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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:58 -0700 |
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diff --git a/15071-h/15071-h.htm b/15071-h/15071-h.htm new file mode 100644 index 0000000..edace74 --- /dev/null +++ b/15071-h/15071-h.htm @@ -0,0 +1,3317 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<meta name="generator" content= +"HTML Tidy for Windows (vers 1st December 2004), see www.w3.org"> +<meta http-equiv="content-type" content= +"text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>La tempête</title> +<meta name="author" content="William Shakespeare"> +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +p.droite {text-align: right} +p.milieu {text-align: center} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Tempête + +Author: William Shakespeare + +Release Date: February 15, 2005 [EBook #15071] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +Note du transcripteur: +<p>==========================================================================<br> +Ce document est tiré de:</p> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE<br> +SHAKSPEARE</p> + +<p>TRADUCTION DE<br> +M. GUIZOT</p> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<br> +AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<br> +DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + +<p>Volume 1<br> +Vie de Shakspeare<br> +Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p> + +<p>PARIS<br> +A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br> +DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> +35, QUAI DES AUGUSTINS<br> +1864</p> + +<p>==========================================================================</p> +<h1>LA TEMPÊTE</h1> +<h1>TRAGÉDIE</h1> +<h2>NOTICE SUR LA TEMPÊTE</h2> +<p>«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à +la fin de <i>la Tempête</i>, le vieux Gonzalo tout étourdi des +prestiges qui l'ont environné depuis son arrivée dans l'île. Il +semble que, par la bouche de l'honnête homme de la pièce, +Shakspeare ait voulu exprimer l'effet général de ce charmant et +singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane comme les apparitions +dont il est rempli, à peine se laisse-t-il saisir à la réflexion; à +peine, à travers ces traits mobiles et transparents, se peut-on +tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une contexture de pièce, +des aventures, des sentiments, des personnages réels. Cependant +tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession rapide, chaque +objet à son tour émeut l'imagination, occupe l'attention et +disparaît, laissant pour unique trace la confuse émotion du plaisir +et une impression de vérité à laquelle on n'ose refuser ni accorder +sa croyance.</p> +<p>«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et +merveilleuse imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la +nature sans abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la +nature par delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce +tableau, fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de +l'ouvrage, comme s'il était le véritable enchanteur entouré des +illusions de son art, Prospero, en s'y montrant à nous, semble le +seul corps opaque et solide au milieu d'un peuple de légers +fantômes revêtus des formes de la vie, mais dépourvus des +apparences de la durée. Quelques minutes s'écouleront à peine que +l'aimable Ariel, plus léger encore que lorsqu'il arrive avec la +pensée, va échapper au contact même de la baguette magique, et, +libre des formes qu'on lui prescrit, libre de toute forme sensible, +va se dissoudre dans le vague de l'air, où s'évanouira pour nous +son existence individuelle. N'est-ce pas un prestige de la magie +que cette demi-intelligence qui paraît luire dans le grossier +Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors de l'île +désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le voir +retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par +degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront, +loin de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à +concevoir le dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et +légèrement accessible à tous les sentiments? Que deviendront ces +jeunes amants, sitôt et si complétement épris, et qui, pour nous, +semblent n'avoir eu d'autre existence que d'aimer, d'autre +destination que de faire passer devant nos yeux les ravissantes +images de l'amour et de l'innocence? Chacun de ces personnages ne +nous révèle que la portion de son caractère qui convient à sa +situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en lui-même ces +abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée où descend +si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient sous nos +yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils viennent, +mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent être; +véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os, mais +dont les formes nous sont distinctes et familières.</p> +<p>Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces +créatures singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à +une variété de mouvements dont peut-être aucune autre pièce de +Shakspeare ne fournit d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, +de plus animée, où une gaieté vive et même bouffonne se marie plus +naturellement à des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à +de touchantes affections: c'est une féerie dans toute la force du +terme, dans toute la vivacité des impressions qu'on en peut +recevoir.</p> +<p>Le style de <i>la Tempête</i> participe de cette espèce de +magie. Figuré, vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et +d'impressions vagues et fugitives comme ces formes incertaines que +dessinent les nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la +tient dans cet état d'excitation indécise qui la rend accessible à +tous les prestiges dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de +tradition en Angleterre que le célèbre lord Falkland<sup>1</sup>, +M. Selden et lord C.J. Vaughan, regardaient le style du rôle de +Caliban, dans <i>la Tempête</i>, comme tout à fait particulier à ce +personnage, et comme une création de Shakspeare. Johnson est d'un +avis opposé; mais, en admettant que la tradition soit fondée, +l'autorité de Johnson ne suffirait pas pour infirmer celle de lord +Falkland, esprit éminemment élégant et remarquable, à ce qu'il +paraît, par une finesse de tact qui, du moins dans la critique, a +souvent manqué au docteur. D'ailleurs lord Falkland, presque +contemporain de Shakspeare puisqu'il était né plusieurs années +avant sa mort, aurait droit d'en être cru de préférence sur des +nuances de langage qui, cent cinquante ans plus tard, devaient se +perdre pour Johnson sous une couleur générale de vétusté. Si donc +l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on serait plutôt +tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et même +d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de +Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de <i>la +Tempête</i> paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, +s'éloigner de ce type général d'expression de la pensée qui se +retrouve et se conserve plus ou moins partout, à travers la +différence des idiomes. Il faut probablement attribuer en partie ce +fait à la singularité de la situation et à la nécessité de mettre +en harmonie tant de conditions, de sentiments, d'intérêts divers, +enveloppés pour quelques heures dans un sort commun et dans une +même atmosphère surnaturelle. Dans aucune de ses pièces, +d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de jeux de +mots.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 1:</b> +<p>L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit de +l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il +faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort +d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le +parlement, contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se +rallia à la cause de ce prince lorsqu'elle devint celle de la +justice; et ministre de Charles Ier, il se fit tuer à la bataille +de Newbury, de désespoir des malheurs qu'il prévoyait: il avait +alors trente-trois ans.</p> +</blockquote> +<p>Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre +de merveilleux appartient celui qu'il a employé dans <i>la +Tempête</i>. Ariel est un véritable sylphe; mais les esprits que +lui soumet Prospero, fées, lutins, farfadets appartiennent aux +superstitions populaires du Nord. Caliban tient à la fois du gnome +et du démon; son existence de brute n'est animée que par une malice +infernale; et le <i>O ho! o ho!</i> par lequel il répond à Prospero +lorsque celui-ci lui reproche d'avoir voulu déshonorer sa fille, +était l'exclamation, probablement l'espèce de rire attribué en +Angleterre au diable dans les anciens mystères où il jouait un +rôle. <i>Selebos</i>, qu'invoque le monstre comme le dieu et +peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le +dieu des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes +à la tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit +être fait ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il +paraît qu'on le représente avec les bras et les jambes couverts +d'écailles; il me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose +de pareil, serait assez nécessaire pour donner de la vraisemblance +aux méprises dont il est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien +n'y avoir pas regardé de si près, et s'être peu embarrassé de se +rendre à lui-même un compte exact de la figure qui convenait à son +monstre. Il s'est joué avec son sujet, et l'a laissé couler de sa +brillante imagination revêtu des teintes poétiques qu'il y recevait +en passant. La légèreté de son travail se fait assez connaître par +les différentes inadvertances qui lui sont échappées; comme par +exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand que le duc de Milan et +<i>son brave fils</i> ont péri dans la tempête, quoiqu'il ne soit +pas question de ce fils dans tout le reste de la pièce, et que rien +ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île, bien qu'Ariel qui +assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri, n'ait renfermé +sous les écoutilles que les gens de l'équipage.</p> +<p><i>La Tempête</i> est une pièce assez régulière quant aux +unités, puisque l'orage qui submerge le vaisseau dans la première +scène se passe en vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse +pas un intervalle de plus de trois heures. Quelques commentateurs +ont pensé que Shakspeare pouvait avoir eu pour objet de répondre, +par cet échantillon de ce qu'il pouvait faire, aux continuelles +critiques de Ben Johnson sur l'irrégularité de ses ouvrages. Le +docteur Johnson pense autrement, et regarde cette circonstance +comme un effet du hasard et le résultat naturel du sujet; mais ce +qui pourrait donner lieu de croire que du moins Shakspeare a voulu +se prévaloir de cet avantage, c'est le soin avec lequel les +différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi pendant toute +la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé depuis le +commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero qu'ils +approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a promis +que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero, au +moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer +une intention que le poëte a voulu faire sentir.</p> +<p>On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de <i>la Tempête</i>; +il paraît cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque +nouvelle italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à +retrouver.</p> +<p>La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de +<i>la Tempête</i>, ce qui s'accorde difficilement cependant avec +une autre conjecture assez vraisemblable. En lisant <i>le +Masque</i>, représenté devant Ferdinand et Miranda, il est +impossible de n'être pas frappé de l'idée que <i>la Tempête</i> a +été faite d'abord pour être représentée à quelque fête de mariage; +et la légèreté du sujet, la brillante incurie qui se fait remarquer +dans la composition, confirment tout à fait cette conjecture. M. +Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a pensé que le mariage +sur lequel le poëte verse tant de bénédictions, par la bouche de +Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte d'Essex, qui +épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina en cette +année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont les +voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants, +avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière +circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où +l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de +garder les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes +les cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer +que, composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce +ne fut représentée à Londres que l'année suivante?</p> +<h2>LA TEMPÊTE</h2> +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<h2>PERSONNAGES</h2> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>ALONZO, roi de Naples.</p> +<p>SÉBASTIEN, frère d'Alonzo.</p> +<p>PROSPERO, duc légitime de Milan.</p> +<p>ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan.</p> +<p>FERDINAND, fils du roi de Naples.</p> +<p>GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.</p> +<p>ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains.</p> +<p>CALIBAN, sauvage abject et difforme.</p> +<p>TRINCULO, bouffon.</p> +<p>STEPHANO, sommelier ivre.</p> +<p>LE MAÎTRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS.</p> +<p>MIRANDA, fille de Prospero.</p> +<p>ARIEL, génie aérien.</p> +<p>IRIS, CÉRÈS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, génies employés</p> +<p class="i6">dans le ballet.</p> +<p>AUTRES génies soumis à Prospero.</p> +</div> +</div> +<p>La scène représente d'abord la mer et un vaisseau, puis une île +inhabitée.</p> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et +d'éclairs.</p> +<p>(Entrent le maître et le bosseman.)</p> +<p>LE MAÎTRE.—Bosseman?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Me voici, maître. Où en sommes-nous?</p> +<p>LE MAÎTRE.—Bon, parlez aux matelots.—Manoeuvrez +rondement, ou nous courons à terre. De l'entrain! de l'entrain!</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Allons, mes enfants! courage, courage, mes +enfants! vivement, vivement, vivement! Ferlez le +hunier.—Attention au sifflet du maître.—Souffle, +tempête, jusqu'à en crever si tu peux.</p> +<p>(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et +plusieurs autres.)</p> +<p>ALONZO.—Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien. +Où est le maître? Montrez-vous des hommes.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Restez en bas, je vous prie.</p> +<p>ANTONIO.—Bosseman, où est le maître?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la +manoeuvre. Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête.</p> +<p>GONZALO.—Voyons, mon cher, un peu de patience.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Quand la mer en aura. Hors d'ici!—Les +vagues se soucient bien de la qualité de roi. En bas! Silence! +laissez-nous tranquilles.</p> +<p>GONZALO.—Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as à +bord.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Personne qui me soit plus cher que moi-même. +Vous êtes un conseiller: si vous pouvez imposer silence à ces +éléments, et rétablir le calme à l'instant, nous ne remuerons plus +un seul cordage; usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez, +rendez grâces d'avoir vécu si longtemps, et allez dans votre cabine +vous préparer aux mauvaises chances du moment, s'il faut en passer +par là.—Courage, mes enfants!—Hors de mon chemin, vous +dis-je.</p> +<p>GONZALO.—Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien +d'un homme destiné à se noyer; tout son air est celui d'un gibier +de potence. Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la +corde qui lui est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne +nous est pas bon à grand' chose. S'il n'est pas né pour être pendu, +notre sort est pitoyable.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>(Rentre le bosseman.)</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus +bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. (<i>Un cri se +fait entendre dans le corps du vaisseau</i>.) Maudits soient leurs +hurlements! Leur voix domine la tempête et la manoeuvre. +(<i>Entrent Sébastien, Antonio et Gonzalo</i>.)—Encore! que +faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et se noyer? Avez-vous +envie de couler bas?</p> +<p>SÉBASTIEN.—La peste soit de tes poumons, braillard, +blasphémateur, mauvais chien!</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Manoeuvrez donc vous-même.</p> +<p>ANTONIO.—Puisses-tu être pendu, maudit roquet! Puisses-tu +être pendu, vilain drôle, insolent criard! Nous avons moins peur +d'être noyés que toi.</p> +<p>GONZALO.—Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau +fût-il mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte +d'une dévergondée<sup>2</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 2:</b> +<p><i>As leaky as an unstaunched wench</i>.</p> +<p>Le sens de ce passage, tel qu'il me paraît probable, est +impossible à rendre en français. J'ai cherché seulement à en +approcher autant qu'il se pouvait sans trop de grossièreté.</p> +</blockquote> +<p>LE BOSSEMAN.—Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux +basses voiles et élevons-nous en mer. Au large!</p> +<p>(Entrent des matelots mouillés.)</p> +<p>LES MATELOTS.—Tout est perdu.—En prières! en +prières! Tout est perdu.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Quoi! faut-il que nos bouches soient glacées +par la mort?</p> +<p>GONZALO.—Le roi et le prince en prières! Imitons-les, car +leur sort est le nôtre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ma patience est à bout.</p> +<p>ANTONIO.—Nous périssons par la trahison de ces ivrognes. +Ce bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par +dix marées.</p> +<p>GONZALO.—Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque +goutte d'eau jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour +l'avaler.</p> +<p>(Bruit confus au dedans du navire.)</p> +<p>DES VOIX.—Miséricorde! nous sombrons, nous sombrons... +Adieu, ma femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons, +nous sombrons, nous sombrons.</p> +<p>ANTONIO.—Allons tous périr avec le roi.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Allons prendre congé de lui.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>GONZALO.—Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille +lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, +n'importe.—Les décrets d'en haut soient accomplis! Mais, au +vrai, j'aurais mieux aimé mourir à sec.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)</p> +<p>PROSPERO ET MIRANDA <i>entrent</i>.</p> +<p>MIRANDA.—Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre +art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble +que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, +s'élançant à la face du firmament, n'allait en éteindre les feux. +Oh! j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir! Un brave +vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout +en pièces! Oh! leur cri a frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont +péri. Si j'avais été quelque puissant dieu, j'aurais voulu +précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu'elle eût +ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient.