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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:03 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La corde au cou + +Author: Émile Gaboriau + +Posting Date: January 1, 2009 [EBook #15107] +Release Date: February 18, 2005 +[Last updated: September 5, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits, and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h2>LA</h2> +<h1>CORDE AU COU</h1> + +<p class="c smcap">par</p> + +<h2 class="top5">Émile Gaboriau</h2> + +<p class="c">(1873)</p> + + + +<h3>Table des matières</h3> +<table summary="toc" +cellspacing="0" cellpadding="3"> +<tr><td><a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE—<i>Le feu du Valpinson</i></b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#Ia"><b> I, </b></a> +<a href="#IIa"><b>II, </b></a> +<a href="#IIIa"><b>III, </b></a> +<a href="#IVa"><b>IV, </b></a> +<a href="#Va"><b>V, </b></a> +<a href="#VIa"><b>VI, </b></a> +<a href="#VIIa"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIIIa"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IXa"><b>IX</b></a><br /> </td></tr> +<tr><td><a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE—<i>L'affaire de Boiscoran</i></b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#I"><b> I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII, </b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX, </b></a> +<a href="#XX"><b>XX, </b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI, </b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII, </b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV, </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII, </b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII, </b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX, </b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX, </b></a> +<a href="#XXXI"><b>XXXI</b></a><br /> </td></tr> +<tr><td><a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIÈME PARTIE—<i>Cocoleu</i></b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#Ib"><b> I, </b></a> +<a href="#IIb"><b>II, </b></a> +<a href="#IIIb"><b>III, </b></a> +<a href="#IVb"><b>IV</b></a></td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<p class="c"><i>Le feu du Valpinson</i></p> + +<p class="top15">Du reste, voici les faits:</p> + + + +<h3><a name="Ia" id="Ia"></a>I</h3> + + +<p>Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de +Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie +ville de Sauveterre, fut mis en émoi par le galop frénétique d'un cheval +sonnant sur les pavés pointus.</p> + +<p>Quantité de bourgeois se précipitèrent à leurs fenêtres. Ils ne virent +dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la tête nue, +talonnant et bâtonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il +montait à cru.</p> + +<p>Ce paysan, après avoir longé le faubourg, prit à droite la rue +Nationale—rue Impériale jadis—, traversa la place du Marché-Neuf, +tourna la rue Mautrec et s'arrêta court devant la belle maison qui fait +l'angle de la rue du Château. C'est là qu'habite le maire de Sauveterre, +M. Séneschal, ancien avoué, membre du conseil général.</p> + +<p>Ayant mis pied à terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit à +la secouer si violemment, qu'à l'instant toute la maison fut debout. La +minute d'après, un gros et gras domestique, les yeux encore chargés de +sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrité s'écriait tout d'abord:</p> + +<p>—Qui êtes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup de trop? +Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes?</p> + +<p>—Je veux parler à monsieur le maire, répondit le paysan, à l'instant +même, réveillez-le...</p> + +<p>M. Séneschal était tout réveillé. Drapé dans une ample robe de chambre +de molleton gris, un bougeoir à la main, inquiet et dissimulant mal son +inquiétude, il venait d'apparaître dans le vestibule et avait entendu.</p> + +<p>—Le voilà, le maire, prononça-t-il du ton le plus mécontent. Que lui +voulez-vous à cette heure où tous les honnêtes gens sont couchés?</p> + +<p>Écartant le domestique, le paysan s'avança, et sans la moindre formule +de politesse:</p> + +<p>—Je viens, répondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.</p> + +<p>—Les pompiers!</p> + +<p>—Oui, tout de suite, dépêchez-vous! Le maire hochait la tête.</p> + +<p>—Hum!... faisait-il, ce qui était chez lui la manifestation d'une vive +perplexité, hum! hum!</p> + +<p>Et qui n'eût été perplexe à sa place!</p> + +<p>Pour réunir les pompiers, faire battre la générale était indispensable; +or, en pleine nuit, faire battre la générale, c'était mettre la ville +sens dessus dessous, c'était faire bondir d'épouvante dans leur lit les +braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an, +cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant +la Commune. Aussi:</p> + +<p>—S'agit-il d'un incendie sérieux? demanda M. Séneschal.</p> + +<p>—Sérieux! s'écria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le vent +qu'il fait; un vent à décorner les bœufs!</p> + +<p>—Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'était pas la +première fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il était ainsi +réveillé par un campagnard venant crier sous ses fenêtres: «Au secours! +au feu!...»</p> + +<p>À ses débuts, saisi de compassion, il se hâtait de réunir les pompiers, +il se mettait à leur tête et on courait au lieu du sinistre. Et quand on +arrivait, essoufflé, suant, après cinq ou six kilomètres franchis au pas +de course, on trouvait quoi? Quelque méchant pailler valant bien dix +écus, achevant de se consumer. On s'était dérangé pour rien.</p> + +<p>Les paysans des environs avaient si souvent crié au loup, quand il y en +avait à peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait +hésiter à les croire.</p> + +<p>—Voyons, reprit M. Séneschal, qu'est-ce qui brûle, en définitive?...</p> + +<p>En présence de tant de délais, le paysan mordait de rage le manche de +son fouet.</p> + +<p>—Faut-il donc que je vous répète, interrompit-il, que tout est en feu, +que tout flambe: granges, métairies, récoltes, maisons, château, +tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre +du Valpinson.</p> + +<p>L'effet de ce nom fut prodigieux.</p> + +<p>—Quoi! demanda le maire d'une voix étranglée, c'est au Valpinson qu'est +le feu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Chez le comte de Claudieuse?</p> + +<p>—Comme de juste, pardi!</p> + +<p>—Imbécile! que ne le disiez-vous immédiatement! s'écria le maire. (Il +n'hésitait plus.) Vite, dit-il à son domestique, viens me donner de quoi +m'habiller... C'est-à-dire, non! Madame m'aidera, car il n'y a pas une +seconde à perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour, +et tu lui commanderas de ma part de battre la générale, à l'instant, +partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui +expliqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes +à la mairie, chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras +ici, atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les pompiers!... +Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se réunira place du +Marché-Neuf!...</p> + +<p>Et le domestique s'étant éloigné de toute la vitesse de ses jambes:</p> + +<p>—Quant à vous, mon brave, reprit M. Séneschal en s'adressant au paysan, +enfourchez votre bête et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne +perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent.</p> + +<p>Mais le paysan ne bougeait pas.</p> + +<p>—Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission à +faire en ville.</p> + +<p>—Hein! vous dites?...</p> + +<p>—Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur +Seignebos, le médecin...</p> + +<p>—Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de blessé?</p> + +<p>—Oui, le maître, monsieur de Claudieuse.</p> + +<p>—L'imprudent! Il se sera jeté au danger, selon son habitude...</p> + +<p>—Oh, non! C'est qu'il a reçu deux coups de fusil.</p> + +<p>Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laissât échapper son +bougeoir.</p> + +<p>—Deux coups de fusil! s'écria-t-il. Où? Quand? Comment? De qui?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a porté dans une petite +grange, où le feu n'était pas encore. C'est là que je l'ai vu, étendu +sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux fermés et tout +couvert de sang.</p> + +<p>—Mon Dieu! serait-il donc mort?</p> + +<p>—Il ne l'était pas quand je suis parti.</p> + +<p>—Et la comtesse?</p> + +<p>—La dame de Claudieuse, répondit le paysan, avec un accent marqué de +vénération, était dans la grange, agenouillée près de monsieur le comte, +lavant ses blessures avec de l'eau fraîche. Les deux petites demoiselles +étaient là aussi...</p> + +<p>M. Séneschal frissonnait.</p> + +<p>—Un crime aurait donc été commis, murmura-t-il.</p> + +<p>—Pour cela, oui, sûrement.</p> + +<p>—Par qui? Dans quel but?</p> + +<p>—Ah! voilà!...</p> + +<p>—Monsieur de Claudieuse est très emporté, c'est vrai, très violent, +mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le +sait.</p> + +<p>—Tout le monde.</p> + +<p>—Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.</p> + +<p>—Personne n'oserait dire le contraire.</p> + +<p>—Quant à la comtesse...</p> + +<p>—Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.</p> + +<p>Le maire essayait de conclure.</p> + +<p>—Le coupable, poursuivit-il, serait donc un étranger. Nous sommes +infestés de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour +qu'il ne se présente à la mairie, pour demander des secours de route, +des hommes à figure patibulaire.</p> + +<p>De la tête, le paysan approuvait.</p> + +<p>—C'est bien mon idée, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je +songeais qu'après avoir averti le médecin, je ferais peut-être bien de +prévenir la justice...</p> + +<p>—Inutile! interrompit M. Séneschal, c'est un soin qui me regarde. Avant +dix minutes je serai chez le procureur de la République... Allons, ne +ménagez pas votre cheval, et dites bien à madame de Claudieuse que nous +vous suivons.</p> + +<p>De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait été si rudement +secoué. Il en perdait la tête, ni plus ni moins que ce fameux jour où il +lui était tombé à l'improviste neuf cents mobiles à nourrir et à loger. +Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en eût fini de se vêtir. +Pourtant, il était prêt lorsque son domestique reparut.</p> + +<p>Ce brave garçon s'était acquitté de toutes ses commissions, et déjà, +dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds +de la générale.</p> + +<p>—Maintenant, attelle, lui dit M. Séneschal. Que la voiture soit devant +la maison quand je reviendrai.</p> + +<p>Dehors, il trouva tout en rumeur. À chaque fenêtre, une tête +s'allongeait, curieuse ou terrifiée. De tous côtés, des portes +brusquement refermées claquaient.</p> + +<p>Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.</p> + +<p>Successivement procureur impérial, puis procureur de la République, M. +Daubigeon était un des grands amis de M. Séneschal. C'était un homme +d'une quarantaine d'années, au regard fin, au visage souriant, qui +s'était obstiné à rester célibataire et qui s'en vantait volontiers. On +ne lui trouvait à Sauveterre ni le caractère ni l'extérieur de sa sévère +profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait amèrement +sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse à +requérir, une mollesse qui, disait-on, dégénérait en une coupable +inertie dont le crime s'enhardissait.</p> + +<p>Lui-même s'accusait de n'avoir pas le feu sacré, et, selon son +expression, de dérober à la froide Thémis le plus de temps qu'il +pouvait, pour le consacrer aux Muses familières. Collectionneur éclairé, +il avait la passion des beaux livres, des éditions rares, des reliures +précieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix +mille francs de rentes passait à ses chers bouquins. Érudit de la +vieille école, il professait pour les poètes latins, pour Virgile et +pour Juvénal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient +d'incessantes citations.</p> + +<p>Réveillé en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se +dépêchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa +vieille gouvernante, tout effarée, vint lui annoncer la visite de M. +Séneschal.</p> + +<p>—Qu'il entre! s'écria-t-il, qu'il entre! Et dès que le maire parut:</p> + +<p>—Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte, +ces cris et ces roulements de tambour.</p> + +<p class="c"><i>Clamor que virum,</i> +<i>clangorque tubarum</i>. +</p> + +<p> +—Un épouvantable malheur arrive, prononça M. Séneschal.</p> + +<p>Tel était son accent, qu'on eût juré que c'était lui qui était atteint. +Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout aussitôt:</p> + +<p>—Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. <i>Quid?</i> Du courage, morbleu! du +sang-froid!... Souvenez-vous que le poète conseille de garder dans +l'adversité une âme toujours égale:</p> + +<p class="c"><i>Æquam, memento, rebus in</i> +<i>arduis, Servare mentem...</i></p> + +<p> + +—Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le maire.</p> + +<p>—Que me dites-vous là! grands dieux!</p> + +<p class="c"><i>O Jupiter.</i> +<i>Quod verbum audio...</i></p> + +<p> + +—Victime d'une lâche tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se +meurt peut-être en ce moment.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Le tambour que vous entendez réunit les pompiers, que je vais envoyer +combattre l'incendie, et si je me présente chez vous à cette heure, +c'est officiellement, pour vous dénoncer le crime et demander bonne et +prompte justice!</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les lèvres +du procureur de la République.</p> + +<p>—Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures +pour que les coupables ne puissent échapper.</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue Nationale, elle était plus animée +qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-préfectures où les +distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout +prétexte d'émotion.</p> + +<p>Déjà les tristes événements étaient connus et commentés. On avait +commencé par douter, mais on avait été sûr, lorsqu'on avait vu passer au +grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escorté d'un paysan à +cheval.</p> + +<p>Les pompiers, de leur côté, n'avaient pas perdu leur temps.</p> + +<p>Dès que le maire et M. Daubigeon furent signalés sur la place du +Marché-Neuf, le capitaine Parenteau se précipita à leur rencontre, et +portant militairement la main à son casque:</p> + +<p>—Mes hommes sont prêts, déclara-t-il.</p> + +<p>—Tous?</p> + +<p>—Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter +secours au comte et à la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre! vous +comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille.</p> + +<p>—Alors, partez et faites diligence, commanda M. Séneschal. Nous vous +rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et +moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction.</p> + +<p>Ils n'eurent pas loin à aller. Ce juge, précisément, les cherchait par +la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de +les apercevoir.</p> + +<p>Vivant contraste du procureur de la République, M. Galpin-Daveline était +bien l'homme de son état, et même quelque chose de plus. Tout en lui, de +la tête aux pieds, depuis ses guêtres de drap jusqu'à ses favoris d'un +blond risqué, dénonçait le magistrat. Il n'était pas grave, il était +l'incarnation de la gravité. Nul, bien qu'il fût jeune encore, ne se +pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle +était sa roideur, qu'au dire de M. Daubigeon, on l'eût cru empalé par le +glaive même de la loi.</p> + +<p>À Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la réputation d'un homme +supérieur. Il pensait l'être. Aussi s'indignait-il d'opérer sur un +théâtre trop étroit et de dépenser les grandes facultés dont il se +croyait doué à des besognes vulgaires, à rechercher les auteurs d'un vol +de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses démarches +désespérées pour obtenir un poste en évidence avaient toujours échoué. +Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il +s'était, en secret, mêlé de politique, disposé à servir le parti, quel +qu'il fût, qui le servirait le mieux.</p> + +<p>Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'était pas de celles qui se +découragent, et en ces derniers temps, à la suite d'un voyage à Paris, +il avait donné à entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas à lui +assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqué à ses mérites.</p> + +<p>Lorsqu'il rejoignit M. Séneschal et M. Daubigeon:</p> + +<p>—Eh bien! commença-t-il, voici une terrible affaire, et qui va +certainement avoir un immense retentissement.</p> + +<p>Le maire voulait lui donner des détails.</p> + +<p>—Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai +rencontré et interrogé le paysan qui vous avait été expédié. (Puis, se +retournant vers le procureur de la République:) Je pense, monsieur, +poursuivit-il, que notre devoir est de nous transporter immédiatement +sur le théâtre du crime.</p> + +<p>—J'allais vous le proposer, répondit M. Daubigeon.</p> + +<p>—Il faudrait avertir la gendarmerie...</p> + +<p>—Monsieur Séneschal vient de la faire prévenir. L'agitation du juge +d'instruction était grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte +éclater son écorce d'impassible froideur.</p> + +<p>—Il y a flagrant délit, reprit-il.</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>—De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et parallèlement, +chacun selon notre fonction, vous requérant, moi statuant sur vos +réquisitions...</p> + +<p>Un ironique sourire glissait sur les lèvres du procureur de la +République.</p> + +<p>—Vous devez assez me connaître, répondit-il, pour savoir qu'il n'y a +jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus qu'un vieux +bonhomme, ami du repos et de l'étude.</p> + +<p class="c"><i>Sum piger et senior, Pieridumque cornes...</i></p> + +<p> + +—Alors, rien ne nous retient plus! s'écria M. Séneschal, qui bouillait +d'impatience, ma voiture est attelée! Partons!</p> + + + +<h3><a name="IIa" id="IIa"></a>II</h3> + + +<p>De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue; +seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomètres.</p> + +<p>Mais M. Séneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-être de +l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, à M. +Galpin-Daveline et à M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix +minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux.</p> + +<p>Ces braves gens, presque tous maîtres ouvriers de Sauveterre, maçons, +charpentiers et couvreurs, se hâtaient cependant de toute leur énergie. +Éclairés par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient, +peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux +pompes et le chariot qui contenait le matériel de sauvetage.</p> + +<p>—Courage, mes amis! leur cria le maire en les dépassant. Bon courage!</p> + +<p>À trois minutes de là, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de +ballade, un paysan à cheval apparut sur la route.</p> + +<p>M. Daubigeon lui commanda de s'arrêter. Il obéit. C'était le même homme +qui déjà était venu à Sauveterre donner l'alarme.</p> + +<p>—Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Séneschal.</p> + +<p>—Oui, répondit le paysan.</p> + +<p>—Comment va le comte de Claudieuse?</p> + +<p>—Il a repris connaissance.</p> + +<p>—Qu'a dit le médecin?</p> + +<p>—Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien +chercher des remèdes.</p> + +<p>Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se +penchait hors de la voiture.</p> + +<p>—La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il.</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Et l'incendie?</p> + +<p>—On a de l'eau, répondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous +qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel malheur, quel +malheur!</p> + +<p>Et il piqua des deux, pendant que M. Séneschal rouait de coups son +pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer +plus vite, se cabrait et faisait des bonds de côté.</p> + +<p>C'est que l'excellent maire était exaspéré. C'est que ce crime lui +paraissait comme un défi à son adresse et la plus cruelle injure qu'on +pût faire à son administration.</p> + +<p>—Car, enfin, répétait-il pour la dixième fois à ses compagnons de +route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un +malfaiteur soit allé s'adresser précisément au comte et à la comtesse de +Claudieuse, à l'homme le plus considérable et le plus considéré de +l'arrondissement, à une femme dont le nom est synonyme de vertu et de +charité?</p> + +<p>Et intarissable, malgré les cahots de la voiture, M. Séneschal racontait +tout ce qu'il savait de l'histoire des propriétaires du Valpinson.</p> + +<p>Le comte Trivulce de Claudieuse était le dernier descendant d'une des +plus vieilles familles du pays. À seize ans, vers 1832, il s'était +embarqué en qualité d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues années +il n'avait fait à Sauveterre que de rares et de brèves apparitions. Il +était capitaine de vaisseau en 1859, et désigné pour l'épaulette de +contre-amiral, lorsque tout à coup il avait donné sa démission et était +venu s'installer au château de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses +antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu +d'énormes amas de pierres noircies et moussues. Deux années durant, il y +avait vécu seul, se réédifiant tant bien que mal un logis, et, des +bribes éparses de la fortune de ses ancêtres, se reconstituant, à force +de soin et d'activité, une modeste aisance.</p> + +<p>On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'était +répandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, était vrai. M. +de Claudieuse, un beau matin, était parti pour Paris, et par les lettres +de faire-part qui étaient arrivées peu après, on avait appris qu'il +venait d'épouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion, +M<sup>lle</sup> Geneviève de Tassar de Bruc.</p> + +<p>L'étonnement avait été grand. Le comte avait tout à fait grand air et +était encore remarquablement bien de sa personne; mais il venait d'avoir +quarante-sept ans, et M<sup>lle</sup> de Tassar de Bruc en avait à peine vingt. +Ah! si la nouvelle mariée eût été pauvre, on eût compris et même +approuvé le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie +son cœur à la question du pain quotidien. Mais tel n'était pas le cas. +Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on, +compté à son gendre cinquante mille écus.</p> + +<p>Alors, on s'était imaginé que la jeune comtesse devait être laide à +faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-être ou +d'un caractère impossible. Erreur. Elle était apparue, et on était +demeuré saisi de sa noble et calme beauté. Elle avait parlé, et chacun +était resté sous le charme. Ce mariage était-il donc, comme on dit à +Sauveterre, un mariage d'inclination? On le crut. Ce qui n'empêcha pas +quantité de vieilles dames de hocher la tête et de déclarer que +vingt-sept ans, c'est trop entre deux époux, et que cette union ne +serait pas heureuse.</p> + +<p>Les faits n'avaient pas tardé à démentir ces sombres pronostics. À dix +lieues à la ronde, il n'existait pas de ménage aussi parfaitement uni +que celui de M. et M<sup>me</sup> de Claudieuse, et deux enfants, deux filles, +qu'ils avaient eues à quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour +toujours, fixé le bonheur à leur paisible foyer.</p> + +<p>De son ancienne profession, de ce temps où il administrait les +possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gardé +ses habitudes hautaines de commandement, une attitude sévère et froide, +une parole brève. Il était, de plus, d'une si extrême violence que la +plus légère contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse était +le calme et la douceur mêmes, et comme elle savait toujours se jeter +entre la colère de son mari et celui qui se l'était attirée, comme ils +étaient l'un et l'autre justes, bons jusqu'à la faiblesse, généreux et +pitoyables aux malheureux, ils étaient adorés.</p> + +<p>Il n'y avait guère que sur l'article chasse que M. de Claudieuse +n'entendait pas raison. Chasseur passionné, il veillait toute l'année +sur son gibier avec la sollicitude inquiète d'un avare, multipliant les +gardes et les défenses, poursuivant les braconniers avec un tel +acharnement qu'on disait: «Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui +tuer un merle.»</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isolés, absorbés +par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'éducation de +leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre +fois par hiver à Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez +le vieux baron de Chandoré. Tous les étés, par exemple, vers la fin de +juillet, ils s'installaient, pour un mois, à Royan, où ils avaient un +chalet. Tous les ans, également, à l'ouverture de la chasse, la comtesse +allait, avec ses filles, passer quelques semaines près de ses parents +qui habitaient Paris.</p> + +<p>Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que +les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs +foulaient le sol sacré de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau +sentit se réveiller en lui tous ses instincts de Français et de soldat. +Quoi qu'on pût faire pour le retenir, il partit. Légitimiste obstiné, il +se déclarait prêt à mourir pour la République, pourvu que la France fût +sauvée. Sans l'ombre d'une hésitation, il offrit son épée à Gambetta, +qu'il détestait. Nommé colonel d'un régiment de marche, il se battit +comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, où il fut +renversé et foulé aux pieds en essayant d'arrêter l'affreuse débandade +d'un des corps d'armée de Chanzy.</p> + +<p>Revenu au Valpinson à la signature de l'armistice, personne, hormis sa +femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On +l'engageait à se présenter aux élections, et certainement il eût été +élu; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas +discourir.</p> + +<p>Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la République et +le juge d'instruction écoutaient ces détails, qu'ils connaissaient aussi +bien que M. Séneschal.</p> + +<p>Aussi tout à coup:</p> + +<p>—N'avançons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau +regarder, je n'aperçois aucune apparence d'incendie.</p> + +<p>—C'est que nous sommes dans un bas-fond, répondit le maire. Mais nous +approchons, et lorsque nous serons en haut de cette côte que nous +gravissons, soyez tranquille, vous verrez...</p> + +<p>Cette côte est bien connue dans le département, et même célèbre sous le +nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et formée d'un granit +si dur que les ingénieurs qui ont tracé la route nationale de Bordeaux à +Nantes se sont détournés d'une demi-lieue pour l'éviter. Elle domine +donc tout le pays, et, parvenus à son sommet, M. Séneschal et ses +compagnons ne purent retenir un cri.</p> + +<p>—<i>Horresco!</i> murmura le procureur de la République.</p> + +<p>Le foyer même de l'incendie leur était encore caché par les hautes +futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'élançaient bien +au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres +lueurs...</p> + +<p>Toute la campagne était en mouvement. Le tocsin sonnait à coups +précipités à l'église de Bréchy, dont le clocher tronqué se détachait en +noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques +mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les +ouvriers des champs. Des pas effarés sonnaient le long des sentiers, et +des paysans passaient en courant, un seau de chaque main.</p> + +<p>—Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Une si belle propriété, dit le maire, si savamment aménagée!</p> + +<p>Et, au risque d'un accident, il lança son cheval au galop sur le revers +de la côte, car le Valpinson est tout au fond de la vallée, à cinq cents +mètres de la petite rivière.</p> + +<p>Tout y était terreur, désordre, confusion. Et pourtant les bras n'y +manquaient pas, ni la bonne volonté. Aux premiers cris d'alarme, tous +les gens des environs étaient accourus, et il en arrivait encore à +chaque minute, mais personne ne se trouvait là pour diriger.</p> + +<p>Le sauvetage du mobilier surtout les préoccupait. Les plus hardis +tenaient bon dans les appartements et, en proie à une sorte de vertige, +jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans +le milieu de la cour, s'amoncelaient pêle-mêle les lits, les matelas, +les chaises, le linge, les livres, les vêtements...</p> + +<p>Cependant une immense clameur salua l'arrivée de M. Séneschal et de ses +compagnons.</p> + +<p>—Voilà monsieur le maire! s'écriaient les paysans, rassurés par sa +seule présence et prêts à lui obéir.</p> + +<p>M. Séneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'œil la situation.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre +empressement, il s'agit, à cette heure, de ne pas gaspiller nos forces. +La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont perdus, +abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château... +Organisons-nous! La rivière est tout proche, formons la chaîne. Tout le +monde à la chaîne, hommes et femmes!... Et de l'eau, de l'eau... voilà +les pompes.</p> + +<p>On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers +parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et, +enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse.</p> + +<p>—Le maître est là, lui répondit une vieille femme en montrant, à cent +pas, une maisonnette à toit de chaume, c'est le médecin qui l'y a fait +transporter.</p> + +<p>—Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la +République et au juge d'instruction.</p> + +<p>Mais ils s'arrêtèrent au seuil de l'unique pièce de cette pauvre +demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives +noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits +à colonnes torses et à rideaux de serge jaunâtre, deux bons grands lits +de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite +fille de quatre à cinq ans dormait, roulée dans une couverture, sous la +garde de sa sœur, de deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite, +le comte de Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait +entassé sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers à +l'incendie.</p> + +<p>Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur +Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées jusqu'au coude, +s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un bistouri de l'autre, +semblait absorbé par quelque grave et délicate opération. Vêtue d'une +robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse était debout au +pied du lit de son mari, pâle, mais sublime de calme et de fermeté +résignée. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumière selon les +indications du docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur +un coffre et, leur tablier relevé sur la tête, pleuraient.</p> + +<p>Singulièrement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer. +Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut:</p> + +<p>—Eh! c'est ce brave Séneschal! dit-il. Approchez, cher ami, +approchez!... L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. De tout +ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletées +de cendres...</p> + +<p>—C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en avons +craint un bien plus irréparable... Dieu merci, vous vivrez...</p> + +<p>—Qui sait! Je souffre terriblement... M<sup>me</sup> de Claudieuse tressaillit.</p> + +<p>—Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce!</p> + +<p>Jamais amant n'arrêta sur l'amie de son âme un regard plus tendre que +celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.</p> + +<p>—Pardonne-moi, chère Geneviève, pardonne-moi mon manque de courage...</p> + +<p>Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une voix +éclatante comme une trompette:</p> + +<p>—Monsieur! s'écria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous m'écorchez!</p> + +<p>—J'ai là du chloroforme, prononça froidement le médecin.</p> + +<p>—Je n'en veux pas!</p> + +<p>—Résignez-vous alors à souffrir... Et tenez-vous tranquille, car chacun +de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, épongeant un filet +de sang qui venait de jaillir sous son bistouri:) Du reste, ajouta-t-il, +nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se +fatiguent... Je ne suis plus jeune, décidément.</p> + +<p>Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au teint +bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et porteur d'une +paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie à retirer, à essuyer et à +remettre.</p> + +<p>Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, à Sauveterre, des +cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers +lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les paysans son âpreté au gain, +et les bourgeois ses opinions politiques.</p> + +<p>On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en levant son +verre: «Je bois à la mémoire du seul médecin dont j'envie la pure et +noble gloire: à la mémoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de +Saintes!» Avait-il vraiment porté ce toast? Le positif, c'est qu'il se +posait en démocrate farouche, et qu'il était l'âme et l'oracle des +petits conciliabules socialistes des environs. Il étonnait quand il +entamait le chapitre des réformes qu'il rêvait et des progrès qu'il +concevait. Et il faisait frémir par le don dont il parlait de «porter le +fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société».</p> + +<p>Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines +expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous, +avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du docteur +Seignebos. Les plus bienveillants disaient: «C'est un original.»</p> + +<p>Cet original, comme de raison, n'aimait guère M. Séneschal, un ancien +avoué réactionnaire. Il tenait en piètre estime le procureur de la +République, un inutile fureteur de bouquins. Mais il détestait +cordialement M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'être ou non +entendu de son malade:</p> + +<p>—Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en très fâcheux état. +C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a tiré dessus, +et les désordres des blessures de cette origine sont incalculables. +J'inclinerais volontiers à croire qu'aucun organe essentiel n'a été +atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique, +des lésions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb, +lésions mortelles cependant, ne se révéler qu'après douze ou quinze +heures.</p> + +<p>Il eût continué longtemps, s'il n'eût été brusquement interrompu:</p> + +<p>—Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est parce qu'un +crime a été commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit +retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, dès ce moment, je +requiers le concours de vos lumières.</p> + + + +<h3><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III</h3> + + +<p>Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de +la situation et reléguait au second plan le docteur Seignebos, M. +Séneschal et le procureur de la République lui-même. Rien plus +n'existait qu'un crime dont l'auteur était à découvrir, et un juge: lui.</p> + +<p>Mais il avait beau exagérer sa raideur habituelle et ce dédain des +sentiments humains qui a fait à la justice plus d'ennemis que ses plus +cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction contenue, +tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taillée comme les buis de Versailles.</p> + +<p>—Donc, monsieur le médecin, reprit-il, voyez-vous quelque inconvénient +à ce que j'interroge le blessé?</p> + +<p>—Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur +Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un +moment recommencer à extraire les grains de plomb dont ses chairs sont +criblées. Cependant, si vous y tenez...</p> + +<p>—J'y tiens...</p> + +<p>—Eh bien! dépêchez-vous, car la fièvre ne va pas tarder à le prendre.</p> + +<p>M. Daubigeon ne cachait guère son mécontentement.</p> + +<p>—Daveline! faisait-il à demi-voix, Daveline!</p> + +<p>L'autre n'y prenait garde. Ayant tiré de sa poche un calepin et un +crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du même +ton:</p> + +<p>—Vous sentez-vous en état, monsieur le comte, demanda-t-il, de répondre +à mes questions?</p> + +<p>—Oh! parfaitement.</p> + +<p>—Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes événements de +cette nuit.</p> + +<p>Aidé de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se +haussa sur ses oreillers.</p> + +<p>—Ce que je sais, commença-t-il, n'aidera guère, malheureusement, les +investigations de la justice... Il pouvait être onze heures, car je ne +saurais même préciser l'heure, j'étais couché, et depuis un bon moment +j'avais soufflé ma bougie, lorsqu'une lueur très vive frappa mes vitres. +Je m'en étonnai, mais très confusément, car j'étais dans cet état +d'engourdissement qui, sans être le sommeil, n'est déjà plus la veille. +Je me dis bien: «Qu'est-ce que cela?», mais je ne me levai pas. C'est un +grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'écroule, qui me rendit au +sentiment de la réalité. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me +disant: «C'est le feu!...» Ce qui redoublait mon inquiétude, c'est que +je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des bâtiments, +seize mille fagots de la coupe de l'an dernier... À demi vêtu, je +m'élançai dans les escaliers. J'étais fort troublé, je l'avoue, à ce +point que j'eus toutes les peines du monde à ouvrir la porte extérieure. +J'y parvins cependant. Mais à peine mettais-je le pied sur le seuil que +je ressentis au côté droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse +douleur et que j'entendis tout près de moi une détonation...</p> + +<p>D'un geste, le juge d'instruction interrompit.—Votre récit, monsieur le +comte, dit-il, est certes d'une remarquable netteté. Cependant, il est +un détail qu'il importe de préciser. C'est bien au moment juste où vous +paraissiez qu'on a tiré sur vous?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Donc l'assassin était tout près, à l'affût. Il savait que, fatalement, +l'incendie vous attirerait dehors et il attendait...</p> + +<p>—Telle a été, telle est encore mon impression, déclara le comte.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.</p> + +<p>—Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir +la prévention; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen +imaginé par le coupable pour arriver plus sûrement à la perpétration du +crime... (Après quoi, revenant au comte:) Poursuivez, monsieur, dit le +juge d'instruction.</p> + +<p>—Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement, +mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me précipiter vers +l'endroit d'où m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait +trois pas que je me sentis atteint de nouveau à l'épaule et au cou. +Cette seconde blessure était plus grave que la première, car le cœur me +faillit, la tête me tourna, et je tombai...</p> + +<p>—Vous n'aviez pas même entrevu le meurtrier?</p> + +<p>—Pardonnez-moi. Au moment où je tombais, il m'a semblé voir... j'ai vu +un homme s'élancer de derrière une pile de fagots, traverser la cour et +disparaître dans la campagne.</p> + +<p>—Le reconnaîtriez-vous?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mais vous avez vu comment il était vêtu, vous pouvez me donner à peu +près son signalement?</p> + +<p>—Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé comme +une ombre.</p> + +<p>Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit.</p> + +<p>—N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, monsieur.</p> + +<p>Le comte hocha la tête.</p> + +<p>—Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur, répondit-il. J'étais +évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris +connaissance, ici, sur ce lit.</p> + +<p>Avec un soin extrême, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. +Lorsqu'il eut terminé:</p> + +<p>—Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances +du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce +qui s'est passé après votre chute. Qui pourrait me l'apprendre?</p> + +<p>—Ma femme, monsieur.</p> + +<p>—Je le pensais. Madame la comtesse a dû se lever en même temps que +vous?</p> + +<p>—Ma femme n'était pas couchée, monsieur. Vivement le juge se retourna +vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître que +le costume de la comtesse n'était pas celui d'une femme éveillée en +sursaut par l'incendie de sa maison.</p> + +<p>—En effet, murmura-t-il.</p> + +<p>—Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui +est là sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte de la +rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée près d'elle. +Malheureusement, les fenêtres de nos filles donnent sur le jardin, du +côté opposé à celui où le feu a été mis...</p> + +<p>—Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du désastre? +demanda le juge d'instruction.</p> + +<p>Sans attendre une question plus directe, M<sup>me</sup> de Claudieuse s'avança.</p> + +<p>—Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit-elle, +j'avais tenu à veiller ma petite Berthe. Ayant déjà passé près d'elle la +nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir, +lorsque je fus réveillée par une détonation... à ce qui m'a semblé. Je +me demandais si ce n'était pas une illusion, quand un second coup +retentit presque immédiatement. Plus étonnée qu'inquiète, je quittai la +chambre de mes filles. Ah! monsieur, telle était déjà la violence de +l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je +descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, je sortis... À +cinq ou six pas, à la lueur des flammes, j'aperçus le corps de mon mari. +Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son cœur avait cessé de +battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix désespérée...</p> + +<p>M. Séneschal et M. Daubigeon frémissaient.</p> + +<p>—Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, très bien!</p> + +<p>—Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le +sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je suis restée bien +longtemps seule, agenouillée près de mon mari. À la longue, cependant, +les clartés de l'incendie éveillaient nos métayers, les ouvriers de la +ferme et nos domestiques. Ils se précipitaient dehors en criant: «Au +feu!» M'apercevant, ils vinrent à moi et m'aidèrent à transporter mon +mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attisé par un +vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidité. Les +granges n'étaient plus qu'une immense fournaise, la métairie brûlait, +les chais remplis d'eau-de-vie étaient en feu, et la toiture de notre +maison s'allumait de tous côtés. Et personne de sang-froid!... Ma tête +était à ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre +était déjà pleine de fumée, lorsqu'un honnête et courageux garçon est +allé les arracher au plus horrible des périls... Pour me rappeler à +moi-même, il m'a fallu l'arrivée du docteur Seignebos et ses paroles +d'espoir... Cet incendie nous ruine peut-être; que m'importe, puisque +mes enfants et mon mari sont sauvés!</p> + +<p>C'est d'un air d'impatience dédaigneuse que le docteur Seignebos +assistait à ces préliminaires inévitables. Les autres, M. Séneschal, le +procureur de la République, les deux servantes, même, avaient peine à +maîtriser leur émotion. Lui haussait les épaules et grommelait entre les +dents:</p> + +<p>—Formalités! Subtilités! Puérilités!</p> + +<p>Après avoir retiré, essuyé et remis sur son nez ses lunettes d'or, il +s'était assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il +comptait et alignait, dans une écuelle, les quinze ou vingt grains de +plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse.</p> + +<p>Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton +bref, s'adressant à M. Galpin-Daveline:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute?</p> + +<p>Offensé—on l'eût été à moins—, le juge d'instruction fronça le +sourcil, et froidement:</p> + +<p>—Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma +tâche n'est ni moins grave ni moins urgente.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Par conséquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur +le docteur...</p> + +<p>—Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous déclare que +chaque minute qui s'écoule désormais peut compromettre la vie du blessé.</p> + +<p>Ils s'étaient rapprochés et, la tête rejetée en arrière, ils se +toisaient avec des yeux où éclatait la plus violente animosité. +Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet même de M. de +Claudieuse?</p> + +<p>La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche:</p> + +<p>—Messieurs, prononça-t-elle, messieurs, de grâce...</p> + +<p>Peut-être son intervention n'eût-elle pas suffi, si M. Séneschal et M. +Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en même temps à +l'un des adversaires.</p> + +<p>Des deux, M. Galpin-Daveline était encore le plus obstiné; car, en dépit +de tout, reprenant la parole:</p> + +<p>—Je n'ai plus, monsieur, dit-il à M. de Claudieuse, qu'une question à +vous adresser: où et comment étiez-vous placé? Où et comment pensez-vous +qu'était placé l'assassin au moment du crime?</p> + +<p>—Monsieur, répondit le comte d'une voix évidemment fatiguée, j'étais, +je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face à la +cour. L'assassin devait être posté à une vingtaine de pas, sur ma +droite, derrière une pile de fagots.</p> + +<p>Ayant écrit la réponse du blessé, le juge se retourna vers le médecin.</p> + +<p>—Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est à vous maintenant à +fixer la prévention sur ce point décisif: à quelle distance était le +meurtrier lorsqu'il a fait feu?</p> + +<p>—Je ne suis pas devin, répondit brutalement le médecin.</p> + +<p>—Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la justice, +dont je suis ici le représentant, a le droit et les moyens de se faire +respecter. Vous êtes médecin, monsieur, et la médecine est arrivée à +répondre d'une façon presque mathématique à la question que je vous +pose...</p> + +<p>M. Seignebos ricanait.</p> + +<p>—Vraiment, la médecine est arrivée à ce prodige! fit-il. Quelle +médecine? La médecine légale, sans doute, celle qui est à la dévotion +des parquets et à la discrétion des présidents d'assises...</p> + +<p>—Monsieur!...</p> + +<p>Mais le médecin n'était pas d'un naturel à supporter un second échec.</p> + +<p>—Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il +n'est pas un manuel de médecine légale qui ne tranche souverainement le +problème dont il s'agit. Je les ai étudiés, ces manuels, qui sont vos +armes à vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais +l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de +Tardieu et de Briant et Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs +prétendent décider à un centimètre près la distance d'où un coup de +fusil a été tiré. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre +médecin de campagne, moi, un simple guérisseur... Et, avant de donner +une opinion qui peut faire tomber la tête d'un pauvre diable, la tête +d'un innocent, peut-être, j'ai besoin de réfléchir, de me consulter, de +recourir à des expériences.</p> + +<p>Il avait si évidemment raison quant au fond, sinon quant à la forme, que +M. Galpin-Daveline se radoucit.</p> + +<p>—C'est à titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous +demande votre avis. Votre opinion raisonnée et définitive fera +nécessairement l'objet d'un rapport motivé.</p> + +<p>—Ah!... comme cela...</p> + +<p>—Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a +inspirées l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.</p> + +<p>D'un geste prétentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.</p> + +<p>—Mon sentiment, répondit-il, sous toutes réserves, bien entendu, est +que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je +crois volontiers que l'assassin était embusqué à la distance qu'il +indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups +de fusil ont été tirés de distances différentes, l'un de beaucoup plus +près que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la +hanche, a, comme disent les chasseurs, «écarté» légèrement, l'autre, +celui de l'épaule, a presque «fait balle»...</p> + +<p>—Mais on sait à combien de mètres un fusil fait balle, interrompit M. +Séneschal, qu'agaçait le ton dogmatique du docteur.</p> + +<p>M. Seignebos salua.</p> + +<p>—On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je déclare +l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous semblez +l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types +seulement de fusils de chasse. Avez-vous réfléchi à l'immense variété +d'armes françaises, anglaises, américaines et allemandes qui sont +aujourd'hui répandues partout? Comment osez-vous, monsieur, vous +prononcer si délibérément? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avoué et +un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera +tout le débat de la cour d'assises?</p> + +<p>Après quoi, décidé à ne plus rien répondre, le médecin reprenait son +bistouri et ses pinces, lorsque tout à coup, au-dehors, des clameurs +éclatèrent, si terribles que M. Séneschal, M. Daubigeon et M<sup>me</sup> de +Claudieuse elle-même se précipitèrent vers la porte.</p> + +<p>Et ces clameurs, hélas!, n'étaient que trop justifiées.</p> + +<p>La toiture du bâtiment principal venait de s'effondrer, ensevelissant +sous ses décombres embrasés le pauvre tambour qui, deux heures plus tôt, +avait battu la générale, Bolton, et un pompier, nommé Guillebault, le +plus estimé des charpentiers de Sauveterre, un père de cinq enfants. Le +capitaine Parenteau semblait près de devenir fou, et c'était à qui se +dévouerait pour arracher à la plus horrible des morts ces infortunés, +dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements +désespérés.</p> + +<p>Toutes les tentatives pour les secourir devaient échouer. Un gendarme et +un fermier des environs, qui avaient essayé d'arriver jusqu'à eux, +faillirent rester dans la fournaise et ne furent retirés qu'au prix +d'efforts inouïs, et dans le plus triste état, le gendarme surtout.</p> + +<p>Alors, véritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de +l'incendiaire... Alors, en même temps que les colonnes de fumée et les +tourbillons d'étincelles, montèrent vers le ciel des cris de vengeance:</p> + +<p>—À mort, l'incendiaire, à mort!...</p> + +<p>C'est à ce moment que la plus légitime des fureurs inspira M. Séneschal. +Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est +difficile d'arracher à un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un +monceau de débris, d'une voix claire et forte:</p> + +<p>—Oui, mes amis, s'écria-t-il, oui, vous avez raison; à mort! Oui, les +courageuses victimes du plus lâche des crimes doivent être vengées... Il +faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument!... Vous le voulez, +n'est-ce pas? Cela dépend de vous... Il est impossible qu'il ne soit pas +parmi vous un homme qui sache quelque chose... Que celui-là se montre et +parle. Souvenez-vous que le plus léger indice peut guider la justice... +Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Réfléchissez, +consultez-vous...</p> + +<p>De rapides chuchotements coururent à travers la foule, puis tout à coup:</p> + +<p>—Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Cocoleu! Il était là tout au commencement.</p> + +<p>C'est lui qui est allé chercher dans leur chambre les filles de la dame +de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!...</p> + +<p>Il faut avoir vécu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour +imaginer, pour comprendre l'émotion et la colère de tous ces braves gens +qui se pressaient autour des ruines embrasées du Valpinson. L'habitant +des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue. +Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il +redoute peu l'incendie: à la première étincelle, toujours quelque voisin +se trouve pour crier «au feu!» Les pompes accourent, et l'eau jaillit +comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des +périls de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul +n'est chargé d'assurer la sécurité de ses nuits. Attaqué par un +assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu +soit mis à sa maison, elle sera en cendres avant l'arrivée des premiers +secours, trop heureux s'il se sauve et s'il réussit à sauver sa famille +des flammes.</p> + +<p>Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M. +Séneschal, s'employaient fiévreusement à retrouver celui qui, +pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu.</p> + +<p>Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en était pas un +seul, parmi eux, qui ne lui eût donné une beurrée ou une écuellée de +soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui eût abandonné une +botte de paille dans le coin d'une écurie, quand il pleuvait ou qu'il +faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu était de ces +infortunés qui traînent à travers la campagne le poids de quelque +terrible difformité physique ou morale.</p> + +<p>Quelque vingt ans plus tôt, un des gros propriétaires de Bréchy, ayant +fait bâtir, avait fait venir d'Angoulême une demi-douzaine de +peintres-décorateurs qui passèrent chez lui presque tout l'été. Un de +ces peintres avait mis à mal une pauvre fille de ferme des environs, +nommée Colette, qu'avaient affolée sa longue blouse blanche, ses fines +moustaches brunes, sa gaieté, ses chansons et ses propos galants.</p> + +<p>Mais les travaux achevés, le séducteur s'était envolé avec ses +camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare +qu'il avait fumé. Elle était enceinte, pourtant.</p> + +<p>Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son état, elle fut jetée à la porte +de la maison où elle était employée, et ses parents, qui avaient bien du +mal à se suffire, la repoussèrent impitoyablement. Dès lors, hébétée de +douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant +l'aumône, insultée, raillée, brutalisée même quelquefois.</p> + +<p>C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle +mit au monde un garçon. Comment la mère et l'enfant n'étaient-ils pas +morts de froid, de faim et de misère!... Il est des grâces d'état +incompréhensibles.</p> + +<p>Pendant plusieurs années, on les vit traîner leurs haillons autour de +Sauveterre, vivant de la générosité, chèrement achetée, des paysans. +Puis la mère mourut, abandonnée, comme elle avait vécu. On ramassa son +corps un matin, sur le revers d'un fossé. L'enfant restait seul.</p> + +<p>Il avait huit ans, il était assez fort pour son âge; un fermier en eut +pitié et le prit pour garder ses vaches. Le petit misérable n'en était +pas capable.</p> + +<p>Tant qu'il avait eu sa mère, on avait attribué à son existence sauvage +son mutisme, ses regards effarés, ses allures de bête traquée. Lorsqu'on +essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne +s'était éveillée en ce pauvre cerveau déprimé. Il était idiot, et de +plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les accès +agitent tout le corps, et particulièrement les muscles du visage, de +mouvements convulsifs. Il n'était pas muet, mais ce n'est qu'avec des +efforts inouïs et en bégayant lamentablement qu'il parvenait à articuler +quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient:</p> + +<p>—Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.</p> + +<p>Il en avait pour cinq minutes à bégayer, avec toutes sortes de +contorsions, le nom de sa mère:</p> + +<p>—Co... co... co... lette. De là son surnom.</p> + +<p>On avait constaté qu'il n'était bon à rien; on cessa de s'intéresser à +lui; il se remit à vagabonder comme jadis.</p> + +<p>C'est vers cette époque que le docteur Seignebos, en allant à ses +visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent +docteur, entre autres théories surprenantes, soutenait alors que +l'imbécillité n'est qu'une façon d'être du cerveau, un oubli de la +nature aisément réparable par l'adjonction de certaines substances +connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une expérience +mémorable était trop belle pour qu'il ne s'empressât pas de la saisir.</p> + +<p>Il fit monter Cocoleu près de lui, dans son cabriolet, l'installa dans +sa maison et le soumit à un traitement dont le secret est resté entre +lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions +avancées.</p> + +<p>Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considérablement maigri. Il +parlait peut-être un peu moins malaisément, mais son intelligence +n'avait fait aucun progrès appréciable.</p> + +<p>Découragé, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait +données à son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors +en lui défendant de revenir jamais.</p> + +<p>Le médecin avait rendu un triste service à Cocoleu. Désaccoutumé des +privations, déshabitué d'aller de porte en porte demander son pain, le +pauvre idiot eût péri de besoin si sa bonne étoile ne l'eût amené au +Valpinson. Touchés de sa détresse, le comte et la comtesse de Claudieuse +résolurent de se charger de lui.</p> + +<p>Seulement, c'est en vain qu'ils essayèrent de le fixer à l'une de leurs +métairies, où ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de +Cocoleu l'emportait sur tout, même sur la faim. L'hiver, par le froid et +la neige, on le tenait encore. Mais dès les premières feuilles, il +reprenait ses courses sans but à travers les bois et les champs, restant +souvent des semaines entières sans reparaître.</p> + +<p>À la longue, pourtant, s'était éveillé en lui quelque chose qui +ressemblait assez à l'instinct d'un animal domestique patiemment dressé. +Son affection pour M<sup>me</sup> de Claudieuse se traduisait comme celle d'un +chien, par des gambades et des cris de joie dès qu'il l'apercevait. +Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant +autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait aussi les petites +filles, et il paraissait souffrir qu'on l'écartât d'elles, car on l'en +écartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics +nerveux.</p> + +<p>Avec le temps aussi, il était devenu capable de rendre quelques petits +services. Il était certaines commissions faciles dont on pouvait le +charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il +savait porter une lettre à la poste de Bréchy. Même, ses progrès avaient +été assez sensibles pour inspirer des doutes à quelques paysans +défiants, lesquels prétendaient que Cocoleu n'était pas si «innocent» +qu'il en avait l'air, que c'était «un malin» au contraire, qui faisait +la bête pour bien vivre sans travailler.</p> + +<p>—Nous le tenons! crièrent enfin quelques voix; le voilà! le voilà!...</p> + +<p>La foule s'écarta vivement, et presque aussitôt, maintenu et poussé en +avant par plusieurs hommes, un jeune garçon parut.</p> + +<p>—Il s'était caché là-bas, derrière une haie, disaient ces hommes, et il +ne voulait pas venir, le mâtin!</p> + +<p>Le désordre des vêtements de Cocoleu attestait en effet une résistance +opiniâtre.</p> + +<p>C'était un garçon de dix-huit ans, imberbe, très grand, +extraordinairement maigre, et si dégingandé qu'il en paraissait +contrefait. Une forêt de rudes cheveux roux s'emmêlait au-dessus de son +front étroit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meublée de +dents aiguës, son nez, largement épaté, et ses immenses oreilles +donnaient à sa physionomie une expression étrange d'effarement et +d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous allons en faire? demandèrent les paysans à M. +Séneschal.</p> + +<p>—Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, répondit le +maire, là, dans la petite maison où vous avez porté monsieur de +Claudieuse...</p> + +<p>—Et il faudra bien qu'il parle, grondèrent les paysans. Tu entends, +n'est-ce pas? Allons! arrive...</p> + + + +<h3><a name="IVa" id="IVa"></a>IV</h3> + + +<p>Mettant leur amour-propre à lutter de flegme et d'impassibilité, ni le +docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement +pour reconnaître ce qui se passait au-dehors.</p> + +<p>Le médecin s'apprêtait à reprendre son opération, et méthodiquement, +tranquille autant que s'il eût été chez lui, dans son cabinet, il lavait +l'éponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses +bistouris.</p> + +<p>Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras +croisés, semblait suivre de l'œil, dans le vide, d'insaisissables +combinaisons. Peut-être songeait-il que sa bonne étoile l'avait enfin +guidé vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si +inutilement appelée de tous ses vœux.</p> + +<p>Mais M. de Claudieuse était loin de partager leur indifférence. Il +s'agitait sur son lit, et dès que M. Séneschal et M. Daubigeon +reparurent, pâles et bouleversés:</p> + +<p>—Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il.</p> + +<p>Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe:</p> + +<p>—Mon Dieu!... s'écria-t-il, et moi qui gémissais de me voir en partie +ruiné. Deux hommes morts!... Voilà le vrai malheur!... Pauvres gens, +victimes de leur courage! Bolton, un garçon de trente ans! Guillebault, +un père de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien!...</p> + +<p>La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononcés par +son mari.</p> + +<p>—Tant qu'il nous restera une bouchée de pain, interrompit-elle, d'une +voix profondément troublée, ni la mère de Bolton, ni les enfants de +Guillebault ne manqueront de rien!</p> + +<p>Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient découvert Cocoleu +envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier.</p> + +<p>—Où est le juge? demandaient-ils. Voilà un témoin...</p> + +<p>—Quoi! Cocoleu! s'écria le comte.</p> + +<p>—Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le répète à la +justice et que l'incendiaire soit retrouvé.</p> + +<p>M. Seignebos avait froncé le sourcil. Il exécrait Cocoleu, ce cher +docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse expérience dont on fait +encore des gorges chaudes à Sauveterre.</p> + +<p>—Est-ce que véritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il à M. +Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Pourquoi non? fit sèchement le juge.</p> + +<p>—Parce qu'il est complètement imbécile, monsieur, stupide, idiot. Parce +qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la portée de +ses réponses.</p> + +<p>—Il peut nous fournir un indice précieux, monsieur...</p> + +<p>—Lui!... un être dénué de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est +impossible que la justice tienne compte des réponses incohérentes d'un +fou!</p> + +<p>Le mécontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un +redoublement de roideur.</p> + +<p>—Je sais ce que j'ai à faire, monsieur, dit-il.</p> + +<p>—Et moi, riposta le médecin, je connais mon devoir. Vous avez requis le +concours de mes lumières, je vous l'apporte. Je vous déclare que l'état +mental de ce garçon est tel qu'il ne saurait être entendu, même à titre +de renseignements. J'en appelle à monsieur le procureur de la +République.</p> + +<p>Il espérait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne venant +pas:</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie +sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux répond à vos questions par +une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera?</p> + +<p>Les paysans écoutaient, bouche béante, cette discussion.</p> + +<p>—Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux.</p> + +<p>—Il sait bien dire ce qu'il veut, le mâtin! ajouta un autre.</p> + +<p>—Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, prononça doucement +M<sup>me</sup> de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'étais comme +frappée de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu, +approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal...</p> + +<p>Il était bien besoin de ces bonnes paroles. Effrayé au-delà de toute +expression par les brutalités dont il venait d'être l'objet, le pauvre +idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.</p> + +<p>—Je... je n'ai pas... pas... peur..., bégaya-t-il.</p> + +<p>—Une fois encore, je proteste, insista le médecin.</p> + +<p>Il venait de reconnaître qu'il n'était pas seul de son avis.</p> + +<p>—Je crois, en effet, qu'il est peut-être dangereux d'interroger +Cocoleu, dit M. de Claudieuse.</p> + +<p>—Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge était le maître +de la situation, armé des pouvoirs presque illimités que la loi confère +au magistrat instructeur.</p> + +<p>—Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de +réplique, laissez-moi agir à ma guise. (Et s'étant assis, et s'adressant +à Cocoleu:) Voyons, mon garçon, reprit-il de sa meilleure voix, +écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu, +cette nuit, au Valpinson?</p> + +<p>—Le feu, répondit l'idiot.</p> + +<p>—Oui, mon ami, le feu, qui a détruit la maison de tes bienfaiteurs, le +feu où viennent de périr deux pauvres pompiers... Et ce n'est pas tout: +on a essayé d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce +lit, blessé et couvert de sang? Vois-tu la douleur de madame de +Claudieuse?...</p> + +<p>Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaçante ne trahissait rien de ce qui +pouvait se passer en lui.</p> + +<p>—Absurdité! grommelait le docteur. Témérité! Ténacité!</p> + +<p>M. Galpin-Daveline l'entendit.</p> + +<p>—Monsieur! prononça-t-il vivement, ne m'obligez pas à me rappeler qu'il +y a là, tout près, des gens chargés de faire respecter mon caractère... +(Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces malheurs, mon ami, +poursuivit-il, sont l'œuvre d'un lâche incendiaire. Tu le détestes, +n'est-ce pas, ce misérable, tu le hais?...</p> + +<p>—Oui, dit Cocoleu.</p> + +<p>—Tu désires qu'il soit puni...</p> + +<p>—Oui, oui!</p> + +<p>—Eh bien! il faut m'aider à le découvrir, pour qu'il soit arrêté par +les gendarmes, mis en prison et jugé. Tu le connais, tu as dit toi-même +que tu le connaissais...</p> + +<p>Il s'arrêta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours:</p> + +<p>—Dans le fait, demanda-t-il, à qui ce pauvre diable a-t-il parlé?</p> + +<p>C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien. +Peut-être Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait.</p> + +<p>—Ce qui est sûr, déclara un des métayers du Valpinson, c'est que ce +pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits +il rôde comme un chien de garde autour des bâtiments...</p> + +<p>Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumière. Changeant +brusquement la forme de l'interrogatoire:</p> + +<p>—Où as-tu passé la soirée? demanda-t-il à Cocoleu.</p> + +<p>—Dans... dans... la cour...</p> + +<p>—Dormais-tu, quand l'incendie s'est déclaré?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu l'as donc vu commencer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment a-t-il commencé?</p> + +<p>Obstinément, l'idiot tenait ses regards rivés sur M<sup>me</sup> de Claudieuse, +avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche à lire dans +les yeux de son maître.</p> + +<p>—Réponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obéis, parle...</p> + +<p>Un éclair brilla dans les yeux de Cocoleu.</p> + +<p>—On... on a mis le feu, bégaya-t-il.</p> + +<p>—Exprès?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Un monsieur...</p> + +<p>Il n'était pas un des témoins de cette scène qui, pour mieux entendre, +ne retînt sa respiration. Seul le docteur se dressa.</p> + +<p>—Cet interrogatoire est insensé! s'écria-t-il. Mais le juge +d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu, +d'une voix qu'altérait l'émotion:</p> + +<p>—Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et tu le connais?</p> + +<p>—Très... très bien.</p> + +<p>—Tu sais son nom?</p> + +<p>—Oh, oui!</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blême de Cocoleu; +il hésita, puis enfin, avec un violent effort, il répondit:</p> + +<p>—Bois... Bois... Boiscoran.</p> + +<p>Des murmures de mécontentement et des ricanements incrédules +accueillirent ce nom. D'hésitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre.</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans; à qui +jamais fera-t-on accroire ça?</p> + +<p>—C'est absurde! déclara M. de Claudieuse.</p> + +<p>Insensé! approuvèrent M. Séneschal et M. Daubigeon.</p> + +<p>Le docteur Seignebos avait retiré ses lunettes et les essuyait d'un air +de triomphe.</p> + +<p>—Qu'avais-je annoncé! s'écria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction +n'a pas daigné tenir compte de mes observations...</p> + +<p>M. le juge d'instruction était de beaucoup le plus ému de tous. Il était +devenu excessivement pâle, et les efforts étaient visibles qu'il faisait +pour garder son impassible froideur.</p> + +<p>Le procureur de la République se pencha vers lui.</p> + +<p>—À votre place, murmura-t-il, j'en resterais là, considérant comme non +avenu ce qui vient de se passer.</p> + +<p>Mais M. Galpin-Daveline était de ces gens qu'aveugle l'opinion exagérée +qu'ils ont d'eux-mêmes, et qui se feraient hacher en morceaux plutôt que +de reconnaître qu'ils ont pu se tromper.</p> + +<p>—J'irai jusqu'au bout, répondit-il.</p> + +<p>Et s'adressant de nouveau à Cocoleu, au milieu d'un silence si profond +qu'on eût entendu le bruissement des ailes d'une mouche:</p> + +<p>—Comprends-tu bien, mon garçon, lui demanda-t-il, ce que tu dis? +Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable?</p> + +<p>Que Cocoleu comprît ou non, il était en tout cas agité d'une angoisse +manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes +déprimées, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et +convulsaient sa face.</p> + +<p>—Je... je dis la vérité, bégaya-t-il.</p> + +<p>—C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment s'y est-il pris?</p> + +<p>L'œil égaré de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui +semblait indigné, à la comtesse, qui écoutait d'un air de douloureuse +surprise.</p> + +<p>—Parle! insista le juge d'instruction.</p> + +<p>Après un moment d'hésitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce +qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions +et de bégaiements à faire comprendre qu'il avait vu M. de Boiscoran, +qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer +avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui était tout +proche de deux énormes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au +mur d'un chai plein d'eau-de-vie.</p> + +<p>—C'est de la démence! s'écria le docteur, traduisant certainement +l'opinion de tous.</p> + +<p>Mais M. Galpin-Daveline avait réussi à maîtriser son trouble. Promenant +autour de lui un regard méchant:</p> + +<p>À la première marque d'approbation ou d'improbation, déclara-t-il, je +requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Après quoi, +revenant à Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran, +interrogea-t-il, comment était-il vêtu?</p> + +<p>—Il avait un pantalon blanchâtre, répondit l'idiot, toujours en +bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de +paille. Son pantalon était rentré dans ses bottes.</p> + +<p>Deux ou trois paysans s'entre-regardèrent comme si enfin ils eussent été +effleurés d'un soupçon. C'était avec le costume décrit par Cocoleu +qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M. de Boiscoran.</p> + +<p>—Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait?</p> + +<p>—Il s'est caché derrière les fagots.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Il a préparé son fusil, et, quand le maître est sorti, il a tiré.</p> + +<p>Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait +d'indignation sur son lit.</p> + +<p>—Il est monstrueux, s'écria-t-il, de laisser ce misérable idiot salir +un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu monsieur de +Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi +n'a-t-il pas donné l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas crié!</p> + +<p>Docilement, à la grande surprise de M. Séneschal et de M. Daubigeon, M. +Galpin-Daveline répéta la question.</p> + +<p>—Pourquoi n'as-tu pas appelé? demanda-t-il à Cocoleu.</p> + +<p>Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient épuisé le +malheureux idiot. Il éclata d'un rire hébété et, presque aussitôt pris +d'une crise de son mal, il tomba en se débattant et en criant, et il +fallut l'emporter.</p> + +<p>Le juge d'instruction s'était levé et, pâle, ému, les sourcils froncés, +la lèvre contractée, il semblait réfléchir.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire? lui demanda à l'oreille le procureur de la +République.</p> + +<p>—Poursuivre! dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est témoin qu'en +poussant ce malheureux idiot, mon but était de faire éclater l'absurdité +de son accusation. Le résultat a trompé mon attente...</p> + +<p>—Et maintenant...</p> + +<p>—Il n'y a plus à hésiter: dix témoins ont assisté à l'interrogatoire, +mon honneur est en jeu, il faut que je démontre l'innocence ou la +culpabilité de l'homme accusé par Cocoleu... (Et tout aussitôt, +s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez-vous, à cette heure, +monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de +Boiscoran?</p> + +<p>La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.</p> + +<p>—Est-il possible, monsieur, s'écria-t-il, que vous croyiez ce que vous +venez d'entendre!</p> + +<p>—Je ne crois rien, monsieur, prononça le juge. J'ai mission de +découvrir la vérité, je la cherche...</p> + +<p>—Le docteur vous a dit quel est l'état mental de Cocoleu...</p> + +<p>—Monsieur, je vous prie de me répondre.</p> + +<p>M. de Claudieuse eut un geste de colère, et vivement:</p> + +<p>—Eh bien! répondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont +ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas.</p> + +<p>—On prétend, je l'ai entendu dire, que vous êtes fort mal ensemble...</p> + +<p>—Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran +vit à Paris les trois quarts de l'année. Il n'est jamais venu chez moi, +je n'ai jamais mis les pieds chez lui.</p> + +<p>—On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu +mesurés...</p> + +<p>—C'est possible. Nous n'avons ni le même âge, ni les mêmes goûts, ni +les mêmes opinions, ni les mêmes croyances. Il est jeune, je suis vieux. +Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je +suis légitimiste, il était orléaniste et est devenu démocrate. Je crois +que seul le descendant de nos rois légitimes peut sauver notre pays, il +est persuadé que la République est le salut de la France. Mais on peut +être ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran +est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait +bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a été blessé.</p> + +<p>Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. Ayant +fini:</p> + +<p>—Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il. +Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'intérêts...</p> + +<p>—Insignifiants.</p> + +<p>—Pardon, vous avez échangé du papier timbré.</p> + +<p>—Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux +cours d'eau qui est pour les riverains un éternel sujet de +contestations.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline hochait la tête.</p> + +<p>—Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous avez eu, +au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.</p> + +<p>Le comte de Claudieuse paraissait désolé.</p> + +<p>—C'est vrai, nous avons échangé quelques propos... Monsieur de +Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de leur +chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils +détruisaient de gibier...</p> + +<p>—Précisément... Et un jour que vous avez rencontré monsieur de +Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil à ses chiens...</p> + +<p>—J'étais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois tort, +je l'ai menacé.</p> + +<p>—C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous êtes +animés, vous menaciez, il vous a couché en joue... Ne le niez pas; dix +personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.</p> + + + +<h3><a name="Va" id="Va"></a>V</h3> + + +<p>Il n'était personne dans le pays qui ne sût de quel mal affreux était +atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fût bien persuadé qu'il n'y +avait pas de soins à lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emporté +avaient donc cru faire assez en le déposant sur un tas de paille humide. +L'abandonnant ensuite à lui-même, ils s'étaient mêlés à la foule pour +raconter ce qu'ils venaient d'entendre.</p> + +<p>C'est une justice à rendre aux quelques centaines de paysans qui se +pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur premier +mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions l'être sans +cervelle qui venait d'attribuer l'incendie à M. de Boiscoran.</p> + +<p>Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte +durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement +jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans +les villes, s'écria: «Pourquoi donc pas?» Et ces seuls mots devinrent le +point de départ des suppositions les plus hasardées.</p> + +<p>Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient été +publiques. Il était bien connu que presque toujours les premiers torts +étaient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par +céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, n'aurait-il pas eu recours à +ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait haïr, pensait-on, et +surtout craindre?</p> + +<p>«Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche?» ricanait le +garnement.</p> + +<p>De là à chercher des circonstances à l'appui des affirmations de +Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se +formèrent, et bientôt deux hommes et une femme donnèrent à entendre +qu'on serait peut-être bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils +savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refusèrent. +Mais déjà ils en avaient trop dit. Bon gré mal gré ils furent conduits à +la maison où, dans le moment même, M. Galpin-Daveline interrogeait le +comte de Claudieuse.</p> + +<p>Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M. +Séneschal, frémissant à l'idée d'un nouvel accident, se précipita vers +la porte.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Des témoins! voilà d'autres témoins! répondirent les paysans.</p> + +<p>M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et après un +regard échangé avec M. Daubigeon:</p> + +<p>—On vous amène des témoins, monsieur, dit-il au juge.</p> + +<p>Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il +connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de +profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait +à leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.</p> + +<p>—Nous reviendrons plus tard à notre... entretien, monsieur le comte, +dit-il à M. de Claudieuse. (Et répondant à M. Séneschal:) Que ces +témoins entrent, dit-il, mais seuls et un à un...</p> + +<p>Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé du +bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt-cinq ans, +large d'épaules, avec une tête toute petite, un front très bas et de +formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait à deux lieues à la ronde +la réputation d'un séducteur irrésistible et n'en était pas médiocrement +fier.</p> + +<p>Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge:</p> + +<p>—Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien +compris que les paysans éclatèrent de rire:</p> + +<p>—J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, de +l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard, +je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des +pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour +une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...</p> + +<p>—Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.</p> + +<p>Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.</p> + +<p>—Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus +de huit heures, et le jour commençait à baisser quand j'arrivai aux +étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de +deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment +traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens +inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Vous êtes bien sûr que c'était lui?</p> + +<p>—Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas peur, +lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon, +le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est +alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas +moins que lui. «Comment! c'est vous, notre monsieur!» lui dis-je. Il me +répondit: «Oui, j'ai quelqu'un à voir à Bréchy.» C'était bien possible; +cependant je lui dis encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de +chemin!» Il se mit à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent +débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en +disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien à +répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je trouve que +c'est drôle...</p> + +<p>Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot. +Ensuite:</p> + +<p>—Comment était vêtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Attendez... il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours marron +et un panama à larges bords.</p> + +<p>La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte et de +la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et même du docteur Seignebos. +Une circonstance de la déposition de Ribot les frappait surtout: il +avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour +passer le déversoir...</p> + +<p>—Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: qu'un +autre témoin se présente.</p> + +<p>Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait seul +une masure à une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le père Gaudry.</p> + +<p>Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme vêtu +de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.</p> + +<p>Après avoir donné son nom:</p> + +<p>—Il pouvait être onze heures du soir, déposa-t-il, et je traversais les +bois de Rochepommier par un des petits sentiers...</p> + +<p>—Vous alliez voler des fagots! fit sévèrement le juge.</p> + +<p>—Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien +possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, moi!... Non, mon +bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour +y être tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des +cèpes, que j'aurais été vendre à Sauveterre... Donc, je suivais le +routin, quand voilà que tout à coup, derrière moi, j'entends les pas +d'un homme. Naturellement, la peur me prend...</p> + +<p>—Parce que vous voliez!</p> + +<p>—Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous comprenez... +Enfin, je me cache derrière un arbre, et presque aussitôt je vois passer +monsieur de Boiscoran, que je reconnais très bien, malgré l'obscurité, +et qui devait être très en colère, car il parlait tout haut, il jurait, +il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignées de +feuilles.</p> + +<p>—Avait-il un fusil?</p> + +<p>—Oui, mon bon monsieur, puisque même c'est à cause de ce fusil qu'il +m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...</p> + +<p>Le troisième et le dernier témoin était une bonne et brave métayère, +maîtresse Courtois, dont la métairie était située de l'autre côté du +bois de Rochepommier.</p> + +<p>Interrogée, après un moment d'indécision:</p> + +<p>—Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle; mais je vais toujours le +dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et +que je voulais faire une fournée demain, j'étais allée avec mon âne au +moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y +en avait pas de prête, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je +voulais attendre, et je restai à souper avec lui. Vers dix heures, on me +livra un sac que les garçons attachèrent sur mon âne, et je me mis en +route. J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin, et il devait être +onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne fait un +faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant pas de force à +le recharger seule, lorsqu'à dix pas de moi, un homme sort du bois. Je +l'appelle, il vient. C'était monsieur de Boiscoran. Je lui demande de +m'aider, et aussitôt, sans se faire prier, il pose son fusil à terre, +prend le sac et le remet sur l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y +a pas de quoi, et... voilà tout.</p> + +<p>Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'accès à +l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se résignait aux +humbles fonctions d'appariteur.</p> + +<p>Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déjà peut-être +regrettant ce qu'elle venait de dire:</p> + +<p>—Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. (Et, comme +nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en ajoutant:) Alors, +éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.</p> + +<p>La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en proie +aux plus cruelles perplexités.</p> + +<p>Consterné jusqu'à ce point de n'essayer pas même de réagir, M. +Galpin-Daveline demeurait accoudé à la table devant laquelle il s'était +assis pour écrire, le front entre les mains, semblant chercher une issue +à l'impasse où il se trouvait engagé.</p> + +<p>Tout à coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, laissant +tomber son masque de glaciale impassibilité:</p> + +<p>—Eh bien! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eût espéré +un secours ou imploré un conseil, eh bien!...</p> + +<p>On ne lui répondit pas.</p> + +<p>Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient: le comte et la +comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la République, et +même le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était encore à se débattre +contre ce résultat invraisemblable, inconcevable, inouï!</p> + +<p>Enfin, après un moment de silence:</p> + +<p>—Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume étrange, +j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de le nier: vous +partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui de vous oserait +soutenir que, sous l'empire d'une émotion terrible, ce malheureux n'a +pas recouvré durant quelques minutes la plénitude de sa raison! +Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nommé le +coupable, vous avez haussé les épaules. Mais d'autres témoins sont +venus, et de l'ensemble de leurs dépositions résulte un faisceau de +présomptions terribles... (Il s'animait. L'habitude professionnelle, +plus forte que tout, reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran, +poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est désormais +incontestable. Or, comment y est-il venu? En se cachant. Du château de +Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy +et celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou +l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit à travers les marais, au risque +de s'embourber et d'être forcé de se mettre à l'eau jusqu'aux épaules. +Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dépit de +l'obscurité, et malgré le danger évident de s'y perdre et d'y errer +jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc? N'être pas vu, cela tombe sous le +sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui +lui-même se cache pour se rendre à un rendez-vous d'amour. Un voleur de +fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une +fermière, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance toute +fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais la Providence +veillait...</p> + +<p>—Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la Providence!...</p> + +<p>Mais M. Galpin-Daveline n'entendit même pas l'interruption. Et toujours +plus vite:</p> + +<p>—Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de +Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. À quel moment est-il +aperçu venant de ce côté? À la tombée de la nuit. Il était huit heures +et demie, déclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le +déversoir des étangs de la Seille. Donc, il pouvait être au Valpinson +vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'était pas commis encore. À +quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme +Courtois l'ont dit: après onze heures. Monsieur de Claudieuse était +blessé alors, et le Valpinson brûlait. Savons-nous quelque chose des +dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En venant, +il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et +cependant il lui explique sa présence en cet endroit presque dangereux, +et aussi pourquoi il a un fusil sur l'épaule. Il a, prétend-il, +quelqu'un à voir à Bréchy, et il se proposait de tirer des oiseaux +d'eau. Est-ce admissible? Est-ce même vraisemblable? Cependant, +examinons son attitude au retour. Il marchait très vite, dépose Gaudry; +il semblait furieux et arrachait aux branches des poignées de feuilles. +Que dit-il à maîtresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose +fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service +qu'elle lui demande. Et après? Son chemin, pendant un quart d'heure, est +le même que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle? Non. Il la +quitte précipitamment, il prend les devants, il se hâte de rentrer chez +lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que +le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin +et crier au feu!...</p> + +<p>Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procède la +justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en général, trop +au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre +compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil. +Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enquête, il n'est pas, à proprement +parler, de règles fixes. Du moment où un juge d'instruction est saisi +d'un crime, toute latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au +coupable. Maître absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de +pouvoirs exorbitants, il procède à sa guise...</p> + +<p>Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été emporté +par la rapidité des événements. Entre la première question adressée à +Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le temps de se +reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il était fatalement +amené à l'expliquer.</p> + +<p>—Décidément, c'est un réquisitoire en règle! s'écria le docteur +Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes d'or.) +Et basé sur quoi? poursuivait-il avec trop de véhémence pour qu'on pût +espérer l'interrompre; basé sur les réponses d'un malheureux que moi, +médecin, je déclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence +ne s'allume pas et ne s'éteint pas dans un cerveau comme le gaz dans un +réverbère. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours été, et +toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dépositions sont +concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que +les accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela vous +vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? Il s'est +promené toute la soirée! N'est-ce pas son droit? Il a traversé les +marais! Qui l'en empêchait? Il a passé les bois! Est-ce défendu? On l'a +rencontré! N'est ce pas naturel? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses +gestes sont suspects. Il parle! C'est le sang-froid du scélérat endurci. +Il se tait! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer +monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est +alors mes démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y +découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu, +d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore que +celles de monsieur de Boiscoran! Car voilà le grand mot lâché: monsieur +de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne reconnaît d'autre +souveraineté, d'autre magistrature que celles du peuple...</p> + +<p>—Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, vous ne +pensez pas ce que vous dites...</p> + +<p>—Je le pense, morbleu! et même...</p> + +<p>Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois:</p> + +<p>—Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des probabilités +qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des +probabilités, je place un fait positif: le caractère de l'homme accusé. +Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de cœur, incapable +d'un crime lâche et odieux...</p> + +<p>Les autres approuvaient.</p> + +<p>—Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! si +monsieur de Boiscoran n'avait rien à perdre!... Mais est-il ici-bas un +homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, doué +d'une santé admirable, immensément riche, estimé et recherché de tous! +Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je +puis vous dire et qui seul écarterait tout soupçon: monsieur de +Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise de Chandoré, il est aimé +d'elle à la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fixé au 20 du +mois prochain.</p> + +<p>Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au +clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumière des +lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de +ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si +puissantes considérations réunissaient autour du lit de M. de +Claudieuse.</p> + +<p>Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les +objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez maître +de soi pour qu'il fût difficile de discerner l'impression qu'il en +ressentait. À la fin, hochant gravement la tête:</p> + +<p>—Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire à +l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce +que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon cœur, avant le vôtre, +plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la loi; mais, +au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... Dépend-il de moi +d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de +Cocoleu! Puis-je faire que trois dépositions inattendues ne soient pas +venues donner à cette dénonciation un caractère de vraisemblance +inquiétant! Le comte de Claudieuse se désolait:</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me +croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupçons +indignes ont été suggérés par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me +lever!... Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que +j'ai déclaré répondre de lui comme de moi-même!... Cocoleu, détestable +idiot!... Ah! Geneviève, chère femme aimée, pourquoi l'avoir engagé à +parler! Il se fût tu obstinément sans ton insistance!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse +nuit. Pendant les premières heures, elle avait été soutenue par cette +exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un moment, elle +s'était affaissée sur un escabeau, près du lit où reposaient ses deux +filles; et, la tête enfoncée dans l'oreiller, elle paraissait dormir. +Elle ne dormait pas, pourtant.</p> + +<p>Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits gonflés, les +yeux rouges, et, d'une voix pénétrante:</p> + +<p>—Quoi!... s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos enfants +ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laissé échapper un +moyen de découvrir le misérable assassin, le lâche incendiaire!... Non! +ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne +regrette rien...</p> + +<p>—Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Geneviève, il est +impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense +d'être aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours qui le séparent +de son mariage, eût-il pu combiner un crime si abominable?</p> + +<p>—Qu'il démontre donc son innocence! fit durement la comtesse.</p> + +<p>Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses lèvres.</p> + +<p>—Voilà pourtant la logique des femmes, grommelait-il.</p> + +<p>—Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas à reconnaître +l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été +soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera ombre +à sa vie entière. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de +Boiscoran, on dira encore: «Ah! oui, celui qui a mis le feu au +Valpinson...»</p> + +<p>Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République qui +répondit.</p> + +<p>—Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manière de voir de +monsieur le maire, mais peu importe. Après ce qui s'est passé, monsieur +le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit, +et plus encore l'intérêt de l'homme accusé. Que diraient tous ces +paysans, qui ont entendu la déclaration de Cocoleu et la déposition des +témoins, si l'enquête était abandonnée? Ils diraient que monsieur de +Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il +est noble et très riche. Sur mon honneur, je crois à son innocence +absolue. Mais précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens +qu'il faut le mettre à même de la démontrer victorieusement. Il doit en +avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il se +rendait à Bréchy pour voir quelqu'un...</p> + +<p>—Et s'il n'y était pas allé? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eût vu +personne? Si ce n'eût été là qu'un prétexte pour satisfaire l'indiscrète +curiosité de Ribot?</p> + +<p>—Eh bien! il en serait quitte pour dire la vérité à la justice. Je ne +suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle qui, mieux que +tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il +eût eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'eût pas chargé son +fusil à balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse...</p> + +<p>—Et il ne m'eût point manqué à dix pas..., fit le comte.</p> + +<p>Des coups précipités, frappés à la porte, les interrompirent.</p> + +<p>—Entrez! cria M. Séneschal.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais visiblement +satisfaits.</p> + +<p>—Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.</p> + +<p>—Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>—On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est l'enveloppe +d'une cartouche.</p> + +<p>M. de Claudieuse s'était haussé sur ses oreillers.</p> + +<p>—Montrez! fit-il vivement. J'ai tiré, ces jours passés, plusieurs coups +de fusil autour de la maison, pour écarter les oiseaux qui mangeaient +nos fruits; je verrai si cette enveloppe vient de moi.</p> + +<p>Le paysan la lui tendit.</p> + +<p>C'était une enveloppe de plomb, très mince, comme en ont les cartouches +de deux ou trois systèmes de fusils de chasse américains. Fait +singulier, elle avait été noircie par l'inflammation de la poudre, mais +elle n'avait été ni déchirée, ni même faussée par l'explosion. Elle +était si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres +repoussées, le nom du fabricant: Klebb.</p> + +<p>—Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.</p> + +<p>Mais il était devenu fort pâle en disant cela, si pâle que sa femme se +rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard où se lisait la plus +horrible angoisse.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>Il ne répondit pas. Et telle était en ce moment l'éloquence décisive de +ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et +murmura:</p> + +<p>—Cocoleu avait donc toute sa raison!</p> + +<p>Pas un détail de cette scène rapide n'avait échappé à M. +Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu +surprendre l'expression d'une sorte d'épouvante. Pourtant, il ne fit +aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette enveloppe +métallique, qui pouvait devenir une pièce à conviction de la plus +terrible importance, et durant plus d'une minute il la retourna en tous +sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de +quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement découverts à +l'entrée:</p> + +<p>—Où avez-vous trouvé ce débris de cartouche, mes amis? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Tout près de cette vieille tour, qui reste du vieux château, où l'on +serre des outils et qui est toute couverte de lierre.</p> + +<p>Déjà M. Séneschal avait maîtrisé la stupeur dont il avait été saisi en +voyant blêmir et se taire le comte de Claudieuse.</p> + +<p>—Assurément, fit-il, ce n'est pas de là que l'assassin a tiré. De cette +place, on ne voit même pas l'entrée de la maison.</p> + +<p>—C'est possible, répondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne +tombe pas nécessairement à l'endroit d'où l'on fait feu. Elle tombe +quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger...</p> + +<p>C'était si exact que le docteur Seignebos lui-même n'osa pas protester.</p> + +<p>—Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous a +trouvé ce débris de cartouche?</p> + +<p>—Nous étions ensemble quand nous l'avons aperçu et ramassé.</p> + +<p>—Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je +puisse, au besoin, vous faire citer régulièrement.</p> + +<p>Ils obéirent, et cette formalité remplie, ils se retiraient, après force +salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui +précédait la maison.</p> + +<p>L'instant d'après, l'homme qui avait été expédié à Sauveterre pour +chercher des médicaments entrait. Il était furieux.</p> + +<p>—Gredin de pharmacien! s'écria-t-il, j'ai cru que jamais il ne +m'ouvrirait!</p> + +<p>Le docteur Seignebos s'était emparé des objets qu'on lui rapportait.</p> + +<p>S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique +respect:</p> + +<p>—Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire +couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la +vie de l'assassiné. J'ai interrompu le pansement de monsieur de +Claudieuse plus peut-être que ne le permettait la prudence. Et je vous +prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon métier...</p> + + + +<h3><a name="VIa" id="VIa"></a>VI</h3> + + +<p>Rien, désormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le procureur de +la République ni M. Séneschal. À coup sûr, M. Seignebos eût pu +s'exprimer plus convenablement, mais on était fait aux façons brutales +de ce cher docteur, car elle est inouïe, la facilité avec laquelle, en +notre pays de courtoisie, les êtres les plus grossiers se font accepter, +sous prétexte qu'ils sont comme cela et qu'il faut bien les prendre tels +qu'ils sont.</p> + +<p>Donc, après avoir salué la comtesse de Claudieuse, après avoir serré la +main du comte en lui promettant de promptes et sûres informations, ils +sortirent.</p> + +<p>Faute d'aliments, l'incendie s'éteignait. Quelques heures avaient suffi +pour anéantir le fruit de longues années de soins et de travaux +incessants. De ce domaine charmant et tant envié du Valpinson, rien ne +restait plus que des pans de murs calcinés et croulants, des amas de +cendres noires et des monceaux de décombres d'où montaient encore des +spirales de fumée.</p> + +<p>Grâce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux +flammes avait été transporté à une certaine distance et mis à l'abri +vers les ruines du vieux château. Là s'entassaient les meubles et les +effets sauvés. Là se voyaient les charrettes et les instruments +d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des sacs d'avoine ou de +blé. Là étaient attachés les bestiaux qu'on était parvenu, au prix de +mille dangers, à tirer de leurs écuries: des chevaux, des bœufs, +quelques moutons et une douzaine de vaches qui meuglaient +lamentablement.</p> + +<p>Peu de gens s'étaient éloignés. Avec plus d'acharnement que jamais, les +pompiers, aidés des paysans, continuaient à inonder les restes du +bâtiment principal. Ils n'avaient rien à redouter du feu, mais ils +conservaient le vague espoir de préserver d'une carbonisation complète +les corps de Bolton et de Guillebault, ces deux infortunés qui avaient +péri victimes de leur courage.</p> + +<p>—Quel fléau que le feu!... murmura M. Séneschal.</p> + +<p>Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne répondirent. Eux aussi, même +après tant d'émotions violentes, ils se sentaient le cœur serré par le +sinistre spectacle qui s'offrait à leurs regards.</p> + +<p>C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment même, tant que dure la +fièvre du péril et l'espoir du salut, tant que les flammes éclairent +l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain seulement, quand tout +est fini, éteint, on mesure l'horreur du désastre.</p> + +<p>Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et ils le +saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea vers eux, et +pour la première fois depuis que l'alarme avait été donnée, le juge +d'instruction et le procureur de la République se trouvèrent seuls.</p> + +<p>Ils étaient debout, très rapprochés, et pendant un bon moment ils +gardèrent le silence, chacun cherchant à surprendre dans les yeux de +l'autre le secret de ses pensées.</p> + +<p>Enfin:</p> + +<p>—Eh bien?... demanda M. Daubigeon.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline tressaillit.</p> + +<p>—C'est une épouvantable affaire! murmura-t-il.</p> + +<p>—Quelle est votre opinion?</p> + +<p>—Eh! le sais-je moi-même!... J'ai la tête perdue, il me semble que je +suis le jouet d'un infernal cauchemar!</p> + +<p>—Croiriez-vous donc à la culpabilité de monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>—Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il ne peut +pas ne pas l'être, et cependant je vois s'élever contre lui des charges +accablantes.</p> + +<p>Le procureur de la République était consterné.</p> + +<p>—Hélas! murmura-t-il, pourquoi vous êtes-vous obstiné, envers et contre +tous, à interroger Cocoleu, un malheureux idiot!...</p> + +<p>Mais le juge d'instruction se révolta.</p> + +<p>—Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment, +d'avoir obéi aux inspirations de ma conscience?</p> + +<p>—Je ne vous reproche rien.</p> + +<p>—Un crime abominable a été commis; tout ce qui était humainement +possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en découvrir +l'auteur.</p> + +<p>—Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore vous +mettiez son amitié au nombre de vos meilleures chances d'avenir...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Cela vous étonne que je sois si exactement informé? Allez, rien +n'échappe à la curiosité désœuvrée des petites villes... Je sais que +votre espoir le plus cher était d'entrer dans la famille de monsieur de +Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour obtenir la main d'une +de ses cousines...</p> + +<p>—Je ne le nie pas.</p> + +<p>—Malheureusement, vous avez été séduit par la perspective d'une affaire +retentissante; vous avez oublié toute prudence, et voilà vos projets à +vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent ou coupable, jamais +sa famille ne vous pardonnera votre intervention. Coupable, elle vous +reprochera de l'avoir livré à la cour d'assises; innocent, elle vous +reprochera plus cruellement encore de l'avoir soupçonné.</p> + +<p>Peut-être pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la tête.</p> + +<p>—Que feriez-vous donc à ma place, monsieur? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Je me récuserais, répondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit déjà bien +tard.</p> + +<p>—Ce serait compromettre ma carrière.</p> + +<p>—Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire où vous +n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialité qui sont les +premières et les plus indispensables vertus d'un magistrat instructeur.</p> + +<p>Le juge peu à peu s'irritait.</p> + +<p>—Monsieur! s'écria-t-il, me croyez-vous donc homme à me laisser +détourner de mon devoir par des considérations d'amitié ou d'intérêt +personnel?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela.</p> + +<p>—Ne venez-vous pas de me voir à l'œuvre! Ai-je bronché, quand le nom de +monsieur de Boiscoran est tombé des lèvres de Cocoleu? S'il se fût agi +d'un autre, peut-être en serais-je resté là. Mais monsieur de Boiscoran +est mon ami, mais j'ai beaucoup à attendre de lui, et, pour cela +précisément, j'ai insisté et persisté, et j'insiste et je persiste +encore.</p> + +<p>Le procureur de la République haussait les épaules.</p> + +<p>—C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est votre +ami, de peur d'être taxé de faiblesse, vous allez être dur avec lui, +impitoyable, injuste même... Parce que vous aviez beaucoup à attendre de +lui, vous voudrez absolument le trouver coupable! Et vous vous dites +impartial!</p> + +<p>M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutumée.</p> + +<p>—Je suis sûr de moi! prononça-t-il.</p> + +<p>—Prenez garde!</p> + +<p>—Mon parti est arrêté, monsieur.</p> + +<p>Il était temps. M. Séneschal revenait, accompagné du capitaine +Parenteau.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous résolu?</p> + +<p>—Nous allons partir pour Boiscoran, répondit le juge d'instruction.</p> + +<p>—Quoi! tout de suite?</p> + +<p>—Oui. Je tiens à trouver monsieur de Boiscoran encore couché. J'y tiens +si fort que je me passerai de mon greffier.</p> + +<p>Le capitaine Parenteau s'inclina.</p> + +<p>—Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et même il vous demandait, +il n'y a qu'un instant...</p> + +<p>Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit à appeler:</p> + +<p>—Méchinet! Méchinet!</p> + +<p>Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque aussitôt +et, bien vite, se mit à raconter comment un voisin était venu le +prévenir des événements et du départ du juge d'instruction, et comment, +n'écoutant que son zèle, il s'était mis en route, seul, à pied.</p> + +<p>—Comment allez-vous, monsieur, vous rendre à Boiscoran? demanda le +maire à M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Je l'ignore, Méchinet va se mettre en quête d'un moyen de locomotion.</p> + +<p>Prompt comme l'éclair, le greffier s'élançait déjà, M. Séneschal le +retint.</p> + +<p>—Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre à votre disposition mon cheval +et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le capitaine +Parenteau et moi profiterons, pour rentrer à Sauveterre, du cabriolet +d'un fermier de Bréchy. Car il nous faut y rentrer au plus tôt. Je viens +de recevoir des nouvelles inquiétantes. Je crains du désordre. Les +paysannes, qui se rendaient au marché, y ont raconté, avec toutes sortes +d'exagérations, les malheurs déjà si grands de cette nuit. Elles ont +assuré que dix ou douze hommes avaient été tués et blessés, et que +l'incendiaire, monsieur de Boiscoran, était arrêté. La foule s'est +portée chez la veuve du malheureux Guillebault, et il y a une +manifestation devant la maison des demoiselles de Lavarande, où demeure +la fiancée de monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandoré.</p> + +<p>Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Séneschal n'eût consenti +à confier à des mains étrangères son bon cheval—Caraby—, le meilleur +peut-être de l'arrondissement. Mais il était affreusement bouleversé, on +le voyait bien, malgré ses efforts pour conserver cette impassible +dignité qui sied si bien à l'autorité.</p> + +<p>Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prête. Seulement, +lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se présenta. Tous +ces braves campagnards qui venaient de passer la nuit dehors avaient +hâte de regagner leur logis, où les réclamaient les soins à donner à +leur bétail. Voyant l'hésitation des autres:</p> + +<p>—Eh bien! c'est moi qui mènerai la justice, déclara le fils Ribot, ce +gars avantageux qui avait rencontré M. de Boiscoran au déversoir de la +Seille.</p> + +<p>Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la banquette de +devant, pendant que prenaient place le procureur de la République, le +juge d'instruction et le greffier Méchinet.</p> + +<p>—Surtout, ménage Caraby, recommanda M. Séneschal, qui sentit à cet +instant suprême se réveiller toute sa sollicitude.</p> + +<p>—N'ayez pas peur, monsieur le maire, répondit le gars en enlevant +vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, monsieur Méchinet me +retiendrait...</p> + +<p>C'était presque une puissance à Sauveterre que ce Méchinet, greffier du +juge d'instruction, et les plus huppés comptaient avec lui. Ses +fonctions officielles étaient humbles et peu rétribuées, mais il avait +eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y trouvât rien à redire, +quantité d'occupations parasites qui grandissaient singulièrement son +importance et sextuplaient ses revenus.</p> + +<p>Lithographe distingué, c'était lui qui faisait toutes les cartes de +visite que l'on commandait à M. Serpin, le premier imprimeur de la ville +et le propriétaire et gérant responsable de L<i>'Indépendant de +Sauveterre</i>. Comptable expérimenté, il tenait les livres et débrouillait +les comptes chez plusieurs négociants. Il donnait aussi des +consultations de droit aux paysans processifs et rédigeait habilement +des actes sous seing privé. Depuis longtemps il était chef de la musique +des pompiers et directeur de l'orphéon.</p> + +<p>Correspondant de la société des auteurs dramatiques, dont il percevait +les droits, il devait à ce titre ses entrées au théâtre, non seulement +dans la salle, par la porte du public, mais dans les coulisses, par le +couloir étroit et malpropre réservé aux artistes. Enfin, il donnait, +selon la volonté des personnes, des leçons d'écriture et de français aux +petites filles et des leçons de flûte ou de cornet à pistons aux jeunes +amateurs.</p> + +<p>Tant de talents divers lui avaient longtemps attiré la sourde inimitié +des autres employés de la localité, du secrétaire de la mairie, du +factotum de la sous-préfecture, du premier commis des hypothèques et +même du fondé de pouvoir de la recette particulière. Mais tous ces +ennemis avaient fini par désarmer devant une supériorité universellement +reconnue. Et de même que tout le monde, lorsqu'un événement imprévu les +prenait sans vert: «Allons consulter Méchinet», disaient-ils.</p> + +<p>Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une éternelle bonne +humeur, l'ambition qui le dévorait de devenir riche et l'un des premiers +personnages de Sauveterre. C'est que c'était un diplomate retors que ce +Méchinet, fin comme l'ambre et plus délié que la soie. Il l'avait bien +prouvé, en réalisant ce problème de remplir la ville du mouvement de sa +personnalité remuante, de se mêler de tout et de tous sans se faire un +seul ennemi déclaré.</p> + +<p>Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de sa +langue. Non qu'il eût jamais fait de mal à personne—il n'était pas si +sot—, mais à cause du mal qu'il eût pu faire, pensait-on, étant l'homme +le mieux au courant de tous les petits secrets de Sauveterre, et le plus +exactement informé de toutes les intrigues, de toutes les vilenies et de +tous les tripotages.</p> + +<p>Cela tenait à sa situation particulière. Célibataire, il vivait chez ses +sœurs, les demoiselles Méchinet, qui étaient les premières couturières +de la ville, et de plus des dévotes célèbres affiliées à toutes les +congrégations religieuses. Par elles, il avait l'œil et l'oreille dans +la belle société, et il savait le fin et le dernier mot des cancans dont +il recueillait l'écho, soit à son imprimerie, soit au Palais.</p> + +<p>Il disait plaisamment: «Comment m'échapperait-il quelque chose, à moi, +qui ai pour me renseigner l'église et le journal, le tribunal et le +théâtre?...»</p> + +<p>Un tel homme eût failli à son rôle s'il n'eût pas connu sur le bout du +doigt tout ce qu'on pouvait connaître dans le pays des antécédents de M. +de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la voiture, sur la route bien +unie, par la plus belle matinée de juin, débitait-il ce qu'il appelait +le casier judiciaire du prévenu.</p> + +<p>M. de Boiscoran—Jacques de son prénom—n'était pas fixé à sa propriété +et rarement y séjournait plus d'un mois de suite. Il vivait à Paris, où +sa famille possédait, rue de l'Université, un confortable hôtel. Car il +avait encore ses parents.</p> + +<p>Son père, le marquis de Boiscoran, maître d'une belle fortune +territoriale, député sous Louis-Philippe, représentant en 1848, s'était +retiré des affaires à l'avènement du Second Empire et dépensait, depuis, +tout ce qu'il avait d'activité et de capitaux à collectionner toutes +sortes de bibelots artistiques, des porcelaines spécialement et des +faïences, dont il avait écrit une monographie.</p> + +<p>Sa mère, une Chalusse, avait eu la réputation d'une des plus charmantes +et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-citoyen. Même, à une +certaine époque, la médisance ne l'avait pas épargnée, et vers 1845 ou +1846, elle avait été, prétendait-on, l'héroïne d'une aventure un peu +vive, dont le héros était un galant substitut devenu depuis le plus +austère des magistrats.</p> + +<p>En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait incliné vers la +politique comme d'autres se jettent dans la dévotion. Et tandis que son +mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis dix ans, elle +avait fait de son salon un petit centre parlementaire qui n'était pas +sans influence.</p> + +<p>Ayant encore son père et sa mère, Jacques de Boiscoran possédait +néanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou trente +mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le château de +Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui avait été léguée +par un de ses oncles, le frère aîné de son père, mort veuf et sans +enfants en 1868...</p> + +<p>Jacques de Boiscoran était alors un homme de vingt-six à vingt-sept ans, +brun, grand, vigoureux, bien découplé, non pas joli garçon précisément, +mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces physionomies ouvertes et +intelligentes qui préviennent en leur faveur. Son caractère était, à +Sauveterre, moins connu que sa personne. Les gens qui avaient eu avec +lui des relations le disaient loyal et généreux, grand ami du plaisir, +spirituel et gai, de cette bonne et franche gaieté devenue si rare.</p> + +<p>Lors de l'invasion prussienne, il avait été nommé capitaine d'une des +compagnies de mobiles de l'arrondissement, et même—chose honteuse à +dire, et qu'il faut dire pourtant—il s'était trouvé des gens dans le +pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme d'autres chefs, éviter +le danger. Il avait vaillamment conduit ses hommes au feu et s'y était +si bien comporté que le général Chanzy avait cru devoir appliquer, sur +une blessure qu'il avait reçue, un bout de ruban rouge.</p> + +<p>—Et un tel homme aurait commis le crime si lâche du Valpinson! dit M. +Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas possible, il va, dès +les premiers mots, dissiper les doutes affreux qui nous tourmentent...</p> + +<p>—Et ce sera bientôt, fit le gars Ribot, car nous arrivons...</p> + +<p>En Saintonge, pays aisé, mais où les grandes fortunes sont assez rares, +on donne carrément le nom de château à la moindre bicoque ayant +girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien un château. +C'est une construction de la fin du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle, d'un goût +déplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement en est +heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, et, au bas des +jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une petite rivière qui +doit sans doute à son perpétuel gazouillement son nom: la Pibole, la +pie, en patois saintongeois.</p> + + + +<h3><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII</h3> + + +<p>Il était sept heures quand la voiture «qui portait la justice» entra +dans la cour de Boiscoran—une vaste cour plantée de tilleuls et +entourée de bâtiments d'exploitation.</p> + +<p>Le château était bien éveillé. Devant la porte de son logis, la métayère +récurait le chaudron où elle avait fait cuire la soupe du matin; des +filles de ferme allaient et venaient, et, près de l'écurie, un robuste +gars brossait à tour de bras un cheval de sang. Debout sur le perron, le +valet de chambre de M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en +fumant son cigare au soleil.</p> + +<p>C'était un homme d'une cinquantaine d'années, fort alerte encore, qui +avait été légué à Jacques de Boiscoran par son oncle, en même temps que +sa fortune. Il avait été marié et il avait perdu sa femme, mais sa fille +était au service de la marquise de Boiscoran. Né dans la famille, ne +l'ayant jamais quittée, il se considérait comme en faisant partie et ne +voyait aucune différence entre son intérêt à lui et celui de ses +maîtres. Et de fait, on le traitait moins en serviteur qu'en ami, et il +pensait bien ne rien ignorer des affaires de M. de Boiscoran.</p> + +<p>Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur de la +République, il jeta son cigare, et s'avançant rapidement vers eux en les +saluant de son plus accueillant sourire:</p> + +<p>—Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va être bien +content!</p> + +<p>Avec des étrangers, Antoine ne se fût point permis cette familiarité, +car il était formaliste, mais il avait déjà vu au château M. Daubigeon, +et il savait quels projets avaient été agités entre son maître et M. +Galpin-Daveline. Aussi fut-il singulièrement étonné de la raideur +embarrassée de ces messieurs, et de l'accent dont le juge d'instruction +lui demanda:</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran est-il levé?</p> + +<p>—Pas encore, répondit-il, et même monsieur m'avait bien recommandé de +ne pas le réveiller. Comme il est rentré assez tard, il se proposait de +dormir la grasse matinée...</p> + +<p>Instinctivement, le juge et le procureur de la République détournèrent +la tête, chacun craignant de rencontrer le regard de l'autre.</p> + +<p>—Ah! Monsieur de Boiscoran est rentré tard? insista M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Vers minuit; plutôt après qu'avant.</p> + +<p>—Et il était sorti?...</p> + +<p>—Sur les huit heures.</p> + +<p>—Comment était-il vêtu?</p> + +<p>—Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours côtelé, +une jaquette de velours marron et un grand chapeau de paille.</p> + +<p>—Avait-il son fusil?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Savez-vous où il est allé?</p> + +<p>Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son maître avait +pu le déterminer à répondre à cet interrogatoire, qu'il jugeait à part +soi de la plus haute inconvenance. Mais cette dernière question lui +parut passer les bornes. Et c'est d'un ton de réserve offensée qu'il +répondit:</p> + +<p>—Je n'ai pas l'habitude de demander à monsieur où il va quand il sort, +ni d'où il vient quand il rentre.</p> + +<p>À quels honorables sentiments obéissait l'honnête valet de chambre, M. +Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la conviction s'imposait +que, prenant la parole:</p> + +<p>—Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosité nous fasse vous +poser toutes ces questions. Répondez. Votre franchise peut servir votre +maître plus que vous ne l'imaginez.</p> + +<p>C'est d'un regard décidément stupéfait qu'Antoine examinait tour à tour +le juge d'instruction et le procureur de la République, le greffier +Méchinet et enfin Ribot qui, descendu de son siège, avait déroulé la +longe de Caraby et l'attachait à un arbre.</p> + +<p>—Je vous jure, messieurs, répondit-il, que j'ignore où monsieur de +Boiscoran a passé la soirée.</p> + +<p>—Vous ne le soupçonnez même pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Peut-être était-il à Bréchy, chez un de ses amis?</p> + +<p>—Je ne lui connais pas d'amis à Bréchy.</p> + +<p>—Qu'a-t-il fait en rentrant?</p> + +<p>L'inquiétude, visiblement, gagnait le digne serviteur.</p> + +<p>—Attendez! répondit-il. Monsieur, en rentrant, est monté à sa chambre +et y est resté quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, ensuite, et a +mangé une tranche de pâté et bu un verre de vin. Après, il a allumé un +cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il voulait faire un tour et +qu'il se déshabillerait seul.</p> + +<p>—Et vous êtes allé vous coucher?</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre maître?</p> + +<p>—Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le +jardin.</p> + +<p>—Il ne vous a pas paru... extraordinaire?</p> + +<p>—Non... il était comme tous les jours, plus gai, peut-être, il +chantait...</p> + +<p>—Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emporté?</p> + +<p>—Non... Monsieur a dû le déposer dans sa chambre.</p> + +<p>M. Daubigeon ouvrait la bouche pour présenter une objection, le juge +l'arrêta d'un geste, et vivement:</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de +Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrés?</p> + +<p>Antoine tressaillit, comme si un pressentiment eût traversé son esprit.</p> + +<p>—Très longtemps, répondit-il. À ce que je crois, du moins.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal?</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes...</p> + +<p>—Des fâcheries, tout au plus... Ne se fréquentant pas, comment se +seraient-ils haïs? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu monsieur dire +qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur et le plus loyal +des hommes, et qu'il le respectait infiniment.</p> + +<p>Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant s'il +n'oubliait rien. Puis, tout à coup:</p> + +<p>—Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Six kilomètres, monsieur, répondit Antoine.</p> + +<p>—Si vous aviez à vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel chemin +prendriez-vous?</p> + +<p>—La grande route, celle qui passe par Bréchy.</p> + +<p>—Vous ne traverseriez pas les marais?</p> + +<p>—Certes, non...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la Seille est débordée, monsieur, et que les fossés sont +pleins d'eau.</p> + +<p>—Est-ce qu'en coupant à travers bois, on ne s'abrégerait pas?...</p> + +<p>—On aurait moins de chemin à faire, mais on mettrait plus de temps... +les sentiers sont mal tracés et encombrés d'ajoncs.</p> + +<p>Le procureur de la République dissimulait mal une réelle douleur. De +plus en plus, les réponses d'Antoine lui semblaient fâcheuses.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait à Boiscoran, +apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson?</p> + +<p>—Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes séparés par des collines et +des bois...</p> + +<p>—D'ici, entendez-vous les cloches de Bréchy?</p> + +<p>—Quand le vent est au nord, oui, monsieur.</p> + +<p>—Et hier soir? Et cette nuit?</p> + +<p>—Le vent était à l'ouest, comme toujours quand il y a tempête.</p> + +<p>—De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler +d'un... accident épouvantable.</p> + +<p>—Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.</p> + +<p>C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces derniers +mots parurent, à cheval, deux gendarmes à qui M. Galpin-Daveline, avant +de quitter le Valpinson, avait commandé de venir le rejoindre. Les +apercevant:</p> + +<p>—Mon Dieu!... s'écria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela signifie!... +Je cours réveiller monsieur!...</p> + +<p>Le juge l'arrêta.