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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'hôtel hanté + +Author: Wilkie Collins + +Release Date: February 14, 2005 [EBook #15060] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Wilkie Collins + + + +L'HÔTEL HANTÉ + + +(1878) + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE +I +II +III +IV +DEUXIÈME PARTIE +V +VI +VII +VIII +X +XI +XII +TROISIÈME PARTIE +XIII +XIV +XV +QUATRIÈME PARTIE +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +POST SCRIPTUM + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + +En 1860, la réputation du docteur Wybrow, de Londres, était +arrivée à son apogée. Les gens bien informés affirmaient que, de +tous les médecins en renom, c'était lui qui gagnait le plus +d'argent. + +Un après-midi, vers la fin de l'été, le docteur venait de finir +son déjeuner après une matinée d'un travail excessif. Son cabinet +de consultation n'avait pas désempli et il tenait déjà à la main +une longue liste de visites à faire, lorsque son domestique lui +annonça qu'une dame désirait lui parler. + +«Qui est-ce? demanda-t-il. Une étrangère? + +--Oui, monsieur. + +--Je ne reçois pas en dehors de mes heures de consultation. +Indiquez-les lui et renvoyez-la. + +--Je les lui ai indiquées, monsieur. + +--Eh bien? + +--Elle ne veut pas s'en aller. + +--Elle ne veut pas s'en aller? répéta en souriant le médecin.» + +C'était une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait +dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait. + +«Cette dame obstinée vous a-t-elle donné son nom? + +--Non, monsieur. Elle a refusé; elle dit qu'elle ne vous retiendra +pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour +attendre jusqu'à demain. Elle est là dans le cabinet de +consultation, et je ne sais comment la faire sortir.» + +Le docteur Wybrow réfléchit un instant. Depuis plus de trente ans +qu'il exerçait la médecine, il avait appris à connaître les femmes +et les avait toutes étudiées, surtout celles qui ne savent pas la +valeur du temps, et qui, usant du privilège de leur sexe, +n'hésitent jamais à le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil à +sa montre lui prouva qu'il fallait bientôt commencer sa tournée +chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus +sage: à fuir. + +«La voiture est-elle là? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur. + +--Très bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la +dame tranquillement en possession du cabinet de consultation. +Quand elle sera fatiguée d'attendre, vous savez ce qu'il y a à lui +dire. Si elle demande quand je serai rentré, dîtes que je dîne à +mon cercle et que je passe la soirée au théâtre. Maintenant, +doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu.» Puis +il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le +domestique marchant sur la pointe des pieds. + +La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas +craquèrent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au +moment où le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit. +L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras. + +«Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'écouter +un instant.» + +Elle prononça ces paroles à voix basse, et cependant d'un ton +plein de fermeté. Elle avait un accent étranger. Ses doigts +serraient doucement, mais aussi résolument, le bras du docteur. + +Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le médecin, mais +à la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrêta net; +le contraste frappant qui existait entre la pâleur mortelle du +teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet +métallique, dardés sur lui, le cloua à sa place. + +Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle +semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le +menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement +chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne, +malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent +d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de +surprise passé, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui +un sujet curieux à étudier. Le cas pouvait être nouveau et +intéressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-être +la peine d'attendre. + +Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression, +et desserra la main qu'elle avait posée sur le bras du docteur. + +«Vous avez consolé bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle. +Consolez-en une de plus aujourd'hui.» + +Sans attendre de réponse, elle se dirigea de nouveau vers le +cabinet de consultation. + +Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un +fauteuil, en face de la fenêtre. Le soleil, ce qui est rare à +Londres, était éblouissant cet après-midi-là. Une lumière +éclatante l'enveloppa. Ses yeux la supportèrent avec la fixité des +yeux d'un aigle. La pâleur uniforme de son visage paraissait alors +plus effroyablement livide que jamais. Pour la première fois +depuis bien des années, le docteur sentit son pouls battre plus +fort en présence d'un malade. + +Elle avait demandé qu'on l'écoutât, et maintenant elle semblait +n'avoir plus rien à dire. Une torpeur étrange s'était emparée de +cette femme si résolue. Forcé de parler le premier, le docteur lui +demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait +faire pour elle. Le son de cette voix parut la réveiller; fixant +toujours la lumière, elle dit tout à coup: + +«J'ai une question pénible à vous faire. + +--Qu'est-ce donc?» + +Son regard allait doucement de la fenêtre au docteur. Sans la +moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pénible question: + +«Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?» + +À cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient +alarmés. Le docteur Wybrow, lui, n'éprouva que du désappointement. +Était-ce donc là le cas extraordinaire qu'il avait espéré en se +fiant légèrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'était-elle +qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac +dérangé et d'un cerveau faible? + +«Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement. +Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin spécial, un aliéniste?» + +Elle répondit aussitôt: + +«Si je ne vais pas chez un de ces médecins-là, c'est justement +parce qu'il serait un spécialiste et qu'ils ont tous la funeste +habitude de juger invariablement tout le monde d'après les mêmes +règles et les mêmes préceptes. Je viens chez vous, parce que mon +cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous +êtes fameux dans votre art pour la découverte des maladies qui ont +une cause mystérieuse. Êtes-vous satisfait?» + +Il était plus que satisfait. Il ne s'était donc pas trompé, sa +première idée avait été la bonne, Cette femme savait bien à qui +elle s'adressait. Ce qui l'avait élevé à la fortune et à la +renommée lui, docteur Wybrow, c'était la sûreté de son diagnostic, +la perspicacité, sans rivale parmi ses confrères, avec laquelle il +prévoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter +pouvaient être atteints dans un temps plus ou moins éloigné. + +«Je suis à votre disposition, répondit-il, je vais essayer de +découvrir ce que vous avez.» + +Il posa quelques-unes de ces questions que les médecins ont +l'habitude de faire; la patiente répondit promptement et avec +clarté; sa conclusion fut que cette dame étrange était, au moral +comme au physique, en parfaite santé. Il se mit ensuite à examiner +les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son +stéthoscope ne lui révélèrent rien d'anormal. Avec cette admirable +patience et ce dévouement à son art qui l'avaient distingué dès le +temps où il étudiait la médecine, il continua son examen, toujours +sans résultat. Non seulement il n'y avait aucune prédisposition à +une maladie du cerveau, mais il n'y avait même pas le plus léger +trouble du système nerveux. + +«Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux même pas +me rendre compte de votre extrême pâleur. Vous êtes pour moi une +énigme. + +--Ma pâleur n'est rien, répondit-elle avec un peu d'impatience. +Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonnée; depuis, mes +couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si délicate qu'elle +ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je +voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je +suis toute désappointée.» Elle laissa tomber sa tête sur sa +poitrine.--Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en +elle-même amèrement. + +Le docteur parut touché; peut-être serait-il plus exact de dire +que son amour-propre de médecin était un peu blessé. + +«Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si +vous prenez la peine de m'aider un peu.» + +Elle releva la tête. Ses yeux étincelaient. + +«Expliquez-vous; comment puis-je vous aider? + +--Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx. +Vous voulez que je découvre l'énigme avec le seul secours de mon +art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons, +quelque chose doit vous être arrivé, quelque chose qui n'a aucun +rapport à votre état de santé et qui vous a effrayée; sans cela, +vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vérité? + +--C'est la vérité, dit-elle vivement. Je recommence à avoir +confiance en vous. + +--Très bien. Vous ne devez pas supposer que je vais découvrir la +cause morale qui vous a mise dans l'état où vous êtes: tout ce que +je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre +pour votre santé, et, à moins que vous ne me preniez comme +confident, je ne puis rien de plus.» + +Elle se leva, fit le tour de la chambre. + +«Supposons que je vous dise tout, répondit-elle. Mais faites bien +attention que je ne nommerai personne. + +--Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent. + +--Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des +impressions personnelles à vous révéler, et vous me prendrez +probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez +entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous +contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais +croyez-moi, cela ne vous servira pas à grand'chose.» + +Elle s'assit de nouveau et commença avec la plus grande sincérité +la plus étrange et la plus bizarre de toutes les confessions +qu'eût jamais entendues le docteur. + + +II + +«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier, +c'est encore un fait». + +Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa +l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur +Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il +se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain. + +Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier +mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui +l'attendaient. + +La dame continua: + +«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance +assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était +engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me +rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est +de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son +fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment, +dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur +qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous +nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que +l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité. +Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il +me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai +jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en +pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes +propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être +pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la +fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche, +faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté +dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me +supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour +moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur +tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je +tremble quand j'y songe--nous serons mariés.» + +Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques +instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la +révélation de quelque fait important, commençait à craindre +d'avoir à subir un long récit. + +«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des +personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous +arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi». + +L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de +l'inconnue: + +«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même +dans un moment.» + +Elle continua en ces termes: + +«Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier +même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais, +lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle +était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions +dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la +mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom, +elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle +j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont +je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré +impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent; +si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver +que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment +d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais +presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le +bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à +l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté +ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je +sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous +savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je +me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi +j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir +mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première +fois de ma vie». + +Le docteur commençait à s'intéresser au récit. + +«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de +cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper? + +--Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise +comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs, +le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur, +la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est +tout. + +--Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard +une expression quelconque qui vous ait frappée? + +--Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la +femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque +étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces +deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du +monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste +fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible +agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu +marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette +femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je +tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux +bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de +surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un +serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une +crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai +ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette +femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le +mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi +des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même +jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À +partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je +me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la +peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non, +ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon +esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature +s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a +fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je +ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris +connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la +maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une +parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint +aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler, +je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais +supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne +fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite +hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une +haine soigneusement cachée. + +Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie +d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa +soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce, +aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait +jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais +voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme +était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme +contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était +impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis. +J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre +ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais +rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des +lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes +l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme; +toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne +et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de +m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits +sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde +à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter. +Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus, +c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc +à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le +quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe: +cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie. +Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au +seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur, +que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle +trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?» + +Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien. + +Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait +entendu. + +À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en +face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il +essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_ +_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible +et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons +tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale +influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une +mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il +l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en +elle. + +«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous +aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un +médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant +aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous +dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus +besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez +certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira +pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.» + +Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la +fin. + +«Est-ce là tout? demanda-t-elle. + +--C'est tout, répondit-il. + +--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en +mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses +yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si +poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le +docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée +de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui +eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était +insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit +le rouleau en disant: + +«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.» + +Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés +au ciel se parlant à elle-même, s'écria: + +«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.» + +Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta +le cabinet. + +Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le +domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de +curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa +l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son +domestique: + +«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.» + +Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant +s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en +silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il +prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans +son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en +lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de +mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé? + +Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre +domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un +homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de +faire un espion! + +Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en +ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard +pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le +mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en +voiture et fit ses visites à ses malades. + +Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait +fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si +peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au +lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même, +le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra +chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent. + +Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le +questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du +résultat de sa mission. + +«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à...» + +Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme +pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait +refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier +blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait +au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis, +appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au +magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le +domestique fit la question accoutumée: + +«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?» + +Après un moment d'hésitation, le docteur dit: + +«Non, je vais dîner au cercle.» + +De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus +facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans +certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres, +au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et +vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow +sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à +se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle +était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse +Narona. + + +III + +Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances +recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux: +il va à son cercle et entre dans le fumoir. + +Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui: +ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine, +mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en +douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si +quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par +une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle +était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore +fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute +personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la +société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la +réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel +fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux +yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du +cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on +attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement +ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était +douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle +prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui +l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en +qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que +le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du +continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à +une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;-- +qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;-- +que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un +véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre +était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul +membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme +si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été +cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un +avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua +naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les +gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait +des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était +arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très +caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on +faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les +deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le +futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus +dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri +d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse +allait épouser. + +Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre +médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il +venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans. +C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il +n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans +les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles; +mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait +emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait +ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait +probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry +lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie, +envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse +et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la +personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils +y intercalaient à l'usage du docteur. + +_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry, +comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires +distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans, +docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine +prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons +parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie, +Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend +Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage. +Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non +mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir +Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury, +esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa +Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et +deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera +présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera +tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le +moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une +autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le +dictionnaire, une jeune demoiselle.» + +Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la +salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur +d'une plus longue persécution. + +«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais +goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite +fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été +en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou +imbécile.» + +C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant +intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que +la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la +confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord +Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était +de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de +quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves +possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent +chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de +Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était +d'accord, y compris l'avocat. + +Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux +exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines +femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres +du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient +justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût +très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine. + +Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la +conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son +apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du +docteur Wybrow lui dit tout bas: + +«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?» + +Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant +amèrement: + +«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi. +Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai +moi-même. Continuez, messieurs, continuez!» + +Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était +l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse. + +«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte +de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse +Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle +pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle +fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?» + +Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui +venait de parler: + +«Moi je le dis!» répliqua-t-il. + +La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat +resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait +choisi. + +«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le +revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses +besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant +presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et +dont chaque arpent est substitué». + +Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire +comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point. + +«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit +que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages +sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an. +Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent +avec lui. + +«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner +à la comtesse, s'il la laisse veuve. + +--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a +assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au +cas où il mourrait avant elle.» + +Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en +répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du +mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position. + +«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition +du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même? + +--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au +même, répondit Henry Westwick.» + +Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le +frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc, +et le médecin rentra chez lui. + +Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore +satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de +lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à +empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître +le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour, +durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le +mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques +nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au +cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable: +lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous +deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la +chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur +apprit de nouveau. + +Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec +lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et +leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle. +Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui +rappelait sa conduite ce jour-là! + +Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée +attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant +pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles +femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le +docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns +des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre +personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et +leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme, +qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la +comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron +Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée +elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord +Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant +rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie. +Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type +bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les +boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces +cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée +arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur. + +Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant +les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et +ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était +obligé de s'agenouiller. + +La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des +assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la +cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas +longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et +plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait +un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite +intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret +et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable +n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique. + +Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux +époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur +le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait +toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement +inattendu et important devait certainement arriver. + +Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se +dirigeant cette fois vers la porte. + +Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa +grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son +mari: + +«Un moment, je vous prie, je vois un ami,» + +Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le +docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands +yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile. + +«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui +dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari. + +Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady +Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient +déjà. + +À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle +qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que +par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée, +attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui +sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un +air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit +soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua +l'ami de sa soeur et s'en alla. + +Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de +l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord. + +«Quel coquin de mauvaise mine!» + +Ils passèrent à Montbarry. + +«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande? +Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils +savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood. + +--Eh bien, où ira-t-il? + +--En Écosse. + +--Aimera-t-elle ce pays-là? + +--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à +Londres et partiront à l'étranger. + +--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre: + +--Qui sait? + +--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de +la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À +sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?» + +Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en +avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du +baron Rivar et s'en alla. + +--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se +répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin? + + +IV + +Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le +petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui +lui avaient été écrites autrefois par Montbarry. + +Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle +au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes +les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses +yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait +beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint +clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle +comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine. +Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute +dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à +toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du +parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait +aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent +trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes. +Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et +tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser +les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait +s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille +nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry; +elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui +avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son +mépris pour son frère aîné. + +Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage. + +C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry +Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa +confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à +son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été +de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis, +chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait +jamais été embarrassante pour eux. + +Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre +femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une +certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la +vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au +berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour +l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry. + +«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous +donner la main et vous dire adieu.» + +Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir +son cousin. + +Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans +les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle +se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son +embarras. + +«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour +affaires ou pour votre plaisir?» + +Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui +flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui +formaient un léger amas autour du foyer. + +«Vous brûlez des lettres? + +--Oui. + +-Ses lettres? + +--Oui». + +Il lui prit doucement la main. + +«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment +où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je +vous verrai à mon retour.» + +Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir. + +«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi +aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère, +depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits. +J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler +son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon +inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la +dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce +qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une +mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse +d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!» + +Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta +le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et +regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait +désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires: +son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes +aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot: + +--Misérable! + +Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement, +lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous? + +--Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta +un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient +clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès +lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui +qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry. + +«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont +mariés aujourd'hui?» + +Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot: + +«Oui. + +--Êtes-vous allé à l'église?» + +Il écouta cette question avec un air de surprise indignée. + +«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au... + +Il s'arrêta là,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il +plus bas. + +--Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis +qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il +est.» + +Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui +demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui. + +«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même +dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa +cette femme». + +Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce +surprise. + +«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce +que votre frère me l'a préférée». + +Henry lui répondit brusquement: + +--Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au +monde. + +--Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La +seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une +personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort +malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un +peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous +injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle +n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que +nous avions échangée avec votre frère.» + +Henry leva la main avec impatience et l'arrêta. + +«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à +pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler +de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle +dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je +désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la +main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me +comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à +mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me +demandais s'il était possible que mes sentiments pour votre + frère, qui emplissaient entièrement mon coeur et qui avaient si +complètement absorbé mon être avaient pu disparaître comme s'ils +n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui +me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le +lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi +désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de +malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais +aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas. + +--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite, +répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre +opinion.» + +Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut +à la porte, annonçant une autre visite. + +«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite +Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.» +Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez +d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des +années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de +chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé +Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne +vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.» + +Henry se leva pour prendre congé. + +«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il, +mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait +l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je +pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire +maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me +feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il +quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il +vivement. + +Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista +par une douce étreinte. + +«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la +voix, les yeux fixés à terre. + +Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt +devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi +bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée +pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et +l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la +chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle +n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le +rival malheureux de l'aîné. + +«Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme, +avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand +vous reviendrez!» + +Laissée seule pendant quelques instants, Agnès fit le tour de la +chambre, cherchant à se calmer. Elle s'arrêta devant une petite +aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu à sa mère; +c'était son portrait quand elle était enfant. Comme nous serions +heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais! + +On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et +mélancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua +avec déférence en toussant d'une petite toux chronique. Agnès lui +tendit affectueusement la main. + +«Eh bien, Émilie, que puis-je pour vous?» + +La femme du courrier fit une réponse assez étrange: + +«J'ai peur de vous le dire, mademoiselle. + +--La faveur est-elle si difficile à obtenir? Asseyez-vous et +dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-être que la demande +viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari +se conduit-il avec vous?» + +Les yeux gris-clair d'Émilie devinrent plus clairs encore. Elle +secoua sa tête et dit avec un soupir de résignation: + +«Je n'ai pas à me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais +je crains bien qu'il ne m'aime guère; son intérieur ne lui plaît +pas: on dirait qu'il est déjà fatigué de la vie de ménage. Il +vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyageât +pendant quelque temps, à tous les points de vue, sans compter que +le besoin d'argent commence à se faire joliment sentir.» + +Elle porta son mouchoir à ses yeux et soupira encore avec plus de +résignation que jamais. + +«Je ne comprends pas bien, dit Agnès; je croyais que votre mari +avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie? + +--Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arrivé: +une de ces dames est tombée malade et les autres n'ont pas voulu +partir sans elle. Elles ont donné un mois de gage comme +compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver, +et la perte est sérieuse. + +--C'est bien fâcheux pour vous, Émilie; mais il faut espérer qu'il +y aura bientôt une autre occasion. + +--Ce n'est plus son tour, mademoiselle, à être proposé, quand les +prochaines demandes viendront au bureau de placement des +courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il +pouvait être particulièrement recommandé...» + +Elle s'arrêta et laissa la phrase inachevée parler pour elle. + +Agnès comprit sur-le-champ. + +«Vous voulez ma recommandation, répondit-elle; pourquoi ne pas le +dire de suite?» + +Émilie rougit. + +«Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, répondit-elle +toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un +engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrivée au +bureau ce matin. C'est le tour d'un autre à être placé, et le +secrétaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement +envoyer ses certificats aujourd'hui même, avec un simple mot de +vous, mademoiselle, cela pèserait dans la balance, comme l'on dit. +Une recommandation particulière, entre gens de condition, cela +fait tant d'effet.» Elle s'arrêta encore une fois, et soupira de +nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison +secrète d'être honteuse d'elle-même. + +Agnès commençait à se fatiguer du ton persistant de mystère avec +lequel son ancienne femme de chambre lui parlait. + +«Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle, +pourquoi ne pas m'en dire le nom?» + +La femme du courrier se mit à pleurer. + +«Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.» + +Agnès, irritée, lui parla sévèrement pour la première fois. + +«Vous êtes absurde, Émilie. Dites-moi le nom immédiatement ou n'en +parlons plus. Qu'est-ce que vous préférez?» + +Émilie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses +genoux, et lança le nom comme si elle avait fait partir un fusil +chargé: + +«Lord Montbarry!» + +Agnès se leva et la regarda. + +«Vous me surprenez, répondit-elle tranquillement, mais avec un +regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant. + +--Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est +impossible d'écrire à lord Montbarry. Je supposais que vous aviez +quelque délicatesse de sentiments. Je suis fâchée de voir que je +m'étais trompée.» + +Toute simple qu'elle était, Émilie n'en comprit pas moins fort +bien la réprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et +avec ses petites manières pleines de douceur: + +«Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise +que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de même,» dit-elle. + +Elle ouvrit la porte. Agnès la rappela. + +Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa +la nature juste et généreuse de son ancienne maîtresse. + +«Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela. +Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je +fasse?» + +Émilie fut assez sage pour répondre cette fois-ci sans réticence. + +«Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, à lord +Montbarry, en Écosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez +de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son +enfance, et que vous vous intéressez un peu à lui à cause d'elle. +Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous +m'avez fait comprendre que j'avais tort.» + +Avait-elle réellement tort? Les souvenirs du passé, aussi bien que +les chagrins du présent, plaidèrent puissamment auprès d'Agnès +pour la femme du courrier, «Ce n'est pas une bien grosse faveur +que vous me demandez là, dit-elle, se laissant aller à un +sentiment de bonté qui prévalait dans toutes les actions de sa +vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit +mentionné dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore +exactement ce qu'il désire écrire.» + +Émilie répéta sa demande et fit une proposition qui lui sembla +fort importante, comme à toutes les personnes qui n'ont pas +l'habitude de tenir une plume. + +«Supposons que vous écriviez vous-même, mademoiselle, pour voir ce +que cela donnera une fois sur le papier?» + +Quoique enfantine, l'idée fut mise à exécution par Agnès. + +«Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet +que nous décidions au moins ce que vous direz.» + +Elle écrivit donc une phrase la plus brève et la plus simple +qu'elle put trouver: + +«J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle +Agnès Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intérêt à ma +réussite en cette circonstance.» + +Réduite à cette seule phrase, il n'y avait sûrement rien dans la +mention de son nom qui pût signifier qu'Agnès eût donné une +autorisation quelconque ou même qu'elle en eût eu connaissance. +Elle hésita cependant encore un peu et tendit le papier à Émilie. + +«Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer, +dit-elle. À cette condition, je consens à ce que vous voulez.» + +Émilie n'était pas seulement reconnaissante, elle était réellement +touchée. Agnès congédia vivement la petite femme. + +«Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,» +dit-elle. + +Émilie disparut. + +«Le lien qui nous a jadis unis est-il complètement brisé? Suis-je +aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de +malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais +aimés?» + +Agnès regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle +s'était posé ces questions, et elle était presque honteuse en +songeant à la réponse qu'elle venait d'y faire. + +Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au +souvenir de Montbarry, et à quel propos? À propos du choix d'un +domestique. + +Deux jours après, elle reçut quelques lignes pleines de +reconnaissance d'Émilie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris +était engagé pour six mois en qualité de courrier de lord +Montbarry. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +V + +Après une semaine de voyage en Écosse, milord et milady revinrent +subitement à Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs écossais +n'avait point donné à milady le désir de faire plus ample +connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle +répondit laconiquement: + +«J'ai déjà vu la Suisse.» + +Pendant une semaine encore, les nouveaux mariés restèrent à +Londres, vivant en véritables reclus. Un jour, la vieille nourrice +qui revenait de faire une commission dont Agnès l'avait chargée +rentra dans un état d'excitation difficile à décrire. En passant +devant la porte d'un dentiste à la mode, elle avait rencontré lord +Montbarry qui en sortait. La bonne femme dépeignit cette rencontre +avec un malin plaisir, représentant lord Montbarry comme +affreusement malade. + +«Ses joues se creusent, ma chérie, sa barbe est grise. J'espère +que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!» + +Sachant que sa vieille et fidèle servante haïssait de tout son son +coeur l'homme qui l'avait abandonnée, Agnès fit la part d'une +grande exagération dans le récit qu'elle venait d'entendre, et +néanmoins sa première impression fut celle d'un véritable malaise. +Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue +lord Montbarry: il était même possible qu'elle se trouvât face à +face avec lui la première fois qu'elle sortirait. Elle resta deux +jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le +troisième jour, les nouvelles du monde, dans les journaux, +annoncèrent le départ pour Paris de lord Montbarry se rendant en +Italie. + +Mme Ferraris vint le même soir prévenir Agnès que son mari l'avait +quittée en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la +seule perspective d'aller à l'étranger l'avait rendu plus aimable. +Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre +de lady Montbarry, une silencieuse et revêche créature, avait-on +dit à Émilie. Le frère de madame, le baron Rivar, était déjà sur +le continent. Il avait été entendu qu'il retrouverait à Rome sa +soeur et son mari. Les semaines se succédaient tristement pour +Agnès. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant +ses amis, s'occupant à ses heures de loisir à lire ou à dessiner, +essayant de tout enfin pour détourner son esprit des tristes +souvenirs du passé. Mais elle avait trop aimé, avait été trop +profondément blessée pour que les remèdes moraux qu'elle employait +eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se +trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie, +trompées par l'apparente sérénité de ses manières, étaient +d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses +malheurs. Mais une vieille amie à elle, une amie de pension qui la +vit pendant un petit voyage à Londres, fut très vivement alarmée +par le changement qu'elle remarqua chez Agnès. Cette amie était +Mme Westwick, femme de ce frère cadet de lord Montbarry, que le +dictionnaire nobiliaire indiquait comme héritier présomptif du +titre. Il était en Amérique, surveillant les propriétés minières +qu'il y possédait. Mme Westwick insista pour emmener Agnès chez +elle en Irlande. + +«Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes +trois petites filles vous feront une société; la seule étrangère +que vous verrez est la gouvernante, et je réponds d'avance que +vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre +demain pour aller à la gare.» + +Agnès ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant +trois mois, elle vécut heureuse sous le toit de son amie. Les +petites filles en larmes s'accrochèrent à ses vêtements lors de +son départ, la plus jeune voulait absolument partir à Londres avec +Agnès. Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle dit à +Mme Westwick en se séparant: + +«Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.» + +Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au +sérieux et promirent à Agnès de la prévenir. + +Le jour même où Agnès Lockwood revint à Londres, le passé se +rappela à son souvenir. Elle qui tenait tant à l'oublier! Après +les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille +nourrice, qui était restée pour garder l'appartement, eut des +nouvelles importantes à donner de la femme du courrier. + +«La petite Mme Ferraris est venue, ma chérie, dans un état +affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitté +lord Montbarry sans prévenir et personne ne sait ce qu'il est +devenu.» + +Agnès la regarda avec étonnement: + +«Êtes-vous sûre de ce que vous dites?» + +La nourrice répandit qu'elle en était absolument sûre. + +«Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du +bureau des courriers dans Golden square, du secrétaire, +mademoiselle Agnès, du secrétaire lui-même!» + +À cette nouvelle affirmation, Agnès, surprise et inquiète, envoya +sur-le-champ--la soirée n'était pas encore très avancée--prévenir +Mme Ferraris qu'elle était de retour. + +Une heure après, la femme du courrier arriva, dans un état +d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en +tous points ce qu'avait dit la nourrice. + +Après avoir reçu avec assez de régularité des lettres de son mari, +datées de Paris, de Rome et de Venise, Émilie lui avait écrit deux +fois sans recevoir de réponse. + +Fort inquiète, elle était allée au bureau, à Golden square, +demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin +avait apporté au secrétaire une lettre d'un courrier qui était à +Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait +laissé sa femme en prendre une copie qu'elle apportait à lire à +Agnès. + +Celui qui écrivait disait qu'il était tout récemment arrivé à +Venise, et que sachant que son ami Ferraris était avec lord et +lady Montbarry, logé dans un vieux palais vénitien qu'on avait +loué à bail, il y était allé pour le voir. Après avoir sonné à une +porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il +était allé de l'autre côté donnant dans une étroite allée comme la +plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte, +comme si elle se fût attendue à ce qu'il vînt ensuite par là, une +femme pâle avec de magnifiques yeux noirs, qui n'était autre que +lady Montbarry. + +Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il +désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible. +Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans +donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à +laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui +lui étaient dus. + +Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs +reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui. + +Voici la réponse même de la dame: + +«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de +dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous +assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande +bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition +extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de +nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer +ce qui lui est dû.» + +Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la +date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le +courrier s'éloigna. + +Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le +moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il +n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait +quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry. +Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait +quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de +sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas +cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme +d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude; +personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On +avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage; +elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait +jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord +Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une +bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins +assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la +maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres +qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on, +n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron, +était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais, +occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de +chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise +odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa +Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à +Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de +talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas +vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par +son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier. +Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord +Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune +crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes +alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame +qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire +trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de +son mari. + +Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de +Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu. +C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris. + +«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre +femme; que me conseillez-vous de faire?» + +Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert +en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la +lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture +de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure. +Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit +était à Venise auprès du malade. + +«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si +vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que +trois, ce ne sera pas long.» + +Agnès, par bonté, se mit à lire les lettres. Elles n'étaient pas +des plus tendres. + +_Chère Émilie et_ _Votre affectionné _étaient, bien que +conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans +la première lettre, on ne parlait pas très favorablement de lord +Montbarry: + +«Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est +fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu +avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes +sur une note d'hôtel; et deux fois déjà il y a eu des mots +piquants entre les nouveaux mariés à cause de la facilité avec +laquelle madame a acheté toutes les jolies choses qui l'ont tentée +dans les magasins de Paris. + +» Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne +dépensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit très +ferme. Quant à moi, j'aime madame. Elle a les façons gracieuses et +aimables des étrangères, elle me parle comme si j'étais son égal.» + +La seconde lettre était datée de Rome: + +«Les caprices de milord, écrivait Ferraris, ne nous laissent pas +un instant de repos. Il devient d'une humeur intolérable. Je pense +qu'il est tourmenté par des souvenirs pénibles. Je le vois +constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas là. +Nous devions rester à Gênes, mais il nous l'a fait quitter à la +hâte, de même que Florence. + +» Ici, à Rome, milady insiste pour se reposer. Son frère est venu +nous retrouver. Il y a déjà eu une dispute, à ce que m'a dit la +femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait +emprunter de l'argent à monsieur Milord a refusé sur un ton qui a +offensé le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait +échanger une poignée de main.» + +La troisième et dernière lettre était de Venise: «Encore des +économies de milord! Au lieu de rester à l'hôtel, nous avons loué +un vieux palais humide, moisi et désert. Milady insiste pour avoir +les meilleures chambres partout où nous allons, mais le palais +coûte bien moins cher que l'hôtel, et nous l'avons pour deux mois. + +» Milord a essayé de l'avoir pour plus longtemps; il prétend que +la tranquillité de Venise lui fait du bien. Mais un spéculateur +étranger a acheté le palais et va le transformer en hôtel. Le +baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour +des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour +milady n'augmentent pas. Elle était bien plus aimable avant que le +baron nous eût rejoints. Milord paie très exactement, c'est un +point d'honneur chez lui. Il n'aime pas à se séparer de son +argent, mais il s'y décide, parce qu'il a donné sa parole. Je +reçois mon salaire régulièrement à la fin de chaque mois. Pas un +franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de +choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous +le baron essayant de m'emprunter de l'argent à moi! C'est un +joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de +milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me +convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui... eh bien! Qui +n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de +chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui +ne prend pas les choses tout à fait aussi bien que moi. La vie est +bien triste ici On ne va nulle part, pas une âme ne vient à la +maison; personne ne fait de visite à milord, pas même le consul; +son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et +généralement vers la tombée de la nuit. À la maison, il s'enferme +dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le +baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une +crise. Quand les soupçons de milord seront une fois éveillés, les +conséquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord +Montbarry homme à ne s'arrêter devant rien. Néanmoins, mes gains +sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place +comme la femme de chambre de milady.» + +Agnès, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait +pas une bonne conseillère pour la malheureuse femme qui implorait +ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les +peines qu'avait déjà supportées, par sa faute, l'homme qui l'avait +abandonnée. + +«La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle après avoir +prononcé quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il +faut consulter une personne de plus d'expérience que moi. Voulez-vous +que j'écrive à mon notaire, qui est en même temps mon ami et +mon homme d'affaires, de venir demain dès qu'il aura terminé ses +travaux?» + +Émilie accepta cette proposition avec reconnaissance; on prit +rendez-vous pour le lendemain. Agnès se chargea d'écrire la lettre +nécessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatiguée, blessée an +coeur, Agnès s'étendit sur le canapé pour se reposer et se +remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui +apporta une tasse de thé. Le bavardage de la bonne vieille, qui +roula sur elle-même et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence +d'Agnès, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore +tranquillement, quand on frappa un coup violent à la porte de la +maison. Des pas précipités montèrent l'escalier. La porte de la +chambre fut ouverte avec fracas; la femme du courrier entra comme +une folle. + +«Il est mort! Ils l'ont assassiné!» + +Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta à genoux auprès du +canapé, étendit une main qui serrait un papier et tomba à la +renverse. + +La nourrice fit signe à Agnès d'ouvrir la fenêtre, et s'occupa de +rappeler la malheureuse à la vie. + +«Qu'est-ce donc que cela? s'écria-t-elle tout à coup. Elle tient +une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.» + +L'enveloppe ouverte était adressée à Mme Ferraris. L'écriture +était évidemment contrefaite. Le cachet de la poste était celui de +Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier à lettre et +un billet plié en plusieurs doubles. + +La lettre avait une ligne d'une écriture contrefaite également: + +_Pour vous consoler de la perte de votre mari,_ + +Agnès ouvrit ensuite un morceau de papier qui y était joint. + +C'était un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres +sterling. + + +VI + +Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint +au rendez-vous dans la soirée. + +Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était +suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par +Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à +la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres +ayant trait à cette affaire. + +M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa +femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris, +racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry, +puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don +extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de +Ferraris. + +M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience +dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de +l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit +original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste +expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer. +Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller +qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles? + +La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de +ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui, +était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies +ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire. + +«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!» + +C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme +si elle n'eût pas été là. + +«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès. + +M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec +l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un +air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se +décida à parler. + +«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit +mort?» + +Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne +rendait nullement sa pensée. + +«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son +mouchoir. + +--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy. + +Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les +lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il +découvert...» et elle s'arrêta. + +«Qu'a-t-il découvert?» + +Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une +femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point +de la faire s'expliquer enfin clairement. + +«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec +un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette +misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de +l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa +place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il +serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué +pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.» + +Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure +qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire. + +Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse +approbation. + +«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous +bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de +maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat, +vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne +dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette +lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont +assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la +poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois +que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans +cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse, +qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en +gardant l'anonyme?» + +Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença +à ressentir une sorte de haine pour M. Troy. + +«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense +pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.» + +Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu +sa chaise de celle de son ami. + +«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble +plausible? + +--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy. + +--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria +Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher +l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy. + +Le notaire se renversa dans sa chaise. + +«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc. +Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur +ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de +votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi +en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de +chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord +Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le +premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des +raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry +de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à +charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer +devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En +admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée +à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y +vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il +y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés; +sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la +fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je +viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui +attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue +ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse +n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois +qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a +été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est +le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à +sa femme.» + +Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son +teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement. + +«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de +parler ainsi de mon mari! + +--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit +M. Troy.» + +Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit +la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce +qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en +appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait, +la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre +avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y +avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon. + +«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un +instant en bas.» + +Agnès quitta immédiatement la chambre. + +Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son +coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier. + +«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir +aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour +votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en +respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa +défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une +aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il +est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne +connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est +une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être +excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de +commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à +l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre +faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder +du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher +d'espérer qu'on retrouve votre mari.» + +La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit +borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de +comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première +impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce +qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils +ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire +ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.» + +M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise, +mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre. + +Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit. + +M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à +voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était +complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son +visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda +M. Troy et salua gravement. + +«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles +qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans +sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la +remplacer auprès de vous.» + +Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit +gracieusement la main: + +«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur +que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.» + +Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle +pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood. + +«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux +les laisser ensemble.» + +Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy: + +«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry +Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry. + +----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy. + +--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il, +en tendant un papier à M. Troy.» + +Le télégramme était ainsi conçu: + +«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel, +Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry +est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous +détails nécessaires par poste.» + +«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire. + +--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris, +répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de +la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant +que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon +frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il +télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se +dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on +adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de +lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que +lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et +qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à +mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La +troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce +que je sais jusqu'à présent.» + +M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé +par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa +physionomie, + +«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me +dire M. Westwick? + +--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur. + +--Avez-vous quelques questions à faire? + +--Non, monsieur. + +--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours +de votre mari? + +-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le +croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre. + +--Sûre, après ce que vous avez entendu? + +--Oui, monsieur. + +--Pouvez-vous me dire pourquoi? + +--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir +l'expliquer. + +--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein +de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne +dame!...» + +Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de +M. Westwick. + +La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en +conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à +Mme Ferraris. + +«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il +fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.» + +Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la +porte. + +«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y +a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? + +--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre +chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si +je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part +à ses chagrins.» + +Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence, +s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de +la disparition de son mari. + +Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide. +Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant +il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de +voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce. +Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la +table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son +dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était +sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle +elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces +objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec +une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah! +qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de +l'autre! + +«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son +chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort +aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!» + +Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il +fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme +fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment. + +«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien +inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au +cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va +faire la Compagnie?» + +Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la +vie contractée par son frère. + +Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée +par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la +mort la moins sujette à discussion. + +«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton +irrité. + +--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent? +Moi aussi! Moi aussi!» + + +VII + +Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reçurent de +l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort +de lord Montbarry. La somme assurée à chaque bureau était de 5, +000 livres sterling, sur lesquelles une année de prime seulement +avait été payée. En pareille occurrence, les directeurs jugèrent +utile d'étudier un peu l'affaire. + +Les médecins attitrés des deux compagnies qui avaient recommandé +l'assurance de lord Montbarry furent appelés en conseil pour +expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle +éveilla la curiosité des personnes s'occupant d'assurances sur la +vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux, +agissant de concert, décidèrent qu'ils nommeraient une commission +d'enquête à Venise «pour recueillir de plus amples informations». + +M. Troy apprit aussitôt ce qui se passait. Il écrivit sur-le-champ +à Agnès pour l'en informer, ajoutant un bon conseil à son avis. + +«Vous êtes intimement liée, je le sais, lui disait-il, avec lady +Barville, soeur aînée de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari +est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y +avoir dans le rapport de la commission d'enquête quelque chose qui +ait trait à la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir, +cela va de soi, un pareil document à des personnes ordinaires; +mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera +sûrement en sa faveur exception aux règles habituelles. Sir +Théodore Barville n'a qu'à en manifester le désir, et les avocats, +même s'ils ne permettent pas à sa femme de prendre connaissance du +rapport, répondront du moins à toutes les questions qu'elle leur +posera à ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon idée le +plus tôt possible.» + +La réponse arriva par retour du courrier. Agnès refusait de suivre +le conseil de M. Troy. + +«Mon intervention, tout innocente qu'elle a été, écrivait-elle, a +déjà eu de si déplorables résultats, que je ne veux pas me mêler +davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti à +laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord +Montbarry ne l'aurait pas engagé, et sa femme n'aurait pas eu à +supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre +aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit +entre mes mains, je ne voudrais même pas y jeter les yeux; j'en +sais déjà trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si +Mme Ferraris s'adresse à lady Barville par votre intermédiaire, +ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas, +il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que +mon nom ne sera pas prononcé. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy! +Je suis très malheureuse et peut-être très déraisonnable, mais je +ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.» + +Battu sur ce point, le notaire conseilla de tâcher de découvrir +l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry. + +Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre +elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de +l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris +reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres. +Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on +parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux +pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang +de son mari!» + +Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le +mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre +moment. + +C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission +d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux +le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le +10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les +avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à +Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on, +devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas +l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne +fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour +un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines +découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les +étudier sur place. + +M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces +nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur +le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes +visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie +et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de +l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de +la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus. + +«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la +bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent +dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous +demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie +d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant) +d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux +que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry. +Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est +possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me +réjouir avec vous du retour de votre mari.» + +On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus +grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la +commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de +Venise ce jour même. + + +VIII + +Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour +entendre la lecture du rapport. En voici le texte: + +_Personnel et confidentiel._ + +«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes +arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous +présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa +dernière maladie. + +» Nous fûmes reçus avec toute la courtoisie possible, par le frère +de lady Montbarry, M. le baron Rivar. + +»--Ma soeur seule a prodigué ses soins à son mari pendant tout le +cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accablée de fatigue et +de douleur... sans quoi elle eût été ici pour vous recevoir. Que +désirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous à la place +de milady? + +» Suivant nos instructions, nous répondîmes que_ _la mort et +l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger nous obligeait à +prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les +circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient +être recueillies que de vive voix. Nous expliquâmes que la loi +accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le +paiement de la prime et nous exprimâmes notre désir de conduire +l'enquête avec la plus respectueuse considération pour les +sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres +membres de la famille habitant la maison. + +» Le baron répondit: + +»--Je suis le seul membre de la famille résidant ici, mais je +suis à votre entière disposition et vous pouvez vous regarder dans +le palais comme chez vous. + +» Du commencement à la fin, nous avons trouvé ce monsieur d'une +franchise parfaite, et il nous a offert très gracieusement de nous +aider en tout. + +» À l'exception de la chambre de milady, nous avons visité chacune +des pièces du palais le jour même. C'est un édifice immense, non +entièrement meublé. Le premier étage et une partie du second +contiennent les pièces qui avaient été occupées par lord Montbarry +et les gens de sa maison. Nous avons vu, à une extrémité du +palais, la chambre à coucher dans laquelle «Sa Seigneurie» est +morte, et nous avons également examiné la petite chambre y +attenant, dont le défunt s'est servi comme d'un cabinet de +travail. À côté se trouve une grande salle dont il laissait +habituellement les portes fermées à clef, et où il allait, comme +on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une +parfaite tranquillité et une solitude absolue. De l'autre côté de +cette grande salle se trouvent la chambre à coucher occupée par la +veuve, et un boudoir-cabinet de toilette où dormait la femme de +chambre avant son départ pour l'Angleterre. Outre ces pièces, il y +a encore les salles à manger et les salles de réception, ouvrant +sur une antichambre qui donne accès au grand escalier du palais. + +» Au deuxième étage, les chambres sont: le cabinet d'études, la +chambre à coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre +pièce, qui a servi de logement au courrier Ferraris. + +» Les salles du troisième étage et du rez-de-chaussée étaient, +lorsqu'on nous les a montrées, absolument vides et entièrement +délabrées. Nous demandâmes s'il y avait quelque autre chose à +visiter au-dessous. On nous répondit sur-le-champ qu'il restait +les caves que nous étions libres de parcourir. + +» Nous y descendîmes afin de ne laisser aucun endroit inexploré: +les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a +plusieurs siècles. L'air et la lumière ne pénètrent qu'à peine +dans ces sombres lieux, par deux espèces de puits étroits et +profonds qui communiquent avec une cour située derrière le palais; +leurs orifices élevés fort au-dessus du sol sont obstrués par +d'épaisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans +les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous +trouvâmes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous fîmes la +remarque qu'il serait désagréable que la trappe, en retombant, +vint à nous couper la retraite. Le baron sourit à cette idée. + +»--Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon. +J'avais grand intérêt à y veiller moi-même, lorsque nous sommes +venus nous installer ici. La chimie expérimentale est mon étude +favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes à Venise, est +ici. + +» Cette dernière phrase nous expliqua une odeur bizarre répandue +dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment où nous y +entrâmes. Cette odeur était pour ainsi dire d'une double essence, +elle semblait tout d'abord légèrement aromatique, mais ensuite on +s'apercevait d'une senteur âcre qui saisissait à la gorge. Les +fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles +bizarres que nous vîmes parlaient par eux-mêmes ainsi que les +paquets de produits chimiques qui portaient très lisiblement sur +l'étiquette le nom et l'adresse des fournisseurs. + +»--Ce n'est pas un endroit agréable pour travailler, nous dit le +baron, mais ma soeur est très peureuse, elle a horreur des odeurs +de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relégué +dans ces régions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune +façon de mes expériences. + +_» _Il étendit les mains sur lesquelles nous avions déjà +remarqué des gants. + +»--Il arrive quelquefois des accidents, quelque précaution qu'on +puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brûlé +les mains en essayant un nouveau mélange, mais elles commencent à +se guérir maintenant. + +» Si nous insistons sur tous ces détails, qui semblent n'avoir +aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais +n'a été entravée en aucune façon. Nous avons même été admis dans +la chambre particulière de lady Montbarry, pendant qu'elle était +sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons été +spécialement chargés d'examiner avec soin la résidence du lord, +parce que l'extrême isolement de sa vie a Venise, et l'étonnant +départ des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-être +avoir un certain rapport avec son décès inattendu. Nous n'avons +rien trouvé qui justifiât l'ombre d'un soupçon. + +» Quant à la vie retirée que menait lord Montbarry, nous en avons +parlé avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille, +les deux seules personnes qui aient été en rapport avec lui. Il se +présenta lui-même une fois à la maison de banque pour se faire +remettre de l'argent sur une lettre de crédit, et refusa +d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer +quelques heures à sa résidence particulière, invoquant son état de +santé. Lord Montbarry écrivit la même chose au consul, en lui +envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement +la visite qui lui avait été faite au palais. Nous avons eu la +lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en +donner la copie suivante: + +«Les années que j'ai passées dans les Indes ont fortement ébranlé +ma constitution; j'ai cessé d'aller dans le monde, ma seule +occupation maintenant est l'étude de la littérature orientale, le +climat de l'Italie est meilleur pour ma santé que celui de +l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitté mon pays, je +vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade +qui ne trouve de soulagement que dans l'étude. Ma vie d'homme du +monde est terminée maintenant.» + +» La réclusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliquée +par ces quelques lignes; nous n'avons néanmoins épargné ni nos +peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien +trouvé qui puisse faire naître le plus léger soupçon. + +» Quant au départ de la femme de chambre, nous avons vu le reçu de +ses gages, dans lequel elle déclare expressément qu'elle quitte le +service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent +et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est passé là n'a +rien d'étrange et arrive fort souvent quand on emmène des +domestiques anglais à l'étranger. + +» Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherché à remplacer +sa femme de chambre, à cause de l'extrême antipathie qu'avait son +mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son état de +santé s'était aggravé. + +» La disparition du courrier Ferraris est évidemment un fait +extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent +l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amené le moindre +éclaircissement à ce mystère, mais nous n'avons rien trouvé non +plus qui puisse faire rattacher ce fait de près ou de loin à la +cause spéciale de notre enquête. Nous avons été jusqu'à examiner +la malle que Ferraris a laissée. Elle ne contient que des effets +et du linge. La malle est entre les mains de la police. + +» Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier à la +vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le +baron. Elle a été prise sur la recommandation du propriétaire du +restaurant qui fournit le repas à la famille. Sa réputation est +excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un +témoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience +et tout le soin possibles à la questionner: elle s'est montrée +pleine de bonne volonté, mais nous n'en avons rien tiré qui vaille +la peine d'être reproduit dans le présent rapport. + +» Le second jour de notre arrivée, nous eûmes l'honneur d'une +entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air complètement +abattue, très souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que +nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprès +d'elle, expliqua la cause de notre séjour à Venise, et fit de son +mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une +formalité. Après cette explication, le baron se retira. + +» Les questions que nous adressâmes à lady Montbarry avaient +surtout rapport, bien entendu, à la maladie du lord. Elle nous +répondit par saccades, d'une manière très nerveuse, mais, en +apparence du moins, sans la moindre réserve. Voici le résultat de +notre conversation avec elle: + +» La santé de lord Montbarry n'était plus la même depuis quelque +temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre +dernier, il se plaignit d'avoir attrapé froid, la nuit fut +mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller +chercher un médecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait +parfaitement se soigner lui-même pour un rhume. À sa demande, on +lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme +de chambre de lady Montbarry était déjà partie à cette époque, le +courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui +qui alla acheter des citrons. + +Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le +résultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de +sommeil. Dans la journée, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris +le sonna. Il ne_ _répondit pas à cet appel. Le baron Rivar le +chercha en vain dans le palais et dans la ville. À partir de ce +moment on n'a pu découvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa +le 14 novembre. + +» Dans la nuit du 14, les symptômes de fièvre qui s'étaient déjà +manifestés reprirent avec plus de force: on attribua cette +recrudescence de la maladie à l'ennui et à l'inquiétude causée par +la disparition mystérieuse de Ferraris. Il avait été impossible de +la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier, +insistant pour que l'homme remplaçât à son chevet lady Montbarry +ou le baron. + +» Le 15, le jour où la vieille femme vint pour la première fois +faire le ménage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et +d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-là et le +lendemain 16, lady Montbarry et le baron tâchèrent de le décider à +voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau. + +»--Je ne veux pas voir de visages étrangers; mon rhume suivra son +cours, les médecins n'y peuvent rien. + +» Telle fut sa réponse. + +» Le 17, il allait bien plus mal; aussi envoya-t-on chercher un +médecin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation +du consul, alla prévenir la docteur Bruno, bien connu à Venise +pour un homme de talent; il avait habité l'Angleterre, dont il +connaît les moeurs et les habitudes. + +» Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady +Montbarry nous a révélé sur la maladie de son époux. + +» Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien +voulu nous communiquer le médecin: + +«Mon agenda m'apprend que je fus appelé pour la première fois +auprès du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait +d'une violente bronchite. On avait déjà perdu un temps précieux à +cause de son refus de faire appeler un médecin. Il me fit l'effet +d'être d'une constitution délicate. Il avait une désorganisation +du système nerveux: il était à la fois timide et taquin. Quand je +lui parlais en anglais, il répondait en italien; quand je lui +parlais en italien, il répondait en anglais. Ces détails n'ont +aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait déjà fait de +tels progrès, qu'il pouvait à peine prononcer quelques mots à voix +basse. + +» Sur-le-champ, je prescrivis les remèdes nécessaires. Des copies +de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le +présent rapport et parlent d'elles-mêmes. + +» Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade. +Il suivit de point en point mes remèdes qui produisirent un +excellent effet. En toute assurance, je pus dire à lady Montbarry +que tout danger était conjuré. Mais c'est en vain que j'essayai de +lui faire accepter les services d'une garde-malade expérimentée. +Milady ne voulut permettre à personne de soigner son mari. Nuit et +jour elle était à son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques +courts moments de repos, son frère veillait le malade à sa place. +Je dois dire que j'ai trouvé ce frère de très bonne compagnie dans +les rares intervalles où nous avons pu causer ensemble. Il +s'occupait de chimie, tripotait quelques expériences dans les +sous-sols du palais bâti sur pilotis et voulait me faire assister +à ses expériences; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en +étudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort +gaiement. + +» Mais je m'éloigne de mon sujet. Revenons à notre malade. + +» Jusqu'au 20, les choses allèrent assez bien. Je n'étais +nullement préparé au triste événement qui s'annonça le 21 au matin +quand je fis ma visite à lord Montbarry. Son état s'était aggravé +et sérieusement. En l'examinant, je découvris des symptômes de +pneumonie,--ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de +la substance des poumons. Il respirait avec difficulté et les +quintes de toux ne parvenaient à le soulager qu'en partie. Je +m'inquiétai de ce qui avait pu se passer. Je fis à cet égard une +véritable enquête qui n'eut d'autre résultat que de _me +_convaincre que mes ordonnances avaient été suivies avec autant de +soin que par le passé, et qu'il n'avait été exposé à aucun +changement de température. Ce fut à mon grand regret qu'il me +fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus, +lorsqu'elle me parla de faire appeler un second médecin en +consultation, lui avouer que ce n'était réellement pas la peine. +Milady me pria de ne rien épargner et de demander l'avis du plus +célèbre médecin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas à aller +bien loin. Le premier des médecins italiens est Torello, de +Padoue. J'envoyai un exprès pour le demander. Il arriva dans la +soirée du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la +pneumonie; Il ajouta que la vie de notre malade était en danger. +Je lui dis quel avait été mon traitement, et il l'approuva sans +réserve. Il fit de précieuses recommandations et, à la prière de +lady Montbarry, consentit à différer son retour à Padoue jusqu'au +lendemain matin. + +» Nous vîmes tous deux le malade à plusieurs reprises dans la +nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgré tous nos +soins. Le matin, le docteur Torello prit congé de nous. + +»--Cet homme est perdu, rien n'y fera; on devrait le prévenir, me +dit-il. + +» Dans la journée, je prévins le lord aussi doucement que je pus, +que sa dernière heure était arrivée. On m'assure qu'il y a de +sérieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous +à ce sujet. Le voici donc: + +» Lord Montbarry reçut la nouvelle de sa mort prochaine avec +résignation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de +m'approcher et murmura faiblement ces mots à mon oreille:»--Puis-je +avoir confiance en vous?» Je lui répondis: + +» Vous pouvez avoir pleine et entière confiance en moi. + +» Il attendit un peu, respirant à peine, et reprit à voix basse: + +»--Cherchez sous mon oreiller. + +» Je trouvai une lettre cachetée et affranchie, prête à être mise +à la poste. C'est à peine si je l'entendis prononcer les paroles +suivantes: + +»--Mettez-la vous-même à la poste. + +» Je répondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai +l'adresse: elle était pour une dame de Londres. Je ne me souviens +pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom; c'était un +nom italien: Mme Ferraris. + +» Cette nuit-là «Sa Seigneurie» mourut; la congestion pulmonaire +commença. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain +matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis +que j'avais mis sa lettre à la poste. Ce fut le dernier signe de +connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il était pour ainsi +dire tombé en léthargie. Il languit dans un état d'insensibilité +complète, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels, +jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance. + +» Quant à une cause de sa mort, étrangère à celles que je viens +d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de +vouloir la découvrir. Une bronchite se terminant par une +pneumonie, c'est tout; il n'y a pas autre chose; telle fut la +maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font +quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-même, qui +vient à l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demandé, de +satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assuré la +vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont été sans +nul doute fondées par ce saint si célèbre par son incrédulité dont +parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe, +saint-Thomas!» + +» Ici se termine la déposition du docteur Bruno. + +» Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites à +lady Montbarry: il nous reste à ajouter qu'elle n'a pu nous donner +aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise à +la poste, à la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il +écrite? Que contenait-elle? Pourquoi la cachait-il à sa femme et à +son beau-frère? Pourquoi pouvait-il écrire à la femme du courrier? +Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous +répondre. La chose mérite d'être éclaircie comme tout mystère +encore inexpliqué. Quant à nous, cette lettre sous l'oreiller du +lord nous semble en tous points inexplicable; mais une question: +Mme Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse à +Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square. + +» Arrivé à la fin du présent rapport, nous devons attirer votre +attention sur sa conclusion, qui est justifiée par le résultat de +nos recherches. + +» La question que se posent les directeurs et nous-mêmes est +celle-ci: L'enquête a-t-elle révélé quelque circonstance +extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry? + +» L'enquête a sans nul doute révélé des circonstances +extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence +absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry, +la lettre mystérieuse que le lord a demandé au docteur de mettre à +la poste. Mais, où y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de +ces circonstances se rapporte directement ou indirectement à la +seule chose qui nous intéresse, la mort de lord Montbarry? + +» En l'absence de toute preuve et devant le témoignage de deux +éminents médecins, il est impossible de prétendre que la fin du +lord ne soit pas naturelle; nous sommes donc obligés de conclure +qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la +somme pour laquelle lord Montbarry était assuré. + +» Le présent rapport partira par la poste de demain 10 décembre. +On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions,--si +on le juge nécessaire,--en réponse à notre dépêche de ce soir +annonçant la conclusion de l'enquête.» + + +X + +«Voyons, ma chère dame, quoi que vous ayez à me dire, hâtez-vous. +Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de +mes affaires et je n'ai pas à m'occuper que des vôtres.» + +C'est en ces termes que M. Troy s'adressait, avec sa bonhomie +habituelle, à la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'oeil +sur sa montre, qu'il posa devant lui; ensuite il s'accouda pour +écouter ce que sa cliente pouvait avoir à lui dire. + +«C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet +de banque de mille livres, commença Mme Ferraris, j'ai découvert +qui me l'a envoyée.» + +M. Troy fit un mouvement. + +«Voici du nouveau! Et qui vous a envoyé la lettre? + +--Lord Montbarry, monsieur.» + +Il n'était pas facile de causer de la surprise à M. Troy, mais les +paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupéfait. Pendant un +instant il la regarda tout étonné sans dire un mot. + +«Pas possible! reprit-il dès qu'il fut revenu de son premier +étonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas être! + +--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air +affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me +voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont été fort étonnés +surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui +l'a envoyé. À la demande de milord, son médecin l'a mise à la +poste à Venise. Allez vous-même chez ces messieurs si vous ne +voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si +je savais pourquoi lord Montbarry m'écrivait et m'envoyait de +l'argent. Je leur ai donné mon opinion immédiatement. J'ai dit que +c'était un effet de sa bonté habituelle. + +--De sa bonté habituelle! répéta M. Troy tout à fait étonné. + +--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les +autres membres de sa famille, quand j'étais à l'école, dans ses +terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protégé mon pauvre +cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule +chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il était, a été +d'assurer ma vie après le décès de mon mari. + +--Jolie explication! s'écria M. Troy. Qu'en ont pensé vos +visiteurs du bureau d'assurances? + +--Ils m'ont demandé si j'avais quelque preuve de la mort de mon +mari. + +--Et qu'avez-vous dit? + +--J'ai répondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une +opinion positive à vous donner. + +--El ils se sont déclarés satisfaits, bien entendu? + +--Ils ne l'ont pas dit précisément, monsieur. Mais ils se sont +regardés et m'ont souhaité le bonjour. + +--Eh bien, madame Ferraris, à moins que vous n'ayez encore quelque +autre nouvelle extraordinaire à m'apprendre, j'espère bien que je +vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du +renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais +en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus. + +--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre +chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignité, je puis +vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet +de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les +nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est +descendue à Londres, à l'hôtel Newsbury. Je me propose d'aller la +voir. + +--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la +voir?» + +Mme Ferraris répondit avec un air de mystère: + +«Je veux la faire tomber dans un piège! Je ne lui ferai pas +annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici +les premiers mots que je prononcerai: «Je viens, milady, vous +accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.» Ah! +Vous pouvez être étonné, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce +pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde réclame, je la +découvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de +couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui +arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est +celle-ci: la loi me le permet-elle? + +--La loi ne vous le défend pas, répondit gravement M. Troy; mais +que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre +question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous réellement assez de +courage pour mener à bonne fin une aussi difficile entreprise? +Miss Lockwood m'a dit que vous étiez très timide et assez +nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-même, miss +Lockwood ne s'est pas trompée. + +--Si vous aviez vécu à la campagne, monsieur, au lieu de vivre à +Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le +chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au +contraire. Mais quand je serai en présence de cette misérable, et +que je penserai à mon pauvre mari assassiné, celle de nous deux +qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et +vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le +bonjour.» + +Après cette déclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta +son manteau et sortit. + +Un sourire se dessina sur les lèvres de M. Troy, non pas railleur, +mais plein d'une sorte de compassion. + +«Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moitié de ce que l'on +dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son piège vont +avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.» + +Et malgré toute son expérience, M. Troy ne put découvrir comment +cela finirait. + +Cependant Mme Ferraris mettait son idée à exécution. Elle allait +tout droit à l'hôtel Newsbury. + +Lady Montbarry était chez elle, et seule. Mais on hésita à la +déranger quand la visiteuse eut refusé de donner son nom. La +nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le +vestibule de l'hôtel pendant la discussion. C'était une Française, +on l'appela: elle trancha aussitôt la question avec un air déluré +qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, à son avis du +moins: + +«Madame semble très bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons +pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver. +En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir, +madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour +me suivre.» + +Malgré la résolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris +battait à tout rompre, quand la femme de chambre qui la précédait +la fit entrer dans l'antichambre et frappa à une des portes qui +s'y ouvraient. Mais il est à remarquer que les personnes du +tempérament le plus timide et le plus nerveux sont, en général, +mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et +d'accomplir des actes de courage touchant presque à la témérité. + +Une voix grave partant de la chambre cria: + +«Entrez!» + +La domestique ouvrit la porte et annonça: + +«Une dame qui demande à vous parler pour affaires, milady.» + +Puis elle se retira immédiatement. Au même instant, la timide +petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle +passa le pas de la porte, les mains crispées, les lèvres sèches, +la tête brûlante, et se trouva en présence de la veuve de lord +Montbarry; toutes deux étaient parfaitement calmes en apparence. + +Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine +dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était +assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même +tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour +mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de +consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le +remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le +contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un +brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de +son bonnet de veuve, existait encore. + +Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda +tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine +curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle +tenait à la main pour garantir son visage du feu. + +«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?» + +Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait +déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à +dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent +sur ses lèvres. + +Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une +fois l'étrangère toujours muette. + +«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle. + +Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement +son regard sur son écran et fit une dernière question: + +«Est-ce de l'argent que vous voulez? + +--De l'argent!» + +Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle +retrouva sa voix. + +«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle. + +Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles +qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de +Mme Ferraris. + +«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la +veuve de Ferraris.» + +Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se +reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler +ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la +moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre +signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau +l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne +lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait +entièrement échoué. + +Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce +sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à +la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son +écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre. + +«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle. + +Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre +terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit +machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva +un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur, +pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa +position primitive. + +«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est +pas ivre, elle est peut-être folle.» + +Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette +insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt: + +«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous! + +--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente? +J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal +appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement +dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne +saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de +vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit +air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous +êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière +fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous +où il est?» + +L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du +canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien. + +«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous +êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood +recommanda mon mari comme courrier au lord!...» + +Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry +sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les +épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle. + +«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!» + +Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de +désespoir sauvage. + +«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le +courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.» + +Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où +elle allait sortir de la chambre. + +«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous +criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous +étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur. +Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds +l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le +nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments; +je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle? +Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir +ensuite.» + +Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça +du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée +comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et +finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte +avec mépris. Puis changeant d'idée: + +«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé, +elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller +immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus +loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez +vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie +pas.» + +Elle sonna. La servante apparut, + +«Mon manteau, mon chapeau, et vite!» + +Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre +à coucher. + +«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!» + +La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la +glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa +vivacité féline. + +«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un +sourire ironique. Donnez-moi votre bras.» + +Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre. + +«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle +en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss +Lockwood et vous ne me reverrez jamais.» + +Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de +l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne: + +«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la +revoir!» + +La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La +voiture attendait. + +«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et +dites au cocher où il doit aller.» + +La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry +changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta +dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions, +s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté +dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence +glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle +se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture +et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à +bas de son siège. + +«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui +tendant le prix de sa course.» + +Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison. + +Elle entra; la porte se referma sur elle. + +«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher. + +Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses +idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie, +sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait +encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour +à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit +Mme Ferraris à la portière de la voiture: + +«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il. + +C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe +de joie. + +«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette +abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la! + +--Quelle femme?» demanda Henry. + +La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit +prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris +avec un regard plein d'étonnement et d'indignation. + +«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire. + +Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour. + + +XI + +«Lady Montbarry, mademoiselle.» + +Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit +tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée +fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver. +Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant +qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre. + +«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une +question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que +vous n'y peut répondre.» + +C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés +à terre, lady Montbarry commença l'entretien. + +Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle +pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie +triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle +savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à +l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en +face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte. +L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance +ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la +troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation +s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe +entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel +était maintenant toute timide et toute tremblante! + +Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne +s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait +en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle +posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout. + +«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle +faiblement. + +Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un +coupable devant un juge sans pitié. + +Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment +la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut. + +Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide +politesse, et passa en silence. + +À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui +revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se +redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui +brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire +plein de mépris. + +Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès. + +«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il +tranquillement. + +--Non. + +--Désirez-vous la voir? + +--Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur: + +«Entendez vous? demanda-t-il froidement. + +--J'entends, répondit-elle plus froidement encore. + +--Votre visite est, à tout le moins, hors de saison. + +--Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.» + +Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick +semblait l'enhardir. + +«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle +avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse +vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à +feu mon mari, avez-vous...» + +Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante +sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt: + +«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à +nous en se servant de votre nom?» + +Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de +Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire +toute confuse. + +«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle, +et je prends intérêt...» + +Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un +geste de suppliante: + +«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la +femme! Répondez à ma question simplement. + +--Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce +ne sera pas long.» + +Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait +rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse. + +«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû +prononcer mon nom.» + +En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de +la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son +comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès. + +«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se +servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous +demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non! + +--Oui.» + +Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie +qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on +aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était +debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si +complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à +peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration. + +Henry prit la parole un peu brutalement. + +«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant, +n'est-ce pas?» + +Elle se retourna vers lui. + +«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur +elle-même, elle allait quitter la chambre. + +Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta. + +«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous +demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en +parler aussi.» + +Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir +et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son +émotion, et recula d'un pas. + +«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement. + +Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à +continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur. + +Agnès reprit: + +«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous +eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous +en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa +femme!» + +Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et +reprirent leur sourire triste et cruel. + +«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a +disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le +temps en sera venu,» + +Agnès tressaillit. + +«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je? +Est-ce que quelqu'un me le dira? + +--Quelqu'un vous le dira.» + +Henry ne put garder le silence plus longtemps. + +«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une +politesse ironique. + +Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris: + +«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis +être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu +Ferraris si...» + +Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès. + +«Si quoi? demanda Henry. + +--Si miss Lockwood m'y force.» + +Agnès écouta, tout étonnée. + +«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je? +Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre? + +--Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient +y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire +que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur +de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire +une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes +une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le +jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un. +Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la +peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez +paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et +impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.» + +La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette +sortie si inattendue qu'une seule signification. + +«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal +que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes +pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors +qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus +complètement encore.» + +Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi. + +«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle; +elle n'en vaut pas la peine.» + +Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les +paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute +l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son +visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand +elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la +résignation, mais la résignation sans espoir. + +«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe +votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous +pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera +demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le +pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant +que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la +première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la +première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais. +C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais +aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez +éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur +Ferraris. + +--Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il +de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au +service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez +maintenant? + +--Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En +attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi +simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole, +le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce +jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment +pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh! +Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une +personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre +l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais +votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire +au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend +viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou +là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour +la dernière fois.» + +Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout +genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid +avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute +pôle vers Henri. + +«La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile, +répliqua-t-il avec dédain. + +Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous +débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la +vérité. Laissez-la partir!» + +Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry +que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci. + +«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu, +dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui +direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes, +aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari, +nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas +M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous +disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.» + +Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on +la retint encore. + + +XII + +«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle? + +--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse, +superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle. +Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner +le plaisir de vous faire peur. + +--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais +cela est.» + +Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté +d'elle. + +«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui +m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme +aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste +et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je +n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout +après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me +dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille, +ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement +vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès, +ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre +intérêt.» + +Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la +retirer et finit par céder. + +«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le +droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma +vie?» + +Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle +rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague. + +«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il. + +Elle répondit presque à voix basse: + +«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai +passés», murmura-t-elle. + +Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois +de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses +lèvres. + +«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus +heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument +que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir +de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première +fois?» + +Elle soupira. + +«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas +davantage!» + +La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle +ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il +aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et +l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit +comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et +fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne +dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère, +sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser +davantage en ce moment. + +«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se +levant. + +--Oui, je vous pardonne. + +--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès? + +--Oh, non! + +--Voulez-vous que je vous quitte?» + +Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table +à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry +était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se +tournant vers Henry avec un sourire plein de charme: + +«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose +à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus +simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous +venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est +pas une vie bien heureuse, j'en conviens.» + +Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur +le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait. + +«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle. +Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre +frère Stephen et sa femme y consentent.» + +Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre +qu'elle tendit à Henry. + +Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait +d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle +venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant +il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle +sourit. + +«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture, +mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.» + +Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière +et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre: + +«Chère tante Agnès, + +Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a +été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour +boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions +besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez, +s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre +gouvernante. + +» Votre aimante Lucy qui écrit cela. + +» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop +petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la +sécher.» + +«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait +avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais +avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient +pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est +vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai +offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin, +et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le +lui proposer de nouveau. + +--Sérieusement!» s'écria Henry. + +Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait +assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer +dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de +gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire, + +«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il. + +--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès. + +--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille +amie de sa femme. + +-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants. + +--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre +vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à +leur service comme gouvernante. + +--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père +m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime. +Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon +éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée +pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont +l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y +a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient +les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que +votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas +lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou +raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je +suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux +rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison +que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un +coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler +certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous +ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si +vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage +et de coeur pour me répondre oui.» + +Henry se soumit sans être convaincu. + +C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des +coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se +produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec +un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins +favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui +ferait sa cour. + +Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne +pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était +vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec +ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes +pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de +temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi +sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le +moment, il se tut sagement et changea de conversation: + +«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont +l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de +me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.» + +Agnès regarda la lettre de l'enfant. + +«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela? + +--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait +un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans +la maison? + +--Est-ce que ma nourrice a hérité? + +--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant +que je vais vous faire voir la lettre.» + +Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis +qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus +imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table, +lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of +Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui +rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry. + +«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et +lui montrant le titre. + +Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus. + +«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font +toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais +l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle +confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.» + +La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès. + +«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.» + +Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait +cette question. + +«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a +été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.» + +Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité +de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus +délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu +avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par +d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez +déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui +parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort. + +Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était +question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses +papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de +s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il +trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un +regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première. +Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut. +C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme +pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon. + +«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a +fait un legs de cent livres sterling. + +La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu +pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle +dit tranquillement: + +«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait? + +--Feu mon frère, lord Montbarry.» + +Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois +s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua: + +«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de +la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à +aller toucher l'argent chez lui.» + +Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la +plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la +nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait +de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de +l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse. + +«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses +vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour +s'en souvenir lui-même!» + +Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses +la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez +les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait +quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la +nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry. + +«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez +rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure. +Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!» + +Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait, +lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre. + +La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite +plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon +fit signe à Henry: + +«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle. +Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un +méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est +mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part +comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_ +_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon! + +--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry. + +--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je +l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle +était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui +dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et +me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse +tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus +jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis +trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je +l'aurai? + +--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par +an, vous savez? + +--Combien aurai-je? demanda la nourrice. + +--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous +aurez entre trois et quatre livres par an.» + +La nourrice secoua la tête. + +«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je +veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce +petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé, +bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me +ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours. +On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire, +vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds +publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant +ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour +cent. + +Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._ + +«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse +effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais +faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss +Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le +conseil que je vous donne.» + +La nourrice prit ses lunettes. + +_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des +raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour +cent et plus à leurs actionnaires. + +«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour +l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos +amis et tâchez qu'il réussisse.» + +La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et +eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord +Montbarry. + +Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais +après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était +entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de +coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu +courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait +adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec +joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un +mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si +réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être +gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait +la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis +d'Irlande ne désespéraient pas. + +«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry. + +Mais lui n'y croyait pas encore. + +«Partez-vous réellement? demanda-t-il. + +--Je pars la semaine prochaine. + +--Quand vous reverrai-je? + +--Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre +frère. Vous me verrez quand vous voudrez. + +Elle lui tendit la main. + +--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.» + +Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula +vivement. + +«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il. + +--Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle. + +Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il +regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne +augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux. + +Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour +l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le +commencement d'un voyage plus long. + +L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin +détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise. + + + +TROISIÈME PARTIE + + +XIII + +Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison +de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du +premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La +vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait +trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement +heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle +avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice +Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants. + +Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux +d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et +payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la +veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière +Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se +rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé +que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la +chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur +répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle +l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans +ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès +apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une +visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de +soulagement. + +«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini +avec cette terrible femme!» + +Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu +vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir +d'Agnès. + +Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son +départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, +comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à +l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une +fidèle alliée de sa belle-soeur. + +«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me +servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de +vous écouter, ils le feront.» + +Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, +Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles +venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique +annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir +milady. + +«Est-ce une femme? + +--Oui, madame.» + +La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès, + +«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a +cherché à découvrir les traces du courrier. + +--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec +lady Montbarry à Venise? + +--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de +l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je +_porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner +désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis +lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il +n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon +service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable +femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la +renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait +continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?» + +Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la +femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour +découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement +découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait +pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que +l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La +dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition +de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme +qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine +d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où +attendait Mme Rolland. + +C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie, +avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa +chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec +un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du +premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation +intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde +et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa +figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe: +tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente +personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand +on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle +n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland? + +--Pour mon âge, aussi bien que possible. + +--Puis-je quelque chose pour vous? + +--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je +l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place +auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue +demeurer dans le voisinage. + +--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce, +une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame +Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et +Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la +dernière maîtresse que vous avez servie.» + +Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux +enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si +le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge. + +«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier +--réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre +présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique. +Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon +plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma +conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me +procurer cette place. + +--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas +vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera +demain chez moi jusqu'à deux heures. + +--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame. +Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez. + +--Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la +bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss +Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous +parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_ +_Venise.» + +Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de +mécontentement. + +«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit. + +--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre +départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais +secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.» + +Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une +vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier +perdu. + +«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle +avec un ton de basse profonde, + +--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit +soudain les yeux. + +«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est +conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais +fait, ni avant, ni depuis. + +--Qu'a-t-il donc fait? + +--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il +s'est permis des libertés avec moi!» + +La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa +bouche pour étouffer un éclat de rire. + +Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de +l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès. + +«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace, +mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais +était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre +moyen de s'amuser! + +--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès. +Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est +marié? + +--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland. + +--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès. + +--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit +Mme Rolland. + +Agnès continua. + +«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire +sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous +remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui +explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels +termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse? + +--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si +excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une +respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter +toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait +besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils +étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom! + +--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec +lord Montbarry? + +--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines, +répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour +la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en +avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes +moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne +me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me +dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce +qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort +bons termes avec lui. + +-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire? + +--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès +désappointée. + +--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit +miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle +en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.» + +Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants +noirs fanés, en signe d'horreur. + +«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma +place à cause de ce que j'ai vu...?» + +Agnès l'arrêta. + +«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose +qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris? + +--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et +M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, +ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme +éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même +où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, +le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à +Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous +pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, +monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le +baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez +par vous-même, mademoiselle.» + +Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la +somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. +Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la +conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser +davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre +renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à +la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite +inutilement pour retrouver le courrier disparu. + +Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la +maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, +fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put +résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier +assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon +fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la +fois de Mme Rolland. + +Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était +venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la +prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le +commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et +préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats +d'enthousiasme. + +«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je +l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à +cheval. À quelle heure vient-elle demain. + +--Avant deux heures? + +--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui +être présenté!» + +Agnès se mit à rire. + +«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?» + +Arthur répondit gravement: + +«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le +long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le +plus heureux ou le plus malheureux des hommes. + +--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie, +sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter +que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise? + + +XIV + +L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel +moderne touchait à sa fin. + +Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le +canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les +pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les +dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à +faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux +de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que +les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en +parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un +nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour +augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À +l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient +telles quelles. + +C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment +décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces +pièces formaient les appartements occupés par lord et lady +Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était +encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14. +La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était +installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs +peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une +fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de +jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient +d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel. +Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait +fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des +salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux, +semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés +comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés, +comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices, +en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses +qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans. + +Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans +l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez +Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César +féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première +visite chez le nouveau lord Montbarry. + +Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur +Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme +qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir +été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que +d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss +Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première +entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. +Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des +fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si +la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le +lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood. + +En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les +plus amicaux. + +Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine +dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture +des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt +de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss +Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il +perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait +Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du +salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre +dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la +reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était, +Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante +nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait +parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était +amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses +propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens +comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre +préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des +signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle +n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une +fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour +parler d'Arthur. + +«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur +s'en ira.» + +Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. „ «Il ne +va pas nous quitter! s'écria-t-elle. + +--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de +plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie +de le revoir.» + +Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait +évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion. + +«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord +Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus +de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord +Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux. + +--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury. + +--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons +que vous en parliez à Arthur! + +--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_ + +Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa +tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait +trahie. + +Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et +causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman +nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à +la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin. + +Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une +photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore +et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent +s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté +l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils +n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question +d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus +rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et +possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et +s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne +suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore, +sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux +ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune +raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter +d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu +vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes +époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur +de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple +aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et +s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury. + +Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même +date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à +Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent +remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et +on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière, +l'ouverture du nouvel hôtel. + + +XV + +_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne +Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de +M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix +jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la +maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui. + +» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du +mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de +miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre +lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville, +Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis +et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la +cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes +filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à +nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en +honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli +bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de +nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux +domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à +la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger, +vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce. + +» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe. +Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et +combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie. +Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort +bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le +mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant +peu changer complètement notre genre de vie. + +«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes +tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la +séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort +heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous? +Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, +si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu, +de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur +voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous +venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos +jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre +en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester +seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans +le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.» + +» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent +en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice. +Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva +soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et +cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et +messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si +vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce +qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en +moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!» + +» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de +nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de +se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi +intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense. + +» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au +succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du +dividende! + +» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous +projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien +entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations +pour l'automne. + +» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent +s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M, +Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister +à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis +Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation, +lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord +Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller +jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre +Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà +qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à +ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort, +les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a +pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs +études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux +fatigues du voyage. + +» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée. +Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans +détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en +Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur +Barville est de celles-là. + +» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en +meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à +vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie. + +» A. L.» + +Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de +ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le +domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant +quelque malheur, elle sortit à la hâte. + +Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée. + +«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il +de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent +seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les +retrouver.» + +En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry. + +«Ma chère Agnès, + +» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six +ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes +efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce +qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est +maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses +aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous +souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment +viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout +à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien +qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi +malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous +remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de +vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour +moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation +pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je +ne vous en aimerai que mieux. + +» Votre amie affectionnée, + +» ADELA MONTBARRY.» + +Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se +réfugia quelques minutes seule dans sa chambre. + +Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession +d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des +derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry: + +«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où +mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_ + +C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la +marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à +Venise, surtout après ces paroles! + +Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle +toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait +elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva +honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de +pareilles questions. + +Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur +annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante +des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à +la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces +absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne +avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables +quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les +voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau +d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et +lady Montbarry à Paris. + + + +QUATRIÈME PARTIE + + +XVI + +On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants +arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà +en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être +ouvert aux voyageurs avant trois semaines. + +C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré. + +Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources +pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du +reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait +gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il +avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette +dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à +souhait, grâce à un public enthousiaste. + +Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis +s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en +donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action +d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un +intermède de danse. + +Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du +monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu +parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui +avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il +était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres +yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés. +Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des +amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les +Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir +pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore +en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour +assister à l'ouverture du nouvel hôtel. + +Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette +occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais +moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que +ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement. +Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des +distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers +le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la +tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré +tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à +écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités +d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre. + +«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne +voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir? + +--Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady +Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une +énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle +reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en +lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous! + +--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit +lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès +peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les +circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était +indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur? +Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus +sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle +reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa +meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous +en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici +mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je +puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et +quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien +passé entre vous.» + +Henry suivit sagement ce conseil. + +Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque +gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois, +elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce +bon signe? + +«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry +jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à +Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme, +et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous +diront.» + +Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on +reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de +Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange: + +«_J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de +sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»_ + +Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi +avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute +la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le +forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune +explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement +subit d'itinéraire? + +La suite l'apprendra. + + +XVII + +L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi +les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu +l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça +force discours. + +Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les +invités et fumer quelques cigares. + +À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout +par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les +chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la +plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix +pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames +en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la +maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des +petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on +que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par +lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller +s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les +projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une +autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant +tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué, +l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec +le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des +plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen +de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à +coucher. + +Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la +terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort +agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme +les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites, +surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher. +Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa +à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce +qu'elle ne possédait pas un bec de gaz. + +Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques +remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il +fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les +salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le +voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait +pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre +à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à +avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre +personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée +tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela, +Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher +contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel +des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main. + +«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous +comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.» + +Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro +14. + +Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer +une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi +bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre +chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue. +Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de +Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux +sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible +sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit +dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il +commanda à déjeuner. + +Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut +servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans +appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point, +il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours +égal, lui qui s'accommodait de tout. + +La journée s'annonçait belle et brillante. + +Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido. + +Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il +n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait +profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de +débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine +Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit +restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry +était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit +comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait +comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel. + +Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de +tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le +ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait +dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait +invité. + +Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à +l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry, +l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain, +sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées +de vin, mais ne put absolument rien manger. + +«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage. + +--Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité. + +Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et +confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième +expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même +sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore +une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours +défaut! + +Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry +n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle +publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel, +le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à +son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre +à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que +M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout +à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur +anglais. + +«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je +le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la +chambre de M. Westwick.» + +En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un +certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui +l'accompagnaient. + +«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce +fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût +transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut +ici.» + +Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le +docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère +de la personne morte:--_Lord Montbarry._ + +Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à +personne. + +Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux. +Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans +cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre +chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter +l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un +établissement au succès duquel il était intéressé. + +Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait +qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et +qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire +revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec +son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude. + +Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille +Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre +par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et +occupèrent le numéro 14. + +Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses +meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se +présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient +trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits +en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient +d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de +l'excellente installation du nouvel hôtel. + +«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous +pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos +amis.» + +Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise, +voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité +la chambre, la retint sur-le-champ. + +Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à +Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une +nouvelle danseuse de la Scala. + +N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait +qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise. + +L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement +de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre. + +Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut +troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait +le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort, +le premier lord de_ _Montbarry. + +Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit +poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le +vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre; +elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le +vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle +lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un +tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus +rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle +seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre +frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa +mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui +qu'elle aimait le moins. + +Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du +soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie +cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses +rêves. + +Lorsque sa femme de chambre entra à son heure habituelle et +remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la première +raison qui lui vint à l'esprit. Cette domestique était si +superstitieuse qu'il aurait été fort maladroit de lui dire la +vérité. Mme Narbury répondit simplement qu'elle n'avait pas trouvé +le lit à son goût, à cause de sa grande dimension. Elle était +accoutumée chez elle, comme sa femme de chambre le savait, à +coucher dans un petit lit. + +Informé de ce fait dans le courant de la journée, le gérant vint +lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen +d'éviter cet inconvénient. C'était de changer de chambre et d'en +prendre une autre portant le n° 38, située immédiatement au-dessus +de celle qu'elle désirait quitter. + +Mme Narbury accepta. + +Elle était maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans +la chambre occupée autrefois par le baron Rivar. + +Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de +plus, les affreux rêves de la première nuit vinrent épouvanter son +esprit, reparaissant l'un après l'autre dans le même ordre. Cette +fois-ci, ses nerfs déjà fort surexcités ne purent supporter cette +nouvelle secousse. Elle jeta sur ses épaules sa robe de chambre, +et sortit à la hâte au milieu de la nuit. Le garçon de service, +réveillé par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la +porte, la vit se précipiter tête baissée en bas de l'escalier, à +la recherche du premier être qu'elle rencontrerait pour lui tenir +compagnie. + +Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse +excentricité anglaise, l'homme consulta le registre de l'hôtel et +conduisit la dame en haut, à la chambre occupée par sa domestique. + +Elle ne dormait pas, et, chose plus étonnante, elle n'était même +pas déshabillée. Elle reçut sa maîtresse sans le moindre signe +d'étonnement. + +Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le +fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une +fort étrange réponse: + +«J'ai parlé de l'hôtel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle; +celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu +dire que feu lord Montbarry est la dernière personne qui ait +habité le palais avant sa transformation en hôtel. La chambre dans +laquelle il est mort est celle où vous avez dormi la nuit +dernière. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai +rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai passé la +nuit comme vous voyez, la lumière allumée et lisant ma Bible. À +mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être +heureux ou même tranquille dans cette maison. + +--Que voulez-vous dire? + +--Laissez-moi, s'il vous plaît, m'expliquer, madame. Quand +M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du même +domestique, il a occupé comme vous, sans le savoir, la chambre où +est mort son frère. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux. +Il n'y avait cependant aucune raison à cela; le domestique l'a +entendu dire à des messieurs, au café, qu'il n'avait pu dormir et +qu'il s'était trouvé tout mal à son aise. Mais, bien plus encore, +quand le jour vint, il ne put même pas manger sous ce toit maudit. +Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi +avoir son opinion, c'est qu'il est arrivé ici quelque chose à +milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantôme erre tristement +jusqu'à ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont +les seuls auxquels sa présence se révèle. Vous le reverrez tous +encore peut-être. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans +cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une +autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!» + +Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce +dernier point. + +«Je n'ai pas la même opinion que vous, répondit-elle gravement. +Mais je voudrais parler à mon frère de tout ce qui est arrivé. +Nous allons retourner à Milan.» + +Quelques heures s'écoulèrent nécessairement avant qu'elles pussent +quitter l'hôtel par le premier train du matin. + +Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen +de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'était +passé entre elle et sa maîtresse. Ce dernier avait aussi des amis +auxquels il redit à son tour et _confidentiellement _toute +l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en +bouche, arriva aux oreilles du gérant. Il comprit que l'avenir de +l'hôtel était en péril, à moins qu'on ne fît quelque chose pour +effacer la réputation de la chambre numéro 14. + +Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la +noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et +Mme Narbury n'étaient pas les seuls membres de la famille +Montbarry. La curiosité pouvait en amener d'autres à l'hôtel, +surtout après ce qui venait de se passer. L'imagination du gérant +trouva aisément un moyen habile de les dérouter dans ce cas-là. +Les numéros de toutes les chambres étaient émaillés en bleu, sur +des plaques blanches, vissées aux portes. Il ordonna qu'on fit +faire une nouvelle plaque portant le numéro 13 _bis, _et il +conserva la chambre vide jusqu'au moment où la plaque fut prête. +Puis on mit le nouveau numéro à la chambre; le numéro 14 enlevé +fut placé sur la porte de la propre chambre du gérant, au deuxième +étage, chambre qui, n'étant pas à louer, n'avait pas été numérotée +auparavant. Le numéro 14 disparut donc ainsi à tout jamais des +livres de l'hôtel, comme numéro d'une chambre à louer. + +Après avoir prévenu les domestiques de ne pas jaser avec les +voyageurs, au sujet du numéro changé, sous peine d'être +immédiatement renvoyés, le gérant se frotta les mains, heureux +d'avoir fait son devoir envers ses patrons. + +«Maintenant, pensa-t-il en lui même, avec un sentiment de triomphe +excusable après tout, que la famille entière vienne ici, nous +sommes de force à lutter avec elle.» + + +XVIII + +Avant la fin de la semaine, le gérant de l'hôtel se trouva une +fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dépêche +arriva de Milan, annonçant que Francis Westwick serait à Venise le +lendemain, et qu'il désirait qu'on lui réservât, si cela était +possible, le n° 14 du premier étage. + +Le gérant réfléchit quelques instants avant de donner ses ordres. + +La chambre numérotée à nouveau avait été occupée en dernier lieu +par un Français, Elle devait être encore louée le jour de +l'arrivée de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour +suivant. + +Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il +aurait passé une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis, +_lui demander devant témoins comment il s'était trouvé dans sa +chambre à coucher? Dans ce cas, si la réputation de la chambre +était encore discutée, elle serait vengée par la réponse même +d'une personne de la famille qui, la première, avait fait le +mauvais renom du n° 14. Après avoir pensé à tout cela, le gérant +se décida à tenter l'expérience et donna des ordres pour que le 13 +_bis _soit réservé. + +Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition +d'esprit. Il avait fait signer un engagement à la danseuse la plus +connue d'Italie; il avait confié Mme Narbury aux soins de son +frère Henry, qui l'avait rejoint à Milan, et il était entièrement +libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire +que le nouvel hôtel exerçait sur ses parents. + +Quand son frère et sa soeur lui racontèrent ce qui leur était +arrivé, il déclara aussitôt qu'il irait à Venise dans l'intérêt de +son théâtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les éléments mêmes +d'un drame où paraîtraient des fantômes. Il trouva en chemin de +fer le titre: + +_L'HÔTEL hanté,_ + +«Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond +noir, dans tout Londres, et soyez sûr que le public viendra en +foule!» disait-il. + +Reçu avec une attention pleine de politesse par le gérant, +Francis, en entrant dans l'hôtel, éprouva un désappointement. + +«Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le +numéro 14 au premier étage. La chambre qui a ce numéro est au +deuxième étage; elle a toujours été occupée par moi, depuis le +jour de l'ouverture de l'hôtel. Peut-être voulez-vous parler du +numéro 13 _bis, _au premier étage? Elle sera à votre disposition +demain,--une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous +ferons de notre mieux pour vous contenter.» + +Le directeur d'un théâtre à succès est probablement le dernier +homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses +semblables. Aussi Francis prit-il le gérant pour un farceur et +l'histoire du numéro des chambres pour un mensonge. + +Le jour de son arrivée, il dîna seul avant l'heure de la table +d'hôte, afin de pouvoir questionner le garçon à son aise, sans +être entendu de personne. La réponse qu'on lui fit lui prouva que +le numéro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'hôtel la place +que lui avaient désignée son frère et sa soeur comme celle du +numéro 14. + +Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le +monsieur français qui occupait alors le numéro 13 _bis _était le +propriétaire d'un théâtre de Paris qu'il connaissait +personnellement. + +Était-il en ce moment à l'hôtel? Il était sorti et serait +certainement de retour pour la table d'hôte. + +Quand le dîner fut terminé, Francis entra dans la salle et fut +reçu à bras ouverts par son collègue parisien. «Venez fumer un +cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si +vous avez réellement engagé cette femme à Milan.» + +Francis put ainsi comparer l'intérieur de la chambre avec ce qu'on +lui en avait dit à Milan. + +Arrivant à la porte, le Français se souvint qu'il avait un +compagnon de voyage. + +«Mon peintre de décors est ici avec moi, dit-il, à la recherche Je +sujets. C'est un excellent garçon qui regardera comme une faveur +que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un +domestique de le lui dire quand il rentrera.» + +Il tendit sa clef à Francis: + +«Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13 +_bis.»_ + +Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au +plafond des ornements pareils à ceux dont on lui avait parlé. Il +venait à peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort +désagréable le frappa soudain. + +Une odeur révoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur +qu'il n'avait jamais sentie jusque-là, le saisit à la gorge. + +C'était un amalgame de deux odeurs d'une essence particulière et +qui, quoique mélangées, étaient perceptibles chacune séparément. +Cette étrange exhalaison consistait en une senteur légèrement +aromatique et cependant fort désagréable avec une odeur moins +pénétrante, mais si nauséabonde que Francis dut ouvrir la fenêtre +pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de +plus cette horrible atmosphère. + +Le directeur français rejoignit son collègue anglais avec un +cigare déjà allumé. Il recula d'étonnement à la vue, terrible en +général pour ses compatriotes, d'une fenêtre ouverte. + +«Vous autres Anglais vous êtes vraiment fous avec vos idées sur +l'air pur! s'écria-t-il. Nous allons mourir de froid.» + +Francis se retourna et le regarda avec des yeux étonnés. + +«Sérieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la +chambre? demanda-t-il. + +--Quelle odeur? reprit son confrère. Je ne sens que mon cigare qui +est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la +fenêtre!» + +D'un geste Francis refusa le cigare. + +«Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal à mon aise et tout +étourdi; il vaut mieux que je m'en aille.» Il mit son mouchoir sur +sa bouche et se dirigea vers la porte. + +Le Français suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel +étonnement qu'il oublia tout à fait d'empêcher l'air du soir de +continuer à entrer. + +«Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il. + +-C'est horrible! murmura Francis derrière son mouchoir. Je n'ai +jamais rien senti de pareil.» + +On frappa à la porte: c'était le peintre en décors. Son directeur +lui demanda aussitôt s'il y avait une odeur quelconque dans la +chambre. + +«Je sens votre cigare qui doit être délicieux; offrez m'en un tout +de suite! + +--Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose, +quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque +chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?» + +Le peintre parut confondu par l'énergique véhémence des paroles +qu'il venait d'entendre. + +«Votre chambre est aussi fraîche et aussi saine que possible»; et +en disant cela il se retourna avec étonnement du côté de Francis +Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intérieur de la +chambre à coucher avec un sentiment de dégoût non déguisé. + +Le directeur parisien s'approcha de son collègue anglais et le +regarda d'un air inquiet. + +«Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez +que le vôtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter +d'autres témoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il +montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La +porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle +rapidité une odeur se propage. Maintenant écoutez; je vais faire +appel à ces nez innocents dans la langue de leur île brumeuse:-- +Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?» + +Les enfants éclatèrent de rire et s'empressèrent de répondre: + +«Non. + +--Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Français +dans sa langue à lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur, +croyez-moi, allez voir un médecin, car il y a sûrement quelque +chose de dérangé dans votre pauvre nez.» + +Après lui avoir donné cet avis charitable, il rentra dans sa +chambre et ferma toute entrée à la brise fraîche avec un soupir de +contentement. Francis quitta l'hôtel et suivit la route qui +conduisait à la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit +bientôt. Il put allumer alors un cigare et se mit à songer, à ce +qui venait d'arriver. + + +XIX + +Évitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la +place enveloppée par un clair de lune naissant. + +Sans s'en douter, il était un véritable matérialiste. L'étrange +impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet +qu'elle avait produit sur les autres parents de son frère défunt +n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait +plein de bon sens. + +«Peut-être bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que +je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'être qu'un tour +de sa façon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce +qu'il faudrait vraiment que je voie un médecin? Suis-je malade? Je +ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais +pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien +attendre jusqu'à demain pour décider si je dois voir un médecin. +En tous cas, l'hôtel ne me semble pas devoir me fournir un sujet +de pièce. L'odeur effrayante d'un fantôme invisible peut être une +idée parfaitement nouvelle. Mais si je la mets à exécution, si je +l'applique au théâtre, je ferai fuir le public entier. >» + +Comme il en arrivait à terminer ses réflexions par cette +plaisanterie, il aperçut une dame entièrement vêtue de noir, qui +semblait l'observer. + +«Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui +demanda cette dame en le regardant. + +--Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander à qui +j'ai l'honneur de parler? + +--Nous ne sommes rencontrés qu'une fois, quand feu votre frère me +présenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout à fait +oublié mes grands yeux noirs et ce teint pâle que vous avez +déclaré hideux, m'a-t-on dit?» + +Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manière à +ce que les rayons de la lune éclairassent en plein son visage. + +Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il haïssait le +plus cordialement de toutes, la veuve de son frère défunt, le +premier lord Montbarry. Il fronça les sourcils en la regardant; +son habitude des coulisses, les innombrables répétitions +auxquelles il avait assisté et où les actrices avaient mis sa +patience à une rude épreuve, l'avaient accoutumé à parler rudement +aux femmes qu'il n'aimait pas. + +«Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en +Amérique!» + +Elle ne fit aucune attention au ton désagréable qu'il avait pris, +mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrêta. + +«Laissez-moi vous accompagner un instant, répondit-elle +tranquillement. J'ai quelque chose à vous dire. + +--Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare. + +--La fumée ne me gêne pas.». + +Après cela, il n'y avait qu'à s'incliner à moins d'être un +véritable brutal. Il se résigna avec autant de bonne grâce que +possible. + +» Eh bien, voyons, que voulez-vous? + +--Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick, +laissez-moi vous faire connaître avant ma position. Je suis seule au +monde. À la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une +autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amérique, de +mon frère, le baron Rivar.» + +La réputation du baron et les doutes que la médisance avait jetés +sur ses relations avec la comtesse étaient bien connus de Francis. + +«Il a été tué à une table de jeu, demanda-t-il brutalement. + +--La question ne m'étonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton +ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualité +d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y +connaissez en fait de jeu. Mon frère n'est pas mort de mort +violente, monsieur Westwick. Il a succombé comme bien d'autres +malheureux à une épidémie de fièvre qui régnait dans une ville de +l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a causé sa mort m'a rendu +les États-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer +faisant voile de New-York, un vaisseau français qui m'a amenée au +Havre. J'ai continué mon voyage solitaire vers le sud de la France +et je suis venue à Venise.» + +Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-même Francis. + +Elle s'arrêta, attendant qu'il parlât. + +«Ah! Alors vous êtes venue à Venise, dit-il négligemment, et +pourquoi? + +--Parce que je n'ai pas pu faire autrement, répondit-elle.» + +Francis la regarda avec une curiosité railleuse. «C'est drôle, +fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement? + +--Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier +mouvement, répondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tête? +Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde où je voudrais +me trouver. Des souvenirs que j'exècre s'y rattachent dans mon +esprit. Si j'avais une volonté bien à moi, je n'y serais jamais +revenue. Je déteste Venise. Néanmoins, vous le voyez, je suis ici. +Avez-vous jamais rencontré une femme aussi peu raisonnable. +Jamais, j'en suis sûre!» + +Elle s'arrêta et le regarda un moment, puis soudain changeant de +ton: + +«Quand attend-on miss Agnès Lockwood?» + +Il n'était pas facile de prendre Francis à l'improviste, mais +cette question extraordinaire le surprit. + +«Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir à Venise? + +Elle se mit à rire d'un rire amer et moqueur. + +«Mettons que je l'ai deviné!» + +Le ton de son interlocutrice, ou peut-être le défi audacieux qui +brillait dans ses yeux fit monter la colère au front de Francis +Westwick. + +«Lady Montbarry!... commença-t-il. + +--Arrêtez! interrompit-elle, la femme de votre frère Stephen +s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec +aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant +d'avoir commis la faute d'épouser votre frère. Appelez-moi, s'il +vous plaît, la comtesse Narona. + +--Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de +vous moquer du monde, vous vous êtes trompée d'adresse. Parlez-moi +clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir. + +-Si vous désirez garder secrète l'arrivée de miss Lockwood à +Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.» + +Elle voulait évidemment l'irriter, et elle y réussit. + +«Mais c'est de la folie, s'écria-t-il avec colère. Le voyage de +mon frère n'est un secret pour personne. Il amène miss Lockwood +avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien +informée, vous savez peut-être pourquoi elle vient à Venise?» + +La comtesse était redevenue soudain toute pensive. Elle ne +répondit pas. + +Ils avaient atteint dans leur étrange promenade une des extrémités +de la place; ils étaient maintenant debout devant l'église Saint-Marc. +Le clair de lune qui frappait en plein était assez lumineux +pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres +détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons +de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche. + +«Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de +lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt +qu'à Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.» + +Elle s'éloigna de l'église et vit Francis qui l'écoutait avec un +regard étonné. + +«Non, continua-t-elle, reprenant tout à coup le fil de la +conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je +sais seulement que nous devons nous rencontrer à Venise. + +--Vous vous êtes donné rendez-vous? + +--C'est la destinée qui le veut, répondit-elle la tête penchée sur +sa poitrine et les yeux à terre.» + +Francis éclata de rire. + +«Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitôt, c'est le hasard qui +le veut, comme disent les imbéciles.» + +Avec sa logique ordinaire, Francis répondit: + +«Le hasard prend un drôle de chemin pour vous conduire au rendez-vous. +Nous avons tout arrangé pour nous rencontrer à l'hôtel du +Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste +des voyageurs. La destinée aurait dû vous amener aussi à l'hôtel +du Palais.» + +Elle baissa vivement son voile. + +«La destinée le peut encore maintenant: hôtel du Palais? répéta-t-elle +se parlant toujours à elle-même. L'enfer d'autrefois devenu +le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit même!... mon Dieu! +L'endroit même...» + +Elle s'arrêta et posa la main sur le bras de son compagnon: + +«Peut-être miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la +famille? s'écria-t-elle vivement. Êtes-vous positivement sûr +qu'elle descendra à l'hôtel? + +--Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood +voyageait avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas +qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emménager à notre +hôtel, comtesse? + +--Oui, dit-elle faiblement, je vais emménager à votre hôtel.» + +Il était impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait +encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds +à la tête. Il était loin de l'aimer, il se défiait d'elle, il la +détestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanité, il se +sentit obligé de lui demander si elle avait froid. + +«Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible. + +--Par une nuit pareille, comtesse? + +--La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous +que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met +la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui, +aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-être; mais, +voyez-vous, la destinée m'a passé la corde au cou: je la sens qui +me serre déjà.» + +Elle jeta un regard autour d'elle. + +Ils étaient alors arrivés près du fameux café connu sous le nom de +Florian. + +«Faites-moi entrer là, dit-elle, il faut que je boive quelque +chose pour me remettre. Allons, n'hésitez pas: vous avez tout +intérêt à ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit +ce que j'avais de plus important à vous dire. J'ai à vous parler +d'une affaire qui a rapport à votre théâtre.» + +Se demandant en lui-même ce qu'elle pouvait bien vouloir à son +théâtre, Francis céda à regret à la nécessité et l'accompagna au +café. Il la lit asseoir dans une encoignure où ils pouvaient +causer tranquillement sans attirer l'attention. + +«Que prenez-vous?» demanda-t-il avec résignation. + +Elle s'adressa directement au garçon et lui donna ses ordres. + +«Du marasquin et une tasse de thé.» + +Le garçon la regarda avec étonnement; Francis en fit autant. Pour +tous deux c'était une nouveauté que du thé avec du marasquin. Sans +s'inquiéter de leur stupéfaction, lorsque le garçon eut exécuté +ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il +versât un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand, +qu'on emplit ensuite de thé. + +«Je ne peux pas faire cela moi-même, dit-elle; mes mains tremblent +trop.» + +Elle avala tout chaud ce mélange bizarre. + +«Du punch au marasquin! Voulez-vous en goûter? fit-elle. Voici +comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine +d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mère était +attachée à sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce +mélange: le punch au marasquin. Étroitement attachée à sa +gracieuse et souveraine maîtresse, ma mère partagea ses goûts. Et +moi je tiens cette recette de ma mère. Maintenant, monsieur +Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous êtes +directeur de théâtre; voulez-vous une nouvelle pièce? + +-Je veux toujours une nouvelle pièce, pourvu qu'elle soit bonne. + +-Et vous paierez bien si elle est bonne? + +--Je paye toujours bien dans mon intérêt même. + +--Si je fais la pièce, voudrez-vous la lire?» Francis hésita. + +«Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tête d'écrire une pièce? + +-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai raconté un jour à feu mon frère une +visite que j'avais faite à miss Lockwood, la dernière fois que je +suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne +l'intéressa nullement, mais il fut frappé de ma manière de la lui +raconter.