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+The Project Gutenberg EBook of L'hôtel hanté, by Wilkie Collins
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'hôtel hanté
+
+Author: Wilkie Collins
+
+Release Date: February 14, 2005 [EBook #15060]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
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+
+
+
+
+Wilkie Collins
+
+
+
+L'HÔTEL HANTÉ
+
+
+(1878)
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+I
+II
+III
+IV
+DEUXIÈME PARTIE
+V
+VI
+VII
+VIII
+X
+XI
+XII
+TROISIÈME PARTIE
+XIII
+XIV
+XV
+QUATRIÈME PARTIE
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+XXI
+XXII
+XXIII
+XXIV
+XXV
+XXVI
+XXVII
+XXVIII
+POST SCRIPTUM
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+En 1860, la réputation du docteur Wybrow, de Londres, était
+arrivée à son apogée. Les gens bien informés affirmaient que, de
+tous les médecins en renom, c'était lui qui gagnait le plus
+d'argent.
+
+Un après-midi, vers la fin de l'été, le docteur venait de finir
+son déjeuner après une matinée d'un travail excessif. Son cabinet
+de consultation n'avait pas désempli et il tenait déjà à la main
+une longue liste de visites à faire, lorsque son domestique lui
+annonça qu'une dame désirait lui parler.
+
+«Qui est-ce? demanda-t-il. Une étrangère?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je ne reçois pas en dehors de mes heures de consultation.
+Indiquez-les lui et renvoyez-la.
+
+--Je les lui ai indiquées, monsieur.
+
+--Eh bien?
+
+--Elle ne veut pas s'en aller.
+
+--Elle ne veut pas s'en aller? répéta en souriant le médecin.»
+
+C'était une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait
+dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait.
+
+«Cette dame obstinée vous a-t-elle donné son nom?
+
+--Non, monsieur. Elle a refusé; elle dit qu'elle ne vous retiendra
+pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour
+attendre jusqu'à demain. Elle est là dans le cabinet de
+consultation, et je ne sais comment la faire sortir.»
+
+Le docteur Wybrow réfléchit un instant. Depuis plus de trente ans
+qu'il exerçait la médecine, il avait appris à connaître les femmes
+et les avait toutes étudiées, surtout celles qui ne savent pas la
+valeur du temps, et qui, usant du privilège de leur sexe,
+n'hésitent jamais à le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil à
+sa montre lui prouva qu'il fallait bientôt commencer sa tournée
+chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus
+sage: à fuir.
+
+«La voiture est-elle là? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Très bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la
+dame tranquillement en possession du cabinet de consultation.
+Quand elle sera fatiguée d'attendre, vous savez ce qu'il y a à lui
+dire. Si elle demande quand je serai rentré, dîtes que je dîne à
+mon cercle et que je passe la soirée au théâtre. Maintenant,
+doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu.» Puis
+il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le
+domestique marchant sur la pointe des pieds.
+
+La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas
+craquèrent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au
+moment où le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit.
+L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras.
+
+«Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'écouter
+un instant.»
+
+Elle prononça ces paroles à voix basse, et cependant d'un ton
+plein de fermeté. Elle avait un accent étranger. Ses doigts
+serraient doucement, mais aussi résolument, le bras du docteur.
+
+Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le médecin, mais
+à la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrêta net;
+le contraste frappant qui existait entre la pâleur mortelle du
+teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet
+métallique, dardés sur lui, le cloua à sa place.
+
+Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle
+semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le
+menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement
+chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne,
+malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent
+d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de
+surprise passé, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui
+un sujet curieux à étudier. Le cas pouvait être nouveau et
+intéressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-être
+la peine d'attendre.
+
+Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression,
+et desserra la main qu'elle avait posée sur le bras du docteur.
+
+«Vous avez consolé bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle.
+Consolez-en une de plus aujourd'hui.»
+
+Sans attendre de réponse, elle se dirigea de nouveau vers le
+cabinet de consultation.
+
+Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un
+fauteuil, en face de la fenêtre. Le soleil, ce qui est rare à
+Londres, était éblouissant cet après-midi-là. Une lumière
+éclatante l'enveloppa. Ses yeux la supportèrent avec la fixité des
+yeux d'un aigle. La pâleur uniforme de son visage paraissait alors
+plus effroyablement livide que jamais. Pour la première fois
+depuis bien des années, le docteur sentit son pouls battre plus
+fort en présence d'un malade.
+
+Elle avait demandé qu'on l'écoutât, et maintenant elle semblait
+n'avoir plus rien à dire. Une torpeur étrange s'était emparée de
+cette femme si résolue. Forcé de parler le premier, le docteur lui
+demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait
+faire pour elle. Le son de cette voix parut la réveiller; fixant
+toujours la lumière, elle dit tout à coup:
+
+«J'ai une question pénible à vous faire.
+
+--Qu'est-ce donc?»
+
+Son regard allait doucement de la fenêtre au docteur. Sans la
+moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pénible question:
+
+«Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?»
+
+À cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient
+alarmés. Le docteur Wybrow, lui, n'éprouva que du désappointement.
+Était-ce donc là le cas extraordinaire qu'il avait espéré en se
+fiant légèrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'était-elle
+qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac
+dérangé et d'un cerveau faible?
+
+«Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement.
+Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin spécial, un aliéniste?»
+
+Elle répondit aussitôt:
+
+«Si je ne vais pas chez un de ces médecins-là, c'est justement
+parce qu'il serait un spécialiste et qu'ils ont tous la funeste
+habitude de juger invariablement tout le monde d'après les mêmes
+règles et les mêmes préceptes. Je viens chez vous, parce que mon
+cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous
+êtes fameux dans votre art pour la découverte des maladies qui ont
+une cause mystérieuse. Êtes-vous satisfait?»
+
+Il était plus que satisfait. Il ne s'était donc pas trompé, sa
+première idée avait été la bonne, Cette femme savait bien à qui
+elle s'adressait. Ce qui l'avait élevé à la fortune et à la
+renommée lui, docteur Wybrow, c'était la sûreté de son diagnostic,
+la perspicacité, sans rivale parmi ses confrères, avec laquelle il
+prévoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter
+pouvaient être atteints dans un temps plus ou moins éloigné.
+
+«Je suis à votre disposition, répondit-il, je vais essayer de
+découvrir ce que vous avez.»
+
+Il posa quelques-unes de ces questions que les médecins ont
+l'habitude de faire; la patiente répondit promptement et avec
+clarté; sa conclusion fut que cette dame étrange était, au moral
+comme au physique, en parfaite santé. Il se mit ensuite à examiner
+les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son
+stéthoscope ne lui révélèrent rien d'anormal. Avec cette admirable
+patience et ce dévouement à son art qui l'avaient distingué dès le
+temps où il étudiait la médecine, il continua son examen, toujours
+sans résultat. Non seulement il n'y avait aucune prédisposition à
+une maladie du cerveau, mais il n'y avait même pas le plus léger
+trouble du système nerveux.
+
+«Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux même pas
+me rendre compte de votre extrême pâleur. Vous êtes pour moi une
+énigme.
+
+--Ma pâleur n'est rien, répondit-elle avec un peu d'impatience.
+Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonnée; depuis, mes
+couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si délicate qu'elle
+ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je
+voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je
+suis toute désappointée.» Elle laissa tomber sa tête sur sa
+poitrine.--Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en
+elle-même amèrement.
+
+Le docteur parut touché; peut-être serait-il plus exact de dire
+que son amour-propre de médecin était un peu blessé.
+
+«Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si
+vous prenez la peine de m'aider un peu.»
+
+Elle releva la tête. Ses yeux étincelaient.
+
+«Expliquez-vous; comment puis-je vous aider?
+
+--Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx.
+Vous voulez que je découvre l'énigme avec le seul secours de mon
+art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons,
+quelque chose doit vous être arrivé, quelque chose qui n'a aucun
+rapport à votre état de santé et qui vous a effrayée; sans cela,
+vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vérité?
+
+--C'est la vérité, dit-elle vivement. Je recommence à avoir
+confiance en vous.
+
+--Très bien. Vous ne devez pas supposer que je vais découvrir la
+cause morale qui vous a mise dans l'état où vous êtes: tout ce que
+je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre
+pour votre santé, et, à moins que vous ne me preniez comme
+confident, je ne puis rien de plus.»
+
+Elle se leva, fit le tour de la chambre.
+
+«Supposons que je vous dise tout, répondit-elle. Mais faites bien
+attention que je ne nommerai personne.
+
+--Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent.
+
+--Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des
+impressions personnelles à vous révéler, et vous me prendrez
+probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez
+entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous
+contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais
+croyez-moi, cela ne vous servira pas à grand'chose.»
+
+Elle s'assit de nouveau et commença avec la plus grande sincérité
+la plus étrange et la plus bizarre de toutes les confessions
+qu'eût jamais entendues le docteur.
+
+
+II
+
+«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier,
+c'est encore un fait».
+
+Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa
+l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur
+Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il
+se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain.
+
+Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier
+mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui
+l'attendaient.
+
+La dame continua:
+
+«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance
+assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était
+engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me
+rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est
+de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son
+fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment,
+dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur
+qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous
+nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que
+l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité.
+Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il
+me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai
+jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en
+pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes
+propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être
+pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la
+fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche,
+faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté
+dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me
+supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour
+moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur
+tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je
+tremble quand j'y songe--nous serons mariés.»
+
+Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques
+instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la
+révélation de quelque fait important, commençait à craindre
+d'avoir à subir un long récit.
+
+«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des
+personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous
+arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi».
+
+L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de
+l'inconnue:
+
+«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même
+dans un moment.»
+
+Elle continua en ces termes:
+
+«Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier
+même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais,
+lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle
+était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions
+dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la
+mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom,
+elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle
+j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont
+je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré
+impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent;
+si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver
+que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment
+d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais
+presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le
+bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à
+l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté
+ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je
+sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous
+savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je
+me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi
+j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir
+mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première
+fois de ma vie».
+
+Le docteur commençait à s'intéresser au récit.
+
+«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de
+cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper?
+
+--Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise
+comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs,
+le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur,
+la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est
+tout.
+
+--Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard
+une expression quelconque qui vous ait frappée?
+
+--Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la
+femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque
+étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces
+deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du
+monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste
+fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible
+agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu
+marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette
+femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je
+tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux
+bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de
+surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un
+serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une
+crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai
+ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette
+femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le
+mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi
+des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même
+jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À
+partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je
+me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la
+peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non,
+ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon
+esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature
+s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a
+fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je
+ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris
+connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la
+maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une
+parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint
+aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler,
+je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais
+supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne
+fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite
+hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une
+haine soigneusement cachée.
+
+Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie
+d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa
+soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce,
+aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait
+jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais
+voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme
+était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme
+contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était
+impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis.
+J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre
+ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais
+rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des
+lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes
+l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme;
+toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne
+et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de
+m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits
+sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde
+à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter.
+Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus,
+c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc
+à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le
+quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe:
+cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie.
+Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au
+seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur,
+que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle
+trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?»
+
+Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien.
+
+Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait
+entendu.
+
+À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en
+face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il
+essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_
+_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible
+et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons
+tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale
+influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une
+mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il
+l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en
+elle.
+
+«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous
+aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un
+médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant
+aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous
+dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus
+besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez
+certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira
+pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.»
+
+Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la
+fin.
+
+«Est-ce là tout? demanda-t-elle.
+
+--C'est tout, répondit-il.
+
+--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en
+mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses
+yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si
+poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le
+docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée
+de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui
+eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était
+insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit
+le rouleau en disant:
+
+«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.»
+
+Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés
+au ciel se parlant à elle-même, s'écria:
+
+«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.»
+
+Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta
+le cabinet.
+
+Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le
+domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de
+curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa
+l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son
+domestique:
+
+«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.»
+
+Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant
+s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en
+silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il
+prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans
+son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en
+lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de
+mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé?
+
+Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre
+domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un
+homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de
+faire un espion!
+
+Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en
+ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard
+pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le
+mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en
+voiture et fit ses visites à ses malades.
+
+Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait
+fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si
+peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au
+lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même,
+le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra
+chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent.
+
+Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le
+questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du
+résultat de sa mission.
+
+«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à...»
+
+Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme
+pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait
+refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier
+blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait
+au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis,
+appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au
+magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le
+domestique fit la question accoutumée:
+
+«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?»
+
+Après un moment d'hésitation, le docteur dit:
+
+«Non, je vais dîner au cercle.»
+
+De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus
+facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans
+certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres,
+au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et
+vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow
+sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à
+se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle
+était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse
+Narona.
+
+
+III
+
+Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances
+recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux:
+il va à son cercle et entre dans le fumoir.
+
+Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui:
+ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine,
+mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en
+douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si
+quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par
+une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle
+était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore
+fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute
+personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la
+société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la
+réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel
+fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux
+yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du
+cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on
+attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement
+ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était
+douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle
+prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui
+l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en
+qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que
+le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du
+continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à
+une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;--
+qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;--
+que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un
+véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre
+était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul
+membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme
+si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été
+cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un
+avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua
+naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les
+gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait
+des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était
+arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très
+caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on
+faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les
+deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le
+futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus
+dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri
+d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse
+allait épouser.
+
+Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre
+médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il
+venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans.
+C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il
+n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans
+les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles;
+mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait
+emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait
+ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait
+probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry
+lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie,
+envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse
+et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la
+personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils
+y intercalaient à l'usage du docteur.
+
+_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry,
+comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires
+distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans,
+docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine
+prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons
+parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie,
+Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend
+Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage.
+Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non
+mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir
+Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury,
+esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa
+Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et
+deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera
+présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera
+tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le
+moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une
+autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le
+dictionnaire, une jeune demoiselle.»
+
+Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la
+salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur
+d'une plus longue persécution.
+
+«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais
+goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite
+fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été
+en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou
+imbécile.»
+
+C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant
+intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que
+la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la
+confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord
+Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était
+de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de
+quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves
+possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent
+chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de
+Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était
+d'accord, y compris l'avocat.
+
+Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux
+exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines
+femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres
+du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient
+justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût
+très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine.
+
+Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la
+conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son
+apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du
+docteur Wybrow lui dit tout bas:
+
+«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?»
+
+Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant
+amèrement:
+
+«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi.
+Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai
+moi-même. Continuez, messieurs, continuez!»
+
+Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était
+l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse.
+
+«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte
+de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse
+Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle
+pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle
+fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?»
+
+Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui
+venait de parler:
+
+«Moi je le dis!» répliqua-t-il.
+
+La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat
+resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait
+choisi.
+
+«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le
+revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses
+besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant
+presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et
+dont chaque arpent est substitué».
+
+Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire
+comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.
+
+«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit
+que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages
+sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an.
+Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent
+avec lui.
+
+«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner
+à la comtesse, s'il la laisse veuve.
+
+--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a
+assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au
+cas où il mourrait avant elle.»
+
+Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en
+répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du
+mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position.
+
+«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition
+du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même?
+
+--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au
+même, répondit Henry Westwick.»
+
+Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le
+frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc,
+et le médecin rentra chez lui.
+
+Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore
+satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de
+lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à
+empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître
+le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour,
+durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le
+mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques
+nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au
+cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable:
+lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous
+deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la
+chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur
+apprit de nouveau.
+
+Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec
+lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et
+leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle.
+Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui
+rappelait sa conduite ce jour-là!
+
+Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée
+attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant
+pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles
+femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le
+docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns
+des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre
+personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et
+leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme,
+qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la
+comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron
+Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée
+elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord
+Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant
+rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie.
+Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type
+bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les
+boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces
+cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée
+arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur.
+
+Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant
+les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et
+ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était
+obligé de s'agenouiller.
+
+La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des
+assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la
+cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas
+longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et
+plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait
+un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite
+intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret
+et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable
+n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.
+
+Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux
+époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur
+le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait
+toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement
+inattendu et important devait certainement arriver.
+
+Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se
+dirigeant cette fois vers la porte.
+
+Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa
+grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son
+mari:
+
+«Un moment, je vous prie, je vois un ami,»
+
+Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le
+docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands
+yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile.
+
+«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui
+dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari.
+
+Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady
+Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient
+déjà.
+
+À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle
+qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que
+par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée,
+attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui
+sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un
+air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit
+soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua
+l'ami de sa soeur et s'en alla.
+
+Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de
+l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord.
+
+«Quel coquin de mauvaise mine!»
+
+Ils passèrent à Montbarry.
+
+«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande?
+Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils
+savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood.
+
+--Eh bien, où ira-t-il?
+
+--En Écosse.
+
+--Aimera-t-elle ce pays-là?
+
+--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à
+Londres et partiront à l'étranger.
+
+--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:
+
+--Qui sait?
+
+--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de
+la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À
+sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?»
+
+Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en
+avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du
+baron Rivar et s'en alla.
+
+--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se
+répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin?
+
+
+IV
+
+Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le
+petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui
+lui avaient été écrites autrefois par Montbarry.
+
+Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle
+au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes
+les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses
+yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait
+beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint
+clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle
+comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine.
+Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute
+dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à
+toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du
+parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait
+aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent
+trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes.
+Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et
+tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser
+les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait
+s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille
+nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry;
+elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui
+avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son
+mépris pour son frère aîné.
+
+Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage.
+
+C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry
+Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa
+confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à
+son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été
+de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis,
+chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait
+jamais été embarrassante pour eux.
+
+Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre
+femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une
+certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la
+vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au
+berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour
+l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry.
+
+«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous
+donner la main et vous dire adieu.»
+
+Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir
+son cousin.
+
+Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans
+les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle
+se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son
+embarras.
+
+«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour
+affaires ou pour votre plaisir?»
+
+Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui
+flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui
+formaient un léger amas autour du foyer.
+
+«Vous brûlez des lettres?
+
+--Oui.
+
+-Ses lettres?
+
+--Oui».
+
+Il lui prit doucement la main.
+
+«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment
+où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je
+vous verrai à mon retour.»
+
+Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir.
+
+«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi
+aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère,
+depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits.
+J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler
+son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon
+inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la
+dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce
+qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une
+mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse
+d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!»
+
+Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta
+le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et
+regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait
+désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires:
+son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes
+aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot:
+
+--Misérable!
+
+Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement,
+lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous?
+
+--Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta
+un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient
+clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès
+lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui
+qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry.
+
+«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont
+mariés aujourd'hui?»
+
+Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot:
+
+«Oui.
+
+--Êtes-vous allé à l'église?»
+
+Il écouta cette question avec un air de surprise indignée.
+
+«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au...
+
+Il s'arrêta là,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il
+plus bas.
+
+--Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis
+qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il
+est.»
+
+Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui
+demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui.
+
+«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même
+dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa
+cette femme».
+
+Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce
+surprise.
+
+«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce
+que votre frère me l'a préférée».
+
+Henry lui répondit brusquement:
+
+--Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au
+monde.
+
+--Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La
+seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une
+personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort
+malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un
+peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous
+injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle
+n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que
+nous avions échangée avec votre frère.»
+
+Henry leva la main avec impatience et l'arrêta.
+
+«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à
+pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler
+de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle
+dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je
+désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la
+main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me
+comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à
+mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me
+demandais s'il était possible que mes sentiments pour votre
+ frère, qui emplissaient entièrement mon coeur et qui avaient si
+complètement absorbé mon être avaient pu disparaître comme s'ils
+n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui
+me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le
+lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi
+désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
+malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais
+aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas.
+
+--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite,
+répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre
+opinion.»
+
+Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut
+à la porte, annonçant une autre visite.
+
+«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite
+Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.»
+Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez
+d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des
+années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de
+chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé
+Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne
+vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.»
+
+Henry se leva pour prendre congé.
+
+«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il,
+mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait
+l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je
+pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire
+maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me
+feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il
+quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il
+vivement.
+
+Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista
+par une douce étreinte.
+
+«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la
+voix, les yeux fixés à terre.
+
+Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt
+devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi
+bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée
+pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et
+l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la
+chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle
+n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le
+rival malheureux de l'aîné.
+
+«Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme,
+avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand
+vous reviendrez!»
+
+Laissée seule pendant quelques instants, Agnès fit le tour de la
+chambre, cherchant à se calmer. Elle s'arrêta devant une petite
+aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu à sa mère;
+c'était son portrait quand elle était enfant. Comme nous serions
+heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais!
+
+On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et
+mélancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua
+avec déférence en toussant d'une petite toux chronique. Agnès lui
+tendit affectueusement la main.
+
+«Eh bien, Émilie, que puis-je pour vous?»
+
+La femme du courrier fit une réponse assez étrange:
+
+«J'ai peur de vous le dire, mademoiselle.
+
+--La faveur est-elle si difficile à obtenir? Asseyez-vous et
+dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-être que la demande
+viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari
+se conduit-il avec vous?»
+
+Les yeux gris-clair d'Émilie devinrent plus clairs encore. Elle
+secoua sa tête et dit avec un soupir de résignation:
+
+«Je n'ai pas à me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais
+je crains bien qu'il ne m'aime guère; son intérieur ne lui plaît
+pas: on dirait qu'il est déjà fatigué de la vie de ménage. Il
+vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyageât
+pendant quelque temps, à tous les points de vue, sans compter que
+le besoin d'argent commence à se faire joliment sentir.»
+
+Elle porta son mouchoir à ses yeux et soupira encore avec plus de
+résignation que jamais.
+
+«Je ne comprends pas bien, dit Agnès; je croyais que votre mari
+avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie?
+
+--Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arrivé:
+une de ces dames est tombée malade et les autres n'ont pas voulu
+partir sans elle. Elles ont donné un mois de gage comme
+compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver,
+et la perte est sérieuse.
+
+--C'est bien fâcheux pour vous, Émilie; mais il faut espérer qu'il
+y aura bientôt une autre occasion.
+
+--Ce n'est plus son tour, mademoiselle, à être proposé, quand les
+prochaines demandes viendront au bureau de placement des
+courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il
+pouvait être particulièrement recommandé...»
+
+Elle s'arrêta et laissa la phrase inachevée parler pour elle.
+
+Agnès comprit sur-le-champ.
+
+«Vous voulez ma recommandation, répondit-elle; pourquoi ne pas le
+dire de suite?»
+
+Émilie rougit.
+
+«Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, répondit-elle
+toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un
+engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrivée au
+bureau ce matin. C'est le tour d'un autre à être placé, et le
+secrétaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement
+envoyer ses certificats aujourd'hui même, avec un simple mot de
+vous, mademoiselle, cela pèserait dans la balance, comme l'on dit.
+Une recommandation particulière, entre gens de condition, cela
+fait tant d'effet.» Elle s'arrêta encore une fois, et soupira de
+nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison
+secrète d'être honteuse d'elle-même.
+
+Agnès commençait à se fatiguer du ton persistant de mystère avec
+lequel son ancienne femme de chambre lui parlait.
+
+«Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle,
+pourquoi ne pas m'en dire le nom?»
+
+La femme du courrier se mit à pleurer.
+
+«Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.»
+
+Agnès, irritée, lui parla sévèrement pour la première fois.
+
+«Vous êtes absurde, Émilie. Dites-moi le nom immédiatement ou n'en
+parlons plus. Qu'est-ce que vous préférez?»
+
+Émilie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses
+genoux, et lança le nom comme si elle avait fait partir un fusil
+chargé:
+
+«Lord Montbarry!»
+
+Agnès se leva et la regarda.
+
+«Vous me surprenez, répondit-elle tranquillement, mais avec un
+regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant.
+
+--Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est
+impossible d'écrire à lord Montbarry. Je supposais que vous aviez
+quelque délicatesse de sentiments. Je suis fâchée de voir que je
+m'étais trompée.»
+
+Toute simple qu'elle était, Émilie n'en comprit pas moins fort
+bien la réprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et
+avec ses petites manières pleines de douceur:
+
+«Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise
+que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de même,» dit-elle.