</p> + +<p>—Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant Ribot +aux gendarmes qui avaient mis pied à terre:) Vous allez garder ce garçon +à vue, ajouta-t-il, et l'empêcher de communiquer avec qui que ce soit. +(Puis, revenant à Antoine:) Et maintenant, commanda-t-il, conduisez-nous +à la chambre de monsieur de Boiscoran!</p> + + + +<h3><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a>VIII</h3> + + +<p>Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran n'était +en réalité qu'un pied-à-terre de garçon—pied-à-terre passablement +négligé, même.</p> + +<p>Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus +si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la plus +rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres d'amis, +c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de M. de +Boiscoran.</p> + +<p>Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont la +porte ouvrait sur le palier du grand escalier.</p> + +<p>Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, le +juge d'instruction, le procureur de la République et le greffier +Méchinet:</p> + +<p>—Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.</p> + +<p>Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur:</p> + +<p>—Qui est là? cria une voix jeune et forte.</p> + +<p>—C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je voudrais...</p> + +<p>—Va-t'en au diable! interrompit la voix.</p> + +<p>—Cependant, monsieur...</p> + +<p>—Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'œil qu'au jour...</p> + +<p>Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, saisissant la +poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle était fermée en dedans.</p> + +<p>Mais il eut vite pris un parti.</p> + +<p>—C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez...</p> + +<p>—Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.</p> + +<p>—Il faut que je vous parle...</p> + +<p>—Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de voiler d'un +inexpressible<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> mes formes apolloniennes et j'apparais.</p> + +<p>Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se +montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de sommeil, mais +rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre souriante et la main +largement tendue.</p> + +<p>—Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue +là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... (Et saluant M. +Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous +remercier d'avoir décidé à vous accompagner notre cher procureur de la +République. C'est une vraie descente de justice...</p> + +<p>Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de M. Daubigeon, +stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de +serrer la main qu'il lui tendait.</p> + +<p>—Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge +d'instruction n'avait été si roide.</p> + +<p>—Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce n'est +pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.</p> + +<p>M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude +n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.</p> + +<p>—Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends...</p> + +<p>—Entrons! fit M. Daveline.</p> + +<p>Ils entrèrent, et au moment de passer la porte:</p> + +<p>—Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est +certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût accueillis +ainsi...</p> + +<p>—Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la République, qui, +cependant, était un peu de l'avis du greffier; silence!</p> + +<p>Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une fenêtre.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et il +s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux +moindres détails.</p> + +<p>Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation M. de +Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa +chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille étaient jetés +au hasard sur les meubles et à terre. Il avait sur lui ce pantalon gris +clair, reconnu et désigné successivement par Cocoleu, par Ribot, par +Gaudry et par la femme Courtois.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette nuance de +mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui, +m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon ami, ce qui me vaut +l'honneur matinal de votre visite?</p> + +<p>Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si +la question se fût adressée à tout autre qu'à lui:</p> + +<p>—Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.</p> + +<p>Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexité +singulière se lut dans ses yeux.</p> + +<p>—Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré!</p> + +<p>Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir +intervenir:</p> + +<p>—Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne fut plus +grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.</p> + +<p>De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un +rapide regard.</p> + +<p>Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait +debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la cheminée, le greffier +Méchinet avait avisé une table, et il s'y était installé avec son +papier, ses plumes et son écritoire de corne.</p> + +<p>Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, il +renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles étaient +parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, étaient +soigneusement nettoyés.</p> + +<p>—Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? demanda M. +Galpin-Daveline, après un minutieux examen.</p> + +<p>À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et éclatant de +rire:</p> + +<p>—Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais +m'emporter. J'ai eu presque peur...</p> + +<p>—Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça M. +Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et de votre +réponse à la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule, +dépendent peut-être votre honneur et votre liberté...</p> + +<p>Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran se +sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honnêtes, aux +plus sûrs d'eux-mêmes.</p> + +<p>Il pâlit, et d'une voix troublée:</p> + +<p>—Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, monsieur +Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour m'interroger...</p> + +<p>—Je suis magistrat, monsieur!</p> + +<p>—Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût permis +de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, je vous aurais +défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans hésitation, sans +arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à ce qu'on m'eût fourni +des preuves éclatantes, irrécusables, matérielles, de votre culpabilité. +Et si, à la fin, il m'eût été démontré que vous étiez coupable, je vous +aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain +moment je vous avais assez estimé pour vous faciliter une alliance qui +eût fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais +de quoi, faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à +l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! soit! +Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant.</p> + +<p>C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang-froid et +sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude apostrophe, et +toujours du même ton:</p> + +<p>—Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il.</p> + +<p>—Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette.</p> + +<p>Le juge d'instruction y courut.</p> + +<p>Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine d'eau. +Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des +résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la mousse de savon, +surnageaient quelques fragments d'une extrême ténuité, mais cependant +appréciables, de papier brûlé.</p> + +<p>Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-même la +cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant à M. de +Boiscoran:</p> + +<p>—Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous êtes +lavé les mains en rentrant?</p> + +<p>D'un ton d'insouciance dédaigneuse:</p> + +<p>—Oui, répondit M. de Boiscoran.</p> + +<p>—Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières enflammées?</p> + +<p>—Vous le voyez bien!</p> + +<p>Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la République et +le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup d'œil. Ils avaient, en +même temps, ressenti la même impression.</p> + +<p>Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un homme +d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui obéissait à +quelque plan longuement médité, car ses réponses, comme autant d'aveux, +semblaient le livrer pieds et poings liés à la prévention.</p> + +<p>Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne fut +qu'un éclair, et se retournant vers son greffier:</p> + +<p>—Écrivez! lui commanda-t-il.</p> + +<p>Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement, +minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à l'expression +juste et châtier son style.</p> + +<p>Ayant terminé:</p> + +<p>—Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé dehors +la soirée d'hier.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit.</p> + +<p>—Après minuit.</p> + +<p>—Vous aviez emporté votre fusil?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la +cheminée, et dit:</p> + +<p>—Le voilà!</p> + +<p>Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.</p> + +<p>C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un fini +exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du +fabricant:</p> + +<p>Klebb.</p> + +<p>—Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois, +monsieur? interrogea le juge d'instruction.</p> + +<p>—Il y a quatre ou cinq jours.</p> + +<p>—À quelle occasion?</p> + +<p>—Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention +dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la +batterie de cette arme, dont le mécanisme avait une certaine analogie +avec le système Remington. Bientôt il ouvrit le tonnerre et constata que +le fusil était chargé. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche +à enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme à sa place, et tirant +de sa poche l'enveloppe métallique trouvée par Pitard, il la présenta à +M. de Boiscoran, en demandant:</p> + +<p>—Reconnaissez-vous ceci?</p> + +<p>—Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes +cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée.</p> + +<p>—Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de ce +système?</p> + +<p>—Je ne le crois pas, j'en suis sûr.</p> + +<p>—De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par +exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait nécessairement +votre présence?</p> + +<p>—Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les +enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.</p> + +<p>Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet se +permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était trop au +fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre +compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement +dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le prévenu avant de +l'attaquer sérieusement.</p> + +<p>—Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.</p> + +<p>Le juge d'instruction s'était assis.</p> + +<p>—Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me +donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne vous +pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse aura +certainement une influence décisive.</p> + +<p>M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de ce +calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures, +difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le +ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la plus odieuse des +hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'éclairs:</p> + +<p>—Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi +m'accuse-t-on?</p> + +<p>M. Galpin-Daveline ne broncha pas.</p> + +<p>—Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, répondit-il. +Commencez par répondre, et croyez-moi, dans votre intérêt, répondez +franchement. Qu'avez-vous fait hier soir?</p> + +<p>—Eh! le sais-je!... Je me suis promené...</p> + +<p>—Ce n'est pas une réponse.</p> + +<p>—C'est cependant la vérité. J'étais sorti sans but, j'ai marché au +hasard...</p> + +<p>—Votre fusil sur l'épaule.</p> + +<p>—J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le dira.</p> + +<p>—N'avez-vous pas traversé les marais de la Seille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Le juge d'instruction hocha gravement la tête.</p> + +<p>—Vous ne dites pas la vérité, monsieur, fit-il.</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Vos bottes, que j'aperçois là, sur votre descente de lit, vous donnent +le démenti le plus formel. D'où vient la boue dont elles sont couvertes?</p> + +<p>—Les prairies, autour de Boiscoran, sont très humides.</p> + +<p>—N'insistez pas. Vous avez été vu.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Vous avez été rencontré par le fils Ribot au moment où vous passiez le +déversoir des étangs.</p> + +<p>M. de Boiscoran ne répondit pas.</p> + +<p>—Où alliez-vous? demanda le juge.</p> + +<p>Pour la première fois, une inquiétude réelle contracta les traits de M. +de Boiscoran, l'inquiétude d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir sous +ses pas un précipice qu'il ne soupçonnait pas.</p> + +<p>Il hésita, et comprenant que nier était inutile:</p> + +<p>—J'allais à Bréchy, répondit-il.</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez le marchand de bois à qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne +l'ayant pas trouvé, je suis revenu par la grande route...</p> + +<p>D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrêta.</p> + +<p>—C'est faux! prononça-t-il durement.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Vous n'êtes pas allé à Bréchy.</p> + +<p>—Permettez...</p> + +<p>—Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas +hâtif les bois de Rochepommier.</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Vous-même. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore +tout hérissé des épines des ajoncs que vous avez traversés.</p> + +<p>—Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.</p> + +<p>—C'est vrai, mais on vous y a vu.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire +votre humeur. Vous étiez troublé et fort en colère, vous parliez haut, +vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres...</p> + +<p>Tout en parlant, le juge d'instruction s'était levé et avait pris sur un +fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les poches et en +retira une poignée de feuilles flétries.</p> + +<p>—Et tenez, voilà une preuve de la véracité de Gaudry.</p> + +<p>—Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.</p> + +<p>—Oui, mais une femme, maîtresse Courtois, vous a vu sortir du bois de +Rochepommier. Vous l'avez aidée à replacer sur son âne un sac qu'elle ne +pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous avez raison, car ici, +tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aperçois de +la poussière blanche qui certainement est de la farine.</p> + +<p>M. de Boiscoran baissait la tête.</p> + +<p>—Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, entre +dix et onze heures, vous étiez au Valpinson...</p> + +<p>—Jamais, monsieur, cela n'est pas.</p> + +<p>—C'est cependant au Valpinson, près des ruines de l'ancien château, +qu'a été ramassée cette enveloppe de cartouche Klebb que je viens de +vous montrer...</p> + +<p>—Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas dit que +vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de ces enveloppes +métalliques?... (Et, essayant de réagir:) Si j'étais allé au Valpinson, +ajouta-t-il, quel intérêt aurais-je à le nier?</p> + +<p>M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle:</p> + +<p>—Je vais vous le dire, prononça-t-il. Hier soir, entre dix et onze +heures, le feu a été mis au Valpinson, dont il ne reste plus que des +cendres...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Hier au soir on a tiré deux coups de fusil sur le comte de +Claudieuse...</p> + +<p>—Grand Dieu!</p> + +<p>—Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire que +l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de Boiscoran.</p> + + + +<h3><a name="IXa" id="IXa"></a>IX</h3> + + +<p>Tel qu'un homme pris de vertige, pâle comme si tout le sang de ses +veines eût afflué à son cœur, Jacques de Boiscoran jetait autour de lui +des regards éperdus. Il ne rencontra que des visages mornes et +consternés.</p> + +<p>Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant à l'huisserie +de la porte. Le greffier Méchinet restait la plume en l'air, béant de +stupeur. M. Daubigeon baissait la tête.</p> + +<p>—C'est horrible, murmura-t-il, horrible!</p> + +<p>Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de ses +deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine.</p> + +<p>Il n'y avait que M. Galpin-Daveline à ne pas paraître ému. La loi, dont +il se considérait comme une imposante manifestation, ne s'émeut pas. +Même le pli de ses lèvres minces trahissait comme l'ébauche d'un sourire +aussitôt réprimé; le froid sourire de l'ambitieux, content d'avoir bien +joué son petit rôlet.</p> + +<p>Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran était coupable, et +qu'ayant à choisir entre un ami et l'occasion de se mettre en évidence, +il avait habilement choisi?</p> + +<p>Après une minute de silence qui parut un siècle, se posant debout, les +bras croisés, devant l'infortuné:</p> + +<p>—Avouez-vous? interrogea-t-il.</p> + +<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Boiscoran se dressa.</p> + +<p>—Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue?</p> + +<p>—Que vous êtes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement +convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses mains.</p> + +<p>—Mais c'est de la folie! s'écria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel crime, si +odieux, si lâche!... Est-ce possible, est-ce vraisemblable! Je +l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire! Non, vous ne me +croiriez pas!</p> + +<p>Il eût réussi à émouvoir le marbre de la cheminée avant M. +Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, prononça le magistrat d'un ton +glacé. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent être oubliées? +Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est même plus l'homme qui vous parle, +c'est le juge. On vous a vu...</p> + +<p>—Quel est le misérable?...</p> + +<p>—Cocoleu.</p> + +<p>M. de Boiscoran parut anéanti.</p> + +<p>—Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot épileptique recueilli par la +comtesse de Claudieuse!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Et il a suffi des propos incohérents d'un malheureux frappé +d'imbécillité pour que l'on me crût coupable, moi, d'un incendie, d'un +meurtre...</p> + +<p>Jamais le juge d'instruction n'avait visé avec tant d'efforts à cette +solennité qui frappe les esprits et s'impose.</p> + +<p>—Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la +plénitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont +impénétrables...</p> + +<p>—Eh! monsieur...</p> + +<p>—Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains, +puis vous cacher derrière une pile de fagots et tirer sur le comte de +Claudieuse deux coups de fusil...</p> + +<p>—Et cela vous a paru tout simple!</p> + +<p>—Non. J'ai été révolté comme tout le monde. Vous sembliez planer si +haut au-dessus des soupçons. Mais voilà que l'instant d'après, on +ramasse sur le théâtre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut +appartenir qu'à vous. Mais voici que moi, arrivant ici, à l'improviste, +je trouve noire de charbon et de débris de papier brûlé l'eau où vous +vous êtes lavé les mains en rentrant...</p> + +<p>—Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalité.</p> + +<p>—Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la +voix. Je vous interroge et vous confessez être resté dehors hier soir de +huit heures à minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures, +vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis obligé, +pour vous confondre, de vous produire les témoignages de Ribot, de +Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu là où vous +prétendez n'être pas allé. Cette dernière circonstance seule vous +condamne. Quel a donc été l'emploi de cette soirée, que vous ne pouvez +le faire connaître!... Vous vous prétendez innocent. Aidez-moi à faire +éclater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures à +minuit?...</p> + +<p>M. de Boiscoran n'eut pas le temps de répondre. Depuis un moment déjà +montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une +foule irritée.</p> + +<p>Un gendarme entra tout effaré.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur +de la République, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et +femmes, qui veulent faire un mauvais parti à monsieur de Boiscoran; ils +le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le traîner à la +rivière. Quelques hommes sont armés de fourches, mais les femmes sont +les plus enragées. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde +à les contenir...</p> + +<p>Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se +rapprochèrent et redoublèrent, et très distinctement, on entendit crier:</p> + +<p>—À l'eau Boiscoran! À l'eau l'incendiaire! Le procureur de la +République se leva.</p> + +<p>—Descendez dire à ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge +le prévenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est à moi +qu'ils auront affaire!</p> + +<p>Le gendarme obéit.</p> + +<p>M. de Boiscoran était devenu livide.</p> + +<p>—Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur +indignation, jusqu'à un certain point légitime, si vous connaissiez les +déplorables événements de la nuit...</p> + +<p>—Quoi encore!</p> + +<p>—Deux pompiers de Sauveterre, dont un, père de cinq enfants, ont péri +dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Bréchy et un gendarme, en +essayant de leur porter secours, ont été si grièvement brûlés qu'on +craint pour leur vie.</p> + +<p>M. de Boiscoran se taisait.</p> + +<p>—Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs. +Vous voyez combien il importerait de vous justifier.</p> + +<p>—Eh! le puis-je...</p> + +<p>—Si vous êtes innocent, oui. Faites-moi connaître l'emploi de votre +soirée...</p> + +<p>—Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.</p> + +<p>Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut réfléchir; puis:</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, je vais être +obligé de décerner contre vous un mandat...</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Je vais être forcé de vous faire arrêter séance tenante et diriger sur +la prison de Sauveterre...</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Vous avouez donc!</p> + +<p>—J'avoue que je suis victime d'un concours inouï de circonstances. +J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut l'idée d'une Providence +pour expliquer certaines fatalités. Mais, par tout ce qu'il y a de saint +au monde, je le jure, je suis innocent.</p> + +<p>—Prouvez-le!</p> + +<p>—Eh! ce serait fait, si je pouvais.</p> + +<p>—Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous préparer à suivre les +gendarmes.</p> + +<p>Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y +fut suivi par son valet de chambre portant des vêtements.</p> + +<p>Tout occupé de dicter à son greffier la dernière partie de +l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier «son prévenu».</p> + +<p>Le vieil Antoine en profita.</p> + +<p>—Monsieur..., souffla-t-il à l'oreille de son maître, tout en +paraissant l'aider.</p> + +<p>—Quoi.</p> + +<p>—Chut! Plus bas! La fenêtre du fond du cabinet est ouverte... Elle +n'est qu'à vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-dessous, est +molle... Tout près est un des soupiraux des caves, et au fond est la +cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'à cinq lieues, j'aurai +un bon cheval cette nuit, à l'entrée du parc.</p> + +<p>Un amer sourire monta aux lèvres de M. de Boiscoran.</p> + +<p>—Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.</p> + +<p>—Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je réponds de tout; il +n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mère!</p> + +<p>Mais, au lieu de lui répondre, Jacques de Boiscoran se retourna et +appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut +approché:</p> + +<p>—Voyez cette fenêtre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons +chevaux, et la mer est à cinq lieues... Un coupable vous eût échappé... +Je suis innocent, je reste.</p> + +<p>En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui était +plus aisé que de s'évader et de gagner le jardin, et très probablement +cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais après?</p> + +<p>Il avait, c'était incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout, +quelques chances de se soustraire à toutes les recherches. Mais il était +plus probable, mille fois, qu'il serait découvert dans sa cachette même, +ou rejoint en essayant d'atteindre la côte.</p> + +<p>S'il réussissait à fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous quels +travestissements éviterait-il une extradition toujours menaçante?</p> + +<p>Ce serait bien autre chose, s'il était repris. Sa situation, déjà si +compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative +de fuite serait considérée comme le plus explicite des aveux.</p> + +<p>En de telles conditions, résister à la tentation de s'évader, et bien +faire savoir qu'on résistait, qu'on tenait à rester sous la main de la +justice, c'était bien moins démontrer son innocence que donner la preuve +d'une rare habileté. Voilà ce qu'en clin d'œil aperçut ou crut +apercevoir M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>C'est d'après soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et +circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les +mouvements irréfléchis. Et dans cet accent de froid persiflage de +l'homme qui tient à bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:</p> + +<p>—Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les +autres, sera relatée au procès-verbal.</p> + +<p>Bien autres étaient les idées du procureur de la République et du +greffier Méchinet.</p> + +<p>Si le juge d'instruction était trop aveuglé par ses préventions pour +rien discerner, ils avaient fort bien remarqué, eux, par combien +d'émotions étrangement diverses venait de passer le prévenu.</p> + +<p>Étourdi tout d'abord, jusqu'au point de paraître croire à une +plaisanterie de mauvais goût, sa contenance avait ensuite trahi la plus +violente colère, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais à +mesure que les charges s'étaient accumulées, toujours plus accablantes, +et que le cercle de l'accusation s'était rétréci, bien loin de se +démoraliser davantage, il avait semblé recouvrer son assurance.</p> + +<p>—C'est tout de même singulier, grommela Méchinet.</p> + +<p>M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran sortit +de son cabinet de toilette, habillé et prêt:</p> + +<p>—Une question encore, monsieur, fit-il.</p> + +<p>Le malheureux s'inclina. Il était pâle, mais calme et maître de soi.</p> + +<p>—Je suis, dit-il, prêt à répondre.</p> + +<p>—Je serai bref. Vous avez paru surpris et indigné qu'on osât vous +accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut +juger que sur des apparences. Réfléchissez, et vous reconnaîtrez que +toutes les apparences sont contre vous.</p> + +<p>—Je ne le reconnais que trop.</p> + +<p>—Juré, vous n'hésiteriez pas à condamner un accusé qui se trouverait +dans la même situation que vous...</p> + +<p>—Non, monsieur, non!</p> + +<p>Le procureur de la République bondit sur sa chaise.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas sincère, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran hocha la +tête.</p> + +<p>—C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, répondit-il, mais +c'est en toute sincérité que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas +l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne +discernais pas le mobile de son action. Car enfin, à moins d'être fou, +on ne commet pas un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous +le demande, moi pour qui la destinée n'a eu que des sourires, moi qui +suis à la veille d'un mariage ardemment désiré, pourquoi, dans quel but, +dans quel intérêt aurais-je été incendier le Valpinson et tenter +d'assassiner le comte de Claudieuse?...</p> + +<p>Ce n'est pas sans une impatience mal dissimulée que M. Galpin-Daveline +avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui +s'offrait d'intervenir:</p> + +<p>—Votre mobile, à vous, monsieur, interrompit-il, était la haine. Vous +haïssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne +protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez +dit à moi-même!</p> + +<p>Jacques de Boiscoran pâlit encore, s'il était possible, et d'un ton +d'écrasant dédain:</p> + +<p>—Quand cela serait, prononça-t-il, je ne sais pas de quel droit vous +abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici +qu'il n'était plus d'amitié entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je +ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas varié, je puis +répéter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de +Claudieuse était un voisin tracassier, entêté de ses droits et jaloux de +son gibier jusqu'à l'absurde. J'ai ajouté que, s'il déclarait mes +opinions politiques exécrables, j'estimais les siennes ridicules et +dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement, +en manière de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas +mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte +de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du +bout de son orteil.</p> + +<p>—Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couché en joue +le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus à votre cerveau, et le +meurtre avait lieu ce jour-là...</p> + +<p>Un geste terrible trahit la colère de M. de Boiscoran; mais se +maîtrisant:</p> + +<p>—Mon emportement était moins grand qu'il n'a dû le paraître, dit-il. +J'ai pour le caractère de monsieur de Claudieuse la plus profonde +estime. Ce m'est une grande douleur ajoutée à toutes les autres que de +penser qu'il a pu m'accuser...</p> + +<p>—Mais il ne vous a pas accusé! interrompit M. Daubigeon, il a été au +contraire le premier et le plus obstiné à vous défendre... (Et en dépit +des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) Malheureusement, +poursuivit le procureur de la République, tout cela n'enlève rien de +l'évidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez à vous +taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous êtes innocent, +pourquoi ne pas essayer de vous justifier... Qu'attendez-vous, +qu'espérez-vous?</p> + +<p>—Rien...</p> + +<p>Méchinet venait d'achever la rédaction du procès-verbal.</p> + +<p>—Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'écrire quelques lignes +à mon père et à ma mère? Ils sont vieux: un tel événement peut les +tuer...</p> + +<p>—Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je vais +mettre les scellés sur cette pièce, dit-il, et vous en serez +provisoirement le gardien... Vous savez à quelle surveillance cela vous +oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne +retrouvait pas les pièces à conviction décrites au procès-verbal... +Maintenant, comment regagner Sauveterre?</p> + +<p>Après mûre délibération, il fut arrêté que M. de Boiscoran ferait la +route dans une voiture à lui, où monterait un gendarme. M. Daubigeon, le +juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours +conduite par Ribot, lequel était furieux d'avoir été gardé à vue.</p> + +<p>—Descendons, dit le juge, quand les dernières formalités furent +remplies.</p> + +<p>Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de +paysans furieux et s'attendait à des huées. Il se trompait. Le gendarme +dépêché par M. Daubigeon avait si bien rempli sa mission que pas un cri +ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le +cheval partit au trot, des malédictions frénétiques s'élevèrent, et une +volée de pierres fut lancée, dont une blessa le gendarme au front.</p> + +<p>—Décidément, vous portez malheur, mon accusé, dit cet homme, qui était +un ami de celui qui avait été si cruellement blessé au Valpinson.</p> + +<p>M. de Boiscoran ne répondit pas. Il s'enfonça dans son coin et il parut +tomber dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortit qu'au moment où +la voiture s'arrêta dans la cour de la prison de Sauveterre.</p> + +<p>Sur le seuil de la geôle, le geôlier, maître Blangin, attendait, +souriant à l'idée de posséder un prisonnier de cette importance.</p> + +<p>—Je vais vous conduire à ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au +malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reçu au gendarme et +que je vous écroue.</p> + +<p>Et en effet, atteignant son registre crasseux, il écrivit le nom de +Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond +arrêté la veille, au moment où il escaladait une clôture.</p> + +<p>C'en était fait: Jacques de Boiscoran était prisonnier, au secret...</p> + + + +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<p class="c"><i>L'affaire de Boiscoran</i></p> + + + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + + +<p>L'hôtel de Boiscoran, rue de l'Université, 216, est d'apparence modeste. +Étroite est la cour qui le précède, et il serait hardi de donner le nom +de jardin aux quelques mètres de terre humide qui s'étendent derrière.</p> + +<p>Il ne faut pas se fier à ces dehors. Le logis lui-même est un +chef-d'œuvre de confortable, où des mains patientes et soigneuses ont +réuni toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le goût et le +secret se perdent.</p> + +<p>Le pavé du vestibule, une mosaïque étonnante, a été rapporté de Venise +en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourné et qui s'était attaché à +la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier est un chef-d'œuvre de +serrurerie, et les boiseries de la salle à manger sont sans rivales à +Paris, depuis qu'ont été dispersées au vent des enchères les boiseries +fameuses du château de Bercy.</p> + +<p>Le salon où la marquise aime à s'entourer d'hommes politiques est à la +hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a été admis qui n'ait sa +valeur artistique. On ferait un bon marché en payant au poids de l'or la +garniture de la cheminée. Le lustre est une merveille. Et chacune des +huit toiles suspendues aux lambris est une œuvre hors ligne de quelque +maître illustre.</p> + +<p>Tout cela n'est rien, pourtant, comparé au cabinet de curiosités du +marquis de Boiscoran. Situé au second étage de l'hôtel, dont il occupe +toute la profondeur et la moitié de la largeur, ce cabinet, disposé en +façon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les délices d'un +artiste. Dans de vastes armoires vitrées, placées tout autour, s'étalent +les collections du marquis, trésors de toutes les époques, ses ivoires, +ses émaux, ses bronzes, ses manuscrits uniques, ses porcelaines +incomparables, et surtout ses faïences, ses chères faïences, la joie et +le tourment de sa vieillesse.</p> + +<p>L'homme était digne du cadre. À soixante et un ans qu'il avait alors, le +marquis était droit comme un <i>i</i> et de la maigreur la plus +aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne cessait de +bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien meublée, et de +petits yeux brillants où se lisait toute la malice d'un amateur obligé +de lutter sans cesse de ruses avec les marchands de curiosités et les +brocanteurs de l'hôtel des ventes.</p> + +<p>C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apogée de sa carrière, signalée +par un grand discours sur le <i>droit de réunion</i>; aussi semblait-il que +sa montre se fût arrêtée cette année-là. Toutes ses idées trahissaient +l'homme de la dynastie de Juillet, de même que son extérieur, son +costume, sa haute cravate, ses favoris et le toupet qui bouclait son +front décelaient l'admirateur et l'ami du roi-citoyen. Il ne s'occupait +pas de politique pour cela, et même, à vrai dire, il ne s'occupait de +rien.</p> + +<p>À la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son mari, +M<sup>me</sup> de Boiscoran régnait despotiquement au logis, administrant la +fortune, régentant son fils unique, Jacques, décidant sans appel de +toutes choses.</p> + +<p>Inutile de rien demander au marquis, sa réponse était invariable:</p> + +<p>—Adressez-vous à ma femme.</p> + +<p>Cet excellent homme avait acheté la veille, un peu au hasard, un lot +assez considérable de faïences, représentant des scènes de la +Révolution, et sur les trois heures, installé dans son cabinet, une +loupe à la main, il s'occupait d'établir l'origine et la valeur de ses +plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit brusquement.</p> + +<p>La marquise entra, tenant à la main un papier bleu.</p> + +<p>Plus jeune de six ou huit ans que son mari, M<sup>me</sup> de Boiscoran était +bien la compagne qu'il fallait à cet esprit paresseux et ami du repos. À +sa démarche, à son geste, à sa voix, on reconnaissait tout de suite la +femme qui tient le gouvernail, qui commande et qui veut être obéie à la +baguette.</p> + +<p>D'une beauté jadis célèbre, elle gardait encore d'assez remarquables +restes pour faire excuser bien des prétentions. Elle n'en avait aucune, +affirmait-elle, disant que, puisqu'il est impossible, d'éviter les +ravages des années, c'est faire preuve d'esprit que de les accepter de +bonne grâce. Cependant, la coquetterie ne perd jamais ses droits. Si +M<sup>me</sup> de Boiscoran ne se rajeunissait pas, elle se vieillissait à +plaisir. Les quelques années que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de +dissimuler de leur âge, elle les ajoutait obstinément au sien. Il y +avait de l'affectation dans la façon dont elle faisait bouffer les +masses de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraîches comme +celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y eût mis de la poudre.</p> + +<p>Elle était si défaite et si terriblement agitée quand elle entra dans le +cabinet de son mari, qu'il en fut ému, lui qui, depuis longues années, +s'était fait une loi de ne s'émouvoir de rien.</p> + +<p>Abandonnant le plat qu'il était en train d'examiner:</p> + +<p>—Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquiète, qu'arrive-t-il?</p> + +<p>—Un horrible malheur.</p> + +<p>—Jacques est mort!... s'écria le vieux collectionneur.</p> + +<p>La marquise secoua la tête.</p> + +<p>—Non, c'est plus affreux peut-être...</p> + +<p>Le vieillard, qui s'était dressé à la vue de sa femme, se laissa +pesamment retomber sur son fauteuil.</p> + +<p>—Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit ce +papier bleu qu'elle tenait, et lentement:</p> + +<p>—Voici, fit-elle, la dépêche que je reçois à l'instant du valet de +chambre de Jacques, de notre vieil Antoine.</p> + +<p>D'une main tremblante, le marquis déplia le papier, et lut:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Malheur épouvantable. M. Jacques accusé d'avoir incendié château +du Valpinson et assassiné comte de Claudieuse. Charges terribles +contre lui. Interrogé, s'est à peine défendu. Vient d'être arrêté +et conduit en prison. Désespéré. Que faire...?</i></p></div> + +<p>La marquise avait tremblé que son mari ne fût comme foudroyé par cette +dépêche, dont le laconisme révélait les terreurs d'Antoine. Il n'en fut +rien.</p> + +<p>C'est de l'air le plus calme qu'il la replaça sur la table et que, +haussant les épaules, il dit:</p> + +<p>—C'est absurde!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran n'en pouvait revenir.</p> + +<p>—Vous n'avez pas compris, mon ami..., commença-t-elle.</p> + +<p>Il l'interrompit.</p> + +<p>—J'ai compris, fit-il, que notre fils est accusé d'un crime qu'il n'a +pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que vous doutiez de +lui! Quelle mère êtes-vous donc! Je suis, pour ma part, je vous +l'assure, parfaitement tranquille. Jacques incendiaire, Jacques +assassin!... C'est stupide.</p> + +<p>—Ah! vous n'avez pas lu la dépêche! s'écria la marquise.</p> + +<p>—Pardonnez-moi.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges...</p> + +<p>—S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'eût pas arrêté. +C'est désagréable, c'est même pénible...</p> + +<p>—Mais il ne s'est pas défendu, monsieur...</p> + +<p>—Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser d'avoir +dévalisé la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine de me +défendre.</p> + +<p>—Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils +coupable...</p> + +<p>—Antoine est un vieux sot, déclara le marquis. (Et, tirant sa tabatière +et bourrant son nez de tabac:)</p> + +<p>D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques est +amoureux de la petite Denise de Chandoré?</p> + +<p>—Comme un fou, monsieur, comme un enfant...</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Elle adore Jacques, monsieur.</p> + +<p>—Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur mariage est +définitivement fixé...</p> + +<p>—Depuis trois jours.</p> + +<p>—Jacques vous a écrit à ce sujet?</p> + +<p>—Une lettre adorable.</p> + +<p>—Où il vous annonce son arrivée?</p> + +<p>—Oui, il voulait faire lui-même ses emplettes de noces.</p> + +<p>D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le couvercle +de sa tabatière.</p> + +<p>—Et vous voulez, fit-il, qu'un garçon tel que notre fils, Jacques, un +Boiscoran, amoureux, aimé, qui va se marier, qui a la tête pleine de +corbeilles de noces, ait commis un crime abominable!... Cela ne se +discute pas, et la preuve, c'est que je vais, si vous le voulez bien, me +remettre paisiblement à ma besogne.</p> + +<p>Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu à peu, la +marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de son mari. +Le sang remontait à ses joues et le sourire à ses lèvres pâlies.</p> + +<p>Et d'une voix plus ferme:</p> + +<p>—Peut-être, en effet, dit-elle, ai-je été trop prompte à m'alarmer.</p> + +<p>Du geste, le marquis approuvait.</p> + +<p>—Oui, beaucoup trop prompte, chère amie, fit-il. Et même, entre nous, +je vous engage à ne point vous en vanter. Comment la justice +n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mère elle-même le +soupçonne!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran avait repris et relisait la dépêche d'Antoine.</p> + +<p>—Et cependant, murmura-t-elle, répondant aux dernières objections de +son esprit, qui donc, à ma place, n'eût été frappé d'épouvante! Ce nom +de Claudieuse, surtout...</p> + +<p>—Eh bien! mais c'est le nom d'un très digne et très loyal gentilhomme, +le meilleur que je sache, en dépit de ses façons de loup de mer.</p> + +<p>—Jacques le hait, mon ami.</p> + +<p>—Jacques, ma chère, se soucie de lui comme de l'an quarante.</p> + +<p>—Ils ont eu plusieurs querelles.</p> + +<p>—Nécessairement; Claudieuse est un forcené légitimiste, et comme tel, +c'est toujours avec le dernier mépris qu'il parle de nous autres tous, +qui avons servi la famille d'Orléans.</p> + +<p>—Jacques lui a envoyé du papier timbré.</p> + +<p>—Et il a parbleu bien fait, de même qu'il a eu tort de ne pas pousser +le procès jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la rivière qui +nous sépare, la Pibole, des prétentions par trop exorbitantes. Ne +voudrait-il pas, en toute saison et selon son gré, retenir les eaux, au +risque de noyer les prés de Boiscoran, qui sont bien plus bas que les +siens! Déjà feu mon frère, qui était un ange de patience et de douceur, +avait eu maille à partir avec ce despote.</p> + +<p>Mais la marquise n'était pas convaincue.</p> + +<p>—Il y a autre chose, fit-elle.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ah! c'est ce que je me demande.</p> + +<p>—Jacques vous l'aurait-il donné à entendre?</p> + +<p>—Non. Voici ce qui s'est passé. L'an dernier, chez la duchesse de +Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de Claudieuse et +ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, et comme nous +donnions un bal la semaine suivante, l'idée me vint, que je mis aussitôt +à exécution, de l'inviter. Elle refusa, et d'un ton de réserve si +glacial qu'il n'y avait pas à insister.</p> + +<p>—C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le marquis.</p> + +<p>—Le soir même, je parlai de ma démarche à Jacques. Il s'en montra très +irrité et me dit, avec un emportement que son respect contenait à peine, +que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses raisons pour n'avoir rien +de commun avec ces gens-là...</p> + +<p>Si parfaite était la sécurité de M. de Boiscoran qu'il n'écoutait déjà +plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'œil ses +précieuses faïences.</p> + +<p>—Soit, interrompit-il. Jacques déteste les Claudieuse. Qu'est-ce que +cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens qu'on +déteste!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran ne poursuivit pas.</p> + +<p>—Enfin, demanda-t-elle, que faire?...</p> + +<p>Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut +stupéfait.</p> + +<p>—L'important, répondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il faudrait +voir, consulter...</p> + +<p>Quelques coups rapides et légers, frappés à la porte, l'interrompirent.</p> + +<p>—Entrez! cria-t-il.</p> + +<p>Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette mention: +<i>télégraphie privée.</i></p> + +<p>—Parbleu! s'écria le marquis, j'en étais bien sûr!... Voilà qui va nous +mettre l'esprit en repos!</p> + +<p>Le domestique s'était retiré; il rompit l'enveloppe. Mais au dernier +regard jeté sur cette dépêche, le sourire se glaça sur ses lèvres; il +pâlit et dit seulement:</p> + +<p>—Mon Dieu!...</p> + +<p>Rapide comme la pensée, M<sup>me</sup> de Boiscoran s'empara du papier fatal. +Elle lut d'un coup d'œil:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Vite, arrivez. Jacques en prison, au secret, accusé d'un crime +affreux. Toute la ville dit qu'il est coupable et qu'il a même +avoué. C'est une infâme calomnie. Son juge est son ancien ami, +Galpin-Daveline, qui devait épouser cousine Lavarande. Ne sais +rien, sinon que Jacques est innocent. C'est une intrigue +abominable. Grand-père Chandoré et moi ferons l'impossible. Votre +secours indispensable. Venez, venez.</i></p> + +<p class="c"><span class="smcap">Denise de Chandoré</span></p></div> + +<p>—Ah! mon fils est perdu! s'écria M<sup>me</sup> de Boiscoran en fondant en +larmes.</p> + +<p>Mais déjà le marquis s'était redressé sous ce coup terrible.</p> + +<p>—Et moi, s'écria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est +une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en péril, je le +reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui d'un procès +criminel. Que ne fait-on pas dire à un homme au secret!...</p> + +<p>—Il faut agir! interrompit M<sup>me</sup> de Boiscoran, à demi folle de +douleur.</p> + +<p>—Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. Cherchons +lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.</p> + +<p>—Je puis écrire à monsieur de Margeril... De pâle qu'il était, le +marquis devint livide.</p> + +<p>—C'est vous! s'écria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi!</p> + +<p>—Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...</p> + +<p>D'un geste menaçant, le marquis l'arrêta.</p> + +<p>—J'aimerais mieux, s'écria-t-il, de l'accent de la haine la plus +atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent périr sur +l'échafaud que de devoir son salut à cet homme!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran semblait près de s'évanouir.</p> + +<p>—Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai été +qu'imprudente...</p> + +<p>—Assez! interrompit durement le marquis. (Et se maîtrisant, grâce à un +puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir à quoi s'en +tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre...</p> + +<p>—Seule?</p> + +<p>—Non. Je vous trouverai un conseil, un légiste habile et sûr, un avocat +qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il vous guidera, +là-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les +circonstances. Denise a raison: Jacques doit être victime de quelque +ténébreuse intrigue... N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du +calme, beaucoup de calme...</p> + +<p>Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les +domestiques accoururent, effarés.</p> + +<p>—Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avoué, +maître Chapelain... qu'on prenne une voiture.</p> + +<p>Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence +que, vingt minutes plus tard, maître Chapelain arrivait.</p> + +<p>—Ah! nous avons besoin de toute votre expérience, mon digne ami, lui +dit le marquis. Tenez, lisez ces dépêches...</p> + +<p>Fort heureusement l'avoué savait garder le secret de ses impressions, +car il crut à la culpabilité de Jacques, sachant bien avec quelle +circonspection sont délivrés les mandats d'arrêt.</p> + +<p>—J'ai l'homme qu'il faut à madame la marquise, dit-il enfin.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Un garçon que sa modestie a toujours empêché de se produire, bien +qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un +admirable orateur.</p> + +<p>—Et vous le nommez?...</p> + +<p>—Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures après, en effet, +le protégé de maître Chapelain franchissait le seuil de l'hôtel de +Boiscoran.</p> + +<p>C'était un homme de trente à trente-deux ans, très brun, avec de grands +yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence +et l'énergie.</p> + +<p>Il plut au marquis, lequel, après lui avoir exposé ce qu'il savait de la +situation de Jacques, entreprit de lui faire connaître le terrain sur +lequel il allait manœuvrer, lui disant quels alliés et quels adversaires +il rencontrerait à Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier à M. +Séneschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus +retors de tous ces diplomates de sous-préfecture, qui rendraient des +points à Machiavel.</p> + +<p>—Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur, +dit l'avocat.</p> + +<p>Et le soir même, à huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran +et Manuel Folgat prenaient place dans un coupé du chemin de fer +d'Orléans.</p> + + + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + + +<p>Le chemin de fer qui relie Sauveterre à la ligne d'Orléans doit une +légitime célébrité à une série de courbes absolument inutiles, mais qui +sont comme un défi au bon sens et qui seraient le théâtre d'accidents +quotidiens si l'on s'avisait de marcher à une vitesse de plus de huit ou +dix kilomètres à l'heure. La gare, toujours pour la plus grande +commodité de messieurs les voyageurs, a été bâtie à une bonne demi-lieue +de la ville, sur l'emplacement des jardins de M. Thibault, le premier +banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonnée +d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de marché, s'emplissent +de paysans qui, le verre à la main et la bouche pleine de protestations +de bonne foi, cherchent à se voler à qui mieux mieux.</p> + +<p>Les jours ordinaires, même, cette route est assez fréquentée, car le +chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou +partir les trains, dévisager les étrangers, et aussi épiloguer sur les +motifs connus ou secrets qui peuvent déterminer M. Untel ou M<sup>me</sup> +Unetelle à se mettre en voyage.</p> + +<p>Il était neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le +train qui amenait la marquise de Boiscoran et maître Folgat.</p> + +<p>La marquise était brisée des fatigues et des angoisses de cette nuit +passée tout entière à discuter les chances de salut de son fils, et +d'autant plus anéantie que maître Folgat s'était étudié à ne pas +encourager ses espérances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien +laissé paraître, les doutes de maître Chapelain. De même que le vieil +avoué, le jeune avocat s'était dit qu'on n'arrête pas un homme tel que +Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de +ces preuves qui valent presque une certitude. Bientôt le train ralentit +sa marche.</p> + +<p>—Pourvu, mon Dieu! fit M<sup>me</sup> de Boiscoran, pourvu que Denise et +monsieur de Chandoré aient eu l'idée d'envoyer une voiture par-devant de +nous.</p> + +<p>—Pourquoi cela, madame? demanda maître Folgat.</p> + +<p>—Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y dérober à tous les yeux ma +douleur et mes larmes...</p> + +<p>Le jeune avocat secoua la tête.</p> + +<p>—C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur +vos actions quelque influence...</p> + +<p>Elle le regardait d'un air surpris.</p> + +<p>—Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez +éviter les regards. Ce serait une faute immense, peut-être irréparable. +Que penserait-on, si l'on vous voyait désolée et en pleurs? On penserait +que vous êtes sûre de la culpabilité de votre fils, et ceux qui doutent +encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conquérir +l'opinion; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays +surtout, où chacun vit sous le contrôle immédiat du voisin. L'opinion +s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les +jurés jusque dans la salle de leurs délibérations...</p> + +<p>—C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...</p> + +<p>—Donc, madame, au nom des intérêts les plus sacrés, faites appel à +toute votre énergie, refoulez au plus profond de votre âme vos +maternelles angoisses, séchez vos larmes et montrez à tous une confiance +superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, une mère n'est +pas ainsi quand son fils est coupable.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran se redressa.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est +à moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare +déserte, autant je désire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je +vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pensée de son +fils.</p> + +<p>La marquise de Boiscoran n'était pas une femmelette. Tirant un peigne de +son sac de voyage, elle répara le désordre de sa coiffure; en quelques +gestes rapides, elle rétablit l'harmonie de sa toilette; ses traits, +grâce à une puissante projection de volonté, reprirent leur sérénité +accoutumée; elle contraignit sa bouche à sourire, sans qu'on discernât +l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net:</p> + +<p>—Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paraître, maintenant?</p> + +<p>Le train s'arrêtait devant les bâtiments de la station. Maître Folgat +sauta légèrement à terre, et offrant la main à la marquise pour l'aider +à descendre:</p> + +<p>—Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu; +tout Sauveterre doit être là.</p> + +<p>C'était plus qu'à moitié vrai. Dès la veille au soir, le bruit s'était +répandu—semé par qui? on ne sait—que la «mère de l'assassin», comme on +disait déjà charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et +chacun s'était bien promis à part soi de se trouver, par hasard, à la +gare à son arrivée.</p> + +<p>C'était une émotion à ne pas négliger, dans une localité où la +conversation vit trois jours sur la dernière robe arborée par la +sous-préfète.</p> + +<p>De l'impression de M<sup>me</sup> de Boiscoran, en se trouvant en face de tant +de monde, nul ne s'était inquiété ni soucié. C'est qu'à Sauveterre la +curiosité a du moins cette qualité de n'être pas hypocrite. On y est +indiscret naïvement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carrément +devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de démêler le +secret de votre joie ou de votre douleur.</p> + +<p>Il est vrai d'ajouter que les esprits étaient fort montés contre Jacques +de Boiscoran. S'il n'y eût eu à sa charge que la destruction du +Valpinson et les coups de fusil tirés à M. de Claudieuse, ce n'eût été +que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des conséquences +épouvantables. Deux hommes y avaient péri, et deux autres y avaient été +blessés assez grièvement pour qu'on les crût en danger de mort.</p> + +<p>La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale. +Dans une charrette, recouverte d'un drap et près de laquelle marchaient +deux prêtres, on rapportait les restes carbonisés et n'ayant plus forme +humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une +voiture qui suivait étaient les deux blessés, l'un, le gendarme, +impassible; l'autre, le fermier, poussant des cris déchirants.</p> + +<p>Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le +maire, portant entre ses bras son dernier enfant et traînant, pendus à +ses jupes, les quatre autres, dont l'aîné n'avait pas douze ans.</p> + +<p>Attribuant tous ces malheurs à Jacques, les gens le chargeaient de +malédictions et songeaient peut-être à les faire remonter en huées +jusqu'à sa mère, jusqu'à la marquise de Boiscoran.</p> + +<p>—La voilà! la voilà! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le +seuil de la gare, donnant le bras à maître Folgat.</p> + +<p>Seulement, on ne dit que cela, tant on était surpris de l'assurance de +son maintien.</p> + +<p>Deux courants aussitôt divisèrent l'opinion. Elle a du toupet! pensaient +les uns. Et les autres: elle est sûre de l'innocence de son fils.</p> + +<p>Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression +qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les +conseils de maître Folgat. Sa force en fut doublée. Et distinguant dans +la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avança vers +elles, et toujours souriante:</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inouï! Voici +maintenant la liberté d'un homme tel que mon fils à la merci du premier +soupçon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la +nouvelle hier soir par le télégraphe, et j'accours avec monsieur, qui +est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris.</p> + +<p>Maître Folgat fronçait les sourcils. Il eût voulu la marquise plus +mesurée. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.</p> + +<p>—Ces messieurs du parquet, prononça-t-il d'un ton d'oracle, +regretteront peut-être d'avoir été si prompts.</p> + +<p>Heureusement, un jeune garçon qui portait pour toute livrée une +casquette à galon d'or s'approcha de M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>—La voiture de monsieur de Chandoré est là, dit-il, aux ordres de +madame la marquise.</p> + +<p>—Je suis à vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garçon. (Et saluant +les braves Sauveterriens, interloqués de son assurance:) Excusez-moi de +vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandoré +m'attend. J'espère d'ailleurs avoir, cet après-midi même, le plaisir de +vous rendre visite... au bras de mon fils.</p> + +<p>La maison de Chandoré, pour parler comme à Sauveterre, est bâtie de +l'autre côté de la place du Marché-Neuf, tout au sommet de la rue de la +Rampe, une rue qui n'est guère plus praticable qu'un escalier et dont M. +Séneschal, le maire, ne cesse de demander la rectification au conseil +municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser.</p> + +<p>C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanquée d'une +prétentieuse tourelle à toit pointu, que le radical docteur Seignebos +appelle une perpétuelle menace du système féodal. Il est certain que les +Chandoré affichaient autrefois de hautes prétentions nobiliaires, le +dédain profond de quiconque n'avait pas eu des ancêtres aux croisades, +et la haine de toutes les idées qui datent de la Révolution.</p> + +<p>Mais s'ils avaient jamais été redoutables, ils avaient depuis longues +années cessé de l'être. De cette grande famille, une des plus nombreuses +de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard, +le baron de Chandoré, et une enfant, sa petite-fille, la fiancée de +Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Denise était orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'à moins de +cinq mois d'intervalle elle perdit son père, tué en duel, à la suite +d'une discussion futile, et sa mère, une demoiselle de Lavarande, qui +n'eut pas l'énergie de survivre à l'homme qu'elle avait aimé. Ce fut, +certes, pour l'enfant, un immense malheur; mais ni les soins ni la +tendresse ne lui manquèrent. Sur elle seule son grand-père reporta +toutes ses affections et toutes ses espérances, et les deux sœurs de sa +mère, les demoiselles de Lavarande, déjà d'un certain âge, prirent la +résolution définitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus +exclusivement à leur nièce.</p> + +<p>Dès cette époque, les deux bonnes demoiselles avaient demandé à M. de +Chandoré à venir demeurer avec lui. Il avait rejeté bien loin leurs +propositions, déclarant que, sa petite-fille étant à lui seul, il +prétendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il trouvait déjà bien +beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de +s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journées.</p> + +<p>De ce différend devait naître et naquit en effet, entre les tantes et le +grand-père, une rivalité qui se traduisit par les plus étonnantes +exagérations. Ce fut à qui capterait, et dame!, par n'importe quels +moyens, la première place dans l'affection de la petite fille, à qui +déroberait une de ses caresses ou achèterait le plus cher un de ses +sourires. À cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont été +inventés. À dix ans, elle était rassasiée de robes et ne savait plus où +mettre ses bijoux.</p> + +<p>Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se métamorphoser M. +de Chandoré. Brusque, sévère, dur, il avait, sans transition, tourné au +«papa gâteau». Il avait éteint l'éclat métallique de ses yeux, fixé sur +ses lèvres un perpétuel sourire et donné à sa voix ces inflexions +mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les +rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du +pâtissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites +amies, organisait des dînettes, poussait le cerceau ou le volant, et +même, au besoin, menait les rondes.</p> + +<p>Denise fronçait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il +devenait tout pâle. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole: il +resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des médecins qui +lui rirent au nez.</p> + +<p>Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de +dépasser les folies de M. de Chandoré. Certes, si Denise apprit quelque +chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre +signe d'impatience elles étaient disposées à congédier le professeur +d'écriture ou la maîtresse de piano.</p> + +<p>C'est en haussant les épaules que Sauveterre assistait à ce spectacle. +«Quelle éducation pitoyable! disaient les dames de la société. On n'a +pas idée d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend à +cette enfant.»</p> + +<p>Il est sûr que tant et de si incroyables gâteries, cette aveugle +soumission et ces adorations perpétuelles couraient grand risque de +faire de Denise la plus désagréable petite personne qui se pût voir. Pas +du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les +pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-être préservée du danger par son +excès même.</p> + +<p>Plus âgée, elle disait en riant: «Grand-père Chandoré, tantes Lavarande +et moi, nous faisons tout ce que je veux.»</p> + +<p>Ce n'était là qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne récompensa, par +des qualités si rares et si exquises, de plus pures affections.</p> + +<p>Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir +dix-sept ans lorsqu'arriva le grand événement de sa vie.</p> + +<p>M. de Chandoré, ayant un matin rencontré Jacques de Boiscoran, dont +l'oncle avait été son ami, l'invita à dîner. Jacques accepta +l'invitation; il vint. M<sup>lle</sup> Denise le vit et... l'aima. De ce moment +et pour la première fois, elle eut un secret que ne connurent ni +grand-père Chandoré ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses +fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui +grandissait au fond de son âme, doux comme le rêve, idéalisé par +l'absence et poétisé par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans +voir...</p> + +<p>Mais aussi, le jour où il vit clair, étourdi de son bonheur, ébloui des +perspectives qui s'offraient à lui, il sentit que sa destinée était +fixée. Aussi n'hésita-t-il pas; et, à moins d'un mois de là, son père, +le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander +la main de M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Ah! ce fut un rude coup pour grand-père Chandoré. Certes, il n'avait pas +été sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler +quelquefois, sans lui dire, à elle-même, qu'il se faisait vieux et qu'il +se sentirait soulagé d'une grosse inquiétude quand il lui aurait trouvé +un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme +il parlait de mourir, par exemple.</p> + +<p>La démarche de M. de Boiscoran l'éclaira sur ses véritables sentiments. +La pensée de donner Denise, de la voir lui préférant un homme, d'abord, +puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur.</p> + +<p>Pour bien peu, il eût jeté dehors l'ambassadeur. Cependant il se +contraignit et répondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il +lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir +qu'elle repousserait cette demande.</p> + +<p>Pauvre grand-père! Aux premiers mots qu'il hasarda:</p> + +<p>—Quel bonheur! s'écria la jeune fille. Mais je m'y attendais.</p> + +<p>Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brûlante de ses yeux, M. de +Chandoré baissa la tête.</p> + +<p>—Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.</p> + +<p>Déjà, un peu consolé par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de +sa petite-fille, il en était à se reprocher son féroce égoïsme et à se +gourmander de ne pas s'estimer très heureux lorsque Denise était si +contente.</p> + +<p>Jacques avait donc été admis à faire officiellement sa cour, et +l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, après une longue +délibération, où l'on avait calculé le temps strictement nécessaire aux +emplettes et à l'achèvement du trousseau, le jour de la noce avait été +irrévocablement fixé.</p> + +<p>Ainsi, c'est en plein bonheur que M<sup>lle</sup> Denise fut frappée, +lorsqu'elle apprit en même temps de quels crimes on accusait Jacques de +Boiscoran et son arrestation. Foudroyée d'abord, elle était restée près +de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son +grand-père épouvantés. Mais dès qu'elle revint à elle:</p> + +<p>—Suis-je donc folle, s'écria-t-elle, de m'émouvoir ainsi! N'est-il pas +évident qu'il est innocent!</p> + +<p>C'est alors qu'elle avait adressé une dépêche au marquis de Boiscoran, +comprenant bien qu'avant de rien tenter, il était indispensable de +s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demandé qu'on la +laissât seule, et sa nuit s'était passée à compter les minutes qui la +séparaient encore de l'heure où arrivait le train de Paris.</p> + +<p>Dès huit heures, elle descendit elle-même donner au domestique l'ordre +d'atteler et de partir pour attendre M<sup>me</sup> de Boiscoran à la gare, lui +recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite +s'établir dans le salon, où se trouvaient déjà ses tantes et son +grand-père. Ils lui parlaient, mais son attention était ailleurs...</p> + +<p>Bientôt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe +et s'arrêter devant la maison. Elle se dressa alors et s'élança dans le +vestibule en s'écriant:</p> + +<p>—Voilà la mère de Jacques!</p> + + + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + + +<p>Ce n'est jamais impunément qu'on violente ses sentiments les plus chers. +Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se réfugier dans la voiture +envoyée à sa rencontre, elle était bien près de défaillir, brisée par +l'effort inouï qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux +de Sauveterre une contenance assurée et un visage riant.</p> + +<p>—Quelle horrible comédie! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les +coussins.</p> + +<p>—Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle était nécessaire, prononça +maître Folgat. Vous venez de conquérir cent personnes peut-être à votre +fils.</p> + +<p>Elle ne répondit pas. Les larmes l'étouffaient. Que n'eût-elle pas donné +pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement à toutes +les lâchetés de sa douleur et de ses angoisses maternelles!</p> + +<p>Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui +qui sépare la gare de la rue de la Rampe. Lancé à toute vitesse, le +cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait qu'il n'avançait +pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrêter. Le petit domestique +avait déjà sauté à terre, et il tournait la poignée de la portière en +disant:</p> + +<p>—Nous voilà arrivés.</p> + +<p>Aidée de maître Folgat, M<sup>me</sup> de Boiscoran descendit, et son pied +touchait à peine le pavé de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et +que M<sup>lle</sup> Denise se jeta dans ses bras, trop émue pour pouvoir rien +dire, sinon:</p> + +<p>—Oh! ma mère, ma chère mère, quel horrible malheur!</p> + +<p>Dans l'ombre du corridor, s'avançait M. de Chandoré, qui s'était levé en +même temps que sa petite-fille.</p> + +<p>—Rentrons, dit-il à ces infortunées, ne restons pas là... Déjà derrière +tous les volets brillent des yeux qui nous épient.</p> + +<p>Et il les entraîna dans le salon.</p> + +<p>Positivement, maître Folgat était assez embarrassé de son personnage. +Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi, +cependant, il était entré dans le salon et, debout près de la porte, ému +de l'émotion de tous, il observait alternativement M<sup>lle</sup> Denise, M. de +Chandoré et les demoiselles de Lavarande.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle fût +remarquablement jolie, mais il était difficile de l'oublier quand on +l'avait vue une fois. Petite, elle était la grâce même, et chacun de ses +mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des +cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et +le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'éblouissante +blancheur faisait paraître jaunes toutes les comparaisons imaginées par +les poètes: le lis, la neige, le lait... En elle, tout exprimait une +angélique douceur et la plus excessive timidité. Et pourtant, certains +plis de ses lèvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire +soupçonner une grande énergie.</p> + +<p>Près d'elle, grand-père Chandoré étonnait par sa haute stature et par sa +carrure puissante. Soixante-douze années n'avaient pas fait plier ses +reins d'hercule, et il semblait bâti pour défier tous les orages de la +vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était un teint rouge brique, +uniformément cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient +paraître plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux +blancs. Son visage, malgré tout, exprimait une bonté presque enfantine. +Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il eût +été peu prudent de se fier au sourire bénin qui voltigeait sur ses +lèvres charnues. Et, à certaines étincelles qui s'allumaient au fond de +ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-là eût passé un +fâcheux quart d'heure entre ses mains, qui se fût permis d'offenser +M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de +saule, pâles, discrètes, d'une réserve et d'une froideur +ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette +expression de sensibilité dévouée des vieilles filles dont le célibat +n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument +pareilles, comme c'était leur invariable habitude depuis quarante ans, +des toilettes de couleur indécise, modestes comme toute leur personne.</p> + +<p>Elles pleuraient, en ce moment, et maître Folgat se demandait de quel +sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de +leur nièce.</p> + +<p>—Pauvre Denise! murmuraient-elles.</p> + +<p>La jeune fille les entendit; et se dressant tout à coup, et rompant le +lourd silence qui durait depuis longtemps déjà:</p> + +<p>—Mais notre conduite est indigne! s'écria-t-elle. Que dirait Jacques, +si du fond de sa prison il lui était donné de nous voir! Pourquoi nous +affliger? Est-il donc coupable?...</p> + +<p>Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa voix avait des +vibrations qui troublaient maître Folgat jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p>—Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je +n'ai pas douté de lui une seconde. Et comment le doute m'eût-il +effleurée? Le soir même de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a écrit +une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoyée ici par un de ses +fermiers, et que j'ai reçue à neuf heures... Je l'ai montrée à +grand-père, cette lettre, il l'a lue, et aussitôt il s'est écrié que +j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme méditant un +crime affreux n'eût écrit cela.</p> + +<p>—Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandoré, et tout homme +sensé sera de mon avis, seulement...</p> + +<p>Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.</p> + +<p>—Il est donc évident, interrompit-elle, que Jacques est victime de +quelque intrigue abominable, c'est à nous à la déjouer. Assez pleuré, il +faut agir... (Et s'adressant à M<sup>me</sup> de Boiscoran:) Et c'est pour nous +aider à cette œuvre de salut, chère mère, que je vous ai appelée...</p> + +<p>—Et me voici, dit la marquise, non moins sûre que vous, chère enfant, +de l'innocence de mon fils.</p> + +<p>Ce n'était sans doute pas tout ce qu'avait rêvé M. de Chandoré, car +intervenant:</p> + +<p>—Et le marquis? demanda-t-il.</p> + +<p>—Mon mari reste à Paris.</p> + +<p>Le vieillard eut une grimace des plus significatives.</p> + +<p>—Ah! je le reconnais bien là! s'écria-t-il. Rien ne saurait l'émouvoir. +Son fils unique est lâchement accusé d'un crime, arrêté, et en prison. +On le prévient, on pense qu'il va accourir... Erreur! Que son fils se +tire d'affaire s'il peut. Lui restera à surveiller ses potiches. Ah! si +j'avais encore un fils!...</p> + +<p>—Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile +à Jacques en restant à Paris. Il peut y avoir des démarches à faire...</p> + +<p>—Le chemin de fer n'est-il pas là...</p> + +<p>—Enfin, prononça M<sup>me</sup> de Boiscoran, il m'a confiée à monsieur... +(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont +l'expérience, le talent et le dévouement nous sont acquis.</p> + +<p>Ainsi présenté régulièrement, maître Folgat s'inclinait.</p> + +<p>—Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait été gagné par la confiance +de M<sup>lle</sup> Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandoré. +Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arrêter une ligne de +conduite, j'aurais besoin de connaître exactement les faits.</p> + +<p>—Malheureusement, nous ne savons rien, répondit M. de Chandoré. Rien, +sinon que Jacques est au secret.</p> + +<p>—Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les +magistrats de Sauveterre?</p> + +<p>—Fort peu, à l'exception du procureur de la République...</p> + +<p>—Et le juge chargé de l'instruction?</p> + +<p>L'aînée des demoiselles de Lavarande se dressa.</p> + +<p>Celui-là! s'écria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre +d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en +effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir décidées, ma sœur et moi, +à accorder à ce petit juge la main d'une de nos cousines, une +Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu l'affreuse vérité: «Ô mon +Dieu! s'est-elle écriée, soyez béni de m'avoir épargné la honte d'être +la femme d'un tel homme!»</p> + +<p>—Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre +croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est un ami qui est +son juge...</p> + +<p>Maître Folgat hochait la tête.</p> + +<p>—Il me faudrait des renseignements plus précis, dit-il. Monsieur de +Boiscoran m'avait parlé du maire de la ville, monsieur Séneschal.</p> + +<p>M. de Chandoré sauta sur son chapeau.</p> + +<p>—En effet! s'écria-t-il, celui-là est notre ami, et si quelqu'un est +bien informé, c'est lui! Allons le trouver. Venez...</p> + +<p>Certainement M. Séneschal était l'ami des Chandoré, et aussi des +Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avoué que l'on soit, ce ne +peut-être sans s'attacher aux gens que, vingt années durant, on est leur +confident et leur conseil.</p> + +<p>Bien après avoir vendu sa charge, M. Séneschal était encore le seul à +avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent +pris une détermination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient à +son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services, +d'ailleurs, étaient réciproques. La clientèle de grand-père Chandoré et +de l'oncle de Jacques n'avait pas été sans attirer plus d'un paysan +processif en l'étude de maître Séneschal. Leur appui ne lui avait pas +été inutile, lorsque, pris du vertigo<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> de l'ambition, il s'était +«sacrifié à son pays» en sollicitant la place de maire et le mandat de +conseiller général.</p> + +<p>Aussi, ce digne et excellent homme était-il consterné, lorsqu'au matin +de l'incendie du Valpinson, il rentra à Sauveterre. Il était si blême et +si défait que sa femme en fut toute saisie.</p> + +<p>—Seigneur Dieu! Auguste! s'écria-t-elle, que t'est-il arrivé?</p> + +<p>Auguste était le prénom de M. Séneschal.</p> + +<p>—Il arrive quelque chose d'affreux! répondit-il d'un accent si tragique +que M<sup>me</sup> Séneschal en frémit.</p> + +<p>Il est vrai que M<sup>me</sup> Séneschal frémissait aisément. C'était une femme +de quarante-huit à cinquante ans, très brune, courte, dodue, et dont la +poitrine mettait à de rudes épreuves les corsages que lui +confectionnaient ses couturières, les demoiselles Méchinet, les sœurs du +greffier.</p> + +<p>Jeune, elle avait eu la beauté du diable. Elle gardait en vieillissant +des joues enluminées comme une image d'Épinal, une forêt de cheveux +noirs bien plantés et des dents admirables. Pourtant elle n'était pas +heureuse. Sa vie s'était consumée à souhaiter un enfant et elle n'en +avait pas eu. «Ce qui doit, disait-elle, paraître inexplicable aux +personnes qui nous connaissent, monsieur Séneschal et moi; lui qui a été +un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une +santé exceptionnelle.»</p> + +<p>Et tout de suite, qu'on fût ou non de son intimité, elle entrait à ce +sujet dans les détails les plus délicats, disant ses déceptions et +celles de son mari, les pèlerinages qu'elle avait faits, le nom des +médecins qu'ils avaient consultés, et combien de mois elle avait passés +au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle +n'aimait point. Rien n'avait réussi; et ses espérances s'évanouissant +avec les années, elle s'était résignée, et l'amertume de ses regrets +s'était changée en une sorte de mélancolie sentimentale qu'elle +nourrissait de romans et de poésies. Elle avait une larme au service de +toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes +les douleurs. Sa charité était proverbiale. Jamais une pauvre femme en +couches ne s'était inutilement adressée à son cœur.</p> + +<p>Ce qui ne l'empêchait pas d'être une maîtresse femme qu'il était malaisé +de duper, menant sa maison au doigt et à l'œil, dirigeant une lessive ou +réglant un dîner comme pas une dame de Sauveterre.</p> + +<p>C'est donc en sanglotant qu'elle écouta le récit que lui fit son mari +des événements de la nuit. Et lorsqu'il eut achevé:</p> + +<p>—Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. À ta place, +j'irais bien vite chez monsieur de Chandoré, lui apprendre avec tous les +ménagements convenables cette funeste nouvelle.</p> + +<p>—C'est ce dont je me garderai bien! s'écria M. Séneschal, et même je te +défends expressément d'y aller...</p> + +<p>C'est qu'il n'était pas un héros de stoïcisme et que, s'il se fût +écouté, il eût pris le chemin de fer et se fût enfui à cent lieues, pour +n'être pas témoin de la douleur de grand-père Chandoré et de tantes +Lavarande, du désespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait +particulièrement, et dont, depuis tant d'années, il soignait et +arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle eût été sa +fille.</p> + +<p>C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influencé par +l'assurance de M. Galpin-Daveline, désorienté par le déchaînement de +l'opinion, il en arrivait à se demander si Jacques, véritablement, +n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.</p> + +<p>Ses occupations, par bonheur, devaient être, ce jour-là, trop nombreuses +pour lui laisser le loisir de la réflexion. Il avait à assurer le +transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre +Guillebault. Il dut recevoir la mère de l'un et la femme de l'autre, +écouter leurs lamentations et essayer de les consoler; promettre à la +première une petite pension, affirmer à la seconde qu'il ferait obtenir +à l'aîné de ses garçons une bourse entière au collège de Sauveterre ou +au petit séminaire de Pons.</p> + +<p>Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapportât, +avec toutes les précautions nécessaires, les blessés de l'incendie, le +gendarme et le paysan.</p> + +<p>Il s'était, aussitôt après, mis en quête d'une maison pour le comte et +la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouvée sans peine.</p> + +<p>Enfin, une bonne partie de son après-midi avait été prise par une +violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom, +prétendait-il, de la science outragée, au nom de la justice et de +l'humanité, réclamait l'arrestation immédiate de Cocoleu, ce misérable +dont le témoignage inconscient avait été la base de la prévention. Il +exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot +épileptique fût conduit à l'hôpital et séquestré, par mesure +administrative, pour être ultérieurement soumis à l'examen des hommes de +l'art.</p> + +<p>Longtemps le maire avait résisté à ces prétentions, qui lui paraissaient +exorbitantes, mais M. Seignebos avait parlé si haut et si ferme qu'à la +fin il avait expédié deux gendarmes à Bréchy, avec l'ordre de ramener +Cocoleu.</p> + +<p>Ils étaient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot +avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses +nouvelles.</p> + +<p>—Et vous trouvez cela naturel! s'était écrié le docteur Seignebos, dont +les yeux étincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve +irrécusable du complot organisé pour perdre monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait répondu M. Séneschal, +agacé, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.</p> + +<p>Le médecin s'était éloigné sans insister, mais avant de rentrer chez +lui, il était monté au cercle, et là, en présence de plus de vingt +personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran +était victime de ses opinions avancées, que les partis monarchistes ne +lui pardonnaient pas d'avoir déserté leurs rangs, et que certainement +les jésuites n'étaient pas étrangers à l'affaire.</p> + +<p>Cette intervention devait être plus nuisible qu'utile à Jacques, et le +résultat ne se fit pas attendre. Le soir même, lorsque M. +Galpin-Daveline traversa la place du Marché-Neuf, il fut outrageusement +sifflé.</p> + +<p>Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez +le maire, s'en prenant à lui de l'insulte faite à la justice en sa +personne, et réclamant la plus énergique répression. M. Séneschal promit +de prendre les mesures nécessaires et courut chez M. Daubigeon, le +procureur de la République, pour se concerter avec lui. Là il apprit ce +qui s'était passé à Boiscoran, et le résultat terrible de +l'interrogatoire.</p> + +<p>Il était donc rentré chez lui fort triste, désolé de la situation de +Jacques et très inquiet de la couleur politique que prenait cette +affaire.</p> + +<p>Avec de telles préoccupations, il avait passé une mauvaise nuit, et il +s'était levé d'une humeur si massacrante que c'est à peine si sa femme +avait osé lui adresser la parole.</p> + +<p>C'est que tout n'était pas fini. À deux heures précises devait avoir +lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au +capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son écharpe, à la tête +d'une partie du conseil municipal. Il venait même de donner l'ordre de +préparer ses habits de cérémonie, quand son domestique lui annonça la +visite de M. de Chandoré et d'un autre monsieur.</p> + +<p>—Il ne manquait que cela! s'écria-t-il. (Mais réfléchissant:) Tôt ou +tard, la scène aura toujours lieu... Qu'ils entrent!</p> + +<p>M. Séneschal était bien bon de s'émouvoir ainsi d'avance et de +s'affermir contre une déchirante explosion de douleur. Il fut stupéfait +de l'air dégagé dont M. de Chandoré lui présenta son compagnon:</p> + +<p>—Monsieur Manuel Folgat, mon cher Séneschal, un des avocats en renom de +Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arrivée ce +matin.</p> + +<p>—Je suis étranger au pays, monsieur le maire, ajouta maître Folgat, +j'en ignore les idées, les coutumes, les mœurs, les intérêts, les +préjugés, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse +sottise si je n'avais un conseiller expérimenté, habile et sûr. Monsieur +de Boiscoran et monsieur de Chandoré m'ont fait espérer que vous +voudriez bien être ce conseiller...</p> + +<p>—Assurément, monsieur, et du meilleur cœur, répondit M. Séneschal tout +en s'inclinant, visiblement flatté de la déférence de l'avocat de Paris.</p> + +<p>Il avait avancé des sièges à ses hôtes. Lui-même s'était assis et, le +coude appuyé au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main +son menton rasé de frais.</p> + +<p>—L'affaire est grave, messieurs, prononça-t-il enfin.</p> + +<p>—Une accusation criminelle l'est toujours, dit maître Folgat.</p> + +<p>—Sarpejeu! messieurs! s'écria M. de Chandoré, doutez-vous donc de +l'innocence de Jacques?</p> + +<p>M. Séneschal ne répondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces +atténuations savantes dont sa femme parlait la veille.</p> + +<p>—Comment imaginer, commença-t-il enfin, les idées qui peuvent germer +dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalté par le souvenir de certaines +offenses! La colère est une conseillère perfide...</p> + +<p>Grand-père Chandoré n'en put écouter plus long.</p> + +<p>—Que me parlez-vous de colère, interrompit-il, et où en voyez-vous +trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperçois, moi, que le plus +lâche des crimes, longuement prémédité et froidement exécuté.</p> + +<p>Gravement, le maire hochait la tête.</p> + +<p>—Vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, fit-il.</p> + +<p>—Monsieur, dit maître Folgat, c'est avec l'espoir d'être renseignés que +nous sommes venus à vous.</p> + +<p>—Soit, fit M. Séneschal.</p> + +<p>Et tout de suite, avec la lucidité d'un vieil avoué accoutumé à +débrouiller les fils les plus enchevêtrés d'une procédure, il exposa les +faits dont il avait été témoin au Valpinson, et ceux que le procureur de +la République lui avait dit s'être passés à Boiscoran. Et en terminant:</p> + +<p>—Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes +vous ne suspecterez pas le témoignage? Il m'a dit en propres termes: +«Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrêter monsieur de Boiscoran. +Est-il coupable? Je ne sais plus que penser. Les charges sont +écrasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse +de faire connaître l'emploi de sa soirée...».</p> + +<p>M. de Chandoré, cet homme si robuste, semblait près de défaillir, encore +bien que son visage conservât ses tons cramoisis, dont nulle émotion ne +pouvait pâlir l'éclat.</p> + +<p>—Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et +s'adressant à maître Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques avait +certainement des projets pour ce soir-là.</p> + +<p>—Vous croyez, monsieur?</p> + +<p>—J'en suis sûr. Est-ce que sans cela il ne fût pas venu à la maison +comme tous les soirs depuis un mois? Lui-même le dit d'ailleurs, dans la +lettre qu'il a envoyée à Denise par un de ses fermiers, cette lettre +dont elle vous a parlé... Il lui écrit: <i>«C'est du fond du cœur que je +maudis l'affaire qui m'empêchera de passer la soirée près de vous, mais +il m'est impossible de la remettre. À demain...»</i></p> + +<p>—Vous voyez! s'écria M. Séneschal.</p> + +<p>—Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible, +je le répète, qu'un homme méditant un odieux forfait l'ait pensée et +écrite. Pourtant, à vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la +funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a +impressionné péniblement.</p> + +<p>Mais le jeune avocat semblait bien loin d'être convaincu.</p> + +<p>—Il est clair, prononça-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, à +aucun prix, qu'on sache où il est allé.</p> + +<p>—Il a menti, monsieur, insista M. Séneschal, il a commencé par nier +avoir pris la route où les témoins l'ont rencontré.</p> + +<p>—Naturellement, puisqu'il tient à cacher l'endroit où il est allé.</p> + +<p>—Quand on lui a signifié qu'il était arrêté, il n'a pas parlé.</p> + +<p>—Parce qu'il espère se tirer d'affaire sans dire où il est allé.</p> + +<p>—Si c'était vrai, ce serait bien étrange!</p> + +<p>—On a vu plus étrange encore.</p> + +<p>—Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent...</p> + +<p>—Être innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et +cependant, on en sait des exemples.</p> + +<p>Le jeune avocat s'exprimait de cet accent impérieux et bref qui est +comme un des privilèges de sa profession, et avec un tel accent de +certitude que M. de Chandoré semblait renaître à la vie.</p> + +<p>M. Séneschal en était presque interloqué.</p> + +<p>—Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Que monsieur de Boiscoran doit être innocent, répondit le jeune +avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il, l'avis +d'un homme dont nulle considération ne trouble le jugement. J'arrive, +sans idée préconçue, je ne connais pas plus monsieur de Claudieuse que +monsieur de Boiscoran. Un crime a été commis, on m'en dit les +circonstances, et tout aussitôt je reconnais que les raisons mêmes qui +ont fait arrêter le prévenu me feraient le mettre en liberté.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a montré, par +la façon dont il a reçu monsieur Galpin-Daveline, une puissance sur soi +inouïe et un incomparable talent de comédien. Donc, s'il est coupable, +il est très fort.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son interrogatoire +d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons le mot, d'une +imbécillité sans nom. Donc, s'il est coupable, il est très faible.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Pardon, j'achève. Le même homme peut-il être à la fois si fort et si +faible que cela? Décidez... Il y a plus: si monsieur de Boiscoran était +coupable, c'est à Charton et non au bagne qu'il faudrait l'envoyer, car +tout autre qu'un fou eût jeté l'eau où il avait lavé ses mains noires de +charbon et enterré n'importe où ce fusil Klebb, que la prévention +brandit si victorieusement.</p> + +<p>—Jacques est sauvé! s'écria M. de Chandoré. M. Séneschal n'était pas si +prompt à l'enthousiasme.</p> + +<p>—C'est spécieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose qu'une +déduction, si logique qu'elle soit, à des juges qui ont les mains +pleines de preuves...</p> + +<p>—On leur en trouvera de plus fortes.</p> + +<p>—Que comptez-vous donc faire?</p> + +<p>—Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma première impression; +maintenant, il faut que j'étudie l'affaire, que j'interroge les gens, à +commencer par le vieil Antoine.</p> + +<p>M. de Chandoré s'était levé.</p> + +<p>—Nous pouvons être à Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je envoyer +chercher ma voiture?...</p> + +<p>—Le plus tôt sera le mieux, répondit le jeune avocat.</p> + +<p>Chargé de cette commission, le domestique de M. Séneschal était de +retour moins d'un quart d'heure après, annonçant que la voiture était +devant la porte.</p> + +<p>M. de Chandoré et maître Folgat y prirent place, et tandis qu'ils +s'installaient:</p> + +<p>—Surtout, recommanda le maire à l'avocat parisien, soyez prudent et +circonspect. Déjà cette affaire ne passionne que trop l'opinion. La +politique s'en mêle. Je crains une manifestation à l'enterrement des +pompiers, et l'on m'annonce que le docteur Seignebos prononcera un +discours au cimetière. Allons, bonne chance!</p> + +<p>Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le long +du faubourg des Dames:</p> + +<p>—Je ne m'explique pas, disait M. de Chandoré, qu'Antoine ne soit pas +venu me trouver aussitôt après l'arrestation de son maître. Que peut-il +lui être arrivé?</p> + + + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + + +<p>Le cheval de M. Séneschal était peut-être un des meilleurs de +l'arrondissement; mais celui de M. de Chandoré lui était encore +supérieur.</p> + +<p>En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilomètres qui +séparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles +M. de Chandoré et maître Folgat n'échangèrent pas cinquante mots.</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent, la cour du château de Boiscoran était silencieuse +et déserte. Portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Sur les +marches du perron était assis un jeune paysan à robuste carrure, lequel, +à la vue des «bourgeois», se leva et porta la main à son bonnet de +laine.</p> + +<p>—Où est Antoine? lui demanda M. de Chandoré.</p> + +<p>—Là-haut, monsieur le baron.</p> + +<p>Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle résista.</p> + +<p>—Oh! monsieur, Antoine est barricadé en dedans, dit le paysan.</p> + +<p>—Singulière idée, fit M. de Chandoré en frappant du bout de sa canne.</p> + +<p>Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de +l'intérieur:</p> + +<p>—Qui va là? cria la voix d'Antoine.</p> + +<p>—C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandoré. Bruyamment les barres +furent retirées, et le vieux valet de chambre se montra. Il était blême +et défait. Au désordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses vêtements, +il était aisé de voir qu'il ne s'était pas couché. Et ce désordre était +fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance, +mettait son amour-propre à afficher l'irréprochable tenue d'un gentleman +anglais. M. de Chandoré en fut si frappé qu'avant tout:</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.</p> + +<p>Au lieu de répondre, le fidèle serviteur attira le baron et son +compagnon à l'intérieur. Et après qu'il eut refermé la porte, se +croisant les bras devant eux:</p> + +<p>—J'ai, répondit-il d'un accent étrange, j'ai... que j'ai peur!</p> + +<p>Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux, +pensaient-ils, a perdu l'esprit.</p> + +<p>Antoine comprit, car vivement:</p> + +<p>—Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vérité il se passe ici des +choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon +sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...</p> + +<p>—Douteriez-vous de votre maître? interrogea maître Folgat.</p> + +<p>Si menaçant fut le regard que l'honnête domestique lança au +questionneur, que tout de suite M. de Chandoré intervint:</p> + +<p>—Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dévoué, un +avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour défendre Jacques. Non +seulement vous ne devez pas vous défier de lui, mais il faut lui dire +tout ce que vous savez, tout absolument et quand même...</p> + +<p>Le visage du digne serviteur s'éclaira.</p> + +<p>—Ah! monsieur est un avocat! s'écria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je +vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le cœur... Non, certes, je ne +crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu'il le soit, il +est stupide de penser qu'il puisse l'être. Mais ce que je crois, ce dont +je suis sûr, c'est qu'il y a un coup monté pour lui mettre sur le dos +les horreurs du Valpinson...</p> + +<p>—Un coup monté! interrompit maître Folgat, par qui, comment, dans quel +but?</p> + +<p>—Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez +comme moi si vous aviez assisté à l'interrogatoire... C'était effrayant, +messieurs, c'était inouï, à ce point que moi, j'ai été comme ébloui, et +qu'à un moment j'ai douté de mon maître et que je lui ai conseillé de +fuir... Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout était contre +lui...</p> + +<p>Chacune de ses réponses était comme un aveu. Il y a eu un crime au +Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins détournés. +On a mis le feu; l'eau où il s'était lavé les mains était noire de +charbon. On a tiré des coups de fusil... on a retrouvé une de ses +cartouches près de l'endroit où monsieur de Claudieuse a été blessé. +Même, c'est là que j'ai reconnu le coup monté. Est-ce que toutes les +circonstances se seraient ajustées si exactement, si elles n'eussent été +d'avance prévues, calculées et arrangées!... Ce pauvre monsieur +Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce «tout se mêle» de Méchinet, le +greffier, lui-même était confondu. Il n'y avait à paraître content que +ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'était lui qui était le juge et qui +interrogeait. Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui à tout moment +arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre +gibier. Il était à genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main +de la nièce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'était «mon bon +Jacques» par-ci, «mon cher Boiscoran» par-là, et des protestations et +des cajoleries à n'en plus finir, au point que je me disais toujours +qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cirées par lui. Ah! il +a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait +à monsieur: «Nous ne sommes plus amis.» Bandit!... non, nous ne sommes +plus amis, et si le bon Dieu était juste, tu aurais dans le ventre les +deux coups de fusil qu'on a tirés sur monsieur de Claudieuse, et tu ne +les digérerais pas...</p> + +<p>L'impatience de M. de Chandoré était grande. Aussi, dès qu'Antoine +s'arrêta pour reprendre haleine:</p> + +<p>—Pourquoi, fit-il, n'êtes-vous pas venu me raconter cela tout de suite?</p> + +<p>Le vieux serviteur se permit un haussement d'épaules.</p> + +<p>—Est-ce que je le pouvais! répondit-il. Quand l'interrogatoire a été +fini, le Galpin a mis partout les scellés, des bandes de toile fixées +avec de la cire, comme on en pose sur le secrétaire des morts. Oh! il en +a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutôt qu'une. Il en a placé +trois sur la porte extérieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait +gardien, que j'aurais une rétribution pour cela, mais que les galères +m'attendaient si quelqu'un touchait aux scellés, seulement du bout du +doigt. Là-dessus, après avoir livré monsieur aux gendarmes, le Galpin +est parti, me laissant seul ici, hébété comme un homme qui aurait reçu +un coup de marteau sur la tête... Pourtant, je serais allé trouver +monsieur le baron, sans une idée qui m'est venue et qui m'a donné le +frisson.</p> + +<p>Grand-père Chandoré frappait du pied.</p> + +<p>—Au fait! dit-il. Au fait!...</p> + +<p>—Voilà. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire, +il a été beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emporté le +soir de l'incendie. Le Galpin a manié ce fusil et a ensuite demandé +quand monsieur avait feu avec pour la dernière fois. Monsieur a répondu +qu'il y avait cinq jours... Vous m'entendez, je dis: cinq jours. Et +là-dessus, mon Galpin a remis le fusil à sa place, sans examiner les +canons.</p> + +<p>—Eh bien? fit maître Folgat.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille—je dis bien +l'avant-veille—lavé et nettoyé à fond le Klebb de monsieur...</p> + +<p>—Sarpejeu! s'écria M, de Chandoré, comment n'avez-vous pas dit cela +plus tôt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la preuve +irrécusable que Jacques est innocent!</p> + +<p>Le vieux serviteur branla la tête.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Monsieur peut s'être trompé quant à la date de son dernier coup de +fusil, et alors les canons seraient encrassés, et au lieu de le sauver, +ma déclaration le perdrait définitivement. Avant de parler, il faut être +sûr.</p> + +<p>—Oui, approuva maître Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon +brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler à personne au +monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la défense un +argument décisif.</p> + +<p>—Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez +comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits +scellés qui m'empêchaient d'aller m'assurer de l'état du fusil... Oh! si +j'avais osé les briser!...</p> + +<p>—Malheureux!</p> + +<p>—J'en ai eu l'idée, mais je me suis retenu. Seulement j'ai songé, +après, que cette pensée pouvait venir à d'autres. Les scélérats qui ont +organisé ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de +tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser +les scellés... J'ai mis le métayer de garde dans le jardin, sous les +fenêtres; j'ai placé son fils de faction dans la cour, et moi je suis +resté en sentinelle devant les scellés, avec des armes sous la main... +Les brigands pouvaient venir ils auraient trouvé à qui parler!</p> + +<p>On a beau dire, les avocats valent mieux que leur réputation. Il est des +grâces d'état. Le premier qui versera une larme à la représentation d'un +drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du métier qui connaît +toutes les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets. +L'avocat, tant accusé de scepticisme, est par excellence crédule et +naïf. C'est sincèrement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il +joue la comédie, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est +gagnée dans son esprit la cause détestable qu'il plaide et qu'il perd +devant les juges.</p> + +<p>D'heure en heure, depuis son arrivée à Sauveterre, maître Folgat s'était +pénétré de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le récit du vieil +Antoine n'était pas fait pour ébranler ses convictions. Non qu'il admît +l'existence d'un complot. Mais il n'était pas éloigné de croire à +l'audacieux calcul de quelque scélérat, profitant de circonstances +connues de lui seul pour faire retomber le châtiment de son crime sur M. +de Boiscoran.</p> + +<p>Mais il avait bien d'autres explications à demander, et il était +difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'état de fiévreuse exaltation +où il se trouvait. Car interroger un homme, si disposé qu'il soit à +parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas à cette tâche un +grand sang-froid, beaucoup de soin et une méthode imperturbable, on +risque fort de passer à côté du fait le plus important à recueillir.</p> + +<p>Donc, après un moment:</p> + +<p>—Mon brave Antoine, reprit maître Folgat, je ne saurais trop louer +votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir +fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier à Paris, et que +j'entends sonner midi... M. de Chandoré se frappa le front.</p> + +<p>—Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous ai-je +rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si +bouleversé!... Antoine, qu'avez-vous à nous servir?</p> + +<p>—La métayère a des œufs, du confit d'oie, du jambon...</p> + +<p>—Ce qui sera le plus vite prêt sera le meilleur, dit le jeune avocat.</p> + +<p>—Avant vingt minutes ces messieurs seront à table! s'écria le digne +serviteur.</p> + +<p>Et il s'élança dehors, pendant que M. de Chandoré faisait entrer maître +Folgat dans le salon.</p> + +<p>Le pauvre grand-père faisait appel à toute son énergie pour garder une +contenance assurée.</p> + +<p>—Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Peut-être, répondit le jeune avocat.</p> + +<p>Et ils gardèrent le silence: le grand-père songeant à la douleur de sa +petite-fille et maudissant le jour où, en ouvrant sa maison à Jacques, +il l'avait ouverte à tant et de si cruelles angoisses; l'avocat classant +dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et préparant les +questions qu'il voulait poser encore.</p> + +<p>Ils étaient, l'un et l'autre, si profondément enfoncés dans leurs +réflexions qu'ils tressautèrent quand Antoine reparut disant:</p> + +<p>—Ces messieurs sont servis!</p> + +<p>La table avait été dressée dans la salle à manger, et les deux convives +y ayant pris place, l'honnête domestique se plantait debout, près d'eux, +la serviette au bras, quand M. de Chandoré l'interpellant:</p> + +<p>—Mettez un troisième couvert, Antoine, dit-il, et déjeunez avec nous.</p> + +<p>—Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...</p> + +<p>—Asseyez-vous, insista M. de Chandoré, manger après nous vous ferait +perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille.</p> + +<p>Antoine obéit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui était +fait, car ce n'est pas par excès de familiarité que péchait le baron de +Chandoré.</p> + +<p>Et le jambon et les œufs de la métayère expédiés:</p> + +<p>—Maintenant, reprit maître Folgat, revenons à notre affaire, et vous, +mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas +une ordonnance de non-lieu, vos réponses seront les éléments de ma +défense! Quelles étaient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>—Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si +rarement et pour si peu de temps...</p> + +<p>—N'importe, quel était son genre de vie?</p> + +<p>—Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois, +il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand liseur, et qui aime +les livres autant que monsieur le marquis, son père, aime la porcelaine.</p> + +<p>—Qui recevait-il?</p> + +<p>—Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur Seignebos, le +curé de Bréchy, monsieur Séneschal, monsieur Daubigeon...</p> + +<p>—Comment passait-il ses soirées?</p> + +<p>—Chez monsieur le baron de Chandoré, qui est ici pour le dire.</p> + +<p>—Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?</p> + +<p>Antoine eut un geste pudibond.</p> + +<p>—Oh! monsieur, prononça-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que +monsieur est le fiancé de mademoiselle Denise!</p> + +<p>Le baron de Chandoré n'était pas né d'hier, ainsi qu'il se plaisait à le +dire. Si puissamment intéressé qu'il fût, il se leva.</p> + +<p>—J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.</p> + +<p>Et il sortit, comprenant que sa qualité de grand-père de Denise pouvait +arrêter la vérité sur les lèvres d'Antoine.</p> + +<p>Voilà un homme d'esprit, pensa maître Folgat.</p> + +<p>Et tout haut:</p> + +<p>—Puisque nous voilà seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons +nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque maîtresse dans le +pays?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—N'en a-t-il jamais eu?</p> + +<p>—Jamais. On vous dira peut-être que, dans le temps, il regardait avec +plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui +demeure tout près d'ici, et que la mâtine venait au château plus souvent +qu'il n'était besoin, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre... +Mais c'était pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et +depuis trois la Fougerouse est mariée à un saunier des environs de +Marennes.</p> + +<p>—Vous êtes sûr de ce que vous dites?</p> + +<p>—Comme de mon existence. Et monsieur en serait sûr connaissait le pays +comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui +tiennent, ni précautions; je défie un homme de parler trois fois à une +femme sans que tout le monde le sache. À Paris, je dis pas...</p> + +<p>Maître Folgat dressa l'oreille.</p> + +<p>—Il y a donc eu quelque chose à Paris? interrogea-t-il.</p> + +<p>Mais Antoine hésitait.</p> + +<p>—C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon maître ne sont pas les +miens, et après le serment que je lui ai fait...</p> + +<p>—De votre franchise dépend peut-être le salut de votre maître +interrompit le jeune avocat, soyez sûr qu'il ne vous en voudra pas +d'avoir parlé.</p> + +<p>Quelques secondes encore, l'honnête serviteur demeura indécis; puis:</p> + +<p>—Eh bien! commença-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande +passion...</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Ah! je l'ignore; cela avait commencé avant mon entrée au service de +monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la personne, +monsieur avait acheté à Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un +immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler +magnifiquement.</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—C'est là un secret que ni le père de monsieur ni sa mère comme de +juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour +qu'il était à cette maison, est tombé dans l'escalier et s'est déboîté +le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement +sous son nom qu'il l'a achetée, mais ce n'était pas sous son nom qu'il +l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et +c'était une servante anglaise qui le servait.</p> + +<p>—Et... la personne...</p> + +<p>—Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, mais je ne +soupçonne pas qui elle pouvait être. Ah! monsieur, et elle prenait de +fières précautions! Étant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la +curiosité de questionner la servante anglaise. Elle m'a répondu qu'elle +n'était pas plus avancée que moi; qu'elle savait bien qu'il venait une +dame, mais que jamais elle n'avait réussi à lui voir seulement le bout +du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la +servante était en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle +était à la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils +voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire +une commission à tous les diables, à Versailles ou à Fontainebleau, ce +dont elle enrageait, comme de raison.</p> + +<p>D'un mouvement machinal qui lui était familier, maître Folgat tortillait +une mèche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait semblé voir +poindre la femme, cette inévitable femme dont l'inspiration toujours se +retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que +décidément elle s'évanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte +il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la +mystérieuse visiteuse de la rue des Vignes et les événements dont le +Valpinson venait d'être le théâtre; il n'en découvrait aucun.</p> + +<p>Quelque peu découragé:</p> + +<p>—Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre +maître n'existe sans doute plus?</p> + +<p>—Évidemment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait épouser +mademoiselle Denise.</p> + +<p>La raison n'était peut-être pas aussi péremptoire que l'imaginait le +fidèle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation.</p> + +<p>—Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris +fin?</p> + +<p>—Pendant la guerre, monsieur et la dame ont dû se trouver séparés, car +monsieur n'est pas resté à Paris. Il commandait une compagnie de nos +mobiles, et même il a été blessé à leur tête, ce qui lui a valu la +croix.</p> + +<p>—Possède-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que monsieur et moi sommes allés passer huit jours à Paris, +après les événements, et qu'un soir il m'a dit: «La guerre et la Commune +me coûtent bon. Ma bicoque a reçu plus de vingt obus, et il y a logé +tour à tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs +sont à jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit +que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de +réparations...»</p> + +<p>—Comment! de réparations!... Il comptait donc encore utiliser cette +maison?</p> + +<p>—À cette époque, monsieur, le mariage de monsieur n'était pas encore +arrêté.</p> + +<p>—Soit, mais cette circonstance tendrait à prouver qu'il a revu à cette +époque la dame mystérieuse, et que la guerre n'avait pas brisé leurs +relations...</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Et il ne vous a jamais reparlé de cette dame?</p> + +<p>—Jamais...</p> + +<p>Il s'arrêta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandoré tousser avec +cette affectation d'un homme qui tient à s'annoncer.</p> + +<p>Aussitôt qu'il reparut:</p> + +<p>—Par ma foi, monsieur, lui dit maître Folgat, lui indiquant ainsi que +sa présence n'avait plus aucun inconvénient, je me disposais à aller à +votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommodé.</p> + +<p>—Je vous remercie, répondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout à fait +remis.</p> + +<p>Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:</p> + +<p>—Revenons, dit-il, à monsieur de Boiscoran. Comment était-il, le jour +qui a précédé l'incendie?</p> + +<p>—Comme tous les autres jours, monsieur.</p> + +<p>—Qu'a-t-il fait avant de sortir?</p> + +<p>—Il a dîné comme d'habitude, de bon appétit. Il est ensuite monté dans +son appartement, où il est resté plus d'une heure. En descendant il +tenait à la main une lettre, qu'il a remise à Michel, le fils du +fermier, pour la porter à Sauveterre, à mademoiselle Chandoré...</p> + +<p>—Précisément. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit à +mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire +impérieuse.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Avez-vous idée de ce que pouvait être cette affaire?</p> + +<p>—Aucunement, monsieur, je vous le jure.</p> + +<p>—Cependant, voyons, ce ne peut être sans raison que monsieur de +Boiscoran s'est privé du plaisir de passer la soirée auprès de sa +fiancée?</p> + +<p>—Non, en effet.</p> + +<p>—Ce ne peut être sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il +s'est lancé à travers les marais inondés et qu'il est revenu à travers +bois...</p> + +<p>Le vieil Antoine, littéralement, s'arrachait les cheveux.</p> + +<p>—Ah! monsieur! s'écria-t-il, vous dites là précisément ce que disait +monsieur Galpin-Daveline!</p> + +<p>—C'est malheureusement ce que dira tout homme sensé.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques +lui-même l'a si bien senti qu'il a essayé d'inventer un prétexte. Mais +il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui +a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un prétexte dont l'absurdité +saute aux yeux. Il dit qu'il allait à Bréchy voir son marchand de +bois...</p> + +<p>—Et pourquoi non! fit M. de Chandoré. Antoine secoua la tête.</p> + +<p>—Parce que, répondit-il, le marchand de bois de Bréchy est un voleur, +et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les +épaules, voilà plus de trois ans. C'est à Sauveterre que nous vendons +nos coupes.</p> + +<p>Maître Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait +certaines indications d'Antoine, arrêtant déjà les grandes lignes de sa +défense.</p> + +<p>Cela fait:</p> + +<p>—À cette heure, commença-t-il, arrivons à Cocoleu.</p> + +<p>—Ah! le misérable! s'écria Antoine.</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—Comment ne le connaîtrais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie ici, à +Boiscoran, au service de défunt l'oncle de monsieur!</p> + +<p>—Alors, quel individu est-ce, décidément?</p> + +<p>—Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse +de Saint-Guy, par-dessus le marché, et qui tombe du haut mal.</p> + +<p>—Ainsi, il est de notoriété publique qu'il est complètement imbécile?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il +n'était pas si dénué de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme +on dit, l'âne pour avoir du son...</p> + +<p>M. de Chandoré l'interrompit.</p> + +<p>—Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les +renseignements les plus précis, ayant gardé Cocoleu chez lui près de +deux ans.</p> + +<p>—Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, répondit maître +Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce misérable idiot...</p> + +<p>—Vous avez entendu monsieur Séneschal, monsieur, il a mis la +gendarmerie à sa poursuite.</p> + +<p>Antoine se permit une grimace.</p> + +<p>Quand les gendarmes prendront Cocoleu, déclara-t-il, c'est qu'il aura +voulu se laisser prendre.</p> + +<p>—Pourquoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour +connaître les coins et les recoins du pays, les trous, les fourrés, les +cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre comme un sauvage, +de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester +trois mois sans approcher d'une maison.</p> + +<p>—Diable! fit maître Folgat, désappointé.</p> + +<p>—Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de +dénicher Cocoleu, c'est le fils de notre métayer, Michel, ce gars que +vous avez vu en bas.</p> + +<p>—Qu'il vienne! dit M. de Chandoré.</p> + +<p>Appelé, Michel ne tarda pas à paraître, et quand on lui eut expliqué ce +qu'on attendait de lui:</p> + +<p>—Il y a moyen, répondit-il, quoique certainement ce ne soit point aisé. +Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une bête... +Enfin, on va essayer.</p> + +<p>Rien ne retenait plus à Boiscoran M. de Chandoré ni maître Folgat.</p> + +<p>Après avoir recommandé au vieil Antoine de bien surveiller les scellés +et de donner, s'il était possible, un coup d'œil au fusil de Jacques, +lorsque la justice viendrait enlever les pièces à conviction, ils +remontèrent en voiture.</p> + +<p>Et cinq heures sonnaient à la cathédrale de Sauveterre quand ils +arrivèrent rue de la Rampe.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils +entrèrent, pâle, les yeux secs et brillants.</p> + +<p>—Comment! tu es seule! s'écria M. de Chandoré, on t'a laissée seule!</p> + +<p>—Ne te fâche pas, grand-père. Je viens de décider madame de Boiscoran, +qui était épuisée de fatigue, à prendre, avant dîner, une heure de +repos.</p> + +<p>—Et tantes Lavarande?</p> + +<p>—Elles sont sorties, grand-père. Elles doivent être en ce moment chez +monsieur Galpin-Daveline.</p> + +<p>Maître Folgat tressauta.</p> + +<p>—Oh!... fit-il.</p> + +<p>—Mais c'est une démarche insensée! s'écria le vieux gentilhomme.</p> + +<p>D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.</p> + +<p>—C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.</p> + + + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + + +<p>Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au point +où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c'était +peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques.</p> + +<p>Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat? +N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour +Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire dire par le +domestique de M. Séneschal qu'ils seraient de retour pour dîner et qu'il +ne fallait pas s'inquiéter?</p> + +<p>Ne pas s'inquiéter!... Et c'est à la marquise de Boiscoran et à M<sup>lle</sup> +Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu'ils disaient cela!...</p> + +<p>Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées conservèrent +un sang-froid relatif, chacune s'efforçant de donner à l'autre l'exemple +du courage et de la confiance. Mais à mesure que s'étaient écoulées les +heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu à peu leur +douleur s'était exaltée de l'échange de leurs craintes. Elles se +représentaient Jacques innocent et cependant traité comme les pires +criminels, seul, au fond d'un cachot, livré aux plus horribles +inspirations du désespoir. Quelles pouvaient être ses réflexions depuis +plus de vingt-quatre heures qu'il était sans nouvelle des siens? Ne +devait-il pas se croire méprisé, abandonné, renié?</p> + +<p>Cette idée est intolérable! s'écria enfin M<sup>lle</sup> Denise. À tout prix, +il faut arriver jusqu'à lui.</p> + +<p>—Comment? demanda M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>—Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que, +seule, je n'aurais pas osé; mais avec vous, ma chère mère, je puis tout +tenter. Allons à la prison...</p> + +<p>Vivement, M<sup>me</sup> de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de +voyage.</p> + +<p>—Je suis prête, dit-elle, partons!</p> + +<p>Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques était «au +secret», mais ni l'une ni l'autre n'attachaient à cette expression sa +réelle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle idée de cette +mesure atroce et cependant indispensable en l'état de notre législation, +qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule, +seul en face du crime dont il est accusé, seul, à l'entière et absolue +discrétion d'un autre homme, chargé de lui arracher la vérité.</p> + +<p>Pour elles, le secret, ce n'était que la privation de la liberté, la +cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, les +verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de clefs le long +des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.</p> + +<p>—Il est impossible, disait M<sup>me</sup> de Boiscoran, qu'on me refuse de voir +mon fils.</p> + +<p>—Impossible, approuvait M<sup>lle</sup> Denise. Et, d'ailleurs, je connais le +geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service.</p> + +<p>C'est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa main +frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.</p> + +<p>Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux pauvres +femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large face.</p> + +<p>—Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Ces dames ont donc une permission? demanda le geôlier.</p> + +<p>—Une permission!... De qui?</p> + +<p>—De monsieur Galpin-Daveline.</p> + +<p>—Nous n'avons pas de permission.</p> + +<p>—Alors j'ai le regret de dire à ces dames qu'il est impossible qu'elles +voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les +plus rigoureux...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise fronçait les sourcils.</p> + +<p>—Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner +madame, qui est la marquise de Boiscoran.</p> + +<p>—Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.</p> + +<p>—Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d'embrasser son fils!</p> + +<p>—Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un verrou +que la justice pousse ou tire à son gré.</p> + +<p>Pour la première fois, la jeune fille eut l'idée que sa tentative +pouvait échouer.</p> + +<p>—Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes +plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-vous pas? Votre +femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi?</p> + +<p>Le geôlier, certainement, était ému.</p> + +<p>—Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bontés de +mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas +perdre la place d'un pauvre homme...</p> + +<p>—Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandoré, +je vous en garantis une qui vous vaudra le double.</p> + +<p>—Mademoiselle...</p> + +<p>—Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?</p> + +<p>—Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place +qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni +sévèrement...</p> + +<p>À l'accent du geôlier, M<sup>me</sup> de Boiscoran comprit que M<sup>lle</sup> de +Chandoré n'obtiendrait rien.</p> + +<p>—N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...</p> + +<p>—Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs +implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort!</p> + +<p>Il était clair qu'un rude combat se livrait dans le cœur du geôlier. +Tout à coup, d'une voix brève, et en jetant autour de lui des regards +inquiets:</p> + +<p>—Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous laisserai +pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en +bonne santé.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Hier, quand on l'a amené, il était comme hébété... Il s'est jeté sur +son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un mouvement plus de +deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...</p> + +<p>Un sanglot, que ne put maîtriser M<sup>lle</sup> Denise, fit tressaillir M. +Blangin.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état n'a pas +duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s'est levé en s'écriant: «Ah çà! +mais je suis stupide de me désespérer ainsi...»</p> + +<p>—Vous l'avez entendu? demanda M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>—Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...</p> + +<p>—Frumence Cheminot?</p> + +<p>—Oui, un de nos détenus. Oh! un simple vagabond, pas méchant du tout, +et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de +Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est monsieur +Galpin-Daveline qui a eu l'idée de cette précaution, parce que les +accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le désespoir les prend +et le dégoût de la vie... Un malheur est si vite arrivé! Frumence +empêcherait le malheur...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran frémissait d'horreur. Mieux que tout, cette +précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.</p> + +<p>—Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien à craindre. +Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, si +j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est levé ce matin, après avoir dormi +toute la nuit comme un loir, il m'a appelé pour me demander du papier, +de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le +second jour. J'avais ordre de lui en donner: il en a eu. Et quand je +suis allé lui porter son déjeuner, il m'a remis une lettre, à l'adresse +de mademoiselle de Chandoré.</p> + +<p>—Comment! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, vous avez une lettre pour moi et vous +ne me la donnez pas!</p> + +<p>—C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai remise, +comme c'était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu, +avec son greffier Méchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Et qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Il a décacheté la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en +disant: «Bon!»</p> + +<p>Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de M<sup>lle</sup> +Denise.</p> + +<p>—Quelle honte! s'écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques +m'adressait! C'est infâme!</p> + +<p>Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna M<sup>me</sup> de +Boiscoran, et jusqu'à la maison elle ne prononça pas une parole.</p> + +<p>—Ah! pauvre enfant, tu n'as pas réussi! s'écrièrent tantes Lavarande +lorsqu'elles virent rentrer leur nièce.</p> + +<p>Mais quand Denise leur eut tout appris:</p> + +<p>—Eh bien! s'écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit +juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir +la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous +n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son +triomphe et nous rabaisserons son orgueil.</p> + +<p>Comment M<sup>lle</sup> de Chandoré n'eût-elle pas adopté l'idée des tantes +Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction immédiate +et qui servait ses secrètes espérances!</p> + +<p>—Oh, oui! vous avez raison, chères tantes! s'écria-t-elle. Vite, sans +perdre une minute, partez...</p> + +<p>Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en route, sans +écouter les timides objections de la marquise de Boiscoran.