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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:56 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'hôtel hanté + +Author: Wilkie Collins + +Release Date: February 14, 2005 [EBook #15060] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Wilkie Collins + + + +L'HÔTEL HANTÉ + + +(1878) + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE +I +II +III +IV +DEUXIÈME PARTIE +V +VI +VII +VIII +X +XI +XII +TROISIÈME PARTIE +XIII +XIV +XV +QUATRIÈME PARTIE +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +POST SCRIPTUM + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + +En 1860, la réputation du docteur Wybrow, de Londres, était +arrivée à son apogée. Les gens bien informés affirmaient que, de +tous les médecins en renom, c'était lui qui gagnait le plus +d'argent. + +Un après-midi, vers la fin de l'été, le docteur venait de finir +son déjeuner après une matinée d'un travail excessif. Son cabinet +de consultation n'avait pas désempli et il tenait déjà à la main +une longue liste de visites à faire, lorsque son domestique lui +annonça qu'une dame désirait lui parler. + +«Qui est-ce? demanda-t-il. Une étrangère? + +--Oui, monsieur. + +--Je ne reçois pas en dehors de mes heures de consultation. +Indiquez-les lui et renvoyez-la. + +--Je les lui ai indiquées, monsieur. + +--Eh bien? + +--Elle ne veut pas s'en aller. + +--Elle ne veut pas s'en aller? répéta en souriant le médecin.» + +C'était une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait +dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait. + +«Cette dame obstinée vous a-t-elle donné son nom? + +--Non, monsieur. Elle a refusé; elle dit qu'elle ne vous retiendra +pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour +attendre jusqu'à demain. Elle est là dans le cabinet de +consultation, et je ne sais comment la faire sortir.» + +Le docteur Wybrow réfléchit un instant. Depuis plus de trente ans +qu'il exerçait la médecine, il avait appris à connaître les femmes +et les avait toutes étudiées, surtout celles qui ne savent pas la +valeur du temps, et qui, usant du privilège de leur sexe, +n'hésitent jamais à le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil à +sa montre lui prouva qu'il fallait bientôt commencer sa tournée +chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus +sage: à fuir. + +«La voiture est-elle là? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur. + +--Très bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la +dame tranquillement en possession du cabinet de consultation. +Quand elle sera fatiguée d'attendre, vous savez ce qu'il y a à lui +dire. Si elle demande quand je serai rentré, dîtes que je dîne à +mon cercle et que je passe la soirée au théâtre. Maintenant, +doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu.» Puis +il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le +domestique marchant sur la pointe des pieds. + +La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas +craquèrent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au +moment où le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit. +L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras. + +«Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'écouter +un instant.» + +Elle prononça ces paroles à voix basse, et cependant d'un ton +plein de fermeté. Elle avait un accent étranger. Ses doigts +serraient doucement, mais aussi résolument, le bras du docteur. + +Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le médecin, mais +à la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrêta net; +le contraste frappant qui existait entre la pâleur mortelle du +teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet +métallique, dardés sur lui, le cloua à sa place. + +Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle +semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le +menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement +chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne, +malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent +d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de +surprise passé, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui +un sujet curieux à étudier. Le cas pouvait être nouveau et +intéressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-être +la peine d'attendre. + +Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression, +et desserra la main qu'elle avait posée sur le bras du docteur. + +«Vous avez consolé bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle. +Consolez-en une de plus aujourd'hui.» + +Sans attendre de réponse, elle se dirigea de nouveau vers le +cabinet de consultation. + +Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un +fauteuil, en face de la fenêtre. Le soleil, ce qui est rare à +Londres, était éblouissant cet après-midi-là. Une lumière +éclatante l'enveloppa. Ses yeux la supportèrent avec la fixité des +yeux d'un aigle. La pâleur uniforme de son visage paraissait alors +plus effroyablement livide que jamais. Pour la première fois +depuis bien des années, le docteur sentit son pouls battre plus +fort en présence d'un malade. + +Elle avait demandé qu'on l'écoutât, et maintenant elle semblait +n'avoir plus rien à dire. Une torpeur étrange s'était emparée de +cette femme si résolue. Forcé de parler le premier, le docteur lui +demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait +faire pour elle. Le son de cette voix parut la réveiller; fixant +toujours la lumière, elle dit tout à coup: + +«J'ai une question pénible à vous faire. + +--Qu'est-ce donc?» + +Son regard allait doucement de la fenêtre au docteur. Sans la +moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pénible question: + +«Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?» + +À cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient +alarmés. Le docteur Wybrow, lui, n'éprouva que du désappointement. +Était-ce donc là le cas extraordinaire qu'il avait espéré en se +fiant légèrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'était-elle +qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac +dérangé et d'un cerveau faible? + +«Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement. +Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin spécial, un aliéniste?» + +Elle répondit aussitôt: + +«Si je ne vais pas chez un de ces médecins-là, c'est justement +parce qu'il serait un spécialiste et qu'ils ont tous la funeste +habitude de juger invariablement tout le monde d'après les mêmes +règles et les mêmes préceptes. Je viens chez vous, parce que mon +cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous +êtes fameux dans votre art pour la découverte des maladies qui ont +une cause mystérieuse. Êtes-vous satisfait?» + +Il était plus que satisfait. Il ne s'était donc pas trompé, sa +première idée avait été la bonne, Cette femme savait bien à qui +elle s'adressait. Ce qui l'avait élevé à la fortune et à la +renommée lui, docteur Wybrow, c'était la sûreté de son diagnostic, +la perspicacité, sans rivale parmi ses confrères, avec laquelle il +prévoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter +pouvaient être atteints dans un temps plus ou moins éloigné. + +«Je suis à votre disposition, répondit-il, je vais essayer de +découvrir ce que vous avez.» + +Il posa quelques-unes de ces questions que les médecins ont +l'habitude de faire; la patiente répondit promptement et avec +clarté; sa conclusion fut que cette dame étrange était, au moral +comme au physique, en parfaite santé. Il se mit ensuite à examiner +les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son +stéthoscope ne lui révélèrent rien d'anormal. Avec cette admirable +patience et ce dévouement à son art qui l'avaient distingué dès le +temps où il étudiait la médecine, il continua son examen, toujours +sans résultat. Non seulement il n'y avait aucune prédisposition à +une maladie du cerveau, mais il n'y avait même pas le plus léger +trouble du système nerveux. + +«Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux même pas +me rendre compte de votre extrême pâleur. Vous êtes pour moi une +énigme. + +--Ma pâleur n'est rien, répondit-elle avec un peu d'impatience. +Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonnée; depuis, mes +couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si délicate qu'elle +ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je +voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je +suis toute désappointée.» Elle laissa tomber sa tête sur sa +poitrine.--Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en +elle-même amèrement. + +Le docteur parut touché; peut-être serait-il plus exact de dire +que son amour-propre de médecin était un peu blessé. + +«Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si +vous prenez la peine de m'aider un peu.» + +Elle releva la tête. Ses yeux étincelaient. + +«Expliquez-vous; comment puis-je vous aider? + +--Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx. +Vous voulez que je découvre l'énigme avec le seul secours de mon +art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons, +quelque chose doit vous être arrivé, quelque chose qui n'a aucun +rapport à votre état de santé et qui vous a effrayée; sans cela, +vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vérité? + +--C'est la vérité, dit-elle vivement. Je recommence à avoir +confiance en vous. + +--Très bien. Vous ne devez pas supposer que je vais découvrir la +cause morale qui vous a mise dans l'état où vous êtes: tout ce que +je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre +pour votre santé, et, à moins que vous ne me preniez comme +confident, je ne puis rien de plus.» + +Elle se leva, fit le tour de la chambre. + +«Supposons que je vous dise tout, répondit-elle. Mais faites bien +attention que je ne nommerai personne. + +--Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent. + +--Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des +impressions personnelles à vous révéler, et vous me prendrez +probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez +entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous +contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais +croyez-moi, cela ne vous servira pas à grand'chose.» + +Elle s'assit de nouveau et commença avec la plus grande sincérité +la plus étrange et la plus bizarre de toutes les confessions +qu'eût jamais entendues le docteur. + + +II + +«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier, +c'est encore un fait». + +Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa +l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur +Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il +se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain. + +Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier +mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui +l'attendaient. + +La dame continua: + +«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance +assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était +engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me +rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est +de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son +fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment, +dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur +qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous +nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que +l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité. +Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il +me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai +jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en +pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes +propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être +pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la +fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche, +faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté +dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me +supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour +moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur +tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je +tremble quand j'y songe--nous serons mariés.» + +Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques +instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la +révélation de quelque fait important, commençait à craindre +d'avoir à subir un long récit. + +«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des +personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous +arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi». + +L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de +l'inconnue: + +«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même +dans un moment.» + +Elle continua en ces termes: + +«Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier +même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais, +lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle +était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions +dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la +mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom, +elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle +j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont +je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré +impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent; +si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver +que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment +d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais +presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le +bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à +l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté +ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je +sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous +savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je +me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi +j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir +mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première +fois de ma vie». + +Le docteur commençait à s'intéresser au récit. + +«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de +cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper? + +--Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise +comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs, +le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur, +la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est +tout. + +--Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard +une expression quelconque qui vous ait frappée? + +--Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la +femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque +étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces +deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du +monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste +fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible +agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu +marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette +femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je +tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux +bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de +surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un +serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une +crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai +ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette +femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le +mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi +des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même +jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À +partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je +me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la +peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non, +ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon +esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature +s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a +fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je +ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris +connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la +maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une +parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint +aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler, +je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais +supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne +fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite +hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une +haine soigneusement cachée. + +Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie +d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa +soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce, +aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait +jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais +voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme +était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme +contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était +impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis. +J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre +ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais +rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des +lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes +l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme; +toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne +et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de +m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits +sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde +à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter. +Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus, +c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc +à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le +quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe: +cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie. +Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au +seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur, +que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle +trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?» + +Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien. + +Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait +entendu. + +À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en +face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il +essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_ +_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible +et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons +tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale +influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une +mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il +l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en +elle. + +«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous +aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un +médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant +aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous +dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus +besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez +certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira +pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.» + +Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la +fin. + +«Est-ce là tout? demanda-t-elle. + +--C'est tout, répondit-il. + +--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en +mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses +yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si +poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le +docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée +de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui +eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était +insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit +le rouleau en disant: + +«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.» + +Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés +au ciel se parlant à elle-même, s'écria: + +«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.» + +Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta +le cabinet. + +Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le +domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de +curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa +l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son +domestique: + +«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.» + +Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant +s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en +silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il +prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans +son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en +lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de +mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé? + +Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre +domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un +homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de +faire un espion! + +Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en +ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard +pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le +mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en +voiture et fit ses visites à ses malades. + +Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait +fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si +peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au +lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même, +le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra +chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent. + +Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le +questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du +résultat de sa mission. + +«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à...» + +Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme +pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait +refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier +blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait +au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis, +appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au +magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le +domestique fit la question accoutumée: + +«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?» + +Après un moment d'hésitation, le docteur dit: + +«Non, je vais dîner au cercle.» + +De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus +facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans +certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres, +au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et +vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow +sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à +se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle +était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse +Narona. + + +III + +Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances +recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux: +il va à son cercle et entre dans le fumoir. + +Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui: +ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine, +mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en +douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si +quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par +une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle +était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore +fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute +personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la +société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la +réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel +fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux +yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du +cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on +attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement +ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était +douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle +prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui +l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en +qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que +le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du +continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à +une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;-- +qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;-- +que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un +véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre +était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul +membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme +si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été +cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un +avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua +naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les +gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait +des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était +arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très +caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on +faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les +deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le +futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus +dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri +d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse +allait épouser. + +Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre +médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il +venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans. +C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il +n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans +les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles; +mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait +emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait +ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait +probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry +lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie, +envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse +et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la +personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils +y intercalaient à l'usage du docteur. + +_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry, +comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires +distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans, +docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine +prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons +parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie, +Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend +Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage. +Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non +mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir +Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury, +esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa +Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et +deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera +présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera +tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le +moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une +autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le +dictionnaire, une jeune demoiselle.» + +Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la +salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur +d'une plus longue persécution. + +«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais +goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite +fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été +en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou +imbécile.» + +C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant +intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que +la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la +confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord +Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était +de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de +quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves +possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent +chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de +Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était +d'accord, y compris l'avocat. + +Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux +exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines +femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres +du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient +justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût +très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine. + +Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la +conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son +apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du +docteur Wybrow lui dit tout bas: + +«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?» + +Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant +amèrement: + +«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi. +Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai +moi-même. Continuez, messieurs, continuez!» + +Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était +l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse. + +«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte +de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse +Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle +pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle +fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?» + +Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui +venait de parler: + +«Moi je le dis!» répliqua-t-il. + +La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat +resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait +choisi. + +«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le +revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses +besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant +presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et +dont chaque arpent est substitué». + +Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire +comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point. + +«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit +que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages +sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an. +Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent +avec lui. + +«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner +à la comtesse, s'il la laisse veuve. + +--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a +assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au +cas où il mourrait avant elle.» + +Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en +répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du +mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position. + +«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition +du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même? + +--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au +même, répondit Henry Westwick.» + +Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le +frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc, +et le médecin rentra chez lui. + +Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore +satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de +lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à +empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître +le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour, +durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le +mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques +nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au +cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable: +lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous +deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la +chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur +apprit de nouveau. + +Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec +lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et +leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle. +Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui +rappelait sa conduite ce jour-là! + +Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée +attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant +pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles +femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le +docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns +des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre +personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et +leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme, +qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la +comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron +Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée +elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord +Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant +rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie. +Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type +bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les +boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces +cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée +arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur. + +Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant +les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et +ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était +obligé de s'agenouiller. + +La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des +assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la +cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas +longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et +plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait +un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite +intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret +et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable +n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique. + +Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux +époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur +le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait +toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement +inattendu et important devait certainement arriver. + +Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se +dirigeant cette fois vers la porte. + +Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa +grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son +mari: + +«Un moment, je vous prie, je vois un ami,» + +Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le +docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands +yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile. + +«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui +dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari. + +Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady +Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient +déjà. + +À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle +qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que +par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée, +attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui +sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un +air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit +soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua +l'ami de sa soeur et s'en alla. + +Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de +l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord. + +«Quel coquin de mauvaise mine!» + +Ils passèrent à Montbarry. + +«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande? +Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils +savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood. + +--Eh bien, où ira-t-il? + +--En Écosse. + +--Aimera-t-elle ce pays-là? + +--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à +Londres et partiront à l'étranger. + +--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre: + +--Qui sait? + +--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de +la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À +sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?» + +Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en +avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du +baron Rivar et s'en alla. + +--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se +répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin? + + +IV + +Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le +petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui +lui avaient été écrites autrefois par Montbarry. + +Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle +au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes +les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses +yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait +beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint +clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle +comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine. +Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute +dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à +toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du +parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait +aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent +trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes. +Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et +tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser +les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait +s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille +nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry; +elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui +avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son +mépris pour son frère aîné. + +Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage. + +C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry +Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa +confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à +son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été +de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis, +chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait +jamais été embarrassante pour eux. + +Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre +femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une +certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la +vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au +berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour +l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry. + +«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous +donner la main et vous dire adieu.» + +Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir +son cousin. + +Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans +les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle +se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son +embarras. + +«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour +affaires ou pour votre plaisir?» + +Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui +flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui +formaient un léger amas autour du foyer. + +«Vous brûlez des lettres? + +--Oui. + +-Ses lettres? + +--Oui». + +Il lui prit doucement la main. + +«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment +où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je +vous verrai à mon retour.» + +Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir. + +«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi +aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère, +depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits. +J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler +son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon +inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la +dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce +qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une +mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse +d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!» + +Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta +le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et +regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait +désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires: +son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes +aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot: + +--Misérable! + +Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement, +lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous? + +--Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta +un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient +clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès +lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui +qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry. + +«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont +mariés aujourd'hui?» + +Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot: + +«Oui. + +--Êtes-vous allé à l'église?» + +Il écouta cette question avec un air de surprise indignée. + +«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au... + +Il s'arrêta là,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il +plus bas. + +--Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis +qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il +est.» + +Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui +demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui. + +«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même +dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa +cette femme». + +Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce +surprise. + +«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce +que votre frère me l'a préférée». + +Henry lui répondit brusquement: + +--Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au +monde. + +--Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La +seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une +personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort +malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un +peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous +injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle +n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que +nous avions échangée avec votre frère.» + +Henry leva la main avec impatience et l'arrêta. + +«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à +pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler +de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle +dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je +désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la +main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me +comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à +mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me +demandais s'il était possible que mes sentiments pour votre + frère, qui emplissaient entièrement mon coeur et qui avaient si +complètement absorbé mon être avaient pu disparaître comme s'ils +n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui +me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le +lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi +désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de +malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais +aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas. + +--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite, +répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre +opinion.» + +Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut +à la porte, annonçant une autre visite. + +«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite +Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.» +Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez +d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des +années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de +chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé +Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne +vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.» + +Henry se leva pour prendre congé. + +«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il, +mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait +l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je +pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire +maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me +feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il +quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il +vivement. + +Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista +par une douce étreinte. + +«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la +voix, les yeux fixés à terre. + +Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt +devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi +bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée +pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et +l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la +chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle +n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le +rival malheureux de l'aîné. + +«Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme, +avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand +vous reviendrez!» + +Laissée seule pendant quelques instants, Agnès fit le tour de la +chambre, cherchant à se calmer. Elle s'arrêta devant une petite +aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu à sa mère; +c'était son portrait quand elle était enfant. Comme nous serions +heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais! + +On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et +mélancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua +avec déférence en toussant d'une petite toux chronique. Agnès lui +tendit affectueusement la main. + +«Eh bien, Émilie, que puis-je pour vous?» + +La femme du courrier fit une réponse assez étrange: + +«J'ai peur de vous le dire, mademoiselle. + +--La faveur est-elle si difficile à obtenir? Asseyez-vous et +dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-être que la demande +viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari +se conduit-il avec vous?» + +Les yeux gris-clair d'Émilie devinrent plus clairs encore. Elle +secoua sa tête et dit avec un soupir de résignation: + +«Je n'ai pas à me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais +je crains bien qu'il ne m'aime guère; son intérieur ne lui plaît +pas: on dirait qu'il est déjà fatigué de la vie de ménage. Il +vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyageât +pendant quelque temps, à tous les points de vue, sans compter que +le besoin d'argent commence à se faire joliment sentir.» + +Elle porta son mouchoir à ses yeux et soupira encore avec plus de +résignation que jamais. + +«Je ne comprends pas bien, dit Agnès; je croyais que votre mari +avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie? + +--Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arrivé: +une de ces dames est tombée malade et les autres n'ont pas voulu +partir sans elle. Elles ont donné un mois de gage comme +compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver, +et la perte est sérieuse. + +--C'est bien fâcheux pour vous, Émilie; mais il faut espérer qu'il +y aura bientôt une autre occasion. + +--Ce n'est plus son tour, mademoiselle, à être proposé, quand les +prochaines demandes viendront au bureau de placement des +courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il +pouvait être particulièrement recommandé...» + +Elle s'arrêta et laissa la phrase inachevée parler pour elle. + +Agnès comprit sur-le-champ. + +«Vous voulez ma recommandation, répondit-elle; pourquoi ne pas le +dire de suite?» + +Émilie rougit. + +«Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, répondit-elle +toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un +engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrivée au +bureau ce matin. C'est le tour d'un autre à être placé, et le +secrétaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement +envoyer ses certificats aujourd'hui même, avec un simple mot de +vous, mademoiselle, cela pèserait dans la balance, comme l'on dit. +Une recommandation particulière, entre gens de condition, cela +fait tant d'effet.» Elle s'arrêta encore une fois, et soupira de +nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison +secrète d'être honteuse d'elle-même. + +Agnès commençait à se fatiguer du ton persistant de mystère avec +lequel son ancienne femme de chambre lui parlait. + +«Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle, +pourquoi ne pas m'en dire le nom?» + +La femme du courrier se mit à pleurer. + +«Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.» + +Agnès, irritée, lui parla sévèrement pour la première fois. + +«Vous êtes absurde, Émilie. Dites-moi le nom immédiatement ou n'en +parlons plus. Qu'est-ce que vous préférez?» + +Émilie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses +genoux, et lança le nom comme si elle avait fait partir un fusil +chargé: + +«Lord Montbarry!» + +Agnès se leva et la regarda. + +«Vous me surprenez, répondit-elle tranquillement, mais avec un +regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant. + +--Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est +impossible d'écrire à lord Montbarry. Je supposais que vous aviez +quelque délicatesse de sentiments. Je suis fâchée de voir que je +m'étais trompée.» + +Toute simple qu'elle était, Émilie n'en comprit pas moins fort +bien la réprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et +avec ses petites manières pleines de douceur: + +«Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise +que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de même,» dit-elle. + +Elle ouvrit la porte. Agnès la rappela. + +Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa +la nature juste et généreuse de son ancienne maîtresse. + +«Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela. +Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je +fasse?» + +Émilie fut assez sage pour répondre cette fois-ci sans réticence. + +«Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, à lord +Montbarry, en Écosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez +de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son +enfance, et que vous vous intéressez un peu à lui à cause d'elle. +Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous +m'avez fait comprendre que j'avais tort.» + +Avait-elle réellement tort? Les souvenirs du passé, aussi bien que +les chagrins du présent, plaidèrent puissamment auprès d'Agnès +pour la femme du courrier, «Ce n'est pas une bien grosse faveur +que vous me demandez là, dit-elle, se laissant aller à un +sentiment de bonté qui prévalait dans toutes les actions de sa +vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit +mentionné dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore +exactement ce qu'il désire écrire.» + +Émilie répéta sa demande et fit une proposition qui lui sembla +fort importante, comme à toutes les personnes qui n'ont pas +l'habitude de tenir une plume. + +«Supposons que vous écriviez vous-même, mademoiselle, pour voir ce +que cela donnera une fois sur le papier?» + +Quoique enfantine, l'idée fut mise à exécution par Agnès. + +«Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet +que nous décidions au moins ce que vous direz.» + +Elle écrivit donc une phrase la plus brève et la plus simple +qu'elle put trouver: + +«J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle +Agnès Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intérêt à ma +réussite en cette circonstance.» + +Réduite à cette seule phrase, il n'y avait sûrement rien dans la +mention de son nom qui pût signifier qu'Agnès eût donné une +autorisation quelconque ou même qu'elle en eût eu connaissance. +Elle hésita cependant encore un peu et tendit le papier à Émilie. + +«Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer, +dit-elle. À cette condition, je consens à ce que vous voulez.» + +Émilie n'était pas seulement reconnaissante, elle était réellement +touchée. Agnès congédia vivement la petite femme. + +«Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,» +dit-elle. + +Émilie disparut. + +«Le lien qui nous a jadis unis est-il complètement brisé? Suis-je +aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de +malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais +aimés?» + +Agnès regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle +s'était posé ces questions, et elle était presque honteuse en +songeant à la réponse qu'elle venait d'y faire. + +Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au +souvenir de Montbarry, et à quel propos? À propos du choix d'un +domestique. + +Deux jours après, elle reçut quelques lignes pleines de +reconnaissance d'Émilie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris +était engagé pour six mois en qualité de courrier de lord +Montbarry. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +V + +Après une semaine de voyage en Écosse, milord et milady revinrent +subitement à Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs écossais +n'avait point donné à milady le désir de faire plus ample +connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle +répondit laconiquement: + +«J'ai déjà vu la Suisse.» + +Pendant une semaine encore, les nouveaux mariés restèrent à +Londres, vivant en véritables reclus. Un jour, la vieille nourrice +qui revenait de faire une commission dont Agnès l'avait chargée +rentra dans un état d'excitation difficile à décrire. En passant +devant la porte d'un dentiste à la mode, elle avait rencontré lord +Montbarry qui en sortait. La bonne femme dépeignit cette rencontre +avec un malin plaisir, représentant lord Montbarry comme +affreusement malade. + +«Ses joues se creusent, ma chérie, sa barbe est grise. J'espère +que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!» + +Sachant que sa vieille et fidèle servante haïssait de tout son son +coeur l'homme qui l'avait abandonnée, Agnès fit la part d'une +grande exagération dans le récit qu'elle venait d'entendre, et +néanmoins sa première impression fut celle d'un véritable malaise. +Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue +lord Montbarry: il était même possible qu'elle se trouvât face à +face avec lui la première fois qu'elle sortirait. Elle resta deux +jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le +troisième jour, les nouvelles du monde, dans les journaux, +annoncèrent le départ pour Paris de lord Montbarry se rendant en +Italie. + +Mme Ferraris vint le même soir prévenir Agnès que son mari l'avait +quittée en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la +seule perspective d'aller à l'étranger l'avait rendu plus aimable. +Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre +de lady Montbarry, une silencieuse et revêche créature, avait-on +dit à Émilie. Le frère de madame, le baron Rivar, était déjà sur +le continent. Il avait été entendu qu'il retrouverait à Rome sa +soeur et son mari. Les semaines se succédaient tristement pour +Agnès. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant +ses amis, s'occupant à ses heures de loisir à lire ou à dessiner, +essayant de tout enfin pour détourner son esprit des tristes +souvenirs du passé. Mais elle avait trop aimé, avait été trop +profondément blessée pour que les remèdes moraux qu'elle employait +eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se +trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie, +trompées par l'apparente sérénité de ses manières, étaient +d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses +malheurs. Mais une vieille amie à elle, une amie de pension qui la +vit pendant un petit voyage à Londres, fut très vivement alarmée +par le changement qu'elle remarqua chez Agnès. Cette amie était +Mme Westwick, femme de ce frère cadet de lord Montbarry, que le +dictionnaire nobiliaire indiquait comme héritier présomptif du +titre. Il était en Amérique, surveillant les propriétés minières +qu'il y possédait. Mme Westwick insista pour emmener Agnès chez +elle en Irlande. + +«Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes +trois petites filles vous feront une société; la seule étrangère +que vous verrez est la gouvernante, et je réponds d'avance que +vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre +demain pour aller à la gare.» + +Agnès ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant +trois mois, elle vécut heureuse sous le toit de son amie. Les +petites filles en larmes s'accrochèrent à ses vêtements lors de +son départ, la plus jeune voulait absolument partir à Londres avec +Agnès. Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle dit à +Mme Westwick en se séparant: + +«Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.» + +Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au +sérieux et promirent à Agnès de la prévenir. + +Le jour même où Agnès Lockwood revint à Londres, le passé se +rappela à son souvenir. Elle qui tenait tant à l'oublier! Après +les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille +nourrice, qui était restée pour garder l'appartement, eut des +nouvelles importantes à donner de la femme du courrier. + +«La petite Mme Ferraris est venue, ma chérie, dans un état +affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitté +lord Montbarry sans prévenir et personne ne sait ce qu'il est +devenu.» + +Agnès la regarda avec étonnement: + +«Êtes-vous sûre de ce que vous dites?» + +La nourrice répandit qu'elle en était absolument sûre. + +«Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du +bureau des courriers dans Golden square, du secrétaire, +mademoiselle Agnès, du secrétaire lui-même!» + +À cette nouvelle affirmation, Agnès, surprise et inquiète, envoya +sur-le-champ--la soirée n'était pas encore très avancée--prévenir +Mme Ferraris qu'elle était de retour. + +Une heure après, la femme du courrier arriva, dans un état +d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en +tous points ce qu'avait dit la nourrice. + +Après avoir reçu avec assez de régularité des lettres de son mari, +datées de Paris, de Rome et de Venise, Émilie lui avait écrit deux +fois sans recevoir de réponse. + +Fort inquiète, elle était allée au bureau, à Golden square, +demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin +avait apporté au secrétaire une lettre d'un courrier qui était à +Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait +laissé sa femme en prendre une copie qu'elle apportait à lire à +Agnès. + +Celui qui écrivait disait qu'il était tout récemment arrivé à +Venise, et que sachant que son ami Ferraris était avec lord et +lady Montbarry, logé dans un vieux palais vénitien qu'on avait +loué à bail, il y était allé pour le voir. Après avoir sonné à une +porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il +était allé de l'autre côté donnant dans une étroite allée comme la +plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte, +comme si elle se fût attendue à ce qu'il vînt ensuite par là, une +femme pâle avec de magnifiques yeux noirs, qui n'était autre que +lady Montbarry. + +Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il +désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible. +Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans +donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à +laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui +lui étaient dus. + +Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs +reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui. + +Voici la réponse même de la dame: + +«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de +dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous +assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande +bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition +extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de +nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer +ce qui lui est dû.» + +Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la +date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le +courrier s'éloigna. + +Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le +moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il +n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait +quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry. +Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait +quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de +sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas +cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme +d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude; +personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On +avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage; +elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait +jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord +Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une +bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins +assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la +maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres +qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on, +n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron, +était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais, +occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de +chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise +odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa +Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à +Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de +talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas +vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par +son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier. +Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord +Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune +crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes +alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame +qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire +trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de +son mari. + +Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de +Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu. +C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris. + +«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre +femme; que me conseillez-vous de faire?» + +Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert +en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la +lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture +de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure. +Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit +était à Venise auprès du malade. + +«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si +vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que +trois, ce ne sera pas long.» + +Agnès, par bonté, se mit à lire les lettres. Elles n'étaient pas +des plus tendres. + +_Chère Émilie et_ _Votre affectionné _étaient, bien que +conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans +la première lettre, on ne parlait pas très favorablement de lord +Montbarry: + +«Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est +fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu +avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes +sur une note d'hôtel; et deux fois déjà il y a eu des mots +piquants entre les nouveaux mariés à cause de la facilité avec +laquelle madame a acheté toutes les jolies choses qui l'ont tentée +dans les magasins de Paris. + +» Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne +dépensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit très +ferme. Quant à moi, j'aime madame. Elle a les façons gracieuses et +aimables des étrangères, elle me parle comme si j'étais son égal.» + +La seconde lettre était datée de Rome: + +«Les caprices de milord, écrivait Ferraris, ne nous laissent pas +un instant de repos. Il devient d'une humeur intolérable. Je pense +qu'il est tourmenté par des souvenirs pénibles. Je le vois +constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas là. +Nous devions rester à Gênes, mais il nous l'a fait quitter à la +hâte, de même que Florence. + +» Ici, à Rome, milady insiste pour se reposer. Son frère est venu +nous retrouver. Il y a déjà eu une dispute, à ce que m'a dit la +femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait +emprunter de l'argent à monsieur Milord a refusé sur un ton qui a +offensé le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait +échanger une poignée de main.» + +La troisième et dernière lettre était de Venise: «Encore des +économies de milord! Au lieu de rester à l'hôtel, nous avons loué +un vieux palais humide, moisi et désert. Milady insiste pour avoir +les meilleures chambres partout où nous allons, mais le palais +coûte bien moins cher que l'hôtel, et nous l'avons pour deux mois. + +» Milord a essayé de l'avoir pour plus longtemps; il prétend que +la tranquillité de Venise lui fait du bien. Mais un spéculateur +étranger a acheté le palais et va le transformer en hôtel. Le +baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour +des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour +milady n'augmentent pas. Elle était bien plus aimable avant que le +baron nous eût rejoints. Milord paie très exactement, c'est un +point d'honneur chez lui. Il n'aime pas à se séparer de son +argent, mais il s'y décide, parce qu'il a donné sa parole. Je +reçois mon salaire régulièrement à la fin de chaque mois. Pas un +franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de +choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous +le baron essayant de m'emprunter de l'argent à moi! C'est un +joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de +milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me +convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui... eh bien! Qui +n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de +chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui +ne prend pas les choses tout à fait aussi bien que moi. La vie est +bien triste ici On ne va nulle part, pas une âme ne vient à la +maison; personne ne fait de visite à milord, pas même le consul; +son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et +généralement vers la tombée de la nuit. À la maison, il s'enferme +dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le +baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une +crise. Quand les soupçons de milord seront une fois éveillés, les +conséquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord +Montbarry homme à ne s'arrêter devant rien. Néanmoins, mes gains +sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place +comme la femme de chambre de milady.» + +Agnès, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait +pas une bonne conseillère pour la malheureuse femme qui implorait +ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les +peines qu'avait déjà supportées, par sa faute, l'homme qui l'avait +abandonnée. + +«La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle après avoir +prononcé quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il +faut consulter une personne de plus d'expérience que moi. Voulez-vous +que j'écrive à mon notaire, qui est en même temps mon ami et +mon homme d'affaires, de venir demain dès qu'il aura terminé ses +travaux?» + +Émilie accepta cette proposition avec reconnaissance; on prit +rendez-vous pour le lendemain. Agnès se chargea d'écrire la lettre +nécessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatiguée, blessée an +coeur, Agnès s'étendit sur le canapé pour se reposer et se +remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui +apporta une tasse de thé. Le bavardage de la bonne vieille, qui +roula sur elle-même et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence +d'Agnès, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore +tranquillement, quand on frappa un coup violent à la porte de la +maison. Des pas précipités montèrent l'escalier. La porte de la +chambre fut ouverte avec fracas; la femme du courrier entra comme +une folle. + +«Il est mort! Ils l'ont assassiné!» + +Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta à genoux auprès du +canapé, étendit une main qui serrait un papier et tomba à la +renverse. + +La nourrice fit signe à Agnès d'ouvrir la fenêtre, et s'occupa de +rappeler la malheureuse à la vie. + +«Qu'est-ce donc que cela? s'écria-t-elle tout à coup. Elle tient +une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.» + +L'enveloppe ouverte était adressée à Mme Ferraris. L'écriture +était évidemment contrefaite. Le cachet de la poste était celui de +Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier à lettre et +un billet plié en plusieurs doubles. + +La lettre avait une ligne d'une écriture contrefaite également: + +_Pour vous consoler de la perte de votre mari,_ + +Agnès ouvrit ensuite un morceau de papier qui y était joint. + +C'était un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres +sterling. + + +VI + +Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint +au rendez-vous dans la soirée. + +Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était +suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par +Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à +la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres +ayant trait à cette affaire. + +M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa +femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris, +racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry, +puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don +extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de +Ferraris. + +M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience +dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de +l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit +original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste +expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer. +Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller +qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles? + +La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de +ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui, +était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies +ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire. + +«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!» + +C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme +si elle n'eût pas été là. + +«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès. + +M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec +l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un +air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se +décida à parler. + +«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit +mort?» + +Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne +rendait nullement sa pensée. + +«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son +mouchoir. + +--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy. + +Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les +lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il +découvert...» et elle s'arrêta. + +«Qu'a-t-il découvert?» + +Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une +femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point +de la faire s'expliquer enfin clairement. + +«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec +un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette +misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de +l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa +place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il +serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué +pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.» + +Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure +qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire. + +Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse +approbation. + +«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous +bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de +maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat, +vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne +dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette +lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont +assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la +poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois +que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans +cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse, +qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en +gardant l'anonyme?» + +Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença +à ressentir une sorte de haine pour M. Troy. + +«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense +pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.» + +Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu +sa chaise de celle de son ami. + +«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble +plausible? + +--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy. + +--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria +Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher +l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy. + +Le notaire se renversa dans sa chaise. + +«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc. +Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur +ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de +votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi +en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de +chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord +Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le +premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des +raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry +de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à +charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer +devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En +admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée +à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y +vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il +y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés; +sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la +fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je +viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui +attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue +ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse +n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois +qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a +été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est +le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à +sa femme.» + +Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son +teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement. + +«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de +parler ainsi de mon mari! + +--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit +M. Troy.» + +Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit +la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce +qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en +appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait, +la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre +avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y +avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon. + +«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un +instant en bas.» + +Agnès quitta immédiatement la chambre. + +Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son +coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier. + +«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir +aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour +votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en +respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa +défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une +aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il +est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne +connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est +une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être +excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de +commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à +l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre +faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder +du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher +d'espérer qu'on retrouve votre mari.» + +La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit +borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de +comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première +impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce +qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils +ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire +ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.» + +M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise, +mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre. + +Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit. + +M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à +voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était +complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son +visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda +M. Troy et salua gravement. + +«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles +qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans +sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la +remplacer auprès de vous.» + +Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit +gracieusement la main: + +«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur +que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.» + +Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle +pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood. + +«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux +les laisser ensemble.» + +Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy: + +«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry +Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry. + +----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy. + +--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il, +en tendant un papier à M. Troy.» + +Le télégramme était ainsi conçu: + +«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel, +Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry +est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous +détails nécessaires par poste.» + +«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire. + +--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris, +répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de +la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant +que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon +frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il +télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se +dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on +adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de +lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que +lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et +qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à +mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La +troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce +que je sais jusqu'à présent.» + +M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé +par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa +physionomie, + +«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me +dire M. Westwick? + +--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur. + +--Avez-vous quelques questions à faire? + +--Non, monsieur. + +--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours +de votre mari? + +-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le +croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre. + +--Sûre, après ce que vous avez entendu? + +--Oui, monsieur. + +--Pouvez-vous me dire pourquoi? + +--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir +l'expliquer. + +--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein +de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne +dame!...» + +Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de +M. Westwick. + +La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en +conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à +Mme Ferraris. + +«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il +fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.» + +Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la +porte. + +«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y +a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? + +--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre +chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si +je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part +à ses chagrins.» + +Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence, +s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de +la disparition de son mari. + +Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide. +Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant +il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de +voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce. +Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la +table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son +dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était +sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle +elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces +objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec +une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah! +qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de +l'autre! + +«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son +chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort +aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!» + +Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il +fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme +fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment. + +«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien +inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au +cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va +faire la Compagnie?» + +Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la +vie contractée par son frère. + +Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée +par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la +mort la moins sujette à discussion. + +«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton +irrité. + +--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent? +Moi aussi! Moi aussi!» + + +VII + +Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reçurent de +l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort +de lord Montbarry. La somme assurée à chaque bureau était de 5, +000 livres sterling, sur lesquelles une année de prime seulement +avait été payée. En pareille occurrence, les directeurs jugèrent +utile d'étudier un peu l'affaire. + +Les médecins attitrés des deux compagnies qui avaient recommandé +l'assurance de lord Montbarry furent appelés en conseil pour +expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle +éveilla la curiosité des personnes s'occupant d'assurances sur la +vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux, +agissant de concert, décidèrent qu'ils nommeraient une commission +d'enquête à Venise «pour recueillir de plus amples informations». + +M. Troy apprit aussitôt ce qui se passait. Il écrivit sur-le-champ +à Agnès pour l'en informer, ajoutant un bon conseil à son avis. + +«Vous êtes intimement liée, je le sais, lui disait-il, avec lady +Barville, soeur aînée de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari +est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y +avoir dans le rapport de la commission d'enquête quelque chose qui +ait trait à la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir, +cela va de soi, un pareil document à des personnes ordinaires; +mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera +sûrement en sa faveur exception aux règles habituelles. Sir +Théodore Barville n'a qu'à en manifester le désir, et les avocats, +même s'ils ne permettent pas à sa femme de prendre connaissance du +rapport, répondront du moins à toutes les questions qu'elle leur +posera à ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon idée le +plus tôt possible.» + +La réponse arriva par retour du courrier. Agnès refusait de suivre +le conseil de M. Troy. + +«Mon intervention, tout innocente qu'elle a été, écrivait-elle, a +déjà eu de si déplorables résultats, que je ne veux pas me mêler +davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti à +laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord +Montbarry ne l'aurait pas engagé, et sa femme n'aurait pas eu à +supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre +aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit +entre mes mains, je ne voudrais même pas y jeter les yeux; j'en +sais déjà trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si +Mme Ferraris s'adresse à lady Barville par votre intermédiaire, +ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas, +il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que +mon nom ne sera pas prononcé. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy! +Je suis très malheureuse et peut-être très déraisonnable, mais je +ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.» + +Battu sur ce point, le notaire conseilla de tâcher de découvrir +l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry. + +Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre +elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de +l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris +reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres. +Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on +parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux +pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang +de son mari!» + +Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le +mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre +moment. + +C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission +d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux +le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le +10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les +avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à +Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on, +devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas +l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne +fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour +un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines +découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les +étudier sur place. + +M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces +nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur +le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes +visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie +et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de +l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de +la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus. + +«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la +bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent +dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous +demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie +d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant) +d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux +que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry. +Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est +possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me +réjouir avec vous du retour de votre mari.» + +On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus +grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la +commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de +Venise ce jour même. + + +VIII + +Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour +entendre la lecture du rapport. En voici le texte: + +_Personnel et confidentiel._ + +«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes +arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous +présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa +dernière maladie. + +» Nous fûmes reçus avec toute la courtoisie possible, par le frère +de lady Montbarry, M. le baron Rivar. + +»--Ma soeur seule a prodigué ses soins à son mari pendant tout le +cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accablée de fatigue et +de douleur... sans quoi elle eût été ici pour vous recevoir. Que +désirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous à la place +de milady? + +» Suivant nos instructions, nous répondîmes que_ _la mort et +l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger nous obligeait à +prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les +circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient +être recueillies que de vive voix. Nous expliquâmes que la loi +accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le +paiement de la prime et nous exprimâmes notre désir de conduire +l'enquête avec la plus respectueuse considération pour les +sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres +membres de la famille habitant la maison. + +» Le baron répondit: + +»--Je suis le seul membre de la famille résidant ici, mais je +suis à votre entière disposition et vous pouvez vous regarder dans +le palais comme chez vous. + +» Du commencement à la fin, nous avons trouvé ce monsieur d'une +franchise parfaite, et il nous a offert très gracieusement de nous +aider en tout. + +» À l'exception de la chambre de milady, nous avons visité chacune +des pièces du palais le jour même. C'est un édifice immense, non +entièrement meublé. Le premier étage et une partie du second +contiennent les pièces qui avaient été occupées par lord Montbarry +et les gens de sa maison. Nous avons vu, à une extrémité du +palais, la chambre à coucher dans laquelle «Sa Seigneurie» est +morte, et nous avons également examiné la petite chambre y +attenant, dont le défunt s'est servi comme d'un cabinet de +travail. À côté se trouve une grande salle dont il laissait +habituellement les portes fermées à clef, et où il allait, comme +on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une +parfaite tranquillité et une solitude absolue. De l'autre côté de +cette grande salle se trouvent la chambre à coucher occupée par la +veuve, et un boudoir-cabinet de toilette où dormait la femme de +chambre avant son départ pour l'Angleterre. Outre ces pièces, il y +a encore les salles à manger et les salles de réception, ouvrant +sur une antichambre qui donne accès au grand escalier du palais. + +» Au deuxième étage, les chambres sont: le cabinet d'études, la +chambre à coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre +pièce, qui a servi de logement au courrier Ferraris. + +» Les salles du troisième étage et du rez-de-chaussée étaient, +lorsqu'on nous les a montrées, absolument vides et entièrement +délabrées. Nous demandâmes s'il y avait quelque autre chose à +visiter au-dessous. On nous répondit sur-le-champ qu'il restait +les caves que nous étions libres de parcourir. + +» Nous y descendîmes afin de ne laisser aucun endroit inexploré: +les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a +plusieurs siècles. L'air et la lumière ne pénètrent qu'à peine +dans ces sombres lieux, par deux espèces de puits étroits et +profonds qui communiquent avec une cour située derrière le palais; +leurs orifices élevés fort au-dessus du sol sont obstrués par +d'épaisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans +les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous +trouvâmes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous fîmes la +remarque qu'il serait désagréable que la trappe, en retombant, +vint à nous couper la retraite. Le baron sourit à cette idée. + +»--Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon. +J'avais grand intérêt à y veiller moi-même, lorsque nous sommes +venus nous installer ici. La chimie expérimentale est mon étude +favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes à Venise, est +ici. + +» Cette dernière phrase nous expliqua une odeur bizarre répandue +dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment où nous y +entrâmes. Cette odeur était pour ainsi dire d'une double essence, +elle semblait tout d'abord légèrement aromatique, mais ensuite on +s'apercevait d'une senteur âcre qui saisissait à la gorge. Les +fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles +bizarres que nous vîmes parlaient par eux-mêmes ainsi que les +paquets de produits chimiques qui portaient très lisiblement sur +l'étiquette le nom et l'adresse des fournisseurs. + +»--Ce n'est pas un endroit agréable pour travailler, nous dit le +baron, mais ma soeur est très peureuse, elle a horreur des odeurs +de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relégué +dans ces régions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune +façon de mes expériences. + +_» _Il étendit les mains sur lesquelles nous avions déjà +remarqué des gants. + +»--Il arrive quelquefois des accidents, quelque précaution qu'on +puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brûlé +les mains en essayant un nouveau mélange, mais elles commencent à +se guérir maintenant. + +» Si nous insistons sur tous ces détails, qui semblent n'avoir +aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais +n'a été entravée en aucune façon. Nous avons même été admis dans +la chambre particulière de lady Montbarry, pendant qu'elle était +sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons été +spécialement chargés d'examiner avec soin la résidence du lord, +parce que l'extrême isolement de sa vie a Venise, et l'étonnant +départ des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-être +avoir un certain rapport avec son décès inattendu. Nous n'avons +rien trouvé qui justifiât l'ombre d'un soupçon. + +» Quant à la vie retirée que menait lord Montbarry, nous en avons +parlé avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille, +les deux seules personnes qui aient été en rapport avec lui. Il se +présenta lui-même une fois à la maison de banque pour se faire +remettre de l'argent sur une lettre de crédit, et refusa +d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer +quelques heures à sa résidence particulière, invoquant son état de +santé. Lord Montbarry écrivit la même chose au consul, en lui +envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement +la visite qui lui avait été faite au palais. Nous avons eu la +lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en +donner la copie suivante: + +«Les années que j'ai passées dans les Indes ont fortement ébranlé +ma constitution; j'ai cessé d'aller dans le monde, ma seule +occupation maintenant est l'étude de la littérature orientale, le +climat de l'Italie est meilleur pour ma santé que celui de +l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitté mon pays, je +vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade +qui ne trouve de soulagement que dans l'étude. Ma vie d'homme du +monde est terminée maintenant.» + +» La réclusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliquée +par ces quelques lignes; nous n'avons néanmoins épargné ni nos +peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien +trouvé qui puisse faire naître le plus léger soupçon. + +» Quant au départ de la femme de chambre, nous avons vu le reçu de +ses gages, dans lequel elle déclare expressément qu'elle quitte le +service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent +et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est passé là n'a +rien d'étrange et arrive fort souvent quand on emmène des +domestiques anglais à l'étranger. + +» Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherché à remplacer +sa femme de chambre, à cause de l'extrême antipathie qu'avait son +mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son état de +santé s'était aggravé. + +» La disparition du courrier Ferraris est évidemment un fait +extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent +l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amené le moindre +éclaircissement à ce mystère, mais nous n'avons rien trouvé non +plus qui puisse faire rattacher ce fait de près ou de loin à la +cause spéciale de notre enquête. Nous avons été jusqu'à examiner +la malle que Ferraris a laissée. Elle ne contient que des effets +et du linge. La malle est entre les mains de la police. + +» Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier à la +vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le +baron. Elle a été prise sur la recommandation du propriétaire du +restaurant qui fournit le repas à la famille. Sa réputation est +excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un +témoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience +et tout le soin possibles à la questionner: elle s'est montrée +pleine de bonne volonté, mais nous n'en avons rien tiré qui vaille +la peine d'être reproduit dans le présent rapport. + +» Le second jour de notre arrivée, nous eûmes l'honneur d'une +entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air complètement +abattue, très souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que +nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprès +d'elle, expliqua la cause de notre séjour à Venise, et fit de son +mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une +formalité. Après cette explication, le baron se retira. + +» Les questions que nous adressâmes à lady Montbarry avaient +surtout rapport, bien entendu, à la maladie du lord. Elle nous +répondit par saccades, d'une manière très nerveuse, mais, en +apparence du moins, sans la moindre réserve. Voici le résultat de +notre conversation avec elle: + +» La santé de lord Montbarry n'était plus la même depuis quelque +temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre +dernier, il se plaignit d'avoir attrapé froid, la nuit fut +mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller +chercher un médecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait +parfaitement se soigner lui-même pour un rhume. À sa demande, on +lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme +de chambre de lady Montbarry était déjà partie à cette époque, le +courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui +qui alla acheter des citrons. + +Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le +résultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de +sommeil. Dans la journée, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris +le sonna. Il ne_ _répondit pas à cet appel. Le baron Rivar le +chercha en vain dans le palais et dans la ville. À partir de ce +moment on n'a pu découvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa +le 14 novembre. + +» Dans la nuit du 14, les symptômes de fièvre qui s'étaient déjà +manifestés reprirent avec plus de force: on attribua cette +recrudescence de la maladie à l'ennui et à l'inquiétude causée par +la disparition mystérieuse de Ferraris. Il avait été impossible de +la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier, +insistant pour que l'homme remplaçât à son chevet lady Montbarry +ou le baron. + +» Le 15, le jour où la vieille femme vint pour la première fois +faire le ménage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et +d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-là et le +lendemain 16, lady Montbarry et le baron tâchèrent de le décider à +voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau. + +»--Je ne veux pas voir de visages étrangers; mon rhume suivra son +cours, les médecins n'y peuvent rien. + +» Telle fut sa réponse. + +» Le 17, il allait bien plus mal; aussi envoya-t-on chercher un +médecin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation +du consul, alla prévenir la docteur Bruno, bien connu à Venise +pour un homme de talent; il avait habité l'Angleterre, dont il +connaît les moeurs et les habitudes. + +» Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady +Montbarry nous a révélé sur la maladie de son époux. + +» Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien +voulu nous communiquer le médecin: + +«Mon agenda m'apprend que je fus appelé pour la première fois +auprès du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait +d'une violente bronchite. On avait déjà perdu un temps précieux à +cause de son refus de faire appeler un médecin. Il me fit l'effet +d'être d'une constitution délicate. Il avait une désorganisation +du système nerveux: il était à la fois timide et taquin. Quand je +lui parlais en anglais, il répondait en italien; quand je lui +parlais en italien, il répondait en anglais. Ces détails n'ont +aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait déjà fait de +tels progrès, qu'il pouvait à peine prononcer quelques mots à voix +basse. + +» Sur-le-champ, je prescrivis les remèdes nécessaires. Des copies +de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le +présent rapport et parlent d'elles-mêmes. + +» Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade. +Il suivit de point en point mes remèdes qui produisirent un +excellent effet. En toute assurance, je pus dire à lady Montbarry +que tout danger était conjuré. Mais c'est en vain que j'essayai de +lui faire accepter les services d'une garde-malade expérimentée. +Milady ne voulut permettre à personne de soigner son mari. Nuit et +jour elle était à son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques +courts moments de repos, son frère veillait le malade à sa place. +Je dois dire que j'ai trouvé ce frère de très bonne compagnie dans +les rares intervalles où nous avons pu causer ensemble. Il +s'occupait de chimie, tripotait quelques expériences dans les +sous-sols du palais bâti sur pilotis et voulait me faire assister +à ses expériences; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en +étudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort +gaiement. + +» Mais je m'éloigne de mon sujet. Revenons à notre malade. + +» Jusqu'au 20, les choses allèrent assez bien. Je n'étais +nullement préparé au triste événement qui s'annonça le 21 au matin +quand je fis ma visite à lord Montbarry. Son état s'était aggravé +et sérieusement. En l'examinant, je découvris des symptômes de +pneumonie,--ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de +la substance des poumons. Il respirait avec difficulté et les +quintes de toux ne parvenaient à le soulager qu'en partie. Je +m'inquiétai de ce qui avait pu se passer. Je fis à cet égard une +véritable enquête qui n'eut d'autre résultat que de _me +_convaincre que mes ordonnances avaient été suivies avec autant de +soin que par le passé, et qu'il n'avait été exposé à aucun +changement de température. Ce fut à mon grand regret qu'il me +fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus, +lorsqu'elle me parla de faire appeler un second médecin en +consultation, lui avouer que ce n'était réellement pas la peine. +Milady me pria de ne rien épargner et de demander l'avis du plus +célèbre médecin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas à aller +bien loin. Le premier des médecins italiens est Torello, de +Padoue. J'envoyai un exprès pour le demander. Il arriva dans la +soirée du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la +pneumonie; Il ajouta que la vie de notre malade était en danger. +Je lui dis quel avait été mon traitement, et il l'approuva sans +réserve. Il fit de précieuses recommandations et, à la prière de +lady Montbarry, consentit à différer son retour à Padoue jusqu'au +lendemain matin. + +» Nous vîmes tous deux le malade à plusieurs reprises dans la +nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgré tous nos +soins. Le matin, le docteur Torello prit congé de nous. + +»--Cet homme est perdu, rien n'y fera; on devrait le prévenir, me +dit-il. + +» Dans la journée, je prévins le lord aussi doucement que je pus, +que sa dernière heure était arrivée. On m'assure qu'il y a de +sérieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous +à ce sujet. Le voici donc: + +» Lord Montbarry reçut la nouvelle de sa mort prochaine avec +résignation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de +m'approcher et murmura faiblement ces mots à mon oreille:»--Puis-je +avoir confiance en vous?» Je lui répondis: + +» Vous pouvez avoir pleine et entière confiance en moi. + +» Il attendit un peu, respirant à peine, et reprit à voix basse: + +»--Cherchez sous mon oreiller. + +» Je trouvai une lettre cachetée et affranchie, prête à être mise +à la poste. C'est à peine si je l'entendis prononcer les paroles +suivantes: + +»--Mettez-la vous-même à la poste. + +» Je répondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai +l'adresse: elle était pour une dame de Londres. Je ne me souviens +pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom; c'était un +nom italien: Mme Ferraris. + +» Cette nuit-là «Sa Seigneurie» mourut; la congestion pulmonaire +commença. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain +matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis +que j'avais mis sa lettre à la poste. Ce fut le dernier signe de +connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il était pour ainsi +dire tombé en léthargie. Il languit dans un état d'insensibilité +complète, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels, +jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance. + +» Quant à une cause de sa mort, étrangère à celles que je viens +d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de +vouloir la découvrir. Une bronchite se terminant par une +pneumonie, c'est tout; il n'y a pas autre chose; telle fut la +maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font +quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-même, qui +vient à l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demandé, de +satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assuré la +vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont été sans +nul doute fondées par ce saint si célèbre par son incrédulité dont +parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe, +saint-Thomas!» + +» Ici se termine la déposition du docteur Bruno. + +» Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites à +lady Montbarry: il nous reste à ajouter qu'elle n'a pu nous donner +aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise à +la poste, à la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il +écrite? Que contenait-elle? Pourquoi la cachait-il à sa femme et à +son beau-frère? Pourquoi pouvait-il écrire à la femme du courrier? +Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous +répondre. La chose mérite d'être éclaircie comme tout mystère +encore inexpliqué. Quant à nous, cette lettre sous l'oreiller du +lord nous semble en tous points inexplicable; mais une question: +Mme Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse à +Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square. + +» Arrivé à la fin du présent rapport, nous devons attirer votre +attention sur sa conclusion, qui est justifiée par le résultat de +nos recherches. + +» La question que se posent les directeurs et nous-mêmes est +celle-ci: L'enquête a-t-elle révélé quelque circonstance +extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry? + +» L'enquête a sans nul doute révélé des circonstances +extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence +absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry, +la lettre mystérieuse que le lord a demandé au docteur de mettre à +la poste. Mais, où y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de +ces circonstances se rapporte directement ou indirectement à la +seule chose qui nous intéresse, la mort de lord Montbarry? + +» En l'absence de toute preuve et devant le témoignage de deux +éminents médecins, il est impossible de prétendre que la fin du +lord ne soit pas naturelle; nous sommes donc obligés de conclure +qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la +somme pour laquelle lord Montbarry était assuré. + +» Le présent rapport partira par la poste de demain 10 décembre. +On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions,--si +on le juge nécessaire,--en réponse à notre dépêche de ce soir +annonçant la conclusion de l'enquête.» + + +X + +«Voyons, ma chère dame, quoi que vous ayez à me dire, hâtez-vous. +Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de +mes affaires et je n'ai pas à m'occuper que des vôtres.» + +C'est en ces termes que M. Troy s'adressait, avec sa bonhomie +habituelle, à la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'oeil +sur sa montre, qu'il posa devant lui; ensuite il s'accouda pour +écouter ce que sa cliente pouvait avoir à lui dire. + +«C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet +de banque de mille livres, commença Mme Ferraris, j'ai découvert +qui me l'a envoyée.» + +M. Troy fit un mouvement. + +«Voici du nouveau! Et qui vous a envoyé la lettre? + +--Lord Montbarry, monsieur.» + +Il n'était pas facile de causer de la surprise à M. Troy, mais les +paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupéfait. Pendant un +instant il la regarda tout étonné sans dire un mot. + +«Pas possible! reprit-il dès qu'il fut revenu de son premier +étonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas être! + +--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air +affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me +voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont été fort étonnés +surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui +l'a envoyé. À la demande de milord, son médecin l'a mise à la +poste à Venise. Allez vous-même chez ces messieurs si vous ne +voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si +je savais pourquoi lord Montbarry m'écrivait et m'envoyait de +l'argent. Je leur ai donné mon opinion immédiatement. J'ai dit que +c'était un effet de sa bonté habituelle. + +--De sa bonté habituelle! répéta M. Troy tout à fait étonné. + +--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les +autres membres de sa famille, quand j'étais à l'école, dans ses +terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protégé mon pauvre +cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule +chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il était, a été +d'assurer ma vie après le décès de mon mari. + +--Jolie explication! s'écria M. Troy. Qu'en ont pensé vos +visiteurs du bureau d'assurances? + +--Ils m'ont demandé si j'avais quelque preuve de la mort de mon +mari. + +--Et qu'avez-vous dit? + +--J'ai répondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une +opinion positive à vous donner. + +--El ils se sont déclarés satisfaits, bien entendu? + +--Ils ne l'ont pas dit précisément, monsieur. Mais ils se sont +regardés et m'ont souhaité le bonjour. + +--Eh bien, madame Ferraris, à moins que vous n'ayez encore quelque +autre nouvelle extraordinaire à m'apprendre, j'espère bien que je +vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du +renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais +en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus. + +--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre +chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignité, je puis +vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet +de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les +nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est +descendue à Londres, à l'hôtel Newsbury. Je me propose d'aller la +voir. + +--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la +voir?» + +Mme Ferraris répondit avec un air de mystère: + +«Je veux la faire tomber dans un piège! Je ne lui ferai pas +annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici +les premiers mots que je prononcerai: «Je viens, milady, vous +accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.» Ah! +Vous pouvez être étonné, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce +pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde réclame, je la +découvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de +couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui +arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est +celle-ci: la loi me le permet-elle? + +--La loi ne vous le défend pas, répondit gravement M. Troy; mais +que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre +question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous réellement assez de +courage pour mener à bonne fin une aussi difficile entreprise? +Miss Lockwood m'a dit que vous étiez très timide et assez +nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-même, miss +Lockwood ne s'est pas trompée. + +--Si vous aviez vécu à la campagne, monsieur, au lieu de vivre à +Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le +chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au +contraire. Mais quand je serai en présence de cette misérable, et +que je penserai à mon pauvre mari assassiné, celle de nous deux +qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et +vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le +bonjour.» + +Après cette déclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta +son manteau et sortit. + +Un sourire se dessina sur les lèvres de M. Troy, non pas railleur, +mais plein d'une sorte de compassion. + +«Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moitié de ce que l'on +dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son piège vont +avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.» + +Et malgré toute son expérience, M. Troy ne put découvrir comment +cela finirait. + +Cependant Mme Ferraris mettait son idée à exécution. Elle allait +tout droit à l'hôtel Newsbury. + +Lady Montbarry était chez elle, et seule. Mais on hésita à la +déranger quand la visiteuse eut refusé de donner son nom. La +nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le +vestibule de l'hôtel pendant la discussion. C'était une Française, +on l'appela: elle trancha aussitôt la question avec un air déluré +qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, à son avis du +moins: + +«Madame semble très bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons +pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver. +En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir, +madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour +me suivre.» + +Malgré la résolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris +battait à tout rompre, quand la femme de chambre qui la précédait +la fit entrer dans l'antichambre et frappa à une des portes qui +s'y ouvraient. Mais il est à remarquer que les personnes du +tempérament le plus timide et le plus nerveux sont, en général, +mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et +d'accomplir des actes de courage touchant presque à la témérité. + +Une voix grave partant de la chambre cria: + +«Entrez!» + +La domestique ouvrit la porte et annonça: + +«Une dame qui demande à vous parler pour affaires, milady.» + +Puis elle se retira immédiatement. Au même instant, la timide +petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle +passa le pas de la porte, les mains crispées, les lèvres sèches, +la tête brûlante, et se trouva en présence de la veuve de lord +Montbarry; toutes deux étaient parfaitement calmes en apparence. + +Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine +dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était +assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même +tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour +mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de +consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le +remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le +contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un +brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de +son bonnet de veuve, existait encore. + +Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda +tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine +curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle +tenait à la main pour garantir son visage du feu. + +«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?» + +Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait +déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à +dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent +sur ses lèvres. + +Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une +fois l'étrangère toujours muette. + +«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle. + +Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement +son regard sur son écran et fit une dernière question: + +«Est-ce de l'argent que vous voulez? + +--De l'argent!» + +Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle +retrouva sa voix. + +«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle. + +Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles +qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de +Mme Ferraris. + +«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la +veuve de Ferraris.» + +Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se +reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler +ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la +moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre +signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau +l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne +lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait +entièrement échoué. + +Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce +sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à +la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son +écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre. + +«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle. + +Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre +terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit +machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva +un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur, +pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa +position primitive. + +«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est +pas ivre, elle est peut-être folle.» + +Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette +insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt: + +«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous! + +--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente? +J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal +appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement +dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne +saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de +vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit +air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous +êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière +fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous +où il est?» + +L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du +canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien. + +«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous +êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood +recommanda mon mari comme courrier au lord!...» + +Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry +sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les +épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle. + +«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!» + +Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de +désespoir sauvage. + +«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le +courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.» + +Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où +elle allait sortir de la chambre. + +«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous +criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous +étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur. +Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds +l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le +nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments; +je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle? +Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir +ensuite.» + +Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça +du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée +comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et +finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte +avec mépris. Puis changeant d'idée: + +«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé, +elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller +immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus +loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez +vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie +pas.» + +Elle sonna. La servante apparut, + +«Mon manteau, mon chapeau, et vite!» + +Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre +à coucher. + +«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!» + +La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la +glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa +vivacité féline. + +«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un +sourire ironique. Donnez-moi votre bras.» + +Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre. + +«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle +en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss +Lockwood et vous ne me reverrez jamais.» + +Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de +l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne: + +«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la +revoir!» + +La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La +voiture attendait. + +«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et +dites au cocher où il doit aller.» + +La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry +changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta +dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions, +s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté +dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence +glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle +se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture +et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à +bas de son siège. + +«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui +tendant le prix de sa course.» + +Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison. + +Elle entra; la porte se referma sur elle. + +«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher. + +Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses +idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie, +sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait +encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour +à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit +Mme Ferraris à la portière de la voiture: + +«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il. + +C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe +de joie. + +«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette +abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la! + +--Quelle femme?» demanda Henry. + +La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit +prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris +avec un regard plein d'étonnement et d'indignation. + +«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire. + +Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour. + + +XI + +«Lady Montbarry, mademoiselle.» + +Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit +tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée +fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver. +Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant +qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre. + +«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une +question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que +vous n'y peut répondre.» + +C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés +à terre, lady Montbarry commença l'entretien. + +Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle +pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie +triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle +savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à +l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en +face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte. +L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance +ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la +troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation +s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe +entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel +était maintenant toute timide et toute tremblante! + +Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne +s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait +en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle +posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout. + +«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle +faiblement. + +Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un +coupable devant un juge sans pitié. + +Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment +la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut. + +Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide +politesse, et passa en silence. + +À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui +revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se +redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui +brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire +plein de mépris. + +Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès. + +«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il +tranquillement. + +--Non. + +--Désirez-vous la voir? + +--Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur: + +«Entendez vous? demanda-t-il froidement. + +--J'entends, répondit-elle plus froidement encore. + +--Votre visite est, à tout le moins, hors de saison. + +--Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.» + +Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick +semblait l'enhardir. + +«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle +avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse +vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à +feu mon mari, avez-vous...» + +Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante +sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt: + +«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à +nous en se servant de votre nom?» + +Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de +Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire +toute confuse. + +«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle, +et je prends intérêt...» + +Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un +geste de suppliante: + +«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la +femme! Répondez à ma question simplement. + +--Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce +ne sera pas long.» + +Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait +rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse. + +«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû +prononcer mon nom.» + +En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de +la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son +comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès. + +«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se +servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous +demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non! + +--Oui.» + +Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie +qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on +aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était +debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si +complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à +peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration. + +Henry prit la parole un peu brutalement. + +«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant, +n'est-ce pas?» + +Elle se retourna vers lui. + +«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur +elle-même, elle allait quitter la chambre. + +Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta. + +«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous +demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en +parler aussi.» + +Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir +et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son +émotion, et recula d'un pas. + +«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement. + +Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à +continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur. + +Agnès reprit: + +«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous +eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous +en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa +femme!» + +Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et +reprirent leur sourire triste et cruel. + +«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a +disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le +temps en sera venu,» + +Agnès tressaillit. + +«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je? +Est-ce que quelqu'un me le dira? + +--Quelqu'un vous le dira.» + +Henry ne put garder le silence plus longtemps. + +«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une +politesse ironique. + +Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris: + +«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis +être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu +Ferraris si...» + +Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès. + +«Si quoi? demanda Henry. + +--Si miss Lockwood m'y force.» + +Agnès écouta, tout étonnée. + +«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je? +Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre? + +--Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient +y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire +que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur +de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire +une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes +une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le +jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un. +Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la +peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez +paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et +impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.» + +La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette +sortie si inattendue qu'une seule signification. + +«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal +que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes +pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors +qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus +complètement encore.» + +Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi. + +«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle; +elle n'en vaut pas la peine.» + +Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les +paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute +l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son +visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand +elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la +résignation, mais la résignation sans espoir. + +«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe +votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous +pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera +demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le +pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant +que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la +première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la +première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais. +C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais +aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez +éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur +Ferraris. + +--Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il +de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au +service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez +maintenant? + +--Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En +attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi +simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole, +le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce +jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment +pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh! +Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une +personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre +l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais +votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire +au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend +viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou +là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour +la dernière fois.» + +Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout +genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid +avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute +pôle vers Henri. + +«La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile, +répliqua-t-il avec dédain. + +Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous +débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la +vérité. Laissez-la partir!» + +Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry +que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci. + +«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu, +dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui +direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes, +aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari, +nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas +M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous +disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.» + +Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on +la retint encore. + + +XII + +«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle? + +--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse, +superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle. +Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner +le plaisir de vous faire peur. + +--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais +cela est.» + +Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté +d'elle. + +«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui +m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme +aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste +et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je +n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout +après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me +dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille, +ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement +vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès, +ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre +intérêt.» + +Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la +retirer et finit par céder. + +«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le +droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma +vie?» + +Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle +rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague. + +«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il. + +Elle répondit presque à voix basse: + +«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai +passés», murmura-t-elle. + +Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois +de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses +lèvres. + +«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus +heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument +que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir +de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première +fois?» + +Elle soupira. + +«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas +davantage!» + +La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle +ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il +aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et +l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit +comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et +fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne +dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère, +sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser +davantage en ce moment. + +«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se +levant. + +--Oui, je vous pardonne. + +--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès? + +--Oh, non! + +--Voulez-vous que je vous quitte?» + +Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table +à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry +était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se +tournant vers Henry avec un sourire plein de charme: + +«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose +à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus +simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous +venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est +pas une vie bien heureuse, j'en conviens.» + +Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur +le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait. + +«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle. +Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre +frère Stephen et sa femme y consentent.» + +Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre +qu'elle tendit à Henry. + +Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait +d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle +venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant +il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle +sourit. + +«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture, +mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.» + +Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière +et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre: + +«Chère tante Agnès, + +Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a +été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour +boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions +besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez, +s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre +gouvernante. + +» Votre aimante Lucy qui écrit cela. + +» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop +petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la +sécher.» + +«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait +avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais +avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient +pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est +vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai +offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin, +et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le +lui proposer de nouveau. + +--Sérieusement!» s'écria Henry. + +Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait +assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer +dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de +gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire, + +«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il. + +--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès. + +--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille +amie de sa femme. + +-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants. + +--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre +vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à +leur service comme gouvernante. + +--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père +m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime. +Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon +éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée +pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont +l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y +a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient +les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que +votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas +lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou +raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je +suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux +rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison +que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un +coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler +certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous +ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si +vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage +et de coeur pour me répondre oui.» + +Henry se soumit sans être convaincu. + +C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des +coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se +produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec +un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins +favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui +ferait sa cour. + +Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne +pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était +vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec +ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes +pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de +temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi +sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le +moment, il se tut sagement et changea de conversation: + +«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont +l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de +me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.» + +Agnès regarda la lettre de l'enfant. + +«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela? + +--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait +un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans +la maison? + +--Est-ce que ma nourrice a hérité? + +--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant +que je vais vous faire voir la lettre.» + +Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis +qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus +imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table, +lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of +Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui +rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry. + +«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et +lui montrant le titre. + +Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus. + +«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font +toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais +l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle +confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.» + +La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès. + +«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.» + +Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait +cette question. + +«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a +été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.» + +Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité +de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus +délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu +avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par +d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez +déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui +parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort. + +Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était +question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses +papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de +s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il +trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un +regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première. +Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut. +C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme +pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon. + +«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a +fait un legs de cent livres sterling. + +La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu +pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle +dit tranquillement: + +«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait? + +--Feu mon frère, lord Montbarry.» + +Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois +s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua: + +«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de +la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à +aller toucher l'argent chez lui.» + +Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la +plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la +nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait +de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de +l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse. + +«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses +vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour +s'en souvenir lui-même!» + +Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses +la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez +les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait +quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la +nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry. + +«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez +rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure. +Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!» + +Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait, +lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre. + +La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite +plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon +fit signe à Henry: + +«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle. +Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un +méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est +mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part +comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_ +_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon! + +--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry. + +--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je +l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle +était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui +dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et +me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse +tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus +jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis +trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je +l'aurai? + +--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par +an, vous savez? + +--Combien aurai-je? demanda la nourrice. + +--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous +aurez entre trois et quatre livres par an.» + +La nourrice secoua la tête. + +«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je +veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce +petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé, +bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me +ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours. +On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire, +vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds +publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant +ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour +cent. + +Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._ + +«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse +effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais +faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss +Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le +conseil que je vous donne.» + +La nourrice prit ses lunettes. + +_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des +raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour +cent et plus à leurs actionnaires. + +«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour +l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos +amis et tâchez qu'il réussisse.» + +La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et +eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord +Montbarry. + +Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais +après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était +entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de +coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu +courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait +adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec +joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un +mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si +réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être +gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait +la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis +d'Irlande ne désespéraient pas. + +«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry. + +Mais lui n'y croyait pas encore. + +«Partez-vous réellement? demanda-t-il. + +--Je pars la semaine prochaine. + +--Quand vous reverrai-je? + +--Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre +frère. Vous me verrez quand vous voudrez. + +Elle lui tendit la main. + +--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.» + +Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula +vivement. + +«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il. + +--Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle. + +Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il +regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne +augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux. + +Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour +l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le +commencement d'un voyage plus long. + +L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin +détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise. + + + +TROISIÈME PARTIE + + +XIII + +Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison +de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du +premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La +vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait +trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement +heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle +avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice +Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants. + +Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux +d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et +payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la +veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière +Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se +rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé +que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la +chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur +répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle +l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans +ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès +apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une +visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de +soulagement. + +«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini +avec cette terrible femme!» + +Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu +vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir +d'Agnès. + +Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son +départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, +comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à +l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une +fidèle alliée de sa belle-soeur. + +«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me +servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de +vous écouter, ils le feront.» + +Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, +Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles +venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique +annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir +milady. + +«Est-ce une femme? + +--Oui, madame.» + +La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès, + +«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a +cherché à découvrir les traces du courrier. + +--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec +lady Montbarry à Venise? + +--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de +l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je +_porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner +désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis +lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il +n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon +service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable +femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la +renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait +continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?» + +Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la +femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour +découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement +découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait +pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que +l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La +dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition +de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme +qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine +d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où +attendait Mme Rolland. + +C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie, +avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa +chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec +un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du +premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation +intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde +et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa +figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe: +tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente +personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand +on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle +n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland? + +--Pour mon âge, aussi bien que possible. + +--Puis-je quelque chose pour vous? + +--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je +l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place +auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue +demeurer dans le voisinage. + +--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce, +une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame +Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et +Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la +dernière maîtresse que vous avez servie.» + +Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux +enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si +le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge. + +«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier +--réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre +présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique. +Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon +plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma +conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me +procurer cette place. + +--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas +vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera +demain chez moi jusqu'à deux heures. + +--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame. +Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez. + +--Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la +bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss +Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous +parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_ +_Venise.» + +Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de +mécontentement. + +«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit. + +--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre +départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais +secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.» + +Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une +vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier +perdu. + +«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle +avec un ton de basse profonde, + +--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit +soudain les yeux. + +«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est +conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais +fait, ni avant, ni depuis. + +--Qu'a-t-il donc fait? + +--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il +s'est permis des libertés avec moi!» + +La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa +bouche pour étouffer un éclat de rire. + +Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de +l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès. + +«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace, +mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais +était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre +moyen de s'amuser! + +--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès. +Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est +marié? + +--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland. + +--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès. + +--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit +Mme Rolland. + +Agnès continua. + +«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire +sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous +remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui +explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels +termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse? + +--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si +excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une +respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter +toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait +besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils +étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom! + +--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec +lord Montbarry? + +--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines, +répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour +la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en +avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes +moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne +me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me +dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce +qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort +bons termes avec lui. + +-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire? + +--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès +désappointée. + +--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit +miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle +en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.» + +Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants +noirs fanés, en signe d'horreur. + +«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma +place à cause de ce que j'ai vu...?» + +Agnès l'arrêta. + +«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose +qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris? + +--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et +M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, +ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme +éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même +où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, +le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à +Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous +pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, +monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le +baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez +par vous-même, mademoiselle.» + +Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la +somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. +Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la +conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser +davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre +renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à +la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite +inutilement pour retrouver le courrier disparu. + +Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la +maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, +fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put +résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier +assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon +fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la +fois de Mme Rolland. + +Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était +venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la +prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le +commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et +préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats +d'enthousiasme. + +«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je +l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à +cheval. À quelle heure vient-elle demain. + +--Avant deux heures? + +--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui +être présenté!» + +Agnès se mit à rire. + +«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?» + +Arthur répondit gravement: + +«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le +long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le +plus heureux ou le plus malheureux des hommes. + +--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie, +sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter +que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise? + + +XIV + +L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel +moderne touchait à sa fin. + +Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le +canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les +pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les +dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à +faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux +de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que +les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en +parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un +nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour +augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À +l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient +telles quelles. + +C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment +décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces +pièces formaient les appartements occupés par lord et lady +Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était +encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14. +La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était +installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs +peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une +fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de +jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient +d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel. +Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait +fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des +salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux, +semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés +comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés, +comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices, +en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses +qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans. + +Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans +l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez +Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César +féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première +visite chez le nouveau lord Montbarry. + +Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur +Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme +qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir +été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que +d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss +Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première +entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. +Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des +fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si +la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le +lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood. + +En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les +plus amicaux. + +Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine +dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture +des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt +de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss +Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il +perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait +Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du +salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre +dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la +reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était, +Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante +nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait +parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était +amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses +propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens +comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre +préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des +signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle +n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une +fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour +parler d'Arthur. + +«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur +s'en ira.» + +Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. „ «Il ne +va pas nous quitter! s'écria-t-elle. + +--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de +plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie +de le revoir.» + +Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait +évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion. + +«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord +Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus +de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord +Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux. + +--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury. + +--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons +que vous en parliez à Arthur! + +--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_ + +Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa +tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait +trahie. + +Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et +causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman +nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à +la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin. + +Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une +photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore +et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent +s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté +l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils +n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question +d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus +rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et +possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et +s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne +suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore, +sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux +ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune +raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter +d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu +vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes +époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur +de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple +aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et +s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury. + +Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même +date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à +Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent +remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et +on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière, +l'ouverture du nouvel hôtel. + + +XV + +_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne +Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de +M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix +jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la +maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui. + +» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du +mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de +miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre +lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville, +Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis +et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la +cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes +filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à +nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en +honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli +bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de +nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux +domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à +la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger, +vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce. + +» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe. +Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et +combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie. +Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort +bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le +mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant +peu changer complètement notre genre de vie. + +«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes +tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la +séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort +heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous? +Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, +si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu, +de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur +voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous +venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos +jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre +en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester +seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans +le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.» + +» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent +en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice. +Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva +soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et +cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et +messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si +vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce +qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en +moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!» + +» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de +nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de +se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi +intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense. + +» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au +succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du +dividende! + +» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous +projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien +entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations +pour l'automne. + +» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent +s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M, +Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister +à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis +Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation, +lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord +Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller +jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre +Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà +qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à +ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort, +les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a +pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs +études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux +fatigues du voyage. + +» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée. +Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans +détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en +Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur +Barville est de celles-là. + +» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en +meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à +vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie. + +» A. L.» + +Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de +ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le +domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant +quelque malheur, elle sortit à la hâte. + +Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée. + +«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il +de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent +seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les +retrouver.» + +En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry. + +«Ma chère Agnès, + +» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six +ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes +efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce +qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est +maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses +aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous +souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment +viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout +à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien +qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi +malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous +remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de +vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour +moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation +pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je +ne vous en aimerai que mieux. + +» Votre amie affectionnée, + +» ADELA MONTBARRY.» + +Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se +réfugia quelques minutes seule dans sa chambre. + +Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession +d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des +derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry: + +«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où +mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_ + +C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la +marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à +Venise, surtout après ces paroles! + +Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle +toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait +elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva +honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de +pareilles questions. + +Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur +annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante +des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à +la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces +absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne +avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables +quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les +voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau +d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et +lady Montbarry à Paris. + + + +QUATRIÈME PARTIE + + +XVI + +On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants +arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà +en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être +ouvert aux voyageurs avant trois semaines. + +C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré. + +Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources +pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du +reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait +gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il +avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette +dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à +souhait, grâce à un public enthousiaste. + +Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis +s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en +donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action +d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un +intermède de danse. + +Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du +monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu +parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui +avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il +était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres +yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés. +Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des +amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les +Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir +pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore +en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour +assister à l'ouverture du nouvel hôtel. + +Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette +occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais +moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que +ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement. +Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des +distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers +le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la +tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré +tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à +écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités +d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre. + +«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne +voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir? + +--Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady +Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une +énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle +reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en +lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous! + +--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit +lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès +peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les +circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était +indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur? +Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus +sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle +reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa +meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous +en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici +mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je +puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et +quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien +passé entre vous.» + +Henry suivit sagement ce conseil. + +Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque +gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois, +elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce +bon signe? + +«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry +jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à +Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme, +et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous +diront.» + +Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on +reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de +Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange: + +«_J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de +sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»_ + +Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi +avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute +la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le +forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune +explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement +subit d'itinéraire? + +La suite l'apprendra. + + +XVII + +L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi +les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu +l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça +force discours. + +Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les +invités et fumer quelques cigares. + +À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout +par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les +chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la +plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix +pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames +en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la +maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des +petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on +que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par +lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller +s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les +projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une +autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant +tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué, +l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec +le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des +plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen +de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à +coucher. + +Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la +terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort +agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme +les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites, +surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher. +Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa +à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce +qu'elle ne possédait pas un bec de gaz. + +Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques +remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il +fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les +salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le +voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait +pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre +à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à +avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre +personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée +tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela, +Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher +contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel +des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main. + +«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous +comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.» + +Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro +14. + +Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer +une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi +bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre +chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue. +Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de +Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux +sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible +sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit +dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il +commanda à déjeuner. + +Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut +servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans +appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point, +il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours +égal, lui qui s'accommodait de tout. + +La journée s'annonçait belle et brillante. + +Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido. + +Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il +n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait +profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de +débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine +Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit +restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry +était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit +comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait +comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel. + +Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de +tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le +ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait +dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait +invité. + +Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à +l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry, +l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain, +sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées +de vin, mais ne put absolument rien manger. + +«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage. + +--Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité. + +Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et +confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième +expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même +sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore +une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours +défaut! + +Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry +n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle +publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel, +le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à +son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre +à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que +M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout +à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur +anglais. + +«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je +le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la +chambre de M. Westwick.» + +En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un +certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui +l'accompagnaient. + +«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce +fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût +transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut +ici.» + +Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le +docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère +de la personne morte:--_Lord Montbarry._ + +Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à +personne. + +Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux. +Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans +cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre +chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter +l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un +établissement au succès duquel il était intéressé. + +Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait +qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et +qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire +revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec +son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude. + +Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille +Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre +par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et +occupèrent le numéro 14. + +Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses +meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se +présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient +trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits +en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient +d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de +l'excellente installation du nouvel hôtel. + +«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous +pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos +amis.» + +Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise, +voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité +la chambre, la retint sur-le-champ. + +Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à +Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une +nouvelle danseuse de la Scala. + +N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait +qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise. + +L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement +de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre. + +Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut +troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait +le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort, +le premier lord de_ _Montbarry. + +Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit +poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le +vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre; +elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le +vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle +lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un +tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus +rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle +seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre +frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa +mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui +qu'elle aimait le moins. + +Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du +soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie +cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses +rêves. + +Lorsque sa femme de chambre entra à son heure habituelle et +remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la première +raison qui lui vint à l'esprit. Cette domestique était si +superstitieuse qu'il aurait été fort maladroit de lui dire la +vérité. Mme Narbury répondit simplement qu'elle n'avait pas trouvé +le lit à son goût, à cause de sa grande dimension. Elle était +accoutumée chez elle, comme sa femme de chambre le savait, à +coucher dans un petit lit. + +Informé de ce fait dans le courant de la journée, le gérant vint +lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen +d'éviter cet inconvénient. C'était de changer de chambre et d'en +prendre une autre portant le n° 38, située immédiatement au-dessus +de celle qu'elle désirait quitter. + +Mme Narbury accepta. + +Elle était maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans +la chambre occupée autrefois par le baron Rivar. + +Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de +plus, les affreux rêves de la première nuit vinrent épouvanter son +esprit, reparaissant l'un après l'autre dans le même ordre. Cette +fois-ci, ses nerfs déjà fort surexcités ne purent supporter cette +nouvelle secousse. Elle jeta sur ses épaules sa robe de chambre, +et sortit à la hâte au milieu de la nuit. Le garçon de service, +réveillé par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la +porte, la vit se précipiter tête baissée en bas de l'escalier, à +la recherche du premier être qu'elle rencontrerait pour lui tenir +compagnie. + +Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse +excentricité anglaise, l'homme consulta le registre de l'hôtel et +conduisit la dame en haut, à la chambre occupée par sa domestique. + +Elle ne dormait pas, et, chose plus étonnante, elle n'était même +pas déshabillée. Elle reçut sa maîtresse sans le moindre signe +d'étonnement. + +Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le +fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une +fort étrange réponse: + +«J'ai parlé de l'hôtel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle; +celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu +dire que feu lord Montbarry est la dernière personne qui ait +habité le palais avant sa transformation en hôtel. La chambre dans +laquelle il est mort est celle où vous avez dormi la nuit +dernière. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai +rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai passé la +nuit comme vous voyez, la lumière allumée et lisant ma Bible. À +mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être +heureux ou même tranquille dans cette maison. + +--Que voulez-vous dire? + +--Laissez-moi, s'il vous plaît, m'expliquer, madame. Quand +M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du même +domestique, il a occupé comme vous, sans le savoir, la chambre où +est mort son frère. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux. +Il n'y avait cependant aucune raison à cela; le domestique l'a +entendu dire à des messieurs, au café, qu'il n'avait pu dormir et +qu'il s'était trouvé tout mal à son aise. Mais, bien plus encore, +quand le jour vint, il ne put même pas manger sous ce toit maudit. +Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi +avoir son opinion, c'est qu'il est arrivé ici quelque chose à +milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantôme erre tristement +jusqu'à ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont +les seuls auxquels sa présence se révèle. Vous le reverrez tous +encore peut-être. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans +cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une +autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!» + +Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce +dernier point. + +«Je n'ai pas la même opinion que vous, répondit-elle gravement. +Mais je voudrais parler à mon frère de tout ce qui est arrivé. +Nous allons retourner à Milan.» + +Quelques heures s'écoulèrent nécessairement avant qu'elles pussent +quitter l'hôtel par le premier train du matin. + +Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen +de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'était +passé entre elle et sa maîtresse. Ce dernier avait aussi des amis +auxquels il redit à son tour et _confidentiellement _toute +l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en +bouche, arriva aux oreilles du gérant. Il comprit que l'avenir de +l'hôtel était en péril, à moins qu'on ne fît quelque chose pour +effacer la réputation de la chambre numéro 14. + +Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la +noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et +Mme Narbury n'étaient pas les seuls membres de la famille +Montbarry. La curiosité pouvait en amener d'autres à l'hôtel, +surtout après ce qui venait de se passer. L'imagination du gérant +trouva aisément un moyen habile de les dérouter dans ce cas-là. +Les numéros de toutes les chambres étaient émaillés en bleu, sur +des plaques blanches, vissées aux portes. Il ordonna qu'on fit +faire une nouvelle plaque portant le numéro 13 _bis, _et il +conserva la chambre vide jusqu'au moment où la plaque fut prête. +Puis on mit le nouveau numéro à la chambre; le numéro 14 enlevé +fut placé sur la porte de la propre chambre du gérant, au deuxième +étage, chambre qui, n'étant pas à louer, n'avait pas été numérotée +auparavant. Le numéro 14 disparut donc ainsi à tout jamais des +livres de l'hôtel, comme numéro d'une chambre à louer. + +Après avoir prévenu les domestiques de ne pas jaser avec les +voyageurs, au sujet du numéro changé, sous peine d'être +immédiatement renvoyés, le gérant se frotta les mains, heureux +d'avoir fait son devoir envers ses patrons. + +«Maintenant, pensa-t-il en lui même, avec un sentiment de triomphe +excusable après tout, que la famille entière vienne ici, nous +sommes de force à lutter avec elle.» + + +XVIII + +Avant la fin de la semaine, le gérant de l'hôtel se trouva une +fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dépêche +arriva de Milan, annonçant que Francis Westwick serait à Venise le +lendemain, et qu'il désirait qu'on lui réservât, si cela était +possible, le n° 14 du premier étage. + +Le gérant réfléchit quelques instants avant de donner ses ordres. + +La chambre numérotée à nouveau avait été occupée en dernier lieu +par un Français, Elle devait être encore louée le jour de +l'arrivée de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour +suivant. + +Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il +aurait passé une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis, +_lui demander devant témoins comment il s'était trouvé dans sa +chambre à coucher? Dans ce cas, si la réputation de la chambre +était encore discutée, elle serait vengée par la réponse même +d'une personne de la famille qui, la première, avait fait le +mauvais renom du n° 14. Après avoir pensé à tout cela, le gérant +se décida à tenter l'expérience et donna des ordres pour que le 13 +_bis _soit réservé. + +Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition +d'esprit. Il avait fait signer un engagement à la danseuse la plus +connue d'Italie; il avait confié Mme Narbury aux soins de son +frère Henry, qui l'avait rejoint à Milan, et il était entièrement +libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire +que le nouvel hôtel exerçait sur ses parents. + +Quand son frère et sa soeur lui racontèrent ce qui leur était +arrivé, il déclara aussitôt qu'il irait à Venise dans l'intérêt de +son théâtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les éléments mêmes +d'un drame où paraîtraient des fantômes. Il trouva en chemin de +fer le titre: + +_L'HÔTEL hanté,_ + +«Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond +noir, dans tout Londres, et soyez sûr que le public viendra en +foule!» disait-il. + +Reçu avec une attention pleine de politesse par le gérant, +Francis, en entrant dans l'hôtel, éprouva un désappointement. + +«Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le +numéro 14 au premier étage. La chambre qui a ce numéro est au +deuxième étage; elle a toujours été occupée par moi, depuis le +jour de l'ouverture de l'hôtel. Peut-être voulez-vous parler du +numéro 13 _bis, _au premier étage? Elle sera à votre disposition +demain,--une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous +ferons de notre mieux pour vous contenter.» + +Le directeur d'un théâtre à succès est probablement le dernier +homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses +semblables. Aussi Francis prit-il le gérant pour un farceur et +l'histoire du numéro des chambres pour un mensonge. + +Le jour de son arrivée, il dîna seul avant l'heure de la table +d'hôte, afin de pouvoir questionner le garçon à son aise, sans +être entendu de personne. La réponse qu'on lui fit lui prouva que +le numéro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'hôtel la place +que lui avaient désignée son frère et sa soeur comme celle du +numéro 14. + +Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le +monsieur français qui occupait alors le numéro 13 _bis _était le +propriétaire d'un théâtre de Paris qu'il connaissait +personnellement. + +Était-il en ce moment à l'hôtel? Il était sorti et serait +certainement de retour pour la table d'hôte. + +Quand le dîner fut terminé, Francis entra dans la salle et fut +reçu à bras ouverts par son collègue parisien. «Venez fumer un +cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si +vous avez réellement engagé cette femme à Milan.» + +Francis put ainsi comparer l'intérieur de la chambre avec ce qu'on +lui en avait dit à Milan. + +Arrivant à la porte, le Français se souvint qu'il avait un +compagnon de voyage. + +«Mon peintre de décors est ici avec moi, dit-il, à la recherche Je +sujets. C'est un excellent garçon qui regardera comme une faveur +que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un +domestique de le lui dire quand il rentrera.» + +Il tendit sa clef à Francis: + +«Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13 +_bis.»_ + +Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au +plafond des ornements pareils à ceux dont on lui avait parlé. Il +venait à peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort +désagréable le frappa soudain. + +Une odeur révoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur +qu'il n'avait jamais sentie jusque-là, le saisit à la gorge. + +C'était un amalgame de deux odeurs d'une essence particulière et +qui, quoique mélangées, étaient perceptibles chacune séparément. +Cette étrange exhalaison consistait en une senteur légèrement +aromatique et cependant fort désagréable avec une odeur moins +pénétrante, mais si nauséabonde que Francis dut ouvrir la fenêtre +pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de +plus cette horrible atmosphère. + +Le directeur français rejoignit son collègue anglais avec un +cigare déjà allumé. Il recula d'étonnement à la vue, terrible en +général pour ses compatriotes, d'une fenêtre ouverte. + +«Vous autres Anglais vous êtes vraiment fous avec vos idées sur +l'air pur! s'écria-t-il. Nous allons mourir de froid.» + +Francis se retourna et le regarda avec des yeux étonnés. + +«Sérieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la +chambre? demanda-t-il. + +--Quelle odeur? reprit son confrère. Je ne sens que mon cigare qui +est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la +fenêtre!» + +D'un geste Francis refusa le cigare. + +«Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal à mon aise et tout +étourdi; il vaut mieux que je m'en aille.» Il mit son mouchoir sur +sa bouche et se dirigea vers la porte. + +Le Français suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel +étonnement qu'il oublia tout à fait d'empêcher l'air du soir de +continuer à entrer. + +«Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il. + +-C'est horrible! murmura Francis derrière son mouchoir. Je n'ai +jamais rien senti de pareil.» + +On frappa à la porte: c'était le peintre en décors. Son directeur +lui demanda aussitôt s'il y avait une odeur quelconque dans la +chambre. + +«Je sens votre cigare qui doit être délicieux; offrez m'en un tout +de suite! + +--Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose, +quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque +chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?» + +Le peintre parut confondu par l'énergique véhémence des paroles +qu'il venait d'entendre. + +«Votre chambre est aussi fraîche et aussi saine que possible»; et +en disant cela il se retourna avec étonnement du côté de Francis +Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intérieur de la +chambre à coucher avec un sentiment de dégoût non déguisé. + +Le directeur parisien s'approcha de son collègue anglais et le +regarda d'un air inquiet. + +«Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez +que le vôtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter +d'autres témoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il +montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La +porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle +rapidité une odeur se propage. Maintenant écoutez; je vais faire +appel à ces nez innocents dans la langue de leur île brumeuse:-- +Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?» + +Les enfants éclatèrent de rire et s'empressèrent de répondre: + +«Non. + +--Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Français +dans sa langue à lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur, +croyez-moi, allez voir un médecin, car il y a sûrement quelque +chose de dérangé dans votre pauvre nez.» + +Après lui avoir donné cet avis charitable, il rentra dans sa +chambre et ferma toute entrée à la brise fraîche avec un soupir de +contentement. Francis quitta l'hôtel et suivit la route qui +conduisait à la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit +bientôt. Il put allumer alors un cigare et se mit à songer, à ce +qui venait d'arriver. + + +XIX + +Évitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la +place enveloppée par un clair de lune naissant. + +Sans s'en douter, il était un véritable matérialiste. L'étrange +impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet +qu'elle avait produit sur les autres parents de son frère défunt +n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait +plein de bon sens. + +«Peut-être bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que +je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'être qu'un tour +de sa façon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce +qu'il faudrait vraiment que je voie un médecin? Suis-je malade? Je +ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais +pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien +attendre jusqu'à demain pour décider si je dois voir un médecin. +En tous cas, l'hôtel ne me semble pas devoir me fournir un sujet +de pièce. L'odeur effrayante d'un fantôme invisible peut être une +idée parfaitement nouvelle. Mais si je la mets à exécution, si je +l'applique au théâtre, je ferai fuir le public entier. >» + +Comme il en arrivait à terminer ses réflexions par cette +plaisanterie, il aperçut une dame entièrement vêtue de noir, qui +semblait l'observer. + +«Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui +demanda cette dame en le regardant. + +--Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander à qui +j'ai l'honneur de parler? + +--Nous ne sommes rencontrés qu'une fois, quand feu votre frère me +présenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout à fait +oublié mes grands yeux noirs et ce teint pâle que vous avez +déclaré hideux, m'a-t-on dit?» + +Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manière à +ce que les rayons de la lune éclairassent en plein son visage. + +Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il haïssait le +plus cordialement de toutes, la veuve de son frère défunt, le +premier lord Montbarry. Il fronça les sourcils en la regardant; +son habitude des coulisses, les innombrables répétitions +auxquelles il avait assisté et où les actrices avaient mis sa +patience à une rude épreuve, l'avaient accoutumé à parler rudement +aux femmes qu'il n'aimait pas. + +«Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en +Amérique!» + +Elle ne fit aucune attention au ton désagréable qu'il avait pris, +mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrêta. + +«Laissez-moi vous accompagner un instant, répondit-elle +tranquillement. J'ai quelque chose à vous dire. + +--Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare. + +--La fumée ne me gêne pas.». + +Après cela, il n'y avait qu'à s'incliner à moins d'être un +véritable brutal. Il se résigna avec autant de bonne grâce que +possible. + +» Eh bien, voyons, que voulez-vous? + +--Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick, +laissez-moi vous faire connaître avant ma position. Je suis seule au +monde. À la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une +autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amérique, de +mon frère, le baron Rivar.» + +La réputation du baron et les doutes que la médisance avait jetés +sur ses relations avec la comtesse étaient bien connus de Francis. + +«Il a été tué à une table de jeu, demanda-t-il brutalement. + +--La question ne m'étonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton +ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualité +d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y +connaissez en fait de jeu. Mon frère n'est pas mort de mort +violente, monsieur Westwick. Il a succombé comme bien d'autres +malheureux à une épidémie de fièvre qui régnait dans une ville de +l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a causé sa mort m'a rendu +les États-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer +faisant voile de New-York, un vaisseau français qui m'a amenée au +Havre. J'ai continué mon voyage solitaire vers le sud de la France +et je suis venue à Venise.» + +Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-même Francis. + +Elle s'arrêta, attendant qu'il parlât. + +«Ah! Alors vous êtes venue à Venise, dit-il négligemment, et +pourquoi? + +--Parce que je n'ai pas pu faire autrement, répondit-elle.» + +Francis la regarda avec une curiosité railleuse. «C'est drôle, +fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement? + +--Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier +mouvement, répondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tête? +Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde où je voudrais +me trouver. Des souvenirs que j'exècre s'y rattachent dans mon +esprit. Si j'avais une volonté bien à moi, je n'y serais jamais +revenue. Je déteste Venise. Néanmoins, vous le voyez, je suis ici. +Avez-vous jamais rencontré une femme aussi peu raisonnable. +Jamais, j'en suis sûre!» + +Elle s'arrêta et le regarda un moment, puis soudain changeant de +ton: + +«Quand attend-on miss Agnès Lockwood?» + +Il n'était pas facile de prendre Francis à l'improviste, mais +cette question extraordinaire le surprit. + +«Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir à Venise? + +Elle se mit à rire d'un rire amer et moqueur. + +«Mettons que je l'ai deviné!» + +Le ton de son interlocutrice, ou peut-être le défi audacieux qui +brillait dans ses yeux fit monter la colère au front de Francis +Westwick. + +«Lady Montbarry!... commença-t-il. + +--Arrêtez! interrompit-elle, la femme de votre frère Stephen +s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec +aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant +d'avoir commis la faute d'épouser votre frère. Appelez-moi, s'il +vous plaît, la comtesse Narona. + +--Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de +vous moquer du monde, vous vous êtes trompée d'adresse. Parlez-moi +clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir. + +-Si vous désirez garder secrète l'arrivée de miss Lockwood à +Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.» + +Elle voulait évidemment l'irriter, et elle y réussit. + +«Mais c'est de la folie, s'écria-t-il avec colère. Le voyage de +mon frère n'est un secret pour personne. Il amène miss Lockwood +avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien +informée, vous savez peut-être pourquoi elle vient à Venise?» + +La comtesse était redevenue soudain toute pensive. Elle ne +répondit pas. + +Ils avaient atteint dans leur étrange promenade une des extrémités +de la place; ils étaient maintenant debout devant l'église Saint-Marc. +Le clair de lune qui frappait en plein était assez lumineux +pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres +détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons +de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche. + +«Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de +lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt +qu'à Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.» + +Elle s'éloigna de l'église et vit Francis qui l'écoutait avec un +regard étonné. + +«Non, continua-t-elle, reprenant tout à coup le fil de la +conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je +sais seulement que nous devons nous rencontrer à Venise. + +--Vous vous êtes donné rendez-vous? + +--C'est la destinée qui le veut, répondit-elle la tête penchée sur +sa poitrine et les yeux à terre.» + +Francis éclata de rire. + +«Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitôt, c'est le hasard qui +le veut, comme disent les imbéciles.» + +Avec sa logique ordinaire, Francis répondit: + +«Le hasard prend un drôle de chemin pour vous conduire au rendez-vous. +Nous avons tout arrangé pour nous rencontrer à l'hôtel du +Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste +des voyageurs. La destinée aurait dû vous amener aussi à l'hôtel +du Palais.» + +Elle baissa vivement son voile. + +«La destinée le peut encore maintenant: hôtel du Palais? répéta-t-elle +se parlant toujours à elle-même. L'enfer d'autrefois devenu +le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit même!... mon Dieu! +L'endroit même...» + +Elle s'arrêta et posa la main sur le bras de son compagnon: + +«Peut-être miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la +famille? s'écria-t-elle vivement. Êtes-vous positivement sûr +qu'elle descendra à l'hôtel? + +--Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood +voyageait avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas +qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emménager à notre +hôtel, comtesse? + +--Oui, dit-elle faiblement, je vais emménager à votre hôtel.» + +Il était impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait +encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds +à la tête. Il était loin de l'aimer, il se défiait d'elle, il la +détestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanité, il se +sentit obligé de lui demander si elle avait froid. + +«Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible. + +--Par une nuit pareille, comtesse? + +--La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous +que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met +la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui, +aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-être; mais, +voyez-vous, la destinée m'a passé la corde au cou: je la sens qui +me serre déjà.» + +Elle jeta un regard autour d'elle. + +Ils étaient alors arrivés près du fameux café connu sous le nom de +Florian. + +«Faites-moi entrer là, dit-elle, il faut que je boive quelque +chose pour me remettre. Allons, n'hésitez pas: vous avez tout +intérêt à ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit +ce que j'avais de plus important à vous dire. J'ai à vous parler +d'une affaire qui a rapport à votre théâtre.» + +Se demandant en lui-même ce qu'elle pouvait bien vouloir à son +théâtre, Francis céda à regret à la nécessité et l'accompagna au +café. Il la lit asseoir dans une encoignure où ils pouvaient +causer tranquillement sans attirer l'attention. + +«Que prenez-vous?» demanda-t-il avec résignation. + +Elle s'adressa directement au garçon et lui donna ses ordres. + +«Du marasquin et une tasse de thé.» + +Le garçon la regarda avec étonnement; Francis en fit autant. Pour +tous deux c'était une nouveauté que du thé avec du marasquin. Sans +s'inquiéter de leur stupéfaction, lorsque le garçon eut exécuté +ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il +versât un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand, +qu'on emplit ensuite de thé. + +«Je ne peux pas faire cela moi-même, dit-elle; mes mains tremblent +trop.» + +Elle avala tout chaud ce mélange bizarre. + +«Du punch au marasquin! Voulez-vous en goûter? fit-elle. Voici +comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine +d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mère était +attachée à sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce +mélange: le punch au marasquin. Étroitement attachée à sa +gracieuse et souveraine maîtresse, ma mère partagea ses goûts. Et +moi je tiens cette recette de ma mère. Maintenant, monsieur +Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous êtes +directeur de théâtre; voulez-vous une nouvelle pièce? + +-Je veux toujours une nouvelle pièce, pourvu qu'elle soit bonne. + +-Et vous paierez bien si elle est bonne? + +--Je paye toujours bien dans mon intérêt même. + +--Si je fais la pièce, voudrez-vous la lire?» Francis hésita. + +«Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tête d'écrire une pièce? + +-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai raconté un jour à feu mon frère une +visite que j'avais faite à miss Lockwood, la dernière fois que je +suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne +l'intéressa nullement, mais il fut frappé de ma manière de la lui +raconter.