+
+Elle ouvrit la porte. Agnès la rappela.
+
+Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa
+la nature juste et généreuse de son ancienne maîtresse.
+
+«Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela.
+Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je
+fasse?»
+
+Émilie fut assez sage pour répondre cette fois-ci sans réticence.
+
+«Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, à lord
+Montbarry, en Écosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez
+de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son
+enfance, et que vous vous intéressez un peu à lui à cause d'elle.
+Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous
+m'avez fait comprendre que j'avais tort.»
+
+Avait-elle réellement tort? Les souvenirs du passé, aussi bien que
+les chagrins du présent, plaidèrent puissamment auprès d'Agnès
+pour la femme du courrier, «Ce n'est pas une bien grosse faveur
+que vous me demandez là, dit-elle, se laissant aller à un
+sentiment de bonté qui prévalait dans toutes les actions de sa
+vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit
+mentionné dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore
+exactement ce qu'il désire écrire.»
+
+Émilie répéta sa demande et fit une proposition qui lui sembla
+fort importante, comme à toutes les personnes qui n'ont pas
+l'habitude de tenir une plume.
+
+«Supposons que vous écriviez vous-même, mademoiselle, pour voir ce
+que cela donnera une fois sur le papier?»
+
+Quoique enfantine, l'idée fut mise à exécution par Agnès.
+
+«Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet
+que nous décidions au moins ce que vous direz.»
+
+Elle écrivit donc une phrase la plus brève et la plus simple
+qu'elle put trouver:
+
+«J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle
+Agnès Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intérêt à ma
+réussite en cette circonstance.»
+
+Réduite à cette seule phrase, il n'y avait sûrement rien dans la
+mention de son nom qui pût signifier qu'Agnès eût donné une
+autorisation quelconque ou même qu'elle en eût eu connaissance.
+Elle hésita cependant encore un peu et tendit le papier à Émilie.
+
+«Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer,
+dit-elle. À cette condition, je consens à ce que vous voulez.»
+
+Émilie n'était pas seulement reconnaissante, elle était réellement
+touchée. Agnès congédia vivement la petite femme.
+
+«Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,»
+dit-elle.
+
+Émilie disparut.
+
+«Le lien qui nous a jadis unis est-il complètement brisé? Suis-je
+aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
+malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais
+aimés?»
+
+Agnès regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle
+s'était posé ces questions, et elle était presque honteuse en
+songeant à la réponse qu'elle venait d'y faire.
+
+Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au
+souvenir de Montbarry, et à quel propos? À propos du choix d'un
+domestique.
+
+Deux jours après, elle reçut quelques lignes pleines de
+reconnaissance d'Émilie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris
+était engagé pour six mois en qualité de courrier de lord
+Montbarry.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+V
+
+Après une semaine de voyage en Écosse, milord et milady revinrent
+subitement à Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs écossais
+n'avait point donné à milady le désir de faire plus ample
+connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle
+répondit laconiquement:
+
+«J'ai déjà vu la Suisse.»
+
+Pendant une semaine encore, les nouveaux mariés restèrent à
+Londres, vivant en véritables reclus. Un jour, la vieille nourrice
+qui revenait de faire une commission dont Agnès l'avait chargée
+rentra dans un état d'excitation difficile à décrire. En passant
+devant la porte d'un dentiste à la mode, elle avait rencontré lord
+Montbarry qui en sortait. La bonne femme dépeignit cette rencontre
+avec un malin plaisir, représentant lord Montbarry comme
+affreusement malade.
+
+«Ses joues se creusent, ma chérie, sa barbe est grise. J'espère
+que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!»
+
+Sachant que sa vieille et fidèle servante haïssait de tout son son
+coeur l'homme qui l'avait abandonnée, Agnès fit la part d'une
+grande exagération dans le récit qu'elle venait d'entendre, et
+néanmoins sa première impression fut celle d'un véritable malaise.
+Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue
+lord Montbarry: il était même possible qu'elle se trouvât face à
+face avec lui la première fois qu'elle sortirait. Elle resta deux
+jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le
+troisième jour, les nouvelles du monde, dans les journaux,
+annoncèrent le départ pour Paris de lord Montbarry se rendant en
+Italie.
+
+Mme Ferraris vint le même soir prévenir Agnès que son mari l'avait
+quittée en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la
+seule perspective d'aller à l'étranger l'avait rendu plus aimable.
+Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre
+de lady Montbarry, une silencieuse et revêche créature, avait-on
+dit à Émilie. Le frère de madame, le baron Rivar, était déjà sur
+le continent. Il avait été entendu qu'il retrouverait à Rome sa
+soeur et son mari. Les semaines se succédaient tristement pour
+Agnès. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant
+ses amis, s'occupant à ses heures de loisir à lire ou à dessiner,
+essayant de tout enfin pour détourner son esprit des tristes
+souvenirs du passé. Mais elle avait trop aimé, avait été trop
+profondément blessée pour que les remèdes moraux qu'elle employait
+eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se
+trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie,
+trompées par l'apparente sérénité de ses manières, étaient
+d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses
+malheurs. Mais une vieille amie à elle, une amie de pension qui la
+vit pendant un petit voyage à Londres, fut très vivement alarmée
+par le changement qu'elle remarqua chez Agnès. Cette amie était
+Mme Westwick, femme de ce frère cadet de lord Montbarry, que le
+dictionnaire nobiliaire indiquait comme héritier présomptif du
+titre. Il était en Amérique, surveillant les propriétés minières
+qu'il y possédait. Mme Westwick insista pour emmener Agnès chez
+elle en Irlande.
+
+«Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes
+trois petites filles vous feront une société; la seule étrangère
+que vous verrez est la gouvernante, et je réponds d'avance que
+vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre
+demain pour aller à la gare.»
+
+Agnès ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant
+trois mois, elle vécut heureuse sous le toit de son amie. Les
+petites filles en larmes s'accrochèrent à ses vêtements lors de
+son départ, la plus jeune voulait absolument partir à Londres avec
+Agnès. Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle dit à
+Mme Westwick en se séparant:
+
+«Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.»
+
+Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au
+sérieux et promirent à Agnès de la prévenir.
+
+Le jour même où Agnès Lockwood revint à Londres, le passé se
+rappela à son souvenir. Elle qui tenait tant à l'oublier! Après
+les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille
+nourrice, qui était restée pour garder l'appartement, eut des
+nouvelles importantes à donner de la femme du courrier.
+
+«La petite Mme Ferraris est venue, ma chérie, dans un état
+affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitté
+lord Montbarry sans prévenir et personne ne sait ce qu'il est
+devenu.»
+
+Agnès la regarda avec étonnement:
+
+«Êtes-vous sûre de ce que vous dites?»
+
+La nourrice répandit qu'elle en était absolument sûre.
+
+«Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du
+bureau des courriers dans Golden square, du secrétaire,
+mademoiselle Agnès, du secrétaire lui-même!»
+
+À cette nouvelle affirmation, Agnès, surprise et inquiète, envoya
+sur-le-champ--la soirée n'était pas encore très avancée--prévenir
+Mme Ferraris qu'elle était de retour.
+
+Une heure après, la femme du courrier arriva, dans un état
+d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en
+tous points ce qu'avait dit la nourrice.
+
+Après avoir reçu avec assez de régularité des lettres de son mari,
+datées de Paris, de Rome et de Venise, Émilie lui avait écrit deux
+fois sans recevoir de réponse.
+
+Fort inquiète, elle était allée au bureau, à Golden square,
+demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin
+avait apporté au secrétaire une lettre d'un courrier qui était à
+Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait
+laissé sa femme en prendre une copie qu'elle apportait à lire à
+Agnès.
+
+Celui qui écrivait disait qu'il était tout récemment arrivé à
+Venise, et que sachant que son ami Ferraris était avec lord et
+lady Montbarry, logé dans un vieux palais vénitien qu'on avait
+loué à bail, il y était allé pour le voir. Après avoir sonné à une
+porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il
+était allé de l'autre côté donnant dans une étroite allée comme la
+plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte,
+comme si elle se fût attendue à ce qu'il vînt ensuite par là, une
+femme pâle avec de magnifiques yeux noirs, qui n'était autre que
+lady Montbarry.
+
+Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il
+désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible.
+Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans
+donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à
+laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui
+lui étaient dus.
+
+Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs
+reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui.
+
+Voici la réponse même de la dame:
+
+«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de
+dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous
+assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande
+bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition
+extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de
+nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer
+ce qui lui est dû.»
+
+Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la
+date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le
+courrier s'éloigna.
+
+Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le
+moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il
+n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait
+quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry.
+Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait
+quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de
+sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas
+cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme
+d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude;
+personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On
+avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage;
+elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait
+jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord
+Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une
+bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins
+assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la
+maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres
+qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on,
+n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron,
+était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais,
+occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de
+chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise
+odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa
+Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à
+Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de
+talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas
+vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par
+son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier.
+Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord
+Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune
+crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes
+alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame
+qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire
+trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de
+son mari.
+
+Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de
+Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu.
+C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris.
+
+«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre
+femme; que me conseillez-vous de faire?»
+
+Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert
+en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la
+lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture
+de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure.
+Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit
+était à Venise auprès du malade.
+
+«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si
+vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que
+trois, ce ne sera pas long.»
+
+Agnès, par bonté, se mit à lire les lettres. Elles n'étaient pas
+des plus tendres.
+
+_Chère Émilie et_ _Votre affectionné _étaient, bien que
+conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans
+la première lettre, on ne parlait pas très favorablement de lord
+Montbarry:
+
+«Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est
+fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu
+avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes
+sur une note d'hôtel; et deux fois déjà il y a eu des mots
+piquants entre les nouveaux mariés à cause de la facilité avec
+laquelle madame a acheté toutes les jolies choses qui l'ont tentée
+dans les magasins de Paris.
+
+» Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne
+dépensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit très
+ferme. Quant à moi, j'aime madame. Elle a les façons gracieuses et
+aimables des étrangères, elle me parle comme si j'étais son égal.»
+
+La seconde lettre était datée de Rome:
+
+«Les caprices de milord, écrivait Ferraris, ne nous laissent pas
+un instant de repos. Il devient d'une humeur intolérable. Je pense
+qu'il est tourmenté par des souvenirs pénibles. Je le vois
+constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas là.
+Nous devions rester à Gênes, mais il nous l'a fait quitter à la
+hâte, de même que Florence.
+
+» Ici, à Rome, milady insiste pour se reposer. Son frère est venu
+nous retrouver. Il y a déjà eu une dispute, à ce que m'a dit la
+femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait
+emprunter de l'argent à monsieur Milord a refusé sur un ton qui a
+offensé le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait
+échanger une poignée de main.»
+
+La troisième et dernière lettre était de Venise: «Encore des
+économies de milord! Au lieu de rester à l'hôtel, nous avons loué
+un vieux palais humide, moisi et désert. Milady insiste pour avoir
+les meilleures chambres partout où nous allons, mais le palais
+coûte bien moins cher que l'hôtel, et nous l'avons pour deux mois.
+
+» Milord a essayé de l'avoir pour plus longtemps; il prétend que
+la tranquillité de Venise lui fait du bien. Mais un spéculateur
+étranger a acheté le palais et va le transformer en hôtel. Le
+baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour
+des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour
+milady n'augmentent pas. Elle était bien plus aimable avant que le
+baron nous eût rejoints. Milord paie très exactement, c'est un
+point d'honneur chez lui. Il n'aime pas à se séparer de son
+argent, mais il s'y décide, parce qu'il a donné sa parole. Je
+reçois mon salaire régulièrement à la fin de chaque mois. Pas un
+franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de
+choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous
+le baron essayant de m'emprunter de l'argent à moi! C'est un
+joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de
+milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me
+convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui... eh bien! Qui
+n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de
+chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui
+ne prend pas les choses tout à fait aussi bien que moi. La vie est
+bien triste ici On ne va nulle part, pas une âme ne vient à la
+maison; personne ne fait de visite à milord, pas même le consul;
+son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et
+généralement vers la tombée de la nuit. À la maison, il s'enferme
+dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le
+baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une
+crise. Quand les soupçons de milord seront une fois éveillés, les
+conséquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord
+Montbarry homme à ne s'arrêter devant rien. Néanmoins, mes gains
+sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place
+comme la femme de chambre de milady.»
+
+Agnès, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait
+pas une bonne conseillère pour la malheureuse femme qui implorait
+ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les
+peines qu'avait déjà supportées, par sa faute, l'homme qui l'avait
+abandonnée.
+
+«La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle après avoir
+prononcé quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il
+faut consulter une personne de plus d'expérience que moi. Voulez-vous
+que j'écrive à mon notaire, qui est en même temps mon ami et
+mon homme d'affaires, de venir demain dès qu'il aura terminé ses
+travaux?»
+
+Émilie accepta cette proposition avec reconnaissance; on prit
+rendez-vous pour le lendemain. Agnès se chargea d'écrire la lettre
+nécessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatiguée, blessée an
+coeur, Agnès s'étendit sur le canapé pour se reposer et se
+remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui
+apporta une tasse de thé. Le bavardage de la bonne vieille, qui
+roula sur elle-même et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence
+d'Agnès, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore
+tranquillement, quand on frappa un coup violent à la porte de la
+maison. Des pas précipités montèrent l'escalier. La porte de la
+chambre fut ouverte avec fracas; la femme du courrier entra comme
+une folle.
+
+«Il est mort! Ils l'ont assassiné!»
+
+Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta à genoux auprès du
+canapé, étendit une main qui serrait un papier et tomba à la
+renverse.
+
+La nourrice fit signe à Agnès d'ouvrir la fenêtre, et s'occupa de
+rappeler la malheureuse à la vie.
+
+«Qu'est-ce donc que cela? s'écria-t-elle tout à coup. Elle tient
+une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.»
+
+L'enveloppe ouverte était adressée à Mme Ferraris. L'écriture
+était évidemment contrefaite. Le cachet de la poste était celui de
+Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier à lettre et
+un billet plié en plusieurs doubles.
+
+La lettre avait une ligne d'une écriture contrefaite également:
+
+_Pour vous consoler de la perte de votre mari,_
+
+Agnès ouvrit ensuite un morceau de papier qui y était joint.
+
+C'était un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres
+sterling.
+
+
+VI
+
+Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint
+au rendez-vous dans la soirée.
+
+Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était
+suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par
+Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à
+la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres
+ayant trait à cette affaire.
+
+M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa
+femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris,
+racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry,
+puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don
+extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de
+Ferraris.
+
+M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience
+dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de
+l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit
+original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste
+expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer.
+Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller
+qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles?
+
+La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de
+ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui,
+était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies
+ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire.
+
+«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!»
+
+C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme
+si elle n'eût pas été là.
+
+«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès.
+
+M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec
+l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un
+air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se
+décida à parler.
+
+«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit
+mort?»
+
+Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne
+rendait nullement sa pensée.
+
+«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son
+mouchoir.
+
+--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy.
+
+Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les
+lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il
+découvert...» et elle s'arrêta.
+
+«Qu'a-t-il découvert?»
+
+Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une
+femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point
+de la faire s'expliquer enfin clairement.
+
+«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec
+un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette
+misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de
+l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa
+place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il
+serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué
+pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.»
+
+Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure
+qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire.
+
+Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse
+approbation.
+
+«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous
+bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de
+maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat,
+vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne
+dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette
+lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont
+assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la
+poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois
+que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans
+cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse,
+qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en
+gardant l'anonyme?»
+
+Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença
+à ressentir une sorte de haine pour M. Troy.
+
+«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense
+pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.»
+
+Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu
+sa chaise de celle de son ami.
+
+«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble
+plausible?
+
+--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy.
+
+--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria
+Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher
+l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy.
+
+Le notaire se renversa dans sa chaise.
+
+«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc.
+Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur
+ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de
+votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi
+en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de
+chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord
+Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le
+premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des
+raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry
+de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à
+charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer
+devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En
+admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée
+à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y
+vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il
+y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés;
+sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la
+fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je
+viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui
+attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue
+ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse
+n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois
+qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a
+été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est
+le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à
+sa femme.»
+
+Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son
+teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement.
+
+«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de
+parler ainsi de mon mari!
+
+--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit
+M. Troy.»
+
+Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit
+la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce
+qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en
+appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait,
+la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre
+avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y
+avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon.
+
+«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un
+instant en bas.»
+
+Agnès quitta immédiatement la chambre.
+
+Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son
+coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier.
+
+«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir
+aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour
+votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en
+respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa
+défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une
+aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il
+est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne
+connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est
+une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être
+excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de
+commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à
+l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre
+faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder
+du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher
+d'espérer qu'on retrouve votre mari.»
+
+La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit
+borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de
+comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première
+impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce
+qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils
+ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire
+ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.»
+
+M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise,
+mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre.
+
+Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit.
+
+M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à
+voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était
+complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son
+visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda
+M. Troy et salua gravement.
+
+«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles
+qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans
+sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la
+remplacer auprès de vous.»
+
+Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit
+gracieusement la main:
+
+«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur
+que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.»
+
+Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle
+pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood.
+
+«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux
+les laisser ensemble.»
+
+Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy:
+
+«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry
+Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry.
+
+----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy.
+
+--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il,
+en tendant un papier à M. Troy.»
+
+Le télégramme était ainsi conçu:
+
+«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel,
+Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry
+est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous
+détails nécessaires par poste.»
+
+«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire.
+
+--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris,
+répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de
+la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant
+que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon
+frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il
+télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se
+dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on
+adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de
+lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que
+lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et
+qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à
+mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La
+troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce
+que je sais jusqu'à présent.»
+
+M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé
+par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa
+physionomie,
+
+«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me
+dire M. Westwick?
+
+--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur.
+
+--Avez-vous quelques questions à faire?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours
+de votre mari?
+
+-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le
+croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre.
+
+--Sûre, après ce que vous avez entendu?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Pouvez-vous me dire pourquoi?
+
+--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir
+l'expliquer.
+
+--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein
+de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne
+dame!...»
+
+Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de
+M. Westwick.
+
+La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en
+conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à
+Mme Ferraris.
+
+«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il
+fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.»
+
+Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la
+porte.
+
+«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y
+a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?
+
+--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre
+chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si
+je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part
+à ses chagrins.»
+
+Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence,
+s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de
+la disparition de son mari.
+
+Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide.
+Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant
+il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de
+voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce.
+Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la
+table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son
+dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était
+sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle
+elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces
+objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec
+une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah!
+qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de
+l'autre!
+
+«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son
+chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort
+aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!»
+
+Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il
+fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme
+fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment.
+
+«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien
+inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au
+cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va
+faire la Compagnie?»
+
+Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la
+vie contractée par son frère.
+
+Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée
+par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la
+mort la moins sujette à discussion.
+
+«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton
+irrité.
+
+--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent?
+Moi aussi! Moi aussi!»
+
+
+VII
+
+Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reçurent de
+l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort
+de lord Montbarry. La somme assurée à chaque bureau était de 5,
+000 livres sterling, sur lesquelles une année de prime seulement
+avait été payée. En pareille occurrence, les directeurs jugèrent
+utile d'étudier un peu l'affaire.
+
+Les médecins attitrés des deux compagnies qui avaient recommandé
+l'assurance de lord Montbarry furent appelés en conseil pour
+expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle
+éveilla la curiosité des personnes s'occupant d'assurances sur la
+vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux,
+agissant de concert, décidèrent qu'ils nommeraient une commission
+d'enquête à Venise «pour recueillir de plus amples informations».
+
+M. Troy apprit aussitôt ce qui se passait. Il écrivit sur-le-champ
+à Agnès pour l'en informer, ajoutant un bon conseil à son avis.
+
+«Vous êtes intimement liée, je le sais, lui disait-il, avec lady
+Barville, soeur aînée de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari
+est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y
+avoir dans le rapport de la commission d'enquête quelque chose qui
+ait trait à la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir,
+cela va de soi, un pareil document à des personnes ordinaires;
+mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera
+sûrement en sa faveur exception aux règles habituelles. Sir
+Théodore Barville n'a qu'à en manifester le désir, et les avocats,
+même s'ils ne permettent pas à sa femme de prendre connaissance du
+rapport, répondront du moins à toutes les questions qu'elle leur
+posera à ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon idée le
+plus tôt possible.»
+
+La réponse arriva par retour du courrier. Agnès refusait de suivre
+le conseil de M. Troy.
+
+«Mon intervention, tout innocente qu'elle a été, écrivait-elle, a
+déjà eu de si déplorables résultats, que je ne veux pas me mêler
+davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti à
+laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord
+Montbarry ne l'aurait pas engagé, et sa femme n'aurait pas eu à
+supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre
+aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit
+entre mes mains, je ne voudrais même pas y jeter les yeux; j'en
+sais déjà trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si
+Mme Ferraris s'adresse à lady Barville par votre intermédiaire,
+ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas,
+il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que
+mon nom ne sera pas prononcé. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy!
+Je suis très malheureuse et peut-être très déraisonnable, mais je
+ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.»
+
+Battu sur ce point, le notaire conseilla de tâcher de découvrir
+l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry.
+
+Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre
+elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de
+l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris
+reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres.
+Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on
+parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux
+pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang
+de son mari!»
+
+Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le
+mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre
+moment.
+
+C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission
+d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux
+le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le
+10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les
+avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à
+Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on,
+devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas
+l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne
+fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour
+un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines
+découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les
+étudier sur place.
+
+M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces
+nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur
+le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes
+visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie
+et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de
+l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de
+la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus.
+
+«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la
+bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent
+dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous
+demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie
+d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant)
+d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux
+que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry.
+Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est
+possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me
+réjouir avec vous du retour de votre mari.»
+
+On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus
+grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la
+commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de
+Venise ce jour même.
+
+
+VIII
+
+Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour
+entendre la lecture du rapport. En voici le texte:
+
+_Personnel et confidentiel._
+
+«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes
+arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous
+présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa
+dernière maladie.
+
+» Nous fûmes reçus avec toute la courtoisie possible, par le frère
+de lady Montbarry, M. le baron Rivar.
+
+»--Ma soeur seule a prodigué ses soins à son mari pendant tout le
+cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accablée de fatigue et
+de douleur... sans quoi elle eût été ici pour vous recevoir. Que
+désirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous à la place
+de milady?
+
+» Suivant nos instructions, nous répondîmes que_ _la mort et
+l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger nous obligeait à
+prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les
+circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient
+être recueillies que de vive voix. Nous expliquâmes que la loi
+accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le
+paiement de la prime et nous exprimâmes notre désir de conduire
+l'enquête avec la plus respectueuse considération pour les
+sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres
+membres de la famille habitant la maison.
+
+» Le baron répondit:
+
+»--Je suis le seul membre de la famille résidant ici, mais je
+suis à votre entière disposition et vous pouvez vous regarder dans
+le palais comme chez vous.
+
+» Du commencement à la fin, nous avons trouvé ce monsieur d'une
+franchise parfaite, et il nous a offert très gracieusement de nous
+aider en tout.
+
+» À l'exception de la chambre de milady, nous avons visité chacune
+des pièces du palais le jour même. C'est un édifice immense, non
+entièrement meublé. Le premier étage et une partie du second
+contiennent les pièces qui avaient été occupées par lord Montbarry
+et les gens de sa maison. Nous avons vu, à une extrémité du
+palais, la chambre à coucher dans laquelle «Sa Seigneurie» est
+morte, et nous avons également examiné la petite chambre y
+attenant, dont le défunt s'est servi comme d'un cabinet de
+travail. À côté se trouve une grande salle dont il laissait
+habituellement les portes fermées à clef, et où il allait, comme
+on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une
+parfaite tranquillité et une solitude absolue. De l'autre côté de
+cette grande salle se trouvent la chambre à coucher occupée par la
+veuve, et un boudoir-cabinet de toilette où dormait la femme de
+chambre avant son départ pour l'Angleterre. Outre ces pièces, il y
+a encore les salles à manger et les salles de réception, ouvrant
+sur une antichambre qui donne accès au grand escalier du palais.