</p> + +<p>Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions +d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prétendant de leur nièce Lavarande +n'était pas sur un lit de roses. Au début de cette étrange affaire, il +s'y était jeté fiévreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il +guettait depuis tant d'années et qui devait ouvrir à deux battants les +portes jusqu'alors fermées à son ambition. Puis, une fois engagé, +l'enquête commencée, il avait été emporté par un courant plus rapide que +la réflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il +avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu'à le contraindre de +signer un mandat d'arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme +aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas les +plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette enquête qui, en +quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque +inexplicable à un coupable que personne n'eût osé soupçonner?</p> + +<p>Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les +événements du même œil. La réflexion le refroidissant, il commençait à +douter de son habileté et à se demander s'il n'avait pas agi avec trop +de précipitation. Si Jacques était coupable, rien de mieux. Il y avait, +c'était clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une +condamnation. Oui, mais... si Jacques allait être innocent!</p> + +<p>Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin-Daveline, +le glaça jusqu'à la moelle des os. Jacques innocent! c'était sa +condamnation à lui, Galpin-Daveline, c'était son avenir perdu, ses +espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée! Jacques innocent! +c'était une disgrâce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue +impossible pour lui après un tel éclat. Mais ce serait pour le reléguer +dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement.</p> + +<p>Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui +répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces +maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne +doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans +l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en +certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un +innocent.</p> + +<p>Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer le +cœur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet +rembourré d'épines.</p> + +<p>Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il envoyait +chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent ensemble à la +prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. C'est à ce moment +qu'avait été remise au juge d'instruction la lettre adressée par Jacques +à M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Elle était brève, et telle que peut l'écrire un homme trop intelligent +pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de +sa correspondance. Elle n'était même pas cachetée, circonstance qui +avait échappé à M. Blangin, le geôlier.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Denise, ma bien-aimée</i>, écrivait Jacques, <i>la pensée de l'horrible +chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique +souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu'à vous jurer que je suis +innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime d'un si fatal concours +de circonstances que la justice a dû s'y tromper. Mais, +rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu, +dissiper cette funeste erreur.</i></p> + +<p><i>À bientôt...</i></p> + +<p class="c"><span class="smcap">Jacques.</span></p></div> + +<p>«Bon!» avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu cette +lettre.</p> + +<p>Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au cœur.</p> + +<p>Quelle assurance! avait-il pensé.</p> + +<p>Pourtant, il s'était un peu remis en montant l'escalier de la prison. +Jacques, évidemment, ne s'était pas imaginé que sa lettre arriverait +directement à destination; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il +l'avait écrite pour la justice bien plus que pour M<sup>lle</sup> Denise. +L'absence de cachet donnait à cette présomption un certain poids.</p> + +<p>Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline, +pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu.</p> + +<p>Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il eût été libre à son château +de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien tirer de lui. +Pressé de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstiné ou +répondait qu'il avait besoin de réfléchir.</p> + +<p>Le juge d'instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet qu'il +n'en était parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! s'il eût pu +reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé ses vaisseaux et il +était condamné à aller quand même jusqu'au bout. Pour son salut, +désormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran fût +coupable, qu'il fût traduit en cour d'assises et qu'il fût condamné. Il +le fallait absolument. C'était une question de vie ou de mort.</p> + +<p>Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint lui +annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui parler.</p> + +<p>Il se dressa tout d'une pièce, et, en moins d'une seconde, son esprit +surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que pouvaient +lui vouloir ces deux vieilles filles?</p> + +<p>—Qu'elles entrent, dit-il enfin.</p> + +<p>Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur +avançait le magistrat.</p> + +<p>—Je m'attendais peu à l'honneur de votre visite, mesdemoiselles..., +commença-t-il.</p> + +<p>L'aînée des tantes Lavarande, M<sup>lle</sup> Adélaïde, lui coupa la parole:</p> + +<p>—Je le conçois, dit-elle, après ce qui s'est passé...</p> + +<p>Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l'impie, elle +se mit à lui reprocher ce qu'elle appelait son infâme trahison. Quoi! +lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'était employé +à lui procurer la faveur d'une alliance inespérée!... Par le seul fait +de ses espérances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la +famille. D'où était-il donc né, pour avoir oublié qu'entre parents, se +hait-on à la mort, on se doit aide et protection, dès qu'il s'agit de +défendre ce patrimoine sacré qui s'appelle l'honneur!</p> + +<p>Étourdi comme un passant qui reçoit d'un cinquième étage une volée de +pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour +se demander s'il n'y avait nul parti à tirer de cet incident +extraordinaire. Un retour était-il impossible?</p> + +<p>Aussi, dès que M<sup>lle</sup> Adélaïde s'arrêta, entreprit-il de se justifier, +peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il était saisi, jurant +qu'il n'avait pas pu maîtriser les événements, que Jacques lui était +plus cher que jamais...</p> + +<p>—S'il vous est si cher, interrompit M<sup>lle</sup> Adélaïde, faites-le mettre +en liberté.</p> + +<p>—Eh! le puis-je, mademoiselle.</p> + +<p>—Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le voir.</p> + +<p>—La loi me le défend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est +coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le +second, il recevra qui bon lui semblera...</p> + +<p>—C'est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de lire une +lettre de Jacques à sa fiancée...</p> + +<p>—J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession, +mademoiselle.</p> + +<p>—Ah! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette lettre +que vous avez lue?</p> + +<p>—Oui... Mais je puis vous la communiquer.</p> + +<p>Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, M<sup>lle</sup> +Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent presque +sans saluer.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline était ivre de colère.</p> + +<p>—Ah! vieilles sorcières! s'écria-t-il, votre démarche me prouve que +vous êtes loin de croire à l'innocence de Jacques. Pourquoi sa famille +tient-elle tant à arriver jusqu'à lui? Sans doute pour lui fournir le +moyen de se soustraire, par le suicide, au châtiment de son crime... +Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l'empêcher!</p> + +<p>À quoi bon récriminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut +rien!</p> + +<p>Si contrarié que fût maître Folgat, lorsqu'il apprit de M<sup>lle</sup> Denise +la démarche des tantes Lavarande, il évita d'en rien laisser paraître. +N'était-ce pas à lui d'avoir du sang-froid pour tous au milieu de cette +famille si cruellement éprouvée?</p> + +<p>M. de Chandoré, d'ailleurs, dissimulait mal son mécontentement. Et, en +dépit de son respect pour les volontés de M<sup>lle</sup> Denise:</p> + +<p>—Certes, chère fille, je ne dis pas que tu as eu tort... Cependant tu +connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes. +Elles sont capables d'exaspérer monsieur Galpin-Daveline...</p> + +<p>—Qu'importe! interrompit fièrement la jeune fille. La circonspection ne +sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent.</p> + +<p>—Mademoiselle a raison, approuva maître Folgat, qui parut ainsi subir, +comme toute la famille, l'ascendant de M<sup>lle</sup> Denise. Quoi que puissent +faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n'empireront pas la +situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera ni plus ni moins un ennemi +acharné.</p> + +<p>Grand-père Chandoré eut un soubresaut.</p> + +<p>—Cependant..., commença-t-il.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas à lui que je m'en prends, interrompit le jeune +avocat, mais à l'institution dont il subit la fatalité. Est-il bien +possible qu'un juge d'instruction demeure absolument impartial, en +certaines causes retentissantes comme celle-ci, où il joue en quelque +sorte son avenir! On est certes un magistrat intègre, incapable de +forfaiture, étroitement attaché au devoir, mais on est homme, mais on a +ses intérêts!... On n'aime pas au ministère les enquêtes qui aboutissent +à une ordonnance de non-lieu. Le juge qu'on récompense n'est pas +toujours celui qui a le mieux su dégager la vérité d'une ténébreuse +affaire...</p> + +<p>—Mais monsieur Galpin-Daveline était notre ami, monsieur...</p> + +<p>—Oui, et c'est là ce qui m'épouvante. Quelle sera sa situation, le jour +où monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent?</p> + +<p>—Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes Lavarande...</p> + +<p>Elles rentraient, en effet, très fières de leur expédition et agitant +triomphalement la copie de la lettre de Jacques.</p> + +<p>Cette copie, M<sup>lle</sup> Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait à +l'écart pour la lire, M<sup>lle</sup> Adélaïde racontait l'entrevue, disant +combien elle avait été ferme et dédaigneuse, et combien M. +Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant.</p> + +<p>—Car il a été foudroyé, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles, +car il a été anéanti, écrasé!</p> + +<p>—Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M. de Chandoré, et +je vous engage à vous en vanter.</p> + +<p>—Les tantes ont bien agi, déclara M<sup>lle</sup> Denise. Voyez plutôt ce que +m'écrivait Jacques. C'est précis, c'est net. Que pouvons-nous craindre +après cette dernière phrase: <i>«Soyez sans inquiétude. Je saurai, le +moment venu, dissiper cette funeste erreur.»</i></p> + +<p>Ayant pris la copie et l'ayant lue, maître Folgat hochait la tête.</p> + +<p>—Il n'était pas besoin de cette lettre, prononça-t-il, pour fixer mon +opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n'a +pénétré. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien téméraire de jouer +ainsi avec un procès criminel. Que ne s'est-il disculpé tout de suite! +Ce qui était facile hier peut devenir difficile demain et impossible +dans huit jours...</p> + +<p>—Jacques, monsieur, s'écria M<sup>lle</sup> Denise, est un homme trop supérieur +pour qu'on ne s'en remette pas absolument à ce qu'il dit!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran, qui entrait, empêcha l'avocat de répondre.</p> + +<p>Deux heures de repos avaient rendu à la malheureuse femme une partie de +son énergie et de sa présence d'esprit accoutumée, et elle venait +demander qu'on expédiât un télégramme à son mari.</p> + +<p>—C'est le moins que nous puissions faire, murmura M. de Chandoré, +quoiqu'en vérité ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son +fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une faïence rare, ou d'une assiette +qui manque à sa collection, ce serait une autre histoire!...</p> + +<p>La dépêche n'en fut pas moins rédigée et envoyée au télégraphe, juste +comme un domestique venait annoncer que le dîner était servi.</p> + +<p>Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'eût supposé. Certes, chacun +avait bien le cœur oppressé, en songeant qu'en ce moment même c'était un +geôlier qui servait à Jacques l'ordinaire de la prison. Certes, M<sup>lle</sup> +Denise ne sut pas retenir une larme en voyant maître Folgat à la place +où s'asseyait son fiancé... Mais personne, hormis le jeune avocat, ne +croyait que Jacques fût vraiment en péril.</p> + +<p>M. Séneschal, par exemple, qui arriva au moment où on servait le café, +partageait, c'était manifeste, les anxiétés de maître Folgat. +L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur +dire comment s'était passée sa journée.</p> + +<p>L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une +profonde émotion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas donné +signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la parole au +cimetière. Manifestation et discours eussent été, du reste, mal +accueillis, ajoutait M. Séneschal, car il avait eu la douleur de +constater que l'immense majorité des Sauveterriens croyait fermement à +la culpabilité de M. de Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait +entendu des gens qui disaient: «Et cependant, vous verrez qu'il ne sera +pas condamné. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable +serait sûr d'avoir le cou coupé. Mais lui, le fils du marquis de +Boiscoran... vous verrez qu'on le renverra blanc comme neige.»</p> + +<p>Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue lui coupa +fort à propos la parole.</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit M<sup>lle</sup> Denise en se dressant.</p> + +<p>On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose +comme le trépignement d'une lutte, et presque immédiatement la porte de +la salle à manger s'ouvrit, et le fils du métayer de Boiscoran, Michel, +parut en s'écriant:</p> + +<p>—C'est fait, je le tiens, je l'amène!</p> + +<p>Et en même temps, il attirait Cocoleu, lequel se débattait en grognant +et jetait autour de lui les regards effarés de la bête prise au piège.</p> + +<p>—Par ma foi! mon gars, s'écria M. Séneschal, vous avez été plus habile +que les gendarmes!</p> + +<p>À la façon dont Michel cligna de l'œil, il fut aisé de voir que sa foi +en l'habileté de la gendarmerie n'était pas illimitée.</p> + +<p>—Ce tantôt, dit-il, quand j'ai promis à monsieur le baron de dénicher +Cocoleu, j'avais mon idée. Je savais que, dans le temps, il allait +souvent se terrer, comme une bête puante qu'il est, dans une manière de +trou qu'il s'était creusé sous des rochers, au plus épais des bois de +Rochepommier. C'était le hasard qui m'avait fait découvrir ce terrier, +car on passerait bien cent fois à côté et même dessus sans se douter +qu'il existe. Donc, quand monsieur le baron m'a dit que «l'innocent» +avait disparu, j'ai pensé en moi-même: sûr, il se cache dans son trou, +allons voir!... Là-dessus, je prends mes jambes à mon cou, j'arrive aux +rochers et je trouve Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du +mal à le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se +défendant, il m'a mordu la main, comme un chien enragé qu'il est... (Sur +quoi, Michel agitait sa main gauche enveloppée d'un linge ensanglanté.) +Pour amener mon idiot, poursuivit-il, ça a été toute une histoire. J'ai +été obligé de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon père. +Là, nous l'avons hissé dans notre cabriolet, et le voilà... Regardez-moi +le joli garçon!</p> + +<p>Il était hideux, en ce moment, avec sa face livide, marquée de plaques +rouges, ses lèvres pendantes, frangées de bave, et ses regards hébétés.</p> + +<p>—Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Séneschal.</p> + +<p>L'idiot ne sembla même pas entendre.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne répondit +pas.</p> + +<p>—Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison à cause de ce que tu +as dit?</p> + +<p>Toujours pas de réponse.</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le +battriez jusqu'à demain, que vous lui feriez sortir l'âme du corps +plutôt qu'une parole de la bouche.</p> + +<p>—J'ai... j'ai faim!... bégaya Cocoleu. Maître Folgat eut un geste +indigné.</p> + +<p>—Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la déposition d'un tel être +qu'on base une accusation capitale!</p> + +<p>Grand-père Chandoré, lui, semblait assez embarrassé.</p> + +<p>—Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce misérable +idiot?</p> + +<p>—Je vais moi-même, à l'instant, répondit M. Séneschal, le conduire à +l'hôpital, et prévenir de la trouvaille le docteur Seignebos et le +procureur de la République.</p> +<p> </p> +<p>Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et toutes +les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n'étaient pas +imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualité, devenue rare, de +professer pour son «art», comme il disait, un respect voisin du +fanatisme. La Faculté, selon lui, était impeccable, et volontiers il lui +attribuait l'infaillibilité qu'il déniait au pape. Il confessait bien +dans l'intimité que certains de ses confrères étaient des ânes ânonnant, +mais jamais il n'eût permis à un profane d'émettre, devant lui, cette +irrévérencieuse opinion. Du moment où un homme était muni de ce fameux +diplôme qui confère le droit de vie et de mort, cet homme, à son avis, +devait être pour le vulgaire un personnage auguste. C'était un crime, à +ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglément à l'arrêt d'un +médecin.</p> + +<p>De là son opiniâtreté à tenir tête à M. Galpin-Daveline, l'amertume de +ses contradictions et le sans-façon avec lequel il avait prié «messieurs +de la justice» d'aller procéder hors de la chambre où gisait <i>son</i> +malade.</p> + +<p>—Car ces diables-là, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le +moyen de faire couper la tête à un autre...</p> + +<p>Et là-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son éponge, il +s'était remis à l'œuvre, et M<sup>me</sup> de Claudieuse l'aidant, il avait +recommencé à extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du +comte.</p> + +<p>À neuf heures, il avait fini.</p> + +<p>—Non que je prétende avoir tout retiré, déclara-t-il modestement, mais +s'il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma portée, et il me +faut attendre que certains symptômes me révèlent leur présence.</p> + +<p>Du reste, ainsi qu'il l'avait prévu, la situation de M. de Claudieuse +paraissait fort empirée. À son exaltation première avait succédé une si +grande prostration qu'il semblait insensible à tout ce qui se passait +autour de son lit. La fièvre traumatique commençait à se manifester par +de légers frissons, et étant donné la constitution du comte, il était +aisé de prévoir que la journée ne s'écoulerait pas sans que le délire +s'emparât de son cerveau.</p> + +<p>—Je considère cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos à la +comtesse, après lui avoir signalé, pour qu'elle ne s'en alarmât pas, +tous les accidents qui pouvaient survenir, après lui avoir bien +recommandé, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son +mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.</p> + +<p>La recommandation n'était pas inutile, car presque au même moment, un +paysan vint annoncer qu'il y avait là un bourgeois de Sauveterre, lequel +demandait à parler à M. de Claudieuse.</p> + +<p>—Qu'il vienne, répondit le docteur. C'est moi qui vais le recevoir.</p> + +<p>C'était un nommé Têtard, un ancien huissier qui avait vendu son étude +pour se lancer dans le commerce des pierres.</p> + +<p>Seulement, outre qu'il était ancien officier ministériel et négociant, +ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit Têtard était le +représentant d'une compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est en +cette dernière qualité qu'il osait se présenter, déclara-t-il à la +comtesse, parlant à sa personne.</p> + +<p>Il avait ouï dire que les bâtiments du Valpinson, assurés à sa +compagnie, venaient d'être détruits, et que l'incendie avait été allumé +sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il voulait +conférer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pensée de +décliner la responsabilité de sa compagnie; seulement il tenait à +réserver pour elle le recours légal contre M. de Boiscoran, lequel avait +de la fortune et serait certainement condamné à payer le sinistre dont +il était l'auteur. Mais certaines formalités étaient nécessaires, et il +venait engager M. de Claudieuse à prendre, de concert avec lui, Têtard, +les mesures...</p> + +<p>—Et moi, je vous engage à me montrer les talons! s'écria M. Seignebos +d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le +nom de monsieur de Boiscoran!</p> + +<p>M. Têtard fila sans mot dire, et c'est tout ému de cet incident que le +docteur examina la plus jeune des filles de M<sup>me</sup> de Claudieuse, celle +qu'elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait décidément +mieux.</p> + +<p>Après cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.</p> + +<p>Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des +blessures du comte; puis, attirant M<sup>me</sup> de Claudieuse jusqu'au seuil +de la pauvre masure:</p> + +<p>—Avant de m'éloigner, madame, dit-il, je tiens à vous demander ce que +vous pensez des événements de cette nuit...</p> + +<p>Plus pâle qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout +que par un miracle d'énergie. Il n'y avait en elle de vivants que les +yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p> + +<p>—Eh! le sais-je, monsieur, répondit-elle d'une voix faible. Ai-je donc, +après de si rudes épreuves, la tête assez à moi pour réfléchir?...</p> + +<p>—Vous avez cependant interrogé Cocoleu?...</p> + +<p>—Qui n'aurais-je pas interrogé pour découvrir la vérité!</p> + +<p>—Et le nom qu'il a prononcé ne vous a pas stupéfiée?</p> + +<p>—Vous avez dû le voir, monsieur...</p> + +<p>—Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens à avoir +votre opinion sur l'état mental de Cocoleu.</p> + +<p>—Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas?</p> + +<p>—Je le sais, et c'est pour cela que j'ai été surpris de votre +insistance à le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dépit de son +imbécillité habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...</p> + +<p>—Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux flammes.</p> + +<p>—Cela prouve son dévouement pour vous.</p> + +<p>—Il m'est attaché, en effet, comme le serait un pauvre animal que +j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin.</p> + +<p>—Soit... Et pourtant son action dénote plus qu'un instinct purement +bestial.</p> + +<p>—C'est possible. Il m'est arrivé de surprendre chez Cocoleu des éclairs +d'intelligence.</p> + +<p>Ayant retiré ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec fureur.</p> + +<p>—Il est bien fâcheux, grommela-t-il, qu'un de ces éclairs ne l'ait pas +illuminé, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se +préparer à assassiner monsieur de Claudieuse.</p> + +<p>Comme si elle eût été près de défaillir, M<sup>me</sup> de Claudieuse s'accotait +aux montants de la porte..</p> + +<p>—C'est précisément, murmura-t-elle, à l'émotion qu'il a ressentie en +voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j'attribue le +réveil de la raison de Cocoleu.</p> + +<p>—Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes d'or:) +C'est, ajouta-t-il, ce que décideront les hommes de l'art à l'examen +desquels ce misérable imbécile sera soumis...</p> + +<p>—Comment, on va l'examiner!</p> + +<p>—Et de près, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais avoir +l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous +ne réussissez pas à vous installer dans la journée à Sauveterre, ce qui +serait bien désirable, pour moi d'abord, puis pour votre mari et votre +fille, qui sont fort mal dans cette cahute.</p> + +<p>Et cela dit, soulevant légèrement son chapeau à larges bords, le docteur +Seignebos avait regagné Sauveterre et était allé tout droit demander +impérieusement à M. Séneschal l'arrestation de Cocoleu.</p> + +<p>Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M. +Seignebos, qui voyait la fâcheuse tournure que prenait l'affaire de +Jacques, commençait à s'impatienter horriblement, lorsque le samedi +soir, sur les dix heures, M. Séneschal entra chez lui en s'écriant:</p> + +<p>—Cocoleu est retrouvé!</p> + +<p>D'un saut, le docteur fut debout, canne à la main, chapeau en tête, +demandant:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—À l'hôpital, où je l'ai moi-même installé dans une chambre isolée.</p> + +<p>—J'y cours.</p> + +<p>—Quoi! à cette heure.</p> + +<p>—Ne suis-je pas un des médecins de l'hôpital, ne doit-il pas m'être +ouvert de nuit comme de jour?</p> + +<p>—Les sœurs seront couchées...</p> + +<p>Le docteur, à dix reprises au moins, haussa les épaules.</p> + +<p>—C'est juste, fit-il ce serait un sacrilège que de troubler leur +sommeil, à ces bonnes sœurs, à ces chères sœurs, comme vous dites!... +Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la médecine laïque, et +quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides +infirmiers?</p> + +<p>M. Séneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour +entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M. Seignebos +se rassit en disant:</p> + +<p>—Enfin!... ce sera pour demain.</p> + + + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> + + +<p>«L'hôpital de Sauveterre, dit le <i>Guide Joanne</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, est, malgré ses +proportions restreintes, un des établissements hospitaliers les mieux +entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les bâtiments neufs sont dus +à la pieuse munificence de la comtesse de Maupaisan, veuve du ministre +de Louis-Philippe.»</p> + +<p>Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hôpital doit à M<sup>me</sup> +Séneschal la fondation de trois lits pour les femmes en couches. C'est +également de ses deniers qu'ont été construits les deux pavillons qui +flanquent la grande porte. Un de ces pavillons, celui de droite, est +occupé par le portier, le sieur Vaudevin, un vieillard superbe qui jadis +était suisse à la cathédrale et qui aime encore à rappeler ce temps où, +par sa magnifique prestance, par son uniforme rouge, son baudrier d'or, +sa hallebarde et sa canne à pomme d'argent, il contribuait aux pompes du +culte.</p> + +<p>Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa pipe +dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos.</p> + +<p>Le docteur marchait d'un pas plus saccadé que de coutume, le chapeau sur +les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfoncées jusqu'au coude +dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les jours avant sa visite, +dans le réduit de la sœur pharmacienne, c'est chez madame la supérieure +qu'il monta tout droit. Là, après un léger salut:</p> + +<p>—On a dû, ma sœur, commença-t-il, vous amener hier soir un malade, un +idiot du nom de Cocoleu...</p> + +<p>—En effet, docteur.</p> + +<p>—Où l'avez-vous placé?</p> + +<p>—Monsieur le maire lui-même l'a fait installer dans la petite chambre +qui est en face de la lingerie.</p> + +<p>—Et comment s'est-il comporté?</p> + +<p>—Très bien. La sœur veilleuse ne l'a pas entendu bouger.</p> + +<p>—Merci, ma sœur, dit M. Seignebos.</p> + +<p>Et déjà il gagnait la porte, quand madame la supérieure le retint.</p> + +<p>—Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, ma sœur, pourquoi?</p> + +<p>—C'est que vous ne pouvez pas le voir.</p> + +<p>—Je ne puis pas...</p> + +<p>—Non, nous avons reçu de monsieur le procureur de la République l'ordre +d'empêcher qui que ce soit, hormis la sœur qui le soigne, d'approcher de +Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, même le médecin, à moins d'urgence, +bien entendu.</p> + +<p>M. Seignebos eut un geste ironique.</p> + +<p>—Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je vous +déclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire l'accès de +mon malade!</p> + +<p>Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la République mande, +ordonne et commande en son palais de justice, rien de mieux. Mais ici, +dans mon hôpital!... Ma sœur, je monte chez Cocoleu...</p> + +<p>—Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction devant la +porte.</p> + +<p>—Un gendarme!</p> + +<p>—Qui nous est arrivé ce matin avec la consigne la plus sévère.</p> + +<p>Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout à coup, avec une +violence extraordinaire et des éclats de voix à faire trembler les +vitres:</p> + +<p>—C'est un procédé inouï! s'écria-t-il, un abus de pouvoir intolérable! +Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai raison, et justice +me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'à Thiers...</p> + +<p>Et, sans saluer cette fois, il s'élança dehors, traversa la cour et +partit comme un trait dans la direction du logis du procureur de la +République.</p> + +<p>En ce moment même, M. Daubigeon se levait, mécontent parce qu'il avait +passé une mauvaise nuit, ayant passé une mauvaise nuit parce qu'il était +horriblement préoccupé de cette affaire Boiscoran, comme on disait déjà.</p> + +<p>C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin-Daveline. +Vainement il se rappelait le noble caractère de Jacques, son admirable +loyauté, ses sentiments si vifs de l'honneur... les preuves étaient là, +flagrantes, indiscutables.</p> + +<p>Il voulait douter, mais l'impitoyable expérience lui criait que le passé +d'un homme ne répond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de même que +plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le dire, que +beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire d'une sorte de +vertige, et que c'est ainsi que s'explique la stupidité, la naïveté +presque de certains crimes, commis par des gens d'une intelligence +supérieure.</p> + +<p>N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'était tenu obstinément +enfermé, et il était en train de se promettre de ne pas sortir de la +journée lorsqu'on sonna chez lui à briser la sonnette.</p> + +<p>L'instant d'après, le docteur Seignebos entrait comme une bombe.</p> + +<p>—Je sais ce qui vous amène! s'écria M. Daubigeon. Vous venez pour cet +ordre que j'ai donné relativement à Cocoleu...</p> + +<p>—C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure...</p> + +<p>—Il m'a été formellement demandé par monsieur Galpin-Daveline...</p> + +<p>—Et vous ne le lui avez pas refusé, monsieur. C'est vous seul par +conséquent que j'en rends responsable. Vous êtes procureur de la +République, c'est-à-dire le chef du parquet et le supérieur de monsieur +Galpin.</p> + +<p>M. Daubigeon hochait la tête.</p> + +<p>—C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge +d'instruction ne dépend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque +sorte même indépendant du procureur général, qui peut bien lui adresser +des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur +Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction +à part, et il est armé de pouvoirs presque illimités. Mieux que personne +un juge d'instruction peut dire avec le poète: «Ainsi je veux et +j'ordonne, et ma volonté suffit,»</p> + +<p class="c"><i>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas...</i></p> + +<p>Positivement, M. Seignebos se sentait désarmé par l'accent de M. +Daubigeon.</p> + +<p>—Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a même le droit de priver un malade des +soins du médecin...</p> + +<p>—Sous sa responsabilité, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se +proposait même de vous convoquer officiellement, quoique ce soit +aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin à un nouvel interrogatoire +de Cocoleu... Je suis surpris que vous n'ayez pas reçu son assignation +ou que vous ne l'ayez pas vu à l'hôpital à l'heure de votre visite...</p> + +<p>—Alors, j'y cours! s'écria le médecin.</p> + +<p>Et il repartit précipitamment, et bien lui prit de se hâter, car sur le +seuil de l'hôpital, il se trouva en face de M. Galpin-Daveline, lequel +arrivait d'un pas solennel, suivi de son inévitable greffier, Méchinet.</p> + +<p>—Vous arrivez à propos, monsieur le docteur..., commença le juge.</p> + +<p>Mais si rapide qu'eût été la course du docteur, elle lui avait donné le +temps de réfléchir et de se calmer. Au lieu donc d'éclater en +récriminations:</p> + +<p>—Oui, je sais, répondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au +sujet de ce pauvre diable, à qui vous avez donné un gendarme pour +garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout à vos ordres...</p> + +<p>La chambre où l'on avait placé Cocoleu était vaste, blanchie à la chaux, +et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le +lit devrait être bon, mais l'idiot en avait enlevé matelas et +couvertures et s'était couché tout habillé sur la paillasse. C'est là +que le trouvèrent le médecin et le juge.</p> + +<p>Il se dressa à leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri +et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut même si manifeste +que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avançant alors:</p> + +<p>—N'aie pas peur, mon garçon, dit-il à Cocoleu, nous ne te ferons pas de +mal. Seulement, il faut nous répondre. Te souviens-tu de ce qui est +arrivé l'autre nuit au Valpinson?</p> + +<p>Cocoleu éclata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais +il ne répondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge +varia ses questions, priant, menaçant et promettant tour à tour, +invoquant même le souvenir de M<sup>me</sup> de Claudieuse; il ne lui arracha +pas une syllabe.</p> + +<p>À bout de patience:</p> + +<p>—Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misérable est décidément au-dessous +de la brute.</p> + +<p>—Était-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a +désigné monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter Cocoleu:</p> + +<p>—Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au médecin.</p> + +<p>—Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre, +monsieur, répondit M. Seignebos. (Et tout en s'éloignant:) Même, +grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous gêner, monsieur le juge.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline fût entré dans une belle colère s'il eût soupçonné la +vérité! Le rapport de M. Seignebos était prêt, et s'il ne le remettait +pas immédiatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calculé que, +plus il tarderait, plus il aurait chance de déranger le plan de la +prévention.</p> + +<p>Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa +maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas à cet avocat venu de Paris +avec M<sup>me</sup> de Boiscoran? Rien ne m'en empêche, que je sache, puisque, +dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oublié de me faire +prêter serment...</p> + +<p>Mais il s'interrompit.</p> + +<p>Oui ou non, selon le code qui régit la médecine légale, avait-il le +droit de donner connaissance d'une pièce de l'instruction à l'avocat du +prévenu?</p> + +<p>Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en +Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se fût fait hacher +en morceaux plutôt que de manquer aux obligations médicales.</p> + +<p>—Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le +serment seul qui engage. Les textes sont précis et formels. J'ai pour +moi les arrêts de la cour de cassation des 27 novembre et 27 décembre +1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863.</p> + +<p>Le résultat de cette délibération fut que le docteur Seignebos, dès +qu'il eut déjeuné, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les +rues détournées, sonner rue de la Rampe, chez M. de Chandoré.</p> + +<p>Tantes Lavarande et M<sup>me</sup> de Boiscoran étaient encore à la grand-messe, +où elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon +que M<sup>lle</sup> Denise, grand-père Chandoré et maître Folgat.</p> + +<p>Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparaître le +docteur. M. Seignebos était bien son médecin, mais il y avait entre eux +de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils +ne se visitaient.</p> + +<p>—Si vous me voyez, dit le docteur dès le seuil, c'est que, sur mon âme +et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.</p> + +<p>Pour ces seuls mots, M<sup>lle</sup> Denise lui eût sauté au cou, et c'est avec +l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avança un fauteuil en +lui disant de sa plus douce voix:</p> + +<p>—Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.</p> + +<p>—Merci, fit-il brusquement, bien obligé! (Et s'adressant plus +particulièrement à maître Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant à sa +marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu +d'affirmer hautement ses opinions républicaines. Car votre futur +petit-fils est républicain, monsieur le baron...</p> + +<p>Grand-père Chandoré ne sourcilla pas. On fût venu lui apprendre que +Jacques avait été membre de la Commune qu'il n'en eût probablement pas +été plus ému. Denise l'aimait. Cela suffisait.</p> + +<p>—Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, maître...</p> + +<p>—Folgat, dit l'avocat.</p> + +<p>—Oui, maître Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de +défendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne. +C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport médical, afin que +vous en tiriez parti pour la défense de monsieur Boiscoran et que vous +me suggériez vos idées.</p> + +<p>—Ah! c'est un immense service, monsieur! s'écria le jeune avocat.</p> + +<p>—Mais entendons-nous, fit sévèrement le médecin. Lorsque je parle +d'adopter les idées que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne +blesseront en rien la vérité. Pour arracher mon fils, si j'en avais un, +à l'échafaud, je ne souillerais pas mes lèvres d'un mensonge qui serait +une atteinte à la majesté de ma profession... (Il avait tiré son rapport +de la poche de sa longue lévite, il le déposa sur la table en disant:) +Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici là, vous aurez le temps de +le méditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie +essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...</p> + +<p>Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hésitation, et en +regardant fixement M<sup>lle</sup> Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il +eût été content qu'elle se retirât.</p> + +<p>—Une discussion médico-légale, fit-il, n'intéressera guère +mademoiselle...</p> + +<p>—Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas +intéressée passionnément, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois +devenir la femme.</p> + +<p>—C'est que les dames sont, en général, très impressionnables, dit assez +peu poliment le docteur, très sensibles...</p> + +<p>—Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer +une énergie virile.</p> + +<p>Le docteur connaissait assez M<sup>lle</sup> Denise pour comprendre qu'elle ne +s'éloignerait pas.</p> + +<p>—Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers maître +Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont été tirés sur +monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme +on dit, légèrement écarté. Le second, qui a frappé l'épaule et le cou, a +fait balle...</p> + +<p>—Je sais cela, dit l'avocat.</p> + +<p>—La différence des effets prouve que ces deux coups de feu ont été +tirés de distances inégales, le second de plus près que le premier.</p> + +<p>—Je sais, je sais...</p> + +<p>—Permettez... Si je rappelle ces détails, c'est qu'ils ont leur valeur. +Appelé au milieu de la nuit près de monsieur de Claudieuse, je procédai +immédiatement à l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'opérais, +monsieur Galpin est arrivé. Je croyais qu'il allait me demander à voir +les plombs déjà retirés, il n'en a pas eu l'idée, tant il avait la +cervelle à l'envers. Il ne songeait qu'au coupable, à son coupable. Je +ne lui ai pas rappelé l'a b c de son métier, ce n'est pas mon affaire. +Le médecin doit obtempérer aux injonctions de la justice, mais non pas +aller au-devant...</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continué ma +besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du côté, +et cent neuf des blessures de l'épaule et du cou. Et cela fait, +savez-vous ce que j'ai constaté?... (Il s'arrêta, ménageant son effet; +et l'attention lui semblant assez surexcitée:) J'ai constaté, reprit-il, +que le plomb des deux blessures n'est pas pareil...</p> + +<p>M. de Chandoré et maître Folgat eurent en même temps une même +exclamation:</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a atteint +le flanc, est de la cendrée aussi menue que possible. Le plomb des +blessures de l'épaule, au contraire, est d'un numéro assez fort, de +celui, je crois, qu'on emploie pour le lièvre... J'en ai là, d'ailleurs, +des échantillons.</p> + +<p>Et, en disant cela, il dépliait un morceau de papier blanc où se +trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachés de sang coagulé, et dont +la différence de grosseur sautait aux yeux.</p> + +<p>Maître Folgat semblait confondu.</p> + +<p>—Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.</p> + +<p>—Je pense plutôt, dit M. de Chandoré, que l'assassin, comme beaucoup de +chasseurs, avait un canon chargé pour les petits oiseaux et l'autre pour +le lièvre ou le lapin...</p> + +<p>—En tout cas, reprit maître Folgat, ceci écarte toute idée de +préméditation. Ce n'est pas avec de la cendrée qu'on charge son fusil, +quand on part pour tuer un homme.</p> + +<p>En ayant assez dit, à ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait +pour se retirer, lorsque M. de Chandoré lui demanda des nouvelles du +comte de Claudieuse.</p> + +<p>—Il n'est pas bien, répondit le docteur, le déplacement, malgré toutes +les précautions, l'a énormément fatigué. Car il est à Sauveterre, depuis +hier, installé provisoirement dans une maison que monsieur Séneschal lui +a louée, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le délire, et quand je me +suis présenté chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.</p> + +<p>—Et la comtesse?... interrogea M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son +mari, et si elle m'eût écouté, elle se fût mise au lit. Mais c'est une +femme d'une rare énergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection +pour le comte une force de résistance inconcevable. (Il avait, tout en +parlant, gagné la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il, +l'examen de son état mental pourrait bien révéler des particularités +auxquelles on ne s'attend guère. Mais nous en recauserons plus tard... +Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p>—Eh bien? demandèrent M<sup>lle</sup> Denise et M. de Chandoré dès qu'ils +eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos.</p> + +<p>Mais déjà s'était refroidi l'enthousiasme de maître Folgat.</p> + +<p>—Avant de me prononcer, répondit-il prudemment, j'ai besoin d'étudier +le rapport de ce digne médecin.</p> + +<p>Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'eût dit M. +Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son après-midi à +chercher comment en tirer parti. Il y découvrit, certes, des arguments +qui seraient d'une haute valeur pour la défense, si M. de Boiscoran +venait à être traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun +moyen de nature à faire lâcher prise à la prévention.</p> + +<p>Toute la maison était donc sous l'empire d'une déception cruelle, +lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il +semblait fort triste.</p> + +<p>—Je suis relevé de ma faction, dit-il; ce tantôt, à deux heures, +monsieur Galpin est venu lever les scellés. Il était accompagné de son +greffier Méchinet et amenait monsieur Jacques, qui était gardé par deux +gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a +fait reconnaître à monsieur les vêtements qu'il portait le soir de +l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La +reconnaissance terminée, l'eau a été transvasée dans un grand bocal qui +a été scellé et confié à un gendarme. On a ensuite mis dans une malle +les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et +enfin divers objets que le juge appelait des pièces à conviction. La +malle a été scellée comme le bocal, portée sur la voiture, et le Galpin +est parti en me disant que j'étais libre.</p> + +<p>—Et Jacques, interrogea vivement M<sup>lle</sup> Denise, quelle était son +attitude?</p> + +<p>—Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mépris.</p> + +<p>—Lui avez-vous parlé? demanda maître Folgat.</p> + +<p>—Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.</p> + +<p>—Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?</p> + +<p>—Je n'ai pu que donner un coup d'œil à la batterie.</p> + +<p>—Et vous avez vu?...</p> + +<p>Le front du fidèle serviteur s'assombrit encore.</p> + +<p>—J'ai vu, répondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me +taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tiré +depuis que j'ai nettoyé ce maudit Klebb...</p> + +<p>Grand-père Chandoré et maître Folgat échangèrent un regard désolé. +C'était une espérance, encore, qui s'envolait.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de +Boiscoran chargeait son fusil.</p> + +<p>—Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en +avait reçu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes à balles, les +autres à chevrotines, les autres à plombs de tous les numéros. En ce +temps où la chasse est fermée, monsieur ne pouvait tirer que du lapin, +ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les +marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros, +et l'autre de menue cendrée...</p> + +<p>Mais il s'arrêta, épouvanté de l'effet produit par ses paroles.</p> + +<p>—C'est horrible! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, tout est contre nous.</p> + +<p>Maître Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.</p> + +<p>—Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il +saisi toutes les cartouches de votre maître?</p> + +<p>—Non, certes, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! vous allez à l'instant retourner à Boiscoran et vous nous +rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numéro de plomb.</p> + +<p>—Soyez tranquille, répondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps.</p> + +<p>Il partit sur cette promesse, et il fît, en effet, une telle diligence +qu'à sept heures sonnant, au moment où la famille finissait de dîner et +se réunissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet +de cartouches.</p> + +<p>M. de Chandoré et maître Folgat eurent bientôt fait d'en ouvrir +quelques-unes, et, dès la septième ou huitième, ils avaient trouvé deux +numéros de plomb qui semblaient exactement pareils aux échantillons que +leur avait laissés le docteur.</p> + +<p>—C'est une fatalité inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.</p> + +<p>Le jeune avocat, lui-même, semblait bien près de perdre courage.</p> + +<p>—C'est folie, prononça-t-il, que de chercher à établir l'innocence de +monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui.</p> + +<p>—Et si on le pouvait demain? demanda M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problème que nous +essayons en vain de résoudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans +quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut point penser. Monsieur +de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur +Galpin-Daveline a pris toutes ses précautions pour que le secret ne soit +pas violé...</p> + +<p>—Qui sait! interrompit la jeune fille.</p> + +<p>Et tout de suite, entraînant M. de Chandoré dans un des petits salons de +jeu qui ouvraient sur le grand salon:</p> + +<p>—Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?</p> + +<p>De sa vie elle ne s'était préoccupée de cela, et elle ignorait en +quelque sorte la valeur de l'argent.</p> + +<p>—Oui, tu es riche, mon enfant, répondit le vieux gentilhomme.</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai?</p> + +<p>—Tu possèdes, à toi appartenant, c'est-à-dire du chef de ta mère et de +ton pauvre père, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de +plus de huit cent mille francs.</p> + +<p>—Et c'est beaucoup?</p> + +<p>—C'est assez pour que tu sois une des plus riches héritières de +Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des espérances +considérables.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise était si préoccupée de son idée qu'elle ne protesta même +pas.</p> + +<p>—Qu'appelle-t-on l'aisance, à Sauveterre? poursuivit-elle.</p> + +<p>—Cela dépend, ma chère fille, et si tu voulais me dire...</p> + +<p>Elle l'interrompit en frappant du pied.</p> + +<p>—Rien! fit-elle, je t'en prie, réponds.</p> + +<p>—Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre à +huit mille francs...</p> + +<p>—Mettons six.</p> + +<p>—Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance.</p> + +<p>—Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes?</p> + +<p>—À cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.</p> + +<p>—C'est-à-dire, un peu plus du huitième de ma fortune.</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—N'importe! Je comprends que ce doit être une grosse somme et qu'il te +serait peut-être bien difficile, bon papa, de la réunir d'ici à demain.</p> + +<p>—Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins +de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie +courante.</p> + +<p>—Ah! c'est-à-dire que si je donnais à quelqu'un pour cent vingt mille +francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrassé que de cent +vingt mille francs de billets de banque.</p> + +<p>—Tu l'as dit.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise souriait, elle touchait au but.</p> + +<p>—Cela étant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt +mille francs en titres au porteur.</p> + +<p>Le vieux gentilhomme tressauta.</p> + +<p>—Plaisantes-tu! s'écria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu plaisantes +sûrement...</p> + +<p>—Jamais, au contraire, je n'ai parlé si sérieusement, prononça la jeune +fille d'un ton auquel il n'y avait pas à se méprendre. Je t'en conjure, +bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt +mille francs ce soir, à l'instant... Tu hésites? Ô mon Dieu! c'est +peut-être la vie que tu me refuses...</p> + +<p>Non, M. de Chandoré n'hésitait plus.</p> + +<p>—Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.</p> + +<p>Elle battait des mains de joie.</p> + +<p>—C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je +sorte et que tu m'accompagnes.</p> + +<p>Et, revenant près des tantes Lavarande et de M<sup>me</sup> de Boiscoran:</p> + +<p>—Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai à sortir...</p> + +<p>—À cette heure! interrompit tante Élisabeth, où veux-tu aller?</p> + +<p>—Chez mes couturières, mesdemoiselles Méchinet, j'ai envie d'une +robe...</p> + +<p>—Doux Jésus! s'écria tante Adélaïde, cette petite perd l'esprit.</p> + +<p>—Je t'assure que non, tante.</p> + +<p>—Alors, je vais aller avec toi.</p> + +<p>—Non, tante, j'irai seule, s'il te plaît... c'est-à-dire, seule avec +bon papa.</p> + +<p>Et comme M. de Chandoré reparaissait, les poches gonflées de titres, le +chapeau sur la tête et la canne à la main, elle l'entraîna en disant:</p> + +<p>—Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes très pressés...</p> + + + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> + + +<p>Si à genoux que fût M. de Chandoré devant les volontés de sa +petite-fille, devant les moindres désirs de cette enfant en qui +survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brisées par la +mort et ses suprêmes espérances, ce n'est pas sans une arrière-pensée +qu'il était monté prendre, dans son secrétaire, cette fortune qu'elle +lui demandait.</p> + +<p>Aussi, dès qu'ils furent hors de la maison:</p> + +<p>—À présent que nous voilà bien seuls, chère fille, commença-t-il, ne me +diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent?</p> + +<p>—C'est mon secret, répondit-elle.</p> + +<p>—Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux père pour le lui dire, +chérie?</p> + +<p>Il s'arrêtait. Elle l'entraîna de nouveau.</p> + +<p>—Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais... oh! ne te +fâche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne comprends que trop la +folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-être m'en détourner, et si +tu réussissais, et qu'ensuite il arrivât malheur à Jacques, je ne +survivrais pas à un malheur, et quels ne seraient pas tes regrets, +lorsque tu penserais: si je l'avais laissée faire, cependant!</p> + +<p>—Denise, cruelle enfant!</p> + +<p>—D'un autre côté, continuait-elle, si tu ne parvenais pas à me +détourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, et +j'en ai besoin, va, grand-père, pour oser ce que je vais tenter.</p> + +<p>—C'est que, chère enfant, pardonne-moi de te répéter cela, cent vingt +mille francs, c'est une très grosse somme, et il y a bien des gens +courageux et habiles qui travaillent et se privent toute leur vie sans +parvenir à l'amasser...</p> + +<p>—Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille fois. +Puisse, en effet, cette fortune être assez tentante pour qu'on ne me la +refuse pas!</p> + +<p>Grand-père Chandoré commençait à comprendre.</p> + +<p>—Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas où tu me conduis.</p> + +<p>—Chez mes couturières.</p> + +<p>—Chez les demoiselles Méchinet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>M. de Chandoré dut être fixé.</p> + +<p>—Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles +doivent être à l'église, pour le salut...</p> + +<p>—Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours à sept +heures et demie, à cause de leur frère, le greffier. Mais il nous faut +nous hâter.</p> + +<p>Le vieux gentilhomme se hâtait bien; seulement, il y a loin de la rue de +la Rampe à la place du Marché-Neuf. Car c'est place du Marché-Neuf que +demeurent les sœurs Méchinet, et dans une maison à elles, s'il vous +plaît—une maison qui devait réaliser le rêve de leurs jours et qui est +devenue le cauchemar de leurs nuits.</p> + +<p>C'est l'année qui a précédé la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble, +sur les conseils de leur frère, et de moitié avec lui, moyennant une +somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'était +une brillante affaire, car le rez-de-chaussée et le premier étage sont +loués deux mille trois cents francs par an au plus gros épicier de +Sauveterre.</p> + +<p>Les Méchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant à +cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant à payer le reste +en trois ans.</p> + +<p>La première année, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses +désastres, les revenus du frère et des deux sœurs se trouvèrent taris, +et réduits aux émoluments de la place de greffier, ils durent s'imposer +les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face à leurs +engagements.</p> + +<p>Avec la paix, l'argent commença à leur rentrer, et personne ne doutait à +Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frère étant le plus +industrieux des hommes, et les sœurs ayant la clientèle des dames «les +plus distinguées» de l'arrondissement.</p> + +<p>—Bon papa, elles sont chez elles, déclara M<sup>lle</sup> Denise en arrivant à +la place.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en suis sûre. Je vois de la lumière à leurs fenêtres.</p> + +<p>M. de Chandoré s'arrêta.</p> + +<p>—Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.</p> + +<p>—Tu vas, grand-père, me donner les titres que tu as dans ta poche et +m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez +mesdemoiselles Méchinet. Je te dirais bien de venir, mais ta présence +effrayerait... D'ailleurs, si la démarche tournait mal, venant d'une +jeune fille elle serait sans conséquences...</p> + +<p>Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.</p> + +<p>—Tu ne réussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.</p> + +<p>—Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant à peine ses larmes, Pourquoi me +décourager...</p> + +<p>Il ne répondit pas. Étouffant un soupir, il sortit ses titres que +M<sup>lle</sup> Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans +le petit sac qu'elle portait à la main.</p> + +<p>—Allons, à tout à l'heure, grand-père, dit-elle quand elle eut achevé.</p> + +<p>Et légère comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses +couturières.</p> + +<p>Ces braves filles et leur frère achevaient en ce moment un souper +exclusivement composé d'un petit morceau de porc froid et d'une salade +largement vinaigrée.</p> + +<p>À l'entrée inattendue de M<sup>lle</sup> de Chandoré, tous se dressèrent.</p> + +<p>—Vous, mademoiselle! s'écria l'aînée des couturières, vous!...</p> + +<p>Tout ce qu'il y avait dans ce «vous», M<sup>lle</sup> Denise ne le comprenait +que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: «Quoi! votre fiancé est +accusé d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes, +il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamné, et +cependant vous voici!»</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise garda aux lèvres le sourire qu'elle s'était imposé.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, répondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes +pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des +échantillons.</p> + +<p>Toujours sur les conseils de leur frère, les demoiselles Méchinet +s'étaient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des +échantillons de toutes ses étoffes et qui leur payait une remise sur ce +qu'elles vendaient.</p> + +<p>—Je suis à vous, mademoiselle, répondit la sœur aînée, permettez-moi +seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus... (Et tout en +essuyant le verre et en coupant la mèche:) Est-ce que tu ne vas pas à +ton orphéon? demanda-t-elle à son frère.</p> + +<p>—Pas ce soir, répondit-il.</p> + +<p>—On t'attend, cependant.</p> + +<p>—Non, j'ai prévenu. J'ai deux cartes à mettre sur pierre pour mon +imprimeur, et des copies très pressées à achever pour le tribunal. (Tout +en répondant, il avait plié sa serviette et allumé une bougie.) Bonne +nuit, dit-il à ses sœurs, car vous ne me reverrez pas ce soir.</p> + +<p>Et, s'étant incliné profondément devant M<sup>lle</sup> de Chandoré, il sortit, +sa bougie à la main.</p> + +<p>—Où va donc votre frère? demanda vivement M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre +côté de l'escalier.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré était plus rouge que le feu. Allait-elle donc +laisser échapper l'occasion qui la servait au-delà de ses espérances?</p> + +<p>Rassemblant tout ce qu'elle avait d'énergie:</p> + +<p>—Mais au fait! s'écria-t-elle, j'ai deux mots à lui dire, à votre +frère, mes chères demoiselles... Attendez-moi, je reviens à l'instant.</p> + +<p>Et elle s'élança dehors, laissant les couturières béantes de stupeur et +se demandant si le coup dont elle venait d'être atteinte n'avait pas +troublé sa raison.</p> + +<p>Le greffier, lui, était encore sur le palier, cherchant dans sa poche la +clef de sa chambre.</p> + +<p>—Il faut que je vous parle, lui dit M<sup>lle</sup> Denise, à l'instant.</p> + +<p>Si grand fut l'étonnement de Méchinet, qu'il ne trouva rien à répondre. +Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses sœurs.</p> + +<p>—Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous +entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir.</p> + +<p>Le fait est qu'il était tellement abasourdi qu'il fut plus d'une +demi-minute à introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte +s'étant ouverte, il s'effaça pour que M<sup>lle</sup> Denise passât la première.</p> + +<p>Mais elle:</p> + +<p>—Non, dit-elle, entrez...</p> + +<p>Il obéit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la +porte, poussant même une targette qu'elle avait aperçue.</p> + +<p>Méchinet, le greffier, était, à Sauveterre, renommé pour son aplomb. +M<sup>lle</sup> de Chandoré, elle, était la timidité même, et pour un rien +rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce +n'était pas la jeune fille qui était interdite, en ce moment.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur Méchinet, dit-elle, et écoutez-moi.</p> + +<p>Il posa son flambeau sur la table et s'assit.</p> + +<p>—Vous me connaissez, n'est-ce pas? commença M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Assurément, mademoiselle.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arrêté +avec monsieur Jacques de Boiscoran?</p> + +<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, le greffier se dressa, se frappant +le front d'un furieux coup de poing.</p> + +<p>—Ah! fichue bête que je suis! s'écria-t-il, je comprends.</p> + +<p>—Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de +monsieur de Boiscoran, de mon fiancé, de mon mari!</p> + +<p>Elle s'arrêta, et durant plus d'une minute Méchinet et elle restèrent +face à face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se +demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce +qu'elle pouvait oser.</p> + +<p>—Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle +enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison, +accusé du plus lâche des crimes!</p> + +<p>—Oh, oui! je le comprends! s'écria le greffier. (Et, emporté par son +émotion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai +assisté à toute l'instruction et qui ai l'expérience des affaires +criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je +le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon, +ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville entière, n'importe! +c'est le mien. J'étais là, voyez-vous, quand on est allé prendre +monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien! rien qu'au timbre de sa +voix, quand il s'est écrié: «Eh! c'est ce cher Daveline!», je me suis +dit: cet homme n'est pas coupable!</p> + +<p>—Oh! monsieur, balbutiait M<sup>lle</sup> Denise, merci, merci...</p> + +<p>—Il n'y a pas à me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait +qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait +l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantôt, lorsque nous +sommes allés lever les scellés, il fallait le voir, calme, digne, +répondant froidement aux questions qui lui étaient adressées. À ce point +que je n'ai pu me retenir de dire à monsieur Galpin-Daveline ce que je +pensais. Il m'a répondu que je n'étais qu'un sot. Eh bien! moi, je +soutiens que c'est lui qui est... pardon!... que c'est lui qui se +trompe. Plus j'étudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet +d'un homme qui n'a qu'un mot à dire pour se justifier.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise écoutait avec une telle intensité d'attention qu'elle +oubliait presque pourquoi elle était venue.</p> + +<p>—Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop +affecté?</p> + +<p>—Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste. +Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier étourdissement +passé, son sang-froid ne s'est plus démenti, et c'est en vain que depuis +trois jours monsieur Galpin-Daveline épuise tout ce qu'il a de +pénétration et de sagacité...</p> + +<p>Mais il s'arrêta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa +lucidité, reconnaît que le vin lui a trop délié la langue.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là! s'écria-t-il. Au nom du ciel, +mademoiselle, ne répétez à personne ce que vient de m'arracher ma +respectueuse sympathie.</p> + +<p>Pour M<sup>lle</sup> Denise, le moment décisif était arrivé.</p> + +<p>—Si vous me connaissiez mieux, monsieur, prononça-t-elle, vous sauriez +qu'on peut compter sur ma discrétion. Ne vous repentez pas d'avoir, par +votre confiance, apporté quelque adoucissement à une horrible douleur. +Ne vous repentez pas, car... (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un +effort pour ajouter:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui! +bien plus!...</p> + +<p>Méchinet était devenu affreusement pâle.</p> + +<p>—Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir +seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que +par serment je me suis engagé à être aussi muet que les cellules où l'on +enferme les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une +instruction criminelle... M<sup>lle</sup> de Chandoré tremblait comme la +feuille, mais son esprit restait net et clair.</p> + +<p>—Vous laisseriez plutôt, fit-elle, périr un infortuné...</p> + +<p>—Mademoiselle!</p> + +<p>Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de +dissiper, d'un mot, l'épouvantable erreur dont il est victime. Vous vous +diriez: c'est malheureux, mais j'ai juré de me taire... et vous le +verriez, d'une conscience tranquille, monter à l'échafaud!... Non, ce +n'est pas possible, ce n'est pas vrai!</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran +innocent...</p> + +<p>—Et vous refusez de m'aider à faire éclater son innocence! Ô mon Dieu! +Quelle idée les hommes se font-ils donc du devoir! Comment vous +émouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce que doivent +être les tortures de cet honnête homme, accusé d'un ignoble assassinat! +Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, à nous, ses amis, ses +parents, les larmes de sa mère, ma douleur à moi, sa fiancée! Nous le +savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire éclater son +innocence, faute d'un ami qui ait pitié de nous!</p> + +<p>De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remué jusqu'au plus +profond de l'âme:</p> + +<p>—Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frémissant.</p> + +<p>—Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez tenir +dix lignes à monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous +nous rapportiez sa réponse.</p> + +<p>L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'épouvante.</p> + +<p>—Jamais! prononça-t-il.</p> + +<p>—Vous resterez impitoyable!</p> + +<p>—Ce serait forfaire à l'honneur...</p> + +<p>—Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?</p> + +<p>L'angoisse de Méchinet était visible. Étourdi, bouleversé, il ne savait +que résoudre ni que répondre. Enfin, un motif de refus se présentant à +son esprit en détresse:</p> + +<p>—Et si j'étais découvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place, +ruiner mes sœurs, briser mon avenir...</p> + +<p>D'une main fiévreuse, M<sup>lle</sup> Denise retirait de ses poches et jetait en +tas sur la table les titres que lui avait donnés son grand-père.</p> + +<p>—Il y a là cent vingt mille francs..., commença-t-elle.</p> + +<p>Violemment le greffier se rejeta en arrière.</p> + +<p>—De l'argent! s'écria-t-il, vous m'offrez de l'argent!</p> + +<p>—Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent à +émouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, à qui je demande +plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si +les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent à savoir que vous nous +avez aidés, c'est contre vous que se tournera leur rage...</p> + +<p>Machinalement, le greffier dénouait sa cravate. La lutte, au-dedans de +lui, devait être terrible. Il étouffait.</p> + +<p>—Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.</p> + +<p>—N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison, +c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double à votre +disposition!</p> + +<p>Blême, les yeux hagards, Méchinet s'était rapproché, et d'un geste +convulsif il maniait cette masse de titres en répétant:</p> + +<p>—Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...</p> + +<p>—Non, le double, dit M<sup>lle</sup> Denise, et en même temps notre +reconnaissance, notre amitié dévouée, toute l'influence des familles +réunies de Chandoré et de Boiscoran, c'est-à-dire la fortune, la +considération, une situation enviée...</p> + +<p>Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, le +greffier avait repris possession de lui-même.</p> + +<p>—Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix résolue, bien que +tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce +que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de +l'argent, on est le dernier des misérables. Si on n'a eu d'autre mobile +qu'une conviction sincère et l'intérêt de la vérité, on peut passer pour +fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur... +Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la +conscience d'un honnête homme. Je ferai ce que vous désirez, mais... +pour rien.</p> + +<p>Si grand-père Chandoré s'impatientait à faire les cent pas sur la place +du Marché-Neuf, les sœurs Méchinet, dans leur atelier, trouvaient le +temps bien plus long encore.</p> + +<p>—Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une à l'autre, qu'est-ce que +mademoiselle de Chandoré peut bien avoir à dire à notre frère?</p> + +<p>Au bout de dix minutes, leur curiosité, irritée par les conjectures les +plus insensées, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se +décidèrent à aller frapper à la chambre du greffier.</p> + +<p>—Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrité d'être ainsi +interrompu. (Mais réfléchissant, il courut ouvrir, et plus doucement:) +Rentrez chez vous, dit-il à ces bonnes filles, et si vous tenez à +m'épargner les plus graves désagréments, ne parlez à personne de +l'entretien que mademoiselle de Chandoré et moi avons en ce moment.</p> + +<p>Dressées à obéir, les deux sœurs se retirèrent, mais non si vivement +qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que M<sup>lle</sup> +Denise avait jetés sur la table, et qui étaient des obligations de +Paris-Lyon-Méditerranée. Or, précisément, les demoiselles Méchinet +connaissaient ces obligations pour en avoir possédé huit, autrefois, +avant l'achat de leur maison.</p> + +<p>Leur ardent désir de savoir se compliqua donc aussitôt d'une vague +terreur, et dès qu'elles furent rentrées:</p> + +<p>—Tu as vu? demanda la cadette.</p> + +<p>—Oui, ces titres, répondit l'autre.</p> + +<p>—Il y en avait bien cinq ou six cents...</p> + +<p>—Peut-être plus.</p> + +<p>—C'est-à-dire pour une somme considérable.</p> + +<p>—Énorme.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et à quoi faut-il nous +attendre?</p> + +<p>—Et notre frère qui nous recommande le secret!</p> + +<p>—Il était plus blanc que sa chemise, et affreusement troublé.</p> + +<p>—Mademoiselle de Chandoré pleurait comme une Madeleine...</p> + +<p>C'était vrai. Tant qu'elle avait douté du résultat, M<sup>lle</sup> Denise avait +été soutenue par cette idée que le salut de Jacques dépendait de son +courage à elle, sa fiancée, et de sa présence d'esprit. Certaine du +succès, elle n'avait plus su maîtriser son émotion et, brisée par +l'effort, elle s'était affaissée sur une chaise en fondant en larmes.</p> + +<p>Ayant refermé sa porte, le greffier la considéra un moment et, plus +maître de soi qu'il l'avait été jusqu'alors:</p> + +<p>—Mademoiselle..., commença-t-il.</p> + +<p>Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains +qu'elle garda un instant entre les siennes:</p> + +<p>—Comment vous remercier, monsieur! s'écria-t-elle, comment vous prouver +jamais l'étendue de ma reconnaissance!</p> + +<p>Si l'idée était venue au greffier de se dédire, elle se fût envolée, +tant irrésistiblement il subissait le charme.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui +essayent de dissimuler leur émotion.</p> + +<p>—Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je +veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que +nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous +rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. Quoi qu'il advienne, +rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus dévoués des +amis.</p> + +<p>L'interruption des sœurs Méchinet avait eu cet effet de rendre au +greffier une bonne partie de son sang-froid.</p> + +<p>—J'espère bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant, +mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais +essayer de vous rendre présente beaucoup plus de difficultés qu'on ne +croirait...</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-être pas une +intelligence très supérieure, mais il sait son métier, et il est de plus +très fin et excessivement défiant. Hier encore, il me disait qu'il +prévoyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible +pour le soustraire à l'action de la justice. De là, chez lui, des +transes incessantes, un redoublement de défiance et un luxe de +précautions dont on n'a pas l'idée. S'il osait, il établirait son lit en +travers la porte de monsieur Jacques...</p> + +<p>—Cet homme me hait, monsieur Méchinet...</p> + +<p>—Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa +carrière dépend du résultat de cette instruction, et il tremble que son +prévenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort perplexe +évidemment, Méchinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y +prendre, continuait-il, pour remettre un billet à monsieur de Boiscoran? +S'il était averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est +tout aussi défiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne +lui tende quelque piège, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais +un signe, me comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline, +qui a l'œil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...</p> + +<p>—N'êtes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur?</p> + +<p>—Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que +j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en +sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber +adroitement le billet... Mais, quand nous sortons, le geôlier, qui a de +bons yeux, est là. J'aurais, de plus, à redouter l'excès de prudence de +monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette façon, il +serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir, à monsieur +Galpin-Daveline... (Il s'arrêta, et, après un moment de réflexion:) Le +plus sûr, reprit-il, serait peut-être de mettre dans la confidence le +geôlier Blangin, ou un détenu qui est chargé de servir et d'espionner +monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>—Frumence Cheminot! fit vivement M<sup>lle</sup> Denise. La plus extrême +surprise se peignit sur les traits de Méchinet.</p> + +<p>—Vous savez son nom! dit-il.</p> + +<p>—Je le sais, parce que Blangin m'a parlé de ce prisonnier, et que son +nom m'a frappé le jour où madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que +c'est que le secret, sommes allées à la prison demander à voir Jacques.</p> + +<p>Le greffier eut un geste de dépit.</p> + +<p>—Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline. +Il aura eu vent de votre démarche et se sera imaginé que vous vouliez +lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses dents quelques mots +encore que M<sup>lle</sup> Denise n'entendit pas; puis se décidant:) N'importe! +prononça-t-il, j'agirai selon les circonstances. Écrivez votre lettre, +mademoiselle, voici de l'encre et du papier...</p> + +<p>Pour toute réponse, la jeune fille s'assit à la table de Méchinet; mais +au moment de prendre la plume:</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est allé de sa +personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de +voyages et plusieurs romans de Cooper...</p> + +<p>Une exclamation joyeuse de M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit.</p> + +<p>—Ô Jacques! s'écria-t-elle, merci d'avoir compté sur moi!</p> + +<p>Et sans remarquer le profond étonnement de Méchinet, elle écrivit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Nous sommes sûrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous +sommes au désespoir. Votre mère est ici, avec un avocat de Paris, +maître Folgat, tout dévoué à nos intérêts. Que devons-nous faire? +Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez répondre sans crainte, +puisque vous avez <span class="smcap">notre</span> livre.</i></p> + +<p class="c"><span class="smcap">denise.</span></p></div> + +<p>—Lisez, monsieur, dit-elle au greffier dès qu'elle eut terminé.</p> + +<p>Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle lui +tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta.</p> + +<p>—Oh! vous êtes bon, murmura la jeune fille, touchée de cette +délicatesse.</p> + +<p>—Non, répondit-il, je cherche simplement à faire le plus honnêtement +possible une action... malhonnête. Demain, mademoiselle, j'espère avoir +une réponse.</p> + +<p>—Je viendrai la chercher...</p> + +<p>Méchinet tressaillit.</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de +Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit guère +vous préoccuper en ce moment, et vos visites ici sembleraient suspectes. +Remettez-vous-en à moi du soin de vous faire tenir la réponse de +monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>Pendant que M<sup>lle</sup> Denise écrivait, le greffier avait fait un paquet +des titres qu'elle avait apportés. Il le lui remit en disant:</p> + +<p>—Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin ou pour +Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et maintenant... partez. +Il est inutile de revoir mes sœurs. Je me charge de leur expliquer votre +visite.</p> + + + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> + + +<p>—Que peut-il être arrivé à Denise, qu'elle ne revient pas! murmurait +grand-père Chandoré en arpentant la place du Marché-Neuf et en +consultant sa montre pour la vingtième fois.</p> + +<p>Longtemps la crainte de déplaire à sa petite-fille et la peur d'être +grondé le retinrent à l'endroit où elle lui avait commandé d'attendre; +mais à la fin, sérieusement tourmenté: ah! ma foi, tant pis! se dit-il, +je me risque...</p> + +<p>Et traversant la chaussée qui sépare la place des maisons, il s'engagea +dans le long corridor de l'immeuble des sœurs Méchinet. Déjà il mettait +le pied sur la première marche de l'escalier, lorsqu'il vit le haut +s'éclairer. Il entendit presque aussitôt la voix de sa petite-fille et +reconnut son pas léger.</p> + +<p>Enfin!... pensa-t-il.</p> + +<p>Et, leste comme l'écolier qui entend le maître, tremblant d'être pris en +flagrant délit d'inquiétude, il regagna la place.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise y fut presque en même temps, et lui sautant au cou:</p> + +<p>—Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lèvres si fraîches sur les +joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres.</p> + +<p>Si une chose devait étonner M. de Chandoré, c'était qu'il se trouvât en +ce monde un être assez dur, assez cruel, assez barbare pour résister aux +prières et aux larmes de M<sup>lle</sup> Denise—surtout à des larmes et à des +prières appuyées de cent vingt mille francs.</p> + +<p>Néanmoins:</p> + +<p>—Je t'avais bien dit, chère fillette, fit-il tristement, que tu ne +réussirais pas.</p> + +<p>—Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai réussi.</p> + +<p>—Cependant... puisque tu rapportes l'argent.</p> + +<p>—C'est que j'ai trouvé un honnête homme, grand-père, un homme de cœur. +Pauvre garçon! à quelle épreuve j'ai mis sa probité!... car il est très +gêné, je le sais de bonne source, depuis que ses sœurs et lui ont acheté +leur maison. C'était plus que l'aisance, c'était évidemment la fortune +que je lui offrais. Aussi, il fallait voir l'éclat de ses yeux et le +tremblement de ses mains pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les +maniait. Eh bien! il les a refusés, bon papa, il les refuse. Il ne veut +pas de récompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la +tête, M. de Chandoré approuvait:</p> + +<p>—Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, et qui +vient d'acquérir des droits éternels à notre reconnaissance.</p> + +<p>—Il convient d'ajouter, reprit M<sup>lle</sup> Denise, que j'ai été +extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de tant +d'audace. Que n'étais-tu caché dans un petit coin, bon papa, pour me +voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta petite-fille. J'ai +bien pleuré un peu, mais après, quand j'ai obtenu ce que je voulais...</p> + +<p>Oh! chère, chère enfant! murmurait le vieillard ému.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et à la +gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. J'espère qu'il +sera content de moi.</p> + +<p>—Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'était pas! s'écria M. de +Chandoré.</p> + +<p>Mais c'est sous les arbres de la place du Marché-Neuf que causaient le +grand-père et sa petite-fille, et déjà plusieurs promeneurs avaient +trouvé le moyen de passer trois ou quatre fois près d'eux, les oreilles +largement ouvertes, fidèles à cette discrétion charmante qui est un des +agréments de Sauveterre.</p> + +<p>Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Méchinet, +M<sup>lle</sup> Denise ne tarda pas à s'en apercevoir.</p> + +<p>—On nous écoute, dit-elle à son grand-père, viens, je te dirai tout en +route.</p> + +<p>Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux moindres +détails de son entrevue, et le vieux gentilhomme déclarait ne savoir en +vérité ce qu'il devait le plus admirer, de sa présence d'esprit à elle +ou du désintéressement de Méchinet.</p> + +<p>—Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter les +périls auxquels va s'exposer cet honnête homme. Je lui ai promis une +discrétion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux me croire, bon +papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni à madame de Boiscoran.</p> + +<p>—Dis tout de suite, rusée, que tu voudrais sauver Jacques à toi toute +seule...</p> + +<p>—Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre maître +Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer de ses +conseils.</p> + +<p>Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran durent +se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que donnait, de sa +sortie, M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Et quelques heures plus tard, la jeune fille, maître Folgat et M. de +Chandoré tenaient conseil dans le cabinet du baron.</p> + +<p>Plus que M. de Chandoré encore, le jeune avocat devait être surpris de +la conception de M<sup>lle</sup> Denise et de sa hardiesse à l'exécuter. Jamais +il ne l'eût soupçonnée capable d'une telle démarche, tant, jeune fille, +elle gardait encore les grâces naïves et les timidités de l'enfant.</p> + +<p>Il voulait la complimenter, mais elle:</p> + +<p>—Où est mon mérite? interrompit-elle vivement. À quel danger me suis-je +exposée?</p> + +<p>—À un danger fort réel, mademoiselle, je vous l'assure.</p> + +<p>—Bah! fît M. de Chandoré.</p> + +<p>—Corrompre un fonctionnaire, poursuivait maître Folgat, c'est grave! Il +y a dans le Code pénal un certain article 179 qui ne plaisante pas et +qui assimile le corrupteur au corrompu...</p> + +<p>—Eh bien! tant mieux! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, si ce pauvre Méchinet va +en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de +mécontentement de son grand-père:) Enfin, monsieur, dit-elle à maître +Folgat, voici le vœu que vous formiez réalisé. Maintenant nous allons +avoir des nouvelles positives de monsieur de Boiscoran, il nous donnera +ses instructions...</p> + +<p>—Peut-être, mademoiselle...</p> + +<p>—Comment! peut-être... Vous avez dit devant moi...</p> + +<p>—Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent +peut-être, de rien tenter avant de savoir la vérité. La saurons-nous? +Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons de se +défier de tout, la dira dans une réponse qui doit passer par plusieurs +mains avant de vous arriver?</p> + +<p>—Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans péril.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Mes mesures sont prises... Vous verrez.</p> + +<p>—Alors nous n'avons plus qu'à attendre. Hélas! oui, il fallait +attendre, et c'était bien là ce qui désolait M<sup>lle</sup> Denise. À peine +dormit-elle. Sa journée du lendemain fut un supplice. À chaque coup de +sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers cinq heures, +rien n'étant venu:</p> + +<p>—Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, que ce +pauvre Méchinet ne se soit pas laissé surprendre!</p> + +<p>Et peut-être pour échapper aux obsessions de ses craintes, elle +consentit à accompagner M<sup>me</sup> de Boiscoran qui allait rendre visite.</p> + +<p>Ah! si elle eût su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était dehors +quand un de ces gamins, comme on en rencontre à toute heure du jour, +polissonnant sur les places de Sauveterre, se présenta, porteur d'une +lettre à l'adresse de M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>On la porta à M. de Chandoré, qui, en attendant le dîner, faisait un +tour de jardin en compagnie de maître Folgat.</p> + +<p>—Une lettre pour Denise! s'écria le vieux gentilhomme dès que le +domestique se fut éloigné, c'est la réponse que nous attendons...</p> + +<p>Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet +renfermé dans l'enveloppe était ainsi conçu:</p> + +<p><i>31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515—37: 2, 3, +4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, 120, 200, 201—41: +7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46...</i></p> + +<p>Et il y en avait deux pages comme cela.</p> + +<p>—Tenez, maître, essayez de comprendre, dit M. de Chandoré en tendant +cette réponse à maître Folgat.</p> + +<p>Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, après cinq minutes d'efforts +inutiles:</p> + +<p>—Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandoré avait raison de +nous dire que nous saurions la vérité. Monsieur de Boiscoran et elle +étaient convenus autrefois d'un chiffre...</p> + +<p>Grand-père Chandoré leva les mains vers le ciel.</p> + +<p>—Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous voilà à sa +discrétion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire ce grimoire.</p> + +<p>Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez M<sup>me</sup> Séneschal, +M<sup>lle</sup> Denise espérait dissiper les tristes pressentiments dont elle +était agitée, son espoir fut déçu. L'excellente femme du maire n'était +pas de celles à qui on peut aller demander du courage aux heures de +défaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement dans les bras de +M<sup>me</sup> de Boiscoran et de M<sup>lle</sup> de Chandoré, et leur répéter, en +éclatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour la plus malheureuse +des mères, l'autre pour la plus infortunée des fiancées.</p> + +<p>Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans irritation, +M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, non +loin de la maison où étaient provisoirement installés le comte et la +comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garçon qui criait: +«M'man, viens donc voir la mère et la bonne amie de l'assassin!»</p> + +<p>La pauvre jeune fille rentrait donc plus affligée qu'elle n'était +partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien évidemment, guettait son +retour, lui dit que son grand-père et maître Folgat l'attendaient dans +le cabinet du baron.</p> + +<p>Sans prendre le temps d'ôter son chapeau, elle y courut, et dès qu'elle +entra:</p> + +<p>—Voici la réponse, lui dit M. de Chandoré en lui présentant la lettre +de Jacques.</p> + +<p>Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle porta +cette lettre à ses lèvres, en répétant:</p> + +<p>—Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés! M. de Chandoré souriait du +bonheur de sa petite-fille.</p> + +<p>—Seulement, mademoiselle la cachottière, reprit-il, vous aviez, à ce +qu'il paraît, de grands secrets à échanger avec monsieur de Boiscoran, +puisque vous aviez adopté un chiffre, ni plus ni moins que des +conspirateurs. Maître Folgat et moi y avons perdu notre latin...</p> + +<p>Alors seulement la jeune fille se rappela la présence de l'avocat de +Paris, et, plus rouge qu'une pivoine:</p> + +<p>—En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais à quel +propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imaginés pour +correspondre secrètement, et il m'a enseigné celui-ci. Deux +correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun un +exemplaire de la même édition. Celui qui écrit cherche dans son +exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des chiffres. +Celui qui reçoit la lettre, avec les chiffres, retrouve les mots. Ainsi, +dans le billet de Jacques, les numéros suivis de deux points indiquent +une page, et les autres le numéro d'ordre des mots choisis dans cette +page.</p> + +<p>—Eh! eh! fit grand-père Chandoré, j'aurais cherché longtemps!</p> + +<p>—C'est très simple, continua M<sup>lle</sup> Denise, très connu et cependant +très sûr. Comment un étranger devinerait-il le livre choisi par les +correspondants? Puis il est des moyens encore, pour dérouter les +indiscrétions. On convient, par exemple, que jamais les chiffres +n'auront leur valeur, ou plutôt que cette valeur variera selon que le +jour où on reçoit la lettre est le premier, le second, le troisième ou +le dernier de la semaine. Ainsi, aujourd'hui nous sommes lundi, premier +jour, n'est-ce pas? Eh bien! de chaque numéro de page je dois retirer 1, +et ajouter 1 à chaque numéro de lettre.</p> + +<p>—Et tu vas t'y reconnaître? fit M. de Chandoré.</p> + +<p>—Assurément, bon papa. Dès que Jacques m'a eu expliqué ce système, j'ai +tenu à l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi un livre que j'aime +beaucoup, <i>Le Lac Ontario</i>, de Cooper, et nous nous amusions à nous +écrire des lettres infinies. Oh! cela occupe, va, et c'est long, parce +qu'on ne trouve pas toujours les mots qu'on voudrait employer, et qu'il +faut alors les désigner lettre par lettre.</p> + +<p>—Et monsieur de Boiscoran a le <i>Lac Ontario</i> dans sa prison? demanda +Maître Folgat.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Méchinet. Le premier soin +de Jacques, dès qu'il s'est vu au secret, a été de demander quelques +romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si fin, si +clairvoyant, si défiant, est allé les lui chercher lui-même. Jacques +comptait sur moi, monsieur...</p> + +<p>—Alors, chère fille, va nous déchiffrer cette énigme, dit M. de +Chandoré.</p> + +<p>Et dès qu'elle fut sortie:</p> + +<p>—Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce Jacques!... +S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en mourrait...</p> + +<p>Maître Folgat ne répondit pas, et il s'écoula près d'une heure avant que +M<sup>lle</sup> Denise, enfermée dans sa chambre, réussît à rassembler tous les +mots désignés par les chiffres de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Mais lorsqu'elle eut achevé et qu'elle reparut dans le cabinet de son +grand-père, le plus profond désespoir se lisait sur son jeune visage.</p> + +<p>—C'est horrible! dit-elle.</p> + +<p>La même idée, telle qu'une flèche aiguë, traversa l'esprit de M. de +Chandoré et de maître Folgat. Jacques avouait-il donc?</p> + +<p>—Tenez, lisez, leur dit M<sup>lle</sup> Denise en leur tendant sa traduction.</p> + +<p>Jacques écrivait:</p> + +<p><i>Merci de votre lettre, ma bien-aimée. Un pressentiment me l'avait si +bien annoncée, que je m'étais procuré le</i> Lac Ontario. <i>Je ne comprends +que trop votre douleur de voir que ma détention se prolonge et que je ne +me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est que j'espérais que les preuves +de mon innocence viendraient du dehors. Je reconnais que l'espérer +encore serait insensé et qu'il faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce +que j'ai à dire est si grave que je garderai le silence tant qu'il ne me +sera pas permis de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est +plus que de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habileté. +Jusqu'à ce moment, fort de mon innocence, j'étais tranquille. Mon +dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer +l'étendue du danger que je cours.</i></p> + +<p><i>Mes angoisses seront affreuses jusqu'au jour où je pourrai voir un +avocat. Merci à ma mère d'en avoir amené un. J'espère qu'il me +pardonnera de m'adresser d'abord à un autre qu'à lui. J'ai besoin d'un +homme qui connaisse à fond notre pays et ses mœurs. C'est maître Mergis +que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se tenir prêt pour le +jour où, l'instruction étant terminée, le secret sera levé.</i></p> + +<p><i>Jusque-là, rien à faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, qu'on +retire mon affaire à G. D. et qu'on la confie à un autre. Cet homme se +conduit indignement. Il me veut coupable absolument, il commettrait un +crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de piège qu'il ne me tende. +Il faut me faire violence pour garder mon calme, toutes les fois que je +vois entrer dans ma prison ce juge qui s'est dit mon ami.</i></p> + +<p><i>Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, je +n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!</i></p> + +<p><i>Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les horribles +tourments que je vous cause...</i></p> + +<p><i>J'en aurais beaucoup encore à vous dire; mais le détenu qui m'a remis +votre billet m'a dit de me hâter, et les mots sont longs à +rassembler...</i></p> + +<p>La lecture de cette lettre achevée, maître Folgat et M. de Chandoré +détournèrent tristement la tête, craignant peut-être que M<sup>lle</sup> Denise +ne surprît dans leurs yeux le secret de leurs pensées. Mais elle ne +comprit que trop ce que signifiait ce mouvement.</p> + +<p>—Douterais-tu donc de Jacques, grand-père! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non, murmura faiblement M. de Chandoré, non...</p> + +<p>—Et vous, maître Folgat, seriez-vous froissé de ce que Jacques veut +consulter un autre avocat que vous?</p> + +<p>—J'aurais été le premier, mademoiselle, à lui conseiller de voir un +homme du pays.</p> + +<p>Il fallait à M<sup>lle</sup> Denise toute son énergie pour retenir ses larmes.</p> + +<p>—Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le +serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est désespéré, que sa +raison chancelle après tant de tortures imméritées...</p> + +<p>Quelques coups légers frappés à la porte l'interrompirent.</p> + +<p>—C'est moi, disait la voix de M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>Grand-père Chandoré, maître Folgat et M<sup>lle</sup> Denise se consultèrent un +instant du regard. Enfin:</p> + +<p>—La situation est trop grave, annonça l'avocat, pour que la mère de +monsieur de Boiscoran ne soit pas consultée...</p> + +<p>Et il se leva pour ouvrir.</p> + +<p>Depuis que tenaient conseil M<sup>lle</sup> Denise, son grand-père et maître +Folgat, un domestique, à cinq reprises différentes, était venu leur +crier à travers la porte fermée au verrou que la soupe était sur la +table. «C'est bien», avaient-ils répondu à chaque fois. Mais comme ils +ne descendaient toujours pas, M<sup>me</sup> de Boiscoran avait fini par +comprendre qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Or, que +pouvait être ce quelque chose, pour qu'on lui en fît mystère? On ne lui +eût pas caché, pensait-elle, un événement heureux!</p> + +<p>C'est donc avec la très ferme résolution de se faire ouvrir qu'elle +était montée frapper au cabinet de M. de Chandoré. Et dès que maître +Folgat lui eut ouvert, dès en entrant:</p> + +<p>—Je veux savoir! dit-elle.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise lui répondit:</p> + +<p>—Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul mot de +ce que je vais vous confier, arraché à votre douleur ou à votre joie, +suffirait pour perdre un honnête homme envers qui nous avons contracté +une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. J'ai réussi à lier une +correspondance entre nous et Jacques...</p> + +<p>—Denise!</p> + +<p>—Je lui ai écrit, ma mère, je viens de recevoir sa réponse... lisez-la.</p> + +<p>Saisie d'une sorte de délire, la marquise de Boiscoran se jeta sur la +traduction que lui tendait la jeune fille.</p> + +<p>Mais à mesure qu'elle lisait, on pouvait voir à chaque ligne tout son +sang se retirer de son visage, ses lèvres blêmir, ses yeux se voiler, +l'air manquer à sa poitrine haletante. Et à la fin, la lettre échappant +à ses mains défaillantes, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, en +balbutiant:</p> + +<p>—Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le geste de +M<sup>lle</sup> Denise, et admirable l'accent dont elle s'écria:</p> + +<p>—Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mère, que Jacques est un +incendiaire et un assassin!</p> + +<p>Et secouant la tête d'un mouvement d'indomptable énergie, la lèvre +frémissante, promenant autour d'elle un regard où éclataient la colère +et le dédain:</p> + +<p>—Resterais-je donc seule, fit-elle, à le défendre, lui qui comptait +tant d'amis en ses jours prospères! Soit...</p> + +<p>Moins ému, comme de raison, que M. de Chandoré et M<sup>me</sup> de Boiscoran, +maître Folgat avait été le premier à se remettre.</p> + +<p>—Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il; car je +serais impardonnable si je me laissais influencer par cette lettre. Je +serais sans excuse, moi qui sais par expérience ce que votre cœur a +deviné. La prison préventive a des angoisses qui dissolvent les +caractères les plus vigoureusement trempés. Les jours s'y traînent +interminables et les nuits y ont des terreurs sans nom. L'innocent, dans +la cellule des secrets, se voit devenir coupable, de même que l'homme le +plus sain d'esprit sent son cerveau se troubler dans le cabanon des +fous...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré ne le laissa pas poursuivre.</p> + +<p>—Voilà, monsieur, s'écria-t-elle, ce que je sentais, ce que je n'aurais +pas su exprimer comme vous!</p> + +<p>Honteux de leur défaillance, grand-père Chandoré et la marquise de +Boiscoran s'efforçaient de réagir contre le doute affreux qui un moment +les avait terrassés.</p> + +<p>—Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible.</p> + +<p>—Votre fils nous l'indique, madame, répondit l'avocat de Paris; nous +n'avons qu'à attendre la fin de l'instruction.</p> + +<p>—Pardon, dit M. de Chandoré, nous avons à obtenir un changement de +juge...</p> + +<p>Maître Folgat secoua la tête.</p> + +<p>—Malheureusement, fit-il, ce n'est là qu'un rêve irréalisable. On ne +récuse pas comme un simple juré un juge d'instruction agissant à ce +titre.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Le législateur a voulu, selon l'énergique expression d'Ayrault, que +rien ne pût prévaloir contre le juge d'instruction, lui couper le chemin +ou brider sa puissance. L'article 542 du code d'instruction criminelle +est formel.</p> + +<p>—Et... que dit cet article? interrogea M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Il dit en substance, mademoiselle, que la récusation proposée par un +prévenu contre un juge d'instruction constitue une demande en renvoi +pour cause de suspicion légitime, demande sur laquelle il n'appartient +qu'à la cour de cassation de statuer, parce que le juge d'instruction, +dans les limites de sa compétence, constitue à lui seul une +juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement?</p> + +<p>—Oh! très clairement, déclara M. de Chandoré. Seulement, puisque +Jacques le désire...</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas...</p> + +<p>—Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi...</p> + +<p>—Soit. En quoi serons-nous plus avancés d'obéir? Pensez-vous donc que la +demande en renvoi empêcherait monsieur Galpin-Daveline de continuer à +suivre la procédure? Point. Il la suivrait jusqu'à la décision de la +cour de cassation. Il serait, jusque-là, c'est vrai, empêché de rendre +une ordonnance définitive; mais monsieur de Boiscoran doit la souhaiter, +cette ordonnance, dont le premier effet sera de lever le secret et de +lui permettre de voir son avocat.</p> + +<p>—C'est atroce! murmura M. de Chandoré. Oui, c'est atroce, en effet, +mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en leur vie, +qu'il s'agisse d'eux ou d'un être cher, n'ont eu l'occasion d'ouvrir ce +livre formidable qui s'appelle le Code, et d'y chercher, le cœur serré +d'une inexplicable anxiété, l'article fatidique et inexorable d'où +dépend leur destinée...</p> + +<p>Mais, depuis un moment déjà, M<sup>lle</sup> Denise réfléchissait.</p> + +<p>—Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et dès +demain vos objections seront soumises à monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que toutes nos +démarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient contre lui. Monsieur +Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous n'avons à articuler contre +lui aucun grief positif. On nous répondrait toujours: «Si monsieur de +Boiscoran est innocent, que ne parle-t-il...»</p> + +<p>C'est ce que ne voulait pas admettre grand-père Chandoré.</p> + +<p>—Cependant, commença-t-il, si nous avions pour nous de hautes +influences...</p> + +<p>—En avons-nous?</p> + +<p>—Assurément. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester fort +puissants sous tous les régimes. Il a été fort lié, jadis, avec monsieur +de Margeril...</p> + +<p>Fort significatif fut le geste de maître Folgat.</p> + +<p>—Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous donner un +coup d'épaule... Mais c'est un homme peu accessible.</p> + +<p>—On peut toujours lui dépêcher Boiscoran... Puisqu'il est resté à Paris +pour faire des démarches, voilà une occasion. Je lui écrirai ce soir +même.</p> + +<p>Depuis que ce nom de Margeril avait été prononcé, M<sup>me</sup> de Boiscoran +était devenue plus pâle, s'il est possible. Sur les derniers mots du +vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement:</p> + +<p>—N'écrivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le veux +pas...</p> + +<p>Si évident était son trouble que les autres en étaient confondus.</p> + +<p>—Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouillés? interrogea M. +de Chandoré.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mère! s'écria M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Hélas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupçons avaient +troublé la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la mère +payait en ce moment une imprudence de l'épouse.</p> + +<p>—S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix étouffée, si c'était +là notre suprême ressource... c'est moi qui irais trouver monsieur de +Margeril...</p> + +<p>Seul, maître Folgat eut le soupçon des douloureux souvenirs que ce nom +éveillait dans l'âme de M<sup>me</sup> de Boiscoran. Aussi, intervenant:</p> + +<p>—En tout état de cause, déclara-t-il, mon avis est d'attendre la fin de +l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de répondre à +monsieur Jacques, je désire que l'avocat qu'il nous désigne soit +consulté.</p> + +<p>Voilà certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandoré.</p> + +<p>Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez maître +Mergis, le prier de passer après son dîner.</p> + +<p>Le choix de Jacques de Boiscoran était heureux. M. Magloire Mergis, plus +connu sous le nom de maître Magloire, passait à Sauveterre pour le plus +habile et le plus éloquent avocat, non seulement du département, mais +encore de tout le ressort de Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus +rare et bien autrement glorieux, une réputation inattaquable et bien +méritée d'intégrité et d'honneur. Il était connu que jamais il n'eût +consenti à plaider une cause équivoque, et on citait de lui des traits +héroïques, tels que de jeter à la porte par les épaules les clients +assez mal avisés pour venir, l'argent à la main, le supplier de se +charger de quelque affaire véreuse.</p> + +<p>Aussi n'était-il guère riche et gardait-il, à cinquante-quatre ou cinq +ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un débutant sans +fortune. Marié jeune, maître Magloire avait perdu sa femme après +quelques mois de ménage, et jamais il ne s'était consolé de cette perte. +Après plus de trente ans, la plaie n'était pas cicatrisée, et toujours, +fidèlement, à de certaines époques, on le voyait traverser la ville, un +gros bouquet à la main, et s'acheminer vers le cimetière.</p> + +<p>De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas privés +de rire. De lui ils n'osaient, tant était grand le respect qu'imposait +cet honnête homme, au visage calme et serein, aux yeux clairs et fiers, +aux lèvres finement dessinées, véritables lèvres d'orateur, traduisant +tour à tour la pitié ou la colère, la raillerie ou le dédain.</p> + +<p>De même que le docteur Seignebos, maître Magloire était républicain, et +aux dernières élections de l'empire, il avait fallu aux bonapartistes +d'incroyables efforts, l'appui de l'administration et quantité de +manœuvres assez louches pour parvenir à l'écarter de la Chambre. Encore +n'eussent-ils pas réussi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne +les aimait guère cependant, et qui avait déterminé un grand nombre +d'électeurs à s'abstenir.</p> + +<p>Voilà l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant à +l'invitation de M. de Chandoré, se présentait rue de la Rampe.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise et son grand-père, M<sup>me</sup> de Boiscoran et maître Folgat +l'attendaient.</p> + +<p>Il les salua d'un air affectueux, mais en même temps si triste que +M<sup>lle</sup> Denise en reçut un coup au cœur. Elle crut comprendre que maître +Magloire n'était pas éloigné de croire à la culpabilité de Jacques de +Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car maître Magloire ne tarda pas +à le donner à entendre, avec de grands ménagements, sans doute, mais +très clairement.</p> + +<p>Ayant passé la journée au Palais, il avait recueilli l'opinion des +membres du tribunal, et cette opinion était loin d'être favorable au +prévenu. En de telles conditions, se prêter aux désirs de Jacques et +introduire contre M. Daveline une demande en renvoi eût été une +impardonnable faute.</p> + +<p>—L'instruction durera donc des années! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, puisque +monsieur Galpin-Daveline prétend obtenir de Jacques l'aveu d'un crime +qu'il n'a pas commis.</p> + +<p>Maître Magloire secoua la tête.</p> + +<p>—Je crois, au contraire, mademoiselle, répondit-il, que l'instruction +sera bientôt terminée.</p> + +<p>—Si Jacques se tait, cependant...</p> + +<p>—Le mutisme d'un prévenu, pas plus que son caprice ou son obstination, +ne saurait entraver la marche de la procédure. Mis en demeure de +produire sa justification, s'il refuse de le faire, la justice passe +outre...</p> + +<p>—Pourtant, monsieur, quand un prévenu a des raisons...</p> + +<p>—Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser injustement. +Cependant le cas a été prévu. Libre au prévenu de ne pas répondre à une +question qui l'embarrasse:</p> + +<p class="c"><i>Nemo tenetur prodere se ipsum.</i></p> + +<p> + +Mais avouez que ce refus de répondre autorise le juge à considérer comme +décisives les charges sur lesquelles le prévenu ne s'explique pas.</p> + +<p>Plus était calme le célèbre avocat de Sauveterre, plus ses auditeurs, à +l'exception de maître Folgat, étaient effrayés. En écoutant ces +expressions techniques qu'il employait, ils se sentaient glacés +jusqu'aux moelles, comme les amis d'un blessé qui entendent le +chirurgien repasser des bistouris.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible M<sup>me</sup> de Boiscoran, la +situation de mon malheureux fils vous paraît grave...</p> + +<p>—J'ai dit périlleuse, madame.</p> + +<p>—Vous pensez avec maître Folgat que chaque jour qui s'écoule ajoute au +danger qu'il court...</p> + +<p>—Je n'en suis que trop sûr. Et si monsieur de Boiscoran est réellement +innocent...</p> + +<p>—Ah! monsieur, interrompit M<sup>lle</sup> Denise, monsieur, pouvez-vous parler +ainsi, vous qui êtes l'ami de Jacques...</p> + +<p>C'est d'un air de commisération profonde, et bien sincère, que maître +Magloire considéra un moment la jeune fille. Puis:</p> + +<p>—C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, répondit-il, que je vous +dois la vérité. Oui, j'ai connu et apprécié les hautes qualités de +monsieur de Boiscoran, je l'ai aimé, je l'aime... Mais ce n'est pas avec +le cœur, c'est avec la raison qu'il faut examiner la situation. Jacques +est homme, c'est par d'autres hommes qu'il sera jugé. Il y a de sa +culpabilité des indices matériels, palpables, tangibles. Quelles preuves +avez-vous à offrir de son innocence? Des preuves morales!...</p> + +<p>—Mon Dieu! murmurait M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Je pense donc comme mon honorable confrère... (Et maître Magloire +saluait maître Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de Boiscoran +est innocent, il a adopté un système déplorable. Ah! si par bonheur il a +un alibi, qu'il se hâte, qu'il se hâte de le produire! Qu'il ne laisse +pas la procédure arriver à la chambre des mises en accusation! Une fois +là, un prévenu est aux trois quarts condamné.</p> + +<p>Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandoré pâlissait.</p> + +<p>—Et cependant, s'écria-t-il, Jacques ne changera pas de système; ce +n'est que trop sûr pour qui connaît son entêtement de mule!</p> + +<p>—Et, malheureusement, sa résolution est prise, dit M<sup>lle</sup> Denise, et +maître Magloire, qui le connaît bien, ne le verra que trop par cette +lettre qu'il nous écrit.</p> + +<p>Jusqu'alors, rien n'avait été dit qui pût faire soupçonner à l'avocat de +Sauveterre le moyen employé pour correspondre avec le prisonnier.</p> + +<p>Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, et +c'est ce que fit M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Étonné d'abord, il ne tarda pas à froncer le sourcil.</p> + +<p>—C'est bien imprudent, murmura-t-il, dès qu'il sut tout, c'est bien +hardi... (Et regardant maître Folgat:) Notre profession, continua-t-il, +a certaines règles dont il est toujours fâcheux... de s'écarter.</p> + +<p>Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa pitié! L'avocat +de Paris avait rougi imperceptiblement.</p> + +<p>—Je n'aurais jamais conseillé une telle imprudence, dit-il; mais du +moment où elle était commise, je n'ai pas cru devoir refuser d'en +profiter, et dussé-je encourir un blâme sévère, ou pis encore... j'en +profiterai.</p> + +<p>Maître Magloire ne répondit pas; mais ayant lu la lettre de Jacques:</p> + +<p>—Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et dès que le +secret sera levé, je me rendrai près de lui. Je crois, comme +mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera à garder le silence. Cependant, +puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une lettre... Allons, +bien! voici que, moi aussi, je profite de l'imprudence commise. +Suppliez-le, dans son intérêt, au nom de tout ce qu'il a de plus cher, +de parler, de se disculper, de s'expliquer...</p> + +<p>Et, saluant, maître Magloire se retira précipitamment, laissant ses +auditeurs consternés, tant il était visible que le but de sa brusque +retraite était surtout de cacher la pénible impression qu'il ressentait +de la lettre de Jacques.</p> + +<p>—Certes! dit M. de Chandoré, nous allons lui écrire, mais ce sera comme +si nous chantions... Il attendra la fin de l'instruction.</p> + +<p>—Qui sait!... murmura M<sup>lle</sup> Denise. (Et après une minute de +méditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle.</p> + +<p>Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut à sa chambre écrire +ce laconique billet:</p> + +<p><i>Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui donne +sur la ruelle de la Charité, je vous y attends. Si tard que vous soit +remis ce mot, venez.</i></p> + +<p><i>Denise.</i></p> + +<p>Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille bonne +qui l'avait élevée, et après toutes les recommandations que la prudence +lui pouvait inspirer:</p> + +<p>—Il faut, lui dit-elle, que monsieur Méchinet, le greffier, ait cette +lettre ce soir même; pars, dépêche-toi!</p> + + + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> + + +<p>Depuis vingt-quatre heures, Méchinet était si changé que ses sœurs ne le +reconnaissaient plus.</p> + +<p>Aussitôt après le départ de M<sup>lle</sup> Denise, elles étaient allées le +trouver, espérant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette +mystérieuse entrevue; mais dès les premiers mots:</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas! s'était-il écrié d'un accent qui fit frémir +les deux couturières. Cela ne regarde personne!</p> + +<p>Et il était resté seul, tout étourdi de l'aventure, et rêvant aux moyens +de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'était pas aisé.</p> + +<p>Le moment décisif arrivé, il reconnut que jamais il ne réussirait à +faire passer à Jacques de Boiscoran le billet qui brûlait sa poche sans +être aperçu de l'œil de lynx de M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>Force lui fut donc, après de longues hésitations, de recourir à la +complicité de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin. +C'était, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le +vice capital était une incurable paresse, et qui n'avait sur la +conscience que de légers délits de vagabondage.</p> + +<p>Il aimait Méchinet, lequel, pendant ses séjours antérieurs à la prison +de Sauveterre, lui avait donné quelquefois du tabac ou quelques sous +pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection à la proposition +que lui fit le greffier de remettre un billet à M. de Boiscoran et de +rapporter une réponse. Et il s'acquitta fidèlement et honnêtement de la +commission.</p> + +<p>Mais de ce que tout s'était bien passé cette fois, il ne s'ensuivait pas +que Méchinet fût plus tranquille. Outre qu'il était assailli de remords +en songeant à ses devoirs trahis, il frémissait de se sentir à la merci +d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il fût découvert? Une +indiscrétion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il +alors? Destitué, il perdrait successivement toutes ses places. La +confiance et la considération se retireraient de lui. Adieu les rêves +ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver à une belle +position par un mariage avantageux.</p> + +<p>Et cependant, contradiction bizarre, Méchinet ne regrettait pas ce qu'il +avait fait, et il se sentait prêt à recommencer.</p> + +<p>Telles étaient ses dispositions, quand la vieille bonne de M. de +Chandoré lui apporta la lettre de sa maîtresse.</p> + +<p>—Quoi, encore! s'écria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques +lignes:) Dites à mademoiselle de Chandoré que je suis à ses ordres, +répondit-il, persuadé que quelque événement fâcheux était survenu.</p> + +<p>Moins d'un quart d'heure après, en effet, il sortit, et avec toutes +sortes de précautions pour dépister les curieux, il gagna la ruelle de +la Charité.</p> + +<p>La petite porte du jardin était entrebâillée, il n'eut qu'à la pousser +pour entrer.</p> + +<p>Quoiqu'il n'y eût pas de lune, la nuit était fort claire: à quelques +pas, sous les arbres, il reconnut M<sup>lle</sup> Denise et s'avança.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, commença-t-elle, d'avoir osé vous envoyer +chercher...</p> + +<p>Toutes les angoisses de Méchinet se dissipaient. Il ne songeait plus +qu'à l'étrangeté de la situation. Sa vanité se délectait de se voir le +confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus +riche héritière du pays.</p> + +<p>—Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous être utile, +mademoiselle, dit-il.</p> + +<p>En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son +avis:</p> + +<p>—Je pense comme maître Folgat, répondit-il, que le chagrin et +l'isolement commencent à agir d'une façon désastreuse sur le moral de +monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Oui, c'est à devenir fou! murmura la jeune fille.</p> + +<p>—Je crois, avec maître Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur +de Boiscoran, en s'obstinant à se taire, empire sa situation. J'en ai la +preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a +recouvré toute son assurance. Le procureur général lui a écrit pour le +féliciter de son énergie.</p> + +<p>—Et alors...</p> + +<p>—Alors, mademoiselle, il faudrait déterminer monsieur de Boiscoran à +parler. Je sens bien que sa résolution est très fermement arrêtée, mais +si vous lui écriviez, puisque vous pouvez lui écrire...</p> + +<p>—Une lettre serait inutile.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...</p> + +<p>—Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier. +Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.</p> + +<p>Si claire que fût la nuit, Méchinet ne pouvait voir la pâleur de la +jeune fille.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'à monsieur de +Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...</p> + +<p>Elle supposait que le greffier allait bondir, se récrier, point:</p> + +<p>—En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?</p> + +<p>—Blangin, le geôlier, et sa femme ne tiennent à leur place que parce +qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en échange +d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'établir à la +campagne?</p> + +<p>—Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, répondant aux objections +de son expérience:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble +en rien aux maisons d'arrêt des grandes villes... Les prisonniers y sont +rares, la surveillance y est nulle. Les portes fermées, Blangin y est le +maître...</p> + +<p>—J'irai le trouver demain!... déclara M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cédant +une première fois aux suggestions de M<sup>lle</sup> Denise, Méchinet, à son +insu, s'était engagé pour l'avenir.</p> + +<p>—Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni démontrer +à Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses +convoitises. C'est moi qui lui parlerai.</p> + +<p>—Oh! monsieur! s'écria M<sup>lle</sup> Denise, monsieur, comment jamais...</p> + +<p>—Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.</p> + +<p>—Tout ce que vous jugerez convenable, tout...</p> + +<p>—Alors, mademoiselle, demain, ici, à la même heure qu'aujourd'hui, je +vous apporterai la réponse.</p> + +<p>Et il s'éloigna, laissant M<sup>lle</sup> Denise si enflammée d'espoir que tout +le reste de la soirée et toute la journée du lendemain, tantes Lavarande +et M<sup>me</sup> de Boiscoran, à qui elle n'avait rien confié, ne cessèrent de +se demander: qu'a donc cette petite?</p> + +<p>Elle songeait que, si la réponse était favorable, avant vingt-quatre +heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que Méchinet soit +exact.</p> + +<p>Il le fut. À dix heures précises, comme la veille, il poussait la petite +porte, et tout d'abord:</p> + +<p>—J'ai réussi, dit-il.</p> + +<p>Si violente fut l'émotion de M<sup>lle</sup> Denise, qu'elle dut s'appuyer à un +arbre.</p> + +<p>—Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille +francs... C'est peut-être beaucoup.</p> + +<p>—C'est bien trop peu...</p> + +<p>—Il exige qu'ils lui soient remis en or.</p> + +<p>—Il les aura.</p> + +<p>—Enfin, il met à l'entrevue des conditions qui vous paraîtront +peut-être bien dures, mademoiselle...</p> + +<p>Déjà la jeune fille s'était remise.</p> + +<p>—Dites, monsieur.</p> + +<p>—Tout en prenant ses précautions pour le cas où il serait découvert, +Blangin tient à ne pas l'être. Voici donc comment il a réglé les choses. +Demain soir, à six heures, vous passerez devant la prison. La porte sera +ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous +connaissez bien, puisqu'elle a été à votre service. Si elle ne vous +salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque +empêchement. Si elle vous salue, allez à elle, toute seule, et elle vous +conduira dans une petite pièce qui dépend de son logement. Vous y +resterez jusqu'à l'heure, assez avancée nécessairement, où Blangin +croira pouvoir vous conduire sans danger à la cellule de monsieur de +Boiscoran. L'entrevue terminée, vous reviendrez à votre petite chambre, +où un lit sera préparé, et vous y passerez le reste de la nuit. Car +voilà la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de +jour.</p> + +<p>C'était terrible, en effet.</p> + +<p>Pourtant, après un moment de réflexion:</p> + +<p>—N'importe! fit M<sup>lle</sup> Denise. J'accepte. Dites à Blangin, monsieur +Méchinet, que tout est convenu.</p> + +<p>Que M<sup>lle</sup> Denise acceptât toutes les conditions du geôlier Blangin, +rien de mieux—rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de +M. de Chandoré devait être plus difficile.</p> + +<p>La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la première fois, +elle se sentit émue en présence de son grand-père, qu'elle hésita, +qu'elle prépara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se fût pas crue +capable, elle ménagea l'étrangeté de sa requête; dès qu'elle se fut +expliquée:</p> + +<p>—Jamais! s'écria M. de Chandoré, jamais! jamais!...</p> + +<p>Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'était exprimé avec +cette autorité décisive. Jamais ses sourcils ne s'étaient ainsi froncés. +Jamais, à une demande de sa petite-fille, il n'avait répondu non, sans +que son œil répondît oui.</p> + +<p>—Impossible! prononça-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas +admettre de réplique.</p> + +<p>Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'était pas marchandé, +et il avait bien montré à M<sup>lle</sup> Denise tout ce qu'elle pouvait +attendre de lui. Du doigt et de l'œil, elle lui avait imposé ses +volontés. Selon qu'elle lui avait soufflé, il avait dit oui, il avait +dit non, il avait dit peut-être. Que n'eût-il pas dit encore?</p> + +<p>Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, M<sup>lle</sup> Denise lui avait +demandé cent vingt mille francs, et il les lui avait donnés, bien que ce +soit une grosse somme en tout pays, énorme à Sauveterre, immense pour un +vieillard qui l'a économisée louis à louis. Il était prêt à en donner +autant, à en donner le double, sans plus d'explications.</p> + +<p>Mais que M<sup>lle</sup> Denise quittât la maison paternelle un soir, à six +heures, pour ne rentrer que le lendemain...</p> + +<p>—C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. Mais que M<sup>lle</sup> Denise +allât passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une +entrevue avec son fiancé, prisonnier et accusé de meurtre et d'incendie, +la nuit entière, seule, à l'absolue discrétion d'un geôlier, d'un homme +dur, avide et grossier...</p> + +<p>—C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. C'est ce que je ne +permettrai pas! s'écria encore le vieux gentilhomme.</p> + +<p>Calme, M<sup>lle</sup> Denise avait laissé passer l'orage. Et lorsque son +grand-père s'arrêta:</p> + +<p>—Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandoré haussa les +épaules.</p> + +<p>—S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour déterminer +Jacques à renoncer à un système qui le perd, pour le déterminer à parler +avant la fin de l'instruction?</p> + +<p>—Ce n'est pas ton rôle, mon enfant, dit M. de Chandoré.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—C'est le rôle de sa mère, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin +consent à risquer pour toi, il le risquera pour elle au même prix. Que +madame de Boiscoran aille passer la nuit à la prison, je l'approuverai; +qu'elle voie son fils, elle fera son devoir...</p> + +<p>—Ce n'est pas elle qui changera les résolutions de Jacques.</p> + +<p>—Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mère.</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose, bon papa...</p> + +<p>—N'importe!</p> + +<p>Ce «n'importe» de M. de Chandoré n'était pas moins net que son +«impossible», mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer à être +entamé par les objections de l'adversaire.</p> + +<p>—N'insiste pas, chère fille, reprit-il, mon parti est irrévocablement +arrêté, et je te jure...</p> + +<p>—Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.</p> + +<p>Et si résolue était son attitude, et si ferme son accent, que le vieux +gentilhomme en demeura un instant abasourdi.</p> + +<p>—Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.</p> + +<p>—Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui +t'aime tant, dans la douloureuse nécessité de te désobéir pour la +première fois de sa vie.</p> + +<p>—Parce que pour la première fois, en effet, je ne fais pas la volonté +de ma petite-fille.</p> + +<p>—Bon papa, laisse-moi te dire...</p> + +<p>—Écoute-moi, plutôt, pauvre chère enfant, et laisse-moi te montrer à +quels dangers, à quels malheurs tu t'exposerais... Aller passer la nuit +à cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune +fille, cette fleur de renommée qu'une médisance flétrit, le bonheur et +le repos de toute la vie...</p> + +<p>—L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.</p> + +<p>—Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier à +te reprocher cruellement ta démarche?</p> + +<p>—Lui!</p> + +<p>—Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables +dévouements.</p> + +<p>—Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne +pas faire mon devoir.</p> + +<p>Le désespoir gagnait M. de Chandoré.</p> + +<p>—Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si ton +vieux grand-père te conjurait à genoux de renoncer à ce funeste +projet...</p> + +<p>—Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je +résisterais à tes prières, comme je résiste à tes ordres.</p> + +<p>—Implacable! s'écria le vieillard, elle est implacable! (Et, tout à +coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le maître! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Bon papa, de grâce! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est à +Méchinet que je m'adresserai, c'est à Blangin que je signifierai ma +volonté...</p> + +<p>Plus blanche qu'un marbre, mais l'œil étincelant, M<sup>lle</sup> Denise recula +d'un pas.</p> + +<p>—Si tu faisais cela, grand-père, interrompit-elle, si tu brisais ma +dernière espérance...</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Demain, je te le jure par la mémoire de ma mère, je serais dans un +couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas même au moment de ma +mort, qui ne tarderait pas...</p> + +<p>D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras vers le ciel et, +d'une voix rauque:</p> + +<p>—Ô mon Dieu! s'écria-t-il, voilà donc nos enfants, et voilà ce qui nous +attend, nous, vieillards! Notre existence entière s'est passée à veiller +sur eux, nous avons été à genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont +été notre souci le plus cher et notre meilleure espérance; de même que +nous leur avons donné notre vie jour à jour, nous voudrions leur donner +notre sang goutte à goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons +aimés!... Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux, +rieur, l'œil brillant et quelques mots d'amour aux lèvres, et c'est +fini, notre enfant n'est plus à nous, notre enfant ne nous connaît +plus... Meurs en ton coin, vieillard...</p> + +<p>Et succombant à son émotion, de même que le chêne touché par la hache, +le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil.</p> + +<p>—Ah! c'est affreux, murmura M<sup>lle</sup> Denise, c'est affreux ce que tu dis +là, grand-père, toi, douter de moi!</p> + +<p>Elle s'était agenouillée, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les +mains du vieux gentilhomme.</p> + +<p>À cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:</p> + +<p>—Malheureuse! reprit-il, et si Jacques était coupable, et si, lorsque +tu paraîtras, il te faisait l'aveu de son crime...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise secoua la tête.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela était, je devrais +être punie comme lui, car je sens que, s'il l'eût voulu, j'aurais été sa +complice...</p> + +<p>—Elle est folle! soupira M. de Chandoré en retombant sur son fauteuil, +elle est folle!</p> + +<p>Mais il était vaincu, et le lendemain, à cinq heures du soir, le cœur +déchiré d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe, +donnant le bras à sa petite-fille.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses +toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas +seize, mais vingt mille francs en or.</p> + +<p>Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence M<sup>me</sup> de +Boiscoran, tantes Lavarande et maître Folgat, et, à la profonde stupeur +de M. de Chandoré, personne n'avait risqué une objection.</p> + +<p>Jusqu'à la rue de la prison, le grand-père et sa petite-fille +n'échangèrent pas une parole. Mais là:</p> + +<p>—Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit M<sup>lle</sup> Denise, +faisons bien attention...</p> + +<p>Ils approchaient; M<sup>me</sup> Blangin salua.</p> + +<p>—Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. À demain, bon papa, et +surtout rentre bien vite et ne t'inquiète pas.</p> + +<p>Et, rejoignant la femme du geôlier, elle disparut dans l'intérieur de la +prison.</p> + + + +<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3> + + +<p>La prison, à Sauveterre, c'est le château situé tout en haut de la +vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque désert.</p> + +<p>Très important autrefois, le château de Sauveterre a été démantelé lors +du siège de La Rochelle, et il n'en reste plus que des débris +maladroitement restaurés, des remparts dont les fossés ont été comblés, +une porte surmontée d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin +militaire, et enfin deux tours massives reliées par un immense bâtiment +dont le rez-de-chaussée est voûté. Rien de moins triste que ces ruines +entourées d'un mur tapissé de lierre, et jamais on ne soupçonnerait leur +destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte à l'entrée sa +faction monotone.</p> + +<p>Des ormes séculaires ombragent les vastes cours, et sur les +plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de +ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers.</p> + +<p>Mais les prisonniers manquent à cette poétique prison. «C'est une cage +sans oiseaux», dit parfois le geôlier d'un ton mélancolique. Il en +profite pour cultiver des légumes le long des préaux, et l'exposition +est si favorable qu'il est toujours le premier, à Sauveterre, à cueillir +des petits pois. Il en a de même profité—avec l'autorisation de +l'administration—pour s'attribuer dans une des tours un joli logement, +qui se compose de deux pièces au rez-de-chaussée et d'une chambre à +l'étage supérieur, où on arrive par un étroit escalier pratiqué dans +l'épaisseur du mur.</p> + +<p>C'est dans cette chambre que la geôlière, avec la promptitude de la +peur, entraîna M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>La pauvre jeune fille suffoquait, tant son cœur violemment battait dans +sa poitrine, et, à peine entrée, elle se laissa tomber sur une chaise.</p> + +<p>—Jésus Dieu! s'écria la geôlière, vous trouvez-vous donc mal, ma chère +demoiselle! Attendez, je descends vous quérir du vinaigre...</p> + +<p>—C'est inutile, fit M<sup>lle</sup> Denise d'une voix faible; restez près de +moi, ma bonne Colette, restez!</p> + +<p>Forte et robuste commère de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis, +avec un épais duvet noir à la lèvre supérieure, M<sup>me</sup> Blangin +s'appelait Colette.</p> + +<p>—Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drôle de vous trouver +ici.</p> + +<p>—Oui, très drôle, assurément. Mais où est donc votre mari?</p> + +<p>—En bas, à faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas à monter.</p> + +<p>Bientôt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin +apparut, pâle et l'œil trouble, comme un homme qui vient de courir un +grand danger.</p> + +<p>—Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais +que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle +arrivait, j'ai réussi à l'attirer derrière le mur en lui offrant la +goutte. Je commence à croire que je ne perdrai pas ma place.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Chandoré prit cette phrase pour une mise en demeure.</p> + +<p>—Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaieté bien loin +de son âme, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure...</p> + +<p>Et, ouvrant son sac, elle déposait sur la table les rouleaux qu'il +contenait.</p> + +<p>—Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'œil étincela.</p> + +<p>—Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici +seize...</p> + +<p>Une tentation irrésistible contractait les traits du geôlier.</p> + +<p>—On peut voir? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Certes, répondit la jeune fille, vérifiez...</p> + +<p>Elle se trompait. Blangin songeait bien à vérifier, vraiment! Ce qu'il +voulait, c'était repaître sa vue de cet or, l'entendre sonner, le +manier.</p> + +<p>D'un geste fiévreux, il déchira les enveloppes et se mit à faire tomber +les pièces en cascades sur la table, et, à mesure que le tas +grossissait, ses lèvres blêmissaient et la sueur perlait à ses tempes.</p> + +<p>—Tout cela est à moi! fit-il avec un rire stupide.</p> + +<p>—Oui, à vous, répondit M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme +c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.</p> + +<p>Mais la geôlière détournait la tête. Elle était aussi âpre au gain que +son mari, et plus émue peut-être, mais elle était femme, elle savait +dissimuler.</p> + +<p>—Ah! chère demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous +aurions demandé de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions à +songer qu'à nous! Mais nous avons des enfants...</p> + +<p>—Votre devoir est de vous préoccuper de vos enfants, dit M<sup>lle</sup> +Denise.</p> + +<p>—Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme... +Mademoiselle regrette peut-être de nous donner tant d'argent...</p> + +<p>—Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais +volontiers quelque chose encore.</p> + +<p>Et elle montrait un des quatre rouleaux restés dans son sac.</p> + +<p>—Alors, en effet, au diable la place! s'écria Blangin. (Et grisé par la +vue et le contact de l'or:) Vous êtes ici chez vous, mademoiselle, +poursuivit-il, et la prison et le geôlier sont à vos ordres. Que +désirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de +Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs?</p> + +<p>—Blangin!... fit sévèrement la femme.</p> + +<p>—Quoi! Ne suis-je pas le maître de lâcher les prisonniers?</p> + +<p>—Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu à mademoiselle le +service qu'elle attend de toi.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Alors, insista la prudente geôlière, cache cet argent qui nous +trahirait.</p> + +<p>Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit à son mari qui y +glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pièces qu'il garda +dans sa poche pour avoir sous la main une preuve matérielle de sa +fortune nouvelle.</p> + +<p>Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein à craquer, fut remis au +fond de l'armoire sous une pile de linge:</p> + +<p>—Maintenant, descends, commanda la geôlière à son mari. On peut encore +venir, et si tu n'allais pas ouvrir dès qu'on frappera, cela donnerait +des soupçons.</p> + +<p>Époux bien dressé, Blangin obéit sans réplique, et aussitôt la geôlière +entreprit de distraire M<sup>lle</sup> Denise. Elle espérait bien, disait-elle, +que sa chère demoiselle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose. +Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait à passer le temps, car +il n'était que sept heures, et ce ne serait qu'après dix que Blangin +pourrait la conduire sans danger à la cellule de M. de Boiscoran.</p> + +<p>—Mais j'ai dîné, objectait M<sup>lle</sup> Denise, je n'ai besoin de rien.</p> + +<p>L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu +merci, les goûts de sa chère demoiselle, et elle lui avait préparé un +bouillon exquis et une crème incomparable. Et, tout en parlant, elle +dressait la table, ayant mis dans sa tête que, dût M<sup>lle</sup> Denise en +périr, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge. +Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet +avantage qu'ils empêchèrent M<sup>lle</sup> Denise de s'abandonner à ses +douloureuses pensées.</p> + +<p>La nuit était venue. Neuf heures sonnèrent, puis dix. Puis on entendit +le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Blangin reparut, portant une lanterne et un +énorme trousseau de clefs.</p> + +<p>—J'ai envoyé coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise était déjà debout.</p> + +<p>—Allons, dit-elle simplement.</p> + +<p>Et, à la suite du geôlier, elle traversa d'interminables corridors, puis +une immense salle voûtée où les pas retentissaient comme dans une +église, puis une longue galerie.</p> + +<p>Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer +quelques rayons de lumière:</p> + +<p>—C'est là! dit Blangin.</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise lui prit le bras, et d'une voix à peine distincte:</p> + +<p>—Attendez un moment, dit-elle.</p> + +<p>C'est qu'elle était près de succomber à tant d'émotions successives. +C'est qu'elle sentait ses jambes fléchir et ses yeux se voiler. Son âme +gardait toujours son admirable énergie, mais la chair échappait à sa +volonté et lui manquait, en quelque sorte.</p> + +<p>—Êtes-vous malade? interrogea le geôlier. Que faites-vous?</p> + +<p>Elle demandait à Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa +prière achevée:</p> + +<p>—Entrons, dit-elle.</p> + +<p>Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte +de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Ce n'était déjà plus les jours, c'était les heures que comptait Jacques +de Boiscoran depuis qu'il était au secret.</p> + +<p>Il avait été écroué le vendredi matin, 23 juin, et on était au mercredi +soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible +expression d'Ayrault, il avait été «vivant, rayé du monde des vivants et +muré dans la tombe». Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures +avait-elle pesé sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le +voyant pâle et amaigri, les cheveux et la barbe en désordre, les yeux +brillants de fièvre comme des charbons mal éteints, eût-on eu peine à +reconnaître l'heureux et insoucieux châtelain de Boiscoran, ce Benjamin +de la destinée, à qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique +garçon qui, du haut de son passé, défiait l'avenir.</p> + +<p>C'est que de tous les supplices imaginés par les sociétés obligées de se +défendre, il n'en est pas de plus effroyable que «le secret». C'est +qu'il n'en est pas qui, plus promptement, détrempe les énergies, +désarticule les volontés et réduise les plus indomptables organisations.</p> + +<p>C'est qu'il n'est pas de lutte plus émouvante que la lutte qui s'établit +entre un prévenu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou clément; +où l'on voit un homme sans défense se débattre contre un autre homme +armé d'un pouvoir discrétionnaire.</p> + +<p>Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, M<sup>lle</sup> Denise se +serait informée de Jacques. Rien ne lui était plus facile. Et si elle se +fût informée, elle eût appris par Blangin, qui gardait et épiait M. de +Boiscoran, et par la geôlière qui préparait ses repas, par quelles +phases il avait passé depuis son arrestation.</p> + +<p>Anéanti sur le premier moment, il n'avait pas tardé à réagir, et, le +vendredi et le samedi, il s'était montré tranquille et plein de +confiance, causeur et presque gai.</p> + +<p>Le dimanche lui avait été fatal. Conduit à Boiscoran entre deux +gendarmes pour la levée des scellés, il avait été, le long du chemin, +accablé d'injures et de malédictions par des gens qui l'avaient reconnu, +et il était rentré mortellement triste.</p> + +<p>Pendant toute la journée du lundi, il avait été torturé par le juge +d'instruction, et après six heures d'interrogatoire, quand on lui avait +apporté son dîner, il avait dit que sa santé n'y résisterait pas, et +qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.</p> + +<p>Le mardi, il avait reçu la lettre de M<sup>lle</sup> Denise et y avait répondu. +C'avait été pour lui le sujet d'une extrême agitation, et, pendant une +partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa +cellule avec les gestes et les imprécations incohérentes d'un fou.</p> + +<p>Il espérait un mot pour le mercredi. Ce mot n'étant pas venu, il était +tombé dans une torpeur glacée dont M. Galpin-Daveline n'avait pas pu le +tirer. Il n'avait rien pris de la journée qu'une tasse de bouillon et un +peu de café. Et, le juge parti, il s'était accoudé à sa table, en face +de la fenêtre, et il y était resté immobile comme une statue, les lèvres +pendantes, le regard hébété, si profondément enfoncé dans ses rêveries +qu'il ne s'était pas dérangé quand on lui avait monté de la lumière.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il était encore, quand, un peu après dix heures, il +entendit grincer les verrous de sa porte. Déjà il était assez au fait de +la prison pour en connaître les usages. Il savait à quelles heures on +lui apportait ses repas, à quel moment Cheminot venait mettre en ordre +sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre à voir paraître le juge +d'instruction.</p> + +<p>La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si +tardive annonçait immanquablement un événement insolite—la liberté, +peut-être, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se +dressa-t-il. Et dès qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de +Blangin:</p> + +<p>—Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'était un +geôlier poli.</p> + +<p>—Monsieur, répondit-il, je vous amène une personne...</p> + +<p>Et s'effaçant, il livra passage à M<sup>lle</sup> Denise, ou plutôt il la poussa +dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.</p> + +<p>—Une personne..., répétait M. de Boiscoran. Mais le geôlier ayant élevé +sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiancée.</p> + +<p>—Vous! s'écria-t-il, ici!</p> + +<p>Et il se rejeta en arrière, tremblant d'être dupe d'un rêve, d'être le +jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui précèdent la folie et +qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des +ruines.</p> + +<p>—Denise! murmura-t-il encore. Denise!</p> + +<p>Quand il se fût agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie +de Jacques, la pauvre jeune fille n'eût pu articuler une parole, tant +l'émotion serrait sa gorge et contractait ses lèvres.</p> + +<p>Le geôlier répondit pour elle:</p> + +<p>—Oui, fit-il, mademoiselle de Chandoré...</p> + +<p>—À cette heure, dans ma prison!</p> + +<p>—Elle avait quelque chose d'important à vous communiquer, elle est +venue me trouver...</p> + +<p>—Ô Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!</p> + +<p>—Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, à l'introduire +secrètement... C'est une grande faute que je commets, si cela venait à +se savoir!... Mais on a beau être geôlier, on a un cœur comme tout le +monde! Si je dis cela à monsieur, c'est que mademoiselle oublierait +peut-être de le prévenir... Si le secret n'était pas bien gardé, je +perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et +enfants...</p> + +<p>—Vous êtes le meilleur des hommes! s'écria M. de Boiscoran, bien +éloigné de soupçonner le prix de la sensibilité de Blangin, et le jour +où je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas +obligé des ingrats!</p> + +<p>—Bien à votre service, monsieur, fit modestement le geôlier.</p> + +<p>Mais peu à peu, M<sup>lle</sup> Denise reprenait possession d'elle-même.</p> + +<p>—Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement à Blangin.</p> + +<p>Et dès qu'il se fut retiré, sans laisser à M. de Boiscoran le temps de +prononcer une parole:</p> + +<p>—Jacques, murmura-t-elle, mon grand-père m'a dit qu'en venant à vous, +seule, en secret, la nuit, je m'exposais à diminuer votre affection pour +moi et à amoindrir votre estime...</p> + +<p>—Ah!... vous ne l'avez pas cru!...</p> + +<p>—Mon grand-père a plus d'expérience que moi, Jacques... Pourtant je +n'ai pas hésité, me voici, et j'aurais bravé bien d'autres périls, parce +qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est la +mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos espérances +ici-bas!</p> + +<p>Une joie délirante avait comme transfiguré le visage du prisonnier.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria-t-il, un tel moment rachèterait des années de +tortures!</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Denise s'était juré, en venant, que rien ne la détournerait +de son œuvre.</p> + +<p>—J'en atteste la mémoire de ma mère, Jacques, continua-t-elle, jamais +une seconde je n'ai douté de votre innocence.</p> + +<p>Le malheureux eut un geste désolé.</p> + +<p>—Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandoré...</p> + +<p>—Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes et votre +mère sont aussi sûres de vous que je le suis moi-même.</p> + +<p>—Et mon père? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...</p> + +<p>—Votre père est resté à Paris, pour le cas où il y aurait quelque +démarche à faire.</p> + +<p>Jacques de Boiscoran secouait la tête.</p> + +<p>—Je suis en prison à Sauveterre, murmura-t-il, accusé d'un crime +atroce, et mon père reste à Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a +jamais aimé! J'ai toujours été un bon fils, cependant, et jamais, +jusqu'à cette catastrophe effroyable, il n'a eu à se plaindre de moi. +Non, mon père ne m'aime pas...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise ne pouvait le laisser s'égarer ainsi.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Jacques, interrompit-elle, écoutez pourquoi je risque +cette démarche si grave et qui me coûte tant! C'est au nom de tous nos +amis que je viens, au nom de maître Folgat, cet avocat de Paris que +votre mère a amené, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de +maître Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord. +Vous avez adopté un système affreux. Vous obstiner à vous taire, c'est +courir volontairement aux abîmes. Entendez bien ce que je vous dis: si +vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous +êtes perdu. Le jour où la chambre des mises en accusation sera saisie du +procès, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous +irez, vous, innocent, grossir la liste déplorable des erreurs +judiciaires...</p> + +<p>C'est en silence, et le front penché vers la terre, comme pour en +dérober la pâleur, que Jacques de Boiscoran avait écouté M<sup>lle</sup> de +Chandoré.</p> + +<p>Et dès qu'elle s'arrêta, palpitante:</p> + +<p>—Hélas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'étais +déjà dit.</p> + +<p>—Et vous vous êtes tu!</p> + +<p>—Je me suis tu.</p> + +<p>—Ah! c'est que vous ne soupçonnez pas le danger que vous courez, +Jacques, c'est que vous ne savez pas...</p> + +<p>Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:</p> + +<p>—Je sais, prononça-t-il, que c'est l'échafaud que je risque... ou le +bagne.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise était pétrifiée d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle +s'était imaginée qu'elle n'aurait qu'à paraître pour triompher de +l'obstination de M. de Boiscoran, et que dès qu'elle l'aurait entendu +elle serait rassurée. Et au lieu de cela!</p> + +<p>—Malheureux! s'écria-t-elle, ces épouvantables idées vous sont venues, +et vous persisteriez à garder le silence!</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—C'est impossible... Vous n'avez pas réfléchi!</p> + +<p>—Pas réfléchi!... répéta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous donc que +j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans +cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus +effroyables éventualités...</p> + +<p>—Voilà le malheur, Jacques, vous avez été dupe de votre imagination! +Qui ne l'eût été, à votre place! Maître Folgat me le disait hier encore: +il n'est pas d'homme qui, après quatre jours de secret, ait tout son +sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseillères. +Jacques, revenez à vous, écoutez vos amis les plus chers dont ma voix +vous transmet les conseils... Jacques, votre Denise vous en conjure, +parlez...</p> + +<p>—Je ne puis.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>Elle attendit quelques secondes, et comme il ne répondait pas:</p> + +<p>—Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance +d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire éclater +son innocence?</p> + +<p>D'un mouvement désespéré, le prisonnier étreignait son front de ses +mains crispées. Se penchant vers M<sup>lle</sup> Denise, si près qu'elle sentit +son souffle dans ses cheveux:</p> + +<p>—Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire éclater +son innocence!</p> + +<p>Elle recula, pâle comme pour mourir, chancelant à ce point d'être +réduite à s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des +regards où montaient toutes les épouvantes de son âme.</p> + +<p>—Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.</p> + +<p>Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernière +expression du désespoir.</p> + +<p>—Je dis, répondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui +confondent la raison, de ces coïncidences inouïes qui feraient douter de +soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout témoigne +contre moi. Je dis que si j'étais à la place de Galpin-Daveline, et +qu'il fût à la mienne, j'agirais certainement comme lui!</p> + +<p>—C'est de la démence! s'écria M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p> + +<p>Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des +jours passés lui remontaient à la gorge; il s'animait, ses joues +s'empourpraient.</p> + +<p>Et toujours plus vite, en phrases haletantes:</p> + +<p>—Faire éclater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est aisé à +conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais un +crime a été commis, et pour ce crime il faut un coupable à la justice! +Si ce n'est pas moi qui ai tiré sur monsieur de Claudieuse et mis le feu +au Valpinson, qui donc est-ce?... Où étiez-vous, me dit-on, au moment de +l'attentat? Où j'étais?... Est-ce que je puis le dire! Me disculper, +c'est accuser! Et si je me trompais!... Et si, ne me trompant pas, +j'étais incapable de démontrer la réalité de mes accusations!... Est-ce +que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses +mesures pour échapper au châtiment et le faire retomber sur ma tête! +J'étais averti! Il est des haines qui méditent de ces vengeances +exécrables!... Ah! si on savait, si on pouvait prévoir!... Comment +lutter!... Et moi, qui le premier jour me disais: une telle imputation +ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai! +Misérable fou! Le nuage est devenu avalanche et je puis être écrasé!... +Je ne suis ni un enfant, ni un lâche, et j'ai toujours marché droit aux +fantômes... J'ai mesuré le péril, il est immense! M<sup>lle</sup> Denise +frissonnait.</p> + +<p>—Qu'allons-nous devenir! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse. +Mais avant qu'il réussît à maîtriser son trouble:</p> + +<p>—Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considérations vaines! +Au-dessus des calculs les plus habiles et des systèmes les mieux +combinés, il y a la vérité, invincible, immuable! Il faut dire la +vérité, Jacques, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans détours...</p> + +<p>—Ce n'est plus possible! murmura l'infortuné.</p> + +<p>—Elle est donc bien affreuse?</p> + +<p>—Elle est invraisemblable.</p> + +<p>Ce n'est pas sans effroi que M<sup>lle</sup> Denise le considérait. Elle ne +retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le +timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses +petites mains blanches:</p> + +<p>—Mais à moi, fit-elle, à moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette +vérité!</p> + +<p>Il tressaillit, et reculant:</p> + +<p>—À vous moins qu'à tout autre! s'écria-t-il. (Et comprenant ce que +cette réponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit, +ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur +votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue où l'on m'a +précipité!</p> + +<p>Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'être.</p> + +<p>—Soit, poursuivit-elle, mais cette vérité, il vous faudra la dire tôt +ou tard...</p> + +<p>—Oui, à maître Magloire.</p> + +<p>—Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, écrivez-le-lui, voici des +plumes et de l'encre, je porterai fidèlement votre lettre.</p> + +<p>—Il est des choses qu'on n'écrit pas, Denise! Elle se sentait vaincue, +elle comprenait que rien ne ferait plier cette volonté glacée; et +cependant:</p> + +<p>—Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre passé +et de notre avenir, au nom de cet amour unique et éternel que vous me +juriez...</p> + +<p>—Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces +encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste +encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en moi aucune +confiance! Ne sauriez-vous me faire crédit de quelques jours encore...</p> + +<p>Il s'arrêta. On frappait à la porte; et presque aussitôt:</p> + +<p>—Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais être en bas +quand on relèvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je suis un père +de famille...</p> + +<p>—Éloignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, éloignez-vous... La +pensée qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.</p> + +<p>Combien elle courait peu de risques d'être surprise, M<sup>lle</sup> de Chandoré +avait payé pour le savoir. Pourtant elle ne résista pas.</p> + +<p>Elle tendit son front à Jacques qui l'effleura de ses lèvres et, plus +morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du +geôlier. On lui avait préparé un lit, elle s'y jeta toute habillée et +elle y resta, aussi immobile que si elle eût été morte, plongée dans un +anéantissement qui lui enlevait jusqu'à la faculté de souffrir.</p> + +<p>Il faisait grand jour, il était huit heures, quand elle se sentit tirée +par le bras.</p> + +<p>—Chère demoiselle, lui disait la geôlière, le moment serait bien +propice pour vous esquiver. On s'étonnera peut-être de vous voir seule +dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept +heures.</p> + +<p>Sans mot dire, M<sup>lle</sup> Denise sauta à terre, et en un tour de main elle +eut réparé le désordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet, +venait voir si elle se décidait à partir:</p> + +<p>—Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs +restés dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si +j'avais encore besoin de vous.</p> + +<p>Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.</p> + + + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> + + +<p>Le baron de Chandoré avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont il +avait compté les secondes au pouls de son fils agonisant. La veille au +soir, les médecins lui avaient dit: «S'il passe cette nuit, il peut être +sauvé.» Au jour, il avait rendu le dernier soupir.</p> + +<p>Eh bien! c'est à peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit fatale +avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passée tout entière hors de la +maison par M<sup>lle</sup> Denise. Il savait bien que Blangin et sa femme +étaient de braves gens, malgré leur avarice et leur âpreté au gain; il +savait bien que Jacques de Boiscoran était un homme d'honneur. +N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de chambre l'entendit se +promener de long en large dans sa chambre, et dès sept heures du matin, +il était sur le seuil de la porte, interrogeant d'un œil inquiet le +lointain de la rue.</p> + +<p>Vers sept heures et demie, maître Folgat vint le rejoindre, mais c'est à +peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il n'entendit rien +de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer.</p> + +<p>Jusqu'à ce qu'enfin:</p> + +<p>—La voilà! s'écria le vieillard.</p> + +<p>Il ne se trompait pas. M<sup>lle</sup> Denise venait de tourner le coin de la +rue de la Rampe. Elle remontait avec une hâte fiévreuse, comme si elle +eût senti que ses forces étaient à bout et qu'il lui en resterait bien +juste assez pour arriver.</p> + +<p>C'est avec une sorte de joie farouche que grand-père Chandoré se jeta +au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en répétant:</p> + +<p>—Ô Denise, ô ma fille bien-aimée, comme j'ai souffert, comme tu as +tardé!... Mais tout est oublié, viens, viens vite!</p> + +<p>Et il l'entraîna, il la porta plutôt, dans le salon, et il l'assit +mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite près d'elle, riant +de bonheur. Mais dès qu'il lui eut pris les mains:</p> + +<p>—Tes mains sont brûlantes! s'écria-t-il. Tu as la fièvre...</p> + +<p>Il la regarda. Elle venait de relever son voile.</p> + +<p>—Tu es pâle comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges et +gonflés...</p> + +<p>—J'ai pleuré, bon papa, répondit-elle doucement.</p> + +<p>—Pleuré!... Pourquoi?</p> + +<p>—Hélas! je n'ai pas réussi!</p> + +<p>Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Chandoré se dressa.</p> + +<p>—Par le saint nom de Dieu! s'écria-t-il, on n'a jamais rien ouï de +pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es allée, toi, Denise +de Chandoré, le trouver dans sa prison, tu l'as supplié...</p> + +<p>—Et il est resté inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas avant la +fin de l'instruction.</p> + +<p>—C'est que nous nous étions trompés, ce garçon n'a ni cœur ni âme...</p> + +<p>Péniblement, M<sup>lle</sup> Denise s'était soulevée.</p> + +<p>—Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse pas. Il +est si malheureux!</p> + +<p>—Enfin, que dit-il, pour ses raisons?</p> + +<p>—Il dit que la vérité est tellement invraisemblable que certainement on +refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il parlait tant qu'il est +au secret et privé de l'assistance d'un défenseur. Il dit que son +horrible situation est le résultat d'une exécrable vengeance. Il dit +qu'il croit connaître le coupable, et que, puisqu'il y est réduit, pour +se défendre il accusera...</p> + +<p>Témoin silencieux jusqu'à ce moment, maître Folgat s'approcha.</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, interrogea-t-il, que monsieur de +Boiscoran se soit exprimé ainsi?</p> + +<p>—Oh! très sûre, monsieur, et je vivrais des milliers d'années que je +n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de sa voix...</p> + +<p>M. de Chandoré ne permit pas qu'on l'interrompît davantage.</p> + +<p>—Mais à toi, reprit-il, à toi, chère fille, Jacques a dû dire quelque +chose de plus précis.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Tu ne lui as donc pas demandé ce qu'est cette vérité si +invraisemblable?</p> + +<p>—Oh, si!...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il s'est écrié que c'était à moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire, +que j'étais la dernière personne du monde à qui il la dirait...</p> + +<p>—Cet homme mériterait d'être brûlé à petit feu! gronda M. de Chandoré. +(Puis, à haute voix:) Et tout cela, chère fille, interrogea-t-il, ne te +paraît pas bien extraordinaire, bien étrange?</p> + +<p>—Tout cela me semble affreux...</p> + +<p>—J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?</p> + +<p>—Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir +autrement. Jacques est un homme trop supérieur par l'intelligence et par +le courage pour s'abuser grossièrement. Étant seul à savoir, il est seul +bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses +raisons...</p> + +<p>Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas obligé de les respecter, +lui, et cette réponse résignée de sa petite-fille achevant de +l'exaspérer, il allait lui dire toute sa pensée, lorsqu'elle se leva, +non sans effort.</p> + +<p>—Je suis brisée, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi, +je te prie, de regagner ma chambre...</p> + +<p>Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandoré la suivit jusqu'à la +porte, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût vue monter l'escalier au +bras de sa femme de chambre.</p> + +<p>Revenant alors à maître Folgat:</p> + +<p>—On me la tuera, monsieur! s'écria-t-il, avec une explosion de colère +et de désespoir effrayants chez un homme de cet âge. J'ai vu dans ses +yeux, à travers ses larmes, le regard qu'avait sa mère, quand après la +mort de son mari, de mon fils, elle me disait: «Je n'y survivrai pas.» +Elle n'y a pas survécu, en effet... Et alors, moi, vieillard, je suis +resté seul avec cette enfant qui peut-être avait en elle le germe du mal +affreux qui a emporté sa mère. Seul!... et voilà vingt ans que je +retiens mon haleine pour écouter si elle respire toujours du même +souffle égal et pur...</p> + +<p>—Vous vous alarmez à tort, monsieur..., commença maître Folgat.</p> + +<p>Grand-père Chandoré secoua la tête.</p> + +<p>—Non, dit-il, mon enfant est peut-être frappée au cœur. Ne venez-vous +donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix, +sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de quelle faute me punissez-vous +en mes enfants! Par pitié, rappelez-moi à vous avant celle qui est la +joie de ma vie! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard +inepte et stupide! Ah! ce Jacques de Boiscoran!... S'il était coupable +cependant!... Si cet homme que Denise aime était un assassin! Ah! le +misérable! j'achèterais la place du bourreau pour qu'il périsse de mes +mains!...</p> + +<p>Profondément ému, maître Folgat arrêta du geste M. de Chandoré.</p> + +<p>—N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable, +monsieur, prononça-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus +cruellement éprouvé, car il est innocent.</p> + +<p>—Le croyez-vous toujours?</p> + +<p>—Plus que jamais. Si peu qu'il ait parlé, il en a dit assez à +mademoiselle Denise pour me démontrer la justesse de mes conjectures et +me prouver que j'avais touché du doigt le point précis...</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Le jour où nous sommes allés ensemble à Boiscoran, monsieur le +baron...</p> + +<p>M. de Chandoré parut chercher.</p> + +<p>—Je ne me rappelle pas..., commença-t-il.</p> + +<p>—Et cependant, insista l'avocat, vous êtes sorti pour permettre au +vieil Antoine, que j'interrogeais, de me répondre plus librement...</p> + +<p>—C'est juste! interrompit M. de Chandoré, c'est très juste! Et alors +vous supposez...</p> + +<p>—Je crois que mon point de départ était exact, oui, monsieur. Quant à +chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran +nous dit que la vérité est invraisemblable, j'en serai donc pour mes +conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains liées et réduits à +attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des +gens du pays, qui me répondront peut-être mieux qu'Antoine. Vous avez +parmi vos amis des personnes qui doivent être bien informées, monsieur +Séneschal, le docteur Seignebos...</p> + +<p>Pour ce dernier, maître Folgat ne devait pas avoir longtemps à attendre, +car au moment où son nom était prononcé, il le criait au domestique, +dans le corridor:</p> + +<p>—C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque aussitôt, il +entra comme une trombe dans le salon.</p> + +<p>Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue +de la Rampe. Car il n'était pas venu reprendre lui-même le rapport et +les grains de plomb qu'il avait confiés à maître Folgat; il les avait +envoyé chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la +multiplicité de ses occupations.</p> + +<p>Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire passés à +l'hôpital, en compagnie d'un sien confrère, médecin au chef-lieu, mandé +par le parquet pour procéder, «conjointement avec le docteur Seignebos», +à l'examen de l'état mental de Cocoleu.</p> + +<p>—Et c'est cette expertise qui m'amène! s'écria-t-il, dès en entrant, +c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train +d'enlever à monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus sûre chance +de salut.</p> + +<p>Après ce que venait de leur rapporter M<sup>lle</sup> Denise, ni M. de Chandoré +ni maître Folgat n'attachaient une grande importance à l'état de +Cocoleu.</p> + +<p>Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de +circonstance indifférente, dans un procès criminel.</p> + +<p>—Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.</p> + +<p>Le médecin commença par fermer soigneusement les portes, et posant sur +la table sa canne et son chapeau à larges bords:</p> + +<p>—Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-il. On continue, comme par le +passé, à vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on +ne recule devant aucune manœuvre.</p> + +<p>—On... qui, on? demanda M. de Chandoré. Dédaigneusement, le docteur +haussa les épaules.</p> + +<p>—En êtes-vous vraiment encore à vous le demander, monsieur? +répondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste, +écoutez. Dans notre département, comme dans plusieurs autres, on trouve, +j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de médecins qui ne sont +pas à la hauteur de leur grande mission et qui, même, pour parler net, +sont des ânes bâtés!</p> + +<p>Si grave que fût la situation, maître Folgat avait quelque peine à +réprimer un sourire, tant le docteur avait de singulières façons.</p> + +<p>—Mais il est un de ces ânes, poursuivait-il, qui, pour l'épaisseur du +sabot et la longueur des oreilles, dépasse de beaucoup tous les autres. +Eh bien! c'est celui-là que le parquet a trié sur le volet et m'a +adjoint.</p> + +<p>Sur ce chapitre, il était prudent de brider la verve du docteur +Seignebos.</p> + +<p>—Bref?... interrogea M. de Chandoré.</p> + +<p>—Bref, monsieur, mon docte confrère est absolument persuadé que sa +mission de médecin légiste consiste uniquement à opiner du bonnet et à +dire <i>amen</i> à toutes les antiennes de la prévention. «Cocoleu est +idiot!» déclare péremptoirement monsieur Galpin-Daveline. «Il l'est ou +doit l'être», répond mon docte confrère. «S'il a parlé lors du crime, +c'est par suite d'une inspiration d'en haut», reprend le juge +d'instruction. «Évidemment, conclut le confrère, il y a eu inspiration +d'en haut.» Car enfin, voilà la conclusion du rapport de ce savant +docteur: Cocoleu est un idiot qui a été providentiellement illuminé par +un éclair de raison. Il ne l'a pas écrit en propres termes, mais c'est +tout comme.</p> + +<p>Il avait retiré ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de +rage.</p> + +<p>—Mais votre opinion à vous, docteur? demanda maître Folgat.</p> + +<p>D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement:</p> + +<p>—Mon avis, répondit-il, et je l'ai longuement développé dans mon +rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.</p> + +<p>M. de Chandoré tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il +connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traîner par les rues de +Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce misérable était resté en +traitement chez le docteur.</p> + +<p>—Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? répétait-il.</p> + +<p>—Non, déclara péremptoirement M. Seignebos, et, pour en acquérir la +certitude, il n'y a qu'à l'examiner. A-t-il la face large et plate, la +bouche démesurée, la peau jaune et tannée, les lèvres épaisses, les +dents cariées et les yeux louches? Sa tête déformée se balance-t-elle +d'une épaule à l'autre, trop lourde pour le cou? Sa taille est-elle +difforme, sa colonne vertébrale déviée? Lui trouvez-vous un ventre +volumineux et lâche, les mains lourdes et épaisses pendant sur les +hanches, les jambes gauches, les articulations d'une épaisseur +insolite?... Messieurs, ce sont là les caractères principaux de l'idiot. +Les apercevez-vous chez Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une santé +de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres +pour y dénicher des nids et qui franchit des fossés de dix pieds... +Certes, je ne prétends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je +soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbéciles chez qui certaines +autres facultés, en quelque sorte plus essentielles...</p> + +<p>Si maître Folgat écoutait avec toutes les marques d'un puissant intérêt, +il n'en était pas de même de M. de Chandoré.</p> + +<p>—Entre un idiot et un imbécile..., commença-t-il.</p> + +<p>—Il y a un abîme! s'écria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec une +volubilité torrentielle:) L'imbécile, poursuivit-il, garde encore des +fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations, +traduire ses besoins. Il associe des idées, compare ses impressions, se +souvient, acquiert de l'expérience. Il est capable de ruse et de +dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours +sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive +aisément à exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de +ses desseins est caractéristique, et cependant il est souvent d'une +obstination inexpugnable et peut s'attacher à une idée avec une +opiniâtreté extraordinaire. Enfin, les imbéciles, précisément à cause de +cette demi-lucidité, sont fréquemment dangereux. C'est parmi eux que se +trouvent presque tous ces misérables monomanes que la société est +obligée de séquestrer, faute de savoir comment refréner leurs +instincts...</p> + +<p>—Très bien! approuva maître Folgat, qui trouvait peut-être là les +éléments d'une plaidoirie, très bien...</p> + +<p>Le docteur s'inclina.</p> + +<p>—Tel est Cocoleu, prononça-t-il. S'ensuit-il que je l'estime +responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir +en lui un faux témoin stylé pour perdre un honnête homme.</p> + +<p>Il était clair qu'un tel système ne plaisait pas à M. de Chandoré.</p> + +<p>—Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...</p> + +<p>—Je disais même précisément le contraire, monsieur, répondit, non sans +dignité, M. Seignebos. Je n'avais pas assez étudié Cocoleu, et j'ai été +sa dupe, il ne m'en coûte pas de l'avouer. Mais, de mon aveu +précisément, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversité +obstinées de ces demi-idiots, et de leur aptitude à poursuivre un +dessein. Après un an d'expériences, j'ai renvoyé Cocoleu en déclarant et +en croyant certes qu'il était incurable. La vérité est qu'il ne voulait +pas être guéri. Les campagnards, ces fins et soupçonneux observateurs, +ne s'y sont pas trompés, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est +bien plus malin que bête. C'est exact. Il a constaté qu'en exagérant son +imbécillité, qui, je le répète, existe, il gagnerait de pouvoir vivre +sans travailler, et il l'a exagérée. Installé chez monsieur de +Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se +rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans +toutefois être astreint à aucune besogne.</p> + +<p>—En un mot, fit M. de Chandoré, toujours incrédule, Cocoleu serait un +grand comédien...</p> + +<p>—Assez grand pour m'avoir trompé, oui, monsieur, répondit le docteur. +(Et s'adressant à maître Folgat:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit à +mon docte confrère avant de le conduire à l'hôpital. Nous y avons trouvé +Cocoleu plus que jamais obstiné dans le mutisme dont n'avait jamais pu +le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un +mot ont échoué, bien qu'il fût très évident pour moi qu'il comprenait. +Je voulais recourir à certains artifices fort licites, selon moi, qu'on +emploie pour découvrir les simulateurs, mon confrère s'y est opposé et a +été encouragé dans sa résistance, je ne sais de quel droit, par le juge +d'instruction. Alors j'ai demandé qu'on fît venir madame de Claudieuse, +et qu'on la priât d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le +faire parler... Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voilà où nous en +sommes...</p> + +<p>Il arrive tous les jours que deux médecins chargés d'une expertise +médico-légale diffèrent totalement de sentiment. La justice aurait fort +à faire si elle prétendait les mettre d'accord. Elle nomme donc +simplement un troisième expert dont l'opinion décide. Ainsi allait-il +arriver, nécessairement, pour le cas de Cocoleu.</p> + +<p>—Et non moins nécessairement, concluait le docteur Seignebos, le +parquet, qui m'a adjoint un premier âne, m'en adjoindra un second. Ils +s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu +d'ignorance et de présomption.</p> + +<p>Si donc il se présentait chez M. de Chandoré, ajoutait-il, c'est qu'il +avait à réclamer un coup d'épaule. Il demandait que les familles de +Boiscoran et de Chandoré missent en branle toutes leurs relations et +fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de +médecins étrangers au pays, et parisiens s'il était possible, fût +chargée d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son état mental.</p> + +<p>—À des hommes éclairés, disait-il, je me fais fort de démontrer que +l'imbécillité de ce triste sujet est en partie simulée, et que son +mutisme obstiné n'est qu'un système pour s'éviter des réponses +compromettantes.</p> + +<p>Mais ni M. de Chandoré ni maître Folgat ne répondirent tout d'abord. Ils +méditaient.</p> + +<p>—Notez, insista M. Seignebos, choqué de leur silence, notez, je vous +prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'espérer, +l'affaire prend aussitôt une tournure nouvelle.</p> + +<p>Eh! oui, assurément, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se +trouver en quelque sorte déplacées, et c'était là ce qui préoccupait si +fort maître Folgat.</p> + +<p>—Et c'est ce qui fait, commença-t-il, que je me demande s'il ne sera +pas plutôt nuisible qu'utile à monsieur de Boiscoran de démontrer la +fourberie de Cocoleu...</p> + +<p>Le docteur Seignebos bondit.</p> + +<p>—Je voudrais, parbleu, savoir...</p> + +<p>—Rien de si simple, répondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est +peut-être le plus grave embarras de la prévention et le plus solide +argument de la défense. Que peut répondre monsieur Galpin-Daveline, +lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une accusation +capitale sur les propos incohérents d'un malheureux privé de toute +intelligence, et par suite irresponsable?</p> + +<p>—Ah! permettez!... s'écria M. Seignebos. Mais M. de Chandoré ne perdait +pas une syllabe.</p> + +<p>—Permettez vous-même, docteur, interrompit-il.</p> + +<p>Cet argument de l'imbécillité de Cocoleu est celui que vous avez invoqué +dès le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si décisif +qu'il n'était pas besoin d'en chercher un autre...</p> + +<p>Avant que le médecin eût trouvé une réplique maître Folgat poursuivit:</p> + +<p>—Qu'il soit établi, au contraire, que Cocoleu a véritablement +conscience de ses paroles, et tout change, et la prévention est en +droit, de par un arrêt de la Faculté, de dire à monsieur de Boiscoran: +«Il n'y a plus à nier, vous avez été vu, voilà un témoin.»</p> + +<p>Il fallait que ces considérations frappassent bien vivement M. +Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air +pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui à Jacques de +Boiscoran en prétendant le servir? Mais il n'était pas homme à douter +longtemps de soi.</p> + +<p>—Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous +adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous à l'innocence +de Jacques de Boiscoran?</p> + +<p>—Nous y croyons absolument, répondirent M. de Chandoré et maître +Folgat.</p> + +<p>—Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque à +essayer de démasquer un misérable garnement.</p> + +<p>Tel n'était pas l'avis du jeune avocat.</p> + +<p>—Démontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait +funeste, si l'on ne réussissait pas à prouver en même temps qu'il a +menti et que son accusation lui a été suggérée. Peut-on le prouver? +Est-il un moyen d'établir que, s'il s'obstine à ne répondre à aucune +question, c'est qu'il redoute les conséquences de son faux +témoignage?... Le docteur n'en voulut pas écouter davantage.</p> + +<p>—Arguties d'avocat, que tout cela! s'écria-t-il assez peu poliment. Je +ne connais qu'une chose, moi, la vérité...</p> + +<p>—Elle n'est pas toujours bonne à dire, murmura l'avocat.</p> + +<p>—Si, monsieur, toujours! riposta le médecin, toujours et quand même, et +quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais +je suis encore plus l'ami de la vérité. Si Cocoleu est un misérable +fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le démasquer.</p> + +<p>Ce que ne disait pas M. Seignebos—et peut-être ne se l'avouait-il +pas—, c'est que c'était entre Cocoleu et lui une affaire personnelle. +Cocoleu l'avait joué, pensait-il, et lui avait été l'occasion d'une +averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y +parût. Démasquer Cocoleu, c'était prendre sa revanche et renvoyer à ses +ennemis le ridicule dont ils l'avaient accablé.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous décidiez, +messieurs, je vais dès aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir, +s'il est possible, la nomination d'une commission.</p> + +<p>—Il serait peut-être prudent, objecta maître Folgat, de réfléchir avant +de rien faire, de consulter maître Magloire...</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin des consultations de maître Magloire, quand le +devoir parle.</p> + +<p>—Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur Seignebos +fronçait les sourcils en broussaille.</p> + +<p>—Pas une heure! s'écria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur +Daubigeon, le procureur de la République!</p> + +<p>Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi +mécontent que possible, sans daigner répondre à grand-père Chandoré qui +lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont la situation, +d'après ce qui se disait en ville, loin de s'améliorer empirait de jour +en jour.</p> + +<p>—Le diable emporte le vieil original! s'écria M. de Chandoré avant même +que le médecin eût quitté le corridor. (Puis, s'adressant à maître +Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu +froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait.</p> + +<p>—C'est précisément parce qu'elles sont terriblement graves, répondit +l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laissât le temps de réfléchir. +Cocoleu jouant l'imbécillité, ou du moins exagérant son +inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur +de Boiscoran à mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux +guet-apens, d'une exécrable vengeance longuement méditée et préparée. Là +est le nœud de l'affaire, évidemment...</p> + +<p>M. de Chandoré tombait de son haut.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez hésité à +appuyer les démarches de Seignebos, qui est un brave homme, +décidément...</p> + +<p>Le jeune avocat hochait la tête.</p> + +<p>—Si je tenais à gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois +indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire cela à +monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le secret de +mademoiselle Denise?</p> + +<p>—C'est juste, murmura M. de Chandoré, c'est juste...</p> + +<p>Mais pour écrire à M. de Boiscoran, l'assistance de M<sup>lle</sup> Denise était +indispensable, et ce n'est que dans l'après-midi qu'elle reparut, très +pâle encore, mais armée, visiblement, d'une énergie nouvelle.</p> + +<p>Maître Folgat lui dicta les questions à poser au prisonnier, elle se +hâta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut portée +au greffier Méchinet.</p> + +<p>Le lendemain soir, la réponse arriva.</p> + +<p><i>Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis</i>, écrivait +Jacques. <i>Je n'ai que trop de raisons d'être sûr que l'imbécillité de +Cocoleu est en partie simulée et que sa déposition lui a été suggérée. +Cependant, je vous en prie, ne faites aucune démarche pour provoquer une +nouvelle enquête médicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom +du ciel, attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine +maintenant, d'après ce que me dit Daveline...</i></p> + +<p>C'est en famille que fut lue cette réponse, et sa concision résignée +arracha à M<sup>me</sup> de Boiscoran un cri de désespoir.</p> + +<p>—Lui obéirons-nous donc! s'écria-t-elle, lorsqu'il est évident qu'il se +perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise se leva.</p> + +<p>—Seul juge de la situation, prononça-t-elle, Jacques a le droit de +commander, et notre devoir est d'obéir... J'en appelle à maître Folgat.</p> + +<p>Du geste le jeune avocat approuvait.</p> + +<p>—Tout ce qui était possible a été fait, dit-il. Maintenant, il ne reste +plus qu'à attendre.</p> + + + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> + + +<p>Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne +s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, palpitant +d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en discussions et +en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. «Où en +est l'affaire?» se demandaient les gens qui s'abordaient.</p> + +<p>Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison et +qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt +bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à surprendre +sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que +l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pâleur de jour en jour plus +visible. De sorte qu'elles se disaient: «Vous verrez que ce pauvre +monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.»</p> + +<p>Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les +sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui +était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer +l'incessante irritation.</p> + +<p>—J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la République.</p> + +<p>L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à modérer +les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement.</p> + +<p>—À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis +suivent de près la fortune croissante:</p> + +<p class="c"><i>Crescentem sequitur cura pecuniam,</i> +<i>Majorumque fames...</i></p> + +<p> + +—Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge d'instruction, et +ce serait à recommencer que j'agirais de même.</p> + +<p>Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la fausseté +de sa situation. L'opinion publique, tout en étant hostile à M. de +Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, à lui, Daveline. On +croyait généralement à la culpabilité de Jacques, et on appelait sur lui +toute la rigueur des lois; mais, d'un autre côté, on s'étonnait que M. +Galpin-Daveline eût accepté cette mission si cruelle de juge +d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher +les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises, +c'est-à-dire au bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison +qui révoltait les consciences.</p> + +<p>Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même +l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il +était l'objet.</p> + +<p>Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquiétude.</p> + +<p>Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, mais +est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a +pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre Jacques étaient +trop accablantes pour que la décision de la chambre des mises en +accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en +accusation, il y a le jury.</p> + +<p>—Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la République, vous +n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses +<i>Maximes du droit coutumier:</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Un seul œil a plus de crédit</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Que deux oreilles n'ont d'audivi.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">—<i>Témoin qui l'a vu est meilleur</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Que cil qui a ouy, et plus seur...</i></span><br /> +</p> + +<p>—J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles citations de +M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer.</p> + +<p>—Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot?</p> + +<p>—Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.</p> + +<p>—Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le +comprenait que trop.</p> + +<p>De là ses angoisses.</p> + +<p>Plus il étudiait <i>son</i> prévenu, plus il lui trouvait une attitude +énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon.</p> + +<p>Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le dernier +moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent tout +l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le magistrat +instructeur!</p> + +<p>Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles +fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, et il +traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet.</p> + +<p>Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette affaire, bien +des échos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il était +à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des intelligences avec son +prévenu, et des intelligences, qui plus est, nouées et servies par +Méchinet, par son propre greffier. Il eût haussé les épaules, si on fût +venu lui dire que M<sup>lle</sup> Denise avait passé une nuit dans la prison et +rendu une visite à Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose +des espérances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce +n'est pas sans une secrète terreur qu'il se les représentait puissants +par la fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations, +aimés et estimés de tous.</p> + +<p>Il savait que près de M<sup>lle</sup> Denise se groupaient des hommes +intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le docteur +Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de +Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat.</p> + +<p>Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le +coupable à l'action de la justice.</p> + +<p>Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant +d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des points +acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une +laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept témoins +défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart de la +population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût osé.</p> + +<p>Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées, +l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi +impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges +écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une +preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait réunies dès le premier +jour.</p> + +<p>Il fallait en finir cependant.</p> + +<p>Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue +Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux encore +que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une longue conférence +avec le procureur de la République et le président du tribunal, le juge +d'instruction avait pris son parti.</p> + +<p>Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de +Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande:</p> + +<p>—Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il, +l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les pièces +de la procédure, avec un état des pièces servant à conviction, seront +transmises à monsieur le procureur général, pour être soumises à la +chambre d'accusation.</p> + +<p>Jacques ne sourcilla pas.</p> + +<p>—Bien! fit-il simplement.</p> + +<p>—N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge.</p> + +<p>—Rien, sinon que je suis innocent.</p> + +<p>C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement +d'impatience.</p> + +<p>—Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui vous +accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice, +pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, expliquez votre +conduite...</p> + +<p>Obstinément, Jacques garda le silence.</p> + +<p>—Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous ne +voulez rien dire?</p> + +<p>—Je suis innocent!</p> + +<p>Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.</p> + +<p>—À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. Vous +pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille. +Le défenseur que vous désignerez sera admis dans votre cellule pour +conférer avec vous...</p> + +<p>—Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:) +M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de Chandoré?</p> + +<p>—Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, mon +greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir même.</p> + +<p>À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut +vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à Méchinet n'avait +que ces deux lignes:</p> + +<p><i>J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures.</i></p> + +<p><i>J.</i></p> + +<p>Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait avoir les +plus funestes conséquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'étaient +scrupuleusement abstenus. À quoi bon des démarches, d'ailleurs!</p> + +<p>Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie exaucé, +et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental de Cocoleu un +médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un samedi que M. Seignebos +vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle. +Dès le mardi suivant, il revenait, blême de colère, raconter son échec.</p> + +<p>—Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une voix à +faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce temps +d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes indépendants +sont aussi introuvables à Paris qu'en province! J'attendais un savant +inaccessible à toutes les considérations mesquines; on m'envoie un +farceur qui serait désolé d'être désagréable à messieurs du parquet... +Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant +ses lunettes d'or:) J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du +confrère de la capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au +chemin de fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme +dans la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, œil +fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait +bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations à la +boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon jardin, et au +lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est +parfait. Je m'approche, je me nomme, nous échangeons une poignée de +main, je l'invite à déjeuner; il accepte, et bientôt nous voilà à table, +lui rendant bonne justice à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant +méthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous +rendons à l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'œil: «Ce +garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot +que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, j'entreprends de lui +réexpliquer l'affaire; il refuse de m'écouter. Je le supplie de revoir +Cocoleu; il m'envoie promener. Blessé, je lui demande alors comment il +explique le témoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me +répond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me +plante là pour se rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le +soir même? À l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils +rédigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus +parfaite imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands +pas par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur +Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se +débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu +est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux témoin, je le +prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces +mots, et se plantant devant maître Folgat:) Et si je dis que Boiscoran +peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est +venu de singuliers soupçons, monsieur l'avocat, très singuliers...</p> + +<p>Maître Folgat, M<sup>lle</sup> Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient +de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était pas venu encore, +et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... Et il s'échappa, jurant +qu'il était très pressé, ayant abandonné ses malades depuis +quarante-huit heures et étant attendu par la comtesse de Claudieuse, +dont le mari allait de mal en pis.</p> + +<p>—Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore +grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin.</p> + +<p>Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement +n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés sur +des indices positifs.</p> + +<p>Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était interdite, +puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner l'éveil? À quoi +bon troubler d'espérances peut-être aussitôt déçues la morne tristesse +de ces longues journées qui, l'une après l'autre, s'écoulaient à +attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient +devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez longs +intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou cinq jours +sans apporter de lettre.</p> + +<p>—C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter M<sup>me</sup> +de Boiscoran.</p> + +<p>L'heure du dénouement allait sonner.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle +crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier.</p> + +<p>Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée.</p> + +<p>—Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien qu'il +ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider Méchinet à se +montrer en plein jour rue de la Rampe.</p> + +<p>—En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur l'ordre +de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de +Boiscoran...</p> + +<p>Elle le prit, elle le lut d'un coup d'œil et, oubliant tout, à demi +folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître Folgat, criant +en même temps à un domestique d'aller bien vite chercher maître +Magloire.</p> + +<p>Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait, +et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:</p> + +<p>—J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton +embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain près de lui à +l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre +entrevue.</p> + +<p>On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne croyait pas +à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti:</p> + +<p>—Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense à un +homme qui doute ainsi de lui!</p> + +<p>—Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit M<sup>lle</sup> Denise, +s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.</p> + +<p>Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore assez +accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût affreuse de +revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé justement, +pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré tout, il aimait +encore.</p> + +<p>Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse +lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre à la +prison.</p> + +<p>Blangin, le geôlier, le guettait.</p> + +<p>—Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou +d'impatience!</p> + +<p>Lentement, et avec un sourd battement de cœur, le célèbre avocat gravit +l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une +porte... Il était dans la cellule de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>—Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se jetant au +cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une +main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je +m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous voici, vous êtes près de +moi, je suis sauvé!</p> + +<p>Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de la +douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est +qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de l'éclat délirant de +ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses lèvres.</p> + +<p>—Malheureux! murmura-t-il enfin.</p> + +<p>Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette +exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur.</p> + +<p>—Vous me croyez coupable! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit l'avocat.</p> + +<p>Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de Jacques.</p> + +<p>—En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il faut que +les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis +les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?... +L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une +inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de +la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie +de Denise... Je parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis +me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître Magloire, +et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais +tout vous expliquer: j'étais l'amant de la comtesse de Claudieuse.</p> + + + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> + + +<p>Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu combien +sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se confier à lui, le +célèbre avocat de Sauveterre.</p> + +<p>Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans sourciller, +n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne lui eût donné que +son impression personnelle. Par maître Magloire, au contraire, il eut +l'impression du pays entier. Et maître Magloire, en l'entendant déclarer +que la comtesse de Claudieuse avait été sa maîtresse, eut un geste de +réprobation et s'écria:</p> + +<p>—C'est impossible!</p> + +<p>Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à dire +qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, et cette +conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux sur ses lèvres.</p> + +<p>—C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...</p> + +<p>—Des preuves! interrompit maître Magloire.</p> + +<p>—Je n'ai pas de preuves.</p> + +<p>L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de +Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'étonnement +et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il fixait sur le +prisonnier.</p> + +<p>—Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire d'avancer, +lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. Réfléchissez...</p> + +<p>—Ma situation me commande de tout dire.</p> + +<p>—Pourquoi avoir tant attendu?</p> + +<p>—J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité...</p> + +<p>—Qui, on?</p> + +<p>—Madame de Claudieuse.</p> + +<p>De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils.</p> + +<p>—Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte de +Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est +un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher d'arriver à la +Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à des actes peu dignes +d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige à +déclarer hautement que je considère la comtesse de Claudieuse comme la +plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de +l'épouse, de la mère de famille...</p> + +<p>Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques.</p> + +<p>—Et cependant j'étais son amant, dit-il.</p> + +<p>—Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous +habitiez Paris.</p> + +<p>—Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de +septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à Boiscoran.</p> + +<p>—Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas +transpiré quelque chose.</p> + +<p>—C'est que nous avons su prendre nos précautions.</p> + +<p>—Et personne, jamais, ne s'est douté de rien?</p> + +<p>—Personne...</p> + +<p>Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître Magloire. Il +oubliait qu'il n'avait que trop prévu les flétrissants soupçons auxquels +il se voyait en butte.</p> + +<p>—Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez pas? +Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous +m'écouter?</p> + +<p>Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon +ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier:</p> + +<p>—Je vous écoute, dit-il.</p> + +<p>Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était devenue +pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité ainsi, lui! +Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offensé autant +que cette condescendance froidement dédaigneuse de maître Magloire. La +pensée de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais après?... Il +était condamné à vider jusqu'à la lie le calice des humiliations. Car il +fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abîme.</p> + +<p>—Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment à +grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur +de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... Laissez-moi +parler, plutôt...</p> + +<p>Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la +main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.</p> + +<p>Puis, d'un accent plus calme:</p> + +<p>—C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août 1866, à +Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près de mon oncle, +que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse de Claudieuse. Le +comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors au plus mal, toujours au +sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propriétés, et un +ami commun, monsieur de Besson, s'était mis en tête de les réconcilier +et les avait décidés à se rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait +emmené avec lui. La comtesse avait accompagné son mari. Je venais +d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat +d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontré une +femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contemplé un si charmant +visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me +remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en +moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rôle dans ma vie, +et un rôle fatal... Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la +maison où nous avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose +à mon oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un +nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une femme, ce +ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.</p> + +<p>»En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on imaginer +un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la comtesse. La tentative +de réconciliation de monsieur de Besson avait complètement échoué, +madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain +pour Paris... Je partis cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de +monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de +là, à Paris, me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le +frère de ma mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse...</p> + +<p>»C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle me +rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout +tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle m'apprit +qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son père, +le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à cette soirée à son +corps défendant et ne s'y amusait guère, détestant le monde. Elle ne +dansait pas, je restai à causer avec jusqu'au moment où elle se +retira...</p> + +<p>»J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas à +la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un jour que +j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le train allait +partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus +rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de Claudieuse! Elle me +dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se +rendait à Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque +semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle +prenait le train de neuf heures... C'était un mardi, et, pendant les +trois jours qui suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges +combats. J'étais passionnément épris de la comtesse, et cependant elle +me faisait peur...</p> + +<p>»Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf heures, +j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avoué +depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on +ouvrit les portes, j'allai me placer dans le même compartiment +qu'elle...</p> + +<p>Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise avec +tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant plus, à la +fin:</p> + +<p>—C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. Jacques de Boiscoran ne +répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi les cendres de son passé, il +frissonnait, troublé d'émotions indicibles. Il était comme frappé de +stupeur de sentir monter à ses lèvres le secret, si longtemps enseveli +au plus profond de son cœur, de ses amours éteintes.</p> + +<p>Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces +sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne +saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient +ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de Sauveterre répétait son +exclamation et disait encore:</p> + +<p>—Non, ce n'est pas croyable!</p> + +<p>—Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement, +je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant de toute son +énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage à Fontainebleau, +reprit-il, décida de notre destinée. Bien d'autres le suivirent. Madame +de Claudieuse passait la journée chez son amie, et moi j'usais les +longues heures à errer dans la forêt. Mais nous nous retrouvions le soir +à la gare. Nous nous jetions dans un coupé que je faisais garder depuis +Lyon, et nous rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en +voiture jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le +marquis de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit +bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais elle +ne rentra chez son père que le lendemain...</p> + +<p>—Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût entendu +un blasphème, Jacques!</p> + +<p>M. de Boiscoran ne broncha pas.</p> + +<p>—Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paraître ma conduite, +Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui +trahit la confiance de la femme qui s'est abandonnée à lui! Attendez +avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) Alors, poursuivit-il, je +m'estimais le plus heureux des hommes, et mon cœur se gonflait de +vanités malsaines en songeant qu'elle était à moi, cette femme si belle, +et dont la pure renommée planait bien au-dessus de toutes les calomnies.</p> + +<p>»Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la +mort seule peut trancher, et, insensé que j'étais, je me félicitais. +Peut-être m'aimait-elle véritablement alors. Elle ne calculait pas, du +moins, et, bouleversée par la seule, par l'unique passion de sa vie, +elle me découvrait son âme jusqu'en ses plus sombres profondeurs... +Alors, elle ne songeait pas encore à se mettre en garde contre moi et à +m'asservir à toutes ses volontés, et elle me disait le secret de son +mariage, de ce mariage qui autrefois avait stupéfié le pays.</p> + +<p>»Ayant donné sa démission, le marquis de Bruc, son père, n'avait pas +tardé à se lasser de son oisiveté et à s'irriter de la médiocrité de sa +fortune. Il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses; il avait +perdu tout ce qu'il possédait et compromis jusqu'à son honneur. +Désespéré, dévoré de regrets et de craintes, il songeait au suicide, +lorsque tomba chez lui à l'improviste un de ses anciens camarades de +promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de +Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher à cet abîme +de honte. C'était beau et grand, cela. Il devait en coûter une somme +considérable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si +ruineux dévouements.</p> + +<p>»Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le héros +qu'annonçait le début. Ayant vu mademoiselle Geneviève de Tassar de +Bruc, il fut ébloui de sa beauté; épris d'une de ces passions que rien +n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en +avoir cinquante, il fit comprendre à son ami qu'il était toujours +disposé à lui rendre le service promis, mais... qu'il voulait en échange +la main de mademoiselle Geneviève.</p> + +<p>»Le soir même, le gentilhomme ruiné entrait dans la chambre de sa fille, +et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle +n'hésita pas. "Avant tout, dit-elle à son père, sauvons l'honneur que +votre mort ne rachèterait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel +d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le +méprise et je le hais. Dites-lui que je suis prête à devenir sa femme."</p> + +<p>»Et comme son père, éperdu de douleur, s'écriait que jamais le comte +n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, lui +répondit-elle—à ce qu'elle m'a dit, du moins—, je saurai m'exécuter de +bonne grâce, et votre ami ne fera pas un marché de dupe. Mais je sais ma +valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous +que vous ne lui devez rien..."</p> + +<p>»À moins de quinze jours de là, en effet, mademoiselle Geneviève avait +laissé soupçonner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un +mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son côté, avait +dépassé ses promesses et déployé la plus habile délicatesse pour que nul +ne soupçonnât la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis +deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu à sa +jeune femme une dot de cinquante mille écus, qui n'avait pas été versée, +et, enfin, il s'était engagé à servir à monsieur et madame de Bruc, leur +vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moitié de sa fortune +y avait passé...</p> + +<p>Maître Magloire, alors, ne songeait plus à protester. Roide sur sa +chaise, les pupilles dilatées par la stupeur, tel qu'un homme qui se +demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rêve.</p> + +<p>—C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inouï!...</p> + +<p>Jacques, lui, s'animait peu à peu.</p> + +<p>—Voilà, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux +premières heures d'enivrement. Et c'est posément qu'elle me le +racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes, +disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu à regretter le marché +qui me livrait à lui. S'il a été généreux, j'ai été loyale. Mon père lui +doit la vie, mais je lui ai donné des années d'un bonheur qui n'était +plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la comédie +divine, et des apparences plus délicieuses que la réalité."</p> + +<p>»Et, comme je ne savais pas dissimuler mon étonnement: "Seulement, +ajoutait-elle en riant, j'apportais au marché une restriction mentale. +Je me réservais de prendre, quand elle passerait à ma portée, ma part de +bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas +qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je +serai dans les termes du contrat..."</p> + +<p>»Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus expérimenté +eût été effrayé... Mais j'étais un enfant, mais je l'aimais de toute mon +âme et de toute ma chair, j'admirais son génie et je m'éprenais de ses +sophismes...</p> + +<p>»Une lettre du comte de Claudieuse nous éveilla de notre songe. +Imprudente pour la première et la dernière fois de sa vie, la comtesse +était restée à Paris trois semaines de plus qu'il n'était convenu, et +son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au +Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie à la +renommée que j'ai su me faire. Ma vie, la vôtre, la vie de ma fille, je +sacrifierais tout, sans hésiter, à ma réputation d'honnête femme." Nous +étions alors—ah! les dates sont restées dans ma mémoire comme dans du +bronze—, nous étions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me +dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un +mois, c'est-à-dire le 12 novembre, à trois heures précises, trouvez-vous +dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y +serai..."</p> + +<p>»Et elle partit, me laissant plongé dans une extase qui m'empêchait de +souffrir de notre séparation. La pensée que j'étais aimé d'une telle +femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'évita, je puis +l'avouer, bien des écarts. L'ambition me mordait au cœur, en songeant à +elle. Je voulais travailler, me distinguer, conquérir une supériorité +quelconque... Je veux qu'elle soit fière de moi, me disais-je, honteux +de n'être rien à mon âge que le fils d'un père riche.</p> + +<p>Dix fois déjà, maître Magloire s'était soulevé sur sa chaise, et ses +lèvres avaient remué comme s'il allait présenter une objection. Mais il +s'était engagé, vis-à-vis de lui-même, à ne pas interrompre, et de son +mieux il tenait parole.</p> + +<p>—Cependant, continuait Jacques, l'époque fixée par madame de Claudieuse +approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu après +l'heure indiquée, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'étais +ainsi en retard, ce dont j'étais désolé, c'est que je connaissais fort +imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la +comtesse, pour notre rendez-vous, est situé au plus épais des futaies.</p> + +<p>»Le temps était d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il était +tombé beaucoup de neige, la veille, les sentiers étaient tout blancs, et +une bise âpre secouait les flocons dont les arbres étaient chargés. De +loin, j'aperçus la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte +d'impatience fébrile dans un étroit espace où le terrain était sec et +abrité du vent par d'énormes blocs de rochers. Elle portait une robe de +soie grenat, très longue, un manteau de drap garni de fourrure et une +toque de velours pareil à sa robe.</p> + +<p>»En trois bonds, je fus près d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de +son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon +retard: "Quand êtes-vous arrivé à Boiscoran? me demanda-t-elle d'un ton +sec.—Hier soir.—Quel enfant vous faites! s'écria-t-elle en frappant du +pied. Hier soir!... Et sous quel prétexte?—Je n'ai pas besoin de +prétexte pour venir visiter mon oncle.—Et il n'a pas été surpris de vous voir tomber chez lui, en cette +saison, par un temps pareil?—Mais... si, un peu", répondis-je +niaisement, incapable que j'étais de lui dissimuler la vérité. Son +mécontentement redoublait. "Et ici, reprit-elle, comment êtes-vous ici? +Vous connaissiez donc ce carrefour?—Non, je me le suis fait indiquer.—Par qui?—Par un des domestiques de mon oncle, et même ses renseignements +étaient si peu clairs que je me suis trompé de chemin..." Elle me +regarda en souriant d'un sourire tellement ironique que je m'arrêtai. +"Et tout cela vous paraît simple! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va +trouver tout naturel à Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe, +et tout de suite vous mettre en quête du carrefour des Hommes-Rouges? +Qui sait si l'on ne vous a pas suivi! qui sait si derrière quelqu'un de +ces arbres il n'y a pas deux yeux qui nous épient!" Et comme, en +parlant, elle regardait autour d'elle avec la plus vive expression +d'inquiétude, je ne pus me retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne +suis-je pas là!..."</p> + +<p>»Il me semble voir encore le coup d'œil dont elle me toisa. "Je n'ai +peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... que +d'être, je ne dirai pas compromise, mais seulement soupçonnée. Il me +plaît d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne +veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais +mal. Entre ma réputation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je +choisirais. À ce point que si je devais être surprise avec vous, +j'aimerais mieux que ce fût par mon mari que par un étranger. Je n'ai +nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai +jamais notre mariage, mais il a sauvé l'honneur de mon père, je dois +garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le père de ma fille, +je porte son nom, je prétends qu'il soit respecté. Je mourrais de +douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras à un homme +qu'accueilleraient des sourires mal dissimulés. Les femmes sont +lâchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en +mépris le ridicule bêtement injuste dont elles n'ont pas su préserver +l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse, +Jacques, et je vous adore... Mais entre vous et lui, rappelez-vous que +je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui épargner l'ombre d'un +soupçon, dût mon cœur s'en briser, c'est le sourire aux lèvres que je +sacrifierais votre vie et votre honneur..." Je voulais répliquer. +"Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence +de plus. De quel prétexte allez-vous colorer votre voyage à +Boiscoran?—Je ne sais, répondis-je.—Il faut emprunter de l'argent à +votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fâchera +peut-être, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de +novembre. Allons, adieu..." Étourdi, confondu: "Quoi! m'écriai-je, sans +nous revoir, ne fût-ce que de loin...—À ce voyage, répondit-elle, ce +serait une insigne folie. Attendez, cependant... Restez à Boiscoran +jusqu'à dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe; +accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez maître de vous, surveillez vos +yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous mépriserais... +Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez à Paris une lettre de +moi..."</p> + +<p>Jacques s'arrêta sur ces mots, cherchant sur le visage de maître +Magloire un reflet de ses impressions et de ses pensées. Mais le célèbre +avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:</p> + +<p>—Si je suis entré dans de tels détails, Magloire, c'est qu'il faut que +vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa +conduite. Elle ne me prenait pas en traître, vous le voyez; elle +m'éclairait de ses mains l'abîme où je devais rouler... Hélas! loin de +m'effrayer, les côtés sombres de ce caractère étrange exaltaient ma +passion. J'admirais ses airs impérieux, sa bravoure et sa prudence, son +absence de toute morale qui contrastait si étrangement avec sa terreur +de l'opinion. Celle-là, me disais-je avec une fierté imbécile, celle-là +est une femme forte.</p> + +<p>»Elle dut être contente de moi, à la grand-messe de Bréchy, car je sus +même me défendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et +en passant près d'elle, si près que ma main frôla sa robe. Je lui obéis +d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs à mon oncle, +qui me les donna en souriant, car c'était le plus généreux des hommes, +mais qui me dit en même temps: "Je me doutais bien que ce n'étais pas +uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu étais venu à +Boiscoran."</p> + +<p>»Cette futile circonstance devait encore contribuer à redoubler mon +admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su prévoir +l'étonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas songé! Elle a +le génie de la prudence, pensais-je.</p> + +<p>»Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai +pas à en avoir une preuve. En arrivant à Paris, j'avais trouvé une +lettre d'elle, qui n'était qu'une longue paraphrase de ses +recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie +de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour +d'elle, et qui toutes avaient à l'un des angles un numéro d'ordre.</p> + +<p>»La première fois que je la revis: "Pourquoi ces numéros? lui +demandai-je.—Mon cher monsieur Jacques, me répondit-elle, une femme +doit toujours savoir combien elle a écrit de lettres à son amant... +Jusqu'à ce moment, vous avez dû en recevoir neuf..."</p> + +<p>»Cela se passait au mois de mai 1867, à Rochefort, où elle était allée +pour assister à la mise à l'eau d'une frégate, où je m'étais rendu sur +son ordre, et où nous avions pu dérober quelques heures. Comme un niais +je me mis à rire de cette idée de comptabilité épistolaire, et je n'y +pensai plus. J'avais alors bien d'autres préoccupations. Elle m'avait +fait remarquer que le temps passait, malgré les tristesses de notre +séparation, et que le mois de septembre, son mois de liberté, serait +bientôt arrivé. En serions-nous réduits, comme l'année précédente, à ces +voyages de Fontainebleau, si périlleux malgré nos précautions?... +Pourquoi ne pas se procurer une maison isolée dans un quartier +désert?... Chacun de ses désirs était un ordre. La générosité de mon +oncle était inépuisable. J'achetai une maison...</p> + +<p>Enfin, à travers les explications de Jacques de Boiscoran, une +circonstance apparaissait, qui allait peut-être devenir un commencement +de preuve. Aussi, maître Magloire tressaillit-il, et vivement:</p> + +<p>—Ah! vous avez acheté une maison? interrompit-il.</p> + +<p>—Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, à...</p> + +<p>—Et elle vous appartient encore?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous en avez les titres, par conséquent. Jacques eut un geste désolé.</p> + +<p>—Ici encore, dit-il, la fatalité est contre moi. Il y a toute une +histoire au sujet de cette maison.</p> + +<p>Plus promptement qu'elle s'était éclaircie, la physionomie de l'avocat +de Sauveterre se rembrunit.</p> + +<p>—Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...</p> + +<p>—J'étais à peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter +cette maison. Je craignis des difficultés, j'eus peur que mon père n'en +apprît quelque chose; enfin, je tins à me hausser jusqu'à la prudence +savante de madame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un +gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition à son +nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois passé et enregistré, +il me le remit en même temps qu'une contre-lettre qui constatait mes +droits...</p> + +<p>—Eh bien! mais alors...</p> + +<p>—Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que +j'occupais chez mon père. Je les déposai dans le tiroir d'un meuble de +ma maison de Passy. Quand la guerre éclata, je ne songeai pas à les +reprendre. J'avais quitté Paris avant l'investissement, vous le savez, +puisque je commandais une compagnie de mobiles du département. Pendant +les deux sièges, ma maison fut successivement occupée par des gardes +nationaux, par des soldats de la Commune et par les troupes régulières. +Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs troués par les +obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...</p> + +<p>—Et sir Francis Burnett?...</p> + +<p>—Il a quitté la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il +est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai écrit m'ont +répondu, l'un qu'il devait être en Australie, l'autre qu'il le croyait +mort.</p> + +<p>—Et vous n'avez fait aucune démarche pour vous assurer la propriété +d'un immeuble qui vous appartient légitimement?</p> + +<p>—Aucune, jusqu'à présent.</p> + +<p>—C'est-à-dire, que, selon vous, il y aurait à Paris une maison sans +propriétaire, oubliée de tout le monde, même du percepteur...</p> + +<p>—Pardon! Les contributions ont toujours été fort justement acquittées, +et pour tout le quartier, le propriétaire, c'est moi. C'est sur la +personnalité qu'il y a erreur. Je me suis emparé sans façon de celle de +mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les +ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employés, pour le tapissier et +pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques +de Boiscoran, rue des Vignes, on vous répondra: «Connais pas.» Demandez +sir Burnett, on vous dira: «Ah! très bien!» et on vous tracera mon +portrait.</p> + +<p>C'est d'un air peu convaincu que maître Magloire branlait la tête.</p> + +<p>—Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est allée dans +cette maison de Passy.</p> + +<p>—Plus de cinquante fois en trois ans.</p> + +<p>—Cela étant, on l'y connaît.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement +préoccupé de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est +fort déserte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les +plus habiles précautions...</p> + +<p>—Soit, j'admets cela pour l'extérieur. Mais à l'intérieur? Vous aviez +bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous +n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.</p> + +<p>—J'avais une servante anglaise...</p> + +<p>—Eh bien! cette fille doit connaître madame de Claudieuse.</p> + +<p>—Jamais elle ne l'a seulement entrevue.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous +voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux +courses. Je l'ai envoyée jusqu'à Orléans, pour nous débarrasser d'elle +vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions à l'étage +supérieur, et nous nous servions nous-mêmes...</p> + +<p>Visiblement, maître Magloire était au supplice.</p> + +<p>—Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se +cacher d'eux, c'est irriter leur curiosité jusqu'à la folie. Cette fille +doit vous avoir épié. Cette fille doit avoir trouvé le moyen de voir la +femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours à votre +service?</p> + +<p>—Non. Elle m'a quitté lors de la guerre.</p> + +<p>—Pour aller?...</p> + +<p>—En Angleterre, je suppose.</p> + +<p>—De sorte qu'il faut renoncer à la retrouver.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Renonçons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil Antoine +avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien dit?</p> + +<p>—Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore +était-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'étais foulé le pied.</p> + +<p>—De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse +est allée à la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un témoin +de sa présence.</p> + +<p>—J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apporté divers menus objets +à son usage, ils ont disparu pendant la guerre...</p> + +<p>—Ah! oui, fit maître Magloire, toujours la guerre... elle répond à +tout.</p> + +<p>Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait été aussi +pénible à Jacques de Boiscoran que cette série de questions rapides +trahissant une désolante incrédulité.</p> + +<p>—Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse +avait le génie de la circonspection? Il est aisé de se cacher quand on +peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un +crime de n'avoir pas de preuves à fournir! Le devoir d'un homme +d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour préserver de l'ombre +d'un soupçon la réputation de la femme qui s'est fiée à lui! J'ai fait +mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je +prévoir des événements inouïs? Pouvais-je prévoir qu'un jour fatal +viendrait, où ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dénoncerais la +comtesse de Claudieuse et qui en serais réduit à chercher contre elle +des preuves et des témoins!</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre détournait la tête. Et, au lieu de +répondre:</p> + +<p>—Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altérée, continuez...</p> + +<p>Surmontant le découragement qui le gagnait:</p> + +<p>—C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la +première fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy +achetée et décorée pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta à +Paris cette année-là, elle vint presque tous les jours y passer quelques +heures.</p> + +<p>»Elle jouissait chez ses parents d'une indépendance absolue, presque +sans contrôle. Elle confiait à sa mère, la marquise de Tassar de Bruc, +sa fille—car elle n'avait qu'une fille, à cette époque—, et elle était +libre de sortir et d'aller où bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une +liberté plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et, +à chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le +voyage. De mon côté, pour ne pas être gêné par les obligations de la +famille, j'étais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'étais venu me +fixer à demeure rue des Vignes.</p> + +<p>»Ces cinq semaines passèrent comme un rêve, et cependant je dois dire +que la séparation ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais +supposé. Non que le prisme fût brisé! Mais j'ai toujours trouvé +humiliant d'être obligé de se cacher. Je commençais à me lasser de cette +existence de précautions incessantes, et il me tardait un peu +d'abandonner la personnalité de mon ami Francis Burnett et de reprendre +la mienne. Nous nous étions bien jurés, d'ailleurs, madame de Claudieuse +et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures +ensemble, et elle avait imaginé divers expédients pour nous voir sans +danger.</p> + +<p>»Un malheur de famille vint précisément, à cette époque, servir nos +projets. Le frère aîné de mon père, cet oncle indulgent qui m'avait +donné de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me léguant toute sa +fortune. Propriétaire de Boiscoran, j'allais désormais avoir des raisons +sérieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne +s'inquiétât de ce que j'y venais faire.</p> + + + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> + + +<p>Jacques de Boiscoran, c'était manifeste, avait hâte d'en finir, d'en +arriver à la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du +célèbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait à craindre ou à espérer.</p> + +<p>Après un moment de silence, car la respiration lui manquait, après +quelques pas au hasard dans sa cellule:</p> + +<p>—Mais à quoi bon des détails, Magloire, reprit-il d'un ton amer. +Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai énuméré une à +une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai +rapporté jusqu'à ses moindres paroles?</p> + +<p>»Nous en étions vite venus à calculer si exactement et si prudemment nos +pas et nos démarches, que nous nous rencontrions assez fréquemment sans +danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'écrivait: "À tel +jour, à telle heure, en tel endroit", et si éloigné que fût le jour, si +incommode que fût l'heure, si grande que fût la distance, nous +arrivions.</p> + +<p>»J'étais parvenu promptement à connaître le pays mieux que les plus +vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance +parfaite de toutes les retraites ignorées. La comtesse, de son côté, ne +laissait jamais s'écouler trois mois sans découvrir quelque motif urgent +de se rendre à La Rochelle ou à Angoulême, et, de Paris, j'allais l'y +rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse même, car c'est cette +année de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'empêcha pas ses voyages. +Il est vrai que ma vie à moi se passait sur les grands chemins, et qu'à +tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des +semaines entières. Voilà l'explication de cette humeur vagabonde dont se +moquait mon père, et que vous-même, Magloire, m'avez reprochée +autrefois...</p> + +<p>—C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...</p> + +<p>Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.</p> + +<p>—Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me +déplaisait. Non. Le mystère et le danger ajoutaient à l'attrait de nos +amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose +de sublime dans ce fait de deux êtres intelligents consacrant +exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence à poursuivre et à +cacher une dangereuse intrigue.</p> + +<p>»Mieux je constatais la vénération dont la comtesse de Claudieuse était +l'objet dans le pays, mieux j'acquérais la preuve de l'habileté de sa +dissimulation et de la profondeur de sa perversité, et plus j'étais fier +d'elle. L'orgueil, en chaudes bouffées, me montait au cerveau, quand, à +Bréchy, où je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais +passer calme et sereine, dans l'imposante sécurité de sa pure +renommée... Je riais de la naïveté de ces braves dupes qui s'inclinaient +si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot +que je me félicitais d'être le seul à connaître la véritable comtesse de +Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison +de la rue des Vignes.</p> + +<p>»Mais de tels délires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas fallu +beaucoup de temps pour reconnaître que je m'étais donné un maître, et le +plus impérieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque +sorte cessé de m'appartenir. J'étais devenu sa chose et je ne devais +plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient +mes répugnances et mes goûts! Elle voulait, cela suffisait. Elle +m'écrivait: «<i>Venez»</i>, il fallait accourir à l'instant. Elle me disait: +«Partez», je n'avais qu'à m'éloigner au plus vite. Au début, c'est avec +joie que j'acceptais le despotisme de son amour; mais peu à peu je me +fatiguai de cette abdication perpétuelle de ma volonté. Il me déplut de +ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre +heures d'avance. Je commençai à sentir la gêne de la corde que je +m'étais passée autour du cou.</p> + +<p>»L'idée de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage +autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans; j'eus envie +de partir avec lui. Qui me retenait? J'étais, par ma position et par ma +fortune, absolument indépendant. Pourquoi ne pas suivre cette +inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme n'était pas brisé +encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse, +je tressaillais encore quand j'entendais prononcer son nom. C'est que si +je songeais à la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au +fond des veines. C'est que je lui étais attaché par les mille fils de +l'habitude et de la complicité, ces fils qui semblent plus ténus qu'un +fil de la Vierge, et qui sont plus durs à briser que le câble d'un +vaisseau.</p> + +<p>»Pourtant, cette idée qui m'était venue fut cause que, pour la première +fois, je prononçai devant elle le mot de séparation, lui demandant ce +qu'elle ferait si je venais à la quitter. Elle me regarda d'un air +singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce sérieux? me demanda-t-elle. +Est-ce une préface?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'efforçant de +sourire: "Ce n'est qu'une plaisanterie, répondis-je.</p> + +<p>—Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez là, vous +verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta +dans l'esprit et me fit comprendre que j'étais bien plus étroitement lié +encore que je ne l'avais supposé. Pour cette raison, rompre devint mon +idée fixe.</p> + +<p>—Eh bien! il fallait rompre! s'écria l'avocat. Jacques de Boiscoran +secoua la tête.</p> + +<p>—C'est aisé à conseiller, répondit-il. J'ai essayé, je n'ai pas pu. Dix +fois je suis arrivé près de madame de Claudieuse, résolu à lui dire: «Ne +nous revoyons plus», dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqué. +Elle m'irritait, j'en arrivais presque à la haïr, mais pouvais-je +oublier combien je l'avais aimée et tout ce qu'elle avait risqué pour +moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? elle me faisait peur. Ce +caractère inflexible que j'avais tant admiré jadis m'épouvantait, et je +frissonnais, saisi de vagues et sinistres appréhensions, en songeant à +tout ce dont je la savais capable.</p> + +<p>»J'étais donc en proie aux plus affreuses perplexités, lorsque ma mère +me parla d'un mariage qu'elle rêvait pour moi depuis longtemps. Ce +pouvait être le prétexte que je n'avais pas su trouver. À tout hasard, +je demandai à réfléchir. Et la première fois que je me trouvai avec +madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage: "Vous savez ce qui +arrive, lui dis-je, ma mère veut me marier." Elle devint plus pâle que +la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle eût espéré lire +jusqu'au fond de mon âme: "Et vous, me demanda-t-elle, que +voulez-vous?—Moi, répondis-je en riant d'un rire forcé, je ne veux rien +pour le moment. Mais il faudra bien tôt ou tard en passer par là. Il +faut à un homme un intérieur, des affections que le monde +reconnaisse...—Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour +vous?—Vous! m'écriai-je, Geneviève, je vous aime de toutes les forces +de mon âme, mais un abîme nous sépare, vous êtes mariée." Elle me fixait +toujours obstinément. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez +aimée pour passer le temps... J'ai été la distraction de votre jeunesse, +la poésie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut +avoir... Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections +sérieuses, et vous m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi, +si vous vous mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari, +balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrêta. "C'est cela, fit-elle, je +retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre +souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, près de +mon mari que j'ai trahi, près de mes filles dont une est vôtre... Ce +n'est pas possible, Jacques..." J'étais alors en veine de courage. +"Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que +feriez-vous?—Oh! peu de chose, me répondit-elle. Je remettrais toutes +vos lettres au comte de Claudieuse..."</p> + +<p>Depuis tantôt trente ans qu'il plaidait aux assises, maître Magloire +avait entendu d'étranges confidences. Jamais cependant ses idées +n'avaient été bouleversées comme en ce moment.</p> + +<p>—C'est à confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, déjà, +poursuivait:</p> + +<p>—La menace de la comtesse de Claudieuse était-elle sérieuse? Je n'en +doutais pas. Affectant cependant un grand calme: «Vous ne feriez pas +cela, lui dis-je.—Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacré, me +répondit-elle, je le ferais!...»</p> + +<p>»Bien des mois se sont écoulés depuis cette scène, Magloire, bien des +événements se sont succédés, et cependant, il me semble qu'elle date +d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre, +j'entends toujours sa voix frémissante, et c'est presque textuellement +que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma résolution vous étonne, +Jacques, continuait-elle en phrases enflammées. Je le conçois. Les +femmes qui manquent à leurs devoirs n'ont pas habitué leurs amants à +compter avec elles. Trahies, elles se taisent. Délaissées, elles se +résignent. Sacrifiées, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce +serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles +laissaient soupçonner leur désespoir? L'abandon n'est-il pas le +châtiment prévu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement +cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mariée est une +maîtresse commode, dont on n'a jamais à craindre la jalousie, et qu'on +peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice! Ah! +lâches que nous sommes! Si nous avions plus de courage, on y regarderait +à deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui!... Mais ce que les +autres n'osent pas, je l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre +faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout +le bénéfice et que j'en supporterai tout le châtiment... Quoi! vous, +demain, vous seriez libre de courir à de nouvelles amours et de +recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'abîme +de honte, déchirée de regrets et rongée de remords! Je ne serais dans +votre passé qu'un rêve charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir +affreux! Non, non!... Des liens tels que les nôtres, rivés par des +années de complicité, ne se brisent pas ainsi! Vous m'appartenez, vous +êtes à moi, et envers et contre toutes je vous défendrai avec les seules +armes qui soient à ma portée!... Je vous ai dit que je tenais à ma +réputation plus qu'à la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse à +la vie!... Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura +tout... Je ne survivrai pas à la perte de mon honneur, mais du moins je +serai vengée! Si vous échappez à la haine du comte de Claudieuse, votre +nom restera attaché à une si tragique histoire que votre vie en sera à +tout jamais perdue..."</p> + +<p>»Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne +saurais vous donner une idée. C'était absurde, ce qu'elle disait, +c'était insensé! Mais la passion n'est-elle pas insensée et absurde? Ce +n'était pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine de son orgueil blessé, +que cette vengeance dont elle me menaçait. À la précision de ses +phrases, à la sûreté de ses coups, il m'était impossible de ne pas +reconnaître un projet longuement médité, dont elle avait calculé +l'effroyable portée, et irrévocablement arrêté.</p> + +<p>»J'étais atterré. Et comme je gardais un morne silence: "Eh bien!" me +demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh +bien! répondis-je, je ne m'explique pas votre colère. Ce mariage dont je +viens de vous parler n'a jamais existé que dans l'imagination de ma +mère...—Bien vrai? interrogea-t-elle.—Je vous l'affirme." Elle +m'examinait d'un œil soupçonneux. "Allons, je vous crois, dit-elle +enfin, avec un grand soupir. Mais vous voilà prévenu. Et maintenant +chassons ces vilaines idées."</p> + +<p>»Elle pouvait les chasser, peut-être; moi, non. C'est la rage dans le +cœur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait disposé de moi. J'avais +pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurtrissures +devenaient chaque jour plus douloureuses. Et à la moindre tentative pour +la rompre, je devais m'attendre à un scandale abominable, à quelqu'une +de ces aventures sinistres qui écrasent un homme. Pouvais-je, du moins, +espérer lui faire entendre raison? Non, je n'en étais que trop sûr. Je +ne savais que trop que je perdrais mon temps à essayer de lui rappeler +que je n'étais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, à essayer +de lui démontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son +mari et ses enfants, et que si elle avait à reprocher au comte de +Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, étaient +innocentes...</p> + +<p>»Mais c'est en vain que je m'épuisais à chercher une issue à cette +horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments où +j'étais tenté de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour +déterminer la comtesse à agir, pour faire éclater enfin sur moi ces +menaces toujours suspendues sur ma tête. Je ne crains pas le danger, +mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras croisés m'est +insupportable. Il faut que je marche à lui. L'idée que madame de +Claudieuse se servait du comte pour me retenir me révoltait. Il me +semblait ridicule et ignoble à la fois qu'elle fît de son mari le +gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur!... Ah! +comme je lui eusse tout écrit, si cette dénonciation ne m'eût pas paru +si odieuse!</p> + +<p>»Ma mère, cependant, m'avait demandé le résultat de mes réflexions au +sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce +de rouge sur la face que je lui avais répondu que, décidément, je ne +voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour +accepter la responsabilité d'une famille. C'était vrai; mais ce ne l'eût +pas été qu'il m'eût fallu le répondre quand même.</p> + +<p>»Voilà où j'en étais, me répétant qu'il fallait en finir et flottant +entre plusieurs partis contraires, quand la guerre éclata. Mes opinions +plus encore que mon âge me faisaient soldat. J'accourus à Boiscoran. On +venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nommèrent leur +capitaine, et c'est à leur tête que je rejoignis l'armée de la Loire. +Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, la guerre n'avait rien +qui m'effrayât; toute émotion me semblait bonne, qui pouvait me donner +l'oubli. Et si j'ai montré quelque bravoure, mon mérite n'est pas grand.</p> + +<p>»Pourtant, comme les semaines s'écoulaient, puis les mois, et que je +n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir +me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur +œuvre, elle se résignait.</p> + +<p>»La paix signée, je revins à Boiscoran, et pas plus que les mois passés, +la comtesse ne me donna signe de vie. Je commençais à me rassurer et à +reprendre possession de moi-même, quand un jour monsieur de Chandoré, me +rencontrant, m'invita à dîner. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il +y avait déjà longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait +peut-être pas été sans contribuer à me détacher de madame de Claudieuse. +Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer +sur elle quelque sinistre vengeance.</p> + +<p>»Rapproché d'elle par son grand-père, je n'eus plus le courage de +m'éloigner. Et le jour où il me sembla lire dans ses yeux si beaux +qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais +tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles +anxiétés chaque soir, en rentrant à Boiscoran, je demandais: "Il n'est +pas venu de lettre?"</p> + +<p>»Il n'en venait toujours pas. Et cependant il était impossible que la +comtesse de Claudieuse n'eût pas été informée de mon mariage. Mon père +était venu demander la main de Denise; on me l'avait accordée, j'avais +été admis officiellement à faire ma cour, il ne restait plus à fixer que +le jour de la cérémonie... Ce calme m'épouvantait!</p> + +<p>Épuisé, haletant, Jacques de Boiscoran s'était arrêté, appuyant ses deux +mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements désordonnés +de son cœur.</p> + +<p>Il touchait au dénouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait +de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Maître +Magloire demeurait impénétrable, son visage restait aussi impassible +qu'un masque de plomb.</p> + +<p>Enfin, avec un grand effort:</p> + +<p>—Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait présager la tempête. Être +aimé de Denise, c'était trop de bonheur. J'attendais un éclat, une +catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement +que j'avais fini par décider en moi-même qu'il était de mon devoir de +tout avouer à monsieur de Chandoré. Vous le connaissez, Magloire. Il +est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression +de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impunément +qu'autrefois, en mes heures de délire, je livrais au vent de la nuit le +nom de Geneviève.</p> + +<p>»Hélas! pourquoi ai-je tant hésité, tant combattu, tant tardé?... Un mot +prononcé alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accusé d'un crime +atroce, innocent et réduit à vous voir douter de mes paroles. Mais la +fatalité était sur moi. Après avoir durant toute une semaine remis mes +aveux, un soir, sur un mot de Denise à propos des pressentiments, je me +dis, bien décidé à me tenir parole: ce sera demain.» Et le lendemain, en +effet, je partis de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et +à pied, parce que j'avais à donner des ordres à une douzaine d'ouvriers +qui travaillaient à mes vignes. Je pris au plus court, par les champs. +Hélas! pas un détail n'est sorti de ma mémoire! Et mes ordres donnés, je +venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux curé de +Bréchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un +bout de conduite. Puisque vous allez à Sauveterre, cela ne vous +allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le +Valpinson et les bois de Rochepommier." À quoi tiennent les destinées, +cependant! J'accompagnai le curé, et je ne le quittai qu'à cet endroit +où la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le +pays la «Cafourche des Maréchaux». Sitôt seul, je doublai le pas, et +j'avais presque traversé le bois, quand tout à coup, à vingt pas de moi, +venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...</p> + +<p>»Si grand que fût mon émoi, je poursuivis mon chemin, résolu à me +contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et +déjà je la dépassais, quand je l'entendis m'appeler: "Jacques!..." Je +m'arrêtai, ou plutôt je fus cloué sur place par cette voix qui, si +longtemps, avait eu sur mon âme un empire absolu. Aussitôt elle +s'approcha. Elle était plus émue que moi encore, son regard vacillait, +ses lèvres tremblaient. "Eh bien! me dit-elle, ce n'est pas une +illusion, cette fois vous épousez mademoiselle de Chandoré." Le temps +était passé des ménagements. "Oui, répondis-je.—Ainsi, c'est bien vrai, +reprit-elle, tout est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais +ces serments d'un éternel amour que vous me juriez autrefois, tenez, +là-bas, sous ce bouquet de chênes, en face de cet admirable horizon... +Ce sont les mêmes arbres et le même paysage, et je suis toujours la même +femme... Votre cœur seul a changé..." Je ne répondis pas. "Vous l'aimez +donc bien!" insista-t-elle. Obstinément je gardai le silence. "Je vous +comprends, fit-elle, je ne vous comprends que trop. Et elle, Denise? +Elle vous aime à ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arrête +ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est +heureuse... Oh, oui! bien heureuse, en effet!... Cet amour qui était ma +honte est sa gloire, à elle... J'étais réduite à m'en cacher comme d'un +crime, elle s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont +absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche à s'y soustraire..." Des +larmes, les premières que je lui aie vues répandre, brillaient entre ses +longs cils. "N'être plus rien pour vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai +trop calculé! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre +oncle, riche désormais, vous me proposiez de fuir?... J'ai refusé. Je +tenais à ma renommée, j'avais soif de considération. Je croyais qu'on +peut faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre à +l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a bien +longtemps que j'ai deviné votre lassitude. Je vous connaissais si bien! +Votre cœur était pour moi comme un livre ouvert où je lisais vos plus +secrètes pensées. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me +faire humble, prévenante, soumise. Au lieu de cela, j'ai prétendu +m'imposer..." Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous, +me demanda-t-elle, êtes-vous heureux, au moins?—Je ne puis l'être +complètement, vous sachant malheureuse répondis-je. Mais il n'est pas de +douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...—Jamais!" +s'écria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous oublier, +poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les +yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de Claudieuse est pour elle +plus affectueux que pour l'aînée... Vous doutez-vous ce que je souffre, +quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il +l'embrasse?... Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne +pas la lui arracher, pour ne pas lui crier: "Eh! tu vois bien qu'elle +n'est pas tienne, celle-là! Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais +quel châtiment!"</p> + +<p>»Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. "Remettez-vous", lui +dis-je. Elle se roidit contre son émotion. Les gens passèrent en nous +saluant poliment. Et après un moment: "Enfin, reprit-elle, à quand le +mariage?" Je tressaillis. D'elle-même elle venait au-devant de +l'explication. "Il n'est pas encore fixé, dis-je. Ne devais-je pas vous +voir avant? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces...—Et vous +aviez peur?—Non. Je croyais vous connaître assez pour être sûr que vous +ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aimée. Tant +d'événements sont survenus depuis ce jour où vous me menaciez...—Oui, +bien des événements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre père est +incorrigible. Une fois encore, il s'est exposé follement, et de nouveau +mon mari a dû sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah! monsieur de +Claudieuse est un noble cœur, et il est bien fâcheux que je sois la +seule envers qui jamais il ait manqué de générosité. Chacun de ces +bienfaits dont il me comble, dont il m'écrase, est pour moi un nouveau +grief... mais en les acceptant je me suis enlevé le droit de le frapper +d'un coup plus terrible que le coup de la mort... Vous pouvez épouser +Denise, Jacques, vous n'avez rien à craindre de moi..."</p> + +<p>»Ah! je n'espérais pas tant, Magloire. Éperdu de joie, je saisis sa +main, et la portant à mes lèvres: "Vous êtes la meilleure des amies!", +m'écriai-je. Mais vivement, et comme si mes lèvres l'eussent brûlée, +elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle en pâlissant. Et +maîtrisant à peine son trouble: "Cependant, il faut nous revoir encore +une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas?—Je les ai +toutes.—Eh bien! il faut me les rapporter... Mais où, et comment? Il +m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes +filles... notre fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en +finir. Voyons, jeudi, êtes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir, +vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de l'autre +côté des chais, à l'entrée du bois, près de ces vieilles tours de +l'ancien château que mon mari a fait réparer.—Est-ce bien prudent? +demandai-je.—Ai-je jamais rien livré au hasard, me répondit-elle, et +est-ce en ce moment que je manquerais de prudence! Fiez-vous à moi! +Allons, il faut nous séparer, Jacques. À jeudi, et soyez exact."</p> + +<p>»Étais-je donc libre? La chaîne était-elle brisée, redevenais-je enfin +mon maître? Je le crus, et dans le délire de ma liberté, je pardonnais à +madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je? Déjà +je m'accusais d'injustice et de cruauté. Je l'admirais de s'immoler à +mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance, +m'agenouiller à ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon +secret à monsieur de Chandoré devenait inutile. Je pouvais rentrer à +Boiscoran.</p> + +<p>»Mais j'étais à plus de moitié chemin, je continuai, et quand j'arrivai +à Sauveterre, mon visage reflétait si bien l'épanouissement de mon âme, +que Denise me dit: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques!..." +Oh, oui! de bien heureux. Pour la première fois près d'elle, je +respirais librement. Il m'était permis de l'aimer sans trembler que mon +amour ne lui fût fatal.</p> + +<p>»Cette sécurité dura peu. Réfléchissant, je ne tardai pas à m'étonner du +singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assigné. Ne +serait-ce pas un piège? pensais-je, à mesure que le jour approchait.