glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pièces qu'il garda
+dans sa poche pour avoir sous la main une preuve matérielle de sa
+fortune nouvelle.</p>
+
+<p>Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein à craquer, fut remis au
+fond de l'armoire sous une pile de linge:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, descends, commanda la geôlière à son mari. On peut encore
+venir, et si tu n'allais pas ouvrir dès qu'on frappera, cela donnerait
+des soupçons.</p>
+
+<p>Époux bien dressé, Blangin obéit sans réplique, et aussitôt la geôlière
+entreprit de distraire M<sup>lle</sup> Denise. Elle espérait bien, disait-elle,
+que sa chère demoiselle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose.
+Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait à passer le temps, car
+il n'était que sept heures, et ce ne serait qu'après dix que Blangin
+pourrait la conduire sans danger à la cellule de M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai dîné, objectait M<sup>lle</sup> Denise, je n'ai besoin de rien.</p>
+
+<p>L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu
+merci, les goûts de sa chère demoiselle, et elle lui avait préparé un
+bouillon exquis et une crème incomparable. Et, tout en parlant, elle
+dressait la table, ayant mis dans sa tête que, dût M<sup>lle</sup> Denise en
+périr, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge.
+Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet
+avantage qu'ils empêchèrent M<sup>lle</sup> Denise de s'abandonner à ses
+douloureuses pensées.</p>
+
+<p>La nuit était venue. Neuf heures sonnèrent, puis dix. Puis on entendit
+le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Blangin reparut, portant une lanterne et un
+énorme trousseau de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoyé coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise était déjà debout.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Et, à la suite du geôlier, elle traversa d'interminables corridors, puis
+une immense salle voûtée où les pas retentissaient comme dans une
+église, puis une longue galerie.</p>
+
+<p>Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer
+quelques rayons de lumière:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là! dit Blangin.</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise lui prit le bras, et d'une voix à peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un moment, dit-elle.</p>
+
+<p>C'est qu'elle était près de succomber à tant d'émotions successives.
+C'est qu'elle sentait ses jambes fléchir et ses yeux se voiler. Son âme
+gardait toujours son admirable énergie, mais la chair échappait à sa
+volonté et lui manquait, en quelque sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous malade? interrogea le geôlier. Que faites-vous?</p>
+
+<p>Elle demandait à Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa
+prière achevée:</p>
+
+<p>&mdash;Entrons, dit-elle.</p>
+
+<p>Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte
+de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Ce n'était déjà plus les jours, c'était les heures que comptait Jacques
+de Boiscoran depuis qu'il était au secret.</p>
+
+<p>Il avait été écroué le vendredi matin, 23 juin, et on était au mercredi
+soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible
+expression d'Ayrault, il avait été «vivant, rayé du monde des vivants et
+muré dans la tombe». Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures
+avait-elle pesé sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le
+voyant pâle et amaigri, les cheveux et la barbe en désordre, les yeux
+brillants de fièvre comme des charbons mal éteints, eût-on eu peine à
+reconnaître l'heureux et insoucieux châtelain de Boiscoran, ce Benjamin
+de la destinée, à qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique
+garçon qui, du haut de son passé, défiait l'avenir.</p>
+
+<p>C'est que de tous les supplices imaginés par les sociétés obligées de se
+défendre, il n'en est pas de plus effroyable que «le secret». C'est
+qu'il n'en est pas qui, plus promptement, détrempe les énergies,
+désarticule les volontés et réduise les plus indomptables organisations.</p>
+
+<p>C'est qu'il n'est pas de lutte plus émouvante que la lutte qui s'établit
+entre un prévenu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou clément;
+où l'on voit un homme sans défense se débattre contre un autre homme
+armé d'un pouvoir discrétionnaire.</p>
+
+<p>Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, M<sup>lle</sup> Denise se
+serait informée de Jacques. Rien ne lui était plus facile. Et si elle se
+fût informée, elle eût appris par Blangin, qui gardait et épiait M. de
+Boiscoran, et par la geôlière qui préparait ses repas, par quelles
+phases il avait passé depuis son arrestation.</p>
+
+<p>Anéanti sur le premier moment, il n'avait pas tardé à réagir, et, le
+vendredi et le samedi, il s'était montré tranquille et plein de
+confiance, causeur et presque gai.</p>
+
+<p>Le dimanche lui avait été fatal. Conduit à Boiscoran entre deux
+gendarmes pour la levée des scellés, il avait été, le long du chemin,
+accablé d'injures et de malédictions par des gens qui l'avaient reconnu,
+et il était rentré mortellement triste.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée du lundi, il avait été torturé par le juge
+d'instruction, et après six heures d'interrogatoire, quand on lui avait
+apporté son dîner, il avait dit que sa santé n'y résisterait pas, et
+qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.</p>
+
+<p>Le mardi, il avait reçu la lettre de M<sup>lle</sup> Denise et y avait répondu.
+C'avait été pour lui le sujet d'une extrême agitation, et, pendant une
+partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa
+cellule avec les gestes et les imprécations incohérentes d'un fou.</p>
+
+<p>Il espérait un mot pour le mercredi. Ce mot n'étant pas venu, il était
+tombé dans une torpeur glacée dont M. Galpin-Daveline n'avait pas pu le
+tirer. Il n'avait rien pris de la journée qu'une tasse de bouillon et un
+peu de café. Et, le juge parti, il s'était accoudé à sa table, en face
+de la fenêtre, et il y était resté immobile comme une statue, les lèvres
+pendantes, le regard hébété, si profondément enfoncé dans ses rêveries
+qu'il ne s'était pas dérangé quand on lui avait monté de la lumière.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il était encore, quand, un peu après dix heures, il
+entendit grincer les verrous de sa porte. Déjà il était assez au fait de
+la prison pour en connaître les usages. Il savait à quelles heures on
+lui apportait ses repas, à quel moment Cheminot venait mettre en ordre
+sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre à voir paraître le juge
+d'instruction.</p>
+
+<p>La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si
+tardive annonçait immanquablement un événement insolite&mdash;la liberté,
+peut-être, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se
+dressa-t-il. Et dès qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de
+Blangin:</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'était un
+geôlier poli.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit-il, je vous amène une personne...</p>
+
+<p>Et s'effaçant, il livra passage à M<sup>lle</sup> Denise, ou plutôt il la poussa
+dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Une personne..., répétait M. de Boiscoran. Mais le geôlier ayant élevé
+sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'écria-t-il, ici!</p>
+
+<p>Et il se rejeta en arrière, tremblant d'être dupe d'un rêve, d'être le
+jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui précèdent la folie et
+qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des
+ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Denise! murmura-t-il encore. Denise!</p>
+
+<p>Quand il se fût agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie
+de Jacques, la pauvre jeune fille n'eût pu articuler une parole, tant
+l'émotion serrait sa gorge et contractait ses lèvres.</p>
+
+<p>Le geôlier répondit pour elle:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il, mademoiselle de Chandoré...</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure, dans ma prison!</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait quelque chose d'important à vous communiquer, elle est
+venue me trouver...</p>
+
+<p>&mdash;Ô Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, à l'introduire
+secrètement... C'est une grande faute que je commets, si cela venait à
+se savoir!... Mais on a beau être geôlier, on a un c&#339;ur comme tout le
+monde! Si je dis cela à monsieur, c'est que mademoiselle oublierait
+peut-être de le prévenir... Si le secret n'était pas bien gardé, je
+perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et
+enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le meilleur des hommes! s'écria M. de Boiscoran, bien
+éloigné de soupçonner le prix de la sensibilité de Blangin, et le jour
+où je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas
+obligé des ingrats!</p>
+
+<p>&mdash;Bien à votre service, monsieur, fit modestement le geôlier.</p>
+
+<p>Mais peu à peu, M<sup>lle</sup> Denise reprenait possession d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement à Blangin.</p>
+
+<p>Et dès qu'il se fut retiré, sans laisser à M. de Boiscoran le temps de
+prononcer une parole:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, murmura-t-elle, mon grand-père m'a dit qu'en venant à vous,
+seule, en secret, la nuit, je m'exposais à diminuer votre affection pour
+moi et à amoindrir votre estime...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous ne l'avez pas cru!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon grand-père a plus d'expérience que moi, Jacques... Pourtant je
+n'ai pas hésité, me voici, et j'aurais bravé bien d'autres périls, parce
+qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est la
+mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos espérances
+ici-bas!</p>
+
+<p>Une joie délirante avait comme transfiguré le visage du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria-t-il, un tel moment rachèterait des années de
+tortures!</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise s'était juré, en venant, que rien ne la détournerait
+de son &#339;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en atteste la mémoire de ma mère, Jacques, continua-t-elle, jamais
+une seconde je n'ai douté de votre innocence.</p>
+
+<p>Le malheureux eut un geste désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandoré...</p>
+
+<p>&mdash;Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes et votre
+mère sont aussi sûres de vous que je le suis moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon père? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Votre père est resté à Paris, pour le cas où il y aurait quelque
+démarche à faire.</p>
+
+<p>Jacques de Boiscoran secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis en prison à Sauveterre, murmura-t-il, accusé d'un crime
+atroce, et mon père reste à Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a
+jamais aimé! J'ai toujours été un bon fils, cependant, et jamais,
+jusqu'à cette catastrophe effroyable, il n'a eu à se plaindre de moi.
+Non, mon père ne m'aime pas...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise ne pouvait le laisser s'égarer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Jacques, interrompit-elle, écoutez pourquoi je risque
+cette démarche si grave et qui me coûte tant! C'est au nom de tous nos
+amis que je viens, au nom de maître Folgat, cet avocat de Paris que
+votre mère a amené, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de
+maître Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord.
+Vous avez adopté un système affreux. Vous obstiner à vous taire, c'est
+courir volontairement aux abîmes. Entendez bien ce que je vous dis: si
+vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous
+êtes perdu. Le jour où la chambre des mises en accusation sera saisie du
+procès, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous
+irez, vous, innocent, grossir la liste déplorable des erreurs
+judiciaires...</p>
+
+<p>C'est en silence, et le front penché vers la terre, comme pour en
+dérober la pâleur, que Jacques de Boiscoran avait écouté M<sup>lle</sup> de
+Chandoré.</p>
+
+<p>Et dès qu'elle s'arrêta, palpitante:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'étais
+déjà dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes tu!</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis tu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ne soupçonnez pas le danger que vous courez,
+Jacques, c'est que vous ne savez pas...</p>
+
+<p>Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, prononça-t-il, que c'est l'échafaud que je risque... ou le
+bagne.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise était pétrifiée d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle
+s'était imaginée qu'elle n'aurait qu'à paraître pour triompher de
+l'obstination de M. de Boiscoran, et que dès qu'elle l'aurait entendu
+elle serait rassurée. Et au lieu de cela!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria-t-elle, ces épouvantables idées vous sont venues,
+et vous persisteriez à garder le silence!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible... Vous n'avez pas réfléchi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas réfléchi!... répéta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous donc que
+j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans
+cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus
+effroyables éventualités...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le malheur, Jacques, vous avez été dupe de votre imagination!
+Qui ne l'eût été, à votre place! Maître Folgat me le disait hier encore:
+il n'est pas d'homme qui, après quatre jours de secret, ait tout son
+sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseillères.
+Jacques, revenez à vous, écoutez vos amis les plus chers dont ma voix
+vous transmet les conseils... Jacques, votre Denise vous en conjure,
+parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>Elle attendit quelques secondes, et comme il ne répondait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance
+d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire éclater
+son innocence?</p>
+
+<p>D'un mouvement désespéré, le prisonnier étreignait son front de ses
+mains crispées. Se penchant vers M<sup>lle</sup> Denise, si près qu'elle sentit
+son souffle dans ses cheveux:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire éclater
+son innocence!</p>
+
+<p>Elle recula, pâle comme pour mourir, chancelant à ce point d'être
+réduite à s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des
+regards où montaient toutes les épouvantes de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernière
+expression du désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui
+confondent la raison, de ces coïncidences inouïes qui feraient douter de
+soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout témoigne
+contre moi. Je dis que si j'étais à la place de Galpin-Daveline, et
+qu'il fût à la mienne, j'agirais certainement comme lui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la démence! s'écria M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p>
+
+<p>Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des
+jours passés lui remontaient à la gorge; il s'animait, ses joues
+s'empourpraient.</p>
+
+<p>Et toujours plus vite, en phrases haletantes:</p>
+
+<p>&mdash;Faire éclater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est aisé à
+conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais un
+crime a été commis, et pour ce crime il faut un coupable à la justice!
+Si ce n'est pas moi qui ai tiré sur monsieur de Claudieuse et mis le feu
+au Valpinson, qui donc est-ce?... Où étiez-vous, me dit-on, au moment de
+l'attentat? Où j'étais?... Est-ce que je puis le dire! Me disculper,
+c'est accuser! Et si je me trompais!... Et si, ne me trompant pas,
+j'étais incapable de démontrer la réalité de mes accusations!... Est-ce
+que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses
+mesures pour échapper au châtiment et le faire retomber sur ma tête!
+J'étais averti! Il est des haines qui méditent de ces vengeances
+exécrables!... Ah! si on savait, si on pouvait prévoir!... Comment
+lutter!... Et moi, qui le premier jour me disais: une telle imputation
+ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai!
+Misérable fou! Le nuage est devenu avalanche et je puis être écrasé!...
+Je ne suis ni un enfant, ni un lâche, et j'ai toujours marché droit aux
+fantômes... J'ai mesuré le péril, il est immense! M<sup>lle</sup> Denise
+frissonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous devenir! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse.
+Mais avant qu'il réussît à maîtriser son trouble:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considérations vaines!
+Au-dessus des calculs les plus habiles et des systèmes les mieux
+combinés, il y a la vérité, invincible, immuable! Il faut dire la
+vérité, Jacques, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans détours...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus possible! murmura l'infortuné.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc bien affreuse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est invraisemblable.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans effroi que M<sup>lle</sup> Denise le considérait. Elle ne
+retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le
+timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses
+petites mains blanches:</p>
+
+<p>&mdash;Mais à moi, fit-elle, à moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette
+vérité!</p>
+
+<p>Il tressaillit, et reculant:</p>
+
+<p>&mdash;À vous moins qu'à tout autre! s'écria-t-il. (Et comprenant ce que
+cette réponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit,
+ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur
+votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue où l'on m'a
+précipité!</p>
+
+<p>Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, poursuivit-elle, mais cette vérité, il vous faudra la dire tôt
+ou tard...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, écrivez-le-lui, voici des
+plumes et de l'encre, je porterai fidèlement votre lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est des choses qu'on n'écrit pas, Denise! Elle se sentait vaincue,
+elle comprenait que rien ne ferait plier cette volonté glacée; et
+cependant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre passé
+et de notre avenir, au nom de cet amour unique et éternel que vous me
+juriez...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces
+encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste
+encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en moi aucune
+confiance! Ne sauriez-vous me faire crédit de quelques jours encore...</p>
+
+<p>Il s'arrêta. On frappait à la porte; et presque aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais être en bas
+quand on relèvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je suis un père
+de famille...</p>
+
+<p>&mdash;Éloignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, éloignez-vous... La
+pensée qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.</p>
+
+<p>Combien elle courait peu de risques d'être surprise, M<sup>lle</sup> de Chandoré
+avait payé pour le savoir. Pourtant elle ne résista pas.</p>
+
+<p>Elle tendit son front à Jacques qui l'effleura de ses lèvres et, plus
+morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du
+geôlier. On lui avait préparé un lit, elle s'y jeta toute habillée et
+elle y resta, aussi immobile que si elle eût été morte, plongée dans un
+anéantissement qui lui enlevait jusqu'à la faculté de souffrir.</p>
+
+<p>Il faisait grand jour, il était huit heures, quand elle se sentit tirée
+par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Chère demoiselle, lui disait la geôlière, le moment serait bien
+propice pour vous esquiver. On s'étonnera peut-être de vous voir seule
+dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept
+heures.</p>
+
+<p>Sans mot dire, M<sup>lle</sup> Denise sauta à terre, et en un tour de main elle
+eut réparé le désordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet,
+venait voir si elle se décidait à partir:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs
+restés dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si
+j'avais encore besoin de vous.</p>
+
+<p>Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+
+<p>Le baron de Chandoré avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont il
+avait compté les secondes au pouls de son fils agonisant. La veille au
+soir, les médecins lui avaient dit: «S'il passe cette nuit, il peut être
+sauvé.» Au jour, il avait rendu le dernier soupir.</p>
+
+<p>Eh bien! c'est à peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit fatale
+avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passée tout entière hors de la
+maison par M<sup>lle</sup> Denise. Il savait bien que Blangin et sa femme
+étaient de braves gens, malgré leur avarice et leur âpreté au gain; il
+savait bien que Jacques de Boiscoran était un homme d'honneur.
+N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de chambre l'entendit se
+promener de long en large dans sa chambre, et dès sept heures du matin,
+il était sur le seuil de la porte, interrogeant d'un &#339;il inquiet le
+lointain de la rue.</p>
+
+<p>Vers sept heures et demie, maître Folgat vint le rejoindre, mais c'est à
+peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il n'entendit rien
+de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce qu'enfin:</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! s'écria le vieillard.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. M<sup>lle</sup> Denise venait de tourner le coin de la
+rue de la Rampe. Elle remontait avec une hâte fiévreuse, comme si elle
+eût senti que ses forces étaient à bout et qu'il lui en resterait bien
+juste assez pour arriver.</p>
+
+<p>C'est avec une sorte de joie farouche que grand-père Chandoré se jeta
+au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Ô Denise, ô ma fille bien-aimée, comme j'ai souffert, comme tu as
+tardé!... Mais tout est oublié, viens, viens vite!</p>
+
+<p>Et il l'entraîna, il la porta plutôt, dans le salon, et il l'assit
+mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite près d'elle, riant
+de bonheur. Mais dès qu'il lui eut pris les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Tes mains sont brûlantes! s'écria-t-il. Tu as la fièvre...</p>
+
+<p>Il la regarda. Elle venait de relever son voile.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pâle comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges et
+gonflés...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pleuré, bon papa, répondit-elle doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Pleuré!... Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je n'ai pas réussi!</p>
+
+<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Chandoré se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Par le saint nom de Dieu! s'écria-t-il, on n'a jamais rien ouï de
+pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es allée, toi, Denise
+de Chandoré, le trouver dans sa prison, tu l'as supplié...</p>
+
+<p>&mdash;Et il est resté inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas avant la
+fin de l'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous nous étions trompés, ce garçon n'a ni c&#339;ur ni âme...</p>
+
+<p>Péniblement, M<sup>lle</sup> Denise s'était soulevée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse pas. Il
+est si malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que dit-il, pour ses raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que la vérité est tellement invraisemblable que certainement on
+refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il parlait tant qu'il est
+au secret et privé de l'assistance d'un défenseur. Il dit que son
+horrible situation est le résultat d'une exécrable vengeance. Il dit
+qu'il croit connaître le coupable, et que, puisqu'il y est réduit, pour
+se défendre il accusera...</p>
+
+<p>Témoin silencieux jusqu'à ce moment, maître Folgat s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, interrogea-t-il, que monsieur de
+Boiscoran se soit exprimé ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très sûre, monsieur, et je vivrais des milliers d'années que je
+n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de sa voix...</p>
+
+<p>M. de Chandoré ne permit pas qu'on l'interrompît davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à toi, reprit-il, à toi, chère fille, Jacques a dû dire quelque
+chose de plus précis.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne lui as donc pas demandé ce qu'est cette vérité si
+invraisemblable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, si!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est écrié que c'était à moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire,
+que j'étais la dernière personne du monde à qui il la dirait...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme mériterait d'être brûlé à petit feu! gronda M. de Chandoré.
+(Puis, à haute voix:) Et tout cela, chère fille, interrogea-t-il, ne te
+paraît pas bien extraordinaire, bien étrange?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela me semble affreux...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir
+autrement. Jacques est un homme trop supérieur par l'intelligence et par
+le courage pour s'abuser grossièrement. Étant seul à savoir, il est seul
+bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses
+raisons...</p>
+
+<p>Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas obligé de les respecter,
+lui, et cette réponse résignée de sa petite-fille achevant de
+l'exaspérer, il allait lui dire toute sa pensée, lorsqu'elle se leva,
+non sans effort.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis brisée, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi,
+je te prie, de regagner ma chambre...</p>
+
+<p>Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandoré la suivit jusqu'à la
+porte, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût vue monter l'escalier au
+bras de sa femme de chambre.</p>
+
+<p>Revenant alors à maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;On me la tuera, monsieur! s'écria-t-il, avec une explosion de colère
+et de désespoir effrayants chez un homme de cet âge. J'ai vu dans ses
+yeux, à travers ses larmes, le regard qu'avait sa mère, quand après la
+mort de son mari, de mon fils, elle me disait: «Je n'y survivrai pas.»
+Elle n'y a pas survécu, en effet... Et alors, moi, vieillard, je suis
+resté seul avec cette enfant qui peut-être avait en elle le germe du mal
+affreux qui a emporté sa mère. Seul!... et voilà vingt ans que je
+retiens mon haleine pour écouter si elle respire toujours du même
+souffle égal et pur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous alarmez à tort, monsieur..., commença maître Folgat.</p>
+
+<p>Grand-père Chandoré secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, mon enfant est peut-être frappée au c&#339;ur. Ne venez-vous
+donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix,
+sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de quelle faute me punissez-vous
+en mes enfants! Par pitié, rappelez-moi à vous avant celle qui est la
+joie de ma vie! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard
+inepte et stupide! Ah! ce Jacques de Boiscoran!... S'il était coupable
+cependant!... Si cet homme que Denise aime était un assassin! Ah! le
+misérable! j'achèterais la place du bourreau pour qu'il périsse de mes
+mains!...</p>
+
+<p>Profondément ému, maître Folgat arrêta du geste M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable,
+monsieur, prononça-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus
+cruellement éprouvé, car il est innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais. Si peu qu'il ait parlé, il en a dit assez à
+mademoiselle Denise pour me démontrer la justesse de mes conjectures et
+me prouver que j'avais touché du doigt le point précis...</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où nous sommes allés ensemble à Boiscoran, monsieur le
+baron...</p>
+
+<p>M. de Chandoré parut chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle pas..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, insista l'avocat, vous êtes sorti pour permettre au
+vieil Antoine, que j'interrogeais, de me répondre plus librement...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! interrompit M. de Chandoré, c'est très juste! Et alors
+vous supposez...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que mon point de départ était exact, oui, monsieur. Quant à
+chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran
+nous dit que la vérité est invraisemblable, j'en serai donc pour mes
+conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains liées et réduits à
+attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des
+gens du pays, qui me répondront peut-être mieux qu'Antoine. Vous avez
+parmi vos amis des personnes qui doivent être bien informées, monsieur
+Séneschal, le docteur Seignebos...</p>
+
+<p>Pour ce dernier, maître Folgat ne devait pas avoir longtemps à attendre,
+car au moment où son nom était prononcé, il le criait au domestique,
+dans le corridor:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque aussitôt, il
+entra comme une trombe dans le salon.</p>
+
+<p>Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue
+de la Rampe. Car il n'était pas venu reprendre lui-même le rapport et
+les grains de plomb qu'il avait confiés à maître Folgat; il les avait
+envoyé chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la
+multiplicité de ses occupations.</p>
+
+<p>Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire passés à
+l'hôpital, en compagnie d'un sien confrère, médecin au chef-lieu, mandé
+par le parquet pour procéder, «conjointement avec le docteur Seignebos»,
+à l'examen de l'état mental de Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est cette expertise qui m'amène! s'écria-t-il, dès en entrant,
+c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train
+d'enlever à monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus sûre chance
+de salut.</p>
+
+<p>Après ce que venait de leur rapporter M<sup>lle</sup> Denise, ni M. de Chandoré
+ni maître Folgat n'attachaient une grande importance à l'état de
+Cocoleu.</p>
+
+<p>Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de
+circonstance indifférente, dans un procès criminel.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.</p>
+
+<p>Le médecin commença par fermer soigneusement les portes, et posant sur
+la table sa canne et son chapeau à larges bords:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-il. On continue, comme par le
+passé, à vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on
+ne recule devant aucune man&#339;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;On... qui, on? demanda M. de Chandoré. Dédaigneusement, le docteur
+haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous vraiment encore à vous le demander, monsieur?
+répondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste,
+écoutez. Dans notre département, comme dans plusieurs autres, on trouve,
+j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de médecins qui ne sont
+pas à la hauteur de leur grande mission et qui, même, pour parler net,
+sont des ânes bâtés!</p>
+
+<p>Si grave que fût la situation, maître Folgat avait quelque peine à
+réprimer un sourire, tant le docteur avait de singulières façons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est un de ces ânes, poursuivait-il, qui, pour l'épaisseur du
+sabot et la longueur des oreilles, dépasse de beaucoup tous les autres.
+Eh bien! c'est celui-là que le parquet a trié sur le volet et m'a
+adjoint.</p>
+
+<p>Sur ce chapitre, il était prudent de brider la verve du docteur
+Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Bref?... interrogea M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, monsieur, mon docte confrère est absolument persuadé que sa
+mission de médecin légiste consiste uniquement à opiner du bonnet et à
+dire <i>amen</i> à toutes les antiennes de la prévention. «Cocoleu est
+idiot!» déclare péremptoirement monsieur Galpin-Daveline. «Il l'est ou
+doit l'être», répond mon docte confrère. «S'il a parlé lors du crime,
+c'est par suite d'une inspiration d'en haut», reprend le juge
+d'instruction. «Évidemment, conclut le confrère, il y a eu inspiration
+d'en haut.» Car enfin, voilà la conclusion du rapport de ce savant
+docteur: Cocoleu est un idiot qui a été providentiellement illuminé par
+un éclair de raison. Il ne l'a pas écrit en propres termes, mais c'est
+tout comme.</p>
+
+<p>Il avait retiré ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de
+rage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre opinion à vous, docteur? demanda maître Folgat.</p>
+
+<p>D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, répondit-il, et je l'ai longuement développé dans mon
+rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.</p>
+
+<p>M. de Chandoré tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il
+connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traîner par les rues de
+Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce misérable était resté en
+traitement chez le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? répétait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, déclara péremptoirement M. Seignebos, et, pour en acquérir la
+certitude, il n'y a qu'à l'examiner. A-t-il la face large et plate, la
+bouche démesurée, la peau jaune et tannée, les lèvres épaisses, les
+dents cariées et les yeux louches? Sa tête déformée se balance-t-elle
+d'une épaule à l'autre, trop lourde pour le cou? Sa taille est-elle
+difforme, sa colonne vertébrale déviée? Lui trouvez-vous un ventre
+volumineux et lâche, les mains lourdes et épaisses pendant sur les
+hanches, les jambes gauches, les articulations d'une épaisseur
+insolite?... Messieurs, ce sont là les caractères principaux de l'idiot.
+Les apercevez-vous chez Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une santé
+de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres
+pour y dénicher des nids et qui franchit des fossés de dix pieds...
+Certes, je ne prétends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je
+soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbéciles chez qui certaines
+autres facultés, en quelque sorte plus essentielles...</p>
+
+<p>Si maître Folgat écoutait avec toutes les marques d'un puissant intérêt,
+il n'en était pas de même de M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Entre un idiot et un imbécile..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un abîme! s'écria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec une
+volubilité torrentielle:) L'imbécile, poursuivit-il, garde encore des
+fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations,
+traduire ses besoins. Il associe des idées, compare ses impressions, se
+souvient, acquiert de l'expérience. Il est capable de ruse et de
+dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours
+sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive
+aisément à exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de
+ses desseins est caractéristique, et cependant il est souvent d'une
+obstination inexpugnable et peut s'attacher à une idée avec une
+opiniâtreté extraordinaire. Enfin, les imbéciles, précisément à cause de
+cette demi-lucidité, sont fréquemment dangereux. C'est parmi eux que se
+trouvent presque tous ces misérables monomanes que la société est
+obligée de séquestrer, faute de savoir comment refréner leurs
+instincts...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! approuva maître Folgat, qui trouvait peut-être là les
+éléments d'une plaidoirie, très bien...</p>
+
+<p>Le docteur s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Tel est Cocoleu, prononça-t-il. S'ensuit-il que je l'estime
+responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir
+en lui un faux témoin stylé pour perdre un honnête homme.</p>
+
+<p>Il était clair qu'un tel système ne plaisait pas à M. de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Je disais même précisément le contraire, monsieur, répondit, non sans
+dignité, M. Seignebos. Je n'avais pas assez étudié Cocoleu, et j'ai été
+sa dupe, il ne m'en coûte pas de l'avouer. Mais, de mon aveu
+précisément, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversité
+obstinées de ces demi-idiots, et de leur aptitude à poursuivre un
+dessein. Après un an d'expériences, j'ai renvoyé Cocoleu en déclarant et
+en croyant certes qu'il était incurable. La vérité est qu'il ne voulait
+pas être guéri. Les campagnards, ces fins et soupçonneux observateurs,
+ne s'y sont pas trompés, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est
+bien plus malin que bête. C'est exact. Il a constaté qu'en exagérant son
+imbécillité, qui, je le répète, existe, il gagnerait de pouvoir vivre
+sans travailler, et il l'a exagérée. Installé chez monsieur de
+Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se
+rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans
+toutefois être astreint à aucune besogne.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, fit M. de Chandoré, toujours incrédule, Cocoleu serait un
+grand comédien...</p>
+
+<p>&mdash;Assez grand pour m'avoir trompé, oui, monsieur, répondit le docteur.
+(Et s'adressant à maître Folgat:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit à
+mon docte confrère avant de le conduire à l'hôpital. Nous y avons trouvé
+Cocoleu plus que jamais obstiné dans le mutisme dont n'avait jamais pu
+le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un
+mot ont échoué, bien qu'il fût très évident pour moi qu'il comprenait.
+Je voulais recourir à certains artifices fort licites, selon moi, qu'on
+emploie pour découvrir les simulateurs, mon confrère s'y est opposé et a
+été encouragé dans sa résistance, je ne sais de quel droit, par le juge
+d'instruction. Alors j'ai demandé qu'on fît venir madame de Claudieuse,
+et qu'on la priât d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le
+faire parler... Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voilà où nous en
+sommes...</p>
+
+<p>Il arrive tous les jours que deux médecins chargés d'une expertise
+médico-légale diffèrent totalement de sentiment. La justice aurait fort
+à faire si elle prétendait les mettre d'accord. Elle nomme donc
+simplement un troisième expert dont l'opinion décide. Ainsi allait-il
+arriver, nécessairement, pour le cas de Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Et non moins nécessairement, concluait le docteur Seignebos, le
+parquet, qui m'a adjoint un premier âne, m'en adjoindra un second. Ils
+s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu
+d'ignorance et de présomption.</p>
+
+<p>Si donc il se présentait chez M. de Chandoré, ajoutait-il, c'est qu'il
+avait à réclamer un coup d'épaule. Il demandait que les familles de
+Boiscoran et de Chandoré missent en branle toutes leurs relations et
+fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de
+médecins étrangers au pays, et parisiens s'il était possible, fût
+chargée d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son état mental.</p>
+
+<p>&mdash;À des hommes éclairés, disait-il, je me fais fort de démontrer que
+l'imbécillité de ce triste sujet est en partie simulée, et que son
+mutisme obstiné n'est qu'un système pour s'éviter des réponses
+compromettantes.</p>
+
+<p>Mais ni M. de Chandoré ni maître Folgat ne répondirent tout d'abord. Ils
+méditaient.</p>
+
+<p>&mdash;Notez, insista M. Seignebos, choqué de leur silence, notez, je vous
+prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'espérer,
+l'affaire prend aussitôt une tournure nouvelle.</p>
+
+<p>Eh! oui, assurément, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se
+trouver en quelque sorte déplacées, et c'était là ce qui préoccupait si
+fort maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce qui fait, commença-t-il, que je me demande s'il ne sera
+pas plutôt nuisible qu'utile à monsieur de Boiscoran de démontrer la
+fourberie de Cocoleu...</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos bondit.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, parbleu, savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de si simple, répondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est
+peut-être le plus grave embarras de la prévention et le plus solide
+argument de la défense. Que peut répondre monsieur Galpin-Daveline,
+lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une accusation
+capitale sur les propos incohérents d'un malheureux privé de toute
+intelligence, et par suite irresponsable?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! permettez!... s'écria M. Seignebos. Mais M. de Chandoré ne perdait
+pas une syllabe.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez vous-même, docteur, interrompit-il.</p>
+
+<p>Cet argument de l'imbécillité de Cocoleu est celui que vous avez invoqué
+dès le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si décisif
+qu'il n'était pas besoin d'en chercher un autre...</p>
+
+<p>Avant que le médecin eût trouvé une réplique maître Folgat poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit établi, au contraire, que Cocoleu a véritablement
+conscience de ses paroles, et tout change, et la prévention est en
+droit, de par un arrêt de la Faculté, de dire à monsieur de Boiscoran:
+«Il n'y a plus à nier, vous avez été vu, voilà un témoin.»</p>
+
+<p>Il fallait que ces considérations frappassent bien vivement M.
+Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air
+pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui à Jacques de
+Boiscoran en prétendant le servir? Mais il n'était pas homme à douter
+longtemps de soi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous
+adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous à l'innocence
+de Jacques de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y croyons absolument, répondirent M. de Chandoré et maître
+Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque à
+essayer de démasquer un misérable garnement.</p>
+
+<p>Tel n'était pas l'avis du jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Démontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait
+funeste, si l'on ne réussissait pas à prouver en même temps qu'il a
+menti et que son accusation lui a été suggérée. Peut-on le prouver?
+Est-il un moyen d'établir que, s'il s'obstine à ne répondre à aucune
+question, c'est qu'il redoute les conséquences de son faux
+témoignage?... Le docteur n'en voulut pas écouter davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Arguties d'avocat, que tout cela! s'écria-t-il assez peu poliment. Je
+ne connais qu'une chose, moi, la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas toujours bonne à dire, murmura l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, toujours! riposta le médecin, toujours et quand même, et
+quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais
+je suis encore plus l'ami de la vérité. Si Cocoleu est un misérable
+fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le démasquer.</p>
+
+<p>Ce que ne disait pas M. Seignebos&mdash;et peut-être ne se l'avouait-il
+pas&mdash;, c'est que c'était entre Cocoleu et lui une affaire personnelle.
+Cocoleu l'avait joué, pensait-il, et lui avait été l'occasion d'une
+averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y
+parût. Démasquer Cocoleu, c'était prendre sa revanche et renvoyer à ses
+ennemis le ridicule dont ils l'avaient accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous décidiez,
+messieurs, je vais dès aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir,
+s'il est possible, la nomination d'une commission.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait peut-être prudent, objecta maître Folgat, de réfléchir avant
+de rien faire, de consulter maître Magloire...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin des consultations de maître Magloire, quand le
+devoir parle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur Seignebos
+fronçait les sourcils en broussaille.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une heure! s'écria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur
+Daubigeon, le procureur de la République!</p>
+
+<p>Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi
+mécontent que possible, sans daigner répondre à grand-père Chandoré qui
+lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont la situation,
+d'après ce qui se disait en ville, loin de s'améliorer empirait de jour
+en jour.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable emporte le vieil original! s'écria M. de Chandoré avant même
+que le médecin eût quitté le corridor. (Puis, s'adressant à maître
+Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu
+froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément parce qu'elles sont terriblement graves, répondit
+l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laissât le temps de réfléchir.
+Cocoleu jouant l'imbécillité, ou du moins exagérant son
+inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur
+de Boiscoran à mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux
+guet-apens, d'une exécrable vengeance longuement méditée et préparée. Là
+est le n&#339;ud de l'affaire, évidemment...</p>
+
+<p>M. de Chandoré tombait de son haut.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez hésité à
+appuyer les démarches de Seignebos, qui est un brave homme,
+décidément...</p>
+
+<p>Le jeune avocat hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Si je tenais à gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois
+indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire cela à
+monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le secret de
+mademoiselle Denise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, murmura M. de Chandoré, c'est juste...</p>
+
+<p>Mais pour écrire à M. de Boiscoran, l'assistance de M<sup>lle</sup> Denise était
+indispensable, et ce n'est que dans l'après-midi qu'elle reparut, très
+pâle encore, mais armée, visiblement, d'une énergie nouvelle.</p>
+
+<p>Maître Folgat lui dicta les questions à poser au prisonnier, elle se
+hâta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut portée
+au greffier Méchinet.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, la réponse arriva.</p>
+
+<p><i>Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis</i>, écrivait
+Jacques. <i>Je n'ai que trop de raisons d'être sûr que l'imbécillité de
+Cocoleu est en partie simulée et que sa déposition lui a été suggérée.
+Cependant, je vous en prie, ne faites aucune démarche pour provoquer une
+nouvelle enquête médicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom
+du ciel, attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine
+maintenant, d'après ce que me dit Daveline...</i></p>
+
+<p>C'est en famille que fut lue cette réponse, et sa concision résignée
+arracha à M<sup>me</sup> de Boiscoran un cri de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Lui obéirons-nous donc! s'écria-t-elle, lorsqu'il est évident qu'il se
+perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Seul juge de la situation, prononça-t-elle, Jacques a le droit de
+commander, et notre devoir est d'obéir... J'en appelle à maître Folgat.</p>
+
+<p>Du geste le jeune avocat approuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui était possible a été fait, dit-il. Maintenant, il ne reste
+plus qu'à attendre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+
+<p>Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne
+s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, palpitant
+d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en discussions et
+en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. «Où en
+est l'affaire?» se demandaient les gens qui s'abordaient.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison et
+qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt
+bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à surprendre
+sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que
+l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pâleur de jour en jour plus
+visible. De sorte qu'elles se disaient: «Vous verrez que ce pauvre
+monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.»</p>
+
+<p>Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les
+sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui
+était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer
+l'incessante irritation.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la République.</p>
+
+<p>L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à modérer
+les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement.</p>
+
+<p>&mdash;À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis
+suivent de près la fortune croissante:</p>
+
+<p class="c"><i>Crescentem sequitur cura pecuniam,</i>
+<i>Majorumque fames...</i></p>
+
+<p>
+
+&mdash;Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge d'instruction, et
+ce serait à recommencer que j'agirais de même.</p>
+
+<p>Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la fausseté
+de sa situation. L'opinion publique, tout en étant hostile à M. de
+Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, à lui, Daveline. On
+croyait généralement à la culpabilité de Jacques, et on appelait sur lui
+toute la rigueur des lois; mais, d'un autre côté, on s'étonnait que M.
+Galpin-Daveline eût accepté cette mission si cruelle de juge
+d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher
+les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises,
+c'est-à-dire au bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison
+qui révoltait les consciences.</p>
+
+<p>Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même
+l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il
+était l'objet.</p>
+
+<p>Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquiétude.</p>
+
+<p>Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, mais
+est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a
+pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre Jacques étaient
+trop accablantes pour que la décision de la chambre des mises en
+accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en
+accusation, il y a le jury.</p>
+
+<p>&mdash;Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la République, vous
+n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses
+<i>Maximes du droit coutumier:</i></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Un seul &#339;il a plus de crédit</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Que deux oreilles n'ont d'audivi.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&mdash;<i>Témoin qui l'a vu est meilleur</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Que cil qui a ouy, et plus seur...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles citations de
+M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer.</p>
+
+<p>&mdash;Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le
+comprenait que trop.</p>
+
+<p>De là ses angoisses.</p>
+
+<p>Plus il étudiait <i>son</i> prévenu, plus il lui trouvait une attitude
+énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon.</p>
+
+<p>Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le dernier
+moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent tout
+l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le magistrat
+instructeur!</p>
+
+<p>Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles
+fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, et il
+traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet.</p>
+
+<p>Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette affaire, bien
+des échos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il était
+à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des intelligences avec son
+prévenu, et des intelligences, qui plus est, nouées et servies par
+Méchinet, par son propre greffier. Il eût haussé les épaules, si on fût
+venu lui dire que M<sup>lle</sup> Denise avait passé une nuit dans la prison et
+rendu une visite à Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose
+des espérances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce
+n'est pas sans une secrète terreur qu'il se les représentait puissants
+par la fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations,
+aimés et estimés de tous.</p>
+
+<p>Il savait que près de M<sup>lle</sup> Denise se groupaient des hommes
+intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le docteur
+Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de
+Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat.</p>
+
+<p>Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le
+coupable à l'action de la justice.</p>
+
+<p>Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant
+d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des points
+acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une
+laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept témoins
+défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart de la
+population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût osé.</p>
+
+<p>Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées,
+l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi
+impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges
+écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une
+preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait réunies dès le premier
+jour.</p>
+
+<p>Il fallait en finir cependant.</p>
+
+<p>Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue
+Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux encore
+que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une longue conférence
+avec le procureur de la République et le président du tribunal, le juge
+d'instruction avait pris son parti.</p>
+
+<p>Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de
+Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande:</p>
+
+<p>&mdash;Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il,
+l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les pièces
+de la procédure, avec un état des pièces servant à conviction, seront
+transmises à monsieur le procureur général, pour être soumises à la
+chambre d'accusation.</p>
+
+<p>Jacques ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit-il simplement.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, sinon que je suis innocent.</p>
+
+<p>C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui vous
+accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice,
+pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, expliquez votre
+conduite...</p>
+
+<p>Obstinément, Jacques garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous ne
+voulez rien dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis innocent!</p>
+
+<p>Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.</p>
+
+<p>&mdash;À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. Vous
+pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille.
+Le défenseur que vous désignerez sera admis dans votre cellule pour
+conférer avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:)
+M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de Chandoré?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, mon
+greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir même.</p>
+
+<p>À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut
+vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à Méchinet n'avait
+que ces deux lignes:</p>
+
+<p><i>J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures.</i></p>
+
+<p><i>J.</i></p>
+
+<p>Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait avoir les
+plus funestes conséquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'étaient
+scrupuleusement abstenus. À quoi bon des démarches, d'ailleurs!</p>
+
+<p>Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie exaucé,
+et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental de Cocoleu un
+médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un samedi que M. Seignebos
+vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle.
+Dès le mardi suivant, il revenait, blême de colère, raconter son échec.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une voix à
+faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce temps
+d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes indépendants
+sont aussi introuvables à Paris qu'en province! J'attendais un savant
+inaccessible à toutes les considérations mesquines; on m'envoie un
+farceur qui serait désolé d'être désagréable à messieurs du parquet...
+Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant
+ses lunettes d'or:) J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du
+confrère de la capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au
+chemin de fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme
+dans la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, &#339;il
+fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait
+bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations à la
+boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon jardin, et au
+lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est
+parfait. Je m'approche, je me nomme, nous échangeons une poignée de
+main, je l'invite à déjeuner; il accepte, et bientôt nous voilà à table,
+lui rendant bonne justice à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant
+méthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous
+rendons à l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'&#339;il: «Ce
+garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot
+que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, j'entreprends de lui
+réexpliquer l'affaire; il refuse de m'écouter. Je le supplie de revoir
+Cocoleu; il m'envoie promener. Blessé, je lui demande alors comment il
+explique le témoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me
+répond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me
+plante là pour se rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le
+soir même? À l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils
+rédigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus
+parfaite imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands
+pas par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur
+Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se
+débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu
+est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux témoin, je le
+prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces
+mots, et se plantant devant maître Folgat:) Et si je dis que Boiscoran
+peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est
+venu de singuliers soupçons, monsieur l'avocat, très singuliers...</p>
+
+<p>Maître Folgat, M<sup>lle</sup> Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient
+de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était pas venu encore,
+et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... Et il s'échappa, jurant
+qu'il était très pressé, ayant abandonné ses malades depuis
+quarante-huit heures et étant attendu par la comtesse de Claudieuse,
+dont le mari allait de mal en pis.</p>
+
+<p>&mdash;Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore
+grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin.</p>
+
+<p>Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement
+n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés sur
+des indices positifs.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était interdite,
+puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner l'éveil? À quoi
+bon troubler d'espérances peut-être aussitôt déçues la morne tristesse
+de ces longues journées qui, l'une après l'autre, s'écoulaient à
+attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient
+devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez longs
+intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou cinq jours
+sans apporter de lettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter M<sup>me</sup>
+de Boiscoran.</p>
+
+<p>L'heure du dénouement allait sonner.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle
+crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier.</p>
+
+<p>Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien qu'il
+ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider Méchinet à se
+montrer en plein jour rue de la Rampe.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur l'ordre
+de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de
+Boiscoran...</p>
+
+<p>Elle le prit, elle le lut d'un coup d'&#339;il et, oubliant tout, à demi
+folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître Folgat, criant
+en même temps à un domestique d'aller bien vite chercher maître
+Magloire.</p>
+
+<p>Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait,
+et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton
+embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain près de lui à
+l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre
+entrevue.</p>
+
+<p>On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne croyait pas
+à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense à un
+homme qui doute ainsi de lui!</p>
+
+<p>&mdash;Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit M<sup>lle</sup> Denise,
+s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.</p>
+
+<p>Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore assez
+accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût affreuse de
+revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé justement,
+pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré tout, il aimait
+encore.</p>
+
+<p>Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse
+lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre à la
+prison.</p>
+
+<p>Blangin, le geôlier, le guettait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou
+d'impatience!</p>
+
+<p>Lentement, et avec un sourd battement de c&#339;ur, le célèbre avocat gravit
+l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une
+porte... Il était dans la cellule de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se jetant au
+cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une
+main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je
+m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous voici, vous êtes près de
+moi, je suis sauvé!</p>
+
+<p>Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de la
+douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est
+qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de l'éclat délirant de
+ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! murmura-t-il enfin.</p>
+
+<p>Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette
+exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez coupable! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit l'avocat.</p>
+
+<p>Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il faut que
+les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis
+les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?...
+L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une
+inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de
+la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie
+de Denise... Je parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis
+me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître Magloire,
+et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais
+tout vous expliquer: j'étais l'amant de la comtesse de Claudieuse.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+
+<p>Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu combien
+sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se confier à lui, le
+célèbre avocat de Sauveterre.</p>
+
+<p>Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans sourciller,
+n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne lui eût donné que
+son impression personnelle. Par maître Magloire, au contraire, il eut
+l'impression du pays entier. Et maître Magloire, en l'entendant déclarer
+que la comtesse de Claudieuse avait été sa maîtresse, eut un geste de
+réprobation et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible!</p>
+
+<p>Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à dire
+qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, et cette
+conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves! interrompit maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de preuves.</p>
+
+<p>L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de
+Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'étonnement
+et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il fixait sur le
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire d'avancer,
+lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. Réfléchissez...</p>
+
+<p>&mdash;Ma situation me commande de tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avoir tant attendu?</p>
+
+<p>&mdash;J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, on?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Claudieuse.</p>
+
+<p>De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte de
+Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est
+un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher d'arriver à la
+Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à des actes peu dignes
+d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige à
+déclarer hautement que je considère la comtesse de Claudieuse comme la
+plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de
+l'épouse, de la mère de famille...</p>
+
+<p>Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant j'étais son amant, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous
+habitiez Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de
+septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas
+transpiré quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous avons su prendre nos précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne, jamais, ne s'est douté de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Personne...</p>
+
+<p>Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître Magloire. Il
+oubliait qu'il n'avait que trop prévu les flétrissants soupçons auxquels
+il se voyait en butte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez pas?
+Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous
+m'écouter?</p>
+
+<p>Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon
+ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, dit-il.</p>
+
+<p>Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était devenue
+pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité ainsi, lui!
+Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offensé autant
+que cette condescendance froidement dédaigneuse de maître Magloire. La
+pensée de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais après?... Il
+était condamné à vider jusqu'à la lie le calice des humiliations. Car il
+fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abîme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment à
+grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur
+de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... Laissez-moi
+parler, plutôt...</p>
+
+<p>Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la
+main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.</p>
+
+<p>Puis, d'un accent plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août 1866, à
+Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près de mon oncle,
+que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse de Claudieuse. Le
+comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors au plus mal, toujours au
+sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propriétés, et un
+ami commun, monsieur de Besson, s'était mis en tête de les réconcilier
+et les avait décidés à se rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait
+emmené avec lui. La comtesse avait accompagné son mari. Je venais
+d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat
+d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontré une
+femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contemplé un si charmant
+visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me
+remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en
+moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rôle dans ma vie,
+et un rôle fatal... Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la
+maison où nous avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose
+à mon oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un
+nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une femme, ce
+ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.</p>
+
+<p>»En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on imaginer
+un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la comtesse. La tentative
+de réconciliation de monsieur de Besson avait complètement échoué,
+madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain
+pour Paris... Je partis cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de
+monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de
+là, à Paris, me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le
+frère de ma mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>»C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle me
+rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout
+tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle m'apprit
+qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son père,
+le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à cette soirée à son
+corps défendant et ne s'y amusait guère, détestant le monde. Elle ne
+dansait pas, je restai à causer avec jusqu'au moment où elle se
+retira...</p>
+
+<p>»J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas à
+la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un jour que
+j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le train allait
+partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus
+rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de Claudieuse! Elle me
+dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se
+rendait à Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque
+semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle
+prenait le train de neuf heures... C'était un mardi, et, pendant les
+trois jours qui suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges
+combats. J'étais passionnément épris de la comtesse, et cependant elle
+me faisait peur...</p>
+
+<p>»Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf heures,
+j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avoué
+depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on
+ouvrit les portes, j'allai me placer dans le même compartiment
+qu'elle...</p>
+
+<p>Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise avec
+tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant plus, à la
+fin:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. Jacques de Boiscoran ne
+répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi les cendres de son passé, il
+frissonnait, troublé d'émotions indicibles. Il était comme frappé de
+stupeur de sentir monter à ses lèvres le secret, si longtemps enseveli
+au plus profond de son c&#339;ur, de ses amours éteintes.</p>
+
+<p>Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces
+sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne
+saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient
+ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de Sauveterre répétait son
+exclamation et disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas croyable!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement,
+je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant de toute son
+énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage à Fontainebleau,
+reprit-il, décida de notre destinée. Bien d'autres le suivirent. Madame
+de Claudieuse passait la journée chez son amie, et moi j'usais les
+longues heures à errer dans la forêt. Mais nous nous retrouvions le soir
+à la gare. Nous nous jetions dans un coupé que je faisais garder depuis
+Lyon, et nous rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en
+voiture jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le
+marquis de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit
+bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais elle
+ne rentra chez son père que le lendemain...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût entendu
+un blasphème, Jacques!</p>
+
+<p>M. de Boiscoran ne broncha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paraître ma conduite,
+Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui
+trahit la confiance de la femme qui s'est abandonnée à lui! Attendez
+avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) Alors, poursuivit-il, je
+m'estimais le plus heureux des hommes, et mon c&#339;ur se gonflait de
+vanités malsaines en songeant qu'elle était à moi, cette femme si belle,
+et dont la pure renommée planait bien au-dessus de toutes les calomnies.</p>
+
+<p>»Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la
+mort seule peut trancher, et, insensé que j'étais, je me félicitais.
+Peut-être m'aimait-elle véritablement alors. Elle ne calculait pas, du
+moins, et, bouleversée par la seule, par l'unique passion de sa vie,
+elle me découvrait son âme jusqu'en ses plus sombres profondeurs...
+Alors, elle ne songeait pas encore à se mettre en garde contre moi et à
+m'asservir à toutes ses volontés, et elle me disait le secret de son
+mariage, de ce mariage qui autrefois avait stupéfié le pays.</p>
+
+<p>»Ayant donné sa démission, le marquis de Bruc, son père, n'avait pas
+tardé à se lasser de son oisiveté et à s'irriter de la médiocrité de sa
+fortune. Il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses; il avait
+perdu tout ce qu'il possédait et compromis jusqu'à son honneur.
+Désespéré, dévoré de regrets et de craintes, il songeait au suicide,
+lorsque tomba chez lui à l'improviste un de ses anciens camarades de
+promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de
+Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher à cet abîme
+de honte. C'était beau et grand, cela. Il devait en coûter une somme
+considérable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si
+ruineux dévouements.</p>
+
+<p>»Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le héros
+qu'annonçait le début. Ayant vu mademoiselle Geneviève de Tassar de
+Bruc, il fut ébloui de sa beauté; épris d'une de ces passions que rien
+n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en
+avoir cinquante, il fit comprendre à son ami qu'il était toujours
+disposé à lui rendre le service promis, mais... qu'il voulait en échange
+la main de mademoiselle Geneviève.</p>
+
+<p>»Le soir même, le gentilhomme ruiné entrait dans la chambre de sa fille,
+et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle
+n'hésita pas. "Avant tout, dit-elle à son père, sauvons l'honneur que
+votre mort ne rachèterait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel
+d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le
+méprise et je le hais. Dites-lui que je suis prête à devenir sa femme."</p>
+
+<p>»Et comme son père, éperdu de douleur, s'écriait que jamais le comte
+n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, lui
+répondit-elle&mdash;à ce qu'elle m'a dit, du moins&mdash;, je saurai m'exécuter de
+bonne grâce, et votre ami ne fera pas un marché de dupe. Mais je sais ma
+valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous
+que vous ne lui devez rien..."</p>
+
+<p>»À moins de quinze jours de là, en effet, mademoiselle Geneviève avait
+laissé soupçonner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un
+mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son côté, avait
+dépassé ses promesses et déployé la plus habile délicatesse pour que nul
+ne soupçonnât la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis
+deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu à sa
+jeune femme une dot de cinquante mille écus, qui n'avait pas été versée,
+et, enfin, il s'était engagé à servir à monsieur et madame de Bruc, leur
+vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moitié de sa fortune
+y avait passé...</p>
+
+<p>Maître Magloire, alors, ne songeait plus à protester. Roide sur sa
+chaise, les pupilles dilatées par la stupeur, tel qu'un homme qui se
+demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inouï!...</p>
+
+<p>Jacques, lui, s'animait peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux
+premières heures d'enivrement. Et c'est posément qu'elle me le
+racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes,
+disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu à regretter le marché
+qui me livrait à lui. S'il a été généreux, j'ai été loyale. Mon père lui
+doit la vie, mais je lui ai donné des années d'un bonheur qui n'était
+plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la comédie
+divine, et des apparences plus délicieuses que la réalité."</p>
+
+<p>»Et, comme je ne savais pas dissimuler mon étonnement: "Seulement,
+ajoutait-elle en riant, j'apportais au marché une restriction mentale.
+Je me réservais de prendre, quand elle passerait à ma portée, ma part de
+bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas
+qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je
+serai dans les termes du contrat..."</p>
+
+<p>»Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus expérimenté
+eût été effrayé... Mais j'étais un enfant, mais je l'aimais de toute mon
+âme et de toute ma chair, j'admirais son génie et je m'éprenais de ses
+sophismes...</p>
+
+<p>»Une lettre du comte de Claudieuse nous éveilla de notre songe.
+Imprudente pour la première et la dernière fois de sa vie, la comtesse
+était restée à Paris trois semaines de plus qu'il n'était convenu, et
+son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au
+Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie à la
+renommée que j'ai su me faire. Ma vie, la vôtre, la vie de ma fille, je
+sacrifierais tout, sans hésiter, à ma réputation d'honnête femme." Nous
+étions alors&mdash;ah! les dates sont restées dans ma mémoire comme dans du
+bronze&mdash;, nous étions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me
+dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un
+mois, c'est-à-dire le 12 novembre, à trois heures précises, trouvez-vous
+dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y
+serai..."</p>
+
+<p>»Et elle partit, me laissant plongé dans une extase qui m'empêchait de
+souffrir de notre séparation. La pensée que j'étais aimé d'une telle
+femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'évita, je puis
+l'avouer, bien des écarts. L'ambition me mordait au c&#339;ur, en songeant à
+elle. Je voulais travailler, me distinguer, conquérir une supériorité
+quelconque... Je veux qu'elle soit fière de moi, me disais-je, honteux
+de n'être rien à mon âge que le fils d'un père riche.</p>
+
+<p>Dix fois déjà, maître Magloire s'était soulevé sur sa chaise, et ses
+lèvres avaient remué comme s'il allait présenter une objection. Mais il
+s'était engagé, vis-à-vis de lui-même, à ne pas interrompre, et de son
+mieux il tenait parole.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continuait Jacques, l'époque fixée par madame de Claudieuse
+approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu après
+l'heure indiquée, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'étais
+ainsi en retard, ce dont j'étais désolé, c'est que je connaissais fort
+imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la
+comtesse, pour notre rendez-vous, est situé au plus épais des futaies.</p>
+
+<p>»Le temps était d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il était
+tombé beaucoup de neige, la veille, les sentiers étaient tout blancs, et
+une bise âpre secouait les flocons dont les arbres étaient chargés. De
+loin, j'aperçus la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte
+d'impatience fébrile dans un étroit espace où le terrain était sec et
+abrité du vent par d'énormes blocs de rochers. Elle portait une robe de
+soie grenat, très longue, un manteau de drap garni de fourrure et une
+toque de velours pareil à sa robe.</p>
+
+<p>»En trois bonds, je fus près d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de
+son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon
+retard: "Quand êtes-vous arrivé à Boiscoran? me demanda-t-elle d'un ton
+sec.&mdash;Hier soir.&mdash;Quel enfant vous faites! s'écria-t-elle en frappant du
+pied. Hier soir!... Et sous quel prétexte?&mdash;Je n'ai pas besoin de
+prétexte pour venir visiter mon oncle.&mdash;Et il n'a pas été surpris de vous voir tomber chez lui, en cette
+saison, par un temps pareil?&mdash;Mais... si, un peu", répondis-je
+niaisement, incapable que j'étais de lui dissimuler la vérité. Son
+mécontentement redoublait. "Et ici, reprit-elle, comment êtes-vous ici?
+Vous connaissiez donc ce carrefour?&mdash;Non, je me le suis fait indiquer.&mdash;Par qui?&mdash;Par un des domestiques de mon oncle, et même ses renseignements
+étaient si peu clairs que je me suis trompé de chemin..." Elle me
+regarda en souriant d'un sourire tellement ironique que je m'arrêtai.
+"Et tout cela vous paraît simple! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va
+trouver tout naturel à Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe,
+et tout de suite vous mettre en quête du carrefour des Hommes-Rouges?
+Qui sait si l'on ne vous a pas suivi! qui sait si derrière quelqu'un de
+ces arbres il n'y a pas deux yeux qui nous épient!" Et comme, en
+parlant, elle regardait autour d'elle avec la plus vive expression
+d'inquiétude, je ne pus me retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne
+suis-je pas là!..."</p>
+
+<p>»Il me semble voir encore le coup d'&#339;il dont elle me toisa. "Je n'ai
+peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... que
+d'être, je ne dirai pas compromise, mais seulement soupçonnée. Il me
+plaît d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne
+veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais
+mal. Entre ma réputation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je
+choisirais. À ce point que si je devais être surprise avec vous,
+j'aimerais mieux que ce fût par mon mari que par un étranger. Je n'ai
+nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai
+jamais notre mariage, mais il a sauvé l'honneur de mon père, je dois
+garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le père de ma fille,
+je porte son nom, je prétends qu'il soit respecté. Je mourrais de
+douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras à un homme
+qu'accueilleraient des sourires mal dissimulés. Les femmes sont
+lâchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en
+mépris le ridicule bêtement injuste dont elles n'ont pas su préserver
+l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse,
+Jacques, et je vous adore... Mais entre vous et lui, rappelez-vous que
+je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui épargner l'ombre d'un
+soupçon, dût mon c&#339;ur s'en briser, c'est le sourire aux lèvres que je
+sacrifierais votre vie et votre honneur..." Je voulais répliquer.
+"Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence
+de plus. De quel prétexte allez-vous colorer votre voyage à
+Boiscoran?&mdash;Je ne sais, répondis-je.&mdash;Il faut emprunter de l'argent à
+votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fâchera
+peut-être, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de
+novembre. Allons, adieu..." Étourdi, confondu: "Quoi! m'écriai-je, sans
+nous revoir, ne fût-ce que de loin...&mdash;À ce voyage, répondit-elle, ce
+serait une insigne folie. Attendez, cependant... Restez à Boiscoran
+jusqu'à dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe;
+accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez maître de vous, surveillez vos
+yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous mépriserais...
+Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez à Paris une lettre de
+moi..."</p>
+
+<p>Jacques s'arrêta sur ces mots, cherchant sur le visage de maître
+Magloire un reflet de ses impressions et de ses pensées. Mais le célèbre
+avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis entré dans de tels détails, Magloire, c'est qu'il faut que
+vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa
+conduite. Elle ne me prenait pas en traître, vous le voyez; elle
+m'éclairait de ses mains l'abîme où je devais rouler... Hélas! loin de
+m'effrayer, les côtés sombres de ce caractère étrange exaltaient ma
+passion. J'admirais ses airs impérieux, sa bravoure et sa prudence, son
+absence de toute morale qui contrastait si étrangement avec sa terreur
+de l'opinion. Celle-là, me disais-je avec une fierté imbécile, celle-là
+est une femme forte.</p>
+
+<p>»Elle dut être contente de moi, à la grand-messe de Bréchy, car je sus
+même me défendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et
+en passant près d'elle, si près que ma main frôla sa robe. Je lui obéis
+d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs à mon oncle,
+qui me les donna en souriant, car c'était le plus généreux des hommes,
+mais qui me dit en même temps: "Je me doutais bien que ce n'étais pas
+uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu étais venu à
+Boiscoran."</p>
+
+<p>»Cette futile circonstance devait encore contribuer à redoubler mon
+admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su prévoir
+l'étonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas songé! Elle a
+le génie de la prudence, pensais-je.</p>
+
+<p>»Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai
+pas à en avoir une preuve. En arrivant à Paris, j'avais trouvé une
+lettre d'elle, qui n'était qu'une longue paraphrase de ses
+recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie
+de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour
+d'elle, et qui toutes avaient à l'un des angles un numéro d'ordre.</p>
+
+<p>»La première fois que je la revis: "Pourquoi ces numéros? lui
+demandai-je.&mdash;Mon cher monsieur Jacques, me répondit-elle, une femme
+doit toujours savoir combien elle a écrit de lettres à son amant...
+Jusqu'à ce moment, vous avez dû en recevoir neuf..."</p>
+
+<p>»Cela se passait au mois de mai 1867, à Rochefort, où elle était allée
+pour assister à la mise à l'eau d'une frégate, où je m'étais rendu sur
+son ordre, et où nous avions pu dérober quelques heures. Comme un niais
+je me mis à rire de cette idée de comptabilité épistolaire, et je n'y
+pensai plus. J'avais alors bien d'autres préoccupations. Elle m'avait
+fait remarquer que le temps passait, malgré les tristesses de notre
+séparation, et que le mois de septembre, son mois de liberté, serait
+bientôt arrivé. En serions-nous réduits, comme l'année précédente, à ces
+voyages de Fontainebleau, si périlleux malgré nos précautions?...
+Pourquoi ne pas se procurer une maison isolée dans un quartier
+désert?... Chacun de ses désirs était un ordre. La générosité de mon
+oncle était inépuisable. J'achetai une maison...</p>
+
+<p>Enfin, à travers les explications de Jacques de Boiscoran, une
+circonstance apparaissait, qui allait peut-être devenir un commencement
+de preuve. Aussi, maître Magloire tressaillit-il, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez acheté une maison? interrompit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, à...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous appartient encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez les titres, par conséquent. Jacques eut un geste désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Ici encore, dit-il, la fatalité est contre moi. Il y a toute une
+histoire au sujet de cette maison.</p>
+
+<p>Plus promptement qu'elle s'était éclaircie, la physionomie de l'avocat
+de Sauveterre se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter
+cette maison. Je craignis des difficultés, j'eus peur que mon père n'en
+apprît quelque chose; enfin, je tins à me hausser jusqu'à la prudence
+savante de madame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un
+gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition à son
+nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois passé et enregistré,
+il me le remit en même temps qu'une contre-lettre qui constatait mes
+droits...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais alors...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que
+j'occupais chez mon père. Je les déposai dans le tiroir d'un meuble de
+ma maison de Passy. Quand la guerre éclata, je ne songeai pas à les
+reprendre. J'avais quitté Paris avant l'investissement, vous le savez,
+puisque je commandais une compagnie de mobiles du département. Pendant
+les deux sièges, ma maison fut successivement occupée par des gardes
+nationaux, par des soldats de la Commune et par les troupes régulières.
+Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs troués par les
+obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...</p>
+
+<p>&mdash;Et sir Francis Burnett?...</p>
+
+<p>&mdash;Il a quitté la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il
+est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai écrit m'ont
+répondu, l'un qu'il devait être en Australie, l'autre qu'il le croyait
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez fait aucune démarche pour vous assurer la propriété
+d'un immeuble qui vous appartient légitimement?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, que, selon vous, il y aurait à Paris une maison sans
+propriétaire, oubliée de tout le monde, même du percepteur...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Les contributions ont toujours été fort justement acquittées,
+et pour tout le quartier, le propriétaire, c'est moi. C'est sur la
+personnalité qu'il y a erreur. Je me suis emparé sans façon de celle de
+mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les
+ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employés, pour le tapissier et
+pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques
+de Boiscoran, rue des Vignes, on vous répondra: «Connais pas.» Demandez
+sir Burnett, on vous dira: «Ah! très bien!» et on vous tracera mon
+portrait.</p>
+
+<p>C'est d'un air peu convaincu que maître Magloire branlait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est allée dans
+cette maison de Passy.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de cinquante fois en trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, on l'y connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement
+préoccupé de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est
+fort déserte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les
+plus habiles précautions...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, j'admets cela pour l'extérieur. Mais à l'intérieur? Vous aviez
+bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous
+n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais une servante anglaise...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette fille doit connaître madame de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais elle ne l'a seulement entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous
+voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux
+courses. Je l'ai envoyée jusqu'à Orléans, pour nous débarrasser d'elle
+vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions à l'étage
+supérieur, et nous nous servions nous-mêmes...</p>
+
+<p>Visiblement, maître Magloire était au supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se
+cacher d'eux, c'est irriter leur curiosité jusqu'à la folie. Cette fille
+doit vous avoir épié. Cette fille doit avoir trouvé le moyen de voir la
+femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours à votre
+service?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Elle m'a quitté lors de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller?...</p>
+
+<p>&mdash;En Angleterre, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'il faut renoncer à la retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Renonçons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil Antoine
+avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore
+était-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'étais foulé le pied.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse
+est allée à la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un témoin
+de sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apporté divers menus objets
+à son usage, ils ont disparu pendant la guerre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fit maître Magloire, toujours la guerre... elle répond à
+tout.</p>
+
+<p>Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait été aussi
+pénible à Jacques de Boiscoran que cette série de questions rapides
+trahissant une désolante incrédulité.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse
+avait le génie de la circonspection? Il est aisé de se cacher quand on
+peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un
+crime de n'avoir pas de preuves à fournir! Le devoir d'un homme
+d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour préserver de l'ombre
+d'un soupçon la réputation de la femme qui s'est fiée à lui! J'ai fait
+mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je
+prévoir des événements inouïs? Pouvais-je prévoir qu'un jour fatal
+viendrait, où ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dénoncerais la
+comtesse de Claudieuse et qui en serais réduit à chercher contre elle
+des preuves et des témoins!</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre détournait la tête. Et, au lieu de
+répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altérée, continuez...</p>
+
+<p>Surmontant le découragement qui le gagnait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la
+première fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy
+achetée et décorée pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta à
+Paris cette année-là, elle vint presque tous les jours y passer quelques
+heures.</p>
+
+<p>»Elle jouissait chez ses parents d'une indépendance absolue, presque
+sans contrôle. Elle confiait à sa mère, la marquise de Tassar de Bruc,
+sa fille&mdash;car elle n'avait qu'une fille, à cette époque&mdash;, et elle était
+libre de sortir et d'aller où bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une
+liberté plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et,
+à chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le
+voyage. De mon côté, pour ne pas être gêné par les obligations de la
+famille, j'étais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'étais venu me
+fixer à demeure rue des Vignes.</p>
+
+<p>»Ces cinq semaines passèrent comme un rêve, et cependant je dois dire
+que la séparation ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais
+supposé. Non que le prisme fût brisé! Mais j'ai toujours trouvé
+humiliant d'être obligé de se cacher. Je commençais à me lasser de cette
+existence de précautions incessantes, et il me tardait un peu
+d'abandonner la personnalité de mon ami Francis Burnett et de reprendre
+la mienne. Nous nous étions bien jurés, d'ailleurs, madame de Claudieuse
+et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures
+ensemble, et elle avait imaginé divers expédients pour nous voir sans
+danger.</p>
+
+<p>»Un malheur de famille vint précisément, à cette époque, servir nos
+projets. Le frère aîné de mon père, cet oncle indulgent qui m'avait
+donné de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me léguant toute sa
+fortune. Propriétaire de Boiscoran, j'allais désormais avoir des raisons
+sérieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne
+s'inquiétât de ce que j'y venais faire.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+
+<p>Jacques de Boiscoran, c'était manifeste, avait hâte d'en finir, d'en
+arriver à la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du
+célèbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait à craindre ou à espérer.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, car la respiration lui manquait, après
+quelques pas au hasard dans sa cellule:</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi bon des détails, Magloire, reprit-il d'un ton amer.
+Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai énuméré une à
+une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai
+rapporté jusqu'à ses moindres paroles?</p>
+
+<p>»Nous en étions vite venus à calculer si exactement et si prudemment nos
+pas et nos démarches, que nous nous rencontrions assez fréquemment sans
+danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'écrivait: "À tel
+jour, à telle heure, en tel endroit", et si éloigné que fût le jour, si
+incommode que fût l'heure, si grande que fût la distance, nous
+arrivions.</p>
+
+<p>»J'étais parvenu promptement à connaître le pays mieux que les plus
+vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance
+parfaite de toutes les retraites ignorées. La comtesse, de son côté, ne
+laissait jamais s'écouler trois mois sans découvrir quelque motif urgent
+de se rendre à La Rochelle ou à Angoulême, et, de Paris, j'allais l'y
+rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse même, car c'est cette
+année de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'empêcha pas ses voyages.
+Il est vrai que ma vie à moi se passait sur les grands chemins, et qu'à
+tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des
+semaines entières. Voilà l'explication de cette humeur vagabonde dont se
+moquait mon père, et que vous-même, Magloire, m'avez reprochée
+autrefois...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...</p>
+
+<p>Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me
+déplaisait. Non. Le mystère et le danger ajoutaient à l'attrait de nos
+amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose
+de sublime dans ce fait de deux êtres intelligents consacrant
+exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence à poursuivre et à
+cacher une dangereuse intrigue.</p>
+
+<p>»Mieux je constatais la vénération dont la comtesse de Claudieuse était
+l'objet dans le pays, mieux j'acquérais la preuve de l'habileté de sa
+dissimulation et de la profondeur de sa perversité, et plus j'étais fier
+d'elle. L'orgueil, en chaudes bouffées, me montait au cerveau, quand, à
+Bréchy, où je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais
+passer calme et sereine, dans l'imposante sécurité de sa pure
+renommée... Je riais de la naïveté de ces braves dupes qui s'inclinaient
+si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot
+que je me félicitais d'être le seul à connaître la véritable comtesse de
+Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison
+de la rue des Vignes.</p>
+
+<p>»Mais de tels délires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas fallu
+beaucoup de temps pour reconnaître que je m'étais donné un maître, et le
+plus impérieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque
+sorte cessé de m'appartenir. J'étais devenu sa chose et je ne devais
+plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient
+mes répugnances et mes goûts! Elle voulait, cela suffisait. Elle
+m'écrivait: «<i>Venez»</i>, il fallait accourir à l'instant. Elle me disait:
+«Partez», je n'avais qu'à m'éloigner au plus vite. Au début, c'est avec
+joie que j'acceptais le despotisme de son amour; mais peu à peu je me
+fatiguai de cette abdication perpétuelle de ma volonté. Il me déplut de
+ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre
+heures d'avance. Je commençai à sentir la gêne de la corde que je
+m'étais passée autour du cou.</p>
+
+<p>»L'idée de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage
+autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans; j'eus envie
+de partir avec lui. Qui me retenait? J'étais, par ma position et par ma
+fortune, absolument indépendant. Pourquoi ne pas suivre cette
+inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme n'était pas brisé
+encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse,
+je tressaillais encore quand j'entendais prononcer son nom. C'est que si
+je songeais à la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au
+fond des veines. C'est que je lui étais attaché par les mille fils de
+l'habitude et de la complicité, ces fils qui semblent plus ténus qu'un
+fil de la Vierge, et qui sont plus durs à briser que le câble d'un
+vaisseau.</p>
+
+<p>»Pourtant, cette idée qui m'était venue fut cause que, pour la première
+fois, je prononçai devant elle le mot de séparation, lui demandant ce
+qu'elle ferait si je venais à la quitter. Elle me regarda d'un air
+singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce sérieux? me demanda-t-elle.
+Est-ce une préface?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'efforçant de
+sourire: "Ce n'est qu'une plaisanterie, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez là, vous
+verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta
+dans l'esprit et me fit comprendre que j'étais bien plus étroitement lié
+encore que je ne l'avais supposé. Pour cette raison, rompre devint mon
+idée fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il fallait rompre! s'écria l'avocat. Jacques de Boiscoran
+secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aisé à conseiller, répondit-il. J'ai essayé, je n'ai pas pu. Dix
+fois je suis arrivé près de madame de Claudieuse, résolu à lui dire: «Ne
+nous revoyons plus», dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqué.
+Elle m'irritait, j'en arrivais presque à la haïr, mais pouvais-je
+oublier combien je l'avais aimée et tout ce qu'elle avait risqué pour
+moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? elle me faisait peur. Ce
+caractère inflexible que j'avais tant admiré jadis m'épouvantait, et je
+frissonnais, saisi de vagues et sinistres appréhensions, en songeant à
+tout ce dont je la savais capable.</p>
+
+<p>»J'étais donc en proie aux plus affreuses perplexités, lorsque ma mère
+me parla d'un mariage qu'elle rêvait pour moi depuis longtemps. Ce
+pouvait être le prétexte que je n'avais pas su trouver. À tout hasard,
+je demandai à réfléchir. Et la première fois que je me trouvai avec
+madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage: "Vous savez ce qui
+arrive, lui dis-je, ma mère veut me marier." Elle devint plus pâle que
+la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle eût espéré lire
+jusqu'au fond de mon âme: "Et vous, me demanda-t-elle, que
+voulez-vous?&mdash;Moi, répondis-je en riant d'un rire forcé, je ne veux rien
+pour le moment. Mais il faudra bien tôt ou tard en passer par là. Il
+faut à un homme un intérieur, des affections que le monde
+reconnaisse...&mdash;Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour
+vous?&mdash;Vous! m'écriai-je, Geneviève, je vous aime de toutes les forces
+de mon âme, mais un abîme nous sépare, vous êtes mariée." Elle me fixait
+toujours obstinément. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez
+aimée pour passer le temps... J'ai été la distraction de votre jeunesse,
+la poésie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut
+avoir... Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections
+sérieuses, et vous m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi,
+si vous vous mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari,
+balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrêta. "C'est cela, fit-elle, je
+retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre
+souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, près de
+mon mari que j'ai trahi, près de mes filles dont une est vôtre... Ce
+n'est pas possible, Jacques..." J'étais alors en veine de courage.
+"Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que
+feriez-vous?&mdash;Oh! peu de chose, me répondit-elle. Je remettrais toutes
+vos lettres au comte de Claudieuse..."</p>
+
+<p>Depuis tantôt trente ans qu'il plaidait aux assises, maître Magloire
+avait entendu d'étranges confidences. Jamais cependant ses idées
+n'avaient été bouleversées comme en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, déjà,
+poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;La menace de la comtesse de Claudieuse était-elle sérieuse? Je n'en
+doutais pas. Affectant cependant un grand calme: «Vous ne feriez pas
+cela, lui dis-je.&mdash;Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacré, me
+répondit-elle, je le ferais!...»</p>
+
+<p>»Bien des mois se sont écoulés depuis cette scène, Magloire, bien des
+événements se sont succédés, et cependant, il me semble qu'elle date
+d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre,
+j'entends toujours sa voix frémissante, et c'est presque textuellement
+que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma résolution vous étonne,
+Jacques, continuait-elle en phrases enflammées. Je le conçois. Les
+femmes qui manquent à leurs devoirs n'ont pas habitué leurs amants à
+compter avec elles. Trahies, elles se taisent. Délaissées, elles se
+résignent. Sacrifiées, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce
+serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles
+laissaient soupçonner leur désespoir? L'abandon n'est-il pas le
+châtiment prévu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement
+cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mariée est une
+maîtresse commode, dont on n'a jamais à craindre la jalousie, et qu'on
+peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice! Ah!
+lâches que nous sommes! Si nous avions plus de courage, on y regarderait
+à deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui!... Mais ce que les
+autres n'osent pas, je l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre
+faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout
+le bénéfice et que j'en supporterai tout le châtiment... Quoi! vous,
+demain, vous seriez libre de courir à de nouvelles amours et de
+recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'abîme
+de honte, déchirée de regrets et rongée de remords! Je ne serais dans
+votre passé qu'un rêve charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir
+affreux! Non, non!... Des liens tels que les nôtres, rivés par des
+années de complicité, ne se brisent pas ainsi! Vous m'appartenez, vous
+êtes à moi, et envers et contre toutes je vous défendrai avec les seules
+armes qui soient à ma portée!... Je vous ai dit que je tenais à ma
+réputation plus qu'à la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse à
+la vie!... Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura
+tout... Je ne survivrai pas à la perte de mon honneur, mais du moins je
+serai vengée! Si vous échappez à la haine du comte de Claudieuse, votre
+nom restera attaché à une si tragique histoire que votre vie en sera à
+tout jamais perdue..."</p>
+
+<p>»Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne
+saurais vous donner une idée. C'était absurde, ce qu'elle disait,
+c'était insensé! Mais la passion n'est-elle pas insensée et absurde? Ce
+n'était pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine de son orgueil blessé,
+que cette vengeance dont elle me menaçait. À la précision de ses
+phrases, à la sûreté de ses coups, il m'était impossible de ne pas
+reconnaître un projet longuement médité, dont elle avait calculé
+l'effroyable portée, et irrévocablement arrêté.</p>
+
+<p>»J'étais atterré. Et comme je gardais un morne silence: "Eh bien!" me
+demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh
+bien! répondis-je, je ne m'explique pas votre colère. Ce mariage dont je
+viens de vous parler n'a jamais existé que dans l'imagination de ma
+mère...&mdash;Bien vrai? interrogea-t-elle.&mdash;Je vous l'affirme." Elle
+m'examinait d'un &#339;il soupçonneux. "Allons, je vous crois, dit-elle
+enfin, avec un grand soupir. Mais vous voilà prévenu. Et maintenant
+chassons ces vilaines idées."</p>
+
+<p>»Elle pouvait les chasser, peut-être; moi, non. C'est la rage dans le
+c&#339;ur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait disposé de moi. J'avais
+pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurtrissures
+devenaient chaque jour plus douloureuses. Et à la moindre tentative pour
+la rompre, je devais m'attendre à un scandale abominable, à quelqu'une
+de ces aventures sinistres qui écrasent un homme. Pouvais-je, du moins,
+espérer lui faire entendre raison? Non, je n'en étais que trop sûr. Je
+ne savais que trop que je perdrais mon temps à essayer de lui rappeler
+que je n'étais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, à essayer
+de lui démontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son
+mari et ses enfants, et que si elle avait à reprocher au comte de
+Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, étaient
+innocentes...</p>
+
+<p>»Mais c'est en vain que je m'épuisais à chercher une issue à cette
+horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments où
+j'étais tenté de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour
+déterminer la comtesse à agir, pour faire éclater enfin sur moi ces
+menaces toujours suspendues sur ma tête. Je ne crains pas le danger,
+mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras croisés m'est
+insupportable. Il faut que je marche à lui. L'idée que madame de
+Claudieuse se servait du comte pour me retenir me révoltait. Il me
+semblait ridicule et ignoble à la fois qu'elle fît de son mari le
+gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur!... Ah!
+comme je lui eusse tout écrit, si cette dénonciation ne m'eût pas paru
+si odieuse!</p>
+
+<p>»Ma mère, cependant, m'avait demandé le résultat de mes réflexions au
+sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce
+de rouge sur la face que je lui avais répondu que, décidément, je ne
+voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour
+accepter la responsabilité d'une famille. C'était vrai; mais ce ne l'eût
+pas été qu'il m'eût fallu le répondre quand même.</p>
+
+<p>»Voilà où j'en étais, me répétant qu'il fallait en finir et flottant
+entre plusieurs partis contraires, quand la guerre éclata. Mes opinions
+plus encore que mon âge me faisaient soldat. J'accourus à Boiscoran. On
+venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nommèrent leur
+capitaine, et c'est à leur tête que je rejoignis l'armée de la Loire.
+Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, la guerre n'avait rien
+qui m'effrayât; toute émotion me semblait bonne, qui pouvait me donner
+l'oubli. Et si j'ai montré quelque bravoure, mon mérite n'est pas grand.</p>
+
+<p>»Pourtant, comme les semaines s'écoulaient, puis les mois, et que je
+n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir
+me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur
+&#339;uvre, elle se résignait.</p>
+
+<p>»La paix signée, je revins à Boiscoran, et pas plus que les mois passés,
+la comtesse ne me donna signe de vie. Je commençais à me rassurer et à
+reprendre possession de moi-même, quand un jour monsieur de Chandoré, me
+rencontrant, m'invita à dîner. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il
+y avait déjà longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait
+peut-être pas été sans contribuer à me détacher de madame de Claudieuse.
+Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer
+sur elle quelque sinistre vengeance.</p>
+
+<p>»Rapproché d'elle par son grand-père, je n'eus plus le courage de
+m'éloigner. Et le jour où il me sembla lire dans ses yeux si beaux
+qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais
+tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles
+anxiétés chaque soir, en rentrant à Boiscoran, je demandais: "Il n'est
+pas venu de lettre?"</p>
+
+<p>»Il n'en venait toujours pas. Et cependant il était impossible que la
+comtesse de Claudieuse n'eût pas été informée de mon mariage. Mon père
+était venu demander la main de Denise; on me l'avait accordée, j'avais
+été admis officiellement à faire ma cour, il ne restait plus à fixer que
+le jour de la cérémonie... Ce calme m'épouvantait!</p>
+
+<p>Épuisé, haletant, Jacques de Boiscoran s'était arrêté, appuyant ses deux
+mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements désordonnés
+de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Il touchait au dénouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait
+de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Maître
+Magloire demeurait impénétrable, son visage restait aussi impassible
+qu'un masque de plomb.</p>
+
+<p>Enfin, avec un grand effort:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait présager la tempête. Être
+aimé de Denise, c'était trop de bonheur. J'attendais un éclat, une
+catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement
+que j'avais fini par décider en moi-même qu'il était de mon devoir de
+tout avouer à monsieur de Chandoré. Vous le connaissez, Magloire. Il
+est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression
+de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impunément
+qu'autrefois, en mes heures de délire, je livrais au vent de la nuit le
+nom de Geneviève.</p>
+
+<p>»Hélas! pourquoi ai-je tant hésité, tant combattu, tant tardé?... Un mot
+prononcé alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accusé d'un crime
+atroce, innocent et réduit à vous voir douter de mes paroles. Mais la
+fatalité était sur moi. Après avoir durant toute une semaine remis mes
+aveux, un soir, sur un mot de Denise à propos des pressentiments, je me
+dis, bien décidé à me tenir parole: ce sera demain.» Et le lendemain, en
+effet, je partis de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et
+à pied, parce que j'avais à donner des ordres à une douzaine d'ouvriers
+qui travaillaient à mes vignes. Je pris au plus court, par les champs.
+Hélas! pas un détail n'est sorti de ma mémoire! Et mes ordres donnés, je
+venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux curé de
+Bréchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un
+bout de conduite. Puisque vous allez à Sauveterre, cela ne vous
+allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le
+Valpinson et les bois de Rochepommier." À quoi tiennent les destinées,
+cependant! J'accompagnai le curé, et je ne le quittai qu'à cet endroit
+où la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le
+pays la «Cafourche des Maréchaux». Sitôt seul, je doublai le pas, et
+j'avais presque traversé le bois, quand tout à coup, à vingt pas de moi,
+venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...</p>
+
+<p>»Si grand que fût mon émoi, je poursuivis mon chemin, résolu à me
+contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et
+déjà je la dépassais, quand je l'entendis m'appeler: "Jacques!..." Je
+m'arrêtai, ou plutôt je fus cloué sur place par cette voix qui, si
+longtemps, avait eu sur mon âme un empire absolu. Aussitôt elle
+s'approcha. Elle était plus émue que moi encore, son regard vacillait,
+ses lèvres tremblaient. "Eh bien! me dit-elle, ce n'est pas une
+illusion, cette fois vous épousez mademoiselle de Chandoré." Le temps
+était passé des ménagements. "Oui, répondis-je.&mdash;Ainsi, c'est bien vrai,
+reprit-elle, tout est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais
+ces serments d'un éternel amour que vous me juriez autrefois, tenez,
+là-bas, sous ce bouquet de chênes, en face de cet admirable horizon...
+Ce sont les mêmes arbres et le même paysage, et je suis toujours la même
+femme... Votre c&#339;ur seul a changé..." Je ne répondis pas. "Vous l'aimez
+donc bien!" insista-t-elle. Obstinément je gardai le silence. "Je vous
+comprends, fit-elle, je ne vous comprends que trop. Et elle, Denise?
+Elle vous aime à ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arrête
+ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est
+heureuse... Oh, oui! bien heureuse, en effet!... Cet amour qui était ma
+honte est sa gloire, à elle... J'étais réduite à m'en cacher comme d'un
+crime, elle s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont
+absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche à s'y soustraire..." Des
+larmes, les premières que je lui aie vues répandre, brillaient entre ses
+longs cils. "N'être plus rien pour vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai
+trop calculé! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre
+oncle, riche désormais, vous me proposiez de fuir?... J'ai refusé. Je
+tenais à ma renommée, j'avais soif de considération. Je croyais qu'on
+peut faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre à
+l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a bien
+longtemps que j'ai deviné votre lassitude. Je vous connaissais si bien!
+Votre c&#339;ur était pour moi comme un livre ouvert où je lisais vos plus
+secrètes pensées. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me
+faire humble, prévenante, soumise. Au lieu de cela, j'ai prétendu
+m'imposer..." Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous,
+me demanda-t-elle, êtes-vous heureux, au moins?&mdash;Je ne puis l'être
+complètement, vous sachant malheureuse répondis-je. Mais il n'est pas de
+douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...&mdash;Jamais!"
+s'écria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous oublier,
+poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les
+yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de Claudieuse est pour elle
+plus affectueux que pour l'aînée... Vous doutez-vous ce que je souffre,
+quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il
+l'embrasse?... Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne
+pas la lui arracher, pour ne pas lui crier: "Eh! tu vois bien qu'elle
+n'est pas tienne, celle-là! Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais
+quel châtiment!"</p>
+
+<p>»Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. "Remettez-vous", lui
+dis-je. Elle se roidit contre son émotion. Les gens passèrent en nous
+saluant poliment. Et après un moment: "Enfin, reprit-elle, à quand le
+mariage?" Je tressaillis. D'elle-même elle venait au-devant de
+l'explication. "Il n'est pas encore fixé, dis-je. Ne devais-je pas vous
+voir avant? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces...&mdash;Et vous
+aviez peur?&mdash;Non. Je croyais vous connaître assez pour être sûr que vous
+ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aimée. Tant
+d'événements sont survenus depuis ce jour où vous me menaciez...&mdash;Oui,
+bien des événements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre père est
+incorrigible. Une fois encore, il s'est exposé follement, et de nouveau
+mon mari a dû sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah! monsieur de
+Claudieuse est un noble c&#339;ur, et il est bien fâcheux que je sois la
+seule envers qui jamais il ait manqué de générosité. Chacun de ces
+bienfaits dont il me comble, dont il m'écrase, est pour moi un nouveau
+grief... mais en les acceptant je me suis enlevé le droit de le frapper
+d'un coup plus terrible que le coup de la mort... Vous pouvez épouser
+Denise, Jacques, vous n'avez rien à craindre de moi..."</p>
+
+<p>»Ah! je n'espérais pas tant, Magloire. Éperdu de joie, je saisis sa
+main, et la portant à mes lèvres: "Vous êtes la meilleure des amies!",
+m'écriai-je. Mais vivement, et comme si mes lèvres l'eussent brûlée,
+elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle en pâlissant. Et
+maîtrisant à peine son trouble: "Cependant, il faut nous revoir encore
+une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas?&mdash;Je les ai
+toutes.&mdash;Eh bien! il faut me les rapporter... Mais où, et comment? Il
+m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes
+filles... notre fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en
+finir. Voyons, jeudi, êtes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir,
+vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de l'autre
+côté des chais, à l'entrée du bois, près de ces vieilles tours de
+l'ancien château que mon mari a fait réparer.&mdash;Est-ce bien prudent?
+demandai-je.&mdash;Ai-je jamais rien livré au hasard, me répondit-elle, et
+est-ce en ce moment que je manquerais de prudence! Fiez-vous à moi!
+Allons, il faut nous séparer, Jacques. À jeudi, et soyez exact."</p>
+
+<p>»Étais-je donc libre? La chaîne était-elle brisée, redevenais-je enfin
+mon maître? Je le crus, et dans le délire de ma liberté, je pardonnais à
+madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je? Déjà
+je m'accusais d'injustice et de cruauté. Je l'admirais de s'immoler à
+mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance,
+m'agenouiller à ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon
+secret à monsieur de Chandoré devenait inutile. Je pouvais rentrer à
+Boiscoran.</p>
+
+<p>»Mais j'étais à plus de moitié chemin, je continuai, et quand j'arrivai
+à Sauveterre, mon visage reflétait si bien l'épanouissement de mon âme,
+que Denise me dit: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques!..."
+Oh, oui! de bien heureux. Pour la première fois près d'elle, je
+respirais librement. Il m'était permis de l'aimer sans trembler que mon
+amour ne lui fût fatal.</p>
+
+<p>»Cette sécurité dura peu. Réfléchissant, je ne tardai pas à m'étonner du
+singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assigné. Ne
+serait-ce pas un piège? pensais-je, à mesure que le jour approchait.</p>
+
+<p>»Toute la journée du jeudi, je fus assailli par les plus tristes
+pressentiments. Si j'avais su comment faire prévenir la comtesse, très
+certainement je ne serais pas allé à son rendez-vous. Mais je n'avais
+aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui
+manquer de parole, ce serait tout remettre en question.</p>
+
+<p>»Je dînai cependant à mon heure accoutumée, et, quand j'eus achevé, je
+montai à mon appartement, où j'écrivis à Denise de ne pas m'attendre de
+la soirée, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus
+haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel,
+en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je
+réunis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je
+mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait être huit
+heures. Il faisait encore grand jour...</p>
+
+<p>Que maître Magloire ajoutât ou non foi au récit du prévenu, il était
+manifestement intéressé au plus haut point. Il avait rapproché sa
+chaise. À tout moment des exclamations sourdes lui échappaient.</p>
+
+<p>&mdash;En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me
+rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaillé de
+défiances comme je l'étais, je ne songeai qu'à me cacher, et je pris à
+travers les marais. Ils étaient en partie inondés, je le savais, mais je
+comptais, pour n'être pas arrêté par l'eau, sur ma parfaite connaissance
+du terrain et sur mon agilité. Je me disais que par-là je ne serais
+certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne...</p>
+
+<p>»Je me trompais. En arrivant au déversoir de la Seille, et au moment de
+le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier
+de Bréchy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je
+me crus obligé de lui expliquer ma présence, et mon trouble me rendant
+stupide, je lui dis que j'avais affaire à Bréchy et que je traversais
+les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en
+ricanant, nous ne chassons point le même gibier." Il s'éloigna, mais
+cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars
+Ribot à tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus,
+devenait difficile et périlleuse.» Neuf heures devaient être sonnées
+depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la
+nuit était fort claire. Je redoublai de précautions. L'endroit choisi
+par la comtesse pour notre rendez-vous était éloigné de plus de deux
+cents mètres de l'habitation et des métairies, abrité par les bâtiments
+des chais et tout rapproché du bois.</p>
+
+<p>»C'est par le bois que j'approchai. Caché par les arbres, j'explorai le
+terrain, et je ne tardai pas à apercevoir madame de Claudieuse, debout
+près d'une des vieilles tours. Elle était vêtue d'un peignoir de
+mousseline claire qui se voyait de très loin.</p>
+
+<p>»Ne découvrant rien de suspect, j'avançai, et dès qu'elle m'aperçut:
+"Voilà près d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui
+expliquai les difficultés du chemin que j'avais pris, et tout de suite:
+"Mais où est votre mari? lui demandai-je.&mdash;Il souffre de ses
+rhumatismes, me répondit-elle, il est couché.&mdash;Ne s'étonnera-t-il pas de
+votre absence?&mdash;Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes
+filles... Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans
+me laisser répliquer: "Mais où sont mes lettres? reprit-elle.&mdash;Les
+voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement
+fiévreux, en disant à demi-voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et
+sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit à les compter.
+"Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un
+paquet de son sein: "Et voici les vôtres", ajouta-t-elle. Mais elle ne
+me les donna pas. "Nous allons, déclara-t-elle, les brûler." Je
+tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'écriai-je, ici, à cette
+heure... La flamme attirerait quelqu'un.&mdash;Qui? Que craignez-vous?
+D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, donnez-moi des
+allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je
+n'en ai pas, répondis-je.&mdash;Allons donc, vous, un fumeur obstiné, vous
+qui, même près de moi, ne saviez pas renoncer à vos cigares...&mdash;J'ai
+oublié ma boîte hier chez monsieur de Chandoré." Elle frappait du pied
+violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en
+prendre..." C'était un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant
+qu'il fallait en passer par où elle voulait: "C'est inutile, dis-je,
+attendez."</p>
+
+<p>»Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les
+allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en
+enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau de papier.
+Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer l'explosion,
+j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le communiquai aux
+lettres... Et quelques minutes après, il ne restait plus que des débris
+noircis que j'émiettai entre mes mains et que j'éparpillai au vent...</p>
+
+<p>»Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait
+faire... "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq années de
+notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres..." Je ne
+répondis que par une exclamation équivoque. J'avais hâte de me retirer.
+Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Décidément, je vous fais
+donc horreur! s'écria-t-elle.&mdash;Nous venons, dis-je, de commettre une
+imprudence inouïe...&mdash;Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le
+bonheur vous attend, vous, ajouta&mdash;elle, et une nouvelle vie pleine
+d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, dont
+la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui vous avez tué
+jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas..." Je sentais monter sa
+colère. "Regretteriez-vous donc votre générosité, Geneviève? dis-je
+doucement.&mdash;Peut-être! répondit-elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai
+été bien faible et bien lâche... Comme vous devez rire de moi... Quelle
+chose misérable qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui
+pleure!..." Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez
+jamais aimée.&mdash;Ah! vous savez bien le contraire.&mdash;Pourtant, vous
+m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!&mdash;Vous êtes mariée,
+vous ne pouviez être à moi.&mdash;Alors si j'avais été... libre... Si j'avais
+été... veuve...&mdash;Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste
+éperdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir
+jusqu'au château: "Sa femme! s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais
+sa femme... ô mon Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas
+venue plus tôt!..."</p>
+
+<p>Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se dressa,
+et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces
+regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:</p>
+
+<p>&mdash;Et après? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait
+pas trop de toute sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de
+Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments généreux des
+jours passés... J'étais bouleversé au point de ne plus voir clair en
+moi... Je la haïssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais
+m'empêcher de la plaindre... Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui
+ne soit touché de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant
+désespoir... Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon
+bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi!
+J'ai été lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti... J'ai
+juré que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage...
+J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon
+abandon... grossier!</p>
+
+<p>»Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je m'arrêtai:
+"Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire
+sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'étais une femme comme les autres, je
+me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais à mes pieds."
+Avait-elle donc réfléchi depuis notre rencontre sur la grande route?
+Était-ce la convulsion suprême de la passion, au moment où se brisaient
+nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: «Oh!
+assez! interrompit-elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre
+commisération! Je verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."</p>
+
+<p>»Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes jambes,
+hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au
+comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, machinalement, je
+retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que je la remplaçai par une
+neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je m'éloignai à grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces tourmentes
+pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour
+revenir, par les bois de Rochepommier...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Rien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du Valpinson
+quand l'incendie a éclaté...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu les
+flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient l'horizon...</p>
+
+<p>&mdash;Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de fusil
+tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je
+remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que dans de
+telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de l'explosion
+d'une arme de chasse.</p>
+
+<p>C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements
+d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était plus dur
+que le juge d'instruction:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse
+vérité, explique les charges relevées contre moi par monsieur
+Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais à cacher ma visite au
+Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au retour, et à des
+heures qui correspondent à celles de l'incendie; comment enfin mon
+premier mouvement a été de tout nier... Il explique encore pourquoi
+l'enveloppe d'une de mes cartouches a été ramassée près des ruines, et
+pourquoi l'eau où j'avais lavé mes mains en rentrant était noire...</p>
+
+<p>Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de
+Sauveterre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, quelle
+a été votre première impression?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé immédiatement au Valpinson...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on vous a appris quel crime avait été commis?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.</p>
+
+<p>Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de
+Claudieuse d'un tel forfait!</p>
+
+<p>La colère rendait des forces à Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et dans de
+telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle ou par moi. Je
+suis innocent, donc elle est coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?</p>
+
+<p>Jacques haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Combien donc de fois, répondit-il d'un ton d'ironie arrière, et sous
+combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? Si je me
+suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du
+crime, c'est qu'il me répugnait d'accuser une femme qui a été ma
+maîtresse et que la passion a rendue criminelle; c'est qu'enfin, tout en
+me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger... Plus tard, j'ai
+gardé le silence, parce que j'espérais que la justice saurait découvrir
+la vérité, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'idée de
+me voir accusé, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le
+péril, j'ai eu peur de la vérité...</p>
+
+<p>L'honnêteté de l'avocat semblait révoltée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi
+vous vous êtes tu! C'est qu'il était difficile de trouver un roman qui
+s'ajustât à toutes les circonstances de la prévention... Mais vous êtes
+un homme de ressources, vous avez cherché et vous avez trouvé. Rien ne
+manque à votre récit, rien... que la vraisemblance. Vous me diriez que
+madame de Claudieuse a volé son éclatante renommée, qu'elle a été cinq
+ans votre maîtresse, peut-être consentirais-je à vous croire... Mais
+qu'elle ait de sa main incendié sa maison, et qu'elle se soit armée d'un
+fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez
+admettre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car le témoignage de monsieur de Claudieuse est précis, il a vu
+son assassin, c'est un homme qui a tiré sur lui...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il
+ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une vengeance,
+cela...</p>
+
+<p>L'objection éblouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, ou prouvez...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les lettres sont brûlées.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a été cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des
+preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que non.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous obstinez pas, prononça maître Magloire. (Et d'une voix
+qu'altéraient l'émotion et la pitié:) Malheureux! ajouta-t-il, ne
+comprenez-vous donc pas que, pour échapper au châtiment d'un crime, vous
+commettez un crime mille fois plus grand?...</p>
+
+<p>Jacques se tordait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à devenir fou! disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait maître
+Magloire, à quoi cela vous servirait-il? Les autres vous
+croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pensée: je serais
+sûr de la vérité de votre récit, que jamais, sans preuves, je n'en
+ferais mon moyen de défense... Plaider cela, entendez-vous bien, ce
+serait vous perdre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant ce qui sera plaidé, puisque c'est la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, interrompit maître Magloire, vous chercherez un autre
+défenseur.</p>
+
+<p>Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu puissant! s'écria Jacques, éperdu, il m'abandonne...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous dans
+l'état d'exaltation où vous êtes... Vous réfléchirez... Je reviendrai
+demain...</p>
+
+<p>Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une
+des chaises de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!</p>
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+
+<p>Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxiété était affreuse.</p>
+
+<p>Dès huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran,
+M. de Chandoré et maître Folgat étaient venus s'établir au salon et y
+attendre le résultat de l'entrevue.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise ne descendit que plus tard, et son grand-père ne put
+s'empêcher de remarquer qu'elle s'était préoccupée de sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;N'allons-nous pas revoir Jacques! répondit-elle avec un sourire où
+éclataient la confiance et la joie.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet elle était bien persuadée qu'il devait suffire d'un
+mot de Jacques à son avocat pour confondre la prévention, et qu'il
+allait reparaître triomphant au bras de maître Magloire.</p>
+
+<p>Les autres ne partageaient pas ces espérances. Tantes Lavarande, plus
+jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin,
+M<sup>me</sup> de Boiscoran dévorait ses larmes, et maître Folgat faisait son
+possible pour paraître absorbé dans la contemplation d'un recueil de
+gravures. Moins maître de soi, grand-père Chandoré arpentait le salon,
+les mains derrière le dos, répétant toutes les dix minutes:</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!</p>
+
+<p>À dix heures, pas de nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Magloire aurait-il donc oublié sa promesse? dit M<sup>lle</sup> Denise
+que l'inquiétude gagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne l'a pas oubliée, dit un nouvel arrivant.</p>
+
+<p>C'était l'excellent M. Séneschal qui, en effet, une heure plus tôt,
+avait croisé maître Magloire rue Nationale, et qui venait aux
+informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour M<sup>me</sup>
+Séneschal qui, depuis vingt-quatre heures, était malade d'anxiété.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent. La marquise de Boiscoran se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle
+incertitude; je vais à la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous y accompagne, chère mère, déclara M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Mais une telle démarche n'était guère raisonnable. M. de Chandoré la
+combattit, soutenu par M. Séneschal et par maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposèrent timidement les
+tantes Lavarande.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée, approuva M. de Chandoré.</p>
+
+<p>Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut à l'appel de la
+sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de
+l'instruction, était venu s'établir à Sauveterre.</p>
+
+<p>Dès qu'on lui eut expliqué ce qu'on attendait de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.</p>
+
+<p>Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe,
+qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Château.</p>
+
+<p>En le voyant paraître, M. Blangin, le geôlier, devint tout pâle. M.
+Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reçu de M<sup>lle</sup> Denise
+dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il
+frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa
+geôle. Ce n'est pas qu'il eût des remords d'avoir trahi son devoir, non,
+c'est qu'il tremblait d'être découvert. Déjà, à plus de dix reprises, il
+avait changé de place le bas de laine qui renfermait son trésor; mais en
+quelque endroit qu'il l'enfouît, il lui semblait toujours que les
+regards de ses visiteurs s'arrêtaient obstinément sur sa cachette.</p>
+
+<p>Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut exposé l'objet de sa
+mission, et du ton le plus civil:</p>
+
+<p>&mdash;Maître Magloire, répondit-il, était ici à neuf heures précises. Je
+l'ai conduit immédiatement à la cellule de monsieur de Boiscoran, et,
+depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma
+prison!... Je suis allé prêter l'oreille... Mais on n'entend rien du
+corridor. Ils ont fermé le guichet, et la porte est épaisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, murmura le vieux serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mauvais signe aussi, déclara le geôlier d'un air capable. J'ai
+remarqué que les prévenus qui en ont si long à conter à leur défenseur
+attrapent toujours le maximum...</p>
+
+<p>Antoine, comme de raison, ne rapporta pas à ses maîtres la lugubre
+réflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de
+l'entrevue suffit à accroître leurs appréhensions.</p>
+
+<p>Peu à peu, les couleurs avaient disparu des joues de M<sup>lle</sup> Denise, et
+c'est d'une voix dont les larmes altéraient le timbre si pur qu'elle dit
+que peut-être elle eût mieux fait de prendre des vêtements de deuil, et
+que de voir ainsi toute la famille réunie, cela lui rappelait les
+apprêts d'une cérémonie funèbre...</p>
+
+<p>L'arrivée soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il était
+fort en colère, comme toujours, il ne salua personne, selon son
+habitude. Mais dès le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Sotte ville que Sauveterre! s'écria-t-il, ville de cancans et de
+caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est à se cacher, à
+déserter, à fuir... De chez moi à ici, vingt curieux implacables m'ont
+arrêté, sous prétexte que je suis votre médecin, pour me demander où en
+est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur... La
+ville sait que Magloire est à la prison, et c'est à qui saura le premier
+ce que Jacques et lui ont pu se dire... (Il avait déposé sur la table
+son chapeau à bords immenses, et tout en promenant autour du salon un
+regard un peu inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondirent en même temps M. Séneschal et maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce retard nous épouvante, dit M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? fit le médecin. (Et retirant et essuyant vivement ses
+lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chère demoiselle, fit-il, que
+l'affaire de Jacques de Boiscoran serait terminée en cinq minutes? Si on
+vous l'a laissé croire, on a eu tort...</p>
+
+<p>Moi qui méprise les ménagements, je vais vous dire toute ma pensée... Au
+fond de ces événements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au
+feu, quelque ténébreuse intrigue qu'il ne sera pas facile de
+débrouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je
+crains que ce ne soit pas sans peine...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Magloire Mergis! annonça le vieil Antoine.</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre entra. Il était si défait et ses traits
+gardaient si profondément la trace de ses émotions, qu'à tous vint la
+même et fatale pensée qu'exprima M<sup>lle</sup> Denise en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques est perdu!</p>
+
+<p>Maître Magloire ne répondit pas non.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois sa situation périlleuse, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit périlleuse, reprit l'avocat; mais c'est étrange que j'aurais
+dû dire, inimaginable et de nature à déconcerter toutes les
+prévisions...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, fit M<sup>me</sup> de Boiscoran. L'embarras de l'avocat
+était extrême, et c'est avec une visible détresse que ses regards
+allaient alternativement des tantes Lavarande à M<sup>lle</sup> Denise. Mais
+personne n'y prenait garde. Ce que voyant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avant, déclara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs...</p>
+
+<p>Docilement, les tantes Lavarande se levèrent et entraînèrent dehors la
+mère et la fiancée de Jacques, qui semblait près de défaillir.</p>
+
+<p>Et, dès que la porte fut refermée:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, maître Magloire! s'écria grand-père Chandoré, fou de douleur,
+merci de me donner le temps de préparer mon enfant au coup terrible, car
+je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... Plus que
+jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; seulement, il
+allègue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement
+inadmissible...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que dit-il? interrogea M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;Il prétend que la comtesse de Claudieuse était... sa maîtresse.</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste
+triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! s'écria-t-il. Je l'avais deviné! Maître Folgat, en
+cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix
+délibérative. Il arrivait de Paris avec les idées de Paris, et quoi
+qu'il eût entendu dire déjà, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui
+révélait rien.</p>
+
+<p>Mais à l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allégation de
+Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-père Chandoré
+et M. Séneschal parurent aussi révoltés que maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas croyable! déclara l'un.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! prononça l'autre. Maître Magloire secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà justement, fit-il, ce que j'ai répondu à Jacques.</p>
+
+<p>Mais le docteur n'était pas de ces hommes qui s'étonnent ou s'effrayent
+de n'être pas de l'avis de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez donc pas entendu! s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas
+compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible,
+c'est que je le soupçonnais. Et c'était indiqué, pardieu!... À quel
+propos un garçon tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien
+tourné, amoureux et aimé d'une charmante fille, irait-il s'amuser à
+incendier les maisons et assassiner les gens!... Vous me répondrez que
+monsieur de Claudieuse ne lui était pas sympathique! Diable! Si tous les
+gens qui exècrent le docteur Seignebos se mettaient à lui tirer dessus,
+savez-vous que j'aurais le corps plus troué qu'une écumoire! De vous
+tous, maître Folgat ici présent est le seul à n'avoir pas eu la
+berlue...</p>
+
+<p>Modestement, le jeune avocat essaya de protester:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>Mais l'autre lui coupant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve,
+c'est que tout de suite vous avez cherché l'âme, l'inspiration, la
+cause, la pensée, le mobile, la femme, enfin, de l'énigme. La preuve,
+c'est que vous êtes allé demandant à tous, à Antoine, le valet de
+chambre, à monsieur de Chandoré, à monsieur Séneschal, à moi-même, si
+Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans
+le pays. Tous vous ont répondu non, étant à mille lieues de se douter de
+la vérité. Seul, sans vous répondre précisément, je vous ai donné à
+entendre que votre sentiment était le mien, et ce en présence de
+monsieur de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact! affirmèrent le vieux gentilhomme et maître Folgat.</p>
+
+<p>M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant
+et remettant ses lunettes d'or:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai appris à me défier des apparences, continuait-il; c'est
+que dès les premiers moments j'avais eu d'étranges soupçons. Étudiant
+l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je
+l'avais trouvée embarrassée, anormale, équivoque, suspecte... Je m'étais
+étonné de sa complaisance à céder aux fantaisies du sieur Galpin et de
+sa facilité à se prêter à l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin,
+c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons
+yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de
+plus sacré, sur ma foi républicaine, je suis prêt à le jurer, quand
+Cocoleu a prononcé le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de
+Claudieuse n'a pas été surprise...</p>
+
+<p>De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire
+de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La
+question qui s'agitait n'était pas de nature à les mettre d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais présent à l'interrogatoire de Cocoleu, déclara M. Séneschal,
+et j'ai, au contraire, constaté la stupeur de la comtesse...</p>
+
+<p>Le médecin levait les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, dit-il, elle a fait «Ah!»..., mais ce n'est ni une
+difficulté, ni une preuve. Moi aussi, je saurais très bien faire comme
+cela: «Ah!», si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et
+cependant je n'en serais pas étonné...</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! fit M. de Chandoré d'un ton conciliant, docteur...</p>
+
+<p>Mais déjà M. Seignebos s'était retourné vers maître Magloire, qu'il
+avait à c&#339;ur de convaincre. Et il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprimé la stupeur, mais
+ses yeux trahissaient la colère la plus atroce, la haine et la joie de
+la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que monsieur le maire me dise,
+s'il lui plaît, où était madame de Claudieuse quand son mari a été
+réveillé par les flammes... Était-elle près de lui?... Non. Elle
+veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole... Hum!
+Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit?... Et
+quand les deux coups de feu ont été tirés, où se trouvait la comtesse?
+Toujours près de sa fille, et de l'autre côté de la maison, précisément
+du côté opposé à celui où a éclaté l'incendie...</p>
+
+<p>Le maire de Sauveterre n'était pas moins entêté que le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de
+Claudieuse lui-même a déclaré que, lorsqu'il avait couru au feu, il
+avait retrouvé la porte de la maison fermée en dedans, telle qu'il
+l'avait fermée de sa main quelques heures auparavant.</p>
+
+<p>De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.</p>
+
+<p>&mdash;N'y avait-il donc qu'une porte au château de Valpinson? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;À ma connaissance, déclara M. de Chandoré, il y en avait au moins
+trois.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois dire, ajouta maître Magloire, que selon les allégations de
+monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le
+rejoindre, ce soir-là, serait sortie par la porte de la buanderie...</p>
+
+<p>&mdash;Que disais-je! s'écria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes à en
+briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. Monsieur le maire
+trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette mère incomparable,
+selon lui, ait oublié ses enfants au milieu de l'incendie?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cette malheureuse femme est attirée dehors par l'explosion de
+deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle trébuche contre
+le corps inanimé de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gardé
+sa liberté d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une appréciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus
+volontiers que la comtesse, s'étant attardée dehors, a été empêchée de
+rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu est arrivé là bien
+à propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illuminé sa
+cervelle vide de cette idée sublime de sauver les enfants au péril de
+ses jours!</p>
+
+<p>M. Séneschal, cette fois, ne répliqua pas.</p>
+
+<p>&mdash;Fortifiés de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soupçons
+devinrent tels que je résolus de les vérifier, s'il était possible. Dès
+le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie,
+je puis l'avouer. Ses réponses et sa contenance furent loin de modifier
+mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le
+blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'état mental de Cocoleu, elle fut
+sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix à peine intelligible
+qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques éclairs
+d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui était attaché,
+c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me déclara que son
+dévouement était celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui
+donne. Que pensez-vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu
+était le n&#339;ud de l'affaire, qu'il savait la vérité, et que je sauverais
+Jacques si j'arrivais à démontrer que l'imbécillité de Cocoleu est en
+partie simulée, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je
+l'aurais démontré, si on m'eût adjoint d'autres experts que cet âne du
+chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrêta dix secondes. Mais sans
+laisser à personne le temps de répliquer:) Maintenant, reprit-il,
+revenons au point de départ et concluons. Pourquoi, à votre avis, est-il
+impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses
+devoirs? Parce qu'elle jouit d'une éclatante renommée de sagesse et de
+vertu? Eh bien! mais il me semble que la réputation d'honneur de Jacques
+de Boiscoran était indiscutable. Selon vous il est absurde de soupçonner
+madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du
+soir au lendemain, Jacques fût devenu un abject scélérat!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas la même chose, fit M. Séneschal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous
+avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson
+serait un de ces crimes absurdes qui révoltent le bon sens... Commis par
+la comtesse, il n'est plus que le dénouement fatal d'une situation créée
+par monsieur de Claudieuse, le jour où il a épousé une femme plus jeune
+que lui de trente ans.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colères du docteur Seignebos.
+Alors même qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que
+ce qu'il voulait bien dire, possédant cette faculté admirable et
+méridionale de jeter feu et flammes et de rester intérieurement aussi
+glacé qu'une banquise. Mais cette fois, il découvrait bien toute sa
+pensée. Et il en avait assez dit, et il avait montré la situation sous
+un aspect assez nouveau pour donner à réfléchir à ses auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'auriez converti, docteur, lui dit maître Folgat, si je ne
+l'avais été d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, fit M. de Chandoré, qu'après avoir entendu le docteur,
+le fait ne paraît plus impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible! murmura philosophiquement M. Séneschal lui-même.</p>
+
+<p>Seul, le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas ébranlé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, prononça-t-il, j'admets plutôt une heure de vertige que
+des années d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le
+crime et n'être qu'un fou. Si madame de Claudieuse était coupable, ce
+serait à désespérer de l'humanité et à ne plus croire à rien au monde.
+Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants... on ne feint pas
+les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en démordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant
+sur l'épaule de son ami&mdash;car maître Magloire était son ami depuis bien
+des années, et même ils se tutoyaient:) Ah! je te reconnais bien là,
+poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'après toi,
+refuse de croire au mal... Oh! ne proteste pas, car c'est pour cela
+surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes
+fiers de te voir dans les rangs républicains... Mais il faut bien
+l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour débrouiller une telle
+intrigue. À vingt-huit ans, tu as épousé une jeune fille que tu adorais,
+tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fidèle à son
+souvenir, tu as vécu si loin des passions que tu ne sais plus si elles
+existent... Homme heureux, dont le c&#339;ur a vingt ans et qui, avec des
+cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de vrai là-dedans, mais il est certaines vérités
+qu'on n'aime pas toujours à s'entendre dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma naïveté ne fait rien à l'affaire, dit maître Magloire. Je prétends
+et je soutiens qu'il est impossible qu'après avoir été cinq ans l'amant
+d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu te trompes, maître! fit le médecin en rajustant ses
+lunettes d'or d'un air de fatuité qui eût été bien comique en tout autre
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les femmes se mettent à être prudentes et défiantes, prononça M.
+de Chandoré, elles ne le sont pas à demi...</p>
+
+<p>&mdash;Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta maître Folgat, que jamais
+madame de Claudieuse ne se fût déterminée à un crime si audacieux si
+elle n'eût pas été sûre que, les lettres brûlées, nulle preuve ne
+subsistait contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la vérité! s'écria M. Seignebos. Maître Magloire ne dissimulait
+pas son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de
+vous que dépend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de
+Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour être convaincu que
+je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de
+Boiscoran la conduite à suivre, et arrêter les bases de la défense.</p>
+
+<p>À maître Magloire, évidemment, appartenait la situation. Il alla
+s'adosser à la cheminée, et quand les autres se furent assis en face de
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Tout d'abord, commença-t-il, je veux admettre les allégations de
+monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a été l'amant de madame de
+Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre?
+Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout
+lui raconter?</p>
+
+<p>Personne ne répondit d'abord. Et ce n'est qu'après un assez long silence
+que le docteur Seignebos dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait bien grave...</p>
+
+<p>&mdash;Très grave, en effet, insista le célèbre avocat de Sauveterre. Par nos
+impressions, il nous est aisé d'imaginer l'impression de monsieur
+Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la déclaration
+d'un témoin, un indice quelconque... Et dès que Jacques lui répondrait
+qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait
+qu'il ment.</p>
+
+<p>&mdash;Il se déciderait peut-être à un supplément d'instruction, dit M.
+Séneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>De la tête maître Magloire approuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Il la manderait certainement, déclara-t-il. Mais après...
+Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'espérer. Si elle est coupable,
+c'est une femme d'une trop robuste énergie pour se laisser arracher la
+vérité. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de façon
+à ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre Galpin
+n'est pas fort...</p>
+
+<p>&mdash;Que résulterait-il donc de cette démarche? poursuivait maître
+Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois
+plus mauvaise, car à l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la
+plus vile, de la plus lâche des calomnies.</p>
+
+<p>Plus que tous les autres, maître Folgat était attentif.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran
+ne doit pas demander de supplément d'instruction.</p>
+
+<p>L'avocat de Sauveterre s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable
+confrère. Donc, il ne faut plus songer à éviter le jugement à monsieur
+de Boiscoran... il passera en cour d'assises.</p>
+
+<p>D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Emporté par la situation, maître Magloire continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici donc en cour d'assises, à Sauveterre, devant des magistrats
+du ressort, devant des jurés du pays, incapables de forfaiture, j'en
+suis sûr, mais fatalement accessibles à l'opinion qui, depuis longtemps,
+a condamné monsieur de Boiscoran... L'audience est ouverte, le président
+interroge l'accusé. Dira-t-il ce qu'il m'a dit à moi, qu'étant l'amant
+de madame de Claudieuse, il était allé au Valpinson lui reporter ses
+lettres et prendre les siennes, et que toutes ont été brûlées? Soit, il
+le dit. Et aussitôt s'élève une clameur indignée et un concert de
+malédictions et de mépris... N'importe! Armé de ses pouvoirs
+discrétionnaires, le président suspend l'audience et envoie chercher la
+comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons
+à son infernale énergie, n'est-ce pas?... Elle a prévu ce qui arrive, et
+elle a répété son rôle. Citée, elle vient pâle, vêtue de deuil, et un
+murmure de respectueuse sympathie salue son entrée. Vous voyez son
+attitude, n'est-ce pas? Le président lui explique ce dont il s'agit, et
+elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si épouvantable
+calomnie. Mais quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont
+elle écrase Jacques, et de quelle hauteur elle répond: «N'ayant pas
+réussi à assassiner le mari, cet homme essaye de déshonorer la femme...
+Je vous confie mon honneur de mère et d'épouse, messieurs, je ne
+répondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur...»</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait le bagne! s'écria M. de Chandoré, ce serait l'échafaud!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le maximum, en tout cas, répondit l'avocat de Sauveterre.
+Mais les débats continueraient, le ministère public prononcerait un
+réquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du défenseur de
+prendre la parole... Messieurs, vous vous êtes irrités de mon
+obstination... Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux allégations de
+monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confrère y croit, lui. Eh bien!
+qu'il réponde franchement: oserait-il plaider le système de l'accusé et
+essayer de démontrer que madame de Claudieuse était la maîtresse de
+Jacques?</p>
+
+<p>Maître Folgat fronçait les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'écria maître Magloire,
+et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de réputation, sans
+nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance... Car, enfin,
+supposons un résultat inespéré, supposons que vous parveniez à démontrer
+que Jacques a dit vrai, qu'il a été l'amant de la comtesse...