+
+» Au deuxième étage, les chambres sont: le cabinet d'études, la
+chambre à coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre
+pièce, qui a servi de logement au courrier Ferraris.
+
+» Les salles du troisième étage et du rez-de-chaussée étaient,
+lorsqu'on nous les a montrées, absolument vides et entièrement
+délabrées. Nous demandâmes s'il y avait quelque autre chose à
+visiter au-dessous. On nous répondit sur-le-champ qu'il restait
+les caves que nous étions libres de parcourir.
+
+» Nous y descendîmes afin de ne laisser aucun endroit inexploré:
+les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a
+plusieurs siècles. L'air et la lumière ne pénètrent qu'à peine
+dans ces sombres lieux, par deux espèces de puits étroits et
+profonds qui communiquent avec une cour située derrière le palais;
+leurs orifices élevés fort au-dessus du sol sont obstrués par
+d'épaisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans
+les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous
+trouvâmes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous fîmes la
+remarque qu'il serait désagréable que la trappe, en retombant,
+vint à nous couper la retraite. Le baron sourit à cette idée.
+
+»--Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon.
+J'avais grand intérêt à y veiller moi-même, lorsque nous sommes
+venus nous installer ici. La chimie expérimentale est mon étude
+favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes à Venise, est
+ici.
+
+» Cette dernière phrase nous expliqua une odeur bizarre répandue
+dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment où nous y
+entrâmes. Cette odeur était pour ainsi dire d'une double essence,
+elle semblait tout d'abord légèrement aromatique, mais ensuite on
+s'apercevait d'une senteur âcre qui saisissait à la gorge. Les
+fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles
+bizarres que nous vîmes parlaient par eux-mêmes ainsi que les
+paquets de produits chimiques qui portaient très lisiblement sur
+l'étiquette le nom et l'adresse des fournisseurs.
+
+»--Ce n'est pas un endroit agréable pour travailler, nous dit le
+baron, mais ma soeur est très peureuse, elle a horreur des odeurs
+de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relégué
+dans ces régions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune
+façon de mes expériences.
+
+_» _Il étendit les mains sur lesquelles nous avions déjà
+remarqué des gants.
+
+»--Il arrive quelquefois des accidents, quelque précaution qu'on
+puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brûlé
+les mains en essayant un nouveau mélange, mais elles commencent à
+se guérir maintenant.
+
+» Si nous insistons sur tous ces détails, qui semblent n'avoir
+aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais
+n'a été entravée en aucune façon. Nous avons même été admis dans
+la chambre particulière de lady Montbarry, pendant qu'elle était
+sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons été
+spécialement chargés d'examiner avec soin la résidence du lord,
+parce que l'extrême isolement de sa vie a Venise, et l'étonnant
+départ des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-être
+avoir un certain rapport avec son décès inattendu. Nous n'avons
+rien trouvé qui justifiât l'ombre d'un soupçon.
+
+» Quant à la vie retirée que menait lord Montbarry, nous en avons
+parlé avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille,
+les deux seules personnes qui aient été en rapport avec lui. Il se
+présenta lui-même une fois à la maison de banque pour se faire
+remettre de l'argent sur une lettre de crédit, et refusa
+d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer
+quelques heures à sa résidence particulière, invoquant son état de
+santé. Lord Montbarry écrivit la même chose au consul, en lui
+envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement
+la visite qui lui avait été faite au palais. Nous avons eu la
+lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en
+donner la copie suivante:
+
+«Les années que j'ai passées dans les Indes ont fortement ébranlé
+ma constitution; j'ai cessé d'aller dans le monde, ma seule
+occupation maintenant est l'étude de la littérature orientale, le
+climat de l'Italie est meilleur pour ma santé que celui de
+l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitté mon pays, je
+vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade
+qui ne trouve de soulagement que dans l'étude. Ma vie d'homme du
+monde est terminée maintenant.»
+
+» La réclusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliquée
+par ces quelques lignes; nous n'avons néanmoins épargné ni nos
+peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien
+trouvé qui puisse faire naître le plus léger soupçon.
+
+» Quant au départ de la femme de chambre, nous avons vu le reçu de
+ses gages, dans lequel elle déclare expressément qu'elle quitte le
+service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent
+et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est passé là n'a
+rien d'étrange et arrive fort souvent quand on emmène des
+domestiques anglais à l'étranger.
+
+» Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherché à remplacer
+sa femme de chambre, à cause de l'extrême antipathie qu'avait son
+mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son état de
+santé s'était aggravé.
+
+» La disparition du courrier Ferraris est évidemment un fait
+extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent
+l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amené le moindre
+éclaircissement à ce mystère, mais nous n'avons rien trouvé non
+plus qui puisse faire rattacher ce fait de près ou de loin à la
+cause spéciale de notre enquête. Nous avons été jusqu'à examiner
+la malle que Ferraris a laissée. Elle ne contient que des effets
+et du linge. La malle est entre les mains de la police.
+
+» Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier à la
+vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le
+baron. Elle a été prise sur la recommandation du propriétaire du
+restaurant qui fournit le repas à la famille. Sa réputation est
+excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un
+témoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience
+et tout le soin possibles à la questionner: elle s'est montrée
+pleine de bonne volonté, mais nous n'en avons rien tiré qui vaille
+la peine d'être reproduit dans le présent rapport.
+
+» Le second jour de notre arrivée, nous eûmes l'honneur d'une
+entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air complètement
+abattue, très souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que
+nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprès
+d'elle, expliqua la cause de notre séjour à Venise, et fit de son
+mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une
+formalité. Après cette explication, le baron se retira.
+
+» Les questions que nous adressâmes à lady Montbarry avaient
+surtout rapport, bien entendu, à la maladie du lord. Elle nous
+répondit par saccades, d'une manière très nerveuse, mais, en
+apparence du moins, sans la moindre réserve. Voici le résultat de
+notre conversation avec elle:
+
+» La santé de lord Montbarry n'était plus la même depuis quelque
+temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre
+dernier, il se plaignit d'avoir attrapé froid, la nuit fut
+mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller
+chercher un médecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait
+parfaitement se soigner lui-même pour un rhume. À sa demande, on
+lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme
+de chambre de lady Montbarry était déjà partie à cette époque, le
+courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui
+qui alla acheter des citrons.
+
+Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le
+résultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de
+sommeil. Dans la journée, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris
+le sonna. Il ne_ _répondit pas à cet appel. Le baron Rivar le
+chercha en vain dans le palais et dans la ville. À partir de ce
+moment on n'a pu découvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa
+le 14 novembre.
+
+» Dans la nuit du 14, les symptômes de fièvre qui s'étaient déjà
+manifestés reprirent avec plus de force: on attribua cette
+recrudescence de la maladie à l'ennui et à l'inquiétude causée par
+la disparition mystérieuse de Ferraris. Il avait été impossible de
+la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier,
+insistant pour que l'homme remplaçât à son chevet lady Montbarry
+ou le baron.
+
+» Le 15, le jour où la vieille femme vint pour la première fois
+faire le ménage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et
+d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-là et le
+lendemain 16, lady Montbarry et le baron tâchèrent de le décider à
+voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau.
+
+»--Je ne veux pas voir de visages étrangers; mon rhume suivra son
+cours, les médecins n'y peuvent rien.
+
+» Telle fut sa réponse.
+
+» Le 17, il allait bien plus mal; aussi envoya-t-on chercher un
+médecin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation
+du consul, alla prévenir la docteur Bruno, bien connu à Venise
+pour un homme de talent; il avait habité l'Angleterre, dont il
+connaît les moeurs et les habitudes.
+
+» Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady
+Montbarry nous a révélé sur la maladie de son époux.
+
+» Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien
+voulu nous communiquer le médecin:
+
+«Mon agenda m'apprend que je fus appelé pour la première fois
+auprès du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait
+d'une violente bronchite. On avait déjà perdu un temps précieux à
+cause de son refus de faire appeler un médecin. Il me fit l'effet
+d'être d'une constitution délicate. Il avait une désorganisation
+du système nerveux: il était à la fois timide et taquin. Quand je
+lui parlais en anglais, il répondait en italien; quand je lui
+parlais en italien, il répondait en anglais. Ces détails n'ont
+aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait déjà fait de
+tels progrès, qu'il pouvait à peine prononcer quelques mots à voix
+basse.
+
+» Sur-le-champ, je prescrivis les remèdes nécessaires. Des copies
+de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le
+présent rapport et parlent d'elles-mêmes.
+
+» Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade.
+Il suivit de point en point mes remèdes qui produisirent un
+excellent effet. En toute assurance, je pus dire à lady Montbarry
+que tout danger était conjuré. Mais c'est en vain que j'essayai de
+lui faire accepter les services d'une garde-malade expérimentée.
+Milady ne voulut permettre à personne de soigner son mari. Nuit et
+jour elle était à son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques
+courts moments de repos, son frère veillait le malade à sa place.
+Je dois dire que j'ai trouvé ce frère de très bonne compagnie dans
+les rares intervalles où nous avons pu causer ensemble. Il
+s'occupait de chimie, tripotait quelques expériences dans les
+sous-sols du palais bâti sur pilotis et voulait me faire assister
+à ses expériences; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en
+étudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort
+gaiement.
+
+» Mais je m'éloigne de mon sujet. Revenons à notre malade.
+
+» Jusqu'au 20, les choses allèrent assez bien. Je n'étais
+nullement préparé au triste événement qui s'annonça le 21 au matin
+quand je fis ma visite à lord Montbarry. Son état s'était aggravé
+et sérieusement. En l'examinant, je découvris des symptômes de
+pneumonie,--ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de
+la substance des poumons. Il respirait avec difficulté et les
+quintes de toux ne parvenaient à le soulager qu'en partie. Je
+m'inquiétai de ce qui avait pu se passer. Je fis à cet égard une
+véritable enquête qui n'eut d'autre résultat que de _me
+_convaincre que mes ordonnances avaient été suivies avec autant de
+soin que par le passé, et qu'il n'avait été exposé à aucun
+changement de température. Ce fut à mon grand regret qu'il me
+fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus,
+lorsqu'elle me parla de faire appeler un second médecin en
+consultation, lui avouer que ce n'était réellement pas la peine.
+Milady me pria de ne rien épargner et de demander l'avis du plus
+célèbre médecin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas à aller
+bien loin. Le premier des médecins italiens est Torello, de
+Padoue. J'envoyai un exprès pour le demander. Il arriva dans la
+soirée du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la
+pneumonie; Il ajouta que la vie de notre malade était en danger.
+Je lui dis quel avait été mon traitement, et il l'approuva sans
+réserve. Il fit de précieuses recommandations et, à la prière de
+lady Montbarry, consentit à différer son retour à Padoue jusqu'au
+lendemain matin.
+
+» Nous vîmes tous deux le malade à plusieurs reprises dans la
+nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgré tous nos
+soins. Le matin, le docteur Torello prit congé de nous.
+
+»--Cet homme est perdu, rien n'y fera; on devrait le prévenir, me
+dit-il.
+
+» Dans la journée, je prévins le lord aussi doucement que je pus,
+que sa dernière heure était arrivée. On m'assure qu'il y a de
+sérieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous
+à ce sujet. Le voici donc:
+
+» Lord Montbarry reçut la nouvelle de sa mort prochaine avec
+résignation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de
+m'approcher et murmura faiblement ces mots à mon oreille:»--Puis-je
+avoir confiance en vous?» Je lui répondis:
+
+» Vous pouvez avoir pleine et entière confiance en moi.
+
+» Il attendit un peu, respirant à peine, et reprit à voix basse:
+
+»--Cherchez sous mon oreiller.
+
+» Je trouvai une lettre cachetée et affranchie, prête à être mise
+à la poste. C'est à peine si je l'entendis prononcer les paroles
+suivantes:
+
+»--Mettez-la vous-même à la poste.
+
+» Je répondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai
+l'adresse: elle était pour une dame de Londres. Je ne me souviens
+pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom; c'était un
+nom italien: Mme Ferraris.
+
+» Cette nuit-là «Sa Seigneurie» mourut; la congestion pulmonaire
+commença. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain
+matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis
+que j'avais mis sa lettre à la poste. Ce fut le dernier signe de
+connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il était pour ainsi
+dire tombé en léthargie. Il languit dans un état d'insensibilité
+complète, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels,
+jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance.
+
+» Quant à une cause de sa mort, étrangère à celles que je viens
+d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de
+vouloir la découvrir. Une bronchite se terminant par une
+pneumonie, c'est tout; il n'y a pas autre chose; telle fut la
+maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font
+quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-même, qui
+vient à l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demandé, de
+satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assuré la
+vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont été sans
+nul doute fondées par ce saint si célèbre par son incrédulité dont
+parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe,
+saint-Thomas!»
+
+» Ici se termine la déposition du docteur Bruno.
+
+» Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites à
+lady Montbarry: il nous reste à ajouter qu'elle n'a pu nous donner
+aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise à
+la poste, à la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il
+écrite? Que contenait-elle? Pourquoi la cachait-il à sa femme et à
+son beau-frère? Pourquoi pouvait-il écrire à la femme du courrier?
+Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous
+répondre. La chose mérite d'être éclaircie comme tout mystère
+encore inexpliqué. Quant à nous, cette lettre sous l'oreiller du
+lord nous semble en tous points inexplicable; mais une question:
+Mme Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse à
+Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square.
+
+» Arrivé à la fin du présent rapport, nous devons attirer votre
+attention sur sa conclusion, qui est justifiée par le résultat de
+nos recherches.
+
+» La question que se posent les directeurs et nous-mêmes est
+celle-ci: L'enquête a-t-elle révélé quelque circonstance
+extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry?
+
+» L'enquête a sans nul doute révélé des circonstances
+extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence
+absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry,
+la lettre mystérieuse que le lord a demandé au docteur de mettre à
+la poste. Mais, où y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de
+ces circonstances se rapporte directement ou indirectement à la
+seule chose qui nous intéresse, la mort de lord Montbarry?
+
+» En l'absence de toute preuve et devant le témoignage de deux
+éminents médecins, il est impossible de prétendre que la fin du
+lord ne soit pas naturelle; nous sommes donc obligés de conclure
+qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la
+somme pour laquelle lord Montbarry était assuré.
+
+» Le présent rapport partira par la poste de demain 10 décembre.
+On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions,--si
+on le juge nécessaire,--en réponse à notre dépêche de ce soir
+annonçant la conclusion de l'enquête.»
+
+
+X
+
+«Voyons, ma chère dame, quoi que vous ayez à me dire, hâtez-vous.
+Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de
+mes affaires et je n'ai pas à m'occuper que des vôtres.»
+
+C'est en ces termes que M. Troy s'adressait, avec sa bonhomie
+habituelle, à la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'oeil
+sur sa montre, qu'il posa devant lui; ensuite il s'accouda pour
+écouter ce que sa cliente pouvait avoir à lui dire.
+
+«C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet
+de banque de mille livres, commença Mme Ferraris, j'ai découvert
+qui me l'a envoyée.»
+
+M. Troy fit un mouvement.
+
+«Voici du nouveau! Et qui vous a envoyé la lettre?
+
+--Lord Montbarry, monsieur.»
+
+Il n'était pas facile de causer de la surprise à M. Troy, mais les
+paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupéfait. Pendant un
+instant il la regarda tout étonné sans dire un mot.
+
+«Pas possible! reprit-il dès qu'il fut revenu de son premier
+étonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas être!
+
+--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air
+affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me
+voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont été fort étonnés
+surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui
+l'a envoyé. À la demande de milord, son médecin l'a mise à la
+poste à Venise. Allez vous-même chez ces messieurs si vous ne
+voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si
+je savais pourquoi lord Montbarry m'écrivait et m'envoyait de
+l'argent. Je leur ai donné mon opinion immédiatement. J'ai dit que
+c'était un effet de sa bonté habituelle.
+
+--De sa bonté habituelle! répéta M. Troy tout à fait étonné.
+
+--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les
+autres membres de sa famille, quand j'étais à l'école, dans ses
+terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protégé mon pauvre
+cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule
+chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il était, a été
+d'assurer ma vie après le décès de mon mari.
+
+--Jolie explication! s'écria M. Troy. Qu'en ont pensé vos
+visiteurs du bureau d'assurances?
+
+--Ils m'ont demandé si j'avais quelque preuve de la mort de mon
+mari.
+
+--Et qu'avez-vous dit?
+
+--J'ai répondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une
+opinion positive à vous donner.
+
+--El ils se sont déclarés satisfaits, bien entendu?
+
+--Ils ne l'ont pas dit précisément, monsieur. Mais ils se sont
+regardés et m'ont souhaité le bonjour.
+
+--Eh bien, madame Ferraris, à moins que vous n'ayez encore quelque
+autre nouvelle extraordinaire à m'apprendre, j'espère bien que je
+vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du
+renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais
+en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus.
+
+--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre
+chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignité, je puis
+vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet
+de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les
+nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est
+descendue à Londres, à l'hôtel Newsbury. Je me propose d'aller la
+voir.
+
+--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la
+voir?»
+
+Mme Ferraris répondit avec un air de mystère:
+
+«Je veux la faire tomber dans un piège! Je ne lui ferai pas
+annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici
+les premiers mots que je prononcerai: «Je viens, milady, vous
+accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.» Ah!
+Vous pouvez être étonné, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce
+pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde réclame, je la
+découvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de
+couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui
+arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est
+celle-ci: la loi me le permet-elle?
+
+--La loi ne vous le défend pas, répondit gravement M. Troy; mais
+que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre
+question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous réellement assez de
+courage pour mener à bonne fin une aussi difficile entreprise?
+Miss Lockwood m'a dit que vous étiez très timide et assez
+nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-même, miss
+Lockwood ne s'est pas trompée.
+
+--Si vous aviez vécu à la campagne, monsieur, au lieu de vivre à
+Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le
+chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au
+contraire. Mais quand je serai en présence de cette misérable, et
+que je penserai à mon pauvre mari assassiné, celle de nous deux
+qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et
+vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le
+bonjour.»
+
+Après cette déclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta
+son manteau et sortit.
+
+Un sourire se dessina sur les lèvres de M. Troy, non pas railleur,
+mais plein d'une sorte de compassion.
+
+«Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moitié de ce que l'on
+dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son piège vont
+avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.»
+
+Et malgré toute son expérience, M. Troy ne put découvrir comment
+cela finirait.
+
+Cependant Mme Ferraris mettait son idée à exécution. Elle allait
+tout droit à l'hôtel Newsbury.
+
+Lady Montbarry était chez elle, et seule. Mais on hésita à la
+déranger quand la visiteuse eut refusé de donner son nom. La
+nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le
+vestibule de l'hôtel pendant la discussion. C'était une Française,
+on l'appela: elle trancha aussitôt la question avec un air déluré
+qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, à son avis du
+moins:
+
+«Madame semble très bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons
+pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver.
+En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir,
+madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour
+me suivre.»
+
+Malgré la résolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris
+battait à tout rompre, quand la femme de chambre qui la précédait
+la fit entrer dans l'antichambre et frappa à une des portes qui
+s'y ouvraient. Mais il est à remarquer que les personnes du
+tempérament le plus timide et le plus nerveux sont, en général,
+mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et
+d'accomplir des actes de courage touchant presque à la témérité.
+
+Une voix grave partant de la chambre cria:
+
+«Entrez!»
+
+La domestique ouvrit la porte et annonça:
+
+«Une dame qui demande à vous parler pour affaires, milady.»
+
+Puis elle se retira immédiatement. Au même instant, la timide
+petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle
+passa le pas de la porte, les mains crispées, les lèvres sèches,
+la tête brûlante, et se trouva en présence de la veuve de lord
+Montbarry; toutes deux étaient parfaitement calmes en apparence.
+
+Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine
+dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était
+assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même
+tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour
+mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de
+consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le
+remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le
+contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un
+brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de
+son bonnet de veuve, existait encore.
+
+Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda
+tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine
+curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle
+tenait à la main pour garantir son visage du feu.
+
+«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?»
+
+Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait
+déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à
+dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent
+sur ses lèvres.
+
+Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une
+fois l'étrangère toujours muette.
+
+«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle.
+
+Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement
+son regard sur son écran et fit une dernière question:
+
+«Est-ce de l'argent que vous voulez?
+
+--De l'argent!»
+
+Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle
+retrouva sa voix.
+
+«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle.
+
+Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles
+qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de
+Mme Ferraris.
+
+«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la
+veuve de Ferraris.»
+
+Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se
+reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler
+ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la
+moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre
+signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau
+l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne
+lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait
+entièrement échoué.
+
+Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce
+sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à
+la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son
+écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre.
+
+«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle.
+
+Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre
+terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit
+machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva
+un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur,
+pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa
+position primitive.
+
+«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est
+pas ivre, elle est peut-être folle.»
+
+Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette
+insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt:
+
+«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous!
+
+--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente?
+J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal
+appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement
+dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne
+saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de
+vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit
+air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous
+êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière
+fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous
+où il est?»
+
+L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du
+canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien.
+
+«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous
+êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood
+recommanda mon mari comme courrier au lord!...»
+
+Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry
+sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les
+épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle.
+
+«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!»
+
+Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de
+désespoir sauvage.
+
+«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le
+courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.»
+
+Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où
+elle allait sortir de la chambre.
+
+«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous
+criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous
+étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur.
+Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds
+l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le
+nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments;
+je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle?
+Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir
+ensuite.»
+
+Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça
+du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée
+comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et
+finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte
+avec mépris. Puis changeant d'idée:
+
+«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé,
+elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller
+immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus
+loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez
+vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie
+pas.»
+
+Elle sonna. La servante apparut,
+
+«Mon manteau, mon chapeau, et vite!»
+
+Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre
+à coucher.
+
+«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!»
+
+La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la
+glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa
+vivacité féline.
+
+«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un
+sourire ironique. Donnez-moi votre bras.»
+
+Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre.
+
+«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle
+en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss
+Lockwood et vous ne me reverrez jamais.»
+
+Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de
+l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne:
+
+«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la
+revoir!»
+
+La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La
+voiture attendait.
+
+«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et
+dites au cocher où il doit aller.»
+
+La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry
+changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta
+dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions,
+s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté
+dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence
+glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle
+se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture
+et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à
+bas de son siège.
+
+«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui
+tendant le prix de sa course.»
+
+Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison.
+
+Elle entra; la porte se referma sur elle.
+
+«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher.
+
+Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses
+idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie,
+sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait
+encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour
+à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit
+Mme Ferraris à la portière de la voiture:
+
+«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il.
+
+C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe
+de joie.
+
+«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette
+abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la!
+
+--Quelle femme?» demanda Henry.
+
+La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit
+prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris
+avec un regard plein d'étonnement et d'indignation.
+
+«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire.
+
+Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour.
+
+
+XI
+
+«Lady Montbarry, mademoiselle.»
+
+Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit
+tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée
+fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver.
+Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant
+qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre.
+
+«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une
+question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que
+vous n'y peut répondre.»
+
+C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés
+à terre, lady Montbarry commença l'entretien.
+
+Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle
+pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie
+triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle
+savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à
+l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en
+face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte.
+L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance
+ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la
+troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation
+s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe
+entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel
+était maintenant toute timide et toute tremblante!
+
+Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne
+s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait
+en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle
+posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout.
+
+«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle
+faiblement.
+
+Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un
+coupable devant un juge sans pitié.
+
+Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment
+la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut.
+
+Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide
+politesse, et passa en silence.
+
+À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui
+revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se
+redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui
+brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire
+plein de mépris.
+
+Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès.
+
+«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il
+tranquillement.
+
+--Non.
+
+--Désirez-vous la voir?
+
+--Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur:
+
+«Entendez vous? demanda-t-il froidement.
+
+--J'entends, répondit-elle plus froidement encore.
+
+--Votre visite est, à tout le moins, hors de saison.
+
+--Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.»
+
+Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick
+semblait l'enhardir.
+
+«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle
+avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse
+vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à
+feu mon mari, avez-vous...»
+
+Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante
+sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt:
+
+«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à
+nous en se servant de votre nom?»