</p> + +<p>»Toute la journée du jeudi, je fus assailli par les plus tristes +pressentiments. Si j'avais su comment faire prévenir la comtesse, très +certainement je ne serais pas allé à son rendez-vous. Mais je n'avais +aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui +manquer de parole, ce serait tout remettre en question.</p> + +<p>»Je dînai cependant à mon heure accoutumée, et, quand j'eus achevé, je +montai à mon appartement, où j'écrivis à Denise de ne pas m'attendre de +la soirée, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus +haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel, +en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je +réunis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je +mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait être huit +heures. Il faisait encore grand jour...</p> + +<p>Que maître Magloire ajoutât ou non foi au récit du prévenu, il était +manifestement intéressé au plus haut point. Il avait rapproché sa +chaise. À tout moment des exclamations sourdes lui échappaient.</p> + +<p>—En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me +rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaillé de +défiances comme je l'étais, je ne songeai qu'à me cacher, et je pris à +travers les marais. Ils étaient en partie inondés, je le savais, mais je +comptais, pour n'être pas arrêté par l'eau, sur ma parfaite connaissance +du terrain et sur mon agilité. Je me disais que par-là je ne serais +certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne...</p> + +<p>»Je me trompais. En arrivant au déversoir de la Seille, et au moment de +le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier +de Bréchy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je +me crus obligé de lui expliquer ma présence, et mon trouble me rendant +stupide, je lui dis que j'avais affaire à Bréchy et que je traversais +les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en +ricanant, nous ne chassons point le même gibier." Il s'éloigna, mais +cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars +Ribot à tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus, +devenait difficile et périlleuse.» Neuf heures devaient être sonnées +depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la +nuit était fort claire. Je redoublai de précautions. L'endroit choisi +par la comtesse pour notre rendez-vous était éloigné de plus de deux +cents mètres de l'habitation et des métairies, abrité par les bâtiments +des chais et tout rapproché du bois.</p> + +<p>»C'est par le bois que j'approchai. Caché par les arbres, j'explorai le +terrain, et je ne tardai pas à apercevoir madame de Claudieuse, debout +près d'une des vieilles tours. Elle était vêtue d'un peignoir de +mousseline claire qui se voyait de très loin.</p> + +<p>»Ne découvrant rien de suspect, j'avançai, et dès qu'elle m'aperçut: +"Voilà près d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui +expliquai les difficultés du chemin que j'avais pris, et tout de suite: +"Mais où est votre mari? lui demandai-je.—Il souffre de ses +rhumatismes, me répondit-elle, il est couché.—Ne s'étonnera-t-il pas de +votre absence?—Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes +filles... Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans +me laisser répliquer: "Mais où sont mes lettres? reprit-elle.—Les +voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement +fiévreux, en disant à demi-voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et +sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit à les compter. +"Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un +paquet de son sein: "Et voici les vôtres", ajouta-t-elle. Mais elle ne +me les donna pas. "Nous allons, déclara-t-elle, les brûler." Je +tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'écriai-je, ici, à cette +heure... La flamme attirerait quelqu'un.—Qui? Que craignez-vous? +D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, donnez-moi des +allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je +n'en ai pas, répondis-je.—Allons donc, vous, un fumeur obstiné, vous +qui, même près de moi, ne saviez pas renoncer à vos cigares...—J'ai +oublié ma boîte hier chez monsieur de Chandoré." Elle frappait du pied +violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en +prendre..." C'était un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant +qu'il fallait en passer par où elle voulait: "C'est inutile, dis-je, +attendez."</p> + +<p>»Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les +allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en +enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau de papier. +Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer l'explosion, +j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le communiquai aux +lettres... Et quelques minutes après, il ne restait plus que des débris +noircis que j'émiettai entre mes mains et que j'éparpillai au vent...</p> + +<p>»Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait +faire... "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq années de +notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres..." Je ne +répondis que par une exclamation équivoque. J'avais hâte de me retirer. +Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Décidément, je vous fais +donc horreur! s'écria-t-elle.—Nous venons, dis-je, de commettre une +imprudence inouïe...—Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le +bonheur vous attend, vous, ajouta—elle, et une nouvelle vie pleine +d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, dont +la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui vous avez tué +jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas..." Je sentais monter sa +colère. "Regretteriez-vous donc votre générosité, Geneviève? dis-je +doucement.—Peut-être! répondit-elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai +été bien faible et bien lâche... Comme vous devez rire de moi... Quelle +chose misérable qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui +pleure!..." Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez +jamais aimée.—Ah! vous savez bien le contraire.—Pourtant, vous +m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!—Vous êtes mariée, +vous ne pouviez être à moi.—Alors si j'avais été... libre... Si j'avais +été... veuve...—Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste +éperdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir +jusqu'au château: "Sa femme! s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais +sa femme... ô mon Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas +venue plus tôt!..."</p> + +<p>Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se dressa, +et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces +regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:</p> + +<p>—Et après? interrogea-t-il.</p> + +<p>Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait +pas trop de toute sa volonté.</p> + +<p>—Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de +Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments généreux des +jours passés... J'étais bouleversé au point de ne plus voir clair en +moi... Je la haïssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais +m'empêcher de la plaindre... Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui +ne soit touché de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant +désespoir... Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon +bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi! +J'ai été lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti... J'ai +juré que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage... +J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon +abandon... grossier!</p> + +<p>»Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je m'arrêtai: +"Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire +sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'étais une femme comme les autres, je +me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais à mes pieds." +Avait-elle donc réfléchi depuis notre rencontre sur la grande route? +Était-ce la convulsion suprême de la passion, au moment où se brisaient +nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: «Oh! +assez! interrompit-elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre +commisération! Je verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."</p> + +<p>»Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes jambes, +hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au +comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, machinalement, je +retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que je la remplaçai par une +neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je m'éloignai à grands pas.</p> + +<p>—Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire.</p> + +<p>—Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces tourmentes +pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour +revenir, par les bois de Rochepommier...</p> + +<p>—Et vous n'avez rien vu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Rien entendu?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du Valpinson +quand l'incendie a éclaté...</p> + +<p>—C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu les +flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient l'horizon...</p> + +<p>—Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de fusil +tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous...</p> + +<p>—Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je +remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que dans de +telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de l'explosion +d'une arme de chasse.</p> + +<p>C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements +d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était plus dur +que le juge d'instruction:</p> + +<p>—Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout!</p> + +<p>—Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse +vérité, explique les charges relevées contre moi par monsieur +Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais à cacher ma visite au +Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au retour, et à des +heures qui correspondent à celles de l'incendie; comment enfin mon +premier mouvement a été de tout nier... Il explique encore pourquoi +l'enveloppe d'une de mes cartouches a été ramassée près des ruines, et +pourquoi l'eau où j'avais lavé mes mains en rentrant était noire...</p> + +<p>Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de +Sauveterre.</p> + +<p>—Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, quelle +a été votre première impression?</p> + +<p>—J'ai pensé immédiatement au Valpinson...</p> + +<p>—Et quand on vous a appris quel crime avait été commis?</p> + +<p>—Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.</p> + +<p>Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage.</p> + +<p>—Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de +Claudieuse d'un tel forfait!</p> + +<p>La colère rendait des forces à Jacques.</p> + +<p>—Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et dans de +telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle ou par moi. Je +suis innocent, donc elle est coupable...</p> + +<p>—Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?</p> + +<p>Jacques haussa les épaules.</p> + +<p>—Combien donc de fois, répondit-il d'un ton d'ironie arrière, et sous +combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? Si je me +suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du +crime, c'est qu'il me répugnait d'accuser une femme qui a été ma +maîtresse et que la passion a rendue criminelle; c'est qu'enfin, tout en +me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger... Plus tard, j'ai +gardé le silence, parce que j'espérais que la justice saurait découvrir +la vérité, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'idée de +me voir accusé, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le +péril, j'ai eu peur de la vérité...</p> + +<p>L'honnêteté de l'avocat semblait révoltée.</p> + +<p>—Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi +vous vous êtes tu! C'est qu'il était difficile de trouver un roman qui +s'ajustât à toutes les circonstances de la prévention... Mais vous êtes +un homme de ressources, vous avez cherché et vous avez trouvé. Rien ne +manque à votre récit, rien... que la vraisemblance. Vous me diriez que +madame de Claudieuse a volé son éclatante renommée, qu'elle a été cinq +ans votre maîtresse, peut-être consentirais-je à vous croire... Mais +qu'elle ait de sa main incendié sa maison, et qu'elle se soit armée d'un +fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez +admettre...</p> + +<p>—C'est la vérité, pourtant.</p> + +<p>—Non, car le témoignage de monsieur de Claudieuse est précis, il a vu +son assassin, c'est un homme qui a tiré sur lui...</p> + +<p>—Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il +ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une vengeance, +cela...</p> + +<p>L'objection éblouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite:</p> + +<p>—Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, ou prouvez...</p> + +<p>—Toutes les lettres sont brûlées.</p> + +<p>—Quand on a été cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des +preuves.</p> + +<p>—Vous voyez bien que non.</p> + +<p>—Ne vous obstinez pas, prononça maître Magloire. (Et d'une voix +qu'altéraient l'émotion et la pitié:) Malheureux! ajouta-t-il, ne +comprenez-vous donc pas que, pour échapper au châtiment d'un crime, vous +commettez un crime mille fois plus grand?...</p> + +<p>Jacques se tordait les mains.</p> + +<p>—C'est à devenir fou! disait-il.</p> + +<p>—Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait maître +Magloire, à quoi cela vous servirait-il? Les autres vous +croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pensée: je serais +sûr de la vérité de votre récit, que jamais, sans preuves, je n'en +ferais mon moyen de défense... Plaider cela, entendez-vous bien, ce +serait vous perdre.</p> + +<p>—C'est cependant ce qui sera plaidé, puisque c'est la vérité...</p> + +<p>—Alors, interrompit maître Magloire, vous chercherez un autre +défenseur.</p> + +<p>Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.</p> + +<p>—Dieu puissant! s'écria Jacques, éperdu, il m'abandonne...</p> + +<p>—Non, répondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous dans +l'état d'exaltation où vous êtes... Vous réfléchirez... Je reviendrai +demain...</p> + +<p>Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une +des chaises de la prison.</p> + +<p>—C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!</p> + + + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> + + +<p>Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxiété était affreuse.</p> + +<p>Dès huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran, +M. de Chandoré et maître Folgat étaient venus s'établir au salon et y +attendre le résultat de l'entrevue.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise ne descendit que plus tard, et son grand-père ne put +s'empêcher de remarquer qu'elle s'était préoccupée de sa toilette.</p> + +<p>—N'allons-nous pas revoir Jacques! répondit-elle avec un sourire où +éclataient la confiance et la joie.</p> + +<p>C'est qu'en effet elle était bien persuadée qu'il devait suffire d'un +mot de Jacques à son avocat pour confondre la prévention, et qu'il +allait reparaître triomphant au bras de maître Magloire.</p> + +<p>Les autres ne partageaient pas ces espérances. Tantes Lavarande, plus +jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin, +M<sup>me</sup> de Boiscoran dévorait ses larmes, et maître Folgat faisait son +possible pour paraître absorbé dans la contemplation d'un recueil de +gravures. Moins maître de soi, grand-père Chandoré arpentait le salon, +les mains derrière le dos, répétant toutes les dix minutes:</p> + +<p>—C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!</p> + +<p>À dix heures, pas de nouvelles.</p> + +<p>—Maître Magloire aurait-il donc oublié sa promesse? dit M<sup>lle</sup> Denise +que l'inquiétude gagnait.</p> + +<p>—Non, il ne l'a pas oubliée, dit un nouvel arrivant.</p> + +<p>C'était l'excellent M. Séneschal qui, en effet, une heure plus tôt, +avait croisé maître Magloire rue Nationale, et qui venait aux +informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour M<sup>me</sup> +Séneschal qui, depuis vingt-quatre heures, était malade d'anxiété.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent. La marquise de Boiscoran se leva.</p> + +<p>—Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle +incertitude; je vais à la prison.</p> + +<p>—Et je vous y accompagne, chère mère, déclara M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Mais une telle démarche n'était guère raisonnable. M. de Chandoré la +combattit, soutenu par M. Séneschal et par maître Folgat.</p> + +<p>—On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposèrent timidement les +tantes Lavarande.</p> + +<p>—C'est une idée, approuva M. de Chandoré.</p> + +<p>Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut à l'appel de la +sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de +l'instruction, était venu s'établir à Sauveterre.</p> + +<p>Dès qu'on lui eut expliqué ce qu'on attendait de lui:</p> + +<p>—Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.</p> + +<p>Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe, +qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Château.</p> + +<p>En le voyant paraître, M. Blangin, le geôlier, devint tout pâle. M. +Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reçu de M<sup>lle</sup> Denise +dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il +frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa +geôle. Ce n'est pas qu'il eût des remords d'avoir trahi son devoir, non, +c'est qu'il tremblait d'être découvert. Déjà, à plus de dix reprises, il +avait changé de place le bas de laine qui renfermait son trésor; mais en +quelque endroit qu'il l'enfouît, il lui semblait toujours que les +regards de ses visiteurs s'arrêtaient obstinément sur sa cachette.</p> + +<p>Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut exposé l'objet de sa +mission, et du ton le plus civil:</p> + +<p>—Maître Magloire, répondit-il, était ici à neuf heures précises. Je +l'ai conduit immédiatement à la cellule de monsieur de Boiscoran, et, +depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma +prison!... Je suis allé prêter l'oreille... Mais on n'entend rien du +corridor. Ils ont fermé le guichet, et la porte est épaisse.</p> + +<p>—C'est singulier, murmura le vieux serviteur.</p> + +<p>—C'est mauvais signe aussi, déclara le geôlier d'un air capable. J'ai +remarqué que les prévenus qui en ont si long à conter à leur défenseur +attrapent toujours le maximum...</p> + +<p>Antoine, comme de raison, ne rapporta pas à ses maîtres la lugubre +réflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de +l'entrevue suffit à accroître leurs appréhensions.</p> + +<p>Peu à peu, les couleurs avaient disparu des joues de M<sup>lle</sup> Denise, et +c'est d'une voix dont les larmes altéraient le timbre si pur qu'elle dit +que peut-être elle eût mieux fait de prendre des vêtements de deuil, et +que de voir ainsi toute la famille réunie, cela lui rappelait les +apprêts d'une cérémonie funèbre...</p> + +<p>L'arrivée soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il était +fort en colère, comme toujours, il ne salua personne, selon son +habitude. Mais dès le seuil:</p> + +<p>—Sotte ville que Sauveterre! s'écria-t-il, ville de cancans et de +caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est à se cacher, à +déserter, à fuir... De chez moi à ici, vingt curieux implacables m'ont +arrêté, sous prétexte que je suis votre médecin, pour me demander où en +est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur... La +ville sait que Magloire est à la prison, et c'est à qui saura le premier +ce que Jacques et lui ont pu se dire... (Il avait déposé sur la table +son chapeau à bords immenses, et tout en promenant autour du salon un +regard un peu inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.</p> + +<p>—Rien, répondirent en même temps M. Séneschal et maître Folgat.</p> + +<p>—Et ce retard nous épouvante, dit M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Pourquoi donc? fit le médecin. (Et retirant et essuyant vivement ses +lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chère demoiselle, fit-il, que +l'affaire de Jacques de Boiscoran serait terminée en cinq minutes? Si on +vous l'a laissé croire, on a eu tort...</p> + +<p>Moi qui méprise les ménagements, je vais vous dire toute ma pensée... Au +fond de ces événements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au +feu, quelque ténébreuse intrigue qu'il ne sera pas facile de +débrouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je +crains que ce ne soit pas sans peine...</p> + +<p>—Monsieur Magloire Mergis! annonça le vieil Antoine.</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre entra. Il était si défait et ses traits +gardaient si profondément la trace de ses émotions, qu'à tous vint la +même et fatale pensée qu'exprima M<sup>lle</sup> Denise en s'écriant:</p> + +<p>—Jacques est perdu!</p> + +<p>Maître Magloire ne répondit pas non.</p> + +<p>—Je crois sa situation périlleuse, dit-il.</p> + +<p>—Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!</p> + +<p>—J'ai dit périlleuse, reprit l'avocat; mais c'est étrange que j'aurais +dû dire, inimaginable et de nature à déconcerter toutes les +prévisions...</p> + +<p>—Parlez, monsieur, fit M<sup>me</sup> de Boiscoran. L'embarras de l'avocat +était extrême, et c'est avec une visible détresse que ses regards +allaient alternativement des tantes Lavarande à M<sup>lle</sup> Denise. Mais +personne n'y prenait garde. Ce que voyant:</p> + +<p>—Il faut avant, déclara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs...</p> + +<p>Docilement, les tantes Lavarande se levèrent et entraînèrent dehors la +mère et la fiancée de Jacques, qui semblait près de défaillir.</p> + +<p>Et, dès que la porte fut refermée:</p> + +<p>—Merci, maître Magloire! s'écria grand-père Chandoré, fou de douleur, +merci de me donner le temps de préparer mon enfant au coup terrible, car +je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable...</p> + +<p>—Arrêtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... Plus que +jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; seulement, il +allègue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement +inadmissible...</p> + +<p>—Enfin, que dit-il? interrogea M. Séneschal.</p> + +<p>—Il prétend que la comtesse de Claudieuse était... sa maîtresse.</p> + +<p>Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste +triomphant:</p> + +<p>—J'en étais sûr! s'écria-t-il. Je l'avais deviné! Maître Folgat, en +cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix +délibérative. Il arrivait de Paris avec les idées de Paris, et quoi +qu'il eût entendu dire déjà, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui +révélait rien.</p> + +<p>Mais à l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allégation de +Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-père Chandoré +et M. Séneschal parurent aussi révoltés que maître Magloire.</p> + +<p>—Ce n'est pas croyable! déclara l'un.</p> + +<p>—C'est impossible! prononça l'autre. Maître Magloire secouait la tête.</p> + +<p>—Et voilà justement, fit-il, ce que j'ai répondu à Jacques.</p> + +<p>Mais le docteur n'était pas de ces hommes qui s'étonnent ou s'effrayent +de n'être pas de l'avis de tout le monde.</p> + +<p>—Vous ne m'avez donc pas entendu! s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas +compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible, +c'est que je le soupçonnais. Et c'était indiqué, pardieu!... À quel +propos un garçon tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien +tourné, amoureux et aimé d'une charmante fille, irait-il s'amuser à +incendier les maisons et assassiner les gens!... Vous me répondrez que +monsieur de Claudieuse ne lui était pas sympathique! Diable! Si tous les +gens qui exècrent le docteur Seignebos se mettaient à lui tirer dessus, +savez-vous que j'aurais le corps plus troué qu'une écumoire! De vous +tous, maître Folgat ici présent est le seul à n'avoir pas eu la +berlue...</p> + +<p>Modestement, le jeune avocat essaya de protester:</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>Mais l'autre lui coupant la parole:</p> + +<p>—Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve, +c'est que tout de suite vous avez cherché l'âme, l'inspiration, la +cause, la pensée, le mobile, la femme, enfin, de l'énigme. La preuve, +c'est que vous êtes allé demandant à tous, à Antoine, le valet de +chambre, à monsieur de Chandoré, à monsieur Séneschal, à moi-même, si +Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans +le pays. Tous vous ont répondu non, étant à mille lieues de se douter de +la vérité. Seul, sans vous répondre précisément, je vous ai donné à +entendre que votre sentiment était le mien, et ce en présence de +monsieur de Chandoré.</p> + +<p>—C'est exact! affirmèrent le vieux gentilhomme et maître Folgat.</p> + +<p>M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant +et remettant ses lunettes d'or:</p> + +<p>—C'est que j'ai appris à me défier des apparences, continuait-il; c'est +que dès les premiers moments j'avais eu d'étranges soupçons. Étudiant +l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je +l'avais trouvée embarrassée, anormale, équivoque, suspecte... Je m'étais +étonné de sa complaisance à céder aux fantaisies du sieur Galpin et de +sa facilité à se prêter à l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin, +c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons +yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de +plus sacré, sur ma foi républicaine, je suis prêt à le jurer, quand +Cocoleu a prononcé le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de +Claudieuse n'a pas été surprise...</p> + +<p>De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire +de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La +question qui s'agitait n'était pas de nature à les mettre d'accord.</p> + +<p>—J'étais présent à l'interrogatoire de Cocoleu, déclara M. Séneschal, +et j'ai, au contraire, constaté la stupeur de la comtesse...</p> + +<p>Le médecin levait les épaules.</p> + +<p>—Assurément, dit-il, elle a fait «Ah!»..., mais ce n'est ni une +difficulté, ni une preuve. Moi aussi, je saurais très bien faire comme +cela: «Ah!», si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et +cependant je n'en serais pas étonné...</p> + +<p>—Docteur! fit M. de Chandoré d'un ton conciliant, docteur...</p> + +<p>Mais déjà M. Seignebos s'était retourné vers maître Magloire, qu'il +avait à cœur de convaincre. Et il poursuivait:</p> + +<p>—Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprimé la stupeur, mais +ses yeux trahissaient la colère la plus atroce, la haine et la joie de +la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que monsieur le maire me dise, +s'il lui plaît, où était madame de Claudieuse quand son mari a été +réveillé par les flammes... Était-elle près de lui?... Non. Elle +veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole... Hum! +Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit?... Et +quand les deux coups de feu ont été tirés, où se trouvait la comtesse? +Toujours près de sa fille, et de l'autre côté de la maison, précisément +du côté opposé à celui où a éclaté l'incendie...</p> + +<p>Le maire de Sauveterre n'était pas moins entêté que le médecin.</p> + +<p>—Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de +Claudieuse lui-même a déclaré que, lorsqu'il avait couru au feu, il +avait retrouvé la porte de la maison fermée en dedans, telle qu'il +l'avait fermée de sa main quelques heures auparavant.</p> + +<p>De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.</p> + +<p>—N'y avait-il donc qu'une porte au château de Valpinson? demanda-t-il.</p> + +<p>—À ma connaissance, déclara M. de Chandoré, il y en avait au moins +trois.</p> + +<p>—Je dois dire, ajouta maître Magloire, que selon les allégations de +monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le +rejoindre, ce soir-là, serait sortie par la porte de la buanderie...</p> + +<p>—Que disais-je! s'écria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes à en +briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. Monsieur le maire +trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette mère incomparable, +selon lui, ait oublié ses enfants au milieu de l'incendie?...</p> + +<p>—Quoi! cette malheureuse femme est attirée dehors par l'explosion de +deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle trébuche contre +le corps inanimé de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gardé +sa liberté d'esprit!</p> + +<p>—C'est une appréciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus +volontiers que la comtesse, s'étant attardée dehors, a été empêchée de +rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu est arrivé là bien +à propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illuminé sa +cervelle vide de cette idée sublime de sauver les enfants au péril de +ses jours!</p> + +<p>M. Séneschal, cette fois, ne répliqua pas.</p> + +<p>—Fortifiés de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soupçons +devinrent tels que je résolus de les vérifier, s'il était possible. Dès +le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie, +je puis l'avouer. Ses réponses et sa contenance furent loin de modifier +mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le +blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'état mental de Cocoleu, elle fut +sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix à peine intelligible +qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques éclairs +d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui était attaché, +c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me déclara que son +dévouement était celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui +donne. Que pensez-vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu +était le nœud de l'affaire, qu'il savait la vérité, et que je sauverais +Jacques si j'arrivais à démontrer que l'imbécillité de Cocoleu est en +partie simulée, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je +l'aurais démontré, si on m'eût adjoint d'autres experts que cet âne du +chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrêta dix secondes. Mais sans +laisser à personne le temps de répliquer:) Maintenant, reprit-il, +revenons au point de départ et concluons. Pourquoi, à votre avis, est-il +impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses +devoirs? Parce qu'elle jouit d'une éclatante renommée de sagesse et de +vertu? Eh bien! mais il me semble que la réputation d'honneur de Jacques +de Boiscoran était indiscutable. Selon vous il est absurde de soupçonner +madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du +soir au lendemain, Jacques fût devenu un abject scélérat!</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas la même chose, fit M. Séneschal.</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous +avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson +serait un de ces crimes absurdes qui révoltent le bon sens... Commis par +la comtesse, il n'est plus que le dénouement fatal d'une situation créée +par monsieur de Claudieuse, le jour où il a épousé une femme plus jeune +que lui de trente ans.</p> + +<p>Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colères du docteur Seignebos. +Alors même qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que +ce qu'il voulait bien dire, possédant cette faculté admirable et +méridionale de jeter feu et flammes et de rester intérieurement aussi +glacé qu'une banquise. Mais cette fois, il découvrait bien toute sa +pensée. Et il en avait assez dit, et il avait montré la situation sous +un aspect assez nouveau pour donner à réfléchir à ses auditeurs.</p> + +<p>—Vous m'auriez converti, docteur, lui dit maître Folgat, si je ne +l'avais été d'avance.</p> + +<p>—Il est certain, fit M. de Chandoré, qu'après avoir entendu le docteur, +le fait ne paraît plus impossible...</p> + +<p>—Tout est possible! murmura philosophiquement M. Séneschal lui-même.</p> + +<p>Seul, le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas ébranlé.</p> + +<p>—Eh bien! moi, prononça-t-il, j'admets plutôt une heure de vertige que +des années d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le +crime et n'être qu'un fou. Si madame de Claudieuse était coupable, ce +serait à désespérer de l'humanité et à ne plus croire à rien au monde. +Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants... on ne feint pas +les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait...</p> + +<p>—Il n'en démordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant +sur l'épaule de son ami—car maître Magloire était son ami depuis bien +des années, et même ils se tutoyaient:) Ah! je te reconnais bien là, +poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'après toi, +refuse de croire au mal... Oh! ne proteste pas, car c'est pour cela +surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes +fiers de te voir dans les rangs républicains... Mais il faut bien +l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour débrouiller une telle +intrigue. À vingt-huit ans, tu as épousé une jeune fille que tu adorais, +tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fidèle à son +souvenir, tu as vécu si loin des passions que tu ne sais plus si elles +existent... Homme heureux, dont le cœur a vingt ans et qui, avec des +cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!</p> + +<p>Il y avait beaucoup de vrai là-dedans, mais il est certaines vérités +qu'on n'aime pas toujours à s'entendre dire.</p> + +<p>—Ma naïveté ne fait rien à l'affaire, dit maître Magloire. Je prétends +et je soutiens qu'il est impossible qu'après avoir été cinq ans l'amant +d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve.</p> + +<p>—Eh bien! tu te trompes, maître! fit le médecin en rajustant ses +lunettes d'or d'un air de fatuité qui eût été bien comique en tout autre +moment.</p> + +<p>—Quand les femmes se mettent à être prudentes et défiantes, prononça M. +de Chandoré, elles ne le sont pas à demi...</p> + +<p>—Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta maître Folgat, que jamais +madame de Claudieuse ne se fût déterminée à un crime si audacieux si +elle n'eût pas été sûre que, les lettres brûlées, nulle preuve ne +subsistait contre elle.</p> + +<p>—Voilà la vérité! s'écria M. Seignebos. Maître Magloire ne dissimulait +pas son impatience.</p> + +<p>—Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de +vous que dépend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de +Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour être convaincu que +je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de +Boiscoran la conduite à suivre, et arrêter les bases de la défense.</p> + +<p>À maître Magloire, évidemment, appartenait la situation. Il alla +s'adosser à la cheminée, et quand les autres se furent assis en face de +lui:</p> + +<p>—Tout d'abord, commença-t-il, je veux admettre les allégations de +monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a été l'amant de madame de +Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre? +Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout +lui raconter?</p> + +<p>Personne ne répondit d'abord. Et ce n'est qu'après un assez long silence +que le docteur Seignebos dit:</p> + +<p>—Ce serait bien grave...</p> + +<p>—Très grave, en effet, insista le célèbre avocat de Sauveterre. Par nos +impressions, il nous est aisé d'imaginer l'impression de monsieur +Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la déclaration +d'un témoin, un indice quelconque... Et dès que Jacques lui répondrait +qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait +qu'il ment.</p> + +<p>—Il se déciderait peut-être à un supplément d'instruction, dit M. +Séneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...</p> + +<p>De la tête maître Magloire approuvait.</p> + +<p>—Il la manderait certainement, déclara-t-il. Mais après... +Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'espérer. Si elle est coupable, +c'est une femme d'une trop robuste énergie pour se laisser arracher la +vérité. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de façon +à ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute.</p> + +<p>—Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre Galpin +n'est pas fort...</p> + +<p>—Que résulterait-il donc de cette démarche? poursuivait maître +Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois +plus mauvaise, car à l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la +plus vile, de la plus lâche des calomnies.</p> + +<p>Plus que tous les autres, maître Folgat était attentif.</p> + +<p>—N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran +ne doit pas demander de supplément d'instruction.</p> + +<p>L'avocat de Sauveterre s'inclina.</p> + +<p>—Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable +confrère. Donc, il ne faut plus songer à éviter le jugement à monsieur +de Boiscoran... il passera en cour d'assises.</p> + +<p>D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras au ciel.</p> + +<p>—Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'écria-t-il.</p> + +<p>Emporté par la situation, maître Magloire continuait:</p> + +<p>—Nous voici donc en cour d'assises, à Sauveterre, devant des magistrats +du ressort, devant des jurés du pays, incapables de forfaiture, j'en +suis sûr, mais fatalement accessibles à l'opinion qui, depuis longtemps, +a condamné monsieur de Boiscoran... L'audience est ouverte, le président +interroge l'accusé. Dira-t-il ce qu'il m'a dit à moi, qu'étant l'amant +de madame de Claudieuse, il était allé au Valpinson lui reporter ses +lettres et prendre les siennes, et que toutes ont été brûlées? Soit, il +le dit. Et aussitôt s'élève une clameur indignée et un concert de +malédictions et de mépris... N'importe! Armé de ses pouvoirs +discrétionnaires, le président suspend l'audience et envoie chercher la +comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons +à son infernale énergie, n'est-ce pas?... Elle a prévu ce qui arrive, et +elle a répété son rôle. Citée, elle vient pâle, vêtue de deuil, et un +murmure de respectueuse sympathie salue son entrée. Vous voyez son +attitude, n'est-ce pas? Le président lui explique ce dont il s'agit, et +elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si épouvantable +calomnie. Mais quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont +elle écrase Jacques, et de quelle hauteur elle répond: «N'ayant pas +réussi à assassiner le mari, cet homme essaye de déshonorer la femme... +Je vous confie mon honneur de mère et d'épouse, messieurs, je ne +répondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur...»</p> + +<p>—Mais ce serait le bagne! s'écria M. de Chandoré, ce serait l'échafaud!</p> + +<p>—Ce serait le maximum, en tout cas, répondit l'avocat de Sauveterre. +Mais les débats continueraient, le ministère public prononcerait un +réquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du défenseur de +prendre la parole... Messieurs, vous vous êtes irrités de mon +obstination... Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux allégations de +monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confrère y croit, lui. Eh bien! +qu'il réponde franchement: oserait-il plaider le système de l'accusé et +essayer de démontrer que madame de Claudieuse était la maîtresse de +Jacques?</p> + +<p>Maître Folgat fronçait les sourcils.</p> + +<p>—Je ne sais, murmura-t-il.</p> + +<p>—Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'écria maître Magloire, +et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de réputation, sans +nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance... Car, enfin, +supposons un résultat inespéré, supposons que vous parveniez à démontrer +que Jacques a dit vrai, qu'il a été l'amant de la comtesse... +Qu'arrivera-t-il? On arrête madame de Claudieuse. Relâche-t-on monsieur +de Boiscoran pour cela? Non, assurément. On le garde et on lui dit: +«Oui, cette femme a essayé d'assassiner son mari, mais elle était votre +maîtresse, vous êtes donc son complice...» Messieurs, voilà la +situation!</p> + +<p>Dégageant la question des commentaires inutiles, des vaines +appréciations et de toute phraséologie sentimentale, maître Magloire la +posait enfin comme elle devait être posée pour être résolue, et dans +toute son effrayante simplicité.</p> + +<p>Éperdu, grand-père Chandoré se dressa sur ses pieds, et d'une voix +rauque:</p> + +<p>—Alors, tout est bien fini! s'écria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques +de Boiscoran doit être condamné.</p> + +<p>Maître Magloire ne répondit pas.</p> + +<p>—Et c'est là, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la +justice!</p> + +<p>—Hélas! fit M. Séneschal, il serait puéril de le nier, la cour +d'assises est une loterie...</p> + +<p>M. de Chandoré, d'un geste terrible de colère, l'interrompit:</p> + +<p>—En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques +dépendent à cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps +qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un juré! Et s'il +ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est la vie de mon enfant, +messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu... Frapper Jacques, +c'est la frapper...</p> + +<p>Maître Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Séneschal et le +docteur Seignebos lui-même frissonnaient, tant faisait mal à voir la +douleur de ce vieillard, menacé en sa plus chère, en son unique, en sa +suprême affection.</p> + +<p>Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une +étreinte désespérée:</p> + +<p>—Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. Innocent +ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en avez sauvé tant +d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne savent pas résister à +l'autorité de votre parole. Vous trouverez des accents irrésistibles +pour sauver un malheureux qui a été votre ami...</p> + +<p>Le célèbre avocat eût été lui-même le coupable qu'il n'eût pas été plus +abattu. Ce que voyant:</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, ami Magloire! s'écria le docteur Seignebos, n'es-tu +plus l'homme dont l'admirable éloquence est l'honneur de notre pays! +Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te fut confiée!</p> + +<p>Mais il secouait la tête.</p> + +<p>—Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce +n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... (Et son embarras +redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout à l'heure: je ne suis +pas l'homme d'une telle cause. Toute mon expérience n'y servirait de +rien. Mieux vaut confier l'affaire à mon jeune confrère...</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, maître Folgat trouvait un de ces procès +qui mettent un homme à même de montrer toute sa valeur et qui lui +ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la première fois, il +rencontrait une de ces causes où tout se réunit pour exalter l'intérêt: +la grandeur du crime, la situation de la victime, le caractère de +l'accusé, le mystère, la diversité des avis, la difficulté de la +défense, l'incertitude du résultat... une de ces causes pour lesquelles +un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son énergie, où il se +met tout entier, où il partage les angoisses et les espérances de son +client.</p> + +<p>Il eût donné de grand cœur cinq ans de ses honoraires pour en être +chargé. Mais il était honnête homme, avant tout.</p> + +<p>—Songeriez-vous donc à abandonner monsieur de Boiscoran, maître +Magloire? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Vous le servirez mieux que moi, répondit le célèbre avocat.</p> + +<p>Peut-être était-ce l'intime conviction de maître Folgat. N'importe:</p> + +<p>—Vous n'avez pas réfléchi à l'effet que cela produirait, mon cher +maître, dit-il.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout à coup que +vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de +Boiscoran soit bien mauvaise pour que maître Magloire renonce à la +plaider... Et ce serait une charge ajoutée à toutes celles qui accablent +cet infortuné...</p> + +<p>Le docteur ne laissa pas à son ami le temps de répliquer.</p> + +<p>—Il est interdit à Magloire de se retirer, déclara-t-il, mais il a le +droit de s'adjoindre un confrère. Il doit rester l'avocat et le conseil +de Jacques de Boiscoran, mais maître Folgat peut lui prêter le concours +de ses lumières, le renfort de sa jeunesse et de son activité, +l'assistance même de sa parole.</p> + +<p>Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.</p> + +<p>—Je suis tout aux ordres de maître Magloire, dit-il.</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre réfléchissait. Et, après un moment, se +retournant vers son jeune confrère:</p> + +<p>—Avez-vous une idée, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?</p> + +<p>À l'étonnement de tous, un nouveau Folgat se révéla, en quelque sorte. +Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brillèrent, et d'une +voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre métallique vibre +dans la poitrine des auditeurs:</p> + +<p>—Avant tout, commença-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il +dicterait mes résolutions définitives. Mais déjà mon plan est +esquissé... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... L'homme +aimé de mademoiselle Denise ne saurait être un scélérat... +Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vérité du récit de monsieur de +Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espère. Monsieur de Boiscoran assure +qu'il n'existe ni témoins ni preuves de ses relations avec madame de +Claudieuse. Je suis persuadé qu'il se trompe. Elle a été, dit-il, d'une +prudence et d'une habileté extraordinaires. Peu importe. La défiance +éveille la défiance, et c'est quand on prend le plus de précautions +qu'on est observé. On veut se cacher, on se découvre. On ne voit +personne, on est vu...</p> + +<p>»Maître de la défense, dès demain je commencerais une +contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran +a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant quarante-huit +heures, j'aurais mis en campagne des hommes expérimentés. Je connais la +rue des Vignes, elle est fort déserte, mais il s'y trouve des yeux comme +partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqué la +mystérieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran?... Voilà ce que mes +agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne, +inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils +auraient mission de rechercher, mais bien une inconnue vêtue de telle et +telle façon. Et s'ils découvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de +la reconnaître, ce quelqu'un serait notre premier témoin...</p> + +<p>»En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de +cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la +police de Londres. Si cet Anglais était mort, je le saurais, et ce +serait un malheur... S'il n'était qu'à l'autre bout du monde, le câble +transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses réponses +en moins d'une semaine.</p> + +<p>»Déjà j'aurais lancé d'habiles limiers sur les traces de cette servante +anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de +Boiscoran déclare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de +Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie +et trouvé le moyen de dévisager une femme que reçoit son maître... +Retrouvée, elle parlerait.</p> + +<p>»Et ce n'est pas tout: il venait des étrangers dans cette maison de la +rue des Vignes. Je les interrogerais un à un. Je questionnerais le +jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les garçons de +tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en +possession de cette vérité que nous cherchons en ce moment?</p> + +<p>»Enfin, quand une femme a passé tant de journées dans une maison, il est +impossible qu'elle n'y ait pas laissé des traces de son passage. Depuis, +m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune... N'importe. +J'interrogerais les débris, je fouillerais les ruines, j'examinerais +chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres épargnées un nom +écrit à la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces restées intactes +à me livrer l'image qu'elles ont reflétée si souvent...</p> + +<p>—Ah! voilà qui est parler! s'écria le docteur Seignebos, enthousiasmé.</p> + +<p>Les autres frissonnaient d'émotion. Ils comprenaient que la lutte allait +enfin commencer. Mais déjà, insoucieux des impressions de ses auditeurs, +maître Folgat continuait:</p> + +<p>—Ici, à Sauveterre, la tâche serait plus difficile, mais en cas de +succès, plus décisifs aussi seraient les résultats. Ici, j'amènerais +quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de +leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais +intéressé la vanité. À celui-là, il faudrait tout dire, et même livrer +les noms. Mais ce serait sans inconvénient. Son désir de réussir, la +magnificence de la récompense, l'habitude professionnelle enfin, nous +garantiraient son silence. Il arriverait secrètement, caché sous le +travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses +investigations, et recommencerait, au bénéfice de la défense, l'enquête +faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la prévention. +Découvrirait-il quelque chose? On est en droit de l'espérer. Je sais des +policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter +jusqu'à des vérités bien autrement invraisemblables.</p> + +<p>Littéralement, grand-père Chandoré, l'excellent M. Séneschal, le docteur +Seignebos et maître Magloire lui-même buvaient les paroles du jeune +avocat.</p> + +<p>—Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.</p> + +<p>Servi par sa vieille expérience, M. le docteur Seignebos avait, dès le +premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette ténébreuse +intrigue.</p> + +<p>—Cocoleu!</p> + +<p>—Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou témoin, Cocoleu a +évidemment le mot de l'énigme. Ce mot, il faut à tout prix essayer de le +lui arracher. Une expertise médico-légale vient de lui décerner un +brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus à garder +les ménagements d'autrefois. Nous prétendons que l'imbécillité de ce +misérable est à dessein exagérée. Nous soutenons que son mutisme +opiniâtre est une insigne fourberie. Quoi! il aurait eu assez +d'intelligence pour témoigner contre nous, et il ne lui en resterait +plus pour expliquer ou seulement répéter son témoignage? C'est +inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de même qu'il a +parlé la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la +prévention, elle trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous +exigeons que ce moyen soit recherché. Nous demandons qu'on assigne la +personne qui, une fois déjà, a su lui délier la langue, et qu'on lui +ordonne de recommencer l'expérience. Nous voulons une expertise +nouvelle, ce n'est pas au pied levé et en quarante-huit heures qu'on +décide de l'état mental d'un individu intéressé à jouer l'imbécillité. +Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous présentent à nous, +faussement accusés par Cocoleu, des garanties de savoir et +d'indépendance!</p> + +<p>Le docteur Seignebos trépignait d'enthousiasme. Sous une forme précise +et énergique, il retrouvait toutes ses idées.</p> + +<p>—Oui! s'écria-t-il, voilà la marche à suivre! Qu'on me donne carte +blanche, et avant quinze jours Cocoleu est démasqué.</p> + +<p>Moins bruyamment expansif, le célèbre avocat de Sauveterre serrait la +main de maître Folgat.</p> + +<p>—Vous le voyez, lui dit-il, c'est à vous que doit être confiée +l'affaire de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la +parole, sa détermination était arrêtée.</p> + +<p>—Tout ce qu'il est humainement possible de faire, prononça-t-il, je le +ferai. La tâche acceptée, je m'y dévoue corps et âme. Mais je tiens à ce +qu'il soit bien entendu et bien répété, dans le public, que maître +Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second...</p> + +<p>—C'est convenu, dit le vieil avocat.</p> + +<p>—Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>—Demain matin.</p> + +<p>—C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir +consulté.</p> + +<p>—Oui, mais vous ne pouvez être admis près de lui que sur une +autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions +l'obtenir aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est fâcheux...</p> + +<p>—Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute +taillée. Nous avons à examiner les pièces de la procédure mises à ma +disposition par le juge d'instruction...</p> + +<p>Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.</p> + +<p>—Oh! que de paroles! interrompit-il. À l'œuvre, avocats, à l'œuvre... +Allons, partons-nous?</p> + +<p>Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandoré les retint.</p> + +<p>—Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pensé qu'à Jacques... Et +Denise?...</p> + +<p>D'un air surpris, les autres le regardaient.</p> + +<p>—Que vais-je lui répondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le +résultat de l'entrevue de Jacques et de maître Magloire, et pourquoi on +n'a pas voulu parler en sa présence?</p> + +<p>Le docteur Seignebos l'avait déclaré; il n'était pas partisan des +ménagements.</p> + +<p>—Vous lui répondrez la vérité, conseilla-t-il.</p> + +<p>—Quoi! je lui dirais que Jacques était l'amant de madame de Claudieuse!</p> + +<p>—Ne l'apprendra-t-elle pas tôt ou tard! Mademoiselle Denise est une +fille énergique...</p> + +<p>—Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des +jeunes filles, interrompit vivement maître Folgat, et elle aime monsieur +de Boiscoran. Pourquoi troubler la pureté de ses pensées et sa sécurité? +N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur de Boiscoran n'est plus au +secret; il verra sa fiancée, libre à lui de parler s'il le juge +convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du +caractère dont je connais mademoiselle de Chandoré, il lui serait +impossible de garder le silence si le hasard la mettait en présence de +madame de Claudieuse.</p> + +<p>—Monsieur de Chandoré doit se taire, décida maître Magloire. C'est déjà +trop d'être obligé de tout confier à madame de Boiscoran. Car, ne +l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscrétion ferait sûrement +échouer le projet, si chanceux déjà, de maître Folgat.</p> + +<p>Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandoré se trouva seul:</p> + +<p>—Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?</p> + +<p>Il cherchait dans sa tête une explication plausible, quand une femme de +chambre vint lui annoncer que M<sup>lle</sup> Denise le demandait.</p> + +<p>—Je vous suis! lui répondit-il.</p> + +<p>Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux +son visage, pour y effacer les traces des terribles émotions par +lesquelles il venait de passer.</p> + +<p>C'est dans son salon du premier étage que les tantes Lavarande avaient +entraîné Denise et M<sup>me</sup> de Boiscoran. C'est là que M. de Chandoré alla +les rejoindre et qu'il les trouva, M<sup>me</sup> de Boiscoran affaissée sur un +fauteuil, pâle et toute défaillante, M<sup>lle</sup> Denise, au contraire, +marchant de çà et de là d'un pas fiévreux, la joue en feu, les yeux +étincelants.</p> + +<p>Dès qu'il parut:</p> + +<p>—Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa +petite-fille d'un ton bref.</p> + +<p>—Plus que jamais, au contraire, répondit-il en se forçant à sourire.</p> + +<p>—Alors pourquoi maître Magloire nous a-t-il fait sortir?</p> + +<p>Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.</p> + +<p>—Parce que, dit-il, Magloire avait à nous annoncer une nouvelle +fâcheuse. Impossible d'espérer une ordonnance de non-lieu. Jacques +subira un jugement...</p> + +<p>Tout d'un bloc, M<sup>me</sup> de Boiscoran se dressa.</p> + +<p>—Jacques en cour d'assises! s'écria-t-elle, mon fils, un Boiscoran!</p> + +<p>Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de M<sup>lle</sup> +Denise n'avait tressailli.</p> + +<p>—J'attendais pis! fit-elle d'un accent étrange. On peut éviter la cour +d'assises...</p> + +<p>Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les +tantes Lavarande s'élancèrent à sa poursuite.</p> + +<p>Désormais, M. de Chandoré ne se croyait plus obligé de se contraindre. +Il vint se planter devant M<sup>me</sup> de Boiscoran, et donnant cours enfin à +l'effroyable colère qu'il refoulait depuis si longtemps:</p> + +<p>—Votre fils! s'écria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort mille +fois, le misérable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez +bien...</p> + +<p>Et, impitoyable, il se mit à raconter l'histoire de Jacques et de la +comtesse de Claudieuse.</p> + +<p>Anéantie, brisée par les sanglots, M<sup>me</sup> de Boiscoran n'avait même pas +la force de lui demander grâce... Et quand il eut achevé, avec +l'expression du plus affreux égarement:</p> + +<p>—L'adultère! murmura-t-elle. Ô mon Dieu!... Voilà donc le châtiment!</p> + + + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3> + + +<p>C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M. de Chandoré, se +rendaient maître Folgat et maître Magloire. Et tout en descendant la rue +de la Rampe:</p> + +<p>—Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se +croie terriblement sûr de son affaire, pour accorder ainsi à la défense +la communication de la procédure instruite contre monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner, +n'autoriser même, cette communication qu'après l'arrêt de la chambre des +mises en accusation, et après que l'accusé a été interrogé par le +président des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces +commentateurs, qui sont le fléau de notre jurisprudence, «parce qu'alors +seulement l'instruction peut être considérée comme terminée, et que de +ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une défense libre +d'entraves et basée sur la connaissance de tout ce qui a précédé».</p> + +<p>Le bon sens et l'équité se révoltent d'une telle doctrine. Elle n'en a +pas moins été consacrée et confirmée par des arrêts de la cour de +Poitiers et de la cour de cassation.</p> + +<p>Ainsi, voilà un malheureux accusé de quelque crime atroce, accusé +faussement peut-être, présumé innocent de par la loi, et il devra +ignorer les charges accumulées secrètement contre lui, les preuves +recueillies, les dépositions des témoins! Ses intérêts les plus chers +sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la +vie des siens, n'importe!... On lui dérobera les résultats de +l'instruction.</p> + +<p>Et c'est au dernier moment, lorsque déjà l'opinion est faite, quand déjà +sont convoqués les jurés qui doivent décider de son sort, qu'il lui sera +permis de prendre connaissance de son dossier.</p> + +<p>À cela, les sempiternels commentateurs répondent par des volumes +d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible +doctrine, les intérêts de l'univers entier, de la société, du juge, des +témoins... Comme s'il pouvait être des intérêts plus sacrés que ceux de +la défense! Comme si la justice humaine était infaillible! Comme s'il ne +valait pas mieux mille fois laisser échapper mille coupables que risquer +de condamner un seul innocent!</p> + +<p>Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant +l'assentiment du procureur de la République, et sous sa responsabilité, +le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture +ou copie, au prévenu ou à son conseil, de tout ou partie des +procès-verbaux, des interrogatoires ou des informations...</p> + +<p>Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme, +toujours disposé à interpréter la loi dans son sens le plus rigoureux, +et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son +bâton—de la part d'un ennemi avoué de Boiscoran—, cette facilité +donnée à la défense acquérait immédiatement une réelle signification.</p> + +<p>Mais était-ce celle que lui attribuait maître Folgat?</p> + +<p>—Je parierais que non, répondit maître Magloire, moi qui connais le +paroissien pour l'avoir pratiqué pendant des années. Sûr de soi, il +serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette +concession, c'est une porte dérobée qu'il se ménage en cas d'échec.</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que fût M. +Galpin-Daveline de la culpabilité de Jacques, il était toujours aussi +inquiet de ses moyens de défense. Vingt interrogatoires n'avaient rien +arraché au prévenu que des protestations d'innocence.</p> + +<p>Poussé à bout par le juge:</p> + +<p>—Je m'expliquerai, répondait-il, quand j'aurai vu mon défenseur.</p> + +<p>C'est le plus souvent l'unique réponse du stupide gredin qui ne cherche +qu'à gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de l'intelligence de +son ancien ami une trop haute idée pour n'être pas persuadé que son +mutisme opiniâtre cachait quelque chose de sérieux...</p> + +<p>Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement ménagé, des +témoignages achetés de longue main? M. Galpin-Daveline eût donné bonne +chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tôt qu'il avait accordé +cette communication.</p> + +<p>Avant de se décider, cependant, il était allé soumettre ses perplexités +au procureur de la République. L'excellent M. Daubigeon, qu'il avait +trouvé en train de se mirer dans la tranche dorée de ses bouquins +chéris, l'avait fort mal reçu.</p> + +<p>—Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'était-il écrié, je +suis prêt à vous en donner! Pour autre chose, serviteur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 4em;">«Quand la sottise est faite,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il est trop tard, ma foi!, de demander conseil!»</span><br /> +</p> + +<p>Si peu encourageant que fût l'accueil, M. Galpin-Daveline avait insisté:</p> + +<p>—En sommes-nous donc là, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une +sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il été commis? Avais-je +mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? Oui. Eh bien! +est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a été mon ami, et si j'ai dû +jadis épouser une de ses parentes!... Il n'est personne au tribunal qui +doute de la culpabilité de monsieur de Boiscoran, personne qui ose +blâmer ma conduite, et cependant c'est à qui me témoignera le plus de +froideur.</p> + +<p>—Voilà le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace ironique: on +vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.</p> + +<p class="c"><i>Probitas laudatur et alget!</i></p> + +<p> + +—Eh bien! oui, c'est vrai! s'était écrié à son tour M. Galpin-Daveline. +Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'eût pas eu le courage de +faire. Monsieur le procureur général m'a adressé des félicitations, +parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les +influences des coteries. Ceux-là mêmes qui devraient me soutenir, +m'encourager, me réconforter, se déclarent contre moi. Le procureur de +la République, mon allié naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un +ton d'insupportable ironie que monsieur le président, mon chef immédiat, +me disait ce matin: «Je ne sais guère de magistrats capables, comme +vous, de sacrifier à l'intérêt de la vérité et de la justice leurs +relations et leurs amitiés, vous êtes un homme antique, vous irez +loin!...»</p> + +<p>Le procureur de la République n'en avait pu supporter davantage.</p> + +<p>—Brisons là, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... Jacques +de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce que je sais, +c'est que c'était le plus aimable garçon de la terre, un hôte admirable, +un causeur et un érudit, et qu'il possédait les plus jolies éditions +d'Horace et de Juvénal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore, +et je suis désolé de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que +j'avais à Sauveterre les plus agréables relations, et que les voilà +brisées. Et c'est vous qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis +l'ambitieux? Est-ce donc moi qui ai tenu à attacher un nom à un procès +retentissant? Est-ce moi qui ai refusé de me récuser quand on me le +conseillait? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamné. Vous +devriez être au comble de vos vœux... Vous vous plaignez, cependant. Que +diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conçu un projet +assez admirable pour n'avoir jamais à se repentir de l'entreprise et du +succès...</p> + +<p class="c">Quid, tam dextro pede concipis ut te, +Conatus non poeniteat votique peracti!</p> + +<p> + +Après cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu'à se retirer.</p> + +<p>Et il s'était éloigné, en effet, furieux, mais en même temps bien résolu +à faire profit des rudes vérités dont venait de le souffleter M. +Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnaître l'interprète de la +pensée de tous.</p> + +<p>C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernières hésitations. +Et tout de suite il avait accordé la communication des pièces, en +recommandant à son greffier la plus grande complaisance.</p> + +<p>Ce n'est pas sans un profond étonnement que Méchinet avait entendu M. +Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la procédure. Il +connaissait à fond son patron, ce juge d'instruction dont il était comme +l'ombre depuis des années.</p> + +<p>—Toi, s'était-il dit, tu as peur.</p> + +<p>Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de +la justice de se départir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas +indispensables:</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, monsieur, avait répondu gravement le greffier, +ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.</p> + +<p>Mais, dès que le juge d'instruction eut le dos tourné, Méchinet se mit à +rire.</p> + +<p>Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il +soupçonnait la vérité, et à quel point je suis dévoué à la défense... +Quelle fureur, sac à papier! s'il venait jamais à apprendre que j'ai +trahi le secret de l'instruction, que j'ai été le messager de la +correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de +Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le geôlier, +pour que mademoiselle de Chandoré pût visiter son fiancé!</p> + +<p>Car il avait fait tout cela, c'est-à-dire quatre fois plus qu'il n'en +fallait pour être chassé du tribunal, et même pour devenir, pendant +quelques mois, le pensionnaire de Blangin.</p> + +<p>Il sentait des frissons lui courir le long de l'échine, quand il y +réfléchissait froidement, et il était entré dans une furieuse colère, un +soir que ses sœurs, les dévotes couturières, s'étaient avisées de lui +dire: «Décidément, Méchinet, tu es tout chose, depuis cette visite de +mademoiselle de Chandoré.»</p> + +<p>—Bavardes infernales! s'était-il écrié d'un accent à les faire rentrer +sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'échafaud!</p> + +<p>Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un +remords. M<sup>lle</sup> Denise l'avait complètement ensorcelé, et non moins +sévèrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-Daveline. +Assurément, M. Daveline n'avait rien fait de contraire à la loi, mais il +avait violé l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire +contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'être +taxé de faiblesse, il avait exagéré la dureté. Et, surtout, il avait +dirigé l'enquête uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le +crime eût été prouvé, et sans tenir compte des intérêts d'un prévenu qui +protestait de son innocence.</p> + +<p>Or, Méchinet y croyait fermement, à cette innocence, et il était +intimement persuadé que le jour où Jacques de Boiscoran verrait son +défenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle +ponctualité il se rendit au Palais attendre maître Magloire.</p> + +<p>Mais à midi, le célèbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il était +encore en conférence chez M. de Chandoré.</p> + +<p>Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.</p> + +<p>Et telle était son inquiétude qu'au lieu de rentrer déjeuner avec ses +sœurs, il envoya un garçon de bureau lui chercher un petit pain qu'il +arrosa d'un verre d'eau.</p> + +<p>Enfin, comme trois heures sonnaient, maître Magloire et maître Folgat +arrivèrent, et rien qu'à leur contenance, Méchinet comprit qu'il s'était +trompé, et que Jacques ne s'était pas justifié.</p> + +<p>Cependant, devant maître Magloire, il n'osa pas s'informer.</p> + +<p>—Voici les pièces, dit-il simplement, en posant sur une table un +immense carton. (Mais, tirant maître Folgat à l'écart:) Qu'arrive-t-il +donc? demanda-t-il.</p> + +<p>Certes, le greffier s'était conduit de façon à ce qu'on n'eût pas de +secret pour lui, et il s'était trop compromis pour qu'on ne fût pas +assuré de sa discrétion. Pourtant, maître Folgat n'osa pas prendre sur +lui de livrer le nom de M<sup>me</sup> de Claudieuse, et évasivement:</p> + +<p>—Il arrive, répondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie +pleinement... il ne manque que des preuves à ses allégations, et nous +nous occupons de les réunir...</p> + +<p>Et il alla s'asseoir près de maître Magloire, lequel était attablé déjà +et retirait du carton des quantités de paperasses. Avec ces documents, +il était aisé de suivre pas à pas l'œuvre de M. Galpin-Daveline, de se +rendre compte de ses efforts et de comprendre sa stratégie.</p> + +<p>C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchèrent tout d'abord. +Ils ne le trouvèrent pas. De la déposition de l'idiot, la nuit de +l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau +témoignage, de l'expertise des médecins, rien, pas un mot. M. +Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'était son droit. L'accusation +retient les témoins qui lui conviennent et écarte les autres.</p> + +<p>—Ah! le mâtin est habile! grommela maître Magloire, désappointé.</p> + +<p>L'habileté, en effet, était grande. M. Galpin-Daveline privait ainsi la +défense d'un de ses moyens les plus sûrs, d'un effet prévu, d'un sujet +de discussion passionné, d'un de ces incidents d'audience, peut-être, +qui agissent si puissamment sur l'esprit des jurés.</p> + +<p>—Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta maître +Magloire.</p> + +<p>Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle différence d'effet +et de résultat! Invoqué par l'accusation, Cocoleu était un témoin à +charge, et la défense pouvait s'écrier d'un accent indigné: «Quoi! c'est +sur le témoignage d'un être pareil que vous nous avez soupçonné d'un +crime!...»</p> + +<p>Appelé par la défense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte +un témoin à décharge, c'est-à-dire un de ces témoins que suspecte +toujours le jury, et c'était alors l'accusation qui s'écriait: +«Qu'espérez-vous de ce pauvre idiot, dont l'état mental est tel que nous +avons négligé sa déposition quand il vous accusait!»</p> + +<p>—S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura maître Folgat, c'est +évidemment une chance considérable qui nous est ravie. Voilà le pivot de +l'affaire changé. Mais alors, comment monsieur Daveline établit-il la +culpabilité?</p> + +<p>Oh! le plus simplement du monde.</p> + +<p>La déclaration de M. de Claudieuse précisant l'heure du crime était le +point de départ de M. Daveline. De là, il passait immédiatement à la +déposition du gars Ribot, qui avait rencontré M. de Boiscoran se +dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime; et au +témoignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois +après le crime commis. Trois autres témoins découverts au cours de +l'instruction précisaient encore l'itinéraire de M. de Boiscoran. Et +avec cela seul, en rapprochant les heures, M. Daveline arrivait à +prouver jusqu'à l'évidence que le prévenu était allé au Valpinson et non +ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime.</p> + +<p>Qu'y faisait-il? À cette question, la prévention répondait par les +charges relevées dès le premier jour: par l'eau où Jacques s'était lavé +les mains, par l'enveloppe de cartouche trouvée sur le théâtre du crime, +par l'identité des grains de plomb extraits de la blessure de M. de +Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies +à Boiscoran.</p> + +<p>Et nulle discussion, nul écart, pas une supposition. C'était simple, +précis et formidable à la fois, et en apparence aussi irréfutable qu'une +déduction mathématique.</p> + +<p>—Innocent ou coupable, dit maître Magloire à son jeune confrère, +Jacques est perdu si vous n'arrivez pas à recueillir quelque preuve +contre madame de Claudieuse. Et même en ce cas, même si la justice admet +que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que +Jacques n'est pas complice...</p> + +<p>Cependant, ils passèrent une partie de la nuit à bien examiner tous les +interrogatoires et à étudier chacun des points de l'accusation.</p> + +<p>Et le matin, sur les neuf heures, après quelques heures seulement de +sommeil, ils se rendaient ensemble à la prison.</p> + + + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3> + + +<p>Le geôlier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit à sa +femme:</p> + +<p>—J'en ai assez décidément de l'existence que je mène ici. J'ai trop +peur. On m'a payé pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux m'en +aller.</p> + +<p>—Tu n'es qu'un sot, lui avait répondu sa femme. Tant que monsieur de +Boiscoran sera prisonnier, on peut espérer des profits. Tu ne sais pas +ce que ces Chandoré sont riches. Il faut rester...</p> + +<p>Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prétention d'être le +maître du logis. Il y criait très fort. Il y jurait à écailler le crépi +des murs. Il s'oubliait jusqu'à démontrer à tour de bras qu'il était le +plus fort. Seulement... Seulement, M<sup>me</sup> Blangin ayant décidé qu'il +resterait, il restait... Et assis à l'ombre, devant sa porte, en proie +aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque maître +Magloire et maître Folgat se présentèrent à la prison, munis d'un +laissez-passer de M. Galpin-Daveline.</p> + +<p>Dès qu'ils entrèrent, il se leva. Pensant bien que M<sup>lle</sup> Denise les +avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment +son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:</p> + +<p>—Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un +sourire obséquieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre +la clef de la cellule.</p> + +<p>Maître Magloire le retint.</p> + +<p>—Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>—Comme ci comme ça, répondit le geôlier.</p> + +<p>—Qu'a-t-il?</p> + +<p>—Eh! ce qu'ont tous les accusés quand ils voient que leur affaire prend +une vilaine tournure.</p> + +<p>Les défenseurs échangèrent un regard attristé. Il était clair que +Blangin croyait à la culpabilité de Jacques, et c'était d'un sinistre +augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont d'ordinaire le flair +excellent, et souvent les avocats les consultent, à peu près comme un +auteur prend l'avis des gens du théâtre où il donne une pièce.</p> + +<p>—Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea maître Folgat.</p> + +<p>—À moi, personnellement, presque rien, répondit le geôlier. (Et +secouant la tête:) Mais on a son expérience, n'est-ce pas? +poursuivit-il. Quand un accusé vient de recevoir son avocat, je monte +toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose, +histoire de lui remettre du cœur au ventre... C'est pourquoi, hier, dès +que maître Magloire a été parti, j'ai grimpé les escaliers quatre à +quatre...</p> + +<p>—Et vous avez trouvé monsieur de Boiscoran malade!</p> + +<p>—Je l'ai trouvé dans un état à faire pitié, messieurs. Il était étendu +à plat ventre sur son lit, la tête enfoncée dans son oreiller, ne +bougeant pas plus qu'une souche. J'étais dans sa cellule depuis plus +d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu... Je secouais mes +clefs, je piétinais, je toussais, rien... L'inquiétude me prend, je +m'approche et je lui tape sur l'épaule: «Hé! monsieur!...» Cristi! Il +bondit haut comme ça, et se mettant sur son séant. «Qu'est-ce que vous +me voulez?» dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui +expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien désagréable de +passer aux assises, mais qu'après tout on n'en meurt pas, et que même on +en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi +bien fait de chanter «femme sensible!»<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>... Plus je lui parlais, plus +ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: «Sortez! se +met-il à crier, sortez!»...</p> + +<p>Il s'interrompit et se détourna pour tirer une bouffée de sa pipe. Mais +elle était éteinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua:</p> + +<p>—Je pouvais lui répondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules +quand il me plaît et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers +sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc; +seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction... +Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu +des désespoirs... Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce +pauvre jeune homme. Il avait sauté à terre dès que j'avais eu les talons +tournés, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout +haut. Il était plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des +joues des larmes si grosses que je les voyais...</p> + +<p>Chacun de ces détails éveillait un remords dans le cœur de maître +Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'était pas sensiblement +modifiée, mais il avait eu le temps de réfléchir et il se reprochait +amèrement sa dureté.</p> + +<p>—J'étais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait +le geôlier, quand voilà que tout à coup, monsieur de Boiscoran saute sur +la porte et se met à la secouer et à la taper à grands coups de pied et +à appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il +ne me sache pas si près, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a monté +l'escalier en courant. Dès que je parais: «J'ai le droit, n'est-ce pas, +de recevoir des visites?... Et personne n'est venu me +demander?—Personne.—Vous en êtes bien sûr?... Très sûr!...»</p> + +<p>»C'était comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le +front à deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! Et j'ai une +mère, une fiancée, des amis! Allons, c'est fini!... Je n'existe plus, je +suis abandonné, réprouvé, renié!..." Il disait cela d'une voix à tirer +des larmes des pierres de la prison, et moi, ému, je lui proposai +d'écrire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandoré. Mais +aussitôt, entrant en fureur: "Non, jamais! s'écria-t-il, jamais, +laissez-moi, je n'ai plus qu'à mourir..."</p> + +<p>Maître Folgat n'avait pas prononcé une parole, mais sa pâleur trahissait +son émotion.</p> + +<p>—Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'étais pas +rassuré du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de +chance. J'y ai eu, depuis que je suis à Sauveterre, un suicide et une +tentative de suicide. Sitôt sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un +pauvre diable de détenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu +que nous monterions la garde à tour de rôle, pour ne pas perdre l'accusé +de vue une minute. Mais la précaution était inutile. Le soir, quand on +monta le dîner de monsieur de Boiscoran, il était tout à fait calme, et +même il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait +conserver ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles +que lui donnera son dîner d'hier, il n'ira pas loin. À peine avait-il +avalé quatre bouchées qu'il fut pris d'un tel étouffement que nous avons +cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et même +je pensais que ce serait peut-être un bonheur. Enfin, vers neuf heures, +il était à peu près remis, et il est resté toute la nuit accoudé à sa +fenêtre...</p> + +<p>Maître Magloire était à bout.</p> + +<p>—Montons, dit-il à son jeune confrère.</p> + +<p>Ils montèrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils +aperçurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher +doucement.</p> + +<p>—Qu'arrive-t-il donc? demandèrent-ils à voix basse.</p> + +<p>—Je crois qu'il dort, répondit le détenu. Pauvre homme! Il rêve +peut-être qu'il est libre dans son beau château.</p> + +<p>Sur la pointe du pied, maître Folgat s'approcha du guichet.</p> + +<p>Mais Jacques était éveillé. Il avait entendu des pas et des voix, et il +venait de sauter à terre.</p> + +<p>Blangin ouvrit donc la porte, et dès le seuil:</p> + +<p>—Je vous amène du renfort, mon ami, dit maître Magloire au prisonnier. +Maître Folgat, mon confrère venu de Paris avec votre mère...</p> + +<p>Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.</p> + +<p>—Je vois que vous m'en voulez, reprit le célèbre avocat de Sauveterre, +j'ai été vif, hier, beaucoup trop vif...</p> + +<p>Jacques secoua la tête et reprit d'un ton glacé:</p> + +<p>—Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai réfléchi, et maintenant je vous +remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. Si je passais +en cour d'assises, innocent, je serais condamné comme assassin et +incendiaire. J'aviserai à ne pas passer en cour d'assises...</p> + +<p>—Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!</p> + +<p>—Si. Du moment où vous, qui êtes mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui +donc me croirait!</p> + +<p>—Moi! s'écria maître Folgat. Moi, qui sans vous connaître croyais à +votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu!</p> + +<p>Plus prompt que la pensée, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune +avocat, et la serrant d'une étreinte convulsive:</p> + +<p>—Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'écria-t-il, +merci!... Soyez béni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi!</p> + +<p>C'était la première fois, depuis son arrestation, que l'infortuné +tressaillait d'espérance et de joie. Ce ne fut, hélas, qu'un +tressaillement. Son regard, presque aussitôt, s'éteignit, son front +devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:</p> + +<p>—Malheureusement, reprit-il, nul désormais ne peut rien pour moi. +Maître Magloire a dû vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes +explications; je n'ai pas de preuves... ou du moins, pour en fournir, il +me faudrait descendre à de tels détails que la justice ne saurait les +admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais +à tout jamais avili à mes yeux... Il est de ces confidences dont il est +interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces +voiles que, même au prix de la vie, on ne soulève pas... Mieux vaut être +condamné innocent qu'être acquitté infâme et dégradé. Messieurs, je +renonce à me défendre...</p> + +<p>Pour examiner ainsi, à quel parti désespéré s'était-il donc arrêté? Ses +défenseurs tremblaient de le deviner.</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit +maître Folgat.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous n'êtes pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez +des parents, des amis...</p> + +<p>Un sourire d'amère ironie crispait les lèvres de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>—Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, à eux qui n'ont pas +même eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement fût +rendu!... À eux dont le verdict impitoyable a devancé celui de la cour +d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me +vient le premier témoignage de sympathie.</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas vrai! s'écria maître Magloire, et vous le savez bien!</p> + +<p>Jacques ne parut pas l'entendre.</p> + +<p>—Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours +prospères... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon étaient mes +amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable +des juges, et l'autre, qui est procureur de la République, n'a pas même +essayé de venir à mon secours... Maître Magloire aussi était mon ami, et +cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il +comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour +m'assister de ses conseils et de son expérience... Et quand j'ai +entrepris de lui démontrer mon innocence, il m'a répondu que je mentais.</p> + +<p>De nouveau le célèbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain.</p> + +<p>—Des parents! continuait Jacques d'un accent où vibraient toutes ses +colères, j'en ai, vous avez raison, j'ai un père et une mère... Où +sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalité inouïe, se débat +misérablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide +des intrigues? Mon père, tranquillement, reste à Paris, tout à ses +occupations et à ses plaisirs accoutumés... Ma mère est accourue à +Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a +fait savoir qu'il m'était permis de recevoir sa visite. Je l'attendais +hier, mais le malheureux accusé d'un crime n'est plus son fils! C'est en +vain que du fond de l'abîme je l'ai appelée, c'est en vain que je l'ai +attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon cœur! Elle n'est +pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde désormais, et vous +voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi...</p> + +<p>Maître Folgat n'eut pas l'idée de discuter. À quoi bon! Est-ce que le +désespoir raisonne? Il dit simplement:</p> + +<p>—Vous oubliez mademoiselle de Chandoré, monsieur.</p> + +<p>Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long +frémissement:</p> + +<p>—Denise!... murmura-t-il.</p> + +<p>—Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son +dévouement et tout ce qu'elle a tenté pour vous. Direz-vous qu'elle vous +abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes +ses timidités et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans +votre prison! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car +elle pouvait être découverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle +n'a pas hésité...</p> + +<p>—Ah! vous êtes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant à le +briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il, +que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'autant plus +affreux que je sais quelles félicités je perds! Ne voyez-vous donc pas +que j'aime Denise comme jamais femme n'a été aimée! Ah! s'il ne +s'agissait que de moi!... Moi, du moins, j'ai une faute à expier. Mais +elle! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouvé sur son chemin! (Il demeura +pensif une minute, puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma +mère, elle n'est venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a +tout révélé. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du +crime...</p> + +<p>—Vous vous trompez, Jacques, prononça maître Magloire, mademoiselle de +Chandoré ne sait rien...</p> + +<p>—Est-ce possible!</p> + +<p>—Maître Magloire n'a point parlé devant elle, ajouta maître Folgat, et +nous avons fait promettre à monsieur de Chandoré de garder le secret. +J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la vérité à +mademoiselle Denise.</p> + +<p>—Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculpé?</p> + +<p>—Elle ne se l'explique pas.</p> + +<p>—Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?</p> + +<p>—Vous lui diriez que vous l'êtes, qu'elle refuserait de vous croire...</p> + +<p>—Et cependant elle n'est pas venue hier...</p> + +<p>—Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vérité, on a dû la +révéler à votre mère. Madame de Boiscoran a été comme foudroyée par ce +dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est restée sans connaissance +entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue à elle, sa +première parole a été pour vous, mais il était trop tard pour se +présenter à la prison...</p> + +<p>En invoquant le nom de M<sup>lle</sup> Denise, maître Folgat avait trouvé le +moyen le plus sûr, et peut-être le seul, de briser la volonté de +Jacques.</p> + +<p>—Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.</p> + +<p>—En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez conçu, +répondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: «Soit!» Et je serais +le premier à vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation. +Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait +un aveu.</p> + +<p>—Que faire?</p> + +<p>—Vous défendre, lutter...</p> + +<p>—Sans espoir?</p> + +<p>—Oui, même sans espoir. Est-ce que jamais, en présence de l'ennemi, +vous avez été tenté de vous faire sauter la cervelle? Non. Vous saviez +cependant que les Prussiens étaient les plus nombreux et que +probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! Eh bien! vous êtes en +présence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'être vaincu, +c'est-à-dire condamné, que je vous dirais encore: «Il faut combattre!» +Vous seriez condamné et à la veille de monter à l'échafaud, que je vous +dirais toujours: «Il faut vivre jusque-là, car d'ici là tel événement +peut surgir qui dénonce le coupable!» Et dût cet événement ne se pas +présenter, je vous répéterais quand même: «Il faut attendre le bourreau +pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont +vous êtes victime et une dernière fois affirmer votre innocence...»</p> + +<p>Peu à peu, à la voix de maître Folgat, Jacques s'était redressé.</p> + +<p>—Sur mon honneur, monsieur, prononça-t-il, je vous jure que j'aurai le +courage d'aller jusqu'au bout.</p> + +<p>—Bien! approuva maître Magloire, bien, très bien!</p> + +<p>—Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.</p> + +<p>—Avant tout, répondit maître Folgat, je prétends recommencer, à votre +profit, l'instruction si incomplète de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir +même, madame votre mère et moi partons pour Paris. Je viens vous +demander les renseignements nécessaires, et aussi les moyens d'explorer +votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez +emprunté le nom et la servante qui vous servait...</p> + +<p>Un grincement de verrous l'interrompit.</p> + +<p>Le judas pratiqué dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage +se collait le visage rubicond de Blangin.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous +prie de descendre dès que vous aurez terminé avec ces messieurs...</p> + +<p>Jacques était devenu très pâle.</p> + +<p>—Ma mère! murmura-t-il. (Et tout aussitôt:) Ne vous éloignez pas! +cria-t-il au geôlier, nous allons avoir fini! (Trop grande était son +agitation pour qu'il pût la maîtriser.) Il faut que nous en restions là +pour aujourd'hui, messieurs, dit-il à maître Magloire et à maître +Folgat, je n'ai plus ma tête à moi...</p> + +<p>Mais maître Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, était résolu à +partir pour Paris le soir même.</p> + +<p>—Le succès dépend de la rapidité de nos mouvements, prononça-t-il. +Permettez-moi d'insister pour obtenir immédiatement les quelques +renseignements dont j'ai besoin.</p> + +<p>—C'est une tâche impossible que vous entreprenez, monsieur..., +commença-t-il.</p> + +<p>—Faites toujours ce que mon confrère vous demande, interrompit maître +Magloire.</p> + +<p>Sans plus résister, et, qui sait!, agité peut-être du secret espoir +qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait +des moindres circonstances de ses relations avec M<sup>me</sup> de Claudieuse. +Il lui apprit à quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin +elle prenait, et comment elle était vêtue le plus habituellement.</p> + +<p>Les clefs de la maison étaient à Boiscoran, dans un tiroir que Jacques +indiquait. Il n'y avait qu'à les demander à Antoine.</p> + +<p>Il dit ensuite comment on arriverait peut-être à savoir au juste ce +qu'était devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunté le nom. Sir +Francis Burnett avait un frère à Londres. Jacques ignorait son adresse +précise, mais il savait qu'il faisait des affaires considérables avec +l'Inde, et qu'il avait été autrefois le caissier principal de la célèbre +maison de banque Gilmour et Benson.</p> + +<p>Quant à sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son +ménage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux fermés, sur la +seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré, et jamais il ne s'était occupé d'elle autrement +que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps à autre quelque +gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il +l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle +était née à Folkestone, où ses parents tenaient une auberge de matelots, +et qu'avant de venir en France, elle avait habité Liverpool, où elle +était femme de chambre à l'hôtel <i>Adolphi.</i></p> + +<p>Soigneusement, maître Folgat prit note de tous ces renseignements.</p> + +<p>—En voici plus qu'il ne faut, s'écria-t-il, pour ouvrir la campagne! Je +n'ai plus à vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de +la rue des Vignes.</p> + +<p>—Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le +même tiroir que les clefs. Là sont aussi tous les titres et tous les +papiers relatifs à la maison. Enfin, vous feriez peut-être bien +d'emmener Antoine, qui est un homme dévoué.</p> + +<p>—Certes, je l'emmènerai, puisque vous le permettez, dit le jeune +avocat. (Et serrant précieusement toutes ses notes:) Mon voyage, +ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, à mon +retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de +défense... D'ici là, mon cher client, bon courage.</p> + +<p>Sur quoi, ayant appelé Blangin pour qu'il leur ouvrît la porte, et donné +à Jacques de Boiscoran une poignée de main, maître Folgat et maître +Magloire se retirèrent.</p> + +<p>—Eh bien! descendons-nous, à présent? demanda le geôlier.</p> + +<p>Mais Jacques ne lui répondit pas. C'est du plus profond du cœur qu'il +avait souhaité la visite de sa mère; puis voici qu'au moment de la voir, +il se sentait assailli de toutes sortes d'appréhensions vagues. La +dernière fois qu'il l'avait embrassée, c'était à Paris, dans le beau +salon de leur hôtel. Il partait, le cœur gonflé d'espérance et de joie, +pour rejoindre M<sup>lle</sup> Denise, et il se rappelait que sa mère lui avait +dit: «Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage...»</p> + +<p>Et c'est dans le parloir d'une prison, accusé d'un crime abominable, +qu'il allait la revoir... Et peut-être doutait-elle de son innocence!</p> + +<p>—Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le geôlier.</p> + +<p>À la voix de cet homme, Jacques tressaillit.</p> + +<p>—Je suis à vous, répondit-il, marchons!</p> + +<p>Et tout en descendant l'escalier, il n'était préoccupé que de composer +son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut +pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation.</p> + +<p>Au bas de l'escalier, montrant une porte:</p> + +<p>—Voilà le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir, +vous m'appellerez.</p> + +<p>Sur le seuil, Jacques s'arrêta.</p> + +<p>Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle voûtée, +éclairée par deux étroites fenêtres armées d'une double rangée de +solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scellé dans +le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumière, était +assise ou plutôt affaissée, et comme privée de sentiment, la marquise de +Boiscoran.</p> + +<p>L'apercevant, Jacques eut à peine la force d'étouffer un cri de douleur +et d'effroi. Était-ce bien sa mère, cette vieille femme amaigrie, au +teint plombé, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient!</p> + +<p>—Ô mon Dieu! murmura-t-il.</p> + +<p>Elle l'entendit, car elle releva la tête; et le reconnaissant, elle +essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle retomba +lourdement sur le banc en s'écriant:</p> + +<p>—Jacques, mon fils!</p> + +<p>Elle aussi, elle était épouvantée, en voyant ce qu'avaient fait de +Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.</p> + +<p>Mais déjà il s'était agenouillé à ses pieds, sur les dalles boueuses, et +d'une voix à peine intelligible:</p> + +<p>—Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te +cause?</p> + +<p>Elle le considéra un moment avec une expression, délirante, puis tout à +coup, lui prenant la tête à deux mains et l'embrassant avec une violence +passionnée:</p> + +<p>—Si je te pardonne!... s'écria-t-elle. Hélas! qu'ai-je à te pardonner! +Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!</p> + +<p>Jacques respira plus librement. À l'accent de sa mère, il comprit +qu'elle était sûre de lui.</p> + +<p>—Et mon père? interrogea-t-il.</p> + +<p>De fugitives rougeurs marbrèrent les joues blêmes de la marquise.</p> + +<p>—Je le verrai demain, répondit-elle, car je pars ce soir avec maître +Folgat...</p> + +<p>—Quoi! faible comme tu l'es!</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Mon père ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? Comment +n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?</p> + +<p>—C'est précisément parce qu'il est sûr de ton innocence qu'il reste à +Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prétend que la justice ne +saurait se tromper...</p> + +<p>—Je l'espère bien! fit Jacques avec un sourire forcé. (Et changeant +aussitôt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas +accompagnée?</p> + +<p>—Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a été convenu +qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et +je voulais, moi, te parler de cette exécrable femme! Jacques, mon pauvre +enfant, vois où t'a conduit une passion coupable!</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>—Tu l'aimais? reprit M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>—J'ai cru l'aimer.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette âme troublée.</p> + +<p>—Il n'y a donc rien à espérer d'elle, ni pitié ni remords...</p> + +<p>—Rien. Je l'ai abandonnée, elle s'est vengée. Elle m'avait prévenu...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran soupira.</p> + +<p>—C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que +j'ignorais tout, je me suis trouvée près d'elle à l'église, et +involontairement, j'admirais son calme recueillement, la pureté de son +regard, la noblesse et la simplicité de son maintien.</p> + +<p>Hier, quand j'ai appris la vérité, j'ai frémi! J'ai compris combien doit +être redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son +amant est en prison accusé du crime qu'elle a commis!</p> + +<p>—Rien au monde ne saurait la troubler, ma mère.</p> + +<p>—Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a +tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle fût démasquée?</p> + +<p>Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas à paraître, annonçant à +M<sup>me</sup> de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.</p> + +<p>Elle se retira, en effet, après avoir une dernière fois embrassé son +fils.</p> + +<p>Et le soir même, ainsi qu'il était convenu, elle prenait, avec maître +Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.</p> + + + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3> + + +<p>Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même, +calomniaient le marquis de Boiscoran.</p> + +<p>Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était certes +pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il avait sévèrement +défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, même pour ses marchands +de curiosités; il ne sortait plus, la poussière s'amassait sur ses +collections, et rien n'était capable de le tirer de son morne abattement +que l'arrivée d'une lettre de Sauveterre.</p> + +<p>Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la marquise ou +de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître Magloire, de M. de +Chandoré, de M<sup>lle</sup> Denise et du docteur Seignebos lui-même. Et ainsi +il pouvait suivre à distance toutes les phases et jusqu'aux moindres +incidents du procès.</p> + +<p>Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en +conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours pas.</p> + +<p>Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de M<sup>lle</sup> de Chandoré, une +lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de préparer sa +malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il avait ordonné de la +défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne partirait pas. «Il se +passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le +marquis», disait aux autres domestiques le valet de chambre de +confiance.</p> + +<p>Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses nuits +dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à peine, ne +dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa +table, il avait rangé bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et +sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles, +commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la +vérité de cette masse de détails et de renseignements.</p> + +<p>C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier moment. +C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque courrier une +incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il était assailli par les +plus horribles craintes. Il les écartait, mais toujours elles +revenaient, plus fortes et plus irrésistibles à chaque fois, comme les +lames de la marée montante.</p> + +<p>Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. Ses +angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la veille maître +Folgat lui avait écrit: <i>«Demain cesseront nos incertitudes. Demain le +secret sera levé, et M. Jacques pourra recevoir maître Magloire, le +défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, vous aurez des nouvelles.»</i></p> + +<p>Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois +déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas venu, +lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air effaré:</p> + +<p>—Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec +Antoine, le domestique de monsieur Jacques...</p> + +<p>Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore que +la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était par les +fatigues d'une nuit de chemin de fer.</p> + +<p>Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le valet de +chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix frémissante, de cette +voix qui sollicite et cependant redoute une réponse décisive:</p> + +<p>—Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Heureux ou malheureux?</p> + +<p>—Triste!</p> + +<p>—Dieu! Jacques aurait-il avoué?</p> + +<p>—Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!</p> + +<p>—Il s'est disculpé, alors?</p> + +<p>—Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous +tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour +ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui +manquent.</p> + +<p>Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.</p> + +<p>—En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.</p> + +<p>—Ne le croyez-vous donc pas?</p> + +<p>—Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...</p> + +<p>—Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître Folgat, qui +vient d'arriver par le même train que moi, et que vous verrez +aujourd'hui même, espère en découvrir.</p> + +<p>—Des preuves de quoi?</p> + +<p>Peut-être M<sup>me</sup> de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle +avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait.</p> + +<p>—Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de +Claudieuse...</p> + +<p>—Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:) +C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il.</p> + +<p>La marquise ne répondit pas.</p> + +<p>—Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de +Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu se venger...</p> + +<p>—Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari.</p> + +<p>—Elle voulait être libre...</p> + +<p>D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:</p> + +<p>—Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour +aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!</p> + +<p>—Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de +coïncidences inouïes...</p> + +<p>—Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain de +quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. Pensez-vous +donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils +sont victimes de la fatalité, d'une intrigue ténébreuse et, enfin, d'une +erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, à +notre époque, après l'enquête du juge d'instruction et l'examen de la +chambre des mises en accusation...</p> + +<p>—Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances.</p> + +<p>—Et si elles échouent?... M<sup>me</sup> de Boiscoran baissa la tête.</p> + +<p>—Qu'adviendrait-il? insista le marquis.</p> + +<p>—Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions +cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.</p> + +<p>La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face +s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable colère +étincelait dans ses yeux.</p> + +<p>—Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, et +c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute +naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe +en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un Boiscoran au +bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prétends pas qu'un +Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entraînements +insensés... Seulement, un Boiscoran revenu à lui se ferait justice +lui-même. Le sang lave tout. Jacques, lui, préfère le bourreau, il +attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera +content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années +de travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de +mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon +fils!</p> + +<p>Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure +atroce.</p> + +<p>—Monsieur! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si +vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre passé... +Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle +année monsieur de Margeril a refusé de se battre avec moi!</p> + +<p>L'indignation rendait des forces à la marquise.</p> + +<p>—Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire cela, +après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu!</p> + +<p>—Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels souvenirs +qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous +invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous +parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais être à mon gré +ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas éclaircir mes +doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos. +Nous avons vécu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi +qu'un mur d'airain, s'est dressé le soupçon.</p> + +<p>Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison à +mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon fils!</p> + +<p>Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses, +reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau +limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre secousse, remontent à la +surface.</p> + +<p>Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de Boiscoran se +tordait les mains.</p> + +<p>—Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est horrible, +monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice infâme au +martyre que j'endure!</p> + +<p>M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.</p> + +<p>—Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai été imprudente et inconsidérée. +J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait fête, et +vous, mon mari, mon guide, tout à votre ambition, vous paraissiez +m'abandonner... Je n'ai pas su prévoir les conséquences d'une +coquetterie bien inoffensive...</p> + +<p>—Voyez-les donc, maintenant, ces conséquences. Après trente ans, je +renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il +expie la faute de sa mère. Fatalement, votre fils devait convoiter et +prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il +périsse par un adultère...</p> + +<p>—Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur!</p> + +<p>—Je ne sais rien...</p> + +<p>—Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous êtes refusé à une +explication qui m'eût justifiée...</p> + +<p>—C'est vrai, j'ai reculé devant une explication qui, avec votre +intraitable orgueil, eût abouti fatalement à une rupture, c'est-à-dire à +un affreux scandale.</p> + +<p>La marquise eût pu répondre à son mari qu'en se refusant à sa +justification, il avait renoncé au droit d'articuler un reproche. À quoi +bon!</p> + +<p>—Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un +homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livré son +nom. Je suis allé le trouver en lui disant que j'exigeais une +satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler, +même à nos témoins, le motif réel de notre rencontre. Il m'a refusé la +satisfaction que je lui demandais, répondant qu'il ne me la devait pas, +que vous aviez été calomniée et qu'il ne se battrait avec moi que si je +l'insultais publiquement...</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Que faire après cela? Commencer une enquête? Vos précautions devaient +être prises pour qu'elle n'aboutît pas. Vous épier? C'eût été me +dégrader inutilement, puisque vous étiez sur vos gardes. Fallait-il +plaider en séparation? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous +traîner devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et +m'exposer aux railleries du vôtre... J'avais le droit de nous avilir, de +déshonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier +dans les journaux... Ah! plutôt être dupe mille fois!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran semblait confondue.</p> + +<p>—Voilà donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis +tant d'années...</p> + +<p>—Oui. Voilà pourquoi, tout à coup, j'ai renoncé aux affaires, moi que +vous appeliez ambitieux. Voilà pourquoi je me suis dérobé au monde, où +toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage... +Voilà pourquoi, vous abandonnant l'éducation de votre fils et la +direction de votre maison, je suis devenu l'enragé collectionneur, le +maniaque égoïste que l'on connaît! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement +que vous découvrez que vous avez gâté ma vie?</p> + +<p>Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont +M<sup>me</sup> de Boiscoran enveloppait son mari.</p> + +<p>—Vous m'aviez dit vos injustes soupçons, monsieur, répondit-elle, mais +j'étais forte de mon innocence, et j'espérais que le temps et ma +conduite les avaient effacés...</p> + +<p>—La foi perdue ne revient plus.</p> + +<p>—Jamais l'épouvantable idée ne m'était venue que vous doutiez, que vous +pouviez douter de votre paternité!</p> + +<p>Le marquis de Boiscoran secouait la tête.</p> + +<p>—C'était ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais +Jacques. Oui, malgré tout, malgré moi-même, je l'aimais! N'avait-il pas +toutes les qualités qui sont l'orgueil et la joie d'une famille! +N'était-il pas généreux et fier, ouvert à tous les nobles sentiments, +affectueux et toujours empressé de me plaire! Jamais je n'ai eu qu'à me +louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette exécrable +guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il +pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donnée!... Toujours, de +tous côtés, me sont venues à son sujet des félicitations. On me vantait +son intelligence, son application au travail. Hélas! c'est quand on me +disait que j'étais un heureux père que j'étais le plus malheureux des +hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, d'un mouvement +irrésistible, de l'attirer sur mon cœur! Mais aussitôt le doute horrible +tressaillait en moi. S'il n'était pas mon fils!... Et je le repoussais, +et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre.</p> + +<p>Sa colère s'épuisait, usée par son excès même. Il s'attendrissait. Et se +laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains:</p> + +<p>—S'il était mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il était innocent... +Ah! ce doute est intolérable!... et moi qui me suis obstiné à ne pas +bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour lui!... Je pouvais tout, au +début. Il m'eût été si facile d'obtenir que l'instruction fût confiée à +un autre qu'à ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son +ennemi mortel!</p> + +<p>M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise était intraitable. +Et cependant, blessée aussi cruellement qu'une femme puisse l'être, elle +refoulait toutes les révoltes de son être et, songeant à son fils, elle +demeurait humble.</p> + +<p>Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans +la soirée de son départ, elle la tendit à son mari en disant:</p> + +<p>—Voulez-vous lire ce que vous écrit notre fils, monsieur?</p> + +<p>D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe +brisée, il lut:</p> + +<p><i>M'abandonnez-vous donc, mon père, quand tout le monde m'abandonne? +Jamais votre affection ne m'a été si nécessaire. Le péril est immense. +Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne +s'est vu. Peut-être me sera-t-il impossible de démontrer mon innocence. +Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un +crime stupide et lâche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma résolution est +prise, je lutterai jusqu'au bout... Jusqu'à mon dernier souffle, je +défendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... Mais +il est de ces choses qu'on n'écrit pas, et qu'on ne peut dire qu'à son +père... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main +serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation suprême à votre +malheureux fils.</i></p> + +<p>D'un bloc, le marquis s'était dressé.</p> + +<p>—Oh, oui! bien malheureux! s'écria-t-il. (Et s'inclinant à demi devant +sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de +tout me dire...</p> + +<p>L'amour de la mère étouffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre +d'une hésitation, et comme si rien ne se fût passé, M<sup>me</sup> de Boiscoran +répéta le récit de Jacques à maître Magloire.</p> + +<p>Le marquis semblait un homme assommé.</p> + +<p>—C'est inouï! répétait-il. (Et quand sa femme eut achevé:) Voilà donc, +reprit-il, pourquoi Jacques s'était si fort irrité quand vous lui avez +parlé d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que, +s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre... Nous ne +comprenions pas cette aversion...</p> + +<p>—Hélas! ce n'était pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que +servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.</p> + +<p>En moins d'une minute, les résolutions les plus opposées se lurent sur +le visage de M. de Boiscoran. Il hésita, et enfin:</p> + +<p>—Tout ce qui est possible pour réparer mon inaction, dit-il, je le +ferai. J'irai à Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauvé. Monsieur de +Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le +demande...</p> + +<p>Deux larmes brûlantes, les premières depuis le commencement de cette +scène, jaillirent des yeux de la marquise.</p> + +<p>—Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me +demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, excepté +cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura pitié de nous, +maître Folgat nous sauvera.</p> + + + +<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3> + + +<p>Déjà maître Folgat était à l'œuvre.</p> + +<p>Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de +l'inconnu, fièvre de la lutte, incertitude du résultat, convoitise du +succès, affection, intérêt, passion, tout se réunissait pour exalter le +génie du jeune avocat et fouetter son activité. Et au-dessus de tout +encore planait, mystérieux et indéfinissable, le sentiment que lui +inspirait M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p> + +<p>Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'était pas de +l'amour, car dire amour, c'est dire espérance, et il savait bien que +toute et à tout jamais M<sup>lle</sup> Denise appartenait à Jacques; c'était un +sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se dévouer pour +elle et désirer d'être pour quelque chose dans sa vie et dans son +bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant +ses clients, il était resté à Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il +voulait sauver Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>À peine arrivé à la gare, il avait laissé la marquise de Boiscoran à la +garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'était fait +conduire chez lui.</p> + +<p>La veille, il avait adressé une dépêche, son domestique l'attendait. En +moins de rien, il eut changé de vêtements. Remontant aussitôt en +voiture, il partit à la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, à +éclaircir cette ténébreuse intrigue.</p> + +<p>C'était un certain Goudar, qui avait à la préfecture de police des +fonctions assez mal définies, mais assez bien rétribuées pour lui donner +l'aisance. C'était un de ces agents à tout faire, que la police réserve +pour les opérations délicates et les expéditions scabreuses, où il faut +à la fois du flair et du tact, une intrépidité à toute épreuve et un +imperturbable sang-froid.</p> + +<p>Maître Folgat avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier, lors +de l'affaire de la Société d'Escompte mutuel. Lancé sur les traces du +gérant, qui s'était enfui laissant un déficit de plusieurs millions, +Goudar l'avait rejoint et arrêté au Canada, après trois mois de courses +effrénées à travers l'Amérique.</p> + +<p>Mais le jour de son arrestation, ce gérant n'avait sur lui, dans son +portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs. +Qu'étaient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, il répondit +qu'ils étaient dissipés; qu'il avait joué à la Bourse, qu'il avait été +malheureux...</p> + +<p>Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcité par l'appât d'une +récompense magnifique, il se remit en campagne et réussit, en moins de +six semaines, à retrouver seize cent mille francs qui avaient été +déposés à Londres chez une femme de mœurs équivoques.</p> + +<p>L'histoire elle-même est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le génie +d'investigation, la fertilité de ressources et d'expédients qu'avait dû +déployer Goudar pour obtenir un tel résultat. Or, maître Folgat le +savait exactement, lui qui avait été le conseil et l'avocat des +actionnaires de la Société d'Escompte mutuel. Et il s'était bien juré +que si jamais une occasion se présentait, c'est à cet habile homme qu'il +aurait recours.</p> + +<p>Goudar, qui était marié et père de famille, demeurait au diable, route +de Versailles, tout près des fortifications.</p> + +<p>Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il était, ma +foi, propriétaire, véritable retraite du sage, avec un jardinet sur la +route et, de l'autre côté, un vaste jardin où il cultivait des plantes +et des fruits admirables, et où il élevait toutes sortes d'animaux.</p> + +<p>Car c'est un fait à remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent +à la journée le fumier social, adorent la campagne et, dégoûtés sans +doute des hommes, aiment de passion les bêtes et les fleurs.</p> + +<p>Lorsque maître Folgat descendit de voiture devant cette plaisante +habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, éblouissante de beauté, +de jeunesse et de fraîcheur, jouait dans le jardinet avec une petite +fille de trois à quatre ans, toute blonde et toute rose.</p> + +<p>—Monsieur Goudar, madame? demanda maître Folgat après avoir salué.</p> + +<p>La jeune femme rougit légèrement, et modeste, mais non embarrassée:</p> + +<p>—Mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix admirablement timbrée, +est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette allée qui +tourne la maison.</p> + +<p>Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas à apercevoir son +homme.</p> + +<p>La tête couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras +de chemise, ayant devant lui un tablier bleu à pièce et à poche comme en +portent les jardiniers, Goudar était grimpé sur une échelle et +s'appliquait à loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses +treilles.</p> + +<p>Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tête, et tout de +suite:</p> + +<p>—Tiens! fit-il, maître Folgat chez moi!... Bonjour, maître!</p> + +<p>Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du +premier coup d'œil. Il n'eût certes pas, lui, reconnu ainsi le policier. +Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis qu'ils ne s'étaient vus. Et +combien de temps s'étaient-ils vus! pas une heure en deux fois.</p> + +<p>Il est vrai que Goudar était un de ces hommes dont on ne garde pas +souvenir. De taille moyenne, il n'était ni gras ni maigre, ni brun ni +blond, ni jeune ni vieux. Un employé aux passeports eût certainement +écrit ainsi son signalement: front ordinaire, nez ordinaire, bouche +ordinaire, yeux de couleur indécise, absence de signes particuliers.</p> + +<p>On ne pouvait pas dire qu'il eût l'air niais, mais il n'avait pas l'air +intelligent. En lui, tout était ordinaire, moyen et indécis. Pas un +trait saillant. Il devait fatalement passer inaperçu et être oublié +aussitôt passé.</p> + +<p>—Vous me voyez en train de préparer ma récolte pour l'hiver, dit-il à +maître Folgat. Agréable besogne! Cependant je suis à vous. Encore ces +trois grappes dans ces trois sacs, et je descends.</p> + +<p>Ce fut l'affaire d'un instant, et dès qu'il fut à terre:</p> + +<p>—Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?</p> + +<p>Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les +extases d'un propriétaire, il vantait la saveur de ses poires duchesse, +il exaltait les couleurs éclatantes de ses dahlias, il célébrait +l'aménagement de sa basse-cour, où se voyaient des cabanes pour les +lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des espèces +les plus variées.</p> + +<p>Du fond du cœur, maître Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de +temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien +le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchérissait-il sur tous les +éloges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes grâces du +policier, tirant un étui à cigares et le lui présentant tout ouvert:</p> + +<p>—Vous en offrirais-je un? fit-il.</p> + +<p>—Merci, je ne fume jamais, répondit Goudar. (Et voyant l'étonnement de +l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer +que l'odeur du tabac déplaît à ma femme...</p> + +<p>Positivement, si maître Folgat n'eût pas connu l'homme, il l'eût pris +pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil, +et, lui tirant sa révérence, il se fût retiré. Mais il l'avait vu à +l'œuvre, et à sa suite il visita et admira encore une serre bien +établie, la couche des melons et la force des asperges.</p> + +<p>Jusqu'à ce qu'enfin, conduisant son hôte au fond du jardin, sous une +tonnelle où se trouvaient une table et des sièges rustiques:</p> + +<p>—Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, maître, et dites-moi votre +affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine +que vous êtes venu...</p> + +<p>Goudar était de ces hommes qui ont reçu en leur vie plus de confidences +que dix confesseurs, dix avoués et dix médecins ensemble. On pouvait +tout lui dire.</p> + +<p>Sans l'ombre d'une hésitation, et tout d'un trait, maître Folgat lui dit +l'histoire de Jacques et de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p> + +<p>Il écouta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son +visage tressaillît. Et quand l'avocat eut achevé:</p> + +<p>—Eh bien! demanda-t-il.</p> + +<p>—Avant tout, répondit maître Folgat, je voudrais votre impression. +Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran?</p> + +<p>—Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!</p> + +<p>—Alors vous pensez que, malgré tant de charges qui l'accablent, il faut +croire à son innocence?</p> + +<p>—Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut étudier une affaire avant +d'émettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat:) Mais +voilà bien des préambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi?</p> + +<p>—Votre aide, pour faire jaillir la vérité. L'homme de la préfecture, +assurément, s'attendait à quelque proposition de ce genre. Après une +minute de réflexion, regardant fixement maître Folgat:</p> + +<p>—Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procéder à une +contre-instruction au bénéfice de la défense?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Et à l'insu de l'accusation?</p> + +<p>—Juste.</p> + +<p>—Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat était +trop au courant des affaires pour n'avoir pas prévu une certaine +résistance, et il s'était préoccupé des moyens de triompher.</p> + +<p>—Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.</p> + +<p>—Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des +occupations journalières...</p> + +<p>—Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un +congé d'un mois.</p> + +<p>—C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiéterait à la +préfecture de ce congé. On me surveillerait probablement. Et si l'on +venait à découvrir que je me mêle de faire de la police pour le compte +des particuliers, on me laverait la tête solidement et on se priverait +de mes services.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Il n'y a pas de «oh!» On ferait ce que je vous dis, et on aurait +raison. Car enfin, où irions-nous, et que deviendraient la sécurité et +la liberté individuelles, si le premier venu avait le droit d'embaucher +les agents de la préfecture et de les employer à sa fantaisie? Et que +deviendrais-je, si je venais à perdre ma place?</p> + +<p>—La famille de monsieur de Boiscoran est riche et témoignerait +magnifiquement sa reconnaissance à l'homme qui le sauverait...</p> + +<p>—Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de réussir à démontrer son +innocence, je ne parvenais qu'à recueillir des preuves nouvelles de sa +culpabilité?</p> + +<p>L'objection était si forte que maître Folgat n'essaya même pas de la +discuter.</p> + +<p>—Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entrée de jeu une certaine +somme qui vous resterait acquise quel que fût le résultat...</p> + +<p>—Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont pas à +dédaigner, mais qu'en ferais-je, si j'étais mis à pied? Je n'ai pas à +penser qu'à moi; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune +cette bicoque qui n'est même pas finie de payer. Ma femme, qui est +orpheline, n'avait en dot que son état de repriseuse de dentelles et de +cachemires. Ma place n'est pas le Pérou, mais avec les gratifications +extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs, +sur lesquels j'en économise deux ou trois...</p> + +<p>D'un geste amical, le jeune avocat l'arrêta.</p> + +<p>—Si je vous offrais dix mille francs?...</p> + +<p>—Une année d'appointements...</p> + +<p>—Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne répondit pas, mais +son œil brilla.</p> + +<p>—C'est une affaire intéressante que celle de monsieur de Boiscoran, +poursuivit maître Folgat, et telle qu'il ne s'en présente guère. L'homme +qui parviendrait à démontrer l'inanité de l'accusation grandirait +singulièrement sa réputation...</p> + +<p>—Se ferait-il aussi des amis au parquet?</p> + +<p>—J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la tête.