+Qu'arrivera-t-il? On arrête madame de Claudieuse. Relâche-t-on monsieur
+de Boiscoran pour cela? Non, assurément. On le garde et on lui dit:
+«Oui, cette femme a essayé d'assassiner son mari, mais elle était votre
+maîtresse, vous êtes donc son complice...» Messieurs, voilà la
+situation!</p>
+
+<p>Dégageant la question des commentaires inutiles, des vaines
+appréciations et de toute phraséologie sentimentale, maître Magloire la
+posait enfin comme elle devait être posée pour être résolue, et dans
+toute son effrayante simplicité.</p>
+
+<p>Éperdu, grand-père Chandoré se dressa sur ses pieds, et d'une voix
+rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout est bien fini! s'écria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques
+de Boiscoran doit être condamné.</p>
+
+<p>Maître Magloire ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est là, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la
+justice!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! fit M. Séneschal, il serait puéril de le nier, la cour
+d'assises est une loterie...</p>
+
+<p>M. de Chandoré, d'un geste terrible de colère, l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques
+dépendent à cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps
+qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un juré! Et s'il
+ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est la vie de mon enfant,
+messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu... Frapper Jacques,
+c'est la frapper...</p>
+
+<p>Maître Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Séneschal et le
+docteur Seignebos lui-même frissonnaient, tant faisait mal à voir la
+douleur de ce vieillard, menacé en sa plus chère, en son unique, en sa
+suprême affection.</p>
+
+<p>Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une
+étreinte désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. Innocent
+ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en avez sauvé tant
+d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne savent pas résister à
+l'autorité de votre parole. Vous trouverez des accents irrésistibles
+pour sauver un malheureux qui a été votre ami...</p>
+
+<p>Le célèbre avocat eût été lui-même le coupable qu'il n'eût pas été plus
+abattu. Ce que voyant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, ami Magloire! s'écria le docteur Seignebos, n'es-tu
+plus l'homme dont l'admirable éloquence est l'honneur de notre pays!
+Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te fut confiée!</p>
+
+<p>Mais il secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce
+n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... (Et son embarras
+redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout à l'heure: je ne suis
+pas l'homme d'une telle cause. Toute mon expérience n'y servirait de
+rien. Mieux vaut confier l'affaire à mon jeune confrère...</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, maître Folgat trouvait un de ces procès
+qui mettent un homme à même de montrer toute sa valeur et qui lui
+ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la première fois, il
+rencontrait une de ces causes où tout se réunit pour exalter l'intérêt:
+la grandeur du crime, la situation de la victime, le caractère de
+l'accusé, le mystère, la diversité des avis, la difficulté de la
+défense, l'incertitude du résultat... une de ces causes pour lesquelles
+un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son énergie, où il se
+met tout entier, où il partage les angoisses et les espérances de son
+client.</p>
+
+<p>Il eût donné de grand c&#339;ur cinq ans de ses honoraires pour en être
+chargé. Mais il était honnête homme, avant tout.</p>
+
+<p>&mdash;Songeriez-vous donc à abandonner monsieur de Boiscoran, maître
+Magloire? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le servirez mieux que moi, répondit le célèbre avocat.</p>
+
+<p>Peut-être était-ce l'intime conviction de maître Folgat. N'importe:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas réfléchi à l'effet que cela produirait, mon cher
+maître, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout à coup que
+vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de
+Boiscoran soit bien mauvaise pour que maître Magloire renonce à la
+plaider... Et ce serait une charge ajoutée à toutes celles qui accablent
+cet infortuné...</p>
+
+<p>Le docteur ne laissa pas à son ami le temps de répliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est interdit à Magloire de se retirer, déclara-t-il, mais il a le
+droit de s'adjoindre un confrère. Il doit rester l'avocat et le conseil
+de Jacques de Boiscoran, mais maître Folgat peut lui prêter le concours
+de ses lumières, le renfort de sa jeunesse et de son activité,
+l'assistance même de sa parole.</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout aux ordres de maître Magloire, dit-il.</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre réfléchissait. Et, après un moment, se
+retournant vers son jeune confrère:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une idée, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?</p>
+
+<p>À l'étonnement de tous, un nouveau Folgat se révéla, en quelque sorte.
+Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brillèrent, et d'une
+voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre métallique vibre
+dans la poitrine des auditeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, commença-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il
+dicterait mes résolutions définitives. Mais déjà mon plan est
+esquissé... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... L'homme
+aimé de mademoiselle Denise ne saurait être un scélérat...
+Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vérité du récit de monsieur de
+Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espère. Monsieur de Boiscoran assure
+qu'il n'existe ni témoins ni preuves de ses relations avec madame de
+Claudieuse. Je suis persuadé qu'il se trompe. Elle a été, dit-il, d'une
+prudence et d'une habileté extraordinaires. Peu importe. La défiance
+éveille la défiance, et c'est quand on prend le plus de précautions
+qu'on est observé. On veut se cacher, on se découvre. On ne voit
+personne, on est vu...</p>
+
+<p>»Maître de la défense, dès demain je commencerais une
+contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran
+a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant quarante-huit
+heures, j'aurais mis en campagne des hommes expérimentés. Je connais la
+rue des Vignes, elle est fort déserte, mais il s'y trouve des yeux comme
+partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqué la
+mystérieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran?... Voilà ce que mes
+agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne,
+inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils
+auraient mission de rechercher, mais bien une inconnue vêtue de telle et
+telle façon. Et s'ils découvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de
+la reconnaître, ce quelqu'un serait notre premier témoin...</p>
+
+<p>»En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de
+cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la
+police de Londres. Si cet Anglais était mort, je le saurais, et ce
+serait un malheur... S'il n'était qu'à l'autre bout du monde, le câble
+transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses réponses
+en moins d'une semaine.</p>
+
+<p>»Déjà j'aurais lancé d'habiles limiers sur les traces de cette servante
+anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de
+Boiscoran déclare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de
+Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie
+et trouvé le moyen de dévisager une femme que reçoit son maître...
+Retrouvée, elle parlerait.</p>
+
+<p>»Et ce n'est pas tout: il venait des étrangers dans cette maison de la
+rue des Vignes. Je les interrogerais un à un. Je questionnerais le
+jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les garçons de
+tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en
+possession de cette vérité que nous cherchons en ce moment?</p>
+
+<p>»Enfin, quand une femme a passé tant de journées dans une maison, il est
+impossible qu'elle n'y ait pas laissé des traces de son passage. Depuis,
+m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune... N'importe.
+J'interrogerais les débris, je fouillerais les ruines, j'examinerais
+chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres épargnées un nom
+écrit à la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces restées intactes
+à me livrer l'image qu'elles ont reflétée si souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est parler! s'écria le docteur Seignebos, enthousiasmé.</p>
+
+<p>Les autres frissonnaient d'émotion. Ils comprenaient que la lutte allait
+enfin commencer. Mais déjà, insoucieux des impressions de ses auditeurs,
+maître Folgat continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, à Sauveterre, la tâche serait plus difficile, mais en cas de
+succès, plus décisifs aussi seraient les résultats. Ici, j'amènerais
+quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de
+leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais
+intéressé la vanité. À celui-là, il faudrait tout dire, et même livrer
+les noms. Mais ce serait sans inconvénient. Son désir de réussir, la
+magnificence de la récompense, l'habitude professionnelle enfin, nous
+garantiraient son silence. Il arriverait secrètement, caché sous le
+travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses
+investigations, et recommencerait, au bénéfice de la défense, l'enquête
+faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la prévention.
+Découvrirait-il quelque chose? On est en droit de l'espérer. Je sais des
+policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter
+jusqu'à des vérités bien autrement invraisemblables.</p>
+
+<p>Littéralement, grand-père Chandoré, l'excellent M. Séneschal, le docteur
+Seignebos et maître Magloire lui-même buvaient les paroles du jeune
+avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.</p>
+
+<p>Servi par sa vieille expérience, M. le docteur Seignebos avait, dès le
+premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette ténébreuse
+intrigue.</p>
+
+<p>&mdash;Cocoleu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou témoin, Cocoleu a
+évidemment le mot de l'énigme. Ce mot, il faut à tout prix essayer de le
+lui arracher. Une expertise médico-légale vient de lui décerner un
+brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus à garder
+les ménagements d'autrefois. Nous prétendons que l'imbécillité de ce
+misérable est à dessein exagérée. Nous soutenons que son mutisme
+opiniâtre est une insigne fourberie. Quoi! il aurait eu assez
+d'intelligence pour témoigner contre nous, et il ne lui en resterait
+plus pour expliquer ou seulement répéter son témoignage? C'est
+inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de même qu'il a
+parlé la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la
+prévention, elle trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous
+exigeons que ce moyen soit recherché. Nous demandons qu'on assigne la
+personne qui, une fois déjà, a su lui délier la langue, et qu'on lui
+ordonne de recommencer l'expérience. Nous voulons une expertise
+nouvelle, ce n'est pas au pied levé et en quarante-huit heures qu'on
+décide de l'état mental d'un individu intéressé à jouer l'imbécillité.
+Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous présentent à nous,
+faussement accusés par Cocoleu, des garanties de savoir et
+d'indépendance!</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos trépignait d'enthousiasme. Sous une forme précise
+et énergique, il retrouvait toutes ses idées.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'écria-t-il, voilà la marche à suivre! Qu'on me donne carte
+blanche, et avant quinze jours Cocoleu est démasqué.</p>
+
+<p>Moins bruyamment expansif, le célèbre avocat de Sauveterre serrait la
+main de maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, lui dit-il, c'est à vous que doit être confiée
+l'affaire de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la
+parole, sa détermination était arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il est humainement possible de faire, prononça-t-il, je le
+ferai. La tâche acceptée, je m'y dévoue corps et âme. Mais je tiens à ce
+qu'il soit bien entendu et bien répété, dans le public, que maître
+Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second...</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, dit le vieil avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir
+consulté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous ne pouvez être admis près de lui que sur une
+autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions
+l'obtenir aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux...</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute
+taillée. Nous avons à examiner les pièces de la procédure mises à ma
+disposition par le juge d'instruction...</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que de paroles! interrompit-il. À l'&#339;uvre, avocats, à l'&#339;uvre...
+Allons, partons-nous?</p>
+
+<p>Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandoré les retint.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pensé qu'à Jacques... Et
+Denise?...</p>
+
+<p>D'un air surpris, les autres le regardaient.</p>
+
+<p>&mdash;Que vais-je lui répondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le
+résultat de l'entrevue de Jacques et de maître Magloire, et pourquoi on
+n'a pas voulu parler en sa présence?</p>
+
+<p>Le docteur Seignebos l'avait déclaré; il n'était pas partisan des
+ménagements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui répondrez la vérité, conseilla-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! je lui dirais que Jacques était l'amant de madame de Claudieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'apprendra-t-elle pas tôt ou tard! Mademoiselle Denise est une
+fille énergique...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des
+jeunes filles, interrompit vivement maître Folgat, et elle aime monsieur
+de Boiscoran. Pourquoi troubler la pureté de ses pensées et sa sécurité?
+N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur de Boiscoran n'est plus au
+secret; il verra sa fiancée, libre à lui de parler s'il le juge
+convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du
+caractère dont je connais mademoiselle de Chandoré, il lui serait
+impossible de garder le silence si le hasard la mettait en présence de
+madame de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Chandoré doit se taire, décida maître Magloire. C'est déjà
+trop d'être obligé de tout confier à madame de Boiscoran. Car, ne
+l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscrétion ferait sûrement
+échouer le projet, si chanceux déjà, de maître Folgat.</p>
+
+<p>Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandoré se trouva seul:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?</p>
+
+<p>Il cherchait dans sa tête une explication plausible, quand une femme de
+chambre vint lui annoncer que M<sup>lle</sup> Denise le demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis! lui répondit-il.</p>
+
+<p>Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux
+son visage, pour y effacer les traces des terribles émotions par
+lesquelles il venait de passer.</p>
+
+<p>C'est dans son salon du premier étage que les tantes Lavarande avaient
+entraîné Denise et M<sup>me</sup> de Boiscoran. C'est là que M. de Chandoré alla
+les rejoindre et qu'il les trouva, M<sup>me</sup> de Boiscoran affaissée sur un
+fauteuil, pâle et toute défaillante, M<sup>lle</sup> Denise, au contraire,
+marchant de çà et de là d'un pas fiévreux, la joue en feu, les yeux
+étincelants.</p>
+
+<p>Dès qu'il parut:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa
+petite-fille d'un ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, au contraire, répondit-il en se forçant à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi maître Magloire nous a-t-il fait sortir?</p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit-il, Magloire avait à nous annoncer une nouvelle
+fâcheuse. Impossible d'espérer une ordonnance de non-lieu. Jacques
+subira un jugement...</p>
+
+<p>Tout d'un bloc, M<sup>me</sup> de Boiscoran se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques en cour d'assises! s'écria-t-elle, mon fils, un Boiscoran!</p>
+
+<p>Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de M<sup>lle</sup>
+Denise n'avait tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais pis! fit-elle d'un accent étrange. On peut éviter la cour
+d'assises...</p>
+
+<p>Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les
+tantes Lavarande s'élancèrent à sa poursuite.</p>
+
+<p>Désormais, M. de Chandoré ne se croyait plus obligé de se contraindre.
+Il vint se planter devant M<sup>me</sup> de Boiscoran, et donnant cours enfin à
+l'effroyable colère qu'il refoulait depuis si longtemps:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils! s'écria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort mille
+fois, le misérable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez
+bien...</p>
+
+<p>Et, impitoyable, il se mit à raconter l'histoire de Jacques et de la
+comtesse de Claudieuse.</p>
+
+<p>Anéantie, brisée par les sanglots, M<sup>me</sup> de Boiscoran n'avait même pas
+la force de lui demander grâce... Et quand il eut achevé, avec
+l'expression du plus affreux égarement:</p>
+
+<p>&mdash;L'adultère! murmura-t-elle. Ô mon Dieu!... Voilà donc le châtiment!</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+
+<p>C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M. de Chandoré, se
+rendaient maître Folgat et maître Magloire. Et tout en descendant la rue
+de la Rampe:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se
+croie terriblement sûr de son affaire, pour accorder ainsi à la défense
+la communication de la procédure instruite contre monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner,
+n'autoriser même, cette communication qu'après l'arrêt de la chambre des
+mises en accusation, et après que l'accusé a été interrogé par le
+président des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces
+commentateurs, qui sont le fléau de notre jurisprudence, «parce qu'alors
+seulement l'instruction peut être considérée comme terminée, et que de
+ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une défense libre
+d'entraves et basée sur la connaissance de tout ce qui a précédé».</p>
+
+<p>Le bon sens et l'équité se révoltent d'une telle doctrine. Elle n'en a
+pas moins été consacrée et confirmée par des arrêts de la cour de
+Poitiers et de la cour de cassation.</p>
+
+<p>Ainsi, voilà un malheureux accusé de quelque crime atroce, accusé
+faussement peut-être, présumé innocent de par la loi, et il devra
+ignorer les charges accumulées secrètement contre lui, les preuves
+recueillies, les dépositions des témoins! Ses intérêts les plus chers
+sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la
+vie des siens, n'importe!... On lui dérobera les résultats de
+l'instruction.</p>
+
+<p>Et c'est au dernier moment, lorsque déjà l'opinion est faite, quand déjà
+sont convoqués les jurés qui doivent décider de son sort, qu'il lui sera
+permis de prendre connaissance de son dossier.</p>
+
+<p>À cela, les sempiternels commentateurs répondent par des volumes
+d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible
+doctrine, les intérêts de l'univers entier, de la société, du juge, des
+témoins... Comme s'il pouvait être des intérêts plus sacrés que ceux de
+la défense! Comme si la justice humaine était infaillible! Comme s'il ne
+valait pas mieux mille fois laisser échapper mille coupables que risquer
+de condamner un seul innocent!</p>
+
+<p>Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant
+l'assentiment du procureur de la République, et sous sa responsabilité,
+le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture
+ou copie, au prévenu ou à son conseil, de tout ou partie des
+procès-verbaux, des interrogatoires ou des informations...</p>
+
+<p>Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme,
+toujours disposé à interpréter la loi dans son sens le plus rigoureux,
+et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son
+bâton&mdash;de la part d'un ennemi avoué de Boiscoran&mdash;, cette facilité
+donnée à la défense acquérait immédiatement une réelle signification.</p>
+
+<p>Mais était-ce celle que lui attribuait maître Folgat?</p>
+
+<p>&mdash;Je parierais que non, répondit maître Magloire, moi qui connais le
+paroissien pour l'avoir pratiqué pendant des années. Sûr de soi, il
+serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette
+concession, c'est une porte dérobée qu'il se ménage en cas d'échec.</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que fût M.
+Galpin-Daveline de la culpabilité de Jacques, il était toujours aussi
+inquiet de ses moyens de défense. Vingt interrogatoires n'avaient rien
+arraché au prévenu que des protestations d'innocence.</p>
+
+<p>Poussé à bout par le juge:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'expliquerai, répondait-il, quand j'aurai vu mon défenseur.</p>
+
+<p>C'est le plus souvent l'unique réponse du stupide gredin qui ne cherche
+qu'à gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de l'intelligence de
+son ancien ami une trop haute idée pour n'être pas persuadé que son
+mutisme opiniâtre cachait quelque chose de sérieux...</p>
+
+<p>Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement ménagé, des
+témoignages achetés de longue main? M. Galpin-Daveline eût donné bonne
+chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tôt qu'il avait accordé
+cette communication.</p>
+
+<p>Avant de se décider, cependant, il était allé soumettre ses perplexités
+au procureur de la République. L'excellent M. Daubigeon, qu'il avait
+trouvé en train de se mirer dans la tranche dorée de ses bouquins
+chéris, l'avait fort mal reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'était-il écrié, je
+suis prêt à vous en donner! Pour autre chose, serviteur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 4em;">«Quand la sottise est faite,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il est trop tard, ma foi!, de demander conseil!»</span><br />
+</p>
+
+<p>Si peu encourageant que fût l'accueil, M. Galpin-Daveline avait insisté:</p>
+
+<p>&mdash;En sommes-nous donc là, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une
+sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il été commis? Avais-je
+mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? Oui. Eh bien!
+est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a été mon ami, et si j'ai dû
+jadis épouser une de ses parentes!... Il n'est personne au tribunal qui
+doute de la culpabilité de monsieur de Boiscoran, personne qui ose
+blâmer ma conduite, et cependant c'est à qui me témoignera le plus de
+froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace ironique: on
+vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.</p>
+
+<p class="c"><i>Probitas laudatur et alget!</i></p>
+
+<p>
+
+&mdash;Eh bien! oui, c'est vrai! s'était écrié à son tour M. Galpin-Daveline.
+Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'eût pas eu le courage de
+faire. Monsieur le procureur général m'a adressé des félicitations,
+parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les
+influences des coteries. Ceux-là mêmes qui devraient me soutenir,
+m'encourager, me réconforter, se déclarent contre moi. Le procureur de
+la République, mon allié naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un
+ton d'insupportable ironie que monsieur le président, mon chef immédiat,
+me disait ce matin: «Je ne sais guère de magistrats capables, comme
+vous, de sacrifier à l'intérêt de la vérité et de la justice leurs
+relations et leurs amitiés, vous êtes un homme antique, vous irez
+loin!...»</p>
+
+<p>Le procureur de la République n'en avait pu supporter davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Brisons là, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... Jacques
+de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce que je sais,
+c'est que c'était le plus aimable garçon de la terre, un hôte admirable,
+un causeur et un érudit, et qu'il possédait les plus jolies éditions
+d'Horace et de Juvénal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore,
+et je suis désolé de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que
+j'avais à Sauveterre les plus agréables relations, et que les voilà
+brisées. Et c'est vous qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis
+l'ambitieux? Est-ce donc moi qui ai tenu à attacher un nom à un procès
+retentissant? Est-ce moi qui ai refusé de me récuser quand on me le
+conseillait? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamné. Vous
+devriez être au comble de vos v&#339;ux... Vous vous plaignez, cependant. Que
+diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conçu un projet
+assez admirable pour n'avoir jamais à se repentir de l'entreprise et du
+succès...</p>
+
+<p class="c">Quid, tam dextro pede concipis ut te,
+Conatus non poeniteat votique peracti!</p>
+
+<p>
+
+Après cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu'à se retirer.</p>
+
+<p>Et il s'était éloigné, en effet, furieux, mais en même temps bien résolu
+à faire profit des rudes vérités dont venait de le souffleter M.
+Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnaître l'interprète de la
+pensée de tous.</p>
+
+<p>C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernières hésitations.
+Et tout de suite il avait accordé la communication des pièces, en
+recommandant à son greffier la plus grande complaisance.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans un profond étonnement que Méchinet avait entendu M.
+Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la procédure. Il
+connaissait à fond son patron, ce juge d'instruction dont il était comme
+l'ombre depuis des années.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, s'était-il dit, tu as peur.</p>
+
+<p>Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de
+la justice de se départir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas
+indispensables:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, monsieur, avait répondu gravement le greffier,
+ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.</p>
+
+<p>Mais, dès que le juge d'instruction eut le dos tourné, Méchinet se mit à
+rire.</p>
+
+<p>Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il
+soupçonnait la vérité, et à quel point je suis dévoué à la défense...
+Quelle fureur, sac à papier! s'il venait jamais à apprendre que j'ai
+trahi le secret de l'instruction, que j'ai été le messager de la
+correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de
+Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le geôlier,
+pour que mademoiselle de Chandoré pût visiter son fiancé!</p>
+
+<p>Car il avait fait tout cela, c'est-à-dire quatre fois plus qu'il n'en
+fallait pour être chassé du tribunal, et même pour devenir, pendant
+quelques mois, le pensionnaire de Blangin.</p>
+
+<p>Il sentait des frissons lui courir le long de l'échine, quand il y
+réfléchissait froidement, et il était entré dans une furieuse colère, un
+soir que ses s&#339;urs, les dévotes couturières, s'étaient avisées de lui
+dire: «Décidément, Méchinet, tu es tout chose, depuis cette visite de
+mademoiselle de Chandoré.»</p>
+
+<p>&mdash;Bavardes infernales! s'était-il écrié d'un accent à les faire rentrer
+sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'échafaud!</p>
+
+<p>Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un
+remords. M<sup>lle</sup> Denise l'avait complètement ensorcelé, et non moins
+sévèrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-Daveline.
+Assurément, M. Daveline n'avait rien fait de contraire à la loi, mais il
+avait violé l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire
+contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'être
+taxé de faiblesse, il avait exagéré la dureté. Et, surtout, il avait
+dirigé l'enquête uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le
+crime eût été prouvé, et sans tenir compte des intérêts d'un prévenu qui
+protestait de son innocence.</p>
+
+<p>Or, Méchinet y croyait fermement, à cette innocence, et il était
+intimement persuadé que le jour où Jacques de Boiscoran verrait son
+défenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle
+ponctualité il se rendit au Palais attendre maître Magloire.</p>
+
+<p>Mais à midi, le célèbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il était
+encore en conférence chez M. de Chandoré.</p>
+
+<p>Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.</p>
+
+<p>Et telle était son inquiétude qu'au lieu de rentrer déjeuner avec ses
+s&#339;urs, il envoya un garçon de bureau lui chercher un petit pain qu'il
+arrosa d'un verre d'eau.</p>
+
+<p>Enfin, comme trois heures sonnaient, maître Magloire et maître Folgat
+arrivèrent, et rien qu'à leur contenance, Méchinet comprit qu'il s'était
+trompé, et que Jacques ne s'était pas justifié.</p>
+
+<p>Cependant, devant maître Magloire, il n'osa pas s'informer.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les pièces, dit-il simplement, en posant sur une table un
+immense carton. (Mais, tirant maître Folgat à l'écart:) Qu'arrive-t-il
+donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Certes, le greffier s'était conduit de façon à ce qu'on n'eût pas de
+secret pour lui, et il s'était trop compromis pour qu'on ne fût pas
+assuré de sa discrétion. Pourtant, maître Folgat n'osa pas prendre sur
+lui de livrer le nom de M<sup>me</sup> de Claudieuse, et évasivement:</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive, répondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie
+pleinement... il ne manque que des preuves à ses allégations, et nous
+nous occupons de les réunir...</p>
+
+<p>Et il alla s'asseoir près de maître Magloire, lequel était attablé déjà
+et retirait du carton des quantités de paperasses. Avec ces documents,
+il était aisé de suivre pas à pas l'&#339;uvre de M. Galpin-Daveline, de se
+rendre compte de ses efforts et de comprendre sa stratégie.</p>
+
+<p>C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchèrent tout d'abord.
+Ils ne le trouvèrent pas. De la déposition de l'idiot, la nuit de
+l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau
+témoignage, de l'expertise des médecins, rien, pas un mot. M.
+Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'était son droit. L'accusation
+retient les témoins qui lui conviennent et écarte les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le mâtin est habile! grommela maître Magloire, désappointé.</p>
+
+<p>L'habileté, en effet, était grande. M. Galpin-Daveline privait ainsi la
+défense d'un de ses moyens les plus sûrs, d'un effet prévu, d'un sujet
+de discussion passionné, d'un de ces incidents d'audience, peut-être,
+qui agissent si puissamment sur l'esprit des jurés.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta maître
+Magloire.</p>
+
+<p>Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle différence d'effet
+et de résultat! Invoqué par l'accusation, Cocoleu était un témoin à
+charge, et la défense pouvait s'écrier d'un accent indigné: «Quoi! c'est
+sur le témoignage d'un être pareil que vous nous avez soupçonné d'un
+crime!...»</p>
+
+<p>Appelé par la défense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte
+un témoin à décharge, c'est-à-dire un de ces témoins que suspecte
+toujours le jury, et c'était alors l'accusation qui s'écriait:
+«Qu'espérez-vous de ce pauvre idiot, dont l'état mental est tel que nous
+avons négligé sa déposition quand il vous accusait!»</p>
+
+<p>&mdash;S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura maître Folgat, c'est
+évidemment une chance considérable qui nous est ravie. Voilà le pivot de
+l'affaire changé. Mais alors, comment monsieur Daveline établit-il la
+culpabilité?</p>
+
+<p>Oh! le plus simplement du monde.</p>
+
+<p>La déclaration de M. de Claudieuse précisant l'heure du crime était le
+point de départ de M. Daveline. De là, il passait immédiatement à la
+déposition du gars Ribot, qui avait rencontré M. de Boiscoran se
+dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime; et au
+témoignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois
+après le crime commis. Trois autres témoins découverts au cours de
+l'instruction précisaient encore l'itinéraire de M. de Boiscoran. Et
+avec cela seul, en rapprochant les heures, M. Daveline arrivait à
+prouver jusqu'à l'évidence que le prévenu était allé au Valpinson et non
+ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime.</p>
+
+<p>Qu'y faisait-il? À cette question, la prévention répondait par les
+charges relevées dès le premier jour: par l'eau où Jacques s'était lavé
+les mains, par l'enveloppe de cartouche trouvée sur le théâtre du crime,
+par l'identité des grains de plomb extraits de la blessure de M. de
+Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies
+à Boiscoran.</p>
+
+<p>Et nulle discussion, nul écart, pas une supposition. C'était simple,
+précis et formidable à la fois, et en apparence aussi irréfutable qu'une
+déduction mathématique.</p>
+
+<p>&mdash;Innocent ou coupable, dit maître Magloire à son jeune confrère,
+Jacques est perdu si vous n'arrivez pas à recueillir quelque preuve
+contre madame de Claudieuse. Et même en ce cas, même si la justice admet
+que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que
+Jacques n'est pas complice...</p>
+
+<p>Cependant, ils passèrent une partie de la nuit à bien examiner tous les
+interrogatoires et à étudier chacun des points de l'accusation.</p>
+
+<p>Et le matin, sur les neuf heures, après quelques heures seulement de
+sommeil, ils se rendaient ensemble à la prison.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+
+<p>Le geôlier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit à sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai assez décidément de l'existence que je mène ici. J'ai trop
+peur. On m'a payé pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux m'en
+aller.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es qu'un sot, lui avait répondu sa femme. Tant que monsieur de
+Boiscoran sera prisonnier, on peut espérer des profits. Tu ne sais pas
+ce que ces Chandoré sont riches. Il faut rester...</p>
+
+<p>Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prétention d'être le
+maître du logis. Il y criait très fort. Il y jurait à écailler le crépi
+des murs. Il s'oubliait jusqu'à démontrer à tour de bras qu'il était le
+plus fort. Seulement... Seulement, M<sup>me</sup> Blangin ayant décidé qu'il
+resterait, il restait... Et assis à l'ombre, devant sa porte, en proie
+aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque maître
+Magloire et maître Folgat se présentèrent à la prison, munis d'un
+laissez-passer de M. Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Dès qu'ils entrèrent, il se leva. Pensant bien que M<sup>lle</sup> Denise les
+avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment
+son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un
+sourire obséquieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre
+la clef de la cellule.</p>
+
+<p>Maître Magloire le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Comme ci comme ça, répondit le geôlier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce qu'ont tous les accusés quand ils voient que leur affaire prend
+une vilaine tournure.</p>
+
+<p>Les défenseurs échangèrent un regard attristé. Il était clair que
+Blangin croyait à la culpabilité de Jacques, et c'était d'un sinistre
+augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont d'ordinaire le flair
+excellent, et souvent les avocats les consultent, à peu près comme un
+auteur prend l'avis des gens du théâtre où il donne une pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;À moi, personnellement, presque rien, répondit le geôlier. (Et
+secouant la tête:) Mais on a son expérience, n'est-ce pas?
+poursuivit-il. Quand un accusé vient de recevoir son avocat, je monte
+toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose,
+histoire de lui remettre du c&#339;ur au ventre... C'est pourquoi, hier, dès
+que maître Magloire a été parti, j'ai grimpé les escaliers quatre à
+quatre...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez trouvé monsieur de Boiscoran malade!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouvé dans un état à faire pitié, messieurs. Il était étendu
+à plat ventre sur son lit, la tête enfoncée dans son oreiller, ne
+bougeant pas plus qu'une souche. J'étais dans sa cellule depuis plus
+d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu... Je secouais mes
+clefs, je piétinais, je toussais, rien... L'inquiétude me prend, je
+m'approche et je lui tape sur l'épaule: «Hé! monsieur!...» Cristi! Il
+bondit haut comme ça, et se mettant sur son séant. «Qu'est-ce que vous
+me voulez?» dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui
+expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien désagréable de
+passer aux assises, mais qu'après tout on n'en meurt pas, et que même on
+en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi
+bien fait de chanter «femme sensible!»<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>... Plus je lui parlais, plus
+ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: «Sortez! se
+met-il à crier, sortez!»...</p>
+
+<p>Il s'interrompit et se détourna pour tirer une bouffée de sa pipe. Mais
+elle était éteinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je pouvais lui répondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules
+quand il me plaît et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers
+sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc;
+seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction...
+Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu
+des désespoirs... Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce
+pauvre jeune homme. Il avait sauté à terre dès que j'avais eu les talons
+tournés, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout
+haut. Il était plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des
+joues des larmes si grosses que je les voyais...</p>
+
+<p>Chacun de ces détails éveillait un remords dans le c&#339;ur de maître
+Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'était pas sensiblement
+modifiée, mais il avait eu le temps de réfléchir et il se reprochait
+amèrement sa dureté.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait
+le geôlier, quand voilà que tout à coup, monsieur de Boiscoran saute sur
+la porte et se met à la secouer et à la taper à grands coups de pied et
+à appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il
+ne me sache pas si près, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a monté
+l'escalier en courant. Dès que je parais: «J'ai le droit, n'est-ce pas,
+de recevoir des visites?... Et personne n'est venu me
+demander?&mdash;Personne.&mdash;Vous en êtes bien sûr?... Très sûr!...»</p>
+
+<p>»C'était comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le
+front à deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! Et j'ai une
+mère, une fiancée, des amis! Allons, c'est fini!... Je n'existe plus, je
+suis abandonné, réprouvé, renié!..." Il disait cela d'une voix à tirer
+des larmes des pierres de la prison, et moi, ému, je lui proposai
+d'écrire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandoré. Mais
+aussitôt, entrant en fureur: "Non, jamais! s'écria-t-il, jamais,
+laissez-moi, je n'ai plus qu'à mourir..."</p>
+
+<p>Maître Folgat n'avait pas prononcé une parole, mais sa pâleur trahissait
+son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'étais pas
+rassuré du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de
+chance. J'y ai eu, depuis que je suis à Sauveterre, un suicide et une
+tentative de suicide. Sitôt sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un
+pauvre diable de détenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu
+que nous monterions la garde à tour de rôle, pour ne pas perdre l'accusé
+de vue une minute. Mais la précaution était inutile. Le soir, quand on
+monta le dîner de monsieur de Boiscoran, il était tout à fait calme, et
+même il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait
+conserver ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles
+que lui donnera son dîner d'hier, il n'ira pas loin. À peine avait-il
+avalé quatre bouchées qu'il fut pris d'un tel étouffement que nous avons
+cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et même
+je pensais que ce serait peut-être un bonheur. Enfin, vers neuf heures,
+il était à peu près remis, et il est resté toute la nuit accoudé à sa
+fenêtre...</p>
+
+<p>Maître Magloire était à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Montons, dit-il à son jeune confrère.</p>
+
+<p>Ils montèrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils
+aperçurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'arrive-t-il donc? demandèrent-ils à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il dort, répondit le détenu. Pauvre homme! Il rêve
+peut-être qu'il est libre dans son beau château.</p>
+
+<p>Sur la pointe du pied, maître Folgat s'approcha du guichet.</p>
+
+<p>Mais Jacques était éveillé. Il avait entendu des pas et des voix, et il
+venait de sauter à terre.</p>
+
+<p>Blangin ouvrit donc la porte, et dès le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous amène du renfort, mon ami, dit maître Magloire au prisonnier.
+Maître Folgat, mon confrère venu de Paris avec votre mère...</p>
+
+<p>Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous m'en voulez, reprit le célèbre avocat de Sauveterre,
+j'ai été vif, hier, beaucoup trop vif...</p>
+
+<p>Jacques secoua la tête et reprit d'un ton glacé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai réfléchi, et maintenant je vous
+remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. Si je passais
+en cour d'assises, innocent, je serais condamné comme assassin et
+incendiaire. J'aviserai à ne pas passer en cour d'assises...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Si. Du moment où vous, qui êtes mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui
+donc me croirait!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria maître Folgat. Moi, qui sans vous connaître croyais à
+votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu!</p>
+
+<p>Plus prompt que la pensée, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune
+avocat, et la serrant d'une étreinte convulsive:</p>
+
+<p>&mdash;Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'écria-t-il,
+merci!... Soyez béni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi!</p>
+
+<p>C'était la première fois, depuis son arrestation, que l'infortuné
+tressaillait d'espérance et de joie. Ce ne fut, hélas, qu'un
+tressaillement. Son regard, presque aussitôt, s'éteignit, son front
+devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, reprit-il, nul désormais ne peut rien pour moi.
+Maître Magloire a dû vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes
+explications; je n'ai pas de preuves... ou du moins, pour en fournir, il
+me faudrait descendre à de tels détails que la justice ne saurait les
+admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais
+à tout jamais avili à mes yeux... Il est de ces confidences dont il est
+interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces
+voiles que, même au prix de la vie, on ne soulève pas... Mieux vaut être
+condamné innocent qu'être acquitté infâme et dégradé. Messieurs, je
+renonce à me défendre...</p>
+
+<p>Pour examiner ainsi, à quel parti désespéré s'était-il donc arrêté? Ses
+défenseurs tremblaient de le deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit
+maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n'êtes pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez
+des parents, des amis...</p>
+
+<p>Un sourire d'amère ironie crispait les lèvres de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, à eux qui n'ont pas
+même eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement fût
+rendu!... À eux dont le verdict impitoyable a devancé celui de la cour
+d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me
+vient le premier témoignage de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas vrai! s'écria maître Magloire, et vous le savez bien!</p>
+
+<p>Jacques ne parut pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours
+prospères... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon étaient mes
+amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable
+des juges, et l'autre, qui est procureur de la République, n'a pas même
+essayé de venir à mon secours... Maître Magloire aussi était mon ami, et
+cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il
+comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour
+m'assister de ses conseils et de son expérience... Et quand j'ai
+entrepris de lui démontrer mon innocence, il m'a répondu que je mentais.</p>
+
+<p>De nouveau le célèbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Des parents! continuait Jacques d'un accent où vibraient toutes ses
+colères, j'en ai, vous avez raison, j'ai un père et une mère... Où
+sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalité inouïe, se débat
+misérablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide
+des intrigues? Mon père, tranquillement, reste à Paris, tout à ses
+occupations et à ses plaisirs accoutumés... Ma mère est accourue à
+Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a
+fait savoir qu'il m'était permis de recevoir sa visite. Je l'attendais
+hier, mais le malheureux accusé d'un crime n'est plus son fils! C'est en
+vain que du fond de l'abîme je l'ai appelée, c'est en vain que je l'ai
+attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon c&#339;ur! Elle n'est
+pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde désormais, et vous
+voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi...</p>
+
+<p>Maître Folgat n'eut pas l'idée de discuter. À quoi bon! Est-ce que le
+désespoir raisonne? Il dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez mademoiselle de Chandoré, monsieur.</p>
+
+<p>Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long
+frémissement:</p>
+
+<p>&mdash;Denise!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son
+dévouement et tout ce qu'elle a tenté pour vous. Direz-vous qu'elle vous
+abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes
+ses timidités et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans
+votre prison! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car
+elle pouvait être découverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle
+n'a pas hésité...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant à le
+briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il,
+que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'autant plus
+affreux que je sais quelles félicités je perds! Ne voyez-vous donc pas
+que j'aime Denise comme jamais femme n'a été aimée! Ah! s'il ne
+s'agissait que de moi!... Moi, du moins, j'ai une faute à expier. Mais
+elle! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouvé sur son chemin! (Il demeura
+pensif une minute, puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma
+mère, elle n'est venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a
+tout révélé. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du
+crime...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Jacques, prononça maître Magloire, mademoiselle de
+Chandoré ne sait rien...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!</p>
+
+<p>&mdash;Maître Magloire n'a point parlé devant elle, ajouta maître Folgat, et
+nous avons fait promettre à monsieur de Chandoré de garder le secret.
+J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la vérité à
+mademoiselle Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculpé?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se l'explique pas.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui diriez que vous l'êtes, qu'elle refuserait de vous croire...</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant elle n'est pas venue hier...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vérité, on a dû la
+révéler à votre mère. Madame de Boiscoran a été comme foudroyée par ce
+dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est restée sans connaissance
+entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue à elle, sa
+première parole a été pour vous, mais il était trop tard pour se
+présenter à la prison...</p>
+
+<p>En invoquant le nom de M<sup>lle</sup> Denise, maître Folgat avait trouvé le
+moyen le plus sûr, et peut-être le seul, de briser la volonté de
+Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez conçu,
+répondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: «Soit!» Et je serais
+le premier à vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation.
+Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait
+un aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous défendre, lutter...</p>
+
+<p>&mdash;Sans espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, même sans espoir. Est-ce que jamais, en présence de l'ennemi,
+vous avez été tenté de vous faire sauter la cervelle? Non. Vous saviez
+cependant que les Prussiens étaient les plus nombreux et que
+probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! Eh bien! vous êtes en
+présence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'être vaincu,
+c'est-à-dire condamné, que je vous dirais encore: «Il faut combattre!»
+Vous seriez condamné et à la veille de monter à l'échafaud, que je vous
+dirais toujours: «Il faut vivre jusque-là, car d'ici là tel événement
+peut surgir qui dénonce le coupable!» Et dût cet événement ne se pas
+présenter, je vous répéterais quand même: «Il faut attendre le bourreau
+pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont
+vous êtes victime et une dernière fois affirmer votre innocence...»</p>
+
+<p>Peu à peu, à la voix de maître Folgat, Jacques s'était redressé.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur, monsieur, prononça-t-il, je vous jure que j'aurai le
+courage d'aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! approuva maître Magloire, bien, très bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, répondit maître Folgat, je prétends recommencer, à votre
+profit, l'instruction si incomplète de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir
+même, madame votre mère et moi partons pour Paris. Je viens vous
+demander les renseignements nécessaires, et aussi les moyens d'explorer
+votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez
+emprunté le nom et la servante qui vous servait...</p>
+
+<p>Un grincement de verrous l'interrompit.</p>
+
+<p>Le judas pratiqué dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage
+se collait le visage rubicond de Blangin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous
+prie de descendre dès que vous aurez terminé avec ces messieurs...</p>
+
+<p>Jacques était devenu très pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! murmura-t-il. (Et tout aussitôt:) Ne vous éloignez pas!
+cria-t-il au geôlier, nous allons avoir fini! (Trop grande était son
+agitation pour qu'il pût la maîtriser.) Il faut que nous en restions là
+pour aujourd'hui, messieurs, dit-il à maître Magloire et à maître
+Folgat, je n'ai plus ma tête à moi...</p>
+
+<p>Mais maître Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, était résolu à
+partir pour Paris le soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Le succès dépend de la rapidité de nos mouvements, prononça-t-il.
+Permettez-moi d'insister pour obtenir immédiatement les quelques
+renseignements dont j'ai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une tâche impossible que vous entreprenez, monsieur...,
+commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Faites toujours ce que mon confrère vous demande, interrompit maître
+Magloire.</p>
+
+<p>Sans plus résister, et, qui sait!, agité peut-être du secret espoir
+qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait
+des moindres circonstances de ses relations avec M<sup>me</sup> de Claudieuse.
+Il lui apprit à quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin
+elle prenait, et comment elle était vêtue le plus habituellement.</p>
+
+<p>Les clefs de la maison étaient à Boiscoran, dans un tiroir que Jacques
+indiquait. Il n'y avait qu'à les demander à Antoine.</p>
+
+<p>Il dit ensuite comment on arriverait peut-être à savoir au juste ce
+qu'était devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunté le nom. Sir
+Francis Burnett avait un frère à Londres. Jacques ignorait son adresse
+précise, mais il savait qu'il faisait des affaires considérables avec
+l'Inde, et qu'il avait été autrefois le caissier principal de la célèbre
+maison de banque Gilmour et Benson.</p>
+
+<p>Quant à sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son
+ménage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux fermés, sur la
+seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré, et jamais il ne s'était occupé d'elle autrement
+que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps à autre quelque
+gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il
+l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle
+était née à Folkestone, où ses parents tenaient une auberge de matelots,
+et qu'avant de venir en France, elle avait habité Liverpool, où elle
+était femme de chambre à l'hôtel <i>Adolphi.</i></p>
+
+<p>Soigneusement, maître Folgat prit note de tous ces renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;En voici plus qu'il ne faut, s'écria-t-il, pour ouvrir la campagne! Je
+n'ai plus à vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de
+la rue des Vignes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le
+même tiroir que les clefs. Là sont aussi tous les titres et tous les
+papiers relatifs à la maison. Enfin, vous feriez peut-être bien
+d'emmener Antoine, qui est un homme dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je l'emmènerai, puisque vous le permettez, dit le jeune
+avocat. (Et serrant précieusement toutes ses notes:) Mon voyage,
+ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, à mon
+retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de
+défense... D'ici là, mon cher client, bon courage.</p>
+
+<p>Sur quoi, ayant appelé Blangin pour qu'il leur ouvrît la porte, et donné
+à Jacques de Boiscoran une poignée de main, maître Folgat et maître
+Magloire se retirèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! descendons-nous, à présent? demanda le geôlier.</p>
+
+<p>Mais Jacques ne lui répondit pas. C'est du plus profond du c&#339;ur qu'il
+avait souhaité la visite de sa mère; puis voici qu'au moment de la voir,
+il se sentait assailli de toutes sortes d'appréhensions vagues. La
+dernière fois qu'il l'avait embrassée, c'était à Paris, dans le beau
+salon de leur hôtel. Il partait, le c&#339;ur gonflé d'espérance et de joie,
+pour rejoindre M<sup>lle</sup> Denise, et il se rappelait que sa mère lui avait
+dit: «Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage...»</p>
+
+<p>Et c'est dans le parloir d'une prison, accusé d'un crime abominable,
+qu'il allait la revoir... Et peut-être doutait-elle de son innocence!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le geôlier.</p>
+
+<p>À la voix de cet homme, Jacques tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, répondit-il, marchons!</p>
+
+<p>Et tout en descendant l'escalier, il n'était préoccupé que de composer
+son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut
+pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation.</p>
+
+<p>Au bas de l'escalier, montrant une porte:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir,
+vous m'appellerez.</p>
+
+<p>Sur le seuil, Jacques s'arrêta.</p>
+
+<p>Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle voûtée,
+éclairée par deux étroites fenêtres armées d'une double rangée de
+solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scellé dans
+le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumière, était
+assise ou plutôt affaissée, et comme privée de sentiment, la marquise de
+Boiscoran.</p>
+
+<p>L'apercevant, Jacques eut à peine la force d'étouffer un cri de douleur
+et d'effroi. Était-ce bien sa mère, cette vieille femme amaigrie, au
+teint plombé, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient!</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Elle l'entendit, car elle releva la tête; et le reconnaissant, elle
+essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle retomba
+lourdement sur le banc en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon fils!</p>
+
+<p>Elle aussi, elle était épouvantée, en voyant ce qu'avaient fait de
+Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.</p>
+
+<p>Mais déjà il s'était agenouillé à ses pieds, sur les dalles boueuses, et
+d'une voix à peine intelligible:</p>
+
+<p>&mdash;Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te
+cause?</p>
+
+<p>Elle le considéra un moment avec une expression, délirante, puis tout à
+coup, lui prenant la tête à deux mains et l'embrassant avec une violence
+passionnée:</p>
+
+<p>&mdash;Si je te pardonne!... s'écria-t-elle. Hélas! qu'ai-je à te pardonner!
+Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!</p>
+
+<p>Jacques respira plus librement. À l'accent de sa mère, il comprit
+qu'elle était sûre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon père? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>De fugitives rougeurs marbrèrent les joues blêmes de la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je le verrai demain, répondit-elle, car je pars ce soir avec maître
+Folgat...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! faible comme tu l'es!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? Comment
+n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément parce qu'il est sûr de ton innocence qu'il reste à
+Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prétend que la justice ne
+saurait se tromper...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien! fit Jacques avec un sourire forcé. (Et changeant
+aussitôt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas
+accompagnée?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a été convenu
+qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et
+je voulais, moi, te parler de cette exécrable femme! Jacques, mon pauvre
+enfant, vois où t'a conduit une passion coupable!</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimais? reprit M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette âme troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc rien à espérer d'elle, ni pitié ni remords...</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je l'ai abandonnée, elle s'est vengée. Elle m'avait prévenu...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran soupira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que
+j'ignorais tout, je me suis trouvée près d'elle à l'église, et
+involontairement, j'admirais son calme recueillement, la pureté de son
+regard, la noblesse et la simplicité de son maintien.</p>
+
+<p>Hier, quand j'ai appris la vérité, j'ai frémi! J'ai compris combien doit
+être redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son
+amant est en prison accusé du crime qu'elle a commis!</p>
+
+<p>&mdash;Rien au monde ne saurait la troubler, ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a
+tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle fût démasquée?</p>
+
+<p>Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas à paraître, annonçant à
+M<sup>me</sup> de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.</p>
+
+<p>Elle se retira, en effet, après avoir une dernière fois embrassé son
+fils.</p>
+
+<p>Et le soir même, ainsi qu'il était convenu, elle prenait, avec maître
+Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+
+<p>Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même,
+calomniaient le marquis de Boiscoran.</p>
+
+<p>Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était certes
+pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il avait sévèrement
+défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, même pour ses marchands
+de curiosités; il ne sortait plus, la poussière s'amassait sur ses
+collections, et rien n'était capable de le tirer de son morne abattement
+que l'arrivée d'une lettre de Sauveterre.</p>
+
+<p>Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la marquise ou
+de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître Magloire, de M. de
+Chandoré, de M<sup>lle</sup> Denise et du docteur Seignebos lui-même. Et ainsi
+il pouvait suivre à distance toutes les phases et jusqu'aux moindres
+incidents du procès.</p>
+
+<p>Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en
+conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours pas.</p>
+
+<p>Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de M<sup>lle</sup> de Chandoré, une
+lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de préparer sa
+malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il avait ordonné de la
+défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne partirait pas. «Il se
+passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le
+marquis», disait aux autres domestiques le valet de chambre de
+confiance.</p>
+
+<p>Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses nuits
+dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à peine, ne
+dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa
+table, il avait rangé bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et
+sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles,
+commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la
+vérité de cette masse de détails et de renseignements.</p>
+
+<p>C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier moment.
+C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque courrier une
+incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il était assailli par les
+plus horribles craintes. Il les écartait, mais toujours elles
+revenaient, plus fortes et plus irrésistibles à chaque fois, comme les
+lames de la marée montante.</p>
+
+<p>Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. Ses
+angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la veille maître
+Folgat lui avait écrit: <i>«Demain cesseront nos incertitudes. Demain le
+secret sera levé, et M. Jacques pourra recevoir maître Magloire, le
+défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, vous aurez des nouvelles.»</i></p>
+
+<p>Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois
+déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas venu,
+lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec
+Antoine, le domestique de monsieur Jacques...</p>
+
+<p>Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore que
+la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était par les
+fatigues d'une nuit de chemin de fer.</p>
+
+<p>Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le valet de
+chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix frémissante, de cette
+voix qui sollicite et cependant redoute une réponse décisive:</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux ou malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Triste!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! Jacques aurait-il avoué?</p>
+
+<p>&mdash;Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est disculpé, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous
+tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour
+ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui
+manquent.</p>
+
+<p>Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le croyez-vous donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître Folgat, qui
+vient d'arriver par le même train que moi, et que vous verrez
+aujourd'hui même, espère en découvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves de quoi?</p>
+
+<p>Peut-être M<sup>me</sup> de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle
+avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de
+Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:)
+C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>La marquise ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de
+Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu se venger...</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Elle voulait être libre...</p>
+
+<p>D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour
+aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de
+coïncidences inouïes...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain de
+quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. Pensez-vous
+donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils
+sont victimes de la fatalité, d'une intrigue ténébreuse et, enfin, d'une
+erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, à
+notre époque, après l'enquête du juge d'instruction et l'examen de la
+chambre des mises en accusation...</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elles échouent?... M<sup>me</sup> de Boiscoran baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'adviendrait-il? insista le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions
+cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.</p>
+
+<p>La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face
+s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable colère
+étincelait dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, et
+c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute
+naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe
+en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un Boiscoran au
+bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prétends pas qu'un
+Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entraînements
+insensés... Seulement, un Boiscoran revenu à lui se ferait justice
+lui-même. Le sang lave tout. Jacques, lui, préfère le bourreau, il
+attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera
+content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années
+de travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de
+mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon
+fils!</p>
+
+<p>Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure
+atroce.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si
+vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre passé...
+Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle
+année monsieur de Margeril a refusé de se battre avec moi!</p>
+
+<p>L'indignation rendait des forces à la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire cela,
+après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels souvenirs
+qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous
+invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous
+parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais être à mon gré
+ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas éclaircir mes
+doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos.
+Nous avons vécu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi
+qu'un mur d'airain, s'est dressé le soupçon.</p>
+
+<p>Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison à
+mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon fils!</p>
+
+<p>Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses,
+reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau
+limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre secousse, remontent à la
+surface.</p>
+
+<p>Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de Boiscoran se
+tordait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est horrible,
+monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice infâme au
+martyre que j'endure!</p>
+
+<p>M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai été imprudente et inconsidérée.
+J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait fête, et
+vous, mon mari, mon guide, tout à votre ambition, vous paraissiez
+m'abandonner... Je n'ai pas su prévoir les conséquences d'une
+coquetterie bien inoffensive...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-les donc, maintenant, ces conséquences. Après trente ans, je
+renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il
+expie la faute de sa mère. Fatalement, votre fils devait convoiter et
+prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il
+périsse par un adultère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous êtes refusé à une
+explication qui m'eût justifiée...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'ai reculé devant une explication qui, avec votre
+intraitable orgueil, eût abouti fatalement à une rupture, c'est-à-dire à
+un affreux scandale.</p>
+
+<p>La marquise eût pu répondre à son mari qu'en se refusant à sa
+justification, il avait renoncé au droit d'articuler un reproche. À quoi
+bon!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un
+homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livré son
+nom. Je suis allé le trouver en lui disant que j'exigeais une
+satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler,
+même à nos témoins, le motif réel de notre rencontre. Il m'a refusé la
+satisfaction que je lui demandais, répondant qu'il ne me la devait pas,
+que vous aviez été calomniée et qu'il ne se battrait avec moi que si je
+l'insultais publiquement...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire après cela? Commencer une enquête? Vos précautions devaient
+être prises pour qu'elle n'aboutît pas. Vous épier? C'eût été me
+dégrader inutilement, puisque vous étiez sur vos gardes. Fallait-il
+plaider en séparation? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous
+traîner devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et
+m'exposer aux railleries du vôtre... J'avais le droit de nous avilir, de
+déshonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier
+dans les journaux... Ah! plutôt être dupe mille fois!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran semblait confondue.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis
+tant d'années...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Voilà pourquoi, tout à coup, j'ai renoncé aux affaires, moi que
+vous appeliez ambitieux. Voilà pourquoi je me suis dérobé au monde, où
+toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage...
+Voilà pourquoi, vous abandonnant l'éducation de votre fils et la
+direction de votre maison, je suis devenu l'enragé collectionneur, le
+maniaque égoïste que l'on connaît! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement
+que vous découvrez que vous avez gâté ma vie?</p>
+
+<p>Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont
+M<sup>me</sup> de Boiscoran enveloppait son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez dit vos injustes soupçons, monsieur, répondit-elle, mais
+j'étais forte de mon innocence, et j'espérais que le temps et ma
+conduite les avaient effacés...</p>
+
+<p>&mdash;La foi perdue ne revient plus.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais l'épouvantable idée ne m'était venue que vous doutiez, que vous
+pouviez douter de votre paternité!</p>
+
+<p>Le marquis de Boiscoran secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'était ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais
+Jacques. Oui, malgré tout, malgré moi-même, je l'aimais! N'avait-il pas
+toutes les qualités qui sont l'orgueil et la joie d'une famille!
+N'était-il pas généreux et fier, ouvert à tous les nobles sentiments,
+affectueux et toujours empressé de me plaire! Jamais je n'ai eu qu'à me
+louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette exécrable
+guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il
+pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donnée!... Toujours, de
+tous côtés, me sont venues à son sujet des félicitations. On me vantait
+son intelligence, son application au travail. Hélas! c'est quand on me
+disait que j'étais un heureux père que j'étais le plus malheureux des
+hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, d'un mouvement
+irrésistible, de l'attirer sur mon c&#339;ur! Mais aussitôt le doute horrible
+tressaillait en moi. S'il n'était pas mon fils!... Et je le repoussais,
+et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre.</p>
+
+<p>Sa colère s'épuisait, usée par son excès même. Il s'attendrissait. Et se
+laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;S'il était mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il était innocent...
+Ah! ce doute est intolérable!... et moi qui me suis obstiné à ne pas
+bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour lui!... Je pouvais tout, au
+début. Il m'eût été si facile d'obtenir que l'instruction fût confiée à
+un autre qu'à ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son
+ennemi mortel!</p>
+
+<p>M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise était intraitable.
+Et cependant, blessée aussi cruellement qu'une femme puisse l'être, elle
+refoulait toutes les révoltes de son être et, songeant à son fils, elle
+demeurait humble.</p>
+
+<p>Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans
+la soirée de son départ, elle la tendit à son mari en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous lire ce que vous écrit notre fils, monsieur?</p>
+
+<p>D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe
+brisée, il lut:</p>
+
+<p><i>M'abandonnez-vous donc, mon père, quand tout le monde m'abandonne?
+Jamais votre affection ne m'a été si nécessaire. Le péril est immense.
+Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne
+s'est vu. Peut-être me sera-t-il impossible de démontrer mon innocence.
+Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un
+crime stupide et lâche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma résolution est
+prise, je lutterai jusqu'au bout... Jusqu'à mon dernier souffle, je
+défendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... Mais
+il est de ces choses qu'on n'écrit pas, et qu'on ne peut dire qu'à son
+père... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main
+serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation suprême à votre
+malheureux fils.</i></p>
+
+<p>D'un bloc, le marquis s'était dressé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! bien malheureux! s'écria-t-il. (Et s'inclinant à demi devant
+sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de
+tout me dire...</p>
+
+<p>L'amour de la mère étouffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre
+d'une hésitation, et comme si rien ne se fût passé, M<sup>me</sup> de Boiscoran
+répéta le récit de Jacques à maître Magloire.</p>
+
+<p>Le marquis semblait un homme assommé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inouï! répétait-il. (Et quand sa femme eut achevé:) Voilà donc,
+reprit-il, pourquoi Jacques s'était si fort irrité quand vous lui avez
+parlé d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que,
+s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre... Nous ne
+comprenions pas cette aversion...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce n'était pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que
+servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.</p>
+
+<p>En moins d'une minute, les résolutions les plus opposées se lurent sur
+le visage de M. de Boiscoran. Il hésita, et enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui est possible pour réparer mon inaction, dit-il, je le
+ferai. J'irai à Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauvé. Monsieur de
+Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le
+demande...</p>
+
+<p>Deux larmes brûlantes, les premières depuis le commencement de cette
+scène, jaillirent des yeux de la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me
+demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, excepté
+cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura pitié de nous,
+maître Folgat nous sauvera.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3>
+
+
+<p>Déjà maître Folgat était à l'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de
+l'inconnu, fièvre de la lutte, incertitude du résultat, convoitise du
+succès, affection, intérêt, passion, tout se réunissait pour exalter le
+génie du jeune avocat et fouetter son activité. Et au-dessus de tout
+encore planait, mystérieux et indéfinissable, le sentiment que lui
+inspirait M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p>
+
+<p>Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'était pas de
+l'amour, car dire amour, c'est dire espérance, et il savait bien que
+toute et à tout jamais M<sup>lle</sup> Denise appartenait à Jacques; c'était un
+sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se dévouer pour
+elle et désirer d'être pour quelque chose dans sa vie et dans son
+bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant
+ses clients, il était resté à Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il
+voulait sauver Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>À peine arrivé à la gare, il avait laissé la marquise de Boiscoran à la
+garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'était fait
+conduire chez lui.</p>
+
+<p>La veille, il avait adressé une dépêche, son domestique l'attendait. En
+moins de rien, il eut changé de vêtements. Remontant aussitôt en
+voiture, il partit à la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, à
+éclaircir cette ténébreuse intrigue.</p>
+
+<p>C'était un certain Goudar, qui avait à la préfecture de police des
+fonctions assez mal définies, mais assez bien rétribuées pour lui donner
+l'aisance. C'était un de ces agents à tout faire, que la police réserve
+pour les opérations délicates et les expéditions scabreuses, où il faut
+à la fois du flair et du tact, une intrépidité à toute épreuve et un
+imperturbable sang-froid.</p>
+
+<p>Maître Folgat avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier, lors
+de l'affaire de la Société d'Escompte mutuel. Lancé sur les traces du
+gérant, qui s'était enfui laissant un déficit de plusieurs millions,
+Goudar l'avait rejoint et arrêté au Canada, après trois mois de courses
+effrénées à travers l'Amérique.</p>
+
+<p>Mais le jour de son arrestation, ce gérant n'avait sur lui, dans son
+portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs.