+
+Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de
+Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire
+toute confuse.
+
+«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle,
+et je prends intérêt...»
+
+Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un
+geste de suppliante:
+
+«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la
+femme! Répondez à ma question simplement.
+
+--Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce
+ne sera pas long.»
+
+Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait
+rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse.
+
+«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû
+prononcer mon nom.»
+
+En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de
+la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son
+comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès.
+
+«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se
+servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous
+demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non!
+
+--Oui.»
+
+Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie
+qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on
+aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était
+debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si
+complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à
+peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration.
+
+Henry prit la parole un peu brutalement.
+
+«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant,
+n'est-ce pas?»
+
+Elle se retourna vers lui.
+
+«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur
+elle-même, elle allait quitter la chambre.
+
+Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta.
+
+«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous
+demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en
+parler aussi.»
+
+Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir
+et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son
+émotion, et recula d'un pas.
+
+«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement.
+
+Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à
+continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur.
+
+Agnès reprit:
+
+«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous
+eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous
+en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa
+femme!»
+
+Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et
+reprirent leur sourire triste et cruel.
+
+«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a
+disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le
+temps en sera venu,»
+
+Agnès tressaillit.
+
+«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je?
+Est-ce que quelqu'un me le dira?
+
+--Quelqu'un vous le dira.»
+
+Henry ne put garder le silence plus longtemps.
+
+«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une
+politesse ironique.
+
+Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris:
+
+«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis
+être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu
+Ferraris si...»
+
+Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès.
+
+«Si quoi? demanda Henry.
+
+--Si miss Lockwood m'y force.»
+
+Agnès écouta, tout étonnée.
+
+«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je?
+Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre?
+
+--Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient
+y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire
+que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur
+de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire
+une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes
+une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le
+jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un.
+Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la
+peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez
+paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et
+impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.»
+
+La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette
+sortie si inattendue qu'une seule signification.
+
+«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal
+que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes
+pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors
+qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus
+complètement encore.»
+
+Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi.
+
+«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle;
+elle n'en vaut pas la peine.»
+
+Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les
+paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute
+l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son
+visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand
+elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la
+résignation, mais la résignation sans espoir.
+
+«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe
+votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous
+pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera
+demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le
+pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant
+que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la
+première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la
+première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais.
+C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais
+aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez
+éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur
+Ferraris.
+
+--Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il
+de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au
+service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez
+maintenant?
+
+--Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En
+attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi
+simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole,
+le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce
+jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment
+pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh!
+Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une
+personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre
+l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais
+votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire
+au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend
+viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou
+là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour
+la dernière fois.»
+
+Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout
+genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid
+avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute
+pôle vers Henri.
+
+«La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile,
+répliqua-t-il avec dédain.
+
+Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous
+débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la
+vérité. Laissez-la partir!»
+
+Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry
+que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci.
+
+«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu,
+dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui
+direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes,
+aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari,
+nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas
+M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous
+disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.»
+
+Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on
+la retint encore.
+
+
+XII
+
+«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle?
+
+--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse,
+superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle.
+Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner
+le plaisir de vous faire peur.
+
+--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais
+cela est.»
+
+Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté
+d'elle.
+
+«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui
+m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme
+aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste
+et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je
+n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout
+après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me
+dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille,
+ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement
+vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès,
+ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre
+intérêt.»
+
+Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la
+retirer et finit par céder.
+
+«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le
+droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma
+vie?»
+
+Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle
+rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague.
+
+«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il.
+
+Elle répondit presque à voix basse:
+
+«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai
+passés», murmura-t-elle.
+
+Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois
+de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses
+lèvres.
+
+«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus
+heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument
+que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir
+de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première
+fois?»
+
+Elle soupira.
+
+«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas
+davantage!»
+
+La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle
+ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il
+aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et
+l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit
+comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et
+fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne
+dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère,
+sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser
+davantage en ce moment.
+
+«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se
+levant.
+
+--Oui, je vous pardonne.
+
+--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès?
+
+--Oh, non!
+
+--Voulez-vous que je vous quitte?»
+
+Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table
+à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry
+était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se
+tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:
+
+«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose
+à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus
+simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous
+venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est
+pas une vie bien heureuse, j'en conviens.»
+
+Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur
+le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait.
+
+«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle.
+Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre
+frère Stephen et sa femme y consentent.»
+
+Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre
+qu'elle tendit à Henry.
+
+Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait
+d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle
+venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant
+il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle
+sourit.
+
+«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture,
+mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.»
+
+Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière
+et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre:
+
+«Chère tante Agnès,
+
+Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a
+été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour
+boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions
+besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez,
+s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre
+gouvernante.
+
+» Votre aimante Lucy qui écrit cela.
+
+» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop
+petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la
+sécher.»
+
+«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait
+avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais
+avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient
+pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est
+vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai
+offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin,
+et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le
+lui proposer de nouveau.
+
+--Sérieusement!» s'écria Henry.
+
+Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait
+assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer
+dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de
+gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire,
+
+«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il.
+
+--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès.
+
+--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille
+amie de sa femme.
+
+-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.
+
+--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre
+vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à
+leur service comme gouvernante.
+
+--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père
+m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime.
+Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon
+éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée
+pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont
+l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y
+a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient
+les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que
+votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas
+lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou
+raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je
+suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux
+rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison
+que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un
+coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler
+certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous
+ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si
+vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage
+et de coeur pour me répondre oui.»
+
+Henry se soumit sans être convaincu.
+
+C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des
+coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se
+produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec
+un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins
+favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui
+ferait sa cour.
+
+Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne
+pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était
+vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec
+ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes
+pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de
+temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi
+sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le
+moment, il se tut sagement et changea de conversation:
+
+«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont
+l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de
+me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.»
+
+Agnès regarda la lettre de l'enfant.
+
+«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?
+
+--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait
+un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans
+la maison?
+
+--Est-ce que ma nourrice a hérité?
+
+--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant
+que je vais vous faire voir la lettre.»
+
+Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis
+qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus
+imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table,
+lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of
+Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui
+rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry.
+
+«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et
+lui montrant le titre.
+
+Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.
+
+«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font
+toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais
+l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle
+confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.»
+
+La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès.
+
+«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.»
+
+Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait
+cette question.
+
+«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a
+été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.»
+
+Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité
+de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus
+délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu
+avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par
+d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez
+déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui
+parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort.
+
+Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était
+question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses
+papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de
+s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il
+trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un
+regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première.
+Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut.
+C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme
+pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon.
+
+«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a
+fait un legs de cent livres sterling.
+
+La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu
+pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle
+dit tranquillement:
+
+«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?
+
+--Feu mon frère, lord Montbarry.»
+
+Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois
+s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua:
+
+«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de
+la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à
+aller toucher l'argent chez lui.»
+
+Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la
+plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la
+nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait
+de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de
+l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse.
+
+«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses
+vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour
+s'en souvenir lui-même!»
+
+Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses
+la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez
+les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait
+quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la
+nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.
+
+«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez
+rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure.
+Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!»
+
+Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait,
+lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre.
+
+La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite
+plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon
+fit signe à Henry:
+
+«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle.
+Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un
+méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est
+mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part
+comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_
+_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!
+
+--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry.
+
+--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je
+l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle
+était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui
+dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et
+me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse
+tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus
+jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis
+trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je
+l'aurai?
+
+--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par
+an, vous savez?
+
+--Combien aurai-je? demanda la nourrice.
+
+--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous
+aurez entre trois et quatre livres par an.»
+
+La nourrice secoua la tête.
+
+«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je
+veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce
+petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé,
+bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me
+ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours.
+On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire,
+vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds
+publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant
+ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour
+cent.
+
+Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._
+
+«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse
+effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais
+faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss
+Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le
+conseil que je vous donne.»
+
+La nourrice prit ses lunettes.
+
+_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des
+raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour
+cent et plus à leurs actionnaires.
+
+«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour
+l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos
+amis et tâchez qu'il réussisse.»
+
+La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et
+eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord
+Montbarry.
+
+Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais
+après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était
+entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de
+coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu
+courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait
+adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec
+joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un
+mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si
+réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être
+gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait
+la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis
+d'Irlande ne désespéraient pas.
+
+«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry.
+
+Mais lui n'y croyait pas encore.
+
+«Partez-vous réellement? demanda-t-il.
+
+--Je pars la semaine prochaine.
+
+--Quand vous reverrai-je?
+
+--Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre
+frère. Vous me verrez quand vous voudrez.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.»
+
+Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula
+vivement.
+
+«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il.
+
+--Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle.
+
+Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il
+regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne
+augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux.
+
+Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour
+l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le
+commencement d'un voyage plus long.
+
+L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin
+détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+XIII
+
+Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison
+de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du
+premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La
+vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait
+trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement
+heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle
+avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice
+Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.
+
+Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux
+d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et
+payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la
+veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière
+Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se
+rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé
+que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la
+chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur
+répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle
+l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans
+ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès
+apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une
+visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de
+soulagement.
+
+«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini
+avec cette terrible femme!»
+
+Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu
+vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir
+d'Agnès.
+
+Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son
+départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants,
+comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à
+l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une
+fidèle alliée de sa belle-soeur.
+
+«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me
+servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de
+vous écouter, ils le feront.»
+
+Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer,
+Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles
+venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique
+annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir
+milady.
+
+«Est-ce une femme?
+
+--Oui, madame.»
+
+La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,
+
+«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a
+cherché à découvrir les traces du courrier.
+
+--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec
+lady Montbarry à Venise?
+
+--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de
+l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je
+_porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner
+désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis
+lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il
+n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon
+service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable
+femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la
+renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait
+continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»
+
+Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la
+femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour
+découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement
+découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait
+pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que
+l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La
+dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition
+de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme
+qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine
+d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où
+attendait Mme Rolland.
+
+C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie,
+avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa
+chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec
+un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du
+premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation
+intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde
+et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa
+figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe:
+tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente
+personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand
+on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle
+n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?
+
+--Pour mon âge, aussi bien que possible.
+
+--Puis-je quelque chose pour vous?
+
+--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je
+l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place
+auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue
+demeurer dans le voisinage.
+
+--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce,
+une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame
+Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et
+Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la
+dernière maîtresse que vous avez servie.»
+
+Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux
+enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si
+le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.
+
+«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier
+--réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre
+présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique.
+Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon
+plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma
+conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me
+procurer cette place.
+
+--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas
+vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera
+demain chez moi jusqu'à deux heures.
+
+--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame.
+Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.
+
+--Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la
+bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss
+Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous
+parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_
+_Venise.»
+
+Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de
+mécontentement.
+
+«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.
+
+--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre
+départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais
+secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»
+
+Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une
+vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier
+perdu.
+
+«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle
+avec un ton de basse profonde,
+
+--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit
+soudain les yeux.
+
+«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est
+conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais
+fait, ni avant, ni depuis.
+
+--Qu'a-t-il donc fait?
+
+--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il
+s'est permis des libertés avec moi!»
+
+La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa
+bouche pour étouffer un éclat de rire.
+
+Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de
+l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.
+
+«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace,
+mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais
+était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre
+moyen de s'amuser!
+
+--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès.
+Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est
+marié?
+
+--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.
+
+--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.
+
+--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit
+Mme Rolland.
+
+Agnès continua.
+
+«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire
+sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous
+remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui
+explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels
+termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?
+
+--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si
+excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une
+respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter
+toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait
+besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils
+étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!
+
+--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec
+lord Montbarry?
+
+--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines,
+répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour
+la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en
+avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes
+moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne
+me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me
+dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce
+qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort
+bons termes avec lui.
+
+-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?
+
+--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès
+désappointée.
+
+--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit
+miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle
+en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»
+
+Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants
+noirs fanés, en signe d'horreur.
+
+«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma
+place à cause de ce que j'ai vu...?»
+
+Agnès l'arrêta.
+
+«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose
+qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?
+
+--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et
+M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot,
+ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme
+éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même
+où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor,
+le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à
+Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous
+pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi,
+monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le
+baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez
+par vous-même, mademoiselle.»
+
+Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la
+somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme.
+Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la
+conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser
+davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre
+renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à
+la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite
+inutilement pour retrouver le courrier disparu.
+
+Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la
+maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry,
+fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put
+résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier
+assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon
+fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la
+fois de Mme Rolland.
+
+Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était
+venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la
+prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le
+commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et
+préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats
+d'enthousiasme.
+
+«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je
+l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à
+cheval. À quelle heure vient-elle demain.
+
+--Avant deux heures?
+
+--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui
+être présenté!»
+
+Agnès se mit à rire.
+
+«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»
+
+Arthur répondit gravement:
+
+«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le
+long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le
+plus heureux ou le plus malheureux des hommes.
+
+--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie,
+sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter
+que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?
+
+
+XIV
+
+L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel
+moderne touchait à sa fin.
+
+Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le
+canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les
+pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les
+dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à
+faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux
+de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que
+les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en
+parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un
+nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour
+augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À
+l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient
+telles quelles.
+
+C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment
+décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces
+pièces formaient les appartements occupés par lord et lady
+Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était
+encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14.
+La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était
+installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs
+peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une
+fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de
+jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient
+d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel.
+Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait
+fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des
+salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux,
+semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés
+comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés,
+comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices,
+en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses
+qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.
+
+Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans
+l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez
+Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César
+féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première
+visite chez le nouveau lord Montbarry.
+
+Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur
+Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme
+qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir
+été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que
+d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss
+Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première
+entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances.
+Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des
+fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si
+la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le
+lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.
+
+En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les
+plus amicaux.
+
+Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine
+dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture
+des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt
+de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss
+Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il
+perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait
+Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du
+salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre
+dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la
+reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était,
+Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante
+nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait
+parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était
+amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses
+propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens
+comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre
+préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des
+signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle
+n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une
+fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour
+parler d'Arthur.
+
+«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur
+s'en ira.»
+
+Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. „ «Il ne
+va pas nous quitter! s'écria-t-elle.
+
+--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de
+plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie
+de le revoir.»
+
+Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait
+évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.
+
+«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord
+Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus
+de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord
+Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.
+
+--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.
+
+--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons
+que vous en parliez à Arthur!
+
+--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_
+
+Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa
+tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait
+trahie.
+
+Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et
+causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman
+nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à
+la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.
+
+Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une
+photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore
+et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent
+s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté
+l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils
+n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question
+d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus
+rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et
+possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et
+s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne
+suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore,
+sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux
+ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune
+raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter
+d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu
+vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes
+époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur
+de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple
+aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et
+s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.
+
+Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même
+date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à
+Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent
+remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et
+on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière,
+l'ouverture du nouvel hôtel.
+
+
+XV
+
+_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne
+Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de
+M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix
+jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la
+maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.
+
+» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du
+mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de
+miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre
+lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville,
+Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis
+et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la
+cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes
+filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à
+nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en
+honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli
+bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de
+nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux
+domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à
+la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger,
+vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.
+
+» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe.
+Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et
+combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie.
+Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort
+bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le
+mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant
+peu changer complètement notre genre de vie.
+
+«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes
+tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la
+séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort
+heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous?
+Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous,
+si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu,
+de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur
+voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous
+venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos
+jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre
+en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester
+seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans
+le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»
+
+» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent
+en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice.
+Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva
+soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et
+cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et
+messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si
+vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce
+qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en
+moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»
+
+» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de
+nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de
+se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi
+intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.
+
+» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au
+succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du
+dividende!
+
+» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous
+projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien
+entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations
+pour l'automne.
+
+» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent
+s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M,
+Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister
+à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis
+Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation,
+lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord
+Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller
+jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre
+Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà
+qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à
+ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort,
+les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a
+pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs
+études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux
+fatigues du voyage.
+
+» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée.
+Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans
+détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en
+Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur
+Barville est de celles-là.
+
+» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en
+meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à
+vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.
+
+» A. L.»
+
+Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de
+ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le
+domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant
+quelque malheur, elle sortit à la hâte.
+
+Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.
+
+«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il
+de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent
+seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les
+retrouver.»
+
+En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.
+
+«Ma chère Agnès,
+
+» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six
+ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes
+efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce
+qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est
+maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses
+aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous
+souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment
+viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout
+à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien
+qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi
+malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous
+remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de
+vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour
+moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation
+pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je
+ne vous en aimerai que mieux.
+
+» Votre amie affectionnée,
+
+» ADELA MONTBARRY.»
+
+Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se
+réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.
+
+Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession
+d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des
+derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:
+
+«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où
+mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_
+
+C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la
+marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à
+Venise, surtout après ces paroles!
+
+Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle
+toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait
+elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva
+honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de
+pareilles questions.
+
+Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur
+annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante
+des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à
+la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces
+absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne
+avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables
+quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les
+voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau
+d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et
+lady Montbarry à Paris.
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+XVI
+
+On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants
+arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà
+en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être
+ouvert aux voyageurs avant trois semaines.
+
+C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré.
+
+Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources
+pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du
+reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait
+gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il
+avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette
+dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à
+souhait, grâce à un public enthousiaste.
+
+Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis
+s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en
+donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action
+d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un
+intermède de danse.
+
+Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du
+monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu
+parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui
+avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il
+était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres
+yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés.
+Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des
+amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les
+Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir
+pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore
+en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour
+assister à l'ouverture du nouvel hôtel.
+
+Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette
+occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais
+moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que
+ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement.
+Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des
+distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers
+le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la
+tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré
+tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à
+écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités
+d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre.
+
+«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne
+voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir?
+
+--Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady
+Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une
+énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle
+reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en
+lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous!
+
+--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit
+lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès
+peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les
+circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était
+indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur?
+Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus
+sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle
+reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa
+meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous
+en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici
+mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je
+puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et
+quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien
+passé entre vous.»
+
+Henry suivit sagement ce conseil.
+
+Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque
+gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois,
+elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce
+bon signe?
+
+«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry
+jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à
+Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme,
+et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous
+diront.»
+
+Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on
+reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de
+Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange:
+
+«_J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de
+sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»_
+
+Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi
+avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute
+la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le
+forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune
+explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement
+subit d'itinéraire?
+
+La suite l'apprendra.
+
+
+XVII
+
+L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi
+les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu
+l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça
+force discours.
+
+Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les
+invités et fumer quelques cigares.
+
+À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout
+par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les
+chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la
+plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix
+pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames
+en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la
+maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des
+petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on
+que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par
+lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller
+s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les
+projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une
+autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant
+tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué,
+l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec
+le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des
+plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen
+de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à
+coucher.
+
+Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la
+terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort
+agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme
+les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites,
+surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher.
+Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa
+à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce
+qu'elle ne possédait pas un bec de gaz.
+
+Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques
+remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il
+fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les
+salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le
+voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait
+pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre
+à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à
+avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre
+personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée
+tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela,
+Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher
+contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel
+des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main.
+
+«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous
+comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.»
+
+Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro
+14.
+
+Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer
+une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi
+bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre
+chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue.
+Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de
+Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux
+sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible
+sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit
+dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il
+commanda à déjeuner.
+
+Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut
+servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans
+appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point,
+il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours
+égal, lui qui s'accommodait de tout.
+
+La journée s'annonçait belle et brillante.
+
+Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.
+
+Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il
+n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait
+profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de
+débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine
+Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit
+restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry
+était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit
+comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait
+comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel.
+
+Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de
+tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le
+ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait
+dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait
+invité.
+
+Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à
+l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry,
+l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain,
+sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées
+de vin, mais ne put absolument rien manger.
+
+«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.
+
+--Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité.
+
+Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et
+confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième
+expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même
+sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore
+une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours
+défaut!
+
+Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry
+n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle
+publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel,
+le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à
+son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre
+à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que
+M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout
+à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur
+anglais.
+
+«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je
+le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la
+chambre de M. Westwick.»
+
+En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un
+certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui
+l'accompagnaient.
+
+«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce
+fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût
+transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut
+ici.»
+
+Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le
+docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère
+de la personne morte:--_Lord Montbarry._
+
+Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à
+personne.
+
+Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux.
+Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans
+cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre
+chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter
+l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un
+établissement au succès duquel il était intéressé.
+
+Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait
+qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et
+qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire
+revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec
+son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude.
+
+Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille
+Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre
+par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et
+occupèrent le numéro 14.
+
+Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses
+meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se
+présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient
+trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits
+en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient
+d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de
+l'excellente installation du nouvel hôtel.
+
+«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous
+pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos
+amis.»
+
+Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise,
+voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité
+la chambre, la retint sur-le-champ.
+
+Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à
+Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une
+nouvelle danseuse de la Scala.
+
+N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait
+qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise.
+
+L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement
+de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre.
+
+Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut
+troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait
+le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort,
+le premier lord de_ _Montbarry.
+
+Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit
+poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le
+vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre;
+elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le
+vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle
+lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un
+tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus
+rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle
+seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre
+frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa
+mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui
+qu'elle aimait le moins.
+
+Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du
+soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie
+cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses
+rêves.
+
+Lorsque sa femme de chambre entra à son heure habituelle et
+remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la première
+raison qui lui vint à l'esprit. Cette domestique était si
+superstitieuse qu'il aurait été fort maladroit de lui dire la
+vérité. Mme Narbury répondit simplement qu'elle n'avait pas trouvé
+le lit à son goût, à cause de sa grande dimension. Elle était
+accoutumée chez elle, comme sa femme de chambre le savait, à
+coucher dans un petit lit.
+
+Informé de ce fait dans le courant de la journée, le gérant vint
+lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen
+d'éviter cet inconvénient. C'était de changer de chambre et d'en
+prendre une autre portant le n° 38, située immédiatement au-dessus
+de celle qu'elle désirait quitter.
+
+Mme Narbury accepta.
+
+Elle était maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans
+la chambre occupée autrefois par le baron Rivar.
+
+Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de
+plus, les affreux rêves de la première nuit vinrent épouvanter son
+esprit, reparaissant l'un après l'autre dans le même ordre. Cette
+fois-ci, ses nerfs déjà fort surexcités ne purent supporter cette
+nouvelle secousse. Elle jeta sur ses épaules sa robe de chambre,
+et sortit à la hâte au milieu de la nuit. Le garçon de service,
+réveillé par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la
+porte, la vit se précipiter tête baissée en bas de l'escalier, à
+la recherche du premier être qu'elle rencontrerait pour lui tenir
+compagnie.
+
+Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse
+excentricité anglaise, l'homme consulta le registre de l'hôtel et
+conduisit la dame en haut, à la chambre occupée par sa domestique.
+
+Elle ne dormait pas, et, chose plus étonnante, elle n'était même
+pas déshabillée. Elle reçut sa maîtresse sans le moindre signe
+d'étonnement.
+
+Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le
+fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une
+fort étrange réponse:
+
+«J'ai parlé de l'hôtel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle;
+celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu
+dire que feu lord Montbarry est la dernière personne qui ait
+habité le palais avant sa transformation en hôtel. La chambre dans
+laquelle il est mort est celle où vous avez dormi la nuit
+dernière. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai
+rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai passé la
+nuit comme vous voyez, la lumière allumée et lisant ma Bible. À
+mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être
+heureux ou même tranquille dans cette maison.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Laissez-moi, s'il vous plaît, m'expliquer, madame. Quand
+M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du même
+domestique, il a occupé comme vous, sans le savoir, la chambre où
+est mort son frère. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux.