</p> + +<p>—Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par +amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la vanité est le +grand mobile de quelques-uns de mes confrères; j'ai connu le père +Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. Mon métier ne m'a +jamais plu, et si je continue à l'exercer, c'est faute d'argent pour en +entreprendre un autre. Il désespère ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas +tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un +beau matin avec un couteau planté entre les épaules.</p> + +<p>Sans cesser d'écouter, maître Folgat avait tiré de sa poche et posé sur +la table un portefeuille fort gonflé.</p> + +<p>—Avec quinze mille francs, prononça-t-il, on peut entreprendre quelque +chose...</p> + +<p>—C'est vrai... Il y a à vendre, touchant mon jardin, un terrain qui +m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros à Paris et +plairait joliment à ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits...</p> + +<p>L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.</p> + +<p>—Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succès, ces +quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-être les +doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus généreux des hommes, et +ce lui serait une joie que de récompenser royalement l'homme qui +l'aurait sauvé...</p> + +<p>Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze +billets de mille francs qu'il étalait sur la table.</p> + +<p>—À tout autre qu'à vous, continua-t-il, j'hésiterais à remettre +d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reçu, ne s'occuperait +peut-être plus de mon affaire. Mais je sais votre probité, et si en +échange de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai +tranquille... Voyons, est-ce dit?</p> + +<p>L'émotion du policier était grande, car si maître qu'il fût de ses +impressions, il avait légèrement pâli.</p> + +<p>Hésitant, il maniait les billets de banque d'une main frémissante, +jusqu'à ce que tout à coup:</p> + +<p>—Attendez-moi deux minutes, dit-il.</p> + +<p>Et se levant brusquement, il courut vers la maison.</p> + +<p>Va-t-il consulter sa femme? se demandait maître Folgat.</p> + +<p>Il y allait positivement, car le moment d'après ils apparurent au bout +de l'allée, discutant avec une certaine animation.</p> + +<p>D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant à la tonnelle:</p> + +<p>—C'est entendu, déclara Goudar, je suis votre homme.</p> + +<p>Joyeusement, l'avocat lui serra la main.</p> + +<p>—Merci! s'écria-t-il, car, aidé par vous, je réponds presque du +succès... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-nous à +l'œuvre?</p> + +<p>—À l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis à vous. Il +faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes.</p> + +<p>—Je les ai dans ma poche...</p> + +<p>—En ce cas, nous allons y aller immédiatement, car il me faut avant +tout reconnaître le terrain... Et vous allez voir si je suis long à ma +toilette!</p> + +<p>Moins d'un quart d'heure après, effectivement, il reparaissait, vêtu +d'une longue redingote noire et ganté, présentant le type achevé de ces +dignes boutiquiers retirés, après fortune faite, qu'on rencontre dans la +banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisiveté et +l'incurable regret de leur boutique.</p> + +<p>—Partons, dit-il à l'avocat.</p> + +<p>Et après avoir salué M<sup>me</sup> Goudar, qui les accompagna de son plus +radieux sourire, ils montèrent en voiture en criant au cocher:</p> + +<p>—Rue des Vignes, 23!</p> + +<p>C'est une singulière rue que cette rue des Vignes, qui ne mène nulle +part, peu connue et si peu fréquentée que l'herbe y pousse dru. Très +longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de +Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse, à peine +pavée, elle ressemble bien plus à une ruelle de village qu'à une des +voies de Paris. Point de boutiques, à peine quelques maisons, mais de +droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels +s'élèvent de grands arbres.</p> + +<p>—Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystérieux rendez-vous, +grommelait Goudar. Trop bien choisi même, car nous n'y trouverons pas de +renseignements.</p> + +<p>La voiture s'arrêta devant une petite porte percée dans un vieux mur +dont les nombreuses réparations trahissaient les ravages des deux +sièges.</p> + +<p>—Nous voilà au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de +maison...</p> + +<p>On ne la voyait pas de la rue, mais étant entrés, maître Folgat et +Goudar l'aperçurent, s'élevant au milieu d'un immense jardin, simple et +coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes +fraîchement peintes.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria l'homme de la préfecture, qu'un jardinier serait +bien ici!</p> + +<p>Et maître Folgat devina à son accent de telles convoitises que, tout +aussitôt:</p> + +<p>—Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sûr qu'il +ne gardera pas cette habitation...</p> + +<p>—Visitons! dit l'agent d'un ton qui révélait une envie immense de +réussir.</p> + +<p>Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis, +tentures, tout était neuf, et c'est inutilement que Goudar et maître +Folgat explorèrent les quatre pièces du rez-de-chaussée et les quatre +pièces de l'étage supérieur, le sous-sol, où était la cuisine, et enfin +les greniers.</p> + +<p>—Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, déclara l'homme +de la préfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un +après-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux à faire. Voyons les gens +des environs...</p> + +<p>Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef +d'institution et un nourrisseur, un serrurier en bâtiments et un loueur +de voitures, cinq ou six propriétaires et l'inévitable marchand de +vin-traiteur constituent toute la population.</p> + +<p>—Notre tournée sera bientôt faite, dit l'homme de police, après avoir +ordonné au cocher d'aller attendre au bout de la rue.</p> + +<p>Ni le chef d'institution ni ses employés ne savaient rien.</p> + +<p>Le nourrisseur avait ouï dire que la maison numéro 23 appartenait à un +Anglais, mais il ne l'avait jamais aperçu et ignorait même son nom.</p> + +<p>Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il +avait fait pour lui divers travaux dont il avait été fort bien payé et +avait eu par conséquent occasion de le voir, mais il y avait si +longtemps de cela qu'il se déclarait incapable de le reconnaître.</p> + +<p>—Nous jouons de malheur, disait maître Folgat après cette troisième +visite.</p> + +<p>Plus fidèle était la mémoire du loueur de voitures. Il connaissait fort +bien, affirma-t-il, l'Anglais du numéro 23, l'ayant conduit deux ou +trois fois, et le signalement qu'il en donna était exactement celui de +Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un +temps affreux, sir Burnett était venu de sa personne lui demander une +voiture. C'était pour une dame qui y était montée seule et qui s'était +fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit était sombre, la dame +portait un voile épais, il n'avait pas distingué ses traits, et tout ce +qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus +de la moyenne.</p> + +<p>—C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le +mieux renseigné doit être le marchand de vin. Si j'étais seul, je +déjeunerais chez lui.</p> + +<p>—J'y déjeunerai volontiers avec vous, déclara maître Folgat.</p> + +<p>Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.</p> + +<p>Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garçon, qui +habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir +Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood.</p> + +<p>Et, tout en servant, il donnait quantité de détails.</p> + +<p>Suky, racontait-il, était une grande diablesse de plus de cinq pieds, +rousse à mettre le feu à ses bonnets, et qui avait les grâces d'un +cuirassier habillé en femme. Il avait souvent et longuement causé avec +elle, quand elle venait chercher une portion du «plat du jour» pour son +dîner, ou acheter de la bière qu'elle aimait beaucoup.</p> + +<p>Elle se déclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y était +bien payée et qu'elle n'avait autant dire rien à faire, puisqu'elle +était seule à la maison les trois quarts de l'année.</p> + +<p>Par elle, le garçon marchand de vin avait appris que M. Burnett devait +avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour +recevoir une dame. Même, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais, +prétendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du +nez, tant elle savait bien prendre ses précautions; mais elle se +promettait bien qu'elle finirait par la dévisager...</p> + +<p>—Et comptez qu'elle y aura réussi tôt ou tard, souffla Goudar à +l'oreille de maître Folgat.</p> + +<p>Enfin, par ce garçon marchand de vin, on sut encore que Suky avait été +très liée avec la servante d'un vieux rentier célibataire qui demeurait +au numéro 27.</p> + +<p>—Il faut y aller, décida Goudar.</p> + +<p>Précisément, le maître de cette fille venait de sortir, et elle était +seule au logis. Un peu effrayée d'abord de la visite et des questions de +ces deux inconnus, elle ne tarda pas à se rassurer aux patelinages de +l'homme de la préfecture, et, comme elle avait la langue des mieux +pendues, elle confirma pleinement et développa toutes les assertions du +garçon marchand de vin.</p> + +<p>Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'était pas gênée pour +lui dire que M. Burnett n'était pas anglais et ne s'appelait pas +Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux +nom, c'était pour y recevoir sa bonne amie, qui était une femme du grand +monde, admirablement belle.</p> + +<p>Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitté Paris, Suky avait +annoncé qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.</p> + +<p>En sortant de la maison du vieux rentier:</p> + +<p>—C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au +jeune avocat, et des jurés ne s'en contenteraient pas... Mais c'est +assez pour confirmer, au moins en partie, le récit de monsieur Jacques +de Boiscoran. Il nous est prouvé désormais qu'il recevait une femme qui +avait le plus grand intérêt à se cacher. Était-ce, comme il l'affirme, +madame de Claudieuse? C'est ce que Suky nous apprendrait, car +certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky... Et, +maintenant, remontons en voiture et rendons-nous à la préfecture. Vous +m'attendrez au café du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un +quart d'heure...</p> + +<p>Il en eut pour une grande heure et demie, et maître Folgat commençait à +presque s'inquiéter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait.</p> + +<p>—Garçon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat:) +J'ai été longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord, +j'ai obtenu un congé d'un mois. J'ai ensuite mis la main précisément sur +le gaillard dont je rêvais pour expédier à la recherche de sir Burnett +et de Suky. C'est un brave garçon nommé Barousse, fin comme l'ambre, et +qui parle anglais comme s'il était né à Londres. Il demande, ses frais +de voyage payés, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de +gratification s'il réussit. J'ai rendez-vous avec lui à six heures, pour +lui rendre une réponse définitive. Si ces conditions vous conviennent, +ce soir même, bien stylé par moi, il sera en route pour l'Angleterre.</p> + +<p>Pour toute réponse, maître Folgat sortit un billet de mille francs en +disant:</p> + +<p>—Voilà pour les premiers frais. Goudar avait achevé son bock.</p> + +<p>—Cela étant, maître, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller rôder +rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar +de Bruc, le père de madame de Claudieuse. Peut-être y récolterai-je +quelque chose. Demain, je passerai la journée à étudier à la loupe la +maison de la rue des Vignes, et à interroger les fournisseurs dont vous +m'avez donné la liste. Après-demain, j'aurai probablement fini ici. +Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver à Sauveterre un +individu qui sera moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur +de Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop jolie +maison... Allons, au revoir à Sauveterre.</p> + +<p>Quatre heures sonnaient.</p> + +<p>Sur les talons de Goudar, maître Folgat quitta le café et descendit les +quais pour gagner la rue de l'Université. Il avait hâte de revoir M. et +M<sup>me</sup> de Boiscoran.</p> + +<p>—Madame la marquise repose, lui répondit le valet auquel il s'adressa, +mais monsieur le marquis est dans son cabinet.</p> + +<p>C'est là, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout +bouleversé de l'épouvantable scène du matin.</p> + +<p>Il n'avait rien dit à sa femme qu'il ne pensât, malheureusement; mais il +était désespéré de l'avoir dit en de telles circonstances. Et, +cependant, il en éprouvait un grand soulagement, car, en vérité, il se +sentait en partie délivré des horribles doutes dont il avait si +longtemps gardé le secret.</p> + +<p>Lorsqu'il vit entrer maître Folgat:</p> + +<p>—Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altérée. Minutieusement le jeune +avocat répéta le récit de la marquise; mais il dit, en outre, ce qu'elle +n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les projets désespérés de +Jacques.</p> + +<p>À cette révélation, M. de Boiscoran eut un geste désolé.</p> + +<p>—Malheureux! s'écria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait à se +tuer!</p> + +<p>—Et nous avons eu bien de la peine, maître Magloire et moi, ajouta +maître Folgat, à triompher de sa résolution, bien de la peine à lui +faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit +de recourir au suicide...</p> + +<p>Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.</p> + +<p>—Ah! j'ai été cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre malheureux +enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis résolu +à accompagner madame de Boiscoran à Sauveterre... Quand partez-vous?</p> + +<p>—Rien ne me retient plus à Paris, tout ce que j'avais à y faire est +fait, et je pourrais partir ce soir même... Mais je suis vraiment trop +fatigué. Je compte prendre demain matin le train de dix heures +quarante-cinq.</p> + +<p>—Cela étant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce +pas? Demain, à dix heures à la gare d'Orléans. Nous serons à Sauveterre +à minuit.</p> + + + +<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3> + + +<p>Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son départ de Sauveterre, +était allée rendre visite à son fils, M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré avait +demandé à y aller avec elle.</p> + +<p>Refusée, la jeune fille n'avait pas insisté.</p> + +<p>—Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement, +mais qu'importe!</p> + +<p>Et elle s'était réfugiée au salon, et là, assise à la place où elle +s'asseyait autrefois, en ces temps heureux où Jacques passait près +d'elle toutes ses soirées, elle était restée de longues heures immobile, +les sourcils froncés, semblant suivre de l'œil dans l'espace des scènes +invisibles pour les autres.</p> + +<p>L'inquiétude était sans bornes de grand-père Chandoré et des tantes +Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-être qu'elle ne se savait +elle-même, Denise, leur enfant adorée, leur plus cher et leur unique +souci depuis bientôt vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des +expressions de cette physionomie, miroir fidèle de l'âme la plus pure. +C'est qu'à un tressaillement de son visage, à un geste, à une intonation +de sa voix, ils s'étaient habitués à démêler ses pensées.</p> + +<p>—Certainement, Denise médite quelque grave projet, disaient les tantes +à M. de Chandoré. Elle réfléchit, elle calcule, elle est en train de +prendre une résolution.</p> + +<p>C'était l'avis du vieux gentilhomme. Et à plusieurs reprises:</p> + +<p>—À quoi penses-tu, chère fille? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—À rien, bon papa, répondit-elle.</p> + +<p>—Tu es plus triste encore qu'à l'ordinaire; pourquoi?</p> + +<p>—Hélas! le sais-je moi-même! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le +cœur plein de soleil ou plein de brume!</p> + +<p>Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduisît chez ses +couturières, et, comme elle y trouva Méchinet, le greffier, elle resta +en conférence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur +Seignebos étant venu, elle le guetta à sa sortie et le tint longtemps à +causer tout bas devant la porte.</p> + +<p>Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui fût permis d'aller +visiter Jacques.</p> + +<p>Il n'y avait pas à lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu +que l'aînée des tantes Lavarande, M<sup>lle</sup> Adélaïde, l'accompagnerait.</p> + +<p>Et, sur les deux heures, elles frappaient à la porte de la prison et +demandaient Jacques au geôlier qui était venu leur ouvrir.</p> + +<p>—Je cours le chercher, mademoiselle, répondit Blangin. En attendant, +prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement +humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.</p> + +<p>Ainsi fit M<sup>lle</sup> Denise, ou plutôt elle fit plus, car laissant la tante +Lavarande dans la pièce du bas, elle entraîna M<sup>me</sup> Blangin dans la +chambre du haut, ayant, prétendit-elle, quelque chose à lui dire.</p> + +<p>Quand elles redescendirent, Blangin était de retour, annonçant que M. de +Boiscoran attendait.</p> + +<p>—Viens! dit la jeune fille en entraînant sa tante. Mais elle n'avait +pas fait dix pas dans l'étroit et long corridor qui menait au parloir, +qu'elle s'arrêta. Saisie par l'humidité qui tombait des voûtes comme un +linceul glacé, fléchissant sous l'excès des plus terribles émotions, +elle chancelait et en était réduite à s'appuyer au mur tout fleuri de +salpêtre.</p> + +<p>—Seigneur! elle se trouve mal! s'écria M<sup>lle</sup> Adélaïde.</p> + +<p>Du geste, M<sup>lle</sup> Denise lui imposa silence.</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son énergie, +et appuyant sa petite main caressante sur l'épaule de la vieille +demoiselle:) Tante aimée, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un +immense service... C'est bien important, ce que j'ai à dire à Jacques, +et il serait très dangereux qu'on l'entendît... Je sais qu'on épie +souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce +corridor; si quelqu'un venait, tu nous préviendrais...</p> + +<p>—Y songes-tu, chère enfant, serait-il convenable...</p> + +<p>La jeune fille l'arrêta encore.</p> + +<p>—Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, était-ce convenable? +Hélas! dans notre situation, toute démarche est convenable qui peut être +utile!</p> + +<p>Et comme tante Lavarande ne répondait pas, certaine de sa ponctuelle +soumission, elle s'avança vers le parloir.</p> + +<p>—Denise! s'écria Jacques dès qu'elle apparut sur le seuil. Denise!...</p> + +<p>Il était debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre, +plus blanc que le plâtre de la muraille, mais calme, en apparence, et +presque souriant. La violence qu'il se faisait était horrible. Mais +pouvait-il laisser voir à sa fiancée l'horreur de son désespoir! Ne +devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer?</p> + +<p>S'avançant vers elle et lui prenant les mains:</p> + +<p>—Ah! vous êtes bonne d'être venue, commença-t-il, trop bonne! Et +cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et +je tressaille à tous les grincements de la porte de la prison. Mais me +pardonnerez-vous jamais de vous avoir réduite à pénétrer, pour me voir, +dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas même la +sinistre poésie de l'horrible?</p> + +<p>Elle le regardait avec une fixité si obstinée que les paroles finirent +par expirer sur ses lèvres.</p> + +<p>—Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.</p> + +<p>—Je vous mens, moi?...</p> + +<p>—Oui. Pourquoi affecter cette tranquillité si loin de votre âme, et +cette gaieté qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? Me +jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vérité, ou si faible +et si veule que je ne puisse porter ma moitié de nos peines!... Cessez +de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir...</p> + +<p>—Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.</p> + +<p>—Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperçue, et +je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais suffit: vous êtes +renvoyé devant la cour d'assises...</p> + +<p>—Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son +arrêt!</p> + +<p>—Mais elle le rendra, et il sera fatal.</p> + +<p>C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et pourtant, +s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé:</p> + +<p>—Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitté.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.</p> + +<p>—Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, saisissant les +poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne +l'eût crue capable:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas +le droit de la courir.</p> + +<p>Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! Comprenait-il +bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprême désespoir +auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée.</p> + +<p>—Je dis qu'il faut fuir.</p> + +<p>—Fuir!...</p> + +<p>—Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les +geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin. +Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sellé vous +attend hors de la ville et des relais ont été préparés. Vous montez à +cheval, et en quatre heures vous êtes à La Rochelle. Là, un de ces +bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend à +son bord et vous transporte en Angleterre...</p> + +<p>Jacques hochait la tête.</p> + +<p>—Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne puis pas +abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...</p> + +<p>Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.</p> + +<p>—Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez +pas seul...</p> + +<p>D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel.</p> + +<p>—Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation!</p> + +<p>Et cependant, d'une voix plus forte, M<sup>lle</sup> Denise poursuivait:</p> + +<p>—Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout trahit. +Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous +vous rejoindrons en Angleterre... Vous changerez de nom et nous +passerons en Amérique, et nous chercherons bien avant dans les terres, +loin des villes et des hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous +fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques, +c'est le pays où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux!</p> + +<p>Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son être +par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber +son masque d'impassible insouciance.</p> + +<p>Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de +dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui +réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les autres +jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la fortune, la beauté, +et qui était la réalisation sublime de tout ce qui se peut concevoir +d'angélique et de pur.</p> + +<p>Ah! elle ne calculait pas, celle-là—comme l'autre!... Elle ne songeait +pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un premier +baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, et de +l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et sans +arrière-pensée qu'elle s'abandonnait!</p> + +<p>Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de lui, et +lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, que ce bonheur +lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme fléchissait sous le +poids.</p> + +<p>Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à coup, +d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la pressant contre +sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à demi dénoués:</p> + +<p>—Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de votre +fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il +advienne, ma part de félicité...</p> + +<p>Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux mains +d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant son beau +regard dans les yeux de Jacques:</p> + +<p>—Fixons donc le jour, dit-elle.</p> + +<p>—Quel jour?</p> + +<p>—Celui de votre évasion.</p> + +<p>Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il +planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la +réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit tout à +coup, et d'une voix rauque:</p> + +<p>—C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de faire, il +ne saurait se réaliser...</p> + +<p>Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt +réjouie.</p> + +<p>—Que dites-vous? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!</p> + +<p>—Vous me refusez, Jacques! Il ne répondit pas.</p> + +<p>—Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et +partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que +mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgré +moi?...</p> + +<p>Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte +se détremper son énergie, et sa volonté vaciller.</p> + +<p>—Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne +m'enlevez pas mon courage!</p> + +<p>Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat +insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient.</p> + +<p>—Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et si vous êtes condamné?...</p> + +<p>—Je puis l'être, je le sais.</p> + +<p>—C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se tordait les +mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:</p> + +<p>—Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, quelles +paroles employer?...</p> + +<p>Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je +vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la liberté, c'est +le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que voulez-vous? Faut-il +que je me traîne à vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser +aux pieds de Jacques.) Fuyez, répétait-elle, fuyez!</p> + +<p>Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par l'excès même +de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang-froid. Maîtrisant +l'affreux désordre de sa pensée, il releva M<sup>lle</sup> Denise et la porta +toute défaillante jusqu'au banc grossier du parloir.</p> + +<p>S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:</p> + +<p>—Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez-moi. Je +suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable...</p> + +<p>—Eh! qu'importe!</p> + +<p>—Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. Absent, je +n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans discussion, je +serais condamné, flétri, déshonoré sans retour...</p> + +<p>—Qu'importe! dit-elle encore.</p> + +<p>Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la +ramènerait à la raison. Il se releva et d'une voix ferme:</p> + +<p>—Laissez-moi donc, prononça-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez. +M'évader est aisé, j'en conviens. Je crois comme vous que nous +gagnerions facilement l'Angleterre, et même que nous réussirions à nous +embarquer sans être inquiétés... Mais après? Le câble transatlantique +devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol +américain, j'y trouverais sans doute des agents chargés de m'arrêter... +Supposons cependant que j'échappe à ce premier danger! Croyez-vous qu'il +soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il +n'en est pas... Aux plus extrêmes limites de la civilisation, je +rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le traité +d'extradition à la main, me livreraient à la justice de mon pays. Seul, +je parviendrais peut-être à déjouer toutes les recherches. Je n'y +réussirais jamais vous ayant avec moi et ayant près de nous votre +grand-père et les tantes Lavarande.</p> + +<p>Frappée de ces objections dont elle n'avait pas même eu l'idée, M<sup>lle</sup> +de Chandoré se taisait.</p> + +<p>—Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons échappé à tous +les périls. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce que doit être +que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les +regards d'un étranger et de trembler sans cesse d'être découvert!... +Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces +bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette +existence est si épouvantable qu'on a vu des scélérats endurcis se +livrer pour en finir, et donner leur tête en échange d'une nuit de +sommeil!</p> + +<p>Pareilles aux perles d'un collier qui s'égrène, de grosses larmes +roulaient silencieuses sur les joues de M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux, +si vous êtes condamné!...</p> + +<p>—Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tête à la +destinée et défendu mon honneur. Et, quelle que puisse être la +condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon cœur n'aura pas +cessé de battre, je continuerai à lutter. Et si je meurs avant d'avoir +démontré mon innocence, c'est à mes amis, à mes parents, à vous, Denise, +que je léguerai la tâche de poursuivre ma réhabilitation!</p> + +<p>Elle était digne de comprendre et de partager de tels sentiments.</p> + +<p>—J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me +pardonner...</p> + +<p>Elle s'était levée, et après quelques instants elle s'apprêtait à se +retirer, lorsque Jacques la retint.</p> + +<p>—Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient à +favoriser mon évasion ne consentiraient-ils pas à me fournir le moyen de +passer un soir quelques heures hors de la prison?</p> + +<p>—Je le crois, répondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en +assurerai.</p> + +<p>—Oui. Ce serait peut-être une suprême ressource...</p> + +<p>Ils se séparèrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se +promettant de se revoir les jours suivants.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa +longue faction, et elles se hâtèrent de regagner la rue de la Rampe.</p> + +<p>—Comme tu es pâle, mon Dieu! s'écria M. de Chandoré en apercevant sa +petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glacé jusque +dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait dépendu que de +Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas +fait, cependant.</p> + +<p>—Ah! C'est un honnête homme! s'écria-t-il. (Et effleurant de ses lèvres +le front de M<sup>lle</sup> Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais? +murmura-t-il.</p> + +<p>—Hélas! répondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?</p> + + + +<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3> + + +<p>—Vous savez la nouvelle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mademoiselle de Chandoré est allée visiter monsieur de Boiscoran.</p> + +<p>—Est-ce possible!</p> + +<p>—C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Château, au +bras de l'aînée des demoiselles de Lavarande. Entrée à la prison à deux +heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'à trois heures un quart.</p> + +<p>—Cette jeune personne est folle!</p> + +<p>—Et la tante, que dites-vous de la tante?</p> + +<p>—Qu'elle est plus folle encore que sa nièce.</p> + +<p>—Et monsieur de Chandoré?</p> + +<p>—Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques pareilles. +Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont toujours fait les +quatre volontés de mademoiselle Denise...</p> + +<p>—Jolie éducation!</p> + +<p>—Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible qu'une +jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser...</p> + +<p>Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de M<sup>lle</sup> +Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la +ville.</p> + +<p>Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est +excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en conséquence, +le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on n'y badine pas sur +le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se +pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se déclarait contre +Jacques de Boiscoran. Il était à terre, on se disputait la gloire de le +frapper.</p> + +<p>S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle +littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué +d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles, dont +l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait +plus: «Est-il innocent?»</p> + +<p>L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les +habiles efforts de Méchinet avaient également échoué.</p> + +<p>«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de gens +qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président des assises, +afin d'être des premiers à lui demander des places.</p> + +<p>Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au procès et +à tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient mêlés. On +voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M. et M<sup>me</sup> de +Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, maître Magloire, M<sup>lle</sup> de +Chandoré, M<sup>me</sup> de Boiscoran, le docteur Seignebos.</p> + +<p>On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de +la culpabilité de Jacques.</p> + +<p>On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait +généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on attribuait à +une fierté aussi excessive que déplacée, et on disait: «Il faut qu'il +n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester comme cela des mois à +Sauveterre...»</p> + +<p>Tout naturellement le rédacteur de L<i>'Indépendant de Sauveterre</i> +exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée d'intérêt. Il +en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de L<i>'Impartial de la +Seudre</i>, qu'il accusait de bonapartisme et qui lui répondait par +l'épithète de communard.</p> + +<p>Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe +à <i>l'Affaire Boiscoranz</i>. Et il écrivait, usant et abusant de +l'initiale:</p> + +<div class="blockquot"><p>La santé du comte de C..., bien loin de s'améliorer, décline +visiblement. Il se levait lors de son installation à Sauveterre, et +maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui, +dans le principe, semblait présenter le moins de danger, celle de +l'épaule, s'est soudainement aggravée sous l'influence des chaleurs +tropicales de ces derniers jours. À un moment, on a pu redouter la +gangrène, et croire qu'il en faudrait venir à une amputation. Hier, +M. le docteur S... nous a paru inquiet.</p> + +<p>Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles +du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de la +rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le +déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger. +Au milieu de si cruelles épreuves, M<sup>me</sup> la comtesse de C... est +admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi, +lorsqu'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour +venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage +les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère +admiration.</p></div> + +<p>«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un tel +article. Le lendemain, ils lisaient:</p> + +<div class="blockquot"><p>Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et M<sup>me</sup> la supérieure a +bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont +le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson. +L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été +soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence +allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et +à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. À +peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui. Il +n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un pauvre +animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à travers +les cours et les jardins de l'hospice.</p> + +<p>M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a presque +totalement renoncé à le voir.</p> + +<p>Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en témoignage. +Des informations puisées aux meilleures sources nous autorisent à +croire, au contraire, que les débats perdront cet élément si +dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas devant le jury.</p></div> + +<p>«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la Providence», +disaient, après cela, en hochant la tête, des gens qui n'étaient pas +bien éloignés d'y voir un miracle.</p> + +<p>Le jour suivant, le rédacteur de L<i>'Indépendant</i> s'occupait de M. +Galpin-Daveline:</p> + +<div class="blockquot"><p>M. G.-D..., écrivait-il, le juge d'instruction, est en ce moment +assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une enquête +aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure +qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en accusation +pour prendre un congé qu'il compte passer à une des stations +thermales des Pyrénées.</p></div> + +<p>Arrivait alors le tour de Jacques:</p> + +<div class="blockquot"><p>M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la +détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui nous +parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point +souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à +préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats...</p></div> + +<p>Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:</p> + +<div class="blockquot"><p>Le secret de M. J. de B... vient d'être levé.</p></div> + +<p>Ou:</p> + +<div class="blockquot"><p>M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs, maître +M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître F..., un +jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a duré +plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos +lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation +pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son +innocence...</p></div> + +<p>Et encore:</p> + +<div class="blockquot"><p>M. de B... a reçu hier la visite de sa mère.</p></div> + +<p>Ou enfin:</p> + +<div class="blockquot"><p>Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de M<sup>me</sup> la +marquise de B... et de maître F...—Notre correspondant de Poitiers +nous écrit que la décision de la chambre des mises en accusation ne +saurait tarder.</p></div> + +<p>Jamais L<i>'Indépendant de Sauveterre</i> n'avait eu tant de lecteurs +assidus.</p> + +<p>Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de désœuvrés +s'étaient constitués les espions volontaires des amis de Jacques et +passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se passait chez M. de +Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les domestiques et les +interrogeaient.</p> + +<p>Voilà comment, le soir de la visite de M<sup>lle</sup> Denise à la prison, il se +trouvait des gens à flâner rue de la Rampe.</p> + +<p>Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M. de Chandoré +sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la porte.</p> + +<p>À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent place, +et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.</p> + +<p>Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux.</p> + +<p>Et ils suivirent la voiture.</p> + +<p>C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père +Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du +marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat.</p> + +<p>Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui +dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la régularité et +garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes +pataches, dont le conducteur, au moment du départ, avait toujours oublié +une commission.</p> + +<p>À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures +cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était +silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef de la +station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employés et +facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la salle d'attente.</p> + +<p>Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son parti, et +c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré et le docteur +Seignebos se mirent à se promener de long en large dans la cour.</p> + +<p>On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur +ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient observés. +C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que les autres, +avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous +les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se disaient: ah çà! +qu'attendent-ils comme cela?</p> + +<p>Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station +parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les +facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en se frottant les +yeux, des jurons retentirent, les portes claquèrent, et le sable cria +sous la roue des brouettes.</p> + +<p>Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de +tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie, brilla +dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la +locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle +d'attente.</p> + +<p>Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et M<sup>me</sup> de Boiscoran parut, +s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de +voyage à la main, suivait.</p> + +<p>Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient venus +coller l'œil à une des fenêtres.</p> + +<p>Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du +conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils +étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé.</p> + +<p>L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne +désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle +littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce cercle, +depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu pour y perdre +très joliment son billet de cinq cents francs.</p> + +<p>Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques années. +À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les +cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voilà +que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et +d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous-préfet à Sauveterre. Il s'y +ennuya et, pour se distraire, il eut l'idée d'inoculer aux habitués du +cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais +les autres y prirent un goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été +changé, mais le baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la +société».</p> + +<p>Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour +leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de la répandre, ils +eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à cette première +entrevue de M. de Chandoré et du marquis de Boiscoran.</p> + +<p>D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la rencontre +l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les mains... Ils +avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouche pour se +parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient +aux lèvres leur fussent retombées dans le cœur... Entre eux, d'ailleurs, +qu'était-il besoin de paroles! N'était-ce pas assez de cette muette +étreinte pour que le père de Jacques comprît tout ce que devait souffrir +le grand-père de Denise!</p> + +<p>Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur +Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint à +eux.</p> + +<p>—Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?</p> + +<p>Ils sortirent.</p> + +<p>La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse noire +de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du ciel les deux +tours du vieux château transformé en prison.</p> + +<p>—Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où est +enfermé mon fils accusé d'un crime atroce...</p> + +<p>—Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant le +marquis à monter en voiture.</p> + +<p>Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il +le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses +espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées.</p> + +<p>Maître Folgat s'informa de M<sup>lle</sup> Denise, qu'il avait été surpris de ne +pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était restée à +la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie à maître +Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où parler est un +supplice.</p> + +<p>Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour +maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se voir +à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise, +émousse les sensations. Une poignée de main de M. de Chandoré l'avait +plus remué que toutes les lettres qu'il avait reçues depuis un mois. Et, +en découvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte +de l'épouvantable torture de ce malheureux impuissant à se disculper.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si +tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup.</p> + +<p>Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils +désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée de +Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques.</p> + +<p>La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la maison +s'ouvrit aussitôt, et M<sup>me</sup> de Boiscoran se trouva dans les bras de +Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon.</p> + +<p>Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais chaque +minute désormais avait sa valeur.</p> + +<p>Rajustant ses lunettes:</p> + +<p>—Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos +renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais, vous +savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un simulateur et +je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; en réalité, je +l'observe de plus près que jamais...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit:</p> + +<p>—Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous +sachiez. Écoutez-moi...</p> + +<p>Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de son +cœur, mais l'œil étincelant d'énergie et d'une voix vibrante, elle +raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand-père, c'est-à-dire les +propositions qu'elle était allée porter à Jacques et son refus obstiné +de fuir.</p> + +<p>—Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très bien! Si +malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise terminait.</p> + +<p>Adressant à maître Magloire un regard de triomphe:</p> + +<p>—Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire +que Jacques est un lâche assassin!</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à leur +opinion plus qu'à la vérité.</p> + +<p>—J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la première +fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...</p> + +<p>—Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je réponds de +mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai demain... (Et, se +penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle fût seule à +l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des +soupçons qui maintenant me font horreur.</p> + +<p>Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et elle +dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes Lavarande.</p> + +<p>Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la porte, +et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer, ses lunettes +d'or:</p> + +<p>—Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement. +Quelles nouvelles apportez-vous?</p> + + +<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XX</h3> + + +<p>Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra tout +effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>—Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut debout.</p> + +<p>Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu de +l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'était +passé à se préparer à cette première entrevue.</p> + +<p>Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir.</p> + +<p>Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en suivant +Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se +préoccupait-il que de se composer un visage impassible et de préparer +une phrase strictement respectueuse.</p> + +<p>Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les bras de +son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:</p> + +<p>—Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!</p> + +<p>De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran n'avait +été si rudement secoué.</p> + +<p>Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant pour +le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si longtemps l'avaient +déchiré.</p> + +<p>Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son +attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu +hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, soudain, +passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement extraordinaire +de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes, +entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques mèches blanches.</p> + +<p>—Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir!</p> + +<p>—J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques. (Et avec +un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père, reprit-il, comment ne +m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi avez-vous tant tardé?</p> + +<p>Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question. Mais +pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret lamentable +de son abstention!</p> + +<p>Détournant un peu la tête:</p> + +<p>—En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus utilement.</p> + +<p>Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques.</p> + +<p>—Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement.</p> + +<p>—Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute! +Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton +innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on +t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!»</p> + +<p>Jacques hochait la tête.</p> + +<p>—L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et cependant vous +voyez où elle m'a conduit.</p> + +<p>Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des yeux du +marquis de Boiscoran.</p> + +<p>—Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...</p> + +<p>Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son cœur +se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent. Et serrant +entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:</p> + +<p>—Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et +cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre +absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je me croyais +abandonné, renié!</p> + +<p>Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un +cœur où verser toutes les amertumes dont son cœur débordait. Devant sa +mère et devant M<sup>lle</sup> Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler +son désespoir. L'incrédulité de maître Magloire avait empêché toute +expansion; maître Folgat, tout en lui étant aussi sympathique que +possible, n'était pour lui qu'un inconnu.</p> + +<p>Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus précieux +qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à craindre de se +livrer?</p> + +<p>—Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi +inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer! Connaître le +coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas compris dès le +premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien été un +instant effrayé en reconnaissant l'importance des charges qui +s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé à me rassurer en me +disant que la justice saurait bien démêler la vérité. La justice! +C'était mon ami Galpin-Daveline qui la représentait, et il se souciait +bien de la vérité, vraiment, pourvu qu'il prouvât que son coupable était +le coupable. Et comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de +l'instruction, mon père, et vous verrez de quel concours infernal de +circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse. +Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance mystérieuse, aveugle et +absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalité.</p> + +<p>Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se taisait. +Et Jacques continuait:</p> + +<p>—L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes lèvres le +nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré, maître Magloire, +mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a semblé que tout était +perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre issue que la cour d'assises, +c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud. J'ai voulu me tuer. J'étais résolu +à me débarrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes +amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il +me restera une lueur d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai +pas le droit de disposer de ma vie...</p> + +<p>—Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit!</p> + +<p>—Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... Savez-vous +ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais avec elle. Mon +père, la tentation a été terrible... Libre, Denise à moi, que +m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, cette amie +incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes, elle s'est mise +à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute du salut, et je reste!</p> + +<p>Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir, +cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes. +Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de rage, comme il en +avait eu trop depuis son emprisonnement:</p> + +<p>—Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un tel +châtiment!</p> + +<p>Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri.</p> + +<p>—Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il.</p> + +<p>Jacques haussa les épaules.</p> + +<p>—J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...</p> + +<p>—L'adultère est un crime, Jacques...</p> + +<p>—Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon père, +vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui n'a rien de +sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volontiers, +dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est vrai, arme le mari du +droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse à la loi, elle punit +les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de +santé...</p> + +<p>Ah! s'il eût su, le malheureux.</p> + +<p>—Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse prétend, à +ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre +fille...</p> + +<p>—C'est possible...</p> + +<p>Le marquis de Boiscoran frémit.</p> + +<p>—C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi, +insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce que +serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à apprendre la +vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne comprenez donc pas +qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner sa vie, pour perdre +probablement la vie de cette fille, qui est la vôtre... Vous ne vous +êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme +souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous +êtes victime...</p> + +<p>Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son secret... Se +maîtrisant, grâce à un héroïque effort:</p> + +<p>—Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous +dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera pas, et que, +s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis à +vos côtés...</p> + +<p>Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait été +frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et de sa +véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut comme une +perception vague de la désolante vérité. Mais avant d'être formulé, le +soupçon s'évanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de +Boiscoran d'affronter à ses côtés l'épouvantable humiliation d'un +jugement. Promesse sublime d'abnégation et de piété paternelle, pour qui +savait son horreur du scandale, sa réserve hautaine et son respect de +soi poussé jusqu'à l'exagération.</p> + +<p>Aussi, transporté de reconnaissance:</p> + +<p>—Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander pardon, à +moi qui avais douté de votre cœur!</p> + +<p>De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.</p> + +<p>—Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et +cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis réellement. +J'espère encore que la cour d'assises nous sera épargnée.</p> + +<p>—Est-il donc survenu quelque incident nouveau?</p> + +<p>—Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître Folgat ont +révélé des indices sur lesquels on peut baser de légitimes espérances.</p> + +<p>Jacques eut un geste de découragement.</p> + +<p>—Des indices, murmura-t-il.</p> + +<p>—Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait +insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre, ils +peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour vous +avoir ramené maître Magloire.</p> + +<p>—Mon Dieu! serais-je donc sauvé!</p> + +<p>—Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la +satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux que +moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez pas +longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand nous nous +sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez-vous pour être à +la prison avant deux heures...</p> + +<p>Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le +corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont Blangin +avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la +correspondance de Jacques et de M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à +vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une +éternelle bonne humeur.</p> + +<p>Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire autrefois. À +la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il n'avait que dix-huit +ans, il s'était trouvé possesseur, à deux portées de fusil de la +Tremblade, d'une maison entourée d'un courtil, d'un pré, de quelques +arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien +trois mille écus.</p> + +<p>Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup +de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers, +était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait coûté 50 francs +pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire trois branches de +tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et liées par un nombre +fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un mort.</p> + +<p>Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en était +allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en +avait tiré le numéro 3<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce résultat l'avait beaucoup étonné. Mais +comme il avait horreur du service militaire, et que, bâti comme il +l'était, il était bien sûr de n'être pas réformé, il s'était résolu à +employer, pour n'être pas soldat, un sortilège d'une efficacité plus +prouvée, c'est-à-dire à emprunter de l'argent pour acheter un +remplaçant.</p> + +<p>Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade, un +homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque, consentit +à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation signée, et son +argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où les marchands +d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que leur faisait +l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais, +on lui fournit un remplaçant de première qualité.</p> + +<p>Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la +Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il soupait +un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un navire +charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays», à moins que +l'on ne boive?</p> + +<p>Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze cents +francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il +ne rentrerait pas à bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il +fait. Et après quinze jours d'une noce à «tout casser», le marin était +arrêté et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en +était réduit à emprunter cent sous au conducteur de la voiture.</p> + +<p>Ces quinze jours devaient décider de son existence. Il y avait perdu le +goût du travail et gagné la passion de ces bons cabarets où l'on boit en +battant des cartes grasses. Rentré chez lui, il prétendit continuer sa +belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit à faire des dettes, à +emprunter et à vendre pièce à pièce tout ce qu'il possédait de vendable, +depuis ses matelas jusqu'à ses outils.</p> + +<p>Ce n'était pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait. +Aussi, l'échéance venue, le créancier, qui voyait son gage dépérir, n'y +alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement, +saisie, vente par autorité de justice; en deux temps, Cheminot fut +exécuté et se trouva sur le pavé, les bras ballants, ne possédant plus +au monde que les méchants habits qu'il avait sur le dos.</p> + +<p>Il eût aisément trouvé à s'employer, étant bon ouvrier et aimé malgré +tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la +boisson.</p> + +<p>Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journées. Mais +dès qu'il avait gagné dix francs, bonsoir! Il s'en allait, flânant le +long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il rôdait autour des +villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plutôt que de +boire seuls, invitent le premier venu.</p> + +<p>Cheminot n'était pas le premier venu. Il se flattait d'être connu tout +le long de la côte, depuis Royan jusqu'à Fouras, et dans une bonne +partie du département, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce +qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de +sa paresse. Les ménagères de campagne le saluaient bien d'un: «Que +cherches-tu par ici, fainéant!...», mais elles ne lui refusaient guère +une écuellée de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc.</p> + +<p>Sa bonne humeur inaltérable et son obligeance expliquaient cette +indulgence. Ce garçon, qui refusait des journées bien payées, était +toujours prêt à donner gratis un solide coup de main. Et il était bon à +tout—sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est à lui que +s'adressait indifféremment le fermier dont la besogne pressait, ou le +patron de bateau pêcheur qui avait un de ses hommes malade.</p> + +<p>Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a +ses bons jours, a ses mauvaises séries. Par certaines semaines, on ne +rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermières hospitalières. La faim, +elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, déterrer des pommes de +terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des +vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de +terre, dame! on force les clôtures ou on escalade les murs... +Relativement, Cheminot était un honnête garçon et incapable de voler une +pièce d'argent. Mais des légumes, des volailles, des fruits... Voilà +comment deux fois déjà il avait été arrêté et condamné à quelques jours +de prison, et à chaque fois il avait juré ses grands dieux qu'on ne l'y +reprendrait plus et qu'il allait se remettre à l'ouvrage. Et, cependant, +on l'y avait repris...</p> + +<p>Ce pauvre diable avait raconté ses infortunes à Jacques. Et Jacques, qui +lui devait d'avoir pu, étant au secret, recevoir des nouvelles de +M<sup>lle</sup> Denise, l'avait pris en affection.</p> + +<p>Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet à la main:</p> + +<p>—Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que +messieurs vos avocats viennent de monter à votre chambre.</p> + +<p>Une dernière fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.</p> + +<p>—Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...</p> + + +<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XX</h3> + + +<p>Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement ébranlé déjà par le +récit de M<sup>lle</sup> Denise, maître Magloire avait été définitivement vaincu +par les explications de maître Folgat, et il arrivait à la prison prêt à +répondre de l'innocence de Jacques.</p> + +<p>—Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrédulité, disait-il à +maître Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa cellule.</p> + +<p>Jacques entrait, sur ces mots, tout ému encore du dernier embrassement +de son père. Maître Magloire s'avança vers lui.</p> + +<p>—Je n'ai jamais su déguiser ma pensée, Jacques, prononça-t-il. Vous +croyant coupable, et persuadé que vous accusiez faussement la comtesse +de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement même. Revenu de +mon erreur et convaincu de la sincérité de votre relation, non moins +simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai eu tort de croire à la +réputation d'une femme plus qu'à la parole d'un ami. Voulez-vous me +donner la main?</p> + +<p>C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main +loyale qui lui était offerte.</p> + +<p>—Puisque vous croyez à mon innocence, s'écria-t-il, d'autres peuvent y +croire, l'heure du salut est proche!</p> + +<p>Au visage attristé des deux avocats, il comprit qu'il se réjouissait +trop tôt. Ses traits se contractèrent, mais c'est d'une voix ferme qu'il +dit:</p> + +<p>—Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue en est +toujours incertaine... N'importe! soyez sûrs que je ne faiblirai pas...</p> + +<p>Déjà maître Folgat avait étalé sur la table de la prison tous les +papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient été fournies par +Méchinet et les notes de son rapide voyage.</p> + +<p>—Avant tout, mon cher client, commença-t-il, je dois vous mettre au +fait de mes démarches.</p> + +<p>Et lorsqu'il eut exposé jusqu'en ses moindres détails son expédition en +compagnie de Goudar:</p> + +<p>—Résumons la situation, dit-il. Nous sommes dès aujourd'hui en mesure +de prouver trois choses: 1° que la maison de la rue des Vignes vous +appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y connaît n'est autre que +vous; 2° que vous receviez dans cette maison la visite d'une dame qui, à +en juger par les précautions qu'elle prenait, avait un puissant intérêt +à se cacher; 3° que les visites de cette dame n'avaient lieu qu'à une +certaine époque, chaque année, laquelle coïncidait précisément avec +celle des voyages à Paris de la comtesse de Claudieuse.</p> + +<p>De la tête, le célèbre avocat de Sauveterre acquiesçait.</p> + +<p>—Oui, dit-il, tout ceci est définitivement acquis au procès.</p> + +<p>—Pour nous-mêmes, continua son jeune confrère, nous avons une certitude +nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis Burnett, Suky Wood, +a épié la mystérieuse visiteuse et l'a vue, et par conséquent la +reconnaîtrait.</p> + +<p>—Parfaitement. Cela résulte de la déposition de l'amie de cette fille.</p> + +<p>—Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse est +démasquée...</p> + +<p>—Si nous la retrouvons! fit maître Magloire. Et ici, malheureusement, +nous rentrons dans le domaine de l'hypothèse...</p> + +<p>—Hypothèses, soit, interrompit maître Folgat, mais basées sur des faits +positifs et dont cent exemples confirment la probabilité. Pourquoi donc +ne retrouverions-nous pas cette Suky, dont nous connaissons le lieu de +naissance et la famille, et qui n'a aucune raison de se cacher? (Et +s'animant à mesure qu'il énumérait les chances favorables:) Goudar en a +retrouvé bien d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et +soyez tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laissé tomber dans son +cœur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de recevoir en +récompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison de la rue des +Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne gagne pas cette +partie, lui qui en a tant gagné. Qui sait ce qu'il a trouvé, depuis +qu'il m'a quitté! Qui peut dire ce qu'il découvrira ici! N'est-ce donc +rien, ce qu'il a fait en une journée?...</p> + +<p>—C'est immense! s'écria Jacques, émerveillé des résultats obtenus.</p> + +<p>Plus vieux que maître Folgat et que Jacques, le premier avocat de +Sauveterre était moins prompt à l'enthousiasme.</p> + +<p>—Oui, c'est immense, répéta-t-il, et si nous avions du temps devant +nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps manque pour +les investigations de Goudar; mais la session est proche, et obtenir la +remise de l'affaire me semble bien difficile...</p> + +<p>—Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit Jacques.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—À aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer trois +mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le pourrais pas, +mes forces sont à bout!... Assez d'incertitudes comme cela! Il faut en +finir...</p> + +<p>D'un geste, maître Folgat l'arrêta.</p> + +<p>—Ne vous débattez pas, fit-il, obtenir une remise est impossible. Quel +prétexte invoquerions-nous, pour la demander? L'insuffisance de +l'instruction? En l'état, l'enquête est irréprochable. Il nous faudrait +introduire dans l'affaire un élément nouveau, c'est-à-dire nommer madame +de Claudieuse...</p> + +<p>Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques.</p> + +<p>—Ne la nommerez-vous donc pas quand même? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Cela dépend.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas...</p> + +<p>—C'est bien simple, cependant. Si, avant les délais, Goudar réunissait +contre elle des éléments suffisants d'accusation, oui, je la nommerais, +et alors fatalement l'affaire serait retirée du rôle, et l'on +recommencerait une instruction où, très probablement, vous +n'interviendriez qu'en qualité de témoin. Si, au contraire, avant le +jour du jugement, nous ne recueillons pas contre elle d'autres preuves +que celles que nous possédons, non, je ne la nommerais pas, car ce +serait, et tel est l'avis de maître Magloire, perdre irrémissiblement +votre cause...</p> + +<p>—Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat.</p> + +<p>La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes.</p> + +<p>—Cependant, fit-il, pour ma défense, si je passe en cour d'assises, il +faudra bien parler de mes relations avec madame de Claudieuse...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mais elles expliquent tout...</p> + +<p>—Si on les admet...</p> + +<p>—Prétendez-vous donc me défendre, espérez-vous donc me sauver en ne +disant pas la vérité?</p> + +<p>Maître Folgat secouait la tête.</p> + +<p>—En cour d'assises, prononça-t-il, la vérité est la moindre des +choses...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Les jurés admettraient-ils des allégations que n'a point admises +maître Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et ne songeons +qu'à trouver une explication admissible aux charges relevées contre +vous. Croyez-vous que nous serons les premiers à agir ainsi? Nullement. +Il est peu de cause où le ministère public dise tout ce qu'il sait, et +il en est moins encore où le défenseur invoque tout ce qu'il pourrait +invoquer. Sur dix procès criminels, il en est au moins trois qui se +plaident à côté. Que sera le réquisitoire prononcé contre vous? Le +résumé du roman imaginé par le juge d'instruction pour démontrer que +vous êtes coupable. Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous êtes +innocent!</p> + +<p>—La vérité, pourtant...</p> + +<p>—Est primée par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez maître +Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquiète l'accusation; +donc, la vraisemblance doit être l'unique souci de la défense. Faillible +et bornée en ses moyens, la justice humaine ne saurait descendre au fond +des choses, discerner les mobiles et sonder les consciences. C'est sur +des probabilités qu'elle décide, sur des apparences, et il n'est guère +d'affaire qui ne garde pour elle des côtés mystérieux et inexplorés. Je +n'en finirais pas si je vous énumérais les énigmes judiciaires. A-t-on +su jamais le dernier mot de l'assassinat de Fualdès, du meurtre +Marcellange et de l'empoisonnement Bocarmé? Non, et on ne le saura +jamais. A-t-on tout dit lors du procès Lafarge, a-t-on parlé du complice +qui, évidemment, existait!... La vérité!... Vous imaginez-vous que +monsieur Galpin-Daveline l'a cherchée! Si oui, que ne laisse-t-il +comparaître Cocoleu? Mais non, du moment où, pour le crime commis, il +produit un coupable probable, il est content. La vérité!... Qui donc de +nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de celles dont +ni l'accusation, ni la défense, ni l'accusé lui-même ne possèdent le +secret.</p> + +<p>Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas monotone du +soldat de la ligne de faction sous les fenêtres de la prison.</p> + +<p>Maître Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il eût cru, +en insistant davantage, assumer une responsabilité trop lourde. C'était +de Jacques que l'honneur et la vie étaient en question. C'était à +Jacques à décider du système de défense. Peser sur sa décision, c'était, +en cas d'insuccès possible, sinon probable, s'exposer à ce qu'il +s'écriât: «Que ne m'a-t-on laissé libre, je n'en serais pas là!»</p> + +<p>Et pour bien indiquer cette nuance:</p> + +<p>—Le conseil que je vous donne, mon cher client, prononça-t-il, est, +selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais à mon frère. Je +ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. À vous donc de +choisir. Quelle que soit votre détermination, je reste à vos ordres...</p> + +<p>Jacques ne répondit pas. Les coudes sur la table, le front entre les +mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abîmé en ses +réflexions.</p> + +<p>Que résoudre? Suivre son premier mouvement, déchirer tous les voiles, +clamer la vérité! C'était chanceux, mais quel triomphe que de réussir +ainsi! Adopter le système de ses avocats, manœuvrer, ruser, mentir... +C'était plus sûr, mais l'emporter de la sorte, était-ce vaincre?</p> + +<p>Les perplexités de Jacques étaient affreuses. Il ne le sentait que trop: +du parti qu'il allait prendre pouvait dépendre sa destinée.</p> + +<p>Tout à coup, redressant la tête:</p> + +<p>—Votre avis, Magloire? demanda-t-il.</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre fronça les sourcils, et d'un ton bourru:</p> + +<p>—Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrère, répondit-il, j'ai +eu l'honneur de l'exposer à madame votre mère. Maître Folgat n'a eu +qu'un tort, c'est d'y mettre tant de ménagements. Le médecin n'a pas à +s'inquiéter de ce que pense le malade, des remèdes qu'il lui prescrit. +Il se peut que nos prescriptions ne soient pas le salut, mais si vous ne +les suivez pas, vous êtes perdu sûrement.</p> + +<p>Quelques minutes encore, Jacques hésita. Ces prescriptions, comme disait +maître Magloire, répugnaient horriblement à son caractère chevaleresque +et hardi.</p> + +<p>—Être acquitté ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'être? Serais-je +réellement, et pour tous, disculpé?... Toute mon existence, ensuite, ne +serait-elle pas flétrie par de vagues soupçons... Je ne serais pas sorti +des débats le front haut, je me serais esquivé en quelque sorte par un +escalier de service et une porte dérobée...</p> + +<p>—Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande porte! dit +brutalement maître Magloire.</p> + +<p>À ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une batterie +électrique. Il se leva, et après quelques tours dans sa prison, se +posant en face de ses défenseurs:</p> + +<p>—Je m'abandonne à vous, messieurs, prononça-t-il. Dictez-moi ma +conduite, j'obéirai...</p> + +<p>Jacques avait du moins les qualités de ses défauts: une résolution +prise, il ne revenait plus sur celles qu'il eût pu prendre.</p> + +<p>Calme, désormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire +triste:</p> + +<p>—Voyons le plan de bataille, dit-il.</p> + +<p>Ce plan, depuis un mois, était la constante et presque unique +préoccupation de maître Folgat. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de +pénétration et de pratique des affaires, il l'avait appliqué à disséquer +cette cause devenue sienne, en quelque sorte, par l'intérêt passionné +qui l'y attachait. Il connaissait la tactique de l'accusation aussi bien +que M. Galpin-Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le +faible.</p> + +<p>—Ainsi donc, commença-t-il, nous allons procéder comme si madame de +Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il n'est plus +question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres brûlées...</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Cela étant, nous avons tout d'abord à chercher, non l'emploi de notre +temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. Ah! si nous +en pouvions imaginer une plausible, bien vraisemblable, je répondrais +presque du succès, car ne nous y méprenons pas, là est le nœud de +l'affaire, et c'est sur ce point que s'acharneront les débats.</p> + +<p>C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu.</p> + +<p>—Est-ce bien possible! fit-il.</p> + +<p>—Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis +malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge +terrible, la plus décisive, à coup sûr, qui ait été relevée, sur +laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insisté—il est bien trop fin +pour cela—mais qui, entre les mains du ministère public, peut être +l'arme du coup de grâce...</p> + +<p>—Je dois avouer, commença Jacques, que je ne vois pas trop...</p> + +<p>—Oubliez-vous donc la lettre que vous avez écrite à mademoiselle Denise +le jour du crime? interrompit maître Magloire.</p> + +<p>Alternativement, Jacques regardait ses deux défenseurs.</p> + +<p>—Quoi, fit-il, cette lettre...</p> + +<p>—Nous accable, mon cher client, acheva maître Folgat. Ne vous la +rappelez-vous donc plus? Vous y dites à votre fiancée que vous serez +privé du bonheur de passer la soirée près d'elle par une affaire de la +plus haute importance et qui ne souffre point de retard. Donc, d'avance, +et après mûres réflexions, vous vous proposiez d'employer votre soirée à +une certaine chose. Quelle? L'assassinat de monsieur de Claudieuse, +prétend l'accusation. Que lui répondrons-nous?</p> + +<p>—Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a certainement +pas communiquée.</p> + +<p>—Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandoré et +monsieur Séneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit le +contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connaît si bien qu'il vous en a +parlé à diverses reprises, et que vous avez avoué tout ce qu'il pouvait +souhaiter.</p> + +<p>Le jeune avocat cherchait parmi les papiers étalés sur la table. Bientôt +il eut trouvé.</p> + +<p>—Tenez, reprit-il, dans votre troisième interrogatoire, voici ce que je +lis:</p> + +<p><i>DEMANDE.—Vous deviez épouser prochainement mademoiselle de Chandoré?</i></p> + +<p><i>RÉPONSE.—Oui.</i></p> + +<p><i>D.—Vous passiez près d'elle, depuis assez longtemps, toutes vos +soirées?</i></p> + +<p><i>R.—Toutes.</i></p> + +<p><i>D.—Sauf celle du crime, cependant.</i></p> + +<p><i>R.—Malheureusement.</i></p> + +<p><i>D.—Cela étant, votre fiancée a dû s'étonner de votre absence?</i></p> + +<p><i>R.—Non, je lui avais écrit...</i></p> + +<p>Entendez-vous, Jacques? s'écria maître Magloire. Et remarquez que +monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous donner +l'éveil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit.</p> + +<p>Mais déjà maître Folgat avait cherché et trouvé une autre copie.</p> + +<p>—Dans votre sixième interrogatoire, continua-t-il, voilà ce que j'ai +noté:</p> + +<p><i>D.—Ainsi, c'est sans but arrêté que, le soir du crime, vous êtes sorti +emportant votre fusil?</i></p> + +<p><i>R.—Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consulté mon +défenseur.</i></p> + +<p><i>D.—Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vérité.</i></p> + +<p><i>R.—Rien ne me fera revenir sur ma détermination.</i></p> + +<p><i>D.—Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz où vous êtes allé de huit +heures à minuit?</i></p> + +<p><i>R.—Je répondrai à cette question en même temps qu'à l'autre.</i></p> + +<p><i>D.—Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir dehors, car +vous vous saviez attendu par votre fiancée, mademoiselle de Chandoré?</i></p> + +<p><i>R.—Je lui avais écrit de ne pas m'attendre.</i></p> + +<p>—Ah! Galpin-Daveline est un habile mâtin! grommela maître Magloire.</p> + +<p>—Enfin, reprit maître Folgat, voici un passage de l'avant-dernier +interrogatoire:</p> + +<p><i>D.—Quand vous aviez une commission à faire à Sauveterre, à qui +aviez-vous coutume de la confier?</i></p> + +<p><i>R.—Au fils de mon métayer, Michel.</i></p> + +<p><i>D.—Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a porté à mademoiselle de +Chandoré la lettre que vous lui écriviez pour lui dire de ne pas compter +sur vous?</i></p> + +<p><i>R.—Oui.</i></p> + +<p><i>D.—Vous vous prétendiez retenu par quelque grave affaire?</i></p> + +<p><i>R.—C'est le prétexte ordinaire.</i></p> + +<p><i>D.—Mais, de votre part, ce n'était pas un prétexte. Où aviez-vous à +aller, où êtes-vous allé?</i></p> + +<p><i>R.—Tant que je n'aurai pas vu mon défenseur, je me tairai.</i></p> + +<p><i>D.—Prenez garde! le système de dénégations et de réticences est +périlleux!</i></p> + +<p><i>R.—J'en connais et j'en accepte le danger.</i></p> + +<p>Jacques était confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accusé +auquel on représente le procès-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui +ne s'écrie: «Quoi! j'ai dit cela, moi!» Il l'a dit, et il n'y a pas à le +nier, c'est écrit et il l'a signé. Comment donc l'a-t-il pu dire?... Ah! +voilà!... Si fort que soit un homme, il ne saurait, durant des mois +entiers, tendre au même degré toutes ses facultés et toute son énergie. +Il a ses heures d'accablement et ses heures d'espérance, ses accès de +révolte et ses moments d'abandon...</p> + +<p>Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou +coupable, il n'est pas de prévenu qui puisse lutter. Si prodigieuse que +puisse être sa mémoire, comment se rappellerait-il une réponse +inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui, l'a recueillie, et +vingt fois, s'il le faut, il la représentera sous une forme nouvelle. Et +de même que l'impalpable flocon de neige devient l'irrésistible +avalanche, le mot insignifiant prononcé au hasard, abandonné, puis +repris, puis développé, commenté et interprété, peut devenir une charge +écrasante.</p> + +<p>Il faut avoir passé par là, il faut avoir été l'accusé ou le juge pour +comprendre combien inégale est la partie, pour comprendre que les +dispositions de la loi ne sont équitables que si le prévenu est +coupable, et qu'en définitive il s'en faut bien que l'innocence trouve +autant de protection que le crime.</p> + +<p>Voilà ce que Jacques constata. Si habilement et à de si longs +intervalles lui avaient été posées ces questions qu'il les avait +oubliées; et cependant, rapprochant ses réponses, il lui fallait bien +reconnaître que très positivement il avait avoué qu'il se proposait de +consacrer à une affaire importante la soirée du crime.</p> + +<p>—C'est épouvantable! s'écria-t-il. (Et pénétré de l'affreuse réalité +des appréhensions de maître Folgat, il ajouta:) Comment sortir de là?</p> + +<p>Peut-être les défenseurs, maître Magloire surtout, ne furent-ils pas +mécontents de cet effroi qui leur garantissait la docilité de Jacques.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, répondit maître Folgat, il faut trouver une +explication plausible.</p> + +<p>—C'est ce dont je me déclare incapable.</p> + +<p>Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis:</p> + +<p>—Vous êtes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'étais libre. Depuis un +mois que je médite un système de défense, je me suis préoccupé de ce +point, qui en est la base...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Où devait se célébrer votre mariage?</p> + +<p>—Chez moi, à Boiscoran.</p> + +<p>—Où devait avoir lieu la cérémonie religieuse?</p> + +<p>—À l'église de Bréchy.</p> + +<p>—En avez-vous parlé au curé?</p> + +<p>—Plusieurs fois. Et même, à ce sujet, un jour, en plaisantant, il m'a +dit: «Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!»</p> + +<p>Maître Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'échappa pas à +Jacques.</p> + +<p>—Donc, poursuivit-il, le curé de Bréchy était votre ami?</p> + +<p>—Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander à dîner, sans +façon, et jamais je ne passais près de chez lui sans entrer lui serrer +la main... La satisfaction du jeune avocat était devenue tout à fait +visible.</p> + +<p>—Décidément, s'écria-t-il, mon explication n'est pas invraisemblable! +Écoutez, et croyez que je suis parfaitement sûr de mes informations. De +neuf à onze heures, le soir du crime, il n'y avait personne au +presbytère de Bréchy. Le curé dînait au château de Besson, et sa +servante était allée au-devant de lui avec une lanterne...</p> + +<p>—Compris! murmura maître Magloire.</p> + +<p>—Pourquoi, mon cher client, continua maître Folgat, pourquoi ne +seriez-vous pas allé chez le curé de Bréchy? D'abord, vous aviez à vous +entendre avec lui sur les détails de la cérémonie, puis, comme il est +votre ami, homme d'expérience, prêtre, vous vouliez, au moment de vous +marier, prendre ses conseils, et enfin, vous vous proposiez de remplir +ce devoir religieux dont il vous avait parlé, et qui vous répugnait un +peu.</p> + +<p>—Bon, cela! approuvait le célèbre avocat de Sauveterre, très bon!</p> + +<p>—Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le curé de +Bréchy, mon cher client, que vous vous êtes privé du bonheur de passer +la soirée près de votre fiancée. Voyons comment cela répond aux charges +de l'accusation. On vous demande en premier lieu pourquoi vous avez pris +par les marais. Pourquoi? C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus +court, et que vous aviez peur de trouver le curé de Bréchy couché. Rien +de plus naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a +l'habitude de se mettre au lit dès neuf heures. Cependant, c'est en vain +que vous vous êtes hâté, car lorsque vous avez frappé à la porte du +presbytère, personne n'est venu vous ouvrir...</p> + +<p>D'un geste, maître Magloire interrompit son jeune confrère.</p> + +<p>—Jusqu'ici, dit-il, très bien. Mais là, une invraisemblance se +présente. Jamais, pour revenir de Bréchy à Boiscoran, personne ne +s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous +connaissiez le pays...</p> + +<p>—Je le connais pour l'avoir soigneusement exploré. Et la preuve, c'est +que, prévoyant votre objection, j'y ai trouvé une réponse. Pendant que +monsieur de Boiscoran frappait à la porte du presbytère, une petite +paysanne, qu'il ne connaît pas, est passée et lui a dit qu'elle venait +de rencontrer le curé sur la route, près de l'endroit qu'on appelle la +Cafourche des Maréchaux. La situation du presbytère, isolé à l'entrée du +bourg, rend très admissible cet incident. Pour ce qui est du curé, voici +que le hasard m'a révélé: précisément à l'heure où monsieur de Boiscoran +pouvait être à Bréchy, un prêtre passait près de la Cafourche des +Maréchaux, et ce prêtre, auquel j'ai parlé, est le desservant d'une +commune voisine, qui dînait chez monsieur de Besson, lui aussi, et qu'on +était allé chercher pour administrer une femme qui se mourait... La +petite paysanne ne mentait donc pas, elle se trompait...</p> + +<p>—Étonnant! fit maître Magloire.</p> + +<p>—Cependant, poursuivit maître Folgat, qu'a fait monsieur de Boiscoran, +ainsi averti?... Il s'est lancé sur cette route et, croyant aller à la +rencontre du curé, il a marché jusqu'au bois de Rochepommier. +Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la petite paysanne +l'avait induit en erreur, il s'est décidé à regagner Boiscoran par les +bois... Mais il était de très mauvaise humeur d'avoir perdu ainsi une +soirée qu'il eût pu passer près de sa fiancée, et c'est pour cela qu'il +pestait et jurait, ainsi que l'a déclaré le témoin Gaudry...</p> + +<p>Le célèbre avocat de Sauveterre secouait la tête.</p> + +<p>—C'est ingénieux, prononça-t-il, je le reconnais, et j'avoue en toute +humilité que jamais je n'aurais trouvé aussi bien. Seulement... car il y +a un seulement, mon cher confrère, votre récit pèche par son admirable +simplicité même. L'accusation vous répondra: «Si telle est la vérité, +comment monsieur de Boiscoran ne l'a-t-il pas dite immédiatement, et +qu'avait-il besoin, pour la dire, de consulter ses défenseurs?...»</p> + +<p>À la contraction des traits de maître Folgat, on devinait l'effort de sa +pensée.</p> + +<p>—Je ne le sais que trop, répondit-il, là est le défaut de la +cuirasse... Défaut considérable, car il est bien clair que si, le jour +de son arrestation, monsieur de Boiscoran eût donné cette explication, +on le relâchait. Mais comment trouver mieux!... Comment trouver +seulement autre chose!... Ce n'est là d'ailleurs que le premier jet de +mon idée, et c'est la première fois que je la formule... Aidé de vous, +maître Magloire, de Méchinet, auquel je dois mes plus précieux +renseignements, aidé de tous nos amis, enfin, je ne désespère pas +d'ajouter à mon récit quelque particularité mystérieuse qui explique un +peu les réticences de monsieur de Boiscoran... J'avais bien pensé à y +faire intervenir la politique, à prétendre qu'en raison des opinions +qu'on lui suppose, monsieur de Boiscoran tenait à dissimuler ses +relations avec le curé de Bréchy...</p> + +<p>—Oh! ce serait du plus détestable effet! interrompit maître Magloire. +Nous ne sommes pas religieux, à Sauveterre, mais nous sommes dévots, +confrère, excessivement dévots...</p> + +<p>—Aussi ai-je renoncé à mon idée. Silencieux et jusque-là immobile, +Jacques se dressa tout à coup.</p> + +<p>—N'est-il pas prodigieux, s'écria-t-il d'un accent de rage concentrée, +n'est-il pas inouï de nous voir ici réduits à combiner un mensonge! Et +je suis innocent!... Que serait-ce de plus si j'étais assassin!</p> + +<p>Jacques avait raison mille fois: c'était quelque chose de monstrueux que +cette nécessité où il se trouvait de taire la vérité.</p> + +<p>Pourtant ses défenseurs ne relevèrent pas l'exclamation, absorbés qu'ils +étaient par l'examen minutieux du système de défense.</p> + +<p>—Abordons les autres points de l'accusation, fit maître Magloire.</p> + +<p>—Si ma version était admise, répondit maître Folgat, le reste irait +tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour où on est venu l'arrêter, +cherchant un prétexte à sa sortie de la veille, monsieur de Boiscoran a +dit qu'il allait à Bréchy chez son marchand de bois... Imprudence +désastreuse! Voilà le danger! Quant au reste, qu'est-ce en somme?... +L'eau où monsieur de Boiscoran s'est lavé les mains en rentrant, et où +on a retrouvé des débris de papier carbonisé... Nous n'avons qu'à +altérer légèrement la vérité pour l'expliquer. Nous n'avons qu'à dire ce +qu'a fait réellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action à +un autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur déterminé, n'est-ce +pas?... Pour son excursion à Bréchy, il s'était muni d'une provision de +cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes... Et ceci n'est pas +une allégation en l'air. Nous fournissons des preuves, nous produisons +des témoins. Si nous n'avions pas d'allumettes, c'est que la veille nous +avons oublié chez monsieur de Chandoré la boîte que nous portons +habituellement sur nous, que tout le monde nous connaît, et qui depuis +est restée sur la cheminée du petit salon de mademoiselle Denise, où +elle est encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous étions +déjà loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperçus. Fallait-il +donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non! Nous +avions notre fusil et nous connaissons le procédé qu'emploient tous les +chasseurs en pareille occurrence. Nous avons retiré la charge de plomb +d'une de nos cartouches et, en enflammant la poudre, nous avons enflammé +un morceau de papier... C'est une opération qu'il est impossible de +réussir sans se salir et se noircir les mains. Comme nous l'avons +répétée plusieurs fois, nous avions les mains très sales et très noires, +et les ongles pleins de débris de papier brûlé...</p> + +<p>—Ah! cette fois, s'écria le célèbre avocat de Sauveterre, bravo!</p> + +<p>Son jeune confrère s'animait. Et toujours employant le «nous», qui est +dans les habitudes du barreau:</p> + +<p>—Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous +reprochez, est le plus magnifique témoignage moral de notre innocence. +Incendiaire, nous l'eussions jetée avec la précipitation que met le +meurtrier à effacer de ses habits les taches de sang qui le dénoncent...</p> + +<p>—Très bien encore! approuva maître Magloire.</p> + +<p>—Et vos autres charges, continua maître Folgat, comme s'il eût été à +l'audience et se fût adressé au ministère public, vos autres charges +sont toutes de cette valeur. Notre lettre à mademoiselle Denise, +pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle établit notre +préméditation... Ah! ici je vous arrête. Sommes-nous donc stupide et +dénué du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas notre réputation... +Quoi! préméditant un crime, nous ne nous serions pas dit que nous +pouvions être découvert, et nous ne nous serions pas ménagé un alibi! +Quoi! nous serions parti de chez nous avec l'intention bien arrêtée +d'aller tuer un homme, et c'est avec du plomb de lièvre et de la cendrée +que nous aurions chargé notre fusil!... En vérité, vous nous faites la +défense trop facile, car votre accusation ne soutient pas l'examen...</p> + +<p>Du geste, vivement, Jacques à son tour approuvait.</p> + +<p>—Voilà, interrompit-il, ce que je n'ai cessé de répéter à Daveline, et +ce à quoi il ne trouvait rien à répondre... C'est sur ce point qu'il +faut insister!</p> + +<p>Maître Folgat consultait ses notes.</p> + +<p>—J'arrive, maintenant, reprit-il, à une circonstance capitale, et dont +je ferais, si elle nous était favorable, un incident d'audience +décisif... Votre valet de chambre, mon cher client, votre vieil Antoine, +m'a déclaré que l'avant-veille du crime, il a lavé et nettoyé à fond +votre fusil Klebb...</p> + +<p>—Mon Dieu! s'exclama Jacques.</p> + +<p>—Bien. Je vois que vous mesurez la portée de ce fait. Depuis ce +nettoyage jusqu'au moment où vous avez enflammé une cartouche pour +brûler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si oui, +n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de votre Klebb +est resté propre, et alors, c'est le salut...</p> + +<p>Durant près d'une minute, Jacques garda le silence, réfléchissant.</p> + +<p>—Il me semble, répondit-il enfin, je répondrais presque que, le matin +du crime, j'ai tiré un lapin...</p> + +<p>Maître Magloire eut un geste de découragement.</p> + +<p>—Fatalité! dit-il.</p> + +<p>—Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sûr, en tout cas, c'est +que j'ai tué ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrassé qu'un des +canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi du même canon +pour enflammer une cartouche, je suis sauvé. Et notez que c'est +probable. Quand on a une arme double, machinalement, on presse toujours +en premier la détente de droite...</p> + +<p>Maître Magloire fronçait les sourcils.</p> + +<p>—N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donnée aussi incertaine que +nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se retournerait +contre nous. Mais à l'audience, quand on vous représentera votre fusil, +examinez-le de façon à pouvoir me dire ce qu'il en est.</p> + +<p>Ainsi se trouvaient esquissées les lignes générales du plan de défense. +Il ne restait plus qu'à perfectionner les détails, et c'est à quoi +s'appliquaient les deux avocats, lorsque, à travers le guichet, Blangin, +le geôlier, vint leur crier que les portes de la prison allaient fermer.</p> + +<p>—Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et, attirant le +plus loin possible du guichet ses deux défenseurs, d'une voix basse et +troublée:) Une idée m'est venue, messieurs, dit-il, que je dois vous +soumettre... Il est impossible que depuis mon arrestation la comtesse de +Claudieuse ne soit pas au supplice... Si sûre qu'elle puisse être de +n'avoir laissé traîner aucun indice qui la dénonce, elle doit trembler +que je ne me défende en disant la vérité... Elle nierait, je le sais +bien, et elle est assez sûre de son prestige pour savoir que mes +accusations n'entameront pas son admirable réputation. N'importe! Il est +impossible qu'elle ne s'épouvante pas du scandale. Qui sait si, pour +l'éviter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut... Pourquoi l'un +de vous, messieurs, ne tenterait-il pas près d'elle une démarche?</p> + +<p>Maître Folgat était l'homme des décisions rapides.</p> + +<p>—Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot d'introduction.</p> + +<p>Pour toute réponse, Jacques prit une plume et écrivit:</p> + +<div class="blockquot"><p>J'ai tout dit à mon défenseur, maître Folgat. Sauvez-moi, et je +vous jure un secret éternel. Me laisserez-vous périr, Geneviève, +vous qui savez si bien que je suis innocent?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">Jacques.</span></p></div> + +<p>—Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune avocat.</p> + +<p>—Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai vu +madame de Claudieuse...</p> + +<p>Blangin s'impatientait cependant, les défenseurs durent se retirer et, +sortis de la prison, ils traversaient la place du Marché-Neuf, quand, à +quelques pas, ils aperçurent un musicien ambulant que suivaient quelques +galopins.</p> + +<p>C'était une espèce de ménétrier de campagne, vêtu d'un de ces habits +d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, mais qui ne sont +déjà plus une veste. Raclant d'un mauvais violon, il chantait avec le +plus pur accent du terroir une chanson saintongeoise.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Au printemps,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>la mère ageace,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Fit son nid dans les popillons,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La pibôle!...</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Fit son nid dans les popillons,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Pibolon!...</i></span><br /> +</p> + +<p>Machinalement, maître Folgat cherchait quelques sous dans son gousset, +lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son chapeau comme +pour recevoir l'aumône, lui dit:</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas, cher maître. L'avocat tressauta.</p> + +<p>—Vous ici!... fit-il.</p> + +<p>—Moi-même, à Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car il faut +que je vous parle. Ce soir, à neuf heures, venez m'ouvrir la petite +porte du jardin de monsieur de Chandoré...</p> + +<p>Et reprenant son violon, il s'éloigna en continuant d'une voix +traînante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Au bout de cinq à six semaines,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Elle oyut un petit ageasson.</i></span><br /> +</p> + + + +<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XIV</h3> + + +<p>Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de Sauveterre +avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de l'étrangeté du +personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut éloigné:</p> + +<p>—Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune confrère.</p> + +<p>—Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent dont +je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services.</p> + +<p>—Goudar!</p> + +<p>—Oui, Goudar.</p> + +<p>—Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.</p> + +<p>—Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez +grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en brosse. Ce +musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats +lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son +costume de vagabond, un violon à la main et patoisant une ronde +saintongeoise?</p> + +<p>Maître Magloire souriait lui aussi.</p> + +<p>—Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! dit-il. +En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, déjà, semble du +pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas douze heures qu'il est à +Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de +monsieur de Chandoré.</p> + +<p>—Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait +étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû nécessairement +lui parler de cette porte, à propos de Méchinet.</p> + +<p>Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue Nationale. Ils +s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. Vous êtes +bien décidé à voir madame de Claudieuse?</p> + +<p>—Je l'ai promis.</p> + +<p>—Que lui direz-vous?</p> + +<p>—Je ne sais. Cela dépendra de son accueil.</p> + +<p>—Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de Jacques, +elle va vous commander de sortir.</p> + +<p>—Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher d'avoir +reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je juge +nécessaire.</p> + +<p>—Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter... +Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre système de défense, +le seul qui présente quelques chances.</p> + +<p>—Oh! soyez sans inquiétudes...</p> + +<p>Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se séparèrent. +Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat remontant la rue de +la Rampe.</p> + +<p>La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se +hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour +se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea plus à +s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la morne tristesse +des amis et des parents du prisonnier.</p> + +<p>—Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix +hésitante.</p> + +<p>—La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, répondit +le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de nous tous, et, +cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...</p> + +<p>Le jeune avocat se frappa le front.</p> + +<p>—La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria-t-il.</p> + +<p>De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit:</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—C'est encore un grand secret, ajouta M<sup>lle</sup> Denise, et si nous le +savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre dévoué +Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises...</p> + +<p>Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que +mademoiselle était servie.</p> + +<p>On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier +événement, le dîner fut lugubre. Seule, M<sup>lle</sup> Denise, qui devait à la +fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la +conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, décidément, +le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui eût administré, +dans la journée, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui +s'y était opposé en déclarant que la plus légère émotion pouvait tuer +son malade.</p> + +<p>—Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier coup. +L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra implacable.</p> + +<p>Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de M<sup>lle</sup> +Denise.</p> + +<p>—J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de +la petite porte du jardin...</p> + +<p>Elle le regardait d'un air étonné.</p> + +<p>J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a +promis son concours.</p> + +<p>—Il est ici?</p> + +<p>—De ce matin...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de gagner +le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le ménétrier de +la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son +violon sous le bras.</p> + +<p>—Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, tout un +jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...</p> + +<p>Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer.</p> + +<p>—Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre +travestissement...</p> + +<p>Mais Goudar n'était point sensible aux éloges.</p> + +<p>—Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir! +interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me répugne +davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma véritable +personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'eût fui +comme la peste et on n'eût répondu que des mensonges à toutes mes +questions... Alors, je me suis affublé de cette défroque honteuse qui +m'est familière, et pour laquelle, même, j'ai pris pendant six mois un +professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans +éveiller les soupçons; il erre dans les rues ou le long des routes, il +entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et +les cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster les +gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la façon dont je +baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé six mois dans les +Charentes, à la piste des faux billets de banque du fameux Gâtebourse. +Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne +sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamné à cet +exécrable métier, qui fait le désespoir de ma femme...</p> + +<p>—Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher +Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le quitter +bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous réussissez à tirer +d'affaire monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>—Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...</p> + +<p>—De grand cœur.</p> + +<p>L'homme de la préfecture leva les mains au ciel.</p> + +<p>—La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce monde. +Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et quelle +exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où j'obtiendrais des +pêches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus +parfumés que ceux de Fontainebleau.</p> + +<p>—Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître Folgat.</p> + +<p>Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit.</p> + +<p>—Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé tous les +fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour.</p> + +<p>—Espérons que vous serez plus heureux ici.</p> + +<p>—Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut votre +assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier +Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi +leur assignera.</p> + +<p>—Ils seront prévenus.</p> + +<p>—Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me faut un +permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde +mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me faut ce permis ce soir +même. Où que je me présente pour coucher, on me demandera mes papiers...</p> + +<p>—Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître Folgat, je +cours chez le maire...</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche +et s'en allait demander un gîte à l'auberge du <i>Mouton-Rouge</i>, la plus +malfamée de Sauveterre.</p> + +<p>En présence d'une obligation pénible et inévitable, les tempéraments se +décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent, +lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur gros péché à la fin +de leur confession; les autres, au contraire, ont hâte de se débarrasser +de l'anxiété et en finissent le plus tôt qu'il est possible.</p> + +<p>Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le lendemain +de l'arrivée de Goudar: je verrai M<sup>me</sup> de Claudieuse ce matin même, se +dit-il.</p> + +<p>Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut-être que +de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendît pas +s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner.</p> + +<p>C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant bien y +rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La salle des pas +perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son bureau, grossoyant +avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée constante d'un immeuble à +payer.</p> + +<p>Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite:</p> + +<p>—Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il.</p> + +<p>—Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas +surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?</p> + +<p>—Tout le monde croit à une condamnation.</p> + +<p>—Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais +je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais +est arrivé et désirerait vous entretenir. Il vous écrira pour vous +assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.</p> + +<p>—Certes, de tout mon cœur, répondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il +réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour +rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.</p> + +<p>—Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!</p> + +<p>—Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! Il a +reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de +félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la montrer +à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont complimenté, sauf +monsieur le président, toutefois, qui lui a tourné le dos, et monsieur +le procureur de la République, qui lui a dit en latin de ne pas vendre +la peau de l'ours avant qu'il fût par terre...</p> + +<p>Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les +corridors.</p> + +<p>—Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar tient à +dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui vive. Et surtout +ne vous étonnez pas du costume sous lequel il vous apparaîtra...</p> + +<p>Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.</p> + +<p>Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à demander +au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui +venait au rôle le jour même.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat.</p> + +<p>Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur Seignebos.</p> + +<p>—Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il va +rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre dans son +cabinet.</p> + +<p>La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat était +inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses +méditations.</p> + +<p>C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et +incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les opinions, +les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui frappait, dès l'entrée, +c'était, sur la cheminée, un admirable buste de Bichat, flanqué des +bustes plus petits de Robespierre à droite et de Rousseau à gauche. Une +horloge du temps de Louis XIV, dressée entre les deux fenêtres, battait +les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des +côtés était occupé par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer, +de livres de toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient +bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour +classer les herbiers disait la passion passagère du docteur pour la +flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le temps où le +docteur s'était engoué de l'électrothérapie.</p> + +<p>Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de bouquins +trahissaient les récentes études du médecin. Tous les auteurs qui se +sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient là, depuis Apostolidès +jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais et Fodéré, par Spurzheim, +Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.</p> + +<p>Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra, +toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.</p> + +<p>—Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t-il dès +le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.</p> + +<p>Le jeune avocat tressauta.</p> + +<p>—Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.</p> + +<p>—Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment on ne +saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près ou de loin, +tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec des mouchards à +mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la +police.</p> + +<p>—Quand l'avez-vous vu?</p> + +<p>—Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre +son temps dans son galetas du <i>Mouton-Rouge</i>, que l'idée lui est venue +de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis allé, et +j'ai trouvé une manière de ménétrier de campagne qui m'a paru se porter +comme un charme. Mais dès que nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute +son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses idées. +Maître Folgat, ce Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et +nous nous sommes parfaitement entendus...</p> + +<p>—Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire?</p> + +<p>—À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. Patience, +laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore +un certain flair!</p> + +<p>Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait et +replaçait sur son nez ses lunettes d'or.</p> + +<p>—J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission +faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre +affaire... Je suis chargé par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la +comtesse de Claudieuse.</p> + +<p>—Fichtre!</p> + +<p>—Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...</p> + +<p>—Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat dissimula un +mouvement d'impatience.</p> + +<p>—J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la +remplir.</p> + +<p>—Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez pas +jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne quitte pas +son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son intimité.</p> + +<p>—Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut à tout +prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confié mon +client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec vous. C'est parce +que je prévoyais des difficultés que je viens vous demander un moyen de +les surmonter ou de les tourner.</p> + +<p>—À moi!</p> + +<p>—N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse?</p> + +<p>—Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous +autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux objections de son +esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne +monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthèses, la maladie déroute +toutes mes conjectures, mais c'est pour cela précisément que je ne puis +rien. Notre profession a des règles qu'on ne saurait enfreindre sans +compromettre la dignité du corps médical tout entier.</p> + +<p>—Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un +ami...</p> + +<p>—Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne puis +vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...</p> + +<p>—Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel +monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...</p> + +<p>—Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à ce que +soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant d'un coup sec +sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il est des intérêts +sacrés qui priment tout! Venez...</p> + + + +<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3> + + +<p>C'est rue Mautrec qu'après l'incendie du Valpinson étaient venus +s'établir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La +maison louée pour eux par le maire, M. Séneschal, a été pendant plus +d'un siècle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des +plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.</p> + +<p>En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et maître Folgat y furent +arrivés.</p> + +<p>De la rue on n'aperçoit qu'un grand mur, contemporain du château, à ce +que prétendent les archéologues, et tout fleuri de pariétaires, de +giroflées et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastrée une lourde +porte à deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le +remplace par un portillon à claires-voies, qui, dès qu'on le pousse, met +en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin où une +douzaine de statues, vertes de mousse, s'émiettent sur leur piédestal à +l'ombre des vieux tilleuls plantés en quinconce.</p> + +<p>La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le +rez-de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa +rampe en fer ouvré.</p> + +<p>Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à droite.</p> + +<p>—Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez le +comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.</p> + +<p>Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon largement +éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur le jardin. +Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles menuiseries peintes en +blanc, rehaussées de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les +murs. Au plafond, une vaste composition allégorique représentait des +amours joufflus folâtrant dans un ciel étoilé.</p> + +<p>Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces +magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, terni l'or +des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les amours. Et certes +l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la mélancolie de ces +ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la cheminée, une pendule et +des candélabres à moitié brisés. Puis çà et là, et comme au hasard, des +meubles disparates arrachés à l'incendie du Valpinson, des chaises, des +canapés, des fauteuils et une table ronde toute disloquée et noircie par +les flammes.</p> + +<p>Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait qu'à la +démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace +extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il battu en retraite s'il +l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour dominer son +trouble.</p> + +<p>Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et presque +aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien elle, telle +qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, grave et sereine, +comme si son âme eût plané bien au-dessus des passions humaines.</p> + +<p>Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se +succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une auréole +divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre +qui entourait ses yeux et le désordre de ses cheveux admirables +trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passées au +chevet de son mari.</p> + +<p>Pendant que maître Folgat s'inclinait:</p> + +<p>—Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit le jeune avocat.</p> + +<p>—Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur...</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle-même:</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur, dit-elle.</p> + +<p>Non sans une importune palpitation au cœur, maître Folgat commença:</p> + +<p>—Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.</p> + +<p>—C'est inutile, monsieur, je la connais.</p> + +<p>—Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la cour +d'assises, et qu'il peut être condamné!</p> + +<p>D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement:</p> + +<p>—Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du plus +lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, s'il ne +survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants +n'auront plus de père...</p> + +<p>—Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!</p> + +<p>Une profonde surprise se peignit sur les traits de M<sup>me</sup> de Claudieuse, +et fixant maître Folgat:</p> + +<p>—Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.</p> + +<p>Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses lèvres ce +seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa conscience +révoltée.</p> + +<p>Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre:</p> + +<p>—Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la veille du +jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien. +J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et qu'il sait +oublier les secrets qui lui ont été confiés.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur...</p> + +<p>—Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper, +c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son bonheur que +de compromettre celui d'une autre personne...</p> + +<p>La comtesse eut un geste d'impatience.</p> + +<p>—Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous +expliquer plus clairement.</p> + +<p>Mais maître Folgat était aussi loin que possible.</p> + +<p>—Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous +remettre une lettre.</p> + +<p>La surprise de M<sup>me</sup> de Claudieuse parut se changer en stupeur.</p> + +<p>—À moi! fit-elle. À quel titre?</p> + +<p>Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de +Jacques, et la tendant à la comtesse:</p> + +<p>—La voici, dit-il.</p> + +<p>Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement. +Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les +yeux pleins d'éclairs:</p> + +<p>—Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de +jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père!</p> + +<p>Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid.</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi +autrefois... rue des Vignes... au temps où vous l'appeliez Jacques...</p> + +<p>La comtesse paraissait abasourdie.</p> + +<p>—Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites là! +Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de +Claudieuse, j'ai été... sa maîtresse.</p> + +<p>—Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant +l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les mains noircies, +c'est qu'il venait de brûler votre correspondance et la sienne...</p> + +<p>Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:</p> + +<p>—Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?... Ah! le premier +crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à celui-ci! Il ne lui +suffisait pas d'avoir incendié notre maison et de nous avoir ruinés, il +veut nous déshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari, +il lui faut l'honneur de la femme!</p> + +<p>Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les éclats de +sa voix.</p> + +<p>—Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas...</p> + +<p>Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant encore le +ton:</p> + +<p>—Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être entendu... +Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que l'univers entier nous +écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas! +Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'était pas mourant, +celle lettre ne serait pas déjà entre ses mains! Ah! il saurait faire +justice de cette lettre infâme, lui!... Tandis que moi, une femme!... +Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon +mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans +amis...</p> + +<p>—Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus +absolu...</p> + +<p>—Le secret de quoi? De vos lâches insultes, de l'abominable intrigue +dont ceci n'est sans doute que le prélude!</p> + +<p>Maître Folgat pâlit sous l'outrage.</p> + +<p>—Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des +preuves flagrantes, irrécusables...</p> + +<p>D'un geste impérieux, M<sup>me</sup> de Claudieuse l'arrêta et, superbe de +douleur, de dédain et de colère:</p> + +<p>—Eh bien! s'écria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, faites, +agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut +entamer l'intacte réputation d'une honnête femme!... Nous verrons si de +cette boue où vous vous débattez, une seule éclaboussure jaillira +jusqu'à moi!</p> + +<p>Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la +porte.</p> + +<p>—Madame, dit encore maître Folgat, madame!</p> + +<p>Elle ne daigna même pas tourner la tête, et elle disparut, le laissant +seul au milieu du salon, si écrasé de stupeur qu'il en perdait jusqu'à +la faculté de réfléchir.</p> + +<p>Heureusement, le docteur Seignebos revenait.</p> + +<p>—Par ma foi, commença-t-il, je ne me serais jamais imaginé que madame +de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est exactement comme à +l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai +trouvé son mari, ce matin, et ce qu'il y a à faire. Je lui ai répondu...</p> + +<p>Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge; il s'apercevait +enfin de l'attitude de maître Folgat.</p> + +<p>—Ah çà! qu'avez-vous? interrogea-t-il.</p> + +<p>Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.</p> + +<p>—J'ai, répondit-il, que je me demande si je veille ou si je rêve! J'ai +que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance.</p> + +<p>—Comment, si... En êtes-vous à douter de sa culpabilité?</p> + +<p>Tout en maître Folgat trahissait le plus affreux découragement.</p> + +<p>—Eh! le sais-je moi-même, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma +tête à moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naïf, et depuis +cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds +des couches sociales, j'ai découvert d'étranges choses, rencontré des +types inouïs et écouté d'effroyables confidences...</p> + +<p>Le docteur, à son tour, était abasourdi, jusqu'à ce point d'oublier de +tracasser ses lunettes d'or.</p> + +<p>—Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je vous le répéterais, répondit maître Folgat, que vous n'en seriez +pas plus avancé. Il vous eût fallu être là, et la voir, et +l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage ne +tressaillait, son œil restait limpide et clair, nulle émotion n'altérait +le timbre de sa voix. Et de quel air elle me défiait!... Mais tenez, +docteur, je vous en prie, sortons...</p> + +<p>Ils sortirent, en effet, et déjà ils étaient au tiers de la longue allée +du jardin, lorsqu'ils aperçurent s'avançant vers eux l'aînée des filles +de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade.</p> + +<p>M. Seignebos s'arrêta, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant +à son oreille:</p> + +<p>—Attention! fit-il. La vérité se trouve dans la bouche des enfants, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qu'espérez-vous? murmura maître Folgat.</p> + +<p>—Éclaircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.</p> + +<p>Déjà la petite fille arrivait à eux. C'était une gracieuse enfant de +huit à neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son âge, +et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en +avoir les timidités.</p> + +<p>—Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix, +qui était fort douce quand il voulait.</p> + +<p>—Bonjour, messieurs, répondit-elle avec une jolie révérence.