--«Tu peins, me dit-il, ce qui s'est passé entre vous +avec la précision d'un dialogue de théâtre. Tu as décidément +l'instinct dramatique; essaie donc d'écrire une pièce. Tu gagneras +peut-être de l'argent.» Voilà ce qui me l'a mis dans la tête. + +--Vous n'avez cependant pas besoin d'argent! + +--J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des goûts coûteux. Je n'ai +rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me +reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas +davantage.» + +Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres +payées par les compagnies d'assurances. «Tout est déjà parti?» +Elle souffla sur sa main. «Parti comme cela! répondit-elle +froidement. + +--Baron Rivar?» + +Elle le regarda avec un éclair de colère brillant dans ses yeux +noirs et durs. + +«Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous +oubliez que vous n'avez pas encore répondu à la proposition que je +vous ai faite. Ne dites pas non sans y réfléchir. Souvenez-vous +quelle vie a été la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce +soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'étranges +aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé: +je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tête les éléments +d'une pièce, si l'occasion de la faire se présente à moi?» + +Elle attendit un moment, puis répéta soudain son étrange question +sur Agnès. + +«Quand attend-on miss Lockwood à Venise? + +--Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pièce, +comtesse?» + +La comtesse parut avoir quelque difficulté à répondre +catégoriquement à cette question. Elle fit de nouveau un plein +verre de son mélange et en but la moitié. + +«Cela a tout à faire avec ma pièce. Répondez-moi donc.» + +Francis répondit: + +«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant. + +--C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, +si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas, +je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour +vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous +la lire?» + +Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait +de punch au marasquin. + +«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre, +n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que +les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup +d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez +nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en +Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux. +Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il +est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au +spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un +grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui +confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un +génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception +aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si +commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les +Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le +résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute +des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels +sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus; +ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me +quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même +en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur +résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de +cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce +religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un +temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien +être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un +médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. +Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes +superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une +semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au +contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se +réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de +me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je +vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et +puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick, +voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et +que nous retournions respirer l'air frais du soir.» + +Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café. +Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin +qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle +venait de lui raconter. + + +XX + +«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main. +C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.» + +Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait +d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait +nouvellement changé le numéro, répondit: + +«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de +plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le +dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais +le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous +épargner une perte de temps inutile. + +--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à +traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des +personnages et du dialogue. + +--Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis. +C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à +ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant +le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que +diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et +d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres. +Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits +qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle +nous sommes mêlés vous et moi.» + +Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la +place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la +colonnade. + +«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous +écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame? +Comment?_ _comment?» + +Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience +d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était +amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait +fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à +considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui +s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel, +il était possible que la comtesse pût lui donner quelque +explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à +lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire +quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un +auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son +théâtre était la seule chose qui l'occupait, + +«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une +pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.» + +C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art +dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à +succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses +parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la +terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre +de Mme Narburry. + +«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la +raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique +dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de +la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce +qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la +chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible +vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une +pièce de premier choix!» + +Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même +pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près. + +Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son +esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_ +_était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand +celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question +qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de +pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait +avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle +était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il +lui demanda si elle était malade. + +Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un +mort. + +«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre +au sérieux ce que je viens de vous dire?» + +Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour +parler. + +--«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.» + +Elle finit par reprendre possession d'elle-même. + +Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses +yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible. + +«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme +une femme parlant en rêve.» + +Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle +se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la +prédiction qu'elle avait faite à cette époque. + +Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet, +elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards, +sans songer un instant à lui. + +«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous +rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas +un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que +je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu +Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence +que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_ +le verra, LE verrai-je aussi, moi?» + +Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle +poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le +sien pour la soutenir et essaya de la ranimer. + +«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez +parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce +loin d'ici?» + +Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il +l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil. + +«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur +le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom. + +--L'hôtel Danieli? + +--Oui!» + +Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la +Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la +pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la +Riva degli Schiavoni. + +«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu +réfléchir.» + +Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses +idées. + +«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle. + +Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait, + +«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire, +ajouta-t-il. + +--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser, + +--À qui? + +«À moi!» + +Il tressaillit à son tour. + +«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans +cette chambre, demain soir? + +--Il faut que j'y couche. + +--N'avez-vous pas peur? + +--J'ai horriblement peur. + +--Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc +prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée. + +--Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté +l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je +prenne et que je garde cette chambre jusqu'à...» + +«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous +intéresse pas.» + +Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la +conversation. + +«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir +demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.» + +Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis +lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom. + +Elle secoua la tête. + +«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît +aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito, +_cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort +vulgaire.» + +Elle hésita et resta sans parler. + +«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de +certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom +de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que +j'ai pris.» + +Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se +trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs. +Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter +sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James. + +«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens +la tête lourde. Bonne nuit.» + +Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les +événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris +un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des +domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le +gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de +fort sérieux à lui annoncer. + +Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme +les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise +dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de +l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à +coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était +obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui +réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé. + +Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le +gérant: + +«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous +l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?» + +Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la +réparer. + +«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous +satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande +pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation +d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite +qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur +de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français +nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.» + +Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que +de céder à la requête du gérant. + +--«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en +lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!» + +Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris; +on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme +il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua +le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des +chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son +attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y +étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro +était 13 _bis._ + +Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle +portait un nom anglais: Mme James! + +Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était +arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au +salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui +désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva +face à face avec la comtesse. + +Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les +bras croisés sur sa poitrine. + +«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis +ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas +vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne +n'ait pu prendre la chambre. + +--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis. + +--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine. +Je l'ai prise pour une semaine. + +--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela? + +--Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre. +Je la lui donnerai quand elle viendra.» + +Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la +poursuivait. + +«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme +la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le +pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous +prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et +moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle +ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de +Lord Montbarry, c'est seulement une cousine. + +--Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous, +répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour, +mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra +ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.» + +Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu +faire prendre à la comtesse une pareille résolution. + +«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience, +dit-il. + +--Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir +Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne +de votre famille! + +--Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?» + +Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais +pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté +plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!» +Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en +aller. + +«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la +quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant +le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit +se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne +heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse. +Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait +l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la +hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la +nuit. «Rien, répondit-elle. + +--Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude? + +--Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous +quand _elle _viendra? + +--Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici? +La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise +hier? + +--Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage +quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut +répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait +avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus +aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne +vivait plus que mécaniquement et comme un automate. + +Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer +les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures +d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle +était de son frère Henry et lui recommandait de revenir +immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français, +récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la +fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à +rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés. + +Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que +lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à +Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à +l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour +retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, +absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre +résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les +chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en +nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai, +bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la +chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur +Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme +les accompagnent dans leur voyage à Venise. + +Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses +préparatifs pour quitter Venise le jour même. + +En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de +son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis, +les chambres étaient déjà retenues. + +«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres +membres de la famille, dit-il ironiquement.» + +Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton: + +«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une +étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le +droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.» + +En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien +ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait +une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand +Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir +répété à personne ce que lui avait dit Mme James. + +Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons +de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous. + +Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle +vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa +femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants; +Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite +portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de +lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas +de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la +comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un +instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très +pâle. + + +XXI + +Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au +nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans +l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout +était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième +chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de +lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre +située à droite du salon était occupée par une dame anglaise, +veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également +louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second. +Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme +de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un +des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait +qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss +Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de +l'hôtel. + +Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès +assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la +question, qui la touchait cependant directement. + +Était-elle malade? + +Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce +long voyage, en chemin de fer. + +Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si +une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait +pas. + +Agnès accepta avec plaisir. + +Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la +brise venant des lagunes. + +C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination +qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande +impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une +demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand +lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin +rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait. + +En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une +dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place. + +Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du +nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se +décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel. + +Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui +s'était passé en son absence. + +Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de +confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au +crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de +l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à +Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait +appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que +sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être +au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus +grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé +ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la +chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition. + +«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour +la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on +m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à +laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement, +pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de +vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait +descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et +jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la +plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt +Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner. + +La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres +donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. +Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de +Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter +de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans +une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un +cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur +l'escalier de service de l'hôtel. + +Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla +aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon, +une femme de chambre lui demanda sa clef. + +«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit +la fille, je vous rapporterai la clef au salon.» + +Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame +seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup +elle se pencha par-dessus la rampe. + +Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet +de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès +qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,--est-il +nécessaire de dire que c'était la comtesse?--se précipita en bas +de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se +cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se +dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du +cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon +rendre la clef à Agnès. + +La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit +remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer +de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès +quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment +où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au +cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le +supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant +de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit +jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du +cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle +sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle. + +Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa +cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût +complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de +toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur, +on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait +jouer le pêne dans la serrure. + +Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de +Milan. + +Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui +tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au +visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir. + +Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut +un éclair, mais un éclair d'espérance. + +Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de +l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. +Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et +lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à +Milan. + +Henry prit place à table et fit une peinture amusante des +difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur +peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il, +arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel +à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis. + +Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan +pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les +affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais +passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux +mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point +assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son +âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de +rentrer en Angleterre avec son frère. + +Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à +coucher les enfants. + +Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée +des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer +soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce +s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup: + +«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.» + +Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude +coucher avec tante Agnès. + +Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre +qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de +voyage. + +À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry +faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui +avait rendu Mme James. + +«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et +moi nous sommes de l'autre côté du salon.» + +Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser +passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans +le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre +fatale, puis aussitôt il appela son frère: + +«Venez, Stephen, allons fumer un peu.» + +Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui +l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à +coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à +Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux: +Henry raconta textuellement ce qu'il savait. + +«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas +claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de +vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer +soigneusement sa porte.» + +Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette +recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain +qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et +pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda +l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de +pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention +sérieuse. + +Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur +petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le +théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où +l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal. + +On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite +Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle +était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa +prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête +du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant +un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu +d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés: + +«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux +pas coucher ici.» + +Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès +l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa +mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les +efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son +jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne +put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de +lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être +une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur +si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la +nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la +nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir. + +Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du +cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre +chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement +effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans +doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une +infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus. + +«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de +Marianne, dit lady Montbarry. + +--Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est +passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant +quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là +ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un +enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.» + +Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une +véritable admiration. + +«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien, +n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?» + +Agnès se mit à rire. + +«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le +bonsoir sans retourner au salon.» + +Lady Montbarry se dirigea vers la porte. + +«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de +fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette. + +--Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès. +Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit? + +--Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre +exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves +pour votre première nuit à Venise.» + + +XXII + +Après le départ de lady Montbarry, Agnès ferma sa porte avec soin +et commença à déballer ses malles. Dans sa hâte de s'habiller pour +le dîner, elle avait pris la première robe venue et avait jeté son +costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire à +robes et commença à accrocher ses vêtements. + +Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatiguée et laissa les +malles telles qu'elles étaient. Le vent du sud qui avait soufflé +si vif toute la journée ne s'était pas encore apaisé. L'atmosphère +de la chambre était un peu lourde. Agnès se jeta un châle sur la +tête et, ouvrant la fenêtre, s'accouda au balcon pour respirer +l'air. Le ciel était couvert, il était impossible de distinguer un +objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les +maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre se confondant +avec le ciel sans étoile et sans lune. + +À de rares intervalles, le cri guttural, précurseur d'un gondolier +attardé, se faisait entendre et prévenait les autres bateliers. De +temps en temps le bruit rapproché de rames frappant l'eau +indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs +à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence qui enveloppait Venise +était un silence de tombeau. + +Appuyée sur la balustrade du balcon, Agnès regardait distraitement +dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi +jurée et qui était mort dans cette maison où elle se trouvait. Un +changement s'était fait en elle; elle semblait subir une nouvelle +influence; pour la première fois, le souvenir de lord Montbarry +éveillait un autre sentiment que la compassion; pour la première +fois cette bonne et douce créature songeait au mal qu'il lui avait +fait. Elle pensait à l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui +avait défendu le lord contre son frère quelque temps auparavant, +elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry +Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-même et de la nuit qui +l'entourait et se retira de l'abîme sombre qu'elle contemplait, +comme si le mystère et la tristesse des eaux avaient été cause de +l'émotion qui l'avait envahie. Tout à coup elle ferma la fenêtre, +jeta de côté son châle et alluma toutes les bougies des +candélabres de la cheminée, croyant que les lumières allaient +égayer la solitude de la chambre. + +L'éclairage éblouissant qui contrastait avec la noire tristesse du +dehors rendit le calme à son esprit; elle regardait la flamme des +bougies avec une joie d'enfant: + +Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non. + +La somnolente fatigue qui l'avait accablée avait disparu. Elle +recommença à déballer ses malles. Au bout de quelques minutes, +cette occupation la fatigua pour la seconde fois. + +Elle s'assit devant la table et prit un _Indicateur-Guide._ + +Que dit-on de Venise? pensa-t-elle. + +Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était +déjà loin du livre. + +Elle songeait à Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits +détails de la soirée, de ses moindres paroles, et tout était en +faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-même, les couleurs +lui montaient peu à peu aux joues, en pensant à la constance et à +la fidélité qu'il lui avait toujours montrées. La tristesse qui +l'avait accablée pendant tout le voyage venait-elle donc de ce +qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle +avait de l'avoir mal reçu à Paris quand il lui avait parlé. +Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi à des pensées +qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle +retourna à son livre, se méfiant de ses propres pensées. + +Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, près de son +lit, enveloppée dans une robe de chambre, à chasser loin de son +esprit toute idée de tendresse et d'amitié? + +Son coeur était enfermé dans le tombeau avec Montbarry. Agnès +pouvait-elle donc penser à un autre homme et à un homme qui +l'aimait? C'était honteux, c'était indigne d'elle. + +Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du +_Guide, _ce fut en vain. + +Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui +restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne +se coucher que quand elle tomberait de fatigue. + +Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et +transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à +coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il +se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du +lit pour se reposer. + +Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son +esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il +était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle +se leva et commença à se déshabiller. + +J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le +sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace: +je ne serai bonne à rien demain. + +Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur +une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui +était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table +une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où +elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête +sur l'oreiller. + +Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas +intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant +le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait +voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à +grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle +essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en +recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se +déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits +venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit, +puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le +parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention +barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels. +Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de +reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle +recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus +doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de +recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête +s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir +et tomba endormie. + +Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus +tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut. + +Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la +complète connaissance, sans transition, d'un coup. + +Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans +savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se +rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était +passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse +s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres. + +Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand +elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le +vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans +l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle +cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle +rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put +éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle: +elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie. + +Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la +chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit. + +Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans +une étreinte de glace. + +Elle n'était pas seule! + +Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme +vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la +tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses +yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil. + +L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de +faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle +fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du +lit et de regarder de plus près la femme qui s'était +incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la +nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_ +_poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil +était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait +prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement +à Venise. + +Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la +présence de la comtesse lui, donna la force d'agir. + +«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici? +Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.» + +Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit +aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la +comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas +encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée +sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à +l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout. +Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie? + +Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa +poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration, +elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur +son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses +genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la +chambre une vision invisible pour Agnès? + +Le doute était intolérable; miss Lockwood se décida à éveiller les +domestiques de garde pour la nuit. + +La poignée de la sonnette était fixée au mur; non loin de la +table. + +Elle se retourna encore une fois dans son lit et étendit la main. +Au même instant, elle regarda au-dessus de sa tête, sa main +retomba inerte: elle frémit et cacha sa figure dans l'oreiller. + +Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre! + +Au-dessus d'elle, près du plafond, était suspendue une tête +humaine, le cou coupé comme par le rasoir de la guillotine. + +Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la +tête avait paru soudain: la chambre avait conservé son aspect +ordinaire, rien n'y était changé. La forme accroupie sur le +fauteuil, la grande fenêtre qui faisait face au lit, la nuit +sombre au dehors, la bougie brûlant sur la table, tout était +visible, rien n'était changé: elle n'avait qu'une vision de plus, +horrible, effrayante à voir! + +À la lueur vacillante de la bougie, elle aperçut distinctement la +tête se balançant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement, +paralysée de terreur. + +Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ridée, +s'était bronzée comme celle d'une momie égyptienne, excepté au cou +où elle était restée plus claire, marbrée de taches et +d'éclaboussures de cette teinte brune que l'imagination de +l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de +favoris, les restes d'une moustache décolorée pendaient à la lèvre +supérieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient +que c'était une tête d'homme. Le temps et la mort avaient ravagé +les autres traits. Les paupières étaient closes. + +Les cheveux décolorés comme la barbe avaient été brûlés par +places. Les lèvres bleuâtres, entr'ouvertes par un éternel +sourire, montraient une double rangée de dents. Peu à peu cette +tête suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commença à +s'approcher d'Agnès, couchée au-dessous; peu à peu cette odeur +étrange, remarquée par les commissaires enquêteurs dans les +caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis +Westwick à la gorge dans sa chambre à coucher, remplit la pièce. + +La tête descendait toujours par degrés, jusqu'à ce qu'elle +s'arrêta enfin à quelques pouces du visage d'Agnès; puis elle +tourna lentement sur elle-même et fixa le visage de la femme +endormie sur le fauteuil. + +Il y eut un instant d'arrêt, puis un mouvement surnaturel vint +troubler le repos rigide de cette face cadavéreuse. + +Les paupières fermées s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent, +brillants de l'éclat vitreux de la mort et fixèrent leur horrible +regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil. + +Agnès suivit ce regard: elle vit les paupières de la femme vivante +se soulever peu à peu comme les paupières du mort; elle la vit se +lever comme pour obéir à un ordre muet, puis elle ne vit plus +rien. + +L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont +les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry était penchée +sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines éveillées +et curieuses regardaient à la porte. + + +XXIII + +«... Vous qui avez quelque influence sur Agnès, Henry, essayez +donc de la raisonner: il n'y a vraiment aucune raison pour faire +du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme +d'habitude, frappé à sa porte pour lui donner une tasse de thé, ne +recevant pas de réponse, elle a fait le tour par le cabinet de +toilette dont la porte était ouverte, et elle a vu Agnès dans son +lit, sans connaissance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait +revenir à elle, et Agnès nous a raconté l'histoire extraordinaire +que je viens de vous répéter. Vous avez vu par vous-même qu'elle +tombait de fatigue, la pauvre petite: notre long voyage en chemin +de fer l'avait épuisée, ses nerfs étaient excités, et vous savez +que, plus que toute autre, elle est femme à se laisser +impressionner par un rêve; mais elle se refuse obstinément à +accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie été dur avec +elle! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tenté. +J'ai écrit à la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir +de lui rendre la chambre. Elle a répondu par un refus formel. Afin +de ne pas ébruiter l'affaire dans l'hôtel, j'ai donc pris mes +dispositions pour occuper moi-même cette pièce pendant un ou deux +jours, le temps de laisser Agnès se remettre par les soins de ma +femme. Puis-je faire davantage? À toutes les questions d'Agnès, +j'ai répondu de mon mieux; elle sait ce que vous m'avez dit hier +de Francis et de la comtesse, mais malgré tout, je ne puis la +tranquilliser. En désespoir de cause, je l'ai laissée dans le +salon, allez-y vous-même, en ami, et voyez ce que vous pouvez +faire.» + +C'est ainsi que lord Montbarry expliqua à son frère ce qui s'était +passé pendant la nuit. Sans réfléchir, Henry alla droit au salon. + +Il y trouva Agnès toute rouge et marchant à grands pas. + +«Si vous venez ici me répéter ce que votre frère m'a déjà dit, +s'écria-t-elle, avant qu'il eût ouvert la bouche, vous pouvez vous +en épargner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou +qu'on me parle de sens commun, je veux un véritable ami qui ait +confiance en moi. + +--Je suis cet ami, Agnès, répondit exaucement Henry, vous le savez +bien. + +-Sincèrement, vous croyez que je n'ai pas été abusée par un rêve? + +--Je crois que, pour certains détails au moins, vous ne vous êtes +pas laissé abuser. + +--Par quel détail? + +--Par ce que vous dites de la présence de la comtesse. C'est +parfaitement exact.» + +Agnès l'arrêta aussitôt. + +«Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et +mistress James ne faisaient qu'un? demanda-t-elle avec un air de +méfiance; pourquoi ne m'avoir pas prévenue hier? + +--Vous oubliez que vous aviez accepté l'échange de la chambre +avant mon arrivée ici, répondit Henry. J'ai eu bien envie de vous +le dire, cependant; mais tous vos préparatifs pour passer la nuit +étaient déjà faits; mes avis n'auraient eu d'autres résultats que +de vous inquiéter. Après que mon frère m'a eu assuré que vous +prendriez toutes les précautions nécessaires pour assurer votre +repos, j'ai néanmoins veillé toute la nuit. Ce que je puis vous +assurer, c'est que vous n'avez pas rêvé en voyant la comtesse +assise à votre chevet. D'après sa propre déclaration, je puis vous +affirmer que vous ne vous êtes pas trompée. + +--D'après sa propre déclaration, répondit Agnès en scandant les +mots. Vous l'avez donc vue ce matin? + +--Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes. + +--Que faisait-elle? + +--Elle était fort occupée à écrire; je n'ai même pu attirer son +attention qu'en prononçant votre nom. + +--Elle se souvient de moi, n'est-ce pas? + +--Elle ne s'est souvenue du nom d'Agnès Lockwood qu'avec peine. Ne +pouvant arriver à obtenir une réponse, j'ai fait comme si j'étais +envoyé directement par vous. Elle s'est alors décidée à parler. +Non seulement elle m'a avoué qu'elle vous avait donné cette +chambre par le motif qu'elle avait dit à Francis, mais elle a +encore ajouté qu'elle s'était glissée à votre chevet pour vous +épier toute la nuit et pour «voir ce que vous verriez». + +J'ai alors tenté de lui faire dire comment elle s'était introduite +chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table +devant elle attira de nouveau son regard à ce moment et elle se +remit à écrire. «Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que +j'avance ma pièce.» Ce qu'elle a vu ou rêvé dans votre chambre est +impossible à savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge +par ce que mon frère m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est +évident qu'un événement récent a produit sur elle un bien triste +effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-être, me semble +un peu dérangée. La preuve, c'est qu'elle m'a parlé du baron comme +s'il vivait encore, tandis qu'elle a déclaré à Francis que le +baron était mort, ce qui est vrai. Le consul des États-Unis à +Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal +américain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste +d'intelligence paraît concentré tout entier sur une seule idée, +absurde d'ailleurs, écrire une pièce pour que Francis la fasse +jouer sur son théâtre. Il m'a avoué qu'il lui avait laissé croire +qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent. À mon avis, il a eu +tort. Qu'en pensez-vous?» + +Sans s'occuper de cette dernière question, Agnès se leva de sa +chaise. + +«Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la +comtesse. + +--Êtes-vous assez maîtresse de vous pour la voir, après les +événements de cette nuit?» + +Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de +couleur, elle était d'une pâleur mortelle, mais elle s'entêta. + +«Vous savez ce que j'ai vu hier soir? dit-elle faiblement. + +--N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas +inutilement. + +--Il faut que j'en parle! Mon esprit est plein de questions que je +veux vous faire à ce sujet. Je ne _l'ai _pas reconnue. Mais je me +demande sans cesse à qui _elle _ressemblait. Était-ce à Ferraris? +Était-ce à...?» + +Elle s'arrêta toute frémissante. + +«La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le +courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez +elle avant que la peur me prenne.» + +Henry la regarda avez anxiété. + +«Si vous êtes sûre de vous, je vous approuve; plus tôt vous la +verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une +façon bizarre de votre influence sur elle quand elle est entrée +presque de force chez vous à Londres? + +--Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela? + +--Pourquoi? Dans l'état actuel de son esprit, je doute qu'elle +soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur +qui doit l'obliger à rendre compte de ses méfaits. Il serait utile +de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous +avez sur elle.» + +Comme il attendait la réponse d'Agnès, elle lui prit le bras et le +conduisit en silence vers la porte. + +Ils montèrent au deuxième étage, et après avoir frappé, entrèrent +dans la chambre de la comtesse. + +Elle écrivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agnès, +ses yeux noirs prirent une vague expression d'étonnement. Au bout +de quelques instants, des souvenirs effacés semblèrent revivre +dans sa mémoire. La plume lui tomba des mains: toute tremblante, +elle regarda Agnès et finit par la reconnaître. + +«Le moment est-il déjà venu? murmura-t-elle comme glacée de +crainte. Donnez-moi encore un peu de répit, je n'ai pas fini +d'écrire.» + +Elle tomba à genoux et étendit ses mains suppliantes. Agnès +n'était pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la +nuit, elle n'était pas dans son état ordinaire. Le changement +d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que +dire ou que faire. Henry fut obligé de l'encourager. + +«Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui +se présente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses +yeux qui redeviennent hagards!» + +Agnès essaya de rassembler son courage: + +«Vous étiez dans ma chambre, hier soir,» commença-t-elle? + +Avant qu'elle eût ajouté un mot, la comtesse leva les bras, les +tordit au-dessus de sa tête avec un gémissement d'horreur. + +Agnès se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrêta et +lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Après un moment d'effort, +elle lui obéit. + +«J'ai couché hier dans la chambre que vous m'avez cédée, et j'ai +vu...» + +La comtesse se leva soudain: + +«Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin +que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne +sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Décidez, en +ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien à ce que vous +allez faire. Êtes-vous certaine que le jour du châtiment soit +venu? Êtes-vous décidée à remonter avec moi dans le passé, à +écouter ma confession, à savoir le secret des morts?» Sans +attendre la réponse d'Agnès, elle s'approcha de sa table à écrire. +Ses yeux brillaient en ce moment: c'était bien la femme +d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son +ardeur et son impétuosité. Sa tête se pencha, elle soupira +tristement en ouvrant un pupitre qui était sur la table: elle en +tira une feuille de parchemin couvert d'une écriture à demi +effacée. Des bouts de fils de soie arrachés tenaient encore au +feuillet comme s'il avait été déchiré d'un livre. + +«Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle à Agnès en lui tendant la +page.» + +Agnès répondit par un signe de tête. + +«Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois à un +livre de la vieille bibliothèque du palais, quand ce bâtiment +était encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi +l'a-t-on prise? Vous le découvrirez bien vous-même, si vous le +voulez. Lisez d'abord, à partir de la cinquième ligne en haut de +la page.» + +Agnès comprit qu'il fallait à tout prix reprendre son calme. + +«Donnez-moi une chaise, dit-elle à Henry, je vais faire de mon +mieux.» + +Il se plaça derrière elle, de façon à suivre pardessus son épaule +et à l'aider au besoin. Voici la traduction: + +«J'ai maintenant achevé la description du premier étage du palais. +Suivant le désir de mon noble et gracieux seigneur, maître de ce +glorieux édifice, je monte au second et je continue l'inventaire +des peintures, décorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y +sont contenus. Je commence par la chambre du coin, à l'extrémité +ouest du palais, appelée _Chambre des Cariatides, _à cause des +statues qui soutiennent la cheminée. Ce travail est +comparativement d'exécution récente: il ne date que du dix-huitième +siècle, et dans chacun de ses détails montre le goût +corrompu de l'époque; cependant la cheminée a sa valeur, elle +dissimule une cachette habilement ménagée entre le parquet de +cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette +cachette a été construite dans les derniers jours de l'Inquisition +et a servi, dit-on, de refuge à un ancêtre de mon gracieux maître, +poursuivi par ce terrible tribunal. Le mécanisme de cette curieuse +cachette a été conservé en bon état par le seigneur actuel, comme +un spécimen de curiosité. Il a bien voulu me montrer la façon de +le mettre en oeuvre: «Une fois près des deux Cariatides, placez la +main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tête +comme si vous vouliez la repousser en arrière; vous mettez ainsi +en mouvement le ressort caché dans le mur qui fait tourner la +pierre de l'âtre et qui découvre un vide au-dessous. Il y a assez +de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.» La +manière de refermer est aussi simple: «Placez les deux mains sur +les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener à +vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.» + +--Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez +soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. « + +Elle remit la page dans le pupitre et le ferma à clef. + +«Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que +les Français appellent le _commencement de la fin.»_ + +Agnès put à peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui +offrit son bras pour la soutenir. + +«Ne craignez rien, dit-il tout bas; je ne vous quitte pas.» + +La comtesse les précéda dans le corridor ouest; elle s'arrêta au +n° 38. C'était la pièce anciennement habitée par le baron Rivar; +elle était juste au-dessus de la chambre où Agnès avait passé la +nuit. + +Depuis deux jours elle était vide. Quand ils ouvrirent la porte, +il n'y avait pas de bagages; elle n'avait donc pas été louée. + +«Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la +cheminée; vous savez ce que vous avez à faire. Ai-je mérité que +vous mêliez la pitié à la justice, continua-t-elle plus bas; +donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et +il faut que j'avance ma pièce.» + +Elle sourit d'un regard égaré et fit semblant d'écrire en +prononçant ces dernières paroles. Les efforts constants qu'elle +avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa +vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le bénéfice +qu'elle espérait tirer de sa pièce à peine ébauchée avaient +dépassé ses forces. + +Quand on lui eut accordé ce qu'elle réclamait si instamment, elle +ne remercia pas Agnès; elle se contenta de dire: + +«Ne craignez rien, miss; je ne chercherai pas à m'échapper. Où +vous êtes, il faut que je sois, et cela jusqu'à la fin.» + +Son regard fatigué se promena autour de la chambre d'un air +stupide; puis à pas lents, trébuchant comme une femme usée par +l'âge, elle rentra chez elle et se remit au travail. + + +XXIV + +Agnès et Henry restèrent seuls dans la chambre des Cariatides. + +La personne qui avait fait la description du palais, un auteur +malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait très justement +fait ressortir les défauts de la cheminée. Les moindres détails +portaient la marque du plus coûteux et du plus éclatant mauvais +goût; néanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient +fort cette oeuvre, soit à cause de ses dimensions véritablement +imposantes, soit à cause de l'assemblage de marbres de différentes +couleurs qu'on y avait réunis. On avait exposé dans les salles du +bas de l'hôtel des photographies de la cheminée, et tous les +voyageurs anglais et américains en achetaient des épreuves. + +Henry fit approcher Agnès de la figure de gauche. + +«Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?...» + +Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son +cousin et se dirigea vers la porte. + +«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre +m'effraye.» + +Henri mit la main sur le front de la statuette. + +«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette +statue?» reprit-il en plaisantant. + +Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à +la hâte: + +«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule +idée de ce que vous pouvez trouver là dedans...» + +Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en +franchissant le seuil de la porte. + +» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors. + +Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le +front de la statue. + +Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le +mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans +le couloir. Une femme s'écriait: + +«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir! + +Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième +voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre +à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs +les appartements libres au bout du corridor. + +«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous +conviendrait peut-être aussi.» + +En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec +Henry Westwick. + +«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant; +vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je +vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à +l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles +encore coupé l'appétit? + +--Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous +bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.» + +Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie +avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel. + +«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour +changer de sujet. + +--J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de +voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville, +avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est +avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont +besoin d'une chambre de plus.» + +En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette +avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui +était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un +témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une +découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était +là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée, +voulant forcer le gérant à lui servir de témoin. + +«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il. +Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous +faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous +en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre? + +--Certainement, monsieur Westwick. + +--Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a +l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en +train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par +accident un peu détachée du mur.» + +Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois. + +«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait +qu'elle remue.» + +À ces mots, il pressa sur la tête. + +Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer +tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une +sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde +odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du +dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute +la pièce. + +Le gérant bondit en arrière. + +«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela +veut dire?» + +Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui +était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses +gardes. + +«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse. + +«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que +j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.» + +Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry +ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague +sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il +était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les +recherches sans avoir un témoin. + +Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en +entrant dans la chambre.». + +«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez +bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir +ce qu'il y a dans cette étrange cachette.» + +Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette +faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un +objet de couleur sombre. + +«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et +en allongeant le bras.» + +Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation. + +«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon +chapeau, sur la chaise, derrière vous.» + +Henry lui passa les gants. + +«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air +gêné le gérant, qui mettait le gant droit. + +Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la +cachette. + +«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.» + +Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il +sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi. + +Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et +roulait aux pieds d'Henry. + +C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus +d'elle, la nuit, dans sa vision. + +Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment +d'horreur. Le gérant se remit le premier. + +«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu +du dehors.» + +Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef +dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait, +il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il +lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût +connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et +cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que +s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se +les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant +que la décomposition n'eût fait son oeuvre. + +Ferraris? Ou?... + +Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès. + +Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant +pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait +la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette +révélation? + +Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les +voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor. + +Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour +se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher +intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout +anxieux d'Henry. + +«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se +répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je +suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière +confiance dans votre discrétion?--Vous pouvez vous en rapporter à +moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de +voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il. + +Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait +à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de +la loi: + +«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la +maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains +de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que +moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais, +et m'aider quand je vais revenir.» + +Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent +entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à +l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir. + +Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais +avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le +virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry +entendit clairement les voix de différentes personnes qui +causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de +découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales +s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à +Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites +respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu +à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs +avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à +sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de +nouveau. + +Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par +l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La +fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers +l'objet épouvantable qui était à terre. + +Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue? +Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la +première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se +penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses +dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées +à terre quand le gérant avait lâché la tête. + +L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le +_communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement +Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à +qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les +yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les +dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait +commencer n'aboutissait à rien. + +Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme +il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il +s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un +doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant? + +«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous +quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier: + +«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous +parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement: + +«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas +avec des gens heureux.» + +Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa +robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste. +Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant, +il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en +l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée. + +«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas. + +Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en +la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse. +«Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant +mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.» + +Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir. + +Il la lui dit immédiatement. + +«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en +tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le +médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit +jusqu'à sa dernière demeure.» + +Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry. + +«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle. + +Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui +remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se +tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des +marches. + +«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant. + +--Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui +montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je +serai de retour dans une heure. + + +XXV + +Le soir était arrivé. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux +mariés étaient à l'Opéra; Agnès, qui s'était excusée sur sa +fatigue, restait seule à l'hôtel. Henry Westwick avait accompagné +tout le monde au théâtre, mais il s'était esquivé à la fin du +premier acte pour retrouver Agnès au salon. + +«Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit au commencement de la +journée? lui demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle. L'affreux +doute qui nous étreignait tous les deux n'existe plus au moins +maintenant.» + +Agnès secoua tristement la tête. + +«Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir +dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.» + +La réponse aurait découragé bien des hommes; mais la patience +d'Henry, quand il s'agissait d'Agnès, était inépuisable. + +«Si vous songez à ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il, +vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps. +Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: «Après trente +ans de pratique médicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur +la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite?» S'il +est une question à laquelle il est impossible de répondre, c'est +sûrement celle-là. Le témoignage du consul n'est-il pas aussi +clair, dans toutes ses parties? Dès qu'il sut la mort de +Montbarry, il vint se mettre à la disposition de la famille. Il +est arrivé au palais au moment où l'on apportait le cercueil, le +corps y a été déposé devant lui et le couvercle vissé sous ses +yeux. Le témoignage du prêtre est également indiscutable. Il est +resté dans la chambre auprès de la bière à réciter les prières des +morts jusqu'au moment où le convoi quitta le palais. Rappelez-vous +tout cela, Agnès; comment pouvez-vous dire encore que la question +de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas épuisée! Il +ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai découverts +sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voilà la question, à +ce qu'il me semble. Est-ce exact?» Agnès ne pouvait le contredire. +«Alors, pourquoi n'éprouvez-vous pas comme moi un véritable +soulagement? demanda Henry. + +--Ce que j'ai vu hier soir m'en empêche, répondit Agnès. Quand +nous en avons parlé après nos démarches, vous m'avez reproché +d'avoir ce que vous appelez des idées superstitieuses. Je ne suis +pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre +personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au +moins. Je me souviens de ce que votre frère et moi nous avons été +l'un pour l'autre, et je ne suis nullement étonnée qu'il +m'apparaisse à moi, pour me demander la grâce d'une sépulture +chrétienne et la vengeance du crime dont il a été victime. Je ne +trouve rien d'impossible à l'explication de ce que vous appelez la +_théorie mesmérique; _ce que j'ai vu peut être le résultat +d'influences magnétiques que j'ai subies, couchée entre les restes +de l'homme assassiné et la femme coupable assise à mon chevet, en +proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre, +c'est que cette affreuse épreuve se soit abattue sur moi pour un +homme assassiné que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux-- +puisque vous prétendez que c'est Ferraris que j'ai vu--pour un +homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, à qui je +m'intéresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous +croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'ébranlera ma +conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vérité.» + +Henry n'insista pas, Malgré lui, elle l'avait profondément +troublé: + +«Avez-vous songé à un autre moyen de découvrir la vérité? demanda-t-il. +Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef +du mystère est entre ses mains. Mais dans l'état d'esprit où elle +est, peut-on croire en elle?... en admettant qu'elle consente à +parler. Si j'en juge par moi-même, je ne le pense pas. + +--Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agnès. + +--Oui, je l'ai encore dérangée au milieu de ses écritures sans fin +et j'ai insisté pour en tirer quelque chose de clair. + +--Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouvé en ouvrant la +cachette? + +--Certainement, répondit Henry; je lui ai dit que c'était elle qui +était responsable de la découverte que j'avais faite. J'ai ajouté +que je n'avais pas encore prononcé son nom devant les autorités. +Elle a continué à écrire comme si j'avais parlé une langue +étrangère pour elle. De mon côté, je me suis entêté, je l'ai +prévenue que la tête était confiée à la police et que le gérant et +moi nous avions fait notre déclaration et signé nos dépositions. +Elle ne fit pas la moindre attention à ma présence. Pour l'obliger +à parler, j'ajoutai que l'enquête devait rester secrète et qu'elle +pouvait compter sur mon entière discrétion. Je crus que j'avais +réussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec +un éclair de curiosité. + +--Que vont-ils en faire? + +Elle parlait de la tête, je suppose. + +Je répondis qu'elle devait être enterrée en secret des qu'on en +aurait fait la photographie, puis je lui fis connaître l'opinion +du médecin légiste qui a été consulté et qui prétend qu'on a +employé des produits chimiques pour arrêter la décomposition, mais +que cette tentative n'a qu'en partie réussi. Avant d'aller plus +loin, je lui demandai à brûle-pourpoint si le médecin ne se +trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid: + +--Puisque vous voilà, je veux vous demander quelques conseils pour +ma pièce; je voudrais y introduire quelques incidents. + +Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa façon +de me parler; elle brûlait réellement du désir de me lire son +incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand +intérêt à de pareilles choses, parce que mon frère est directeur +d'un théâtre. Je me suis aussitôt retiré sous un prétexte +quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore +s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement +votre esprit, elle est encore en haut et je suis prêt à vous y +accompagner.» + +Agnès frémit à la seule pensée d'avoir une seconde entrevue avec +la comtesse. + +«Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'écria-t-elle. +Après ce qui s'est passé dans cette horrible chambre, elle +m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela, +Henry. Tâtez ma main; rien qu'en vous écoutant je suis devenue +froide comme la mort.» + +Elle n'exagérait pas, Henry se hâta de changer la conversation. + +«Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intéressante. J'ai une +question à vous faire. Me trompé-je en croyant que plus tôt vous +quitterez Venise, plus tôt vous serez heureuse. + +--Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne +saurais dire à quel point je désire être loin de cette horrible +ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a +dit lord Montbarry au dîner. + +-Mais s'il avait changé d'avis depuis,» demanda Henry. Agnès le +regarda avec étonnement. «Je croyais qu'il avait reçu des lettres +d'Angleterre qui l'obligeaient à quitter Venise dès demain, dit-elle. + +--C'est vrai. Il était décidé à partir demain pour l'Angleterre et +à vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry à Venise pendant +les vacances; mais une circonstance l'a obligé à abandonner cette +idée, Il faut qu'il vous emmène tous demain, parce qu'il m'est +impossible de veiller sur vous. Je suis moi-même obligé +d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en +Angleterre.» + +Agnès le regarda fixement; elle n'était pas sûre de comprendre. + +«Êtes-vous réellement obligé de partir!» demanda-t-elle. + +Henry lui répondit en souriant: + +«Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.» + +Elle lut le reste sur son visage, + +«Quoi! s'écria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos +vacances et votre voyage en Italie. + +--Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agnès, ce sera ma +récompense.» + +Elle lui prit la main dans un irrésistible élan de tendresse, + +«Comme vous êtes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait +sans vous, après tout ce qui m'est arrivé? Je ne puis vous dire, +Henry, combien je vous suis reconnaissante.» + +Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empêcha doucement. + +«Agnès, lui dit-il, commencez-vous à comprendre combien je vous +aime?» + +Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un +mot, elle avoua la vérité; elle le regarda et détourna soudain les +yeux. + +Il l'attira près de lui: + +«Ma pauvre chérie!» murmura-t-il, et il l'embrassa. + +Tendrement émue et toute tremblante, sa bouche rencontra les +lèvres d'Henry. Puis sa tête s'inclina, elle lui passa les bras +autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent +plus rien. + +Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper +sans pitié à la porte. + +Agnès tressaillit. Elle se précipita au piano. Une fois assise sur +le tabouret, l'instrument étant placé en face de la porte, il +était impossible à la personne qui allait venir de voir sa figure. +«Entrez!» cria Henry irrité. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du +couloir, on fit une étrange question: + +«M. Henry Westwick est-il seul?» + +Agnès reconnut aussitôt la voix de la comtesse. Elle courut à une +seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre à coucher. + +«Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry! +Bonne nuit!» + +Henry répéta donc, plus irrité encore que la première fois: + +«Entrez!» + +La comtesse entra lentement dans la chambre, son éternel manuscrit +à la main. Son pas était incertain, son visage était sombre, ses +yeux injectés de sang étaient largement dilatés. En approchant +d'Henry elle se heurta contre la table près de laquelle il était +assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une +manière confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre, +mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise: + +«Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaillé; vous +paraissez avoir grand besoin de repos.» + +Elle porta la main à sa tête: + +«Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas à écrire mon +quatrième acte, cela fait un vide, un grand vide». + +Henry lui conseilla d'attendre au lendemain. + +«Allez vous mettre au lit et tâchez de dormir.» + +Elle agita la main avec impatience. + +» Il faut que je finisse ma pièce; répondit-elle: Je viens vous, +demander un conseil. Vous devez vous connaître en pièces de +théâtre, votre frère est directeur, + +Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrième et de +cinquième acte. Vous devez avoir assisté à des répétitions et à +tout le reste.» + +Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry. + +«Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout étourdie +quand je vois mon écriture. Jetez les yeux dessus: soyez bon +garçon, donnez-moi votre avis.» Henry regarda le manuscrit, son +regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il +tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une +explication. Il allait lui faire une question, mais il était +maintenant tout à fait inutile de lui parler. Elle était assise, +la tête renversée sur le dos de la chaise, et paraissait déjà à +moitié endormie; sa pâleur avait augmenté, on aurait dit une femme +près de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui +entra d'envoyer une femme de chambre. + +Sa voix parut tirer à moitié la comtesse de son assoupissement, +elle ouvrit lentement ses paupières alourdies. + +«L'avez-vous lue?» demanda-t-elle. Il fallait la calmer. + +«Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous +coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons +l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrième acte demain +matin. + +La femme de chambre entra à ce moment. + +«Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry. +Conduisez-la à sa chambre.» + +La femme regarda la comtesse et répondit tout bas aussi: + +«Faut-il envoyer chercher un médecin, monsieur?» + +Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander +l'avis du gérant. + +On eut beaucoup de peine à la faire lever et à lui persuader +d'accepter le bras de la femme de chambre. + +Ce fut seulement en lui promettant de lire la pièce et de faire le +quatrième acte qu'Henry put la décider à quitter la chambre. + +Une fois seul, il commença à_ _sentir une certaine curiosité de +savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant +une ligne par-ci, une ligne par-là. Soudain il changea de couleur, +ses yeux abandonnèrent la lecture comme ceux d'un homme hébété. + +«Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie, se dit-il? + +Son regard se tourna soudain vers la porte par où Agnès était +sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait désirer savoir ce +que la comtesse avait écrit, il relut de nouveau le passage qui +l'avait fait tressaillir, réfléchit un instant, puis fermant la +pièce inachevée, quitta aussitôt le salon à pas étouffés. + + +XXVI + +En entrant dans sa chambre située à l'étage supérieur, Henry posa +le manuscrit sur la table. Ses nerfs étaient excités, sa main +tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits +bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'hôtel. + +Le scénario de la pièce écrite par la comtesse entrait dans le +sujet sans préliminaires. + +Elle se présentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gêne et la +familiarité d'un vieil ami: voici en quels termes: + +«Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les +personnages de la pièce dont nous sommes convenus. Ce sont, par +ordre: +LE LORD; +LE MÉDECIN; +LA COMTESSE. + +» Je ne me suis pas donné la peine, vous le voyez, d'inventer des +noms de famille. Mes rôles sont suffisamment désignés par les +professions que j'indique et par la différence sociale qui existe +entre mes personnages. + +» Le premier acte commence. + +» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien +que la pièce est tout entière de mon invention. + +» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus +extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame +français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous +refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce +qui importe, c'est mon premier acte. + +» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon +d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis +vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les +joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le +lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de +la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas +d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place +son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui +dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance +de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.» + +» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La +comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord +gagne le double de la somme qu'il avait risquée. + +» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle +offre sa chaise au lord. + +» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce +qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une +véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau +et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la +prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce +moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le +baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se +passe et vient rejoindre le lord et la comtesse. + +» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle +important et remarquable. + +» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour +la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez +un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une +connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au +baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la +pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses +ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de +sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille +confiés à un de ses amis, banquier à Francfort. + +» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché +une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa +périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne +souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son +âme l'enthousiasme de la science. + +» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron. +Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret +de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les +frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho +moqueur. + +» Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui +suffiront-ils? Inquiet du résultat, il donne à la comtesse des +conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'étend sur sa soeur: +elle se met à perdre encore et encore, jusqu'à son dernier sou. + +» L'aimable et riche anglais offre un troisième prêt; mais la +comtesse, en femme délicate, refuse absolument. En quittant la +table, elle présente son frère au lord. Ces messieurs se mettent à +causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le +lendemain à l'hôtel de la comtesse pour lui présenter ses +respects. Le baron l'invite aussitôt à déjeuner. Le lord accepte +en jetant un dernier regard de respectueuse admiration à_ _la +comtesse.» + +Mais ce regard n'a pas échappé au frère. Le lord prend congé +d'eux. + +» Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle à coeur ouvert. +«Nos affaires sont désespérées, il nous faut trouver un remède +héroïque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques +renseignements sur ce lord. Vous avez évidemment produit une +grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour +avoir de l'argent, il faut à tout prix que la chose se fasse.» + +» La comtesse reste alors seule en scène et, dans un monologue, +montre à nu son caractère. + +» C'est un rôle à la fois sympathique et antipathique. Il y a dans +sa nature, à côté d'un grand désir de faire le bien, de grands +défauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise, +suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout où +elle va, cette dame est naturellement en butte à une foule de +bruits calomnieux. Elle proteste énergiquement dans cette scène +contre un de ces bruits indignes qui représente le baron comme son +amant et non comme son frère. Elle finit en exprimant un vif désir +de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a +commencé. Le baron revient et entend ses dernières paroles: «Oui, +dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais à la +condition que vous le quitterez avec le titre de fiancée du lord.» + +» La comtesse est tout à la fois étonnée et choquée; elle répond +que si le lord éprouve de l'affection pour elle il ne lui en +inspire aucune: elle va plus loin, elle déclare qu'elle ne le +recevra pas. «Faites votre choix, répond le baron, épousez le +revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre à la +première femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.» + +» La comtesse l'écoute toute surprise. Est-il possible que le +baron parle sérieusement? «La femme qui est prête à me payer +reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle à côté. +C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est +nécessaire pour arriver à la solution de mon grand problème. Je +n'ai qu'à consentir à être son mari et je deviens aussitôt +millionnaire. Réfléchissez, si vous voulez, cinq minutes à ce que +je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui +de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.» + +» La comtesse l'arrêta comme il s'en allait. + +» Les moindres sentiments sont poussés chez elle à l'extrême. + +«Quelle est la femme digne de ce nom, s'écria-t-elle, qui a besoin +de réfléchir pour se sacrifier quand l'homme à qui elle est toute +dévouée le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle +lui tend la main et lui dit:» Immolez-moi sur l'autel de votre +gloire; je suis prête à vous servir de marchepied; prenez ma +liberté et ma vie, pourvu que j'aide à votre triomphe.» + +» Le rideau tombe sur cette situation émouvante.» + +«Jugez d'après mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi, +en toute sincérité, sans crainte de me faire tourner la tête, si +vous ne me trouvez pas capable d'écrire une pièce?» + +Henry s'arrêta un peu, entre le premier et le second acte, +réfléchissant non pas au mérite de la pièce, mais à l'étrange +coïncidence qu'il y avait entre tous les incidents racontés par la +comtesse et ceux qui avaient précédé le désastreux mariage de son +frère, le premier lord Montbarry. + +Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit où elle se +trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir +affaire à son imagination tandis qu'elle n'exerçait que sa +mémoire? + +La question était trop grave pour être ainsi résolue du premier +coup. Sans s'appesantir sur cette pensée, Henry tourna la page et +commença la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi: + +«Le deuxième acte s'ouvre à Venise. Quatre mois se sont écoulés +depuis la scène de la table de jeu. L'action se passe maintenant +dans le salon d'un palais vénitien. Le baron, seul, songe à ce qui +s'est passé depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est +sacrifiée; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, à +cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat. + +» Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu +du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens +substitués. En prévision d'événements malheureux, il doit +évidemment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par +exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il +s'arrange de façon à ce que cette somme revienne à sa veuve au cas +où il mourrait le premier. + +» Le lord hésite, mais le baron ne perd pas son temps en +discussions stériles. «Considérons le mariage comme rompu, dit-il, +et brisons la.» Le lord cède peu à peu; il serait prêt à souscrire +pour une somme inférieure à celle qu'on lui demande. Le baron +répond d'un ton sec: «Je ne marchande jamais.» Le lord est +amoureux, et naturellement il finit par consentir. + +» Jusque-là le baron n'a pas à se plaindre. Mais quand le mariage +est célébré et que la lune de miel est finie, le lord prend sa +revanche. Le baron a rejoint les nouveaux époux dans un vieux +palais qu'ils ont loué à Venise. Il est toujours à_ _la recherche +de la _pierre_ _philosophale. _Son laboratoire est installé dans +les caves du palais, afin que les odeurs de ces expériences +n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle éternel au succès de sa +découverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est +des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut +absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui +prêter de l'argent. Le lord refuse en termes très secs et presque +durs. Le baron s'adresse à sa soeur et la prie d'user de son +influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut répondre, c'est que +son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est révélé sous son +véritable caractère, celui d'un avare fieffé. Le sacrifice du +mariage a été consommé et il a été inutile. + +» Telle est la situation au début du deuxième acte. + +» L'entrée de la comtesse vient troubler le baron dans sa +méditation. Elle est en proie à la rage. Des paroles de colère +s'échappent de ses lèvres: quelques moments s'écoulent avant +qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-même pour pouvoir +parler. Elle vient d'être insultée à deux reprises, d'abord par +une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de +chambre, une Anglaise, a déclaré qu'elle ne voulait pas servir +plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut +retourner immédiatement en Angleterre. + +» Interrogée sur les motifs qui la font agir ainsi, elle répond +insolemment et en termes voilés, qu'une honnête femme ne peut pas +servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arrivé. La +comtesse fait ce que toute femme aurait fait à sa place: indignée, +elle chasse sur-le-champ cette misérable. + +» Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de +travail où il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et +demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les +paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le +lord non seulement déclare qu'il approuve la conduite de cette +domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidélité de +sa femme si crûment qu'il est impossible de les répéter: «Si +j'avais été homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme à ma +portée, je l'aurais tué sans pitié.» + +» Le baron, qui jusque-là a écouté en silence, prend alors la +parole: «Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous +l'auriez frappé à mort, et par cet acte de violence, vous vous +seriez privée de la prime d'assurance qui revient à la veuve, +prime si nécessaire pour tirer votre frère de l'intolérable +situation dans laquelle il est maintenant.» + +» La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas là +matière à plaisanter. Après ce que le lord lui a dit, elle ne +doute pas qu'il ne communique ses infâmes soupçons à ses avocats +en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empêcher, avant peu +elle sera divorcée et déshonorée, en proie à la calomnie, sans +autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim. + +» À ce moment, le courrier que le lord a engagé en Angleterre pour +l'accompagner dans ses voyages, traverse la scène avec une lettre +qu'il va mettre à le poste. La comtesse l'arrête et demande à +regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre à son +frère. L'écriture est du lord: la lettre est adressée à ses +avocats à Londres. + +» Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se +regardent en silence. + +» Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement +leur position, et le seul remède leur apparaît dans sa triste +clarté. L'alternative est bien simple: «Déshonneur et ruine, ou +mort de milord et argent de l'assurance!» + +» Le baron, fort agité, se promène de long en large, se parlant à +lui-même. La comtesse saisit des lambeaux de phrases. + +» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par +son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou +trois jours; de complications inattendues qui font que les +indispositions aussi légères que les rhumes se terminent +quelquefois par de graves maladies et par la mort. + +» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle +n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au +moins le mérite de toujours parler franchement. + +» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien +sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?» + +» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il +peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque +qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment +administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un +médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un +médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre +le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le +médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de +quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit +être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La +moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux +d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans +l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni +permettre à sa soeur de le tenter pour lui. + +» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et +l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence? + +» La comtesse lui répond en se contenant--pourquoi en effet +aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui +laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait +faite;--elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la +poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé +la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas +de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui +demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est +assez grand pour se soigner lui-même. + +» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord +lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il +veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans +son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il +veut encore en essayer cette fois. + +» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur. + +» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part +à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de +temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond +tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que +je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le +lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est +capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce +dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un +imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle +qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître +dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il +vous plaira.» + +» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain +change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son +frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse +maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage! + +» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier, +qui revient avec des citrons et de l'eau chaude. + +» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air +malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le +lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la +limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que +le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant, +l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est +trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté +les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande +la permission de se jeter un instant sur son lit: + +» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle +offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le +courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle +ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même; +ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.» + +» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre. + +» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son +maître. + +» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si +étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le +dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours +bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien +peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le +courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi, +monsieur, j'ai attrapé la mort!» + +» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant +pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre +âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.» + +» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré: + +«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La +seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il +regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il +dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux +et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes +os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et +Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.» + +» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans +sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et +regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon +pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution +avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si +vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade +chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!». + +» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en +poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée +merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair. +Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est +accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de +sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier +dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les +circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu +vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du +lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.» + +Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment +d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à +la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un +intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents +du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de +son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux +complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le +produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle +cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la +dictée de ses criminels souvenirs? + +Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été +assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à +laquelle il avait donné son nom! + +Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait +innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être +l'agent passif du crime. + +Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour +arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice +comme une criminelle impunie. + +Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la +chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il +gesticulait et parlait comme un homme au désespoir. + +«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne +suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes +portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce +qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis +autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle +encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et +horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner +ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la +fatalité qui me poursuit ici.» + +La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de +chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De +temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait +entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil. + +«Va-t-elle mourir? demanda Henry. + +--C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture +d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour +ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.» + +Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de +chose à lui apprendre. La comtesse avait refusé de se coucher et +s'était mise à son pupitre pour continuer à écrire. Trouvant qu'il +était inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de +chambre l'avait quittée pour aller prévenir le gérant Au plus vite +on envoya chercher un médecin, et quand il arriva, il trouva la +comtesse étendue morte sur le parquet. Voilà tout ce qu'elle avait +à dire. + +En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur +laquelle la comtesse avait tracé ses dernières lignes. Les lettres +étaient presque illisibles. Henry put seulement déchiffrer ces +mots: «Acte premier», et: «Personnages du drame» Jusqu'à la fin, +la misérable folle avait pensé à sa pièce et elle l'avait +entièrement recommencée. + + +XXVII + +Henry revint dans sa chambre. + +Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne +plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître +la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il? +Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture? + +Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea +d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre +point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait +appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été +mis à exécution? Il ne le savait pas encore. + +Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis +enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire: + +«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si +simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement +au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer +chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le +palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut +que le baron aille lui-même chercher un docteur. + +» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin. +Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que +j'ai à vous dire.» + +» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun +danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne +le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté +sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont +jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune +réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour +se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible +soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a +mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée. + +» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son +opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le +courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de +votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent +conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la +seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui +demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a +répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du +premier coup les mille livres.» + +» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre +malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme. + +_» _La comtesse entre. + +» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire +son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de +bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse. +Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords +d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se +résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il +songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans +ressources, à la grâce de Dieu. + +» À cette ouverture, la comtesse prend la parole. + +«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement +facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille +livres, comme legs à votre veuve?» + +» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse +avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas +être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui +est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que +peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si +magnifique récompense? + +» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le +moindre détour. + +» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier +n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux +fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité +et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre. + +» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que +je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au +diable.» + +» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique +de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta +seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous +êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si +vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.» + +» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se +décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une +feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents, +tout trébuchant, il quitte la chambre. + +» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la +chambre vide. + +» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi +s'est-il levé? + +» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de +cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter +mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de +récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques +lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je +n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, +j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile +d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit +fidèlement ses engagements envers moi.» + +» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les +conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir, +pour mille livres, s'il meure de sa belle mort. + +» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les +aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments +que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle +sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur +laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces +deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à +l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la +poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant +que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la +comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui +leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet +est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier +a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour +qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la +séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de +ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre +sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres. + +» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui +attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On +lui dit que le courrier a cédé à la tentation. + +» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la +comtesse. + +» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend +que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état +d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il +être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse +fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout +bas aussi. «Dans les caveaux!» + +» Le rideau tombe.» + + +XXVIII + +Ainsi finit le second acte. + +Arrivé au troisième, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec +une extrême fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait +besoin de repos. + +Dans la dernière partie du manuscrit, à un passage très important, +l'écriture et le style de la comtesse avaient subi une grande +altération. La folie apparaissait, à mesure que la pièce tirait à +sa fin. L'écriture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes +des phrases étaient restées inachevées. Dans le dialogue, les +questions et les réponses ne concordaient pas toujours exactement +entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de +l'écrivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette +vigueur disparaissait bientôt et le fil du récit s'embrouillait de +plus en plus. + +Après avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs, +Henri recala devant l'horreur toujours croissante du récit. Il +ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta +sur son lit pour reposer. Presque au même instant la porte +s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre. + +«Nous rentrions de l'Opéra, dit-il, et nous venons d'apprendre la +mort de cette misérable femme. On dit que vous lui avez parlé à +ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est passé. + +--Vous allez le savoir, répondit Henry, vous êtes maintenant le +chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble +qui m'oppresse, de vous laisser, à vous, le soin de décider ce qui +doit être fait.» + +Après ces paroles, il raconta à son frère comment la pièce de la +comtesse était arrivée entre ses mains. + +«Lisez les premières pages, dit-il, je suis curieux de savoir si +elles produiront sur vous la même impression que sur moi.» + +À peu près à moitié du premier acte, lord Montbarry s'arrêta et +regarda son frère: + +«Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir inventé sa +pièce? Était-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que +tout cela est réellement arrivé?» + +C'en fut assez pour Henry: son frère éprouvait la même impression +que lui. + +«Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez +suivre un bon conseil, épargnez-vous maintenant la lecture des +pages suivantes, où vous verrez de quelle manière terrible notre +frère a été puni de ce honteux mariage. + +--Avez-vous tout lu, Henry? + +--Pas tout. J'ai reculé devant la lecture de la dernière partie. +Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frère après avoir quitté +l'école, je trouvais qu'il avait agi comme un infâme avec Agnès et +je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis +l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a été +victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que +nous sommes fils de la même mère. En effet, j'ai ressenti ce soir +pour lui ce que--je suis honteux d'y songer--ce que je n'avais +jamais ressenti auparavant.» + +Lord Montbarry prit la main de son frère: «vous êtes un bon +garçon, Henry; mais êtes-vous certain de ne pas vous alarmer à +tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous +savons être la vérité, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcément +qu'il faille croire le reste jusqu'au bout? + +--Il n'y a pas de doute possible, répondit Henry. + +--Pas de doute possible? répéta son frère. + +----Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut +justifier votre conclusion.» + +Il continua jusqu'à la fin du second acte. Puis il leva la tête: + +«Croyez-vous réellement que les restes mutilés que vous avez +découverts ce matin soient les restes de notre frère? demanda-t-il. +Et le croyez-vous sur un témoignage pareil?». Henry répondit +par un signe de tête affirmatif. + +Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une façon +énergique, mais il se contint. + +«Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernières scènes de la +pièce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez à +croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est +de prendre entièrement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire +le troisième acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.» + +Il chercha le troisième acte et prit quelques passages assez +clairement écrits pour être déchiffrés. + +«Voici une scène dans les caveaux du palais: La victime du complot +est couchée sur un misérable lit; le baron et la comtesse songent +à la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je +comprends bien, s'est procuré l'argent nécessaire en empruntant +sur ses bijoux à Francfort; et le courrier peut encore en revenir, +au dire du_ _médecin. Que feront les coupables si l'homme revient +à la santé? Dans son habileté, le baron propose de remettre le +lord en liberté. Si par hasard il s'adressait à la justice, il +serait facile de déclarer qu'il était sujet à des accès de folie +et d'en appeler au témoignage de sa propre femme. D'un autre côté, +si le courrier meurt, comment se débarrasser du lord séquestré. + +» Faut-il le laisser mourir de faim? + +» Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruautés +inutiles. + +» Restent donc les moyens violents: si on recourait à un bravo[1]? + +» Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en +outre, il ne veut dépenser, autant que possible, de_ _l'argent que +pour lui-même. + +» Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal? + +» Le baron se refuse à confier son secret à l'eau, l'eau peut +rejeter le cadavre. + +» Doivent-ils mettre le feu à son lit? + +» C'est une excellente idée; mais on peut voir la fumée. Non: les +circonstances, du reste, sont maintenant changées du tout au tout. +Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le +premier poison venu fera l'affaire.» + +«Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille +discussion ait eu lieu?» + +Henry ne répondit pas. La suite des questions que l'on venait de +lire se présentait exactement dans le même ordre que les rêves qui +avaient épouvanté Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait +passées à l'hôtel. Il était inutile de faire part de cette +coïncidence à son frère. + +«Continuez,» lui dit-il seulement. + +Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un +peu lisible. + +«Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise +en scène, le théâtre est coupé en deux. Le médecin est en haut +écrivant naïvement le certificat de décès du lord, au chevet du +courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout près +du lord empoisonné, préparant les acides qui doivent aider à +réduire ses restes en cendres. + +» Ne perdons pas notre temps à déchiffrer de pareilles noirceurs +de mélodrames! Passons! Passons!» + +Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de découvrir la +signification des scènes confuses qui suivaient. À l'avant-dernier +feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles: + +«Le troisième acte paraît être divisé, dit-il, en deux scènes ou +tableaux. Je crois que je peux lire l'écriture, au commencement du +second tableau: «Le baron et la comtesse sont en scène. Les mains +du baron sont mystérieusement recouvertes de gants. Il a réduit le +corps en cendres par un_ _nouveau système de crémation, à +l'exception de la tête toutefois.» + +Henry interrompit son frère: + +«N'allez pas plus loin! s'écria-t-il. + +--Rendons justice à la comtesse, continua lord Montbarry. C'est +une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!» + +«Le baron s'est cruellement brûlé les mains en brisant par +accident sa cruche à acides. Il est incapable de faire disparaître +la tête, et la comtesse est assez femme, malgré toute sa +méchanceté, pour reculer à l'idée de le remplacer dans ce travail. +À la première nouvelle de l'arrivée de la commission d'enquête +envoyée par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune +crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort +naturelle du courrier substitué au lord qu'ils s'occuperont +aveuglément. Mais la tête n'étant pas détruite, il faut à tout +prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothèque lui +ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus +sûres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de +surveiller la crémation, mais elle peut sûrement jeter un peu de +poudre afin d'empêcher la décomposition.» «Assez! cria de nouveau +Henry, assez! + +--Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernière page a +l'air d'être de la folie pure. Et elle vous a dit que +l'imagination lui faisait défaut? + +--Soyez sincère, Stéphen, et dites la mémoire.» Lord Montbarry se +leva et jeta sur son frère un regard de pitié. + +«Vous êtes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas étonnant, après +la découverte que vous avez faite sous la pierre de la cheminée. +Nous ne discuterons pas là-dessus; nous attendrons un jour ou deux +que vous soyez redevenu tout à fait vous-même. Mais au moins +entendons-nous dès à présent sur un point. C'est bien à moi que +vous laissez, en qualité de chef de la famille, le droit de +décider ce qu'il faut faire de ce griffonnage? + +--Je vous le laisse.» + +Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu. + +«Que cette ordure serve au moins à quelque chose, dit-il, en +soulevant les pages avec le poker. La chambre commence à devenir +froide: la pièce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces +bûches à demi calcinées.» + +Il attendit un peu devant le foyer et revint auprès de son frère. + +«Maintenant, Henry, j'ai encore un mot à dire, puis j'ai fini. Je +suis prêt à admettre que vous vous êtes trouvé, par un hasard +malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais +autrefois, personne ne sait quand, mais à part cela, je conteste +tout le reste. Plutôt que de partager votre opinion, je ne veux +rien croire de tout de ce qui est arrivé. Les influences +surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous +sommes arrivés dans cet hôtel: votre perte d'appétit, les rêves +affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tête qui +apparut à Agnès, je déclare que tout cela est pure hallucination! +Je ne crois à rien, rien, rien!» + +Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la +chambre. + +--Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a +commis une indiscrétion. Je crois qu'Agnès vous épousera. Bonsoir, +Henry. Nous quitterons Venise demain matin à la première heure. + +Et voici comment lord Montbarry jugea le mystère de l'hôtel hanté. + + +POST SCRIPTUM + +Un dernier moyen de trancher la différence d'opinion qui existait +entre les deux frères restait entre les mains d'Henry. Il était +décidé à se servir des fausses dents comme point de départ d'une +enquête qu'il voulait faire, dès que lui et ses compagnons +seraient de retour en Angleterre. + +La seule personne encore vivante qui connût les moindres détails +de l'histoire domestique de la famille dans les temps passés était +la vieille nourrice d'Agnès Lockwood. Henry saisit la première +occasion qui se présenta pour tenter de réveiller ses souvenirs +sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonné au +chef de la famille son abandon d'Agnès: elle refusa nettement de +faire appel à sa mémoire. + +«La vue seule de milord, quand je l'aperçus pour la dernière fois +à Londres, dit la vieille femme, me donna des démangeaisons dans +les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur +marque sur son visage. J'avais été envoyée en course par miss +Agnès et je l'ai rencontré sortant de chez un dentiste. Dieu +merci! c'est la dernière fois que je l'ai vu.» + +Grâce au caractère emporté de la nourrice et à sa manière +originale de s'exprimer, le but d'Henry était déjà atteint. Il se +risqua à demander si elle avait remarqué la maison. + +Elle ne l'avait pas oubliée: est-ce que M. Henry se figurait +qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle était âgée +de quatre-vingts ans? + +Le même jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et dès +lors tous ses doutes, si le doute était encore possible, +disparurent à tout jamais. Les dents avaient été faites pour le +premier lord Montbarry. + +Henry ne révéla à personne l'existence de cette nouvelle preuve, +pas même à son frère Stéphen. Il emporta son terrible secret dans +la tombe. + +Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le même +silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son +mari avait été, non pas, comme elle le supposait, la victime de la +comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu +lord Montbarry lui avait envoyé la banknote de mille livres, et +reculait à l'idée de se servir d'un cadeau qu'elle continuait à +déclarer souillé «du sang de son mari». Agnès, avec l'entière +approbation de la veuve, porta l'argent à l'_Hospice des Enfants, +_où il servit à augmenter le nombre des lits. + +Au printemps de la nouvelle année, il y eut un mariage dans la +famille. + +À la demande d'Agnès, les membres de la famille seuls assistèrent +à la cérémonie. + +Il n'y eut pas de déjeuner de noce, et la lune de miel se passa +dans un petit cottage des bords de la Tamise. + +Dans les derniers jours qui précédèrent le départ du couple +nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invités à +venir jouer dans le jardin. L'aînée des filles entendit et +rapporta à sa mère un petit dialogue relatif à _l'Hôtel hanté:_ + +«Henry, je voudrais vous embrasser. + +--Embrassez, ma chérie. + +--Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de +quelque chose? + +--De quoi? + +--La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement. +Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie. +Dites-moi si elle vous a fait une confession. + +--Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par +conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous +attriste en la répétant. + +--N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette +affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre? + +--Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait +ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.» + +Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait. +La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale +d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle +se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste +encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la +punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle +trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle +réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition +et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa +chambre à coucher. + +Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de +Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois +d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées +suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant +parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès +un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne +parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis», +curieux spécimen des vertus des vieux âges. + +--Est-ce tout? + +--C'est tout. + +--Alors il n'y a pas d'explication au mystère de _l'Hôtel hanté_? + +--Demandez-vous s'il y a une explication au mystère de la vie et +de la mort. + +FIN + + + [1] Tueur à gages. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'hôtel hanté, by Wilkie Collins + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ *** + +***** This file should be named 15060-8.txt or 15060-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/6/15060/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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