</p> +<p>PROSPERO.—Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites +à votre coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.</p> +<p>MIRANDA.—O jour de malheur!</p> +<p>PROSPERO.—Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que +pour toi (toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore +qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque +chose de plus que Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, +ton père et rien de plus.</p> +<p>MIRANDA.—Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans +mes pensées.</p> +<p>PROSPERO.—Il est temps que je t'apprenne quelque chose de +plus. Viens m'aider; ôte-moi mon manteau magique.—Bon. (<i>Il +quitte son manteau</i>.) Couche là, mon art.—Toi, essuie tes +yeux, console-toi. Ce naufrage, dont l'affreux spectacle a remué en +toi toutes les vertus de la compassion, a été, par la prévoyance de +mon art, disposé avec tant de précaution qu'il n'y a pas une âme de +perdue, que pas un seul cheveu n'est tombé de la tête d'aucune +créature sur ce vaisseau dont tu as entendu le cri, et que tu as vu +sombrer. Assieds-toi, car il faut maintenant que tu en saches +davantage.</p> +<p>MIRANDA.—Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je +suis; mais vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des +conjectures sans terme, et finissant par ces mots: <i>Restons-en +là, pas encore</i>.</p> +<p>PROSPERO.—L'heure est venue maintenant; voici l'instant +précis où tu dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. +Peux-tu te souvenir d'une époque de ta vie où nous n'étions pas +encore venus dans cette caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, +car tu n'avais pas alors plus de trois ans.</p> +<p>MIRANDA.—Certainement, seigneur, je peux m'en +souvenir.</p> +<p>PROSPERO.—De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou +de quelque autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est +restée gravée dans ton souvenir?</p> +<p>MIRANDA.—Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe +que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir. +N'avais-je pas jadis quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de +moi?</p> +<p>PROSPERO.—Tu les avais, Miranda; tu en avais même +davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans +ta mémoire? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet +abîme du temps? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a +précédé ton arrivée dans cette île, tu dois aussi te rappeler +comment tu y es venue.</p> +<p>MIRANDA.—Cependant je ne m'en souviens pas.</p> +<p>PROSPERO.—Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, +ton père était duc de Milan et un puissant prince.</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?</p> +<p>PROSPERO.—Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a +dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son +unique héritière était une princesse, pas moins que je ne te le +dis.</p> +<p>MIRANDA.—O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être +venus ici! Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit +arrivé ainsi?</p> +<p>PROSPERO.—L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On +m'a cruellement joué, comme tu le dis<sup>3</sup>, et c'est ainsi +que nous avons été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur +que nous sommes arrivés ici.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 3:</b> +<p>MIR. <i>What foul play had we</i>, etc. PRO. <i>By foul play, as +thou say'st were we</i>, etc.</p> +<p><i>Foul play</i>, dans la question de Miranda, signifie +<i>mauvaise chance</i>; dans la réponse de Prospero, il signifie +<i>artifices coupables</i>. Prospero joue ici sur le mot d'une +manière que la différence des langues ne permet pas de rendre avec +une entière exactitude, à moins de défigurer le naturel du +dialogue, ce qui serait, ce me semble, une inexactitude encore plus +grande.</p> +</blockquote> +<p>MIRANDA.—Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines +dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma +mémoire. Je vous en prie, continuez.</p> +<p>PROSPERO.—Mon frère,—ton oncle, appelé +Antonio,—et, je t'en prie, remarque bien ceci: qu'un frère +ait pu être si perfide;—lui que dans le monde entier je +chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais confié le +gouvernement de mon État! et alors, de toutes les principautés, mon +État était le premier, Prospero était le premier parmi les ducs, le +premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts +faisant toute mon étude, je me déchargeai du gouvernement sur mon +frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations, je +devins étranger à mon État. Ton perfide oncle... M'écoutes-tu?</p> +<p>MIRANDA.—Avec la plus grande attention, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art +d'accorder les grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il +faut avancer et ceux qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il +créa de nouveau mes créatures;—je veux dire qu'il les changea +ou qu'il les transforma. Alors, ayant la clef des emplois et des +employés, il monta tous les coeurs au ton qui plaisait à son +oreille; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre +princier et épuisa le suc de ma verdure.—Tu ne me suis +pas.—Je t'en prie, écoute-moi.</p> +<p>MIRANDA.—Mon cher seigneur, j'écoute.</p> +<p>PROSPERO.—Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, +dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit +de biens qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis +au-dessus de tout ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon +perfide frère un mauvais naturel: ma confiance, comme un bon père, +engendra en lui une perfidie égale non moins que contraire à ma +confiance, et en vérité elle n'avait point de limites; c'était une +confiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seulement de ce +que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir +était en état d'exiger, comme un homme qui, à force de se répéter, +a rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il finit par +croire à son propre mensonge, il crut qu'il était en effet le duc, +parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir, parce qu'il +exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et qu'il +jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante... +M'écoutes-tu?</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, votre récit guérirait la surdité.</p> +<p>PROSPERO.—Pour supprimer toute distance entre ce rôle +qu'il joue et celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne +réellement duc de Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque +était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute +royauté temporelle: il se ligue avec le roi de Naples, et (tant il +était altéré du pouvoir!) il consent à lui payer un tribut annuel, +à lui faire hommage, à soumettre sa couronne ducale à la couronne +royale; et mon duché (hélas! pauvre Milan), qui jusque-là n'avait +jamais courbé la tête, il le condamne au plus honteux +abaissement.</p> +<p>MIRANDA.—O ciel!</p> +<p>PROSPERO.—Remarque bien les conditions du traité et +l'événement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là +un frère.</p> +<p>MIRANDA.—Ce serait pour moi un péché de former sur ma +grand'mère quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus +d'une fois produit de mauvais fils.</p> +<p>PROSPERO.—Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de +Naples, mon ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, +c'est-à-dire qu'en retour des offres que je t'ai dites d'un hommage +et d'un tribut dont j'ignore la valeur, il devait m'exclure à +l'instant, moi et les miens, de mon duché, et faire passer à mon +frère mon beau Milan avec tous ses honneurs. En conséquence, ils +levèrent une armée de traîtres, et, un soir, à l'heure de minuit +marquée pour l'exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes +de Milan. Au plus profond de l'obscurité, des hommes apostés me +chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus +comment je pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des +larmes prêtes à couler de mes yeux.</p> +<p>PROSPERO.—Écoute un moment encore, et je vais t'amener à +l'affaire qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette +narration serait la plus ridicule du monde.</p> +<p>MIRANDA.—Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas +sur-le-champ?</p> +<p>PROSPERO.—Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait +naturellement la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant +était grande l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent +pas non plus marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais +ils peignirent de belles couleurs leurs criminels desseins: en un +mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous +menèrent à quelques lieues en mer: là, ils avaient préparé la +carcasse d'un bateau pourri, sans agrès, sans cordages, sans mâts +ni voiles; les rats mêmes, avertis par l'instinct, l'avaient +quitté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et nous envoyèrent +adresser nos gémissements à la mer qui mugissait contre nous, et +soupirer aux vents qui, nous rendant avec pitié nos soupirs, ne +nous firent du mal qu'avec de tendres ménagements.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! quel embarras je dus être alors pour +vous!</p> +<p>PROSPERO.—Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je +mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon +fardeau, tu souris, remplie d'une force qui venait du ciel, et je +sentis naître en moi assez de courage pour supporter tout ce qui +pourrait arriver.</p> +<p>MIRANDA.—Comment pûmes-nous aborder à un rivage?</p> +<p>PROSPERO.—Par une providence toute divine. Nous avions +quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, +Gonzalo, chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait +données par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du +linge, des étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous +ont bien servi; et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa +bonté me pourvut d'un certain nombre de volumes tirés de ma +bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.</p> +<p>MIRANDA.—Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.</p> +<p>PROSPERO.—Maintenant je me lève; demeure encore assise, et +écoute comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes +dans cette île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai +fait faire plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres +princesses qui ont plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et +des maîtres moins vigilants.</p> +<p>MIRANDA.—Que le ciel vous en récompense! A présent, +seigneur, dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon +esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête?</p> +<p>PROSPERO.—Apprends encore cela. Par un hasard des plus +étranges, la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, +m'amène mes ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me +découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith, et que si, au +lieu de soigner son influence, je la néglige, mon sort deviendra +toujours moins favorable. Cesse ici tes questions; tu es disposée à +t'endormir; c'est un favorable assoupissement; cède à sa puissance; +je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister. (<i>Miranda +s'endort</i>.)—Viens, mon serviteur, viens, me voilà prêt. +Approche, mon Ariel; viens.</p> +<p>(Entre Ariel.)</p> +<p>ARIEL.—Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, +salut! Je suis là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille +voler, ou nager, ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les +nuages onduleux, soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses +facultés.</p> +<p>PROSPERO.—Esprit, as-tu exécuté de point en point la +tempête que je t'ai commandée?</p> +<p>ARIEL.—Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau +du roi, et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le +tillac, dans les cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, +je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois, +tantôt je flambais séparément sur le grand mât, le mât de beaupré, +les vergues; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes: +les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du +tonnerre, n'étaient pas plus passagers, n'échappaient pas plus +rapidement à la vue; le feu, les craquements du soufre mugissant, +semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, faire trembler ses +vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident redouté.</p> +<p>PROSPERO.—Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un +d'assez ferme, d'assez constant pour que ce bouleversement +n'atteignît pas sa raison?</p> +<p>ARIEL.—Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, +qui n'ait donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les +matelots, se sont jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné +le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le +fils du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables +alors non à des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier +en criant: «L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»</p> +<p>PROSPERO.—Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on +pas près du rivage?</p> +<p>ARIEL.—Tout près, mon maître.</p> +<p>PROSPERO.—Mais, Ariel, sont-ils sauvés?</p> +<p>ARIEL.—Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs +vêtements, qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais +qu'auparavant. Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai +dispersés en troupes par toute l'île. J'ai mis à terre le fils du +roi séparé des autres; je l'ai laissé dans un coin sauvage de +l'île, rafraîchissant l'air de ses soupirs, assis, les bras +tristement croisés de cette manière.</p> +<p>PROSPERO.—Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en +as-tu fait? Et le reste de la flotte?</p> +<p>ARIEL.—Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie +profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir +de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: +c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les +écoutilles: joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils +avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste +des vaisseaux que j'avais dispersés, ils se sont ralliés tous; et +maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant +voile tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le +vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.</p> +<p>PROSPERO.—Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; +mais tu as encore à travailler. A quel moment du jour +sommes-nous?</p> +<p>ARIEL.—Passé l'époque du milieu.</p> +<p>PROSPERO.—De deux sables au moins. Il nous faut employer +précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième +heure.</p> +<p>ARIEL.—Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de +fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as +pas encore accompli.</p> +<p>PROSPERO.—Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me +demander?</p> +<p>ARIEL.—Ma liberté.</p> +<p>PROSPERO.—Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle +plus.</p> +<p>ARIEL.—Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, +que je ne t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de +bévue, que je t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis +de me rabattre une année de mon temps.</p> +<p>PROSPERO.—Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai +délivré?</p> +<p>ARIEL.—Non.</p> +<p>PROSPERO.—Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de +fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du +nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle +est durcie par la gelée.</p> +<p>ARIEL.—Il n'en est point ainsi, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié +l'affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient +courbée en cerceau? l'as-tu oubliée?</p> +<p>ARIEL.—Non, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, +dis-le moi.</p> +<p>ARIEL.—Dans Alger, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une +fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette +sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand +nombre de maléfices et pour des sortilèges que l'homme +s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait +faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas +vrai?</p> +<p>ARIEL.—Oui, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici +grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la +servais alors, ainsi que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un +esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et +abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de +serviteurs plus puissants, et possédée d'une rage implacable, elle +t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras +cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la +sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des +gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du +moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, +race de sorcière, cette île n'était alors honorée d'aucune figure +humaine.</p> +<p>ARIEL.—Oui, Caliban, son fils.</p> +<p>PROSPERO.—C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce +Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que +personne dans quels tourments je te trouvai: tes gémissements +faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours +toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que +Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque +j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de +s'ouvrir et de te laisser échapper.</p> +<p>ARIEL.—Je te remercie, mon maître.</p> +<p>PROSPERO.—Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je +te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai +hurler douze hivers.</p> +<p>ARIEL.—Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, +et je ferai de bonne grâce mon service d'esprit.</p> +<p>PROSPERO.—Tiens parole, et dans deux jours je +t'affranchis.</p> +<p>ARIEL.—Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je +faire? quoi? Dis-le moi, que dois-je faire?</p> +<p>PROSPERO.—Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne +sois soumis qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les +autres yeux. Va prendre cette forme et reviens; pars et sois +prompt. (<i>Ariel disparaît</i>.)—Réveille-toi, ma chère +enfant, réveille-toi; tu as bien dormi. Éveille-toi.</p> +<p>MIRANDA.—C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans +cet assoupissement.</p> +<p>PROSPERO.—Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir +Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse +obligeante.</p> +<p>MIRANDA.—C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le +regarder.</p> +<p>PROSPERO.—Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en +passer. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il +nous rend des services utiles.—Holà, ho! esclave! Caliban, +masse de terre, entends-tu! parle.</p> +<p>CALIBAN, <i>en dedans</i>.—Il y a assez de bois ici.