</p> + +<p>Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses joues +roses, puis la regardant:</p> + +<p>—Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.</p> + +<p>—C'est que papa et ma petite sœur sont bien malades, monsieur, dit-elle +avec un gros soupir.</p> + +<p>—Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...</p> + +<p>—Oh, oui!</p> + +<p>—C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin.</p> + +<p>Elle secoua la tête, et baissant la voix:</p> + +<p>—C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.</p> + +<p>—Et de quoi, ma mignonne?</p> + +<p>Elle montra les statues, et toute frissonnante:</p> + +<p>—Le soir, répondit-elle, à la brune, il me semble toujours qu'elles +remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derrière les +arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...</p> + +<p>—Il faut chasser ces vilaines idées, mademoiselle, interrompit maître +Folgat.</p> + +<p>Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:</p> + +<p>—Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au +contraire, très brave... Ton papa m'avait affirmé que, la nuit de +l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas été effrayée du tout.</p> + +<p>—Papa a dit la vérité.</p> + +<p>—Et cependant, quand tu as été réveillée par les flammes, ce devait +être terrible...</p> + +<p>Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont réveillée, docteur.</p> + +<p>—Pourtant, quand le feu a éclaté...</p> + +<p>—Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais été +réveillée par le bruit de la porte que maman avait fermée très fort en +rentrant.</p> + +<p>Un même pressentiment terrible fit tressaillir le médecin et l'avocat.</p> + +<p>—Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'était pas +rentrée, au moment de l'incendie...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur...</p> + +<p>—Non, tu te trompes...</p> + +<p>La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants +lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:</p> + +<p>—Je suis sûre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens très +bien de tout. On m'avait couchée à l'heure ordinaire, et comme j'étais +très lasse d'avoir joué, je m'étais endormie tout de suite... Pendant +que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a réveillée. +Sitôt rentrée, elle est allée se pencher sur le lit de ma petite sœur, +et elle l'a regardée un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie +de pleurer. Après cela, elle est allée s'asseoir près de la fenêtre, et +de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le +long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors...</p> + +<p>C'est un regard d'angoisse qu'échangeaient maître Folgat et M. +Seignebos.</p> + +<p>—Ainsi, ma mignonne, insista le médecin, tu es bien certaine que ta +maman était dans votre chambre, quand on a tiré un premier coup de +fusil?</p> + +<p>—Certainement, docteur. Et même, en l'entendant, maman s'est dressée +toute droite, la tête penchée, comme quelqu'un qui écoute. Presque +aussitôt, le second coup a retenti, maman a levé les bras en l'air, en +s'écriant: «Ô mon Dieu!...», et tout de suite elle est sortie en +courant.</p> + +<p>Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non +sans un grand effort de volonté, maintenait sur ses lèvres.</p> + +<p>—Tu as rêvé cela, Marthe..., fit-il.</p> + +<p>Ce fut la bonne, jusque-là silencieuse, qui répondit:</p> + +<p>—Mademoiselle ne rêvait pas, prononça-t-elle. Moi aussi, j'avais +entendu les détonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour +savoir ce que ce pouvait être, quand j'ai vu madame traverser le palier +en deux sauts et se lancer dans l'escalier...</p> + +<p>—Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus +indifférent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.</p> + +<p>Mais la fillette tenait à achever son récit:</p> + +<p>—Maman partie, continua-t-elle, l'inquiétude me prit, et je me soulevai +sur mon lit, prêtant l'oreille... Je ne tardai pas à entendre des bruits +que je ne connaissais pas, des craquements et des pétillements, et aussi +comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai à terre, +et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis être renversée par un +tourbillon de fumée et d'étincelles... Pourtant je ne perdis pas la +tête. Je réveillai ma petite sœur, je la pris dans mes bras, et j'allais +essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous +enleva toutes deux et nous emporta...</p> + +<p>—Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant interrompit court +son histoire.</p> + +<p>—C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle +révérence:) Au revoir, messieurs...</p> + +<p>Déjà Marthe avait disparu, que Seignebos et maître Folgat restaient +encore plantés sur leurs pieds, se regardant d'un air de suprême +détresse.</p> + +<p>—Nous n'avons plus rien à faire ici, docteur, dit enfin le jeune +avocat.</p> + +<p>—En effet, rentrons, et même hâtons-nous, car on m'attend peut-être... +Vous déjeunez avec moi...</p> + +<p>Ils se retirèrent alors, la tête basse, et à ce point abîmés dans leurs +réflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur +tirait le long des rues, circonstance qui fut remarquée de plusieurs +bourgeois.</p> + +<p>En arrivant chez lui:</p> + +<p>—Deux couverts, dit le docteur à son domestique, et monte une bouteille +de vin de Médis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat à son cabinet de +travail:) Maintenant, commença-t-il, que pensez-vous de l'aventure?</p> + +<p>Maître Folgat eut un geste de douloureux abattement.</p> + +<p>—Je m'y perds! murmura-t-il.</p> + +<p>—Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot à sa fille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et à sa femme de chambre?</p> + +<p>—Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie à personne; elle +combat, triomphe ou succombe seule.</p> + +<p>—Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vérité.</p> + +<p>—Je le crois fermement.</p> + +<p>—C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de +son mari?</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>Ce que maître Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire +éclairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retiré ses +lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:</p> + +<p>—Si la comtesse était innocente, reprit-il, Jacques serait donc +coupable! Jacques nous aurait donc dupés tous...</p> + +<p>Maître Folgat secouait la tête.</p> + +<p>—De grâce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi, +laissez-moi me recueillir, rassembler mes idées. Je suis épouvanté de +mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et +assurément madame de Claudieuse a été sa maîtresse. Non, il ne nous a +pas trompés, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec +la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa mère était sortie? +Où allait-elle, sinon au rendez-vous? Seulement...</p> + +<p>Il hésitait.</p> + +<p>—Oh! allez, allez, dit le médecin, vous n'avez rien à craindre de +moi...</p> + +<p>—Eh bien, il se pourrait qu'après que madame de Claudieuse a eu quitté +monsieur de Boiscoran, la fatalité s'en fût mêlée. Monsieur de Boiscoran +nous a conté comment les lettres qu'il brûlait s'étaient enflammées tout +à coup, avec une telle violence qu'il en avait été effrayé. Qui nous dit +qu'une flammèche emportée par le vent n'a pas mis le feu aux paillers! +Tirez les conséquences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran +aperçoit ce commencement d'incendie; il court essayer de l'éteindre; ses +efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle +grandit, elle illumine déjà toute la façade du château... À ce moment, +monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se croit surpris, +il voit ses amours dévoilées, son mariage rompu, sa vie manquée, son +avenir brisé, son bonheur anéanti... Il perd la tête, il ajuste le +comte, il fait feu et s'enfuit éperdu... Et ainsi s'explique la +maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable +d'un assassinat tenté avec du plomb de chasse...</p> + +<p>—Malheureux! interrompit le docteur.</p> + +<p>—Quoi! Qu'ai-je dit?</p> + +<p>—Gardez-vous de jamais répéter ceci. Telle est l'effroyable +vraisemblance de votre hypothèse que, si elle s'ébruitait, vous ne +trouveriez plus personne pour vous croire le jour où vous direz la +vérité.</p> + +<p>—La vérité!... Vous pensez donc que je m'abuse?</p> + +<p>—Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais +admettre, reprit M. Seignebos, c'était que madame de Claudieuse eût de +sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a pas commis le +crime, matériellement, elle l'a seulement commandé...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Serait-elle donc la première? Voilà mon hypothèse, à moi: avant de +rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son +parti et combiné ses mesures. L'assassin était à son poste. Si elle eût +réussi à ramener Jacques, le complice désarmait son fusil et allait +tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renonçât à son +mariage, résolue à se faire libre pour l'empêcher, elle a donné le +signal, l'incendie a été allumé et on a tiré sur le comte.</p> + +<p>Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.</p> + +<p>—En ce cas, il y aurait eu préméditation, objecta-t-il, et alors, +comment le fusil n'était-il chargé que de cendrée?</p> + +<p>—C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien qu'il eût +prévu où tendait le docteur, maître Folgat se dressa vivement.</p> + +<p>—Toujours Cocoleu! fit-il.</p> + +<p>Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.</p> + +<p>—Quand une idée est entrée là, répondit-il, elle y est solidement +fixée... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est +Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait défaut, vous voyez jusqu'où ce +misérable idiot pousse le dévouement et la discrétion...</p> + +<p>Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette +affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...</p> + +<p>—Ne jurez de rien. On m'a proposé un expédient...</p> + +<p>Il fut interrompu par l'entrée brusque de son domestique.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit ce brave garçon, il y a en bas un gendarme qui vous +amène un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence à l'hôpital.</p> + +<p>—Qu'ils montent, répondit le médecin. (Et pendant que le domestique +courait remplir la commission:) Voilà mon expédient, maître Folgat, dit +M. Seignebos. Attention...</p> + +<p>Un pas pesant ébranlait déjà l'escalier, et presque aussitôt un gendarme +parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait à marcher +un pauvre diable.</p> + +<p>«Goudar!» faillit s'écrier maître Folgat.</p> + +<p>C'était Goudar, en effet, mais en quel état! Les vêtements déchirés et +tachés de boue, pâle, l'œil hagard, la barbe et les lèvres souillées +d'une écume blanchâtre.</p> + +<p>—Voilà l'histoire, major, prononça le gendarme. Ce particulier jouait +du violon dans la cour de la caserne, et nous étions plusieurs aux +fenêtres quand, tout à coup, nous l'avons vu tomber par terre et se +rouler, et se tordre, et se débattre en hurlant et en écumant comme un +loup enragé. Nous l'avons ramassé, soigné, et je vous l'amène pour +savoir...</p> + +<p>—Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le médecin.</p> + +<p>Le gendarme sortit, et la porte fermée:</p> + +<p>—Quel métier! s'écria Goudar d'un accent d'invincible dégoût. +Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah!</p> + +<p>Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait +de sa bouche un petit morceau de savon.</p> + +<p>—L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien joué votre +rôle d'épileptique que les gendarmes y ont été pris.</p> + +<p>—Belle malice, en vérité, et bien honorable surtout!</p> + +<p>—Malice excellente, puisque, grâce à elle, avant une heure vous serez à +l'hôpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous +verrai tous les matins... À vous d'agir...</p> + +<p>—Soyez tranquille, répondit l'homme de la préfecture, j'ai mon idée. +(Puis se tournant vers maître Folgat:) Me voilà prisonnier, ajouta-t-il, +mais mes précautions sont prises. C'est à vous que l'agent que j'ai +envoyé en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un +service à vous demander: j'ai écrit à ma femme de vous adresser mes +lettres; vous me les ferez parvenir par le docteur... Sur quoi, me voilà +prêt à devenir le compagnon de Cocoleu et bien résolu à gagner la maison +de la rue des Vignes.</p> + +<p>M. Seignebos avait signé le billet d'admission. Il rappela le gendarme +et, après l'avoir loué de son humanité, il le pria de conduire «ce +pauvre diable» à l'hôpital.</p> + +<p>Et resté seul avec maître Folgat:</p> + +<p>—À présent, cher maître, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous +parler du récit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, car +Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupçon arrivant jusqu'à +l'accusation pour tout faire échouer. Donc, bornez-vous à rapporter à +Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste, +silence!</p> + + + +<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XVI</h3> + + +<p>Comme presque tous les gens très fins, le docteur Seignebos avait cette +faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa clairvoyance.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline veillait assurément, mais non pas avec l'âpre +attention qu'on eût dû attendre d'un tel ambitieux. Avisé le premier de +la décision de la chambre des mises en accusation, il se sentit délivré +des angoisses qui le torturaient. Il respira. De remords, il n'en eut +pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne songea pas que ce prévenu +que la chambre renvoyait devant la cour d'assises avait été son ami +autrefois, et un ami dont il était fier, dont l'hospitalité +l'enchantait, dont il avait sollicité l'alliance... Non! Ce qu'il se +dit, c'est qu'ayant hasardé une partie scabreuse, dont son avenir était +l'enjeu, il venait de la gagner haut la main.</p> + +<p>Évidemment, sa responsabilité était loin d'être dégagée, mais son rôle +de magistrat instructeur était terminé. Il n'avait pas à paraître aux +débats. Quoi qu'il advînt, il échappait, pensait-il, à la réprobation +qui l'eût frappé si son enquête eût abouti à une ordonnance de non-lieu.</p> + +<p>Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon œil à +Sauveterre, que ses relations y resteraient pénibles, que jamais +volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquiétait peu. +Sauveterre, une misérable sous-préfecture de cinq mille âmes! Il +espérait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant avancement +allait récompenser son audace et le délivrer des sottes +récriminations... Ailleurs, dans la ville où il serait nommé—une grande +ville, supposait-il—, l'éloignement atténuerait et effacerait même ce +que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui resterait du passé que la +réputation d'un de ces magistrats étonnants, comme les dépeignent les +formulaires, «qui sacrifient tout à l'intérêt sacré de la justice, qui +placent l'inflexible devoir bien au-dessus de toutes ces considérations +qui troublent et émeuvent le vulgaire, dont l'âme est comme un roc où +viennent se briser, impuissantes, toutes les passions humaines». Et avec +une telle réputation, son savoir-faire et son envie de parvenir, les +occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer sa valeur, +de se rendre utile, indispensable... Il se voyait escaladant l'échelle +périlleuse des hautes situations. Il se voyait à Bordeaux, à Lyon, à +Paris...</p> + +<p>C'est dans les draps de pourpre d'un premier succès qu'il s'endormit ce +soir-là. Et le lendemain, rien qu'à le voir traverser les rues, plus +roide et plus hautain qu'à l'ordinaire, les lèvres pincées, le regard +froid et dur, les bourgeois observateurs comprirent qu'il devait y avoir +du nouveau.</p> + +<p>Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se +dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier.</p> + +<p>C'est chez le procureur de la République qu'il se rendait. Le prétexte +de sa visite était le besoin de quelques signatures, qu'en toute autre +occasion il eût envoyé prendre par son greffier. La vérité est qu'il +avait sur le cœur les sévères reproches de M. Daubigeon, et qu'il +comptait savourer le régal d'une revanche.</p> + +<p>Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins chéris, +comme toujours, et plus que jamais d'une humeur massacrante. N'importe! +Il lui soumit les pièces à signer, et, cette besogne faite, tout en +replaçant les paperasses dans une serviette à son chiffre:</p> + +<p>—Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dégagé, vous connaissez +l'arrêt?... Qui de nous deux avait raison?</p> + +<p>M. Daubigeon haussa les épaules.</p> + +<p>—C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imbécile, un +maniaque, je l'avoue, je me rends à l'évidence, et comme l'homme +d'Horace,</p> + +<div class="blockquot"><p>Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum...</p></div> + +<p>—Vous plaisantez... Que serait-il arrivé, pourtant, si je vous avais +écouté?</p> + +<p>—Je ne tiens pas à le savoir.</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran n'en eût été ni plus ni moins renvoyé devant le +jury.</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—Tout autre que moi eût aussi bien recueilli les preuves qui +établissent irrévocablement sa culpabilité.</p> + +<p>—C'est une question.</p> + +<p>—Et j'aurais entravé ma carrière en me faisant la réputation d'un de +ces magistrats timides qu'un rien arrête...</p> + +<p>—C'est une réputation qui en vaut bien une autre, interrompit le +procureur de la République.</p> + +<p>Il s'était juré de ne rien répondre que par monosyllabes, mais la colère +lui faisait oublier son serment.</p> + +<p>—Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas +uniquement attaché à prouver que monsieur de Boiscoran était le +coupable...</p> + +<p>—Je l'ai prouvé, c'est vrai.</p> + +<p>—Un autre que vous eût cherché le mot de cette énigme.</p> + +<p>—Mais je l'ai, ce me semble.</p> + +<p>D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.</p> + +<p>—Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connaître la fin +des choses,</p> + +<p class="c"><i>Felix qui potuit rerum cognoscere causas</i>;</p> + +<p class="non"> + +seulement vous vous abusez peut-être. Vous êtes un juge d'instruction +très fort, mais je suis plus vieux que vous dans le métier. Plus je +réfléchis à cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien +tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas +l'échafaud ou le bagne sans un intérêt considérable, positif, évident... +Où est l'intérêt de Jacques? Vous allez me répondre qu'il haïssait +monsieur de Claudieuse? Est-ce bien une réponse? Voyons, fouillez un peu +votre conscience... Mais, baste! personne n'aime à descendre en +soi-même,</p> + +<p class="c"><i>Nemi in sese tentat descendere...</i></p> + +<p> + +M. Daveline en était presque à regretter d'être venu. Il avait pensé +trouver M. Daubigeon fort penaud, et voilà que pas du tout.</p> + +<p>—La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il +sèchement.</p> + +<p>—Non, mais les jurés peuvent les avoir. Il en est d'intelligents +quelquefois...</p> + +<p>—Les jurés condamneront monsieur de Boiscoran sans hésitation.</p> + +<p>—Je n'en mettrais pas la main au feu.</p> + +<p>—Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransière +lui-même...</p> + +<p>—Malepeste!</p> + +<p>—Prétendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge d'instruction +s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M. Daubigeon +semblait recouvrer toute sa belle humeur.</p> + +<p>—Dieu me garde, répondit-il, de nier l'éloquence de monsieur Du Lopt de +la Gransière, c'est un homme très fort et qui rarement manque son homme. +Seulement vous savez... il en est des réquisitoires comme des livres, +ils ont leurs destinées, <i>habent sua fata...</i> Jacques sera bien défendu.</p> + +<p>—Je ne crains guère maître Magloire.</p> + +<p>—Mais l'autre, maître Folgat...</p> + +<p>—Un jeune homme, sans autorité. Je redouterais bien autrement maître +Lachaud.</p> + +<p>—Connaissez-vous leur système de défense? C'était bien là que le bât +blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser paraître:</p> + +<p>—Pas du tout, répondit-il, mais que m'importe! Les amis de monsieur de +Boiscoran avaient d'abord songé à tirer parti de Cocoleu, ils y ont +renoncé. Je suis sûr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais +chargé d'avoir l'œil de ce côté m'a assuré que le docteur Seignebos ne +s'occupait même plus de ce pauvre idiot...</p> + +<p>M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner +M. Daveline que parce qu'il le pensait réellement.</p> + +<p>—Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous avez +affaire à des gens très fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est +peut-être le nœud de l'affaire... Précisément parce que monsieur de la +Gransière portera la parole, vous devez trembler. S'il allait +échouer!... C'est à vous qu'il s'en prendrait de l'échec, et de sa vie +il ne vous le pardonnerait. Or, il peut échouer. Il y a loin de la coupe +aux lèvres,</p> + +<p class="c"><i>Multa cadunt inter calicem supremaque labra</i>, +</p> + +<p class="non"> +et je suis l'avis de mon vieux Villon,</p> + +<p class="c">«Rien ne m'est seur que la chose incertaine...»</p> + +<p> + +À l'accent du procureur de la République, M. Daveline comprit bien qu'il +ne gagnerait rien à discuter davantage.</p> + +<p>—Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me +suffit.</p> + +<p>En se hâtant, de peur d'une réplique, d'expédier les formules de +politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:</p> + +<p>—C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec +un bonhomme pour qui les événements ne sont plus que des prétextes à +citations.</p> + +<p>Mais il avait beau se débattre, c'en était fait de sa belle assurance. +M. Daubigeon venait de lui montrer un péril qu'il n'avait pas prévu. Et +quel péril! La rancune d'un des personnages les plus influents de la +magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent +pas.</p> + +<p>M. Daveline avait bien songé à la possibilité d'un échec, c'est-à-dire +d'un acquittement. Mais il n'avait pas réfléchi aux conséquences de cet +échec. Qui en serait atteint? Le ministère public surtout, puisqu'en +France le ministère public fait de l'accusation une question personnelle +et s'estime offensé et humilié s'il manque son homme. Or, +qu'adviendrait-il en ce cas? C'est que Du Lopt de la Gransière s'en +prendrait au juge d'instruction. «C'est dans votre travail, lui +dirait-il, que j'ai puisé les éléments de mon réquisitoire. Si je n'ai +pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail était incomplet. On +n'expose pas un homme comme moi à l'humiliation d'un acquittement, et +surtout dans une affaire dont le retentissement doit être immense. Vous +ne savez pas votre métier.»</p> + +<p>Une telle parole était une disgrâce positive. C'était, au lieu de +l'avancement tant rêvé, l'exil pour la vie, en Algérie ou en Corse...</p> + +<p>M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les +décombres de ses châteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une +fois de plus tous les détails de l'instruction, analysant toutes les +preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, à la veille d'une +bataille, s'assure de l'état de ses armes.</p> + +<p>Véritablement, il ne découvrait qu'une seule objection: celle du +procureur de la République. Où était l'intérêt de Jacques à commettre un +si grand crime?</p> + +<p>Là, évidemment, est le défaut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai +sagement en en prévenant M. de la Gransière. Les défenseurs de Jacques +sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs +plaidoiries.</p> + +<p>Et quoi qu'il en eût dit à M. Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces +défenseurs. Il n'ignorait pas l'influence énorme que maître Magloire +devait à l'intégrité de sa vie et à son désintéressement. Il savait fort +bien qu'il suffisait que maître Magloire se chargeât d'une affaire pour +qu'on l'estimât bonne. On disait de lui: «Il peut se tromper, mais ce +qu'il plaide, il le croit.»</p> + +<p>Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des +magistrats qui arrivent à l'audience avec une opinion inébranlable, mais +sur des jurés qui subissent l'impression du moment et se laissent +enlever par un discours? Maître Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette +éloquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais +maître Folgat l'avait, lui.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de +Paris lui avait répondu:</p> + +<div class="blockquot"> +<p>«Se défier du Folgat. Logicien bien +autrement dangereux que Lachaud, il possède à un égal degré l'art +de troubler la conscience des jurés, de les émouvoir, de leur +tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement. +Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a +toujours quelque surprise en réserve!»</p> +</div> + +<p>Voilà mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me +réservent-ils? Ont-ils véritablement renoncé à se servir de Cocoleu?</p> + +<p>Il n'avait aucune raison de se défier de son commissaire de police, et +cependant son inquiétude devint si grande qu'il se détourna de son +chemin pour passer à l'hôpital.</p> + +<p>La sœur supérieure, comme de raison, le reçut avec toutes les marques +d'une profonde déférence, et dès qu'il s'informa de Cocoleu:</p> + +<p>—Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—J'avoue, ma sœur, que j'en serais bien aise.</p> + +<p>—Venez avec moi, alors.</p> + +<p>C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et là, s'adressant à un +jardinier:</p> + +<p>—Où est l'idiot? interrogea-t-elle.</p> + +<p>L'homme planta sa bêche en terre, et de ce respect doucereux qui est le +trait distinctif de tous les employés des maisons religieuses:</p> + +<p>—L'idiot est dans l'allée du fond, ma mère, à cette place qu'il a +choisie, vous savez, et d'où on ne peut le faire partir...</p> + +<p>Bientôt, en effet, M. Daveline et la supérieure l'aperçurent.</p> + +<p>On lui avait retiré les haillons qu'il portait à son entrée, et on lui +avait donné l'uniforme de l'hôpital, une grande capote grise et un +bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il +était moins repoussant. Assis à terre, il jouait avec des cailloux.</p> + +<p>—Eh bien! mon garçon, lui demanda M. Daveline, comment te trouves-tu +ici?</p> + +<p>Il leva sa face hébétée, arrêta son œil morne sur la supérieure, mais ne +répondit pas.</p> + +<p>—Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.</p> + +<p>Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.</p> + +<p>—Voyons, insista M. Daveline, réponds, et je te donnerai une pièce de +dix sous.</p> + +<p>Baste! Cocoleu s'était remis à jouer.</p> + +<p>—Voilà comme il est toujours, monsieur, déclara la supérieure. +Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses, +menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une expérience, au lieu de +lui donner son déjeuner, je lui ai dit: «Tu n'auras à manger que quand +tu m'auras dit: "J'ai faim!..."» Au bout de vingt-quatre heures, j'ai dû +lui rendre sa pitance; il se serait laissé périr d'inanition plutôt que +d'articuler une syllabe...</p> + +<p>—Qu'en pense monsieur Seignebos?</p> + +<p>—Le docteur ne veut plus en entendre parler, répondit la supérieure. +(Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que +sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'eût +dénoncé le crime dont il a été témoin... (Et tout de suite, revenant aux +choses de la terre:) Mais ne nous débarrassera-t-on pas bientôt de ce +pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre hôpital? Puisqu'il +trouvait à vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos +malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.</p> + +<p>—Il faut attendre, ma sœur, que le procès de monsieur de Boiscoran soit +terminé, répondit le juge d'instruction.</p> + +<p>La supérieure eut un geste résigné.</p> + +<p>—C'est ce que le maire m'a déclaré, dit-elle, et c'est bien fâcheux. Je +dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre où il +avait été d'abord consigné. Je l'ai relégué au quartier des fous. Nous +appelons ainsi quatre petites loges entourées d'un mur où nous plaçons +les pauvres insensés qu'on nous confie provisoirement...</p> + +<p>Mais elle s'arrêta, le portier de l'hôpital, le sieur Vaudevin, +s'avançait en saluant.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.</p> + +<p>—C'est un homme que vous amène un gendarme, répondit-il. Admission +d'urgence...</p> + +<p>La supérieure parcourait ce billet signé Seignebos.</p> + +<p>—Épileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que +cela!... Et étranger, par-dessus le marché! En vérité, monsieur +Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-là se faire +soigner dans leur commune!</p> + +<p>Et d'un pas assez leste pour son âge, suivie du portier et de M. +Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est là qu'on avait fait +entrer le nouveau malade et, affaissé sur un banc, il présentait l'image +achevée du plus parfait abrutissement.</p> + +<p>L'ayant examiné une minute:</p> + +<p>—Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie à +Cocoleu. Et qu'on prévienne la sœur pharmacienne. Mais non, j'y vais +moi-même. Monsieur le juge m'excusera...</p> + +<p>Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassuré.</p> + +<p>Là n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si maître Folgat +compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui +fournira.</p> + + + +<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3> + + +<p>À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le docteur +Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal déjeuner, l'un +pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à la prison.</p> + +<p>Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse qu'il +s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'épiaient +au passage, comparant sa mine sombre à l'air vainqueur de M. Daveline, +se persuadaient que bien décidément Jacques de Boiscoran était perdu.</p> + +<p>En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il traversait une +de ces phases de morne découragement dont ne savent pas se préserver les +hommes les plus énergiques lorsqu'ils s'acharnent à la poursuite de +quelque but incertain et passionnément désiré.</p> + +<p>Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui +avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les fils +de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus que +jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas qu'il +avait fait, le problème s'était compliqué de quelque circonstance +inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, au lieu de se +dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il doutât plus qu'avant +de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon qui avait traversé son esprit +s'était évanoui comme l'éclair. Il admettait, avec le docteur Seignebos, +la probabilité d'un complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution +matérielle du crime.</p> + +<p>Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun.</p> + +<p>Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à l'hôpital et +près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil qu'il fût, et rompu à +toutes les astuces de son métier, parviendrait-il à confesser un gredin +qui se retranchait imperturbablement derrière la feinte imbécillité?</p> + +<p>Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient comptés, +et il allait être forcé de brusquer ses manœuvres...</p> + +<p>C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat.</p> + +<p>Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de refouler +toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait à travers les +corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à son visage +l'expression de la confiance.</p> + +<p>—Enfin, c'est vous! s'écria Jacques.</p> + +<p>Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La fièvre de +l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux de sang. Un +tremblement nerveux le secouait.</p> + +<p>Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et alors:</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.</p> + +<p>Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, rapportant +presque textuellement les paroles de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p> + +<p>—Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me semble +l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!...</p> + +<p>Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles +dans la chair.</p> + +<p>—Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer de +sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche serait +inutile!...</p> + +<p>—Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et après +quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état de +réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous avoir exposé +à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour mieux dire, je les +prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas ainsi que je devais +engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai eu peur, j'ai reculé. +Insensé!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours +venir au suprême expédient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon +parti est pris...</p> + +<p>—Que voulez-vous faire!</p> + +<p>—Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la tiendrai sous +mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accusé...</p> + +<p>Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des +déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas interdit +de s'en servir.</p> + +<p>—Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il.</p> + +<p>—Qui donc le serait?</p> + +<p>—Si elle avait un complice?</p> + +<p>—Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas +être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...</p> + +<p>Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer aussi +fou que lui.</p> + +<p>—Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est déjà +difficile, ne la rendez pas impossible...</p> + +<p>—Je serai prudent.</p> + +<p>—Un scandale nous perd sans rémission.</p> + +<p>—Soyez sans inquiétude.</p> + +<p>Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la +prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de détails, c'est +que sa situation de défenseur lui faisait une loi d'ignorer—ou du moins +de paraître ignorer—certaines choses.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, s'il +vous plaît...</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Je voudrais connaître aussi exactement que possible les dispositions +de l'habitation de madame de Claudieuse.</p> + +<p>Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça le plan +de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du +vestibule et du salon.</p> + +<p>—Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle?</p> + +<p>—Au premier étage.</p> + +<p>—Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever?</p> + +<p>—Le docteur Seignebos me l'a dit.</p> + +<p>Le prisonnier eut un mouvement de joie.</p> + +<p>—Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher +défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que j'ai +besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle vienne +accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en +conjure, hâtez-vous...</p> + +<p>Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait +rue de la Rampe.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et +dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:</p> + +<p>—Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles +Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, vite, ton châle et +ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.</p> + +<p>Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, que +déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout +essoufflée de la rapidité de sa course.</p> + +<p>Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres:</p> + +<p>—Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre +sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la +sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance!</p> + +<p>Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et +s'adressant à la tante Élisabeth:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois +déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on +n'entendît rien de ce que j'ai à confier à Denise, et je crains d'être +épié...</p> + +<p>Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans se +permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.</p> + +<p>L'étonnement de M<sup>lle</sup> de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui +laissa pas le temps de prononcer une parole:</p> + +<p>—Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'évader, +Blangin m'en fournirait les moyens...</p> + +<p>La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:</p> + +<p>—Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout +en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut-être j'aurais +besoin de quelques heures de liberté...</p> + +<p>—Je me souviens.</p> + +<p>—Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet.</p> + +<p>—C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre discrétion.</p> + +<p>Jacques parut respirer plus librement.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la +soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai +rentré avant minuit...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise l'arrêta.</p> + +<p>—Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.</p> + +<p>Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de ménages. +Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait +haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus +fort, prétendait régner. Humble, soumise, résignée en apparence, la +femme baissait la tête, semblait toujours obéir, mais en réalité, de par +le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il +fallait encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était +engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à M<sup>me</sup> +Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine +d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la dévotion de +sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était au service de M. +de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et +qu'elle regrettait toujours...</p> + +<p>—Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. Mais +écoutez-moi...</p> + +<p>Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que +Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les impressions +de la femme du geôlier.</p> + +<p>Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand M<sup>lle</sup> Denise eut +achevé:</p> + +<p>—Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la maîtresse, je +dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est le maître dans la +prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il tient à son devoir... +Nous n'avons que notre place pour vivre...</p> + +<p>—Ne vous l'ai-je pas déjà payée!</p> + +<p>—Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...</p> + +<p>—Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari.</p> + +<p>—Je lui en ai bien parlé, seulement...</p> + +<p>—Je donnerai la même somme que l'autre fois.</p> + +<p>—En or?</p> + +<p>—Soit, en or.</p> + +<p>Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la geôlière, +et néanmoins, se possédant toujours:</p> + +<p>—Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je vais +l'arraisonner, et je vous l'envoie.</p> + +<p>Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu:</p> + +<p>—Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à M<sup>lle</sup> +Denise.</p> + +<p>—Dix-sept mille francs.</p> + +<p>—Ces gens-là nous exploitent indignement!</p> + +<p>—Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et l'autre, et +que n'êtes-vous libre!</p> + +<p>Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà le pas +lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitôt il +se montra, son bonnet de laine à la main, la mine obséquieuse et l'œil +inquiet.</p> + +<p>—Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... Seulement, il +faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me +demandez...</p> + +<p>D'un geste, Jacques l'interrompit.</p> + +<p>—N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux +seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.</p> + +<p>—Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous +donner définitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison, +et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'évade, cela se trouve +tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et +si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant +que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je +répondrai? Je veux bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et +je m'en moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison, +halte-là! Je n'en suis plus!</p> + +<p>Visiblement, ce n'était qu'une préface.</p> + +<p>—Oh! que de paroles perdues! fit M<sup>lle</sup> Denise. Expliquez-vous +clairement.</p> + +<p>—Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la +retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les +soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et jusqu'à la +diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq heures du matin, je +ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...</p> + +<p>Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus sérieuses +qu'elles n'étaient véritablement?</p> + +<p>—Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un +moyen.</p> + +<p>—J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour savoir +dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se fasse, +continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'évadait +pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, à un certain +endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds d'épaisseur, et de l'autre +côté, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne +place jamais de factionnaire. Je procurerai à monsieur un pic et un +levier, et il fera un trou dans ce mur.</p> + +<p>Jacques haussa les épaules.</p> + +<p>—Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment +expliquerez-vous ce trou béant?</p> + +<p>Blangin souriait.</p> + +<p>—Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les rats. +J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par le trou un +prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...</p> + +<p>—Quel prisonnier?</p> + +<p>—Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre +sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour percer le mur. +Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je +suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas +compromis.</p> + +<p>Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire +honneur. L'idée était de sa femme.</p> + +<p>—Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le pic et +le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le mur, et je me +charge de Cheminot. Demain, dans la journée, l'argent vous sera remis.</p> + +<p>Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand +M<sup>lle</sup> Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux +tremblants:</p> + +<p>—Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à tout +tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté que vous +souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez +faire?</p> + +<p>Et comme il se taisait:</p> + +<p>—Où voulez-vous aller? insista-t-elle.</p> + +<p>Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix +troublée:</p> + +<p>—Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous réponde. +Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour +vous...</p> + +<p>Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille +roulèrent sur ses joues.</p> + +<p>—Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!... +Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant qu'on me cachait +quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Désormais je ne puis +plus douter. C'est près d'une femme que vous vous rendrez demain soir...</p> + +<p>—Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié!</p> + +<p>Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête:</p> + +<p>—Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans doute, ou +que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-être +murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes genoux! Comment +avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne +vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant +prisonnier et faussement accusé d'un crime abominable?</p> + +<p>Jacques n'en pouvait supporter davantage.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que de +laisser un soupçon effleurer votre cœur! Écoutez et pardonnez-moi...</p> + +<p>Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute +palpitante:</p> + +<p>—Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous! +Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: l'espérance, +l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens bien, malheureuse, +que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je +n'aurais pas longtemps à souffrir...</p> + +<p>Éperdu de douleur et d'amour:</p> + +<p>—Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi vous +avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...</p> + +<p>—Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience, +je crois en vous...</p> + +<p>Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en +entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se précipitât hors du +parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.</p> + +<p>Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de +haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et +farouche qui ne rêve plus que vengeance.</p> + +<p>Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait +maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, s'élevait du fond +de son âme un sentiment de miséricorde et de pitié pour cette maîtresse +qu'il avait tant aimée. Car il l'avait adorée follement, il ne se le +dissimulait pas. Il lui avait dû les premières ivresses de son +adolescence, ces sensations âpres ou exquises qu'on ne saurait oublier. +Dans sa cellule même, il tressaillait au souvenir de certaines de ses +attitudes, il revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il +entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle +portait d'habitude.</p> + +<p>Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout +perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui +enlever le cœur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur comme +la flamme! Ah! c'était combler la mesure.</p> + +<p>Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hésiterais à +la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je +défends...</p> + +<p>Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, sentant +bien que le courage ne lui manquerait plus.</p> + +<p>Précisément—et c'était une adresse du geôlier—, c'est Cheminot qui fut +chargé de le reconduire à sa cellule, et selon l'expression des geôles, +de l'y «boucler». Il le fit entrer, et tout de suite, carrément, il lui +exposa ce qu'il attendait de lui.</p> + +<p>Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de s'évader, +le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage +souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un +air perplexe:</p> + +<p>—C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de +m'ensauver.</p> + +<p>Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son +concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins remise.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il.</p> + +<p>—Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal, +j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien à faire +et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour +m'acheter du vin et du tabac.</p> + +<p>—Mais la liberté, mon brave...</p> + +<p>—Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime, +n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on n'est pas +pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a dit tout net +mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour +trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. Tandis que si je +m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, ils me rattraperont, je +serai ramené ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que +de s'évader et de dégrader une prison, c'est grave...</p> + +<p>Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons! +L'inquiétude prenait presque Jacques.</p> + +<p>—Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.</p> + +<p>—Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est +pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en suis». Mais +nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va +manquer...</p> + +<p>Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de +l'ouvrage.</p> + +<p>—Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.</p> + +<p>Le vagabond eut un geste de regret.</p> + +<p>—C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, l'hiver +vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois +qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir où +gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et l'administration donne des +chaussons bien chauds...</p> + +<p>—Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces bonnes +veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux +filles en écossant des haricots ou en égrenant du maïs...</p> + +<p>—Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où aller +sans le sou!</p> + +<p>C'était là justement que Jacques en voulait venir.</p> + +<p>—J'ai de l'argent, dit-il.</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que +vous me demanderiez, je vous le donnerais...</p> + +<p>—Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard où se +peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) C'est qu'il +me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh, +oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.</p> + +<p>Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.</p> + +<p>—Je vous en donnerai cent, dit Jacques.</p> + +<p>L'œil de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces +irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse vie. +Mais hésitant à croire à tant de bonheur:</p> + +<p>—Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.</p> + +<p>—Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, attendez...</p> + +<p>Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à la vue +de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait déjà.</p> + +<p>—Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en +ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce +serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit +où je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...</p> + +<p>—Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré de l'or, +des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre choix.</p> + +<p>Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.</p> + +<p>—Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je suis +votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer?</p> + +<p>—Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, silence...</p> + +<p>C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à Jacques +l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. C'était dans une +espèce de cellier où personne jamais ne venait, où l'on serrait des +outils de rebut et où se trouvaient des pics et des leviers.</p> + +<p>—Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce soir à +dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne +pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'œil au guet, et s'il se +présentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prévenir, et +dare-dare vous remonteriez chez vous.</p> + +<p>Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot, +munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient à la +besogne.</p> + +<p>Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en fût venu +à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce qu'avait annoncé +Blangin, mais la solidité passait toute attente. Nos pères bâtissaient +bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en +avait acquis la dureté. C'était comme si l'on eût attaqué un bloc de +granit.</p> + +<p>Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les +précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, en +moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait passer.</p> + +<p>Il y avança la tête, et après un moment d'observation:</p> + +<p>—Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est désert! Ma +foi! je me risque...</p> + +<p>Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de +gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus épaisse.</p> + +<p>Une fois là:</p> + +<p>—Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets de cinq +francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai données tantôt... +Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me tire d'affaire, je ne vous +oublierai pas... Et maintenant, séparons-nous. Jouez des jambes, soyez +prudent, et... bonne chance.</p> + +<p>Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son +côté, comme c'était convenu.</p> + +<p>Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que celle +de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi?</p> + +<p>Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit.</p> + + + +<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3> + + +<p>C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il savait de +quelle réprobation effroyable il était l'objet. À prendre le chemin le +plus court, à traverser les rues fréquentées, il eût risqué d'être +reconnu et peut-être arrêté. Il s'était donc résigné à un long détour, +et il s'était engouffré dans le dédale des ruelles sombres et tortueuses +de la vieille ville. Il s'en allait d'un pied fiévreux, se détournant +des rares passants, son chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour +plus de sûreté encore, tenant son mouchoir appliqué contre sa figure.</p> + +<p>Il était bien près de neuf heures et demie lorsqu'il arriva à la maison +qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le portillon était +enlevé et la porte fermée. N'importe, Jacques avait son plan. Il sonna.</p> + +<p>Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir.</p> + +<p>—Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il.</p> + +<p>—Madame ne peut recevoir personne, répondit cette fille. Madame est +près de monsieur qui est au plus mal ce soir.</p> + +<p>—Il faut pourtant que je lui parle...</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoyé par le juge +d'instruction, désire l'entretenir un instant. C'est pour l'affaire +Boiscoran.</p> + +<p>—Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez...</p> + +<p>Et dans sa précipitation, oubliant de refermer la porte, elle précéda +Jacques à travers le jardin. Une fois dans le vestibule, ouvrant le +salon:</p> + +<p>—Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte +prévenir madame...</p> + +<p>Et, ayant allumé les bougies d'un des candélabres de la cheminée, elle +s'éloigna.</p> + +<p>Tout, jusqu'à ce moment, marchait au gré de Jacques, et mieux même qu'il +n'eût osé le souhaiter. Restait à empêcher la comtesse de se retirer en +l'apercevant et de lui échapper. Très heureusement, la porte du salon +ouvrait en dedans. Il alla se poster derrière le battant resté ouvert et +attendit.</p> + +<p>Depuis vingt-quatre heures qu'il se préparait à cette entrevue, il avait +arrangé dans sa tête ce qu'il aurait à dire. Mais voici qu'au dernier +moment, de même que les feuilles mortes au souffle de la tempête, toutes +ses idées s'éparpillaient... Son cœur battait avec une telle violence +qu'il lui semblait remplir du bruit de ses battements ce grand salon +délabré. Il se croyait de sang-froid pourtant, et de fait, il avait +cette lucidité particulière qui donne à certains actes des fous une +apparence de logique.</p> + +<p>Il commençait à s'étonner d'attendre si longtemps, quand enfin des pas +légers et le frôlement d'une robe lui annoncèrent M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p> + +<p>Elle entra, vêtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit quelques +pas dans le salon, étonnée de n'apercevoir pas celui qui la demandait.</p> + +<p>C'était bien ce qu'avait prévu Jacques.</p> + +<p>Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant devant:</p> + +<p>—À nous deux! fit-il. Se retournant au bruit:</p> + +<p>—Jacques! s'écria la comtesse.</p> + +<p>Et terrifiée, comme d'une apparition, elle regardait autour d'elle, +cherchant une issue. Une des portes-fenêtres du salon était demeurée +entrebâillée, et elle allait s'y précipiter.</p> + +<p>Jacques s'avança.</p> + +<p>—N'essayez pas de m'échapper, prononça-t-il; car je vous le jure, je +vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, jusqu'au pied de +son lit.</p> + +<p>Elle le regardait comme si elle n'eût pas compris.</p> + +<p>—Vous! balbutia-t-elle, ici!</p> + +<p>—Oui, répondit-il, moi! Cela vous étonne, n'est-ce pas? Vous vous +disiez: il est prisonnier, bien gardé par les verrous et par les +geôliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne parlera +pas...</p> + +<p>J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamné. Coupable, je suis +sauvée; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout était dit? Eh +bien! non, me voici!</p> + +<p>L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si beaux de +la comtesse.</p> + +<p>—C'est monstrueux! fit-elle.</p> + +<p>—Monstrueux, en effet!</p> + +<p>—Assassin! Incendiaire!</p> + +<p>Il éclata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible.</p> + +<p>—C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi!</p> + +<p>En un suprême effort, M<sup>me</sup> de Claudieuse rassemblait toute son +énergie.</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, oui! À moi, vous ne pouvez pas nier le crime. Je +sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant que j'allais +exécuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je vous ai quitté en +courant, vous vous êtes dit: c'est fini, elle va tout révéler à son +mari!... Et alors vous avez allumé l'incendie pour attirer mon mari +dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu sur lui, assassin!...</p> + +<p>—Et voilà ce que vous avez trouvé! interrompit-il. À qui espérez-vous +faire croire cette explication absurde? Nos lettres étaient brûlées, et +de même que vous niez avoir été ma maîtresse, je pouvais nier avoir été +jamais votre amant! Et d'ailleurs, est-ce moi qu'un scandale eût +atteint? Vous savez bien que non! Vous n'ignorez pas que la même chose +qui déshonore une femme décore un homme d'un lustre nouveau. Telles sont +nos mœurs!... Et quant à redouter monsieur de Claudieuse, on me connaît +assez pour savoir que je ne crains personne. Au temps où nous cachions +nos amours au fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de +votre mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de +l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le juge +de sa propre cause et l'exécuteur du jugement qu'il prononce... Hors de +là, hors ce cas de flagrant délit qui permet à un homme de tuer comme un +chien un autre homme qui ne peut ou ne veut se défendre, que m'importait +le comte de Claudieuse! Que m'importaient vos menaces à vous et sa haine +à lui!</p> + +<p>C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent âpre et tranchant +comme un glaive, et avec cette certitude qui pénètre, qui s'enfonce dans +l'esprit.</p> + +<p>La comtesse chancelait.</p> + +<p>—Est-ce imaginable! bégayait-elle, est-ce possible! (Puis tout à coup, +redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si vous étiez +innocent, qui donc serait le coupable?...</p> + +<p>D'un mouvement frénétique, Jacques lui saisit les poignets, et les +serrant à les meurtrir, et se penchant vers elle, si près qu'elle sentit +son souffle comme une flamme sur son visage:</p> + +<p>—Toi! exécrable créature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec une si +furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi! poursuivit-il, +qui voulais être veuve pour m'empêcher de briser ma chaîne!... À notre +dernier rendez-vous, te croyant écrasée de douleur et bouleversée par +tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu l'indigne faiblesse, la stupide +lâcheté de te dire que si j'épousais Denise, c'était uniquement parce +que tu n'étais pas libre! Alors, ne t'es-tu pas écriée: «Ô mon Dieu! +heureusement cette épouvantable idée ne m'est pas venue plus tôt!» De +quelle idée s'agissait-il, Geneviève?... Allons, réponds et avoue +qu'elle venait trop tôt encore, puisque tu l'as mise à exécution... (Et +répétant d'un ton d'écrasante ironie la phrase que venait de prononcer +M<sup>me</sup> de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta-t-il, si vous +étiez innocente?...</p> + +<p>Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les yeux de +Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus sombres +profondeurs de l'âme:</p> + +<p>—Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas commis le +crime affreux?...</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est donc +réel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis?</p> + +<p>—Peut-être l'avez-vous seulement commandé! D'un geste délirant, elle +leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Ô mon Dieu! s'écria-t-elle, il le croit! Il le croit sincèrement...</p> + +<p>Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui succède +au fracas de la foudre.</p> + +<p>Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de Claudieuse +s'examinaient éperdument, comprenant que l'heure suprême de leur +destinée sonnait. En chacun d'eux éclatait, fulgurante, la conviction de +l'innocence de l'autre. Pas besoin d'explications. Ils avaient été +abusés par les apparences, et ils le reconnaissaient, ils en étaient +sûrs. Et tel était pour eux l'effarement de cette découverte que l'idée +ne leur venait pas de rechercher quel pouvait être le coupable.</p> + +<p>—Que faire? interrogea enfin la comtesse.</p> + +<p>—Dire la vérité! répondit Jacques.</p> + +<p>—Quelle?</p> + +<p>—Que j'étais votre amant... Que si je suis allé au Valpinson, c'est que +vous m'y aviez donné rendez-vous... Que si on a retrouvé l'enveloppe +d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brûlée pour obtenir du +feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est que j'avais émietté, +pour les éparpiller au vent, les débris carbonisés de nos lettres...</p> + +<p>—Jamais! s'écria la comtesse.</p> + +<p>Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un accent +d'impitoyable énergie:</p> + +<p>—Ce sera, cependant, prononça-t-il; je le veux, il le faut...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse se tordait les bras.</p> + +<p>—Jamais! répéta-t-elle, jamais... (Et avec une précipitation +convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la vérité +est impossible à dire? Ce n'est pas à notre innocence qu'on croirait, +mais à notre complicité...</p> + +<p>—N'importe! Je ne veux pas périr.</p> + +<p>—Dites que vous ne voulez pas périr seul...</p> + +<p>—Soit!</p> + +<p>—Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre +sûrement! Est-ce là ce que vous exigez? Quand il y aura deux victimes au +lieu d'une, votre sort vous paraîtra-t-il moins cruel?...</p> + +<p>Il l'arrêta d'un geste menaçant.</p> + +<p>—Toujours la même! s'écria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle +réfléchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait m'aimer!...</p> + +<p>—Jacques! interrompit M<sup>me</sup> de Claudieuse. (Et se rapprochant de lui:) +Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je réfléchis! Eh bien, écoute... Oui, +c'est vrai, je tenais à mon intacte renommée d'honnête femme mille fois +plus qu'à la vie, mais, au-dessus de ma vie et de ma renommée, il y a +toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien, partons! Un mot de tes lèvres et +j'abandonne tout, honneur, pays, famille, mon mari, mes enfants. Parle, +et je te suis sans détourner la tête, sans un regret, sans un remords...</p> + +<p>De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine +haletait, ses yeux étincelaient d'un insupportable éclat. Dans +l'emportement de ses gestes, son peignoir attaché à la hâte se dénouait, +et sur son sein et sur ses épaules qui avaient les blancheurs +éblouissantes du marbre, ses cheveux déroulés retombaient en masses +fauves.</p> + +<p>Et d'une voix frémissante de passions contenues, douce et molle comme +une caresse ou sonore comme un cuivre:</p> + +<p>—Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de prison, +le plus difficile est fait. Je songeais d'abord à emmener notre fille, +ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et d'ailleurs un enfant +nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra jamais... Ce n'est pas +l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas? Nous nous envolerons vers ces +contrées lointaines dont on voit les descriptions féeriques dans les +livres de voyages... Là, inconnus de tous, oubliés, ignorés, notre vie +ne sera plus qu'un long enchantement! Tu ne diras plus alors que je me +marchande, je serai bien à toi, toute et uniquement à toi, corps et âme, +ta femme, ta maîtresse, ton amie, ton esclave...</p> + +<p>Elle renversait la tête en arrière, et les paupières mi-closes, avançant +les lèvres avec des inflexions énervantes:</p> + +<p>—Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques!</p> + +<p>Il l'écarta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilège qu'elle +osât, de même que Denise, lui proposer de fuir.</p> + +<p>—Plutôt le bagne! s'écria-t-il.</p> + +<p>Elle blêmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se reculant, +roide et tout d'une pièce:</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Que vous m'aidiez à me sauver, répondit-il.</p> + +<p>—Quitte à me perdre moi-même? Il ne répondit pas.</p> + +<p>Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout à coup, et +d'un accent de haineuse raillerie:</p> + +<p>—En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me sacrifier, +et de sacrifier du même coup tous les miens. Pour toi? oui. Mais bien +plus encore pour mademoiselle de Chandoré. Et cela te paraît tout +simple!... Je suis le passé, moi, le rassasiement, le dégoût. Elle est +l'avenir, elle, le désir, le rêve... Et tu trouves tout naturel que la +vieille maîtresse fasse litière de son amour et de son honneur à la +jeune fiancée. Il t'importe peu que je sois avilie, pourvu qu'elle soit +honorée, que je pleure pourvu qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est +de la folie que de venir me prier de te sauver pour te jeter dans les +bras d'une autre. C'est de la démence, quand, pour t'arracher à Denise, +je suis prête à me perdre, pourvu que tu sois à jamais perdu...</p> + +<p>—Misérable! s'écria Jacques.</p> + +<p>Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une infernale +audace.</p> + +<p>—Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dénonce. Maître +Folgat a dû te dire comment je sais nier et me défendre...</p> + +<p>Ivre de colère, arrivé à ce degré où la raison s'égare, Jacques de +Boiscoran marchait la main levée sur M<sup>me</sup> de Claudieuse, quand tout à +coup:</p> + +<p>—Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la comtesse se +retournèrent, et un même cri aigu et terrible, qui dut s'entendre au +loin, s'échappa de leur gorge.</p> + +<p>Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait debout, le +revolver prêt à faire feu. Il était plus pâle qu'un spectre, et la robe +de chambre de flanelle blanche qu'il avait jetée sur ses épaules +flottait comme un linceul autour de ses membres amaigris.</p> + +<p>Le premier cri de M<sup>me</sup> de Claudieuse était monté jusqu'au lit où il se +mourait. Un pressentiment horrible lui avait traversé le cœur. Il +s'était levé. Et se traînant, et s'accrochant à la rampe, il était venu.</p> + +<p>—J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard +implacable.</p> + +<p>Avec un gémissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. Mais +Jacques se redressa.</p> + +<p>—L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous!</p> + +<p>Le comte haussa les épaules.</p> + +<p>—C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il.</p> + +<p>—Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je n'ai pas +commis! Ah! ce serait une lâcheté indigne...</p> + +<p>M. de Claudieuse était si faible qu'il en était réduit à s'accoter +contre le montant de la porte.</p> + +<p>—Serait-ce une lâcheté? fit-il. Alors, comment appelez-vous l'acte du +misérable qui, bassement, honteusement, vole la femme d'un autre homme +et le charge de ses bâtards?... C'est vrai, vous n'êtes ni un +incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie de ma maison, près +de l'effondrement de toutes mes croyances! Que sont les blessures du +corps, comparées à cette autre blessure de l'âme, que rien ne saurait +cicatriser!... À vous la cour d'assises, monsieur...</p> + +<p>Terrifié, Jacques se sentait rouler au fond d'indéfinissables abîmes.</p> + +<p>—La mort, plutôt! s'écria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses +vêtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous fait-il +peur? Tirez... j'ai été l'amant de votre femme, votre plus jeune fille +est ma fille...</p> + +<p>Le comte, au contraire, abaissa son arme.</p> + +<p>—La cour d'assises est plus sûre, prononça-t-il. Vous m'avez pris mon +honneur, je veux le vôtre. Et s'il le faut, pour que vous soyez +condamné, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai reconnu... +Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>Il voulut s'avancer, mais ses forces étaient à bout, et il tomba roide, +en avant, la face contre terre, les bras en croix.</p> + +<p>Saisi d'horreur, éperdu, fou, Jacques s'enfuit.</p> + + + +<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3> + + +<p>Maître Folgat venait de se lever.</p> + +<p>Debout, dans l'embrasure d'une des croisées de sa chambre, en face de +son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit +violemment.</p> + +<p>Blême et tout effaré, le vieil Antoine entra.</p> + +<p>—Ah! monsieur, quelle affaire!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Parti, ensauvé, disparu!</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Monsieur Jacques...</p> + +<p>Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit échapper des mains du +jeune avocat. Et cependant:</p> + +<p>—C'est faux! dit-il.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte +en ville. On donne des détails. Je viens de voir un homme qui prétend +avoir rencontré monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures, +courant comme un fou le long de la rue Nationale.</p> + +<p>—C'est absurde.</p> + +<p>—Je n'ai encore prévenu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a +dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller aux +informations...</p> + +<p>Le conseil était superflu.</p> + +<p>S'essuyant le visage à la hâte, déjà maître Folgat s'habillait. En un +moment, il fut prêt, et ayant descendu l'escalier quatre à quatre, il +traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.</p> + +<p>Il se retourna. M<sup>lle</sup> Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit +salon où elle se tenait d'habitude. Il obéit.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise et le jeune avocat étaient les seuls de la maison à +savoir quel coup de parti désespéré Jacques avait dû risquer la veille. +Ils n'avaient pas échangé un mot à ce sujet, mais chacun avait bien +remarqué la préoccupation de l'autre. De toute la soirée, maître Folgat +n'avait pas prononcé dix paroles, et M<sup>lle</sup> Denise, sitôt le dîner, +était remontée chez elle.</p> + +<p>—Eh bien?... interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Le bruit qui court est faux, mademoiselle, répondit le jeune avocat.</p> + +<p>—Qui sait!</p> + +<p>—Une évasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et +monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous, +mademoiselle, de grâce, rassurez-vous.</p> + +<p>Qui n'eût eu, comme lui, pitié de la pauvre jeune fille! Elle était plus +blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient. +Des larmes roulaient dans ses yeux, et à chaque parole un sanglot lui +montait à la gorge.</p> + +<p>—Vous savez où Jacques est allé, hier soir? reprit-elle.</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Elle détourna à demi la tête, et d'une voix à peine distincte:</p> + +<p>—Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont l'influence +sur lui est peut-être toute-puissante... Il se peut qu'elle l'ait +bouleversé, étourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas déterminé à se +soustraire à l'ignominie de la cour d'assises?...</p> + +<p>—Non, mademoiselle, non!</p> + +<p>—Cette personne a été le mauvais génie de Jacques. Elle l'aime, sans +doute. Elle devait être désespérée de savoir qu'il allait être mon mari. +Peut-être, pour le déterminer à fuir, s'est-elle enfuie avec lui...</p> + +<p>—Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable +d'un tel dévouement...</p> + +<p>Vivement M<sup>lle</sup> de Chandoré se rejeta en arrière, et levant sur le +jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:</p> + +<p>—Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Maître Folgat comprit son +imprudence. Il était persuadé que Jacques avait tout dit à sa fiancée, +et la façon dont elle lui avait parlé n'avait pu que l'affermir dans son +erreur.</p> + +<p>—Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette +femme révérée de tous à l'égal d'une sainte! Et moi qui l'autre jour, à +l'église, admirais la ferveur de ses prières; moi qui la plaignais de +toute mon âme... Maintenant, oui, je commence à comprendre ce qu'on me +cachait...</p> + +<p>Désolé de l'irréparable faute qu'il venait de commettre:</p> + +<p>—Jamais, mademoiselle, dit maître Folgat, jamais je ne me pardonnerai +d'avoir prononcé ce mot devant vous.</p> + +<p>Elle sourit tristement.</p> + +<p>—C'est peut-être un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle. +Mais, de grâce, courez voir ce qu'il en est.</p> + +<p>Maître Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien +réellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville +était tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes +péroraient avec une surprenante animation. Précipitant sa course, il +venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arrêté par +un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu +faire la connaissance depuis qu'il était à Sauveterre.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable, +voilà votre plaidoirie qui court les champs...</p> + +<p>—Je ne comprends pas, répondit maître Folgat d'un ton glacé.</p> + +<p>—Dame! puisque votre client a filé.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'évasion a +été découverte. Elle était allée le long des anciens remparts couper de +l'herbe pour sa chèvre, quand, passant près du mur de la prison, elle y +a aperçu un grand trou béant. Elle a aussitôt donné l'alarme, le poste +est arrivé, on est allé prévenir le procureur de la République...</p> + +<p>Pour maître Folgat, ce n'était pas encore une preuve.</p> + +<p>—Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>—Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le tiens +d'un ami qui le tenait lui-même d'un employé de la sous-préfecture. +Blangin le geôlier est, à ce qu'il paraît, gravement compromis...</p> + +<p>—À l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune +avocat.</p> + +<p>Et plantant là le bourgeois très offensé de ce qui lui parut une +grossière inconvenance, il traversa comme un trait la place du +Marché-Neuf. L'inquiétude le gagnait. Non qu'il pût croire à une +évasion, mais il se demandait s'il n'était pas survenu quelque +catastrophe.</p> + +<p>Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires, +stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche béante.</p> + +<p>Fendant la foule, maître Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du +geôlier, discutaient le procureur de la République, le commissaire de +police, le capitaine de gendarmerie, M. Séneschal et enfin M. +Galpin-Daveline.</p> + +<p>Le juge d'instruction était plus blême encore que de coutume et, comme +on dit à Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Prévenu +tout aussi brusquement que maître Folgat, il s'était vêtu non moins +précipitamment et s'était hâté d'accourir. Et tout le long du chemin, +des témoignages non équivoques lui avaient prouvé que si l'opinion était +fort montée contre l'accusé, elle ne l'était pas moins contre le juge +d'instruction.</p> + +<p>De tous côtés sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques, +des sourires gouailleurs, ou des compliments de condoléances sur ce que +l'oiseau s'était envolé. Et même, deux individus qu'il soupçonnait +d'avoir des relations avec l'écarlate docteur Seignebos avaient murmuré +en le coudoyant: «Enfoncé, le pourvoyeur!»</p> + +<p>Il fut le premier à apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?</p> + +<p>Mais maître Folgat n'était pas homme à se laisser prendre deux fois sans +vert dans la même journée. Voilant ses appréhensions d'un salut +cérémonieux:</p> + +<p>—Il m'est revenu certains propos, répondit-il, mais je n'en ai été +nullement ému. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence +de sa cause et en la justice de son pays pour songer à s'évader. Je +viens simplement conférer avec lui...</p> + +<p>—Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur de +Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant guère +des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui. +Frumence aux pieds légers... C'est un détenu qu'on laissait fort libre +dans la prison, dont on avait même fait une espèce d'aide gardien, et +qui en a profité pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 7.5em;">«Et certes il n'a pas tort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.»</span><br /> +</p> + +<p>À quelques pas en arrière, la mine contrite et sournoise, se tenait +planté sur ses pieds le geôlier Blangin.</p> + +<p>—Conduisez le défenseur près du sieur Boiscoran, lui dit sèchement M. +Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-être de voir M. Daubigeon donner +une édition publique des épigrammes amères dont il le gratifiait en +particulier.</p> + +<p>Saluant jusqu'à terre, le geôlier obéit. Mais dès qu'il se vit sous le +porche de la prison, seul avec maître Folgat, gonflant une de ses joues +et la frappant de son poing fermé:</p> + +<p>—Ni vu ni connu! dit-il en éclatant de rire.</p> + +<p>Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui +convenir de paraître informé des événements de la nuit ni de se donner +les apparences d'une complicité qui, matériellement, n'existait pas.</p> + +<p>—Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont +en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot! Ce garçon est si +bête que le plus bête des juges d'instruction lui aurait vite tiré les +vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps?</p> + +<p>Maître Folgat ne répondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en +soucier fort peu.</p> + +<p>—Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs +le plus tôt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce métier de +geôlier. La place, d'ailleurs, ne va plus être tenable. Cette évasion a +mis la puce à l'oreille de tous nos messieurs du tribunal, et +l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de +ville, un mauvais chien qui ne connaît que la consigne... Ah! les beaux +jours de monsieur de Boiscoran sont passés, plus de visites en cachette, +plus de sorties... Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde.</p> + +<p>C'est arrêté au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications.</p> + +<p>—Montons, dit brusquement maître Folgat, que l'impatience gagnait.</p> + +<p>Il trouva Jacques étendu sur son lit, tout habillé, et il ne lui fallut +qu'un regard pour deviner un grand malheur.</p> + +<p>—Encore une espérance envolée, n'est-ce pas? fit-il.</p> + +<p>Péniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa +couchette. Et de l'accent du plus extrême découragement:</p> + +<p>—Je suis perdu, répondit-il, et cette fois sans retour.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Écoutez plutôt!...</p> + +<p>C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le récit, pourtant +bien atténué, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achevé, s'arrêta:</p> + +<p>—Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse +exécute ses menaces, ce peut être une condamnation.</p> + +<p>—Ce doit être, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il les +exécutera. (Et hochant la tête d'un geste désolé:) Et, ce qu'il y a +d'épouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en blâmer. La +jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question +d'amour-propre. Trompés, ils sont frappés dans leur vanité, mais non pas +atteints au cœur. Tandis que le comte de Claudieuse!... Ah! il aimait sa +femme, lui, il l'adorait, elle était son bonheur et sa vie. En la lui +prenant, je lui ai tout pris, oui, tout! C'est en le voyant éperdu de +douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adultère... Tout lui +manquait à la fois. Sa femme avait un amant, sa fille préférée n'était +pas de lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est +un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains, +il ne s'en serve pas!... C'est une arme traîtresse et déloyale, c'est +vrai, mais ai-je été loyal et honnête? Ce sera une lâche et ignoble +vengeance, mais qu'était donc l'offense? À sa place, j'agirais comme +lui.</p> + +<p>Maître Folgat était atterré.</p> + +<p>—Mais après? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...</p> + +<p>D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front, +comme s'il eût pu ainsi rassembler ses idées.</p> + +<p>—Après, répondit-il, je me suis enfui épouvanté, tel que l'homme qui +vient de commettre un crime... La porte du jardin était ouverte, je me +précipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je +traversées, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je +n'avais plus qu'une idée fixe, obsédante: m'éloigner le plus vite et le +plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la tête à +moi, j'allais, j'allais... Quand la raison m'est revenue, j'étais en +pleine campagne, à une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran. +L'instinct de la bête, plus résistant que l'intelligence, m'avait guidé +par des chemins familiers et me ramenait à ma maison... Sur le premier +moment, j'eus peine à comprendre comment je me trouvais là. J'étais +comme l'ivrogne qui, s'éveillant, le cerveau plein de vapeurs de +l'alcool, cherche à se ressouvenir de ce qui s'est passé durant son +ivresse... Hélas! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse +réalité. Il me fallait rentrer à la prison, il le fallait absolument, et +je me sentais accablé d'une telle lassitude que j'ai craint un instant +de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin +m'attendait, dévoré d'angoisses, car il était près de deux heures. Il +m'a aidé à remonter ici, je me suis jeté tout habillé sur mon lit et je +me suis endormi aussitôt, d'un sommeil atroce, peuplé de visions +sinistres où je me voyais enchaîné au bagne, ou gravissant au bras d'un +prêtre les marches de l'échafaud... Et en ce moment, je me demande +presque si je suis bien éveillé, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar +qui continue encore...</p> + +<p>Se détournant, maître Folgat essuya une larme furtive.</p> + +<p>—Malheureux! murmura-t-il.</p> + +<p>—Oh, oui! bien malheureux, en effet, répéta Jacques. Que n'ai-je suivi +la première inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis +retrouvé sur la grande route! Je serais allé jusqu'à Boiscoran, je +serais monté chez moi, et je me serais brûlé la cervelle... Maintenant, +je ne souffrirais plus...</p> + +<p>Allait-il donc s'attacher de nouveau à cette fatale pensée du suicide?</p> + +<p>—Et vos parents! prononça maître Folgat.</p> + +<p>—Mes parents!... Espérez-vous donc qu'ils survivront à la condamnation +qui va me frapper?</p> + +<p>—Et mademoiselle de Chandoré! Il tressaillit, et vivement:</p> + +<p>—Ah! c'est pour elle, s'écria-t-il, que je devrais en finir!... Pauvre +Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible... +Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son âme, mon +image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines, +et les années aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas +oublier?...</p> + +<p>—Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit maître Folgat. +Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!</p> + +<p>Une larme brilla dans les yeux de l'infortuné, et d'une voix éteinte:</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise. +Mais songez-vous à ce que serait sa vie, après ma condamnation? Vous +représentez-vous ce que seraient ses sensations quand, à chaque instant +du jour, elle se répéterait: «Celui que j'aime uniquement est au bagne, +confondu parmi les plus vils criminels, à tout jamais souillé, +déshonoré, flétri!...» Ah! mille fois la mort plutôt...</p> + +<p>—Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole?</p> + +<p>—La preuve que je ne l'ai pas oubliée, c'est que je suis ici... +Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin où vous me verrez si +misérable que vous serez le premier à me mettre une arme entre les +mains.</p> + +<p>Mais le jeune avocat était de ceux que les obstacles irritent et +passionnent au lieu de les décourager. Et déjà remis de la rude +secousse:</p> + +<p>—Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie +soit perdue. Êtes-vous condamné? Pas encore; vous êtes innocent, et il +est une justice au ciel pour réparer les bévues de la justice sur la +terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera? Savons-nous +seulement si, en ce moment même, il n'a pas rendu le dernier soupir?...</p> + +<p>D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et pâlissant encore:</p> + +<p>—Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, car déjà cette fatale idée m'est venue +qu'hier soir, peut-être, il ne s'est pas relevé! Fasse Dieu qu'il n'en +soit pas ainsi! C'est alors, véritablement, que je serais un +assassin!... C'est pour lui qu'à mon réveil a été ma première pensée. Je +voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas osé.</p> + +<p>Non moins que le prisonnier, maître Folgat se sentait le cœur serré +d'une anxiété poignante.</p> + +<p>—Nous ne pouvons, prononça-t-il, demeurer dans cette incertitude. +Qu'aurions-nous à nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse, +d'où dépend le nôtre?... Souffrez que je vous quitte. Dès que je saurai +quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de +faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne.</p> + +<p>Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait être certainement +renseigné. Il y courut, et dès qu'il parut:</p> + +<p>—Arrivez donc! morbleu! s'écria le médecin. Je laisse vingt malades se +morfondre pour vous attendre. J'étais bien sûr que vous viendriez... Que +s'est-il passé hier soir chez les Claudieuse?</p> + +<p>—Alors, vous savez...</p> + +<p>—Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soupçonner la cause. +L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de me +mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout à coup on s'est mis à +tirer ma sonnette à la briser... Je n'aime pas qu'on carillonne si fort +chez moi, et je me levais pour laver la tête du carillonneur, quand le +domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique à moi, qui +voulait le retenir, est entré comme un fou en me criant de venir bien +vite, que son maître venait de mourir.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!...</p> + +<p>—Voilà justement ce que je me suis écrié, parce que tout en jugeant le +comte fort malade, je ne le croyais pas si près de sa fin...</p> + +<p>—Il est donc mort...</p> + +<p>—Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en +finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses +lunettes à branches d'or:) En un tour de main je fus habillé, poursuivit +le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est +dans le salon du rez-de-chaussée qu'on me fit entrer. Là, à ma grande +stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canapé. Il +était pâle et roide, ses traits étaient affreusement décomposés et il +portait au front une légère blessure d'où un mince filet de sang avait +jailli. Par ma foi! je crus bien que tout était fini...</p> + +<p>—Et la comtesse?</p> + +<p>—Madame de Claudieuse était agenouillée près de son mari et, aidée de +ses femmes, elle essayait de le rappeler à la vie en le frictionnant et +en lui appliquant sur la poitrine des serviettes brûlantes... Sans ces +soins intelligents, elle serait veuve à cette heure, tandis qu'au +contraire elle ne le sera peut-être pas d'ici longtemps... Ce sacré +comte a l'âme chevillée dans le corps... À quatre que nous étions là, +nous l'avons pris, monté dans sa chambre et couché dans son lit, +préalablement chauffé fortement. Bientôt il a remué, ses yeux se sont +rouverts, et au bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa +connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore +faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'était passé, et +pour la première fois je vis se démentir l'effrayant sang-froid de la +comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression +effarée qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce +qu'elle devait me répondre... C'est lui qui me répondit, et avec un +embarras qui ne pouvait pas m'échapper. Il me conta que s'étant trouvé +seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie +d'essayer ses forces. Il s'était donc levé, avait passé sa robe de +chambre et était descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait été +pris d'un étourdissement et était tombé si malheureusement que son front +avait heurté l'angle d'un meuble. Feignant d'être dupe: «C'est fort +imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait là, et il ne faudrait pas +recommencer...» Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: «Oh! +soyez tranquille, me répondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai +trop envie de guérir, jamais je n'ai tant tenu à la vie...»</p> + +<p>Maître Folgat remuait les lèvres pour répliquer; le docteur, d'un geste, +lui ferma la bouche.</p> + +<p>—Attendez, fit-il, je n'ai pas terminé... (Et toujours tracassant ses +lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive +une femme de chambre, qui d'un air très effrayé annonce à madame de +Claudieuse que l'aînée de ses filles, la petite Marthe, que vous +connaissez, vient d'être prise de convulsions terribles. Tout +naturellement je me rends près d'elle, et je la trouve en proie à une +crise nerveuse d'un caractère véritablement alarmant. Avec beaucoup de +peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une +relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du père: +«Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut +m'apprendre ce que vous avez eu.» Elle hésita, puis: «J'ai eu peur, +répondit-elle. Peur de quoi? ma mignonne.» Elle se haussait sur son lit, +cherchant du regard les yeux de sa mère, mais je m'étais placé de façon +qu'elle ne les pût apercevoir. Ayant répété ma question: «Eh bien, +voilà! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, lorsque j'entendis +sonner. Je me levai et j'allai me placer à la fenêtre pour regarder qui +pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau à la +main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais +pas...» La comtesse interrompit, et vivement: «C'était, s'écria-t-elle, +un envoyé du tribunal, chargé d'une communication pressante!» Mais je +n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant à Marthe: «Est-ce +donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?—Oh, +non!—Quoi, alors?...» Du coin de la paupière j'épiais madame de +Claudieuse. Elle était sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas +imposer silence à sa fille. «Eh bien, docteur! reprit la petite, le +monsieur était à peine entré dans la maison que je vis, entre les +arbres, une des statues qui bougeait sur son piédestal, qui se mettait +en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'allée de +tilleuls...»</p> + +<p>Maître Folgat tressaillit.</p> + +<p>—Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour où nous avons interrogé +Marthe, elle nous a avoué que les statues du jardin lui causaient une +invincible frayeur?</p> + +<p>—Parbleu! répondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse, +précipitamment, interrompit sa fille. «Défendez-lui donc, cher docteur, +me dit-elle, de se loger de pareilles idées dans la tête. Elle qui +n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le +château, sans lumière, depuis que nous sommes ici, elle s'épouvante de +tout, et dès que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler +d'ombres... Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que +des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...» +L'enfant frissonnait. «Les autres fois, maman, insista-t-elle, je +doutais... mais cette fois je suis bien sûre... Je voulais me retirer de +la fenêtre, et je ne le pouvais pas, c'était plus fort que moi, de sorte +que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans +l'allée, lentement, avec précaution, et venir se placer debout tout +contre le dernier tilleul, le plus rapproché des fenêtres du salon. +Alors, j'ai entendu un grand cri... puis, plus rien. L'ombre restait +toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements; elle se +penchait d'un côté ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait +jusqu'à terre... Tout à coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-là... +Aussitôt, l'ombre qui était près de l'arbre a levé les bras en l'air, +comme cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au même moment une +autre s'est montrée qui a disparu aussi vite...»</p> + +<p>Maître Folgat était comme pétrifié de surprise.</p> + +<p>—Oh! ces ombres..., commença-t-il.</p> + +<p>—Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant qu'à +vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le récit de +Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurité, on est sujet à de +singulières illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, éclairé par +le domestique qui était venu me chercher, la comtesse, j'en suis sûr, +était bien persuadée que je n'avais pas le moindre soupçon. J'avais +mieux que cela... Aussi, dès en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je +rien de plus pressé que de laisser tomber une pièce de monnaie que je +tenais toute prête pour cela. Naturellement, c'est du côté du tilleul le +plus rapproché du salon que je la cherchai, éclairé par le domestique... +Eh bien, maître Folgat, je vous garantis que ce n'était pas une ombre +qui avait piétiné le terrain autour de l'arbre... et si les empreintes +que j'ai aperçues provenaient d'une statue, cette statue avait de +maîtres pieds chaussés de souliers joliment ferrés...</p> + +<p>Voilà ce qu'attendait le jeune avocat.</p> + +<p>—Il n'en faut pas douter, s'écria-t-il, la scène a eu un témoin!</p> + + + +<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3> + + +<p>—Quelle scène? Quel témoin?... C'est pour que vous me l'appreniez que +je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos à +maître Folgat. J'ai constaté l'effet: à vous de m'expliquer la cause...</p> + +<p>Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune +avocat de la démarche désespérée de Jacques et de son tragique résultat. +Et dès que ce fut fini:</p> + +<p>—Je l'avais deviné! s'écria-t-il. Oui, sur ma parole, à force de me +creuser la cervelle, j'étais presque arrivé à la vérité! Qui donc, à la +place de Jacques, n'eût voulu tenter un suprême effort? Mais la fatalité +est sur lui...</p> + +<p>—Qui sait! interrompit maître Folgat. (Et sans laisser le médecin +répliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres +qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons, +d'un moment à l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous +le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment où nous +parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouvés? Votre +confiance en Goudar en est-elle moins grande?</p> + +<p>—Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin à l'hôpital, au moment de ma +visite, et il a trouvé le moyen de me dire qu'il était à peu près +certain de réussir.</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Je suis donc persuadé que Cocoleu parlera. Parlera-t-il à temps? Voilà +la question. Ah! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous +dirais: «Jacques est sauvé.» Mais les heures sont comptées. N'est-ce pas +la semaine prochaine que s'ouvre la session. Déjà, m'a-t-on affirmé, le +président des assises est arrivé, et monsieur Du Lopt de la Gransière a +fait retenir son appartement à <i>l'Hôtel des Messageries</i>. Que ferez-vous +si rien de nouveau n'est survenu le jour des débats?</p> + +<p>—Maître Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinément dans le +système de défense convenu...</p> + +<p>—Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il déclare qu'il a +reconnu Jacques faisant feu sur lui?</p> + +<p>—Nous dirons qu'il s'est trompé...</p> + +<p>—Et Jacques sera condamné.</p> + +<p>—Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il eût craint +d'être entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas définitive... +Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de +Jacques, pas un mot... Un soupçon effleurant l'esprit de monsieur +Galpin-Daveline serait l'anéantissement de notre dernière espérance, car +il aurait le temps de réparer la bévue qu'il a commise, et qui fait que +je puis vous dire: même après que le comte aurait parlé, même après une +condamnation, rien ne serait perdu... (Il s'animait, et, à son accent et +à son geste, on sentait l'homme sûr de soi.) Non, rien ne serait perdu, +continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en attendant +une seconde épreuve pour retrouver nos témoins, pour arracher la vérité +à Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il +m'enlèvera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me +paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni +serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous défendons; +l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifié +notre honneur à celui d'une femme, et de nous être laissé condamner, +nous, innocent, plutôt que de livrer le nom de celle qui s'était donnée +à nous...</p> + +<p>Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait +garde.</p> + +<p>—Non, poursuivait-il, le succès à une seconde épreuve ne serait pas +douteux. La scène de la rue Mautrec a eu un témoin; n'est-ce pas celui +dont les souliers ferrés avaient laissé leur empreinte sous le tilleul +le plus rapproché du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les +mouvements? Quel peut être ce témoin, sinon Cheminot? Eh bien, nous +saurons le retrouver. Il était placé de façon à tout voir et à ne pas +perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le +comte de Claudieuse criait à monsieur Jacques de Boiscoran: «Non, je ne +veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus sûre, je vous enverrai au +bagne...»</p> + +<p>Tristement, M. Seignebos hochait la tête.</p> + +<p>—Puissent vos espérances se réaliser, mon cher maître, prononça-t-il.</p> + +<p>Mais, pour la troisième fois depuis une heure, on venait chercher le +docteur. Échangeant une poignée de main, ils se séparèrent, et après une +courte visite à maître Magloire, qu'il importait de tenir au courant, +maître Folgat se hâta de regagner la rue de la Rampe.</p> + +<p>À la seule physionomie de M<sup>lle</sup> Denise, il comprit qu'elle n'avait +rien à lui apprendre, qu'elle savait la vérité et l'injustice de ses +soupçons.</p> + +<p>—Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.</p> + +<p>Elle rougit, honteuse d'avoir livré le secret des doutes qui l'avaient +déchirée, et au lieu de répondre:</p> + +<p>—Il est venu des lettres pour vous, maître Folgat, dit-elle, et on les +a montées dans votre chambre...</p> + +<p>Deux lettres étaient arrivées, en effet, une de M<sup>me</sup> Goudar, l'autre +de l'agent expédié en Angleterre.</p> + +<p>La première était insignifiante. M<sup>me</sup> Goudar priait simplement le +jeune avocat de faire passer à son mari un billet qu'elle lui adressait.</p> + +<p>La seconde était, au contraire, du plus haut intérêt.</p> + +<p>L'agent d'Angleterre écrivait:</p> + +<p><i>Non sans de grandes difficultés, non sans de fortes dépenses surtout, +j'ai réussi à découvrir, à Londres, le frère de sir Francis Burnett, +ancien caissier de la maison Gilmour et Benson.</i></p> + +<p><i>Notre sir Francis n'est pas mort. Envoyé par son père à Madras, pour y +régler une très importante affaire de banque, il est attendu par le +prochain paquebot. Le jour même où il mettra pied à terre, nous serons +avisés de son retour.</i></p> + +<p><i>J'ai eu moins de peine à dénicher les parents de Suky Wood, qui sont +des gens très à leur aise, tenant à Folkestone une auberge bien +achalandée. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des nouvelles de +leur fille, qu'ils aiment beaucoup, à ce qu'ils m'ont affirmé. Malgré ce +grand amour, ils n'ont pu me dire au juste où je la trouverais. Tout ce +qu'ils savent, c'est qu'elle doit être à Jersey, servante dans quelque</i> +public-house.</p> + +<p><i>Mais cela me suffit. L'île n'est pas grande, et je la connais bien pour +y avoir filé autrefois un notaire qui était parti avec l'argent de ses +clients. On peut donc considérer Suky comme prise.</i></p> + +<p><i>Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey. +Adressez-m'y des fonds à l</i>'Hôtel de la Pomme-d'Or, <i>où je me propose de +descendre. La vie est si incroyablement chère à Londres que c'est à +peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a été remise à mon +départ...</i></p> + +<p>Ainsi, de ce côté du moins, tout allait bien.</p> + +<p>Tout heureux de ce premier succès, maître Folgat mit sous pli, à +l'adresse indiquée, un billet de mille francs qu'il fit porter à la +poste.</p> + +<p>Après quoi, demandant à M. de Chandoré sa voiture et son cheval, il se +fit conduire à Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du métayer, ce +brave garçon qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement, +lorsqu'il arriva, Michel rentrait à la métairie, conduisant une +charrette de paille. Le prenant à part:</p> + +<p>—Voulez-vous rendre un grand service à monsieur Jacques de Boiscoran? +lui demanda le jeune avocat.</p> + +<p>—Que faut-il faire? répondit le digne gars d'un accent qui, mieux que +toutes les protestations, prouvait qu'il était prêt à tout.</p> + +<p>—Connaissez-vous Frumence Cheminot?</p> + +<p>—L'ancien saunier de la Tremblade?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Pardi! si je le connais! Il m'a assez volé de pommes, le câlin!... +Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgré tout, c'est un bon garçon.</p> + +<p>—Il était en prison à Sauveterre.</p> + +<p>—Oui, je sais, pour avoir enfoncé la porte d'un enclos, près de Bréchy.</p> + +<p>—Eh bien! il s'est évadé.</p> + +<p>—Ah! le mâtin!</p> + +<p>—Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes à ses +trousses, mais le prendront-ils?</p> + +<p>Michel éclata de rire.</p> + +<p>—Jamais de la vie, répondit-il. Cheminot va gagner l'île d'Oléron, où +il a des amis... les gendarmes peuvent courir.</p> + +<p>Amicalement, maître Folgat frappa sur l'épaule du jeune gars.</p> + +<p>—Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le sourcil, +il ne s'agit pas de le faire arrêter... Je vous demande seulement de lui +remettre le billet que voici, et de me rapporter sa réponse.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me changer, de +prévenir mon père, et je pars...</p> + +<p>Ainsi, autant qu'il était en lui, maître Folgat ensemençait l'avenir et +préparait les événements, opposant aux savantes manœuvres de +l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient suggérer son +expérience et son génie.</p> + +<p>S'ensuivait-il que sa foi en un succès définitif fût telle qu'il le +disait à ceux-là mêmes dont il était le plus sûr, au docteur Seignebos, +par exemple, à maître Magloire et au bon greffier Méchinet? Non... +Portant toute la responsabilité, il avait trop bien évalué les chances +contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu +était l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait +qu'il suffisait d'un rien pour anéantir ses espérances, et que la +destinée de Jacques était à la merci du plus vulgaire incident. Mais tel +qu'un général à la veille d'une bataille, il maîtrisait ses émotions, +affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas, +et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes +qui, le plus souvent, le tenaient éveillé une partie de la nuit.</p> + +<p>Et certes, pour demeurer impassible et résolu, il lui fallait un +caractère d'une trempe exceptionnelle. On désespérait autour de lui, on +s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et +si vivante, était désormais silencieuse et morne comme un tombeau.</p> + +<p>En deux mois, grand-père Chandoré était devenu décidément un vieillard. +Sa robuste taille s'était affaissée, courbée et cassée. Son pas +traînait, ses mains tremblaient.</p> + +<p>Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait été frappé. Lui, si +vert quelques semaines plus tôt, il semblait toucher à la décrépitude. +Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait +effrayante. Prononcer une parole lui coûtait un effort.</p> + +<p>Quant à la marquise, elle, c'est aux sources mêmes de la vie qu'elle +avait été atteinte. N'avait-elle pas entendu maître Magloire déclarer +que le salut si problématique de Jacques eût été assuré, si l'on eût +obtenu le renvoi de l'affaire à une autre session! Et c'était elle qui +avait empêché de solliciter ce renvoi! Cette idée la tuait! À peine lui +restait-il assez de forces pour se traîner chaque jour à la prison +embrasser son fils.</p> + +<p>Sur les tantes Lavarande retombaient tous les détails matériels, et on +les voyait, pâles comme des ombres, aller et venir, parlant bas et +marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort.</p> + +<p>Seule, M<sup>lle</sup> Denise haussait son énergie au niveau de son malheur. +Elle ne se berçait pas d'illusions: «Je sens que Jacques sera condamné!» +avait-elle dit à maître Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et +le désespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont +Jacques, innocent, était victime ne devait inspirer à ses amis que +colère et désir de vengeance.</p> + +<p>Et pendant que son grand-père et le marquis de Boiscoran sortaient le +moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, étonnant les +«dames de la société» par la façon dont elle recevait leurs hypocrites +compliments de condoléances. Mais il était évident que la fièvre seule +la soutenait, donnant à ses joues leur pourpre, à ses yeux leur éclat, à +sa voix son timbre métallique et vibrant.</p> + +<p>Ah! c'est pour elle surtout que maître Folgat souhaitait la fin de cette +incertitude plus douloureuse que le pire malheur.</p> + +<p>Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annoncé le docteur Seignebos, le +président des assises, M. Domini, venait de s'installer à Sauveterre. +C'était un de ces hommes dont le caractère est l'honneur de la +magistrature, pénétré de la majesté de sa mission, mais ne se croyant +pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant +bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition +que de faire éclater la vérité.</p> + +<p>Il avait interrogé Jacques. Mais cet interrogatoire n'était qu'une +formalité dont il n'était rien résulté. Il avait de plus procédé à la +formation du jury. Déjà les jurés désignés par le sort arrivaient de +tous les coins du département. Ils descendaient tous à l'<i>Hôtel de +France</i>, où ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du +fond, qu'on leur réserve à toutes les sessions.</p> + +<p>Et, dans l'après-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener +sur la place du Marché-Neuf ou le long des anciens remparts.</p> + +<p>M. Du Lopt de la Gransière aussi était arrivé. Mais il se tenait, lui, +sévèrement enfermé dans son appartement de <i>l'Hôtel des Messageries</i>, où +chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de longues heures.</p> + +<p>—Il paraît, disait confidentiellement Méchinet à maître Folgat, il +paraît qu'il prépare un réquisitoire foudroyant...</p> + +<p>Le lendemain, en ouvrant L<i>'Indépendant de Sauveterre</i>, M<sup>lle</sup> Denise +put lire l'ordre des affaires de la session.</p> + +<p><span class="smcap">Lundi</span>.—<i>Banqueroute frauduleuse, détournements, faux.</i></p> + +<p><span class="smcap">Mardi</span>.—<i>Assassinat et vol.</i></p> + +<p><span class="smcap">Mercredi</span>.—<i>Infanticide.—Vols domestiques.</i></p> + +<p><span class="smcap">Jeudi</span>.—<i>Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran).</i></p> + +<p>C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se +promettaient les plus étonnantes émotions.</p> + +<p>Aussi, était-ce à qui se procurerait une carte d'entrée à la cour +d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransière, M. Daubigeon et +Méchinet lui-même étaient harcelés de demandes. Des gens qui, la veille, +ne saluaient pas M. Daveline l'arrêtaient dans la rue et sollicitaient +la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait +sans exemple, il se négocia des billets à prix d'argent. Une famille, +enfin, eut l'inconcevable courage d'écrire au marquis de Boiscoran pour +lui demander trois entrées, promettant en échange de «contribuer, par +son attitude, à l'acquittement de l'accusé».</p> + +<p>Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout à coup circula dans la +ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux +pompiers qui avaient péri à l'incendie du Valpinson. Qui avait lancé +cette liste? C'est en vain que M. Séneschal essaya de découvrir la main +d'où partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gardé. Et +c'était une perfidie atroce que de venir ainsi, à la veille des débats, +rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines.</p> + +<p>—Il y a du Galpin là-dessous, disait en grinçant des dents le docteur +Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-être... Ah! pourquoi Goudar +n'a-t-il pas commencé plus tôt son expérience?</p> + +<p>C'est qu'en effet Goudar, tout en répondant du succès, demandait du +temps. Ce ne pouvait être l'œuvre d'un jour que de calmer les défiances +de l'ombrageux Cocoleu. Il déclarait que, s'il précipitait le +dénouement, il perdrait tout irrémissiblement. D'ailleurs, rien de +nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plutôt mieux que +mal. L'agent de Jersey avait télégraphié qu'il était sur la piste de +Suky, qu'il la rejoindrait sûrement, mais qu'il ne pouvait dire quand. +Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouillé +l'île d'Oléron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de +Cheminot.</p> + +<p>Si bien que le jour même de la session, après un conseil auquel prirent +part tous les amis de Jacques, il fut arrêté que les défenseurs ne +prononceraient pas le nom de M<sup>me</sup> de Claudieuse et s'en tiendraient, +quoi que pût dire le comte, au système de défense imaginé par maître +Folgat.</p> + +<p>Hélas! il n'avait que de bien faibles chances de succès, car le jury, +contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive sévérité. Le +banqueroutier fut condamné à vingt ans de travaux forcés. L'homme accusé +de meurtre n'obtint pas de circonstances atténuantes et fut condamné à +mort. On était alors au mercredi. Il fut décidé que le marquis et la +marquise de Boiscoran et M. de Chandoré assisteraient aux débats. On +voulait épargner à M<sup>lle</sup> Denise cette épouvantable émotion, mais elle +déclara qu'elle irait seule à l'audience, et force fut de se rendre à sa +volonté.</p> + +<p>Grâce à une autorisation de M. Domini, maître Folgat et maître Magloire +passèrent la soirée près de Jacques, à arrêter les derniers détails et à +bien convenir de certaines réponses.</p> + +<p>Jacques était excessivement pâle, mais très calme. Et quand ses +défenseurs le quittèrent en lui disant:</p> + +<p>—Bon espoir et bon courage...</p> + +<p>—D'espoir, répondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez +tranquilles, j'en aurai!</p> + + + +<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3> + + +<p>Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour +qui allait décider de sa destinée... Il allait être jugé!</p> + +<p>Trop rare était l'occasion pour que L<i>'Indépendant de Sauveterre</i> la +laissât échapper. Paraissant le matin, il publia, «vu la gravité des +circonstances», une édition du soir, qui jusqu'à minuit fut criée dans +les rues par une douzaine de gamins.</p> + +<p>Et voici son compte rendu:</p> + +<p class="c"><i>COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE</i></p> + +<p class="c"><i>Audience du jeudi 23...</i></p> + +<p class="c"><i>PRÉSIDENCE DE M. DOMINI</i></p> + +<p class="c"><i>Assassinat—Incendie</i></p> + +<p class="c">(Correspondance particulière de l'<span class="smcap">Indépendant</span>)</p> + +<p>Pourquoi dans notre paisible cité ce mouvement inaccoutumé, ce tumulte, +cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques, +ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur tous les visages +l'inquiétude, dans tous les yeux l'anxiété?</p> + +<p>C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette ténébreuse +affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en éveil nos +populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit être jugé l'homme +accusé de ce grand crime...</p> + +<p>Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hâte, se +précipite, court...</p> + +<p>Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il était assiégé par la +multitude, difficilement contenue par les appariteurs aidés de la +gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles +grossières sont échangées. Des mots on passe aux gestes, une rixe est +imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons +conduire au poste deux paysans de Bréchy.</p> + +<p>C'est qu'il y aura peu d'élus, on le sait. La place du Marché-Neuf ne +contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de +l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle?</p> + +<p>Et cependant nos édiles, toujours empressés à satisfaire les citoyens +qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours à des expédients +héroïques. Ils ont fait abattre deux cloisons, réunissant ainsi à la +salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus.</p> + +<p>M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille matière, nous +affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense +vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!</p> + +<p>Bien longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture de l'audience, tout +est plein, comble, bondé. Une épingle qu'on lancerait ne tomberait +certes pas à terre.</p> + +<p>Pas un pouce d'espace n'a été perdu. Tout autour, le long du mur, les +hommes se tiennent debout. Sur les deux côtés de l'estrade, des chaises +ont été disposées, où viennent prendre place un grand nombre de dames de +la société, tant de Sauveterre que des environs et même des villes +voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes.</p> + +<p>Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous +nous garderons de rapporter... À quoi bon! Disons pourtant que l'accusé +n'a pas usé du droit que la loi lui confère de récuser un certain nombre +de jurés. Il a accepté tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne +récusait pas le ministère public. C'est d'un avocat de nos amis que nous +tenons cette particularité, et juste comme il achevait de la raconter, +un grand bruit se fait à la porte, suivi d'un rapide mouvement de +chaises et d'exclamations étouffées.</p> + +<p>C'est la famille de l'accusé qui vient occuper les places qui lui ont +été réservées tout près de l'estrade.</p> + +<p>M. le marquis de Boiscoran donne le bras à M<sup>lle</sup> de Chandoré, qui +porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris foncé, relevée +d'agréments cerise. M. le baron de Chandoré soutient M<sup>me</sup> la marquise +de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves et froids. La mère de +l'accusé nous paraît extrêmement affaissée. M<sup>lle</sup> de Chandoré, au +contraire, est très animée et ne paraît nullement inquiète, et c'est en +souriant qu'elle répond aux saluts assez rares qui lui sont adressés de +divers côtés de la salle.</p> + +<p>Mais on cesse bientôt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorbée +par une grande table dressée au milieu du prétoire, et sur laquelle se +trouvent quantité d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont +d'un grand tapis rouge. Là, sont les pièces à conviction.</p> + +<p>Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent, +donnant à tout un dernier coup d'œil. Puis une petite porte s'ouvre, à +gauche, et les défenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un +est maître Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un +avocat de la capitale, maître Folgat, jeune encore et célèbre.</p> + +<p>Maître Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il +s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Séneschal, pendant que +maître Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et +demie. Un huissier annonce:</p> + +<p>—La cour!</p> + +<p>M. Domini prend place au fauteuil de la présidence. M. Du Lopt de la +Gransière vient occuper le siège du ministère public.</p> + +<p>Derrière eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jurés.</p> + +<p>Tout à coup, grand tumulte. Chacun se lève, chacun se dresse et se +hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, même, dans le fond, +montent sur leur chaise. C'est que M. le président vient de donner +l'ordre d'introduire l'accusé... Il paraît...</p> + +<p>Il est strictement vêtu de noir, et avec une rare élégance. On remarque +beaucoup qu'il porte à la boutonnière son ruban de la Légion d'honneur. +Il est pâle, mais son regard est droit et clair, assuré, sans défi. Son +attitude est triste, mais fière.</p> + +<p>À peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rangées de +chaises et, malgré les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le +docteur Seignebos.</p> + +<p>Mais M. le président commande aux huissiers de faire faire silence, et +après avoir rappelé que toutes marques d'approbation ou d'improbation +sont sévèrement interdites, et s'adressant à l'accusé:</p> + +<p>—Dites-moi vos prénoms, lui demande-t-il, votre nom, votre âge, votre +profession, votre domicile...</p> + +<p>L'accusé répond:</p> + +<p>—Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propriétaire, +domicilié à Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.</p> + +<p>—Asseyez-vous, et écoutez l'exposé des faits dont vous êtes accusé.</p> + +<p>M. le greffier Méchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la +simplicité terrible fait frissonner l'auditoire.</p> + +<p>Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate étant bien +connus de nos lecteurs.</p> + +<p class="c"><b>Interrogatoire de l'accusé.</b></p> + +<p> + +<span class="smcap">M. le Président</span>.—Accusé, levez-vous, et répondez catégoriquement. Vous +avez, pendant l'instruction, refusé de répondre à beaucoup de questions. +Ici, il faut que la lumière se fasse. Et, je dois vous le dire, il est +de votre intérêt d'être franc.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé</span>.—Nul plus que moi ne souhaite que la vérité soit connue. Je +suis prêt à répondre...</p> + +<p>D.—Pourquoi vos réticences pendant l'instruction?</p> + +<p>R.—Je croyais de mon intérêt de ne répondre qu'ici.</p> + +<p>D.—Vous venez d'entendre de quels crimes vous êtes accusé?</p> + +<p>R.—Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le président, +permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, lâche, +odieux... mais il est en même temps si absurde et si stupide qu'il me +semble l'œuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refusé une +certaine intelligence...</p> + +<p>D.—Ceci est de la discussion...</p> + +<p>R.—Cependant, monsieur...</p> + +<p>D.—Plus tard, vous aurez liberté pleine et entière de faire valoir vos +raisons. Pour le moment, contentez-vous de répondre aux questions que je +vous adresse.</p> + +<p>R.—Je me soumets, monsieur.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?</p> + +<p>À cette question, tous les regards se tournent vers M<sup>lle</sup> de Chandoré, +qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>(<i>d'une voix faible</i>).—Oui.</p> + +<p>D.—Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne fût +commis, n'avez-vous pas écrit à votre fiancée?</p> + +<p>R.—Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon +métayer, Michel.</p> + +<p>D.—Que lui disiez-vous?</p> + +<p>R.—Qu'une affaire importante me priverait de passer la soirée près +d'elle.</p> + +<p>D.—Quelle était cette affaire?</p> + +<p>Au moment où l'accusé ouvre la bouche pour répondre, M. le président +l'arrête d'un geste:</p> + +<p>D.—Prenez garde... Cette question vous a été adressée pendant +l'instruction, et vous avez répondu que vous aviez à aller à Bréchy voir +votre marchand de bois.</p> + +<p>R.—J'ai répondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce n'est pas +exact.</p> + +<p>D.—Pourquoi avez-vous menti?</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>avec un mouvement de colère qui n'échappe à personne</i>).—Je +ne pouvais croire à la gravité de ma situation. Je ne pensais pas +pouvoir, moi, être sérieusement compromis par l'accusation qui, +cependant, m'amène sur ce banc... Ce étant, je ne voyais pas la +nécessité de livrer le secret de mes affaires privées.</p> + +<p>D.—Mais vous n'avez pas tardé à reconnaître la gravité de votre +situation.</p> + +<p>R.—En effet.</p> + +<p>D.—Comment alors n'avez-vous pas dit la vérité?</p> + +<p>R.—Parce que le magistrat chargé de l'instruction avait été jadis trop +avant dans mon intimité pour m'inspirer une entière confiance.</p> + +<p>D.—Expliquez-vous clairement.</p> + +<p>R.—Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le président. +Peut-être, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de +modération...</p> + +<p>Un sourd murmure accueille cette réponse de l'accusé.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle +l'assemblée au respect de la justice.</p> + +<p>M. l'avocat général Du Lopt de la Gransière se lève.</p> + +<p>—Nous ne saurions tolérer de telles récriminations contre un magistrat +qui a fait noblement, et quoi qu'il en coûtât, son devoir. Si l'accusé +avait contre le juge des motifs de suspicion légitimes, que ne les +faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer de son ignorance, il connaît +la loi, il est avocat. Ses défenseurs sont des hommes d'expérience.</p> + +<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> (<i>de sa place</i>).—Aussi étions-nous d'avis que monsieur +de Boiscoran présentât à la cour une demande de renvoi. Il a refusé de +suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en la bonté de sa +cause.</p> + +<p><span class="smcap">M. du Lopt de la Gransière</span> (<i>se rasseyant</i>).—Messieurs les jurés +apprécieront ce système...</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).—Et maintenant, êtes-vous disposé à dire la +vérité au sujet de cette affaire qui vous privait de passer la soirée +près de votre fiancée?</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—Oui, monsieur. Mon mariage devait être célébré à l'église de +Bréchy, et j'avais à m'entendre avec le curé au sujet de la cérémonie. +J'avais, de plus, à remplir des devoirs religieux. Monsieur le curé de +Bréchy, qui est mon ami, vous dira que, sans qu'il y eût rendez-vous +pris, il était convenu qu'un des soirs de la semaine, puisqu'il +l'exigeait, j'irais me confesser.</p> + +<p>L'assemblée, qui s'attendait à quelque révélation émouvante, semble fort +désappointée, et des rires moqueurs éclatent de divers côtés.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>d'une voix sévère</i>).—Ces ricanements sont indécents et +odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se permettent de +rire. Et une dernière fois je préviens qu'à la première manifestation, +je ferai évacuer la salle. (<i>Revenant ensuite à l'accusé</i>:) Continuez.</p> + +<p>R.—C'est donc chez le curé de Bréchy que je suis allé le soir du crime. +Malheureusement, il n'y avait personne au presbytère lorsque je m'y +présentai. Je sonnais inutilement pour la troisième ou quatrième fois, +quand une petite paysanne passa, qui me dit qu'elle venait de rencontrer +le curé près de la Cafourche des Maréchaux. Immédiatement, pensant aller +à sa rencontre, je me lançai sur la route. Mais c'est en vain que je fis +plus d'une lieue. Reconnaissant que la petite fille s'était trompée ou +m'avait trompé, je rentrai chez moi.</p> + +<p>D.—C'est là votre explication?</p> + +<p>R.—Oui.</p> + +<p>D.—Et vous la trouvez vraisemblable?</p> + +<p>R.—Je me suis engagé non à dire une chose vraisemblable, mais à dire la +vérité. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est précisément parce que +l'explication est si simple que, ne l'ayant pas donnée tout d'abord, +j'hésitais à la donner. Et cependant, si le crime n'eût pas été commis, +et si, le lendemain, j'étais venu dire: «Je suis allé hier soir à +Bréchy, voir le curé, et je ne l'ai pas trouvé», qui donc eût pensé que +ce n'était pas tout naturel?</p> + +<p>D.—Et c'est pour vous rendre à un devoir si naturel que vous preniez un +chemin détourné, difficile, presque dangereux, les marais?</p> + +<p>R.—Je choisissais le chemin le plus court...</p> + +<p>D.—Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontré le fils Ribot +au déversoir de la Seille?</p> + +<p>R.—Je n'ai pas été effrayé, mais surpris, comme on l'est de rencontrer +quelqu'un là où on pensait ne trouver personne. Et si j'ai été étonné, +le fils Ribot ne l'a pas été moins que moi.</p> + +<p>D.—Vous voyez bien que vous espériez ne rencontrer personne.</p> + +<p>R.—Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas espérer.</p> + +<p>D.—Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre présence en cet +endroit?</p> + +<p>R.—Je n'ai pas donné d'explications. Le fils Ribot, le premier, m'a dit +en riant où il se rendait, et je lui ai répondu que j'allais à Bréchy.</p> + +<p>D.—Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour tirer +des oiseaux d'eau. Et, en même temps, vous lui montriez votre fusil.</p> + +<p>R.—C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois tout le +contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me suppose +l'accusation, me voyant rencontré, c'est-à-dire en grand danger d'être +découvert, je serais rentré chez moi... J'allais chez mon ami le curé.