+Qu'étaient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, il répondit
+qu'ils étaient dissipés; qu'il avait joué à la Bourse, qu'il avait été
+malheureux...</p>
+
+<p>Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcité par l'appât d'une
+récompense magnifique, il se remit en campagne et réussit, en moins de
+six semaines, à retrouver seize cent mille francs qui avaient été
+déposés à Londres chez une femme de m&#339;urs équivoques.</p>
+
+<p>L'histoire elle-même est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le génie
+d'investigation, la fertilité de ressources et d'expédients qu'avait dû
+déployer Goudar pour obtenir un tel résultat. Or, maître Folgat le
+savait exactement, lui qui avait été le conseil et l'avocat des
+actionnaires de la Société d'Escompte mutuel. Et il s'était bien juré
+que si jamais une occasion se présentait, c'est à cet habile homme qu'il
+aurait recours.</p>
+
+<p>Goudar, qui était marié et père de famille, demeurait au diable, route
+de Versailles, tout près des fortifications.</p>
+
+<p>Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il était, ma
+foi, propriétaire, véritable retraite du sage, avec un jardinet sur la
+route et, de l'autre côté, un vaste jardin où il cultivait des plantes
+et des fruits admirables, et où il élevait toutes sortes d'animaux.</p>
+
+<p>Car c'est un fait à remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent
+à la journée le fumier social, adorent la campagne et, dégoûtés sans
+doute des hommes, aiment de passion les bêtes et les fleurs.</p>
+
+<p>Lorsque maître Folgat descendit de voiture devant cette plaisante
+habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, éblouissante de beauté,
+de jeunesse et de fraîcheur, jouait dans le jardinet avec une petite
+fille de trois à quatre ans, toute blonde et toute rose.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Goudar, madame? demanda maître Folgat après avoir salué.</p>
+
+<p>La jeune femme rougit légèrement, et modeste, mais non embarrassée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix admirablement timbrée,
+est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette allée qui
+tourne la maison.</p>
+
+<p>Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas à apercevoir son
+homme.</p>
+
+<p>La tête couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras
+de chemise, ayant devant lui un tablier bleu à pièce et à poche comme en
+portent les jardiniers, Goudar était grimpé sur une échelle et
+s'appliquait à loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses
+treilles.</p>
+
+<p>Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tête, et tout de
+suite:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, maître Folgat chez moi!... Bonjour, maître!</p>
+
+<p>Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du
+premier coup d'&#339;il. Il n'eût certes pas, lui, reconnu ainsi le policier.
+Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis qu'ils ne s'étaient vus. Et
+combien de temps s'étaient-ils vus! pas une heure en deux fois.</p>
+
+<p>Il est vrai que Goudar était un de ces hommes dont on ne garde pas
+souvenir. De taille moyenne, il n'était ni gras ni maigre, ni brun ni
+blond, ni jeune ni vieux. Un employé aux passeports eût certainement
+écrit ainsi son signalement: front ordinaire, nez ordinaire, bouche
+ordinaire, yeux de couleur indécise, absence de signes particuliers.</p>
+
+<p>On ne pouvait pas dire qu'il eût l'air niais, mais il n'avait pas l'air
+intelligent. En lui, tout était ordinaire, moyen et indécis. Pas un
+trait saillant. Il devait fatalement passer inaperçu et être oublié
+aussitôt passé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez en train de préparer ma récolte pour l'hiver, dit-il à
+maître Folgat. Agréable besogne! Cependant je suis à vous. Encore ces
+trois grappes dans ces trois sacs, et je descends.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire d'un instant, et dès qu'il fut à terre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?</p>
+
+<p>Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les
+extases d'un propriétaire, il vantait la saveur de ses poires duchesse,
+il exaltait les couleurs éclatantes de ses dahlias, il célébrait
+l'aménagement de sa basse-cour, où se voyaient des cabanes pour les
+lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des espèces
+les plus variées.</p>
+
+<p>Du fond du c&#339;ur, maître Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de
+temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien
+le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchérissait-il sur tous les
+éloges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes grâces du
+policier, tirant un étui à cigares et le lui présentant tout ouvert:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en offrirais-je un? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je ne fume jamais, répondit Goudar. (Et voyant l'étonnement de
+l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer
+que l'odeur du tabac déplaît à ma femme...</p>
+
+<p>Positivement, si maître Folgat n'eût pas connu l'homme, il l'eût pris
+pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil,
+et, lui tirant sa révérence, il se fût retiré. Mais il l'avait vu à
+l'&#339;uvre, et à sa suite il visita et admira encore une serre bien
+établie, la couche des melons et la force des asperges.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce qu'enfin, conduisant son hôte au fond du jardin, sous une
+tonnelle où se trouvaient une table et des sièges rustiques:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, maître, et dites-moi votre
+affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine
+que vous êtes venu...</p>
+
+<p>Goudar était de ces hommes qui ont reçu en leur vie plus de confidences
+que dix confesseurs, dix avoués et dix médecins ensemble. On pouvait
+tout lui dire.</p>
+
+<p>Sans l'ombre d'une hésitation, et tout d'un trait, maître Folgat lui dit
+l'histoire de Jacques et de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p>
+
+<p>Il écouta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son
+visage tressaillît. Et quand l'avocat eut achevé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, répondit maître Folgat, je voudrais votre impression.
+Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pensez que, malgré tant de charges qui l'accablent, il faut
+croire à son innocence?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut étudier une affaire avant
+d'émettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat:) Mais
+voilà bien des préambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre aide, pour faire jaillir la vérité. L'homme de la préfecture,
+assurément, s'attendait à quelque proposition de ce genre. Après une
+minute de réflexion, regardant fixement maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procéder à une
+contre-instruction au bénéfice de la défense?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Et à l'insu de l'accusation?</p>
+
+<p>&mdash;Juste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat était
+trop au courant des affaires pour n'avoir pas prévu une certaine
+résistance, et il s'était préoccupé des moyens de triompher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des
+occupations journalières...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un
+congé d'un mois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiéterait à la
+préfecture de ce congé. On me surveillerait probablement. Et si l'on
+venait à découvrir que je me mêle de faire de la police pour le compte
+des particuliers, on me laverait la tête solidement et on se priverait
+de mes services.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de «oh!» On ferait ce que je vous dis, et on aurait
+raison. Car enfin, où irions-nous, et que deviendraient la sécurité et
+la liberté individuelles, si le premier venu avait le droit d'embaucher
+les agents de la préfecture et de les employer à sa fantaisie? Et que
+deviendrais-je, si je venais à perdre ma place?</p>
+
+<p>&mdash;La famille de monsieur de Boiscoran est riche et témoignerait
+magnifiquement sa reconnaissance à l'homme qui le sauverait...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de réussir à démontrer son
+innocence, je ne parvenais qu'à recueillir des preuves nouvelles de sa
+culpabilité?</p>
+
+<p>L'objection était si forte que maître Folgat n'essaya même pas de la
+discuter.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entrée de jeu une certaine
+somme qui vous resterait acquise quel que fût le résultat...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont pas à
+dédaigner, mais qu'en ferais-je, si j'étais mis à pied? Je n'ai pas à
+penser qu'à moi; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune
+cette bicoque qui n'est même pas finie de payer. Ma femme, qui est
+orpheline, n'avait en dot que son état de repriseuse de dentelles et de
+cachemires. Ma place n'est pas le Pérou, mais avec les gratifications
+extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs,
+sur lesquels j'en économise deux ou trois...</p>
+
+<p>D'un geste amical, le jeune avocat l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous offrais dix mille francs?...</p>
+
+<p>&mdash;Une année d'appointements...</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne répondit pas, mais
+son &#339;il brilla.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une affaire intéressante que celle de monsieur de Boiscoran,
+poursuivit maître Folgat, et telle qu'il ne s'en présente guère. L'homme
+qui parviendrait à démontrer l'inanité de l'accusation grandirait
+singulièrement sa réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Se ferait-il aussi des amis au parquet?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par
+amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la vanité est le
+grand mobile de quelques-uns de mes confrères; j'ai connu le père
+Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. Mon métier ne m'a
+jamais plu, et si je continue à l'exercer, c'est faute d'argent pour en
+entreprendre un autre. Il désespère ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas
+tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un
+beau matin avec un couteau planté entre les épaules.</p>
+
+<p>Sans cesser d'écouter, maître Folgat avait tiré de sa poche et posé sur
+la table un portefeuille fort gonflé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quinze mille francs, prononça-t-il, on peut entreprendre quelque
+chose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Il y a à vendre, touchant mon jardin, un terrain qui
+m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros à Paris et
+plairait joliment à ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits...</p>
+
+<p>L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succès, ces
+quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-être les
+doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus généreux des hommes, et
+ce lui serait une joie que de récompenser royalement l'homme qui
+l'aurait sauvé...</p>
+
+<p>Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze
+billets de mille francs qu'il étalait sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;À tout autre qu'à vous, continua-t-il, j'hésiterais à remettre
+d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reçu, ne s'occuperait
+peut-être plus de mon affaire. Mais je sais votre probité, et si en
+échange de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai
+tranquille... Voyons, est-ce dit?</p>
+
+<p>L'émotion du policier était grande, car si maître qu'il fût de ses
+impressions, il avait légèrement pâli.</p>
+
+<p>Hésitant, il maniait les billets de banque d'une main frémissante,
+jusqu'à ce que tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi deux minutes, dit-il.</p>
+
+<p>Et se levant brusquement, il courut vers la maison.</p>
+
+<p>Va-t-il consulter sa femme? se demandait maître Folgat.</p>
+
+<p>Il y allait positivement, car le moment d'après ils apparurent au bout
+de l'allée, discutant avec une certaine animation.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant à la tonnelle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, déclara Goudar, je suis votre homme.</p>
+
+<p>Joyeusement, l'avocat lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! s'écria-t-il, car, aidé par vous, je réponds presque du
+succès... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-nous à
+l'&#339;uvre?</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis à vous. Il
+faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai dans ma poche...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, nous allons y aller immédiatement, car il me faut avant
+tout reconnaître le terrain... Et vous allez voir si je suis long à ma
+toilette!</p>
+
+<p>Moins d'un quart d'heure après, effectivement, il reparaissait, vêtu
+d'une longue redingote noire et ganté, présentant le type achevé de ces
+dignes boutiquiers retirés, après fortune faite, qu'on rencontre dans la
+banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisiveté et
+l'incurable regret de leur boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit-il à l'avocat.</p>
+
+<p>Et après avoir salué M<sup>me</sup> Goudar, qui les accompagna de son plus
+radieux sourire, ils montèrent en voiture en criant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue des Vignes, 23!</p>
+
+<p>C'est une singulière rue que cette rue des Vignes, qui ne mène nulle
+part, peu connue et si peu fréquentée que l'herbe y pousse dru. Très
+longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de
+Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse, à peine
+pavée, elle ressemble bien plus à une ruelle de village qu'à une des
+voies de Paris. Point de boutiques, à peine quelques maisons, mais de
+droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels
+s'élèvent de grands arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystérieux rendez-vous,
+grommelait Goudar. Trop bien choisi même, car nous n'y trouverons pas de
+renseignements.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta devant une petite porte percée dans un vieux mur
+dont les nombreuses réparations trahissaient les ravages des deux
+sièges.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de
+maison...</p>
+
+<p>On ne la voyait pas de la rue, mais étant entrés, maître Folgat et
+Goudar l'aperçurent, s'élevant au milieu d'un immense jardin, simple et
+coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes
+fraîchement peintes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria l'homme de la préfecture, qu'un jardinier serait
+bien ici!</p>
+
+<p>Et maître Folgat devina à son accent de telles convoitises que, tout
+aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sûr qu'il
+ne gardera pas cette habitation...</p>
+
+<p>&mdash;Visitons! dit l'agent d'un ton qui révélait une envie immense de
+réussir.</p>
+
+<p>Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis,
+tentures, tout était neuf, et c'est inutilement que Goudar et maître
+Folgat explorèrent les quatre pièces du rez-de-chaussée et les quatre
+pièces de l'étage supérieur, le sous-sol, où était la cuisine, et enfin
+les greniers.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, déclara l'homme
+de la préfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un
+après-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux à faire. Voyons les gens
+des environs...</p>
+
+<p>Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef
+d'institution et un nourrisseur, un serrurier en bâtiments et un loueur
+de voitures, cinq ou six propriétaires et l'inévitable marchand de
+vin-traiteur constituent toute la population.</p>
+
+<p>&mdash;Notre tournée sera bientôt faite, dit l'homme de police, après avoir
+ordonné au cocher d'aller attendre au bout de la rue.</p>
+
+<p>Ni le chef d'institution ni ses employés ne savaient rien.</p>
+
+<p>Le nourrisseur avait ouï dire que la maison numéro 23 appartenait à un
+Anglais, mais il ne l'avait jamais aperçu et ignorait même son nom.</p>
+
+<p>Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il
+avait fait pour lui divers travaux dont il avait été fort bien payé et
+avait eu par conséquent occasion de le voir, mais il y avait si
+longtemps de cela qu'il se déclarait incapable de le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Nous jouons de malheur, disait maître Folgat après cette troisième
+visite.</p>
+
+<p>Plus fidèle était la mémoire du loueur de voitures. Il connaissait fort
+bien, affirma-t-il, l'Anglais du numéro 23, l'ayant conduit deux ou
+trois fois, et le signalement qu'il en donna était exactement celui de
+Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un
+temps affreux, sir Burnett était venu de sa personne lui demander une
+voiture. C'était pour une dame qui y était montée seule et qui s'était
+fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit était sombre, la dame
+portait un voile épais, il n'avait pas distingué ses traits, et tout ce
+qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus
+de la moyenne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le
+mieux renseigné doit être le marchand de vin. Si j'étais seul, je
+déjeunerais chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'y déjeunerai volontiers avec vous, déclara maître Folgat.</p>
+
+<p>Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.</p>
+
+<p>Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garçon, qui
+habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir
+Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood.</p>
+
+<p>Et, tout en servant, il donnait quantité de détails.</p>
+
+<p>Suky, racontait-il, était une grande diablesse de plus de cinq pieds,
+rousse à mettre le feu à ses bonnets, et qui avait les grâces d'un
+cuirassier habillé en femme. Il avait souvent et longuement causé avec
+elle, quand elle venait chercher une portion du «plat du jour» pour son
+dîner, ou acheter de la bière qu'elle aimait beaucoup.</p>
+
+<p>Elle se déclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y était
+bien payée et qu'elle n'avait autant dire rien à faire, puisqu'elle
+était seule à la maison les trois quarts de l'année.</p>
+
+<p>Par elle, le garçon marchand de vin avait appris que M. Burnett devait
+avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour
+recevoir une dame. Même, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais,
+prétendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du
+nez, tant elle savait bien prendre ses précautions; mais elle se
+promettait bien qu'elle finirait par la dévisager...</p>
+
+<p>&mdash;Et comptez qu'elle y aura réussi tôt ou tard, souffla Goudar à
+l'oreille de maître Folgat.</p>
+
+<p>Enfin, par ce garçon marchand de vin, on sut encore que Suky avait été
+très liée avec la servante d'un vieux rentier célibataire qui demeurait
+au numéro 27.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller, décida Goudar.</p>
+
+<p>Précisément, le maître de cette fille venait de sortir, et elle était
+seule au logis. Un peu effrayée d'abord de la visite et des questions de
+ces deux inconnus, elle ne tarda pas à se rassurer aux patelinages de
+l'homme de la préfecture, et, comme elle avait la langue des mieux
+pendues, elle confirma pleinement et développa toutes les assertions du
+garçon marchand de vin.</p>
+
+<p>Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'était pas gênée pour
+lui dire que M. Burnett n'était pas anglais et ne s'appelait pas
+Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux
+nom, c'était pour y recevoir sa bonne amie, qui était une femme du grand
+monde, admirablement belle.</p>
+
+<p>Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitté Paris, Suky avait
+annoncé qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.</p>
+
+<p>En sortant de la maison du vieux rentier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au
+jeune avocat, et des jurés ne s'en contenteraient pas... Mais c'est
+assez pour confirmer, au moins en partie, le récit de monsieur Jacques
+de Boiscoran. Il nous est prouvé désormais qu'il recevait une femme qui
+avait le plus grand intérêt à se cacher. Était-ce, comme il l'affirme,
+madame de Claudieuse? C'est ce que Suky nous apprendrait, car
+certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky... Et,
+maintenant, remontons en voiture et rendons-nous à la préfecture. Vous
+m'attendrez au café du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un
+quart d'heure...</p>
+
+<p>Il en eut pour une grande heure et demie, et maître Folgat commençait à
+presque s'inquiéter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat:)
+J'ai été longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord,
+j'ai obtenu un congé d'un mois. J'ai ensuite mis la main précisément sur
+le gaillard dont je rêvais pour expédier à la recherche de sir Burnett
+et de Suky. C'est un brave garçon nommé Barousse, fin comme l'ambre, et
+qui parle anglais comme s'il était né à Londres. Il demande, ses frais
+de voyage payés, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de
+gratification s'il réussit. J'ai rendez-vous avec lui à six heures, pour
+lui rendre une réponse définitive. Si ces conditions vous conviennent,
+ce soir même, bien stylé par moi, il sera en route pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, maître Folgat sortit un billet de mille francs en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour les premiers frais. Goudar avait achevé son bock.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, maître, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller rôder
+rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar
+de Bruc, le père de madame de Claudieuse. Peut-être y récolterai-je
+quelque chose. Demain, je passerai la journée à étudier à la loupe la
+maison de la rue des Vignes, et à interroger les fournisseurs dont vous
+m'avez donné la liste. Après-demain, j'aurai probablement fini ici.
+Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver à Sauveterre un
+individu qui sera moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur
+de Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop jolie
+maison... Allons, au revoir à Sauveterre.</p>
+
+<p>Quatre heures sonnaient.</p>
+
+<p>Sur les talons de Goudar, maître Folgat quitta le café et descendit les
+quais pour gagner la rue de l'Université. Il avait hâte de revoir M. et
+M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise repose, lui répondit le valet auquel il s'adressa,
+mais monsieur le marquis est dans son cabinet.</p>
+
+<p>C'est là, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout
+bouleversé de l'épouvantable scène du matin.</p>
+
+<p>Il n'avait rien dit à sa femme qu'il ne pensât, malheureusement; mais il
+était désespéré de l'avoir dit en de telles circonstances. Et,
+cependant, il en éprouvait un grand soulagement, car, en vérité, il se
+sentait en partie délivré des horribles doutes dont il avait si
+longtemps gardé le secret.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit entrer maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altérée. Minutieusement le jeune
+avocat répéta le récit de la marquise; mais il dit, en outre, ce qu'elle
+n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les projets désespérés de
+Jacques.</p>
+
+<p>À cette révélation, M. de Boiscoran eut un geste désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait à se
+tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous avons eu bien de la peine, maître Magloire et moi, ajouta
+maître Folgat, à triompher de sa résolution, bien de la peine à lui
+faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit
+de recourir au suicide...</p>
+
+<p>Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ai été cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre malheureux
+enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis résolu
+à accompagner madame de Boiscoran à Sauveterre... Quand partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne me retient plus à Paris, tout ce que j'avais à y faire est
+fait, et je pourrais partir ce soir même... Mais je suis vraiment trop
+fatigué. Je compte prendre demain matin le train de dix heures
+quarante-cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce
+pas? Demain, à dix heures à la gare d'Orléans. Nous serons à Sauveterre
+à minuit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3>
+
+
+<p>Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son départ de Sauveterre,
+était allée rendre visite à son fils, M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré avait
+demandé à y aller avec elle.</p>
+
+<p>Refusée, la jeune fille n'avait pas insisté.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement,
+mais qu'importe!</p>
+
+<p>Et elle s'était réfugiée au salon, et là, assise à la place où elle
+s'asseyait autrefois, en ces temps heureux où Jacques passait près
+d'elle toutes ses soirées, elle était restée de longues heures immobile,
+les sourcils froncés, semblant suivre de l'&#339;il dans l'espace des scènes
+invisibles pour les autres.</p>
+
+<p>L'inquiétude était sans bornes de grand-père Chandoré et des tantes
+Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-être qu'elle ne se savait
+elle-même, Denise, leur enfant adorée, leur plus cher et leur unique
+souci depuis bientôt vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des
+expressions de cette physionomie, miroir fidèle de l'âme la plus pure.
+C'est qu'à un tressaillement de son visage, à un geste, à une intonation
+de sa voix, ils s'étaient habitués à démêler ses pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Denise médite quelque grave projet, disaient les tantes
+à M. de Chandoré. Elle réfléchit, elle calcule, elle est en train de
+prendre une résolution.</p>
+
+<p>C'était l'avis du vieux gentilhomme. Et à plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&mdash;À quoi penses-tu, chère fille? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;À rien, bon papa, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es plus triste encore qu'à l'ordinaire; pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! le sais-je moi-même! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le
+c&#339;ur plein de soleil ou plein de brume!</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduisît chez ses
+couturières, et, comme elle y trouva Méchinet, le greffier, elle resta
+en conférence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur
+Seignebos étant venu, elle le guetta à sa sortie et le tint longtemps à
+causer tout bas devant la porte.</p>
+
+<p>Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui fût permis d'aller
+visiter Jacques.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu
+que l'aînée des tantes Lavarande, M<sup>lle</sup> Adélaïde, l'accompagnerait.</p>
+
+<p>Et, sur les deux heures, elles frappaient à la porte de la prison et
+demandaient Jacques au geôlier qui était venu leur ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours le chercher, mademoiselle, répondit Blangin. En attendant,
+prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement
+humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.</p>
+
+<p>Ainsi fit M<sup>lle</sup> Denise, ou plutôt elle fit plus, car laissant la tante
+Lavarande dans la pièce du bas, elle entraîna M<sup>me</sup> Blangin dans la
+chambre du haut, ayant, prétendit-elle, quelque chose à lui dire.</p>
+
+<p>Quand elles redescendirent, Blangin était de retour, annonçant que M. de
+Boiscoran attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! dit la jeune fille en entraînant sa tante. Mais elle n'avait
+pas fait dix pas dans l'étroit et long corridor qui menait au parloir,
+qu'elle s'arrêta. Saisie par l'humidité qui tombait des voûtes comme un
+linceul glacé, fléchissant sous l'excès des plus terribles émotions,
+elle chancelait et en était réduite à s'appuyer au mur tout fleuri de
+salpêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! elle se trouve mal! s'écria M<sup>lle</sup> Adélaïde.</p>
+
+<p>Du geste, M<sup>lle</sup> Denise lui imposa silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son énergie,
+et appuyant sa petite main caressante sur l'épaule de la vieille
+demoiselle:) Tante aimée, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un
+immense service... C'est bien important, ce que j'ai à dire à Jacques,
+et il serait très dangereux qu'on l'entendît... Je sais qu'on épie
+souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce
+corridor; si quelqu'un venait, tu nous préviendrais...</p>
+
+<p>&mdash;Y songes-tu, chère enfant, serait-il convenable...</p>
+
+<p>La jeune fille l'arrêta encore.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, était-ce convenable?
+Hélas! dans notre situation, toute démarche est convenable qui peut être
+utile!</p>
+
+<p>Et comme tante Lavarande ne répondait pas, certaine de sa ponctuelle
+soumission, elle s'avança vers le parloir.</p>
+
+<p>&mdash;Denise! s'écria Jacques dès qu'elle apparut sur le seuil. Denise!...</p>
+
+<p>Il était debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre,
+plus blanc que le plâtre de la muraille, mais calme, en apparence, et
+presque souriant. La violence qu'il se faisait était horrible. Mais
+pouvait-il laisser voir à sa fiancée l'horreur de son désespoir! Ne
+devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer?</p>
+
+<p>S'avançant vers elle et lui prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes bonne d'être venue, commença-t-il, trop bonne! Et
+cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et
+je tressaille à tous les grincements de la porte de la prison. Mais me
+pardonnerez-vous jamais de vous avoir réduite à pénétrer, pour me voir,
+dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas même la
+sinistre poésie de l'horrible?</p>
+
+<p>Elle le regardait avec une fixité si obstinée que les paroles finirent
+par expirer sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous mens, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Pourquoi affecter cette tranquillité si loin de votre âme, et
+cette gaieté qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? Me
+jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vérité, ou si faible
+et si veule que je ne puisse porter ma moitié de nos peines!... Cessez
+de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperçue, et
+je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais suffit: vous êtes
+renvoyé devant la cour d'assises...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son
+arrêt!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle le rendra, et il sera fatal.</p>
+
+<p>C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et pourtant,
+s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé:</p>
+
+<p>&mdash;Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitté.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, saisissant les
+poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne
+l'eût crue capable:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas
+le droit de la courir.</p>
+
+<p>Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! Comprenait-il
+bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprême désespoir
+auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il faut fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir!...</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les
+geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin.
+Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sellé vous
+attend hors de la ville et des relais ont été préparés. Vous montez à
+cheval, et en quatre heures vous êtes à La Rochelle. Là, un de ces
+bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend à
+son bord et vous transporte en Angleterre...</p>
+
+<p>Jacques hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne puis pas
+abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...</p>
+
+<p>Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez
+pas seul...</p>
+
+<p>D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation!</p>
+
+<p>Et cependant, d'une voix plus forte, M<sup>lle</sup> Denise poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout trahit.
+Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous
+vous rejoindrons en Angleterre... Vous changerez de nom et nous
+passerons en Amérique, et nous chercherons bien avant dans les terres,
+loin des villes et des hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous
+fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques,
+c'est le pays où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux!</p>
+
+<p>Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son être
+par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber
+son masque d'impassible insouciance.</p>
+
+<p>Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de
+dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui
+réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les autres
+jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la fortune, la beauté,
+et qui était la réalisation sublime de tout ce qui se peut concevoir
+d'angélique et de pur.</p>
+
+<p>Ah! elle ne calculait pas, celle-là&mdash;comme l'autre!... Elle ne songeait
+pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un premier
+baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, et de
+l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et sans
+arrière-pensée qu'elle s'abandonnait!</p>
+
+<p>Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de lui, et
+lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, que ce bonheur
+lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme fléchissait sous le
+poids.</p>
+
+<p>Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à coup,
+d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la pressant contre
+sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à demi dénoués:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de votre
+fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il
+advienne, ma part de félicité...</p>
+
+<p>Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux mains
+d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant son beau
+regard dans les yeux de Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Fixons donc le jour, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de votre évasion.</p>
+
+<p>Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il
+planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la
+réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit tout à
+coup, et d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de faire, il
+ne saurait se réaliser...</p>
+
+<p>Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt
+réjouie.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez, Jacques! Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et
+partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que
+mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgré
+moi?...</p>
+
+<p>Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte
+se détremper son énergie, et sa volonté vaciller.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne
+m'enlevez pas mon courage!</p>
+
+<p>Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat
+insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous êtes condamné?...</p>
+
+<p>&mdash;Je puis l'être, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se tordait les
+mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, quelles
+paroles employer?...</p>
+
+<p>Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je
+vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la liberté, c'est
+le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que voulez-vous? Faut-il
+que je me traîne à vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser
+aux pieds de Jacques.) Fuyez, répétait-elle, fuyez!</p>
+
+<p>Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par l'excès même
+de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang-froid. Maîtrisant
+l'affreux désordre de sa pensée, il releva M<sup>lle</sup> Denise et la porta
+toute défaillante jusqu'au banc grossier du parloir.</p>
+
+<p>S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez-moi. Je
+suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. Absent, je
+n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans discussion, je
+serais condamné, flétri, déshonoré sans retour...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! dit-elle encore.</p>
+
+<p>Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la
+ramènerait à la raison. Il se releva et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc, prononça-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez.
+M'évader est aisé, j'en conviens. Je crois comme vous que nous
+gagnerions facilement l'Angleterre, et même que nous réussirions à nous
+embarquer sans être inquiétés... Mais après? Le câble transatlantique
+devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol
+américain, j'y trouverais sans doute des agents chargés de m'arrêter...
+Supposons cependant que j'échappe à ce premier danger! Croyez-vous qu'il
+soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il
+n'en est pas... Aux plus extrêmes limites de la civilisation, je
+rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le traité
+d'extradition à la main, me livreraient à la justice de mon pays. Seul,
+je parviendrais peut-être à déjouer toutes les recherches. Je n'y
+réussirais jamais vous ayant avec moi et ayant près de nous votre
+grand-père et les tantes Lavarande.</p>
+
+<p>Frappée de ces objections dont elle n'avait pas même eu l'idée, M<sup>lle</sup>
+de Chandoré se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons échappé à tous
+les périls. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce que doit être
+que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les
+regards d'un étranger et de trembler sans cesse d'être découvert!...
+Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces
+bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette
+existence est si épouvantable qu'on a vu des scélérats endurcis se
+livrer pour en finir, et donner leur tête en échange d'une nuit de
+sommeil!</p>
+
+<p>Pareilles aux perles d'un collier qui s'égrène, de grosses larmes
+roulaient silencieuses sur les joues de M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux,
+si vous êtes condamné!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tête à la
+destinée et défendu mon honneur. Et, quelle que puisse être la
+condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon c&#339;ur n'aura pas
+cessé de battre, je continuerai à lutter. Et si je meurs avant d'avoir
+démontré mon innocence, c'est à mes amis, à mes parents, à vous, Denise,
+que je léguerai la tâche de poursuivre ma réhabilitation!</p>
+
+<p>Elle était digne de comprendre et de partager de tels sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me
+pardonner...</p>
+
+<p>Elle s'était levée, et après quelques instants elle s'apprêtait à se
+retirer, lorsque Jacques la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient à
+favoriser mon évasion ne consentiraient-ils pas à me fournir le moyen de
+passer un soir quelques heures hors de la prison?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en
+assurerai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ce serait peut-être une suprême ressource...</p>
+
+<p>Ils se séparèrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se
+promettant de se revoir les jours suivants.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa
+longue faction, et elles se hâtèrent de regagner la rue de la Rampe.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es pâle, mon Dieu! s'écria M. de Chandoré en apercevant sa
+petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glacé jusque
+dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait dépendu que de
+Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas
+fait, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! C'est un honnête homme! s'écria-t-il. (Et effleurant de ses lèvres
+le front de M<sup>lle</sup> Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais?
+murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! répondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3>
+
+
+<p>&mdash;Vous savez la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Chandoré est allée visiter monsieur de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Château, au
+bras de l'aînée des demoiselles de Lavarande. Entrée à la prison à deux
+heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'à trois heures un quart.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune personne est folle!</p>
+
+<p>&mdash;Et la tante, que dites-vous de la tante?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est plus folle encore que sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur de Chandoré?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques pareilles.
+Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont toujours fait les
+quatre volontés de mademoiselle Denise...</p>
+
+<p>&mdash;Jolie éducation!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible qu'une
+jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser...</p>
+
+<p>Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de M<sup>lle</sup>
+Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la
+ville.</p>
+
+<p>Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est
+excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en conséquence,
+le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on n'y badine pas sur
+le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se
+pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se déclarait contre
+Jacques de Boiscoran. Il était à terre, on se disputait la gloire de le
+frapper.</p>
+
+<p>S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle
+littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué
+d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles, dont
+l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait
+plus: «Est-il innocent?»</p>
+
+<p>L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les
+habiles efforts de Méchinet avaient également échoué.</p>
+
+<p>«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de gens
+qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président des assises,
+afin d'être des premiers à lui demander des places.</p>
+
+<p>Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au procès et
+à tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient mêlés. On
+voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M. et M<sup>me</sup> de
+Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, maître Magloire, M<sup>lle</sup> de
+Chandoré, M<sup>me</sup> de Boiscoran, le docteur Seignebos.</p>
+
+<p>On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de
+la culpabilité de Jacques.</p>
+
+<p>On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait
+généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on attribuait à
+une fierté aussi excessive que déplacée, et on disait: «Il faut qu'il
+n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester comme cela des mois à
+Sauveterre...»</p>
+
+<p>Tout naturellement le rédacteur de L<i>'Indépendant de Sauveterre</i>
+exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée d'intérêt. Il
+en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de L<i>'Impartial de la
+Seudre</i>, qu'il accusait de bonapartisme et qui lui répondait par
+l'épithète de communard.</p>
+
+<p>Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe
+à <i>l'Affaire Boiscoranz</i>. Et il écrivait, usant et abusant de
+l'initiale:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La santé du comte de C..., bien loin de s'améliorer, décline
+visiblement. Il se levait lors de son installation à Sauveterre, et
+maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui,
+dans le principe, semblait présenter le moins de danger, celle de
+l'épaule, s'est soudainement aggravée sous l'influence des chaleurs
+tropicales de ces derniers jours. À un moment, on a pu redouter la
+gangrène, et croire qu'il en faudrait venir à une amputation. Hier,
+M. le docteur S... nous a paru inquiet.</p>
+
+<p>Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles
+du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de la
+rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
+déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger.
+Au milieu de si cruelles épreuves, M<sup>me</sup> la comtesse de C... est
+admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi,
+lorsqu'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
+venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
+les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère
+admiration.</p></div>
+
+<p>«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un tel
+article. Le lendemain, ils lisaient:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et M<sup>me</sup> la supérieure a
+bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
+le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson.
+L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été
+soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence
+allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et
+à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. À
+peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui. Il
+n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un pauvre
+animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à travers
+les cours et les jardins de l'hospice.</p>
+
+<p>M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a presque
+totalement renoncé à le voir.</p>
+
+<p>Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en témoignage.
+Des informations puisées aux meilleures sources nous autorisent à
+croire, au contraire, que les débats perdront cet élément si
+dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas devant le jury.</p></div>
+
+<p>«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la Providence»,
+disaient, après cela, en hochant la tête, des gens qui n'étaient pas
+bien éloignés d'y voir un miracle.</p>
+
+<p>Le jour suivant, le rédacteur de L<i>'Indépendant</i> s'occupait de M.
+Galpin-Daveline:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M. G.-D..., écrivait-il, le juge d'instruction, est en ce moment
+assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une enquête
+aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure
+qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en accusation
+pour prendre un congé qu'il compte passer à une des stations
+thermales des Pyrénées.</p></div>
+
+<p>Arrivait alors le tour de Jacques:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
+détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui nous
+parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
+souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à
+préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats...</p></div>
+
+<p>Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Le secret de M. J. de B... vient d'être levé.</p></div>
+
+<p>Ou:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs, maître
+M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître F..., un
+jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a duré
+plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos
+lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation
+pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son
+innocence...</p></div>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M. de B... a reçu hier la visite de sa mère.</p></div>
+
+<p>Ou enfin:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de M<sup>me</sup> la
+marquise de B... et de maître F...&mdash;Notre correspondant de Poitiers
+nous écrit que la décision de la chambre des mises en accusation ne
+saurait tarder.</p></div>
+
+<p>Jamais L<i>'Indépendant de Sauveterre</i> n'avait eu tant de lecteurs
+assidus.</p>
+
+<p>Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de dés&#339;uvrés
+s'étaient constitués les espions volontaires des amis de Jacques et
+passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se passait chez M. de
+Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les domestiques et les
+interrogeaient.</p>
+
+<p>Voilà comment, le soir de la visite de M<sup>lle</sup> Denise à la prison, il se
+trouvait des gens à flâner rue de la Rampe.</p>
+
+<p>Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M. de Chandoré
+sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la porte.</p>
+
+<p>À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent place,
+et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.</p>
+
+<p>Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux.</p>
+
+<p>Et ils suivirent la voiture.</p>
+
+<p>C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père
+Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du
+marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui
+dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la régularité et
+garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes
+pataches, dont le conducteur, au moment du départ, avait toujours oublié
+une commission.</p>
+
+<p>À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures
+cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était
+silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef de la
+station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employés et
+facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la salle d'attente.</p>
+
+<p>Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son parti, et
+c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré et le docteur
+Seignebos se mirent à se promener de long en large dans la cour.</p>
+
+<p>On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur
+ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient observés.
+C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que les autres,
+avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous
+les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se disaient: ah çà!
+qu'attendent-ils comme cela?</p>
+
+<p>Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station
+parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les
+facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en se frottant les
+yeux, des jurons retentirent, les portes claquèrent, et le sable cria
+sous la roue des brouettes.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de
+tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie, brilla
+dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la
+locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle
+d'attente.</p>
+
+<p>Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et M<sup>me</sup> de Boiscoran parut,
+s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de
+voyage à la main, suivait.</p>
+
+<p>Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient venus
+coller l'&#339;il à une des fenêtres.</p>
+
+<p>Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du
+conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils
+étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé.</p>
+
+<p>L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne
+désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle
+littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce cercle,
+depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu pour y perdre
+très joliment son billet de cinq cents francs.</p>
+
+<p>Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques années.
+À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les
+cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voilà
+que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et
+d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous-préfet à Sauveterre. Il s'y
+ennuya et, pour se distraire, il eut l'idée d'inoculer aux habitués du
+cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais
+les autres y prirent un goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été
+changé, mais le baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la
+société».</p>
+
+<p>Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour
+leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de la répandre, ils
+eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à cette première
+entrevue de M. de Chandoré et du marquis de Boiscoran.</p>
+
+<p>D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la rencontre
+l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les mains... Ils
+avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouche pour se
+parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient
+aux lèvres leur fussent retombées dans le c&#339;ur... Entre eux, d'ailleurs,
+qu'était-il besoin de paroles! N'était-ce pas assez de cette muette
+étreinte pour que le père de Jacques comprît tout ce que devait souffrir
+le grand-père de Denise!</p>
+
+<p>Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur
+Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint à
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?</p>
+
+<p>Ils sortirent.</p>
+
+<p>La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse noire
+de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du ciel les deux
+tours du vieux château transformé en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où est
+enfermé mon fils accusé d'un crime atroce...</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant le
+marquis à monter en voiture.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il
+le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses
+espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées.</p>
+
+<p>Maître Folgat s'informa de M<sup>lle</sup> Denise, qu'il avait été surpris de ne
+pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était restée à
+la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie à maître
+Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où parler est un
+supplice.</p>
+
+<p>Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour
+maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se voir
+à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise,
+émousse les sensations. Une poignée de main de M. de Chandoré l'avait
+plus remué que toutes les lettres qu'il avait reçues depuis un mois. Et,
+en découvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte
+de l'épouvantable torture de ce malheureux impuissant à se disculper.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si
+tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup.</p>
+
+<p>Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils
+désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée de
+Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques.</p>
+
+<p>La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la maison
+s'ouvrit aussitôt, et M<sup>me</sup> de Boiscoran se trouva dans les bras de
+Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon.</p>
+
+<p>Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais chaque
+minute désormais avait sa valeur.</p>
+
+<p>Rajustant ses lunettes:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos
+renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais, vous
+savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un simulateur et
+je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; en réalité, je
+l'observe de plus près que jamais...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous
+sachiez. Écoutez-moi...</p>
+
+<p>Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de son
+c&#339;ur, mais l'&#339;il étincelant d'énergie et d'une voix vibrante, elle
+raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand-père, c'est-à-dire les
+propositions qu'elle était allée porter à Jacques et son refus obstiné
+de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très bien! Si
+malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise terminait.</p>
+
+<p>Adressant à maître Magloire un regard de triomphe:</p>
+
+<p>&mdash;Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire
+que Jacques est un lâche assassin!</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à leur
+opinion plus qu'à la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la première
+fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je réponds de
+mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai demain... (Et, se
+penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle fût seule à
+l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des
+soupçons qui maintenant me font horreur.</p>
+
+<p>Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et elle
+dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes Lavarande.</p>
+
+<p>Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la porte,
+et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer, ses lunettes
+d'or:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement.
+Quelles nouvelles apportez-vous?</p>
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XX</h3>
+
+
+<p>Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra tout
+effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut debout.</p>
+
+<p>Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu de
+l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'était
+passé à se préparer à cette première entrevue.</p>
+
+<p>Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir.</p>
+
+<p>Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en suivant
+Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se
+préoccupait-il que de se composer un visage impassible et de préparer
+une phrase strictement respectueuse.</p>
+
+<p>Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les bras de
+son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!</p>
+
+<p>De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran n'avait
+été si rudement secoué.</p>
+
+<p>Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant pour
+le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si longtemps l'avaient
+déchiré.</p>
+
+<p>Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son
+attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
+hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, soudain,
+passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement extraordinaire
+de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes,
+entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques mèches blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques. (Et avec
+un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père, reprit-il, comment ne
+m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi avez-vous tant tardé?</p>
+
+<p>Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question. Mais
+pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret lamentable
+de son abstention!</p>
+
+<p>Détournant un peu la tête:</p>
+
+<p>&mdash;En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus utilement.</p>
+
+<p>Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute!
+Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton
+innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on
+t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!»</p>
+
+<p>Jacques hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et cependant vous
+voyez où elle m'a conduit.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des yeux du
+marquis de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...</p>
+
+<p>Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son c&#339;ur
+se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent. Et serrant
+entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et
+cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre
+absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je me croyais
+abandonné, renié!</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un
+c&#339;ur où verser toutes les amertumes dont son c&#339;ur débordait. Devant sa
+mère et devant M<sup>lle</sup> Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler
+son désespoir. L'incrédulité de maître Magloire avait empêché toute
+expansion; maître Folgat, tout en lui étant aussi sympathique que
+possible, n'était pour lui qu'un inconnu.</p>
+
+<p>Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus précieux
+qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à craindre de se
+livrer?</p>
+
+<p>&mdash;Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi
+inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer! Connaître le
+coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas compris dès le
+premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien été un
+instant effrayé en reconnaissant l'importance des charges qui
+s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé à me rassurer en me
+disant que la justice saurait bien démêler la vérité. La justice!
+C'était mon ami Galpin-Daveline qui la représentait, et il se souciait
+bien de la vérité, vraiment, pourvu qu'il prouvât que son coupable était
+le coupable. Et comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de
+l'instruction, mon père, et vous verrez de quel concours infernal de
+circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse.
+Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance mystérieuse, aveugle et
+absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalité.</p>
+
+<p>Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se taisait.
+Et Jacques continuait:</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes lèvres le
+nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré, maître Magloire,
+mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a semblé que tout était
+perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre issue que la cour d'assises,
+c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud. J'ai voulu me tuer. J'étais résolu
+à me débarrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes
+amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il
+me restera une lueur d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai
+pas le droit de disposer de ma vie...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit!</p>
+
+<p>&mdash;Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... Savez-vous
+ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais avec elle. Mon
+père, la tentation a été terrible... Libre, Denise à moi, que
+m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, cette amie
+incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes, elle s'est mise
+à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute du salut, et je reste!</p>
+
+<p>Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
+cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes.
+Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de rage, comme il en
+avait eu trop depuis son emprisonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un tel
+châtiment!</p>
+
+<p>Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il.</p>
+
+<p>Jacques haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...</p>
+
+<p>&mdash;L'adultère est un crime, Jacques...</p>
+
+<p>&mdash;Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon père,
+vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui n'a rien de
+sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volontiers,
+dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est vrai, arme le mari du
+droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse à la loi, elle punit
+les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de
+santé...</p>
+
+<p>Ah! s'il eût su, le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse prétend, à
+ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible...</p>
+
+<p>Le marquis de Boiscoran frémit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi,
+insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce que
+serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à apprendre la
+vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne comprenez donc pas
+qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner sa vie, pour perdre
+probablement la vie de cette fille, qui est la vôtre... Vous ne vous
+êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme
+souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous
+êtes victime...</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son secret... Se
+maîtrisant, grâce à un héroïque effort:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous
+dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera pas, et que,
+s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis à
+vos côtés...</p>
+
+<p>Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait été
+frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et de sa
+véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut comme une
+perception vague de la désolante vérité. Mais avant d'être formulé, le
+soupçon s'évanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de
+Boiscoran d'affronter à ses côtés l'épouvantable humiliation d'un
+jugement. Promesse sublime d'abnégation et de piété paternelle, pour qui
+savait son horreur du scandale, sa réserve hautaine et son respect de
+soi poussé jusqu'à l'exagération.</p>
+
+<p>Aussi, transporté de reconnaissance:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander pardon, à
+moi qui avais douté de votre c&#339;ur!</p>
+
+<p>De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et
+cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis réellement.
+J'espère encore que la cour d'assises nous sera épargnée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc survenu quelque incident nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître Folgat ont
+révélé des indices sur lesquels on peut baser de légitimes espérances.</p>
+
+<p>Jacques eut un geste de découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Des indices, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
+insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre, ils
+peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour vous
+avoir ramené maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! serais-je donc sauvé!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
+satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux que
+moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez pas
+longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand nous nous
+sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez-vous pour être à
+la prison avant deux heures...</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le
+corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont Blangin
+avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la
+correspondance de Jacques et de M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à
+vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une
+éternelle bonne humeur.</p>
+
+<p>Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire autrefois. À
+la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il n'avait que dix-huit
+ans, il s'était trouvé possesseur, à deux portées de fusil de la
+Tremblade, d'une maison entourée d'un courtil, d'un pré, de quelques
+arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien
+trois mille écus.</p>
+
+<p>Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup
+de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers,
+était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait coûté 50 francs
+pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire trois branches de
+tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et liées par un nombre
+fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un mort.</p>
+
+<p>Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en était
+allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en
+avait tiré le numéro 3<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce résultat l'avait beaucoup étonné. Mais
+comme il avait horreur du service militaire, et que, bâti comme il
+l'était, il était bien sûr de n'être pas réformé, il s'était résolu à
+employer, pour n'être pas soldat, un sortilège d'une efficacité plus
+prouvée, c'est-à-dire à emprunter de l'argent pour acheter un
+remplaçant.</p>
+
+<p>Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade, un
+homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque, consentit
+à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation signée, et son
+argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où les marchands
+d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que leur faisait
+l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais,
+on lui fournit un remplaçant de première qualité.</p>
+
+<p>Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la
+Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il soupait
+un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un navire
+charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays», à moins que
+l'on ne boive?</p>
+
+<p>Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze cents
+francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il
+ne rentrerait pas à bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il
+fait. Et après quinze jours d'une noce à «tout casser», le marin était
+arrêté et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en
+était réduit à emprunter cent sous au conducteur de la voiture.</p>
+
+<p>Ces quinze jours devaient décider de son existence. Il y avait perdu le
+goût du travail et gagné la passion de ces bons cabarets où l'on boit en
+battant des cartes grasses. Rentré chez lui, il prétendit continuer sa
+belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit à faire des dettes, à
+emprunter et à vendre pièce à pièce tout ce qu'il possédait de vendable,
+depuis ses matelas jusqu'à ses outils.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait.
+Aussi, l'échéance venue, le créancier, qui voyait son gage dépérir, n'y
+alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement,
+saisie, vente par autorité de justice; en deux temps, Cheminot fut
+exécuté et se trouva sur le pavé, les bras ballants, ne possédant plus
+au monde que les méchants habits qu'il avait sur le dos.</p>
+
+<p>Il eût aisément trouvé à s'employer, étant bon ouvrier et aimé malgré
+tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la
+boisson.</p>
+
+<p>Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journées. Mais
+dès qu'il avait gagné dix francs, bonsoir! Il s'en allait, flânant le
+long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il rôdait autour des
+villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plutôt que de
+boire seuls, invitent le premier venu.</p>
+
+<p>Cheminot n'était pas le premier venu. Il se flattait d'être connu tout
+le long de la côte, depuis Royan jusqu'à Fouras, et dans une bonne
+partie du département, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce
+qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de
+sa paresse. Les ménagères de campagne le saluaient bien d'un: «Que
+cherches-tu par ici, fainéant!...», mais elles ne lui refusaient guère
+une écuellée de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc.</p>
+
+<p>Sa bonne humeur inaltérable et son obligeance expliquaient cette
+indulgence. Ce garçon, qui refusait des journées bien payées, était
+toujours prêt à donner gratis un solide coup de main. Et il était bon à
+tout&mdash;sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est à lui que
+s'adressait indifféremment le fermier dont la besogne pressait, ou le
+patron de bateau pêcheur qui avait un de ses hommes malade.</p>
+
+<p>Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a
+ses bons jours, a ses mauvaises séries. Par certaines semaines, on ne
+rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermières hospitalières. La faim,
+elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, déterrer des pommes de
+terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des
+vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de
+terre, dame! on force les clôtures ou on escalade les murs...
+Relativement, Cheminot était un honnête garçon et incapable de voler une
+pièce d'argent. Mais des légumes, des volailles, des fruits... Voilà
+comment deux fois déjà il avait été arrêté et condamné à quelques jours
+de prison, et à chaque fois il avait juré ses grands dieux qu'on ne l'y
+reprendrait plus et qu'il allait se remettre à l'ouvrage. Et, cependant,
+on l'y avait repris...</p>
+
+<p>Ce pauvre diable avait raconté ses infortunes à Jacques. Et Jacques, qui
+lui devait d'avoir pu, étant au secret, recevoir des nouvelles de
+M<sup>lle</sup> Denise, l'avait pris en affection.</p>
+
+<p>Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet à la main:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que
+messieurs vos avocats viennent de monter à votre chambre.</p>
+
+<p>Une dernière fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...</p>
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XX</h3>
+
+
+<p>Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement ébranlé déjà par le
+récit de M<sup>lle</sup> Denise, maître Magloire avait été définitivement vaincu
+par les explications de maître Folgat, et il arrivait à la prison prêt à
+répondre de l'innocence de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrédulité, disait-il à
+maître Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa cellule.</p>
+
+<p>Jacques entrait, sur ces mots, tout ému encore du dernier embrassement
+de son père. Maître Magloire s'avança vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais su déguiser ma pensée, Jacques, prononça-t-il. Vous
+croyant coupable, et persuadé que vous accusiez faussement la comtesse
+de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement même. Revenu de
+mon erreur et convaincu de la sincérité de votre relation, non moins
+simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai eu tort de croire à la
+réputation d'une femme plus qu'à la parole d'un ami. Voulez-vous me
+donner la main?</p>
+
+<p>C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main
+loyale qui lui était offerte.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous croyez à mon innocence, s'écria-t-il, d'autres peuvent y
+croire, l'heure du salut est proche!</p>
+
+<p>Au visage attristé des deux avocats, il comprit qu'il se réjouissait
+trop tôt. Ses traits se contractèrent, mais c'est d'une voix ferme qu'il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue en est
+toujours incertaine... N'importe! soyez sûrs que je ne faiblirai pas...</p>
+
+<p>Déjà maître Folgat avait étalé sur la table de la prison tous les
+papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient été fournies par
+Méchinet et les notes de son rapide voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, mon cher client, commença-t-il, je dois vous mettre au
+fait de mes démarches.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il eut exposé jusqu'en ses moindres détails son expédition en
+compagnie de Goudar:</p>
+
+<p>&mdash;Résumons la situation, dit-il. Nous sommes dès aujourd'hui en mesure
+de prouver trois choses: 1° que la maison de la rue des Vignes vous
+appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y connaît n'est autre que
+vous; 2° que vous receviez dans cette maison la visite d'une dame qui, à
+en juger par les précautions qu'elle prenait, avait un puissant intérêt
+à se cacher; 3° que les visites de cette dame n'avaient lieu qu'à une
+certaine époque, chaque année, laquelle coïncidait précisément avec
+celle des voyages à Paris de la comtesse de Claudieuse.</p>
+
+<p>De la tête, le célèbre avocat de Sauveterre acquiesçait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, tout ceci est définitivement acquis au procès.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous-mêmes, continua son jeune confrère, nous avons une certitude
+nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis Burnett, Suky Wood,
+a épié la mystérieuse visiteuse et l'a vue, et par conséquent la
+reconnaîtrait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Cela résulte de la déposition de l'amie de cette fille.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse est
+démasquée...</p>
+
+<p>&mdash;Si nous la retrouvons! fit maître Magloire. Et ici, malheureusement,
+nous rentrons dans le domaine de l'hypothèse...</p>
+
+<p>&mdash;Hypothèses, soit, interrompit maître Folgat, mais basées sur des faits
+positifs et dont cent exemples confirment la probabilité. Pourquoi donc
+ne retrouverions-nous pas cette Suky, dont nous connaissons le lieu de
+naissance et la famille, et qui n'a aucune raison de se cacher? (Et
+s'animant à mesure qu'il énumérait les chances favorables:) Goudar en a
+retrouvé bien d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et
+soyez tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laissé tomber dans son
+c&#339;ur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de recevoir en
+récompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison de la rue des
+Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne gagne pas cette
+partie, lui qui en a tant gagné. Qui sait ce qu'il a trouvé, depuis
+qu'il m'a quitté! Qui peut dire ce qu'il découvrira ici! N'est-ce donc
+rien, ce qu'il a fait en une journée?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est immense! s'écria Jacques, émerveillé des résultats obtenus.</p>
+
+<p>Plus vieux que maître Folgat et que Jacques, le premier avocat de
+Sauveterre était moins prompt à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est immense, répéta-t-il, et si nous avions du temps devant
+nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps manque pour
+les investigations de Goudar; mais la session est proche, et obtenir la
+remise de l'affaire me semble bien difficile...</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;À aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer trois
+mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le pourrais pas,
+mes forces sont à bout!... Assez d'incertitudes comme cela! Il faut en
+finir...</p>
+
+<p>D'un geste, maître Folgat l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous débattez pas, fit-il, obtenir une remise est impossible. Quel
+prétexte invoquerions-nous, pour la demander? L'insuffisance de
+l'instruction? En l'état, l'enquête est irréprochable. Il nous faudrait
+introduire dans l'affaire un élément nouveau, c'est-à-dire nommer madame
+de Claudieuse...</p>
+
+<p>Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la nommerez-vous donc pas quand même? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, cependant. Si, avant les délais, Goudar réunissait
+contre elle des éléments suffisants d'accusation, oui, je la nommerais,
+et alors fatalement l'affaire serait retirée du rôle, et l'on
+recommencerait une instruction où, très probablement, vous
+n'interviendriez qu'en qualité de témoin. Si, au contraire, avant le
+jour du jugement, nous ne recueillons pas contre elle d'autres preuves
+que celles que nous possédons, non, je ne la nommerais pas, car ce
+serait, et tel est l'avis de maître Magloire, perdre irrémissiblement
+votre cause...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat.</p>
+
+<p>La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit-il, pour ma défense, si je passe en cour d'assises, il
+faudra bien parler de mes relations avec madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles expliquent tout...</p>
+
+<p>&mdash;Si on les admet...</p>
+
+<p>&mdash;Prétendez-vous donc me défendre, espérez-vous donc me sauver en ne
+disant pas la vérité?</p>
+
+<p>Maître Folgat secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;En cour d'assises, prononça-t-il, la vérité est la moindre des
+choses...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Les jurés admettraient-ils des allégations que n'a point admises
+maître Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et ne songeons
+qu'à trouver une explication admissible aux charges relevées contre
+vous. Croyez-vous que nous serons les premiers à agir ainsi? Nullement.
+Il est peu de cause où le ministère public dise tout ce qu'il sait, et
+il en est moins encore où le défenseur invoque tout ce qu'il pourrait
+invoquer. Sur dix procès criminels, il en est au moins trois qui se
+plaident à côté. Que sera le réquisitoire prononcé contre vous? Le
+résumé du roman imaginé par le juge d'instruction pour démontrer que
+vous êtes coupable. Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous êtes
+innocent!</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Est primée par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez maître
+Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquiète l'accusation;
+donc, la vraisemblance doit être l'unique souci de la défense. Faillible
+et bornée en ses moyens, la justice humaine ne saurait descendre au fond
+des choses, discerner les mobiles et sonder les consciences. C'est sur
+des probabilités qu'elle décide, sur des apparences, et il n'est guère
+d'affaire qui ne garde pour elle des côtés mystérieux et inexplorés. Je
+n'en finirais pas si je vous énumérais les énigmes judiciaires. A-t-on
+su jamais le dernier mot de l'assassinat de Fualdès, du meurtre
+Marcellange et de l'empoisonnement Bocarmé? Non, et on ne le saura
+jamais. A-t-on tout dit lors du procès Lafarge, a-t-on parlé du complice
+qui, évidemment, existait!... La vérité!... Vous imaginez-vous que
+monsieur Galpin-Daveline l'a cherchée! Si oui, que ne laisse-t-il
+comparaître Cocoleu? Mais non, du moment où, pour le crime commis, il
+produit un coupable probable, il est content. La vérité!... Qui donc de
+nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de celles dont
+ni l'accusation, ni la défense, ni l'accusé lui-même ne possèdent le
+secret.</p>
+
+<p>Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas monotone du
+soldat de la ligne de faction sous les fenêtres de la prison.</p>
+
+<p>Maître Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il eût cru,
+en insistant davantage, assumer une responsabilité trop lourde. C'était
+de Jacques que l'honneur et la vie étaient en question. C'était à
+Jacques à décider du système de défense. Peser sur sa décision, c'était,
+en cas d'insuccès possible, sinon probable, s'exposer à ce qu'il
+s'écriât: «Que ne m'a-t-on laissé libre, je n'en serais pas là!»</p>
+
+<p>Et pour bien indiquer cette nuance:</p>
+
+<p>&mdash;Le conseil que je vous donne, mon cher client, prononça-t-il, est,
+selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais à mon frère. Je
+ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. À vous donc de
+choisir. Quelle que soit votre détermination, je reste à vos ordres...</p>
+
+<p>Jacques ne répondit pas. Les coudes sur la table, le front entre les
+mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abîmé en ses
+réflexions.</p>
+
+<p>Que résoudre? Suivre son premier mouvement, déchirer tous les voiles,
+clamer la vérité! C'était chanceux, mais quel triomphe que de réussir
+ainsi! Adopter le système de ses avocats, man&#339;uvrer, ruser, mentir...
+C'était plus sûr, mais l'emporter de la sorte, était-ce vaincre?</p>
+
+<p>Les perplexités de Jacques étaient affreuses. Il ne le sentait que trop:
+du parti qu'il allait prendre pouvait dépendre sa destinée.</p>
+
+<p>Tout à coup, redressant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Votre avis, Magloire? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre fronça les sourcils, et d'un ton bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrère, répondit-il, j'ai
+eu l'honneur de l'exposer à madame votre mère. Maître Folgat n'a eu
+qu'un tort, c'est d'y mettre tant de ménagements. Le médecin n'a pas à
+s'inquiéter de ce que pense le malade, des remèdes qu'il lui prescrit.