--«Tu peins, me dit-il, ce qui s'est passé entre vous +avec la précision d'un dialogue de théâtre. Tu as décidément +l'instinct dramatique; essaie donc d'écrire une pièce. Tu gagneras +peut-être de l'argent.» Voilà ce qui me l'a mis dans la tête. + +--Vous n'avez cependant pas besoin d'argent! + +--J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des goûts coûteux. Je n'ai +rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me +reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas +davantage.» + +Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres +payées par les compagnies d'assurances. «Tout est déjà parti?» +Elle souffla sur sa main. «Parti comme cela! répondit-elle +froidement. + +--Baron Rivar?» + +Elle le regarda avec un éclair de colère brillant dans ses yeux +noirs et durs. + +«Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous +oubliez que vous n'avez pas encore répondu à la proposition que je +vous ai faite. Ne dites pas non sans y réfléchir. Souvenez-vous +quelle vie a été la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce +soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'étranges +aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé: +je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tête les éléments +d'une pièce, si l'occasion de la faire se présente à moi?» + +Elle attendit un moment, puis répéta soudain son étrange question +sur Agnès. + +«Quand attend-on miss Lockwood à Venise? + +--Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pièce, +comtesse?» + +La comtesse parut avoir quelque difficulté à répondre +catégoriquement à cette question. Elle fit de nouveau un plein +verre de son mélange et en but la moitié. + +«Cela a tout à faire avec ma pièce. Répondez-moi donc.» + +Francis répondit: + +«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant. + +--C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, +si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas, +je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour +vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous +la lire?» + +Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait +de punch au marasquin. + +«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre, +n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que +les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup +d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez +nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en +Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux. +Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il +est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au +spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un +grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui +confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un +génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception +aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si +commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les +Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le +résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute +des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels +sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus; +ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me +quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même +en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur +résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de +cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce +religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un +temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien +être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un +médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. +Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes +superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une +semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au +contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se +réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de +me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je +vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et +puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick, +voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et +que nous retournions respirer l'air frais du soir.» + +Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café. +Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin +qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle +venait de lui raconter. + + +XX + +«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main. +C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.» + +Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait +d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait +nouvellement changé le numéro, répondit: + +«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de +plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le +dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais +le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous +épargner une perte de temps inutile. + +--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à +traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des +personnages et du dialogue. + +--Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis. +C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à +ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant +le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que +diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et +d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres. +Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits +qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle +nous sommes mêlés vous et moi.» + +Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la +place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la +colonnade. + +«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous +écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame? +Comment?_ _comment?» + +Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience +d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était +amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait +fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à +considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui +s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel, +il était possible que la comtesse pût lui donner quelque +explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à +lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire +quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un +auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son +théâtre était la seule chose qui l'occupait, + +«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une +pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.» + +C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art +dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à +succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses +parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la +terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre +de Mme Narburry. + +«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la +raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique +dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de +la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce +qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la +chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible +vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une +pièce de premier choix!» + +Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même +pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près. + +Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son +esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_ +_était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand +celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question +qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de +pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait +avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle +était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il +lui demanda si elle était malade. + +Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un +mort. + +«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre +au sérieux ce que je viens de vous dire?» + +Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour +parler. + +--«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.» + +Elle finit par reprendre possession d'elle-même. + +Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses +yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible. + +«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme +une femme parlant en rêve.» + +Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle +se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la +prédiction qu'elle avait faite à cette époque. + +Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet, +elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards, +sans songer un instant à lui. + +«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous +rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas +un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que +je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu +Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence +que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_ +le verra, LE verrai-je aussi, moi?» + +Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle +poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le +sien pour la soutenir et essaya de la ranimer. + +«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez +parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce +loin d'ici?» + +Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il +l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil. + +«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur +le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom. + +--L'hôtel Danieli? + +--Oui!» + +Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la +Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la +pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la +Riva degli Schiavoni. + +«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu +réfléchir.» + +Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses +idées. + +«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle. + +Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait, + +«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire, +ajouta-t-il. + +--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser, + +--À qui? + +«À moi!» + +Il tressaillit à son tour. + +«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans +cette chambre, demain soir? + +--Il faut que j'y couche. + +--N'avez-vous pas peur? + +--J'ai horriblement peur. + +--Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc +prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée. + +--Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté +l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je +prenne et que je garde cette chambre jusqu'à...» + +«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous +intéresse pas.» + +Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la +conversation. + +«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir +demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.» + +Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis +lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom. + +Elle secoua la tête. + +«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît +aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito, +_cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort +vulgaire.» + +Elle hésita et resta sans parler. + +«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de +certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom +de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que +j'ai pris.» + +Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se +trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs. +Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter +sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James. + +«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens +la tête lourde. Bonne nuit.» + +Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les +événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris +un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des +domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le +gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de +fort sérieux à lui annoncer. + +Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme +les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise +dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de +l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à +coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était +obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui +réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé. + +Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le +gérant: + +«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous +l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?» + +Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la +réparer. + +«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous +satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande +pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation +d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite +qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur +de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français +nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.» + +Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que +de céder à la requête du gérant. + +--«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en +lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!» + +Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris; +on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme +il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua +le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des +chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son +attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y +étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro +était 13 _bis._ + +Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle +portait un nom anglais: Mme James! + +Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était +arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au +salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui +désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva +face à face avec la comtesse. + +Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les +bras croisés sur sa poitrine. + +«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis +ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas +vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne +n'ait pu prendre la chambre. + +--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis. + +--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine. +Je l'ai prise pour une semaine. + +--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela? + +--Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre. +Je la lui donnerai quand elle viendra.» + +Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la +poursuivait. + +«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme +la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le +pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous +prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et +moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle +ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de +Lord Montbarry, c'est seulement une cousine. + +--Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous, +répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour, +mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra +ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.» + +Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu +faire prendre à la comtesse une pareille résolution. + +«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience, +dit-il. + +--Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir +Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne +de votre famille! + +--Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?» + +Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais +pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté +plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!» +Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en +aller. + +«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la +quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant +le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit +se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne +heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse. +Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait +l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la +hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la +nuit. «Rien, répondit-elle. + +--Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude? + +--Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous +quand _elle _viendra? + +--Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici? +La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise +hier? + +--Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage +quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut +répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait +avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus +aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne +vivait plus que mécaniquement et comme un automate. + +Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer +les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures +d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle +était de son frère Henry et lui recommandait de revenir +immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français, +récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la +fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à +rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés. + +Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que +lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à +Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à +l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour +retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, +absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre +résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les +chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en +nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai, +bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la +chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur +Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme +les accompagnent dans leur voyage à Venise. + +Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses +préparatifs pour quitter Venise le jour même. + +En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de +son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis, +les chambres étaient déjà retenues. + +«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres +membres de la famille, dit-il ironiquement.» + +Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton: + +«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une +étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le +droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.» + +En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien +ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait +une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand +Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir +répété à personne ce que lui avait dit Mme James. + +Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons +de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous. + +Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle +vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa +femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants; +Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite +portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de +lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas +de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la +comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un +instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très +pâle. + + +XXI + +Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au +nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans +l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout +était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième +chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de +lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre +située à droite du salon était occupée par une dame anglaise, +veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également +louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second. +Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme +de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un +des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait +qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss +Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de +l'hôtel. + +Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès +assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la +question, qui la touchait cependant directement. + +Était-elle malade? + +Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce +long voyage, en chemin de fer. + +Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si +une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait +pas. + +Agnès accepta avec plaisir. + +Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la +brise venant des lagunes. + +C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination +qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande +impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une +demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand +lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin +rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait. + +En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une +dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place. + +Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du +nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se +décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel. + +Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui +s'était passé en son absence. + +Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de +confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au +crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de +l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à +Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait +appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que +sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être +au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus +grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé +ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la +chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition. + +«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour +la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on +m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à +laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement, +pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de +vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait +descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et +jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la +plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt +Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner. + +La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres +donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. +Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de +Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter +de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans +une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un +cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur +l'escalier de service de l'hôtel. + +Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla +aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon, +une femme de chambre lui demanda sa clef. + +«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit +la fille, je vous rapporterai la clef au salon.» + +Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame +seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup +elle se pencha par-dessus la rampe. + +Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet +de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès +qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,--est-il +nécessaire de dire que c'était la comtesse?--se précipita en bas +de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se +cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se +dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du +cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon +rendre la clef à Agnès. + +La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit +remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer +de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès +quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment +où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au +cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le +supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant +de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit +jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du +cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle +sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle. + +Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa +cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût +complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de +toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur, +on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait +jouer le pêne dans la serrure. + +Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de +Milan. + +Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui +tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au +visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir. + +Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut +un éclair, mais un éclair d'espérance. + +Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de +l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. +Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et +lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à +Milan. + +Henry prit place à table et fit une peinture amusante des +difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur +peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il, +arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel +à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis. + +Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan +pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les +affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais +passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux +mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point +assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son +âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de +rentrer en Angleterre avec son frère. + +Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à +coucher les enfants. + +Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée +des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer +soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce +s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup: + +«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.» + +Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude +coucher avec tante Agnès. + +Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre +qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de +voyage. + +À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry +faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui +avait rendu Mme James. + +«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et +moi nous sommes de l'autre côté du salon.» + +Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser +passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans +le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre +fatale, puis aussitôt il appela son frère: + +«Venez, Stephen, allons fumer un peu.» + +Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui +l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à +coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à +Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux: +Henry raconta textuellement ce qu'il savait. + +«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas +claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de +vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer +soigneusement sa porte.» + +Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette +recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain +qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et +pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda +l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de +pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention +sérieuse. + +Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur +petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le +théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où +l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal. + +On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite +Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle +était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa +prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête +du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant +un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu +d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés: + +«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux +pas coucher ici.» + +Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès +l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa +mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les +efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son +jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne +put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de +lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être +une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur +si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la +nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la +nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir. + +Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du +cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre +chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement +effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans +doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une +infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus. + +«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de +Marianne, dit lady Montbarry. + +--Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est +passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant +quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là +ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un +enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.» + +Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une +véritable admiration. + +«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien, +n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?» + +Agnès se mit à rire. + +«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le +bonsoir sans retourner au salon.» + +Lady Montbarry se dirigea vers la porte. + +«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de +fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette. + +--Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès. +Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit? + +--Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre +exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves +pour votre première nuit à Venise.» + + +XXII + +Après le départ de lady Montbarry, Agnès ferma sa porte avec soin +et commença à déballer ses malles. Dans sa hâte de s'habiller pour +le dîner, elle avait pris la première robe venue et avait jeté son +costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire à +robes et commença à accrocher ses vêtements. + +Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatiguée et laissa les +malles telles qu'elles étaient. Le vent du sud qui avait soufflé +si vif toute la journée ne s'était pas encore apaisé. L'atmosphère +de la chambre était un peu lourde. Agnès se jeta un châle sur la +tête et, ouvrant la fenêtre, s'accouda au balcon pour respirer +l'air. Le ciel était couvert, il était impossible de distinguer un +objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les +maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre se confondant +avec le ciel sans étoile et sans lune. + +À de rares intervalles, le cri guttural, précurseur d'un gondolier +attardé, se faisait entendre et prévenait les autres bateliers. De +temps en temps le bruit rapproché de rames frappant l'eau +indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs +à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence qui enveloppait Venise +était un silence de tombeau. + +Appuyée sur la balustrade du balcon, Agnès regardait distraitement +dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi +jurée et qui était mort dans cette maison où elle se trouvait. Un +changement s'était fait en elle; elle semblait subir une nouvelle +influence; pour la première fois, le souvenir de lord Montbarry +éveillait un autre sentiment que la compassion; pour la première +fois cette bonne et douce créature songeait au mal qu'il lui avait +fait. Elle pensait à l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui +avait défendu le lord contre son frère quelque temps auparavant, +elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry +Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-même et de la nuit qui +l'entourait et se retira de l'abîme sombre qu'elle contemplait, +comme si le mystère et la tristesse des eaux avaient été cause de +l'émotion qui l'avait envahie. Tout à coup elle ferma la fenêtre, +jeta de côté son châle et alluma toutes les bougies des +candélabres de la cheminée, croyant que les lumières allaient +égayer la solitude de la chambre. + +L'éclairage éblouissant qui contrastait avec la noire tristesse du +dehors rendit le calme à son esprit; elle regardait la flamme des +bougies avec une joie d'enfant: + +Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non. + +La somnolente fatigue qui l'avait accablée avait disparu. Elle +recommença à déballer ses malles. Au bout de quelques minutes, +cette occupation la fatigua pour la seconde fois. + +Elle s'assit devant la table et prit un _Indicateur-Guide._ + +Que dit-on de Venise? pensa-t-elle. + +Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était +déjà loin du livre. + +Elle songeait à Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits +détails de la soirée, de ses moindres paroles, et tout était en +faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-même, les couleurs +lui montaient peu à peu aux joues, en pensant à la constance et à +la fidélité qu'il lui avait toujours montrées. La tristesse qui +l'avait accablée pendant tout le voyage venait-elle donc de ce +qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle +avait de l'avoir mal reçu à Paris quand il lui avait parlé. +Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi à des pensées +qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle +retourna à son livre, se méfiant de ses propres pensées. + +Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, près de son +lit, enveloppée dans une robe de chambre, à chasser loin de son +esprit toute idée de tendresse et d'amitié? + +Son coeur était enfermé dans le tombeau avec Montbarry. Agnès +pouvait-elle donc penser à un autre homme et à un homme qui +l'aimait? C'était honteux, c'était indigne d'elle. + +Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du +_Guide, _ce fut en vain. + +Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui +restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne +se coucher que quand elle tomberait de fatigue. + +Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et +transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à +coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il +se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du +lit pour se reposer. + +Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son +esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il +était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle +se leva et commença à se déshabiller. + +J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le +sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace: +je ne serai bonne à rien demain. + +Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur +une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui +était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table +une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où +elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête +sur l'oreiller. + +Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas +intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant +le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait +voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à +grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle +essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en +recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se +déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits +venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit, +puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le +parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention +barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels. +Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de +reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle +recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus +doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de +recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête +s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir +et tomba endormie. + +Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus +tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut. + +Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la +complète connaissance, sans transition, d'un coup. + +Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans +savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se +rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était +passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse +s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres. + +Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand +elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le +vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans +l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle +cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle +rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put +éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle: +elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie. + +Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la +chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit. + +Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans +une étreinte de glace. + +Elle n'était pas seule! + +Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme +vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la +tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses +yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil. + +L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de +faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle +fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du +lit et de regarder de plus près la femme qui s'était +incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la +nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_ +_poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil +était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait +prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement +à Venise. + +Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la +présence de la comtesse lui, donna la force d'agir. + +«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici? +Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.» + +Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit +aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la +comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas +encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée +sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à +l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout. +Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie? + +Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa +poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration, +elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur +son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses +genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la +chambre une vision invisible pour Agnès? + +Le doute était intolérable; miss Lockwood se décida à éveiller les +domestiques de garde pour la nuit. + +La poignée de la sonnette était fixée au mur; non loin de la +table. + +Elle se retourna encore une fois dans son lit et étendit la main. +Au même instant, elle regarda au-dessus de sa tête, sa main +retomba inerte: elle frémit et cacha sa figure dans l'oreiller. + +Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre! + +Au-dessus d'elle, près du plafond, était suspendue une tête +humaine, le cou coupé comme par le rasoir de la guillotine. + +Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la +tête avait paru soudain: la chambre avait conservé son aspect +ordinaire, rien n'y était changé. La forme accroupie sur le +fauteuil, la grande fenêtre qui faisait face au lit, la nuit +sombre au dehors, la bougie brûlant sur la table, tout était +visible, rien n'était changé: elle n'avait qu'une vision de plus, +horrible, effrayante à voir! + +À la lueur vacillante de la bougie, elle aperçut distinctement la +tête se balançant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement, +paralysée de terreur. + +Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ridée, +s'était bronzée comme celle d'une momie égyptienne, excepté au cou +où elle était restée plus claire, marbrée de taches et +d'éclaboussures de cette teinte brune que l'imagination de +l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de +favoris, les restes d'une moustache décolorée pendaient à la lèvre +supérieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient +que c'était une tête d'homme. Le temps et la mort avaient ravagé +les autres traits. Les paupières étaient closes. + +Les cheveux décolorés comme la barbe avaient été brûlés par +places. Les lèvres bleuâtres, entr'ouvertes par un éternel +sourire, montraient une double rangée de dents. Peu à peu cette +tête suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commença à +s'approcher d'Agnès, couchée au-dessous; peu à peu cette odeur +étrange, remarquée par les commissaires enquêteurs dans les +caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis +Westwick à la gorge dans sa chambre à coucher, remplit la pièce. + +La tête descendait toujours par degrés, jusqu'à ce qu'elle +s'arrêta enfin à quelques pouces du visage d'Agnès; puis elle +tourna lentement sur elle-même et fixa le visage de la femme +endormie sur le fauteuil. + +Il y eut un instant d'arrêt, puis un mouvement surnaturel vint +troubler le repos rigide de cette face cadavéreuse. + +Les paupières fermées s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent, +brillants de l'éclat vitreux de la mort et fixèrent leur horrible +regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil. + +Agnès suivit ce regard: elle vit les paupières de la femme vivante +se soulever peu à peu comme les paupières du mort; elle la vit se +lever comme pour obéir à un ordre muet, puis elle ne vit plus +rien. + +L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont +les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry était penchée +sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines éveillées +et curieuses regardaient à la porte. + + +XXIII + +«... Vous qui avez quelque influence sur Agnès, Henry, essayez +donc de la raisonner: il n'y a vraiment aucune raison pour faire +du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme +d'habitude, frappé à sa porte pour lui donner une tasse de thé, ne +recevant pas de réponse, elle a fait le tour par le cabinet de +toilette dont la porte était ouverte, et elle a vu Agnès dans son +lit, sans connaissance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait +revenir à elle, et Agnès nous a raconté l'histoire extraordinaire +que je viens de vous répéter. Vous avez vu par vous-même qu'elle +tombait de fatigue, la pauvre petite: notre long voyage en chemin +de fer l'avait épuisée, ses nerfs étaient excités, et vous savez +que, plus que toute autre, elle est femme à se laisser +impressionner par un rêve; mais elle se refuse obstinément à +accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie été dur avec +elle! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tenté. +J'ai écrit à la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir +de lui rendre la chambre. Elle a répondu par un refus formel. Afin +de ne pas ébruiter l'affaire dans l'hôtel, j'ai donc pris mes +dispositions pour occuper moi-même cette pièce pendant un ou deux +jours, le temps de laisser Agnès se remettre par les soins de ma +femme. Puis-je faire davantage? À toutes les questions d'Agnès, +j'ai répondu de mon mieux; elle sait ce que vous m'avez dit hier +de Francis et de la comtesse, mais malgré tout, je ne puis la +tranquilliser. En désespoir de cause, je l'ai laissée dans le +salon, allez-y vous-même, en ami, et voyez ce que vous pouvez +faire.» + +C'est ainsi que lord Montbarry expliqua à son frère ce qui s'était +passé pendant la nuit. Sans réfléchir, Henry alla droit au salon. + +Il y trouva Agnès toute rouge et marchant à grands pas. + +«Si vous venez ici me répéter ce que votre frère m'a déjà dit, +s'écria-t-elle, avant qu'il eût ouvert la bouche, vous pouvez vous +en épargner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou +qu'on me parle de sens commun, je veux un véritable ami qui ait +confiance en moi. + +--Je suis cet ami, Agnès, répondit exaucement Henry, vous le savez +bien. + +-Sincèrement, vous croyez que je n'ai pas été abusée par un rêve? + +--Je crois que, pour certains détails au moins, vous ne vous êtes +pas laissé abuser. + +--Par quel détail? + +--Par ce que vous dites de la présence de la comtesse. C'est +parfaitement exact.» + +Agnès l'arrêta aussitôt. + +«Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et +mistress James ne faisaient qu'un? demanda-t-elle avec un air de +méfiance; pourquoi ne m'avoir pas prévenue hier? + +--Vous oubliez que vous aviez accepté l'échange de la chambre +avant mon arrivée ici, répondit Henry. J'ai eu bien envie de vous +le dire, cependant; mais tous vos préparatifs pour passer la nuit +étaient déjà faits; mes avis n'auraient eu d'autres résultats que +de vous inquiéter. Après que mon frère m'a eu assuré que vous +prendriez toutes les précautions nécessaires pour assurer votre +repos, j'ai néanmoins veillé toute la nuit. Ce que je puis vous +assurer, c'est que vous n'avez pas rêvé en voyant la comtesse +assise à votre chevet. D'après sa propre déclaration, je puis vous +affirmer que vous ne vous êtes pas trompée. + +--D'après sa propre déclaration, répondit Agnès en scandant les +mots. Vous l'avez donc vue ce matin? + +--Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes. + +--Que faisait-elle? + +--Elle était fort occupée à écrire; je n'ai même pu attirer son +attention qu'en prononçant votre nom. + +--Elle se souvient de moi, n'est-ce pas? + +--Elle ne s'est souvenue du nom d'Agnès Lockwood qu'avec peine. Ne +pouvant arriver à obtenir une réponse, j'ai fait comme si j'étais +envoyé directement par vous. Elle s'est alors décidée à parler. +Non seulement elle m'a avoué qu'elle vous avait donné cette +chambre par le motif qu'elle avait dit à Francis, mais elle a +encore ajouté qu'elle s'était glissée à votre chevet pour vous +épier toute la nuit et pour «voir ce que vous verriez». + +J'ai alors tenté de lui faire dire comment elle s'était introduite +chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table +devant elle attira de nouveau son regard à ce moment et elle se +remit à écrire. «Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que +j'avance ma pièce.» Ce qu'elle a vu ou rêvé dans votre chambre est +impossible à savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge +par ce que mon frère m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est +évident qu'un événement récent a produit sur elle un bien triste +effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-être, me semble +un peu dérangée. La preuve, c'est qu'elle m'a parlé du baron comme +s'il vivait encore, tandis qu'elle a déclaré à Francis que le +baron était mort, ce qui est vrai. Le consul des États-Unis à +Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal +américain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste +d'intelligence paraît concentré tout entier sur une seule idée, +absurde d'ailleurs, écrire une pièce pour que Francis la fasse +jouer sur son théâtre. Il m'a avoué qu'il lui avait laissé croire +qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent. À mon avis, il a eu +tort. Qu'en pensez-vous?» + +Sans s'occuper de cette dernière question, Agnès se leva de sa +chaise. + +«Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la +comtesse. + +--Êtes-vous assez maîtresse de vous pour la voir, après les +événements de cette nuit?» + +Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de +couleur, elle était d'une pâleur mortelle, mais elle s'entêta. + +«Vous savez ce que j'ai vu hier soir? dit-elle faiblement. + +--N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas +inutilement. + +--Il faut que j'en parle! Mon esprit est plein de questions que je +veux vous faire à ce sujet. Je ne _l'ai _pas reconnue. Mais je me +demande sans cesse à qui _elle _ressemblait. Était-ce à Ferraris? +Était-ce à...?» + +Elle s'arrêta toute frémissante. + +«La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le +courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez +elle avant que la peur me prenne.» + +Henry la regarda avez anxiété. + +«Si vous êtes sûre de vous, je vous approuve; plus tôt vous la +verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une +façon bizarre de votre influence sur elle quand elle est entrée +presque de force chez vous à Londres? + +--Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela? + +--Pourquoi? Dans l'état actuel de son esprit, je doute qu'elle +soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur +qui doit l'obliger à rendre compte de ses méfaits. Il serait utile +de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous +avez sur elle.» + +Comme il attendait la réponse d'Agnès, elle lui prit le bras et le +conduisit en silence vers la porte. + +Ils montèrent au deuxième étage, et après avoir frappé, entrèrent +dans la chambre de la comtesse. + +Elle écrivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agnès, +ses yeux noirs prirent une vague expression d'étonnement. Au bout +de quelques instants, des souvenirs effacés semblèrent revivre +dans sa mémoire. La plume lui tomba des mains: toute tremblante, +elle regarda Agnès et finit par la reconnaître. + +«Le moment est-il déjà venu? murmura-t-elle comme glacée de +crainte. Donnez-moi encore un peu de répit, je n'ai pas fini +d'écrire.» + +Elle tomba à genoux et étendit ses mains suppliantes. Agnès +n'était pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la +nuit, elle n'était pas dans son état ordinaire. Le changement +d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que +dire ou que faire. Henry fut obligé de l'encourager. + +«Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui +se présente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses +yeux qui redeviennent hagards!» + +Agnès essaya de rassembler son courage: + +«Vous étiez dans ma chambre, hier soir,» commença-t-elle? + +Avant qu'elle eût ajouté un mot, la comtesse leva les bras, les +tordit au-dessus de sa tête avec un gémissement d'horreur. + +Agnès se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrêta et +lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Après un moment d'effort, +elle lui obéit. + +«J'ai couché hier dans la chambre que vous m'avez cédée, et j'ai +vu...» + +La comtesse se leva soudain: + +«Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin +que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne +sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Décidez, en +ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien à ce que vous +allez faire. Êtes-vous certaine que le jour du châtiment soit +venu? Êtes-vous décidée à remonter avec moi dans le passé, à +écouter ma confession, à savoir le secret des morts?» Sans +attendre la réponse d'Agnès, elle s'approcha de sa table à écrire. +Ses yeux brillaient en ce moment: c'était bien la femme +d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son +ardeur et son impétuosité. Sa tête se pencha, elle soupira +tristement en ouvrant un pupitre qui était sur la table: elle en +tira une feuille de parchemin couvert d'une écriture à demi +effacée. Des bouts de fils de soie arrachés tenaient encore au +feuillet comme s'il avait été déchiré d'un livre. + +«Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle à Agnès en lui tendant la +page.» + +Agnès répondit par un signe de tête. + +«Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois à un +livre de la vieille bibliothèque du palais, quand ce bâtiment +était encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi +l'a-t-on prise? Vous le découvrirez bien vous-même, si vous le +voulez. Lisez d'abord, à partir de la cinquième ligne en haut de +la page.» + +Agnès comprit qu'il fallait à tout prix reprendre son calme. + +«Donnez-moi une chaise, dit-elle à Henry, je vais faire de mon +mieux.» + +Il se plaça derrière elle, de façon à suivre pardessus son épaule +et à l'aider au besoin. Voici la traduction: + +«J'ai maintenant achevé la description du premier étage du palais. +Suivant le désir de mon noble et gracieux seigneur, maître de ce +glorieux édifice, je monte au second et je continue l'inventaire +des peintures, décorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y +sont contenus. Je commence par la chambre du coin, à l'extrémité +ouest du palais, appelée _Chambre des Cariatides, _à cause des +statues qui soutiennent la cheminée. Ce travail est +comparativement d'exécution récente: il ne date que du dix-huitième +siècle, et dans chacun de ses détails montre le goût +corrompu de l'époque; cependant la cheminée a sa valeur, elle +dissimule une cachette habilement ménagée entre le parquet de +cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette +cachette a été construite dans les derniers jours de l'Inquisition +et a servi, dit-on, de refuge à un ancêtre de mon gracieux maître, +poursuivi par ce terrible tribunal. Le mécanisme de cette curieuse +cachette a été conservé en bon état par le seigneur actuel, comme +un spécimen de curiosité. Il a bien voulu me montrer la façon de +le mettre en oeuvre: «Une fois près des deux Cariatides, placez la +main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tête +comme si vous vouliez la repousser en arrière; vous mettez ainsi +en mouvement le ressort caché dans le mur qui fait tourner la +pierre de l'âtre et qui découvre un vide au-dessous. Il y a assez +de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.» La +manière de refermer est aussi simple: «Placez les deux mains sur +les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener à +vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.» + +--Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez +soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. « + +Elle remit la page dans le pupitre et le ferma à clef. + +«Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que +les Français appellent le _commencement de la fin.»_ + +Agnès put à peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui +offrit son bras pour la soutenir. + +«Ne craignez rien, dit-il tout bas; je ne vous quitte pas.» + +La comtesse les précéda dans le corridor ouest; elle s'arrêta au +n° 38. C'était la pièce anciennement habitée par le baron Rivar; +elle était juste au-dessus de la chambre où Agnès avait passé la +nuit. + +Depuis deux jours elle était vide. Quand ils ouvrirent la porte, +il n'y avait pas de bagages; elle n'avait donc pas été louée. + +«Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la +cheminée; vous savez ce que vous avez à faire. Ai-je mérité que +vous mêliez la pitié à la justice, continua-t-elle plus bas; +donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et +il faut que j'avance ma pièce.» + +Elle sourit d'un regard égaré et fit semblant d'écrire en +prononçant ces dernières paroles. Les efforts constants qu'elle +avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa +vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le bénéfice +qu'elle espérait tirer de sa pièce à peine ébauchée avaient +dépassé ses forces. + +Quand on lui eut accordé ce qu'elle réclamait si instamment, elle +ne remercia pas Agnès; elle se contenta de dire: + +«Ne craignez rien, miss; je ne chercherai pas à m'échapper. Où +vous êtes, il faut que je sois, et cela jusqu'à la fin.» + +Son regard fatigué se promena autour de la chambre d'un air +stupide; puis à pas lents, trébuchant comme une femme usée par +l'âge, elle rentra chez elle et se remit au travail. + + +XXIV + +Agnès et Henry restèrent seuls dans la chambre des Cariatides. + +La personne qui avait fait la description du palais, un auteur +malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait très justement +fait ressortir les défauts de la cheminée. Les moindres détails +portaient la marque du plus coûteux et du plus éclatant mauvais +goût; néanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient +fort cette oeuvre, soit à cause de ses dimensions véritablement +imposantes, soit à cause de l'assemblage de marbres de différentes +couleurs qu'on y avait réunis. On avait exposé dans les salles du +bas de l'hôtel des photographies de la cheminée, et tous les +voyageurs anglais et américains en achetaient des épreuves. + +Henry fit approcher Agnès de la figure de gauche. + +«Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?...» + +Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son +cousin et se dirigea vers la porte. + +«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre +m'effraye.» + +Henri mit la main sur le front de la statuette. + +«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette +statue?» reprit-il en plaisantant. + +Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à +la hâte: + +«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule +idée de ce que vous pouvez trouver là dedans...» + +Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en +franchissant le seuil de la porte. + +» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors. + +Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le +front de la statue. + +Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le +mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans +le couloir. Une femme s'écriait: + +«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir! + +Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième +voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre +à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs +les appartements libres au bout du corridor. + +«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous +conviendrait peut-être aussi.» + +En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec +Henry Westwick. + +«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant; +vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je +vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à +l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles +encore coupé l'appétit? + +--Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous +bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.» + +Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie +avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel. + +«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour +changer de sujet. + +--J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de +voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville, +avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est +avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont +besoin d'une chambre de plus.» + +En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette +avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui +était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un +témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une +découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était +là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée, +voulant forcer le gérant à lui servir de témoin. + +«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il. +Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous +faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous +en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre? + +--Certainement, monsieur Westwick. + +--Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a +l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en +train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par +accident un peu détachée du mur.» + +Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois. + +«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait +qu'elle remue.» + +À ces mots, il pressa sur la tête. + +Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer +tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une +sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde +odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du +dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute +la pièce. + +Le gérant bondit en arrière. + +«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela +veut dire?» + +Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui +était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses +gardes. + +«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse. + +«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que +j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.» + +Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry +ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague +sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il +était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les +recherches sans avoir un témoin. + +Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en +entrant dans la chambre.». + +«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez +bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir +ce qu'il y a dans cette étrange cachette.» + +Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette +faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un +objet de couleur sombre. + +«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et +en allongeant le bras.» + +Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation. + +«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon +chapeau, sur la chaise, derrière vous.» + +Henry lui passa les gants. + +«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air +gêné le gérant, qui mettait le gant droit. + +Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la +cachette. + +«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.» + +Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il +sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi. + +Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et +roulait aux pieds d'Henry. + +C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus +d'elle, la nuit, dans sa vision. + +Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment +d'horreur. Le gérant se remit le premier. + +«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu +du dehors.» + +Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef +dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait, +il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il +lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût +connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et +cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que +s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se +les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant +que la décomposition n'eût fait son oeuvre. + +Ferraris? Ou?... + +Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès. + +Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant +pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait +la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette +révélation? + +Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les +voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor. + +Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour +se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher +intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout +anxieux d'Henry. + +«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se +répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je +suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière +confiance dans votre discrétion?--Vous pouvez vous en rapporter à +moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de +voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il. + +Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait +à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de +la loi: + +«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la +maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains +de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que +moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais, +et m'aider quand je vais revenir.» + +Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent +entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à +l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir. + +Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais +avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le +virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry +entendit clairement les voix de différentes personnes qui +causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de +découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales +s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à +Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites +respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu +à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs +avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à +sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de +nouveau. + +Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par +l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La +fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers +l'objet épouvantable qui était à terre. + +Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue? +Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la +première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se +penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses +dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées +à terre quand le gérant avait lâché la tête. + +L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le +_communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement +Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à +qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les +yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les +dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait +commencer n'aboutissait à rien. + +Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme +il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il +s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un +doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant? + +«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous +quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier: + +«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous +parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement: + +«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas +avec des gens heureux.» + +Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa +robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste. +Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant, +il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en +l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée. + +«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas. + +Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en +la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse. +«Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant +mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.» + +Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir. + +Il la lui dit immédiatement. + +«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en +tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le +médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit +jusqu'à sa dernière demeure.» + +Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry. + +«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle. + +Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui +remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se +tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des +marches. + +«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant. + +--Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui +montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je +serai de retour dans une heure. + + +XXV + +Le soir était arrivé. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux +mariés étaient à l'Opéra; Agnès, qui s'était excusée sur sa +fatigue, restait seule à l'hôtel. Henry Westwick avait accompagné +tout le monde au théâtre, mais il s'était esquivé à la fin du +premier acte pour retrouver Agnès au salon. + +«Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit au commencement de la +journée? lui demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle. L'affreux +doute qui nous étreignait tous les deux n'existe plus au moins +maintenant.» + +Agnès secoua tristement la tête. + +«Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir +dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.» + +La réponse aurait découragé bien des hommes; mais la patience +d'Henry, quand il s'agissait d'Agnès, était inépuisable. + +«Si vous songez à ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il, +vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps. +Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: «Après trente +ans de pratique médicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur +la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite?» S'il +est une question à laquelle il est impossible de répondre, c'est +sûrement celle-là. Le témoignage du consul n'est-il pas aussi +clair, dans toutes ses parties? Dès qu'il sut la mort de +Montbarry, il vint se mettre à la disposition de la famille. Il +est arrivé au palais au moment où l'on apportait le cercueil, le +corps y a été déposé devant lui et le couvercle vissé sous ses +yeux. Le témoignage du prêtre est également indiscutable. Il est +resté dans la chambre auprès de la bière à réciter les prières des +morts jusqu'au moment où le convoi quitta le palais. Rappelez-vous +tout cela, Agnès; comment pouvez-vous dire encore que la question +de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas épuisée! Il +ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai découverts +sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voilà la question, à +ce qu'il me semble. Est-ce exact?» Agnès ne pouvait le contredire. +«Alors, pourquoi n'éprouvez-vous pas comme moi un véritable +soulagement? demanda Henry. + +--Ce que j'ai vu hier soir m'en empêche, répondit Agnès. Quand +nous en avons parlé après nos démarches, vous m'avez reproché +d'avoir ce que vous appelez des idées superstitieuses. Je ne suis +pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre +personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au +moins. Je me souviens de ce que votre frère et moi nous avons été +l'un pour l'autre, et je ne suis nullement étonnée qu'il +m'apparaisse à moi, pour me demander la grâce d'une sépulture +chrétienne et la vengeance du crime dont il a été victime. Je ne +trouve rien d'impossible à l'explication de ce que vous appelez la +_théorie mesmérique; _ce que j'ai vu peut être le résultat +d'influences magnétiques que j'ai subies, couchée entre les restes +de l'homme assassiné et la femme coupable assise à mon chevet, en +proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre, +c'est que cette affreuse épreuve se soit abattue sur moi pour un +homme assassiné que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux-- +puisque vous prétendez que c'est Ferraris que j'ai vu--pour un +homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, à qui je +m'intéresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous +croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'ébranlera ma +conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vérité.» + +Henry n'insista pas, Malgré lui, elle l'avait profondément +troublé: + +«Avez-vous songé à un autre moyen de découvrir la vérité? demanda-t-il. +Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef +du mystère est entre ses mains. Mais dans l'état d'esprit où elle +est, peut-on croire en elle?... en admettant qu'elle consente à +parler. Si j'en juge par moi-même, je ne le pense pas. + +--Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agnès. + +--Oui, je l'ai encore dérangée au milieu de ses écritures sans fin +et j'ai insisté pour en tirer quelque chose de clair. + +--Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouvé en ouvrant la +cachette? + +--Certainement, répondit Henry; je lui ai dit que c'était elle qui +était responsable de la découverte que j'avais faite. J'ai ajouté +que je n'avais pas encore prononcé son nom devant les autorités. +Elle a continué à écrire comme si j'avais parlé une langue +étrangère pour elle. De mon côté, je me suis entêté, je l'ai +prévenue que la tête était confiée à la police et que le gérant et +moi nous avions fait notre déclaration et signé nos dépositions. +Elle ne fit pas la moindre attention à ma présence. Pour l'obliger +à parler, j'ajoutai que l'enquête devait rester secrète et qu'elle +pouvait compter sur mon entière discrétion. Je crus que j'avais +réussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec +un éclair de curiosité. + +--Que vont-ils en faire? + +Elle parlait de la tête, je suppose. + +Je répondis qu'elle devait être enterrée en secret des qu'on en +aurait fait la photographie, puis je lui fis connaître l'opinion +du médecin légiste qui a été consulté et qui prétend qu'on a +employé des produits chimiques pour arrêter la décomposition, mais +que cette tentative n'a qu'en partie réussi. Avant d'aller plus +loin, je lui demandai à brûle-pourpoint si le médecin ne se +trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid: + +--Puisque vous voilà, je veux vous demander quelques conseils pour +ma pièce; je voudrais y introduire quelques incidents. + +Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa façon +de me parler; elle brûlait réellement du désir de me lire son +incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand +intérêt à de pareilles choses, parce que mon frère est directeur +d'un théâtre. Je me suis aussitôt retiré sous un prétexte +quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore +s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement +votre esprit, elle est encore en haut et je suis prêt à vous y +accompagner.» + +Agnès frémit à la seule pensée d'avoir une seconde entrevue avec +la comtesse. + +«Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'écria-t-elle. +Après ce qui s'est passé dans cette horrible chambre, elle +m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela, +Henry. Tâtez ma main; rien qu'en vous écoutant je suis devenue +froide comme la mort.» + +Elle n'exagérait pas, Henry se hâta de changer la conversation. + +«Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intéressante. J'ai une +question à vous faire. Me trompé-je en croyant que plus tôt vous +quitterez Venise, plus tôt vous serez heureuse. + +--Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne +saurais dire à quel point je désire être loin de cette horrible +ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a +dit lord Montbarry au dîner. + +-Mais s'il avait changé d'avis depuis,» demanda Henry. Agnès le +regarda avec étonnement. «Je croyais qu'il avait reçu des lettres +d'Angleterre qui l'obligeaient à quitter Venise dès demain, dit-elle. + +--C'est vrai. Il était décidé à partir demain pour l'Angleterre et +à vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry à Venise pendant +les vacances; mais une circonstance l'a obligé à abandonner cette +idée, Il faut qu'il vous emmène tous demain, parce qu'il m'est +impossible de veiller sur vous. Je suis moi-même obligé +d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en +Angleterre.» + +Agnès le regarda fixement; elle n'était pas sûre de comprendre. + +«Êtes-vous réellement obligé de partir!» demanda-t-elle. + +Henry lui répondit en souriant: + +«Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.» + +Elle lut le reste sur son visage, + +«Quoi! s'écria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos +vacances et votre voyage en Italie. + +--Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agnès, ce sera ma +récompense.» + +Elle lui prit la main dans un irrésistible élan de tendresse, + +«Comme vous êtes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait +sans vous, après tout ce qui m'est arrivé? Je ne puis vous dire, +Henry, combien je vous suis reconnaissante.» + +Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empêcha doucement. + +«Agnès, lui dit-il, commencez-vous à comprendre combien je vous +aime?» + +Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un +mot, elle avoua la vérité; elle le regarda et détourna soudain les +yeux. + +Il l'attira près de lui: + +«Ma pauvre chérie!» murmura-t-il, et il l'embrassa. + +Tendrement émue et toute tremblante, sa bouche rencontra les +lèvres d'Henry. Puis sa tête s'inclina, elle lui passa les bras +autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent +plus rien. + +Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper +sans pitié à la porte. + +Agnès tressaillit. Elle se précipita au piano. Une fois assise sur +le tabouret, l'instrument étant placé en face de la porte, il +était impossible à la personne qui allait venir de voir sa figure. +«Entrez!» cria Henry irrité. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du +couloir, on fit une étrange question: + +«M. Henry Westwick est-il seul?» + +Agnès reconnut aussitôt la voix de la comtesse. Elle courut à une +seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre à coucher. + +«Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry! +Bonne nuit!» + +Henry répéta donc, plus irrité encore que la première fois: + +«Entrez!» + +La comtesse entra lentement dans la chambre, son éternel manuscrit +à la main. Son pas était incertain, son visage était sombre, ses +yeux injectés de sang étaient largement dilatés. En approchant +d'Henry elle se heurta contre la table près de laquelle il était +assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une +manière confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre, +mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise: + +«Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaillé; vous +paraissez avoir grand besoin de repos.» + +Elle porta la main à sa tête: + +«Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas à écrire mon +quatrième acte, cela fait un vide, un grand vide». + +Henry lui conseilla d'attendre au lendemain. + +«Allez vous mettre au lit et tâchez de dormir.» + +Elle agita la main avec impatience. + +» Il faut que je finisse ma pièce; répondit-elle: Je viens vous, +demander un conseil. Vous devez vous connaître en pièces de +théâtre, votre frère est directeur, + +Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrième et de +cinquième acte. Vous devez avoir assisté à des répétitions et à +tout le reste.» + +Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry. + +«Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout étourdie +quand je vois mon écriture. Jetez les yeux dessus: soyez bon +garçon, donnez-moi votre avis.» Henry regarda le manuscrit, son +regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il +tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une +explication. Il allait lui faire une question, mais il était +maintenant tout à fait inutile de lui parler. Elle était assise, +la tête renversée sur le dos de la chaise, et paraissait déjà à +moitié endormie; sa pâleur avait augmenté, on aurait dit une femme +près de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui +entra d'envoyer une femme de chambre. + +Sa voix parut tirer à moitié la comtesse de son assoupissement, +elle ouvrit lentement ses paupières alourdies. + +«L'avez-vous lue?» demanda-t-elle. Il fallait la calmer. + +«Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous +coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons +l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrième acte demain +matin. + +La femme de chambre entra à ce moment. + +«Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry. +Conduisez-la à sa chambre.» + +La femme regarda la comtesse et répondit tout bas aussi: + +«Faut-il envoyer chercher un médecin, monsieur?» + +Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander +l'avis du gérant. + +On eut beaucoup de peine à la faire lever et à lui persuader +d'accepter le bras de la femme de chambre. + +Ce fut seulement en lui promettant de lire la pièce et de faire le +quatrième acte qu'Henry put la décider à quitter la chambre. + +Une fois seul, il commença à_ _sentir une certaine curiosité de +savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant +une ligne par-ci, une ligne par-là. Soudain il changea de couleur, +ses yeux abandonnèrent la lecture comme ceux d'un homme hébété. + +«Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie, se dit-il? + +Son regard se tourna soudain vers la porte par où Agnès était +sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait désirer savoir ce +que la comtesse avait écrit, il relut de nouveau le passage qui +l'avait fait tressaillir, réfléchit un instant, puis fermant la +pièce inachevée, quitta aussitôt le salon à pas étouffés. + + +XXVI + +En entrant dans sa chambre située à l'étage supérieur, Henry posa +le manuscrit sur la table. Ses nerfs étaient excités, sa main +tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits +bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'hôtel. + +Le scénario de la pièce écrite par la comtesse entrait dans le +sujet sans préliminaires. + +Elle se présentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gêne et la +familiarité d'un vieil ami: voici en quels termes: + +«Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les +personnages de la pièce dont nous sommes convenus. Ce sont, par +ordre: +LE LORD; +LE MÉDECIN; +LA COMTESSE. + +» Je ne me suis pas donné la peine, vous le voyez, d'inventer des +noms de famille. Mes rôles sont suffisamment désignés par les +professions que j'indique et par la différence sociale qui existe +entre mes personnages. + +» Le premier acte commence. + +» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien +que la pièce est tout entière de mon invention. + +» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus +extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame +français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous +refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce +qui importe, c'est mon premier acte. + +» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon +d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis +vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les +joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le +lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de +la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas +d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place +son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui +dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance +de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.» + +» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La +comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord +gagne le double de la somme qu'il avait risquée. + +» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle +offre sa chaise au lord. + +» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce +qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une +véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau +et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la +prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce +moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le +baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se +passe et vient rejoindre le lord et la comtesse. + +» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle +important et remarquable. + +» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour +la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez +un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une +connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au +baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la +pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses +ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de +sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille +confiés à un de ses amis, banquier à Francfort. + +» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché +une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa +périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne +souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son +âme l'enthousiasme de la science. + +» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron. +Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret +de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les +frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho +moqueur. + +» Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui +suffiront-ils? Inquiet du résultat, il donne à la comtesse des +conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'étend sur sa soeur: +elle se met à perdre encore et encore, jusqu'à son dernier sou. + +» L'aimable et riche anglais offre un troisième prêt; mais la +comtesse, en femme délicate, refuse absolument. En quittant la +table, elle présente son frère au lord. Ces messieurs se mettent à +causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le +lendemain à l'hôtel de la comtesse pour lui présenter ses +respects. Le baron l'invite aussitôt à déjeuner. Le lord accepte +en jetant un dernier regard de respectueuse admiration à_ _la +comtesse.» + +Mais ce regard n'a pas échappé au frère. Le lord prend congé +d'eux. + +» Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle à coeur ouvert. +«Nos affaires sont désespérées, il nous faut trouver un remède +héroïque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques +renseignements sur ce lord. Vous avez évidemment produit une +grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour +avoir de l'argent, il faut à tout prix que la chose se fasse.» + +» La comtesse reste alors seule en scène et, dans un monologue, +montre à nu son caractère. + +» C'est un rôle à la fois sympathique et antipathique. Il y a dans +sa nature, à côté d'un grand désir de faire le bien, de grands +défauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise, +suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout où +elle va, cette dame est naturellement en butte à une foule de +bruits calomnieux. Elle proteste énergiquement dans cette scène +contre un de ces bruits indignes qui représente le baron comme son +amant et non comme son frère. Elle finit en exprimant un vif désir +de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a +commencé. Le baron revient et entend ses dernières paroles: «Oui, +dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais à la +condition que vous le quitterez avec le titre de fiancée du lord.» + +» La comtesse est tout à la fois étonnée et choquée; elle répond +que si le lord éprouve de l'affection pour elle il ne lui en +inspire aucune: elle va plus loin, elle déclare qu'elle ne le +recevra pas. «Faites votre choix, répond le baron, épousez le +revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre à la +première femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.» + +» La comtesse l'écoute toute surprise. Est-il possible que le +baron parle sérieusement? «La femme qui est prête à me payer +reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle à côté. +C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est +nécessaire pour arriver à la solution de mon grand problème. Je +n'ai qu'à consentir à être son mari et je deviens aussitôt +millionnaire. Réfléchissez, si vous voulez, cinq minutes à ce que +je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui +de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.» + +» La comtesse l'arrêta comme il s'en allait. + +» Les moindres sentiments sont poussés chez elle à l'extrême. + +«Quelle est la femme digne de ce nom, s'écria-t-elle, qui a besoin +de réfléchir pour se sacrifier quand l'homme à qui elle est toute +dévouée le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle +lui tend la main et lui dit:» Immolez-moi sur l'autel de votre +gloire; je suis prête à vous servir de marchepied; prenez ma +liberté et ma vie, pourvu que j'aide à votre triomphe.» + +» Le rideau tombe sur cette situation émouvante.» + +«Jugez d'après mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi, +en toute sincérité, sans crainte de me faire tourner la tête, si +vous ne me trouvez pas capable d'écrire une pièce?» + +Henry s'arrêta un peu, entre le premier et le second acte, +réfléchissant non pas au mérite de la pièce, mais à l'étrange +coïncidence qu'il y avait entre tous les incidents racontés par la +comtesse et ceux qui avaient précédé le désastreux mariage de son +frère, le premier lord Montbarry. + +Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit où elle se +trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir +affaire à son imagination tandis qu'elle n'exerçait que sa +mémoire? + +La question était trop grave pour être ainsi résolue du premier +coup. Sans s'appesantir sur cette pensée, Henry tourna la page et +commença la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi: + +«Le deuxième acte s'ouvre à Venise. Quatre mois se sont écoulés +depuis la scène de la table de jeu. L'action se passe maintenant +dans le salon d'un palais vénitien. Le baron, seul, songe à ce qui +s'est passé depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est +sacrifiée; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, à +cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat. + +» Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu +du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens +substitués. En prévision d'événements malheureux, il doit +évidemment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par +exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il +s'arrange de façon à ce que cette somme revienne à sa veuve au cas +où il mourrait le premier. + +» Le lord hésite, mais le baron ne perd pas son temps en +discussions stériles. «Considérons le mariage comme rompu, dit-il, +et brisons la.» Le lord cède peu à peu; il serait prêt à souscrire +pour une somme inférieure à celle qu'on lui demande. Le baron +répond d'un ton sec: «Je ne marchande jamais.» Le lord est +amoureux, et naturellement il finit par consentir. + +» Jusque-là le baron n'a pas à se plaindre. Mais quand le mariage +est célébré et que la lune de miel est finie, le lord prend sa +revanche. Le baron a rejoint les nouveaux époux dans un vieux +palais qu'ils ont loué à Venise. Il est toujours à_ _la recherche +de la _pierre_ _philosophale. _Son laboratoire est installé dans +les caves du palais, afin que les odeurs de ces expériences +n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle éternel au succès de sa +découverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est +des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut +absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui +prêter de l'argent. Le lord refuse en termes très secs et presque +durs. Le baron s'adresse à sa soeur et la prie d'user de son +influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut répondre, c'est que +son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est révélé sous son +véritable caractère, celui d'un avare fieffé. Le sacrifice du +mariage a été consommé et il a été inutile. + +» Telle est la situation au début du deuxième acte. + +» L'entrée de la comtesse vient troubler le baron dans sa +méditation. Elle est en proie à la rage. Des paroles de colère +s'échappent de ses lèvres: quelques moments s'écoulent avant +qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-même pour pouvoir +parler. Elle vient d'être insultée à deux reprises, d'abord par +une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de +chambre, une Anglaise, a déclaré qu'elle ne voulait pas servir +plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut +retourner immédiatement en Angleterre. + +» Interrogée sur les motifs qui la font agir ainsi, elle répond +insolemment et en termes voilés, qu'une honnête femme ne peut pas +servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arrivé. La +comtesse fait ce que toute femme aurait fait à sa place: indignée, +elle chasse sur-le-champ cette misérable. + +» Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de +travail où il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et +demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les +paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le +lord non seulement déclare qu'il approuve la conduite de cette +domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidélité de +sa femme si crûment qu'il est impossible de les répéter: «Si +j'avais été homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme à ma +portée, je l'aurais tué sans pitié.» + +» Le baron, qui jusque-là a écouté en silence, prend alors la +parole: «Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous +l'auriez frappé à mort, et par cet acte de violence, vous vous +seriez privée de la prime d'assurance qui revient à la veuve, +prime si nécessaire pour tirer votre frère de l'intolérable +situation dans laquelle il est maintenant.» + +» La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas là +matière à plaisanter. Après ce que le lord lui a dit, elle ne +doute pas qu'il ne communique ses infâmes soupçons à ses avocats +en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empêcher, avant peu +elle sera divorcée et déshonorée, en proie à la calomnie, sans +autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim. + +» À ce moment, le courrier que le lord a engagé en Angleterre pour +l'accompagner dans ses voyages, traverse la scène avec une lettre +qu'il va mettre à le poste. La comtesse l'arrête et demande à +regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre à son +frère. L'écriture est du lord: la lettre est adressée à ses +avocats à Londres. + +» Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se +regardent en silence. + +» Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement +leur position, et le seul remède leur apparaît dans sa triste +clarté. L'alternative est bien simple: «Déshonneur et ruine, ou +mort de milord et argent de l'assurance!» + +» Le baron, fort agité, se promène de long en large, se parlant à +lui-même. La comtesse saisit des lambeaux de phrases. + +» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par +son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou +trois jours; de complications inattendues qui font que les +indispositions aussi légères que les rhumes se terminent +quelquefois par de graves maladies et par la mort. + +» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle +n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au +moins le mérite de toujours parler franchement. + +» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien +sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?» + +» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il +peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque +qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment +administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un +médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un +médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre +le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le +médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de +quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit +être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La +moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux +d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans +l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni +permettre à sa soeur de le tenter pour lui. + +» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et +l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence? + +» La comtesse lui répond en se contenant--pourquoi en effet +aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui +laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait +faite;--elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la +poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé +la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas +de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui +demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est +assez grand pour se soigner lui-même. + +» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord +lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il +veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans +son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il +veut encore en essayer cette fois. + +» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur. + +» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part +à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de +temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond +tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que +je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le +lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est +capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce +dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un +imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle +qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître +dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il +vous plaira.» + +» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain +change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son +frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse +maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage! + +» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier, +qui revient avec des citrons et de l'eau chaude. + +» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air +malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le +lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la +limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que +le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant, +l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est +trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté +les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande +la permission de se jeter un instant sur son lit: + +» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle +offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le +courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle +ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même; +ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.» + +» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre. + +» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son +maître. + +» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si +étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le +dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours +bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien +peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le +courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi, +monsieur, j'ai attrapé la mort!» + +» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant +pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre +âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.» + +» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré: + +«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La +seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il +regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il +dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux +et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes +os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et +Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.» + +» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans +sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et +regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon +pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution +avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si +vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade +chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!». + +» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en +poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée +merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair. +Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est +accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de +sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier +dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les +circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu +vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du +lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.» + +Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment +d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à +la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un +intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents +du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de +son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux +complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le +produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle +cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la +dictée de ses criminels souvenirs? + +Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été +assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à +laquelle il avait donné son nom! + +Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait +innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être +l'agent passif du crime. + +Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour +arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice +comme une criminelle impunie. + +Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la +chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il +gesticulait et parlait comme un homme au désespoir. + +«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne +suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes +portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce +qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis +autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle +encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et +horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner +ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la +fatalité qui me poursuit ici.» + +La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de +chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De +temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait +entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil. + +«Va-t-elle mourir? demanda Henry. + +--C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture +d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour +ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.» + +Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de +chose à lui apprendre. La comtesse avait refusé de se coucher et +s'était mise à son pupitre pour continuer à écrire. Trouvant qu'il +était inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de +chambre l'avait quittée pour aller prévenir le gérant Au plus vite +on envoya chercher un médecin, et quand il arriva, il trouva la +comtesse étendue morte sur le parquet. Voilà tout ce qu'elle avait +à dire. + +En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur +laquelle la comtesse avait tracé ses dernières lignes. Les lettres +étaient presque illisibles. Henry put seulement déchiffrer ces +mots: «Acte premier», et: «Personnages du drame» Jusqu'à la fin, +la misérable folle avait pensé à sa pièce et elle l'avait +entièrement recommencée. + + +XXVII + +Henry revint dans sa chambre. + +Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne +plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître +la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il? +Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture? + +Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea +d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre +point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait +appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été +mis à exécution? Il ne le savait pas encore. + +Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis +enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire: + +«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si +simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement +au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer +chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le +palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut +que le baron aille lui-même chercher un docteur. + +» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin. +Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que +j'ai à vous dire.» + +» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun +danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne +le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté +sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont +jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune +réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour +se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible +soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a +mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée. + +» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son +opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le +courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de +votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent +conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la +seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui +demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a +répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du +premier coup les mille livres.» + +» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre +malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme. + +_» _La comtesse entre. + +» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire +son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de +bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse. +Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords +d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se +résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il +songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans +ressources, à la grâce de Dieu. + +» À cette ouverture, la comtesse prend la parole. + +«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement +facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille +livres, comme legs à votre veuve?» + +» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse +avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas +être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui +est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que +peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si +magnifique récompense? + +» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le +moindre détour. + +» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier +n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux +fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité +et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre. + +» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que +je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au +diable.» + +» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique +de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta +seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous +êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si +vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.» + +» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se +décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une +feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents, +tout trébuchant, il quitte la chambre. + +» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la +chambre vide. + +» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi +s'est-il levé? + +» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de +cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter +mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de +récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques +lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je +n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, +j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile +d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit +fidèlement ses engagements envers moi.» + +» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les +conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir, +pour mille livres, s'il meure de sa belle mort. + +» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les +aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments +que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle +sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur +laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces +deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à +l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la +poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant +que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la +comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui +leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet +est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier +a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour +qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la +séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de +ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre +sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres. + +» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui +attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On +lui dit que le courrier a cédé à la tentation. + +» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la +comtesse. + +» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend +que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état +d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il +être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse +fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout +bas aussi. «Dans les caveaux!» + +» Le rideau tombe.» + + +XXVIII + +Ainsi finit le second acte. + +Arrivé au troisième, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec +une extrême fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait +besoin de repos. + +Dans la dernière partie du manuscrit, à un passage très important, +l'écriture et le style de la comtesse avaient subi une grande +altération. La folie apparaissait, à mesure que la pièce tirait à +sa fin. L'écriture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes +des phrases étaient restées inachevées. Dans le dialogue, les +questions et les réponses ne concordaient pas toujours exactement +entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de +l'écrivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette +vigueur disparaissait bientôt et le fil du récit s'embrouillait de +plus en plus. + +Après avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs, +Henri recala devant l'horreur toujours croissante du récit. Il +ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta +sur son lit pour reposer. Presque au même instant la porte +s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre. + +«Nous rentrions de l'Opéra, dit-il, et nous venons d'apprendre la +mort de cette misérable femme. On dit que vous lui avez parlé à +ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est passé. + +--Vous allez le savoir, répondit Henry, vous êtes maintenant le +chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble +qui m'oppresse, de vous laisser, à vous, le soin de décider ce qui +doit être fait.» + +Après ces paroles, il raconta à son frère comment la pièce de la +comtesse était arrivée entre ses mains. + +«Lisez les premières pages, dit-il, je suis curieux de savoir si +elles produiront sur vous la même impression que sur moi.» + +À peu près à moitié du premier acte, lord Montbarry s'arrêta et +regarda son frère: + +«Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir inventé sa +pièce? Était-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que +tout cela est réellement arrivé?» + +C'en fut assez pour Henry: son frère éprouvait la même impression +que lui. + +«Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez +suivre un bon conseil, épargnez-vous maintenant la lecture des +pages suivantes, où vous verrez de quelle manière terrible notre +frère a été puni de ce honteux mariage. + +--Avez-vous tout lu, Henry? + +--Pas tout. J'ai reculé devant la lecture de la dernière partie. +Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frère après avoir quitté +l'école, je trouvais qu'il avait agi comme un infâme avec Agnès et +je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis +l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a été +victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que +nous sommes fils de la même mère. En effet, j'ai ressenti ce soir +pour lui ce que--je suis honteux d'y songer--ce que je n'avais +jamais ressenti auparavant.» + +Lord Montbarry prit la main de son frère: «vous êtes un bon +garçon, Henry; mais êtes-vous certain de ne pas vous alarmer à +tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous +savons être la vérité, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcément +qu'il faille croire le reste jusqu'au bout? + +--Il n'y a pas de doute possible, répondit Henry. + +--Pas de doute possible? répéta son frère. + +----Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut +justifier votre conclusion.» + +Il continua jusqu'à la fin du second acte. Puis il leva la tête: + +«Croyez-vous réellement que les restes mutilés que vous avez +découverts ce matin soient les restes de notre frère? demanda-t-il. +Et le croyez-vous sur un témoignage pareil?». Henry répondit +par un signe de tête affirmatif. + +Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une façon +énergique, mais il se contint. + +«Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernières scènes de la +pièce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez à +croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est +de prendre entièrement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire +le troisième acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.» + +Il chercha le troisième acte et prit quelques passages assez +clairement écrits pour être déchiffrés. + +«Voici une scène dans les caveaux du palais: La victime du complot +est couchée sur un misérable lit; le baron et la comtesse songent +à la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je +comprends bien, s'est procuré l'argent nécessaire en empruntant +sur ses bijoux à Francfort; et le courrier peut encore en revenir, +au dire du_ _médecin. Que feront les coupables si l'homme revient +à la santé? Dans son habileté, le baron propose de remettre le +lord en liberté. Si par hasard il s'adressait à la justice, il +serait facile de déclarer qu'il était sujet à des accès de folie +et d'en appeler au témoignage de sa propre femme. D'un autre côté, +si le courrier meurt, comment se débarrasser du lord séquestré. + +» Faut-il le laisser mourir de faim? + +» Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruautés +inutiles. + +» Restent donc les moyens violents: si on recourait à un bravo[1]? + +» Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en +outre, il ne veut dépenser, autant que possible, de_ _l'argent que +pour lui-même. + +» Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal? + +» Le baron se refuse à confier son secret à l'eau, l'eau peut +rejeter le cadavre. + +» Doivent-ils mettre le feu à son lit? + +» C'est une excellente idée; mais on peut voir la fumée. Non: les +circonstances, du reste, sont maintenant changées du tout au tout. +Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le +premier poison venu fera l'affaire.» + +«Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille +discussion ait eu lieu?» + +Henry ne répondit pas. La suite des questions que l'on venait de +lire se présentait exactement dans le même ordre que les rêves qui +avaient épouvanté Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait +passées à l'hôtel. Il était inutile de faire part de cette +coïncidence à son frère. + +«Continuez,» lui dit-il seulement. + +Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un +peu lisible. + +«Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise +en scène, le théâtre est coupé en deux. Le médecin est en haut +écrivant naïvement le certificat de décès du lord, au chevet du +courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout près +du lord empoisonné, préparant les acides qui doivent aider à +réduire ses restes en cendres. + +» Ne perdons pas notre temps à déchiffrer de pareilles noirceurs +de mélodrames! Passons! Passons!» + +Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de découvrir la +signification des scènes confuses qui suivaient. À l'avant-dernier +feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles: + +«Le troisième acte paraît être divisé, dit-il, en deux scènes ou +tableaux. Je crois que je peux lire l'écriture, au commencement du +second tableau: «Le baron et la comtesse sont en scène. Les mains +du baron sont mystérieusement recouvertes de gants. Il a réduit le +corps en cendres par un_ _nouveau système de crémation, à +l'exception de la tête toutefois.» + +Henry interrompit son frère: + +«N'allez pas plus loin! s'écria-t-il. + +--Rendons justice à la comtesse, continua lord Montbarry. C'est +une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!» + +«Le baron s'est cruellement brûlé les mains en brisant par +accident sa cruche à acides. Il est incapable de faire disparaître +la tête, et la comtesse est assez femme, malgré toute sa +méchanceté, pour reculer à l'idée de le remplacer dans ce travail. +À la première nouvelle de l'arrivée de la commission d'enquête +envoyée par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune +crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort +naturelle du courrier substitué au lord qu'ils s'occuperont +aveuglément. Mais la tête n'étant pas détruite, il faut à tout +prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothèque lui +ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus +sûres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de +surveiller la crémation, mais elle peut sûrement jeter un peu de +poudre afin d'empêcher la décomposition.» «Assez! cria de nouveau +Henry, assez! + +--Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernière page a +l'air d'être de la folie pure. Et elle vous a dit que +l'imagination lui faisait défaut? + +--Soyez sincère, Stéphen, et dites la mémoire.» Lord Montbarry se +leva et jeta sur son frère un regard de pitié. + +«Vous êtes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas étonnant, après +la découverte que vous avez faite sous la pierre de la cheminée. +Nous ne discuterons pas là-dessus; nous attendrons un jour ou deux +que vous soyez redevenu tout à fait vous-même. Mais au moins +entendons-nous dès à présent sur un point. C'est bien à moi que +vous laissez, en qualité de chef de la famille, le droit de +décider ce qu'il faut faire de ce griffonnage? + +--Je vous le laisse.» + +Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu. + +«Que cette ordure serve au moins à quelque chose, dit-il, en +soulevant les pages avec le poker. La chambre commence à devenir +froide: la pièce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces +bûches à demi calcinées.» + +Il attendit un peu devant le foyer et revint auprès de son frère. + +«Maintenant, Henry, j'ai encore un mot à dire, puis j'ai fini. Je +suis prêt à admettre que vous vous êtes trouvé, par un hasard +malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais +autrefois, personne ne sait quand, mais à part cela, je conteste +tout le reste. Plutôt que de partager votre opinion, je ne veux +rien croire de tout de ce qui est arrivé. Les influences +surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous +sommes arrivés dans cet hôtel: votre perte d'appétit, les rêves +affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tête qui +apparut à Agnès, je déclare que tout cela est pure hallucination! +Je ne crois à rien, rien, rien!» + +Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la +chambre. + +--Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a +commis une indiscrétion. Je crois qu'Agnès vous épousera. Bonsoir, +Henry. Nous quitterons Venise demain matin à la première heure. + +Et voici comment lord Montbarry jugea le mystère de l'hôtel hanté. + + +POST SCRIPTUM + +Un dernier moyen de trancher la différence d'opinion qui existait +entre les deux frères restait entre les mains d'Henry. Il était +décidé à se servir des fausses dents comme point de départ d'une +enquête qu'il voulait faire, dès que lui et ses compagnons +seraient de retour en Angleterre. + +La seule personne encore vivante qui connût les moindres détails +de l'histoire domestique de la famille dans les temps passés était +la vieille nourrice d'Agnès Lockwood. Henry saisit la première +occasion qui se présenta pour tenter de réveiller ses souvenirs +sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonné au +chef de la famille son abandon d'Agnès: elle refusa nettement de +faire appel à sa mémoire. + +«La vue seule de milord, quand je l'aperçus pour la dernière fois +à Londres, dit la vieille femme, me donna des démangeaisons dans +les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur +marque sur son visage. J'avais été envoyée en course par miss +Agnès et je l'ai rencontré sortant de chez un dentiste. Dieu +merci! c'est la dernière fois que je l'ai vu.» + +Grâce au caractère emporté de la nourrice et à sa manière +originale de s'exprimer, le but d'Henry était déjà atteint. Il se +risqua à demander si elle avait remarqué la maison. + +Elle ne l'avait pas oubliée: est-ce que M. Henry se figurait +qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle était âgée +de quatre-vingts ans? + +Le même jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et dès +lors tous ses doutes, si le doute était encore possible, +disparurent à tout jamais. Les dents avaient été faites pour le +premier lord Montbarry. + +Henry ne révéla à personne l'existence de cette nouvelle preuve, +pas même à son frère Stéphen. Il emporta son terrible secret dans +la tombe. + +Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le même +silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son +mari avait été, non pas, comme elle le supposait, la victime de la +comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu +lord Montbarry lui avait envoyé la banknote de mille livres, et +reculait à l'idée de se servir d'un cadeau qu'elle continuait à +déclarer souillé «du sang de son mari». Agnès, avec l'entière +approbation de la veuve, porta l'argent à l'_Hospice des Enfants, +_où il servit à augmenter le nombre des lits. + +Au printemps de la nouvelle année, il y eut un mariage dans la +famille. + +À la demande d'Agnès, les membres de la famille seuls assistèrent +à la cérémonie. + +Il n'y eut pas de déjeuner de noce, et la lune de miel se passa +dans un petit cottage des bords de la Tamise. + +Dans les derniers jours qui précédèrent le départ du couple +nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invités à +venir jouer dans le jardin. L'aînée des filles entendit et +rapporta à sa mère un petit dialogue relatif à _l'Hôtel hanté:_ + +«Henry, je voudrais vous embrasser. + +--Embrassez, ma chérie. + +--Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de +quelque chose? + +--De quoi? + +--La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement. +Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie. +Dites-moi si elle vous a fait une confession. + +--Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par +conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous +attriste en la répétant. + +--N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette +affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre? + +--Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait +ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.» + +Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait. +La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale +d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle +se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste +encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la +punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle +trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle +réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition +et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa +chambre à coucher. + +Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de +Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois +d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées +suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant +parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès +un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne +parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis», +curieux spécimen des vertus des vieux âges. + +--Est-ce tout? + +--C'est tout. + +--Alors il n'y a pas d'explication au mystère de _l'Hôtel hanté_? + +--Demandez-vous s'il y a une explication au mystère de la vie et +de la mort. + +FIN + + + [1] Tueur à gages. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'hôtel hanté, by Wilkie Collins + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ *** + +***** This file should be named 15060-8.txt or 15060-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/6/15060/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: L'h\'f4tel hant\'e9 +\par +\par Author: Wilkie Collins +\par +\par Release Date: February 14, 2005 [EBook #15060] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'H\'d4TEL HANT\'c9 *** +\par +\par +\par +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word fo}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mat, Mobipocket Reader +\par }\pard \qj\fi540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 format, eReader format and Acrobat Reader fo}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mat.}{ +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page +\par +\par +\par +\par }\pard\plain 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_Toc96106222} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106223}I{\*\bkmkend _Toc96106223} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par En 1860, la r\'e9putation du docteur Wybrow, de Londres, \'e9tait arriv\'e9e \'e0 son apog\'e9e. Les gens bien inform\'e9s affirmaient que, de tous les m\'e9decins en renom, c'\'e9tait lui qui gagnait le plus d'argent. +\par +\par Un apr\'e8s-midi, vers la fin de l'\'e9t\'e9, le docteur venait de finir son d\'e9jeuner apr\'e8s une matin\'e9e d'un travail excessif. Son cabinet de consultation n'avait pas d\'e9sempli et il tenait d\'e9j\'e0 \'e0 la main une longue liste de visites +\'e0 faire, lorsque son domestique lui annon\'e7a qu'une dame d\'e9sirait lui parler. +\par +\par \'ab\~Qui est-ce\~? demanda-t-il. Une \'e9trang\'e8re\~? +\par +\par \emdash Oui, monsieur. +\par +\par \emdash Je ne re\'e7ois pas en dehors de mes heures de consultation. Indiquez-les lui et renvoyez-la. +\par +\par \emdash Je les lui ai indiqu\'e9es, monsieur. +\par +\par \emdash Eh bien\~? +\par +\par \emdash Elle ne veut pas s'en aller. +\par +\par \emdash Elle ne veut pas s'en aller\~? r\'e9p\'e9ta en souriant le m\'e9decin.\~\'bb +\par +\par C'\'e9tait une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait. +\par +\par \'ab\~Cette dame obstin\'e9e vous a-t-elle donn\'e9 son nom\~? +\par +\par \emdash Non, monsieur. Elle a refus\'e9\~; elle dit qu'elle ne vous retiendra pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour attendre jusqu'\'e0 demain. Elle est l\'e0 dans le cabinet de consultation, et je ne sais comment la faire sortir.\~ +\'bb +\par +\par Le docteur Wybrow r\'e9fl\'e9chit un instant. Depuis plus de trente ans qu'il exer\'e7ait la m\'e9decine, il avait appris \'e0 conna\'eetre les femmes et les avait toutes \'e9tudi\'e9 +es, surtout celles qui ne savent pas la valeur du temps, et qui, usant du privil\'e8ge de leur sexe, n'h\'e9sitent jamais \'e0 le faire perdre aux autres. Un coup d'\'9cil \'e0 sa montre lui prouva qu'il fallait bient\'f4t commencer sa tourn\'e9 +e chez ses malades. Il se d\'e9cida donc \'e0 prendre le parti le plus sage\~: \'e0 fuir. +\par +\par \'ab\~La voiture est-elle l\'e0\~? demanda-t-il. +\par +\par \emdash Oui, monsieur. +\par +\par \emdash Tr\'e8s bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la dame tranquillement en possession du cabinet de consultation. Quand elle sera fatigu\'e9e d'attendre, vous savez ce qu'il y a \'e0 lui dire. Si elle demande quand je serai rentr\'e9 +, d\'eetes que je d\'eene \'e0 mon cercle et que je passe la soir\'e9e au th\'e9\'e2tre. Maintenant, doucement, Thomas\~! Si nos souliers craquent, je suis perdu.\~\'bb + Puis il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le domestique marchant sur la pointe des pieds. +\par +\par La dame se douta-t-elle de cette fuite\~? Les souliers de Thomas craqu\'e8rent-ils\~? Peu importe\~; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment o\'f9 + le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit. L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras. +\par +\par \'ab\~Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'\'e9couter un instant.\~\'bb +\par +\par Elle pronon\'e7a ces paroles \'e0 voix basse, et cependant d'un ton plein de fermet\'e9. Elle avait un accent \'e9tranger. Ses doigts serraient doucement, mais aussi r\'e9solument, le bras du docteur. +\par +\par Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le m\'e9decin, mais \'e0 la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arr\'eata net\~; le contraste frappant qui existait entre la p\'e2 +leur mortelle du teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet m\'e9tallique, dard\'e9s sur lui, le cloua \'e0 sa place. +\par +\par Ses v\'eatements \'e9taient de couleur sombre et d'un go\'fbt parfait, elle semblait avoir trente ans. Ses traits\~: le nez, la bouche et le menton \'e9taient d'une d\'e9licatesse de forme qu'on rencontre rarement chez les Anglaises. C'\'e9 +tait, sans contredit, une belle personne, malgr\'e9 la p\'e2leur terrible de son teint et le d\'e9faut moins apparent d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de surprise pass\'e9, le docteur se demanda s'il n'avait pas +devant lui un sujet curieux \'e0 \'e9tudier. Le cas pouvait \'eatre nouveau et int\'e9ressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-\'eatre la peine d'attendre. +\par +\par Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression, et desserra la main qu'elle avait pos\'e9e sur le bras du docteur. +\par +\par \'ab\~Vous avez consol\'e9 bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle. Consolez-en une de plus aujourd'hui.\~\'bb +\par +\par Sans attendre de r\'e9ponse, elle se dirigea de nouveau vers le cabinet de consultation. +\par +\par Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un fauteuil, en face de la fen\'eatre. Le soleil, ce qui est rare \'e0 Londres, \'e9tait \'e9blouissant cet apr\'e8s-midi-l\'e0. Une lumi\'e8re \'e9clatante l'enveloppa. Ses yeux la support\'e8 +rent avec la fixit\'e9 des yeux d'un aigle. La p\'e2leur uniforme de son visage paraissait alors plus effroyablement livide que jamais. Pour la premi\'e8re fois depuis bien des ann\'e9es, le docteur sentit son pouls battre plus fort en pr\'e9 +sence d'un malade. +\par +\par Elle avait demand\'e9 qu'on l'\'e9cout\'e2t, et maintenant elle semblait n'avoir plus rien \'e0 dire. Une torpeur \'e9trange s'\'e9tait empar\'e9e de cette femme si r\'e9solue. Forc\'e9 + de parler le premier, le docteur lui demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait faire pour elle. Le son de cette voix parut la r\'e9veiller\~; fixant toujours la lumi\'e8re, elle dit tout \'e0 coup\~: +\par +\par \'ab\~J'ai une question p\'e9nible \'e0 vous faire. +\par +\par \emdash Qu'est-ce donc\~?\~\'bb +\par +\par Son regard allait doucement de la fen\'eatre au docteur. Sans la moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa p\'e9nible question\~: +\par +\par \'ab\~Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle\~?\~\'bb +\par +\par \'c0 cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient alarm\'e9s. Le docteur Wybrow, lui, n'\'e9prouva que du d\'e9sappointement. \'c9tait-ce donc l\'e0 le cas extraordinaire qu'il avait esp\'e9r\'e9 en se fiant l\'e9g\'e8rement aux apparences\~ +? Sa nouvelle cliente n'\'e9tait-elle qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac d\'e9rang\'e9 et d'un cerveau faible\~? +\par +\par \'ab\~Pourquoi venez-vous chez moi\~? lui demanda-t-il brusquement. Pourquoi ne consultez-vous pas un m\'e9decin sp\'e9cial, un ali\'e9niste\~?\~\'bb +\par +\par Elle r\'e9pondit aussit\'f4t\~: +\par +\par \'ab\~Si je ne vais pas chez un de ces m\'e9decins-l\'e0, c'est justement parce qu'il serait un sp\'e9cialiste et qu'ils ont tous la funeste habitude de juger invariablement tout le monde d'apr\'e8s les m\'eames r\'e8gles et les m\'eames pr\'e9 +ceptes. Je viens chez vous, parce que mon cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous \'eates fameux dans votre art pour la d\'e9couverte des maladies qui ont une cause myst\'e9rieuse. \'cates-vous satisfait\~?\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait plus que satisfait. Il ne s'\'e9tait donc pas tromp\'e9, sa premi\'e8re id\'e9e avait \'e9t\'e9 la bonne, Cette femme savait bien \'e0 qui elle s'adressait. Ce qui l'avait \'e9lev\'e9 \'e0 la fortune et \'e0 la renomm\'e9 +e lui, docteur Wybrow, c'\'e9tait la s\'fbret\'e9 de son diagnostic, la perspicacit\'e9, sans rivale parmi ses confr\'e8res, avec laquelle il pr\'e9voyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter pouvaient \'ea +tre atteints dans un temps plus ou moins \'e9loign\'e9. +\par +\par \'ab\~Je suis \'e0 votre disposition, r\'e9pondit-il, je vais essayer de d\'e9couvrir ce que vous avez.\~\'bb +\par +\par Il posa quelques-unes de ces questions que les m\'e9decins ont l'habitude de faire\~; la patiente r\'e9pondit promptement et avec clart\'e9\~; sa conclusion fut que cette dame \'e9trange \'e9tait, au moral comme au physique, en parfaite sant\'e9 +. Il se mit ensuite \'e0 examiner les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son st\'e9thoscope ne lui r\'e9v\'e9l\'e8rent rien d'anormal. Avec cette admirable patience et ce d\'e9vouement \'e0 son art qui l'avaient distingu\'e9 d\'e8s le temps o +\'f9 il \'e9tudiait la m\'e9decine, il continua son examen, toujours sans r\'e9sultat. Non seulement il n'y avait aucune pr\'e9disposition \'e0 une maladie du cerveau, mais il n'y avait m\'eame pas le plus l\'e9ger trouble du syst\'e8me nerveux. +\par +\par \'ab\~Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il\~; je ne peux m\'eame pas me rendre compte de votre extr\'eame p\'e2leur. Vous \'eates pour moi une \'e9nigme. +\par +\par \emdash Ma p\'e2leur n'est rien, r\'e9pondit-elle avec un peu d'impatience. Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonn\'e9e\~; depuis, mes couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si d\'e9licate qu'elle ne peut support +er le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je suis toute d\'e9sappoint\'e9e.\~\'bb Elle laissa tomber sa t\'eate sur sa poitrine. \emdash + Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en elle-m\'eame am\'e8rement. +\par +\par Le docteur parut touch\'e9\~; peut-\'eatre serait-il plus exact de dire que son amour-propre de m\'e9decin \'e9tait un peu bless\'e9. +\par +\par \'ab\~Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si vous prenez la peine de m'aider un peu.\~\'bb +\par +\par Elle releva la t\'eate. Ses yeux \'e9tincelaient. +\par +\par \'ab\~Expliquez-vous\~; comment puis-je vous aider\~? +\par +\par \emdash Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx. Vous voulez que je d\'e9couvre l'\'e9nigme avec le seul secours de mon art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons, quelque chose doit vous \'eatre arriv\'e9 +, quelque chose qui n'a aucun rapport \'e0 votre \'e9tat de sant\'e9 et qui vous a effray\'e9e\~; sans cela, vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \emdash C'est la v\'e9rit\'e9, dit-elle vivement. Je recommence \'e0 avoir confiance en vous. +\par +\par \emdash Tr\'e8s bien. Vous ne devez pas supposer que je vais d\'e9couvrir la cause morale qui vous a mise dans l'\'e9tat o\'f9 vous \'eates\~: tout ce que je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre pour votre sant\'e9, et, \'e0 + moins que vous ne me preniez comme confident, je ne puis rien de plus.\~\'bb +\par +\par Elle se leva, fit le tour de la chambre. +\par +\par \'ab\~Supposons que je vous dise tout, r\'e9pondit-elle. Mais faites bien attention que je ne nommerai personne. +\par +\par \emdash Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent. +\par +\par \emdash Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des impressions personnelles \'e0 vous r\'e9v\'e9ler, et vous me prendrez probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez entendue. Qu'importe\~! Je vais faire mon possibl +e pour vous contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais croyez-moi, cela ne vous servira pas \'e0 grand'chose.\~\'bb +\par +\par Elle s'assit de nouveau et commen\'e7a avec la plus grande sinc\'e9rit\'e9 la plus \'e9trange et la plus bizarre de toutes les confessions qu'e\'fbt jamais entendues le docteur. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106224}II{\*\bkmkend _Toc96106224} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Je suis veuve, monsieur, c'est un fait\~: je vais me remarier, c'est encore un fait\~\'bb. +\par +\par Elle s'arr\'eata et sourit \'e0 quelque pens\'e9e qui lui traversa l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur Wybrow\~: il avait quelque chose de triste et de cruel \'e0 la fois, il se dessina lentement sur ses l\'e8 +vres et disparut soudain. +\par +\par Le docteur se demanda s'il avait bien fait de c\'e9der \'e0 son premier mouvement. Il songea avec un certain regret \'e0 ses malades qui l'attendaient. +\par +\par La dame continua\~: +\par +\par \'ab\~Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache \'e0 une circonstance assez d\'e9licate. Le gentleman dont je dois \'eatre la femme \'e9tait engag\'e9 \'e0 une autre personne, quand le hasard fit qu'il me rencontra \'e0 l'\'e9tranger. Cette personne, +faites bien attention, est de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment vol\'e9 son fianc\'e9, j'ai d\'e9truit toutes les esp\'e9rances de sa vie. Innocemment, dis-je, parce qu'il ne m'a r\'e9v\'e9l\'e9 son engagement ant\'e9rieur qu'apr\'e8 +s que je lui ai eu moi-m\'eame accord\'e9 ma main. Quand nous nous rev\'eemes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que l'affaire ne v\'eent \'e0 ma connaissance, il m'avoua la v\'e9rit\'e9. Naturellement je fus indign\'e9 +e. Il avait une excuse toute pr\'eate\~: il me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus \'e9lev\'e9. J'en pleurai, moi, qui n'ai pas trouv\'e9 de larmes \'e0 + verser sur mes propres douleurs\~! Si la lettre lui avait laiss\'e9 l'espoir d'\'eatre pardonn\'e9, j'aurais positivement refus\'e9 de l'\'e9pouser. Mais la fermet\'e9 de cette lettre sans col\'e8 +re, sans un mot de reproche, faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermet\'e9 dont elle \'e9tait empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me supplia d'avoir piti\'e9 de lui, de ne pas oublier son + amour pour moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le c\'9cur tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours \emdash je tremble quand j'y songe \emdash nous serons mari\'e9s.\~\'bb +\par +\par Elle tremblait r\'e9ellement\~; elle fut oblig\'e9e de s'arr\'eater quelques instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la r\'e9v\'e9lation de quelque fait important, commen\'e7ait \'e0 craindre d'avoir \'e0 subir un long r\'e9cit. +\par +\par \'abPardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des personnes souffrantes qui attendent }{\i ma }{visite\~; plus vite vous arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi\~\'bb. +\par +\par L'\'e9trange sourire si triste et si froid reparut sur les l\'e8vres de l'inconnue\~: +\par +\par \'ab\~Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-m\'eame dans un moment.\~\'bb +\par +\par Elle continua en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Hier, \emdash ne craignez pas une longue histoire, monsieur, \emdash hier m\'eame, je venais de prendre part \'e0 un de vos }{\i lunch }{anglais, lorsqu'une dame qui m'\'e9tait tout \'e0 fait inconnue arriva. Elle \'e9tait en retard\~ +: nous avions d\'e9j\'e0 quitt\'e9 la table, nous \'e9tions dans le salon. Elle prit par hasard une chaise \'e0 c\'f4t\'e9 de la mienne\~; on nous pr\'e9senta l'une \'e0 l'autre. Je connaissais son nom, elle connaissait aussi le mien. C'\'e9tait la femme +\'e0 laquelle j'avais vol\'e9 son fianc\'e9, la femme qui avait \'e9crit la lettre dont je vous ai parl\'e9. \'c9coutez, maintenant\~! vous vous \'eates montr\'e9 impatient parce que je ne vous ai pas int\'e9ress\'e9 jusqu'\'e0 pr\'e9sent\~ +; si je vous ai donn\'e9 quelques d\'e9tails, c'\'e9tait pour vous prouver que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment d'hostilit\'e9. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais presque, je n'avais donc rien \'e0 me reprocher \'e0 + son \'e9gard. Retenez-le bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout \'e0 l'heure. Quant \'e0 elle, je sais que les circonstances qui ont dict\'e9 ma conduite lui ont \'e9t\'e9 expliqu\'e9es dans tous leurs d\'e9tails, je sais qu'elle ne me bl +\'e2me en aucune fa\'e7on. Et maintenant que vous savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je me suis lev\'e9e et que mes yeux ont rencontr\'e9 les sien +s, pourquoi j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la premi\'e8re fois de ma vie\~\'bb. +\par +\par Le docteur commen\'e7ait \'e0 s'int\'e9resser au r\'e9cit. +\par +\par \'ab\~Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper\~? +\par +\par \emdash Rien, r\'e9pondit-on brusquement. Voici son portrait\~: une Anglaise comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs, le teint ros\'e9, les mani\'e8res pleines de politesse et de froideur, la bouche grande et r\'e9 +jouie, des joues et un menton gros, et c'est tout. +\par +\par \emdash Quand vos yeux se sont rencontr\'e9s, y avait-il dans son regard une expression quelconque qui vous ait frapp\'e9e\~? +\par +\par \emdash Je n'y ai d\'e9couvert que la curiosit\'e9 bien naturelle de voir la femme qui lui avait \'e9t\'e9 pr\'e9f\'e9r\'e9e, et peut-\'eatre aussi quelque \'e9tonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante\~ +: ces deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du monde, sont les seuls que j'aie pu deviner\~; ils n'ont du reste fait que para\'eetre et dispara\'eetre. En proie \'e0 une horrible agitation, toutes mes facult\'e9s se troublaient\~ +; si j'avais pu marcher, je me serais pr\'e9cipit\'e9e hors de la chambre, tant cette femme me faisait peur. Mais c'est \'e0 peine si je pus me lever, je tombai \'e0 + la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de surprise, et cependant j'\'e9tais l\'e0 comme un oiseau fascin\'e9 par un serpent. Son \'e2me plongeait dans la mienne, l'enveloppan +t d'une crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette femme, j'en suis s\'fbre, est destin\'e9e, sans le savoir, \'e0 \'eatre le mauvais g\'e9 +nie de ma vie. Ses yeux limpides ont d\'e9couvert en moi des germes de m\'e9chancet\'e9 cach\'e9e que je ne connaissais pas moi-m\'eame jusqu'au moment o\'f9 je les ai sentis tressaillir sous son regard. \'c0 + partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je me laisse entra\'eener au crime, c'est elle qui m'en fera payer la peine involontairement, je le crois\~; mais involontairement ou non, ce sera elle. En un instant, toutes ces pens\'e9 +es travers\'e8rent mon esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne cr\'e9ature s'inqui\'e9ta de moi. \'ab\~La chaleur \'e9touffante de cette pi\'e8ce vous a fait mal, voulez-vous mon flacon\~?\~\'bb + me dit-elle doucement, puis je ne me souviens plus de rien. J'\'e9tais \'e9vanouie. Quand je repris connaissance, tout le monde \'e9tait parti\~; seule la ma\'eetresse de la maison \'e9tait avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une parole\~ +; l'impression terrible que j'ai essay\'e9 de d\'e9crire me revint aussi violente que quand je la ressentis. D\'e8s que je pus parler, je la suppliai de me dire toute la v\'e9rit\'e9 sur la femme que j'avais supplant\'e9e, j'avais un faible espoir q +ue sa bonne r\'e9putation ne f\'fbt pas r\'e9ellement m\'e9rit\'e9e, que sa lettre f\'fbt une adroite hypocrisie\~; enfin j'esp\'e9rais qu'elle nourrissait contre moi une haine soigneusement cach\'e9e. +\par +\par Non\~! La personne \'e0 qui je m'adressais avait \'e9t\'e9 son amie d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 sa s\'9cur, elle m'affirma qu'elle \'e9tait aussi bonne, aussi douce, aussi incapable de ha\'ef +r que la sainte la plus parfaite qui ait jamais \'e9t\'e9. Mon seul, mon unique espoir m'\'e9chappait donc. J'aurais voulu croire que ce que j'avais \'e9prouv\'e9 en pr\'e9sence de cette femme \'e9 +tait un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme contre un ennemi\~; apr\'e8s ce qu'on venait de m'en dire, cela \'e9tait impossible. Il me restait encore un effort \'e0 faire, je le fis. J'allai chez celui que je dois \'e9 +pouser lui demander de me rendre ma parole. Il refusa, Je d\'e9clarai que, malgr\'e9 tout, je voulais rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses s\'9curs, des lettres de ses fr\'e8res et de ses meilleurs amis\~; toutes l'engageaient \'e0 bien r\'e9fl +\'e9chir avant de faire de moi sa femme\~; toutes r\'e9p\'e9tant les bruits qui ont couru sur moi \'e0 Paris, \'e0 Vienne et \'e0 Londres, autant de mensonges inf\'e2mes. \'ab\~Si vous refusez de m'\'e9pouser, me dit-il, c'est que vous reconna\'ee +trez que ces bruits sont fond\'e9s. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde \'e0 mon bras.\~\'bb Que pouvais-je r\'e9pondre\~? Il n'y avait pas \'e0 discuter. Il avait pleinement raison\~; si je persistais dans mon refus, c'\'e9tait l'enti +\'e8re destruction de ma r\'e9putation. Je consentis donc \'e0 ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arr\'eat\'e9, et je le quittai. C'\'e9tait hier. Je suis ici, toujours avec mon id\'e9e fixe\~: cette femme est appel\'e9e \'e0 + avoir une influence fatale sur ma vie. Je suis ici et je pose la seule question que j'aie \'e0 faire, au seul homme qui puisse y r\'e9pondre. Pour la derni\'e8re fois, monsieur, que suis-je\~? Un d\'e9mon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle tromp +\'e9e par l'imagination d\'e9r\'e9gl\'e9e d'un esprit en d\'e9lire\~?\~\'bb +\par +\par Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien. +\par +\par Il \'e9tait fortement et p\'e9niblement impressionn\'e9 par ce qu'il avait entendu. +\par +\par \'c0 mesure qu'il avait \'e9cout\'e9 ce r\'e9cit, la conviction qu'il \'e9tait en face d'une m\'e9chante femme s'\'e9tait ancr\'e9e dans son esprit. Il essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne \'e0}{\i }{ +plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible et maladive sentant se d\'e9velopper les germes du mal que nous avons tous en nous, et essayant r\'e9ellement de r\'e9agir contre cette fatale influence, et d'ouvrir son c\'9c +ur aux conseils du bien. Mais une mauvaise pens\'e9e lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il l'e\'fbt entendu \'e0 son oreille\~: Fais attention, tu crois trop en elle. +\par +\par \'ab\~Je vous ai d\'e9j\'e0 donn\'e9 mon opinion, dit-il\~; il n'y a chez vous aucun sympt\'f4me de d\'e9rangement d'esprit pr\'e9sent ou \'e0 venir qu'un m\'e9decin puisse d\'e9couvrir\~; un m\'e9 +decin, vous m'entendez bien. Quant aux impressions que vous m'avez confi\'e9es, tout ce que je puis vous dire, c'est que vous \'eates, je crois, dans un cas o\'f9 l'on a plus besoin de conseils s'appliquant \'e0 l'\'e2me qu' +au corps. Soyez certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira pas. Votre confession restera secr\'e8te, je vous l'affirme.