</p> +<p>PROSPERO.—Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. +Allons, viens, tortue; viendras-tu! (<i>Entre Ariel sous la figure +d'une nymphe des eaux</i>.)—Jolie apparition, mon gracieux +Ariel, écoute un mot à l'oreille. (<i>Il lui parle bas</i>.)</p> +<p>ARIEL.—Mon maître, cela sera fait.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a +engendré à ta mère maudite, viens ici.</p> +<p>(Entre Caliban.)</p> +<p>CALIBAN.—Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que +ma mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais +pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous +couvre d'ampoules!</p> +<p>PROSPERO.—Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des +élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les +lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est +permis d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que +le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi +piquant que l'abeille qui les a faites.</p> +<p>CALIBAN.—Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu +me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me +caressas d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où +tu avais mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande +et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais +alors: aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les +sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits +fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les +maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent +sur vous! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon +propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que +vous m'enlevez le reste de mon île.</p> +<p>PROSPERO.—O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es +sensible qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec +les soins de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre +caverne jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon +enfant.</p> +<p>CALIBAN.—O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu +m'en empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.</p> +<p>PROSPERO.—Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune +empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, +j'eus pitié de toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; +à toute heure je t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. +Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre +pensée et ne t'exprimais que par des cris confus, comme la plus +vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent +connaître. Mais, bien que capable d'apprendre, tu avais dans ta +vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes +natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui +méritais pis qu'une prison.</p> +<p>CALIBAN.—Vous m'avez appris un langage, et le profit que +j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, +pour m'avoir appris votre langage!</p> +<p>PROSPERO.—Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous +là-dedans du bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à +remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu +négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te +torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de +douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux +trembleront au bruit de ton hurlement.</p> +<p>CALIBAN.—Non, je t'en prie. (<i>A part</i>.) Il faut que +j'obéisse; son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, +le dieu de ma mère, et en faire son sujet.</p> +<p>PROSPERO.—Allons, esclave, sors d'ici.</p> +<p>(Caliban s'en va.)</p> +<p>(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; +Ferdinand le suit.)</p> +<p>ARIEL <i>chante</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Venez sur ces sables jaunes,</p> +<p>Et prenez-vous par les mains;</p> +<p>Quand vous vous serez salués et baisés</p> +<p>(Les vagues turbulentes se taisent),</p> +<p>Pressez-les çà et là de vos pieds légers;</p> +<p>Et que de doux esprits répètent le refrain.</p> +<p>Écoutez, écoutez.</p> +</div> +</div> +<p>REFRAIN. (<i>Le son se fait entendre de différents +endroits</i>.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ouauk, ouauk.</p> +</div> +</div> +<p>ARIEL.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Les chiens de garde aboient.</p> +</div> +</div> +<p>LE MÊME REFRAIN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ouauk, ouauk.</p> +</div> +</div> +<p>ARIEL.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Écoutez, écoutez; j'entends</p> +<p>La voix claire du coq crêté</p> +<p>Qui crie: Cocorico.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou +sur la terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de +quelque divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais +encore le naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi +sur les eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots +et ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a +entraîné.—Mais elle est partie. Non, elle recommence.</p> +<p>ARIEL <i>chante</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,</p> +<p>Ses os sont changés en corail;</p> +<p>Ses yeux sont devenus deux perles;</p> +<p>Rien de lui ne s'est flétri.</p> +<p>Mais tout a subi dans la mer un changement</p> +<p>En quelque chose de riche et de rare.</p> +<p>D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.</p> +<p>Écoutez, je les entends: ding dong, glas.</p> +</div> +</div> +<p>REFRAIN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ding dong.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce +n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre +la terre. Je l'entends maintenant au-dessus de ma tête.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Miranda</i>.—Relève les rideaux frangés de +tes yeux; et, dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas?</p> +<p>MIRANDA.—Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme +il regarde autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien +noble. Mais c'est un esprit.</p> +<p>PROSPERO.—Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des +sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu +vois s'est trouvé dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri +par la douleur (ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une +charmante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans +l'île pour les trouver.</p> +<p>MIRANDA.—Je pourrais bien le nommer un objet divin, car +jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>. Les choses vont au gré de ma volonté. +Esprit, charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta +récompense.</p> +<p>FERDINAND.—Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces +chants!—Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si +vous habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque +utile instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma +première requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que +vous m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille +de la terre<sup>4</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 4:</b> +<p><i>If you be made or no</i>. (Si vous êtes ou non un être +créé.)</p> +<p>Miranda répond:</p> +<p><i>Not wonder, sir; But certainly a maid</i>. (Pas une +merveille, Seigneur; mais certainement une fille.)</p> +<p>Il y a ici équivoque entre <i>made</i> et <i>maid</i>, qui se +prononcent de même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est +une véritable erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de +son caractère: on a été obligé, pour en conserver l'effet, de +s'écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.</p> +</blockquote> +<p>MIRANDA.—Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais +pour fille, bien certainement je le suis.</p> +<p>FERDINAND.—Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux +qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.</p> +<p>PROSPERO.—Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi +de Naples t'entendait?</p> +<p>FERDINAND.—Ce que je suis maintenant, un être isolé qui +s'étonne de t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend +et c'est parce qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le +roi de Naples, moi qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est +point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti +dans les flots.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! miséricorde!</p> +<p>FERDINAND.—Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc +de Milan et son brave fils tous deux ensemble.</p> +<p>PROSPERO.—Le duc de Milan et sa plus noble fille +pourraient te démentir s'il était à propos de le faire en ce +moment.—(<i>A part</i>.) Dès la première vue ils ont échangé +leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta +liberté.—(<i>Haut</i>.) Un mot, mon seigneur: je crains que +vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.</p> +<p>MIRANDA.—Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est +là le troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour +qui j'aie soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du +même côté que moi!</p> +<p>FERDINAND.—Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur +soit encore libre, je vous ferai reine de Naples.</p> +<p>PROSPERO.—Doucement, jeune homme: un mot encore. (<i>A +part</i>.) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que +je rende difficile cette affaire si prompte, de peur que si les +fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n'en paraisse +léger.—Un mot de plus. Je t'ordonne de me suivre: tu usurpes +ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit dans cette +île comme un espion pour m'en dépouiller, moi qui en suis le +maître.</p> +<p>FERDINAND.—Non, comme il est vrai que je suis un +homme.</p> +<p>MIRANDA.—Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable +temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de +bien s'efforceront de demeurer avec lui.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Suis-moi.—Vous, ne me +parlez pas pour lui; c'est un traître.—Viens, j'attacherai +d'une même chaîne tes pieds et ton cou: tu boiras l'eau de la mer, +et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives, les +racines desséchées, et les cosses où a été renfermé le gland. +Suis-moi.</p> +<p>FERDINAND.—Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus +puissant que moi, je résisterai à un pareil traitement.</p> +<p>(Il tire son épée.)</p> +<p>MIRANDA.—O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop +d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.</p> +<p>PROSPERO.—Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de +gouverneur!—Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui +n'oses frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime! +Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette +baguette, et faire tomber ton épée.</p> +<p>MIRANDA.—Mon père, je vous conjure.</p> +<p>PROSPERO.—Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes +vêtements.</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, ayez pitié.... Je serai sa caution.</p> +<p>PROSPERO.—Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te +réprimander, si ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la +défense d'un imposteur!—Paix.—Tu t'imagines qu'il n'y a +pas au monde de figures pareilles à la sienne; tu n'as vu que +Caliban et lui. Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart +des hommes, ils sont des anges auprès de lui.</p> +<p>MIRANDA.—Mes affections sont donc des plus humbles: je +n'ai point l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Allons, obéis. Tes nerfs +sont retombés dans leur enfance; ils ne possèdent aucune +vigueur.</p> +<p>FERDINAND.—En effet; mes forces sont toutes enchaînées +comme dans un songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je +sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par +qui je me vois subjugué, me seraient des peines légères, si, +seulement une fois par jour, je pouvais au travers de ma prison +voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les +autres parties de la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans +une telle prison.</p> +<p>PROSPERO.—L'ouvrage marche.—Avance.—Tu as bien +travaillé, mon joli Ariel. (<i>A Ferdinand et à Miranda</i>.) +Suivez-moi. (<i>A Ariel</i>.) Écoute ce qu'il faut que tu me fasses +encore.</p> +<p>MIRANDA.—Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un +meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que +vous venez d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.</p> +<p>PROSPERO.—Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais +exécute de point en point mes ordres.</p> +<p>ARIEL.—A la lettre.</p> +<p>PROSPERO.—Allons, suivez-moi.—Ne me parle pas pour +lui.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<h2>DEUXIÈME ACTE</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, +FRANCISCO ET PLUSIEURS AUTRES.</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous +avez, nous avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé +est bien au delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre +tristesse est une chose commune: tous les jours la femme de quelque +marin, le patron de quelque navire marchand, et le négociant +lui-même, ont de semblables motifs de chagrin. Mais sur des +millions d'individus, il y en a bien peu qui aient comme nous à +raconter un miracle: c'en est un que de nous voir sauvés. Ainsi, +mon bon seigneur, mettez sagement en balance nos chagrins et nos +motifs de consolation.</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il prend goût à la consolation comme à une +soupe froide.</p> +<p>ANTONIO.—Il ne sera pas si aisément débarrassé du +consolateur.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son +esprit; elle va sonner tout à l'heure.</p> +<p>GONZALO.—Seigneur.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Une.... Parlez donc.</p> +<p>GONZALO.—Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin, +tout ce qui se présente apporte à celui qui le nourrit....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Un dollar.</p> +<p>GONZALO.—Tout lui apporte une douleur<sup>5</sup>, en +effet. Vous avez parlé plus juste que vous ne croyez.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 5:</b> +<p><i>Dollar</i>, <i>dolour</i>, ont, en anglais, à peu près la +même prononciation.</p> +</blockquote> +<p>SÉBASTIEN.—Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je +ne l'espérais.</p> +<p>GONZALO.—Donc, mon seigneur....</p> +<p>ANTONIO.—Fi! qu'il est prodigue de sa langue!</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi.</p> +<p>GONZALO.—Bien, j'ai fini; mais cependant....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Cependant il continuera de parler.</p> +<p>ANTONIO.—Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le +premier.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Va pour le vieux coq.</p> +<p>ANTONIO.—Pour le jeune coq.</p> +<p>SÉBASTIEN.—C'est dit. L'enjeu?</p> +<p>ANTONIO.—Un éclat de rire.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tope!</p> +<p>ADRIAN.—Quoique cette île semble déserte....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ah! ah! ah!</p> +<p>ANTONIO.—Allons, vous avez payé<sup>6</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 6:</b> +<p><i>You've paid</i>: Dans l'ancienne édition, <i>You're paid</i>, +corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone +paraît assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne +peut, je crois, laisser aucun doute. On a parié un <i>éclat de +rire</i>; Sébastien, qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend +sur le fait et lui dit: <i>Vous avez payé</i>. Cela est d'un genre +de plaisanterie tout à fait conforme au reste de l'entretien de ces +deux personnages.</p> +</blockquote> +<p>ADRIAN.—Inhabitable et presque inaccessible....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Cependant....</p> +<p>ADRIAN.—Cependant....</p> +<p>ANTONIO.—Cela ne pouvait pas manquer.</p> +<p>ADRIAN.—Il faut qu'elle jouisse d'une +température<sup>7</sup> subtile, moelleuse et délicate.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 7:</b> +<p>Dans l'anglais, <i>temperance</i>. Il a été impossible, dans la +traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire +allusion à quelque allégorie de la tempérance.</p> +</blockquote> +<p>ANTONIO.—La tempérance était une délicate donzelle.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, et subtile, comme il l'a dit +très-savamment.</p> +<p>ADRIAN.—L'air souffle sur nous le plus doucement du +monde.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, comme s'il avait des poumons, et des +poumons gâtés.</p> +<p>ANTONIO.—Ou s'il était parfumé par un marais.</p> +<p>GONZALO.—Tout ici semble favorable à la vie.</p> +<p>ANTONIO.—Oui, sauf les moyens de vivre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère.</p> +<p>GONZALO.—Comme l'herbe ici paraît abondante et verte! +comme elle est verte!</p> +<p>ANTONIO.—Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Avec un soupçon de vert.</p> +<p>ANTONIO.—Il ne se trompe pas de beaucoup.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Non, seulement du tout au tout.</p> +<p>GONZALO.—Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et +cela est presque hors de toute croyance....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Comme beaucoup de merveilles attestées.</p> +<p>GONZALO.—C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont +été dans la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur +éclat; ils ont été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.</p> +<p>ANTONIO.—Si une de ses poches pouvait parler, ne +dirait-elle pas qu'il ment?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, ou bien elle empocherait très-faussement +son récit.</p> +<p>GONZALO.—Je crois que nos vêtements sont aussi frais +maintenant que quand nous les portâmes pour la première fois en +Afrique, au mariage de la fille du roi, la belle Claribel, avec le +roi de Tunis.</p> +<p>SÉBASTIEN.—C'était un beau mariage, et le retour nous a +bien réussi.</p> +<p>ADRIAN.—Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable +reine.</p> +<p>GONZALO.—Non, depuis le temps de la veuve Didon.</p> +<p>ANTONIO.—La veuve! le diable l'emporte! à quel propos +cette veuve? la veuve Didon!</p> +<p>SÉBASTIEN.—Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf +Énée? comme vous prenez cela, bon Dieu!</p> +<p>ADRIAN.—La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait +apprendre cela: elle était de Carthage et non de Tunis.</p> +<p>GONZALO.—Cette Tunis, seigneur, était autrefois +Carthage.</p> +<p>ADRIAN.—Carthage?</p> +<p>GONZALO.—Je vous l'assure, Carthage.</p> +<p>ANTONIO.—Ses paroles sont plus puissantes que la harpe +miraculeuse.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il a élevé non-seulement les murailles, mais +les maisons.</p> +<p>ANTONIO.—Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne +aisé maintenant?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez +lui dans sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme.</p> +<p>ANTONIO.—Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera +pousser d'autres îles.</p> +<p>GONZALO.—Oui?</p> +<p>ANTONIO.—Pourquoi pas, avec le temps?</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui +semblent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de +votre fille, la reine actuelle.</p> +<p>ANTONIO.—Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais +vue.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.</p> +<p>GONZALO.—N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi +frais que la première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque +sorte....</p> +<p>ANTONIO.—Il a longtemps cherché pour pêcher ce <i>en +quelque sorte</i>.</p> +<p>GONZALO.—Quand je l'ai porté au mariage de votre +fille.</p> +<p>ALONZO.—Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la +révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma +fille dans ce pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est +perdu, et selon moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est +de l'Italie, je ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes +États de Naples et de Milan, quel horrible poisson aura fait de toi +son repas?</p> +<p>FRANCISCO.—Seigneur, il se peut que votre fils soit +vivant. Je l'ai vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur +dos: il faisait route à travers les eaux, rejetant des deux côtés +les ondes en furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui +venaient à sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus +des flots en tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups +vigoureux vers le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les +eaux, semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute +point qu'il ne soit arrivé vivant à terre.</p> +<p>ALONZO.—Non, non, il a quitté ce monde.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Seigneur, c'est vous-même que vous devez +remercier de cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de +votre fille le bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la +sacrifier à un Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de +vos yeux, qui ont bien sujet de mouiller de larmes un tel +regret.</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous +vous avons importuné de toutes les manières; et cette fille +charmante elle-même balança entre son aversion et l'obéissance, +après quoi elle finit par plier la tête au joug. Nous avons, je le +crains bien, perdu votre fils pour toujours: Naples et Milan vont +avoir, par suite de cette affaire, plus de veuves que nous ne +ramenons d'hommes pour les consoler: la faute en est à vous +seul.</p> +<p>ALONZO.—Et aussi la perte la plus chère.</p> +<p>GONZALO.—Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un +peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la +plaie, lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Fort bien dit.</p> +<p>ANTONIO.—Et de la manière la plus chirurgicale.</p> +<p>GONZALO, <i>au roi</i>.—Mon bon seigneur, il fait mauvais +temps pour nous dès que votre front se couvre de nuages.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Mauvais temps?</p> +<p>ANTONIO.—Très-mauvais.</p> +<p>GONZALO.—Si j'étais chargé de planter cette île, mon +seigneur....</p> +<p>ANTONIO.—Il y sèmerait des orties.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Avec des ronces et des mauves.</p> +<p>GONZALO.—Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je +ferais?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute +de vin.</p> +<p>GONZALO.—Je voudrais que dans ma république tout se fît à +l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune +espèce de trafic; on n'y entendrait point parler de magistrats; les +procès, l'écriture, n'y seraient point connus; les serviteurs, les +richesses, la pauvreté, y seraient des choses hors d'usage; point +de contrats, d'héritages, de limites, de labourage; je n'y voudrais +ni métal, ni blé, ni vin, ni huile; nul travail; tous les hommes +seraient oisifs et les femmes aussi, mais elles seraient innocentes +et pures; point de souveraineté....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Et cependant il voudrait en être le roi.</p> +<p>ANTONIO.—La fin de sa république en a oublié le +commencement.</p> +<p>GONZALO.—La nature y produirait tout en commun, sans peine +ni labeur. Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni +épée, ni pique, ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de +torture. Mais la nature, d'elle-même, par sa propre force, +produirait tout à foison, tout en abondance, pour nourrir mon +peuple innocent.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Pas de mariage parmi ses sujets?</p> +<p>ANTONIO.—Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et +des fripons.</p> +<p>GONZALO.—Je voudrais gouverner dans une telle perfection, +seigneur, que mon règne surpassât l'âge d'or.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Dieu conserve Sa Majesté!</p> +<p>ANTONIO.—Longue vie à Gonzalo!</p> +<p>GONZALO.—Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur?</p> +<p>ALONZO.—Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent +rien.</p> +<p>GONZALO.—Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai +fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui +ont les poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude +constante est de rire de rien.</p> +<p>ANTONIO.—C'est de vous que nous avons ri.</p> +<p>GONZALO.—De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce +genre de bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera +toujours rire de rien.</p> +<p>ANTONIO.—Quel coup il nous a porté là!</p> +<p>SÉBASTIEN.—S'il n'était pas tombé tout à plat.</p> +<p>GONZALO.—Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe; +vous seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y +demeurait cinq semaines sans changer.</p> +<p>(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et +lente.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui certainement, et alors nous ferions la +chasse aux chauves-souris.</p> +<p>ANTONIO.—Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.</p> +<p>GONZALO.—Non, sur ma parole, je ne compromets pas si +légèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour +m'endormir? car déjà je me sens appesanti.</p> +<p>ANTONIO.—Allons, dormez et écoutez-nous.</p> +<p>(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.)</p> +<p>ALONZO.—Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux +pussent, en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens +disposés au sommeil.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le +repoussez pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, +c'est un consolateur.</p> +<p>ANTONIO.—Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde +auprès de votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous +veillerons à votre sûreté.</p> +<p>ALONZO.—Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.</p> +<p>(Il s'endort.—Ariel sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux +tous?</p> +<p>ANTONIO.—C'est une propriété du climat.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se +fermer? Je ne me sens point disposé au sommeil.</p> +<p>ANTONIO.—Ni moi; mes esprits sont en mouvement.—Ils +sont tous tombés comme d'un commun accord; ils ont été abattus +comme par un même coup de tonnerre.—Quel pouvoir est en nos +mains, digne Sébastien! oh quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage, +et cependant il me semble que je vois sur ton visage ce que tu +pourrais être. L'occasion te parle, et, dans la vivacité de mon +imagination, je vois une couronne tomber sur ta tête.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quoi! es-tu éveillé?</p> +<p>ANTONIO.—Ne m'entendez-vous pas parler?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles +d'un homme endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me +disais-tu? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux tout +grands ouverts, debout, parlant, marchant, et cependant si +profondément endormi.</p> +<p>ANTONIO.—Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou +plutôt mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont +un sens.</p> +<p>ANTONIO.—Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de +l'être: vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce que +je vous dis; y faire attention, c'est vous tripler vous-même.</p> +<p>SÉBASTIEN.—A la bonne heure! mais je suis une eau +stagnante.</p> +<p>ANTONIO.—Je vous apprendrai à monter comme le flux.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Charge-toi de le faire, car une indolence +héréditaire me dispose au reflux.</p> +<p>ANTONIO.—O si vous saviez seulement combien ce projet vous +est cher au moment même où vous vous en moquez! combien vous y +entrez de plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont +si souvent entraînés tout près du fond par leur crainte et leur +indolence même.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton +regard, de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de +toi, et un enfantement qui te presse et te travaille.</p> +<p>ANTONIO.—Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce +gentilhomme au faible souvenir, et qui une fois enterré sera +d'aussi petite mémoire, ait presque persuadé au roi (car il est +possédé d'un esprit de persuasion) que son fils est vivant, il est +aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que +celui qui dort ici puisse nager.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas +noyé.</p> +<p>ANTONIO.—O que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une +grande espérance! Point d'espérance de ce côté, c'est de l'autre +une espérance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-même ne peut +percer au delà, et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous +demeurer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il n'est plus de ce monde.</p> +<p>ANTONIO.—Maintenant, dites-moi, quel est l'héritier le +plus proche du royaume de Naples?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Claribel.</p> +<p>ANTONIO.—Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix +lieues par delà la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de +nouvelles de Naples, à moins que le soleil ne fasse office de poste +(car l'homme de la lune est trop lent), avant que les mentons +nouveau-nés ne soient durcis et devenus propres au rasoir? elle, à +cause de qui nous avons été tous engloutis par la mer, bien qu'elle +en ait rejeté quelques-uns, et que nous soyons par là destinés à +exécuter une action dont ce qui vient d'arriver n'est que le +prologue? Pour ce qui doit suivre, vous et moi en sommes +chargés.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quelles balivernes me contez-vous là? Que +voulez-vous dire? Il est vrai que la fille de mon frère est reine +de Tunis, et qu'elle est aussi l'héritière de Naples: entre ces +deux régions il y a quelque distance.</p> +<p>ANTONIO.—Une distance dont chaque coudée semble s'écrier: +«Comment cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner +à Naples?» Garde Claribel, Tunis, et laisse Sébastien se réveiller! +Dites, si ce qui vient de les saisir était la mort, eh bien! ils +n'en seraient pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des +gens capables de gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort; +des courtisans qui sauront bavarder aussi longuement, aussi +inutilement que ce Gonzalo; moi-même je pourrais faire un choucas +aussi profondément babillard. Oh! si vous portiez en vous l'esprit +qui est en moi, quel sommeil serait celui-ci pour votre élévation! +Me comprenez-vous?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je crois vous comprendre.</p> +<p>ANTONIO.—Et comment la joie de votre coeur +accueille-t-elle votre bonne fortune?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je me rappelle que vous avez supplanté votre +frère Prospero.</p> +<p>ANTONIO.—Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits, +et de bien meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère +étaient mes compagnons alors; ce sont mes gens maintenant.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Mais votre conscience?</p> +<p>ANTONIO.—Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il? Si c'était +une engelure à mon talon, elle me forcerait à garder mes +pantoufles; mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt +consciences fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles +peuvent se candir et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère +couché là, et s'il était ce qu'il paraît être en ce moment, +c'est-à-dire mort, il ne vaudrait pas mieux que la terre sur +laquelle il est couché. Moi, avec cette épée obéissante, rien que +trois pouces de lame, je le mets au lit pour jamais; tandis que +vous, de la même manière, vous faites cligner l'oeil pour +l'éternité à ce vieux rogaton, ce sire Prudence qu'ainsi nous +n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux autres, ils +prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat lappe du +lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons fixé +un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ta destinée, cher ami, me servira d'exemple: +comme tu gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton épée: un +seul coup va t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour +roi moi qui t'aimerai.</p> +<p>ANTONIO.—Tirons ensemble nos épées; et quand je lèverai +mon bras en arrière, faites-en autant pour frapper aussitôt +Gonzalo.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oh! un mot encore.</p> +<p>(Ils se parlent bas.)</p> +<p>(Musique.—Ariel rentre invisible.)</p> +<p>ARIEL.—Mon maître prévoit par son art le danger que +courent ces hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver +la vie, car autrement son projet est mort.</p> +<p>(Il chante à l'oreille de Gonzalo.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Tandis que vous dormez ici en ronflant,</p> +<p>La conspiration à l'oeil ouvert</p> +<p>Choisit son moment.</p> +<p>Si vous attachez quelque prix à la vie,</p> +<p>Secouez le sommeil et prenez garde.</p> +<p>Réveillez-vous, réveillez-vous.</p> +</div> +</div> +<p>ANTONIO.—Maintenant frappons tous deux à la fois.</p> +<p>GONZALO <i>s'éveille et s'écrie</i>.—A nous, anges +gardiens, sauvez le roi!</p> +<p>(Ils s'éveillent)</p> +<p>ALONZO.—Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous êtes +réveillés! pourquoi vos épées nues? pourquoi ces regards +effroyables?</p> +<p>GONZALO.—De quoi s'agit-il?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tandis que nous veillions ici à la sûreté de +votre sommeil, nous avons entendu tout à coup un bruit sourd de +rugissements comme de taureaux, ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il +pas réveillés? il a frappé mon oreille de la manière la plus +terrible.</p> +<p>ALONZO.—Je n'ai rien entendu.</p> +<p>ANTONIO.—Oh! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille +d'un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les +rugissements d'un troupeau de lions.</p> +<p>ALONZO.—L'avez-vous entendu, Gonzalo?</p> +<p>GONZALO.—Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure, +un étrange murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur, +et j'ai crié. Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées +nues. Un bruit s'est fait entendre, c'est la vérité: il sera bon de +nous tenir sur nos gardes; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos +épées.</p> +<p>ALONZO.—Partons d'ici, et continuons à chercher mon pauvre +fils.</p> +<p>GONZALO.—Que le ciel le garde de ces monstres, car +sûrement il est dans cette île!</p> +<p>ALONZO.—Partons.</p> +<p>ARIEL, <i>à part</i>.—Prospero, mon maître, saura ce que +je viens de faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger à la +recherche de ton fils.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre.)</p> +<p>CALIBAN <i>entre avec une charge de bois</i>.</p> +<p>CALIBAN.—Que tous les venins que le soleil pompe des eaux +croupies, des marais et des fondrières retombent sur Prospero, et +ne laissent pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits +m'entendent, et pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils +ne viendront pas sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs +figures de lutins, me tremper dans la mare, ou, luisants comme des +brandons de feu, m'égarer la nuit loin de ma route: mais pour +chaque vétille il les lâche sur moi; tantôt en forme de singes qui +me font la moue, me grincent des dents, et me mordent ensuite; +tantôt ce sont des hérissons qui viennent se rouler sur le chemin +où je marche pieds nus, et dressent leurs piquants au moment où je +pose mon pied. Quelquefois je me sens enlacé par des serpents qui +de leur langue fourchue sifflent sur moi jusqu'à me rendre +fou.—(<i>Trinculo parait</i>.) Ah oui..... oh!—Voici un +de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent +à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne +prendra pas garde à moi.</p> +<p>TRINCULO.—Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour +se mettre à l'abri des injures du temps, et voilà un nouvel orage +qui s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir +là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre +sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantôt, je ne sais où cacher +ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins +seaux.—Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou +vif?—Un poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux +poisson.—Quelque chose comme cela, et pas du plus frais, un +cabillaud.—Un étrange poisson! Si j'étais en Angleterre +maintenant, comme j'y ai été une fois, et que j'eusse seulement ce +poisson en peinture, il n'y aurait pas de badaud endimanché qui ne +donnât une pièce d'argent pour le voir. C'est là que ce monstre +ferait un homme riche: chaque bête singulière y fait un homme +riche; tandis qu'ils refuseront une obole pour assister un mendiant +boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir un Indien +mort.—Hé! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires +ressemblent à des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse +là ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là +un poisson, mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura +frappé.—(<i>Il tonne</i>.) Hélas! voilà la tempête revenue. +Mon meilleur parti est de me blottir sous son manteau; je ne vois +point d'autre abri autour de moi. Le malheur fait trouver à l'homme +d'étranges compagnons de lit.—Allons, je veux me gîter ici +jusqu'à ce que la queue de l'orage soit passée.</p> +<p>(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la +main.)</p> +<p>STEPHANO.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je n'irai plus à la mer, à la mer.</p> +<p>Je veux mourir ici à terre.</p> +</div> +</div> +<p>C'est une piètre chanson à chanter aux funérailles d'un homme. +Bien, bien, voici qui me réconforte.</p> +<p>(Il boit.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Le maître, le balayeur, le bosseman et moi,</p> +<p>Le canonnier et son compagnon,</p> +<p>Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite;</p> +<p>Mais aucun de nous ne se souciait de Kate,</p> +<p>Car elle avait un aiguillon à la langue,</p> +<p>Et criait au marinier: <i>Va te faire pendre</i>!</p> +<p>Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron:</p> +<p>Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui +démangeait.</p> +<p>Allons à la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre!</p> +</div> +</div> +<p>C'est aussi une piètre chanson. Mais voici qui me +réconforte.</p> +<p>(Il boit.)</p> +<p>CALIBAN.—Ne me tourmente point. Oh!</p> +<p>STEPHANO.—Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce +pays? Vous accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour +nous faire niche? Je ne suis pas réchappé de l'eau pour avoir peur +ici de vos quatre jambes? car il a été dit: L'homme le plus homme +qui ait jamais cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, +et on le dira ainsi tant que l'air entrera par les narines de +Stephano.</p> +<p>CALIBAN.—L'esprit me tourmente. Oh!</p> +<p>STEPHANO.—C'est là quelque monstre de l'île, avec quatre +jambes. Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable +peut-il avoir appris notre langue? Ne fût-ce que pour cela, je veux +lui donner quelque secours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, +et lui faire gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de +quelque empereur que ce soit qui ait jamais marché sur cuir de +boeuf.</p> +<p>CALIBAN.—Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai +mon bois plus vite à la maison.</p> +<p>STEPHANO.—Le voilà dans son accès maintenant! il n'est pas +des plus sensés dans ce qu'il dit. Il tâtera de ma bouteille: s'il +n'a jamais encore goûté de vin, il ne s'en faudra guère que cela ne +guérisse son accès. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser, +je n'en demanderai jamais trop cher: il défrayera le maître qui +l'aura, et comme il faut.</p> +<p>CALIBAN.—Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela +viendra bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment +Prospero agit sur toi.</p> +<p>STEPHANO, <i>à Caliban</i>.—Allons, venez; voici qui vous +donnera la parole, chat<sup>8</sup>. Ouvrez la bouche; je peux dire +que cela secouera votre tremblement, et comme il faut. (<i>Caliban +boit avec plaisir</i>.) Vous ne connaissez pas celui qui est ici +votre ami. Allons, ouvrez encore vos mâchoires.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 8:</b> +<p>Allusion au vieux dicton anglais: <i>Ce vin est si bon qu'il +ferait parler un chat</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait +être.... Mais il est noyé. Ce sont des diables. O défendez-moi!</p> +<p>STEPHANO.—Quatre jambes et deux voix! un monstre tout à +fait mignon; sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de +son ami, sa voix de derrière pour tenir de mauvais discours et +dénigrer. Si tout le vin de mon broc suffit pour le rétablir, je +veux médicamenter sa fièvre. Allons, ainsi soit-il! Je vais en +verser un peu dans ton autre bouche.</p> +<p>TRINCULO.—Stephano?</p> +<p>STEPHANO.—Comment, ton autre voix +m'appelle?—Miséricorde! Miséricorde! ce n'est pas un monstre, +c'est un diable. Laissons-le là, je n'ai pas une longue cuiller, +moi<sup>9</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 9:</b> +<p>Allusion au proverbe écossais: <i>Qui fait manger le diable a +besoin d'une longue cuiller</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, +parle-moi. Je suis Trinculo;—ne sois pas effrayé,—ton +bon ami Trinculo.</p> +<p>STEPHANO.—Si tu es Trinculo, sors de là, je vais te tirer +par les jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à +Trinculo, ce sont celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même: +comment es-tu devenu le siège de ce veau de lune<sup>10</sup>? +Rend-il des Trinculos?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 10:</b> +<p>Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à +l'influence de la lune.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Je l'ai cru tué d'un coup de tonnerre. Mais +n'es-tu donc pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es +pas noyé. L'orage a-t-il crevé tout à fait? Moi, dans la peur de +l'orage, je me suis caché sous le manteau de ce veau de la lune +mort.—Es-tu bien vivant, Stephano? O Stephano? deux +Napolitains de réchappés!</p> +<p>STEPHANO.—Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon +estomac n'est pas bien ferme.</p> +<p>CALIBAN.—Ce sont là deux beaux objets, si ce ne sont pas +des lutins. Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une +liqueur céleste: je veux me mettre à genoux devant lui.</p> +<p>STEPHANO.—Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici? +dis-le moi par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici? +Moi, je me suis sauvé sur un tonneau de vin de Canarie que les +matelots avaient roulé à grand' peine hors du navire. J'en jure par +cette bouteille que j'ai faite de mes propres mains, avec l'écorce +d'un arbre, depuis que j'ai été jeté sur le rivage.</p> +<p>CALIBAN.—Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton +fidèle sujet, car ta liqueur ne vient pas de la terre.</p> +<p>STEPHANO.—Allons, jure: comment t'es-tu sauvé?</p> +<p>TRINCULO.—J'ai nagé jusqu'au rivage, mon ami, comme un +canard. Je nage comme un canard; j'en jurerai.</p> +<p>STEPHANO.—Tiens, baise le livre.—Cependant tu ne +peux nager comme un canard, car tu es fait comme une oie.</p> +<p>TRINCULO.—O Stephano, as-tu encore de ceci?</p> +<p>STEPHANO.—La futaille entière, mon ami; mon cellier est +dans un rocher au bord de la mer: c'est là que j'ai caché mon +vin.—Eh bien! maintenant, veau de lune, comment va ta +fièvre?</p> +<p>CALIBAN.—N'es-tu pas tombé du ciel?</p> +<p>STEPHANO.—Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps +l'homme qu'on voyait dans la lune.</p> +<p>CALIBAN.—Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma maîtresse t'a +montré à moi, toi, ton chien et ton buisson.</p> +<p>STEPHANO.—Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure +je le remplirai de nouveau. Jure.</p> +<p>TRINCULO.—Par cette bonne lumière, voilà un sot monstre! +moi, avoir peur de lui! un imbécile de monstre! l'homme de la lune! +un pauvre monstre bien crédule!—C'est boire net, monstre, sur +ma parole.</p> +<p>CALIBAN, <i>à Stephano</i>.—Je veux te montrer dans l'île +chaque pouce de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en +prie, sois mon dieu.</p> +<p>TRINCULO.—Par cette clarté, le plus perfide et le plus +ivrogne des monstres!—Quand son dieu sera endormi, il lui +volera sa bouteille.</p> +<p>CALIBAN.—Je baiserai ton pied; je jurerai d'être ton +sujet.</p> +<p>STEPHANO.—Eh bien! approche; à terre, et jure.</p> +<p>TRINCULO.—J'en mourrai à force de rire de ce monstre à +tête de chien. Un monstre dégoûtant! je me sentirais en goût de le +battre....</p> +<p>STEPHANO.—Allons, baise.</p> +<p>TRINCULO.—.... Si ce n'était que ce pauvre monstre est +ivre. C'est un abominable monstre!</p> +<p>CALIBAN.—Je te conduirai aux meilleures sources, je te +cueillerai des baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois +à ta suffisance. La peste étreigne le tyran que je sers! je ne lui +porterai plus de fagots; mais c'est toi que je servirai, homme +merveilleux.</p> +<p>TRINCULO.—Un monstre bien ridicule, de faire une merveille +d'un pauvre ivrogne!</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, laisse-moi te mener à l'endroit où +croissent les pommes sauvages: de mes longs ongles je déterrerai +des truffes; je te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à +prendre au piège le singe agile; je te conduirai à l'endroit où +sont les bosquets de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du +rocher de jeunes pingouins. Veux-tu venir avec moi?</p> +<p>STEPHANO.—J'y consens; marche devant nous sans babiller +davantage.—Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie +étant noyés, nous héritons de tout ici.—(<i>A Caliban</i>.) +Viens, porte ma bouteille.—Camarade Trinculo, nous allons +tout à l'heure la remplir de nouveau.</p> +<p>CALIBAN <i>chante comme un ivrogne</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Adieu, mon maître; adieu, adieu.</p> +</div> +</div> +<p>TRINCULO.—Monstre hurlant! ivrogne de monstre!</p> +<p>CALIBAN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;</p> +<p>Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le +feu.</p> +<p>Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,</p> +<p>Ban, ban, Ca.... Caliban</p> +<p>A un autre maître, devient un autre homme.</p> +</div> +</div> +<p>Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la +joie! liberté!</p> +<p>STEPHANO.—Le brave monstre! Allons, conduis-nous.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h2>TROISIÈME ACTE</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la caverne de Prospero.)</p> +<p>FERDINAND <i>paraît chargé d'un morceau de bois</i>.</p> +<p>Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent +fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on +peut supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent +avoir un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait +pour moi aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse +que je sers ranime ce qui est mort et change mes travaux en +plaisir. Oh! elle est dix fois plus aimable que son père n'est +rude, et il est tout composé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige +à transporter quelques milliers de ces morceaux de bois et à les +mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure quand elle me voit +travailler, et dit que jamais si basse besogne ne fut faite par de +telles mains. Je m'oublie; mais ces douces pensées me +rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins +surchargé.</p> +<p>(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.)</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si +fort: je voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous +faut entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand +il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le +fort de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à +craindre qu'il vienne avant trois heures d'ici.</p> +<p>FERDINAND.—O ma chère maîtresse, le soleil sera couché +avant que j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de +remplir.</p> +<p>MIRANDA.—Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps +je vais porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le +porterai au tas.</p> +<p>FERDINAND.—Non, précieuse créature, j'aimerais mieux +rompre mes muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous +abaisser, tandis que je resterais là oisif.</p> +<p>MIRANDA.—Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous, +et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à +l'ouvrage, et le vôtre y répugne.</p> +<p>PROSPERO.—Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette +visite en est la preuve.</p> +<p>MIRANDA.—Vous avez l'air fatigué.</p> +<p>FERDINAND.—Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près +de moi, l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en +conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est +votre nom?</p> +<p>MIRANDA.—Miranda. O mon père, en le disant, je viens de +désobéir à vos ordres.</p> +<p>FERDINAND.—Charmante Miranda! objet en effet de la plus +haute admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde! +j'ai regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus +d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop +prompte à les écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités +diverses, mais jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut +vint s'opposer à l'effet de la plus noble grâce et la faire +disparaître. Mais vous, vous si parfaite, si supérieure à toutes, +vous avez été créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque +créature.</p> +<p>MIRANDA.—Je ne connais personne de mon sexe: je ne me +rappelle aucun visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans +mon miroir, et je n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que +vous, mon doux ami, et mon cher père. Je ne sais pas comment sont +les traits hors de cette île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau +de ma dot, je ne pourrais souhaiter dans le monde d'autre compagnon +que vous, et l'imagination ne saurait rêver d'autre forme à aimer +que la vôtre. Mais je babille un peu trop follement, et j'oublie en +le faisant les leçons de mon père.</p> +<p>FERDINAND.—Je suis prince par ma condition, Miranda; je +crois même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je +ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à +endurer sur ma bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. +Écoutez parler mon âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a +volé à votre service; voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour +l'amour de vous que je suis ce bûcheron si patient.</p> +<p>MIRANDA.—M'aimez-vous?</p> +<p>FERDINAND.—O ciel! O terre! rendez témoignage de cette +parole, et si je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je +déclare; si mes discours sont trompeurs, convertissez en revers +tout ce qui m'est présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise, +vous honore bien au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas +vous.</p> +<p>MIRANDA.—Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne +de la joie.</p> +<p>PROSPERO.—Belle rencontre de deux affections des plus +rares! Ciel, verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre +eux!</p> +<p>FERDINAND.—Pourquoi pleurez-vous?</p> +<p>MIRANDA.—A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce +que je désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la +privation me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus +mon amour cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient +apparent. Loin de moi, timides artifices; inspire-moi, franche et +sainte innocence: je suis votre femme si vous voulez m'épouser; +sinon je mourrai fille et le coeur à vous. Vous pouvez me refuser +pour compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je serai votre +servante.</p> +<p>FERDINAND.—Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours +ainsi à vos pieds.</p> +<p>MIRANDA.—Vous serez donc mon mari?</p> +<p>FERDINAND.—Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave +l'est de la liberté. Voilà ma main.</p> +<p>MIRANDA.—Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. +Maintenant adieu, pour une demi-heure.</p> +<p>FERDINAND.—Dites mille! mille!</p> +<p>(Ferdinand et Miranda sortent.)</p> +<p>PROSPERO.—Je ne puis être heureux de ce qui se passe +autant qu'eux qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui +pût me donner plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut +qu'avant l'heure du souper j'aie fait encore bien des choses pour +l'accomplissement de ceci.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p>STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN <i>les suit tenant une +bouteille</i>.</p> +<p>STEPHANO.—Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à +sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme +et à l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.</p> +<p>TRINCULO.—Son laquais de monstre! la folie de cette île +les tient! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des +cinq nous en voilà trois; si les deux autres ont le cerveau timbré +comme nous, l'État chancelle.</p> +<p>STEPHANO.—Bois donc, laquais de monstre, quand je te +l'ordonne. Tu as tout à fait les yeux dans la tête.</p> +<p>TRINCULO.—Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un +monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.</p> +<p>STEPHANO.—Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans +le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq +lieues nord et sud avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il +fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.</p> +<p>TRINCULO.—Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est +pas bon à montrer comme enseigne<sup>11</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 11:</b> +<p>TRINCULO.—<i>Your lieutenant, if you list; he's no +standard</i>. <i>Standard</i> signifie <i>enseigne, modèle</i>: il +signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M. +Steevens croit que la plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier +sens du mot <i>standard</i>, et qu'il répond à Stephano que +Caliban, trop ivre pour se tenir sur ses pieds, ne peut être pris +pour un <i>standard</i>, <i>une chose qui se tient debout +(stands)</i>. On peut supposer aussi que Trinculo fait allusion à +la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris pour un +modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter +Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et +l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la +réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché +autant qu'on l'a pu du dernier.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le +monstre<sup>12</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 12:</b> +<p>Dans l'original, <i>Monsieur Monster</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Vous n'avancerez pas non plus, mais vous +demeurerez couchés comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni +l'autre.</p> +<p>STEPHANO.—Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es +un homme, veau de lune.</p> +<p>CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton +pied.—Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.</p> +<p>TRINCULO.—Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis +dans le cas de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, +a-t-on jamais fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant +de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux +mensonge, toi qui n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un +monstre?</p> +<p>CALIBAN.—Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu +dire, mon seigneur?</p> +<p>TRINCULO.—Mon seigneur, dit-il?—Qu'un monstre puisse +être si niais!</p> +<p>CALIBAN.—Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à +mourir.</p> +<p>STEPHANO.—Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne +langue. Si tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce +pauvre monstre est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on +l'insulte.</p> +<p>CALIBAN.—Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr +encore la prière que je t'ai faite?</p> +<p>STEPHANO.—Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je +resterai debout, et Trinculo aussi.</p> +<p>(Entre Ariel invisible.)</p> +<p>CALIBAN.—Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un +tyran, d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.</p> +<p>ARIEL.—Tu mens.</p> +<p>CALIBAN.—Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais +bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens +point.</p> +<p>STEPHANO.—Trinculo, si vous le troublez encore dans son +récit, par cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.</p> +<p>TRINCULO.—Quoi! je n'ai rien dit.</p> +<p>STEPHANO.—Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (<i>A +Caliban</i>.) Poursuis.</p> +<p>CALIBAN.—Je dis que par sortilège il a pris cette île; il +l'a prise sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, +car je sais bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est +pas....</p> +<p>STEPHANO.—Cela est très-certain.</p> +<p>CALIBAN.—Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te +servirai.</p> +<p>STEPHANO.—Mais comment en venir à bout? Peux-tu me +conduire à l'ennemi?</p> +<p>CALIBAN.—Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le +livrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou +dans la tête.</p> +<p>ARIEL.—Tu mens, tu ne le peux pas.</p> +<p>CALIBAN.—Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je +conjure ta Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre +cette bouteille: quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de +l'eau de mare, car je ne lui montrerai pas où sont les sources +vives.</p> +<p>STEPHANO.—Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage +au danger. Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets +ma clémence à la porte, et je fais de toi un hareng sec.</p> +<p>TRINCULO.—Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais +m'éloigner de vous.</p> +<p>STEPHANO.—N'as-tu pas dit qu'il mentait?</p> +<p>ARIEL.—Tu mens.</p> +<p>STEPHANO.—Oui? (<i>Il le bat</i>.) Prends ceci pour toi. +Si cela vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.</p> +<p>TRINCULO.—Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! +avez-vous perdu la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre +bouteille! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit +de votre monstre, et que le diable vous emporte les doigts!</p> +<p>CALIBAN.—Ha, ha, ha!</p> +<p>STEPHANO.—Maintenant continuez votre histoire.—Je +t'en prie, va-t'en plus loin.</p> +<p>CALIBAN.—Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, +moi.</p> +<p>STEPHANO.—Tiens-toi plus loin.—Allons, toi, +poursuis.</p> +<p>CALIBAN.—Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à +lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la +cervelle après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche +lui briser le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la +gorge avec un couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de +ses livres, car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un +seul esprit à ses ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement +que moi. Ne brûle que ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est +ainsi qu'il les nomme, dont il ornera sa maison quand il en aura +une: et surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré, c'est +la beauté de sa fille; lui-même il l'appelle incomparable. Jamais +je n'ai vu de femme que ma mère Sycorax et elle; mais elle +l'emporte autant sur Sycorax que le plus grand sur le plus +petit.</p> +<p>STEPHANO.—Est-ce donc un si beau brin de fille?</p> +<p>CALIBAN.—Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à +ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.</p> +<p>STEPHANO.—Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, +nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et +Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, +Trinculo?</p> +<p>TRINCULO.—Excellent.</p> +<p>STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir +battu; mais, tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête +qu'une bonne langue.</p> +<p>CALIBAN.—Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: +veux-tu l'exterminer alors?</p> +<p>STEPHANO.—Oui, sur mon honneur!</p> +<p>ARIEL.—Je dirai cela à mon maître.</p> +<p>CALIBAN.—Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. +Allons, soyons joyeux; voulez-vous chanter le canon<sup>13</sup> que +vous m'avez appris tout à l'heure?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 13:</b> +<p><i>Troll the catch</i>. L'un des commentateurs de Shakspeare, M. +Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il me +semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un +l'autre. <i>Troll</i> signifie <i>mouvoir circulairement, rouler, +tourner</i>, etc., <i>catch</i>, <i>un chant successif (sung in +succession)</i>; c'est là la définition du canon, sorte de figure +que l'Académie appelle <i>perpétuelle</i>, qu'on pourrait aussi +appeler circulaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel +des mêmes passages successivement répétés par un certain nombre de +personnes. Ce qui confirme cette explication, c'est que Stephano, +accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour chanter avec +lui, puis commence seul (<i>sings</i>), parce qu'en effet un canon, +toujours chanté par plusieurs voix, est nécessairement commencé par +une seule.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, +toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.</p> +<p>(Stephano chante.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et</p> +<p>moquons-nous d'eux;</p> +<p>La pensée est libre.</p> +</div> +</div> +<p>CALIBAN.—Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un +pipeau et s'accompagne d'un tambourin.)</p> +<p>STEPHANO.—Qu'est-ce que c'est que cette répétition?</p> +<p>TRINCULO.—C'est l'air de notre canon joué par la figure de +personne.<sup>14</sup></p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 14:</b> +<p>La figure de <i>no-body</i> (de personne) est une figure +ridicule, représentée quelquefois en Angleterre sur les +enseignes.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Si tu es homme, montre-toi sous ta propre +figure; si tu es le diable, prends celle que tu voudras.</p> +<p>TRINCULO.—Oh! pardonnez-moi mes péchés.</p> +<p>STEPHANO.—Qui meurt a payé toutes ses dettes.—Je te +défie... merci de nous!</p> +<p>CALIBAN.—As-tu peur?</p> +<p>STEPHANO.—Moi, monstre? Non.</p> +<p>CALIBAN.—N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de +sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de +mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément +autour de mes oreilles; quelquefois ce sont des voix telles que, si +je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient +dormir encore; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les +nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur +moi; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de +rêver encore.</p> +<p>STEPHANO.—Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma +musique pour rien.</p> +<p>CALIBAN.—Quand Prospero sera tué.</p> +<p>STEPHANO.—C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai +pas oublié ce que tu m'as conté.</p> +<p>TRINCULO.—Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons +notre besogne.</p> +<p>STEPHANO.—Guide-nous, monstre; nous te suivons.—Je +serais bien aise de voir ce tambourineur: il va bon train.</p> +<p>TRINCULO.—Viens-tu?—Je te suivrai, Stephano.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>SCÈNE III</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, +FRANCISCO ET AUTRES.</p> +<p>GONZALO.—Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, +seigneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que +nous avons parcouru là par tant de sentiers, droits ou tortueux. +J'en jure par votre patience, j'ai besoin de me reposer.</p> +<p>ALONZO.—Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens +moi-même la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. +Asseyez-vous et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon +espoir, et ne pas plus longtemps lui permettre de me flatter. Il +est noyé, celui après lequel nous errons ainsi, et la mer se rit de +ces vaines recherches que nous avons faites sur la terre. Soit, +qu'il repose en paix!</p> +<p>ANTONIO, <i>bas à Sébastien</i>.—Je suis bien aise qu'il +soit ainsi tout à fait sans espérance.—N'allez pas pour un +contretemps renoncer au projet que vous étiez résolu +d'exécuter.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Nous l'accomplirons à la première occasion +favorable.</p> +<p>ANTONIO.—Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont +par cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même +vigilance que lorsqu'ils sont frais et dispos.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, cette nuit; n'en parlons plus.</p> +<p>(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est +invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes +bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils +forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes +engageants, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils +disparaissant ensuite.)</p> +<p>ALONZO.—Quelle est cette harmonie? mes bons amis, +écoutons!</p> +<p>GONZALO.—Une musique d'une douceur merveilleuse.</p> +<p>ALONZO.—Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances +favorables. Quels étaient ces gens-là?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Des marionnettes vivantes. Maintenant je +croirai qu'il existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre +servant de trône au phénix, et qu'un phénix y règne encore +aujourd'hui.</p> +<p>ANTONIO.—Je crois à tout cela; et, si l'on refuse +d'ajouter foi à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. +Jamais les voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les +idiots les condamnent.</p> +<p>GONZALO.—Voudrait-on me croire si je racontais ceci à +Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, +car certainement c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des +formes monstrueuses, ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus +douces que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre +temps, je dirais presque chez aucun?</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—Honnête seigneur, tu as dit le +mot; car quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des +démons.</p> +<p>ALONZO.—Je ne me lasse point de songer à leurs formes +étranges, à leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque +l'assistance de la parole, expriment pourtant dans leur langage +muet d'excellentes choses.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—Ne louez pas avant le départ.</p> +<p>FRANCISCO.—Ils se sont étrangement évanouis.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les +munitions, car nous avons faim.—Vous plairait-il de goûter de +ceci?</p> +<p>ALONZO.—Non pas moi.</p> +<p>GONZALO.—Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre. +Quand nous étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât +des montagnards portant des fanons comme les taureaux, et ayant à +leur cou des masses de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes +dont la tête fût placée au milieu de leur poitrine? Et cependant +nous ne voyons pas aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour +un<sup>15</sup> qui ne nous rapporte ces faits dûment attestés.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 15:</b> +<p>Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait pour +un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont on +ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se +faisait alors à un taux très-élevé.</p> +</blockquote> +<p>ALONZO.—Je m'approcherai de cette table et je mangerai, +dût ce repas être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le +meilleur de ma vie est passé. Mon frère, seigneur duc, +approchez-vous et faites comme nous.</p> +<p>(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, +fond sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour +subtil le banquet disparaît.)</p> +<p>ARIEL.—Vous êtes trois hommes de crime que la destinée +(qui se sert comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il +renferme) a fait vomir par la mer insatiable dans cette île où +n'habite point l'homme, parce que vous n'êtes point faits pour +vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus fous. (<i>Voyant Alonzo, +Sébastien et les autres tirer leurs épées</i>.)</p> +<p>C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent +et se noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous +sommes les ministres du Destin: les éléments dont se compose la +trempe de vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents +bruyants ou, par de ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se +referme à l'instant, que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes +compagnons sont invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous +blesser avec vos armes, elles sont maintenant trop pesantes pour +vos forces: elles ne se laisseront plus soulever. Mais +souvenez-vous, car tel est ici l'objet de mon message, que vous +trois vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux Prospero; +que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis vous en a payé le +salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour cette action +odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient pas, ont +irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures +contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils +vous annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire +qu'une mort subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos +actions. Pour vous préserver des vengeances (qui autrement vont +éclater sur vos têtes dans cette île désolée), il ne vous reste +plus que le remords du coeur, et ensuite une vie sans reproche.</p> +<p>(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au +son d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en +faisant des grimaces moqueuses, et emportent la table.)</p> +<p>PROSPERO, <i>à part, à Ariel</i>.—Tu as très-bien joué ce +rôle de harpie, mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans +tout ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je +t'avais donnée. Mes esprits secondaires ont aussi rendu d'après +nature et avec une vérité bizarre leurs différentes espèces de +personnages. Mes charmes puissants opèrent, et ces hommes qui sont +mes ennemis sont tout éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux +les laisser dans ces accès de frénésie, tandis que je vais revoir +le jeune Ferdinand qu'ils croient noyé, et sa chère, ma chère +bien-aimée.</p> +<p>GONZALO.—Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi +restez-vous ainsi, le regard fixe et effrayé?</p> +<p>ALONZO.—O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les +vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient +autour de moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau +d'orgue, prononçait le nom de Prospero, et de sa voix de basse +récitait mon injustice. Mon fils est donc couché dans le limon de +la mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a pénétré la +sonde, et je reposerai avec lui dans la vase.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs +légions.</p> +<p>ANTONIO.—Je serai ton second.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>GONZALO.—Ils sont tous trois désespérés. Leur crime +odieux, comme un poison qui ne doit opérer qu'après un long espace +de temps, commence à ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous +dont les muscles sont plus souples que les miens, suivez-les +rapidement, et sauvez-les des actions où peut les entraîner le +désordre de leurs sens.</p> +<p>ADRIAN.—Suivez-nous, je vous prie.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p> +<p><i>Entrent</i> PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.</p> +<p>PROSPERO, à <i>Ferdinand</i>.—Si je vous ai puni trop +sévèrement, tout est réparé par la compensation que je vous offre, +car je vous ai donné ici un fil de ma propre vie, ou plutôt celle +pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes mains. Tous +tes ennuis n'ont été que les épreuves que je voulais faire subir à +ton amour, et tu les as merveilleusement soutenus. Ici, à la face +du ciel, je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. O Ferdinand, +ne souris point de moi si je la vante; car tu reconnaîtras qu'elle +surpasse toute louange, et la laisse bien loin derrière elle.</p> +<p>FERDINAND.—Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le +contraire.</p> +<p>PROSPERO.—Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et +aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. +Mais si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes +cérémonies aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites +pieux, jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces +influences capables de la faire prospérer; la haine stérile, le +dédain au regard amer, et la discorde, sèmeront votre lit nuptial +de tant de ronces rebutantes, que vous le prendrez tous deux en +haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous éclairer, +prenez garde à vous.</p> +<p>FERDINAND.—Comme il est vrai que j'espère des jours +paisibles, une belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour +pareil à celui d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le +plus propice, les plus fortes suggestions de notre plus mauvais +génie, rien ne pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs +impurs; rien ne me fera consentir à dépouiller de son vif aiguillon +ce jour de la célébration, que je passerai à imaginer que les +coursiers de Phoebus se sont fourbus, ou que la nuit demeure là-bas +enchaînée.</p> +<p>PROSPERO.—Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec +elle; elle est à toi.—Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur, +mon Ariel!</p> +<p>(Entre Ariel.)</p> +<p>ARIEL.—Que désire mon puissant maître? me voici.</p> +<p>PROSPERO.—Toi et les esprits que tu commandes, vous avez +tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous +encore pour un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, +dans ce lieu, tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai +donné pouvoir. Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que +je fasse voir à ce jeune couple quelques-uns des prestiges de mon +art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.</p> +<p>ARIEL.—Immédiatement?</p> +<p>PROSPERO.—Oui, dans un clin d'oeil.</p> +<p>ARIEL.—Vous n'aurez pas dit <i>va et reviens</i>, et +respiré deux fois et crié <i>allons, allons</i>, que chacun, +accourant à pas légers sur la pointe du pied, sera devant vous avec +sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon maître? non?</p> +<p>PROSPERO.—Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que +tu ne m'entendes appeler.</p> +<p>ARIEL.—Oui, je comprends.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Songe à tenir ta parole; ne +donne pas trop de liberté à tes caresses: lorsque le sang est +enflammé, les serments les plus forts ne sont plus que de la +paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à votre +promesse.</p> +<p>FERDINAND.—Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de +la blanche neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes +sens<sup>16</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 16:</b> +<p><i>Of my liver</i>, de mes reins.</p> +</blockquote> +<p>PROSPERO.—Bien. (<i>A Ariel</i>.) Allons, mon Ariel, viens +maintenant; amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul +esprit. Parais-ici, et vivement.... (<i>A Ferdinand</i>.) Point de +langue; tout yeux; du silence.</p> +<p>(Une musique douce.)</p> +<p>MASQUE<sup>17</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 17:</b> +<p>Le <i>masque</i> était une représentation allégorique qu'on +donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.</p> +</blockquote> +<p>(Entre Iris.)</p> +<p>IRIS.—Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches +plaines de froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de +pois; tes montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes +plates prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes +sillons aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé +d'humidité, embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes +aux froides nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme +délaissé par la jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de +palissades; et tes grèves stériles hérissées de rocs où tu vas +respirer le grand air: la reine du firmament, dont je suis l'humide +arc-en-ciel et la messagère, te le demande, et te prie de venir ici +sur ce gazon partager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons +volent vite: approche, riche Cérès, pour la recevoir.</p> +<p>(Entre Cérès.)</p> +<p>CÉRÈS.—Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne +désobéis jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de +safran verses sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies +rafraîchissantes, et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes +mes espaces boisés et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais +une riche écharpe à ma noble terre: pourquoi ta reine +m'appelle-t-elle ici sur la verdure de cette herbe menue?</p> +<p>IRIS.—Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour +doter généreusement ces bienheureux amants.</p> +<p>CÉRÈS.—Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils +accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra +ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la +honteuse société de la mère et de son aveugle fils.</p> +<p>IRIS.—Ne crains point sa présence ici. Je viens de +rencontrer sa divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils +avec elle traîné par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque +charme lascif sur cet homme et cette jeune fille, qui ont fait +serment qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait accompli +avant que l'hymen n'eût allumé son flambeau; mais en vain: +l'amoureuse concubine de Mars s'en est retournée; sa mauvaise tête +de fils a brisé ses flèches; il jure de n'en plus lancer, et +désormais, jouant avec les passereaux, de n'être plus qu'un +enfant.</p> +<p>CÉRÈS.—La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon +s'avance: je la reconnais à sa démarche.</p> +<p>(Entre Junon.)</p> +<p>JUNON.—Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec +moi bénir ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se +voient honorés dans leurs enfants.</p> +<p>(Elle chante.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Honneur, richesses, bénédictions du mariage;</p> +<p>Longue continuation et accroissement de bonheur;</p> +<p>Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.</p> +<p>Junon chante sur vous sa bénédiction.</p> +</div> +</div> +<p>CÉRÈS.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Produits du sol, surabondance,</p> +<p>Granges et greniers toujours remplis;</p> +<p>Vignes couvertes de grappes pressées;</p> +<p>Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;</p> +<p>Le printemps revenant pour vous au plus tard</p> +<p>A la fin de la récolte;</p> +<p>La disette et le besoin toujours loin de vous;</p> +<p>Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Voilà la vision la plus majestueuse, les chants +les plus harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce +soient là des esprits?</p> +<p>PROSPERO.—Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés +des lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon +imagination.</p> +<p>FERDINAND.—O que je vive toujours ici! Un père, une +épouse, si rares, si merveilleux, font de ce lieu un paradis.</p> +<p>(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un +message.)</p> +<p>PROSPERO.—Silence, mon fils: Junon et Cérès +s'entretiennent sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose +à faire. Chut! pas une syllabe, ou notre charme est rompu.</p> +<p>IRIS.—Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux +sinueux, avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours +innocents, quittez l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir +au signal qui vous appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes +nymphes; aidez-nous à célébrer une alliance de vrai amour: ne vous +faites pas attendre.</p> +<p>(Entrent des nymphes.)</p> +<p>Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et +fatigués d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. +Chômez ce jour de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de +seigle, et que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches +nymphes dans une danse rustique.</p> +<p>(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se +joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin de +laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots +suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un +bruit étrange, sourd et confus.)</p> +<p>PROSPERO.—J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette +brute de Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où +ils doivent exécuter leur complot est presque arrivé. (<i>Aux +esprits</i>.) Fort bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.</p> +<p>FERDINAND.—Voilà qui est étrange! Votre père est agité par +quelque passion qui travaille violemment son âme.</p> +<p>MIRANDA.—Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé +d'une si violente colère.</p> +<p>PROSPERO.—Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous +étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos +divertissements finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit +d'avance, étaient tous des esprits; ils se sont fondus en air, en +air subtil; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se +dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les +palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, +notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des +temps; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se +dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le +nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance +dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée +d'un sommeil.—Seigneur, j'éprouve quelque chagrin: supportez +ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous tourmentez +point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y +reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit +agité.</p> +<p>FERDINAND ET MIRANDA.—Nous vous souhaitons la paix.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ariel</i>.—Arrive rapide comme ma +pensée.—(<i>A Ferdinand et Miranda</i>.) Je vous +remercie.—Viens, Ariel.</p> +<p>ARIEL.—Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?</p> +<p>PROSPERO.—Esprit, il faut nous préparer à faire face à +Caliban.</p> +<p>ARIEL.—Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, +j'avais eu l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta +colère.</p> +<p>PROSPERO.—Redis-moi où tu as laissé ces misérables.</p> +<p>ARIEL.—Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés +de boisson, si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour +leur avoir soufflé dans le visage, et frappaient la terre pour +avoir baisé leurs pieds; mais toujours suivant leur projet. Alors +j'ai battu mon tambour: à ce bruit, comme des poulains indomptés, +ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières, et +levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement +charmé leurs oreilles, que, comme des veaux, appelés par le +mugissement de la vache, ils ont suivi mes sons au milieu des +ronces dentées, des bruyères, des buissons hérissés, des épines qui +pénétraient la peau mince de leurs jambes. A la fin, je les ai +laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au delà de ta +grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds +enfoncés dans la fange noire et puante du lac.</p> +<p>PROSPERO.—Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore +ta forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux +dans ma demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.</p> +<p>ARIEL.—J'y vais, j'y vais.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Un démon, un démon incarné dont la nature ne +peut jamais offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, +entièrement perdu toutes les peines que je me suis données par +humanité! et comme son corps devient plus difforme avec les années, +son âme se gangrène encore.... Je veux qu'ils souffrent tous +jusqu'à en rugir.—(<i>Rentre Ariel chargé d'habillements +brillants et autres choses du même genre</i>.)—Viens, +range-les sur cette corde.</p> +<p>(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)</p> +<p>(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe +aveugle ne puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de +sa caverne.</p> +<p>STEPHANO.—Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez +un lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet +des champs<sup>18</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 18:</b> +<p>Le mot anglais est <i>Jack</i>. On l'appelle aussi <i>Jack a +lantern</i> (<i>Jacques à la lanterne</i>.)</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce +dont mon nez est en grande indignation.</p> +<p>STEPHANO.—Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si +j'allais prendre de l'humeur contre vous, voyez-vous....</p> +<p>TRINCULO.—Tu serais un monstre perdu.</p> +<p>CALIBAN.—Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes +grâces. Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira +bien cette mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, +comme s'il était encore minuit.</p> +<p>TRINCULO.—Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la +mare!</p> +<p>STEPHANO.—Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du +déshonneur, monstre, mais une perte immense.</p> +<p>TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être +mouillé.—C'est cependant votre lutin sans malice, +monstre....</p> +<p>STEPHANO.—Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, +pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, mon prince, ne souffle +pas.—Vois-tu bien? voici la bouche de la caverne: point de +bruit; entre. Fais-nous ce bon méfait qui pour toujours te met, +toi, en possession de cette île; et moi, ton Caliban à tes pieds, +pour les lécher éternellement.</p> +<p>STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées +sanguinaires.</p> +<p>TRINCULO.—O roi Stephano<sup>19</sup>! ô mon gentilhomme! ô +digne Stephano! regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour +toi!</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 19:</b> +<p>Allusion à une ancienne ballade <i>King Stephens was a worthy +peer</i> (<i>le roi Étienne était un digne gentilhomme</i>), où +l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. +Il y a dans <i>Othello</i> deux couplets de cette ballade.</p> +</blockquote> +<p>CALIBAN.—Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la +drogue.</p> +<p>TRINCULO.—Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en +friperie.—O roi Stephano!</p> +<p>STEPHANO.—Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je +prétends avoir cette robe.</p> +<p>TRINCULO.—Ta Grandeur l'aura.</p> +<p>CALIBAN.—Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi +pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le +meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis la plante des pieds +jusqu'au crâne, notre peau ne sera plus que pincements; oh! il nous +accoutrera d'une étrange manière!</p> +<p>STEPHANO.—Paix, monstre!—Madame la corde, ce +pourpoint n'est-il pas pour moi?—Voilà le pourpoint hors de +ligne.—A présent, pourpoint, vous êtes sous la ligne; vous +courez risque de perdre vos crins et de devenir un faucon +chauve<sup>20</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 20:</b> +<p><i>Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin under +the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove a +bald jerkin</i>. <i>Line</i> est pris ici dans le sens de <i>corde +tendue</i> au premier abord, puis, et en même temps dans celui de +<i>ligne équatoriale</i>. <i>Jerkin</i>, d'un autre côté, signifie +<i>pourpoint</i> et <i>faucon</i>. Le pourpoint a probablement été +tiré avec quelque difficulté de dessous la corde (<i>line</i>), et +sous la ligne (<i>line</i>), l'équateur, certaines maladies font +tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend les habits sont +faites de crin (<i>hair</i>, crins et cheveux). Ainsi, le pourpoint +(<i>jerkin</i>) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on +voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un <i>bald +jerkin</i> (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de +<i>choucas</i>.</p> +<p>Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre +plaisanterie.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, +nous volons à la ligne et au cordeau.</p> +<p>STEPHANO.—Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un +habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit +n'ira point sans récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» +c'est un excellent trait d'estoc. Tiens, encore un habit pour la +peine.</p> +<p>TRINCULO.—Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et +puis emportez-nous le reste.</p> +<p>CALIBAN.—Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, +et nous serons tous changés en oies de mer<sup>21</sup>, ou en +singes avec des fronts horriblement bas.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 21:</b> +<p><i>Barnacles</i>, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était +supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la +quille des vaisseaux, et porte aussi le nom de <i>barnacle</i>. +Dans le nord de l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages +d'où sortaient les barnacles croissaient sur les arbres. Dans le +Lancashire, on les appelait <i>tree geese</i>, oies d'arbre.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à +transporter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, +ou je vous chasse de mon royaume. Vite, emportez ceci.</p> +<p>TRINCULO.—Et ceci.</p> +<p>STEPHANO.—Oui, et ceci encore.</p> +<p>(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous +la forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens +Stephano, Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la +meute.)</p> +<p>PROSPERO.—Oh! <i>la Montagne</i>! oh!</p> +<p>ARIEL.—<i>Argent</i>, ici la voie, <i>Argent</i>!</p> +<p>PROSPERO.—<i>Furie, Furie</i>, là! <i>Tyran</i>, +là!—Écoute, écoute! (<i>Caliban, Trinculo et Stephano sont +pourchassés hors de la scène</i>.) Va, ordonne à mes lutins de +moudre leurs jointures par de dures convulsions; que leurs nerfs se +retirent dans des crampes racornies; qu'ils soient pincés jusqu'à +en être couverts de plus de taches qu'il n'y en a sur la peau du +léopard ou du chat de montagne.</p> +<p>ARIEL.—Écoute comme ils rugissent.</p> +<p>PROSPERO.—Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A +l'heure qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous +mes travaux vont finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté +des airs. Suis-moi encore un instant, et rends-moi obéissance.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p> +<p><i>Entrent</i> PROSPERO <i>vêtu de sa robe magique</i>, ET +ARIEL.</p> +<p>PROSPERO.—Maintenant mon projet commence à se développer +dans son ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits +m'obéissent; et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il +apporte.... Où en est le jour?</p> +<p>ARIEL.—Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez +dit, mon maître, que notre travail devait finir.</p> +<p>PROSPERO.—Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la +tempête. Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa +suite.</p> +<p>ARIEL.—Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où +vous me les avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous +les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre +grotte, ils ne peuvent faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le +roi, son frère, et le vôtre, sont encore tous les trois dans +l'égarement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi, gémit sur +eux; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu +nommer le bon vieux seigneur Gonzalo: ses larmes descendent le long +de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent de la +tige creuse des roseaux. Vos charmes les travaillent avec tant de +violence que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait +attendrie.</p> +<p>PROSPERO.—Le penses-tu, esprit?</p> +<p>ARIEL.—La mienne le serait, seigneur, si j'étais un +homme.</p> +<p>PROSPERO.—La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui +n'es formé que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion +à la vue de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui +ressens aussi vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je +n'en serais pas plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands +torts, ils m'aient blessé au vif, je me range contre mon courroux, +du parti de ma raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à +la vertu qu'à la vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de +mes desseins ne va pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un +regard sévère. Va les élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, +rétablir leurs facultés, et ils vont être rendus à eux-mêmes.</p> +<p>ARIEL.—Je vais les amener, seigneur.</p> +<p>(Ariel sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Vous, fées des collines et des ruisseaux, des +lacs tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où +votre pied ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune +lorsqu'il retire ses flots, et fuyez devant lui à son retour; vous, +petites marionnettes, qui tracez au clair de la lune ces +ronds<sup>22</sup> d'herbe amère que la brebis refuse de brouter; et +vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les +mousserons, et que réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé +par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir +le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les vents mutins, +et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une +guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi +des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait +de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs +fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été +arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs +habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, +tant mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et +quand je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, +quelques airs d'une musique céleste pour produire sur leurs sens +l'effet que je médite et que doit accomplir ce prodige aérien, +aussitôt je brise ma baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises +dans la terre, et plus avant que n'est jamais descendue la sonde je +noierai sous les eaux mon livre magique.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 22:</b> +<p>Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort +communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont +plus élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe +qui croît alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple +les appelle <i>fairy circles</i>, cercles des fées, et les croit +formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils +dans la Bourgogne. Partout où se trouvent ces ronds, on est sûr de +trouver des mousserons.</p> +</blockquote> +<p>(A l'instant une musique solennelle commence.)</p> +<p>(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes +frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et +Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco. +Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous +le charme.)</p> +<p>PROSPERO, <i>les observant</i>.—Qu'une musique solennelle, +que les sons les plus propres à calmer une imagination en désordre +guérissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillonnant +au-dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous +enchaîne.—Pieux Gonzalo, homme honorable, mes yeux, touchés +de sympathie à la seule vue des tiens, laissent couler des larmes +compagnes de tes larmes.