+Il se peut que nos prescriptions ne soient pas le salut, mais si vous ne
+les suivez pas, vous êtes perdu sûrement.</p>
+
+<p>Quelques minutes encore, Jacques hésita. Ces prescriptions, comme disait
+maître Magloire, répugnaient horriblement à son caractère chevaleresque
+et hardi.</p>
+
+<p>&mdash;Être acquitté ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'être? Serais-je
+réellement, et pour tous, disculpé?... Toute mon existence, ensuite, ne
+serait-elle pas flétrie par de vagues soupçons... Je ne serais pas sorti
+des débats le front haut, je me serais esquivé en quelque sorte par un
+escalier de service et une porte dérobée...</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande porte! dit
+brutalement maître Magloire.</p>
+
+<p>À ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une batterie
+électrique. Il se leva, et après quelques tours dans sa prison, se
+posant en face de ses défenseurs:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'abandonne à vous, messieurs, prononça-t-il. Dictez-moi ma
+conduite, j'obéirai...</p>
+
+<p>Jacques avait du moins les qualités de ses défauts: une résolution
+prise, il ne revenait plus sur celles qu'il eût pu prendre.</p>
+
+<p>Calme, désormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire
+triste:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le plan de bataille, dit-il.</p>
+
+<p>Ce plan, depuis un mois, était la constante et presque unique
+préoccupation de maître Folgat. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de
+pénétration et de pratique des affaires, il l'avait appliqué à disséquer
+cette cause devenue sienne, en quelque sorte, par l'intérêt passionné
+qui l'y attachait. Il connaissait la tactique de l'accusation aussi bien
+que M. Galpin-Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le
+faible.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, commença-t-il, nous allons procéder comme si madame de
+Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il n'est plus
+question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres brûlées...</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, nous avons tout d'abord à chercher, non l'emploi de notre
+temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. Ah! si nous
+en pouvions imaginer une plausible, bien vraisemblable, je répondrais
+presque du succès, car ne nous y méprenons pas, là est le n&#339;ud de
+l'affaire, et c'est sur ce point que s'acharneront les débats.</p>
+
+<p>C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien possible! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis
+malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge
+terrible, la plus décisive, à coup sûr, qui ait été relevée, sur
+laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insisté&mdash;il est bien trop fin
+pour cela&mdash;mais qui, entre les mains du ministère public, peut être
+l'arme du coup de grâce...</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avouer, commença Jacques, que je ne vois pas trop...</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez-vous donc la lettre que vous avez écrite à mademoiselle Denise
+le jour du crime? interrompit maître Magloire.</p>
+
+<p>Alternativement, Jacques regardait ses deux défenseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, fit-il, cette lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Nous accable, mon cher client, acheva maître Folgat. Ne vous la
+rappelez-vous donc plus? Vous y dites à votre fiancée que vous serez
+privé du bonheur de passer la soirée près d'elle par une affaire de la
+plus haute importance et qui ne souffre point de retard. Donc, d'avance,
+et après mûres réflexions, vous vous proposiez d'employer votre soirée à
+une certaine chose. Quelle? L'assassinat de monsieur de Claudieuse,
+prétend l'accusation. Que lui répondrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a certainement
+pas communiquée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandoré et
+monsieur Séneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit le
+contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connaît si bien qu'il vous en a
+parlé à diverses reprises, et que vous avez avoué tout ce qu'il pouvait
+souhaiter.</p>
+
+<p>Le jeune avocat cherchait parmi les papiers étalés sur la table. Bientôt
+il eut trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, reprit-il, dans votre troisième interrogatoire, voici ce que je
+lis:</p>
+
+<p><i>DEMANDE.&mdash;Vous deviez épouser prochainement mademoiselle de Chandoré?</i></p>
+
+<p><i>RÉPONSE.&mdash;Oui.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Vous passiez près d'elle, depuis assez longtemps, toutes vos
+soirées?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Toutes.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Sauf celle du crime, cependant.</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Malheureusement.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Cela étant, votre fiancée a dû s'étonner de votre absence?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Non, je lui avais écrit...</i></p>
+
+<p>Entendez-vous, Jacques? s'écria maître Magloire. Et remarquez que
+monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous donner
+l'éveil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit.</p>
+
+<p>Mais déjà maître Folgat avait cherché et trouvé une autre copie.</p>
+
+<p>&mdash;Dans votre sixième interrogatoire, continua-t-il, voilà ce que j'ai
+noté:</p>
+
+<p><i>D.&mdash;Ainsi, c'est sans but arrêté que, le soir du crime, vous êtes sorti
+emportant votre fusil?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consulté mon
+défenseur.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vérité.</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Rien ne me fera revenir sur ma détermination.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz où vous êtes allé de huit
+heures à minuit?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Je répondrai à cette question en même temps qu'à l'autre.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir dehors, car
+vous vous saviez attendu par votre fiancée, mademoiselle de Chandoré?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Je lui avais écrit de ne pas m'attendre.</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! Galpin-Daveline est un habile mâtin! grommela maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit maître Folgat, voici un passage de l'avant-dernier
+interrogatoire:</p>
+
+<p><i>D.&mdash;Quand vous aviez une commission à faire à Sauveterre, à qui
+aviez-vous coutume de la confier?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Au fils de mon métayer, Michel.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a porté à mademoiselle de
+Chandoré la lettre que vous lui écriviez pour lui dire de ne pas compter
+sur vous?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Oui.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Vous vous prétendiez retenu par quelque grave affaire?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;C'est le prétexte ordinaire.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Mais, de votre part, ce n'était pas un prétexte. Où aviez-vous à
+aller, où êtes-vous allé?</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;Tant que je n'aurai pas vu mon défenseur, je me tairai.</i></p>
+
+<p><i>D.&mdash;Prenez garde! le système de dénégations et de réticences est
+périlleux!</i></p>
+
+<p><i>R.&mdash;J'en connais et j'en accepte le danger.</i></p>
+
+<p>Jacques était confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accusé
+auquel on représente le procès-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui
+ne s'écrie: «Quoi! j'ai dit cela, moi!» Il l'a dit, et il n'y a pas à le
+nier, c'est écrit et il l'a signé. Comment donc l'a-t-il pu dire?... Ah!
+voilà!... Si fort que soit un homme, il ne saurait, durant des mois
+entiers, tendre au même degré toutes ses facultés et toute son énergie.
+Il a ses heures d'accablement et ses heures d'espérance, ses accès de
+révolte et ses moments d'abandon...</p>
+
+<p>Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou
+coupable, il n'est pas de prévenu qui puisse lutter. Si prodigieuse que
+puisse être sa mémoire, comment se rappellerait-il une réponse
+inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui, l'a recueillie, et
+vingt fois, s'il le faut, il la représentera sous une forme nouvelle. Et
+de même que l'impalpable flocon de neige devient l'irrésistible
+avalanche, le mot insignifiant prononcé au hasard, abandonné, puis
+repris, puis développé, commenté et interprété, peut devenir une charge
+écrasante.</p>
+
+<p>Il faut avoir passé par là, il faut avoir été l'accusé ou le juge pour
+comprendre combien inégale est la partie, pour comprendre que les
+dispositions de la loi ne sont équitables que si le prévenu est
+coupable, et qu'en définitive il s'en faut bien que l'innocence trouve
+autant de protection que le crime.</p>
+
+<p>Voilà ce que Jacques constata. Si habilement et à de si longs
+intervalles lui avaient été posées ces questions qu'il les avait
+oubliées; et cependant, rapprochant ses réponses, il lui fallait bien
+reconnaître que très positivement il avait avoué qu'il se proposait de
+consacrer à une affaire importante la soirée du crime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est épouvantable! s'écria-t-il. (Et pénétré de l'affreuse réalité
+des appréhensions de maître Folgat, il ajouta:) Comment sortir de là?</p>
+
+<p>Peut-être les défenseurs, maître Magloire surtout, ne furent-ils pas
+mécontents de cet effroi qui leur garantissait la docilité de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, répondit maître Folgat, il faut trouver une
+explication plausible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce dont je me déclare incapable.</p>
+
+<p>Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'étais libre. Depuis un
+mois que je médite un système de défense, je me suis préoccupé de ce
+point, qui en est la base...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Où devait se célébrer votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, à Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Où devait avoir lieu la cérémonie religieuse?</p>
+
+<p>&mdash;À l'église de Bréchy.</p>
+
+<p>&mdash;En avez-vous parlé au curé?</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois. Et même, à ce sujet, un jour, en plaisantant, il m'a
+dit: «Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!»</p>
+
+<p>Maître Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'échappa pas à
+Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, poursuivit-il, le curé de Bréchy était votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander à dîner, sans
+façon, et jamais je ne passais près de chez lui sans entrer lui serrer
+la main... La satisfaction du jeune avocat était devenue tout à fait
+visible.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, s'écria-t-il, mon explication n'est pas invraisemblable!
+Écoutez, et croyez que je suis parfaitement sûr de mes informations. De
+neuf à onze heures, le soir du crime, il n'y avait personne au
+presbytère de Bréchy. Le curé dînait au château de Besson, et sa
+servante était allée au-devant de lui avec une lanterne...</p>
+
+<p>&mdash;Compris! murmura maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, mon cher client, continua maître Folgat, pourquoi ne
+seriez-vous pas allé chez le curé de Bréchy? D'abord, vous aviez à vous
+entendre avec lui sur les détails de la cérémonie, puis, comme il est
+votre ami, homme d'expérience, prêtre, vous vouliez, au moment de vous
+marier, prendre ses conseils, et enfin, vous vous proposiez de remplir
+ce devoir religieux dont il vous avait parlé, et qui vous répugnait un
+peu.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, cela! approuvait le célèbre avocat de Sauveterre, très bon!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le curé de
+Bréchy, mon cher client, que vous vous êtes privé du bonheur de passer
+la soirée près de votre fiancée. Voyons comment cela répond aux charges
+de l'accusation. On vous demande en premier lieu pourquoi vous avez pris
+par les marais. Pourquoi? C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus
+court, et que vous aviez peur de trouver le curé de Bréchy couché. Rien
+de plus naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a
+l'habitude de se mettre au lit dès neuf heures. Cependant, c'est en vain
+que vous vous êtes hâté, car lorsque vous avez frappé à la porte du
+presbytère, personne n'est venu vous ouvrir...</p>
+
+<p>D'un geste, maître Magloire interrompit son jeune confrère.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, dit-il, très bien. Mais là, une invraisemblance se
+présente. Jamais, pour revenir de Bréchy à Boiscoran, personne ne
+s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous
+connaissiez le pays...</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais pour l'avoir soigneusement exploré. Et la preuve, c'est
+que, prévoyant votre objection, j'y ai trouvé une réponse. Pendant que
+monsieur de Boiscoran frappait à la porte du presbytère, une petite
+paysanne, qu'il ne connaît pas, est passée et lui a dit qu'elle venait
+de rencontrer le curé sur la route, près de l'endroit qu'on appelle la
+Cafourche des Maréchaux. La situation du presbytère, isolé à l'entrée du
+bourg, rend très admissible cet incident. Pour ce qui est du curé, voici
+que le hasard m'a révélé: précisément à l'heure où monsieur de Boiscoran
+pouvait être à Bréchy, un prêtre passait près de la Cafourche des
+Maréchaux, et ce prêtre, auquel j'ai parlé, est le desservant d'une
+commune voisine, qui dînait chez monsieur de Besson, lui aussi, et qu'on
+était allé chercher pour administrer une femme qui se mourait... La
+petite paysanne ne mentait donc pas, elle se trompait...</p>
+
+<p>&mdash;Étonnant! fit maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, poursuivit maître Folgat, qu'a fait monsieur de Boiscoran,
+ainsi averti?... Il s'est lancé sur cette route et, croyant aller à la
+rencontre du curé, il a marché jusqu'au bois de Rochepommier.
+Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la petite paysanne
+l'avait induit en erreur, il s'est décidé à regagner Boiscoran par les
+bois... Mais il était de très mauvaise humeur d'avoir perdu ainsi une
+soirée qu'il eût pu passer près de sa fiancée, et c'est pour cela qu'il
+pestait et jurait, ainsi que l'a déclaré le témoin Gaudry...</p>
+
+<p>Le célèbre avocat de Sauveterre secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ingénieux, prononça-t-il, je le reconnais, et j'avoue en toute
+humilité que jamais je n'aurais trouvé aussi bien. Seulement... car il y
+a un seulement, mon cher confrère, votre récit pèche par son admirable
+simplicité même. L'accusation vous répondra: «Si telle est la vérité,
+comment monsieur de Boiscoran ne l'a-t-il pas dite immédiatement, et
+qu'avait-il besoin, pour la dire, de consulter ses défenseurs?...»</p>
+
+<p>À la contraction des traits de maître Folgat, on devinait l'effort de sa
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais que trop, répondit-il, là est le défaut de la
+cuirasse... Défaut considérable, car il est bien clair que si, le jour
+de son arrestation, monsieur de Boiscoran eût donné cette explication,
+on le relâchait. Mais comment trouver mieux!... Comment trouver
+seulement autre chose!... Ce n'est là d'ailleurs que le premier jet de
+mon idée, et c'est la première fois que je la formule... Aidé de vous,
+maître Magloire, de Méchinet, auquel je dois mes plus précieux
+renseignements, aidé de tous nos amis, enfin, je ne désespère pas
+d'ajouter à mon récit quelque particularité mystérieuse qui explique un
+peu les réticences de monsieur de Boiscoran... J'avais bien pensé à y
+faire intervenir la politique, à prétendre qu'en raison des opinions
+qu'on lui suppose, monsieur de Boiscoran tenait à dissimuler ses
+relations avec le curé de Bréchy...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait du plus détestable effet! interrompit maître Magloire.
+Nous ne sommes pas religieux, à Sauveterre, mais nous sommes dévots,
+confrère, excessivement dévots...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je renoncé à mon idée. Silencieux et jusque-là immobile,
+Jacques se dressa tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas prodigieux, s'écria-t-il d'un accent de rage concentrée,
+n'est-il pas inouï de nous voir ici réduits à combiner un mensonge! Et
+je suis innocent!... Que serait-ce de plus si j'étais assassin!</p>
+
+<p>Jacques avait raison mille fois: c'était quelque chose de monstrueux que
+cette nécessité où il se trouvait de taire la vérité.</p>
+
+<p>Pourtant ses défenseurs ne relevèrent pas l'exclamation, absorbés qu'ils
+étaient par l'examen minutieux du système de défense.</p>
+
+<p>&mdash;Abordons les autres points de l'accusation, fit maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Si ma version était admise, répondit maître Folgat, le reste irait
+tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour où on est venu l'arrêter,
+cherchant un prétexte à sa sortie de la veille, monsieur de Boiscoran a
+dit qu'il allait à Bréchy chez son marchand de bois... Imprudence
+désastreuse! Voilà le danger! Quant au reste, qu'est-ce en somme?...
+L'eau où monsieur de Boiscoran s'est lavé les mains en rentrant, et où
+on a retrouvé des débris de papier carbonisé... Nous n'avons qu'à
+altérer légèrement la vérité pour l'expliquer. Nous n'avons qu'à dire ce
+qu'a fait réellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action à
+un autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur déterminé, n'est-ce
+pas?... Pour son excursion à Bréchy, il s'était muni d'une provision de
+cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes... Et ceci n'est pas
+une allégation en l'air. Nous fournissons des preuves, nous produisons
+des témoins. Si nous n'avions pas d'allumettes, c'est que la veille nous
+avons oublié chez monsieur de Chandoré la boîte que nous portons
+habituellement sur nous, que tout le monde nous connaît, et qui depuis
+est restée sur la cheminée du petit salon de mademoiselle Denise, où
+elle est encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous étions
+déjà loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperçus. Fallait-il
+donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non! Nous
+avions notre fusil et nous connaissons le procédé qu'emploient tous les
+chasseurs en pareille occurrence. Nous avons retiré la charge de plomb
+d'une de nos cartouches et, en enflammant la poudre, nous avons enflammé
+un morceau de papier... C'est une opération qu'il est impossible de
+réussir sans se salir et se noircir les mains. Comme nous l'avons
+répétée plusieurs fois, nous avions les mains très sales et très noires,
+et les ongles pleins de débris de papier brûlé...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fois, s'écria le célèbre avocat de Sauveterre, bravo!</p>
+
+<p>Son jeune confrère s'animait. Et toujours employant le «nous», qui est
+dans les habitudes du barreau:</p>
+
+<p>&mdash;Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous
+reprochez, est le plus magnifique témoignage moral de notre innocence.
+Incendiaire, nous l'eussions jetée avec la précipitation que met le
+meurtrier à effacer de ses habits les taches de sang qui le dénoncent...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien encore! approuva maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos autres charges, continua maître Folgat, comme s'il eût été à
+l'audience et se fût adressé au ministère public, vos autres charges
+sont toutes de cette valeur. Notre lettre à mademoiselle Denise,
+pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle établit notre
+préméditation... Ah! ici je vous arrête. Sommes-nous donc stupide et
+dénué du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas notre réputation...
+Quoi! préméditant un crime, nous ne nous serions pas dit que nous
+pouvions être découvert, et nous ne nous serions pas ménagé un alibi!
+Quoi! nous serions parti de chez nous avec l'intention bien arrêtée
+d'aller tuer un homme, et c'est avec du plomb de lièvre et de la cendrée
+que nous aurions chargé notre fusil!... En vérité, vous nous faites la
+défense trop facile, car votre accusation ne soutient pas l'examen...</p>
+
+<p>Du geste, vivement, Jacques à son tour approuvait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, interrompit-il, ce que je n'ai cessé de répéter à Daveline, et
+ce à quoi il ne trouvait rien à répondre... C'est sur ce point qu'il
+faut insister!</p>
+
+<p>Maître Folgat consultait ses notes.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive, maintenant, reprit-il, à une circonstance capitale, et dont
+je ferais, si elle nous était favorable, un incident d'audience
+décisif... Votre valet de chambre, mon cher client, votre vieil Antoine,
+m'a déclaré que l'avant-veille du crime, il a lavé et nettoyé à fond
+votre fusil Klebb...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'exclama Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Je vois que vous mesurez la portée de ce fait. Depuis ce
+nettoyage jusqu'au moment où vous avez enflammé une cartouche pour
+brûler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si oui,
+n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de votre Klebb
+est resté propre, et alors, c'est le salut...</p>
+
+<p>Durant près d'une minute, Jacques garda le silence, réfléchissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, répondit-il enfin, je répondrais presque que, le matin
+du crime, j'ai tiré un lapin...</p>
+
+<p>Maître Magloire eut un geste de découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Fatalité! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sûr, en tout cas, c'est
+que j'ai tué ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrassé qu'un des
+canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi du même canon
+pour enflammer une cartouche, je suis sauvé. Et notez que c'est
+probable. Quand on a une arme double, machinalement, on presse toujours
+en premier la détente de droite...</p>
+
+<p>Maître Magloire fronçait les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donnée aussi incertaine que
+nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se retournerait
+contre nous. Mais à l'audience, quand on vous représentera votre fusil,
+examinez-le de façon à pouvoir me dire ce qu'il en est.</p>
+
+<p>Ainsi se trouvaient esquissées les lignes générales du plan de défense.
+Il ne restait plus qu'à perfectionner les détails, et c'est à quoi
+s'appliquaient les deux avocats, lorsque, à travers le guichet, Blangin,
+le geôlier, vint leur crier que les portes de la prison allaient fermer.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et, attirant le
+plus loin possible du guichet ses deux défenseurs, d'une voix basse et
+troublée:) Une idée m'est venue, messieurs, dit-il, que je dois vous
+soumettre... Il est impossible que depuis mon arrestation la comtesse de
+Claudieuse ne soit pas au supplice... Si sûre qu'elle puisse être de
+n'avoir laissé traîner aucun indice qui la dénonce, elle doit trembler
+que je ne me défende en disant la vérité... Elle nierait, je le sais
+bien, et elle est assez sûre de son prestige pour savoir que mes
+accusations n'entameront pas son admirable réputation. N'importe! Il est
+impossible qu'elle ne s'épouvante pas du scandale. Qui sait si, pour
+l'éviter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut... Pourquoi l'un
+de vous, messieurs, ne tenterait-il pas près d'elle une démarche?</p>
+
+<p>Maître Folgat était l'homme des décisions rapides.</p>
+
+<p>&mdash;Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot d'introduction.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Jacques prit une plume et écrivit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>J'ai tout dit à mon défenseur, maître Folgat. Sauvez-moi, et je
+vous jure un secret éternel. Me laisserez-vous périr, Geneviève,
+vous qui savez si bien que je suis innocent?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Jacques.</span></p></div>
+
+<p>&mdash;Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai vu
+madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>Blangin s'impatientait cependant, les défenseurs durent se retirer et,
+sortis de la prison, ils traversaient la place du Marché-Neuf, quand, à
+quelques pas, ils aperçurent un musicien ambulant que suivaient quelques
+galopins.</p>
+
+<p>C'était une espèce de ménétrier de campagne, vêtu d'un de ces habits
+d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, mais qui ne sont
+déjà plus une veste. Raclant d'un mauvais violon, il chantait avec le
+plus pur accent du terroir une chanson saintongeoise.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Au printemps,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>la mère ageace,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Fit son nid dans les popillons,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La pibôle!...</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Fit son nid dans les popillons,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Pibolon!...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Machinalement, maître Folgat cherchait quelques sous dans son gousset,
+lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son chapeau comme
+pour recevoir l'aumône, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas, cher maître. L'avocat tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici!... fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, à Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car il faut
+que je vous parle. Ce soir, à neuf heures, venez m'ouvrir la petite
+porte du jardin de monsieur de Chandoré...</p>
+
+<p>Et reprenant son violon, il s'éloigna en continuant d'une voix
+traînante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Au bout de cinq à six semaines,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Elle oyut un petit ageasson.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XIV</h3>
+
+
+<p>Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de Sauveterre
+avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de l'étrangeté du
+personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut éloigné:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune confrère.</p>
+
+<p>&mdash;Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent dont
+je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services.</p>
+
+<p>&mdash;Goudar!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Goudar.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez
+grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en brosse. Ce
+musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats
+lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son
+costume de vagabond, un violon à la main et patoisant une ronde
+saintongeoise?</p>
+
+<p>Maître Magloire souriait lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! dit-il.
+En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, déjà, semble du
+pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas douze heures qu'il est à
+Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de
+monsieur de Chandoré.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait
+étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû nécessairement
+lui parler de cette porte, à propos de Méchinet.</p>
+
+<p>Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue Nationale. Ils
+s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. Vous êtes
+bien décidé à voir madame de Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui direz-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Cela dépendra de son accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de Jacques,
+elle va vous commander de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher d'avoir
+reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je juge
+nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter...
+Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre système de défense,
+le seul qui présente quelques chances.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans inquiétudes...</p>
+
+<p>Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se séparèrent.
+Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat remontant la rue de
+la Rampe.</p>
+
+<p>La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se
+hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour
+se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea plus à
+s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la morne tristesse
+des amis et des parents du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix
+hésitante.</p>
+
+<p>&mdash;La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, répondit
+le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de nous tous, et,
+cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...</p>
+
+<p>Le jeune avocat se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore un grand secret, ajouta M<sup>lle</sup> Denise, et si nous le
+savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre dévoué
+Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises...</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que
+mademoiselle était servie.</p>
+
+<p>On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier
+événement, le dîner fut lugubre. Seule, M<sup>lle</sup> Denise, qui devait à la
+fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la
+conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, décidément,
+le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui eût administré,
+dans la journée, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui
+s'y était opposé en déclarant que la plus légère émotion pouvait tuer
+son malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier coup.
+L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra implacable.</p>
+
+<p>Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de M<sup>lle</sup>
+Denise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de
+la petite porte du jardin...</p>
+
+<p>Elle le regardait d'un air étonné.</p>
+
+<p>J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a
+promis son concours.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici?</p>
+
+<p>&mdash;De ce matin...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de gagner
+le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le ménétrier de
+la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son
+violon sous le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, tout un
+jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...</p>
+
+<p>Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre
+travestissement...</p>
+
+<p>Mais Goudar n'était point sensible aux éloges.</p>
+
+<p>&mdash;Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!
+interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me répugne
+davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma véritable
+personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'eût fui
+comme la peste et on n'eût répondu que des mensonges à toutes mes
+questions... Alors, je me suis affublé de cette défroque honteuse qui
+m'est familière, et pour laquelle, même, j'ai pris pendant six mois un
+professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans
+éveiller les soupçons; il erre dans les rues ou le long des routes, il
+entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et
+les cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster les
+gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la façon dont je
+baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé six mois dans les
+Charentes, à la piste des faux billets de banque du fameux Gâtebourse.
+Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne
+sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamné à cet
+exécrable métier, qui fait le désespoir de ma femme...</p>
+
+<p>&mdash;Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher
+Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le quitter
+bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous réussissez à tirer
+d'affaire monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>&mdash;Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...</p>
+
+<p>&mdash;De grand c&#339;ur.</p>
+
+<p>L'homme de la préfecture leva les mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce monde.
+Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et quelle
+exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où j'obtiendrais des
+pêches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus
+parfumés que ceux de Fontainebleau.</p>
+
+<p>&mdash;Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître Folgat.</p>
+
+<p>Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé tous les
+fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que vous serez plus heureux ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut votre
+assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier
+Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi
+leur assignera.</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront prévenus.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me faut un
+permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde
+mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me faut ce permis ce soir
+même. Où que je me présente pour coucher, on me demandera mes papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître Folgat, je
+cours chez le maire...</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche
+et s'en allait demander un gîte à l'auberge du <i>Mouton-Rouge</i>, la plus
+malfamée de Sauveterre.</p>
+
+<p>En présence d'une obligation pénible et inévitable, les tempéraments se
+décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent,
+lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur gros péché à la fin
+de leur confession; les autres, au contraire, ont hâte de se débarrasser
+de l'anxiété et en finissent le plus tôt qu'il est possible.</p>
+
+<p>Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le lendemain
+de l'arrivée de Goudar: je verrai M<sup>me</sup> de Claudieuse ce matin même, se
+dit-il.</p>
+
+<p>Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut-être que
+de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendît pas
+s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner.</p>
+
+<p>C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant bien y
+rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La salle des pas
+perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son bureau, grossoyant
+avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée constante d'un immeuble à
+payer.</p>
+
+<p>Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas
+surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde croit à une condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais
+je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais
+est arrivé et désirerait vous entretenir. Il vous écrira pour vous
+assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, de tout mon c&#339;ur, répondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il
+réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour
+rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!</p>
+
+<p>&mdash;Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! Il a
+reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de
+félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la montrer
+à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont complimenté, sauf
+monsieur le président, toutefois, qui lui a tourné le dos, et monsieur
+le procureur de la République, qui lui a dit en latin de ne pas vendre
+la peau de l'ours avant qu'il fût par terre...</p>
+
+<p>Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les
+corridors.</p>
+
+<p>&mdash;Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar tient à
+dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui vive. Et surtout
+ne vous étonnez pas du costume sous lequel il vous apparaîtra...</p>
+
+<p>Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.</p>
+
+<p>Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à demander
+au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui
+venait au rôle le jour même.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat.</p>
+
+<p>Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il va
+rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat était
+inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses
+méditations.</p>
+
+<p>C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et
+incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les opinions,
+les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui frappait, dès l'entrée,
+c'était, sur la cheminée, un admirable buste de Bichat, flanqué des
+bustes plus petits de Robespierre à droite et de Rousseau à gauche. Une
+horloge du temps de Louis XIV, dressée entre les deux fenêtres, battait
+les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des
+côtés était occupé par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer,
+de livres de toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient
+bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour
+classer les herbiers disait la passion passagère du docteur pour la
+flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le temps où le
+docteur s'était engoué de l'électrothérapie.</p>
+
+<p>Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de bouquins
+trahissaient les récentes études du médecin. Tous les auteurs qui se
+sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient là, depuis Apostolidès
+jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais et Fodéré, par Spurzheim,
+Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.</p>
+
+<p>Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra,
+toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t-il dès
+le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.</p>
+
+<p>Le jeune avocat tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment on ne
+saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près ou de loin,
+tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec des mouchards à
+mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la
+police.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'avez-vous vu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre
+son temps dans son galetas du <i>Mouton-Rouge</i>, que l'idée lui est venue
+de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis allé, et
+j'ai trouvé une manière de ménétrier de campagne qui m'a paru se porter
+comme un charme. Mais dès que nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute
+son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses idées.
+Maître Folgat, ce Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et
+nous nous sommes parfaitement entendus...</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire?</p>
+
+<p>&mdash;À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. Patience,
+laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore
+un certain flair!</p>
+
+<p>Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait et
+replaçait sur son nez ses lunettes d'or.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission
+faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre
+affaire... Je suis chargé par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la
+comtesse de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre!</p>
+
+<p>&mdash;Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat dissimula un
+mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la
+remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez pas
+jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne quitte pas
+son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut à tout
+prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confié mon
+client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec vous. C'est parce
+que je prévoyais des difficultés que je viens vous demander un moyen de
+les surmonter ou de les tourner.</p>
+
+<p>&mdash;À moi!</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous
+autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux objections de son
+esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne
+monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthèses, la maladie déroute
+toutes mes conjectures, mais c'est pour cela précisément que je ne puis
+rien. Notre profession a des règles qu'on ne saurait enfreindre sans
+compromettre la dignité du corps médical tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne puis
+vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel
+monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à ce que
+soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant d'un coup sec
+sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il est des intérêts
+sacrés qui priment tout! Venez...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3>
+
+
+<p>C'est rue Mautrec qu'après l'incendie du Valpinson étaient venus
+s'établir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La
+maison louée pour eux par le maire, M. Séneschal, a été pendant plus
+d'un siècle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des
+plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.</p>
+
+<p>En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et maître Folgat y furent
+arrivés.</p>
+
+<p>De la rue on n'aperçoit qu'un grand mur, contemporain du château, à ce
+que prétendent les archéologues, et tout fleuri de pariétaires, de
+giroflées et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastrée une lourde
+porte à deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le
+remplace par un portillon à claires-voies, qui, dès qu'on le pousse, met
+en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin où une
+douzaine de statues, vertes de mousse, s'émiettent sur leur piédestal à
+l'ombre des vieux tilleuls plantés en quinconce.</p>
+
+<p>La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le
+rez-de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa
+rampe en fer ouvré.</p>
+
+<p>Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez le
+comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.</p>
+
+<p>Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon largement
+éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur le jardin.
+Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles menuiseries peintes en
+blanc, rehaussées de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les
+murs. Au plafond, une vaste composition allégorique représentait des
+amours joufflus folâtrant dans un ciel étoilé.</p>
+
+<p>Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces
+magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, terni l'or
+des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les amours. Et certes
+l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la mélancolie de ces
+ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la cheminée, une pendule et
+des candélabres à moitié brisés. Puis çà et là, et comme au hasard, des
+meubles disparates arrachés à l'incendie du Valpinson, des chaises, des
+canapés, des fauteuils et une table ronde toute disloquée et noircie par
+les flammes.</p>
+
+<p>Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait qu'à la
+démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace
+extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il battu en retraite s'il
+l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour dominer son
+trouble.</p>
+
+<p>Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et presque
+aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien elle, telle
+qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, grave et sereine,
+comme si son âme eût plané bien au-dessus des passions humaines.</p>
+
+<p>Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se
+succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une auréole
+divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre
+qui entourait ses yeux et le désordre de ses cheveux admirables
+trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passées au
+chevet de son mari.</p>
+
+<p>Pendant que maître Folgat s'inclinait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>Non sans une importune palpitation au c&#339;ur, maître Folgat commença:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, monsieur, je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la cour
+d'assises, et qu'il peut être condamné!</p>
+
+<p>D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du plus
+lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, s'il ne
+survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants
+n'auront plus de père...</p>
+
+<p>&mdash;Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!</p>
+
+<p>Une profonde surprise se peignit sur les traits de M<sup>me</sup> de Claudieuse,
+et fixant maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses lèvres ce
+seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa conscience
+révoltée.</p>
+
+<p>Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la veille du
+jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien.
+J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et qu'il sait
+oublier les secrets qui lui ont été confiés.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper,
+c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son bonheur que
+de compromettre celui d'une autre personne...</p>
+
+<p>La comtesse eut un geste d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous
+expliquer plus clairement.</p>
+
+<p>Mais maître Folgat était aussi loin que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous
+remettre une lettre.</p>
+
+<p>La surprise de M<sup>me</sup> de Claudieuse parut se changer en stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;À moi! fit-elle. À quel titre?</p>
+
+<p>Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de
+Jacques, et la tendant à la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;La voici, dit-il.</p>
+
+<p>Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement.
+Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les
+yeux pleins d'éclairs:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de
+jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père!</p>
+
+<p>Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi
+autrefois... rue des Vignes... au temps où vous l'appeliez Jacques...</p>
+
+<p>La comtesse paraissait abasourdie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites là!
+Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de
+Claudieuse, j'ai été... sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant
+l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les mains noircies,
+c'est qu'il venait de brûler votre correspondance et la sienne...</p>
+
+<p>Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?... Ah! le premier
+crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à celui-ci! Il ne lui
+suffisait pas d'avoir incendié notre maison et de nous avoir ruinés, il
+veut nous déshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari,
+il lui faut l'honneur de la femme!</p>
+
+<p>Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les éclats de
+sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas...</p>
+
+<p>Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant encore le
+ton:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être entendu...
+Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que l'univers entier nous
+écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas!
+Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'était pas mourant,
+celle lettre ne serait pas déjà entre ses mains! Ah! il saurait faire
+justice de cette lettre infâme, lui!... Tandis que moi, une femme!...
+Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon
+mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans
+amis...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus
+absolu...</p>
+
+<p>&mdash;Le secret de quoi? De vos lâches insultes, de l'abominable intrigue
+dont ceci n'est sans doute que le prélude!</p>
+
+<p>Maître Folgat pâlit sous l'outrage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des
+preuves flagrantes, irrécusables...</p>
+
+<p>D'un geste impérieux, M<sup>me</sup> de Claudieuse l'arrêta et, superbe de
+douleur, de dédain et de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, faites,
+agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut
+entamer l'intacte réputation d'une honnête femme!... Nous verrons si de
+cette boue où vous vous débattez, une seule éclaboussure jaillira
+jusqu'à moi!</p>
+
+<p>Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit encore maître Folgat, madame!</p>
+
+<p>Elle ne daigna même pas tourner la tête, et elle disparut, le laissant
+seul au milieu du salon, si écrasé de stupeur qu'il en perdait jusqu'à
+la faculté de réfléchir.</p>
+
+<p>Heureusement, le docteur Seignebos revenait.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, commença-t-il, je ne me serais jamais imaginé que madame
+de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est exactement comme à
+l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai
+trouvé son mari, ce matin, et ce qu'il y a à faire. Je lui ai répondu...</p>
+
+<p>Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge; il s'apercevait
+enfin de l'attitude de maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! qu'avez-vous? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, répondit-il, que je me demande si je veille ou si je rêve! J'ai
+que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si... En êtes-vous à douter de sa culpabilité?</p>
+
+<p>Tout en maître Folgat trahissait le plus affreux découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je moi-même, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma
+tête à moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naïf, et depuis
+cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds
+des couches sociales, j'ai découvert d'étranges choses, rencontré des
+types inouïs et écouté d'effroyables confidences...</p>
+
+<p>Le docteur, à son tour, était abasourdi, jusqu'à ce point d'oublier de
+tracasser ses lunettes d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répéterais, répondit maître Folgat, que vous n'en seriez
+pas plus avancé. Il vous eût fallu être là, et la voir, et
+l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage ne
+tressaillait, son &#339;il restait limpide et clair, nulle émotion n'altérait
+le timbre de sa voix. Et de quel air elle me défiait!... Mais tenez,
+docteur, je vous en prie, sortons...</p>
+
+<p>Ils sortirent, en effet, et déjà ils étaient au tiers de la longue allée
+du jardin, lorsqu'ils aperçurent s'avançant vers eux l'aînée des filles
+de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade.</p>
+
+<p>M. Seignebos s'arrêta, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant
+à son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! fit-il. La vérité se trouve dans la bouche des enfants,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'espérez-vous? murmura maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Éclaircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Déjà la petite fille arrivait à eux. C'était une gracieuse enfant de
+huit à neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son âge,
+et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en
+avoir les timidités.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix,
+qui était fort douce quand il voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs, répondit-elle avec une jolie révérence.</p>
+
+<p>Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses joues
+roses, puis la regardant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que papa et ma petite s&#339;ur sont bien malades, monsieur, dit-elle
+avec un gros soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête, et baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi, ma mignonne?</p>
+
+<p>Elle montra les statues, et toute frissonnante:</p>
+
+<p>&mdash;Le soir, répondit-elle, à la brune, il me semble toujours qu'elles
+remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derrière les
+arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut chasser ces vilaines idées, mademoiselle, interrompit maître
+Folgat.</p>
+
+<p>Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au
+contraire, très brave... Ton papa m'avait affirmé que, la nuit de
+l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas été effrayée du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Papa a dit la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, quand tu as été réveillée par les flammes, ce devait
+être terrible...</p>
+
+<p>Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont réveillée, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, quand le feu a éclaté...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais été
+réveillée par le bruit de la porte que maman avait fermée très fort en
+rentrant.</p>
+
+<p>Un même pressentiment terrible fit tressaillir le médecin et l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'était pas
+rentrée, au moment de l'incendie...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu te trompes...</p>
+
+<p>La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants
+lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens très
+bien de tout. On m'avait couchée à l'heure ordinaire, et comme j'étais
+très lasse d'avoir joué, je m'étais endormie tout de suite... Pendant
+que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a réveillée.
+Sitôt rentrée, elle est allée se pencher sur le lit de ma petite s&#339;ur,
+et elle l'a regardée un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie
+de pleurer. Après cela, elle est allée s'asseoir près de la fenêtre, et
+de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le
+long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors...</p>
+
+<p>C'est un regard d'angoisse qu'échangeaient maître Folgat et M.
+Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma mignonne, insista le médecin, tu es bien certaine que ta
+maman était dans votre chambre, quand on a tiré un premier coup de
+fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, docteur. Et même, en l'entendant, maman s'est dressée
+toute droite, la tête penchée, comme quelqu'un qui écoute. Presque
+aussitôt, le second coup a retenti, maman a levé les bras en l'air, en
+s'écriant: «Ô mon Dieu!...», et tout de suite elle est sortie en
+courant.</p>
+
+<p>Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non
+sans un grand effort de volonté, maintenait sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as rêvé cela, Marthe..., fit-il.</p>
+
+<p>Ce fut la bonne, jusque-là silencieuse, qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle ne rêvait pas, prononça-t-elle. Moi aussi, j'avais
+entendu les détonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour
+savoir ce que ce pouvait être, quand j'ai vu madame traverser le palier
+en deux sauts et se lancer dans l'escalier...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus
+indifférent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.</p>
+
+<p>Mais la fillette tenait à achever son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman partie, continua-t-elle, l'inquiétude me prit, et je me soulevai
+sur mon lit, prêtant l'oreille... Je ne tardai pas à entendre des bruits
+que je ne connaissais pas, des craquements et des pétillements, et aussi
+comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai à terre,
+et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis être renversée par un
+tourbillon de fumée et d'étincelles... Pourtant je ne perdis pas la
+tête. Je réveillai ma petite s&#339;ur, je la pris dans mes bras, et j'allais
+essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous
+enleva toutes deux et nous emporta...</p>
+
+<p>&mdash;Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant interrompit court
+son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle
+révérence:) Au revoir, messieurs...</p>
+
+<p>Déjà Marthe avait disparu, que Seignebos et maître Folgat restaient
+encore plantés sur leurs pieds, se regardant d'un air de suprême
+détresse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons plus rien à faire ici, docteur, dit enfin le jeune
+avocat.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, rentrons, et même hâtons-nous, car on m'attend peut-être...
+Vous déjeunez avec moi...</p>
+
+<p>Ils se retirèrent alors, la tête basse, et à ce point abîmés dans leurs
+réflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur
+tirait le long des rues, circonstance qui fut remarquée de plusieurs
+bourgeois.</p>
+
+<p>En arrivant chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Deux couverts, dit le docteur à son domestique, et monte une bouteille
+de vin de Médis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat à son cabinet de
+travail:) Maintenant, commença-t-il, que pensez-vous de l'aventure?</p>
+
+<p>Maître Folgat eut un geste de douloureux abattement.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y perds! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot à sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et à sa femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie à personne; elle
+combat, triomphe ou succombe seule.</p>
+
+<p>&mdash;Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois fermement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de
+son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>Ce que maître Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire
+éclairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retiré ses
+lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Si la comtesse était innocente, reprit-il, Jacques serait donc
+coupable! Jacques nous aurait donc dupés tous...</p>
+
+<p>Maître Folgat secouait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi,
+laissez-moi me recueillir, rassembler mes idées. Je suis épouvanté de
+mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et
+assurément madame de Claudieuse a été sa maîtresse. Non, il ne nous a
+pas trompés, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec
+la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa mère était sortie?
+Où allait-elle, sinon au rendez-vous? Seulement...</p>
+
+<p>Il hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! allez, allez, dit le médecin, vous n'avez rien à craindre de
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il se pourrait qu'après que madame de Claudieuse a eu quitté
+monsieur de Boiscoran, la fatalité s'en fût mêlée. Monsieur de Boiscoran
+nous a conté comment les lettres qu'il brûlait s'étaient enflammées tout
+à coup, avec une telle violence qu'il en avait été effrayé. Qui nous dit
+qu'une flammèche emportée par le vent n'a pas mis le feu aux paillers!
+Tirez les conséquences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran
+aperçoit ce commencement d'incendie; il court essayer de l'éteindre; ses
+efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle
+grandit, elle illumine déjà toute la façade du château... À ce moment,
+monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se croit surpris,
+il voit ses amours dévoilées, son mariage rompu, sa vie manquée, son
+avenir brisé, son bonheur anéanti... Il perd la tête, il ajuste le
+comte, il fait feu et s'enfuit éperdu... Et ainsi s'explique la
+maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable
+d'un assassinat tenté avec du plomb de chasse...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! interrompit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Qu'ai-je dit?</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous de jamais répéter ceci. Telle est l'effroyable
+vraisemblance de votre hypothèse que, si elle s'ébruitait, vous ne
+trouveriez plus personne pour vous croire le jour où vous direz la
+vérité.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité!... Vous pensez donc que je m'abuse?</p>
+
+<p>&mdash;Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais
+admettre, reprit M. Seignebos, c'était que madame de Claudieuse eût de
+sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a pas commis le
+crime, matériellement, elle l'a seulement commandé...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-elle donc la première? Voilà mon hypothèse, à moi: avant de
+rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son
+parti et combiné ses mesures. L'assassin était à son poste. Si elle eût
+réussi à ramener Jacques, le complice désarmait son fusil et allait
+tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renonçât à son
+mariage, résolue à se faire libre pour l'empêcher, elle a donné le
+signal, l'incendie a été allumé et on a tiré sur le comte.</p>
+
+<p>Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il y aurait eu préméditation, objecta-t-il, et alors,
+comment le fusil n'était-il chargé que de cendrée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien qu'il eût
+prévu où tendait le docteur, maître Folgat se dressa vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours Cocoleu! fit-il.</p>
+
+<p>Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.</p>
+
+<p>&mdash;Quand une idée est entrée là, répondit-il, elle y est solidement
+fixée... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est
+Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait défaut, vous voyez jusqu'où ce
+misérable idiot pousse le dévouement et la discrétion...</p>
+
+<p>Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette
+affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez de rien. On m'a proposé un expédient...</p>
+
+<p>Il fut interrompu par l'entrée brusque de son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit ce brave garçon, il y a en bas un gendarme qui vous
+amène un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence à l'hôpital.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils montent, répondit le médecin. (Et pendant que le domestique
+courait remplir la commission:) Voilà mon expédient, maître Folgat, dit
+M. Seignebos. Attention...</p>
+
+<p>Un pas pesant ébranlait déjà l'escalier, et presque aussitôt un gendarme
+parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait à marcher
+un pauvre diable.</p>
+
+<p>«Goudar!» faillit s'écrier maître Folgat.</p>
+
+<p>C'était Goudar, en effet, mais en quel état! Les vêtements déchirés et
+tachés de boue, pâle, l'&#339;il hagard, la barbe et les lèvres souillées
+d'une écume blanchâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'histoire, major, prononça le gendarme. Ce particulier jouait
+du violon dans la cour de la caserne, et nous étions plusieurs aux
+fenêtres quand, tout à coup, nous l'avons vu tomber par terre et se
+rouler, et se tordre, et se débattre en hurlant et en écumant comme un
+loup enragé. Nous l'avons ramassé, soigné, et je vous l'amène pour
+savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le médecin.</p>
+
+<p>Le gendarme sortit, et la porte fermée:</p>
+
+<p>&mdash;Quel métier! s'écria Goudar d'un accent d'invincible dégoût.
+Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah!</p>
+
+<p>Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait
+de sa bouche un petit morceau de savon.</p>
+
+<p>&mdash;L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien joué votre
+rôle d'épileptique que les gendarmes y ont été pris.</p>
+
+<p>&mdash;Belle malice, en vérité, et bien honorable surtout!</p>
+
+<p>&mdash;Malice excellente, puisque, grâce à elle, avant une heure vous serez à
+l'hôpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous
+verrai tous les matins... À vous d'agir...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, répondit l'homme de la préfecture, j'ai mon idée.
+(Puis se tournant vers maître Folgat:) Me voilà prisonnier, ajouta-t-il,
+mais mes précautions sont prises. C'est à vous que l'agent que j'ai
+envoyé en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un
+service à vous demander: j'ai écrit à ma femme de vous adresser mes
+lettres; vous me les ferez parvenir par le docteur... Sur quoi, me voilà
+prêt à devenir le compagnon de Cocoleu et bien résolu à gagner la maison
+de la rue des Vignes.</p>
+
+<p>M. Seignebos avait signé le billet d'admission. Il rappela le gendarme
+et, après l'avoir loué de son humanité, il le pria de conduire «ce
+pauvre diable» à l'hôpital.</p>
+
+<p>Et resté seul avec maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;À présent, cher maître, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous
+parler du récit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, car
+Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupçon arrivant jusqu'à
+l'accusation pour tout faire échouer. Donc, bornez-vous à rapporter à
+Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste,
+silence!</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XVI</h3>
+
+
+<p>Comme presque tous les gens très fins, le docteur Seignebos avait cette
+faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa clairvoyance.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline veillait assurément, mais non pas avec l'âpre
+attention qu'on eût dû attendre d'un tel ambitieux. Avisé le premier de
+la décision de la chambre des mises en accusation, il se sentit délivré
+des angoisses qui le torturaient. Il respira. De remords, il n'en eut
+pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne songea pas que ce prévenu
+que la chambre renvoyait devant la cour d'assises avait été son ami
+autrefois, et un ami dont il était fier, dont l'hospitalité
+l'enchantait, dont il avait sollicité l'alliance... Non! Ce qu'il se
+dit, c'est qu'ayant hasardé une partie scabreuse, dont son avenir était
+l'enjeu, il venait de la gagner haut la main.</p>
+
+<p>Évidemment, sa responsabilité était loin d'être dégagée, mais son rôle
+de magistrat instructeur était terminé. Il n'avait pas à paraître aux
+débats. Quoi qu'il advînt, il échappait, pensait-il, à la réprobation
+qui l'eût frappé si son enquête eût abouti à une ordonnance de non-lieu.</p>
+
+<p>Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon &#339;il à
+Sauveterre, que ses relations y resteraient pénibles, que jamais
+volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquiétait peu.
+Sauveterre, une misérable sous-préfecture de cinq mille âmes! Il
+espérait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant avancement
+allait récompenser son audace et le délivrer des sottes
+récriminations... Ailleurs, dans la ville où il serait nommé&mdash;une grande
+ville, supposait-il&mdash;, l'éloignement atténuerait et effacerait même ce
+que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui resterait du passé que la
+réputation d'un de ces magistrats étonnants, comme les dépeignent les
+formulaires, «qui sacrifient tout à l'intérêt sacré de la justice, qui
+placent l'inflexible devoir bien au-dessus de toutes ces considérations
+qui troublent et émeuvent le vulgaire, dont l'âme est comme un roc où
+viennent se briser, impuissantes, toutes les passions humaines». Et avec
+une telle réputation, son savoir-faire et son envie de parvenir, les
+occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer sa valeur,
+de se rendre utile, indispensable... Il se voyait escaladant l'échelle
+périlleuse des hautes situations. Il se voyait à Bordeaux, à Lyon, à
+Paris...</p>
+
+<p>C'est dans les draps de pourpre d'un premier succès qu'il s'endormit ce
+soir-là. Et le lendemain, rien qu'à le voir traverser les rues, plus
+roide et plus hautain qu'à l'ordinaire, les lèvres pincées, le regard
+froid et dur, les bourgeois observateurs comprirent qu'il devait y avoir
+du nouveau.</p>
+
+<p>Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se
+dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier.</p>
+
+<p>C'est chez le procureur de la République qu'il se rendait. Le prétexte
+de sa visite était le besoin de quelques signatures, qu'en toute autre
+occasion il eût envoyé prendre par son greffier. La vérité est qu'il
+avait sur le c&#339;ur les sévères reproches de M. Daubigeon, et qu'il
+comptait savourer le régal d'une revanche.</p>
+
+<p>Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins chéris,
+comme toujours, et plus que jamais d'une humeur massacrante. N'importe!
+Il lui soumit les pièces à signer, et, cette besogne faite, tout en
+replaçant les paperasses dans une serviette à son chiffre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dégagé, vous connaissez
+l'arrêt?... Qui de nous deux avait raison?</p>
+
+<p>M. Daubigeon haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imbécile, un
+maniaque, je l'avoue, je me rends à l'évidence, et comme l'homme
+d'Horace,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum...</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez... Que serait-il arrivé, pourtant, si je vous avais
+écouté?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas à le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran n'en eût été ni plus ni moins renvoyé devant le
+jury.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Tout autre que moi eût aussi bien recueilli les preuves qui
+établissent irrévocablement sa culpabilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurais entravé ma carrière en me faisant la réputation d'un de
+ces magistrats timides qu'un rien arrête...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une réputation qui en vaut bien une autre, interrompit le
+procureur de la République.</p>
+
+<p>Il s'était juré de ne rien répondre que par monosyllabes, mais la colère
+lui faisait oublier son serment.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas
+uniquement attaché à prouver que monsieur de Boiscoran était le
+coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai prouvé, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre que vous eût cherché le mot de cette énigme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'ai, ce me semble.</p>
+
+<p>D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connaître la fin
+des choses,</p>
+
+<p class="c"><i>Felix qui potuit rerum cognoscere causas</i>;</p>
+
+<p class="non">
+
+seulement vous vous abusez peut-être. Vous êtes un juge d'instruction
+très fort, mais je suis plus vieux que vous dans le métier. Plus je
+réfléchis à cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien
+tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas
+l'échafaud ou le bagne sans un intérêt considérable, positif, évident...
+Où est l'intérêt de Jacques? Vous allez me répondre qu'il haïssait
+monsieur de Claudieuse? Est-ce bien une réponse? Voyons, fouillez un peu
+votre conscience... Mais, baste! personne n'aime à descendre en
+soi-même,</p>
+
+<p class="c"><i>Nemi in sese tentat descendere...</i></p>
+
+<p>
+
+M. Daveline en était presque à regretter d'être venu. Il avait pensé
+trouver M. Daubigeon fort penaud, et voilà que pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il
+sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais les jurés peuvent les avoir. Il en est d'intelligents
+quelquefois...</p>
+
+<p>&mdash;Les jurés condamneront monsieur de Boiscoran sans hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en mettrais pas la main au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransière
+lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Malepeste!</p>
+
+<p>&mdash;Prétendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge d'instruction
+s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M. Daubigeon
+semblait recouvrer toute sa belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde, répondit-il, de nier l'éloquence de monsieur Du Lopt de
+la Gransière, c'est un homme très fort et qui rarement manque son homme.
+Seulement vous savez... il en est des réquisitoires comme des livres,
+ils ont leurs destinées, <i>habent sua fata...</i> Jacques sera bien défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains guère maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'autre, maître Folgat...</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme, sans autorité. Je redouterais bien autrement maître
+Lachaud.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous leur système de défense? C'était bien là que le bât
+blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser paraître:</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, répondit-il, mais que m'importe! Les amis de monsieur de
+Boiscoran avaient d'abord songé à tirer parti de Cocoleu, ils y ont
+renoncé. Je suis sûr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais
+chargé d'avoir l'&#339;il de ce côté m'a assuré que le docteur Seignebos ne
+s'occupait même plus de ce pauvre idiot...</p>
+
+<p>M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner
+M. Daveline que parce qu'il le pensait réellement.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous avez
+affaire à des gens très fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est
+peut-être le n&#339;ud de l'affaire... Précisément parce que monsieur de la
+Gransière portera la parole, vous devez trembler. S'il allait
+échouer!... C'est à vous qu'il s'en prendrait de l'échec, et de sa vie
+il ne vous le pardonnerait. Or, il peut échouer. Il y a loin de la coupe
+aux lèvres,</p>
+
+<p class="c"><i>Multa cadunt inter calicem supremaque labra</i>,
+</p>
+
+<p class="non">
+et je suis l'avis de mon vieux Villon,</p>
+
+<p class="c">«Rien ne m'est seur que la chose incertaine...»</p>
+
+<p>
+
+À l'accent du procureur de la République, M. Daveline comprit bien qu'il
+ne gagnerait rien à discuter davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me
+suffit.</p>
+
+<p>En se hâtant, de peur d'une réplique, d'expédier les formules de
+politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec
+un bonhomme pour qui les événements ne sont plus que des prétextes à
+citations.</p>
+
+<p>Mais il avait beau se débattre, c'en était fait de sa belle assurance.
+M. Daubigeon venait de lui montrer un péril qu'il n'avait pas prévu. Et
+quel péril! La rancune d'un des personnages les plus influents de la
+magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent
+pas.</p>
+
+<p>M. Daveline avait bien songé à la possibilité d'un échec, c'est-à-dire
+d'un acquittement. Mais il n'avait pas réfléchi aux conséquences de cet
+échec. Qui en serait atteint? Le ministère public surtout, puisqu'en
+France le ministère public fait de l'accusation une question personnelle
+et s'estime offensé et humilié s'il manque son homme. Or,
+qu'adviendrait-il en ce cas? C'est que Du Lopt de la Gransière s'en
+prendrait au juge d'instruction. «C'est dans votre travail, lui
+dirait-il, que j'ai puisé les éléments de mon réquisitoire. Si je n'ai
+pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail était incomplet. On
+n'expose pas un homme comme moi à l'humiliation d'un acquittement, et
+surtout dans une affaire dont le retentissement doit être immense. Vous
+ne savez pas votre métier.»</p>
+
+<p>Une telle parole était une disgrâce positive. C'était, au lieu de
+l'avancement tant rêvé, l'exil pour la vie, en Algérie ou en Corse...</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les
+décombres de ses châteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une
+fois de plus tous les détails de l'instruction, analysant toutes les
+preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, à la veille d'une
+bataille, s'assure de l'état de ses armes.</p>
+
+<p>Véritablement, il ne découvrait qu'une seule objection: celle du
+procureur de la République. Où était l'intérêt de Jacques à commettre un
+si grand crime?</p>
+
+<p>Là, évidemment, est le défaut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai
+sagement en en prévenant M. de la Gransière. Les défenseurs de Jacques
+sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs
+plaidoiries.</p>
+
+<p>Et quoi qu'il en eût dit à M. Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces
+défenseurs. Il n'ignorait pas l'influence énorme que maître Magloire
+devait à l'intégrité de sa vie et à son désintéressement. Il savait fort
+bien qu'il suffisait que maître Magloire se chargeât d'une affaire pour
+qu'on l'estimât bonne. On disait de lui: «Il peut se tromper, mais ce
+qu'il plaide, il le croit.»</p>
+
+<p>Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des
+magistrats qui arrivent à l'audience avec une opinion inébranlable, mais
+sur des jurés qui subissent l'impression du moment et se laissent
+enlever par un discours? Maître Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette
+éloquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais
+maître Folgat l'avait, lui.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de
+Paris lui avait répondu:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>«Se défier du Folgat. Logicien bien
+autrement dangereux que Lachaud, il possède à un égal degré l'art
+de troubler la conscience des jurés, de les émouvoir, de leur
+tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement.
+Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a
+toujours quelque surprise en réserve!»</p>
+</div>
+
+<p>Voilà mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me
+réservent-ils? Ont-ils véritablement renoncé à se servir de Cocoleu?</p>
+
+<p>Il n'avait aucune raison de se défier de son commissaire de police, et
+cependant son inquiétude devint si grande qu'il se détourna de son
+chemin pour passer à l'hôpital.</p>
+
+<p>La s&#339;ur supérieure, comme de raison, le reçut avec toutes les marques
+d'une profonde déférence, et dès qu'il s'informa de Cocoleu:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, ma s&#339;ur, que j'en serais bien aise.</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, alors.</p>
+
+<p>C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et là, s'adressant à un
+jardinier:</p>
+
+<p>&mdash;Où est l'idiot? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>L'homme planta sa bêche en terre, et de ce respect doucereux qui est le
+trait distinctif de tous les employés des maisons religieuses:</p>
+
+<p>&mdash;L'idiot est dans l'allée du fond, ma mère, à cette place qu'il a
+choisie, vous savez, et d'où on ne peut le faire partir...</p>
+
+<p>Bientôt, en effet, M. Daveline et la supérieure l'aperçurent.</p>
+
+<p>On lui avait retiré les haillons qu'il portait à son entrée, et on lui
+avait donné l'uniforme de l'hôpital, une grande capote grise et un
+bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il
+était moins repoussant. Assis à terre, il jouait avec des cailloux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon garçon, lui demanda M. Daveline, comment te trouves-tu
+ici?</p>
+
+<p>Il leva sa face hébétée, arrêta son &#339;il morne sur la supérieure, mais ne
+répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.</p>
+
+<p>Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, insista M. Daveline, réponds, et je te donnerai une pièce de
+dix sous.</p>
+
+<p>Baste! Cocoleu s'était remis à jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme il est toujours, monsieur, déclara la supérieure.
+Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses,
+menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une expérience, au lieu de
+lui donner son déjeuner, je lui ai dit: «Tu n'auras à manger que quand
+tu m'auras dit: "J'ai faim!..."» Au bout de vingt-quatre heures, j'ai dû
+lui rendre sa pitance; il se serait laissé périr d'inanition plutôt que
+d'articuler une syllabe...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pense monsieur Seignebos?</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur ne veut plus en entendre parler, répondit la supérieure.
+(Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que
+sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'eût
+dénoncé le crime dont il a été témoin... (Et tout de suite, revenant aux
+choses de la terre:) Mais ne nous débarrassera-t-on pas bientôt de ce
+pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre hôpital? Puisqu'il
+trouvait à vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos
+malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, ma s&#339;ur, que le procès de monsieur de Boiscoran soit
+terminé, répondit le juge d'instruction.</p>
+
+<p>La supérieure eut un geste résigné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que le maire m'a déclaré, dit-elle, et c'est bien fâcheux. Je
+dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre où il
+avait été d'abord consigné. Je l'ai relégué au quartier des fous. Nous
+appelons ainsi quatre petites loges entourées d'un mur où nous plaçons
+les pauvres insensés qu'on nous confie provisoirement...</p>
+
+<p>Mais elle s'arrêta, le portier de l'hôpital, le sieur Vaudevin,
+s'avançait en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme que vous amène un gendarme, répondit-il. Admission
+d'urgence...</p>
+
+<p>La supérieure parcourait ce billet signé Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Épileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que
+cela!... Et étranger, par-dessus le marché! En vérité, monsieur
+Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-là se faire
+soigner dans leur commune!</p>
+
+<p>Et d'un pas assez leste pour son âge, suivie du portier et de M.
+Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est là qu'on avait fait
+entrer le nouveau malade et, affaissé sur un banc, il présentait l'image
+achevée du plus parfait abrutissement.</p>
+
+<p>L'ayant examiné une minute:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie à
+Cocoleu. Et qu'on prévienne la s&#339;ur pharmacienne. Mais non, j'y vais
+moi-même. Monsieur le juge m'excusera...</p>
+
+<p>Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassuré.</p>
+
+<p>Là n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si maître Folgat
+compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui
+fournira.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3>
+
+
+<p>À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le docteur
+Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal déjeuner, l'un
+pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à la prison.</p>
+
+<p>Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse qu'il
+s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'épiaient
+au passage, comparant sa mine sombre à l'air vainqueur de M. Daveline,
+se persuadaient que bien décidément Jacques de Boiscoran était perdu.</p>
+
+<p>En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il traversait une
+de ces phases de morne découragement dont ne savent pas se préserver les
+hommes les plus énergiques lorsqu'ils s'acharnent à la poursuite de
+quelque but incertain et passionnément désiré.</p>
+
+<p>Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui
+avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les fils
+de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus que
+jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas qu'il
+avait fait, le problème s'était compliqué de quelque circonstance
+inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, au lieu de se
+dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il doutât plus qu'avant
+de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon qui avait traversé son esprit
+s'était évanoui comme l'éclair. Il admettait, avec le docteur Seignebos,
+la probabilité d'un complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution
+matérielle du crime.</p>
+
+<p>Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun.</p>
+
+<p>Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à l'hôpital et
+près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil qu'il fût, et rompu à
+toutes les astuces de son métier, parviendrait-il à confesser un gredin
+qui se retranchait imperturbablement derrière la feinte imbécillité?</p>
+
+<p>Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient comptés,
+et il allait être forcé de brusquer ses man&#339;uvres...</p>
+
+<p>C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat.</p>
+
+<p>Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de refouler
+toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait à travers les
+corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à son visage
+l'expression de la confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c'est vous! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La fièvre de
+l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux de sang. Un
+tremblement nerveux le secouait.</p>
+
+<p>Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et alors:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.</p>
+
+<p>Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, rapportant
+presque textuellement les paroles de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me semble
+l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!...</p>
+
+<p>Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles
+dans la chair.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer de
+sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche serait
+inutile!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et après
+quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état de
+réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous avoir exposé
+à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour mieux dire, je les
+prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas ainsi que je devais
+engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai eu peur, j'ai reculé.