+Il n'y avait cependant aucune raison à cela; le domestique l'a
+entendu dire à des messieurs, au café, qu'il n'avait pu dormir et
+qu'il s'était trouvé tout mal à son aise. Mais, bien plus encore,
+quand le jour vint, il ne put même pas manger sous ce toit maudit.
+Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi
+avoir son opinion, c'est qu'il est arrivé ici quelque chose à
+milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantôme erre tristement
+jusqu'à ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont
+les seuls auxquels sa présence se révèle. Vous le reverrez tous
+encore peut-être. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans
+cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une
+autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!»
+
+Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce
+dernier point.
+
+«Je n'ai pas la même opinion que vous, répondit-elle gravement.
+Mais je voudrais parler à mon frère de tout ce qui est arrivé.
+Nous allons retourner à Milan.»
+
+Quelques heures s'écoulèrent nécessairement avant qu'elles pussent
+quitter l'hôtel par le premier train du matin.
+
+Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen
+de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'était
+passé entre elle et sa maîtresse. Ce dernier avait aussi des amis
+auxquels il redit à son tour et _confidentiellement _toute
+l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en
+bouche, arriva aux oreilles du gérant. Il comprit que l'avenir de
+l'hôtel était en péril, à moins qu'on ne fît quelque chose pour
+effacer la réputation de la chambre numéro 14.
+
+Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la
+noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et
+Mme Narbury n'étaient pas les seuls membres de la famille
+Montbarry. La curiosité pouvait en amener d'autres à l'hôtel,
+surtout après ce qui venait de se passer. L'imagination du gérant
+trouva aisément un moyen habile de les dérouter dans ce cas-là.
+Les numéros de toutes les chambres étaient émaillés en bleu, sur
+des plaques blanches, vissées aux portes. Il ordonna qu'on fit
+faire une nouvelle plaque portant le numéro 13 _bis, _et il
+conserva la chambre vide jusqu'au moment où la plaque fut prête.
+Puis on mit le nouveau numéro à la chambre; le numéro 14 enlevé
+fut placé sur la porte de la propre chambre du gérant, au deuxième
+étage, chambre qui, n'étant pas à louer, n'avait pas été numérotée
+auparavant. Le numéro 14 disparut donc ainsi à tout jamais des
+livres de l'hôtel, comme numéro d'une chambre à louer.
+
+Après avoir prévenu les domestiques de ne pas jaser avec les
+voyageurs, au sujet du numéro changé, sous peine d'être
+immédiatement renvoyés, le gérant se frotta les mains, heureux
+d'avoir fait son devoir envers ses patrons.
+
+«Maintenant, pensa-t-il en lui même, avec un sentiment de triomphe
+excusable après tout, que la famille entière vienne ici, nous
+sommes de force à lutter avec elle.»
+
+
+XVIII
+
+Avant la fin de la semaine, le gérant de l'hôtel se trouva une
+fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dépêche
+arriva de Milan, annonçant que Francis Westwick serait à Venise le
+lendemain, et qu'il désirait qu'on lui réservât, si cela était
+possible, le n° 14 du premier étage.
+
+Le gérant réfléchit quelques instants avant de donner ses ordres.
+
+La chambre numérotée à nouveau avait été occupée en dernier lieu
+par un Français, Elle devait être encore louée le jour de
+l'arrivée de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour
+suivant.
+
+Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il
+aurait passé une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis,
+_lui demander devant témoins comment il s'était trouvé dans sa
+chambre à coucher? Dans ce cas, si la réputation de la chambre
+était encore discutée, elle serait vengée par la réponse même
+d'une personne de la famille qui, la première, avait fait le
+mauvais renom du n° 14. Après avoir pensé à tout cela, le gérant
+se décida à tenter l'expérience et donna des ordres pour que le 13
+_bis _soit réservé.
+
+Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition
+d'esprit. Il avait fait signer un engagement à la danseuse la plus
+connue d'Italie; il avait confié Mme Narbury aux soins de son
+frère Henry, qui l'avait rejoint à Milan, et il était entièrement
+libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire
+que le nouvel hôtel exerçait sur ses parents.
+
+Quand son frère et sa soeur lui racontèrent ce qui leur était
+arrivé, il déclara aussitôt qu'il irait à Venise dans l'intérêt de
+son théâtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les éléments mêmes
+d'un drame où paraîtraient des fantômes. Il trouva en chemin de
+fer le titre:
+
+_L'HÔTEL hanté,_
+
+«Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond
+noir, dans tout Londres, et soyez sûr que le public viendra en
+foule!» disait-il.
+
+Reçu avec une attention pleine de politesse par le gérant,
+Francis, en entrant dans l'hôtel, éprouva un désappointement.
+
+«Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le
+numéro 14 au premier étage. La chambre qui a ce numéro est au
+deuxième étage; elle a toujours été occupée par moi, depuis le
+jour de l'ouverture de l'hôtel. Peut-être voulez-vous parler du
+numéro 13 _bis, _au premier étage? Elle sera à votre disposition
+demain,--une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous
+ferons de notre mieux pour vous contenter.»
+
+Le directeur d'un théâtre à succès est probablement le dernier
+homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses
+semblables. Aussi Francis prit-il le gérant pour un farceur et
+l'histoire du numéro des chambres pour un mensonge.
+
+Le jour de son arrivée, il dîna seul avant l'heure de la table
+d'hôte, afin de pouvoir questionner le garçon à son aise, sans
+être entendu de personne. La réponse qu'on lui fit lui prouva que
+le numéro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'hôtel la place
+que lui avaient désignée son frère et sa soeur comme celle du
+numéro 14.
+
+Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le
+monsieur français qui occupait alors le numéro 13 _bis _était le
+propriétaire d'un théâtre de Paris qu'il connaissait
+personnellement.
+
+Était-il en ce moment à l'hôtel? Il était sorti et serait
+certainement de retour pour la table d'hôte.
+
+Quand le dîner fut terminé, Francis entra dans la salle et fut
+reçu à bras ouverts par son collègue parisien. «Venez fumer un
+cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si
+vous avez réellement engagé cette femme à Milan.»
+
+Francis put ainsi comparer l'intérieur de la chambre avec ce qu'on
+lui en avait dit à Milan.
+
+Arrivant à la porte, le Français se souvint qu'il avait un
+compagnon de voyage.
+
+«Mon peintre de décors est ici avec moi, dit-il, à la recherche Je
+sujets. C'est un excellent garçon qui regardera comme une faveur
+que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un
+domestique de le lui dire quand il rentrera.»
+
+Il tendit sa clef à Francis:
+
+«Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13
+_bis.»_
+
+Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au
+plafond des ornements pareils à ceux dont on lui avait parlé. Il
+venait à peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort
+désagréable le frappa soudain.
+
+Une odeur révoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur
+qu'il n'avait jamais sentie jusque-là, le saisit à la gorge.
+
+C'était un amalgame de deux odeurs d'une essence particulière et
+qui, quoique mélangées, étaient perceptibles chacune séparément.
+Cette étrange exhalaison consistait en une senteur légèrement
+aromatique et cependant fort désagréable avec une odeur moins
+pénétrante, mais si nauséabonde que Francis dut ouvrir la fenêtre
+pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de
+plus cette horrible atmosphère.
+
+Le directeur français rejoignit son collègue anglais avec un
+cigare déjà allumé. Il recula d'étonnement à la vue, terrible en
+général pour ses compatriotes, d'une fenêtre ouverte.
+
+«Vous autres Anglais vous êtes vraiment fous avec vos idées sur
+l'air pur! s'écria-t-il. Nous allons mourir de froid.»
+
+Francis se retourna et le regarda avec des yeux étonnés.
+
+«Sérieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la
+chambre? demanda-t-il.
+
+--Quelle odeur? reprit son confrère. Je ne sens que mon cigare qui
+est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la
+fenêtre!»
+
+D'un geste Francis refusa le cigare.
+
+«Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal à mon aise et tout
+étourdi; il vaut mieux que je m'en aille.» Il mit son mouchoir sur
+sa bouche et se dirigea vers la porte.
+
+Le Français suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel
+étonnement qu'il oublia tout à fait d'empêcher l'air du soir de
+continuer à entrer.
+
+«Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il.
+
+-C'est horrible! murmura Francis derrière son mouchoir. Je n'ai
+jamais rien senti de pareil.»
+
+On frappa à la porte: c'était le peintre en décors. Son directeur
+lui demanda aussitôt s'il y avait une odeur quelconque dans la
+chambre.
+
+«Je sens votre cigare qui doit être délicieux; offrez m'en un tout
+de suite!
+
+--Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose,
+quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque
+chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?»
+
+Le peintre parut confondu par l'énergique véhémence des paroles
+qu'il venait d'entendre.
+
+«Votre chambre est aussi fraîche et aussi saine que possible»; et
+en disant cela il se retourna avec étonnement du côté de Francis
+Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intérieur de la
+chambre à coucher avec un sentiment de dégoût non déguisé.
+
+Le directeur parisien s'approcha de son collègue anglais et le
+regarda d'un air inquiet.
+
+«Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez
+que le vôtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter
+d'autres témoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il
+montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La
+porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle
+rapidité une odeur se propage. Maintenant écoutez; je vais faire
+appel à ces nez innocents dans la langue de leur île brumeuse:--
+Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?»
+
+Les enfants éclatèrent de rire et s'empressèrent de répondre:
+
+«Non.
+
+--Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Français
+dans sa langue à lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur,
+croyez-moi, allez voir un médecin, car il y a sûrement quelque
+chose de dérangé dans votre pauvre nez.»
+
+Après lui avoir donné cet avis charitable, il rentra dans sa
+chambre et ferma toute entrée à la brise fraîche avec un soupir de
+contentement. Francis quitta l'hôtel et suivit la route qui
+conduisait à la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit
+bientôt. Il put allumer alors un cigare et se mit à songer, à ce
+qui venait d'arriver.
+
+
+XIX
+
+Évitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la
+place enveloppée par un clair de lune naissant.
+
+Sans s'en douter, il était un véritable matérialiste. L'étrange
+impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet
+qu'elle avait produit sur les autres parents de son frère défunt
+n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait
+plein de bon sens.
+
+«Peut-être bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que
+je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'être qu'un tour
+de sa façon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce
+qu'il faudrait vraiment que je voie un médecin? Suis-je malade? Je
+ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais
+pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien
+attendre jusqu'à demain pour décider si je dois voir un médecin.
+En tous cas, l'hôtel ne me semble pas devoir me fournir un sujet
+de pièce. L'odeur effrayante d'un fantôme invisible peut être une
+idée parfaitement nouvelle. Mais si je la mets à exécution, si je
+l'applique au théâtre, je ferai fuir le public entier. >»
+
+Comme il en arrivait à terminer ses réflexions par cette
+plaisanterie, il aperçut une dame entièrement vêtue de noir, qui
+semblait l'observer.
+
+«Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui
+demanda cette dame en le regardant.
+
+--Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander à qui
+j'ai l'honneur de parler?
+
+--Nous ne sommes rencontrés qu'une fois, quand feu votre frère me
+présenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout à fait
+oublié mes grands yeux noirs et ce teint pâle que vous avez
+déclaré hideux, m'a-t-on dit?»
+
+Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manière à
+ce que les rayons de la lune éclairassent en plein son visage.
+
+Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il haïssait le
+plus cordialement de toutes, la veuve de son frère défunt, le
+premier lord Montbarry. Il fronça les sourcils en la regardant;
+son habitude des coulisses, les innombrables répétitions
+auxquelles il avait assisté et où les actrices avaient mis sa
+patience à une rude épreuve, l'avaient accoutumé à parler rudement
+aux femmes qu'il n'aimait pas.
+
+«Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en
+Amérique!»
+
+Elle ne fit aucune attention au ton désagréable qu'il avait pris,
+mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrêta.
+
+«Laissez-moi vous accompagner un instant, répondit-elle
+tranquillement. J'ai quelque chose à vous dire.
+
+--Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare.
+
+--La fumée ne me gêne pas.».
+
+Après cela, il n'y avait qu'à s'incliner à moins d'être un
+véritable brutal. Il se résigna avec autant de bonne grâce que
+possible.
+
+» Eh bien, voyons, que voulez-vous?
+
+--Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick,
+laissez-moi vous faire connaître avant ma position. Je suis seule au
+monde. À la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une
+autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amérique, de
+mon frère, le baron Rivar.»
+
+La réputation du baron et les doutes que la médisance avait jetés
+sur ses relations avec la comtesse étaient bien connus de Francis.
+
+«Il a été tué à une table de jeu, demanda-t-il brutalement.
+
+--La question ne m'étonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton
+ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualité
+d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y
+connaissez en fait de jeu. Mon frère n'est pas mort de mort
+violente, monsieur Westwick. Il a succombé comme bien d'autres
+malheureux à une épidémie de fièvre qui régnait dans une ville de
+l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a causé sa mort m'a rendu
+les États-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer
+faisant voile de New-York, un vaisseau français qui m'a amenée au
+Havre. J'ai continué mon voyage solitaire vers le sud de la France
+et je suis venue à Venise.»
+
+Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-même Francis.
+
+Elle s'arrêta, attendant qu'il parlât.
+
+«Ah! Alors vous êtes venue à Venise, dit-il négligemment, et
+pourquoi?
+
+--Parce que je n'ai pas pu faire autrement, répondit-elle.»
+
+Francis la regarda avec une curiosité railleuse. «C'est drôle,
+fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement?
+
+--Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier
+mouvement, répondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tête?
+Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde où je voudrais
+me trouver. Des souvenirs que j'exècre s'y rattachent dans mon
+esprit. Si j'avais une volonté bien à moi, je n'y serais jamais
+revenue. Je déteste Venise. Néanmoins, vous le voyez, je suis ici.
+Avez-vous jamais rencontré une femme aussi peu raisonnable.
+Jamais, j'en suis sûre!»
+
+Elle s'arrêta et le regarda un moment, puis soudain changeant de
+ton:
+
+«Quand attend-on miss Agnès Lockwood?»
+
+Il n'était pas facile de prendre Francis à l'improviste, mais
+cette question extraordinaire le surprit.
+
+«Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir à Venise?
+
+Elle se mit à rire d'un rire amer et moqueur.
+
+«Mettons que je l'ai deviné!»
+
+Le ton de son interlocutrice, ou peut-être le défi audacieux qui
+brillait dans ses yeux fit monter la colère au front de Francis
+Westwick.
+
+«Lady Montbarry!... commença-t-il.
+
+--Arrêtez! interrompit-elle, la femme de votre frère Stephen
+s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec
+aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant
+d'avoir commis la faute d'épouser votre frère. Appelez-moi, s'il
+vous plaît, la comtesse Narona.
+
+--Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de
+vous moquer du monde, vous vous êtes trompée d'adresse. Parlez-moi
+clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir.
+
+-Si vous désirez garder secrète l'arrivée de miss Lockwood à
+Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.»
+
+Elle voulait évidemment l'irriter, et elle y réussit.
+
+«Mais c'est de la folie, s'écria-t-il avec colère. Le voyage de
+mon frère n'est un secret pour personne. Il amène miss Lockwood
+avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien
+informée, vous savez peut-être pourquoi elle vient à Venise?»
+
+La comtesse était redevenue soudain toute pensive. Elle ne
+répondit pas.
+
+Ils avaient atteint dans leur étrange promenade une des extrémités
+de la place; ils étaient maintenant debout devant l'église Saint-Marc.
+Le clair de lune qui frappait en plein était assez lumineux
+pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres
+détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons
+de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche.
+
+«Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de
+lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt
+qu'à Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.»
+
+Elle s'éloigna de l'église et vit Francis qui l'écoutait avec un
+regard étonné.
+
+«Non, continua-t-elle, reprenant tout à coup le fil de la
+conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je
+sais seulement que nous devons nous rencontrer à Venise.
+
+--Vous vous êtes donné rendez-vous?
+
+--C'est la destinée qui le veut, répondit-elle la tête penchée sur
+sa poitrine et les yeux à terre.»
+
+Francis éclata de rire.
+
+«Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitôt, c'est le hasard qui
+le veut, comme disent les imbéciles.»
+
+Avec sa logique ordinaire, Francis répondit:
+
+«Le hasard prend un drôle de chemin pour vous conduire au rendez-vous.
+Nous avons tout arrangé pour nous rencontrer à l'hôtel du
+Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste
+des voyageurs. La destinée aurait dû vous amener aussi à l'hôtel
+du Palais.»
+
+Elle baissa vivement son voile.
+
+«La destinée le peut encore maintenant: hôtel du Palais? répéta-t-elle
+se parlant toujours à elle-même. L'enfer d'autrefois devenu
+le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit même!... mon Dieu!
+L'endroit même...»
+
+Elle s'arrêta et posa la main sur le bras de son compagnon:
+
+«Peut-être miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la
+famille? s'écria-t-elle vivement. Êtes-vous positivement sûr
+qu'elle descendra à l'hôtel?
+
+--Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood
+voyageait avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas
+qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emménager à notre
+hôtel, comtesse?
+
+--Oui, dit-elle faiblement, je vais emménager à votre hôtel.»
+
+Il était impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait
+encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds
+à la tête. Il était loin de l'aimer, il se défiait d'elle, il la
+détestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanité, il se
+sentit obligé de lui demander si elle avait froid.
+
+«Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible.
+
+--Par une nuit pareille, comtesse?
+
+--La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous
+que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met
+la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui,
+aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-être; mais,
+voyez-vous, la destinée m'a passé la corde au cou: je la sens qui
+me serre déjà.»
+
+Elle jeta un regard autour d'elle.
+
+Ils étaient alors arrivés près du fameux café connu sous le nom de
+Florian.
+
+«Faites-moi entrer là, dit-elle, il faut que je boive quelque
+chose pour me remettre. Allons, n'hésitez pas: vous avez tout
+intérêt à ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit
+ce que j'avais de plus important à vous dire. J'ai à vous parler
+d'une affaire qui a rapport à votre théâtre.»
+
+Se demandant en lui-même ce qu'elle pouvait bien vouloir à son
+théâtre, Francis céda à regret à la nécessité et l'accompagna au
+café. Il la lit asseoir dans une encoignure où ils pouvaient
+causer tranquillement sans attirer l'attention.
+
+«Que prenez-vous?» demanda-t-il avec résignation.
+
+Elle s'adressa directement au garçon et lui donna ses ordres.
+
+«Du marasquin et une tasse de thé.»
+
+Le garçon la regarda avec étonnement; Francis en fit autant. Pour
+tous deux c'était une nouveauté que du thé avec du marasquin. Sans
+s'inquiéter de leur stupéfaction, lorsque le garçon eut exécuté
+ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il
+versât un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand,
+qu'on emplit ensuite de thé.
+
+«Je ne peux pas faire cela moi-même, dit-elle; mes mains tremblent
+trop.»
+
+Elle avala tout chaud ce mélange bizarre.
+
+«Du punch au marasquin! Voulez-vous en goûter? fit-elle. Voici
+comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine
+d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mère était
+attachée à sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce
+mélange: le punch au marasquin. Étroitement attachée à sa
+gracieuse et souveraine maîtresse, ma mère partagea ses goûts. Et
+moi je tiens cette recette de ma mère. Maintenant, monsieur
+Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous êtes
+directeur de théâtre; voulez-vous une nouvelle pièce?
+
+-Je veux toujours une nouvelle pièce, pourvu qu'elle soit bonne.
+
+-Et vous paierez bien si elle est bonne?
+
+--Je paye toujours bien dans mon intérêt même.
+
+--Si je fais la pièce, voudrez-vous la lire?» Francis hésita.
+
+«Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tête d'écrire une pièce?
+
+-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai raconté un jour à feu mon frère une
+visite que j'avais faite à miss Lockwood, la dernière fois que je
+suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne
+l'intéressa nullement, mais il fut frappé de ma manière de la lui
+raconter.--«Tu peins, me dit-il, ce qui s'est passé entre vous
+avec la précision d'un dialogue de théâtre. Tu as décidément
+l'instinct dramatique; essaie donc d'écrire une pièce. Tu gagneras
+peut-être de l'argent.» Voilà ce qui me l'a mis dans la tête.
+
+--Vous n'avez cependant pas besoin d'argent!
+
+--J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des goûts coûteux. Je n'ai
+rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me
+reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas
+davantage.»
+
+Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres
+payées par les compagnies d'assurances. «Tout est déjà parti?»
+Elle souffla sur sa main. «Parti comme cela! répondit-elle
+froidement.
+
+--Baron Rivar?»
+
+Elle le regarda avec un éclair de colère brillant dans ses yeux
+noirs et durs.
+
+«Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous
+oubliez que vous n'avez pas encore répondu à la proposition que je
+vous ai faite. Ne dites pas non sans y réfléchir. Souvenez-vous
+quelle vie a été la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce
+soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'étranges
+aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé:
+je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tête les éléments
+d'une pièce, si l'occasion de la faire se présente à moi?»
+
+Elle attendit un moment, puis répéta soudain son étrange question
+sur Agnès.
+
+«Quand attend-on miss Lockwood à Venise?
+
+--Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pièce,
+comtesse?»
+
+La comtesse parut avoir quelque difficulté à répondre
+catégoriquement à cette question. Elle fit de nouveau un plein
+verre de son mélange et en but la moitié.
+
+«Cela a tout à faire avec ma pièce. Répondez-moi donc.»
+
+Francis répondit:
+
+«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant.
+
+--C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible,
+si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas,
+je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour
+vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous
+la lire?»
+
+Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait
+de punch au marasquin.
+
+«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre,
+n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que
+les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup
+d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez
+nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en
+Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux.
+Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il
+est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au
+spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un
+grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui
+confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un
+génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception
+aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si
+commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les
+Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le
+résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute
+des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels
+sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus;
+ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me
+quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même
+en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur
+résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de
+cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce
+religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un
+temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien
+être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un
+médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant.
+Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes
+superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une
+semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au
+contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se
+réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de
+me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je
+vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et
+puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick,
+voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et
+que nous retournions respirer l'air frais du soir.»
+
+Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café.
+Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin
+qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle
+venait de lui raconter.
+
+
+XX
+
+«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.
+C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.»
+
+Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait
+d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait
+nouvellement changé le numéro, répondit:
+
+«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de
+plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le
+dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais
+le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous
+épargner une perte de temps inutile.
+
+--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à
+traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des
+personnages et du dialogue.
+
+--Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis.
+C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à
+ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant
+le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que
+diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et
+d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres.
+Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits
+qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle
+nous sommes mêlés vous et moi.»
+
+Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la
+place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la
+colonnade.
+
+«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous
+écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame?
+Comment?_ _comment?»
+
+Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience
+d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était
+amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait
+fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à
+considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui
+s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel,
+il était possible que la comtesse pût lui donner quelque
+explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à
+lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire
+quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un
+auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son
+théâtre était la seule chose qui l'occupait,
+
+«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une
+pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.»
+
+C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art
+dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à
+succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses
+parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la
+terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre
+de Mme Narburry.
+
+«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la
+raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique
+dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de
+la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce
+qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la
+chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible
+vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une
+pièce de premier choix!»
+
+Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même
+pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près.
+
+Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son
+esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_
+_était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand
+celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question
+qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de
+pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait
+avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle
+était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il
+lui demanda si elle était malade.
+
+Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un
+mort.
+
+«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre
+au sérieux ce que je viens de vous dire?»
+
+Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour
+parler.
+
+--«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.»
+
+Elle finit par reprendre possession d'elle-même.
+
+Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses
+yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible.
+
+«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme
+une femme parlant en rêve.»
+
+Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle
+se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la
+prédiction qu'elle avait faite à cette époque.
+
+Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet,
+elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards,
+sans songer un instant à lui.
+
+«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous
+rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas
+un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que
+je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu
+Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence
+que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_
+le verra, LE verrai-je aussi, moi?»
+
+Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle
+poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le
+sien pour la soutenir et essaya de la ranimer.
+
+«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez
+parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce
+loin d'ici?»
+
+Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il
+l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil.
+
+«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur
+le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom.
+
+--L'hôtel Danieli?
+
+--Oui!»
+
+Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la
+Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la
+pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la
+Riva degli Schiavoni.
+
+«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu
+réfléchir.»
+
+Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses
+idées.
+
+«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle.
+
+Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait,
+
+«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire,
+ajouta-t-il.
+
+--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser,
+
+--À qui?
+
+«À moi!»