</p> + +<p>D.—Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil?</p> + +<p>R.—Mes propriétés sont situées entre des bois et des marais, et il ne +se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un lapin ou un +oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que jamais je ne sortais +sans mon fusil.</p> + +<p>D.—Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de +Rochepommier?</p> + +<p>R.—Parce que, de l'endroit de la route où j'étais à Boiscoran, c'était +le plus court, probablement... Je dis probablement, parce que sur le +moment, ce n'a pas été pour moi le sujet d'une délibération. Un homme +qui se promène serait bien embarrassé, neuf fois sur dix, si on lui +demandait pour quelle raison il a pris tel chemin plutôt que tel +autre...</p> + +<p>D.—Vous avez été aperçu dans les bois par un bûcheron nommé Gaudry.</p> + +<p>R.—Le juge d'instruction me l'a dit.</p> + +<p>D.—Ce témoin affirme que vous étiez en proie à une violente émotion. +Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez haut...</p> + +<p>R.—Il est certain que j'étais très mécontent d'avoir perdu ma soirée, +très vexé surtout de m'être fié à la petite paysanne, et il est fort +possible que tout en marchant il me soit échappé de m'écrier: «La peste +soit de mon ami le curé, qui s'en va dîner en ville!», ou tout autre +chose pareille...</p> + +<p>On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour s'attirer +une réprimande de M. le président.</p> + +<p>D.—Vous savez donc que monsieur le curé de Bréchy dînait dehors le soir +du crime?</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>se levant</i>):—C'est par nous, monsieur le +président, que monsieur de Boiscoran connaît ce détail. Lorsqu'il nous a +eu dit l'emploi de sa soirée, nous nous sommes transportés près de +monsieur le curé de Bréchy, qui nous a expliqué comment ni lui ni sa +vieille servante ne se trouvaient au presbytère. À notre requête, +monsieur le curé de Bréchy a été cité. Nous ferons entendre aussi un +autre prêtre qui, à cette heure-là, passait près de la Cafourche des +Maréchaux et qui est celui qu'avait vu la petite paysanne.</p> + +<p>Ayant fait signe au défenseur de se rasseoir, M. le président s'adresse +de nouveau à l'accusé:</p> + +<p>D.—La femme Courtois, qui vous a rencontré, déclare qu'elle vous a +trouvé l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas parlé, vous vous +êtes hâté de la quitter...</p> + +<p>R.—La nuit était trop sombre pour que cette femme pût voir ma +physionomie. Elle me demandait un léger service, je le lui ai rendu. Je +ne lui ai pas parlé, parce que je n'avais rien à lui dire. Je ne l'ai +pas quittée brusquement, je l'ai devancée parce que son âne marchait +très lentement.</p> + +<p>À un signe de M. le président, des huissiers enlèvent le tapis qui +recouvre les pièces à conviction.</p> + +<p>Un vif sentiment de curiosité se manifeste aussitôt dans l'auditoire, et +c'est à qui se dressera et tendra le cou pour mieux voir.</p> + +<p>Sur la table sont étalés des vêtements, un pantalon de velours gris +clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de paille et des +bottes de cuir fauve. À côté, se trouvent un fusil à deux coups, des +paquets de cartouches, deux sébiles remplies de grains de plomb et enfin +une grande cuvette de faïence anglaise, au fond de laquelle on distingue +comme une boue noirâtre.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>montrant les vêtements à l'accusé</i>).—Sont-ce bien là les +habits que vous portiez le soir du crime?</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—Oui, monsieur.</p> + +<p>D.—Singulier costume pour rendre visite à un vénérable ecclésiastique +et remplir de graves devoirs religieux.</p> + +<p>R.—Monsieur le curé de Bréchy était mon ami. Notre intimité explique, +si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller...</p> + +<p>D.—Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait évaporer l'eau avec +les plus grandes précautions, les détritus seuls sont restés au fond.</p> + +<p>R.—C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est présenté +chez moi, il a trouvé cette cuvette remplie d'une eau noire et toute +épaisse de débris carbonisés. Il m'a interrogé au sujet de cette eau, et +je n'ai fait aucune difficulté de lui avouer que la veille, en rentrant, +je m'y étais lavé les mains. Ne tombe-t-il pas sous le sens que si +j'eusse été coupable, ma première préoccupation eût été de faire +disparaître les traces de mon crime?... N'importe! cette circonstance +fut considérée comme la preuve évidente de ma culpabilité, et c'est +aujourd'hui la charge la plus forte que l'accusation produise contre +moi...</p> + +<p>D.—C'est une charge très forte, en effet.</p> + +<p>R.—Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette circonstance. +Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du crime, je m'étais +muni de cigares, mais lorsque je voulus en allumer un, je m'aperçus que +je n'avais pas d'allumettes.</p> + +<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> se lève.</p> + +<p>—Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas là une de ces +explications imaginées après coup pour les besoins d'une cause douteuse. +La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons, concluante, +irrécusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur lui la boite +d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il l'avait oubliée la veille +chez monsieur de Chandoré, où elle est restée depuis, où je l'ai vue, où +elle est encore...</p> + +<p><span class="smcap">M. Le Président</span>.—Il suffit, maître Magloire, laissez continuer +l'accusé.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—Voulant fumer, j'eus recours à l'expédient qu'emploient tous +les chasseurs en pareil cas. Je défis une de mes cartouches, je +remplaçai la charge de plomb par un morceau de papier, et je +l'enflammai.</p> + +<p>D.—Et de cette façon on obtient du feu?</p> + +<p>R.—Pas à tout coup, mais certainement une fois sur trois.</p> + +<p>D.—Et cette opération noircit les mains?</p> + +<p>R.—L'opération elle-même, non. Mais une fois mon cigare allumé, +devais-je jeter tout enflammé le papier dont je venais de me servir?... +C'eût été risquer d'allumer un incendie...</p> + +<p>D.—Dans les marais?</p> + +<p>R.—Mais, monsieur, j'ai fumé dans la soirée cinq ou six cigares, ce qui +revient à dire que j'ai répété huit ou dix fois l'opération en autant +d'endroits différents, sur la grande route et même dans les bois. Et à +chaque fois j'ai éteint le papier enflammé entre mes doigts, ce qui, +joint à la crasse de la poudre, suffisait pour me rendre les mains aussi +noires que celles d'un charbonnier.</p> + +<p>C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, que +l'accusé donne cette explication, laquelle semble frapper beaucoup +l'auditoire.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Passons à votre fusil. Le reconnaissez-vous, là?</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier?</p> + +<p>R.—Faites.</p> + +<p>C'est avec un mouvement fébrile que l'accusé s'empare de l'arme, en fait +jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les canons.</p> + +<p>Il devient aussitôt fort rouge, et se penchant vers ses défenseurs, il +leur adresse rapidement et à voix basse quelques mots qui n'arrivent pas +jusqu'à nous.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Qu'est-ce?</p> + +<p><span class="smcap">Maître Magloire</span> (<i>se levant</i>).—Une circonstance se présente, qui doit +faire éclater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par un hasard +providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant celui du crime, +avait nettoyé ce fusil. Or, aujourd'hui, un des canons est propre et +net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran qui a tiré les deux coups +de feu qui ont atteint monsieur de Claudieuse.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'accusé s'est rapproché de la table des pièces à +conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du fusil, il +le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il est à peine +noirci...</p> + +<p>La plus violente émotion tient l'auditoire haletant.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).—Répétez l'expérience sur l'autre canon.</p> + +<p>L'accusé obéit. Son mouchoir reste blanc.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Vous voyez! Et cependant vous venez de nous dire que, +pour allumer vos cigares, vous avez brûlé huit ou dix cartouches. Mais +l'accusation avait prévu votre objection, et elle est en mesure d'y +répondre... Huissiers, faites entrer le témoin Maucroy...</p> + +<p>Tous nos lecteurs connaissent ce témoin, dont le beau magasin d'armes et +d'ustensiles de chasse et de pêche est un des ornements de notre place +du Marché-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans le moindre embarras +qu'il prête serment.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Répétez votre déposition au sujet du fusil que voici.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.—C'est une arme excellente et d'une grande valeur, telle +qu'il ne s'en fabrique pas en France, où on se préoccupe trop du bon +marché...</p> + +<p>À cette réponse, la salle entière éclate de rire, M. Maucroy n'ayant pas +précisément la réputation de donner sa marchandise. Quelques jurés même +ont peine à tenir leur sérieux.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Dispensez-vous de vos réflexions et dites-nous seulement +ce que vous savez des qualités de ce fusil.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.—Eh bien, grâce à une disposition particulière de +l'enveloppe des cartouches, grâce aussi à la qualité spéciale de la +composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>vivement</i>).—Vous vous trompez, monsieur. J'ai plusieurs +fois, moi-même, nettoyé mon fusil, et j'ai trouvé, au contraire, les +canons fort encrassés.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.—Parce que vous vous en étiez beaucoup servi. Mais je +prétends qu'on peut brûler une ou deux cartouches sans que les canons en +portent trace.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—C'est ce que je nie formellement.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>au témoin</i>).—Et si l'on brûlait huit ou dix cartouches?</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.—Oh! alors les canons seraient fort encrassés.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span> (<i>après un minutieux examen</i>).—J'affirme qu'on n'y a pas +brûlé deux cartouches depuis le dernier nettoyage.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> <i>(à l'accusé</i>).—Eh bien! que deviennent ces dix cartouches +brûlées pour allumer vos cigares, et qui vous avaient tant noirci les +mains?</p> + +<p>L'accusé, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un admirable +sang-froid et d'une rare fermeté, pâlit visiblement et ne répond pas.</p> + +<p><span class="smcap">Maître Magloire</span>.—La question est trop grave pour qu'on s'en rapporte à +la seule opinion du témoin.</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Nous ne cherchons que la vérité. Une expérience +est aisée à faire.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span>.—Oh! assurément...</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Faites.</p> + +<p>Le témoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les brûler à +la fenêtre qui est derrière l'estrade. Le fracas de l'explosion arrache +à plusieurs dames un cri de frayeur.</p> + +<p><span class="smcap">Le Témoin</span> (<i>revenant et montrant que les canons ne sont pas plus +encrassés qu'avant l'expérience</i>).—Eh bien, avais-je raison?</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>à l'accusé</i>).—Vous le voyez, cette circonstance que vous +invoquiez si fort, bien loin d'être en votre faveur, démontre que vous +nous avez donné une explication mensongère de l'état de vos mains...</p> + +<p>Sur l'ordre de M. le président, le témoin se retire, et l'interrogatoire +de l'accusé continue.</p> + +<p>D.—Quelles étaient vos relations avec monsieur de Claudieuse?</p> + +<p>R.—Nous n'en avions pas.</p> + +<p>D.—Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le haïssiez.</p> + +<p>R.—C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais pour le +meilleur et le plus honnête des hommes.</p> + +<p>D.—En cela du moins, vous êtes d'accord avec tous ceux qui le +connaissaient. Pourtant vous étiez en procès...</p> + +<p>R.—Mon oncle m'avait légué ce procès avec sa fortune. Je le +poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu'à transiger...</p> + +<p>D.—Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez +mortellement.</p> + +<p>R.—Non.</p> + +<p>D.—Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couché en joue; au +point d'avoir dit une fois: «Il ne me laissera pas en repos tant que je +ne lui aurai pas tiré un coup de fusil...» Ne niez pas. Vous allez +entendre les témoins.</p> + +<p>C'est la tête haute et le regard assuré que, sur l'injonction de M. le +président, l'accusé regagne sa place. Il a complètement triomphé de son +accès de défaillance, et c'est de l'air le plus calme qu'il s'entretient +avec ses défenseurs.</p> + +<p>Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a conquis les +sympathies de ceux-là mêmes qui étaient venus avec les plus fortes +préventions. Il n'est personne qui n'ait été ému de son attitude à la +fois si fière et si triste, personne qui n'ait été saisi par l'extrême +simplicité de ses réponses.</p> + +<p>Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru tourner à +son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question de l'encrassement +des canons est vivement controversée. Quantité d'incrédules, que +l'expérience n'a pas convertis, trouvent que M. Maucroy a été bien hardi +dans ses allégations.</p> + +<p>D'autres s'étonnent de la placidité des avocats, moins de maître Folgat, +qui est peu connu à Sauveterre, que de maître Magloire, dont on sait +l'habileté à profiter du moindre incident.</p> + +<p>L'audience n'est pas précisément suspendue, mais il y a un temps d'arrêt +rempli par les allées et les venues des huissiers, qui remettent un +tapis sur les pièces à conviction et qui roulent un fauteuil au bas de +l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher à l'oreille de M. le +président et lui parle un moment à voix basse. De la tête, M. le +président répond oui.</p> + +<p>Et l'huissier s'étant éloigné:</p> + +<p>—Nous allons, prononce-t-il, procéder à l'audition des témoins, et +c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien que très +gravement malade, il a tenu à se présenter à l'audience.</p> + +<p>Nous voyons, à ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme s'il +allait prendre la parole, mais un de ses amis, placé près de lui, le +tire par un pan de sa redingote; Maître Folgat lui adresse un signe +d'intelligence, et il se rassoit.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—Huissier, introduisez monsieur le comte de Claudieuse.</p> + +<p class="c"><b>Audition des témoins.</b></p> + +<p> + +La petite porte qui a livré passage à l'armurier Maucroy s'ouvre de +nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque porté par son +valet de chambre.</p> + +<p>Un murmure de sympathique pitié le salue. Sa maigreur est terrifiante, +ses traits sont aussi décomposés que s'il allait rendre le dernier +soupir. Toute la vitalité de son être semble s'être réfugiée dans ses +yeux qui brillent d'un éclat extraordinaire.</p> + +<p>C'est d'une voix affaiblie qu'il prête serment. Mais si profond est le +silence, qu'à la formule prononcée par M. le président, «Jurez-vous de +dire toute la vérité?», on l'entend de tous les coins de la salle +répondre clairement: «Je le jure!...»</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>avec bonté</i>).—Nous vous sommes reconnaissant, monsieur, +de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce fauteuil a été +apporté; asseyez-vous...</p> + +<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span>.—Je vous remercie, monsieur; il me reste assez de +forces pour parler debout.</p> + +<p>D.—Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de l'attentat dont +vous avez été victime.</p> + +<p>R.—Il pouvait être onze heures... J'étais couché depuis un moment, +j'avais soufflé ma bougie, et j'étais entre le sommeil et la veille, +lorsque je vis ma chambre illuminée de clartés aveuglantes. Comprenant +que c'était le feu, je bondis hors de mon lit, et, à peine vêtu, je +m'élançai dans les escaliers. J'eus quelque difficulté à ouvrir la porte +extérieure, que j'avais fermée moi-même... J'y parvins, cependant. Mais +à peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au côté droit +une douleur terrible, en même temps que j'entendais tout près de moi +l'explosion d'une arme à feu... Instinctivement, je m'élançai vers +l'endroit d'où partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas que, +frappé de nouveau à l'épaule, je tombai sans connaissance.</p> + +<p>D.—Entre le premier et le second coup, que s'est-il écoulé de temps?</p> + +<p>R.—Trois ou quatre secondes au plus.</p> + +<p>D.—C'est-à-dire autant qu'il en fallait pour apercevoir l'agresseur.</p> + +<p>R.—Aussi l'ai-je aperçu, s'élançant de derrière les fagots, où il était +à l'affût, et gagnant la campagne.</p> + +<p>D.—Alors vous pouvez nous apprendre comment il était vêtu.</p> + +<p>R.—Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et un +large chapeau de paille.</p> + +<p>Sur un geste de M. le président, et au milieu d'un silence tel qu'on +entendrait les araignées du plafond filer leur toile, les huissiers +découvrent les pièces à conviction.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (<i>montrant les habits de l'accusé</i>).—Le costume que vous +avez aperçu répondait-il à celui-ci?</p> + +<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span>.—Nécessairement, puisque c'est le même.</p> + +<p>D.—Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?</p> + +<p>R.—Déjà les flammes étaient si violentes qu'on y voyait comme en plein +midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Il n'était plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui +n'attendît, le cœur serré d'une indicible angoisse, cette réponse +écrasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux +obstinément fixés sur l'accusé. Pas un des muscles de son visage ne +tressaille. Ses défenseurs sont aussi impassibles que lui. De même que +nous, M. le président et M. l'avocat général observaient l'accusé et ses +avocats. Attendaient-ils une protestation, une réplique, un mot? C'est +probable.</p> + +<p>Rien ne venant, M. le président reprend, s'adressant au témoin:</p> + +<p>D.—Votre déposition est terriblement grave, monsieur.</p> + +<p>R.—J'en sais la portée.</p> + +<p>D.—Elle diffère absolument de votre déposition première reçue par +monsieur le juge d'instruction.</p> + +<p>R.—En effet.</p> + +<p>D.—Interrogé quelques heures après le crime, vous avez déclaré n'avoir +pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant +été prononcé, vous avez paru révolté qu'on osât le soupçonner, vous vous +portiez presque garant de son innocence...</p> + +<p>R.—Alors, je trahissais la vérité. Alors, par un sentiment de +commisération bien aisé à comprendre, j'essayais d'arracher à une +condamnation infamante un homme appartenant à une famille justement +estimée.</p> + +<p>D.—Et maintenant?</p> + +<p>R.—Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice +soit faite. Et c'est pour cela que, frappé d'un mal qui ne pardonne pas +et bien près de paraître devant Dieu, je suis venu vous dire: monsieur +de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span> (à <i>l'accusé</i>).—Vous entendez?</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>se levant</i>).—Sur tout ce que j'ai de cher et de sacré au +monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va, +dit-il, paraître devant Dieu, c'est à la justice de Dieu que j'en +appelle...</p> + +<p>Des sanglots couvrent la voix de l'accusé. M<sup>me</sup> la marquise de +Boiscoran vient d'être prise d'une crise nerveuse des plus graves. On +l'emporte, raide et inanimée, et à sa suite s'élancent le docteur +Seignebos et M<sup>lle</sup> de Chandoré.</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span> (<i>à M. de Claudieuse</i>).—C'est ma mère qui se meurt, monsieur!</p> + +<p>Certes, ceux qui s'attendaient à des émotions poignantes ne sont pas +déçus. Tous les visages sont bouleversés. Des larmes brillent dans les +yeux de toutes les femmes.</p> + +<p>Et cependant, lorsqu'on examine la façon dont M. de Claudieuse et M. de +Boiscoran se mesurent du regard, on est à se demander si, véritablement, +il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont révélé les débats. +Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer l'étrangeté de leurs +répliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme +obstiné des défenseurs. Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les +voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les +encouragements de la plus fervente amitié.</p> + +<p>Nous sera-t-il permis de dire que M. le président et M. l'avocat général +nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque c'est +l'expression de notre pensée.</p> + +<p>Mais déjà M. le président poursuit:</p> + +<p>D.—Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais à l'accusé +s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine.</p> + +<p><span class="smcap">M. de Claudieuse</span> (<i>d'une voix de plus en plus faible</i>).—Je n'en connais +pas d'autre que notre procès au sujet d'un cours d'eau...</p> + +<p>D.—L'accusé ne vous a-t-il pas un jour menacé de son fusil?</p> + +<p>R.—Oui, mais je n'avais pas pris la menace au sérieux, et je ne lui en +avais pas gardé rancune.</p> + +<p>D.—Persistez-vous dans votre déclaration?</p> + +<p>R.—Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir +reconnu, et de façon à ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de +Boiscoran...</p> + +<p>Il était temps que M. le comte de Claudieuse achevât sa déposition. Il +chancelle, ses yeux se voilent, sa tête oscille sur ses épaules, et, +pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident +son valet de chambre à le porter plutôt qu'à le soutenir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse va-t-elle lui succéder? Nous le pensions, et +l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue +au chevet de la dernière de ses filles, qui est à toute extrémité, la +comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier donne lecture de sa +déposition.</p> + +<p>Bien que fort émouvante, cette déposition ne révèle aucun fait nouveau +et sera sans influence sur l'issue des débats.</p> + +<p>Le témoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un +vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une +brillante chaîne de montre au gousset. Il paraît fier de son rôle et +promène sur l'assistance un regard où reluit le plus extrême +contentement de soi.</p> + +<p>C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec +l'accusé. Il prétend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il +affirmerait que l'accusé lui a confié ses projets de meurtre et +d'incendie. Ses réponses sont presque toutes accueillies par des accès +d'hilarité, qui attirent à l'assemblée une nouvelle et verte semonce de +M. le président.</p> + +<p>Le témoin Gaudry, qui lui succède, est un petit homme chétif et pâlot, à +mine sournoise, à l'œil faux et craintif, et qui se confond en +salutations.</p> + +<p>À l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oublié. On voit qu'il +craint de se compromettre. Il célèbre M. de Claudieuse, mais il ne loue +guère moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les +bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie +pareillement.</p> + +<p>La femme Courtois, qui dépose après Gaudry, voudrait évidemment être à +cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que M. le +président lui arrache mot par mot sa déposition, assez insignifiante +d'ailleurs.</p> + +<p>Viennent ensuite deux métayers de Bréchy, qui ont assisté à cette +violente discussion à la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait couché +en joue le comte de Claudieuse. Leur récit, tout coupé d'interminables +parenthèses, est peu clair. Sur une observation des défenseurs, ils +entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout.</p> + +<p>Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accusé +qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au sérieux qu'il s'est +jeté, dit-il, sur M. de Boiscoran pour l'empêcher de tirer, et que sans +son intervention le crime eût été commis ce jour-là.</p> + +<p>De nouveau l'accusé proteste avec une rare énergie. Il ne haïssait pas +M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le haïr...</p> + +<p>Le têtu paysan soutient qu'un procès est un suffisant motif de haine. Et +là-dessus il entreprend d'expliquer le procès et comment M. de +Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les +prairies de M. de Boiscoran.</p> + +<p>M. le président met fin à la discussion qui s'engage, en ordonnant +d'introduire un autre témoin.</p> + +<p>Celui-là a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'écrier que «tôt ou tard +il f...lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse». Il ajoute +que l'accusé était un homme terrible qui, pour un oui et pour un non, +menaçait les gens de son fusil. Et à l'appui de son dire, il raconte +qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois déjà M. de Boiscoran a +tiré sur un homme.</p> + +<p>L'accusé explique cette déposition. Un mauvais drôle qui n'est autre, +pensait-il, que le témoin en personne venait toutes les nuits voler des +fruits et des légumes à ses métayers. Une nuit, il l'a guetté, et le +surprenant, lui a envoyé une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a +touché. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'était jamais plaint.</p> + +<p>Le témoin suivant est l'huissier de Bréchy. Il sait qu'une fois, en +retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre à M. de +Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de première qualité. Il ne +cache pas qu'un si désagréable voisin l'eût exaspéré.</p> + +<p>M. l'avocat général ne conteste pas le fait. Mais il sait que M. de +Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran a refusé +avec une hauteur insultante. L'accusé répond qu'il a refusé sur le +conseil de son avoué, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles +injurieuses.</p> + +<p>Encore six dépositions sans intérêt, et la liste des témoins à charge +est épuisée.</p> + +<p>Alors paraissent les témoins cités à la requête de la défense.</p> + +<p>Le premier est le respectable curé de Bréchy. Il confirme les +explications données par l'accusé. Le soir du crime, il dînait au +château de Besson, sa servante était venue à sa rencontre, et le +presbytère était seul. Il dit qu'en effet, il avait été convenu que M. +de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que +l'Église exige avant de consacrer un mariage. Il connaît Jacques de +Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honnête ni +meilleur. À son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais existé. Il +ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accusé soit coupable.</p> + +<p>Le second témoin est le desservant d'une commune voisine. Il déclare +qu'entre neuf et dix heures, il était sur la route, non loin de la +Cafourche des Maréchaux. La nuit était assez obscure; il est de même +taille que M. le curé de Bréchy, une petite paysanne a très bien pu les +prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accusé.</p> + +<p>Trois autres témoins sont encore entendus, et l'accusé ni ses défenseurs +n'ayant rien à ajouter, la parole est donnée au ministère public.</p> + +<p class="c"><b>Le réquisitoire.</b></p> + +<p> + +L'éloquence de M. Du Lopt de la Gransière est trop justement célèbre +pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il +s'est surpassé lui-même en ce réquisitoire qui, pendant plus d'une +heure, a tenu suspendue à ses lèvres une assemblée haletante et remuée +des plus poignantes émotions.</p> + +<p>C'est par une description du Valpinson qu'il débute, «de ce séjour +poétique et charmant comme son nom, où les admirables futaies de +Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...»</p> + +<p>—Là, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse; le +comte, un de ces gentilshommes du temps passé, qui n'avaient d'autre +culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir; la comtesse, une de +ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le modèle achevé de +toutes les vertus domestiques... Le ciel avait béni leur union et leur +avait donné deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait à leurs +efforts intelligents. Estimés de tous, vénérés, chéris, ils vivaient +heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des années +prospères...</p> + +<p>»Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres éveillent le +comte. Il se précipite dehors, deux coups de fusil lui sont tirés et il +tombe baigné dans son sang... Attirée par l'explosion, la comtesse +accourt. Elle trébuche contre le corps inanimé de son mari et, glacée +d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance... Les enfants vont-ils +donc périr?... Non. La Providence veille. Elle allume une lueur +d'intelligence dans le cerveau d'un insensé, et, se précipitant à +travers la fumée, il arrache les petites filles aux flammes qui déjà +étreignent leur berceau...» La famille est sauvée, mais l'incendie +redouble de fureur. Aux lugubres volées du tocsin, tous les habitants +des villages d'alentour se sont hâtés d'accourir. Mais sans personne qui +les commande, sans outillage, ils s'épuisent en stériles efforts. +Cependant, un roulement lointain retient dans leurs âmes l'espérance +près de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrivée des pompes... Elles +arrivent, elles sont là, tout ce qui est humainement possible va être +tenté!</p> + +<p>»Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'épouvante et d'horreur +qui monte jusqu'à nous?... La toiture du château s'écroule, +ensevelissant sous ses décombres enflammés deux hommes, les plus dévoués +et les plus intrépides de tous ces hommes si intrépides et si dévoués: +Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la générale; +Guillebault, le père de cinq enfants... Au-dessus du fracas des flammes, +s'élèvent leurs cris déchirants. Ils appellent au secours... Les +laissera-t-on périr?... Un gendarme s'élance, et avec lui un fermier de +Bréchy. Héroïsme inutile! Le fléau veut garder sa proie... Les +sauveteurs vont périr, et ce n'est qu'au prix d'effroyables périls qu'on +les arrache à la fournaise, respirant encore, mais atteints de si +cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'à la fin de leurs jours +infirmes et réduits pour vivre à implorer la charité publique...</p> + +<p>C'est des plus sombres couleurs de son éloquence que M. l'avocat général +charge ce tableau des désastres du Valpinson, représentant la comtesse +de Claudieuse agenouillée près de son mari mourant, tandis que la foule +s'empresse autour des blessés et dispute aux flammes les restes +carbonisés de Bolton et de Guillebault.</p> + +<p>Puis, redoublant d'énergie:</p> + +<p>—Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de +forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit à travers bois, il regagne sa +demeure. De remords, il n'en a pas. Sitôt rentré, il mange, il boit, il +fume un cigare... Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien +pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soupçon. Il est +tranquille, si tranquille que les plus vulgaires précautions sont par +lui négligées, et qu'il ne prend même pas la peine de jeter l'eau où il +a lavé ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.</p> + +<p>»C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions +décisives, éclaire et guide la justice humaine. Et comment, en effet, +sans une intervention providentielle, la justice serait-elle allée +chercher le coupable dans un des plus somptueux châteaux de la contrée? +C'était là, cependant, qu'est l'assassin, là qu'était l'incendiaire... +Et qu'on ne nous vienne pas dire que le passé de Jacques de Boiscoran le +défend contre l'accusation formidable qui pèse sur lui! Ce passé, nous +le connaissons.</p> + +<p>»Type achevé de ces jeunes oisifs qui jettent à tous les vents de leurs +caprices la fortune amassée par leurs pères, Jacques de Boiscoran +n'avait pas même de profession. Inutile à la société, à charge à +lui-même, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole, +s'adressant à toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses +heures de désœuvrement. Et cependant il était ambitieux, de cette +ambition dangereuse et mauvaise qui demande à l'intrigue et non pas au +travail ses assouvissements.</p> + +<p>»Aussi le voyons-nous ardemment mêlé aux luttes stériles et coupables de +notre époque troublée, battant à grands coups de phrases creuses tout ce +qui est responsable et sacré, sonnant l'appel aux plus détestables +passions...</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Si c'est un procès politique, il faut nous en +prévenir...</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Il ne s'agit pas de politique ici, mais des +agissements d'un homme qui a été un apôtre de discorde.</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Le ministère public croit-il donc qu'il prêche la +concorde?</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—J'invite la défense à ne pas interrompre.</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—...Et c'est dans cette ambition de l'accusé qu'il +faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le +conduire au crime. Le procès au cours d'eau n'est qu'une question +secondaire. Jacques de Boiscoran préparait sa candidature pour les +prochaines élections...</p> + +<p><span class="smcap">L'Accusé </span>.—Je n'y ai jamais pensé...</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>sans remarquer l'interruption</i>).—...Il ne le +disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout +répétant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il était +l'homme désigné aux suffrages des républicains. Et, en effet, il eût eu +beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se +fût dressé un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait +déjà fait échouer d'autres...</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>vivement</i>).—C'est à moi que s'adresse l'allusion?</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Je ne désigne personne.</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et +moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a été chargé +de nous débarrasser d'un adversaire politique!</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span> (<i>continuant</i>).—Messieurs, voilà le vrai mobile du +crime. De là cette haine dont l'accusé ne sait bientôt plus garder le +secret, qui dérobe en invectives, qui se répand en menaces de mort, et +qui va jusqu'à coucher en joue le comte de Claudieuse.</p> + +<p>M. l'avocat général passe alors à l'examen des charges qu'il déclare +décisives, irrécusables. Puis:</p> + +<p>—Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, après l'écrasante +déposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas entendu? Près de +paraître devant Dieu!... Sur le premier moment, abusé par la générosité +de son âme, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essayé de +l'assassiner... Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il +n'avait pas le droit de soustraire un coupable à l'action de la justice, +il s'est rappelé qu'il était d'autres victimes. Et alors, se levant de +son lit d'agonie, il s'est traîné jusqu'ici pour vous dire: «C'est +lui!... Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je +l'ai reconnu, c'est lui!...»</p> + +<p>»Et après cela vous hésiteriez à frapper?... Non, je ne puis le croire. +Après de tels forfaits la société attend que justice soit faite! Justice +au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... Justice au nom des morts... +Justice au nom de la mère de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault +et de ses cinq enfants...</p> + +<p>Un murmure d'approbation se prolonge bien après les derniers mots de M. +Du Lopt de la Gransière. Il n'est pas dans l'assemblée une femme qui ne +verse des larmes.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>.—La parole est au défenseur.</p> + +<p class="c"><b>Plaidoiries.</b></p> + +<p> + +Maître Magloire ayant soutenu seul jusqu'à ce moment la discussion, on +pensait qu'il présenterait la défense. On se trompait, c'est maître +Folgat qui se lève.</p> + +<p>Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a +retenti des accents de presque tous les maîtres de la parole. Nous avons +entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud... Même après ces +orateurs illustres, maître Folgat trouve le secret de nous étonner et de +nous émouvoir.</p> + +<p>Au vol de la sténographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de +ses phrases, mais ce que nous renonçons à rendre, c'est son attitude +superbe de fierté et de dédain, l'éclat de son regard, son geste +admirable d'autorité, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le +timbre métallique vibre dans toutes les poitrines.</p> + +<p>—Défendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce +serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur +de Boiscoran tracé par le ministère public, j'opposerai simplement la +réponse du vénérable curé de Bréchy. Que vous a-t-il dit? «Monsieur de +Boiscoran est le meilleur et le plus honnête homme que je sache.» Voilà +la vérité. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait +l'ambition d'être utile à son pays. Pendant que d'autres discutaient, il +agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront à quelles passions il +faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le +ruban que Chanzy a attaché à sa poitrine... Il souhaitait le pouvoir, +dites-vous? Non, il rêvait le bonheur... Vous parlez d'une lettre qu'il +écrivait à sa fiancée quelques heures avant le crime... Je vous mets au +défi de la lire. Elle a quatre pages, dès la seconde vous seriez forcé +d'abandonner l'accusation...</p> + +<p>Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le système +de l'accusé et, véritablement, sous les coups de son éloquence, +l'accusation semble tomber en poussière, on est fasciné, ébloui...</p> + +<p>—Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La déposition +de monsieur de Claudieuse. Elle est écrasante, dites-vous. Je dis +qu'elle est étrange. Quoi! voilà un témoin qui attend la dernière heure, +la dernière minute pour parler, et cela vous semble naturel!... C'est +par générosité, prétendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande +comment eût agi notre plus cruel ennemi...</p> + +<p>»Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministère public. Je soutiens, +moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin +de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouvé le premier +mot...</p> + +<p>Maître Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour +arrêter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M. +de Boiscoran serait certainement acquitté. Mais l'audience est suspendue +pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes, +car la nuit vient.</p> + +<p>Ayant repris son fauteuil, M. le président donne la parole au ministère +public.</p> + +<p><span class="smcap">M. l'Avocat Général</span>.—Je renonce à la réplique que je me proposais de +prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort +qu'il a fait pour vous apporter son témoignage. On n'a pas pu le +reporter chez lui. Peut-être, en ce moment même, rend-il le dernier +soupir dans la salle voisine...</p> + +<p>Les défenseurs ne demandant pas la parole, et l'accusé déclarant qu'il +n'a rien à ajouter, M. le président résume les débats, et les jurés se +retirent dans la salle des délibérations.</p> + +<p>La chaleur est accablante, la gêne intolérable, tous les visages portent +l'empreinte d'une écrasante fatigue, et néanmoins personne ne songe à se +retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule +palpitante d'anxiété. Les uns disent que M. de Claudieuse est mort, +d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler +M. le curé de Bréchy.</p> + +<p>Enfin, quelques minutes après neuf heures, messieurs les jurés +reparaissent.</p> + +<p>Reconnu coupable, avec admission de circonstances atténuantes, Jacques +de Boiscoran est condamné à vingt ans de travaux forcés.</p> + + + +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE</h2> + +<p class="c"><i>Cocoleu</i></p> + + + +<h3><a name="Ib" id="Ib"></a>I</h3> + + +<p>Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la Gransière +avait lieu d'être fier de son éloquence. Jacques de Boiscoran était +déclaré coupable.</p> + +<p>Mais c'est le front haut et le regard assuré qu'il entendit M. le +président Domini prononcer la terrible formule—plus courageux en cela +mille fois que le condamné à mort qui, en face du peloton d'exécution, +refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le +feu.</p> + +<p>Le matin même, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il +l'avait dit à M<sup>lle</sup> de Chandoré:</p> + +<p>—Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni +pâlir ni demander grâce.</p> + +<p>Et rassemblant, en effet, en un suprême effort tout ce qu'une âme +humaine peut fournir d'énergie, il avait tenu parole.</p> + +<p>Se penchant seulement vers ses défenseurs, au moment où les derniers +mots du président s'éteignaient dans le brouhaha soudain de l'assemblée:</p> + +<p>—Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait où vous +seriez les premiers à me mettre une arme entre les mains!</p> + +<p>Maître Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colère ni du +découragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait +juste.</p> + +<p>—Mais ce jour n'est pas venu, répondit-il. Vous savez votre serment. +Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus +que de l'espoir que nous avons à cette heure. Avant un mois, avant une +semaine, demain peut-être, nous aurons notre revanche...</p> + +<p>Le malheureux hochait la tête.</p> + +<p>—Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation, +murmura-t-il. (Et détachant de sa boutonnière le ruban de la Légion +d'honneur, et le tendant à maître Folgat:) Vous le garderez en mémoire +de moi, prononça-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter.</p> + +<p>Mais déjà les gendarmes chargés de la surveillance de l'accusé s'étaient +levés.</p> + +<p>—Il faut venir, monsieur, dit à Jacques le brigadier. Allons, venez... +Et il ne faut pas vous désespérer, que diable! ni perdre courage. Tout +n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en grâce, sans +compter ce qui peut arriver et qu'on ne prévoit pas...</p> + +<p>Maître Folgat pouvait accompagner son client et il se préparait à le +suivre. Mais lui:</p> + +<p>—Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres +plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, ma pauvre mère, +mon père!... Voyez-les... Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui +fait l'horreur de ma condamnation.</p> + +<p>Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte +de m'avoir pour fils pour fiancé... (Étreignant alors les mains de ses +défenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous témoigner +jamais l'étendue de ma reconnaissance! Ah! s'il eût suffi, pour me +sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable dévouement, je +serais libre. Et au lieu de cela... (Il montra la petite porte par où il +allait se retirer, et d'un accent déchirant:) C'est la porte du bagne! +s'écria-t-il. C'est désormais...</p> + +<p>Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces étaient à bout, car s'il +n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer +l'âme, l'énergie physique a des bornes.</p> + +<p>Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il +s'élança dehors. Maître Magloire était comme fou de douleur.</p> + +<p>—Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il à son jeune confrère. Qu'on vienne +donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons +pas là sortons...</p> + +<p>Et ils se jetèrent dans la foule qui s'écoulait lentement, toute +palpitante encore des émotions de la journée.</p> + +<p>Un revirement étrange, illogique, et cependant expliqué et fréquemment +observé en pareille circonstance, se produisait déjà. Objet de +l'exécration de tous, alors qu'il n'était qu'accusé, Jacques de +Boiscoran condamné recouvrait toutes les sympathies. C'était comme si la +sentence fatale eût effacé l'horreur du forfait. On le plaignait, on +s'apitoyait sur son sort, et songeant à sa famille, à sa mère, à sa +fiancée, on maudissait la sévérité des juges.</p> + +<p>C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient été frappés de +l'allure singulière des débats. Il n'en était presque pas un qui n'eût +deviné en cette affaire tout un côté mystérieux et inexploré que +l'accusation aussi bien que la défense avaient évité d'aborder. Comment +n'avait-il été que fort incidemment question de Cocoleu? Il était idiot, +c'était entendu, mais il n'en était pas moins vrai que sa déposition +seule avait mis la justice sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi +donc n'avait-il été cité ni par le ministère public ni par les avocats?</p> + +<p>La déposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le +moment, était maintenant sévèrement commentée.</p> + +<p>Les plus indulgents disaient: «C'est mal, ce qu'il a fait là. C'est un +coup de maître. Que ne parlait-il plus tôt. On n'attend pas qu'un homme +soit perdu pour le frapper.» À quoi d'autres répondaient: «Et avez-vous +vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran? +Avez-vous remarqué les paroles qu'ils échangeaient? N'eût-on pas juré +qu'il était question entre eux de tout autre chose que du procès...» Et +de tous côtés: «C'est égal, répétait-on, maître Folgat avait raison, +cette affaire est loin d'être claire... Les jurés hésitaient. Peut-être +monsieur de Boiscoran eût-il été acquitté si, au dernier moment, +monsieur Du Lopt de la Gransière ne fût venu dire que le comte de +Claudieuse agonisait dans la pièce voisine.»</p> + +<p>C'est avec une joie bien vive que maître Magloire et maître Folgat +recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministère public a +beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que +nul bruit du dehors ne trouve un écho dans le sanctuaire de la justice, +ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jurés.</p> + +<p>—Et désormais, soufflait maître Magloire à l'oreille de son jeune +confrère, soyez sans inquiétude. Je sais mon Sauveterre par cœur. +L'opinion est pour nous.</p> + +<p>À force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'étroite +porte de la salle des assises, quand un huissier les arrêta.</p> + +<p>—On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Les parents du condamné. Pauvres gens!... ils sont tous là, dans le +cabinet de monsieur Méchinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de +mettre à leur disposition. C'est même là qu'on a porté madame la +marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouvée mal à l'audience.</p> + +<p>Il entraînait, tout en disant cela, les défenseurs jusqu'à l'extrémité +de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte: là, sur un +fauteuil, les paupières closes, la bouche entrouverte, gisait la mère de +Jacques. À sa pâleur livide, à la roideur de son attitude, on eût pu la +croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient +de la nuque aux talons. Debout, de chaque côté du fauteuil, M. de +Chandoré et le marquis de Boiscoran la considéraient d'un œil morne, +sans expression, sans chaleur. Ils avaient été foudroyés, et depuis le +moment où avait retenti à leurs oreilles la condamnation fatale, ils +n'avaient pas échangé une parole.</p> + +<p>Seule, M<sup>lle</sup> Denise paraissait avoir conservé la faculté de raisonner +et de se mouvoir. Mais sa face était pourpre, ses yeux secs brillaient +de l'éclat sinistre de la fièvre, tout son corps tremblait. Dès que les +deux défenseurs parurent:</p> + +<p>—Voilà donc la justice humaine! s'écria-t-elle. Et comme ils se +taisaient:</p> + +<p>—Voilà donc Jacques condamné au bagne, poursuivit-elle, c'est-à-dire, +de par la justice, déshonoré, flétri, perdu, retranché à jamais du monde +des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu importe; ses meilleurs +amis vont le renier et se détourner de lui, nulle main ne se tendra plus +vers la sienne; ceux-là mêmes qui étaient le plus fiers de son +affection, affecteront d'avoir oublié son nom...</p> + +<p>—Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., commença +maître Magloire.</p> + +<p>—Ma douleur est moins grande que ma colère! interrompit-elle. Il faut +que Jacques soit vengé, et il le sera... Je n'ai que vingt ans, il n'en +a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons à consacrer à +l'œuvre de sa réhabilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi... Son +malheur immérité me le fait plus cher mille fois, et comme sacré. +J'étais sa fiancée ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a +été notre bénédiction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon +grand-père, que la loi défende au forçat d'épouser la femme qu'il aime, +eh bien, je serai sa maîtresse!...</p> + +<p>C'est d'une voix éclatante que parlait M<sup>lle</sup> Denise, disant qu'elle +eût voulu, qu'elle eût été fière que toute la terre l'entendît.</p> + +<p>—Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit +maître Folgat. Nous n'en sommes pas où vous croyez. La condamnation +n'est pas définitive.</p> + +<p>Le marquis de Boiscoran et grand-père Chandoré se redressèrent.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Une négligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullité toute la +procédure. Comment un homme de sa trempe, si méticuleux et si +formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que probablement +la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il remarqué cet oubli? +C'est que la destinée nous devait bien cette revanche... Le cas n'est +pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont +formels. Le jugement sera cassé et nous serons renvoyés devant d'autres +juges...</p> + +<p>—Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'écria M<sup>lle</sup> Denise.</p> + +<p>—À peine osions-nous y penser, répondit maître Magloire. C'était là un +de ces secrets qu'on ne confie même pas à son oreiller... Songez qu'au +cours de l'audience, l'erreur pouvait encore être réparée. Maintenant, +il est trop tard... Nous avons du temps devant nous, et la conduite de +monsieur de Claudieuse nous dégage. Tous les voiles seront déchirés...</p> + +<p>La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur +Seignebos entrait, rouge de colère et les yeux étincelants sous ses +lunettes d'or.</p> + +<p>—Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement maître Folgat.</p> + +<p>—Il est à côté, répondit le docteur. On l'a étendu sur un matelas et sa +femme est près de lui... Quel métier que celui de médecin! Voilà un +homme, un misérable, que j'aurais eu du bonheur à étrangler de mes +mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler à la vie, lui prodiguer +mes soins, chercher un moyen d'atténuer ses souffrances...</p> + +<p>—Va-t-il donc mieux?</p> + +<p>—À moins d'un de ces miracles comme on en voit dans <i>La Vie des +Saints</i>, il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers, +et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point dissimulé à la +comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mourût en +règle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer +chercher un prêtre.</p> + +<p>—Et elle en a envoyé chercher un...</p> + +<p>—Point. Elle a répondu que la vue d'une soutane épouvanterait son mari +et hâterait sa fin. Et même, le brave curé de Bréchy s'étant présenté, +elle l'a congédié carrément.</p> + +<p>—Ah! la misérable! s'écria M<sup>lle</sup> Denise. (Et après une seconde de +réflexion:) Pourtant le salut est là, poursuivit-elle. Oui, la certitude +du salut... Pourquoi donc hésiter! Attendez-moi, je reviens...</p> + +<p>Elle s'élança dehors. Son grand-père voulait se précipiter après elle, +mais maître Folgat l'arrêta.</p> + +<p>—Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.</p> + +<p>Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la +journée, était redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des +pas perdus, à peine éclairée par un réverbère fumeux, il n'y avait plus +que deux hommes, un prêtre, le curé de Bréchy, qui priait, agenouillé +près d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en +large, et dont les pas sonnaient comme dans une église.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise alla droit à ce gardien.</p> + +<p>—Où est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Là, mademoiselle, répondit l'homme en lui montrant la porte près de +laquelle priait le prêtre, là, dans le propre cabinet de monsieur le +procureur de la République.</p> + +<p>—Qui est près de lui?</p> + +<p>—Sa femme, mademoiselle, et une domestique.</p> + +<p>—Eh bien! entrez dire à madame de Claudieuse, et sans que son mari +l'entende, que mademoiselle de Chandoré désire lui parler.</p> + +<p>Sans une objection, le gardien obéit. Mais lorsqu'il reparut:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, la comtesse vous fait répondre +qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...</p> + +<p>Elle l'arrêta d'un geste impérieux.</p> + +<p>—Assez! Retournez dire à madame de Claudieuse que si elle ne sort pas, +je vais entrer à l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que +j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir +absolument.</p> + +<p>—Cependant, mademoiselle...</p> + +<p>—Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de +mort!</p> + +<p>Il y avait dans son accent une telle autorité que le gardien n'hésita +plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'après:</p> + +<p>—Entrez, revint-il dire à la jeune fille.</p> + +<p>Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui précède le cabinet +du procureur de la République. Une grosse lampe de cuivre l'éclairait +d'une lumière crue. La porte ouvrant sur le cabinet où gisait le comte +était fermée.</p> + +<p>Au milieu de la pièce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant +de coups successifs n'avaient pas brisé son indomptable énergie. Elle +était horriblement pâle, mais calme:</p> + +<p>—Puisque vous y tenez, mademoiselle, commença-t-elle, je viens moi-même +vous répéter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je +suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt à la maison +et mon mari qui agonise là...</p> + +<p>Elle faisait un mouvement pour se retirer, M<sup>lle</sup> de Chandoré la retint +d'un geste menaçant, et d'une voix frémissante:</p> + +<p>—Si vous rentrez dans la pièce où est votre mari, dit-elle, j'y rentre +avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui +que je vous demanderai comment vous avez défendu à un prêtre l'accès de +son lit de mort, et si après lui avoir pris son bonheur en ce monde, +vous voulez le lui ravir encore dans l'éternité...</p> + +<p>Instinctivement, la comtesse recula.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas!... dit-elle.</p> + +<p>—Si, vous me comprenez, madame. À quoi bon nier? Ne voyez-vous pas bien +que je sais tout et que j'ai deviné ce qu'on ne m'a pas dit! Jacques +était votre amant, et votre mari s'est vengé...</p> + +<p>—Ah! c'en est trop! répétait M<sup>me</sup> de Claudieuse, c'en est trop...</p> + +<p>—Et vous avez souffert cela, poursuivait M<sup>lle</sup> Denise en phrases +haletantes, et vous n'êtes pas venue crier en plein tribunal que votre +mari est un faux témoin! Quelle femme êtes-vous donc! Il vous importe +donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne! Vous pourrez +donc vivre avec cette idée que l'homme que vous aimez est innocent et +cependant à tout jamais flétri et confondu parmi les plus vils +scélérats!... Un prêtre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse +qu'il rétractât son infâme déposition, vous le savez bien; aussi +refusez-vous votre porte au curé de Bréchy... Et pourquoi tant de +crimes! Pour sauver votre menteuse réputation d'honnête femme... Ah! +c'est misérable, c'est lâche, c'est bas...</p> + +<p>La comtesse, à la fin, se révoltait. Ce que n'avait pu obtenir toute +l'habileté de maître Folgat, la passion de M<sup>lle</sup> Denise l'obtenait. +Jetant le masque:</p> + +<p>—Eh bien! non! s'écria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce +n'est pas pour sauver ma réputation que j'ai laissé faire. Ma +réputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir où +Jacques s'est évadé de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait +qu'un mot à dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais +tout. Il m'a répondu: «Plutôt le bagne!»</p> + +<p>Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le cœur de +M<sup>lle</sup> de Chandoré. Ah! elle n'avait plus à douter de Jacques, à cette +heure.</p> + +<p>—C'est donc lui qui s'est condamné, poursuivait M<sup>me</sup> de Claudieuse. +Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non.</p> + +<p>—Et cette autre... c'est moi, sans doute.</p> + +<p>—Oui, vous, pour qui il m'avait abandonnée, vous qu'il allait épouser, +vous avec qui il se promettait de longues années de bonheur, non d'un +bonheur honteux et furtif tel que le nôtre, mais d'un bonheur légitime +et respecté...</p> + +<p>Des larmes tremblaient dans les cils de M<sup>lle</sup> Denise. Elle était +aimée... Elle songeait à ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'était +pas.</p> + +<p>—J'aurais cependant été plus généreuse..., murmura-t-elle.</p> + +<p>La comtesse eut un éclat de rire farouche.</p> + +<p>—Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous +proposer un marché...</p> + +<p>—Un marché?</p> + +<p>—Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacré au monde, je +vous jure d'entrer dans un couvent, de disparaître, et que jamais vous +n'entendrez prononcer mon nom.</p> + +<p>Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et +c'est d'un regard de doute et de défiance qu'elle examinait M<sup>lle</sup> de +Chandoré. Un tel dévouement lui paraissait trop sublime pour ne pas +cacher quelque piège.</p> + +<p>—Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.</p> + +<p>—Sans hésiter.</p> + +<p>—Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.</p> + +<p>—À vous, madame!... Non. À Jacques.</p> + +<p>—Vous l'aimez donc bien!</p> + +<p>—Assez pour préférer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur +au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation +encore de me dire qu'il me doit sa réhabilitation, et je souffrirais +moins de le savoir à une autre que de penser qu'il est innocent et +cependant condamné!</p> + +<p>Mais à mesure que la jeune fille affirmait sa sincérité, les sourcils de +la comtesse se fronçaient et de fugitives rougeurs montaient à ses joues +pâlies.</p> + +<p>Et de son ironie la plus hautaine:</p> + +<p>—C'est admirable! fit-elle.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour +cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui êtes aimée. +L'héroïsme en de telles conditions est facile!... Que craignez-vous? +Cachée au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et +il ne m'en exécrera que davantage, moi...</p> + +<p>—Il ne saura rien de notre marché...</p> + +<p>—Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas... +Allez, je sais mon avenir. Voilà deux ans que j'endure ce supplice sans +nom de le sentir peu à peu se détacher de moi. Que n'ai-je pas tenté +pour le retenir! Quelle lâchetés m'ont coûté et quelles bassesses, pour +le garder un jour de plus, ou seulement une heure! Tout devait être +inutile. Je lui devenais à charge. Il ne m'aimait plus, et mon amour lui +semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera à sa chaîne de galérien.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise frissonnait.</p> + +<p>—C'est horrible! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous n'en +êtes encore qu'à l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre, +et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire à toutes n'est pas +pareille? J'ai vu Jacques à mes genoux comme vous le voyez aux vôtres, +les serments qu'il vous jure, il me les a jurés de la même voix +frémissante de passion et avec les mêmes regards enflammés... Mais +j'étais sa maîtresse, pensez-vous, et vous êtes sa fiancée. Qu'importe! +Que vous dit-il? Qu'il vous aimera éternellement parce que vos amours +sont de celles que Dieu et les hommes protègent!... Il me disait, à moi, +que précisément parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et +des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et supérieurs à +tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai +tout donné, mon honneur et l'honneur des miens, et que j'aurais voulu +lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherché en moi-même +par quel sacrifice immense, inouï, et que nulle femme n'eût encore fait, +je pourrais lui prouver combien absolument j'étais à lui. Et être +trahie, abandonnée, méprisée, descendre de chute en chute jusqu'à ce +degré de misère de devenir l'objet de votre pitié!... Être tombée si bas +que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi à Jacques... Ah! +c'est à devenir folle de rage! Et je laisserais échapper la vengeance +que je tiens! Et je serais assez stupide, assez lâche, assez veule, pour +me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre +bonheur aux dépens de ma réputation! Ah! ne l'espérez pas!</p> + +<p>La voix dans sa gorge expirait comme un râle. Elle fit au hasard +quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de +M<sup>lle</sup> de Chandoré, tout près, les yeux dans les yeux de la jeune +fille:</p> + +<p>—Qui vous a conseillé, demanda-t-elle, cette démarche qui est pour moi +comme le suprême outrage?</p> + +<p>Glacée d'une indicible horreur, M<sup>lle</sup> Denise eut quelque peine à +répondre.</p> + +<p>—Personne, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Maître Folgat...</p> + +<p>—Ne sait rien.</p> + +<p>—Et Jacques?...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas revu. C'est à l'instant que cette idée m'est venue, +soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur +Seignebos que vous aviez repoussé le curé de Bréchy, je me suis dit: +voilà le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de +Claudieuse meurt sans s'être rétracté, quoi qu'il advienne, Jacques +fût-il réhabilité, toujours un soupçon planera sur lui. Alors, je me +suis décidée à venir à vous... Ah! cela me coûtait cruellement. Mais +j'espérais que je saurais vous émouvoir. Que vous seriez touchée de la +grandeur du sacrifice...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Claudieuse était émue, en effet. Dans le bien comme dans le +mal, il n'est point d'âme absolue. Aux accents suppliants de M<sup>lle</sup> +Denise, elle sentait faiblir ses résolutions.</p> + +<p>—Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes jaillirent +des yeux de la pauvre fille.</p> + +<p>—Hélas! répondit-elle, c'est ma vie même que je vous offre... Je sens +bien que vous n'avez pas longtemps à être jalouse de moi...</p> + +<p>Elle fut interrompue par des gémissements qui partaient de la pièce +voisine, où agonisait le comte de Claudieuse.</p> + +<p>La comtesse alla entrebâiller la porte, et tout de suite:</p> + +<p>—Geneviève! fit une voix faible et cependant impérieuse, Geneviève!</p> + +<p>—Je suis à vous, mon ami, répondit la comtesse, à l'instant... (Et +refermant la porte, et revenant à M<sup>lle</sup> de Chandoré:) Qui me garantit, +fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques était +reconnu innocent et réhabilité, vous vous souviendriez de vos +promesses...</p> + +<p>—Ah! madame! s'écria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous +jure de disparaître! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez, +je vous les donnerai. (Et se laissant glisser à genoux:) Me voilà à vos +pieds, poursuivit-elle, suppliante, humiliée, moi que vous accusiez de +vouloir vous outrager... Ayez pitié de Jacques... Ah! si vous l'aimiez +autant que je l'aime, vous n'hésiteriez pas!</p> + +<p>D'un mouvement rapide, M<sup>me</sup> de Claudieuse la releva et, lui tenant les +mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la considéra +sans parler, l'œil voilé, les lèvres tremblantes, le sein palpitant... +Jusqu'à ce qu'enfin, d'une voix si profondément altérée qu'à peine elle +était distincte:</p> + +<p>—Que dois-je faire? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rétracte.</p> + +<p>La comtesse hocha la tête.</p> + +<p>—Je le tenterais inutilement, répondit-elle. Vous ne connaissez pas le +comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau +avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses +paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce +qu'il y a dans son âme de haine et de rage de vengeance. C'est pour me +torturer qu'il m'a fait venir près de lui. Il n'y a pas cinq minutes +encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques était +reconnu coupable et condamné sur sa déposition.</p> + +<p>Elle était vaincue, son énergie faiblissait, des larmes mouillaient ses +yeux.</p> + +<p>—Il a été si cruellement éprouvé! continuait-elle. Il m'aimait, lui, à +l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voilà l'adultère, +cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait prévoir!... Non, je +n'obtiendrai jamais qu'il se rétracte.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Denise oubliait presque sa propre douleur.</p> + +<p>—Aussi n'est-ce pas à vous à faire la démarche, madame, dit-elle +doucement.</p> + +<p>—À qui donc?</p> + +<p>—Au curé de Bréchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui ébranlent +les résolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui, +mourant sur la croix, pardonnait à ses bourreaux.</p> + +<p>Un instant encore la comtesse hésita, et triomphant enfin des dernières +révoltes de son orgueil:</p> + +<p>—Soit! fit-elle, je vais appeler le prêtre.</p> + +<p>—Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.</p> + +<p>Mais la comtesse l'arrêta, et avec un effort extraordinaire:</p> + +<p>—Non, prononça-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de +sauver Jacques. Qu'il soit à vous. Aimée, vous vouliez lui sacrifier +votre vie. Délaissée, je lui sacrifie mon honneur. Adieu!</p> + +<p>Et, courant à la porte pendant que M<sup>lle</sup> Denise rejoignait ses amis, +elle appela le curé de Bréchy.</p> + + + +<h3><a name="IIb" id="IIb"></a>II</h3> + + +<p>C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf heures, le +procureur de la République, M. Daubigeon, apprit ce qui se passait, et +comment des vices de forme irrémédiables frappaient de nullité le +jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran.</p> + +<p>Déjà les défenseurs venaient de présenter un mémoire qu'ils avaient +passé la nuit à rédiger.</p> + +<p>Le procureur de la République ne prenait pas la peine de dissimuler sa +satisfaction.</p> + +<p>—Voilà, s'écria-t-il, qui va singulièrement rogner les ailes de ce cher +Daveline! Je lui avais cependant cité, avec Horace, l'exemple de +Phaéton:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Terret ambustus Phaeton avaras,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Spes...,</span><br /> +</p> + +<p>il n'a pas voulu m'écouter, oubliant que, sans la prudence, la force est +un danger:</p> + +<p class="c">Vis consilii expers mote ruit suâ...,</p> + +<p class="non">et le voilà certainement dans un cruel embarras...</p> + +<p>Et tout de suite, il se hâta de s'habiller et de courir chez M. +Daveline, pour avoir des détails précis, disait-il à son substitut, mais +en réalité pour se donner le savoureux spectacle de la déconvenue de +l'ambitieux juge d'instruction.</p> + +<p>Il le trouva blême de colère et s'arrachant les cheveux.</p> + +<p>—Je suis un homme déshonoré, répétait-il, perdu, ruiné; c'en est fait +de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette école<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>À voir M. Daubigeon, on l'eût cru désolé.</p> + +<p>—Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisération, ce qu'on m'a dit +est exact: c'est bien de vous que proviennent ces malheureux vices de +forme.</p> + +<p>—De moi seul!... J'ai oublié de ces formalités qu'un étudiant de +première année ne négligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire que +personne ne s'est aperçu de mon inconcevable étourderie! Ni la chambre +des mises en accusation, ni le ministère public, ni le président des +assises n'ont rien vu! C'est une fatalité! Voilà le fruit de ma +réputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a conduit la procédure, +inutile de la revoir, pas une des herbes de la Saint-Jean<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> n'y +manque... Et pas du tout!... C'est à se briser la tête contre les +murs...</p> + +<p>—D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement de +Jacques n'a tenu qu'à un fil.</p> + +<p>L'autre, de rage, grinçait des dents.</p> + +<p>—Oui, à un fil, répondit-il, et cela par la faute de monsieur Domini, +dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, qui n'a pas +voulu tirer parti des éléments de l'affaire. Par la faute du Du Lopt de +la Gransière aussi, qui s'en va mêler la politique à son réquisitoire. +Et qui vise-t-il, s'il vous plaît? Magloire, l'homme le plus estimé de +l'arrondissement, et l'ami personnel de trois de nos jurés. Je l'avais +prévenu, je lui avais signalé l'écueil... Mais il y a des gens qui ne +veulent rien entendre! monsieur de la Gransière veut être député, lui +aussi, c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut être député. +Que le ciel confonde les ambitieux!</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, et la dernière sans doute, le procureur +de la République se réjouissait du malheur d'autrui.</p> + +<p>Et prenant plaisir à retourner le poignard dans la blessure du pauvre +juge:</p> + +<p>—Le plaidoyer de maître Folgat, dit-il, y est bien pour quelque chose.</p> + +<p>—Pour rien!</p> + +<p>—Il a eu un grand succès...</p> + +<p>—Succès de surprise, comme en obtiendront toujours en France les +périodes sonores et les mots à effet.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot de +l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde...</p> + +<p>—Tel peut n'être pas l'avis des nouveaux juges.</p> + +<p>—Nous verrons bien...</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran se défendra terriblement, cette fois. Il ne +ménagera rien. Il est à terre, il n'a plus de chute à redouter.</p> + +<p class="c"><i>Qui jacet in terrà non habet undè cadat...</i> +</p> + +<p> +—Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurés moins indulgents et de +n'en pas être quitte pour vingt ans.</p> + +<p>—Que disent les défenseurs?</p> + +<p>—Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux renseignements, +et si vous voulez l'attendre...</p> + +<p>M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Méchinet ne tarda pas à +paraître, la figure longue d'une aune, mais ravi intérieurement.</p> + +<p>—Eh bien? demanda vivement Daveline.</p> + +<p>Il secoua la tête, et d'un accent mélancolique:</p> + +<p>—C'est inouï, répondit-il, combien l'opinion est inconstante. +Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'eût pas traversé Sauveterre sans +être écharpé. Aujourd'hui, s'il se présentait, on le porterait en +triomphe. Il est condamné, le voilà passé martyr. On sait que le +jugement sera réformé, et on se frotte les mains. Je sais, par mes +sœurs, que les dames de la société veulent s'entendre pour donner à la +marquise de Boiscoran et mademoiselle de Chandoré un témoignage public +de leur sympathie. La chambre des avocats va offrir un banquet à maître +Folgat.</p> + +<p>—C'est monstrueux! s'écria le juge d'instruction.</p> + +<p>—Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les avis +des hommes que les flots de la mer...</p> + +<p>Mais coupant court à la citation:</p> + +<p>—Après? fit M. Daveline à son greffier.</p> + +<p>—Ensuite, continua Méchinet, je suis allé remettre à monsieur Du Lopt +de la Gransière la lettre dont vous m'aviez chargé.</p> + +<p>—Qu'a-t-il répondu?</p> + +<p>—Je l'ai trouvé en grande conférence avec monsieur le président Domini. +Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'œil et m'a dit d'un ton à vous +donner froid dans le dos: «Il suffit!» À parler net, malgré sa mine +roide et calme, il m'a paru furibond.</p> + +<p>Le juge eut un geste d'absolu découragement.</p> + +<p>—Il me brisera, gémit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non du +sang mais du fiel sont implacables.</p> + +<p>—Vous chantiez ses louanges, avant-hier...</p> + +<p>—Avant-hier, je ne lui avais pas été l'occasion d'une mésaventure +ridicule.</p> + +<p>Déjà Méchinet poursuivait:</p> + +<p>—En quittant monsieur Du Lopt de la Gransière, je me suis transporté au +palais de justice, où j'ai appris la grosse nouvelle qui met la ville en +émoi: monsieur le comte de Claudieuse est mort.</p> + +<p>M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Est-ce bien sûr?</p> + +<p>—C'est ce matin, à six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a +rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur +le procureur de la République, veillé par monsieur le curé de Bréchy et +deux curés de la paroisse. On attendait un brancard de l'hôpital pour le +reporter chez lui.</p> + +<p>—Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.</p> + +<p>—Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Méchinet, par le +gardien de nuit du tribunal. Hier soir, à l'issue de l'audience, +apprenant que monsieur de Claudieuse était à toute extrémité, monsieur +le curé de Bréchy s'est présenté pour lui administrer les derniers +secours de la religion. La comtesse a refusé de le laisser pénétrer près +de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout à coup, +mademoiselle de Chandoré l'a envoyé demander de sa part à madame de +Claudieuse un moment d'entretien.</p> + +<p>—Est-ce possible!</p> + +<p>—C'est sûr. Elles sont restées ensemble un bon quart d'heure. Que se +sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'écouter, mais +qu'il n'a pu le faire, parce que le curé de Bréchy s'était obstiné à +rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont séparées, elles +avaient l'air affreusement troublé. Aussitôt madame de Claudieuse a fait +entrer le prêtre, qui est resté près du comte jusqu'au dernier moment...</p> + +<p>M. Daubigeon et M. Daveline n'étaient pas revenus de la stupeur où les +plongeait ce récit, lorsqu'on frappa timidement à la porte.</p> + +<p>—Entrez! cria Méchinet.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.</p> + +<p>—Je viens de chez monsieur le procureur de la République, dit-il, et +c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons +d'arrêter Cheminot...</p> + +<p>—Ce détenu qui s'était évadé...</p> + +<p>—Juste. Nous voulions le conduire à la prison, mais il nous a déclaré +qu'il avait des révélations à faire très importantes et très pressées, +relativement au condamné Boiscoran.</p> + +<p>—Cheminot!</p> + +<p>—Alors nous l'avons mené au tribunal, et je viens savoir...</p> + +<p>—Courez lui dire que je vais l'entendre! s'écria M. Daubigeon. Courez, +je vous suis!</p> + +<p>Modèle achevé de l'obéissance passive, le brigadier n'avait pas attendu +la fin de la phrase pour gagner l'escalier.</p> + +<p>—Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie à la plus +extrême agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela +signifie...</p> + +<p>Mais le juge d'instruction n'était guère moins bouleversé.</p> + +<p>—Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.</p> + +<p>C'était son droit.</p> + +<p>—Soit, répondit le procureur de la République, mais dépêchez-vous...</p> + +<p>La recommandation était inutile. Déjà M. Galpin-Daveline avait chaussé +ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses vêtements de chambre: +il était prêt.</p> + +<p>Suivis de Méchinet, les deux magistrats se hâtèrent de sortir, et ce fut +pour les bourgeois de Sauveterre un ébahissement nouveau que de voir en +ce négligé le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, était si +sévèrement correcte.</p> + +<p>Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les boutiquiers, +qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire; regarde un peu +ces messieurs...</p> + +<p>Et de fait, ils marchaient d'un pas à justifier toutes les conjectures, +et sans échanger une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice, +ils furent contraints de s'arrêter. Quatre ou cinq cents curieux +emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et +obstruaient les portes.</p> + +<p>Presque aussitôt un grand silence se fit, toutes les têtes se +découvrirent, et la foule s'écarta, ouvrant un passage. Sur le haut du +perron, le curé de Bréchy et deux autres prêtres venaient de paraître... +Derrière eux, les employés de l'hôpital s'avançaient, portant un +brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les +formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui +avaient assez d'espace s'agenouillaient.</p> + +<p>—Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voilà qu'on lui +rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses +filles vient de mourir...</p> + +<p>Mais M. Daubigeon, le juge et Méchinet étaient trop fortement préoccupés +pour songer à vérifier cette dernière nouvelle. Le passage était libre, +ils entrèrent et s'empressèrent de gagner la salle du greffe, où les +gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier.</p> + +<p>Il se leva dès qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement +sa casquette.</p> + +<p>C'était bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa +physionomie souriante. Il était un peu pâle et visiblement ému.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous êtes donc laissé reprendre?</p> + +<p>—Faites excuse, mon juge, répondit le pauvre diable, on ne m'a pas +repris. C'est moi qui me suis livré.</p> + +<p>—Involontairement...</p> + +<p>—Oh! bien de mon gré, au contraire! demandez plutôt au brigadier.</p> + +<p>Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:</p> + +<p>—C'est la pure vérité, déclara-t-il. C'est Cheminot lui-même qui est +venu me trouver à la caserne, en me disant: «Je me reconstitue +prisonnier, je veux parler au procureur de la République pour des +révélations...»</p> + +<p>Le vagabond se redressa fièrement.</p> + +<p>—Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces +messieurs galopaient après moi, sur toutes les grandes routes, j'étais +bien tranquillement installé dans une des mansardes du <i>Mouton-Rouge</i>, +et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oublié...</p> + +<p>—Oui, mais pour loger au <i>Mouton-Rouge</i>, il faut de l'argent, et vous +n'en aviez pas...</p> + +<p>Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poignée de pièces +d'or et de billets de cinq et de vingt francs.</p> + +<p>—Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si +je me suis livré, c'est que je suis honnête, malgré tout; et que j'aime +mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux galères un +malheureux qui n'est pas coupable.</p> + +<p>—Monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>—Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sûr, j'en ai des +preuves... Et s'il a refusé de parler, je dirai tout, moi!</p> + +<p>M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline étaient abasourdis.</p> + +<p>—Expliquez-vous, dirent-ils en même temps. Mais le vagabond clignait la +tête et montrait les gendarmes, et en homme très au fait des formes de +la justice:</p> + +<p>—C'est que c'est un grand secret, répondit-il, et quand on est en +confesse, on n'aime pas à être entendu d'un autre que de son curé... +Ensuite je voudrais que ma déposition fût couchée par écrit...</p> + +<p>Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirèrent pendant que +Méchinet s'asseyait à sa table devant un cahier de papier blanc.</p> + +<p>—Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voilà la chose. Ce +n'est pas à moi qu'est venue l'idée de m'en sauver. Je n'étais pas mal, +dans la prison: voilà l'hiver qui vient, je n'avais pas le sou, et je +savais que si j'étais repris, ma position serait très mauvaise. Mais +monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de passer une soirée dehors...</p> + +<p>—Prenez garde à ce que vous allez dire, interrompit sévèrement M. +Galpin-Daveline, ce n'est pas impunément qu'on se joue de la justice.</p> + +<p>—Que je meure si je ne dis pas la vérité! s'écria le vagabond. Monsieur +Jacques a passé toute une soirée dehors.</p> + +<p>Le juge d'instruction tressauta.</p> + +<p>—Quel conte nous faites-vous là? dit-il.</p> + +<p>—J'ai des preuves, répondit froidement Cheminot, et je les donnerai... +Donc, voulant sortir, c'est à moi que monsieur Jacques s'adressa, et il +fut convenu que, moyennant une certaine somme qu'il m'a donnée, et dont +je viens de vous montrer le reste, je percerais un trou dans le mur et +que je m'évaderais pour tout de bon, tandis que lui rentrerait après +avoir terminé ses affaires.</p> + +<p>—Et le geôlier? demanda M. Daubigeon.</p> + +<p>Vrai paysan saintongeois, Cheminot était bien trop retors pour +compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilité de +l'évasion:</p> + +<p>—Le geôlier, déclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions pas +besoin de lui. N'étais-je pas quasiment sous-geôlier? N'avais-je pas été +chargé par monsieur le juge d'instruction lui-même de la surveillance +particulière de monsieur Jacques? N'était-ce pas moi qui ouvrais et +fermais sa porte, qui le conduisais au parloir et qui l'en ramenais?</p> + +<p>C'était rigoureusement exact.</p> + +<p>—Passez! fit M. Daveline d'un ton dur.</p> + +<p>—Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un soir, sur +les neuf heures, je perce le mur, et nous voilà, monsieur Jacques et +moi, sur les anciens remparts. Là, il me met dans la main un paquet de +billets et me commande de filer pendant qu'il va se rendre à ses +affaires. Déjà, à ce moment, je le croyais innocent, mais dame! vous +comprenez, je n'en aurais pas mis la main au feu... Et en moi-même je me +disais que peut-être il se moquait de moi, et qu'ayant pris sa volée il +ne serait pas si bête que de rentrer à la cage... C'est pourquoi, le +voyant s'éloigner, la curiosité me prend, et ma foi tant pis! je me mets +à le suivre...</p> + +<p>Si accoutumés qu'ils fussent par leur profession même à garder le secret +de leurs impressions, le procureur de la République et le juge +d'instruction dissimulaient mal, l'un les espérances qui tressaillaient +en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait saisi. Méchinet, qui +savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, riait dans sa barbe tout en +faisant voler sa plume sur le papier.</p> + +<p>—Craignant d'être reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur Jacques +était allé un train du diable, en rasant les murs et rien que par les +ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il traverse Sauveterre +tout d'une course et, arrivé rue Mautrec, à un mur qui n'en finit pas, +il se met à sonner à une grande porte...</p> + +<p>—Chez monsieur de Claudieuse...</p> + +<p>—Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc, il +sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de suite elle +le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle oublie de refermer +la porte...</p> + +<p>D'un geste, M. Daubigeon l'arrêta.</p> + +<p>—Attendez! fit-il.</p> + +<p>Et, prenant un imprimé dans un carton, il en remplit les blancs; après +quoi, sonnant un huissier qui accourut:</p> + +<p>—Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprimé, soit porté immédiatement. +Hâtez-vous... et pas un mot.</p> + +<p>Invité à poursuivre, dès que l'huissier fut sorti:</p> + +<p>—Me voilà donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit +Cheminot. Je n'avais plus rien à faire qu'à m'en aller et à jouer des +jambes; c'était le plus sûr... Mais cette coquine de porte entrebâillée +m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on te surprenne, on +croira que tu es venu pour voler, et il t'en cuira! C'était plus fort +que moi, j'en avais comme mal au cœur de curiosité... Arrive qui plante, +je me risque. Je pousse la porte, juste pour passer, et me voilà dans un +grand jardin. Il faisait noir comme dans un four, mais tout au fond, au +rez-de-chaussée, trois fenêtres étaient éclairées. J'avais trop osé pour +reculer... J'avance donc, à pas de loup, et j'arrive jusqu'à un arbre +contre lequel je me colle, à une longueur de bras de ces fenêtres qui +étaient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui? +monsieur de Boiscoran. Les fenêtres n'ayant pas de rideaux, je le voyais +comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me demandais qui il +pouvait bien attendre là, quand je l'aperçois qui se cache derrière le +battant ouvert de la porte du salon, comme un homme qui en guette un +autre avec de méchantes intentions. Je commençais à être inquiet, quand +l'instant d'après entre une femme. Aussitôt, <i>vlan</i>, monsieur Jacques +referme la porte, la femme se retourne, l'aperçoit et pousse un grand +cri. Cette femme était madame de Claudieuse...</p> + +<p>Il fit mine de s'arrêter pour juger de l'effet. Mais telle était +l'impatience de Méchinet qu'il en oubliait l'humilité de ses fonctions.</p> + +<p>—Allez, dit-il vivement, allez...</p> + +<p>—Une des fenêtres était entrouverte, continua le vagabond, de sorte que +j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me baissant à quatre +pattes et en avançant la tête au ras du sol, je ne perdais pas une +parole. C'était terrible. Dès les premiers mots, j'avais compris que +monsieur Jacques et madame de Claudieuse étaient amant et maîtresse: ils +se tutoyaient...</p> + +<p>—C'est insensé! s'écria M. Daveline.</p> + +<p>—Aussi étais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte femme!... +Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques lui rappelait que +le soir du crime, quelques instants avant l'incendie, ils étaient +ensemble, près du Valpinson, à un rendez-vous qu'ils s'étaient donnés. À +ce rendez-vous, ils avaient brûlé toutes leurs lettres d'amour, et c'est +en les brûlant que monsieur Jacques s'était noirci les mains...</p> + +<p>—Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon.</p> + +<p>—Comme vous m'entendez, mon juge.</p> + +<p>—Écrivez, Méchinet, dit vivement le procureur de la République. Écrivez +textuellement...</p> + +<p>Le greffier n'avait garde d'y manquer.</p> + +<p>—Ce qui m'étonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est que +madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques coupable, et +réciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. Elle disait: «C'est +toi qui as essayé d'assassiner mon mari, parce qu'il te faisait peur». +Et lui: «C'est toi qui as voulu le tuer pour être libre et empêcher mon +mariage!...»</p> + +<p>M. Galpin-Daveline s'était laissé tomber sur une chaise.</p> + +<p>—C'est inouï! balbutia-t-il, inouï...</p> + +<p>—Cependant ils s'expliquent, et bientôt ils arrivaient à reconnaître +qu'ils étaient également innocents... Alors monsieur Jacques suppliait +madame de Claudieuse de le sauver, et elle répondait qu'elle ne le +sauverait certainement pas au prix de sa réputation, et pour qu'une fois +sauvé il épousât mademoiselle de Chandoré. Alors, il lui disait: «Eh +bien, je révélerai tout.» Et elle: «On ne te croira pas; je nierai, tu +n'as pas de preuves!...» Désespéré, il lui reprochait de ne l'avoir +jamais aimé. Elle lui jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au +contraire, et que, puisqu'il avait réussi à s'évader, elle était prête à +tout quitter pour passer avec lui à l'étranger. Et elle le conjurait de +fuir, d'une voix qui me troublait jusque dans l'âme, avec des paroles +d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous +brûlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pût résister... Il +résistait cependant et, tout enflammé de colère, il s'écriait qu'il +préférait le bagne... Elle ricanait et disait: «Eh bien, soit! tu iras +au bagne...»</p> + +<p>Quoiqu'il entrât dans bien des détails, encore il était évident que +Cheminot ne disait pas tout.</p> + +<p>Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de rompre +le fil de son récit.</p> + +<p>—Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que +monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je venais +de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et apparaître comme +un fantôme enveloppé de son linceul... C'était le comte de Claudieuse. +Son visage était effrayant, et il tenait à la main un revolver. Il était +appuyé contre le chambranle de la porte et il écoutait, pendant que sa +femme et l'autre parlaient de leurs amours d'autrefois. À certaines +paroles, il levait son arme comme pour faire feu... puis il baissait le +bras et continuait à écouter. C'était si terrible que je n'avais pas un +fil de sec sur moi! J'avais toutes les peines du monde à me retenir de +crier à monsieur Jacques et à madame de Claudieuse: «Malheureux!... vous +ne voyez donc pas que le mari est là!...» Non, ils ne voyaient rien, car +ils étaient comme fous de désespoir et de rage, et même monsieur Jacques +levait la main sur madame de Claudieuse: «Je vous défends de frapper ma +femme», dit alors le comte. Ils se retournent, ils le voient et poussent +un cri effrayant. La comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil... +J'étais comme hébété. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur +Jacques en ce moment... Au lieu de chercher à s'échapper, il écartait +son paletot, et présentant la poitrine: «Tirez! disait-il au mari, c'est +votre droit, vengez-vous!» Monsieur de Claudieuse ricanait: «C'est la +justice qui me vengera.—Vous savez bien que je suis innocent.—Raison +de plus.—Me laisser condamner serait abominable.—Je ferai mieux: pour +être plus sûr de votre condamnation, je dirai que je vous ai reconnu...» +Le comte voulut s'avancer, en disant cela; mais il était mourant, cet +homme, bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur +alors me prit, je me sauvai...</p> + +<p>Grâce à un puissant effort de volonté, le procureur de la République +maîtrisait, tant bien que mal, les émotions qui le bouleversaient. D'une +voix fort altérée:</p> + +<p>—Comment n'êtes-vous pas venu raconter immédiatement tout cela? +demanda-t-il à Cheminot.</p> + +<p>Le vagabond secoua la tête:</p> + +<p>—J'en ai eu envie, je n'ai pas osé. Monsieur le juge doit me +comprendre... Je craignais qu'on ne me fît payer cher mon évasion...</p> + +<p>—Votre silence exposait la justice à une déplorable erreur.</p> + +<p>—Je ne pouvais croire que monsieur Jacques fût condamné. Je me disais: +des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent toujours... Je +ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de Claudieuse tînt ses menaces. +Être trahi par sa femme, c'est dur. Mais envoyer un innocent aux +galères...</p> + +<p>—Vous voyez, cependant...</p> + +<p>—Ah! si j'avais pu prévoir!... Mes intentions étaient bonnes, et si je +ne suis pas venu tout de suite dénoncer la chose, je m'étais bien juré +que je la dénoncerais s'il arrivait malheur à monsieur Jacques. Et la +preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je me suis caché au +<i>Mouton-Rouge</i>, décidé à y attendre le jugement. Dès que je l'ai connu, +je n'ai pas hésité, je me suis livré aux gendarmes.</p> + +<p>Surmontant son écrasante stupeur, M. Daveline s'était dressé.</p> + +<p>—Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il. L'argent qu'il nous a montré +est le prix de son faux témoignage. Comment admettre son récit?...</p> + +<p>—Nous allons le vérifier, interrompit M. Daubigeon.</p> + +<p>Il sonna, et un huissier s'étant présenté:</p> + +<p>—Mes ordres sont-ils exécutés? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la bonne +de monsieur de Claudieuse sont là...</p> + +<p>—Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer monsieur +de Boiscoran...</p> + +<p>Cette bonne était une grosse Saintongeoise, à la taille plate et carrée. +Elle était fort émue et avait un pouce de rouge sur les joues.</p> + +<p>—Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de l'autre +semaine, un homme s'est présenté chez vos maîtres?</p> + +<p>—Oh! très bien! répondit la brave fille. Je ne voulais pas le recevoir; +mais comme il m'a dit qu'il était envoyé par les juges, je l'ai fait +entrer...</p> + +<p>—Le reconnaîtriez-vous?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>Le procureur de la République tira sa sonnette, la porte s'ouvrit, +Jacques parut, l'étonnement peint sur le visage.</p> + +<p>—C'est lui! s'écria la bonne.</p> + +<p>—Pourrais-je savoir?... commença le malheureux.</p> + +<p>—En ce moment, rien! répondit M. Daubigeon. Retirez-vous et... bon +espoir.</p> + +<p>Mais, tel qu'un homme pris d'éblouissement, Jacques demeurait immobile, +les talons cloués au sol, promenant autour de lui un regard hébété de +stupeur.</p> + +<p>Comment eût-il compris? On était venu brusquement le tirer de sa prison, +on l'avait amené au palais de justice, et là il trouvait en présence +Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la domestique de M. de +Claudieuse.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline paraissait consterné. M. Daubigeon, la figure +radieuse, lui disait d'espérer. D'espérer quoi? Comment? À quel +propos?...</p> + +<p>Et Méchinet qui lui faisait des signes...</p> + +<p>Il fallut que l'huissier qui l'avait amené l'entraînât.</p> + +<p>Et tout aussitôt:</p> + +<p>—Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la République, +est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de reconnaître n'a +pas été signalée par certaines circonstances particulières?</p> + +<p>—Il y a eu entre mes maîtres et lui une scène très forte.</p> + +<p>—Vous y avez assisté?</p> + +<p>—Non, mais je suis sûre de ce que je dis.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ah! voilà! Lorsque je suis montée prévenir madame la comtesse qu'un +monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au salon, elle +s'est dépêchée de descendre en me commandant de rester près de monsieur +le comte. J'ai obéi, naturellement. Mais madame était à peine en bas que +j'entendis un grand cri. Monsieur, tout assoupi qu'il semblait être, +l'entendit aussi; car il se haussa sur ses oreillers en me demandant où +était madame. Je le lui dis, et déjà il se retournait pour tâcher de se +rendormir, quand de grands éclats de voix montèrent jusqu'à nous. «C'est +bien extraordinaire!» dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que +ce pouvait être, mais il me défendit rudement de bouger. Et comme les +éclats de voix redoublaient: «C'est moi qui vais descendre, me dit-il, +donnez-moi ma robe de chambre.» Malade comme il l'était, exténué, +mourant, c'était une imprudence qui pouvait lui coûter la vie. Je me +risquai à le lui faire remarquer; mais il me répondit en jurant de me +taire et de faire ce qu'il m'ordonnait.</p> + +<p>»Monsieur le comte, Dieu ait son âme, était un bien brave homme, c'est +certain, mais il était terrible aussi, et quand il se mettait en colère +et qu'il parlait d'une certaine façon, tout le monde tremblait dans la +maison, même madame... Je fis donc ce qu'il voulait... Pauvre homme!... +Il était si faible qu'il ne tenait pas debout, et qu'il se cramponnait à +une chaise pendant que je l'aidais à passer sa robe de chambre. Alors, +je lui offris de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me +regardant avec des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de +rester ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous +vous permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une +heure à mon service." Il sortit là-dessus en se tenant au mur, et je +restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac serré comme +si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand malheur...</p> + +<p>»Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'écoulant, je +commençais à me dire que j'étais bien bête de me faire comme cela des +idées, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si horribles que +j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, j'allai coller +l'oreille contre la porte, et je distinguai très bien la voix de +monsieur se disputant avec un autre homme. Impossible de saisir un seul +mot, mais je compris bien qu'il s'agissait de choses très graves.</p> + +<p>»Tout à coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un corps, +puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte de sang dans +les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui étaient couchés, +avaient entendu quelque chose, ils s'étaient levés et on marchait dans +l'escalier... À tous risques, je sors de la chambre, je descends avec +les autres et nous trouvons dans le salon madame évanouie sur le +fauteuil, et monsieur étendu tout à plat sur le plancher et comme mort!</p> + +<p>—Qu'avais-je dit! s'écria Cheminot.</p> + +<p>Mais le procureur de la République lui fit signe de se taire, et +s'adressant à la bonne:</p> + +<p>—Et le visiteur? demanda-t-il.</p> + +<p>—Parti, monsieur, envolé, disparu...</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait alors?</p> + +<p>—Nous avons relevé monsieur le comte et nous l'avons porté sur son lit. +Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre est allé chercher +monsieur Seignebos, le médecin.</p> + +<p>—Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris connaissance?</p> + +<p>—Rien. Madame était comme une personne qui aurait reçu un coup de +massue sur la tête.</p> + +<p>—Il n'y a pas eu autre chose?</p> + +<p>—Oh, si! monsieur.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—L'aînée de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a été prise de +convulsions terribles.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a raconté...</p> + +<p>—Répétez-le-moi.</p> + +<p>—Ah! c'est très singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de +reconnaître a sonné à notre porte, mademoiselle Marthe, qui était +couchée, s'est levée et est allée se mettre à la fenêtre, pour regarder +qui c'était. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie à la main, et revenir +suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit quand il lui sembla +voir une des statues du jardin remuer et se mettre à marcher. Tout ce +qu'on a pu lui dire n'a servi à rien... Elle affirme qu'elle ne s'est +pas trompée, qu'elle a bien vu cette statue s'avancer doucement le long +de l'allée et venir se placer tout contre l'arbre le plus rapproché du +salon.</p> + +<p>Cheminot triomphait:</p> + +<p>—C'était moi! s'écria-t-il.</p> + +<p>La bonne le regarda, et, sans trop de surprise:</p> + +<p>—C'est bien possible, fit-elle.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon.</p> + +<p>—Je sais que ce doit être un homme qui s'était introduit dans le +jardin, qui a fait tant de peur à mademoiselle Marthe, et voici +pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laissé tomber une pièce +de cinq francs, qui est allée rouler juste au pied de l'arbre où +mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de chambre qui +accompagnait le médecin l'a aidé à retrouver sa pièce et, en +l'éclairant, il a très bien vu à terre des empreintes de souliers +ferrés...</p> + +<p>—Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et s'asseyant +et levant les jambes:) Regardez plutôt mes semelles, monsieur le juge, +disait-il, regardez si les clous y manquent...</p> + +<p>Mais l'opinion du procureur de la République était faite.</p> + +<p>—Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et à la femme de +chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si, à la suite de ces scènes, il +n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de Claudieuse?</p> + +<p>—Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'étaient plus du tout +ensemble comme avant.</p> + +<p>Elle ne savait rien de plus. Après lui avoir fait signer le +procès-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congédia. (Puis +s'adressant à Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui dit-il. Mais +vous êtes un brave garçon, et vous pouvez être sans inquiétudes. Allez!</p> + +<p>Le procureur de la République et le juge d'instruction restaient seuls, +puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas.</p> + +<p>—Eh bien! commença M. Daubigeon, que dites-vous de cela?</p> + +<p>M. Daveline était atterré.</p> + +<p>—C'est à confondre l'esprit! murmura-t-il.</p> + +<p>—Commencez-vous à croire que maître Folgat avait raison, et que +l'affaire n'était pas aussi claire que vous le prétendiez!</p> + +<p>—Eh! qui ne s'y fût trompé comme moi! Vous même, à un moment, +n'avez-vous pas été de mon avis... Et cependant, si Jacques de Boiscoran +et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est coupable?...</p> + +<p>—C'est ce que nous saurons bientôt, car je suis fermement résolu à ne +pas goûter un instant de repos avant d'avoir fait éclater la vérité! +Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement de nullité... +(Il était tellement ému qu'il oubliait ses éternelles citations. +S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas une minute à perdre, +reprit-il. Prenez vos jambes à votre cou, mon cher Méchinet, et courez +prier maître Folgat de passer au parquet. Je l'attends...</p> + + + +<h3><a name="IIIb" id="IIIb"></a>III</h3> + + +<p>Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, M<sup>lle</sup> de Chandoré +rejoignit les parents et les amis de Jacques:</p> + +<p>—Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous +l'emportons.</p> + +<p>Son grand-père et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer, +elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soirée, +qu'elle avoua à maître Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il +était plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur +sa déposition.</p> + +<p>—Cela seul sauverait Jacques, déclara le jeune avocat.</p> + +<p>Mais cette espérance lui était un nouvel encouragement à redoubler +d'efforts, et, tout brisé qu'il fût des émotions et des luttes de +l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-père Chandoré à +rédiger, de concert avec maître Magloire, la requête où il exposait les +causes de nullité du jugement. N'ayant achevé que lorsqu'il faisait déjà +grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il +s'établit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une +heure qu'il dormait lorsqu'il fut réveillé par le vieil Antoine, lequel +venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait +instamment à lui parler.</p> + +<p>Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arrivé dans le corridor, +il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'années, de mise +passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et vêtu de ce +pantalon large et de cette redingote étroite qu'affectionnent les +anciens militaires.</p> + +<p>—Vous êtes maître Folgat? lui demanda cet individu.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expédié en +Angleterre...</p> + +<p>Le jeune avocat tressauta.</p> + +<p>—De quand, ici?</p> + +<p>—De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais, +je l'ai appris par un journal que j'ai acheté à la gare... Monsieur de +Boiscoran est condamné. Et cependant, je vous jure que je n'ai pas perdu +une minute et que j'ai bien gagné la prime qui m'avait été promise en +cas de succès...</p> + +<p>—Vous avez donc réussi?</p> + +<p>—Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que +j'étais sûr de mon fait?...</p> + +<p>—Vous avez retrouvé Suky?</p> + +<p>—Vingt-quatre heures après vous avoir écrit, dans un <i>public-house</i> de +Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mâtine!</p> + +<p>—Vous l'avez amenée...</p> + +<p>—Parbleu! Elle est à <i>l'Hôtel de France</i>, où je l'ai déposée avant de +venir vous demander.</p> + +<p>—Sait-elle quelque chose?</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Courez me la chercher...</p> + +<p>Depuis le temps qu'il espérait ce succès, maître Folgat s'était préparé +à en tirer tout le parti possible. Dans un album de M<sup>lle</sup> Denise, il +avait, au milieu d'une trentaine de photographies, glissé le portrait de +M<sup>me</sup> de Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le +poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture.</p> + +<p>Suky avait été fort exactement dépeinte par le garçon traiteur de la rue +des Vignes. C'était une grande diablesse d'une quarantaine d'années, aux +traits durs, aux manières hommasses, habillée avec cette prétention si +comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque +argent.</p> + +<p>Interrogée par maître Folgat:</p> + +<p>—Je suis restée quatre ans rue des Vignes, répondit-elle en français +très compréhensible, bien qu'avec un déplorable accent, et j'y serais +encore sans la guerre. Dès les premiers jours que j'y fus placée, je +reconnus que j'étais la gardienne d'une maison où des amoureux se +donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son +amour-propre, n'est-ce pas; mais la place était bonne, je n'avais rien à +faire; bref, je restai. Cependant mes patrons se défiaient de moi, je le +voyais bien... Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en +course à Versailles, à Saint-Germain, à Orléans même... Cela me blessait +si fort que je résolus de découvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus +pas beaucoup de peine, et dès la semaine suivante je savais que monsieur +ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'était là un nom de +guerre qu'il avait emprunté à un de ses amis.</p> + +<p>—Comment vous y êtes-vous prise?</p> + +<p>—Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait à pied, je le +suivis et je le vis entrer dans un hôtel de la rue de l'Université. En +face, des domestiques causaient sur une porte; je leur demandai qui +était ce monsieur, et ils me répondirent que c'était le fils du marquis +de Boiscoran.</p> + +<p>—Voilà pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood souriait.</p> + +<p>—Pour la dame, répondit-elle, je fis exactement la même chose... Il me +fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait +des précautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un après-midi à la +guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme +de juste... Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris +un fiacre, moi aussi, et je la suivis... C'est rue de la +Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux +informations chez les concierges, sous prétexte de demander une place, +et j'appris que cette dame était mariée en province, qu'elle venait tous +les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la +comtesse de Claudieuse...</p> + +<p>Et Jacques qui prétendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne +pouvait rien savoir!</p> + +<p>—Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea maître Folgat.</p> + +<p>—Comme je vous vois.</p> + +<p>—La reconnaîtriez-vous?</p> + +<p>—Entre mille.</p> + +<p>—Et si l'on vous montrait son portrait?</p> + +<p>—Je ne m'y tromperais pas. Maître Folgat lui tendit l'album.</p> + +<p>—Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.</p> + +<p>—La voilà! s'écria Suky en mettant le doigt sur la photographie de +M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p> + +<p>Il n'y avait plus à douter.</p> + +<p>—Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, répéter +devant la justice tout ce que vous venez de dire.</p> + +<p>—Je le répéterai volontiers, puisque c'est la vérité.</p> + +<p>—Cela étant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez à +notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et +l'on vous payera des gages comme si vous étiez en place.</p> + +<p>Maître Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur +Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant à pleine voix:</p> + +<p>—Victoire! cette fois. Victoire complète!</p> + +<p>Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les congédia +sans plus de façon, et dès qu'ils furent dehors:</p> + +<p>—Je sors de l'hôpital, dit-il à maître Folgat. J'ai vu Goudar. Il a +réussi, il a fait parler Cocoleu...</p> + +<p>—Qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait à lui délier la +langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue +tout à Goudar, il faut qu'il se trouve là des témoins pour recueillir +les aveux de ce misérable...</p> + +<p>—Devant des témoins, il ne parlera pas...</p> + +<p>—Il ne les verra pas, ils resteront cachés, l'endroit est admirablement +disposé pour une surprise.</p> + +<p>—Et si, une fois les témoins cachés, Cocoleu s'obstine à se taire?</p> + +<p>—Point. Goudar a trouvé le secret de le faire jaser quand il veut. Ah! +c'est un habile mâtin, et qui sait son métier... Avez-vous confiance en +lui?</p> + +<p>—Oh! complètement.</p> + +<p>—Eh bien, il répond du succès. Venez aujourd'hui même, m'a-t-il dit, +entre une heure et deux, avec maître Folgat, le procureur de la +République et monsieur Daveline, placez-vous à l'endroit que je vais +vous montrer, et laissez-moi faire. Et là-dessus, il m'a fait voir où +nous mettre et m'a indiqué comment je lui ferais connaître notre +présence.</p> + +<p>Maître Folgat n'hésita pas.</p> + +<p>—Nous n'avons pas un moment à perdre, dit-il, courons au parquet.</p> + +<p>Mais dans le corridor même, le docteur et maître Folgat furent arrêtés +par Méchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et à demi fou de joie.</p> + +<p>—C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il, +écoutez ce qui arrive...</p> + +<p>Et rapidement il les met au fait des événements de la matinée, du récit +de Cheminot et de la déposition de la bonne de M<sup>me</sup> de Claudieuse.</p> + +<p>—Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'écria M. Seignebos.</p> + +<p>Maître Folgat pâlissait d'émotion.</p> + +<p>—Avant de nous éloigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au +marquis de Boiscoran et à mademoiselle Denise...</p> + +<p>—Non, interrompit le médecin, attendons une certitude. En route, +plutôt, en route!</p> + +<p>Ils avaient raison de se hâter. Le procureur de la République et le juge +d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et dès +qu'ils entrèrent dans la petite salle du greffe:</p> + +<p>—Eh bien! s'écria M. Daubigeon, Méchinet vous a tout dit...</p> + +<p>—Oui, répondit maître Folgat, mais nous savons encore autre chose que +vous ignorez.</p> + +<p>Et il se mit à raconter l'arrivée de Suky Wood et sa déposition.</p> + +<p>Écrasé sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline s'était +affaissé sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M. Daubigeon +était radieux.</p> + +<p>—Décidément, s'écria-t-il, Jacques est innocent!</p> + +<p>—Il l'est sûrement, prononça le docteur Seignebos, et la preuve, c'est +que je connais le coupable...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Et vous le connaîtrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que +monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre à l'hôpital...</p> + +<p>Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la +journée. Mais c'était bien le moment de songer à déjeuner!</p> + +<p>Sans l'ombre d'une hésitation:</p> + +<p>—Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la République.</p> + +<p>Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva, +et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre +stupéfaits de les voir ensemble.</p> + +<p>C'est à M<sup>me</sup> la supérieure de l'hôpital que M. Daubigeon s'adressa +d'abord, et quand il lui eut expliqué ce dont il s'agissait, levant au +ciel des yeux résignés:</p> + +<p>—Faites, messieurs, répondit-elle, faites, et puissiez-vous réussir, +car c'est une lourde croix que ces perpétuelles descentes de justice +dans notre paisible maison.</p> + +<p>—Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur.</p> + +<p>On appelle le quartier des fous, à l'hôpital de Sauveterre, une petite +construction basse, devant laquelle est une cour sablée, entourée d'un +mur fort élevé. Cette bâtisse est divisée en six cellules, ayant chacune +deux portes, l'une qui donne sur la cour à l'usage des fous, l'autre +s'ouvrant à l'extérieur et destinée aux gens de service.</p> + +<p>C'est une de ces dernières qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et après +avoir recommandé le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect +pouvait réveiller les défiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons +dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, était fermée.</p> + +<p>Mais cette porte était percée d'un large judas grillé d'où, sans être +vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la +cour.</p> + +<p>À moins de deux mètres du judas, sur un banc de bois, étaient assis au +soleil Goudar et Cocoleu.</p> + +<p>À force d'études et de volonté, le policier avait réussi à donner à son +visage une affreuse expression d'hébétude. À ce point que les gens de +l'hôpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui, +sur l'ordre du docteur, lui avait été laissé, et il s'en accompagnait, +tout en répétant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour où, +sur le Marché-Neuf, il avait accosté maître Folgat.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Quand l'ageasson y yut des ailes,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Y s'envolit sur les maisons,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>La pibôle!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Y s'envolit sur les maisons,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Pibolon!...</i></span><br /> +</p> + +<p>Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de +l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort +qu'il en oubliait de manger et, la lèvre pendante, l'œil à demi clos, il +se dodelinait en mesure.</p> + +<p>—Ils sont hideux! ne put s'empêcher de murmurer maître Folgat.</p> + +<p>Cependant Goudar, prévenu par le signal convenu, venait de finir son +couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une énorme bouteille, +dont il parut avaler une large lampée. Il passa ensuite la bouteille à +Cocoleu, lequel à son tour se mit à boire, avidement, longtemps, et avec +une expression de béatitude idiote. Après quoi, se passant la main sur +le creux de l'estomac:</p> + +<p>—C'est, c'est, c'est... bon! bégaya-t-il.</p> + +<p>M. Daubigeon s'était penché à l'oreille du docteur Seignebos.</p> + +<p>—Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je +vois qu'il y a longtemps déjà que dure cet exercice de bouteille... le +misérable est ivre...</p> + +<p>Ayant repris son violon, Goudar chantait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Et des maisons sur une église,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Qu'était l'église d'Avallon,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>La pibôle!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Qu'était l'église d'Avallon,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Pibolon!</i></span><br /> +</p> + +<p>—À boire!... interrompit Cocoleu.</p> + +<p>Après s'être fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et +tandis que, la tête renversée, il buvait à perdre la respiration:</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au +Valpinson?</p> + +<p>—Oh!... si! répondit Cocoleu.</p> + +<p>—Mais pas tant que tu voulais?</p> + +<p>—Si. Tout mon soûl... (Et riant d'un rire épais:) J'en... j'en... +j'entrais dans le cellier par une fenêtre, bégaya-t-il, et je... je... +je buvais avec une paille...</p> + +<p>—Tu dois regretter ce temps-là!</p> + +<p>—Oh, oui!</p> + +<p>—Seulement, puisque tu étais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis +le feu?</p> + +<p>Pressés autour du guichet de la cellule, les témoins de cette scène +étrange retenaient leur respiration.</p> + +<p>—Je... je ne voulais brûler que les fagots, pour faire sortir monsieur +le comte, répondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris +partout.</p> + +<p>—Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?</p> + +<p>—Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...</p> + +<p>—C'est donc elle qui te l'avait commandé?</p> + +<p>—Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si +son mari était mort... Alors, comme elle était bonne pour Cocoleu et le +comte mauvais, j'ai tiré...</p> + +<p>—Bon! mais alors pourquoi dire que c'était monsieur de Boiscoran qui +avait fait le coup.</p> + +<p>—On commençait à dire que c'était moi. Tant pis! J'aime mieux qu'on lui +coupe le cou qu'à moi!</p> + +<p>Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'être +allé un peu vite, reprit sa chanson:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Le curé disait: dominus,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>L'ageasson y dit vobiscum,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La pibôle!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>L'ageasson y dit vobiscum,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pibolon!</i></span><br /> +</p> + +<p>Puis, sans cesser de racler une mélodie vague, et après une nouvelle +caresse de Cocoleu à la bouteille:</p> + +<p>—Où avais-tu pris le fusil? demanda le policier.</p> + +<p>—Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... et +je... je... je l'ai encore, caché dans le trou où Michel m'a retrouvé...</p> + +<p>C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos. +Ouvrant brusquement la porte, et s'élançant dans la cour:</p> + +<p>—Bravo! Goudar! s'écria-t-il.</p> + +<p>Mais, au bruit, Cocoleu s'était dressé. Il comprit, car la terreur +dissipa son ivresse et décomposa ses traits.</p> + +<p>—Ah! brigand! hurla-t-il.</p> + +<p>Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop +rapide et trop imprévu avait été le mouvement pour qu'il fût possible de +s'y opposer.</p> + +<p>Repoussant violemment maître Folgat qui cherchait à le désarmer, Cocoleu +bondit jusqu'à l'un des angles de la cour, et là, terrible comme la bête +acculée, l'œil injecté de sang, la bouche écumante, il menaçait de son +redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher.</p> + +<p>Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employés de l'hôpital +s'étaient hâtés d'accourir, et cependant la lutte eût été sanglante, +probablement, sans la présence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur +la crête du mur, réussit à prendre dans un nœud coulant le bras du +misérable.</p> + +<p>En un instant il fut renversé, désarmé et mis hors d'état de nuire.</p> + +<p>—On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je... +je... je ne prononcerai plus une parole.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'involontaire et désolé auteur de la catastrophe, le +docteur Seignebos, s'empressait près de Goudar, lequel gisait inanimé +sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier +étaient graves, mais non mortelles, ni même très dangereuses, le couteau +ayant glissé sur les côtes. Transporté dans une des chambres +particulières de l'hôpital, il ne tarda pas à reprendre connaissance. Et +voyant penchés sur son lit M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et +maître Folgat:</p> + +<p>—Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de +dire que mon métier est un fichu métier...</p> + +<p>—Mais rien ne vous empêche de l'abandonner, répondit maître Folgat, si +véritablement certaine maison que nous avons visitée ensemble suffit à +votre ambition...</p> + +<p>Le visage pâli du policier s'illumina.</p> + +<p>—On me la donnerait? s'écria-t-il.</p> + +<p>—N'avez-vous pas découvert et livré à la justice le vrai coupable?</p> + +<p>—Bénis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze +jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma +démission et que j'annonce à ma femme la bonne nouvelle...</p> + +<p>Il fut interrompu par l'entrée d'un des huissiers du tribunal. +S'approchant du procureur de la République:</p> + +<p>—Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le curé de Bréchy +vous attend au parquet.</p> + +<p>—Je suis à lui à l'instant, répondit M. Daubigeon. (Et s'adressant à +ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...</p> + +<p>Le curé de Bréchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du +fauteuil où il était assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la +République et M. Daveline, maître Folgat et le docteur Seignebos.</p> + +<p>—Peut-être est-ce à moi seul que vous voulez parler, monsieur le +curé?... demanda M. Daubigeon.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit le vieux prêtre, non... L'œuvre de réparation +dont je suis chargé doit être publique. (Et présentant une lettre:) +Lisez, ajouta-t-il, lisez à haute voix...</p> + +<p>Rompant d'une main tremblante d'émotion le cachet armorié, le procureur +de la République lut:</p> + +<div class="blockquot"><p>—<i>Au moment de mourir en chrétien, comme j'ai vécu, je me dois à +moi-même, je dois à Dieu que j'ai offensé et aux hommes que j'ai +trompés, de proclamer ce qui est la vérité:</i></p> + +<p><i>Inspiré par la haine, je me suis rendu coupable d'un faux +témoignage exécrable, en disant que l'homme qui a tiré sur moi est +monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu.</i></p> + +<p>»<i>Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est +innocent, j'en suis sûr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré +en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, où m'attend le +souverain juge.</i></p> + +<p>»<i>Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne +moi-même!</i></p> + +<p>»<i><span class="smcap">Trivulce de Claudieuse.</span></i></p></div> + +<p>—Malheureux homme! murmura maître Folgat. Mais déjà le curé reprenait:</p> + +<p>—Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met à sa +rétractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la vérité +éclate. Et cependant, je serai l'interprète des derniers désirs d'un +mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau procès, +le nom de la comtesse de Claudieuse.</p> + +<p>Des larmes brillaient dans tous les yeux.</p> + +<p>—Soyez sans inquiétude, monsieur le curé, répondit M. Daubigeon, les +derniers vœux de monsieur de Claudieuse seront exaucés. Le nom de la +comtesse ne sera pas prononcé, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa +faute sera religieusement gardé par ceux qui le connaissent.</p> + +<p>Il était quatre heures à ce moment.</p> + +<p>Une heure plus tard, arrivèrent au tribunal un gendarme et Michel, le +fils du métayer de Boiscoran, qui avaient été chargés d'aller vérifier +les déclarations de Cocoleu.</p> + +<p>Ils rapportaient le fusil dont le misérable s'était servi, et qu'il +avait caché dans une tanière qu'il s'était creusée dans les bois de +Rochepommier, et où Michel l'avait découvert le lendemain du crime.</p> + +<p>Désormais l'innocence de Jacques était plus claire que le jour, et bien +qu'il dût rester sous le coup de sa condamnation jusqu'à la réforme du +jugement, il fut décidé, le président des assises, M. Domini, et M. Du +Lopt de la Gransière s'en mêlant, qu'il serait mis le soir même en +liberté provisoire.</p> + +<p>À maître Folgat et à maître Magloire revenait l'agréable mission +d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.</p> + +<p>Ils le trouvèrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux +plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le +matin, adressés M. Daubigeon. Oui, il espérait... et cependant, quand il +sut qu'il était sauvé, qu'il était libre, il s'affaissa comme une masse +sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on +se remet vite de telles émotions. Quelques instants plus tard, Jacques +de Boiscoran, donnant le bras à ses défenseurs, sortait de cette prison +où il avait, pendant des mois, enduré tout ce que peut souffrir un +honnête homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est à +peine une faute légère.</p> + +<p>En arrivant rue de la Rampe:</p> + +<p>—On ne vous attend certes pas, dit maître Folgat à son client; +ralentissez le pas, tandis que je me présenterai le premier.</p> + +<p>Il trouva les parents et les amis de Jacques réunis au salon, dévorés +d'anxiété, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fondé +dans les bruits vagues arrivés jusqu'à eux. Avec les plus savantes +précautions, le jeune avocat entreprit de les préparer à la vérité; mais +M<sup>lle</sup> Denise l'interrompit:</p> + +<p>—Où est Jacques?</p> + +<p style="border-bottom:3px dotted gray;">Jacques était à ses genoux, éperdu de reconnaissance et d'amour...<br /> + <br /></p> + + + +<h3><a name="IVb" id="IVb"></a>IV</h3> + + +<p style="border-bottom:3px dotted gray;">Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de la plus +jeune de ses filles, et le soir même, la comtesse quittait Sauveterre +pour s'établir chez son père, à Paris, où elle ne devait pas tarder à +grossir le <i>Clan des révoltées............<br /> + <br /></i></p> +<p style="border-bottom:3px dotted gray; +margin:.25em auto .25em auto;"> </p> +<p style="border-bottom:3px dotted gray; +margin:.25em auto .25em auto;"> </p> + +<p>Ainsi que cela devait être, le jugement qui frappait Jacques fut +réformé, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, était +condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p> + +<p>Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran épousait, à l'église de Bréchy, +M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré. Les témoins du marié étaient maître Magloire +et le docteur Seignebos, et ceux de la mariée maître Folgat et M. +Daubigeon.</p> + +<p>Même l'excellent procureur de la République oublia quelque peu, ce +jour-là, la gravité de ses fonctions. Il ne cessait de répéter:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Nunc est bibendum, nunc pede libero,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Pulsanda tellus...»</i></span><br /> +</p> + +<p>Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la mariée.</p> + +<p>M. Galpin-Daveline, envoyé en Afrique, n'assista pas à ces noces. Mais +Méchinet y brilla, débarrassé, grâce à Jacques, de tous ses soucis +d'argent.</p> + +<p>Et, aujourd'hui, les époux Blangin ont presque tout dévoré l'argent +qu'ils avaient extorqué à M<sup>lle</sup> Denise de Chandoré.</p> + +<p>Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des vagabonds.</p> + +<p>Et Goudar, jardinier pépiniériste, vend les plus belles pêches de Paris.</p> + +<p class="c"><b>FIN</b></p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Pantalon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Caprice, fantaisie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ancêtre des guides Michelin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Chanter femme sensible: se dit d'une demande qui restera sans +résultat.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> À l'époque, les conscrits étaient tirés au sort. Les +premiers numéros, dans la limite du contingent prévu devaient faire leur +service militaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Une école: une faute de conduite, une sottise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Toutes les herbes de la Saint-Jean: tous les moyens nécessaires.</p></div> + + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU *** + +***** This file should be named 15107-h.htm or 15107-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/5/1/0/15107/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits, and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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