+Insensé!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours
+venir au suprême expédient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon
+parti est pris...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire!</p>
+
+<p>&mdash;Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la tiendrai sous
+mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accusé...</p>
+
+<p>Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des
+déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas interdit
+de s'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc le serait?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle avait un complice?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas
+être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...</p>
+
+<p>Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer aussi
+fou que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est déjà
+difficile, ne la rendez pas impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je serai prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Un scandale nous perd sans rémission.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans inquiétude.</p>
+
+<p>Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la
+prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de détails, c'est
+que sa situation de défenseur lui faisait une loi d'ignorer&mdash;ou du moins
+de paraître ignorer&mdash;certaines choses.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, s'il
+vous plaît...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais connaître aussi exactement que possible les dispositions
+de l'habitation de madame de Claudieuse.</p>
+
+<p>Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça le plan
+de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du
+vestibule et du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Au premier étage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever?</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur Seignebos me l'a dit.</p>
+
+<p>Le prisonnier eut un mouvement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher
+défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que j'ai
+besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle vienne
+accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en
+conjure, hâtez-vous...</p>
+
+<p>Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait
+rue de la Rampe.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et
+dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles
+Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, vite, ton châle et
+ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.</p>
+
+<p>Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, que
+déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout
+essoufflée de la rapidité de sa course.</p>
+
+<p>Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre
+sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la
+sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance!</p>
+
+<p>Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et
+s'adressant à la tante Élisabeth:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois
+déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on
+n'entendît rien de ce que j'ai à confier à Denise, et je crains d'être
+épié...</p>
+
+<p>Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans se
+permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.</p>
+
+<p>L'étonnement de M<sup>lle</sup> de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui
+laissa pas le temps de prononcer une parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'évader,
+Blangin m'en fournirait les moyens...</p>
+
+<p>La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout
+en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut-être j'aurais
+besoin de quelques heures de liberté...</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre discrétion.</p>
+
+<p>Jacques parut respirer plus librement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la
+soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai
+rentré avant minuit...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.</p>
+
+<p>Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de ménages.
+Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait
+haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus
+fort, prétendait régner. Humble, soumise, résignée en apparence, la
+femme baissait la tête, semblait toujours obéir, mais en réalité, de par
+le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il
+fallait encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était
+engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à M<sup>me</sup>
+Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine
+d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la dévotion de
+sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était au service de M.
+de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et
+qu'elle regrettait toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. Mais
+écoutez-moi...</p>
+
+<p>Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que
+Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les impressions
+de la femme du geôlier.</p>
+
+<p>Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand M<sup>lle</sup> Denise eut
+achevé:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la maîtresse, je
+dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est le maître dans la
+prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il tient à son devoir...
+Nous n'avons que notre place pour vivre...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous l'ai-je pas déjà payée!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en ai bien parlé, seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerai la même somme que l'autre fois.</p>
+
+<p>&mdash;En or?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, en or.</p>
+
+<p>Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la geôlière,
+et néanmoins, se possédant toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je vais
+l'arraisonner, et je vous l'envoie.</p>
+
+<p>Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu:</p>
+
+<p>&mdash;Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à M<sup>lle</sup>
+Denise.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là nous exploitent indignement!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et l'autre, et
+que n'êtes-vous libre!</p>
+
+<p>Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà le pas
+lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitôt il
+se montra, son bonnet de laine à la main, la mine obséquieuse et l'&#339;il
+inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... Seulement, il
+faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me
+demandez...</p>
+
+<p>D'un geste, Jacques l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux
+seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous
+donner définitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison,
+et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'évade, cela se trouve
+tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et
+si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant
+que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je
+répondrai? Je veux bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et
+je m'en moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison,
+halte-là! Je n'en suis plus!</p>
+
+<p>Visiblement, ce n'était qu'une préface.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que de paroles perdues! fit M<sup>lle</sup> Denise. Expliquez-vous
+clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la
+retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les
+soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et jusqu'à la
+diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq heures du matin, je
+ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...</p>
+
+<p>Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus sérieuses
+qu'elles n'étaient véritablement?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un
+moyen.</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour savoir
+dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se fasse,
+continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'évadait
+pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, à un certain
+endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds d'épaisseur, et de l'autre
+côté, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne
+place jamais de factionnaire. Je procurerai à monsieur un pic et un
+levier, et il fera un trou dans ce mur.</p>
+
+<p>Jacques haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment
+expliquerez-vous ce trou béant?</p>
+
+<p>Blangin souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les rats.
+J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par le trou un
+prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...</p>
+
+<p>&mdash;Quel prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre
+sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour percer le mur.
+Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je
+suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas
+compromis.</p>
+
+<p>Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire
+honneur. L'idée était de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le pic et
+le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le mur, et je me
+charge de Cheminot. Demain, dans la journée, l'argent vous sera remis.</p>
+
+<p>Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand
+M<sup>lle</sup> Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux
+tremblants:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à tout
+tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté que vous
+souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez
+faire?</p>
+
+<p>Et comme il se taisait:</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous aller? insista-t-elle.</p>
+
+<p>Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix
+troublée:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous réponde.
+Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour
+vous...</p>
+
+<p>Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille
+roulèrent sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!...
+Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant qu'on me cachait
+quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Désormais je ne puis
+plus douter. C'est près d'une femme que vous vous rendrez demain soir...</p>
+
+<p>&mdash;Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié!</p>
+
+<p>Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans doute, ou
+que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-être
+murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes genoux! Comment
+avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne
+vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant
+prisonnier et faussement accusé d'un crime abominable?</p>
+
+<p>Jacques n'en pouvait supporter davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que de
+laisser un soupçon effleurer votre c&#339;ur! Écoutez et pardonnez-moi...</p>
+
+<p>Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute
+palpitante:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous!
+Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: l'espérance,
+l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens bien, malheureuse,
+que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je
+n'aurais pas longtemps à souffrir...</p>
+
+<p>Éperdu de douleur et d'amour:</p>
+
+<p>&mdash;Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi vous
+avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...</p>
+
+<p>&mdash;Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience,
+je crois en vous...</p>
+
+<p>Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en
+entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se précipitât hors du
+parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.</p>
+
+<p>Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de
+haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et
+farouche qui ne rêve plus que vengeance.</p>
+
+<p>Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait
+maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, s'élevait du fond
+de son âme un sentiment de miséricorde et de pitié pour cette maîtresse
+qu'il avait tant aimée. Car il l'avait adorée follement, il ne se le
+dissimulait pas. Il lui avait dû les premières ivresses de son
+adolescence, ces sensations âpres ou exquises qu'on ne saurait oublier.
+Dans sa cellule même, il tressaillait au souvenir de certaines de ses
+attitudes, il revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il
+entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle
+portait d'habitude.</p>
+
+<p>Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout
+perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui
+enlever le c&#339;ur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur comme
+la flamme! Ah! c'était combler la mesure.</p>
+
+<p>Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hésiterais à
+la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je
+défends...</p>
+
+<p>Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, sentant
+bien que le courage ne lui manquerait plus.</p>
+
+<p>Précisément&mdash;et c'était une adresse du geôlier&mdash;, c'est Cheminot qui fut
+chargé de le reconduire à sa cellule, et selon l'expression des geôles,
+de l'y «boucler». Il le fit entrer, et tout de suite, carrément, il lui
+exposa ce qu'il attendait de lui.</p>
+
+<p>Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de s'évader,
+le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage
+souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un
+air perplexe:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de
+m'ensauver.</p>
+
+<p>Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son
+concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins remise.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal,
+j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien à faire
+et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour
+m'acheter du vin et du tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la liberté, mon brave...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime,
+n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on n'est pas
+pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a dit tout net
+mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour
+trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. Tandis que si je
+m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, ils me rattraperont, je
+serai ramené ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que
+de s'évader et de dégrader une prison, c'est grave...</p>
+
+<p>Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons!
+L'inquiétude prenait presque Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est
+pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en suis». Mais
+nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va
+manquer...</p>
+
+<p>Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.</p>
+
+<p>Le vagabond eut un geste de regret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, l'hiver
+vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois
+qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir où
+gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et l'administration donne des
+chaussons bien chauds...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces bonnes
+veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux
+filles en écossant des haricots ou en égrenant du maïs...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où aller
+sans le sou!</p>
+
+<p>C'était là justement que Jacques en voulait venir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de l'argent, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que
+vous me demanderiez, je vous le donnerais...</p>
+
+<p>&mdash;Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard où se
+peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) C'est qu'il
+me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh,
+oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.</p>
+
+<p>Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donnerai cent, dit Jacques.</p>
+
+<p>L'&#339;il de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces
+irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse vie.
+Mais hésitant à croire à tant de bonheur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, attendez...</p>
+
+<p>Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à la vue
+de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en
+ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce
+serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit
+où je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré de l'or,
+des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre choix.</p>
+
+<p>Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je suis
+votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, silence...</p>
+
+<p>C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à Jacques
+l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. C'était dans une
+espèce de cellier où personne jamais ne venait, où l'on serrait des
+outils de rebut et où se trouvaient des pics et des leviers.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce soir à
+dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne
+pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'&#339;il au guet, et s'il se
+présentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prévenir, et
+dare-dare vous remonteriez chez vous.</p>
+
+<p>Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot,
+munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient à la
+besogne.</p>
+
+<p>Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en fût venu
+à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce qu'avait annoncé
+Blangin, mais la solidité passait toute attente. Nos pères bâtissaient
+bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en
+avait acquis la dureté. C'était comme si l'on eût attaqué un bloc de
+granit.</p>
+
+<p>Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les
+précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, en
+moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait passer.</p>
+
+<p>Il y avança la tête, et après un moment d'observation:</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est désert! Ma
+foi! je me risque...</p>
+
+<p>Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de
+gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus épaisse.</p>
+
+<p>Une fois là:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets de cinq
+francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai données tantôt...
+Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me tire d'affaire, je ne vous
+oublierai pas... Et maintenant, séparons-nous. Jouez des jambes, soyez
+prudent, et... bonne chance.</p>
+
+<p>Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son
+côté, comme c'était convenu.</p>
+
+<p>Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que celle
+de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi?</p>
+
+<p>Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3>
+
+
+<p>C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il savait de
+quelle réprobation effroyable il était l'objet. À prendre le chemin le
+plus court, à traverser les rues fréquentées, il eût risqué d'être
+reconnu et peut-être arrêté. Il s'était donc résigné à un long détour,
+et il s'était engouffré dans le dédale des ruelles sombres et tortueuses
+de la vieille ville. Il s'en allait d'un pied fiévreux, se détournant
+des rares passants, son chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour
+plus de sûreté encore, tenant son mouchoir appliqué contre sa figure.</p>
+
+<p>Il était bien près de neuf heures et demie lorsqu'il arriva à la maison
+qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le portillon était
+enlevé et la porte fermée. N'importe, Jacques avait son plan. Il sonna.</p>
+
+<p>Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Madame ne peut recevoir personne, répondit cette fille. Madame est
+près de monsieur qui est au plus mal ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je lui parle...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoyé par le juge
+d'instruction, désire l'entretenir un instant. C'est pour l'affaire
+Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez...</p>
+
+<p>Et dans sa précipitation, oubliant de refermer la porte, elle précéda
+Jacques à travers le jardin. Une fois dans le vestibule, ouvrant le
+salon:</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte
+prévenir madame...</p>
+
+<p>Et, ayant allumé les bougies d'un des candélabres de la cheminée, elle
+s'éloigna.</p>
+
+<p>Tout, jusqu'à ce moment, marchait au gré de Jacques, et mieux même qu'il
+n'eût osé le souhaiter. Restait à empêcher la comtesse de se retirer en
+l'apercevant et de lui échapper. Très heureusement, la porte du salon
+ouvrait en dedans. Il alla se poster derrière le battant resté ouvert et
+attendit.</p>
+
+<p>Depuis vingt-quatre heures qu'il se préparait à cette entrevue, il avait
+arrangé dans sa tête ce qu'il aurait à dire. Mais voici qu'au dernier
+moment, de même que les feuilles mortes au souffle de la tempête, toutes
+ses idées s'éparpillaient... Son c&#339;ur battait avec une telle violence
+qu'il lui semblait remplir du bruit de ses battements ce grand salon
+délabré. Il se croyait de sang-froid pourtant, et de fait, il avait
+cette lucidité particulière qui donne à certains actes des fous une
+apparence de logique.</p>
+
+<p>Il commençait à s'étonner d'attendre si longtemps, quand enfin des pas
+légers et le frôlement d'une robe lui annoncèrent M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p>
+
+<p>Elle entra, vêtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit quelques
+pas dans le salon, étonnée de n'apercevoir pas celui qui la demandait.</p>
+
+<p>C'était bien ce qu'avait prévu Jacques.</p>
+
+<p>Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant devant:</p>
+
+<p>&mdash;À nous deux! fit-il. Se retournant au bruit:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Et terrifiée, comme d'une apparition, elle regardait autour d'elle,
+cherchant une issue. Une des portes-fenêtres du salon était demeurée
+entrebâillée, et elle allait s'y précipiter.</p>
+
+<p>Jacques s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;N'essayez pas de m'échapper, prononça-t-il; car je vous le jure, je
+vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, jusqu'au pied de
+son lit.</p>
+
+<p>Elle le regardait comme si elle n'eût pas compris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! balbutia-t-elle, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, moi! Cela vous étonne, n'est-ce pas? Vous vous
+disiez: il est prisonnier, bien gardé par les verrous et par les
+geôliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne parlera
+pas...</p>
+
+<p>J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamné. Coupable, je suis
+sauvée; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout était dit? Eh
+bien! non, me voici!</p>
+
+<p>L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si beaux de
+la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monstrueux! fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Monstrueux, en effet!</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! Incendiaire!</p>
+
+<p>Il éclata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi!</p>
+
+<p>En un suprême effort, M<sup>me</sup> de Claudieuse rassemblait toute son
+énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle, oui! À moi, vous ne pouvez pas nier le crime. Je
+sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant que j'allais
+exécuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je vous ai quitté en
+courant, vous vous êtes dit: c'est fini, elle va tout révéler à son
+mari!... Et alors vous avez allumé l'incendie pour attirer mon mari
+dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu sur lui, assassin!...</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce que vous avez trouvé! interrompit-il. À qui espérez-vous
+faire croire cette explication absurde? Nos lettres étaient brûlées, et
+de même que vous niez avoir été ma maîtresse, je pouvais nier avoir été
+jamais votre amant! Et d'ailleurs, est-ce moi qu'un scandale eût
+atteint? Vous savez bien que non! Vous n'ignorez pas que la même chose
+qui déshonore une femme décore un homme d'un lustre nouveau. Telles sont
+nos m&#339;urs!... Et quant à redouter monsieur de Claudieuse, on me connaît
+assez pour savoir que je ne crains personne. Au temps où nous cachions
+nos amours au fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de
+votre mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de
+l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le juge
+de sa propre cause et l'exécuteur du jugement qu'il prononce... Hors de
+là, hors ce cas de flagrant délit qui permet à un homme de tuer comme un
+chien un autre homme qui ne peut ou ne veut se défendre, que m'importait
+le comte de Claudieuse! Que m'importaient vos menaces à vous et sa haine
+à lui!</p>
+
+<p>C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent âpre et tranchant
+comme un glaive, et avec cette certitude qui pénètre, qui s'enfonce dans
+l'esprit.</p>
+
+<p>La comtesse chancelait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce imaginable! bégayait-elle, est-ce possible! (Puis tout à coup,
+redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si vous étiez
+innocent, qui donc serait le coupable?...</p>
+
+<p>D'un mouvement frénétique, Jacques lui saisit les poignets, et les
+serrant à les meurtrir, et se penchant vers elle, si près qu'elle sentit
+son souffle comme une flamme sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! exécrable créature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec une si
+furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi! poursuivit-il,
+qui voulais être veuve pour m'empêcher de briser ma chaîne!... À notre
+dernier rendez-vous, te croyant écrasée de douleur et bouleversée par
+tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu l'indigne faiblesse, la stupide
+lâcheté de te dire que si j'épousais Denise, c'était uniquement parce
+que tu n'étais pas libre! Alors, ne t'es-tu pas écriée: «Ô mon Dieu!
+heureusement cette épouvantable idée ne m'est pas venue plus tôt!» De
+quelle idée s'agissait-il, Geneviève?... Allons, réponds et avoue
+qu'elle venait trop tôt encore, puisque tu l'as mise à exécution... (Et
+répétant d'un ton d'écrasante ironie la phrase que venait de prononcer
+M<sup>me</sup> de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta-t-il, si vous
+étiez innocente?...</p>
+
+<p>Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les yeux de
+Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus sombres
+profondeurs de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas commis le
+crime affreux?...</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est donc
+réel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'avez-vous seulement commandé! D'un geste délirant, elle
+leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! s'écria-t-elle, il le croit! Il le croit sincèrement...</p>
+
+<p>Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui succède
+au fracas de la foudre.</p>
+
+<p>Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de Claudieuse
+s'examinaient éperdument, comprenant que l'heure suprême de leur
+destinée sonnait. En chacun d'eux éclatait, fulgurante, la conviction de
+l'innocence de l'autre. Pas besoin d'explications. Ils avaient été
+abusés par les apparences, et ils le reconnaissaient, ils en étaient
+sûrs. Et tel était pour eux l'effarement de cette découverte que l'idée
+ne leur venait pas de rechercher quel pouvait être le coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? interrogea enfin la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Dire la vérité! répondit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'étais votre amant... Que si je suis allé au Valpinson, c'est que
+vous m'y aviez donné rendez-vous... Que si on a retrouvé l'enveloppe
+d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brûlée pour obtenir du
+feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est que j'avais émietté,
+pour les éparpiller au vent, les débris carbonisés de nos lettres...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un accent
+d'impitoyable énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera, cependant, prononça-t-il; je le veux, il le faut...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse se tordait les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! répéta-t-elle, jamais... (Et avec une précipitation
+convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la vérité
+est impossible à dire? Ce n'est pas à notre innocence qu'on croirait,
+mais à notre complicité...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! Je ne veux pas périr.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous ne voulez pas périr seul...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!</p>
+
+<p>&mdash;Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre
+sûrement! Est-ce là ce que vous exigez? Quand il y aura deux victimes au
+lieu d'une, votre sort vous paraîtra-t-il moins cruel?...</p>
+
+<p>Il l'arrêta d'un geste menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la même! s'écria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle
+réfléchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait m'aimer!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! interrompit M<sup>me</sup> de Claudieuse. (Et se rapprochant de lui:)
+Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je réfléchis! Eh bien, écoute... Oui,
+c'est vrai, je tenais à mon intacte renommée d'honnête femme mille fois
+plus qu'à la vie, mais, au-dessus de ma vie et de ma renommée, il y a
+toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien, partons! Un mot de tes lèvres et
+j'abandonne tout, honneur, pays, famille, mon mari, mes enfants. Parle,
+et je te suis sans détourner la tête, sans un regret, sans un remords...</p>
+
+<p>De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine
+haletait, ses yeux étincelaient d'un insupportable éclat. Dans
+l'emportement de ses gestes, son peignoir attaché à la hâte se dénouait,
+et sur son sein et sur ses épaules qui avaient les blancheurs
+éblouissantes du marbre, ses cheveux déroulés retombaient en masses
+fauves.</p>
+
+<p>Et d'une voix frémissante de passions contenues, douce et molle comme
+une caresse ou sonore comme un cuivre:</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de prison,
+le plus difficile est fait. Je songeais d'abord à emmener notre fille,
+ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et d'ailleurs un enfant
+nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra jamais... Ce n'est pas
+l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas? Nous nous envolerons vers ces
+contrées lointaines dont on voit les descriptions féeriques dans les
+livres de voyages... Là, inconnus de tous, oubliés, ignorés, notre vie
+ne sera plus qu'un long enchantement! Tu ne diras plus alors que je me
+marchande, je serai bien à toi, toute et uniquement à toi, corps et âme,
+ta femme, ta maîtresse, ton amie, ton esclave...</p>
+
+<p>Elle renversait la tête en arrière, et les paupières mi-closes, avançant
+les lèvres avec des inflexions énervantes:</p>
+
+<p>&mdash;Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques!</p>
+
+<p>Il l'écarta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilège qu'elle
+osât, de même que Denise, lui proposer de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Plutôt le bagne! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Elle blêmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se reculant,
+roide et tout d'une pièce:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous m'aidiez à me sauver, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quitte à me perdre moi-même? Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout à coup, et
+d'un accent de haineuse raillerie:</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me sacrifier,
+et de sacrifier du même coup tous les miens. Pour toi? oui. Mais bien
+plus encore pour mademoiselle de Chandoré. Et cela te paraît tout
+simple!... Je suis le passé, moi, le rassasiement, le dégoût. Elle est
+l'avenir, elle, le désir, le rêve... Et tu trouves tout naturel que la
+vieille maîtresse fasse litière de son amour et de son honneur à la
+jeune fiancée. Il t'importe peu que je sois avilie, pourvu qu'elle soit
+honorée, que je pleure pourvu qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est
+de la folie que de venir me prier de te sauver pour te jeter dans les
+bras d'une autre. C'est de la démence, quand, pour t'arracher à Denise,
+je suis prête à me perdre, pourvu que tu sois à jamais perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une infernale
+audace.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dénonce. Maître
+Folgat a dû te dire comment je sais nier et me défendre...</p>
+
+<p>Ivre de colère, arrivé à ce degré où la raison s'égare, Jacques de
+Boiscoran marchait la main levée sur M<sup>me</sup> de Claudieuse, quand tout à
+coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la comtesse se
+retournèrent, et un même cri aigu et terrible, qui dut s'entendre au
+loin, s'échappa de leur gorge.</p>
+
+<p>Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait debout, le
+revolver prêt à faire feu. Il était plus pâle qu'un spectre, et la robe
+de chambre de flanelle blanche qu'il avait jetée sur ses épaules
+flottait comme un linceul autour de ses membres amaigris.</p>
+
+<p>Le premier cri de M<sup>me</sup> de Claudieuse était monté jusqu'au lit où il se
+mourait. Un pressentiment horrible lui avait traversé le c&#339;ur. Il
+s'était levé. Et se traînant, et s'accrochant à la rampe, il était venu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard
+implacable.</p>
+
+<p>Avec un gémissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. Mais
+Jacques se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous!</p>
+
+<p>Le comte haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je n'ai pas
+commis! Ah! ce serait une lâcheté indigne...</p>
+
+<p>M. de Claudieuse était si faible qu'il en était réduit à s'accoter
+contre le montant de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce une lâcheté? fit-il. Alors, comment appelez-vous l'acte du
+misérable qui, bassement, honteusement, vole la femme d'un autre homme
+et le charge de ses bâtards?... C'est vrai, vous n'êtes ni un
+incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie de ma maison, près
+de l'effondrement de toutes mes croyances! Que sont les blessures du
+corps, comparées à cette autre blessure de l'âme, que rien ne saurait
+cicatriser!... À vous la cour d'assises, monsieur...</p>
+
+<p>Terrifié, Jacques se sentait rouler au fond d'indéfinissables abîmes.</p>
+
+<p>&mdash;La mort, plutôt! s'écria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses
+vêtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous fait-il
+peur? Tirez... j'ai été l'amant de votre femme, votre plus jeune fille
+est ma fille...</p>
+
+<p>Le comte, au contraire, abaissa son arme.</p>
+
+<p>&mdash;La cour d'assises est plus sûre, prononça-t-il. Vous m'avez pris mon
+honneur, je veux le vôtre. Et s'il le faut, pour que vous soyez
+condamné, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai reconnu...
+Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>Il voulut s'avancer, mais ses forces étaient à bout, et il tomba roide,
+en avant, la face contre terre, les bras en croix.</p>
+
+<p>Saisi d'horreur, éperdu, fou, Jacques s'enfuit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3>
+
+
+<p>Maître Folgat venait de se lever.</p>
+
+<p>Debout, dans l'embrasure d'une des croisées de sa chambre, en face de
+son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit
+violemment.</p>
+
+<p>Blême et tout effaré, le vieil Antoine entra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quelle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parti, ensauvé, disparu!</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jacques...</p>
+
+<p>Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit échapper des mains du
+jeune avocat. Et cependant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte
+en ville. On donne des détails. Je viens de voir un homme qui prétend
+avoir rencontré monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures,
+courant comme un fou le long de la rue Nationale.</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai encore prévenu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a
+dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller aux
+informations...</p>
+
+<p>Le conseil était superflu.</p>
+
+<p>S'essuyant le visage à la hâte, déjà maître Folgat s'habillait. En un
+moment, il fut prêt, et ayant descendu l'escalier quatre à quatre, il
+traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.</p>
+
+<p>Il se retourna. M<sup>lle</sup> Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit
+salon où elle se tenait d'habitude. Il obéit.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise et le jeune avocat étaient les seuls de la maison à
+savoir quel coup de parti désespéré Jacques avait dû risquer la veille.
+Ils n'avaient pas échangé un mot à ce sujet, mais chacun avait bien
+remarqué la préoccupation de l'autre. De toute la soirée, maître Folgat
+n'avait pas prononcé dix paroles, et M<sup>lle</sup> Denise, sitôt le dîner,
+était remontée chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le bruit qui court est faux, mademoiselle, répondit le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait!</p>
+
+<p>&mdash;Une évasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et
+monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous,
+mademoiselle, de grâce, rassurez-vous.</p>
+
+<p>Qui n'eût eu, comme lui, pitié de la pauvre jeune fille! Elle était plus
+blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient.
+Des larmes roulaient dans ses yeux, et à chaque parole un sanglot lui
+montait à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez où Jacques est allé, hier soir? reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Elle détourna à demi la tête, et d'une voix à peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont l'influence
+sur lui est peut-être toute-puissante... Il se peut qu'elle l'ait
+bouleversé, étourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas déterminé à se
+soustraire à l'ignominie de la cour d'assises?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, non!</p>
+
+<p>&mdash;Cette personne a été le mauvais génie de Jacques. Elle l'aime, sans
+doute. Elle devait être désespérée de savoir qu'il allait être mon mari.
+Peut-être, pour le déterminer à fuir, s'est-elle enfuie avec lui...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable
+d'un tel dévouement...</p>
+
+<p>Vivement M<sup>lle</sup> de Chandoré se rejeta en arrière, et levant sur le
+jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Maître Folgat comprit son
+imprudence. Il était persuadé que Jacques avait tout dit à sa fiancée,
+et la façon dont elle lui avait parlé n'avait pu que l'affermir dans son
+erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette
+femme révérée de tous à l'égal d'une sainte! Et moi qui l'autre jour, à
+l'église, admirais la ferveur de ses prières; moi qui la plaignais de
+toute mon âme... Maintenant, oui, je commence à comprendre ce qu'on me
+cachait...</p>
+
+<p>Désolé de l'irréparable faute qu'il venait de commettre:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, mademoiselle, dit maître Folgat, jamais je ne me pardonnerai
+d'avoir prononcé ce mot devant vous.</p>
+
+<p>Elle sourit tristement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle.
+Mais, de grâce, courez voir ce qu'il en est.</p>
+
+<p>Maître Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien
+réellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville
+était tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes
+péroraient avec une surprenante animation. Précipitant sa course, il
+venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arrêté par
+un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu
+faire la connaissance depuis qu'il était à Sauveterre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable,
+voilà votre plaidoirie qui court les champs...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, répondit maître Folgat d'un ton glacé.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! puisque votre client a filé.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'évasion a
+été découverte. Elle était allée le long des anciens remparts couper de
+l'herbe pour sa chèvre, quand, passant près du mur de la prison, elle y
+a aperçu un grand trou béant. Elle a aussitôt donné l'alarme, le poste
+est arrivé, on est allé prévenir le procureur de la République...</p>
+
+<p>Pour maître Folgat, ce n'était pas encore une preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>&mdash;Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le tiens
+d'un ami qui le tenait lui-même d'un employé de la sous-préfecture.
+Blangin le geôlier est, à ce qu'il paraît, gravement compromis...</p>
+
+<p>&mdash;À l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune
+avocat.</p>
+
+<p>Et plantant là le bourgeois très offensé de ce qui lui parut une
+grossière inconvenance, il traversa comme un trait la place du
+Marché-Neuf. L'inquiétude le gagnait. Non qu'il pût croire à une
+évasion, mais il se demandait s'il n'était pas survenu quelque
+catastrophe.</p>
+
+<p>Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires,
+stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche béante.</p>
+
+<p>Fendant la foule, maître Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du
+geôlier, discutaient le procureur de la République, le commissaire de
+police, le capitaine de gendarmerie, M. Séneschal et enfin M.
+Galpin-Daveline.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction était plus blême encore que de coutume et, comme
+on dit à Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Prévenu
+tout aussi brusquement que maître Folgat, il s'était vêtu non moins
+précipitamment et s'était hâté d'accourir. Et tout le long du chemin,
+des témoignages non équivoques lui avaient prouvé que si l'opinion était
+fort montée contre l'accusé, elle ne l'était pas moins contre le juge
+d'instruction.</p>
+
+<p>De tous côtés sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques,
+des sourires gouailleurs, ou des compliments de condoléances sur ce que
+l'oiseau s'était envolé. Et même, deux individus qu'il soupçonnait
+d'avoir des relations avec l'écarlate docteur Seignebos avaient murmuré
+en le coudoyant: «Enfoncé, le pourvoyeur!»</p>
+
+<p>Il fut le premier à apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?</p>
+
+<p>Mais maître Folgat n'était pas homme à se laisser prendre deux fois sans
+vert dans la même journée. Voilant ses appréhensions d'un salut
+cérémonieux:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est revenu certains propos, répondit-il, mais je n'en ai été
+nullement ému. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence
+de sa cause et en la justice de son pays pour songer à s'évader. Je
+viens simplement conférer avec lui...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur de
+Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant guère
+des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui.
+Frumence aux pieds légers... C'est un détenu qu'on laissait fort libre
+dans la prison, dont on avait même fait une espèce d'aide gardien, et
+qui en a profité pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 7.5em;">«Et certes il n'a pas tort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.»</span><br />
+</p>
+
+<p>À quelques pas en arrière, la mine contrite et sournoise, se tenait
+planté sur ses pieds le geôlier Blangin.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez le défenseur près du sieur Boiscoran, lui dit sèchement M.
+Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-être de voir M. Daubigeon donner
+une édition publique des épigrammes amères dont il le gratifiait en
+particulier.</p>
+
+<p>Saluant jusqu'à terre, le geôlier obéit. Mais dès qu'il se vit sous le
+porche de la prison, seul avec maître Folgat, gonflant une de ses joues
+et la frappant de son poing fermé:</p>
+
+<p>&mdash;Ni vu ni connu! dit-il en éclatant de rire.</p>
+
+<p>Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui
+convenir de paraître informé des événements de la nuit ni de se donner
+les apparences d'une complicité qui, matériellement, n'existait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont
+en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot! Ce garçon est si
+bête que le plus bête des juges d'instruction lui aurait vite tiré les
+vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps?</p>
+
+<p>Maître Folgat ne répondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en
+soucier fort peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs
+le plus tôt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce métier de
+geôlier. La place, d'ailleurs, ne va plus être tenable. Cette évasion a
+mis la puce à l'oreille de tous nos messieurs du tribunal, et
+l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de
+ville, un mauvais chien qui ne connaît que la consigne... Ah! les beaux
+jours de monsieur de Boiscoran sont passés, plus de visites en cachette,
+plus de sorties... Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde.</p>
+
+<p>C'est arrêté au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications.</p>
+
+<p>&mdash;Montons, dit brusquement maître Folgat, que l'impatience gagnait.</p>
+
+<p>Il trouva Jacques étendu sur son lit, tout habillé, et il ne lui fallut
+qu'un regard pour deviner un grand malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une espérance envolée, n'est-ce pas? fit-il.</p>
+
+<p>Péniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa
+couchette. Et de l'accent du plus extrême découragement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu, répondit-il, et cette fois sans retour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez plutôt!...</p>
+
+<p>C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le récit, pourtant
+bien atténué, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achevé, s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse
+exécute ses menaces, ce peut être une condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il les
+exécutera. (Et hochant la tête d'un geste désolé:) Et, ce qu'il y a
+d'épouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en blâmer. La
+jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question
+d'amour-propre. Trompés, ils sont frappés dans leur vanité, mais non pas
+atteints au c&#339;ur. Tandis que le comte de Claudieuse!... Ah! il aimait sa
+femme, lui, il l'adorait, elle était son bonheur et sa vie. En la lui
+prenant, je lui ai tout pris, oui, tout! C'est en le voyant éperdu de
+douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adultère... Tout lui
+manquait à la fois. Sa femme avait un amant, sa fille préférée n'était
+pas de lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est
+un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains,
+il ne s'en serve pas!... C'est une arme traîtresse et déloyale, c'est
+vrai, mais ai-je été loyal et honnête? Ce sera une lâche et ignoble
+vengeance, mais qu'était donc l'offense? À sa place, j'agirais comme
+lui.</p>
+
+<p>Maître Folgat était atterré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais après? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...</p>
+
+<p>D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front,
+comme s'il eût pu ainsi rassembler ses idées.</p>
+
+<p>&mdash;Après, répondit-il, je me suis enfui épouvanté, tel que l'homme qui
+vient de commettre un crime... La porte du jardin était ouverte, je me
+précipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je
+traversées, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je
+n'avais plus qu'une idée fixe, obsédante: m'éloigner le plus vite et le
+plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la tête à
+moi, j'allais, j'allais... Quand la raison m'est revenue, j'étais en
+pleine campagne, à une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran.
+L'instinct de la bête, plus résistant que l'intelligence, m'avait guidé
+par des chemins familiers et me ramenait à ma maison... Sur le premier
+moment, j'eus peine à comprendre comment je me trouvais là. J'étais
+comme l'ivrogne qui, s'éveillant, le cerveau plein de vapeurs de
+l'alcool, cherche à se ressouvenir de ce qui s'est passé durant son
+ivresse... Hélas! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse
+réalité. Il me fallait rentrer à la prison, il le fallait absolument, et
+je me sentais accablé d'une telle lassitude que j'ai craint un instant
+de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin
+m'attendait, dévoré d'angoisses, car il était près de deux heures. Il
+m'a aidé à remonter ici, je me suis jeté tout habillé sur mon lit et je
+me suis endormi aussitôt, d'un sommeil atroce, peuplé de visions
+sinistres où je me voyais enchaîné au bagne, ou gravissant au bras d'un
+prêtre les marches de l'échafaud... Et en ce moment, je me demande
+presque si je suis bien éveillé, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar
+qui continue encore...</p>
+
+<p>Se détournant, maître Folgat essuya une larme furtive.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui! bien malheureux, en effet, répéta Jacques. Que n'ai-je suivi
+la première inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis
+retrouvé sur la grande route! Je serais allé jusqu'à Boiscoran, je
+serais monté chez moi, et je me serais brûlé la cervelle... Maintenant,
+je ne souffrirais plus...</p>
+
+<p>Allait-il donc s'attacher de nouveau à cette fatale pensée du suicide?</p>
+
+<p>&mdash;Et vos parents! prononça maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Mes parents!... Espérez-vous donc qu'ils survivront à la condamnation
+qui va me frapper?</p>
+
+<p>&mdash;Et mademoiselle de Chandoré! Il tressaillit, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est pour elle, s'écria-t-il, que je devrais en finir!... Pauvre
+Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible...
+Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son âme, mon
+image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines,
+et les années aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas
+oublier?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit maître Folgat.
+Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!</p>
+
+<p>Une larme brilla dans les yeux de l'infortuné, et d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise.
+Mais songez-vous à ce que serait sa vie, après ma condamnation? Vous
+représentez-vous ce que seraient ses sensations quand, à chaque instant
+du jour, elle se répéterait: «Celui que j'aime uniquement est au bagne,
+confondu parmi les plus vils criminels, à tout jamais souillé,
+déshonoré, flétri!...» Ah! mille fois la mort plutôt...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que je ne l'ai pas oubliée, c'est que je suis ici...
+Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin où vous me verrez si
+misérable que vous serez le premier à me mettre une arme entre les
+mains.</p>
+
+<p>Mais le jeune avocat était de ceux que les obstacles irritent et
+passionnent au lieu de les décourager. Et déjà remis de la rude
+secousse:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie
+soit perdue. Êtes-vous condamné? Pas encore; vous êtes innocent, et il
+est une justice au ciel pour réparer les bévues de la justice sur la
+terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera? Savons-nous
+seulement si, en ce moment même, il n'a pas rendu le dernier soupir?...</p>
+
+<p>D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et pâlissant encore:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, car déjà cette fatale idée m'est venue
+qu'hier soir, peut-être, il ne s'est pas relevé! Fasse Dieu qu'il n'en
+soit pas ainsi! C'est alors, véritablement, que je serais un
+assassin!... C'est pour lui qu'à mon réveil a été ma première pensée. Je
+voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas osé.</p>
+
+<p>Non moins que le prisonnier, maître Folgat se sentait le c&#339;ur serré
+d'une anxiété poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons, prononça-t-il, demeurer dans cette incertitude.
+Qu'aurions-nous à nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse,
+d'où dépend le nôtre?... Souffrez que je vous quitte. Dès que je saurai
+quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de
+faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne.</p>
+
+<p>Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait être certainement
+renseigné. Il y courut, et dès qu'il parut:</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc! morbleu! s'écria le médecin. Je laisse vingt malades se
+morfondre pour vous attendre. J'étais bien sûr que vous viendriez... Que
+s'est-il passé hier soir chez les Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soupçonner la cause.
+L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de me
+mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout à coup on s'est mis à
+tirer ma sonnette à la briser... Je n'aime pas qu'on carillonne si fort
+chez moi, et je me levais pour laver la tête du carillonneur, quand le
+domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique à moi, qui
+voulait le retenir, est entré comme un fou en me criant de venir bien
+vite, que son maître venait de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement ce que je me suis écrié, parce que tout en jugeant le
+comte fort malade, je ne le croyais pas si près de sa fin...</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc mort...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en
+finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses
+lunettes à branches d'or:) En un tour de main je fus habillé, poursuivit
+le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est
+dans le salon du rez-de-chaussée qu'on me fit entrer. Là, à ma grande
+stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canapé. Il
+était pâle et roide, ses traits étaient affreusement décomposés et il
+portait au front une légère blessure d'où un mince filet de sang avait
+jailli. Par ma foi! je crus bien que tout était fini...</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Claudieuse était agenouillée près de son mari et, aidée de
+ses femmes, elle essayait de le rappeler à la vie en le frictionnant et
+en lui appliquant sur la poitrine des serviettes brûlantes... Sans ces
+soins intelligents, elle serait veuve à cette heure, tandis qu'au
+contraire elle ne le sera peut-être pas d'ici longtemps... Ce sacré
+comte a l'âme chevillée dans le corps... À quatre que nous étions là,
+nous l'avons pris, monté dans sa chambre et couché dans son lit,
+préalablement chauffé fortement. Bientôt il a remué, ses yeux se sont
+rouverts, et au bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa
+connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore
+faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'était passé, et
+pour la première fois je vis se démentir l'effrayant sang-froid de la
+comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression
+effarée qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce
+qu'elle devait me répondre... C'est lui qui me répondit, et avec un
+embarras qui ne pouvait pas m'échapper. Il me conta que s'étant trouvé
+seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie
+d'essayer ses forces. Il s'était donc levé, avait passé sa robe de
+chambre et était descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait été
+pris d'un étourdissement et était tombé si malheureusement que son front
+avait heurté l'angle d'un meuble. Feignant d'être dupe: «C'est fort
+imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait là, et il ne faudrait pas
+recommencer...» Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: «Oh!
+soyez tranquille, me répondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai
+trop envie de guérir, jamais je n'ai tant tenu à la vie...»</p>
+
+<p>Maître Folgat remuait les lèvres pour répliquer; le docteur, d'un geste,
+lui ferma la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fit-il, je n'ai pas terminé... (Et toujours tracassant ses
+lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive
+une femme de chambre, qui d'un air très effrayé annonce à madame de
+Claudieuse que l'aînée de ses filles, la petite Marthe, que vous
+connaissez, vient d'être prise de convulsions terribles. Tout
+naturellement je me rends près d'elle, et je la trouve en proie à une
+crise nerveuse d'un caractère véritablement alarmant. Avec beaucoup de
+peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une
+relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du père:
+«Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut
+m'apprendre ce que vous avez eu.» Elle hésita, puis: «J'ai eu peur,
+répondit-elle. Peur de quoi? ma mignonne.» Elle se haussait sur son lit,
+cherchant du regard les yeux de sa mère, mais je m'étais placé de façon
+qu'elle ne les pût apercevoir. Ayant répété ma question: «Eh bien,
+voilà! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, lorsque j'entendis
+sonner. Je me levai et j'allai me placer à la fenêtre pour regarder qui
+pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau à la
+main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais
+pas...» La comtesse interrompit, et vivement: «C'était, s'écria-t-elle,
+un envoyé du tribunal, chargé d'une communication pressante!» Mais je
+n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant à Marthe: «Est-ce
+donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?&mdash;Oh,
+non!&mdash;Quoi, alors?...» Du coin de la paupière j'épiais madame de
+Claudieuse. Elle était sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas
+imposer silence à sa fille. «Eh bien, docteur! reprit la petite, le
+monsieur était à peine entré dans la maison que je vis, entre les
+arbres, une des statues qui bougeait sur son piédestal, qui se mettait
+en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'allée de
+tilleuls...»</p>
+
+<p>Maître Folgat tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour où nous avons interrogé
+Marthe, elle nous a avoué que les statues du jardin lui causaient une
+invincible frayeur?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! répondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse,
+précipitamment, interrompit sa fille. «Défendez-lui donc, cher docteur,
+me dit-elle, de se loger de pareilles idées dans la tête. Elle qui
+n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le
+château, sans lumière, depuis que nous sommes ici, elle s'épouvante de
+tout, et dès que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler
+d'ombres... Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que
+des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...»
+L'enfant frissonnait. «Les autres fois, maman, insista-t-elle, je
+doutais... mais cette fois je suis bien sûre... Je voulais me retirer de
+la fenêtre, et je ne le pouvais pas, c'était plus fort que moi, de sorte
+que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans
+l'allée, lentement, avec précaution, et venir se placer debout tout
+contre le dernier tilleul, le plus rapproché des fenêtres du salon.
+Alors, j'ai entendu un grand cri... puis, plus rien. L'ombre restait
+toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements; elle se
+penchait d'un côté ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait
+jusqu'à terre... Tout à coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-là...
+Aussitôt, l'ombre qui était près de l'arbre a levé les bras en l'air,
+comme cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au même moment une
+autre s'est montrée qui a disparu aussi vite...»</p>
+
+<p>Maître Folgat était comme pétrifié de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces ombres..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant qu'à
+vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le récit de
+Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurité, on est sujet à de
+singulières illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, éclairé par
+le domestique qui était venu me chercher, la comtesse, j'en suis sûr,
+était bien persuadée que je n'avais pas le moindre soupçon. J'avais
+mieux que cela... Aussi, dès en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je
+rien de plus pressé que de laisser tomber une pièce de monnaie que je
+tenais toute prête pour cela. Naturellement, c'est du côté du tilleul le
+plus rapproché du salon que je la cherchai, éclairé par le domestique...
+Eh bien, maître Folgat, je vous garantis que ce n'était pas une ombre
+qui avait piétiné le terrain autour de l'arbre... et si les empreintes
+que j'ai aperçues provenaient d'une statue, cette statue avait de
+maîtres pieds chaussés de souliers joliment ferrés...</p>
+
+<p>Voilà ce qu'attendait le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en faut pas douter, s'écria-t-il, la scène a eu un témoin!</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3>
+
+
+<p>&mdash;Quelle scène? Quel témoin?... C'est pour que vous me l'appreniez que
+je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos à
+maître Folgat. J'ai constaté l'effet: à vous de m'expliquer la cause...</p>
+
+<p>Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune
+avocat de la démarche désespérée de Jacques et de son tragique résultat.
+Et dès que ce fut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais deviné! s'écria-t-il. Oui, sur ma parole, à force de me
+creuser la cervelle, j'étais presque arrivé à la vérité! Qui donc, à la
+place de Jacques, n'eût voulu tenter un suprême effort? Mais la fatalité
+est sur lui...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! interrompit maître Folgat. (Et sans laisser le médecin
+répliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres
+qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons,
+d'un moment à l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous
+le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment où nous
+parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouvés? Votre
+confiance en Goudar en est-elle moins grande?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin à l'hôpital, au moment de ma
+visite, et il a trouvé le moyen de me dire qu'il était à peu près
+certain de réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis donc persuadé que Cocoleu parlera. Parlera-t-il à temps? Voilà
+la question. Ah! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous
+dirais: «Jacques est sauvé.» Mais les heures sont comptées. N'est-ce pas
+la semaine prochaine que s'ouvre la session. Déjà, m'a-t-on affirmé, le
+président des assises est arrivé, et monsieur Du Lopt de la Gransière a
+fait retenir son appartement à <i>l'Hôtel des Messageries</i>. Que ferez-vous
+si rien de nouveau n'est survenu le jour des débats?</p>
+
+<p>&mdash;Maître Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinément dans le
+système de défense convenu...</p>
+
+<p>&mdash;Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il déclare qu'il a
+reconnu Jacques faisant feu sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Nous dirons qu'il s'est trompé...</p>
+
+<p>&mdash;Et Jacques sera condamné.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il eût craint
+d'être entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas définitive...
+Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de
+Jacques, pas un mot... Un soupçon effleurant l'esprit de monsieur
+Galpin-Daveline serait l'anéantissement de notre dernière espérance, car
+il aurait le temps de réparer la bévue qu'il a commise, et qui fait que
+je puis vous dire: même après que le comte aurait parlé, même après une
+condamnation, rien ne serait perdu... (Il s'animait, et, à son accent et
+à son geste, on sentait l'homme sûr de soi.) Non, rien ne serait perdu,
+continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en attendant
+une seconde épreuve pour retrouver nos témoins, pour arracher la vérité
+à Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il
+m'enlèvera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me
+paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni
+serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous défendons;
+l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifié
+notre honneur à celui d'une femme, et de nous être laissé condamner,
+nous, innocent, plutôt que de livrer le nom de celle qui s'était donnée
+à nous...</p>
+
+<p>Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait
+garde.</p>
+
+<p>&mdash;Non, poursuivait-il, le succès à une seconde épreuve ne serait pas
+douteux. La scène de la rue Mautrec a eu un témoin; n'est-ce pas celui
+dont les souliers ferrés avaient laissé leur empreinte sous le tilleul
+le plus rapproché du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les
+mouvements? Quel peut être ce témoin, sinon Cheminot? Eh bien, nous
+saurons le retrouver. Il était placé de façon à tout voir et à ne pas
+perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le
+comte de Claudieuse criait à monsieur Jacques de Boiscoran: «Non, je ne
+veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus sûre, je vous enverrai au
+bagne...»</p>
+
+<p>Tristement, M. Seignebos hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Puissent vos espérances se réaliser, mon cher maître, prononça-t-il.</p>
+
+<p>Mais, pour la troisième fois depuis une heure, on venait chercher le
+docteur. Échangeant une poignée de main, ils se séparèrent, et après une
+courte visite à maître Magloire, qu'il importait de tenir au courant,
+maître Folgat se hâta de regagner la rue de la Rampe.</p>
+
+<p>À la seule physionomie de M<sup>lle</sup> Denise, il comprit qu'elle n'avait
+rien à lui apprendre, qu'elle savait la vérité et l'injustice de ses
+soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.</p>
+
+<p>Elle rougit, honteuse d'avoir livré le secret des doutes qui l'avaient
+déchirée, et au lieu de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu des lettres pour vous, maître Folgat, dit-elle, et on les
+a montées dans votre chambre...</p>
+
+<p>Deux lettres étaient arrivées, en effet, une de M<sup>me</sup> Goudar, l'autre
+de l'agent expédié en Angleterre.</p>
+
+<p>La première était insignifiante. M<sup>me</sup> Goudar priait simplement le
+jeune avocat de faire passer à son mari un billet qu'elle lui adressait.</p>
+
+<p>La seconde était, au contraire, du plus haut intérêt.</p>
+
+<p>L'agent d'Angleterre écrivait:</p>
+
+<p><i>Non sans de grandes difficultés, non sans de fortes dépenses surtout,
+j'ai réussi à découvrir, à Londres, le frère de sir Francis Burnett,
+ancien caissier de la maison Gilmour et Benson.</i></p>
+
+<p><i>Notre sir Francis n'est pas mort. Envoyé par son père à Madras, pour y
+régler une très importante affaire de banque, il est attendu par le
+prochain paquebot. Le jour même où il mettra pied à terre, nous serons
+avisés de son retour.</i></p>
+
+<p><i>J'ai eu moins de peine à dénicher les parents de Suky Wood, qui sont
+des gens très à leur aise, tenant à Folkestone une auberge bien
+achalandée. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des nouvelles de
+leur fille, qu'ils aiment beaucoup, à ce qu'ils m'ont affirmé. Malgré ce
+grand amour, ils n'ont pu me dire au juste où je la trouverais. Tout ce
+qu'ils savent, c'est qu'elle doit être à Jersey, servante dans quelque</i>
+public-house.</p>
+
+<p><i>Mais cela me suffit. L'île n'est pas grande, et je la connais bien pour
+y avoir filé autrefois un notaire qui était parti avec l'argent de ses
+clients. On peut donc considérer Suky comme prise.</i></p>
+
+<p><i>Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey.
+Adressez-m'y des fonds à l</i>'Hôtel de la Pomme-d'Or, <i>où je me propose de
+descendre. La vie est si incroyablement chère à Londres que c'est à
+peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a été remise à mon
+départ...</i></p>
+
+<p>Ainsi, de ce côté du moins, tout allait bien.</p>
+
+<p>Tout heureux de ce premier succès, maître Folgat mit sous pli, à
+l'adresse indiquée, un billet de mille francs qu'il fit porter à la
+poste.</p>
+
+<p>Après quoi, demandant à M. de Chandoré sa voiture et son cheval, il se
+fit conduire à Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du métayer, ce
+brave garçon qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement,
+lorsqu'il arriva, Michel rentrait à la métairie, conduisant une
+charrette de paille. Le prenant à part:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous rendre un grand service à monsieur Jacques de Boiscoran?
+lui demanda le jeune avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? répondit le digne gars d'un accent qui, mieux que
+toutes les protestations, prouvait qu'il était prêt à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Frumence Cheminot?</p>
+
+<p>&mdash;L'ancien saunier de la Tremblade?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! si je le connais! Il m'a assez volé de pommes, le câlin!...
+Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgré tout, c'est un bon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Il était en prison à Sauveterre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, pour avoir enfoncé la porte d'un enclos, près de Bréchy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il s'est évadé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le mâtin!</p>
+
+<p>&mdash;Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes à ses
+trousses, mais le prendront-ils?</p>
+
+<p>Michel éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de la vie, répondit-il. Cheminot va gagner l'île d'Oléron, où
+il a des amis... les gendarmes peuvent courir.</p>
+
+<p>Amicalement, maître Folgat frappa sur l'épaule du jeune gars.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le sourcil,
+il ne s'agit pas de le faire arrêter... Je vous demande seulement de lui
+remettre le billet que voici, et de me rapporter sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me changer, de
+prévenir mon père, et je pars...</p>
+
+<p>Ainsi, autant qu'il était en lui, maître Folgat ensemençait l'avenir et
+préparait les événements, opposant aux savantes man&#339;uvres de
+l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient suggérer son
+expérience et son génie.</p>
+
+<p>S'ensuivait-il que sa foi en un succès définitif fût telle qu'il le
+disait à ceux-là mêmes dont il était le plus sûr, au docteur Seignebos,
+par exemple, à maître Magloire et au bon greffier Méchinet? Non...
+Portant toute la responsabilité, il avait trop bien évalué les chances
+contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu
+était l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait
+qu'il suffisait d'un rien pour anéantir ses espérances, et que la
+destinée de Jacques était à la merci du plus vulgaire incident. Mais tel
+qu'un général à la veille d'une bataille, il maîtrisait ses émotions,
+affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas,
+et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes
+qui, le plus souvent, le tenaient éveillé une partie de la nuit.</p>
+
+<p>Et certes, pour demeurer impassible et résolu, il lui fallait un
+caractère d'une trempe exceptionnelle. On désespérait autour de lui, on
+s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et
+si vivante, était désormais silencieuse et morne comme un tombeau.</p>
+
+<p>En deux mois, grand-père Chandoré était devenu décidément un vieillard.
+Sa robuste taille s'était affaissée, courbée et cassée. Son pas
+traînait, ses mains tremblaient.</p>
+
+<p>Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait été frappé. Lui, si
+vert quelques semaines plus tôt, il semblait toucher à la décrépitude.
+Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait
+effrayante. Prononcer une parole lui coûtait un effort.</p>
+
+<p>Quant à la marquise, elle, c'est aux sources mêmes de la vie qu'elle
+avait été atteinte. N'avait-elle pas entendu maître Magloire déclarer
+que le salut si problématique de Jacques eût été assuré, si l'on eût
+obtenu le renvoi de l'affaire à une autre session! Et c'était elle qui
+avait empêché de solliciter ce renvoi! Cette idée la tuait! À peine lui
+restait-il assez de forces pour se traîner chaque jour à la prison
+embrasser son fils.</p>
+
+<p>Sur les tantes Lavarande retombaient tous les détails matériels, et on
+les voyait, pâles comme des ombres, aller et venir, parlant bas et
+marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort.</p>
+
+<p>Seule, M<sup>lle</sup> Denise haussait son énergie au niveau de son malheur.
+Elle ne se berçait pas d'illusions: «Je sens que Jacques sera condamné!»
+avait-elle dit à maître Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et
+le désespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont
+Jacques, innocent, était victime ne devait inspirer à ses amis que
+colère et désir de vengeance.</p>
+
+<p>Et pendant que son grand-père et le marquis de Boiscoran sortaient le
+moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, étonnant les
+«dames de la société» par la façon dont elle recevait leurs hypocrites
+compliments de condoléances. Mais il était évident que la fièvre seule
+la soutenait, donnant à ses joues leur pourpre, à ses yeux leur éclat, à
+sa voix son timbre métallique et vibrant.</p>
+
+<p>Ah! c'est pour elle surtout que maître Folgat souhaitait la fin de cette
+incertitude plus douloureuse que le pire malheur.</p>
+
+<p>Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annoncé le docteur Seignebos, le
+président des assises, M. Domini, venait de s'installer à Sauveterre.
+C'était un de ces hommes dont le caractère est l'honneur de la
+magistrature, pénétré de la majesté de sa mission, mais ne se croyant
+pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant
+bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition
+que de faire éclater la vérité.</p>
+
+<p>Il avait interrogé Jacques. Mais cet interrogatoire n'était qu'une
+formalité dont il n'était rien résulté. Il avait de plus procédé à la
+formation du jury. Déjà les jurés désignés par le sort arrivaient de
+tous les coins du département. Ils descendaient tous à l'<i>Hôtel de
+France</i>, où ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du
+fond, qu'on leur réserve à toutes les sessions.</p>
+
+<p>Et, dans l'après-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener
+sur la place du Marché-Neuf ou le long des anciens remparts.</p>
+
+<p>M. Du Lopt de la Gransière aussi était arrivé. Mais il se tenait, lui,
+sévèrement enfermé dans son appartement de <i>l'Hôtel des Messageries</i>, où
+chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de longues heures.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, disait confidentiellement Méchinet à maître Folgat, il
+paraît qu'il prépare un réquisitoire foudroyant...</p>
+
+<p>Le lendemain, en ouvrant L<i>'Indépendant de Sauveterre</i>, M<sup>lle</sup> Denise
+put lire l'ordre des affaires de la session.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lundi</span>.&mdash;<i>Banqueroute frauduleuse, détournements, faux.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Mardi</span>.&mdash;<i>Assassinat et vol.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Mercredi</span>.&mdash;<i>Infanticide.&mdash;Vols domestiques.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Jeudi</span>.&mdash;<i>Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran).</i></p>
+
+<p>C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se
+promettaient les plus étonnantes émotions.</p>
+
+<p>Aussi, était-ce à qui se procurerait une carte d'entrée à la cour
+d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransière, M. Daubigeon et
+Méchinet lui-même étaient harcelés de demandes. Des gens qui, la veille,
+ne saluaient pas M. Daveline l'arrêtaient dans la rue et sollicitaient
+la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait
+sans exemple, il se négocia des billets à prix d'argent. Une famille,
+enfin, eut l'inconcevable courage d'écrire au marquis de Boiscoran pour
+lui demander trois entrées, promettant en échange de «contribuer, par
+son attitude, à l'acquittement de l'accusé».</p>
+
+<p>Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout à coup circula dans la
+ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux
+pompiers qui avaient péri à l'incendie du Valpinson. Qui avait lancé
+cette liste? C'est en vain que M. Séneschal essaya de découvrir la main
+d'où partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gardé. Et
+c'était une perfidie atroce que de venir ainsi, à la veille des débats,
+rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du Galpin là-dessous, disait en grinçant des dents le docteur
+Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-être... Ah! pourquoi Goudar
+n'a-t-il pas commencé plus tôt son expérience?</p>
+
+<p>C'est qu'en effet Goudar, tout en répondant du succès, demandait du
+temps. Ce ne pouvait être l'&#339;uvre d'un jour que de calmer les défiances
+de l'ombrageux Cocoleu. Il déclarait que, s'il précipitait le
+dénouement, il perdrait tout irrémissiblement. D'ailleurs, rien de
+nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plutôt mieux que
+mal. L'agent de Jersey avait télégraphié qu'il était sur la piste de
+Suky, qu'il la rejoindrait sûrement, mais qu'il ne pouvait dire quand.
+Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouillé
+l'île d'Oléron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de
+Cheminot.</p>
+
+<p>Si bien que le jour même de la session, après un conseil auquel prirent
+part tous les amis de Jacques, il fut arrêté que les défenseurs ne
+prononceraient pas le nom de M<sup>me</sup> de Claudieuse et s'en tiendraient,
+quoi que pût dire le comte, au système de défense imaginé par maître
+Folgat.</p>
+
+<p>Hélas! il n'avait que de bien faibles chances de succès, car le jury,
+contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive sévérité. Le
+banqueroutier fut condamné à vingt ans de travaux forcés. L'homme accusé
+de meurtre n'obtint pas de circonstances atténuantes et fut condamné à
+mort. On était alors au mercredi. Il fut décidé que le marquis et la
+marquise de Boiscoran et M. de Chandoré assisteraient aux débats. On
+voulait épargner à M<sup>lle</sup> Denise cette épouvantable émotion, mais elle
+déclara qu'elle irait seule à l'audience, et force fut de se rendre à sa
+volonté.</p>
+
+<p>Grâce à une autorisation de M. Domini, maître Folgat et maître Magloire
+passèrent la soirée près de Jacques, à arrêter les derniers détails et à
+bien convenir de certaines réponses.</p>
+
+<p>Jacques était excessivement pâle, mais très calme. Et quand ses
+défenseurs le quittèrent en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bon espoir et bon courage...</p>
+
+<p>&mdash;D'espoir, répondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez
+tranquilles, j'en aurai!</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3>
+
+
+<p>Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour
+qui allait décider de sa destinée... Il allait être jugé!</p>
+
+<p>Trop rare était l'occasion pour que L<i>'Indépendant de Sauveterre</i> la
+laissât échapper. Paraissant le matin, il publia, «vu la gravité des
+circonstances», une édition du soir, qui jusqu'à minuit fut criée dans
+les rues par une douzaine de gamins.</p>
+
+<p>Et voici son compte rendu:</p>
+
+<p class="c"><i>COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE</i></p>
+
+<p class="c"><i>Audience du jeudi 23...</i></p>
+
+<p class="c"><i>PRÉSIDENCE DE M. DOMINI</i></p>
+
+<p class="c"><i>Assassinat&mdash;Incendie</i></p>
+
+<p class="c">(Correspondance particulière de l'<span class="smcap">Indépendant</span>)</p>
+
+<p>Pourquoi dans notre paisible cité ce mouvement inaccoutumé, ce tumulte,
+cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques,
+ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur tous les visages
+l'inquiétude, dans tous les yeux l'anxiété?</p>
+
+<p>C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette ténébreuse
+affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en éveil nos
+populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit être jugé l'homme
+accusé de ce grand crime...</p>
+
+<p>Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hâte, se
+précipite, court...</p>
+
+<p>Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il était assiégé par la
+multitude, difficilement contenue par les appariteurs aidés de la
+gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles
+grossières sont échangées. Des mots on passe aux gestes, une rixe est
+imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons
+conduire au poste deux paysans de Bréchy.</p>
+
+<p>C'est qu'il y aura peu d'élus, on le sait. La place du Marché-Neuf ne
+contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de
+l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle?</p>
+
+<p>Et cependant nos édiles, toujours empressés à satisfaire les citoyens
+qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours à des expédients
+héroïques. Ils ont fait abattre deux cloisons, réunissant ainsi à la
+salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus.</p>
+
+<p>M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille matière, nous
+affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense
+vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!</p>
+
+<p>Bien longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture de l'audience, tout
+est plein, comble, bondé. Une épingle qu'on lancerait ne tomberait
+certes pas à terre.</p>
+
+<p>Pas un pouce d'espace n'a été perdu. Tout autour, le long du mur, les
+hommes se tiennent debout. Sur les deux côtés de l'estrade, des chaises
+ont été disposées, où viennent prendre place un grand nombre de dames de
+la société, tant de Sauveterre que des environs et même des villes
+voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes.</p>
+
+<p>Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous
+nous garderons de rapporter... À quoi bon! Disons pourtant que l'accusé
+n'a pas usé du droit que la loi lui confère de récuser un certain nombre
+de jurés. Il a accepté tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne
+récusait pas le ministère public. C'est d'un avocat de nos amis que nous
+tenons cette particularité, et juste comme il achevait de la raconter,
+un grand bruit se fait à la porte, suivi d'un rapide mouvement de
+chaises et d'exclamations étouffées.</p>
+
+<p>C'est la famille de l'accusé qui vient occuper les places qui lui ont
+été réservées tout près de l'estrade.</p>
+
+<p>M. le marquis de Boiscoran donne le bras à M<sup>lle</sup> de Chandoré, qui
+porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris foncé, relevée
+d'agréments cerise. M. le baron de Chandoré soutient M<sup>me</sup> la marquise
+de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves et froids. La mère de
+l'accusé nous paraît extrêmement affaissée. M<sup>lle</sup> de Chandoré, au
+contraire, est très animée et ne paraît nullement inquiète, et c'est en
+souriant qu'elle répond aux saluts assez rares qui lui sont adressés de
+divers côtés de la salle.</p>
+
+<p>Mais on cesse bientôt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorbée
+par une grande table dressée au milieu du prétoire, et sur laquelle se
+trouvent quantité d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont
+d'un grand tapis rouge. Là, sont les pièces à conviction.</p>
+
+<p>Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent,
+donnant à tout un dernier coup d'&#339;il. Puis une petite porte s'ouvre, à
+gauche, et les défenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un
+est maître Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un
+avocat de la capitale, maître Folgat, jeune encore et célèbre.</p>
+
+<p>Maître Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il
+s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Séneschal, pendant que
+maître Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et
+demie. Un huissier annonce:</p>
+
+<p>&mdash;La cour!</p>
+
+<p>M. Domini prend place au fauteuil de la présidence. M. Du Lopt de la
+Gransière vient occuper le siège du ministère public.</p>
+
+<p>Derrière eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jurés.</p>
+
+<p>Tout à coup, grand tumulte. Chacun se lève, chacun se dresse et se
+hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, même, dans le fond,
+montent sur leur chaise. C'est que M. le président vient de donner
+l'ordre d'introduire l'accusé... Il paraît...</p>
+
+<p>Il est strictement vêtu de noir, et avec une rare élégance. On remarque
+beaucoup qu'il porte à la boutonnière son ruban de la Légion d'honneur.
+Il est pâle, mais son regard est droit et clair, assuré, sans défi. Son
+attitude est triste, mais fière.</p>
+
+<p>À peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rangées de
+chaises et, malgré les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le
+docteur Seignebos.</p>
+
+<p>Mais M. le président commande aux huissiers de faire faire silence, et
+après avoir rappelé que toutes marques d'approbation ou d'improbation
+sont sévèrement interdites, et s'adressant à l'accusé:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi vos prénoms, lui demande-t-il, votre nom, votre âge, votre
+profession, votre domicile...</p>
+
+<p>L'accusé répond:</p>
+
+<p>&mdash;Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propriétaire,
+domicilié à Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, et écoutez l'exposé des faits dont vous êtes accusé.</p>
+
+<p>M. le greffier Méchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la
+simplicité terrible fait frissonner l'auditoire.</p>
+
+<p>Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate étant bien
+connus de nos lecteurs.</p>
+
+<p class="c"><b>Interrogatoire de l'accusé.</b></p>
+
+<p>
+
+<span class="smcap">M. le Président</span>.&mdash;Accusé, levez-vous, et répondez catégoriquement. Vous
+avez, pendant l'instruction, refusé de répondre à beaucoup de questions.
+Ici, il faut que la lumière se fasse. Et, je dois vous le dire, il est
+de votre intérêt d'être franc.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé</span>.&mdash;Nul plus que moi ne souhaite que la vérité soit connue. Je
+suis prêt à répondre...</p>
+
+<p>D.&mdash;Pourquoi vos réticences pendant l'instruction?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je croyais de mon intérêt de ne répondre qu'ici.</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous venez d'entendre de quels crimes vous êtes accusé?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le président,
+permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, lâche,
+odieux... mais il est en même temps si absurde et si stupide qu'il me
+semble l'&#339;uvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refusé une
+certaine intelligence...</p>
+
+<p>D.&mdash;Ceci est de la discussion...</p>
+
+<p>R.&mdash;Cependant, monsieur...</p>
+
+<p>D.&mdash;Plus tard, vous aurez liberté pleine et entière de faire valoir vos
+raisons. Pour le moment, contentez-vous de répondre aux questions que je
+vous adresse.</p>
+
+<p>R.&mdash;Je me soumets, monsieur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?</p>
+
+<p>À cette question, tous les regards se tournent vers M<sup>lle</sup> de Chandoré,
+qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>(<i>d'une voix faible</i>).&mdash;Oui.</p>
+
+<p>D.&mdash;Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne fût
+commis, n'avez-vous pas écrit à votre fiancée?</p>
+
+<p>R.&mdash;Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon
+métayer, Michel.</p>
+
+<p>D.&mdash;Que lui disiez-vous?</p>
+
+<p>R.&mdash;Qu'une affaire importante me priverait de passer la soirée près
+d'elle.</p>
+
+<p>D.&mdash;Quelle était cette affaire?</p>
+
+<p>Au moment où l'accusé ouvre la bouche pour répondre, M. le président
+l'arrête d'un geste:</p>
+
+<p>D.&mdash;Prenez garde... Cette question vous a été adressée pendant
+l'instruction, et vous avez répondu que vous aviez à aller à Bréchy voir
+votre marchand de bois.</p>
+
+<p>R.&mdash;J'ai répondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce n'est pas
+exact.</p>
+
+<p>D.&mdash;Pourquoi avez-vous menti?</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>avec un mouvement de colère qui n'échappe à personne</i>).&mdash;Je
+ne pouvais croire à la gravité de ma situation. Je ne pensais pas
+pouvoir, moi, être sérieusement compromis par l'accusation qui,
+cependant, m'amène sur ce banc... Ce étant, je ne voyais pas la
+nécessité de livrer le secret de mes affaires privées.</p>
+
+<p>D.&mdash;Mais vous n'avez pas tardé à reconnaître la gravité de votre
+situation.</p>
+
+<p>R.&mdash;En effet.</p>
+
+<p>D.&mdash;Comment alors n'avez-vous pas dit la vérité?</p>
+
+<p>R.&mdash;Parce que le magistrat chargé de l'instruction avait été jadis trop
+avant dans mon intimité pour m'inspirer une entière confiance.</p>
+
+<p>D.&mdash;Expliquez-vous clairement.</p>
+
+<p>R.&mdash;Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le président.
+Peut-être, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de
+modération...</p>
+
+<p>Un sourd murmure accueille cette réponse de l'accusé.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle
+l'assemblée au respect de la justice.</p>
+
+<p>M. l'avocat général Du Lopt de la Gransière se lève.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne saurions tolérer de telles récriminations contre un magistrat
+qui a fait noblement, et quoi qu'il en coûtât, son devoir. Si l'accusé
+avait contre le juge des motifs de suspicion légitimes, que ne les
+faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer de son ignorance, il connaît
+la loi, il est avocat. Ses défenseurs sont des hommes d'expérience.</p>
+
+<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> (<i>de sa place</i>).&mdash;Aussi étions-nous d'avis que monsieur
+de Boiscoran présentât à la cour une demande de renvoi. Il a refusé de
+suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en la bonté de sa
+cause.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. du Lopt de la Gransière</span> (<i>se rasseyant</i>).&mdash;Messieurs les jurés
+apprécieront ce système...</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).&mdash;Et maintenant, êtes-vous disposé à dire la
+vérité au sujet de cette affaire qui vous privait de passer la soirée
+près de votre fiancée?</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;Oui, monsieur. Mon mariage devait être célébré à l'église de
+Bréchy, et j'avais à m'entendre avec le curé au sujet de la cérémonie.
+J'avais, de plus, à remplir des devoirs religieux. Monsieur le curé de
+Bréchy, qui est mon ami, vous dira que, sans qu'il y eût rendez-vous
+pris, il était convenu qu'un des soirs de la semaine, puisqu'il
+l'exigeait, j'irais me confesser.</p>
+
+<p>L'assemblée, qui s'attendait à quelque révélation émouvante, semble fort
+désappointée, et des rires moqueurs éclatent de divers côtés.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>d'une voix sévère</i>).&mdash;Ces ricanements sont indécents et
+odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se permettent de
+rire. Et une dernière fois je préviens qu'à la première manifestation,
+je ferai évacuer la salle. (<i>Revenant ensuite à l'accusé</i>:) Continuez.</p>
+
+<p>R.&mdash;C'est donc chez le curé de Bréchy que je suis allé le soir du crime.
+Malheureusement, il n'y avait personne au presbytère lorsque je m'y
+présentai. Je sonnais inutilement pour la troisième ou quatrième fois,
+quand une petite paysanne passa, qui me dit qu'elle venait de rencontrer
+le curé près de la Cafourche des Maréchaux. Immédiatement, pensant aller
+à sa rencontre, je me lançai sur la route. Mais c'est en vain que je fis
+plus d'une lieue. Reconnaissant que la petite fille s'était trompée ou
+m'avait trompé, je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>D.&mdash;C'est là votre explication?</p>
+
+<p>R.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et vous la trouvez vraisemblable?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je me suis engagé non à dire une chose vraisemblable, mais à dire la
+vérité. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est précisément parce que
+l'explication est si simple que, ne l'ayant pas donnée tout d'abord,
+j'hésitais à la donner. Et cependant, si le crime n'eût pas été commis,
+et si, le lendemain, j'étais venu dire: «Je suis allé hier soir à
+Bréchy, voir le curé, et je ne l'ai pas trouvé», qui donc eût pensé que
+ce n'était pas tout naturel?</p>
+
+<p>D.&mdash;Et c'est pour vous rendre à un devoir si naturel que vous preniez un
+chemin détourné, difficile, presque dangereux, les marais?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je choisissais le chemin le plus court...</p>
+
+<p>D.&mdash;Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontré le fils Ribot
+au déversoir de la Seille?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je n'ai pas été effrayé, mais surpris, comme on l'est de rencontrer
+quelqu'un là où on pensait ne trouver personne. Et si j'ai été étonné,
+le fils Ribot ne l'a pas été moins que moi.</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous voyez bien que vous espériez ne rencontrer personne.</p>
+
+<p>R.&mdash;Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas espérer.</p>
+
+<p>D.&mdash;Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre présence en cet
+endroit?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je n'ai pas donné d'explications. Le fils Ribot, le premier, m'a dit
+en riant où il se rendait, et je lui ai répondu que j'allais à Bréchy.</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour tirer
+des oiseaux d'eau. Et, en même temps, vous lui montriez votre fusil.</p>
+
+<p>R.&mdash;C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois tout le
+contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me suppose
+l'accusation, me voyant rencontré, c'est-à-dire en grand danger d'être
+découvert, je serais rentré chez moi... J'allais chez mon ami le curé.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil?</p>
+
+<p>R.&mdash;Mes propriétés sont situées entre des bois et des marais, et il ne
+se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un lapin ou un
+oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que jamais je ne sortais
+sans mon fusil.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de
+Rochepommier?</p>
+
+<p>R.&mdash;Parce que, de l'endroit de la route où j'étais à Boiscoran, c'était
+le plus court, probablement... Je dis probablement, parce que sur le
+moment, ce n'a pas été pour moi le sujet d'une délibération. Un homme
+qui se promène serait bien embarrassé, neuf fois sur dix, si on lui
+demandait pour quelle raison il a pris tel chemin plutôt que tel
+autre...</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous avez été aperçu dans les bois par un bûcheron nommé Gaudry.</p>
+
+<p>R.&mdash;Le juge d'instruction me l'a dit.</p>
+
+<p>D.&mdash;Ce témoin affirme que vous étiez en proie à une violente émotion.
+Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez haut...</p>
+
+<p>R.&mdash;Il est certain que j'étais très mécontent d'avoir perdu ma soirée,
+très vexé surtout de m'être fié à la petite paysanne, et il est fort
+possible que tout en marchant il me soit échappé de m'écrier: «La peste
+soit de mon ami le curé, qui s'en va dîner en ville!», ou tout autre
+chose pareille...</p>
+
+<p>On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour s'attirer
+une réprimande de M. le président.</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous savez donc que monsieur le curé de Bréchy dînait dehors le soir
+du crime?</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>se levant</i>):&mdash;C'est par nous, monsieur le
+président, que monsieur de Boiscoran connaît ce détail. Lorsqu'il nous a
+eu dit l'emploi de sa soirée, nous nous sommes transportés près de
+monsieur le curé de Bréchy, qui nous a expliqué comment ni lui ni sa
+vieille servante ne se trouvaient au presbytère. À notre requête,
+monsieur le curé de Bréchy a été cité. Nous ferons entendre aussi un
+autre prêtre qui, à cette heure-là, passait près de la Cafourche des
+Maréchaux et qui est celui qu'avait vu la petite paysanne.</p>
+
+<p>Ayant fait signe au défenseur de se rasseoir, M. le président s'adresse
+de nouveau à l'accusé:</p>
+
+<p>D.&mdash;La femme Courtois, qui vous a rencontré, déclare qu'elle vous a
+trouvé l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas parlé, vous vous
+êtes hâté de la quitter...</p>
+
+<p>R.&mdash;La nuit était trop sombre pour que cette femme pût voir ma
+physionomie. Elle me demandait un léger service, je le lui ai rendu. Je
+ne lui ai pas parlé, parce que je n'avais rien à lui dire. Je ne l'ai
+pas quittée brusquement, je l'ai devancée parce que son âne marchait
+très lentement.</p>
+
+<p>À un signe de M. le président, des huissiers enlèvent le tapis qui
+recouvre les pièces à conviction.</p>
+
+<p>Un vif sentiment de curiosité se manifeste aussitôt dans l'auditoire, et
+c'est à qui se dressera et tendra le cou pour mieux voir.</p>
+
+<p>Sur la table sont étalés des vêtements, un pantalon de velours gris
+clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de paille et des
+bottes de cuir fauve. À côté, se trouvent un fusil à deux coups, des
+paquets de cartouches, deux sébiles remplies de grains de plomb et enfin
+une grande cuvette de faïence anglaise, au fond de laquelle on distingue
+comme une boue noirâtre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>montrant les vêtements à l'accusé</i>).&mdash;Sont-ce bien là les
+habits que vous portiez le soir du crime?</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>D.&mdash;Singulier costume pour rendre visite à un vénérable ecclésiastique
+et remplir de graves devoirs religieux.</p>
+
+<p>R.&mdash;Monsieur le curé de Bréchy était mon ami. Notre intimité explique,
+si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller...</p>
+
+<p>D.&mdash;Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait évaporer l'eau avec
+les plus grandes précautions, les détritus seuls sont restés au fond.</p>
+
+<p>R.&mdash;C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est présenté
+chez moi, il a trouvé cette cuvette remplie d'une eau noire et toute
+épaisse de débris carbonisés. Il m'a interrogé au sujet de cette eau, et
+je n'ai fait aucune difficulté de lui avouer que la veille, en rentrant,
+je m'y étais lavé les mains. Ne tombe-t-il pas sous le sens que si
+j'eusse été coupable, ma première préoccupation eût été de faire
+disparaître les traces de mon crime?... N'importe! cette circonstance
+fut considérée comme la preuve évidente de ma culpabilité, et c'est
+aujourd'hui la charge la plus forte que l'accusation produise contre
+moi...</p>
+
+<p>D.&mdash;C'est une charge très forte, en effet.</p>
+
+<p>R.&mdash;Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette circonstance.
+Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du crime, je m'étais
+muni de cigares, mais lorsque je voulus en allumer un, je m'aperçus que
+je n'avais pas d'allumettes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> se lève.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas là une de ces
+explications imaginées après coup pour les besoins d'une cause douteuse.
+La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons, concluante,
+irrécusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur lui la boite
+d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il l'avait oubliée la veille
+chez monsieur de Chandoré, où elle est restée depuis, où je l'ai vue, où
+elle est encore...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Le Président</span>.&mdash;Il suffit, maître Magloire, laissez continuer
+l'accusé.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;Voulant fumer, j'eus recours à l'expédient qu'emploient tous
+les chasseurs en pareil cas. Je défis une de mes cartouches, je
+remplaçai la charge de plomb par un morceau de papier, et je
+l'enflammai.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et de cette façon on obtient du feu?</p>
+
+<p>R.&mdash;Pas à tout coup, mais certainement une fois sur trois.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et cette opération noircit les mains?</p>
+
+<p>R.&mdash;L'opération elle-même, non. Mais une fois mon cigare allumé,
+devais-je jeter tout enflammé le papier dont je venais de me servir?...
+C'eût été risquer d'allumer un incendie...</p>
+
+<p>D.&mdash;Dans les marais?</p>
+
+<p>R.&mdash;Mais, monsieur, j'ai fumé dans la soirée cinq ou six cigares, ce qui
+revient à dire que j'ai répété huit ou dix fois l'opération en autant
+d'endroits différents, sur la grande route et même dans les bois. Et à
+chaque fois j'ai éteint le papier enflammé entre mes doigts, ce qui,
+joint à la crasse de la poudre, suffisait pour me rendre les mains aussi
+noires que celles d'un charbonnier.</p>
+
+<p>C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, que
+l'accusé donne cette explication, laquelle semble frapper beaucoup
+l'auditoire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Passons à votre fusil. Le reconnaissez-vous, là?</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier?</p>
+
+<p>R.&mdash;Faites.</p>
+
+<p>C'est avec un mouvement fébrile que l'accusé s'empare de l'arme, en fait
+jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les canons.</p>
+
+<p>Il devient aussitôt fort rouge, et se penchant vers ses défenseurs, il
+leur adresse rapidement et à voix basse quelques mots qui n'arrivent pas
+jusqu'à nous.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> (<i>se levant</i>).&mdash;Une circonstance se présente, qui doit
+faire éclater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par un hasard
+providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant celui du crime,
+avait nettoyé ce fusil. Or, aujourd'hui, un des canons est propre et
+net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran qui a tiré les deux coups
+de feu qui ont atteint monsieur de Claudieuse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'accusé s'est rapproché de la table des pièces à
+conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du fusil, il
+le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il est à peine
+noirci...</p>
+
+<p>La plus violente émotion tient l'auditoire haletant.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).&mdash;Répétez l'expérience sur l'autre canon.</p>
+
+<p>L'accusé obéit. Son mouchoir reste blanc.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Vous voyez! Et cependant vous venez de nous dire que,
+pour allumer vos cigares, vous avez brûlé huit ou dix cartouches. Mais
+l'accusation avait prévu votre objection, et elle est en mesure d'y
+répondre... Huissiers, faites entrer le témoin Maucroy...</p>
+
+<p>Tous nos lecteurs connaissent ce témoin, dont le beau magasin d'armes et
+d'ustensiles de chasse et de pêche est un des ornements de notre place
+du Marché-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans le moindre embarras
+qu'il prête serment.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Répétez votre déposition au sujet du fusil que voici.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.&mdash;C'est une arme excellente et d'une grande valeur, telle
+qu'il ne s'en fabrique pas en France, où on se préoccupe trop du bon
+marché...</p>
+
+<p>À cette réponse, la salle entière éclate de rire, M. Maucroy n'ayant pas
+précisément la réputation de donner sa marchandise. Quelques jurés même
+ont peine à tenir leur sérieux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Dispensez-vous de vos réflexions et dites-nous seulement
+ce que vous savez des qualités de ce fusil.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.&mdash;Eh bien, grâce à une disposition particulière de
+l'enveloppe des cartouches, grâce aussi à la qualité spéciale de la
+composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>vivement</i>).&mdash;Vous vous trompez, monsieur. J'ai plusieurs
+fois, moi-même, nettoyé mon fusil, et j'ai trouvé, au contraire, les
+canons fort encrassés.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.&mdash;Parce que vous vous en étiez beaucoup servi. Mais je
+prétends qu'on peut brûler une ou deux cartouches sans que les canons en
+portent trace.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;C'est ce que je nie formellement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>au témoin</i>).&mdash;Et si l'on brûlait huit ou dix cartouches?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.&mdash;Oh! alors les canons seraient fort encrassés.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span> (<i>après un minutieux examen</i>).&mdash;J'affirme qu'on n'y a pas
+brûlé deux cartouches depuis le dernier nettoyage.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> <i>(à l'accusé</i>).&mdash;Eh bien! que deviennent ces dix cartouches
+brûlées pour allumer vos cigares, et qui vous avaient tant noirci les
+mains?</p>
+
+<p>L'accusé, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un admirable
+sang-froid et d'une rare fermeté, pâlit visiblement et ne répond pas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Maître Magloire</span>.&mdash;La question est trop grave pour qu'on s'en rapporte à
+la seule opinion du témoin.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Nous ne cherchons que la vérité. Une expérience
+est aisée à faire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.&mdash;Oh! assurément...</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Faites.</p>
+
+<p>Le témoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les brûler à
+la fenêtre qui est derrière l'estrade. Le fracas de l'explosion arrache
+à plusieurs dames un cri de frayeur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Témoin</span> (<i>revenant et montrant que les canons ne sont pas plus
+encrassés qu'avant l'expérience</i>).&mdash;Eh bien, avais-je raison?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).&mdash;Vous le voyez, cette circonstance que vous
+invoquiez si fort, bien loin d'être en votre faveur, démontre que vous
+nous avez donné une explication mensongère de l'état de vos mains...</p>
+
+<p>Sur l'ordre de M. le président, le témoin se retire, et l'interrogatoire
+de l'accusé continue.</p>
+
+<p>D.&mdash;Quelles étaient vos relations avec monsieur de Claudieuse?</p>
+
+<p>R.&mdash;Nous n'en avions pas.</p>
+
+<p>D.&mdash;Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le haïssiez.</p>
+
+<p>R.&mdash;C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais pour le
+meilleur et le plus honnête des hommes.</p>
+
+<p>D.&mdash;En cela du moins, vous êtes d'accord avec tous ceux qui le
+connaissaient. Pourtant vous étiez en procès...</p>
+
+<p>R.&mdash;Mon oncle m'avait légué ce procès avec sa fortune. Je le
+poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu'à transiger...</p>
+
+<p>D.&mdash;Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez
+mortellement.</p>
+
+<p>R.&mdash;Non.</p>
+
+<p>D.&mdash;Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couché en joue; au
+point d'avoir dit une fois: «Il ne me laissera pas en repos tant que je
+ne lui aurai pas tiré un coup de fusil...» Ne niez pas. Vous allez
+entendre les témoins.</p>
+
+<p>C'est la tête haute et le regard assuré que, sur l'injonction de M. le
+président, l'accusé regagne sa place. Il a complètement triomphé de son
+accès de défaillance, et c'est de l'air le plus calme qu'il s'entretient
+avec ses défenseurs.</p>
+
+<p>Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a conquis les
+sympathies de ceux-là mêmes qui étaient venus avec les plus fortes
+préventions. Il n'est personne qui n'ait été ému de son attitude à la
+fois si fière et si triste, personne qui n'ait été saisi par l'extrême
+simplicité de ses réponses.</p>
+
+<p>Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru tourner à
+son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question de l'encrassement
+des canons est vivement controversée. Quantité d'incrédules, que
+l'expérience n'a pas convertis, trouvent que M. Maucroy a été bien hardi
+dans ses allégations.</p>
+
+<p>D'autres s'étonnent de la placidité des avocats, moins de maître Folgat,
+qui est peu connu à Sauveterre, que de maître Magloire, dont on sait
+l'habileté à profiter du moindre incident.</p>
+
+<p>L'audience n'est pas précisément suspendue, mais il y a un temps d'arrêt
+rempli par les allées et les venues des huissiers, qui remettent un
+tapis sur les pièces à conviction et qui roulent un fauteuil au bas de
+l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher à l'oreille de M. le
+président et lui parle un moment à voix basse. De la tête, M. le
+président répond oui.</p>
+
+<p>Et l'huissier s'étant éloigné:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons, prononce-t-il, procéder à l'audition des témoins, et
+c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien que très
+gravement malade, il a tenu à se présenter à l'audience.</p>
+
+<p>Nous voyons, à ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme s'il
+allait prendre la parole, mais un de ses amis, placé près de lui, le
+tire par un pan de sa redingote; Maître Folgat lui adresse un signe
+d'intelligence, et il se rassoit.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;Huissier, introduisez monsieur le comte de Claudieuse.</p>
+
+<p class="c"><b>Audition des témoins.</b></p>
+
+<p>
+
+La petite porte qui a livré passage à l'armurier Maucroy s'ouvre de
+nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque porté par son
+valet de chambre.</p>
+
+<p>Un murmure de sympathique pitié le salue. Sa maigreur est terrifiante,
+ses traits sont aussi décomposés que s'il allait rendre le dernier
+soupir. Toute la vitalité de son être semble s'être réfugiée dans ses
+yeux qui brillent d'un éclat extraordinaire.</p>
+
+<p>C'est d'une voix affaiblie qu'il prête serment. Mais si profond est le
+silence, qu'à la formule prononcée par M. le président, «Jurez-vous de
+dire toute la vérité?», on l'entend de tous les coins de la salle
+répondre clairement: «Je le jure!...»</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>avec bonté</i>).&mdash;Nous vous sommes reconnaissant, monsieur,
+de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce fauteuil a été
+apporté; asseyez-vous...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span>.&mdash;Je vous remercie, monsieur; il me reste assez de
+forces pour parler debout.</p>
+
+<p>D.&mdash;Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de l'attentat dont
+vous avez été victime.</p>
+
+<p>R.&mdash;Il pouvait être onze heures... J'étais couché depuis un moment,
+j'avais soufflé ma bougie, et j'étais entre le sommeil et la veille,
+lorsque je vis ma chambre illuminée de clartés aveuglantes. Comprenant
+que c'était le feu, je bondis hors de mon lit, et, à peine vêtu, je
+m'élançai dans les escaliers. J'eus quelque difficulté à ouvrir la porte
+extérieure, que j'avais fermée moi-même... J'y parvins, cependant. Mais
+à peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au côté droit
+une douleur terrible, en même temps que j'entendais tout près de moi
+l'explosion d'une arme à feu... Instinctivement, je m'élançai vers
+l'endroit d'où partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas que,
+frappé de nouveau à l'épaule, je tombai sans connaissance.</p>
+
+<p>D.&mdash;Entre le premier et le second coup, que s'est-il écoulé de temps?</p>
+
+<p>R.&mdash;Trois ou quatre secondes au plus.</p>
+
+<p>D.&mdash;C'est-à-dire autant qu'il en fallait pour apercevoir l'agresseur.</p>
+
+<p>R.&mdash;Aussi l'ai-je aperçu, s'élançant de derrière les fagots, où il était
+à l'affût, et gagnant la campagne.</p>
+
+<p>D.&mdash;Alors vous pouvez nous apprendre comment il était vêtu.</p>
+
+<p>R.&mdash;Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et un
+large chapeau de paille.</p>
+
+<p>Sur un geste de M. le président, et au milieu d'un silence tel qu'on
+entendrait les araignées du plafond filer leur toile, les huissiers
+découvrent les pièces à conviction.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>montrant les habits de l'accusé</i>).&mdash;Le costume que vous
+avez aperçu répondait-il à celui-ci?</p>
+
+<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span>.&mdash;Nécessairement, puisque c'est le même.</p>
+
+<p>D.&mdash;Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?</p>
+
+<p>R.&mdash;Déjà les flammes étaient si violentes qu'on y voyait comme en plein
+midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Il n'était plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui
+n'attendît, le c&#339;ur serré d'une indicible angoisse, cette réponse
+écrasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux
+obstinément fixés sur l'accusé. Pas un des muscles de son visage ne
+tressaille. Ses défenseurs sont aussi impassibles que lui. De même que
+nous, M. le président et M. l'avocat général observaient l'accusé et ses
+avocats. Attendaient-ils une protestation, une réplique, un mot? C'est
+probable.</p>
+
+<p>Rien ne venant, M. le président reprend, s'adressant au témoin:</p>
+
+<p>D.&mdash;Votre déposition est terriblement grave, monsieur.</p>
+
+<p>R.&mdash;J'en sais la portée.</p>
+
+<p>D.&mdash;Elle diffère absolument de votre déposition première reçue par
+monsieur le juge d'instruction.</p>
+
+<p>R.&mdash;En effet.</p>
+
+<p>D.&mdash;Interrogé quelques heures après le crime, vous avez déclaré n'avoir
+pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant
+été prononcé, vous avez paru révolté qu'on osât le soupçonner, vous vous
+portiez presque garant de son innocence...</p>
+
+<p>R.&mdash;Alors, je trahissais la vérité. Alors, par un sentiment de
+commisération bien aisé à comprendre, j'essayais d'arracher à une
+condamnation infamante un homme appartenant à une famille justement
+estimée.</p>
+
+<p>D.&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>R.&mdash;Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice
+soit faite. Et c'est pour cela que, frappé d'un mal qui ne pardonne pas
+et bien près de paraître devant Dieu, je suis venu vous dire: monsieur
+de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span> (à <i>l'accusé</i>).&mdash;Vous entendez?</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>se levant</i>).&mdash;Sur tout ce que j'ai de cher et de sacré au
+monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va,
+dit-il, paraître devant Dieu, c'est à la justice de Dieu que j'en
+appelle...</p>
+
+<p>Des sanglots couvrent la voix de l'accusé. M<sup>me</sup> la marquise de
+Boiscoran vient d'être prise d'une crise nerveuse des plus graves. On
+l'emporte, raide et inanimée, et à sa suite s'élancent le docteur
+Seignebos et M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>à M. de Claudieuse</i>).&mdash;C'est ma mère qui se meurt, monsieur!</p>
+
+<p>Certes, ceux qui s'attendaient à des émotions poignantes ne sont pas
+déçus. Tous les visages sont bouleversés. Des larmes brillent dans les
+yeux de toutes les femmes.</p>
+
+<p>Et cependant, lorsqu'on examine la façon dont M. de Claudieuse et M. de
+Boiscoran se mesurent du regard, on est à se demander si, véritablement,
+il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont révélé les débats.
+Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer l'étrangeté de leurs
+répliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme
+obstiné des défenseurs. Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les
+voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les
+encouragements de la plus fervente amitié.</p>
+
+<p>Nous sera-t-il permis de dire que M. le président et M. l'avocat général
+nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque c'est
+l'expression de notre pensée.</p>
+
+<p>Mais déjà M. le président poursuit:</p>
+
+<p>D.&mdash;Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais à l'accusé
+s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span> (<i>d'une voix de plus en plus faible</i>).&mdash;Je n'en connais
+pas d'autre que notre procès au sujet d'un cours d'eau...</p>
+
+<p>D.&mdash;L'accusé ne vous a-t-il pas un jour menacé de son fusil?</p>
+
+<p>R.&mdash;Oui, mais je n'avais pas pris la menace au sérieux, et je ne lui en
+avais pas gardé rancune.</p>
+
+<p>D.&mdash;Persistez-vous dans votre déclaration?</p>
+
+<p>R.&mdash;Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir
+reconnu, et de façon à ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de
+Boiscoran...</p>
+
+<p>Il était temps que M. le comte de Claudieuse achevât sa déposition. Il
+chancelle, ses yeux se voilent, sa tête oscille sur ses épaules, et,
+pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident
+son valet de chambre à le porter plutôt qu'à le soutenir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse va-t-elle lui succéder? Nous le pensions, et
+l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue
+au chevet de la dernière de ses filles, qui est à toute extrémité, la
+comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier donne lecture de sa
+déposition.</p>
+
+<p>Bien que fort émouvante, cette déposition ne révèle aucun fait nouveau
+et sera sans influence sur l'issue des débats.</p>
+
+<p>Le témoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un
+vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une
+brillante chaîne de montre au gousset. Il paraît fier de son rôle et
+promène sur l'assistance un regard où reluit le plus extrême
+contentement de soi.</p>
+
+<p>C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec
+l'accusé. Il prétend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il
+affirmerait que l'accusé lui a confié ses projets de meurtre et
+d'incendie. Ses réponses sont presque toutes accueillies par des accès
+d'hilarité, qui attirent à l'assemblée une nouvelle et verte semonce de
+M. le président.</p>
+
+<p>Le témoin Gaudry, qui lui succède, est un petit homme chétif et pâlot, à
+mine sournoise, à l'&#339;il faux et craintif, et qui se confond en
+salutations.</p>
+
+<p>À l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oublié. On voit qu'il
+craint de se compromettre. Il célèbre M. de Claudieuse, mais il ne loue
+guère moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les
+bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie
+pareillement.</p>
+
+<p>La femme Courtois, qui dépose après Gaudry, voudrait évidemment être à
+cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que M. le
+président lui arrache mot par mot sa déposition, assez insignifiante
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Viennent ensuite deux métayers de Bréchy, qui ont assisté à cette
+violente discussion à la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait couché
+en joue le comte de Claudieuse. Leur récit, tout coupé d'interminables
+parenthèses, est peu clair. Sur une observation des défenseurs, ils
+entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout.</p>
+
+<p>Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accusé
+qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au sérieux qu'il s'est
+jeté, dit-il, sur M. de Boiscoran pour l'empêcher de tirer, et que sans
+son intervention le crime eût été commis ce jour-là.</p>
+
+<p>De nouveau l'accusé proteste avec une rare énergie. Il ne haïssait pas
+M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le haïr...</p>
+
+<p>Le têtu paysan soutient qu'un procès est un suffisant motif de haine. Et
+là-dessus il entreprend d'expliquer le procès et comment M. de
+Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les
+prairies de M. de Boiscoran.</p>
+
+<p>M. le président met fin à la discussion qui s'engage, en ordonnant
+d'introduire un autre témoin.</p>
+
+<p>Celui-là a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'écrier que «tôt ou tard
+il f...lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse». Il ajoute
+que l'accusé était un homme terrible qui, pour un oui et pour un non,
+menaçait les gens de son fusil. Et à l'appui de son dire, il raconte
+qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois déjà M. de Boiscoran a
+tiré sur un homme.</p>
+
+<p>L'accusé explique cette déposition. Un mauvais drôle qui n'est autre,
+pensait-il, que le témoin en personne venait toutes les nuits voler des
+fruits et des légumes à ses métayers. Une nuit, il l'a guetté, et le
+surprenant, lui a envoyé une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a
+touché. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'était jamais plaint.</p>
+
+<p>Le témoin suivant est l'huissier de Bréchy. Il sait qu'une fois, en
+retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre à M. de
+Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de première qualité. Il ne
+cache pas qu'un si désagréable voisin l'eût exaspéré.</p>
+
+<p>M. l'avocat général ne conteste pas le fait. Mais il sait que M. de
+Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran a refusé
+avec une hauteur insultante. L'accusé répond qu'il a refusé sur le
+conseil de son avoué, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles
+injurieuses.</p>
+
+<p>Encore six dépositions sans intérêt, et la liste des témoins à charge
+est épuisée.</p>
+
+<p>Alors paraissent les témoins cités à la requête de la défense.</p>
+
+<p>Le premier est le respectable curé de Bréchy. Il confirme les
+explications données par l'accusé. Le soir du crime, il dînait au
+château de Besson, sa servante était venue à sa rencontre, et le
+presbytère était seul. Il dit qu'en effet, il avait été convenu que M.
+de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que
+l'Église exige avant de consacrer un mariage. Il connaît Jacques de
+Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honnête ni
+meilleur. À son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais existé. Il
+ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accusé soit coupable.</p>
+
+<p>Le second témoin est le desservant d'une commune voisine. Il déclare
+qu'entre neuf et dix heures, il était sur la route, non loin de la
+Cafourche des Maréchaux. La nuit était assez obscure; il est de même
+taille que M. le curé de Bréchy, une petite paysanne a très bien pu les
+prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accusé.</p>
+
+<p>Trois autres témoins sont encore entendus, et l'accusé ni ses défenseurs
+n'ayant rien à ajouter, la parole est donnée au ministère public.</p>
+
+<p class="c"><b>Le réquisitoire.</b></p>
+
+<p>
+
+L'éloquence de M. Du Lopt de la Gransière est trop justement célèbre
+pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il
+s'est surpassé lui-même en ce réquisitoire qui, pendant plus d'une
+heure, a tenu suspendue à ses lèvres une assemblée haletante et remuée
+des plus poignantes émotions.</p>
+
+<p>C'est par une description du Valpinson qu'il débute, «de ce séjour
+poétique et charmant comme son nom, où les admirables futaies de
+Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...»</p>
+
+<p>&mdash;Là, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse; le
+comte, un de ces gentilshommes du temps passé, qui n'avaient d'autre
+culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir; la comtesse, une de
+ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le modèle achevé de
+toutes les vertus domestiques... Le ciel avait béni leur union et leur
+avait donné deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait à leurs
+efforts intelligents. Estimés de tous, vénérés, chéris, ils vivaient
+heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des années
+prospères...</p>
+
+<p>»Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres éveillent le
+comte. Il se précipite dehors, deux coups de fusil lui sont tirés et il
+tombe baigné dans son sang... Attirée par l'explosion, la comtesse
+accourt. Elle trébuche contre le corps inanimé de son mari et, glacée
+d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance... Les enfants vont-ils
+donc périr?... Non. La Providence veille. Elle allume une lueur
+d'intelligence dans le cerveau d'un insensé, et, se précipitant à
+travers la fumée, il arrache les petites filles aux flammes qui déjà
+étreignent leur berceau...» La famille est sauvée, mais l'incendie
+redouble de fureur. Aux lugubres volées du tocsin, tous les habitants
+des villages d'alentour se sont hâtés d'accourir. Mais sans personne qui
+les commande, sans outillage, ils s'épuisent en stériles efforts.
+Cependant, un roulement lointain retient dans leurs âmes l'espérance
+près de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrivée des pompes... Elles
+arrivent, elles sont là, tout ce qui est humainement possible va être
+tenté!</p>
+
+<p>»Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'épouvante et d'horreur
+qui monte jusqu'à nous?... La toiture du château s'écroule,
+ensevelissant sous ses décombres enflammés deux hommes, les plus dévoués
+et les plus intrépides de tous ces hommes si intrépides et si dévoués:
+Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la générale;
+Guillebault, le père de cinq enfants... Au-dessus du fracas des flammes,
+s'élèvent leurs cris déchirants. Ils appellent au secours... Les
+laissera-t-on périr?... Un gendarme s'élance, et avec lui un fermier de
+Bréchy. Héroïsme inutile! Le fléau veut garder sa proie... Les
+sauveteurs vont périr, et ce n'est qu'au prix d'effroyables périls qu'on
+les arrache à la fournaise, respirant encore, mais atteints de si
+cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'à la fin de leurs jours
+infirmes et réduits pour vivre à implorer la charité publique...</p>
+
+<p>C'est des plus sombres couleurs de son éloquence que M. l'avocat général
+charge ce tableau des désastres du Valpinson, représentant la comtesse
+de Claudieuse agenouillée près de son mari mourant, tandis que la foule
+s'empresse autour des blessés et dispute aux flammes les restes
+carbonisés de Bolton et de Guillebault.</p>
+
+<p>Puis, redoublant d'énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de
+forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit à travers bois, il regagne sa
+demeure. De remords, il n'en a pas. Sitôt rentré, il mange, il boit, il
+fume un cigare... Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien
+pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soupçon. Il est
+tranquille, si tranquille que les plus vulgaires précautions sont par
+lui négligées, et qu'il ne prend même pas la peine de jeter l'eau où il
+a lavé ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.</p>
+
+<p>»C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions
+décisives, éclaire et guide la justice humaine. Et comment, en effet,
+sans une intervention providentielle, la justice serait-elle allée
+chercher le coupable dans un des plus somptueux châteaux de la contrée?
+C'était là, cependant, qu'est l'assassin, là qu'était l'incendiaire...
+Et qu'on ne nous vienne pas dire que le passé de Jacques de Boiscoran le
+défend contre l'accusation formidable qui pèse sur lui! Ce passé, nous
+le connaissons.</p>
+
+<p>»Type achevé de ces jeunes oisifs qui jettent à tous les vents de leurs
+caprices la fortune amassée par leurs pères, Jacques de Boiscoran
+n'avait pas même de profession. Inutile à la société, à charge à
+lui-même, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole,
+s'adressant à toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses
+heures de dés&#339;uvrement. Et cependant il était ambitieux, de cette
+ambition dangereuse et mauvaise qui demande à l'intrigue et non pas au
+travail ses assouvissements.</p>
+
+<p>»Aussi le voyons-nous ardemment mêlé aux luttes stériles et coupables de
+notre époque troublée, battant à grands coups de phrases creuses tout ce
+qui est responsable et sacré, sonnant l'appel aux plus détestables
+passions...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Si c'est un procès politique, il faut nous en
+prévenir...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Il ne s'agit pas de politique ici, mais des
+agissements d'un homme qui a été un apôtre de discorde.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Le ministère public croit-il donc qu'il prêche la
+concorde?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;J'invite la défense à ne pas interrompre.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;...Et c'est dans cette ambition de l'accusé qu'il
+faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le
+conduire au crime. Le procès au cours d'eau n'est qu'une question
+secondaire. Jacques de Boiscoran préparait sa candidature pour les
+prochaines élections...</p>
+
+<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.&mdash;Je n'y ai jamais pensé...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>sans remarquer l'interruption</i>).&mdash;...Il ne le
+disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout
+répétant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il était
+l'homme désigné aux suffrages des républicains. Et, en effet, il eût eu
+beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se
+fût dressé un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait
+déjà fait échouer d'autres...</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>vivement</i>).&mdash;C'est à moi que s'adresse l'allusion?</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Je ne désigne personne.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et
+moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a été chargé
+de nous débarrasser d'un adversaire politique!</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>continuant</i>).&mdash;Messieurs, voilà le vrai mobile du
+crime. De là cette haine dont l'accusé ne sait bientôt plus garder le
+secret, qui dérobe en invectives, qui se répand en menaces de mort, et
+qui va jusqu'à coucher en joue le comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>M. l'avocat général passe alors à l'examen des charges qu'il déclare
+décisives, irrécusables. Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, après l'écrasante
+déposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas entendu? Près de
+paraître devant Dieu!... Sur le premier moment, abusé par la générosité
+de son âme, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essayé de
+l'assassiner... Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il
+n'avait pas le droit de soustraire un coupable à l'action de la justice,
+il s'est rappelé qu'il était d'autres victimes. Et alors, se levant de
+son lit d'agonie, il s'est traîné jusqu'ici pour vous dire: «C'est
+lui!... Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je
+l'ai reconnu, c'est lui!...»</p>
+
+<p>»Et après cela vous hésiteriez à frapper?... Non, je ne puis le croire.
+Après de tels forfaits la société attend que justice soit faite! Justice
+au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... Justice au nom des morts...
+Justice au nom de la mère de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault
+et de ses cinq enfants...</p>
+
+<p>Un murmure d'approbation se prolonge bien après les derniers mots de M.
+Du Lopt de la Gransière. Il n'est pas dans l'assemblée une femme qui ne
+verse des larmes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Président</span>.&mdash;La parole est au défenseur.</p>
+
+<p class="c"><b>Plaidoiries.</b></p>
+
+<p>
+
+Maître Magloire ayant soutenu seul jusqu'à ce moment la discussion, on
+pensait qu'il présenterait la défense. On se trompait, c'est maître
+Folgat qui se lève.</p>
+
+<p>Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a
+retenti des accents de presque tous les maîtres de la parole. Nous avons
+entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud... Même après ces
+orateurs illustres, maître Folgat trouve le secret de nous étonner et de
+nous émouvoir.</p>
+
+<p>Au vol de la sténographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de
+ses phrases, mais ce que nous renonçons à rendre, c'est son attitude
+superbe de fierté et de dédain, l'éclat de son regard, son geste
+admirable d'autorité, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le
+timbre métallique vibre dans toutes les poitrines.</p>
+
+<p>&mdash;Défendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce
+serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur
+de Boiscoran tracé par le ministère public, j'opposerai simplement la
+réponse du vénérable curé de Bréchy. Que vous a-t-il dit? «Monsieur de
+Boiscoran est le meilleur et le plus honnête homme que je sache.» Voilà
+la vérité. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait
+l'ambition d'être utile à son pays. Pendant que d'autres discutaient, il
+agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront à quelles passions il
+faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le
+ruban que Chanzy a attaché à sa poitrine... Il souhaitait le pouvoir,
+dites-vous? Non, il rêvait le bonheur... Vous parlez d'une lettre qu'il
+écrivait à sa fiancée quelques heures avant le crime... Je vous mets au
+défi de la lire. Elle a quatre pages, dès la seconde vous seriez forcé
+d'abandonner l'accusation...</p>
+
+<p>Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le système
+de l'accusé et, véritablement, sous les coups de son éloquence,
+l'accusation semble tomber en poussière, on est fasciné, ébloui...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La déposition
+de monsieur de Claudieuse. Elle est écrasante, dites-vous. Je dis
+qu'elle est étrange. Quoi! voilà un témoin qui attend la dernière heure,
+la dernière minute pour parler, et cela vous semble naturel!... C'est
+par générosité, prétendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande
+comment eût agi notre plus cruel ennemi...</p>
+
+<p>»Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministère public. Je soutiens,
+moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin
+de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouvé le premier
+mot...</p>
+
+<p>Maître Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour
+arrêter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M.
+de Boiscoran serait certainement acquitté. Mais l'audience est suspendue
+pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes,
+car la nuit vient.</p>
+
+<p>Ayant repris son fauteuil, M. le président donne la parole au ministère
+public.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.&mdash;Je renonce à la réplique que je me proposais de
+prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort
+qu'il a fait pour vous apporter son témoignage. On n'a pas pu le
+reporter chez lui. Peut-être, en ce moment même, rend-il le dernier
+soupir dans la salle voisine...</p>
+
+<p>Les défenseurs ne demandant pas la parole, et l'accusé déclarant qu'il
+n'a rien à ajouter, M. le président résume les débats, et les jurés se
+retirent dans la salle des délibérations.</p>
+
+<p>La chaleur est accablante, la gêne intolérable, tous les visages portent
+l'empreinte d'une écrasante fatigue, et néanmoins personne ne songe à se
+retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule
+palpitante d'anxiété. Les uns disent que M. de Claudieuse est mort,
+d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler
+M. le curé de Bréchy.</p>
+
+<p>Enfin, quelques minutes après neuf heures, messieurs les jurés
+reparaissent.</p>
+
+<p>Reconnu coupable, avec admission de circonstances atténuantes, Jacques
+de Boiscoran est condamné à vingt ans de travaux forcés.</p>
+
+
+
+<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+<p class="c"><i>Cocoleu</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="Ib" id="Ib"></a>I</h3>
+
+
+<p>Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la Gransière
+avait lieu d'être fier de son éloquence. Jacques de Boiscoran était
+déclaré coupable.</p>
+
+<p>Mais c'est le front haut et le regard assuré qu'il entendit M. le
+président Domini prononcer la terrible formule&mdash;plus courageux en cela
+mille fois que le condamné à mort qui, en face du peloton d'exécution,
+refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le
+feu.</p>
+
+<p>Le matin même, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il
+l'avait dit à M<sup>lle</sup> de Chandoré:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni
+pâlir ni demander grâce.</p>
+
+<p>Et rassemblant, en effet, en un suprême effort tout ce qu'une âme
+humaine peut fournir d'énergie, il avait tenu parole.</p>
+
+<p>Se penchant seulement vers ses défenseurs, au moment où les derniers
+mots du président s'éteignaient dans le brouhaha soudain de l'assemblée:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait où vous
+seriez les premiers à me mettre une arme entre les mains!</p>
+
+<p>Maître Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colère ni du
+découragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait
+juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce jour n'est pas venu, répondit-il. Vous savez votre serment.
+Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus
+que de l'espoir que nous avons à cette heure. Avant un mois, avant une
+semaine, demain peut-être, nous aurons notre revanche...</p>
+
+<p>Le malheureux hochait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation,
+murmura-t-il. (Et détachant de sa boutonnière le ruban de la Légion
+d'honneur, et le tendant à maître Folgat:) Vous le garderez en mémoire
+de moi, prononça-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter.</p>
+
+<p>Mais déjà les gendarmes chargés de la surveillance de l'accusé s'étaient
+levés.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut venir, monsieur, dit à Jacques le brigadier. Allons, venez...
+Et il ne faut pas vous désespérer, que diable! ni perdre courage. Tout
+n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en grâce, sans
+compter ce qui peut arriver et qu'on ne prévoit pas...</p>
+
+<p>Maître Folgat pouvait accompagner son client et il se préparait à le
+suivre. Mais lui:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres
+plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, ma pauvre mère,
+mon père!... Voyez-les... Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui
+fait l'horreur de ma condamnation.</p>
+
+<p>Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte
+de m'avoir pour fils pour fiancé... (Étreignant alors les mains de ses
+défenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous témoigner
+jamais l'étendue de ma reconnaissance! Ah! s'il eût suffi, pour me
+sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable dévouement, je
+serais libre. Et au lieu de cela... (Il montra la petite porte par où il
+allait se retirer, et d'un accent déchirant:) C'est la porte du bagne!
+s'écria-t-il. C'est désormais...</p>
+
+<p>Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces étaient à bout, car s'il
+n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer
+l'âme, l'énergie physique a des bornes.</p>
+
+<p>Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il
+s'élança dehors. Maître Magloire était comme fou de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il à son jeune confrère. Qu'on vienne
+donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons
+pas là sortons...</p>
+
+<p>Et ils se jetèrent dans la foule qui s'écoulait lentement, toute
+palpitante encore des émotions de la journée.</p>
+
+<p>Un revirement étrange, illogique, et cependant expliqué et fréquemment
+observé en pareille circonstance, se produisait déjà. Objet de
+l'exécration de tous, alors qu'il n'était qu'accusé, Jacques de
+Boiscoran condamné recouvrait toutes les sympathies. C'était comme si la
+sentence fatale eût effacé l'horreur du forfait. On le plaignait, on
+s'apitoyait sur son sort, et songeant à sa famille, à sa mère, à sa
+fiancée, on maudissait la sévérité des juges.</p>
+
+<p>C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient été frappés de
+l'allure singulière des débats. Il n'en était presque pas un qui n'eût
+deviné en cette affaire tout un côté mystérieux et inexploré que
+l'accusation aussi bien que la défense avaient évité d'aborder. Comment
+n'avait-il été que fort incidemment question de Cocoleu? Il était idiot,
+c'était entendu, mais il n'en était pas moins vrai que sa déposition
+seule avait mis la justice sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi
+donc n'avait-il été cité ni par le ministère public ni par les avocats?</p>
+
+<p>La déposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le
+moment, était maintenant sévèrement commentée.</p>
+
+<p>Les plus indulgents disaient: «C'est mal, ce qu'il a fait là. C'est un
+coup de maître. Que ne parlait-il plus tôt. On n'attend pas qu'un homme
+soit perdu pour le frapper.» À quoi d'autres répondaient: «Et avez-vous
+vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran?
+Avez-vous remarqué les paroles qu'ils échangeaient? N'eût-on pas juré
+qu'il était question entre eux de tout autre chose que du procès...» Et
+de tous côtés: «C'est égal, répétait-on, maître Folgat avait raison,
+cette affaire est loin d'être claire... Les jurés hésitaient. Peut-être
+monsieur de Boiscoran eût-il été acquitté si, au dernier moment,
+monsieur Du Lopt de la Gransière ne fût venu dire que le comte de
+Claudieuse agonisait dans la pièce voisine.»</p>
+
+<p>C'est avec une joie bien vive que maître Magloire et maître Folgat
+recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministère public a
+beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que
+nul bruit du dehors ne trouve un écho dans le sanctuaire de la justice,
+ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jurés.</p>
+
+<p>&mdash;Et désormais, soufflait maître Magloire à l'oreille de son jeune
+confrère, soyez sans inquiétude. Je sais mon Sauveterre par c&#339;ur.
+L'opinion est pour nous.</p>
+
+<p>À force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'étroite
+porte de la salle des assises, quand un huissier les arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Les parents du condamné. Pauvres gens!... ils sont tous là, dans le
+cabinet de monsieur Méchinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de
+mettre à leur disposition. C'est même là qu'on a porté madame la
+marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouvée mal à l'audience.</p>
+
+<p>Il entraînait, tout en disant cela, les défenseurs jusqu'à l'extrémité
+de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte: là, sur un
+fauteuil, les paupières closes, la bouche entrouverte, gisait la mère de
+Jacques. À sa pâleur livide, à la roideur de son attitude, on eût pu la
+croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient
+de la nuque aux talons. Debout, de chaque côté du fauteuil, M. de
+Chandoré et le marquis de Boiscoran la considéraient d'un &#339;il morne,
+sans expression, sans chaleur. Ils avaient été foudroyés, et depuis le
+moment où avait retenti à leurs oreilles la condamnation fatale, ils
+n'avaient pas échangé une parole.</p>
+
+<p>Seule, M<sup>lle</sup> Denise paraissait avoir conservé la faculté de raisonner
+et de se mouvoir. Mais sa face était pourpre, ses yeux secs brillaient
+de l'éclat sinistre de la fièvre, tout son corps tremblait. Dès que les
+deux défenseurs parurent:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc la justice humaine! s'écria-t-elle. Et comme ils se
+taisaient:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc Jacques condamné au bagne, poursuivit-elle, c'est-à-dire,
+de par la justice, déshonoré, flétri, perdu, retranché à jamais du monde
+des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu importe; ses meilleurs
+amis vont le renier et se détourner de lui, nulle main ne se tendra plus
+vers la sienne; ceux-là mêmes qui étaient le plus fiers de son
+affection, affecteront d'avoir oublié son nom...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., commença
+maître Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma douleur est moins grande que ma colère! interrompit-elle. Il faut
+que Jacques soit vengé, et il le sera... Je n'ai que vingt ans, il n'en
+a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons à consacrer à
+l'&#339;uvre de sa réhabilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi... Son
+malheur immérité me le fait plus cher mille fois, et comme sacré.
+J'étais sa fiancée ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a
+été notre bénédiction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon
+grand-père, que la loi défende au forçat d'épouser la femme qu'il aime,
+eh bien, je serai sa maîtresse!...</p>
+
+<p>C'est d'une voix éclatante que parlait M<sup>lle</sup> Denise, disant qu'elle
+eût voulu, qu'elle eût été fière que toute la terre l'entendît.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit
+maître Folgat. Nous n'en sommes pas où vous croyez. La condamnation
+n'est pas définitive.</p>
+
+<p>Le marquis de Boiscoran et grand-père Chandoré se redressèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Une négligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullité toute la
+procédure. Comment un homme de sa trempe, si méticuleux et si
+formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que probablement
+la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il remarqué cet oubli?
+C'est que la destinée nous devait bien cette revanche... Le cas n'est
+pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont
+formels. Le jugement sera cassé et nous serons renvoyés devant d'autres
+juges...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'écria M<sup>lle</sup> Denise.</p>
+
+<p>&mdash;À peine osions-nous y penser, répondit maître Magloire. C'était là un
+de ces secrets qu'on ne confie même pas à son oreiller... Songez qu'au
+cours de l'audience, l'erreur pouvait encore être réparée. Maintenant,
+il est trop tard... Nous avons du temps devant nous, et la conduite de
+monsieur de Claudieuse nous dégage. Tous les voiles seront déchirés...</p>
+
+<p>La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur
+Seignebos entrait, rouge de colère et les yeux étincelants sous ses
+lunettes d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Il est à côté, répondit le docteur. On l'a étendu sur un matelas et sa
+femme est près de lui... Quel métier que celui de médecin! Voilà un
+homme, un misérable, que j'aurais eu du bonheur à étrangler de mes
+mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler à la vie, lui prodiguer
+mes soins, chercher un moyen d'atténuer ses souffrances...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-il donc mieux?</p>
+
+<p>&mdash;À moins d'un de ces miracles comme on en voit dans <i>La Vie des
+Saints</i>, il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers,
+et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point dissimulé à la
+comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mourût en
+règle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer
+chercher un prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle en a envoyé chercher un...</p>
+
+<p>&mdash;Point. Elle a répondu que la vue d'une soutane épouvanterait son mari
+et hâterait sa fin. Et même, le brave curé de Bréchy s'étant présenté,
+elle l'a congédié carrément.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la misérable! s'écria M<sup>lle</sup> Denise. (Et après une seconde de
+réflexion:) Pourtant le salut est là, poursuivit-elle. Oui, la certitude
+du salut... Pourquoi donc hésiter! Attendez-moi, je reviens...</p>
+
+<p>Elle s'élança dehors. Son grand-père voulait se précipiter après elle,
+mais maître Folgat l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.</p>
+
+<p>Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la
+journée, était redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des
+pas perdus, à peine éclairée par un réverbère fumeux, il n'y avait plus
+que deux hommes, un prêtre, le curé de Bréchy, qui priait, agenouillé
+près d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en
+large, et dont les pas sonnaient comme dans une église.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise alla droit à ce gardien.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Là, mademoiselle, répondit l'homme en lui montrant la porte près de
+laquelle priait le prêtre, là, dans le propre cabinet de monsieur le
+procureur de la République.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est près de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme, mademoiselle, et une domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! entrez dire à madame de Claudieuse, et sans que son mari
+l'entende, que mademoiselle de Chandoré désire lui parler.</p>
+
+<p>Sans une objection, le gardien obéit. Mais lorsqu'il reparut:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, la comtesse vous fait répondre
+qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...</p>
+
+<p>Elle l'arrêta d'un geste impérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Retournez dire à madame de Claudieuse que si elle ne sort pas,
+je vais entrer à l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que
+j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir
+absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de
+mort!</p>
+
+<p>Il y avait dans son accent une telle autorité que le gardien n'hésita
+plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'après:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, revint-il dire à la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui précède le cabinet
+du procureur de la République. Une grosse lampe de cuivre l'éclairait
+d'une lumière crue. La porte ouvrant sur le cabinet où gisait le comte
+était fermée.</p>
+
+<p>Au milieu de la pièce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant
+de coups successifs n'avaient pas brisé son indomptable énergie. Elle
+était horriblement pâle, mais calme:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous y tenez, mademoiselle, commença-t-elle, je viens moi-même
+vous répéter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je
+suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt à la maison
+et mon mari qui agonise là...</p>
+
+<p>Elle faisait un mouvement pour se retirer, M<sup>lle</sup> de Chandoré la retint
+d'un geste menaçant, et d'une voix frémissante:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous rentrez dans la pièce où est votre mari, dit-elle, j'y rentre
+avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui
+que je vous demanderai comment vous avez défendu à un prêtre l'accès de
+son lit de mort, et si après lui avoir pris son bonheur en ce monde,
+vous voulez le lui ravir encore dans l'éternité...</p>
+
+<p>Instinctivement, la comtesse recula.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas!... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si, vous me comprenez, madame. À quoi bon nier? Ne voyez-vous pas bien
+que je sais tout et que j'ai deviné ce qu'on ne m'a pas dit! Jacques
+était votre amant, et votre mari s'est vengé...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'en est trop! répétait M<sup>me</sup> de Claudieuse, c'en est trop...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez souffert cela, poursuivait M<sup>lle</sup> Denise en phrases
+haletantes, et vous n'êtes pas venue crier en plein tribunal que votre
+mari est un faux témoin! Quelle femme êtes-vous donc! Il vous importe
+donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne! Vous pourrez
+donc vivre avec cette idée que l'homme que vous aimez est innocent et
+cependant à tout jamais flétri et confondu parmi les plus vils
+scélérats!... Un prêtre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse
+qu'il rétractât son infâme déposition, vous le savez bien; aussi
+refusez-vous votre porte au curé de Bréchy... Et pourquoi tant de
+crimes! Pour sauver votre menteuse réputation d'honnête femme... Ah!