+
+Il tressaillit à son tour.
+
+«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans
+cette chambre, demain soir?
+
+--Il faut que j'y couche.
+
+--N'avez-vous pas peur?
+
+--J'ai horriblement peur.
+
+--Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc
+prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée.
+
+--Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté
+l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je
+prenne et que je garde cette chambre jusqu'à...»
+
+«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous
+intéresse pas.»
+
+Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la
+conversation.
+
+«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir
+demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.»
+
+Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis
+lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom.
+
+Elle secoua la tête.
+
+«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît
+aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito,
+_cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort
+vulgaire.»
+
+Elle hésita et resta sans parler.
+
+«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de
+certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom
+de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que
+j'ai pris.»
+
+Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se
+trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs.
+Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter
+sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James.
+
+«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens
+la tête lourde. Bonne nuit.»
+
+Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les
+événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris
+un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des
+domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le
+gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de
+fort sérieux à lui annoncer.
+
+Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme
+les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise
+dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de
+l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à
+coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était
+obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui
+réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé.
+
+Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le
+gérant:
+
+«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous
+l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?»
+
+Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la
+réparer.
+
+«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous
+satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande
+pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation
+d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite
+qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur
+de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français
+nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.»
+
+Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que
+de céder à la requête du gérant.
+
+--«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en
+lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!»
+
+Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris;
+on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme
+il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua
+le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des
+chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son
+attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y
+étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro
+était 13 _bis._
+
+Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle
+portait un nom anglais: Mme James!
+
+Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était
+arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au
+salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui
+désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva
+face à face avec la comtesse.
+
+Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les
+bras croisés sur sa poitrine.
+
+«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis
+ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas
+vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne
+n'ait pu prendre la chambre.
+
+--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis.
+
+--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine.
+Je l'ai prise pour une semaine.
+
+--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela?
+
+--Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre.
+Je la lui donnerai quand elle viendra.»
+
+Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la
+poursuivait.
+
+«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme
+la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le
+pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous
+prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et
+moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle
+ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de
+Lord Montbarry, c'est seulement une cousine.
+
+--Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous,
+répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour,
+mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra
+ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.»
+
+Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu
+faire prendre à la comtesse une pareille résolution.
+
+«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience,
+dit-il.
+
+--Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir
+Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne
+de votre famille!
+
+--Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?»
+
+Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais
+pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté
+plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!»
+Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en
+aller.
+
+«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la
+quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant
+le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit
+se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne
+heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse.
+Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait
+l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la
+hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la
+nuit. «Rien, répondit-elle.
+
+--Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude?
+
+--Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous
+quand _elle _viendra?
+
+--Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici?
+La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise
+hier?
+
+--Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage
+quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut
+répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait
+avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus
+aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne
+vivait plus que mécaniquement et comme un automate.
+
+Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer
+les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures
+d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle
+était de son frère Henry et lui recommandait de revenir
+immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français,
+récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la
+fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à
+rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés.
+
+Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que
+lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à
+Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à
+l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour
+retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois,
+absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre
+résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les
+chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en
+nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai,
+bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la
+chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur
+Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme
+les accompagnent dans leur voyage à Venise.
+
+Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses
+préparatifs pour quitter Venise le jour même.
+
+En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de
+son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis,
+les chambres étaient déjà retenues.
+
+«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres
+membres de la famille, dit-il ironiquement.»
+
+Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton:
+
+«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une
+étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le
+droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.»
+
+En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien
+ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait
+une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand
+Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir
+répété à personne ce que lui avait dit Mme James.
+
+Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons
+de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous.
+
+Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle
+vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa
+femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants;
+Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite
+portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de
+lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas
+de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la
+comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un
+instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très
+pâle.
+
+
+XXI
+
+Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au
+nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans
+l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout
+était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième
+chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de
+lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre
+située à droite du salon était occupée par une dame anglaise,
+veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également
+louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second.
+Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme
+de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un
+des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait
+qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss
+Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de
+l'hôtel.
+
+Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès
+assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la
+question, qui la touchait cependant directement.
+
+Était-elle malade?
+
+Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce
+long voyage, en chemin de fer.
+
+Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si
+une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait
+pas.
+
+Agnès accepta avec plaisir.
+
+Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la
+brise venant des lagunes.
+
+C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination
+qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande
+impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une
+demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand
+lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin
+rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait.
+
+En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une
+dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place.
+
+Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du
+nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se
+décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel.
+
+Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui
+s'était passé en son absence.
+
+Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de
+confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au
+crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de
+l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à
+Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait
+appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que
+sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être
+au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus
+grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé
+ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la
+chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition.
+
+«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour
+la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on
+m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à
+laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement,
+pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de
+vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait
+descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et
+jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la
+plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt
+Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner.
+
+La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres
+donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal.
+Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de
+Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter
+de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans
+une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un
+cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur
+l'escalier de service de l'hôtel.
+
+Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla
+aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon,
+une femme de chambre lui demanda sa clef.
+
+«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit
+la fille, je vous rapporterai la clef au salon.»
+
+Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame
+seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup
+elle se pencha par-dessus la rampe.
+
+Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet
+de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès
+qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,--est-il
+nécessaire de dire que c'était la comtesse?--se précipita en bas
+de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se
+cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se
+dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du
+cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon
+rendre la clef à Agnès.
+
+La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit
+remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer
+de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès
+quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment
+où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au
+cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le
+supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant
+de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit
+jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du
+cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle
+sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle.
+
+Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa
+cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût
+complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de
+toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur,
+on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait
+jouer le pêne dans la serrure.
+
+Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de
+Milan.
+
+Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui
+tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au
+visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir.
+
+Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut
+un éclair, mais un éclair d'espérance.
+
+Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de
+l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner.
+Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et
+lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à
+Milan.
+
+Henry prit place à table et fit une peinture amusante des
+difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur
+peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il,
+arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel
+à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis.
+
+Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan
+pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les
+affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais
+passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux
+mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point
+assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son
+âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de
+rentrer en Angleterre avec son frère.
+
+Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à
+coucher les enfants.
+
+Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée
+des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer
+soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce
+s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup:
+
+«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.»
+
+Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude
+coucher avec tante Agnès.
+
+Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre
+qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de
+voyage.
+
+À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry
+faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui
+avait rendu Mme James.
+
+«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et
+moi nous sommes de l'autre côté du salon.»
+
+Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser
+passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans
+le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre
+fatale, puis aussitôt il appela son frère:
+
+«Venez, Stephen, allons fumer un peu.»
+
+Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui
+l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à
+coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à
+Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux:
+Henry raconta textuellement ce qu'il savait.
+
+«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas
+claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de
+vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer
+soigneusement sa porte.»
+
+Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette
+recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain
+qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et
+pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda
+l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de
+pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention
+sérieuse.
+
+Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur
+petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le
+théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où
+l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal.
+
+On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite
+Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle
+était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa
+prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête
+du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant
+un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu
+d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés:
+
+«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux
+pas coucher ici.»
+
+Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès
+l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa
+mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les
+efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son
+jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne
+put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de
+lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être
+une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur
+si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la
+nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la
+nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir.
+
+Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du
+cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre
+chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement
+effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans
+doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une
+infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus.
+
+«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de
+Marianne, dit lady Montbarry.
+
+--Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est
+passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant
+quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là
+ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un
+enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.»
+
+Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une
+véritable admiration.
+
+«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien,
+n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?»
+
+Agnès se mit à rire.
+
+«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le
+bonsoir sans retourner au salon.»
+
+Lady Montbarry se dirigea vers la porte.
+
+«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de
+fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette.
+
+--Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès.
+Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit?
+
+--Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre
+exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves
+pour votre première nuit à Venise.»
+
+
+XXII
+
+Après le départ de lady Montbarry, Agnès ferma sa porte avec soin
+et commença à déballer ses malles. Dans sa hâte de s'habiller pour
+le dîner, elle avait pris la première robe venue et avait jeté son
+costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire à
+robes et commença à accrocher ses vêtements.
+
+Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatiguée et laissa les
+malles telles qu'elles étaient. Le vent du sud qui avait soufflé
+si vif toute la journée ne s'était pas encore apaisé. L'atmosphère
+de la chambre était un peu lourde. Agnès se jeta un châle sur la
+tête et, ouvrant la fenêtre, s'accouda au balcon pour respirer
+l'air. Le ciel était couvert, il était impossible de distinguer un
+objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les
+maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre se confondant
+avec le ciel sans étoile et sans lune.
+
+À de rares intervalles, le cri guttural, précurseur d'un gondolier
+attardé, se faisait entendre et prévenait les autres bateliers. De
+temps en temps le bruit rapproché de rames frappant l'eau
+indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs
+à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence qui enveloppait Venise
+était un silence de tombeau.
+
+Appuyée sur la balustrade du balcon, Agnès regardait distraitement
+dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi
+jurée et qui était mort dans cette maison où elle se trouvait. Un
+changement s'était fait en elle; elle semblait subir une nouvelle
+influence; pour la première fois, le souvenir de lord Montbarry
+éveillait un autre sentiment que la compassion; pour la première
+fois cette bonne et douce créature songeait au mal qu'il lui avait
+fait. Elle pensait à l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui
+avait défendu le lord contre son frère quelque temps auparavant,
+elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry
+Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-même et de la nuit qui
+l'entourait et se retira de l'abîme sombre qu'elle contemplait,
+comme si le mystère et la tristesse des eaux avaient été cause de
+l'émotion qui l'avait envahie. Tout à coup elle ferma la fenêtre,
+jeta de côté son châle et alluma toutes les bougies des
+candélabres de la cheminée, croyant que les lumières allaient
+égayer la solitude de la chambre.
+
+L'éclairage éblouissant qui contrastait avec la noire tristesse du
+dehors rendit le calme à son esprit; elle regardait la flamme des
+bougies avec une joie d'enfant:
+
+Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non.
+
+La somnolente fatigue qui l'avait accablée avait disparu. Elle
+recommença à déballer ses malles. Au bout de quelques minutes,
+cette occupation la fatigua pour la seconde fois.
+
+Elle s'assit devant la table et prit un _Indicateur-Guide._
+
+Que dit-on de Venise? pensa-t-elle.
+
+Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était
+déjà loin du livre.
+
+Elle songeait à Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits
+détails de la soirée, de ses moindres paroles, et tout était en
+faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-même, les couleurs
+lui montaient peu à peu aux joues, en pensant à la constance et à
+la fidélité qu'il lui avait toujours montrées. La tristesse qui
+l'avait accablée pendant tout le voyage venait-elle donc de ce
+qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle
+avait de l'avoir mal reçu à Paris quand il lui avait parlé.
+Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi à des pensées
+qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle
+retourna à son livre, se méfiant de ses propres pensées.
+
+Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, près de son
+lit, enveloppée dans une robe de chambre, à chasser loin de son
+esprit toute idée de tendresse et d'amitié?
+
+Son coeur était enfermé dans le tombeau avec Montbarry. Agnès
+pouvait-elle donc penser à un autre homme et à un homme qui
+l'aimait? C'était honteux, c'était indigne d'elle.
+
+Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du
+_Guide, _ce fut en vain.
+
+Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui
+restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne
+se coucher que quand elle tomberait de fatigue.
+
+Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et
+transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à
+coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il
+se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du
+lit pour se reposer.
+
+Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son
+esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il
+était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle
+se leva et commença à se déshabiller.
+
+J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le
+sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace:
+je ne serai bonne à rien demain.
+
+Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur
+une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui
+était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table
+une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où
+elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête
+sur l'oreiller.
+
+Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas
+intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant
+le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait
+voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à
+grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle
+essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en
+recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se
+déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits
+venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit,
+puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le
+parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention
+barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels.
+Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de
+reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle
+recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus
+doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de
+recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête
+s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir
+et tomba endormie.
+
+Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus
+tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut.
+
+Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la
+complète connaissance, sans transition, d'un coup.
+
+Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans
+savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se
+rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était
+passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse
+s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres.
+
+Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand
+elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le
+vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans
+l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle
+cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle
+rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put
+éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle:
+elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie.
+
+Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la
+chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit.
+
+Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans
+une étreinte de glace.
+
+Elle n'était pas seule!
+
+Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme
+vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la
+tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses
+yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil.
+
+L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de
+faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle
+fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du
+lit et de regarder de plus près la femme qui s'était
+incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la
+nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_
+_poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil
+était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait
+prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement
+à Venise.
+
+Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la
+présence de la comtesse lui, donna la force d'agir.
+
+«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici?
+Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.»
+
+Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit
+aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la
+comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas
+encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée
+sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à
+l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout.
+Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie?
+
+Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa
+poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration,
+elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur
+son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses
+genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la
+chambre une vision invisible pour Agnès?
+
+Le doute était intolérable; miss Lockwood se décida à éveiller les
+domestiques de garde pour la nuit.
+
+La poignée de la sonnette était fixée au mur; non loin de la
+table.
+
+Elle se retourna encore une fois dans son lit et étendit la main.
+Au même instant, elle regarda au-dessus de sa tête, sa main
+retomba inerte: elle frémit et cacha sa figure dans l'oreiller.
+
+Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre!
+
+Au-dessus d'elle, près du plafond, était suspendue une tête
+humaine, le cou coupé comme par le rasoir de la guillotine.
+
+Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la
+tête avait paru soudain: la chambre avait conservé son aspect
+ordinaire, rien n'y était changé. La forme accroupie sur le
+fauteuil, la grande fenêtre qui faisait face au lit, la nuit
+sombre au dehors, la bougie brûlant sur la table, tout était
+visible, rien n'était changé: elle n'avait qu'une vision de plus,
+horrible, effrayante à voir!
+
+À la lueur vacillante de la bougie, elle aperçut distinctement la
+tête se balançant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement,
+paralysée de terreur.
+
+Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ridée,
+s'était bronzée comme celle d'une momie égyptienne, excepté au cou
+où elle était restée plus claire, marbrée de taches et
+d'éclaboussures de cette teinte brune que l'imagination de
+l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de
+favoris, les restes d'une moustache décolorée pendaient à la lèvre
+supérieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient
+que c'était une tête d'homme. Le temps et la mort avaient ravagé
+les autres traits. Les paupières étaient closes.
+
+Les cheveux décolorés comme la barbe avaient été brûlés par
+places. Les lèvres bleuâtres, entr'ouvertes par un éternel
+sourire, montraient une double rangée de dents. Peu à peu cette
+tête suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commença à
+s'approcher d'Agnès, couchée au-dessous; peu à peu cette odeur
+étrange, remarquée par les commissaires enquêteurs dans les
+caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis
+Westwick à la gorge dans sa chambre à coucher, remplit la pièce.
+
+La tête descendait toujours par degrés, jusqu'à ce qu'elle
+s'arrêta enfin à quelques pouces du visage d'Agnès; puis elle
+tourna lentement sur elle-même et fixa le visage de la femme
+endormie sur le fauteuil.
+
+Il y eut un instant d'arrêt, puis un mouvement surnaturel vint
+troubler le repos rigide de cette face cadavéreuse.
+
+Les paupières fermées s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent,
+brillants de l'éclat vitreux de la mort et fixèrent leur horrible
+regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil.
+
+Agnès suivit ce regard: elle vit les paupières de la femme vivante
+se soulever peu à peu comme les paupières du mort; elle la vit se
+lever comme pour obéir à un ordre muet, puis elle ne vit plus
+rien.
+
+L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont
+les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry était penchée
+sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines éveillées
+et curieuses regardaient à la porte.
+
+
+XXIII
+
+«... Vous qui avez quelque influence sur Agnès, Henry, essayez
+donc de la raisonner: il n'y a vraiment aucune raison pour faire
+du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme
+d'habitude, frappé à sa porte pour lui donner une tasse de thé, ne
+recevant pas de réponse, elle a fait le tour par le cabinet de
+toilette dont la porte était ouverte, et elle a vu Agnès dans son
+lit, sans connaissance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait
+revenir à elle, et Agnès nous a raconté l'histoire extraordinaire
+que je viens de vous répéter. Vous avez vu par vous-même qu'elle
+tombait de fatigue, la pauvre petite: notre long voyage en chemin
+de fer l'avait épuisée, ses nerfs étaient excités, et vous savez
+que, plus que toute autre, elle est femme à se laisser
+impressionner par un rêve; mais elle se refuse obstinément à
+accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie été dur avec
+elle! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tenté.
+J'ai écrit à la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir
+de lui rendre la chambre. Elle a répondu par un refus formel. Afin
+de ne pas ébruiter l'affaire dans l'hôtel, j'ai donc pris mes
+dispositions pour occuper moi-même cette pièce pendant un ou deux
+jours, le temps de laisser Agnès se remettre par les soins de ma
+femme. Puis-je faire davantage? À toutes les questions d'Agnès,
+j'ai répondu de mon mieux; elle sait ce que vous m'avez dit hier
+de Francis et de la comtesse, mais malgré tout, je ne puis la
+tranquilliser. En désespoir de cause, je l'ai laissée dans le
+salon, allez-y vous-même, en ami, et voyez ce que vous pouvez
+faire.»
+
+C'est ainsi que lord Montbarry expliqua à son frère ce qui s'était
+passé pendant la nuit. Sans réfléchir, Henry alla droit au salon.
+
+Il y trouva Agnès toute rouge et marchant à grands pas.
+
+«Si vous venez ici me répéter ce que votre frère m'a déjà dit,
+s'écria-t-elle, avant qu'il eût ouvert la bouche, vous pouvez vous
+en épargner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou
+qu'on me parle de sens commun, je veux un véritable ami qui ait
+confiance en moi.
+
+--Je suis cet ami, Agnès, répondit exaucement Henry, vous le savez
+bien.
+
+-Sincèrement, vous croyez que je n'ai pas été abusée par un rêve?
+
+--Je crois que, pour certains détails au moins, vous ne vous êtes
+pas laissé abuser.
+
+--Par quel détail?
+
+--Par ce que vous dites de la présence de la comtesse. C'est
+parfaitement exact.»
+
+Agnès l'arrêta aussitôt.
+
+«Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et
+mistress James ne faisaient qu'un? demanda-t-elle avec un air de
+méfiance; pourquoi ne m'avoir pas prévenue hier?
+
+--Vous oubliez que vous aviez accepté l'échange de la chambre
+avant mon arrivée ici, répondit Henry. J'ai eu bien envie de vous
+le dire, cependant; mais tous vos préparatifs pour passer la nuit
+étaient déjà faits; mes avis n'auraient eu d'autres résultats que
+de vous inquiéter. Après que mon frère m'a eu assuré que vous
+prendriez toutes les précautions nécessaires pour assurer votre
+repos, j'ai néanmoins veillé toute la nuit. Ce que je puis vous
+assurer, c'est que vous n'avez pas rêvé en voyant la comtesse
+assise à votre chevet. D'après sa propre déclaration, je puis vous
+affirmer que vous ne vous êtes pas trompée.
+
+--D'après sa propre déclaration, répondit Agnès en scandant les
+mots. Vous l'avez donc vue ce matin?
+
+--Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes.
+
+--Que faisait-elle?
+
+--Elle était fort occupée à écrire; je n'ai même pu attirer son
+attention qu'en prononçant votre nom.
+
+--Elle se souvient de moi, n'est-ce pas?
+
+--Elle ne s'est souvenue du nom d'Agnès Lockwood qu'avec peine. Ne
+pouvant arriver à obtenir une réponse, j'ai fait comme si j'étais
+envoyé directement par vous. Elle s'est alors décidée à parler.
+Non seulement elle m'a avoué qu'elle vous avait donné cette
+chambre par le motif qu'elle avait dit à Francis, mais elle a
+encore ajouté qu'elle s'était glissée à votre chevet pour vous
+épier toute la nuit et pour «voir ce que vous verriez».
+
+J'ai alors tenté de lui faire dire comment elle s'était introduite
+chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table
+devant elle attira de nouveau son regard à ce moment et elle se
+remit à écrire. «Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que
+j'avance ma pièce.» Ce qu'elle a vu ou rêvé dans votre chambre est
+impossible à savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge
+par ce que mon frère m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est
+évident qu'un événement récent a produit sur elle un bien triste
+effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-être, me semble
+un peu dérangée. La preuve, c'est qu'elle m'a parlé du baron comme
+s'il vivait encore, tandis qu'elle a déclaré à Francis que le
+baron était mort, ce qui est vrai. Le consul des États-Unis à
+Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal
+américain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste
+d'intelligence paraît concentré tout entier sur une seule idée,
+absurde d'ailleurs, écrire une pièce pour que Francis la fasse
+jouer sur son théâtre. Il m'a avoué qu'il lui avait laissé croire
+qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent. À mon avis, il a eu
+tort. Qu'en pensez-vous?»
+
+Sans s'occuper de cette dernière question, Agnès se leva de sa
+chaise.
+
+«Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la
+comtesse.
+
+--Êtes-vous assez maîtresse de vous pour la voir, après les
+événements de cette nuit?»
+
+Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de
+couleur, elle était d'une pâleur mortelle, mais elle s'entêta.
+
+«Vous savez ce que j'ai vu hier soir? dit-elle faiblement.
+
+--N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas
+inutilement.
+
+--Il faut que j'en parle! Mon esprit est plein de questions que je
+veux vous faire à ce sujet. Je ne _l'ai _pas reconnue. Mais je me
+demande sans cesse à qui _elle _ressemblait. Était-ce à Ferraris?
+Était-ce à...?»
+
+Elle s'arrêta toute frémissante.
+
+«La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le
+courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez
+elle avant que la peur me prenne.»
+
+Henry la regarda avez anxiété.
+
+«Si vous êtes sûre de vous, je vous approuve; plus tôt vous la
+verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une
+façon bizarre de votre influence sur elle quand elle est entrée
+presque de force chez vous à Londres?
+
+--Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela?
+
+--Pourquoi? Dans l'état actuel de son esprit, je doute qu'elle
+soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur
+qui doit l'obliger à rendre compte de ses méfaits. Il serait utile
+de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous
+avez sur elle.»
+
+Comme il attendait la réponse d'Agnès, elle lui prit le bras et le
+conduisit en silence vers la porte.
+
+Ils montèrent au deuxième étage, et après avoir frappé, entrèrent
+dans la chambre de la comtesse.
+
+Elle écrivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agnès,
+ses yeux noirs prirent une vague expression d'étonnement. Au bout
+de quelques instants, des souvenirs effacés semblèrent revivre
+dans sa mémoire. La plume lui tomba des mains: toute tremblante,
+elle regarda Agnès et finit par la reconnaître.
+
+«Le moment est-il déjà venu? murmura-t-elle comme glacée de
+crainte. Donnez-moi encore un peu de répit, je n'ai pas fini
+d'écrire.»
+
+Elle tomba à genoux et étendit ses mains suppliantes. Agnès
+n'était pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la
+nuit, elle n'était pas dans son état ordinaire. Le changement
+d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que
+dire ou que faire. Henry fut obligé de l'encourager.
+
+«Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui
+se présente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses
+yeux qui redeviennent hagards!»
+
+Agnès essaya de rassembler son courage:
+
+«Vous étiez dans ma chambre, hier soir,» commença-t-elle?
+
+Avant qu'elle eût ajouté un mot, la comtesse leva les bras, les
+tordit au-dessus de sa tête avec un gémissement d'horreur.
+
+Agnès se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrêta et
+lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Après un moment d'effort,
+elle lui obéit.
+
+«J'ai couché hier dans la chambre que vous m'avez cédée, et j'ai
+vu...»
+
+La comtesse se leva soudain:
+
+«Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin
+que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne
+sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Décidez, en
+ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien à ce que vous
+allez faire. Êtes-vous certaine que le jour du châtiment soit
+venu? Êtes-vous décidée à remonter avec moi dans le passé, à
+écouter ma confession, à savoir le secret des morts?» Sans
+attendre la réponse d'Agnès, elle s'approcha de sa table à écrire.