—Le charme se dissout par degrés; et +comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où règne la nuit, +fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse en s'élevant +les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison. +O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet loyal du +prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en +paroles et en actions.—Toi, Alonzo, tu nous as traités bien +cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette +action;—tu en pâtis, maintenant, Sébastien.—Vous, mon +sang, vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous +laissant séduire à l'ambition, avez chassé le remords et la nature; +vous qui avec Sébastien (dont les déchirements intérieurs +redoublent pour ce crime) vouliez ici assassiner votre roi; tout +dénaturé que vous êtes, je vous pardonne.—Déjà se gonfle le +flot de leur entendement; il s'approche et couvrira bientôt la +plage de la raison, maintenant encore encombrée d'un limon impur. +Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait me +reconnaître.—Ariel, va me chercher dans ma grotte mon +chaperon et mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer +à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, +esprit; avant bien peu de temps tu seras libre.</p> +<p>ARIEL <i>chante, en aidant Prospero à s'habiller</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je suce la fleur que suce l'abeille;</p> +<p>J'habite le calice d'une primevère;</p> +<p>Et là je me repose quand les hiboux crient.</p> +<p>Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole</p> +<p>Gaiement après l'été.</p> +<p>Gaiement, gaiement, je vivrai désormais</p> +<p>Sous la fleur qui pend à la branche.</p> +</div> +</div> +<p>PROSPERO.—Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. +Je sentirai que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta +liberté. Allons, allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible +comme tu l'es: tu trouveras les matelots endormis sous les +écoutilles. Réveille le maître et le bosseman; force-les à te +suivre en ce lieu. Dans l'instant, je t'en prie.</p> +<p>ARIEL.—Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que +votre pouls ait battu deux fois.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>GONZALO.—Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond, +habite en ce lieu. Oh! que quelque pouvoir céleste daigne nous +guider hors de cette île redoutable!</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan, +Prospero. Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui +te parle, je te presse dans mes bras, et je te souhaite +cordialement la bienvenue à toi et à ceux qui t'accompagnent.</p> +<p>ALONZO.—Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain +enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à +l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps de +chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir +l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de +démence.—Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous +faire aspirer après d'étranges récits. Je te remets ton duché et te +conjure de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero +pourrait-il être vivant et se trouver ici?</p> +<p>PROSPERO, <i>à Gonzalo</i>.—D'abord, généreux ami, permets +que j'embrasse ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute +mesure et de toute limite.</p> +<p>GONZALO.—Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas +réel.</p> +<p>PROSPERO.—Vous vous ressentez encore de quelques-unes des +illusions que présente cette île; elles ne vous permettent plus de +croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes +amis. Mais vous (<i>A part, à Antonio et Sébastien</i>), digne +paire de seigneurs, si j'en avais l'envie, je pourrais ici +recueillir pour vous de Sa Majesté quelques regards irrités, et +démasquer en vous deux traîtres. En ce moment je ne veux point +faire de mauvais rapports.</p> +<p>SÉBASTIEN, <i>à part</i>.—Le démon parle par sa voix.</p> +<p>PROSPERO.—Non.—Pour toi, le plus pervers des hommes, +que je ne pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je +te pardonne tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais +je te redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es +forcé de me rendre.</p> +<p>ALONZO.—Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels +événements ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres +ici, nous qui depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur +ces bords où j'ai perdu (quel trait aigu porte avec lui ce +souvenir!) où j'ai perdu mon cher fils Ferdinand.</p> +<p>PROSPERO.—J'en suis affligé, seigneur.</p> +<p>ALONZO.—Irréparable est ma perte, et la patience me dit +qu'il est au delà de son pouvoir de m'en guérir.</p> +<p>PROSPERO.—Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé +son assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde +ses tout-puissants secours, et je repose satisfait.</p> +<p>ALONZO.—Vous, une perte semblable?</p> +<p>PROSPERO.—Aussi grande pour moi, aussi récente; et pour +supporter la perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des +consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à +votre aide. J'ai perdu ma fille.</p> +<p>ALONZO.—Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux +vivants dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y +fussent, je demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit +fangeux où est étendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre +fille?</p> +<p>PROSPERO.—Dans cette dernière tempête.—Ma rencontre +ici, je le vois, a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils +dévorent leur raison, croient à peine que leurs yeux les servent +fidèlement, et que leurs paroles soient les sons naturels de leur +voix. Mais, par quelques secousses que vous ayez été jetés hors de +vos sens, tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc +que la violence arracha de Milan, et qu'une étrange destinée a fait +débarquer ici pour être le souverain de cette île où vous avez +trouvé le naufrage.—Mais n'allons pas plus loin pour le +moment: c'est une chronique à faire jour par jour, non un récit qui +puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à cette première +entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur. Cette grotte est ma +cour: là j'ai peu de suivants; et de sujets au dehors, aucun. Je +vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur: puisque vous m'avez +rendu mon duché, je veux m'acquitter envers vous par quelque chose +d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir une merveille +dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de mon +duché.</p> +<p>(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et +Miranda assis et jouant ensemble aux échecs.)</p> +<p>MIRANDA.—Mon doux seigneur, vous me trichez.</p> +<p>FERDINAND.—Non, mon très-cher amour; je ne le voudrais pas +pour le monde entier.</p> +<p>MIRANDA.—Oui, et quand même vous voudriez disputer pour +une vingtaine de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu.</p> +<p>ALONZO.—Si c'est là une vision de cette île, il me faudra +perdre deux fois un fils chéri.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Voici le plus grand des miracles!</p> +<p>FERDINAND.—Si les mers menacent, elles font grâce aussi. +Je les ai maudites sans sujet.</p> +<p>(Il se met à genoux devant son père.)</p> +<p>ALONZO.—Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père +rempli de joie t'environnent de toutes parts! Lève-toi; dis, +comment es-tu venu ici?</p> +<p>MIRANDA.—O merveille! combien d'excellentes créatures sont +ici et là encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau +monde, qui contient de pareils habitants!</p> +<p>PROSPERO.—Il est nouveau pour toi.</p> +<p>ALONZO.—Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu +étais au jeu? Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de +trois heures.... Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous +réunit ainsi?</p> +<p>FERDINAND.—C'est une mortelle; mais, grâce à l'immortelle +Providence, elle est à moi: j'en ai fait choix dans un temps où je +ne pouvais consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse +encore un père. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le +renom a si souvent frappé mes oreilles, mais que je n'avais jamais +vu jusqu'à ce jour. C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie, et +cette jeune dame me donne en lui un second père.</p> +<p>ALONZO.—Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on +qu'il me faille demander pardon à mon enfant?</p> +<p>PROSPERO.—Arrêtez, seigneur: ne chargeons point notre +mémoire du poids d'un mal qui nous a quittés.</p> +<p>GONZALO.—Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi +j'aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites +descendre sur ce couple une couronne de bénédiction; car vous seuls +avez tracé la route qui nous a conduits ici.</p> +<p>ALONZO.—Je te dis <i>amen</i>, Gonzalo.</p> +<p>GONZALO.—Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que +sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh! réjouissez-vous d'une +joie plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des +colonnes impérissables! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un +époux à Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il +était perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous +tous sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous +appartenir.</p> +<p>ALONZO, <i>à Ferdinand et à Miranda</i>.—Donnez-moi vos +mains. Que les chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le +coeur qui ne bénit pas votre union!</p> +<p>GONZALO.—Ainsi soit-il. <i>Amen</i>.</p> +<p>(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent +ébahis.)</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore +des nôtres. Je l'avais prédit que tant qu'il y aurait un gibet sur +la terre, ce gaillard-là ne serait pas noyé.—Eh bien! bouche +à blasphèmes, dont les imprécations chassent de ton bord la +miséricorde du ciel, quoi! pas un jurement sur le rivage! n'as-tu +donc plus de langue à terre! Quelles nouvelles?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—La meilleure de toutes, c'est que nous +retrouvons ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre +navire, qui était tout ouvert, il y a trois heures, et que nous +regardions comme perdu, est radoubé, debout, et aussi lestement +gréé que lorsque nous avons mis à la mer pour la première fois.</p> +<p>ARIEL, à <i>part</i>.—Maître, tout cet ouvrage, je l'ai +fait depuis que tu ne m'as vu.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—L'adroit petit lutin!</p> +<p>ALONZO.—Ce ne sont point là des événements naturels: +l'extraordinaire va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire. +Dites, comment êtes-vous venus ici?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je +tâcherais de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et +(comment? nous n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. +Là, il n'y a qu'un moment, des sons étranges et divers, des +rugissements, des cris, des hurlements, des cliquetis de chaînes +qui s'entre-choquaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles, +nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors de là, et nous +revoyons dans son assiette<sup>23</sup> et remis à neuf notre royal, +notre bon et brave navire: notre maître bondit de joie en le +regardant. En un clin d'oeil, pas davantage, s'il vous plaît, nous +avons été séparés des autres, et, encore tout assoupis, amenés ici +comme dans un songe.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 23:</b> +<p>On dit qu'un vaisseau est <i>en assiette</i> quand il a toutes +ses qualités, et qu'il est dans la meilleure situation +possible.</p> +</blockquote> +<p>ARIEL, <i>à part</i>.—Ai-je bien fait mon devoir?</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—A ravir! La diligence en +personne! Tu vas être libre.</p> +<p>ALONZO.—Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient +erré les hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce +qu'a jamais opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de +ce que nous en devons penser.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre +esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous +choisirons, et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à +vous seul (et vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout +ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que +tout est bien.—Approche, esprit; délivre Caliban et ses +compagnons, lève le charme. (<i>Ariel sort</i>.)—Eh bien! +comment se trouve mon gracieux seigneur? Il vous manque encore de +votre suite quelques malotrus que vous oubliez.</p> +<p>(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et +Trinculo, vêtus des habits qu'ils ont volés.)</p> +<p>STEPHANO.—Que chacun s'évertue pour le bien de tous les +autres, et que personne ne s'inquiète de soi, car tout n'est que +hasard dans la vie.—<i>Corraggio</i>! monstre fier-à-bras, +<i>corraggio</i>!</p> +<p>TRINCULO, <i>à la vue du roi</i>.—Si ces deux espions que +je porte en tête ne me trompent pas, voilà une bienheureuse +apparition!</p> +<p>CALIBAN.—O Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine! +que mon maître est beau! j'ai bien peur qu'il ne me châtie.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là, +seigneur Antonio? les aurait-on pour de l'argent!</p> +<p>ANTONIO.—Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et +sans doute à vendre.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneurs, considérez seulement ce que vous +indique l'aspect de ces hommes, et décidez s'ils sont honnêtes +gens. Cet esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si +puissante<sup>24</sup> qu'elle pouvait tenir tête à la lune, enfler +ou abaisser les marées, et agir en son nom sans son aveu. Tous les +trois m'ont volé: ce demi-démon, car c'est un démon bâtard, avait +fait avec les deux autres le complot de m'ôter la vie. Des trois en +voilà deux que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce fruit +des ténèbres, je déclare qu'il m'appartient.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 24:</b> +<p><i>One so strong</i>. Dans toutes les anciennes accusations de +sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'épithète de +<i>strong</i> (<i>forte, puissante</i>), associée au mot +<i>witch</i> (<i>sorcière</i>), comme une qualification spéciale et +augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider, contre +l'opinion populaire, que le mot <i>strong</i> n'ajoutait rien à +l'accusation, et ne pouvait être un motif de poursuivre.</p> +</blockquote> +<p>CALIBAN.—Je serai pincé à mort.</p> +<p>ALONZO.—N'est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de +sommelier?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?</p> +<p>ALONZO.—Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils +trouvé le grand élixir qui les a ainsi dorés<sup>25</sup>? Comment +donc t'es-tu accommodé de cette sorte<sup>26</sup>?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 25:</b> +<p>Allusion à l'élixir des alchimistes.</p> +</blockquote> +<blockquote class="footnote"><b>Note 26:</b> +<p><i>How cam'st thou in this pickle?</i> Et Trinculo répond: <i>I +have been in such a pickle</i>, etc. <i>Pickle</i> signifie +<i>saumure, les choses à conserver dans la saumure</i>; et par +extension et en plaisanterie, l'état, la condition où l'on se +trouve, où l'on se conserve.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis +que je ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de +mes os. Je n'aurai plus peur des mouches.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Comment, qu'as-tu donc, Stephano?</p> +<p>STEPHANO.—Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano; +Stephano n'est plus que crampes.</p> +<p>PROSPERO.—Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de +cette île.</p> +<p>STEPHANO.—J'aurais donc été un cancre de roi.</p> +<p>ALONZO, <i>montrant Caliban</i>.—Voilà l'objet le plus +étrange que mes yeux aient jamais vu.</p> +<p>PROSPERO.—Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il +l'est dans sa forme.—Entrez dans la grotte, coquin. Prenez +avec vous vos compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon, +décorez-la soigneusement.</p> +<p>CALIBAN.—Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai +sage, et je tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que +j'étais de prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot +imbécile!</p> +<p>PROSPERO.—Fais ce que je te dis; va-t'en.</p> +<p>ALONZO.—Hors d'ici! Allez remettre tout cet équipage où +vous l'avez trouvé.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Où ils l'ont volé plutôt.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite à +entrer dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule +nuit. J'en emploierai une partie à des entretiens qui, je n'en +doute point, vous la feront passer rapidement. Je vous raconterai +l'histoire de ma vie et des hasards divers qui se sont succédé +depuis mon arrivée dans cette île; et dès l'aurore je vous +conduirai à votre vaisseau, et de suite à Naples, où j'espère voir +célébrer les noces de nos chers bien-aimés. De là je me retire à +Milan, où désormais le tombeau va devenir ma troisième pensée.</p> +<p>ALONZO.—Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; +elle doit intéresser étrangement l'oreille qui l'écoute.</p> +<p>PROSPERO.—Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers +calmes, des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera +de bien loin votre royale flotte.—(<i>A part</i>.) Mon Ariel, +mon oiseau, c'est toi que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux +éléments et vis joyeux.—Venez, de grâce.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>ÉPILOGUE</h3> +<p>PRONONCÉ PAR PROSPERO.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Maintenant tous mes charmes sont détruits;</p> +<p>Je n'ai plus d'autre force que la mienne.</p> +<p>Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité,</p> +<p>Il dépend de vous de me confiner en ce lieu</p> +<p>Ou de m'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché,</p> +<p>Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements</p> +<p>Ne me fassent pas demeurer dans cette île;</p> +<p>Affranchissez-moi de mes liens,</p> +<p>Par le secours de vos mains bienfaisantes.</p> +<p>Il faut que votre souffle favorable</p> +<p>Enfle mes voiles, ou mon projet échoue:</p> +<p>Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus</p> +<p>Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,</p> +<p>Et je finirai dans le désespoir,</p> +<p>Si je ne suis pas secouru par la prière<sup>27</sup>,</p> +<p>Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger</p> +<p>La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.</p> +<p>Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,</p> +<p>Que votre indulgence me renvoie absous.</p> +</div> +</div> +<blockquote class="footnote"><b>Note 27:</b> +<p>Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des +nécromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacité des +prières que leurs amis faisaient pour eux.</p> +</blockquote> +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<hr class="full"> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE *** + +***** This file should be named 15071-h.htm or 15071-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/7/15071/ + +Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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