+c'est misérable, c'est lâche, c'est bas...</p>
+
+<p>La comtesse, à la fin, se révoltait. Ce que n'avait pu obtenir toute
+l'habileté de maître Folgat, la passion de M<sup>lle</sup> Denise l'obtenait.
+Jetant le masque:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non! s'écria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce
+n'est pas pour sauver ma réputation que j'ai laissé faire. Ma
+réputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir où
+Jacques s'est évadé de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait
+qu'un mot à dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais
+tout. Il m'a répondu: «Plutôt le bagne!»</p>
+
+<p>Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le c&#339;ur de
+M<sup>lle</sup> de Chandoré. Ah! elle n'avait plus à douter de Jacques, à cette
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc lui qui s'est condamné, poursuivait M<sup>me</sup> de Claudieuse.
+Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette autre... c'est moi, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, pour qui il m'avait abandonnée, vous qu'il allait épouser,
+vous avec qui il se promettait de longues années de bonheur, non d'un
+bonheur honteux et furtif tel que le nôtre, mais d'un bonheur légitime
+et respecté...</p>
+
+<p>Des larmes tremblaient dans les cils de M<sup>lle</sup> Denise. Elle était
+aimée... Elle songeait à ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'était
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais cependant été plus généreuse..., murmura-t-elle.</p>
+
+<p>La comtesse eut un éclat de rire farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous
+proposer un marché...</p>
+
+<p>&mdash;Un marché?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacré au monde, je
+vous jure d'entrer dans un couvent, de disparaître, et que jamais vous
+n'entendrez prononcer mon nom.</p>
+
+<p>Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et
+c'est d'un regard de doute et de défiance qu'elle examinait M<sup>lle</sup> de
+Chandoré. Un tel dévouement lui paraissait trop sublime pour ne pas
+cacher quelque piège.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Sans hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.</p>
+
+<p>&mdash;À vous, madame!... Non. À Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez donc bien!</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour préférer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur
+au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation
+encore de me dire qu'il me doit sa réhabilitation, et je souffrirais
+moins de le savoir à une autre que de penser qu'il est innocent et
+cependant condamné!</p>
+
+<p>Mais à mesure que la jeune fille affirmait sa sincérité, les sourcils de
+la comtesse se fronçaient et de fugitives rougeurs montaient à ses joues
+pâlies.</p>
+
+<p>Et de son ironie la plus hautaine:</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable! fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour
+cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui êtes aimée.
+L'héroïsme en de telles conditions est facile!... Que craignez-vous?
+Cachée au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et
+il ne m'en exécrera que davantage, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne saura rien de notre marché...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas...
+Allez, je sais mon avenir. Voilà deux ans que j'endure ce supplice sans
+nom de le sentir peu à peu se détacher de moi. Que n'ai-je pas tenté
+pour le retenir! Quelle lâchetés m'ont coûté et quelles bassesses, pour
+le garder un jour de plus, ou seulement une heure! Tout devait être
+inutile. Je lui devenais à charge. Il ne m'aimait plus, et mon amour lui
+semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera à sa chaîne de galérien.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise frissonnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous n'en
+êtes encore qu'à l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre,
+et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire à toutes n'est pas
+pareille? J'ai vu Jacques à mes genoux comme vous le voyez aux vôtres,
+les serments qu'il vous jure, il me les a jurés de la même voix
+frémissante de passion et avec les mêmes regards enflammés... Mais
+j'étais sa maîtresse, pensez-vous, et vous êtes sa fiancée. Qu'importe!
+Que vous dit-il? Qu'il vous aimera éternellement parce que vos amours
+sont de celles que Dieu et les hommes protègent!... Il me disait, à moi,
+que précisément parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et
+des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et supérieurs à
+tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai
+tout donné, mon honneur et l'honneur des miens, et que j'aurais voulu
+lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherché en moi-même
+par quel sacrifice immense, inouï, et que nulle femme n'eût encore fait,
+je pourrais lui prouver combien absolument j'étais à lui. Et être
+trahie, abandonnée, méprisée, descendre de chute en chute jusqu'à ce
+degré de misère de devenir l'objet de votre pitié!... Être tombée si bas
+que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi à Jacques... Ah!
+c'est à devenir folle de rage! Et je laisserais échapper la vengeance
+que je tiens! Et je serais assez stupide, assez lâche, assez veule, pour
+me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre
+bonheur aux dépens de ma réputation! Ah! ne l'espérez pas!</p>
+
+<p>La voix dans sa gorge expirait comme un râle. Elle fit au hasard
+quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de
+M<sup>lle</sup> de Chandoré, tout près, les yeux dans les yeux de la jeune
+fille:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a conseillé, demanda-t-elle, cette démarche qui est pour moi
+comme le suprême outrage?</p>
+
+<p>Glacée d'une indicible horreur, M<sup>lle</sup> Denise eut quelque peine à
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Folgat...</p>
+
+<p>&mdash;Ne sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jacques?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas revu. C'est à l'instant que cette idée m'est venue,
+soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur
+Seignebos que vous aviez repoussé le curé de Bréchy, je me suis dit:
+voilà le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de
+Claudieuse meurt sans s'être rétracté, quoi qu'il advienne, Jacques
+fût-il réhabilité, toujours un soupçon planera sur lui. Alors, je me
+suis décidée à venir à vous... Ah! cela me coûtait cruellement. Mais
+j'espérais que je saurais vous émouvoir. Que vous seriez touchée de la
+grandeur du sacrifice...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse était émue, en effet. Dans le bien comme dans le
+mal, il n'est point d'âme absolue. Aux accents suppliants de M<sup>lle</sup>
+Denise, elle sentait faiblir ses résolutions.</p>
+
+<p>&mdash;Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes jaillirent
+des yeux de la pauvre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! répondit-elle, c'est ma vie même que je vous offre... Je sens
+bien que vous n'avez pas longtemps à être jalouse de moi...</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par des gémissements qui partaient de la pièce
+voisine, où agonisait le comte de Claudieuse.</p>
+
+<p>La comtesse alla entrebâiller la porte, et tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève! fit une voix faible et cependant impérieuse, Geneviève!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mon ami, répondit la comtesse, à l'instant... (Et
+refermant la porte, et revenant à M<sup>lle</sup> de Chandoré:) Qui me garantit,
+fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques était
+reconnu innocent et réhabilité, vous vous souviendriez de vos
+promesses...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! s'écria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous
+jure de disparaître! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez,
+je vous les donnerai. (Et se laissant glisser à genoux:) Me voilà à vos
+pieds, poursuivit-elle, suppliante, humiliée, moi que vous accusiez de
+vouloir vous outrager... Ayez pitié de Jacques... Ah! si vous l'aimiez
+autant que je l'aime, vous n'hésiteriez pas!</p>
+
+<p>D'un mouvement rapide, M<sup>me</sup> de Claudieuse la releva et, lui tenant les
+mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la considéra
+sans parler, l'&#339;il voilé, les lèvres tremblantes, le sein palpitant...
+Jusqu'à ce qu'enfin, d'une voix si profondément altérée qu'à peine elle
+était distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rétracte.</p>
+
+<p>La comtesse hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le tenterais inutilement, répondit-elle. Vous ne connaissez pas le
+comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau
+avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses
+paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce
+qu'il y a dans son âme de haine et de rage de vengeance. C'est pour me
+torturer qu'il m'a fait venir près de lui. Il n'y a pas cinq minutes
+encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques était
+reconnu coupable et condamné sur sa déposition.</p>
+
+<p>Elle était vaincue, son énergie faiblissait, des larmes mouillaient ses
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été si cruellement éprouvé! continuait-elle. Il m'aimait, lui, à
+l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voilà l'adultère,
+cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait prévoir!... Non, je
+n'obtiendrai jamais qu'il se rétracte.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Denise oubliait presque sa propre douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'est-ce pas à vous à faire la démarche, madame, dit-elle
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;À qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Au curé de Bréchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui ébranlent
+les résolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui,
+mourant sur la croix, pardonnait à ses bourreaux.</p>
+
+<p>Un instant encore la comtesse hésita, et triomphant enfin des dernières
+révoltes de son orgueil:</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit-elle, je vais appeler le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.</p>
+
+<p>Mais la comtesse l'arrêta, et avec un effort extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, prononça-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de
+sauver Jacques. Qu'il soit à vous. Aimée, vous vouliez lui sacrifier
+votre vie. Délaissée, je lui sacrifie mon honneur. Adieu!</p>
+
+<p>Et, courant à la porte pendant que M<sup>lle</sup> Denise rejoignait ses amis,
+elle appela le curé de Bréchy.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IIb" id="IIb"></a>II</h3>
+
+
+<p>C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf heures, le
+procureur de la République, M. Daubigeon, apprit ce qui se passait, et
+comment des vices de forme irrémédiables frappaient de nullité le
+jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran.</p>
+
+<p>Déjà les défenseurs venaient de présenter un mémoire qu'ils avaient
+passé la nuit à rédiger.</p>
+
+<p>Le procureur de la République ne prenait pas la peine de dissimuler sa
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, s'écria-t-il, qui va singulièrement rogner les ailes de ce cher
+Daveline! Je lui avais cependant cité, avec Horace, l'exemple de
+Phaéton:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Terret ambustus Phaeton avaras,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Spes...,</span><br />
+</p>
+
+<p>il n'a pas voulu m'écouter, oubliant que, sans la prudence, la force est
+un danger:</p>
+
+<p class="c">Vis consilii expers mote ruit suâ...,</p>
+
+<p class="non">et le voilà certainement dans un cruel embarras...</p>
+
+<p>Et tout de suite, il se hâta de s'habiller et de courir chez M.
+Daveline, pour avoir des détails précis, disait-il à son substitut, mais
+en réalité pour se donner le savoureux spectacle de la déconvenue de
+l'ambitieux juge d'instruction.</p>
+
+<p>Il le trouva blême de colère et s'arrachant les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme déshonoré, répétait-il, perdu, ruiné; c'en est fait
+de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette école<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>À voir M. Daubigeon, on l'eût cru désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisération, ce qu'on m'a dit
+est exact: c'est bien de vous que proviennent ces malheureux vices de
+forme.</p>
+
+<p>&mdash;De moi seul!... J'ai oublié de ces formalités qu'un étudiant de
+première année ne négligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire que
+personne ne s'est aperçu de mon inconcevable étourderie! Ni la chambre
+des mises en accusation, ni le ministère public, ni le président des
+assises n'ont rien vu! C'est une fatalité! Voilà le fruit de ma
+réputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a conduit la procédure,
+inutile de la revoir, pas une des herbes de la Saint-Jean<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> n'y
+manque... Et pas du tout!... C'est à se briser la tête contre les
+murs...</p>
+
+<p>&mdash;D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement de
+Jacques n'a tenu qu'à un fil.</p>
+
+<p>L'autre, de rage, grinçait des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à un fil, répondit-il, et cela par la faute de monsieur Domini,
+dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, qui n'a pas
+voulu tirer parti des éléments de l'affaire. Par la faute du Du Lopt de
+la Gransière aussi, qui s'en va mêler la politique à son réquisitoire.
+Et qui vise-t-il, s'il vous plaît? Magloire, l'homme le plus estimé de
+l'arrondissement, et l'ami personnel de trois de nos jurés. Je l'avais
+prévenu, je lui avais signalé l'écueil... Mais il y a des gens qui ne
+veulent rien entendre! monsieur de la Gransière veut être député, lui
+aussi, c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut être député.
+Que le ciel confonde les ambitieux!</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, et la dernière sans doute, le procureur
+de la République se réjouissait du malheur d'autrui.</p>
+
+<p>Et prenant plaisir à retourner le poignard dans la blessure du pauvre
+juge:</p>
+
+<p>&mdash;Le plaidoyer de maître Folgat, dit-il, y est bien pour quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien!</p>
+
+<p>&mdash;Il a eu un grand succès...</p>
+
+<p>&mdash;Succès de surprise, comme en obtiendront toujours en France les
+périodes sonores et les mots à effet.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot de
+l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde...</p>
+
+<p>&mdash;Tel peut n'être pas l'avis des nouveaux juges.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran se défendra terriblement, cette fois. Il ne
+ménagera rien. Il est à terre, il n'a plus de chute à redouter.</p>
+
+<p class="c"><i>Qui jacet in terrà non habet undè cadat...</i>
+</p>
+
+<p>
+&mdash;Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurés moins indulgents et de
+n'en pas être quitte pour vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Que disent les défenseurs?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux renseignements,
+et si vous voulez l'attendre...</p>
+
+<p>M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Méchinet ne tarda pas à
+paraître, la figure longue d'une aune, mais ravi intérieurement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda vivement Daveline.</p>
+
+<p>Il secoua la tête, et d'un accent mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inouï, répondit-il, combien l'opinion est inconstante.
+Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'eût pas traversé Sauveterre sans
+être écharpé. Aujourd'hui, s'il se présentait, on le porterait en
+triomphe. Il est condamné, le voilà passé martyr. On sait que le
+jugement sera réformé, et on se frotte les mains. Je sais, par mes
+s&#339;urs, que les dames de la société veulent s'entendre pour donner à la
+marquise de Boiscoran et mademoiselle de Chandoré un témoignage public
+de leur sympathie. La chambre des avocats va offrir un banquet à maître
+Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monstrueux! s'écria le juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les avis
+des hommes que les flots de la mer...</p>
+
+<p>Mais coupant court à la citation:</p>
+
+<p>&mdash;Après? fit M. Daveline à son greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, continua Méchinet, je suis allé remettre à monsieur Du Lopt
+de la Gransière la lettre dont vous m'aviez chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouvé en grande conférence avec monsieur le président Domini.
+Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'&#339;il et m'a dit d'un ton à vous
+donner froid dans le dos: «Il suffit!» À parler net, malgré sa mine
+roide et calme, il m'a paru furibond.</p>
+
+<p>Le juge eut un geste d'absolu découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Il me brisera, gémit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non du
+sang mais du fiel sont implacables.</p>
+
+<p>&mdash;Vous chantiez ses louanges, avant-hier...</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, je ne lui avais pas été l'occasion d'une mésaventure
+ridicule.</p>
+
+<p>Déjà Méchinet poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;En quittant monsieur Du Lopt de la Gransière, je me suis transporté au
+palais de justice, où j'ai appris la grosse nouvelle qui met la ville en
+émoi: monsieur le comte de Claudieuse est mort.</p>
+
+<p>M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Est-ce bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce matin, à six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a
+rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur
+le procureur de la République, veillé par monsieur le curé de Bréchy et
+deux curés de la paroisse. On attendait un brancard de l'hôpital pour le
+reporter chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Méchinet, par le
+gardien de nuit du tribunal. Hier soir, à l'issue de l'audience,
+apprenant que monsieur de Claudieuse était à toute extrémité, monsieur
+le curé de Bréchy s'est présenté pour lui administrer les derniers
+secours de la religion. La comtesse a refusé de le laisser pénétrer près
+de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout à coup,
+mademoiselle de Chandoré l'a envoyé demander de sa part à madame de
+Claudieuse un moment d'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr. Elles sont restées ensemble un bon quart d'heure. Que se
+sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'écouter, mais
+qu'il n'a pu le faire, parce que le curé de Bréchy s'était obstiné à
+rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont séparées, elles
+avaient l'air affreusement troublé. Aussitôt madame de Claudieuse a fait
+entrer le prêtre, qui est resté près du comte jusqu'au dernier moment...</p>
+
+<p>M. Daubigeon et M. Daveline n'étaient pas revenus de la stupeur où les
+plongeait ce récit, lorsqu'on frappa timidement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria Méchinet.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de chez monsieur le procureur de la République, dit-il, et
+c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons
+d'arrêter Cheminot...</p>
+
+<p>&mdash;Ce détenu qui s'était évadé...</p>
+
+<p>&mdash;Juste. Nous voulions le conduire à la prison, mais il nous a déclaré
+qu'il avait des révélations à faire très importantes et très pressées,
+relativement au condamné Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Cheminot!</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous l'avons mené au tribunal, et je viens savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Courez lui dire que je vais l'entendre! s'écria M. Daubigeon. Courez,
+je vous suis!</p>
+
+<p>Modèle achevé de l'obéissance passive, le brigadier n'avait pas attendu
+la fin de la phrase pour gagner l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie à la plus
+extrême agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela
+signifie...</p>
+
+<p>Mais le juge d'instruction n'était guère moins bouleversé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.</p>
+
+<p>C'était son droit.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit le procureur de la République, mais dépêchez-vous...</p>
+
+<p>La recommandation était inutile. Déjà M. Galpin-Daveline avait chaussé
+ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses vêtements de chambre:
+il était prêt.</p>
+
+<p>Suivis de Méchinet, les deux magistrats se hâtèrent de sortir, et ce fut
+pour les bourgeois de Sauveterre un ébahissement nouveau que de voir en
+ce négligé le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, était si
+sévèrement correcte.</p>
+
+<p>Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les boutiquiers,
+qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire; regarde un peu
+ces messieurs...</p>
+
+<p>Et de fait, ils marchaient d'un pas à justifier toutes les conjectures,
+et sans échanger une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice,
+ils furent contraints de s'arrêter. Quatre ou cinq cents curieux
+emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et
+obstruaient les portes.</p>
+
+<p>Presque aussitôt un grand silence se fit, toutes les têtes se
+découvrirent, et la foule s'écarta, ouvrant un passage. Sur le haut du
+perron, le curé de Bréchy et deux autres prêtres venaient de paraître...
+Derrière eux, les employés de l'hôpital s'avançaient, portant un
+brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les
+formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui
+avaient assez d'espace s'agenouillaient.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voilà qu'on lui
+rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses
+filles vient de mourir...</p>
+
+<p>Mais M. Daubigeon, le juge et Méchinet étaient trop fortement préoccupés
+pour songer à vérifier cette dernière nouvelle. Le passage était libre,
+ils entrèrent et s'empressèrent de gagner la salle du greffe, où les
+gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier.</p>
+
+<p>Il se leva dès qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement
+sa casquette.</p>
+
+<p>C'était bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa
+physionomie souriante. Il était un peu pâle et visiblement ému.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous êtes donc laissé reprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, mon juge, répondit le pauvre diable, on ne m'a pas
+repris. C'est moi qui me suis livré.</p>
+
+<p>&mdash;Involontairement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien de mon gré, au contraire! demandez plutôt au brigadier.</p>
+
+<p>Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la pure vérité, déclara-t-il. C'est Cheminot lui-même qui est
+venu me trouver à la caserne, en me disant: «Je me reconstitue
+prisonnier, je veux parler au procureur de la République pour des
+révélations...»</p>
+
+<p>Le vagabond se redressa fièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces
+messieurs galopaient après moi, sur toutes les grandes routes, j'étais
+bien tranquillement installé dans une des mansardes du <i>Mouton-Rouge</i>,
+et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oublié...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pour loger au <i>Mouton-Rouge</i>, il faut de l'argent, et vous
+n'en aviez pas...</p>
+
+<p>Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poignée de pièces
+d'or et de billets de cinq et de vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si
+je me suis livré, c'est que je suis honnête, malgré tout; et que j'aime
+mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux galères un
+malheureux qui n'est pas coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sûr, j'en ai des
+preuves... Et s'il a refusé de parler, je dirai tout, moi!</p>
+
+<p>M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline étaient abasourdis.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, dirent-ils en même temps. Mais le vagabond clignait la
+tête et montrait les gendarmes, et en homme très au fait des formes de
+la justice:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est un grand secret, répondit-il, et quand on est en
+confesse, on n'aime pas à être entendu d'un autre que de son curé...
+Ensuite je voudrais que ma déposition fût couchée par écrit...</p>
+
+<p>Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirèrent pendant que
+Méchinet s'asseyait à sa table devant un cahier de papier blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voilà la chose. Ce
+n'est pas à moi qu'est venue l'idée de m'en sauver. Je n'étais pas mal,
+dans la prison: voilà l'hiver qui vient, je n'avais pas le sou, et je
+savais que si j'étais repris, ma position serait très mauvaise. Mais
+monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de passer une soirée dehors...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à ce que vous allez dire, interrompit sévèrement M.
+Galpin-Daveline, ce n'est pas impunément qu'on se joue de la justice.</p>
+
+<p>&mdash;Que je meure si je ne dis pas la vérité! s'écria le vagabond. Monsieur
+Jacques a passé toute une soirée dehors.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;Quel conte nous faites-vous là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des preuves, répondit froidement Cheminot, et je les donnerai...
+Donc, voulant sortir, c'est à moi que monsieur Jacques s'adressa, et il
+fut convenu que, moyennant une certaine somme qu'il m'a donnée, et dont
+je viens de vous montrer le reste, je percerais un trou dans le mur et
+que je m'évaderais pour tout de bon, tandis que lui rentrerait après
+avoir terminé ses affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et le geôlier? demanda M. Daubigeon.</p>
+
+<p>Vrai paysan saintongeois, Cheminot était bien trop retors pour
+compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilité de
+l'évasion:</p>
+
+<p>&mdash;Le geôlier, déclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions pas
+besoin de lui. N'étais-je pas quasiment sous-geôlier? N'avais-je pas été
+chargé par monsieur le juge d'instruction lui-même de la surveillance
+particulière de monsieur Jacques? N'était-ce pas moi qui ouvrais et
+fermais sa porte, qui le conduisais au parloir et qui l'en ramenais?</p>
+
+<p>C'était rigoureusement exact.</p>
+
+<p>&mdash;Passez! fit M. Daveline d'un ton dur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un soir, sur
+les neuf heures, je perce le mur, et nous voilà, monsieur Jacques et
+moi, sur les anciens remparts. Là, il me met dans la main un paquet de
+billets et me commande de filer pendant qu'il va se rendre à ses
+affaires. Déjà, à ce moment, je le croyais innocent, mais dame! vous
+comprenez, je n'en aurais pas mis la main au feu... Et en moi-même je me
+disais que peut-être il se moquait de moi, et qu'ayant pris sa volée il
+ne serait pas si bête que de rentrer à la cage... C'est pourquoi, le
+voyant s'éloigner, la curiosité me prend, et ma foi tant pis! je me mets
+à le suivre...</p>
+
+<p>Si accoutumés qu'ils fussent par leur profession même à garder le secret
+de leurs impressions, le procureur de la République et le juge
+d'instruction dissimulaient mal, l'un les espérances qui tressaillaient
+en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait saisi. Méchinet, qui
+savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, riait dans sa barbe tout en
+faisant voler sa plume sur le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Craignant d'être reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur Jacques
+était allé un train du diable, en rasant les murs et rien que par les
+ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il traverse Sauveterre
+tout d'une course et, arrivé rue Mautrec, à un mur qui n'en finit pas,
+il se met à sonner à une grande porte...</p>
+
+<p>&mdash;Chez monsieur de Claudieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc, il
+sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de suite elle
+le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle oublie de refermer
+la porte...</p>
+
+<p>D'un geste, M. Daubigeon l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! fit-il.</p>
+
+<p>Et, prenant un imprimé dans un carton, il en remplit les blancs; après
+quoi, sonnant un huissier qui accourut:</p>
+
+<p>&mdash;Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprimé, soit porté immédiatement.
+Hâtez-vous... et pas un mot.</p>
+
+<p>Invité à poursuivre, dès que l'huissier fut sorti:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit
+Cheminot. Je n'avais plus rien à faire qu'à m'en aller et à jouer des
+jambes; c'était le plus sûr... Mais cette coquine de porte entrebâillée
+m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on te surprenne, on
+croira que tu es venu pour voler, et il t'en cuira! C'était plus fort
+que moi, j'en avais comme mal au c&#339;ur de curiosité... Arrive qui plante,
+je me risque. Je pousse la porte, juste pour passer, et me voilà dans un
+grand jardin. Il faisait noir comme dans un four, mais tout au fond, au
+rez-de-chaussée, trois fenêtres étaient éclairées. J'avais trop osé pour
+reculer... J'avance donc, à pas de loup, et j'arrive jusqu'à un arbre
+contre lequel je me colle, à une longueur de bras de ces fenêtres qui
+étaient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui?
+monsieur de Boiscoran. Les fenêtres n'ayant pas de rideaux, je le voyais
+comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me demandais qui il
+pouvait bien attendre là, quand je l'aperçois qui se cache derrière le
+battant ouvert de la porte du salon, comme un homme qui en guette un
+autre avec de méchantes intentions. Je commençais à être inquiet, quand
+l'instant d'après entre une femme. Aussitôt, <i>vlan</i>, monsieur Jacques
+referme la porte, la femme se retourne, l'aperçoit et pousse un grand
+cri. Cette femme était madame de Claudieuse...</p>
+
+<p>Il fit mine de s'arrêter pour juger de l'effet. Mais telle était
+l'impatience de Méchinet qu'il en oubliait l'humilité de ses fonctions.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit-il vivement, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Une des fenêtres était entrouverte, continua le vagabond, de sorte que
+j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me baissant à quatre
+pattes et en avançant la tête au ras du sol, je ne perdais pas une
+parole. C'était terrible. Dès les premiers mots, j'avais compris que
+monsieur Jacques et madame de Claudieuse étaient amant et maîtresse: ils
+se tutoyaient...</p>
+
+<p>&mdash;C'est insensé! s'écria M. Daveline.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi étais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte femme!...
+Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques lui rappelait que
+le soir du crime, quelques instants avant l'incendie, ils étaient
+ensemble, près du Valpinson, à un rendez-vous qu'ils s'étaient donnés. À
+ce rendez-vous, ils avaient brûlé toutes leurs lettres d'amour, et c'est
+en les brûlant que monsieur Jacques s'était noirci les mains...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous m'entendez, mon juge.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, Méchinet, dit vivement le procureur de la République. Écrivez
+textuellement...</p>
+
+<p>Le greffier n'avait garde d'y manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est que
+madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques coupable, et
+réciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. Elle disait: «C'est
+toi qui as essayé d'assassiner mon mari, parce qu'il te faisait peur».
+Et lui: «C'est toi qui as voulu le tuer pour être libre et empêcher mon
+mariage!...»</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline s'était laissé tomber sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inouï! balbutia-t-il, inouï...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant ils s'expliquent, et bientôt ils arrivaient à reconnaître
+qu'ils étaient également innocents... Alors monsieur Jacques suppliait
+madame de Claudieuse de le sauver, et elle répondait qu'elle ne le
+sauverait certainement pas au prix de sa réputation, et pour qu'une fois
+sauvé il épousât mademoiselle de Chandoré. Alors, il lui disait: «Eh
+bien, je révélerai tout.» Et elle: «On ne te croira pas; je nierai, tu
+n'as pas de preuves!...» Désespéré, il lui reprochait de ne l'avoir
+jamais aimé. Elle lui jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au
+contraire, et que, puisqu'il avait réussi à s'évader, elle était prête à
+tout quitter pour passer avec lui à l'étranger. Et elle le conjurait de
+fuir, d'une voix qui me troublait jusque dans l'âme, avec des paroles
+d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous
+brûlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pût résister... Il
+résistait cependant et, tout enflammé de colère, il s'écriait qu'il
+préférait le bagne... Elle ricanait et disait: «Eh bien, soit! tu iras
+au bagne...»</p>
+
+<p>Quoiqu'il entrât dans bien des détails, encore il était évident que
+Cheminot ne disait pas tout.</p>
+
+<p>Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de rompre
+le fil de son récit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que
+monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je venais
+de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et apparaître comme
+un fantôme enveloppé de son linceul... C'était le comte de Claudieuse.
+Son visage était effrayant, et il tenait à la main un revolver. Il était
+appuyé contre le chambranle de la porte et il écoutait, pendant que sa
+femme et l'autre parlaient de leurs amours d'autrefois. À certaines
+paroles, il levait son arme comme pour faire feu... puis il baissait le
+bras et continuait à écouter. C'était si terrible que je n'avais pas un
+fil de sec sur moi! J'avais toutes les peines du monde à me retenir de
+crier à monsieur Jacques et à madame de Claudieuse: «Malheureux!... vous
+ne voyez donc pas que le mari est là!...» Non, ils ne voyaient rien, car
+ils étaient comme fous de désespoir et de rage, et même monsieur Jacques
+levait la main sur madame de Claudieuse: «Je vous défends de frapper ma
+femme», dit alors le comte. Ils se retournent, ils le voient et poussent
+un cri effrayant. La comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil...
+J'étais comme hébété. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur
+Jacques en ce moment... Au lieu de chercher à s'échapper, il écartait
+son paletot, et présentant la poitrine: «Tirez! disait-il au mari, c'est
+votre droit, vengez-vous!» Monsieur de Claudieuse ricanait: «C'est la
+justice qui me vengera.&mdash;Vous savez bien que je suis innocent.&mdash;Raison
+de plus.&mdash;Me laisser condamner serait abominable.&mdash;Je ferai mieux: pour
+être plus sûr de votre condamnation, je dirai que je vous ai reconnu...»
+Le comte voulut s'avancer, en disant cela; mais il était mourant, cet
+homme, bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur
+alors me prit, je me sauvai...</p>
+
+<p>Grâce à un puissant effort de volonté, le procureur de la République
+maîtrisait, tant bien que mal, les émotions qui le bouleversaient. D'une
+voix fort altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'êtes-vous pas venu raconter immédiatement tout cela?
+demanda-t-il à Cheminot.</p>
+
+<p>Le vagabond secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai eu envie, je n'ai pas osé. Monsieur le juge doit me
+comprendre... Je craignais qu'on ne me fît payer cher mon évasion...</p>
+
+<p>&mdash;Votre silence exposait la justice à une déplorable erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais croire que monsieur Jacques fût condamné. Je me disais:
+des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent toujours... Je
+ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de Claudieuse tînt ses menaces.
+Être trahi par sa femme, c'est dur. Mais envoyer un innocent aux
+galères...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais pu prévoir!... Mes intentions étaient bonnes, et si je
+ne suis pas venu tout de suite dénoncer la chose, je m'étais bien juré
+que je la dénoncerais s'il arrivait malheur à monsieur Jacques. Et la
+preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je me suis caché au
+<i>Mouton-Rouge</i>, décidé à y attendre le jugement. Dès que je l'ai connu,
+je n'ai pas hésité, je me suis livré aux gendarmes.</p>
+
+<p>Surmontant son écrasante stupeur, M. Daveline s'était dressé.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il. L'argent qu'il nous a montré
+est le prix de son faux témoignage. Comment admettre son récit?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons le vérifier, interrompit M. Daubigeon.</p>
+
+<p>Il sonna, et un huissier s'étant présenté:</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres sont-ils exécutés? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la bonne
+de monsieur de Claudieuse sont là...</p>
+
+<p>&mdash;Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer monsieur
+de Boiscoran...</p>
+
+<p>Cette bonne était une grosse Saintongeoise, à la taille plate et carrée.
+Elle était fort émue et avait un pouce de rouge sur les joues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de l'autre
+semaine, un homme s'est présenté chez vos maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très bien! répondit la brave fille. Je ne voulais pas le recevoir;
+mais comme il m'a dit qu'il était envoyé par les juges, je l'ai fait
+entrer...</p>
+
+<p>&mdash;Le reconnaîtriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>Le procureur de la République tira sa sonnette, la porte s'ouvrit,
+Jacques parut, l'étonnement peint sur le visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! s'écria la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrais-je savoir?... commença le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, rien! répondit M. Daubigeon. Retirez-vous et... bon
+espoir.</p>
+
+<p>Mais, tel qu'un homme pris d'éblouissement, Jacques demeurait immobile,
+les talons cloués au sol, promenant autour de lui un regard hébété de
+stupeur.</p>
+
+<p>Comment eût-il compris? On était venu brusquement le tirer de sa prison,
+on l'avait amené au palais de justice, et là il trouvait en présence
+Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la domestique de M. de
+Claudieuse.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline paraissait consterné. M. Daubigeon, la figure
+radieuse, lui disait d'espérer. D'espérer quoi? Comment? À quel
+propos?...</p>
+
+<p>Et Méchinet qui lui faisait des signes...</p>
+
+<p>Il fallut que l'huissier qui l'avait amené l'entraînât.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la République,
+est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de reconnaître n'a
+pas été signalée par certaines circonstances particulières?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a eu entre mes maîtres et lui une scène très forte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez assisté?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je suis sûre de ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà! Lorsque je suis montée prévenir madame la comtesse qu'un
+monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au salon, elle
+s'est dépêchée de descendre en me commandant de rester près de monsieur
+le comte. J'ai obéi, naturellement. Mais madame était à peine en bas que
+j'entendis un grand cri. Monsieur, tout assoupi qu'il semblait être,
+l'entendit aussi; car il se haussa sur ses oreillers en me demandant où
+était madame. Je le lui dis, et déjà il se retournait pour tâcher de se
+rendormir, quand de grands éclats de voix montèrent jusqu'à nous. «C'est
+bien extraordinaire!» dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que
+ce pouvait être, mais il me défendit rudement de bouger. Et comme les
+éclats de voix redoublaient: «C'est moi qui vais descendre, me dit-il,
+donnez-moi ma robe de chambre.» Malade comme il l'était, exténué,
+mourant, c'était une imprudence qui pouvait lui coûter la vie. Je me
+risquai à le lui faire remarquer; mais il me répondit en jurant de me
+taire et de faire ce qu'il m'ordonnait.</p>
+
+<p>»Monsieur le comte, Dieu ait son âme, était un bien brave homme, c'est
+certain, mais il était terrible aussi, et quand il se mettait en colère
+et qu'il parlait d'une certaine façon, tout le monde tremblait dans la
+maison, même madame... Je fis donc ce qu'il voulait... Pauvre homme!...
+Il était si faible qu'il ne tenait pas debout, et qu'il se cramponnait à
+une chaise pendant que je l'aidais à passer sa robe de chambre. Alors,
+je lui offris de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me
+regardant avec des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de
+rester ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous
+vous permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une
+heure à mon service." Il sortit là-dessus en se tenant au mur, et je
+restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac serré comme
+si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand malheur...</p>
+
+<p>»Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'écoulant, je
+commençais à me dire que j'étais bien bête de me faire comme cela des
+idées, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si horribles que
+j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, j'allai coller
+l'oreille contre la porte, et je distinguai très bien la voix de
+monsieur se disputant avec un autre homme. Impossible de saisir un seul
+mot, mais je compris bien qu'il s'agissait de choses très graves.</p>
+
+<p>»Tout à coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un corps,
+puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte de sang dans
+les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui étaient couchés,
+avaient entendu quelque chose, ils s'étaient levés et on marchait dans
+l'escalier... À tous risques, je sors de la chambre, je descends avec
+les autres et nous trouvons dans le salon madame évanouie sur le
+fauteuil, et monsieur étendu tout à plat sur le plancher et comme mort!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avais-je dit! s'écria Cheminot.</p>
+
+<p>Mais le procureur de la République lui fit signe de se taire, et
+s'adressant à la bonne:</p>
+
+<p>&mdash;Et le visiteur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, monsieur, envolé, disparu...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait alors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons relevé monsieur le comte et nous l'avons porté sur son lit.
+Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre est allé chercher
+monsieur Seignebos, le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Madame était comme une personne qui aurait reçu un coup de
+massue sur la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas eu autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, si! monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;L'aînée de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a été prise de
+convulsions terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a raconté...</p>
+
+<p>&mdash;Répétez-le-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est très singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de
+reconnaître a sonné à notre porte, mademoiselle Marthe, qui était
+couchée, s'est levée et est allée se mettre à la fenêtre, pour regarder
+qui c'était. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie à la main, et revenir
+suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit quand il lui sembla
+voir une des statues du jardin remuer et se mettre à marcher. Tout ce
+qu'on a pu lui dire n'a servi à rien... Elle affirme qu'elle ne s'est
+pas trompée, qu'elle a bien vu cette statue s'avancer doucement le long
+de l'allée et venir se placer tout contre l'arbre le plus rapproché du
+salon.</p>
+
+<p>Cheminot triomphait:</p>
+
+<p>&mdash;C'était moi! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>La bonne le regarda, et, sans trop de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que ce doit être un homme qui s'était introduit dans le
+jardin, qui a fait tant de peur à mademoiselle Marthe, et voici
+pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laissé tomber une pièce
+de cinq francs, qui est allée rouler juste au pied de l'arbre où
+mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de chambre qui
+accompagnait le médecin l'a aidé à retrouver sa pièce et, en
+l'éclairant, il a très bien vu à terre des empreintes de souliers
+ferrés...</p>
+
+<p>&mdash;Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et s'asseyant
+et levant les jambes:) Regardez plutôt mes semelles, monsieur le juge,
+disait-il, regardez si les clous y manquent...</p>
+
+<p>Mais l'opinion du procureur de la République était faite.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et à la femme de
+chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si, à la suite de ces scènes, il
+n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de Claudieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'étaient plus du tout
+ensemble comme avant.</p>
+
+<p>Elle ne savait rien de plus. Après lui avoir fait signer le
+procès-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congédia. (Puis
+s'adressant à Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui dit-il. Mais
+vous êtes un brave garçon, et vous pouvez être sans inquiétudes. Allez!</p>
+
+<p>Le procureur de la République et le juge d'instruction restaient seuls,
+puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! commença M. Daubigeon, que dites-vous de cela?</p>
+
+<p>M. Daveline était atterré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à confondre l'esprit! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Commencez-vous à croire que maître Folgat avait raison, et que
+l'affaire n'était pas aussi claire que vous le prétendiez!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui ne s'y fût trompé comme moi! Vous même, à un moment,
+n'avez-vous pas été de mon avis... Et cependant, si Jacques de Boiscoran
+et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est coupable?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous saurons bientôt, car je suis fermement résolu à ne
+pas goûter un instant de repos avant d'avoir fait éclater la vérité!
+Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement de nullité...
+(Il était tellement ému qu'il oubliait ses éternelles citations.
+S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas une minute à perdre,
+reprit-il. Prenez vos jambes à votre cou, mon cher Méchinet, et courez
+prier maître Folgat de passer au parquet. Je l'attends...</p>
+
+
+
+<h3><a name="IIIb" id="IIIb"></a>III</h3>
+
+
+<p>Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, M<sup>lle</sup> de Chandoré
+rejoignit les parents et les amis de Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous
+l'emportons.</p>
+
+<p>Son grand-père et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer,
+elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soirée,
+qu'elle avoua à maître Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il
+était plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur
+sa déposition.</p>
+
+<p>&mdash;Cela seul sauverait Jacques, déclara le jeune avocat.</p>
+
+<p>Mais cette espérance lui était un nouvel encouragement à redoubler
+d'efforts, et, tout brisé qu'il fût des émotions et des luttes de
+l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-père Chandoré à
+rédiger, de concert avec maître Magloire, la requête où il exposait les
+causes de nullité du jugement. N'ayant achevé que lorsqu'il faisait déjà
+grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il
+s'établit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une
+heure qu'il dormait lorsqu'il fut réveillé par le vieil Antoine, lequel
+venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait
+instamment à lui parler.</p>
+
+<p>Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arrivé dans le corridor,
+il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'années, de mise
+passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et vêtu de ce
+pantalon large et de cette redingote étroite qu'affectionnent les
+anciens militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes maître Folgat? lui demanda cet individu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expédié en
+Angleterre...</p>
+
+<p>Le jeune avocat tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;De quand, ici?</p>
+
+<p>&mdash;De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais,
+je l'ai appris par un journal que j'ai acheté à la gare... Monsieur de
+Boiscoran est condamné. Et cependant, je vous jure que je n'ai pas perdu
+une minute et que j'ai bien gagné la prime qui m'avait été promise en
+cas de succès...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que
+j'étais sûr de mon fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez retrouvé Suky?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-quatre heures après vous avoir écrit, dans un <i>public-house</i> de
+Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mâtine!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez amenée...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Elle est à <i>l'Hôtel de France</i>, où je l'ai déposée avant de
+venir vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-elle quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Courez me la chercher...</p>
+
+<p>Depuis le temps qu'il espérait ce succès, maître Folgat s'était préparé
+à en tirer tout le parti possible. Dans un album de M<sup>lle</sup> Denise, il
+avait, au milieu d'une trentaine de photographies, glissé le portrait de
+M<sup>me</sup> de Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le
+poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture.</p>
+
+<p>Suky avait été fort exactement dépeinte par le garçon traiteur de la rue
+des Vignes. C'était une grande diablesse d'une quarantaine d'années, aux
+traits durs, aux manières hommasses, habillée avec cette prétention si
+comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque
+argent.</p>
+
+<p>Interrogée par maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis restée quatre ans rue des Vignes, répondit-elle en français
+très compréhensible, bien qu'avec un déplorable accent, et j'y serais
+encore sans la guerre. Dès les premiers jours que j'y fus placée, je
+reconnus que j'étais la gardienne d'une maison où des amoureux se
+donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son
+amour-propre, n'est-ce pas; mais la place était bonne, je n'avais rien à
+faire; bref, je restai. Cependant mes patrons se défiaient de moi, je le
+voyais bien... Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en
+course à Versailles, à Saint-Germain, à Orléans même... Cela me blessait
+si fort que je résolus de découvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus
+pas beaucoup de peine, et dès la semaine suivante je savais que monsieur
+ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'était là un nom de
+guerre qu'il avait emprunté à un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous y êtes-vous prise?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait à pied, je le
+suivis et je le vis entrer dans un hôtel de la rue de l'Université. En
+face, des domestiques causaient sur une porte; je leur demandai qui
+était ce monsieur, et ils me répondirent que c'était le fils du marquis
+de Boiscoran.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la dame, répondit-elle, je fis exactement la même chose... Il me
+fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait
+des précautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un après-midi à la
+guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme
+de juste... Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris
+un fiacre, moi aussi, et je la suivis... C'est rue de la
+Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux
+informations chez les concierges, sous prétexte de demander une place,
+et j'appris que cette dame était mariée en province, qu'elle venait tous
+les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la
+comtesse de Claudieuse...</p>
+
+<p>Et Jacques qui prétendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne
+pouvait rien savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea maître Folgat.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois.</p>
+
+<p>&mdash;La reconnaîtriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Entre mille.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on vous montrait son portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y tromperais pas. Maître Folgat lui tendit l'album.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! s'écria Suky en mettant le doigt sur la photographie de
+M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus à douter.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, répéter
+devant la justice tout ce que vous venez de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le répéterai volontiers, puisque c'est la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Cela étant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez à
+notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et
+l'on vous payera des gages comme si vous étiez en place.</p>
+
+<p>Maître Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur
+Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant à pleine voix:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! cette fois. Victoire complète!</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les congédia
+sans plus de façon, et dès qu'ils furent dehors:</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de l'hôpital, dit-il à maître Folgat. J'ai vu Goudar. Il a
+réussi, il a fait parler Cocoleu...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait à lui délier la
+langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue
+tout à Goudar, il faut qu'il se trouve là des témoins pour recueillir
+les aveux de ce misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Devant des témoins, il ne parlera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les verra pas, ils resteront cachés, l'endroit est admirablement
+disposé pour une surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Et si, une fois les témoins cachés, Cocoleu s'obstine à se taire?</p>
+
+<p>&mdash;Point. Goudar a trouvé le secret de le faire jaser quand il veut. Ah!
+c'est un habile mâtin, et qui sait son métier... Avez-vous confiance en
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! complètement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il répond du succès. Venez aujourd'hui même, m'a-t-il dit,
+entre une heure et deux, avec maître Folgat, le procureur de la
+République et monsieur Daveline, placez-vous à l'endroit que je vais
+vous montrer, et laissez-moi faire. Et là-dessus, il m'a fait voir où
+nous mettre et m'a indiqué comment je lui ferais connaître notre
+présence.</p>
+
+<p>Maître Folgat n'hésita pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas un moment à perdre, dit-il, courons au parquet.</p>
+
+<p>Mais dans le corridor même, le docteur et maître Folgat furent arrêtés
+par Méchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et à demi fou de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il,
+écoutez ce qui arrive...</p>
+
+<p>Et rapidement il les met au fait des événements de la matinée, du récit
+de Cheminot et de la déposition de la bonne de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'écria M. Seignebos.</p>
+
+<p>Maître Folgat pâlissait d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de nous éloigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au
+marquis de Boiscoran et à mademoiselle Denise...</p>
+
+<p>&mdash;Non, interrompit le médecin, attendons une certitude. En route,
+plutôt, en route!</p>
+
+<p>Ils avaient raison de se hâter. Le procureur de la République et le juge
+d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et dès
+qu'ils entrèrent dans la petite salle du greffe:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria M. Daubigeon, Méchinet vous a tout dit...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit maître Folgat, mais nous savons encore autre chose que
+vous ignorez.</p>
+
+<p>Et il se mit à raconter l'arrivée de Suky Wood et sa déposition.</p>
+
+<p>Écrasé sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline s'était
+affaissé sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M. Daubigeon
+était radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, s'écria-t-il, Jacques est innocent!</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est sûrement, prononça le docteur Seignebos, et la preuve, c'est
+que je connais le coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le connaîtrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que
+monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre à l'hôpital...</p>
+
+<p>Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la
+journée. Mais c'était bien le moment de songer à déjeuner!</p>
+
+<p>Sans l'ombre d'une hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la République.</p>
+
+<p>Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva,
+et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre
+stupéfaits de les voir ensemble.</p>
+
+<p>C'est à M<sup>me</sup> la supérieure de l'hôpital que M. Daubigeon s'adressa
+d'abord, et quand il lui eut expliqué ce dont il s'agissait, levant au
+ciel des yeux résignés:</p>
+
+<p>&mdash;Faites, messieurs, répondit-elle, faites, et puissiez-vous réussir,
+car c'est une lourde croix que ces perpétuelles descentes de justice
+dans notre paisible maison.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur.</p>
+
+<p>On appelle le quartier des fous, à l'hôpital de Sauveterre, une petite
+construction basse, devant laquelle est une cour sablée, entourée d'un
+mur fort élevé. Cette bâtisse est divisée en six cellules, ayant chacune
+deux portes, l'une qui donne sur la cour à l'usage des fous, l'autre
+s'ouvrant à l'extérieur et destinée aux gens de service.</p>
+
+<p>C'est une de ces dernières qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et après
+avoir recommandé le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect
+pouvait réveiller les défiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons
+dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, était fermée.</p>
+
+<p>Mais cette porte était percée d'un large judas grillé d'où, sans être
+vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la
+cour.</p>
+
+<p>À moins de deux mètres du judas, sur un banc de bois, étaient assis au
+soleil Goudar et Cocoleu.</p>
+
+<p>À force d'études et de volonté, le policier avait réussi à donner à son
+visage une affreuse expression d'hébétude. À ce point que les gens de
+l'hôpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui,
+sur l'ordre du docteur, lui avait été laissé, et il s'en accompagnait,
+tout en répétant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour où,
+sur le Marché-Neuf, il avait accosté maître Folgat.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Quand l'ageasson y yut des ailes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Y s'envolit sur les maisons,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>La pibôle!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Y s'envolit sur les maisons,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Pibolon!...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de
+l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort
+qu'il en oubliait de manger et, la lèvre pendante, l'&#339;il à demi clos, il
+se dodelinait en mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont hideux! ne put s'empêcher de murmurer maître Folgat.</p>
+
+<p>Cependant Goudar, prévenu par le signal convenu, venait de finir son
+couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une énorme bouteille,
+dont il parut avaler une large lampée. Il passa ensuite la bouteille à
+Cocoleu, lequel à son tour se mit à boire, avidement, longtemps, et avec
+une expression de béatitude idiote. Après quoi, se passant la main sur
+le creux de l'estomac:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, c'est, c'est... bon! bégaya-t-il.</p>
+
+<p>M. Daubigeon s'était penché à l'oreille du docteur Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je
+vois qu'il y a longtemps déjà que dure cet exercice de bouteille... le
+misérable est ivre...</p>
+
+<p>Ayant repris son violon, Goudar chantait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Et des maisons sur une église,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Qu'était l'église d'Avallon,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>La pibôle!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Qu'était l'église d'Avallon,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Pibolon!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;À boire!... interrompit Cocoleu.</p>
+
+<p>Après s'être fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et
+tandis que, la tête renversée, il buvait à perdre la respiration:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au
+Valpinson?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... si! répondit Cocoleu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas tant que tu voulais?</p>
+
+<p>&mdash;Si. Tout mon soûl... (Et riant d'un rire épais:) J'en... j'en...
+j'entrais dans le cellier par une fenêtre, bégaya-t-il, et je... je...
+je buvais avec une paille...</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois regretter ce temps-là!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, puisque tu étais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis
+le feu?</p>
+
+<p>Pressés autour du guichet de la cellule, les témoins de cette scène
+étrange retenaient leur respiration.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je ne voulais brûler que les fagots, pour faire sortir monsieur
+le comte, répondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris
+partout.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc elle qui te l'avait commandé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si
+son mari était mort... Alors, comme elle était bonne pour Cocoleu et le
+comte mauvais, j'ai tiré...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! mais alors pourquoi dire que c'était monsieur de Boiscoran qui
+avait fait le coup.</p>
+
+<p>&mdash;On commençait à dire que c'était moi. Tant pis! J'aime mieux qu'on lui
+coupe le cou qu'à moi!</p>
+
+<p>Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'être
+allé un peu vite, reprit sa chanson:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Le curé disait: dominus,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>L'ageasson y dit vobiscum,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La pibôle!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>L'ageasson y dit vobiscum,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pibolon!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Puis, sans cesser de racler une mélodie vague, et après une nouvelle
+caresse de Cocoleu à la bouteille:</p>
+
+<p>&mdash;Où avais-tu pris le fusil? demanda le policier.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... et
+je... je... je l'ai encore, caché dans le trou où Michel m'a retrouvé...</p>
+
+<p>C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos.
+Ouvrant brusquement la porte, et s'élançant dans la cour:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Goudar! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Mais, au bruit, Cocoleu s'était dressé. Il comprit, car la terreur
+dissipa son ivresse et décomposa ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! brigand! hurla-t-il.</p>
+
+<p>Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop
+rapide et trop imprévu avait été le mouvement pour qu'il fût possible de
+s'y opposer.</p>
+
+<p>Repoussant violemment maître Folgat qui cherchait à le désarmer, Cocoleu
+bondit jusqu'à l'un des angles de la cour, et là, terrible comme la bête
+acculée, l'&#339;il injecté de sang, la bouche écumante, il menaçait de son
+redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher.</p>
+
+<p>Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employés de l'hôpital
+s'étaient hâtés d'accourir, et cependant la lutte eût été sanglante,
+probablement, sans la présence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur
+la crête du mur, réussit à prendre dans un n&#339;ud coulant le bras du
+misérable.</p>
+
+<p>En un instant il fut renversé, désarmé et mis hors d'état de nuire.</p>
+
+<p>&mdash;On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je...
+je... je ne prononcerai plus une parole.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'involontaire et désolé auteur de la catastrophe, le
+docteur Seignebos, s'empressait près de Goudar, lequel gisait inanimé
+sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier
+étaient graves, mais non mortelles, ni même très dangereuses, le couteau
+ayant glissé sur les côtes. Transporté dans une des chambres
+particulières de l'hôpital, il ne tarda pas à reprendre connaissance. Et
+voyant penchés sur son lit M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et
+maître Folgat:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de
+dire que mon métier est un fichu métier...</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien ne vous empêche de l'abandonner, répondit maître Folgat, si
+véritablement certaine maison que nous avons visitée ensemble suffit à
+votre ambition...</p>
+
+<p>Le visage pâli du policier s'illumina.</p>
+
+<p>&mdash;On me la donnerait? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas découvert et livré à la justice le vrai coupable?</p>
+
+<p>&mdash;Bénis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze
+jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma
+démission et que j'annonce à ma femme la bonne nouvelle...</p>
+
+<p>Il fut interrompu par l'entrée d'un des huissiers du tribunal.
+S'approchant du procureur de la République:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le curé de Bréchy
+vous attend au parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à lui à l'instant, répondit M. Daubigeon. (Et s'adressant à
+ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...</p>
+
+<p>Le curé de Bréchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du
+fauteuil où il était assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la
+République et M. Daveline, maître Folgat et le docteur Seignebos.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être est-ce à moi seul que vous voulez parler, monsieur le
+curé?... demanda M. Daubigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit le vieux prêtre, non... L'&#339;uvre de réparation
+dont je suis chargé doit être publique. (Et présentant une lettre:)
+Lisez, ajouta-t-il, lisez à haute voix...</p>
+
+<p>Rompant d'une main tremblante d'émotion le cachet armorié, le procureur
+de la République lut:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;<i>Au moment de mourir en chrétien, comme j'ai vécu, je me dois à
+moi-même, je dois à Dieu que j'ai offensé et aux hommes que j'ai
+trompés, de proclamer ce qui est la vérité:</i></p>
+
+<p><i>Inspiré par la haine, je me suis rendu coupable d'un faux
+témoignage exécrable, en disant que l'homme qui a tiré sur moi est
+monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu.</i></p>
+
+<p>»<i>Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est
+innocent, j'en suis sûr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré
+en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, où m'attend le
+souverain juge.</i></p>
+
+<p>»<i>Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne
+moi-même!</i></p>
+
+<p>»<i><span class="smcap">Trivulce de Claudieuse.</span></i></p></div>
+
+<p>&mdash;Malheureux homme! murmura maître Folgat. Mais déjà le curé reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met à sa
+rétractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la vérité
+éclate. Et cependant, je serai l'interprète des derniers désirs d'un
+mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau procès,
+le nom de la comtesse de Claudieuse.</p>
+
+<p>Des larmes brillaient dans tous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans inquiétude, monsieur le curé, répondit M. Daubigeon, les
+derniers v&#339;ux de monsieur de Claudieuse seront exaucés. Le nom de la
+comtesse ne sera pas prononcé, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa
+faute sera religieusement gardé par ceux qui le connaissent.</p>
+
+<p>Il était quatre heures à ce moment.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, arrivèrent au tribunal un gendarme et Michel, le
+fils du métayer de Boiscoran, qui avaient été chargés d'aller vérifier
+les déclarations de Cocoleu.</p>
+
+<p>Ils rapportaient le fusil dont le misérable s'était servi, et qu'il
+avait caché dans une tanière qu'il s'était creusée dans les bois de
+Rochepommier, et où Michel l'avait découvert le lendemain du crime.</p>
+
+<p>Désormais l'innocence de Jacques était plus claire que le jour, et bien
+qu'il dût rester sous le coup de sa condamnation jusqu'à la réforme du
+jugement, il fut décidé, le président des assises, M. Domini, et M. Du
+Lopt de la Gransière s'en mêlant, qu'il serait mis le soir même en
+liberté provisoire.</p>
+
+<p>À maître Folgat et à maître Magloire revenait l'agréable mission
+d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.</p>
+
+<p>Ils le trouvèrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux
+plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le
+matin, adressés M. Daubigeon. Oui, il espérait... et cependant, quand il
+sut qu'il était sauvé, qu'il était libre, il s'affaissa comme une masse
+sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on
+se remet vite de telles émotions. Quelques instants plus tard, Jacques
+de Boiscoran, donnant le bras à ses défenseurs, sortait de cette prison
+où il avait, pendant des mois, enduré tout ce que peut souffrir un
+honnête homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est à
+peine une faute légère.</p>
+
+<p>En arrivant rue de la Rampe:</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous attend certes pas, dit maître Folgat à son client;
+ralentissez le pas, tandis que je me présenterai le premier.</p>
+
+<p>Il trouva les parents et les amis de Jacques réunis au salon, dévorés
+d'anxiété, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fondé
+dans les bruits vagues arrivés jusqu'à eux. Avec les plus savantes
+précautions, le jeune avocat entreprit de les préparer à la vérité; mais
+M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Où est Jacques?</p>
+
+<p style="border-bottom:3px dotted gray;">Jacques était à ses genoux, éperdu de reconnaissance et d'amour...<br />
+ <br /></p>
+
+
+
+<h3><a name="IVb" id="IVb"></a>IV</h3>
+
+
+<p style="border-bottom:3px dotted gray;">Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de la plus
+jeune de ses filles, et le soir même, la comtesse quittait Sauveterre
+pour s'établir chez son père, à Paris, où elle ne devait pas tarder à
+grossir le <i>Clan des révoltées............<br />
+ <br /></i></p>
+<p style="border-bottom:3px dotted gray;
+margin:.25em auto .25em auto;">&nbsp;</p>
+<p style="border-bottom:3px dotted gray;
+margin:.25em auto .25em auto;">&nbsp;</p>
+
+<p>Ainsi que cela devait être, le jugement qui frappait Jacques fut
+réformé, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, était
+condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p>
+
+<p>Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran épousait, à l'église de Bréchy,
+M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré. Les témoins du marié étaient maître Magloire
+et le docteur Seignebos, et ceux de la mariée maître Folgat et M.
+Daubigeon.</p>
+
+<p>Même l'excellent procureur de la République oublia quelque peu, ce
+jour-là, la gravité de ses fonctions. Il ne cessait de répéter:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">«<i>Nunc est bibendum, nunc pede libero,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Pulsanda tellus...»</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la mariée.</p>
+
+<p>M. Galpin-Daveline, envoyé en Afrique, n'assista pas à ces noces. Mais
+Méchinet y brilla, débarrassé, grâce à Jacques, de tous ses soucis
+d'argent.</p>
+
+<p>Et, aujourd'hui, les époux Blangin ont presque tout dévoré l'argent
+qu'ils avaient extorqué à M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré.</p>
+
+<p>Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des vagabonds.</p>
+
+<p>Et Goudar, jardinier pépiniériste, vend les plus belles pêches de Paris.</p>
+
+<p class="c"><b>FIN</b></p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Pantalon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Caprice, fantaisie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ancêtre des guides Michelin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Chanter femme sensible: se dit d'une demande qui restera sans
+résultat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> À l'époque, les conscrits étaient tirés au sort. Les
+premiers numéros, dans la limite du contingent prévu devaient faire leur
+service militaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Une école: une faute de conduite, une sottise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Toutes les herbes de la Saint-Jean: tous les moyens nécessaires.</p></div>
+
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits, and Chuck Greif
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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