+Ses yeux brillaient en ce moment: c'était bien la femme
+d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son
+ardeur et son impétuosité. Sa tête se pencha, elle soupira
+tristement en ouvrant un pupitre qui était sur la table: elle en
+tira une feuille de parchemin couvert d'une écriture à demi
+effacée. Des bouts de fils de soie arrachés tenaient encore au
+feuillet comme s'il avait été déchiré d'un livre.
+
+«Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle à Agnès en lui tendant la
+page.»
+
+Agnès répondit par un signe de tête.
+
+«Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois à un
+livre de la vieille bibliothèque du palais, quand ce bâtiment
+était encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi
+l'a-t-on prise? Vous le découvrirez bien vous-même, si vous le
+voulez. Lisez d'abord, à partir de la cinquième ligne en haut de
+la page.»
+
+Agnès comprit qu'il fallait à tout prix reprendre son calme.
+
+«Donnez-moi une chaise, dit-elle à Henry, je vais faire de mon
+mieux.»
+
+Il se plaça derrière elle, de façon à suivre pardessus son épaule
+et à l'aider au besoin. Voici la traduction:
+
+«J'ai maintenant achevé la description du premier étage du palais.
+Suivant le désir de mon noble et gracieux seigneur, maître de ce
+glorieux édifice, je monte au second et je continue l'inventaire
+des peintures, décorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y
+sont contenus. Je commence par la chambre du coin, à l'extrémité
+ouest du palais, appelée _Chambre des Cariatides, _à cause des
+statues qui soutiennent la cheminée. Ce travail est
+comparativement d'exécution récente: il ne date que du dix-huitième
+siècle, et dans chacun de ses détails montre le goût
+corrompu de l'époque; cependant la cheminée a sa valeur, elle
+dissimule une cachette habilement ménagée entre le parquet de
+cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette
+cachette a été construite dans les derniers jours de l'Inquisition
+et a servi, dit-on, de refuge à un ancêtre de mon gracieux maître,
+poursuivi par ce terrible tribunal. Le mécanisme de cette curieuse
+cachette a été conservé en bon état par le seigneur actuel, comme
+un spécimen de curiosité. Il a bien voulu me montrer la façon de
+le mettre en oeuvre: «Une fois près des deux Cariatides, placez la
+main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tête
+comme si vous vouliez la repousser en arrière; vous mettez ainsi
+en mouvement le ressort caché dans le mur qui fait tourner la
+pierre de l'âtre et qui découvre un vide au-dessous. Il y a assez
+de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.» La
+manière de refermer est aussi simple: «Placez les deux mains sur
+les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener à
+vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.»
+
+--Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez
+soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. «
+
+Elle remit la page dans le pupitre et le ferma à clef.
+
+«Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que
+les Français appellent le _commencement de la fin.»_
+
+Agnès put à peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui
+offrit son bras pour la soutenir.
+
+«Ne craignez rien, dit-il tout bas; je ne vous quitte pas.»
+
+La comtesse les précéda dans le corridor ouest; elle s'arrêta au
+n° 38. C'était la pièce anciennement habitée par le baron Rivar;
+elle était juste au-dessus de la chambre où Agnès avait passé la
+nuit.
+
+Depuis deux jours elle était vide. Quand ils ouvrirent la porte,
+il n'y avait pas de bagages; elle n'avait donc pas été louée.
+
+«Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la
+cheminée; vous savez ce que vous avez à faire. Ai-je mérité que
+vous mêliez la pitié à la justice, continua-t-elle plus bas;
+donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et
+il faut que j'avance ma pièce.»
+
+Elle sourit d'un regard égaré et fit semblant d'écrire en
+prononçant ces dernières paroles. Les efforts constants qu'elle
+avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa
+vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le bénéfice
+qu'elle espérait tirer de sa pièce à peine ébauchée avaient
+dépassé ses forces.
+
+Quand on lui eut accordé ce qu'elle réclamait si instamment, elle
+ne remercia pas Agnès; elle se contenta de dire:
+
+«Ne craignez rien, miss; je ne chercherai pas à m'échapper. Où
+vous êtes, il faut que je sois, et cela jusqu'à la fin.»
+
+Son regard fatigué se promena autour de la chambre d'un air
+stupide; puis à pas lents, trébuchant comme une femme usée par
+l'âge, elle rentra chez elle et se remit au travail.
+
+
+XXIV
+
+Agnès et Henry restèrent seuls dans la chambre des Cariatides.
+
+La personne qui avait fait la description du palais, un auteur
+malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait très justement
+fait ressortir les défauts de la cheminée. Les moindres détails
+portaient la marque du plus coûteux et du plus éclatant mauvais
+goût; néanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient
+fort cette oeuvre, soit à cause de ses dimensions véritablement
+imposantes, soit à cause de l'assemblage de marbres de différentes
+couleurs qu'on y avait réunis. On avait exposé dans les salles du
+bas de l'hôtel des photographies de la cheminée, et tous les
+voyageurs anglais et américains en achetaient des épreuves.
+
+Henry fit approcher Agnès de la figure de gauche.
+
+«Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?...»
+
+Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son
+cousin et se dirigea vers la porte.
+
+«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre
+m'effraye.»
+
+Henri mit la main sur le front de la statuette.
+
+«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette
+statue?» reprit-il en plaisantant.
+
+Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à
+la hâte:
+
+«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule
+idée de ce que vous pouvez trouver là dedans...»
+
+Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en
+franchissant le seuil de la porte.
+
+» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors.
+
+Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le
+front de la statue.
+
+Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le
+mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans
+le couloir. Une femme s'écriait:
+
+«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir!
+
+Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième
+voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre
+à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs
+les appartements libres au bout du corridor.
+
+«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous
+conviendrait peut-être aussi.»
+
+En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec
+Henry Westwick.
+
+«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant;
+vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je
+vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à
+l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles
+encore coupé l'appétit?
+
+--Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous
+bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.»
+
+Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie
+avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel.
+
+«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour
+changer de sujet.
+
+--J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de
+voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville,
+avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est
+avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont
+besoin d'une chambre de plus.»
+
+En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette
+avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui
+était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un
+témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une
+découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était
+là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée,
+voulant forcer le gérant à lui servir de témoin.
+
+«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il.
+Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous
+faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous
+en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre?
+
+--Certainement, monsieur Westwick.
+
+--Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a
+l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en
+train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par
+accident un peu détachée du mur.»
+
+Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois.
+
+«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait
+qu'elle remue.»
+
+À ces mots, il pressa sur la tête.
+
+Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer
+tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une
+sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde
+odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du
+dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute
+la pièce.
+
+Le gérant bondit en arrière.
+
+«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela
+veut dire?»
+
+Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui
+était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses
+gardes.
+
+«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse.
+
+«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que
+j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.»
+
+Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry
+ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague
+sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il
+était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les
+recherches sans avoir un témoin.
+
+Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en
+entrant dans la chambre.».
+
+«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez
+bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir
+ce qu'il y a dans cette étrange cachette.»
+
+Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette
+faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un
+objet de couleur sombre.
+
+«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et
+en allongeant le bras.»
+
+Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation.
+
+«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon
+chapeau, sur la chaise, derrière vous.»
+
+Henry lui passa les gants.
+
+«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air
+gêné le gérant, qui mettait le gant droit.
+
+Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la
+cachette.
+
+«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.»
+
+Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il
+sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi.
+
+Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et
+roulait aux pieds d'Henry.
+
+C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus
+d'elle, la nuit, dans sa vision.
+
+Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment
+d'horreur. Le gérant se remit le premier.
+
+«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu
+du dehors.»
+
+Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef
+dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait,
+il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il
+lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût
+connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et
+cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que
+s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se
+les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant
+que la décomposition n'eût fait son oeuvre.
+
+Ferraris? Ou?...
+
+Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès.
+
+Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant
+pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait
+la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette
+révélation?
+
+Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les
+voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor.
+
+Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour
+se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher
+intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout
+anxieux d'Henry.
+
+«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se
+répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je
+suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière
+confiance dans votre discrétion?--Vous pouvez vous en rapporter à
+moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de
+voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il.
+
+Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait
+à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de
+la loi:
+
+«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la
+maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains
+de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que
+moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais,
+et m'aider quand je vais revenir.»
+
+Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent
+entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à
+l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir.
+
+Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais
+avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le
+virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry
+entendit clairement les voix de différentes personnes qui
+causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de
+découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales
+s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à
+Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites
+respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu
+à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs
+avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à
+sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de
+nouveau.
+
+Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par
+l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La
+fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers
+l'objet épouvantable qui était à terre.
+
+Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue?
+Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la
+première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se
+penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses
+dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées
+à terre quand le gérant avait lâché la tête.
+
+L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le
+_communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement
+Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à
+qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les
+yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les
+dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait
+commencer n'aboutissait à rien.
+
+Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme
+il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il
+s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un
+doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant?
+
+«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous
+quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier:
+
+«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous
+parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement:
+
+«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas
+avec des gens heureux.»
+
+Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa
+robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste.
+Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant,
+il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en
+l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée.
+
+«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas.
+
+Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en
+la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse.
+«Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant
+mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.»
+
+Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir.
+
+Il la lui dit immédiatement.
+
+«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en
+tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le
+médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit
+jusqu'à sa dernière demeure.»
+
+Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry.
+
+«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle.
+
+Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui
+remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se
+tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des
+marches.
+
+«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant.
+
+--Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui
+montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je
+serai de retour dans une heure.
+
+
+XXV
+
+Le soir était arrivé. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux
+mariés étaient à l'Opéra; Agnès, qui s'était excusée sur sa
+fatigue, restait seule à l'hôtel. Henry Westwick avait accompagné
+tout le monde au théâtre, mais il s'était esquivé à la fin du
+premier acte pour retrouver Agnès au salon.
+
+«Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit au commencement de la
+journée? lui demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle. L'affreux
+doute qui nous étreignait tous les deux n'existe plus au moins
+maintenant.»
+
+Agnès secoua tristement la tête.
+
+«Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir
+dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.»
+
+La réponse aurait découragé bien des hommes; mais la patience
+d'Henry, quand il s'agissait d'Agnès, était inépuisable.
+
+«Si vous songez à ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il,
+vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps.
+Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: «Après trente
+ans de pratique médicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur
+la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite?» S'il
+est une question à laquelle il est impossible de répondre, c'est
+sûrement celle-là. Le témoignage du consul n'est-il pas aussi
+clair, dans toutes ses parties? Dès qu'il sut la mort de
+Montbarry, il vint se mettre à la disposition de la famille. Il
+est arrivé au palais au moment où l'on apportait le cercueil, le
+corps y a été déposé devant lui et le couvercle vissé sous ses
+yeux. Le témoignage du prêtre est également indiscutable. Il est
+resté dans la chambre auprès de la bière à réciter les prières des
+morts jusqu'au moment où le convoi quitta le palais. Rappelez-vous
+tout cela, Agnès; comment pouvez-vous dire encore que la question
+de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas épuisée! Il
+ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai découverts
+sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voilà la question, à
+ce qu'il me semble. Est-ce exact?» Agnès ne pouvait le contredire.
+«Alors, pourquoi n'éprouvez-vous pas comme moi un véritable
+soulagement? demanda Henry.
+
+--Ce que j'ai vu hier soir m'en empêche, répondit Agnès. Quand
+nous en avons parlé après nos démarches, vous m'avez reproché
+d'avoir ce que vous appelez des idées superstitieuses. Je ne suis
+pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre
+personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au
+moins. Je me souviens de ce que votre frère et moi nous avons été
+l'un pour l'autre, et je ne suis nullement étonnée qu'il
+m'apparaisse à moi, pour me demander la grâce d'une sépulture
+chrétienne et la vengeance du crime dont il a été victime. Je ne
+trouve rien d'impossible à l'explication de ce que vous appelez la
+_théorie mesmérique; _ce que j'ai vu peut être le résultat
+d'influences magnétiques que j'ai subies, couchée entre les restes
+de l'homme assassiné et la femme coupable assise à mon chevet, en
+proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre,
+c'est que cette affreuse épreuve se soit abattue sur moi pour un
+homme assassiné que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux--
+puisque vous prétendez que c'est Ferraris que j'ai vu--pour un
+homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, à qui je
+m'intéresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous
+croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'ébranlera ma
+conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vérité.»
+
+Henry n'insista pas, Malgré lui, elle l'avait profondément
+troublé:
+
+«Avez-vous songé à un autre moyen de découvrir la vérité? demanda-t-il.
+Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef
+du mystère est entre ses mains. Mais dans l'état d'esprit où elle
+est, peut-on croire en elle?... en admettant qu'elle consente à
+parler. Si j'en juge par moi-même, je ne le pense pas.
+
+--Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agnès.
+
+--Oui, je l'ai encore dérangée au milieu de ses écritures sans fin
+et j'ai insisté pour en tirer quelque chose de clair.
+
+--Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouvé en ouvrant la
+cachette?
+
+--Certainement, répondit Henry; je lui ai dit que c'était elle qui
+était responsable de la découverte que j'avais faite. J'ai ajouté
+que je n'avais pas encore prononcé son nom devant les autorités.
+Elle a continué à écrire comme si j'avais parlé une langue
+étrangère pour elle. De mon côté, je me suis entêté, je l'ai
+prévenue que la tête était confiée à la police et que le gérant et
+moi nous avions fait notre déclaration et signé nos dépositions.
+Elle ne fit pas la moindre attention à ma présence. Pour l'obliger
+à parler, j'ajoutai que l'enquête devait rester secrète et qu'elle
+pouvait compter sur mon entière discrétion. Je crus que j'avais
+réussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec
+un éclair de curiosité.
+
+--Que vont-ils en faire?
+
+Elle parlait de la tête, je suppose.
+
+Je répondis qu'elle devait être enterrée en secret des qu'on en
+aurait fait la photographie, puis je lui fis connaître l'opinion
+du médecin légiste qui a été consulté et qui prétend qu'on a
+employé des produits chimiques pour arrêter la décomposition, mais
+que cette tentative n'a qu'en partie réussi. Avant d'aller plus
+loin, je lui demandai à brûle-pourpoint si le médecin ne se
+trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid:
+
+--Puisque vous voilà, je veux vous demander quelques conseils pour
+ma pièce; je voudrais y introduire quelques incidents.
+
+Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa façon
+de me parler; elle brûlait réellement du désir de me lire son
+incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand
+intérêt à de pareilles choses, parce que mon frère est directeur
+d'un théâtre. Je me suis aussitôt retiré sous un prétexte
+quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore
+s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement
+votre esprit, elle est encore en haut et je suis prêt à vous y
+accompagner.»
+
+Agnès frémit à la seule pensée d'avoir une seconde entrevue avec
+la comtesse.
+
+«Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'écria-t-elle.
+Après ce qui s'est passé dans cette horrible chambre, elle
+m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela,
+Henry. Tâtez ma main; rien qu'en vous écoutant je suis devenue
+froide comme la mort.»
+
+Elle n'exagérait pas, Henry se hâta de changer la conversation.
+
+«Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intéressante. J'ai une
+question à vous faire. Me trompé-je en croyant que plus tôt vous
+quitterez Venise, plus tôt vous serez heureuse.
+
+--Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne
+saurais dire à quel point je désire être loin de cette horrible
+ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a
+dit lord Montbarry au dîner.
+
+-Mais s'il avait changé d'avis depuis,» demanda Henry. Agnès le
+regarda avec étonnement. «Je croyais qu'il avait reçu des lettres
+d'Angleterre qui l'obligeaient à quitter Venise dès demain, dit-elle.
+
+--C'est vrai. Il était décidé à partir demain pour l'Angleterre et
+à vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry à Venise pendant
+les vacances; mais une circonstance l'a obligé à abandonner cette
+idée, Il faut qu'il vous emmène tous demain, parce qu'il m'est
+impossible de veiller sur vous. Je suis moi-même obligé
+d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en
+Angleterre.»
+
+Agnès le regarda fixement; elle n'était pas sûre de comprendre.
+
+«Êtes-vous réellement obligé de partir!» demanda-t-elle.
+
+Henry lui répondit en souriant:
+
+«Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.»
+
+Elle lut le reste sur son visage,
+
+«Quoi! s'écria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos
+vacances et votre voyage en Italie.
+
+--Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agnès, ce sera ma
+récompense.»
+
+Elle lui prit la main dans un irrésistible élan de tendresse,
+
+«Comme vous êtes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait
+sans vous, après tout ce qui m'est arrivé? Je ne puis vous dire,
+Henry, combien je vous suis reconnaissante.»
+
+Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empêcha doucement.
+
+«Agnès, lui dit-il, commencez-vous à comprendre combien je vous
+aime?»
+
+Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un
+mot, elle avoua la vérité; elle le regarda et détourna soudain les
+yeux.
+
+Il l'attira près de lui:
+
+«Ma pauvre chérie!» murmura-t-il, et il l'embrassa.
+
+Tendrement émue et toute tremblante, sa bouche rencontra les
+lèvres d'Henry. Puis sa tête s'inclina, elle lui passa les bras
+autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent
+plus rien.
+
+Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper
+sans pitié à la porte.
+
+Agnès tressaillit. Elle se précipita au piano. Une fois assise sur
+le tabouret, l'instrument étant placé en face de la porte, il
+était impossible à la personne qui allait venir de voir sa figure.
+«Entrez!» cria Henry irrité. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du
+couloir, on fit une étrange question:
+
+«M. Henry Westwick est-il seul?»
+
+Agnès reconnut aussitôt la voix de la comtesse. Elle courut à une
+seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre à coucher.
+
+«Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry!
+Bonne nuit!»
+
+Henry répéta donc, plus irrité encore que la première fois:
+
+«Entrez!»
+
+La comtesse entra lentement dans la chambre, son éternel manuscrit
+à la main. Son pas était incertain, son visage était sombre, ses
+yeux injectés de sang étaient largement dilatés. En approchant
+d'Henry elle se heurta contre la table près de laquelle il était
+assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une
+manière confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre,
+mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise:
+
+«Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaillé; vous
+paraissez avoir grand besoin de repos.»
+
+Elle porta la main à sa tête:
+
+«Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas à écrire mon
+quatrième acte, cela fait un vide, un grand vide».
+
+Henry lui conseilla d'attendre au lendemain.
+
+«Allez vous mettre au lit et tâchez de dormir.»
+
+Elle agita la main avec impatience.
+
+» Il faut que je finisse ma pièce; répondit-elle: Je viens vous,
+demander un conseil. Vous devez vous connaître en pièces de
+théâtre, votre frère est directeur,
+
+Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrième et de
+cinquième acte. Vous devez avoir assisté à des répétitions et à
+tout le reste.»
+
+Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry.
+
+«Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout étourdie
+quand je vois mon écriture. Jetez les yeux dessus: soyez bon
+garçon, donnez-moi votre avis.» Henry regarda le manuscrit, son
+regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il
+tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une
+explication. Il allait lui faire une question, mais il était
+maintenant tout à fait inutile de lui parler. Elle était assise,
+la tête renversée sur le dos de la chaise, et paraissait déjà à
+moitié endormie; sa pâleur avait augmenté, on aurait dit une femme
+près de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui
+entra d'envoyer une femme de chambre.
+
+Sa voix parut tirer à moitié la comtesse de son assoupissement,
+elle ouvrit lentement ses paupières alourdies.
+
+«L'avez-vous lue?» demanda-t-elle. Il fallait la calmer.
+
+«Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous
+coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons
+l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrième acte demain
+matin.
+
+La femme de chambre entra à ce moment.
+
+«Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry.
+Conduisez-la à sa chambre.»
+
+La femme regarda la comtesse et répondit tout bas aussi:
+
+«Faut-il envoyer chercher un médecin, monsieur?»
+
+Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander
+l'avis du gérant.
+
+On eut beaucoup de peine à la faire lever et à lui persuader
+d'accepter le bras de la femme de chambre.
+
+Ce fut seulement en lui promettant de lire la pièce et de faire le
+quatrième acte qu'Henry put la décider à quitter la chambre.
+
+Une fois seul, il commença à_ _sentir une certaine curiosité de
+savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant
+une ligne par-ci, une ligne par-là. Soudain il changea de couleur,
+ses yeux abandonnèrent la lecture comme ceux d'un homme hébété.
+
+«Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie, se dit-il?
+
+Son regard se tourna soudain vers la porte par où Agnès était
+sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait désirer savoir ce
+que la comtesse avait écrit, il relut de nouveau le passage qui
+l'avait fait tressaillir, réfléchit un instant, puis fermant la
+pièce inachevée, quitta aussitôt le salon à pas étouffés.
+
+
+XXVI
+
+En entrant dans sa chambre située à l'étage supérieur, Henry posa
+le manuscrit sur la table. Ses nerfs étaient excités, sa main
+tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits
+bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'hôtel.
+
+Le scénario de la pièce écrite par la comtesse entrait dans le
+sujet sans préliminaires.
+
+Elle se présentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gêne et la
+familiarité d'un vieil ami: voici en quels termes:
+
+«Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les
+personnages de la pièce dont nous sommes convenus. Ce sont, par
+ordre:
+LE LORD;
+LE MÉDECIN;
+LA COMTESSE.
+
+» Je ne me suis pas donné la peine, vous le voyez, d'inventer des
+noms de famille. Mes rôles sont suffisamment désignés par les
+professions que j'indique et par la différence sociale qui existe
+entre mes personnages.
+
+» Le premier acte commence.
+
+» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien
+que la pièce est tout entière de mon invention.
+
+» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus
+extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame
+français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous
+refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce
+qui importe, c'est mon premier acte.
+
+» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon
+d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis
+vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les
+joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le
+lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de
+la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas
+d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place
+son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui
+dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance
+de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.»
+
+» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La
+comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord
+gagne le double de la somme qu'il avait risquée.
+
+» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle
+offre sa chaise au lord.
+
+» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce
+qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une
+véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau
+et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la
+prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce
+moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le
+baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se
+passe et vient rejoindre le lord et la comtesse.
+
+» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle
+important et remarquable.
+
+» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour
+la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez
+un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une
+connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au
+baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la
+pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses
+ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de
+sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille
+confiés à un de ses amis, banquier à Francfort.
+
+» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché
+une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa
+périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne
+souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son
+âme l'enthousiasme de la science.
+
+» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron.
+Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret
+de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les
+frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho
+moqueur.
+
+» Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui
+suffiront-ils? Inquiet du résultat, il donne à la comtesse des
+conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'étend sur sa soeur:
+elle se met à perdre encore et encore, jusqu'à son dernier sou.
+
+» L'aimable et riche anglais offre un troisième prêt; mais la
+comtesse, en femme délicate, refuse absolument. En quittant la
+table, elle présente son frère au lord. Ces messieurs se mettent à
+causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le
+lendemain à l'hôtel de la comtesse pour lui présenter ses
+respects. Le baron l'invite aussitôt à déjeuner. Le lord accepte
+en jetant un dernier regard de respectueuse admiration à_ _la
+comtesse.»
+
+Mais ce regard n'a pas échappé au frère. Le lord prend congé
+d'eux.
+
+» Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle à coeur ouvert.
+«Nos affaires sont désespérées, il nous faut trouver un remède
+héroïque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques
+renseignements sur ce lord. Vous avez évidemment produit une
+grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour
+avoir de l'argent, il faut à tout prix que la chose se fasse.»
+
+» La comtesse reste alors seule en scène et, dans un monologue,
+montre à nu son caractère.
+
+» C'est un rôle à la fois sympathique et antipathique. Il y a dans
+sa nature, à côté d'un grand désir de faire le bien, de grands
+défauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise,
+suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout où
+elle va, cette dame est naturellement en butte à une foule de
+bruits calomnieux. Elle proteste énergiquement dans cette scène
+contre un de ces bruits indignes qui représente le baron comme son
+amant et non comme son frère. Elle finit en exprimant un vif désir
+de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a
+commencé. Le baron revient et entend ses dernières paroles: «Oui,
+dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais à la
+condition que vous le quitterez avec le titre de fiancée du lord.»
+
+» La comtesse est tout à la fois étonnée et choquée; elle répond
+que si le lord éprouve de l'affection pour elle il ne lui en
+inspire aucune: elle va plus loin, elle déclare qu'elle ne le
+recevra pas. «Faites votre choix, répond le baron, épousez le
+revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre à la
+première femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.»
+
+» La comtesse l'écoute toute surprise. Est-il possible que le
+baron parle sérieusement? «La femme qui est prête à me payer
+reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle à côté.
+C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est
+nécessaire pour arriver à la solution de mon grand problème. Je
+n'ai qu'à consentir à être son mari et je deviens aussitôt
+millionnaire. Réfléchissez, si vous voulez, cinq minutes à ce que
+je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui
+de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.»
+
+» La comtesse l'arrêta comme il s'en allait.
+
+» Les moindres sentiments sont poussés chez elle à l'extrême.
+
+«Quelle est la femme digne de ce nom, s'écria-t-elle, qui a besoin
+de réfléchir pour se sacrifier quand l'homme à qui elle est toute
+dévouée le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle
+lui tend la main et lui dit:» Immolez-moi sur l'autel de votre
+gloire; je suis prête à vous servir de marchepied; prenez ma
+liberté et ma vie, pourvu que j'aide à votre triomphe.»
+
+» Le rideau tombe sur cette situation émouvante.»
+
+«Jugez d'après mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi,
+en toute sincérité, sans crainte de me faire tourner la tête, si
+vous ne me trouvez pas capable d'écrire une pièce?»
+
+Henry s'arrêta un peu, entre le premier et le second acte,
+réfléchissant non pas au mérite de la pièce, mais à l'étrange
+coïncidence qu'il y avait entre tous les incidents racontés par la
+comtesse et ceux qui avaient précédé le désastreux mariage de son
+frère, le premier lord Montbarry.
+
+Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit où elle se
+trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir
+affaire à son imagination tandis qu'elle n'exerçait que sa
+mémoire?
+
+La question était trop grave pour être ainsi résolue du premier
+coup. Sans s'appesantir sur cette pensée, Henry tourna la page et
+commença la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi:
+
+«Le deuxième acte s'ouvre à Venise. Quatre mois se sont écoulés
+depuis la scène de la table de jeu. L'action se passe maintenant
+dans le salon d'un palais vénitien. Le baron, seul, songe à ce qui
+s'est passé depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est
+sacrifiée; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, à
+cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat.
+
+» Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu
+du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens
+substitués. En prévision d'événements malheureux, il doit
+évidemment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par
+exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il
+s'arrange de façon à ce que cette somme revienne à sa veuve au cas
+où il mourrait le premier.
+
+» Le lord hésite, mais le baron ne perd pas son temps en
+discussions stériles. «Considérons le mariage comme rompu, dit-il,
+et brisons la.» Le lord cède peu à peu; il serait prêt à souscrire
+pour une somme inférieure à celle qu'on lui demande. Le baron
+répond d'un ton sec: «Je ne marchande jamais.» Le lord est
+amoureux, et naturellement il finit par consentir.
+
+» Jusque-là le baron n'a pas à se plaindre. Mais quand le mariage
+est célébré et que la lune de miel est finie, le lord prend sa
+revanche. Le baron a rejoint les nouveaux époux dans un vieux
+palais qu'ils ont loué à Venise. Il est toujours à_ _la recherche
+de la _pierre_ _philosophale. _Son laboratoire est installé dans
+les caves du palais, afin que les odeurs de ces expériences
+n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle éternel au succès de sa
+découverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est
+des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut
+absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui
+prêter de l'argent. Le lord refuse en termes très secs et presque
+durs. Le baron s'adresse à sa soeur et la prie d'user de son
+influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut répondre, c'est que
+son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est révélé sous son
+véritable caractère, celui d'un avare fieffé. Le sacrifice du
+mariage a été consommé et il a été inutile.
+
+» Telle est la situation au début du deuxième acte.
+
+» L'entrée de la comtesse vient troubler le baron dans sa
+méditation. Elle est en proie à la rage. Des paroles de colère
+s'échappent de ses lèvres: quelques moments s'écoulent avant
+qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-même pour pouvoir
+parler. Elle vient d'être insultée à deux reprises, d'abord par
+une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de
+chambre, une Anglaise, a déclaré qu'elle ne voulait pas servir
+plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut
+retourner immédiatement en Angleterre.
+
+» Interrogée sur les motifs qui la font agir ainsi, elle répond
+insolemment et en termes voilés, qu'une honnête femme ne peut pas
+servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arrivé. La
+comtesse fait ce que toute femme aurait fait à sa place: indignée,
+elle chasse sur-le-champ cette misérable.
+
+» Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de
+travail où il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et
+demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les
+paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le
+lord non seulement déclare qu'il approuve la conduite de cette
+domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidélité de
+sa femme si crûment qu'il est impossible de les répéter: «Si
+j'avais été homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme à ma
+portée, je l'aurais tué sans pitié.»
+
+» Le baron, qui jusque-là a écouté en silence, prend alors la
+parole: «Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous
+l'auriez frappé à mort, et par cet acte de violence, vous vous
+seriez privée de la prime d'assurance qui revient à la veuve,
+prime si nécessaire pour tirer votre frère de l'intolérable
+situation dans laquelle il est maintenant.»
+
+» La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas là
+matière à plaisanter. Après ce que le lord lui a dit, elle ne
+doute pas qu'il ne communique ses infâmes soupçons à ses avocats
+en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empêcher, avant peu
+elle sera divorcée et déshonorée, en proie à la calomnie, sans
+autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim.
+
+» À ce moment, le courrier que le lord a engagé en Angleterre pour
+l'accompagner dans ses voyages, traverse la scène avec une lettre
+qu'il va mettre à le poste. La comtesse l'arrête et demande à
+regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre à son
+frère. L'écriture est du lord: la lettre est adressée à ses
+avocats à Londres.
+
+» Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se
+regardent en silence.
+
+» Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement
+leur position, et le seul remède leur apparaît dans sa triste
+clarté. L'alternative est bien simple: «Déshonneur et ruine, ou
+mort de milord et argent de l'assurance!»
+
+» Le baron, fort agité, se promène de long en large, se parlant à
+lui-même. La comtesse saisit des lambeaux de phrases.
+
+» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par
+son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou
+trois jours; de complications inattendues qui font que les
+indispositions aussi légères que les rhumes se terminent
+quelquefois par de graves maladies et par la mort.
+
+» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle
+n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au
+moins le mérite de toujours parler franchement.
+
+» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien
+sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?»
+
+» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il
+peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque
+qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment
+administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un
+médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un
+médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre
+le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le
+médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de
+quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit
+être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La
+moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux
+d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans
+l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni
+permettre à sa soeur de le tenter pour lui.
+
+» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et
+l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence?
+
+» La comtesse lui répond en se contenant--pourquoi en effet
+aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui
+laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait
+faite;--elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la
+poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé
+la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas
+de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui
+demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est
+assez grand pour se soigner lui-même.
+
+» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord
+lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il
+veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans
+son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il
+veut encore en essayer cette fois.
+
+» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur.
+
+» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part
+à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de
+temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond
+tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que
+je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le
+lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est
+capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce
+dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un
+imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle
+qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître
+dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il
+vous plaira.»
+
+» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain
+change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son
+frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse
+maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage!
+
+» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier,
+qui revient avec des citrons et de l'eau chaude.
+
+» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air
+malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le
+lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la
+limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que
+le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant,
+l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est
+trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté
+les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande
+la permission de se jeter un instant sur son lit:
+
+» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle
+offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le
+courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle
+ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même;
+ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.»
+
+» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre.
+
+» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son
+maître.
+
+» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si
+étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le
+dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours
+bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien
+peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le
+courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi,
+monsieur, j'ai attrapé la mort!»
+
+» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant
+pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre
+âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.»
+
+» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré:
+
+«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La
+seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il
+regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il
+dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux
+et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes
+os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et
+Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.»
+
+» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans
+sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et
+regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon
+pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution
+avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si
+vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade
+chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!».
+
+» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en
+poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée
+merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair.
+Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est
+accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de
+sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier
+dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les
+circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu
+vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du
+lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.»
+
+Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment
+d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à
+la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un
+intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents
+du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de
+son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux
+complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le
+produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle
+cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la
+dictée de ses criminels souvenirs?
+
+Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été
+assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à
+laquelle il avait donné son nom!
+
+Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait
+innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être
+l'agent passif du crime.
+
+Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour
+arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice
+comme une criminelle impunie.
+
+Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la
+chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il
+gesticulait et parlait comme un homme au désespoir.
+
+«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne
+suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes
+portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce
+qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis
+autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle
+encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et
+horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner
+ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la
+fatalité qui me poursuit ici.»
+
+La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de
+chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De
+temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait
+entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil.
+
+«Va-t-elle mourir? demanda Henry.
+
+--C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture
+d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour
+ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.»
+
+Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de
+chose à lui apprendre. La comtesse avait refusé de se coucher et
+s'était mise à son pupitre pour continuer à écrire. Trouvant qu'il
+était inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de
+chambre l'avait quittée pour aller prévenir le gérant Au plus vite
+on envoya chercher un médecin, et quand il arriva, il trouva la
+comtesse étendue morte sur le parquet. Voilà tout ce qu'elle avait
+à dire.
+
+En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur
+laquelle la comtesse avait tracé ses dernières lignes. Les lettres
+étaient presque illisibles. Henry put seulement déchiffrer ces
+mots: «Acte premier», et: «Personnages du drame» Jusqu'à la fin,
+la misérable folle avait pensé à sa pièce et elle l'avait
+entièrement recommencée.
+
+
+XXVII
+
+Henry revint dans sa chambre.
+
+Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne
+plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître
+la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il?
+Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture?
+
+Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea
+d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre
+point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait
+appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été
+mis à exécution? Il ne le savait pas encore.
+
+Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis
+enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire:
+
+«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si
+simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement
+au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer
+chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le
+palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut
+que le baron aille lui-même chercher un docteur.
+
+» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin.
+Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que
+j'ai à vous dire.»
+
+» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun
+danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne
+le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté
+sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont
+jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune
+réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour
+se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible
+soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a
+mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée.
+
+» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son
+opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le
+courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de
+votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent
+conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la
+seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui
+demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a
+répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du
+premier coup les mille livres.»
+
+» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre
+malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme.
+
+_» _La comtesse entre.
+
+» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire
+son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de
+bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse.
+Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords
+d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se
+résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il
+songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans
+ressources, à la grâce de Dieu.
+
+» À cette ouverture, la comtesse prend la parole.
+
+«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement
+facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille
+livres, comme legs à votre veuve?»
+
+» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse
+avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas
+être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui
+est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que
+peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si
+magnifique récompense?
+
+» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le
+moindre détour.
+
+» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier
+n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux
+fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité
+et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre.
+
+» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que
+je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au
+diable.»
+
+» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique
+de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta
+seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous
+êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si
+vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.»
+
+» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se
+décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une
+feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents,
+tout trébuchant, il quitte la chambre.
+
+» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la
+chambre vide.
+
+» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi
+s'est-il levé?
+
+» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de
+cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter
+mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de
+récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques
+lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je
+n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots,
+j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile
+d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit
+fidèlement ses engagements envers moi.»
+
+» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les
+conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir,
+pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.
+
+» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les
+aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments
+que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle
+sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur
+laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces
+deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à
+l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la
+poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant
+que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la
+comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui
+leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet
+est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier
+a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour
+qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la
+séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de
+ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre
+sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres.
+
+» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui
+attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On
+lui dit que le courrier a cédé à la tentation.
+
+» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la
+comtesse.
+
+» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend
+que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état
+d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il
+être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse
+fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout
+bas aussi. «Dans les caveaux!»
+
+» Le rideau tombe.»
+
+
+XXVIII
+
+Ainsi finit le second acte.
+
+Arrivé au troisième, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec
+une extrême fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait
+besoin de repos.
+
+Dans la dernière partie du manuscrit, à un passage très important,
+l'écriture et le style de la comtesse avaient subi une grande
+altération. La folie apparaissait, à mesure que la pièce tirait à
+sa fin. L'écriture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes
+des phrases étaient restées inachevées. Dans le dialogue, les
+questions et les réponses ne concordaient pas toujours exactement
+entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de
+l'écrivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette
+vigueur disparaissait bientôt et le fil du récit s'embrouillait de
+plus en plus.
+
+Après avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs,
+Henri recala devant l'horreur toujours croissante du récit. Il
+ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta
+sur son lit pour reposer. Presque au même instant la porte
+s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre.
+
+«Nous rentrions de l'Opéra, dit-il, et nous venons d'apprendre la
+mort de cette misérable femme. On dit que vous lui avez parlé à
+ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est passé.
+
+--Vous allez le savoir, répondit Henry, vous êtes maintenant le
+chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble
+qui m'oppresse, de vous laisser, à vous, le soin de décider ce qui
+doit être fait.»
+
+Après ces paroles, il raconta à son frère comment la pièce de la
+comtesse était arrivée entre ses mains.
+
+«Lisez les premières pages, dit-il, je suis curieux de savoir si
+elles produiront sur vous la même impression que sur moi.»
+
+À peu près à moitié du premier acte, lord Montbarry s'arrêta et
+regarda son frère:
+
+«Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir inventé sa
+pièce? Était-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que
+tout cela est réellement arrivé?»
+
+C'en fut assez pour Henry: son frère éprouvait la même impression
+que lui.
+
+«Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez
+suivre un bon conseil, épargnez-vous maintenant la lecture des
+pages suivantes, où vous verrez de quelle manière terrible notre
+frère a été puni de ce honteux mariage.
+
+--Avez-vous tout lu, Henry?
+
+--Pas tout. J'ai reculé devant la lecture de la dernière partie.
+Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frère après avoir quitté
+l'école, je trouvais qu'il avait agi comme un infâme avec Agnès et
+je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis
+l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a été
+victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que
+nous sommes fils de la même mère. En effet, j'ai ressenti ce soir
+pour lui ce que--je suis honteux d'y songer--ce que je n'avais
+jamais ressenti auparavant.»
+
+Lord Montbarry prit la main de son frère: «vous êtes un bon
+garçon, Henry; mais êtes-vous certain de ne pas vous alarmer à
+tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous
+savons être la vérité, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcément
+qu'il faille croire le reste jusqu'au bout?
+
+--Il n'y a pas de doute possible, répondit Henry.
+
+--Pas de doute possible? répéta son frère.
+
+----Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut
+justifier votre conclusion.»
+
+Il continua jusqu'à la fin du second acte. Puis il leva la tête:
+
+«Croyez-vous réellement que les restes mutilés que vous avez
+découverts ce matin soient les restes de notre frère? demanda-t-il.
+Et le croyez-vous sur un témoignage pareil?». Henry répondit
+par un signe de tête affirmatif.
+
+Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une façon
+énergique, mais il se contint.
+
+«Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernières scènes de la
+pièce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez à
+croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est
+de prendre entièrement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire
+le troisième acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.»
+
+Il chercha le troisième acte et prit quelques passages assez
+clairement écrits pour être déchiffrés.
+
+«Voici une scène dans les caveaux du palais: La victime du complot
+est couchée sur un misérable lit; le baron et la comtesse songent
+à la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je
+comprends bien, s'est procuré l'argent nécessaire en empruntant
+sur ses bijoux à Francfort; et le courrier peut encore en revenir,
+au dire du_ _médecin. Que feront les coupables si l'homme revient
+à la santé? Dans son habileté, le baron propose de remettre le
+lord en liberté. Si par hasard il s'adressait à la justice, il
+serait facile de déclarer qu'il était sujet à des accès de folie
+et d'en appeler au témoignage de sa propre femme. D'un autre côté,
+si le courrier meurt, comment se débarrasser du lord séquestré.
+
+» Faut-il le laisser mourir de faim?
+
+» Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruautés
+inutiles.
+
+» Restent donc les moyens violents: si on recourait à un bravo[1]?
+
+» Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en
+outre, il ne veut dépenser, autant que possible, de_ _l'argent que
+pour lui-même.
+
+» Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal?
+
+» Le baron se refuse à confier son secret à l'eau, l'eau peut
+rejeter le cadavre.
+
+» Doivent-ils mettre le feu à son lit?
+
+» C'est une excellente idée; mais on peut voir la fumée. Non: les
+circonstances, du reste, sont maintenant changées du tout au tout.
+Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le
+premier poison venu fera l'affaire.»
+
+«Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille
+discussion ait eu lieu?»
+
+Henry ne répondit pas. La suite des questions que l'on venait de
+lire se présentait exactement dans le même ordre que les rêves qui
+avaient épouvanté Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait
+passées à l'hôtel. Il était inutile de faire part de cette
+coïncidence à son frère.
+
+«Continuez,» lui dit-il seulement.
+
+Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un
+peu lisible.
+
+«Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise
+en scène, le théâtre est coupé en deux. Le médecin est en haut
+écrivant naïvement le certificat de décès du lord, au chevet du
+courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout près
+du lord empoisonné, préparant les acides qui doivent aider à
+réduire ses restes en cendres.
+
+» Ne perdons pas notre temps à déchiffrer de pareilles noirceurs
+de mélodrames! Passons! Passons!»
+
+Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de découvrir la
+signification des scènes confuses qui suivaient. À l'avant-dernier
+feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles:
+
+«Le troisième acte paraît être divisé, dit-il, en deux scènes ou
+tableaux. Je crois que je peux lire l'écriture, au commencement du
+second tableau: «Le baron et la comtesse sont en scène. Les mains
+du baron sont mystérieusement recouvertes de gants. Il a réduit le
+corps en cendres par un_ _nouveau système de crémation, à
+l'exception de la tête toutefois.»
+
+Henry interrompit son frère:
+
+«N'allez pas plus loin! s'écria-t-il.
+
+--Rendons justice à la comtesse, continua lord Montbarry. C'est
+une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!»
+
+«Le baron s'est cruellement brûlé les mains en brisant par
+accident sa cruche à acides. Il est incapable de faire disparaître
+la tête, et la comtesse est assez femme, malgré toute sa
+méchanceté, pour reculer à l'idée de le remplacer dans ce travail.
+À la première nouvelle de l'arrivée de la commission d'enquête
+envoyée par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune
+crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort
+naturelle du courrier substitué au lord qu'ils s'occuperont
+aveuglément. Mais la tête n'étant pas détruite, il faut à tout
+prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothèque lui
+ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus
+sûres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de
+surveiller la crémation, mais elle peut sûrement jeter un peu de
+poudre afin d'empêcher la décomposition.» «Assez! cria de nouveau
+Henry, assez!
+
+--Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernière page a
+l'air d'être de la folie pure. Et elle vous a dit que
+l'imagination lui faisait défaut?
+
+--Soyez sincère, Stéphen, et dites la mémoire.» Lord Montbarry se
+leva et jeta sur son frère un regard de pitié.
+
+«Vous êtes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas étonnant, après
+la découverte que vous avez faite sous la pierre de la cheminée.
+Nous ne discuterons pas là-dessus; nous attendrons un jour ou deux
+que vous soyez redevenu tout à fait vous-même. Mais au moins
+entendons-nous dès à présent sur un point. C'est bien à moi que
+vous laissez, en qualité de chef de la famille, le droit de
+décider ce qu'il faut faire de ce griffonnage?
+
+--Je vous le laisse.»
+
+Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu.
+
+«Que cette ordure serve au moins à quelque chose, dit-il, en
+soulevant les pages avec le poker. La chambre commence à devenir
+froide: la pièce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces
+bûches à demi calcinées.»
+
+Il attendit un peu devant le foyer et revint auprès de son frère.
+
+«Maintenant, Henry, j'ai encore un mot à dire, puis j'ai fini. Je
+suis prêt à admettre que vous vous êtes trouvé, par un hasard
+malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais
+autrefois, personne ne sait quand, mais à part cela, je conteste
+tout le reste. Plutôt que de partager votre opinion, je ne veux
+rien croire de tout de ce qui est arrivé. Les influences
+surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous
+sommes arrivés dans cet hôtel: votre perte d'appétit, les rêves
+affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tête qui
+apparut à Agnès, je déclare que tout cela est pure hallucination!
+Je ne crois à rien, rien, rien!»
+
+Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la
+chambre.
+
+--Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a
+commis une indiscrétion. Je crois qu'Agnès vous épousera. Bonsoir,
+Henry. Nous quitterons Venise demain matin à la première heure.
+
+Et voici comment lord Montbarry jugea le mystère de l'hôtel hanté.
+
+
+POST SCRIPTUM
+
+Un dernier moyen de trancher la différence d'opinion qui existait
+entre les deux frères restait entre les mains d'Henry. Il était
+décidé à se servir des fausses dents comme point de départ d'une
+enquête qu'il voulait faire, dès que lui et ses compagnons
+seraient de retour en Angleterre.
+
+La seule personne encore vivante qui connût les moindres détails
+de l'histoire domestique de la famille dans les temps passés était
+la vieille nourrice d'Agnès Lockwood. Henry saisit la première
+occasion qui se présenta pour tenter de réveiller ses souvenirs
+sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonné au
+chef de la famille son abandon d'Agnès: elle refusa nettement de
+faire appel à sa mémoire.
+
+«La vue seule de milord, quand je l'aperçus pour la dernière fois
+à Londres, dit la vieille femme, me donna des démangeaisons dans
+les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur
+marque sur son visage. J'avais été envoyée en course par miss
+Agnès et je l'ai rencontré sortant de chez un dentiste. Dieu
+merci! c'est la dernière fois que je l'ai vu.»
+
+Grâce au caractère emporté de la nourrice et à sa manière
+originale de s'exprimer, le but d'Henry était déjà atteint. Il se
+risqua à demander si elle avait remarqué la maison.
+
+Elle ne l'avait pas oubliée: est-ce que M. Henry se figurait
+qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle était âgée
+de quatre-vingts ans?
+
+Le même jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et dès
+lors tous ses doutes, si le doute était encore possible,
+disparurent à tout jamais. Les dents avaient été faites pour le
+premier lord Montbarry.
+
+Henry ne révéla à personne l'existence de cette nouvelle preuve,
+pas même à son frère Stéphen. Il emporta son terrible secret dans
+la tombe.
+
+Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le même
+silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son
+mari avait été, non pas, comme elle le supposait, la victime de la
+comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu
+lord Montbarry lui avait envoyé la banknote de mille livres, et
+reculait à l'idée de se servir d'un cadeau qu'elle continuait à
+déclarer souillé «du sang de son mari». Agnès, avec l'entière
+approbation de la veuve, porta l'argent à l'_Hospice des Enfants,
+_où il servit à augmenter le nombre des lits.
+
+Au printemps de la nouvelle année, il y eut un mariage dans la
+famille.
+
+À la demande d'Agnès, les membres de la famille seuls assistèrent
+à la cérémonie.
+
+Il n'y eut pas de déjeuner de noce, et la lune de miel se passa
+dans un petit cottage des bords de la Tamise.
+
+Dans les derniers jours qui précédèrent le départ du couple
+nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invités à
+venir jouer dans le jardin. L'aînée des filles entendit et
+rapporta à sa mère un petit dialogue relatif à _l'Hôtel hanté:_
+
+«Henry, je voudrais vous embrasser.
+
+--Embrassez, ma chérie.
+
+--Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de
+quelque chose?
+
+--De quoi?
+
+--La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement.
+Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie.
+Dites-moi si elle vous a fait une confession.
+
+--Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par
+conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous
+attriste en la répétant.
+
+--N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette
+affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre?
+
+--Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait
+ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.»
+
+Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait.
+La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale
+d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle
+se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste
+encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la
+punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle
+trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle
+réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition
+et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa
+chambre à coucher.
+
+Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de
+Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois
+d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées
+suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant
+parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès
+un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne
+parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis»,
+curieux spécimen des vertus des vieux âges.
+
+--Est-ce tout?
+
+--C'est tout.
+
+--Alors il n'y a pas d'explication au mystère de _l'Hôtel hanté_?
+
+--Demandez-vous s'il y a une explication au mystère de la vie et
+de la mort.
+
+FIN
+
+
+ [1] Tueur à gages.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'hôtel hanté, by Wilkie Collins
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ ***
+
+***** This file should be named 15060-8.txt or 15060-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/0/6/15060/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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