\~\'bb +\par +\par Elle l'\'e9couta avec une sorte de r\'e9signation soumise jusqu'\'e0 la fin. +\par +\par \'ab\~Est-ce l\'e0 tout\~? demanda-t-elle. +\par +\par \emdash C'est tout, r\'e9pondit-il. +\par +\par \emdash Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en mettant un petit rouleau d'argent sur la table\~\'bb. Elle se leva. Ses yeux noirs et brillants avaient une expression de d\'e9sespoir si poignant et si horrible dans leur plainte sile +ncieuse, que le docteur d\'e9tourna la t\'eate, incapable d'en supporter la vue. L'id\'e9e de garder non seulement de l'argent, mais m\'eame une chose qui lui e\'fbt appartenu, ou \'e0 laquelle elle e\'fbt touch\'e9, lui \'e9 +tait insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit le rouleau en disant\~: +\par +\par \'ab\~Reprenez-le, je ne veux pas \'eatre pay\'e9.\~\'bb +\par +\par Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours lev\'e9s au ciel se parlant \'e0 elle-m\'eame, s'\'e9cria\~: +\par +\par \'ab\~Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte\~; je me soumets.\~\'bb +\par +\par Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta le cabinet. +\par +\par Il sonna, la reconduisit jusqu'\'e0 l'antichambre, et, comme le domestique refermait la porte derri\'e8re elle, un \'e9clair de curiosit\'e9 indigne de lui et en m\'eame temps irr\'e9sistible traversa l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit +\'e0 son domestique\~: +\par +\par \'ab\~Suivez-la chez elle, et sachez son nom.\~\'bb +\par +\par Pendant un instant le serviteur regarda le ma\'eetre, se demandant s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il prit son chapeau et s'\'e9lan\'e7 +a dans la rue. Le docteur rentra dans son cabinet. \'c0 peine y fut-il qu'un changement subit se fit en lui. Cette femme avait-elle donc apport\'e9 chez lui une \'e9pid\'e9mie de mauvais sentiments. Y avait-il d\'e9j\'e0 succomb\'e9\~? +\par +\par Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre domestique\~? Sa conduite \'e9tait indigne d'un honn\'eate homme\~; d'un homme qui l'avait fid\'e8lement servi depuis des ann\'e9es, il venait de faire un espion\~! +\par +\par Irrit\'e9 \'e0 cette seule pens\'e9e, il courut \'e0 l'antichambre et en ouvrit la porte. Le domestique avait disparu\~; il \'e9tait trop tard pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le m\'e9pris qu'il se sentait pour lui-m\'eame\~ +: le travail. Il monta en voiture et fit ses visites \'e0 ses malades. +\par +\par Si ce fameux m\'e9decin avait pu d\'e9truire sa r\'e9putation, il l'aurait fait cet apr\'e8s-midi m\'eame. Jamais encore il ne s'\'e9tait montr\'e9 si peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au lendemain l'ordonnance qui aurait d\'fb +\'eatre \'e9crite \'e0 l'instant m\'eame, le diagnostic qui aurait d\'fb \'eatre donn\'e9 instantan\'e9ment. Il rentra chez lui de meilleure heure que de coutume, fort m\'e9content. +\par +\par Le domestique \'e9tait de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le questionner\~; mais avant d'\'eatre interrog\'e9, il rendit compte du r\'e9sultat de sa mission. +\par +\par \'ab\~La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure \'e0\'85\~\'bb +\par +\par Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de t\'eate comme pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait refus\'e9 \'e9tait encore sur la table, dans son petit rouleau de papier blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta +\~: il le destinait au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin\~; puis, appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au magistrat d\'e8s le lendemain matin. Fid\'e8le \'e0 ses devoirs, le domestique fit la question accoutum\'e9e\~: + +\par +\par \'ab\~Monsieur d\'eene-t-il chez lui aujourd'hui\~?\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s un moment d'h\'e9sitation, le docteur dit\~: +\par +\par \'ab\~Non, je vais d\'eener au cercle.\~\'bb +\par +\par De toutes les qualit\'e9s morales, celle qui se perd le plus facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans certains cas, n'a pas de juge plus s\'e9v\'e8re qu'elle\~ +; dans d'autres, au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha m\'eame pas \'e0 se cacher \'e0 lui-m\'ea +me que la seule raison pour d\'eener au cercle \'e9tait de chercher \'e0 savoir ce que le monde disait de la comtesse Narona. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106225}III{\*\bkmkend _Toc96106225} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il fut un temps o\'f9 l'homme, \'e0 l'aff\'fbt de toutes les m\'e9disances recherchait la soci\'e9t\'e9 des femmes. Maintenant l'homme fait mieux\~: il va \'e0 son cercle et entre dans le fumoir. +\par +\par Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui\~: ses semblables \'e9taient r\'e9unis en conclave. La salle \'e9 +tait pleine, mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demand\'e9 si quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut r\'e9pondu par une sorte de }{\i tolle }{g\'e9n\'e9 +ral indiquant l'\'e9tonnement. Jamais, telle \'e9tait du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore fait une question aussi absurde\~! Tout le monde, au moins toute personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la soci\'e9t\'e9 +, connaissait la comtesse Narona. Une aventuri\'e8re \'e0 la r\'e9putation europ\'e9enne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel fut en trois mots le portrait de cette femme au teint p\'e2le et aux yeux \'e9tincelants. Puis, passant aux d\'e9 +tails, chaque membre du cercle ajouta un souvenir scandaleux \'e0 la liste de ceux qu'on attribuait \'e0 la comtesse. Il \'e9tait douteux qu'elle f\'fbt r\'e9ellement ce qu'elle pr\'e9tendait \'eatre, une grande dame dalmatienne. Il \'e9 +tait douteux qu'elle e\'fbt jamais \'e9t\'e9 mari\'e9e au comte dont elle pr\'e9tendait \'eatre la veuve. Il \'e9tait douteux que l'homme qui l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en qualit\'e9 de fr\'e8re, f\'fbt v\'e9 +ritablement son fr\'e8re. On pr\'e9tendait que le baron \'e9tait un joueur connu dans tous les tapis verts du continent. On pr\'e9tendait que sa soi-disant s\'9cur avait \'e9t\'e9 m\'eal\'e9e \'e0 une cause c\'e9l\'e8bre relative \'e0 un empoisonnement, +\'e0 Vienne\~; \emdash qu'elle \'e9tait connue \'e0 Milan comme une espionne de l'Autriche\~; \emdash que son appartement \'e0 Paris avait \'e9t\'e9 d\'e9nonc\'e9 \'e0 la police comme un v\'e9ritable tripot, et que son apparition r\'e9 +cente en Angleterre \'e9tait le r\'e9sultat naturel de cette derni\'e8re d\'e9couverte. Un seul membre de l'assembl\'e9e des fumeurs prit la d\'e9fense de cette femme si gravement outrag\'e9e, et d\'e9clara que sa r\'e9putation avait \'e9t\'e9 + cruellement et injustement noircie. Mais cet homme \'e9tait un avocat, son intervention ne servit \'e0 rien\~; on l'attribua naturellement \'e0 l'amour de la contradiction qu'\'e9prouvent tous les gens de son m\'e9 +tier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait des circonstances \'e0 la suite desquelles la comtesse en \'e9tait arriv\'e9e \'e0 promettre sa main\~; il r\'e9pondit d'une mani\'e8re tr\'e8s caract\'e9 +ristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les deux personnes qui y \'e9taient int\'e9ress\'e9es, e +t qu'il regardait le futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri d'\'e9tonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse allait \'e9pouser. +\par +\par Tous ses amis du fumoir d\'e9clar\'e8rent \'e0 l'unanimit\'e9 que}{\i }{le c\'e9l\'e8bre m\'e9decin devait \'eatre un fr\'e8re de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il venait \'e0 peine de se r\'e9veiller d'une l\'e9thargie de vingt ans. C'\'e9 +tait parfait de dire qu'il \'e9tait tout \'e0 sa profession et qu'il n'avait ni le temps ni le go\'fbt de ramasser dans les d\'eeners ou dans les bals les bouts de conversations qui arrivaient \'e0 ses oreilles\~ +; mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait emprunt\'e9 de l'argent \'e0 Hombourg \'e0 lord Montbarry, et l'avait ensuite amen\'e9 \'e0 lui faire u +ne proposition de mariage, n'avait probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry lui-m\'eame. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie, envoy\'e8 +rent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse et lurent pour le docteur, \'e0 haute voix, la g\'e9n\'e9alogie de la personne en question, l'agr\'e9mentant de commentaires vari\'e9s qu'ils y intercalaient \'e0 l'usage du docteur. +\par +\par }{\i Herbert John Westwick. }{Premier baron Montbarry, de Montbarry, comt\'e9 du roi en Irlande. Cr\'e9\'e9 pair pour des services militaires distingu\'e9s dans les Indes. N\'e9 en 1812. \'ab\~\'c2g\'e9 de quarante-huit ans, docteur.\~\'bb + En ce moment non mari\'e9. \'ab\~Sera mari\'e9 la semaine prochaine, docteur, \'e0 la d\'e9licieuse cr\'e9ature dont nous avons parl\'e9.\~\'bb H\'e9ritier pr\'e9somptif\~: le fr\'e8re cadet de Sa Seigneurie, Stephen Robert, mari\'e9 \'e0 + Ella, la plus jeune fille du r\'e9v\'e9rend Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage. Les plus jeunes fr\'e8res de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non mari\'e9s. S\'9curs de Sa Seigneurie, lady Barville, mari\'e9e \'e0 sir Th\'e9 +odore Barville, Bart\~; et Anne, veuve de feu Peter Narbury, esq., de Narbury Cross. \'ab\~Retenez bien, docteur, la famille de sa Seigneurie. Trois fr\'e8res Westwick, Stephen, Francis et Henry\~; et deux s\'9c +urs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera pr\'e9sent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera tout son possible pour l'emp\'eacher, si la comtesse en donne le moindre pr\'e9texte. Ajoutez \'e0 + ces membres hostiles de la famille une autre parente offens\'e9e qui n'est pas mentionn\'e9e dans le dictionnaire, une jeune demoiselle.\~\'bb +\par +\par Un cri soudain de protestation partant de tous les c\'f4t\'e9s de la salle arr\'eata la r\'e9v\'e9lation qui allait suivre et d\'e9livra le docteur d'une plus longue pers\'e9cution. +\par +\par \'ab\~Ne dites pas le nom de la pauvre fille\~; c'est de fort mauvais go\'fbt de plaisanter sur ce qui lui est arriv\'e9\~; elle s'est conduite fort bien, malgr\'e9 les honteuses provocations auxquelles elle a \'e9t\'e9 en butte\~ +; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry\~: il est fou ou imb\'e9cile.\~\'bb +\par +\par C'est en ces termes ou \'e0 peu pr\'e8s que chacun s'exprima. En causant intimement avec son plus proche voisin, le docteur d\'e9couvrit que la dame de laquelle on causait lui \'e9tait d\'e9j\'e0 connue par la confession de la comtesse\~: c'\'e9 +tait la personne abandonn\'e9e par lord Montbarry. Son nom \'e9tait Agn\'e8s Lockwood. On disait qu'elle \'e9tait de beaucoup sup\'e9rieure \'e0 la comtesse et qu'elle \'e9tait en outre de quelques ann\'e9es moins \'e2g\'e9 +e. Faisant d'ailleurs toutes les r\'e9serves possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de Montbarry semblait des plus bl\'e2mables. Sur ce point, chacun \'e9 +tait d'accord, y compris l'avocat. +\par +\par Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux exemples qu'il y a de l'influence irr\'e9sistible que certaines femmes ont sur les hommes, en d\'e9pit de leur laideur. Les membres du cercle qui s'\'e9 +tonnaient le plus du choix de Montbarry \'e9taient justement ceux que la comtesse, malgr\'e9 son d\'e9faut de beaut\'e9, e\'fbt tr\'e8s ais\'e9ment fascin\'e9s si elle e\'fbt voulu s'en donner la peine. +\par +\par Pendant que le mariage de la comtesse \'e9tait encore le pivot de la conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son apparition fit faire aussit\'f4t un silence absolu. Le voisin du docteur Wybrow lui dit tout bas\~: +\par +\par \'ab\~Le fr\'e8re de Montbarry, Henry Westwick\~?\~\'bb +\par +\par Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant am\'e8rement\~: +\par +\par \'ab\~Vous parlez de mon fr\'e8re\~? dit-il. Ne faites pas attention \'e0 moi. Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de m\'e9pris que je n'en ai moi-m\'eame. Continuez, messieurs, continuez\~!\~\'bb +\par +\par Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'\'e9tait l'avocat qui avait d\'e9j\'e0 tent\'e9 la d\'e9fense de la comtesse. +\par +\par \'ab\~Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte de la r\'e9p\'e9ter devant qui que ce soit. Je consid\'e8re la comtesse Narona comme fort injustement soup\'e7onn\'e9e. Pourquoi ne deviendrait-elle pas la femme de lord Montbarry\~ +? Qui de nous peut dire qu'elle fait une sp\'e9culation, par exemple, en l'\'e9pousant\~?\~\'bb +\par +\par Le fr\'e8re de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui venait de parler\~: +\par +\par \'ab\~Moi je le dis\~!\~\'bb r\'e9pliqua-t-il. +\par +\par La r\'e9ponse aurait pu d\'e9sar\'e7onner certaines gens, mais l'avocat resta impassible et continua \'e0 d\'e9fendre le terrain qu'il avait choisi. +\par +\par \'ab\~Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir \'e0 ses besoins sa vie durant\~; j'ajoute que c'est un revenu provenant presque enti\'e8rement de propri\'e9t\'e9 +s en terres situ\'e9es en Irlande et dont chaque arpent est substitu\'e9\~\'bb. +\par +\par Le fr\'e8re de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point. +\par +\par \'ab\~Si Sa Seigneurie d\'e9c\'e8de en premier, continua l'avocat, on m'a dit que le seul legs qu'il peut faire \'e0 sa veuve consiste en fermages sur la propri\'e9t\'e9, ne s'\'e9levant pas \'e0 + plus de 400 livres par an. Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'\'e9teignent avec lui. +\par +\par \'ab\~Quatre cents livres par an, voil\'e0 donc tout ce qu'il peut donner \'e0 la comtesse, s'il la laisse veuve. +\par +\par \emdash Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon fr\'e8re a assur\'e9 sa vie pour 10, 000 livres qu'il a l\'e9gu\'e9es \'e0 la comtesse au cas o\'f9 il mourrait avant elle.\~\'bb +\par +\par Cette d\'e9claration produisit un certain effet. Chacun se regarda en r\'e9p\'e9tant ces trois mots\~: \emdash Dix mille livres\~! Pouss\'e9 au pied du mur, le notaire fit un dernier effort pour d\'e9fendre sa position. +\par +\par \'ab\~Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition du mariage\~? dit-il\~; ce n'est s\'fbrement pas la comtesse elle-m\'eame\~? +\par +\par \emdash C'est le fr\'e8re de la comtesse, ce qui revient absolument au m\'eame, r\'e9pondit Henry Westwick.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s cela, il n'y avait plus \'e0 discuter, au moins tant que le fr\'e8re de Montbarry serait pr\'e9sent. La conversation changea donc, et le m\'e9decin rentra chez lui. +\par +\par Mais sa curiosit\'e9 malsaine sur la comtesse n'\'e9tait pas encore satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait \'e0 la famille de lord Montbarry et se demandait si elle r\'e9ussirait en d\'e9finitive \'e0 emp\'ea +cher le mariage. Chaque jour il se prenait \'e0 d\'e9sirer conna\'eetre le malheureux \'e0 qui on avait ainsi tourn\'e9 la t\'eate. Chaque jour, durant le court espace de temps qui devait s'\'e9couler avant le mariage, Il se rendit au cercle pour t\'e2 +cher d'apprendre quelques nouvelles. Rien ne s'\'e9tait pass\'e9, c'est tout ce que l'on savait au cercle. La position de la comtesse \'e9tait toujours in\'e9branlable\~: lord Montbarry voulait plus que jamais \'e9pouser cette femme. Tous deux \'e9 +taient catholiques, le mariage devait \'eatre c\'e9l\'e9br\'e9 \'e0 la chapelle de la place d'Espagne. Voil\'e0 tout ce que le docteur apprit de nouveau. +\par +\par Le jour de la c\'e9r\'e9monie, apr\'e8s avoir lutt\'e9 quelques instants avec lui-m\'eame, il se d\'e9cida \'e0 sacrifier pour un jour ses malades et leurs guin\'e9 +es, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle. Sur la fin de sa vie, il entrait en col\'e8re quand quelqu'un lui rappelait sa conduite ce jour-l\'e0\~! +\par +\par Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture ferm\'e9e attendait \'e0 la porte de l'\'e9glise\~; quelques personnes appartenant pour la plupart \'e0 la basse classe, et presque toutes de vieilles femmes, \'e9taient \'e9parpill\'e9es dans l'int\'e9 +rieur de l'\'e9glise. Le docteur aper\'e7ut cependant quelques rares visages de quelques-uns des membres du cercle, attir\'e9s comme lui par la curiosit\'e9. Quatre personnes seulement \'e9taient devant l'autel\~: la mari\'e9e, le mari\'e9 et leurs deux t +\'e9moins. Un de ces derniers \'e9tait une vieille femme, qui pouvait passer pour la cam\'e9riste ou la dame de compagnie de la comtesse\~; l'autre \'e9tait sans aucun doute son fr\'e8 +re, le baron Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mari\'e9e elle-m\'eame, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord Montbarry \'e9tait un homme d'\'e2ge moyen, au type militaire, n'ayant rien de remarquable ni dans la d\'e9 +marche, ni dans la physionomie. Le baron Rivar, lui, \'e9tait la personnification d'un autre type bien connu. On rencontre \'e0 Paris presque \'e0 chaque pas, sur les boulevards, ces moustaches cir\'e9es en pointes, ces yeux hardis, ces cheveux noirs fris +\'e9s et \'e9pais, en un mot cette t\'eate port\'e9e arrogamment\~; il ne ressemblait en rien \'e0 sa s\'9cur. +\par +\par Le pr\'eatre qui officiait \'e9tait un pauvre bon vieillard remplissant les devoirs de son minist\'e8re avec une sorte de r\'e9signation et ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il \'e9tait oblig\'e9 de s'agenouiller. +\par +\par La personne sur qui aurait d\'fb se concentrer toute la curiosit\'e9 des assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la c\'e9r\'e9monie\~; mais sa robe, d'une extr\'eame simplicit\'e9 +, n'appelait pas longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins int\'e9ressant et plus bourgeois que celui-l\'e0. De temps en temps le docteur jetait un coup d'\'9cil vers + la porte, comme s'il attendait la subite intervention de quelqu'un qui viendrait r\'e9v\'e9ler un terrible secret et s'opposer \'e0 la continuation de la c\'e9r\'e9monie. Rien de semblable n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique. +\par +\par \'c9troitement li\'e9s l'un \'e0 l'autre par un \'e9ternel serment, les deux \'e9poux disparurent suivis de leurs t\'e9moins, pour aller signer sur le registre \'e0 la sacristie\~; cependant le docteur attendait toujours et continuait \'e0 + nourrir l'espoir obstin\'e9 qu'un \'e9v\'e9nement inattendu et important devait certainement arriver. +\par +\par Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'\'e9glise, se dirigeant cette fois vers la porte. +\par +\par Le docteur, afin de n'\'eatre pas vu, essaya de se cacher\~; \'e0 sa grande surprise, la comtesse l'aper\'e7ut. Il l'entendit dire \'e0 son mari\~: +\par +\par \'ab\~Un moment, je vous prie, je vois un ami,\~\'bb +\par +\par Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avan\'e7a alors vers le docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands yeux noirs, pleins d'\'e9clat, brillaient \'e0 travers son voile. +\par +\par \'ab\~Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin\~!\~\'bb lui dit-elle\~; puis elle retourna aupr\'e8s de son mari. +\par +\par Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady Montbarry \'e9taient dans leur voiture et les chevaux marchaient d\'e9j\'e0. +\par +\par \'c0 la porte de l'\'e9glise \'e9taient trois ou quatre membres du cercle qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assist\'e9 \'e0 la c\'e9r\'e9monie que par curiosit\'e9. Pr\'e8s d'eux se tenait le fr\'e8re de la mari\'e9e, attendant seul. Son intention +\'e9vidente \'e9tait de voir l'homme \'e0 qui sa s\'9cur avait parl\'e9. Son regard insolent fixait le docteur d'un air \'e9tonn\'e9, mais cela ne dura qu'un instant\~; le regard s'\'e9 +claircit soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua l'ami de sa s\'9cur et s'en alla. +\par +\par Les membres du cercle form\'e8rent un petit groupe sur les marches de l'\'e9glise et commenc\'e8rent \'e0 causer\~: du baron d'abord. +\par +\par \'ab\~Quel coquin de mauvaise mine\~!\~\'bb +\par +\par Ils pass\'e8rent \'e0 Montbarry. +\par +\par \'ab\~Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande\~? Certainement non\~! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils savent tous l'histoire d'Agn\'e8s Lockwood. +\par +\par \emdash Eh bien, o\'f9 ira-t-il\~? +\par +\par \emdash En \'c9cosse. +\par +\par \emdash Aimera-t-elle ce pays-l\'e0\~? +\par +\par \emdash Oh\~! Pour une quinzaine seulement\~; ils reviendront ensuite \'e0 Londres et partiront \'e0 l'\'e9tranger. +\par +\par \emdash Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre\~: +\par +\par \emdash Qui sait\~? +\par +\par \emdash Avez-vous vu comme elle a regard\'e9 Montbarry au commencement de la c\'e9r\'e9monie quand elle a \'e9t\'e9}{\b }{oblig\'e9e de soulever son}{\i }{voile\~? \'c0 sa place je me serais sauv\'e9. L'avez-vous vu, docteur\~?\~\'bb +\par +\par Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du baron Rivar et s'en alla. +\par +\par \emdash Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se r\'e9p\'e9tait-il \'e0 lui-m\'eame en rentrant chez lui. Quelle fin\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106226}IV{\*\bkmkend _Toc96106226} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le jour du mariage, Agn\'e8s Lockwood \'e9tait assise seule dans le petit salon de son appartement de Londres, br\'fblant les lettres qui lui avaient \'e9t\'e9 \'e9crites autrefois par Montbarry. +\par +\par Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait trac\'e9 d'elle au docteur Wybrow, elle avait pass\'e9 sous silence un des charmes les plus grands d'Agn\'e8s\~: l'expression de bont\'e9 et de puret\'e9 + de ses yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait beaucoup plus jeune qu'elle n'\'e9tait r\'e9ellement. Avec son teint clair et ses mani\'e8res timides, on \'e9tait tent\'e9 + de parler d'elle comme d'une petite fille, bien qu'elle approch\'e2t de la trentaine. Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui \'e9tait toute d\'e9vou\'e9e, d'un modeste revenu, suffisant \'e0 peine \'e0 leur entretien \'e0 + toutes deux. Pendant qu'elle d\'e9chirait lentement les lettres du parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait aucun signe de douleur. C'\'e9tait une de ces natures qui souffrent trop profond\'e9 +ment pour trouver un soulagement dans les larmes. P\'e2le et tranquille, en apparence, les mains froides et tremblantes, elle an\'e9antit toutes les lettres une \'e0 une sans oser les relire. Elle venait de d\'e9chirer la derni\'e8 +re et se demandait s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M.\~Henry\~; elle nommait ainsi le plus jeune fr\'e8re de la famille Westwick, qui avait si publiquement d\'e9clar\'e9 +, dans le fumoir du cercle, son m\'e9pris pour son fr\'e8re a\'een\'e9. +\par +\par Agn\'e8s h\'e9sitait. Une l\'e9g\'e8re rougeur colora son visage. +\par +\par C'est qu'il y avait eu un temps, bien \'e9loign\'e9 maintenant, o\'f9 Henry Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa confession bien sinc\'e8re, lui avait dit que son c\'9cur appartenait \'e0 son fr\'e8re a\'een\'e9, et Henry s'\'e9 +tait soumis. Depuis, ils avaient \'e9t\'e9 de v\'e9ritables amis, des parents d\'e9vou\'e9s l'un \'e0 l'autre\~; depuis, chaque fois qu'ils s'\'e9taient rencontr\'e9s, la situation n'avait jamais \'e9t\'e9 embarrassante pour eux. +\par +\par Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son fr\'e8re avec une autre femme, le jour o\'f9 la trahison \'e9tait consomm\'e9e, elle \'e9prouvait une certaine r\'e9pulsion \'e0 le revoir. Son h\'e9sitation n'\'e9chappa pas \'e0 + la vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry. +\par +\par \'ab\~Il parait qu'il va partir, ma ch\'e9rie\~; il veut seulement vous donner la main et vous dire adieu.\~\'bb +\par +\par Cette simple explication fit son effet. Agn\'e8s se d\'e9cida \'e0 recevoir son cousin. +\par +\par Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans les flammes les morceaux de la derni\'e8re lettre de Montbarry. Elle se mit aussit\'f4t \'e0 parler la premi\'e8re, pour dissimuler son embarras. +\par +\par \'ab\~Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour affaires ou pour votre plaisir\~?\~\'bb +\par +\par Au lieu de r\'e9pondre, il montra de la main les lettres qui flambaient encore et les cendres noircies de papier br\'fbl\'e9 qui formaient un l\'e9ger amas autour du foyer. +\par +\par \'ab\~Vous br\'fblez des lettres\~? +\par +\par \emdash Oui. +\par +\par \emdash Ses lettres\~? +\par +\par \emdash Oui\~\'bb. +\par +\par Il lui prit doucement la main. +\par +\par \'ab\~Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, \'e0 un moment o\'f9 vous d\'e9siriez sans doute \'eatre seule. Pardonnez-moi, Agn\'e8s, je vous verrai \'e0 mon retour.\~\'bb +\par +\par Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir. +\par +\par \'ab\~Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi aurais-je des secrets pour vous\~? J'ai renvoy\'e9 \'e0 votre fr\'e8re, depuis quelque temps d\'e9j\'e0 +, tous les cadeaux qu'il m'avait faits. J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui p\'fbt me rappeler son souvenir. J'ai tenu \'e0 br\'fbler ses lettres. J'ai suivi mon inspiration\~; mais j'avoue que j'h\'e9sitais un peu \'e0 d\'e9truire la derni +\'e8re. Non pas parce que c'\'e9tait la derni\'e8re, mais parce qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une m\'e8che des cheveux de Montbarry attach\'e9e par une petite tresse d'or. Allons\~! qu'elle disparaisse comme le reste\~!\~ +\'bb +\par +\par Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta le dos tourn\'e9 \'e0 Henry, appuy\'e9e sur le marbre de la chemin\'e9e et regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait d\'e9sign\'e9e\~ +; son visage exprimait deux sentiments bien contraires\~: son front tout pliss\'e9 indiquait la col\'e8re et il avait les larmes aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses l\'e8vres ce mot\~: +\par +\par \emdash Mis\'e9rable\~! +\par +\par Elle fit un effort sur elle-m\'eame, et le regardant bien fixement, lui dit\~: \'ab\~Voyons, Henry, pourquoi partez-vous\~? +\par +\par \emdash Je m'ennuie, Agn\'e8s, et j'ai besoin de changement.\~\'bb Elle s'arr\'eata un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient clairement qu'il pensait \'e0 elle en faisant cette r\'e9ponse. Agn\'e8s lui en \'e9 +tait reconnaissante, mais elle songeait toujours \'e0 celui qui l'avait abandonn\'e9e, sans penser \'e0 Henry. +\par +\par \'ab\~Est-ce vrai, demanda-t-elle apr\'e8s un long silence, qu'ils se sont mari\'e9s aujourd'hui\~?\~\'bb +\par +\par Il r\'e9pondit presque avec brusquerie par}{\b }{ce}{\b }{seul mot\~: +\par +\par \'ab\~Oui. +\par +\par \emdash \'cates-vous all\'e9 \'e0 l'\'e9glise\~?\~\'bb +\par +\par Il \'e9couta cette question avec un air de surprise indign\'e9e. +\par +\par \'ab\~Aller \'e0 l'\'e9glise\~? r\'e9p\'e9ta-t-il. J'aimerais autant aller au\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata l\'e0, \emdash Comment pouvez-vous demander cela\~? ajouta-t-il plus bas. +\par +\par \emdash Je n'ai jamais parl\'e9 \'e0 Montbarry, je ne l'ai m\'eame pas vu depuis qu'il a agi avec vous comme un mis\'e9rable et un imb\'e9cile qu'il est.\~\'bb +\par +\par Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui demanda pardon. Mais il n'\'e9tait pas encore redevenu ma\'eetre de lui. +\par +\par \'ab\~Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, m\'eame dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour o\'f9 il \'e9pousa cette femme\~\'bb. +\par +\par Agn\'e8s prit une chaise \'e0 c\'f4t\'e9 de lui et le regarda avec une douce surprise. +\par +\par \'ab\~Est-ce bien raisonnable d'\'eatre pr\'e9venu contre cette femme, parce que votre fr\'e8re me l'a pr\'e9f\'e9r\'e9e\~\'bb. +\par +\par Henry lui r\'e9pondit brusquement\~: +\par +\par \emdash Est-ce que vous d\'e9fendez la comtesse\~? Vous seriez la seule au monde. +\par +\par \emdash Pourquoi pas, reprit Agn\'e8s. Je ne sais rien contre elle. La seule fois o\'f9 nous nous sommes rencontr\'e9es, elle m'a paru une personne singuli\'e8rement timide et nerveuse, et de plus, fort malade, si malade qu'elle s'est \'e9 +vanouie, parce qu'il faisait un peu trop chaud dans la pi\'e8ce o\'f9 nous \'e9tions. Pourquoi serions-nous injustes\~? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que nous avions +\'e9chang\'e9e avec votre fr\'e8re.\~\'bb +\par +\par Henry leva la main avec impatience et l'arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Il ne faut pas \'eatre non plus trop juste et trop pr\'eate \'e0 pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler de cette fa\'e7on r\'e9sign\'e9e, apr\'e8s la mani\'e8re scandaleuse et cruelle dont vous avez \'e9t\'e9 trait\'e9 +e de les oublier tous deux, Agn\'e8s, je d\'e9sire que Dieu me permette de vous y aider\~!\~\'bb Agn\'e8s lui mit la main sur le bras. \'ab\~Vous \'eates bon pour moi, Henry\~; mais vous ne me comprenez pas tout \'e0}{\i }{fait. Quand vous \'eates entr +\'e9, je pensais \'e0 mes souffrances, mais non pas avec les id\'e9es que vous avez. Je me demandais s'il \'e9tait possible que mes sentiments pour votre fr\'e8re, qui emplissaient enti\'e8rement mon c\'9cur et qui avaient si compl\'e8tement absorb +\'e9 mon \'eatre avaient pu dispara\'eetre comme s'ils n'avaient jamais exist\'e9. J'ai d\'e9truit les derniers souvenirs qui me le rappelaient\~: je ne le reverrai plus en ce monde\~; mais le lien qui nous a jadis unis est-il absolument bris\'e9\~ +? Suis-je aussi d\'e9sint\'e9ress\'e9e de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux que si nous ne nous \'e9tions jamais rencontr\'e9s et jamais aim\'e9s\~? Qu'en pensez-vous, Henry\~? Moi, je ne le crois pas. +\par +\par \emdash Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite, r\'e9pondit s\'e9v\'e8rement Henry Westwick, je pourrais \'eatre de votre opinion.\~\'bb +\par +\par Au moment ou il faisait cette r\'e9ponse, la vieille nourrice reparut \'e0 la porte, annon\'e7ant une autre visite. +\par +\par \'ab\~Je regrette de vous d\'e9ranger, ma ch\'e9rie. Mais il y a la petite Mme\~Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.\~\'bb Agn\'e8s se tourna vers Henry avant de r\'e9pondre. \'ab\~Vous vous souvenez d'\'c9milie Bidwell, ma petite +\'e9l\'e8ve favorite, il y a bien des ann\'e9es, \'e0 l'\'e9cole du village, qui est ensuite devenue ma femme de chambre\~? Elle m'a quitt\'e9e pour \'e9pouser un courrier italien nomm\'e9 + Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne vous g\'eane-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.\~\'bb +\par +\par Henry se leva pour prendre cong\'e9. +\par +\par \'ab\~Je serais heureux de revoir \'c9milie \'e0 un autre moment, dit-il, mais il est pr\'e9f\'e9rable que je m'en aille. Je n'ai pas tout \'e0 fait l'esprit \'e0 moi, Agn\'e8s, et si je restais ici plus longtemps, je + pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous\~?\~\'bb + demanda-t-il vivement. +\par +\par Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry r\'e9sista par une douce \'e9treinte. +\par +\par \'ab\~Dieu vous b\'e9nisse, Agn\'e8s\~!\~\'bb dit-il avec un tremblement dans la voix, les yeux fix\'e9s \'e0 terre. +\par +\par Le visage d'Agn\'e8s se colora d'une soudaine rougeur, puis aussit\'f4t devint plus p\'e2le que jamais\~; elle connaissait ses sentiments aussi bien qu'il les connaissait lui-m\'eame, mais elle \'e9tait trop troubl\'e9 +e pour parler. Il porta la main qu'il tenait \'e0 ses l\'e8vres et l'embrassa de toute son \'e2me\~; puis, sans la regarder, quitta la chambre. La nourrice courut apr\'e8s lui en haut de l'escalier\~: elle n'avait pas oubli\'e9 le temps o\'f9 + le plus jeune fr\'e8re avait \'e9t\'e9 le rival malheureux de l'a\'een\'e9. +\par +\par \'ab\~Ne soyez pas triste, M.\~Henry, dit tout bas la vieille femme, avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand vous reviendrez\~!\~\'bb +\par +\par Laiss\'e9e seule pendant quelques instants, Agn\'e8s fit le tour de la chambre, cherchant \'e0 se calmer. Elle s'arr\'eata devant une petite aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu \'e0 sa m\'e8re\~; c'\'e9tait son portrait quand elle \'e9 +tait enfant. Comme nous serions heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais\~! +\par +\par On fit entrer la femme du courrier\~: une petite femme douce et m\'e9lancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua avec d\'e9f\'e9rence en toussant d'une petite toux chronique. Agn\'e8s lui tendit affectueusement la main. +\par +\par \'ab\~Eh bien, \'c9milie, que puis-je pour vous\~?\~\'bb +\par +\par La femme du courrier fit une r\'e9ponse assez \'e9trange\~: +\par +\par \'ab\~J'ai peur de vous le dire, mademoiselle. +\par +\par \emdash La faveur est-elle si difficile \'e0 obtenir\~? Asseyez-vous et dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-\'eatre que la demande viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari se conduit-il avec vous\~?\~\'bb +\par +\par Les yeux gris-clair d'\'c9milie devinrent plus clairs encore. Elle secoua sa t\'eate et dit avec un soupir de r\'e9signation\~: +\par +\par \'ab\~Je n'ai pas \'e0 me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais je crains bien qu'il ne m'aime gu\'e8re\~; son int\'e9rieur ne lui pla\'eet pas\~: on dirait qu'il est d\'e9j\'e0 fatigu\'e9 de la vie de m\'e9 +nage. Il vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyage\'e2t pendant quelque temps, \'e0 tous les points de vue, sans compter que le besoin d'argent commence \'e0 se faire joliment sentir.\~\'bb +\par +\par Elle porta son mouchoir \'e0 ses yeux et soupira encore avec plus de r\'e9signation que jamais. +\par +\par \'ab\~Je ne comprends pas bien, dit Agn\'e8s\~; je croyais que votre mari avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie\~? +\par +\par \emdash Oui, mademoiselle, malheureusement\~; car voici ce qui est arriv\'e9\~: une de ces dames est tomb\'e9e malade et les autres n'ont pas voulu partir sans elle. Elles ont donn\'e9 un mois de gage comme compensation\~ +; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver, et la perte est s\'e9rieuse. +\par +\par \emdash C'est bien f\'e2cheux pour vous, \'c9milie\~; mais il faut esp\'e9rer qu'il y aura bient\'f4t une autre occasion. +\par +\par \emdash Ce n'est plus son tour, mademoiselle, \'e0 \'eatre propos\'e9, quand les prochaines demandes viendront au bureau de placement des courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment\~! S'il pouvait \'eatre particuli\'e8rement recommand\'e9\'85 +\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata et laissa la phrase inachev\'e9e parler pour elle. +\par +\par Agn\'e8s comprit sur-le-champ. +\par +\par \'ab\~Vous voulez ma recommandation, r\'e9pondit-elle\~; pourquoi ne pas le dire de suite\~?\~\'bb +\par +\par \'c9milie rougit. +\par +\par \'ab\~Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, r\'e9pondit-elle toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un engagement de six mois, mademoiselle, est justement arriv\'e9e au bureau ce matin. C'est le tour d'un autre \'e0 \'ea +tre plac\'e9, et le secr\'e9taire va le}{\i }{recommander. Si mon mari pouvait seulement envoyer ses certificats aujourd'hui m\'eame, avec un simple mot de vous, mademoiselle, cela p\'e8serait dans la balance, comme l'on dit. Une recommandation particuli +\'e8re, entre gens de condition, cela fait tant d'effet.\~\'bb Elle s'arr\'eata encore une fois, et soupira de nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison secr\'e8te d'\'eatre honteuse d'elle-m\'eame. +\par +\par Agn\'e8s commen\'e7ait \'e0 se fatiguer du ton persistant de myst\'e8re avec lequel son ancienne femme de chambre lui parlait. +\par +\par \'ab\~Si vous}{\scaps }{voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle, pourquoi ne pas m'en dire le nom\~?\~\'bb +\par +\par La femme du courrier se mit \'e0 pleurer. +\par +\par \'ab\~Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s, irrit\'e9e, lui parla s\'e9v\'e8rement pour la premi\'e8re fois. +\par +\par \'abVous \'eates absurde, \'c9milie. Dites-moi le nom imm\'e9diatement ou n'en parlons plus. Qu'est-ce que vous pr\'e9f\'e9rez\~?\'bb +\par +\par \'c9milie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses genoux, et lan\'e7a le nom comme si elle avait fait partir un fusil charg\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Lord Montbarry\~!\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s se leva et la regarda. +\par +\par \'ab\~Vous me surprenez, r\'e9pondit-elle tranquillement, mais avec un regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant. +\par +\par \emdash Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est impossible d'\'e9crire \'e0 lord Montbarry. Je supposais que vous aviez quelque d\'e9licatesse de sentiments. Je suis f\'e2ch\'e9e de voir que je m'\'e9tais tromp\'e9e.\~\'bb +\par +\par Toute simple qu'elle \'e9tait, \'c9milie n'en comprit pas moins fort bien la r\'e9primande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et avec ses petites mani\'e8res pleines de douceur\~: +\par +\par \'ab\~Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de m\'eame,\~\'bb dit-elle. +\par +\par Elle ouvrit la porte. Agn\'e8s la rappela. +\par +\par Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa la nature juste et g\'e9n\'e9reuse de son ancienne ma\'eetresse. +\par +\par \'ab\~Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela. Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse\~?\~\'bb +\par +\par \'c9milie fut assez sage pour r\'e9pondre cette fois-ci sans r\'e9ticence. +\par +\par \'ab\~Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, \'e0 lord Montbarry, en \'c9cosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son enfance, et que vous vous int\'e9ressez un peu \'e0 + lui \'e0 cause d'elle. Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous m'avez fait comprendre que j'avais tort.\~\'bb +\par +\par Avait-elle r\'e9ellement tort\~? Les souvenirs du pass\'e9, aussi bien que les chagrins du pr\'e9sent, plaid\'e8rent puissamment aupr\'e8s d'Agn\'e8s pour la femme du courrier, \'ab\~Ce n'est pas une bien grosse faveur que vous me demandez l\'e0 +, dit-elle, se laissant aller \'e0 un sentiment de bont\'e9 qui pr\'e9valait dans toutes les actions de sa vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit mentionn\'e9 dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore exactement ce qu'il d\'e9 +sire \'e9crire.\~\'bb +\par +\par \'c9milie r\'e9p\'e9ta sa demande et fit une proposition qui lui sembla fort importante, comme \'e0 toutes les personnes qui n'ont pas l'habitude de tenir une plume. +\par +\par \'ab\~Supposons que vous \'e9criviez vous-m\'eame, mademoiselle, pour voir ce que cela donnera une fois sur le papier\~?\~\'bb +\par +\par Quoique enfantine, l'id\'e9e fut mise \'e0 ex\'e9cution par Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet que nous d\'e9cidions au moins ce que vous direz.\~\'bb +\par +\par Elle \'e9crivit donc une phrase la plus br\'e8ve et la plus simple qu'elle put trouver\~: +\par +\par \'ab\~J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle Agn\'e8s Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque int\'e9r\'eat \'e0 ma r\'e9ussite en cette circonstance.\~\'bb +\par +\par R\'e9duite \'e0 cette seule phrase, il n'y avait s\'fbrement rien dans la mention de son nom qui p\'fbt signifier qu'Agn\'e8s e\'fbt donn\'e9 une autorisation quelconque ou m\'eame qu'elle en e\'fbt eu connaissance. Elle h\'e9sita cependant encore un +peu et tendit le papier \'e0 \'c9milie. +\par +\par \'ab\~Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y}{\scaps }{changer, dit-elle. \'c0 cette condition, je consens \'e0 ce que vous voulez.\~\'bb +\par +\par \'c9milie n'\'e9tait pas seulement reconnaissante, elle \'e9tait r\'e9ellement touch\'e9e. Agn\'e8s cong\'e9dia vivement la petite femme. +\par +\par \'ab\~Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,\~\'bb dit-elle. +\par +\par \'c9milie disparut. +\par +\par \'ab\~Le lien qui nous a jadis unis est-il compl\'e8tement bris\'e9\~? Suis-je aussi d\'e9sint\'e9ress\'e9e de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux que si nous ne nous \'e9tions jamais rencontr\'e9s et jamais aim\'e9s\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle s'\'e9tait pos\'e9 ces questions, et elle \'e9tait presque honteuse en songeant \'e0 la r\'e9ponse qu'elle venait d'y faire. +\par +\par Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au souvenir de Montbarry, et \'e0 quel propos\~? \'c0 propos du choix d'un domestique. +\par +\par Deux jours apr\'e8s, elle re\'e7ut quelques lignes pleines de reconnaissance d'\'c9milie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris \'e9tait engag\'e9 pour six mois en qualit\'e9 de courrier de lord Montbarry. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106227}DEUXI\'c8ME PARTIE{\*\bkmkend _Toc96106227} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106228}V{\*\bkmkend _Toc96106228} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Apr\'e8s une semaine de voyage en \'c9cosse, milord et milady revinrent subitement \'e0 Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs \'e9cossais n'avait point donn\'e9 \'e0 milady le d\'e9s +ir de faire plus ample connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle r\'e9pondit laconiquement\~: +\par +\par \'ab\~J'ai d\'e9j\'e0 vu la Suisse.\~\'bb +\par +\par Pendant une semaine encore, les nouveaux mari\'e9s rest\'e8rent \'e0 Londres, vivant en v\'e9ritables reclus. Un jour, la vieille nourrice qui revenait de faire une commission dont Agn\'e8s l'avait charg\'e9e rentra dans un \'e9tat d'excitation difficile +\'e0 d\'e9crire. En passant devant la porte d'un dentiste \'e0 la mode, elle avait rencontr\'e9 lord Montbarry qui en sortait. La bonne femme d\'e9peignit cette rencontre avec un malin plaisir, repr\'e9sentant lord Montbarry comme affreusement malade. + +\par +\par \'ab\~Ses joues se creusent, ma ch\'e9rie, sa barbe est grise. J'esp\'e8re que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal\~!\~\'bb +\par +\par Sachant que sa vieille et fid\'e8le servante ha\'efssait de tout son son c\'9cur l'homme qui l'avait abandonn\'e9e, Agn\'e8s fit la part d'une grande exag\'e9ration dans le r\'e9cit qu'elle venait d'entendre, et n\'e9anmoins sa premi\'e8 +re impression fut celle d'un v\'e9ritable malaise. Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue lord Montbarry\~: il \'e9tait m\'eame possible qu'elle se trouv\'e2t face \'e0 face avec lui la premi\'e8 +re fois qu'elle sortirait. Elle resta deux jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le troisi\'e8me jour, les nouvelles du monde, dans les journaux, annonc\'e8rent le d\'e9part pour Paris de lord Montbarry se rendant en Italie. +\par +\par Mme\~Ferraris vint le m\'eame soir pr\'e9venir Agn\'e8s que son mari l'avait quitt\'e9e en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale\~; la seule perspective d'aller \'e0 l'\'e9 +tranger l'avait rendu plus aimable. Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre de lady Montbarry, une silencieuse et rev\'eache cr\'e9ature, avait-on dit \'e0 \'c9milie. Le fr\'e8re de madame, le baron Rivar, \'e9tait d\'e9j\'e0 + sur le continent. Il avait \'e9t\'e9 entendu qu'il retrouverait \'e0 Rome sa s\'9cur et son mari. Les semaines se succ\'e9daient tristement pour Agn\'e8s. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant ses amis, s'occupant \'e0 + ses heures de loisir \'e0 lire ou \'e0 dessiner, essayant de tout enfin pour d\'e9tourner son esprit des tristes souvenirs du pass\'e9. Mais elle avait trop aim\'e9, avait \'e9t\'e9 trop profond\'e9ment bless\'e9e pour que les rem\'e8 +des moraux qu'elle employait eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se trouvaient avec elle}{\b }{dans les relations ordinaires de la vie, tromp\'e9es par l'apparente s\'e9r\'e9nit\'e9 de ses mani\'e8res, \'e9 +taient d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses malheurs. Mais une vieille amie \'e0 elle, une amie de pension qui la vit pendant un petit voyage \'e0 Londres, fut tr\'e8s vivement alarm\'e9e par le changement qu'elle remarqua chez Agn +\'e8s. Cette amie \'e9tait Mme\~Westwick, femme de ce fr\'e8re cadet de lord Montbarry, que le dictionnaire nobiliaire indiquait comme h\'e9ritier pr\'e9somptif du titre. Il \'e9tait en Am\'e9rique, surveillant les propri\'e9t\'e9s mini\'e8 +res qu'il y poss\'e9dait. Mme\~Westwick insista pour emmener Agn\'e8s chez elle en Irlande. +\par +\par \'ab\~Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes trois petites filles vous feront une soci\'e9t\'e9\~; la seule \'e9trang\'e8re que vous verrez est la gouvernante, et je r\'e9 +ponds d'avance que vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre demain pour aller \'e0 la gare.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant trois mois, elle v\'e9cut heureuse sous le toit de son amie. Les petites filles en larmes s'accroch\'e8rent \'e0 ses v\'eatements lors de son d\'e9 +part, la plus jeune voulait absolument partir \'e0 Londres avec Agn\'e8s. Moiti\'e9 plaisantant, moiti\'e9 s\'e9rieusement, elle dit \'e0 Mme\~Westwick en se s\'e9parant\~: +\par +\par \'ab\~Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.\~\'bb +\par +\par Mme\~Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au s\'e9rieux et promirent \'e0 Agn\'e8s de la pr\'e9venir. +\par +\par Le jour m\'eame o\'f9 Agn\'e8s Lockwood revint \'e0 Londres, le pass\'e9 se rappela \'e0 son souvenir. Elle qui tenait tant \'e0 l'oublier\~! Apr\'e8s les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille nourrice, qui \'e9tait rest\'e9 +e pour garder l'appartement, eut des nouvelles importantes \'e0 donner de la femme du courrier. +\par +\par \'ab\~La petite Mme\~Ferraris est venue, ma ch\'e9rie, dans un \'e9tat affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitt\'e9 lord Montbarry sans pr\'e9venir et personne ne sait ce qu'il est devenu.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s la regarda avec \'e9tonnement\~: +\par +\par \'ab\~\'cates-vous s\'fbre de ce que vous dites\~?\~\'bb +\par +\par La nourrice r\'e9pandit qu'elle en \'e9tait absolument s\'fbre. +\par +\par \'ab\~Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du bureau des courriers dans Golden square, du secr\'e9taire, mademoiselle Agn\'e8s, du secr\'e9taire lui-m\'eame\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 cette nouvelle affirmation, Agn\'e8s, surprise et inqui\'e8te, envoya sur-le-champ \emdash la soir\'e9e n'\'e9tait pas encore tr\'e8s avanc\'e9e \emdash pr\'e9venir Mme\~Ferraris qu'elle \'e9tait de retour. +\par +\par Une heure apr\'e8s, la femme du courrier arriva, dans un \'e9tat d'agitation incroyable\~; quand elle put parler, elle confirma en tous points ce qu'avait dit la nourrice. +\par +\par Apr\'e8s avoir re\'e7u avec assez de r\'e9gularit\'e9 des lettres de son mari, dat\'e9es de Paris, de Rome et de Venise, \'c9milie lui avait \'e9crit deux fois sans recevoir de r\'e9ponse. +\par +\par Fort inqui\'e8te, elle \'e9tait all\'e9e au bureau, \'e0 Golden square, demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin avait apport\'e9 au secr\'e9taire une lettre d'un courrier qui \'e9tait \'e0 + Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris\~; on avait laiss\'e9 sa femme en prendre une copie qu'elle apportait \'e0 lire \'e0 Agn\'e8s. +\par +\par Celui qui \'e9crivait disait qu'il \'e9tait tout r\'e9cemment arriv\'e9 \'e0 Venise, et que sachant que son ami Ferraris \'e9tait avec lord et lady Montbarry, log\'e9 dans un vieux palais v\'e9nitien qu'on avait lou\'e9 \'e0 bail, il y \'e9tait all\'e9 + pour le voir. Apr\'e8s avoir sonn\'e9 \'e0 une porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il \'e9tait all\'e9 de l'autre c\'f4t\'e9 donnant dans une \'e9troite all\'e9 +e comme la plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte, comme si elle se f\'fbt attendue \'e0 ce qu'il v\'eent ensuite par l\'e0, une femme p\'e2le avec de magnifiques yeux noirs, qui n'\'e9tait autre que lady Montbarry. +\par +\par Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il r\'e9pondit qu'il d\'e9sirait voir le courrier Ferraris, si cela \'e9tait possible. Aussit\'f4t elle lui dit que Ferraris avait quitt\'e9 le palais, sans donner aucune explication, et sans m\'ea +me laisser une adresse \'e0 laquelle on p\'fbt lui faire parvenir les gages du mois courant qui lui \'e9taient dus. +\par +\par Tout \'e9tonn\'e9, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs reproches \'e0 Ferraris, ou si l'on s'\'e9tait disput\'e9 avec lui. +\par +\par Voici la r\'e9ponse m\'eame de la dame\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 ma connaissance, on n'a rien dit \'e0 Ferraris et il n'a eu de dispute avec personne. \'abJe suis lady Montbarry et je puis vous assurer que Ferraris a \'e9t\'e9 trait\'e9 chez nous avec la plus grande bont\'e9. Nous sommes aussi \'e9tonn\'e9 +s que vous de sa disparition extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer ce qui lui est d\'fb.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s une ou deux questions auxquelles on r\'e9pondit encore, sur la date et l'heure \'e0 laquelle Ferraris avait quitt\'e9 le palais, le courrier s'\'e9loigna. +\par +\par Sur-le-champ il commen\'e7a les recherches n\'e9cessaires sans le moindre r\'e9sultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il n'avait fait de confidences \'e0 personne\~; en un mot, nul ne savait quoi que ce f\'fbt d'important, pas m\'ea +me sur lord et lady Montbarry. Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait quitt\'e9e avant la disparition de Ferraris pour retourner aupr\'e8s de sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas cherch\'e9 \'e0 + la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme d'une sant\'e9 faible. Il vivait dans la plus absolue solitude\~; personne n'\'e9tait admis \'e0 le voir pas m\'eame ses compatriotes. On avait d\'e9couvert une vieille femme imb\'e9 +cile qui faisait le m\'e9nage\~; elle arrivait le matin et s'en allait le soir\~; mais elle n'avait jamais vu le courrier\~; elle n'avait m\'eame pas aper\'e7u lord Montbarry, qui restait alors confin\'e9 dans sa chambre. Madame, une bi +en bonne et bien charmante ma\'eetresse, prodiguait des soins assidus \'e0 son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant\~ +; milord, disait-on, n'aimait pas les \'e9trangers. Le beau-fr\'e8re de milord, le baron, \'e9tait g\'e9n\'e9ralement enferm\'e9 dans un endroit retir\'e9 du palais, occup\'e9, disait l'excellente ma\'eetresse, \'e0 des exp\'e9riences de chimie. Ces exp +\'e9riences r\'e9pandaient quelquefois une mauvaise odeur. Un m\'e9decin avait \'e9t\'e9 appel\'e9 r\'e9cemment pour voir Sa Seigneurie, un m\'e9decin italien, r\'e9sidant depuis longtemps \'e0 Venise. On lui fit quelques questions\~; c'\'e9tait un m\'e9 +decin de talent et un homme d'une r\'e9putation fort honorable\~; il n'avait pas vu Ferraris, ayant \'e9t\'e9 mand\'e9 au palais, comme il le fit voir par son agenda, \'e0 une date post\'e9rieure \'e0 la disparition du courrier. Le m\'e9 +decin donna quelques d\'e9tails sur la maladie de lord Montbarry\~: c'\'e9tait une bronchite. Il n'y avait encore aucune crainte \'e0 avoir, bien que la maladie f\'fbt aigu\'eb. Si des sympt\'f4mes alarmants venaient \'e0 se produire, il \'e9 +tait entendu avec madame qu'on appellerait un autre m\'e9decin. Il \'e9tait impossible de dire trop de bien de milady\~; nuit et jour elle veillait au chevet de son mari. +\par +\par Voil\'e0 tout ce que r\'e9v\'e9la l'enqu\'eate faite par le courrier, ami de Ferraris. La police \'e9tait \'e0 la recherche de l'homme disparu. C'\'e9tait le seul espoir qui rest\'e2t \'e0 la femme de Ferraris. +\par +\par \'ab\~Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacit\'e9 la pauvre femme\~; que me conseillez-vous de faire\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s ne savait que lui r\'e9pondre\~; elle avait r\'e9ellement souffert en \'e9coutant \'c9milie. Ce qui se rapportait \'e0 Montbarry dans la lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture de la vie retir\'e9e qu'il menait, av +ait rouvert l'ancienne blessure. Elle ne pensait m\'eame pas \'e0 la disparition de Ferraris\~; son esprit \'e9tait \'e0 Venise aupr\'e8s du malade. +\par +\par \'ab\~Pensez-vous que cela vous donnerait une id\'e9e, mademoiselle, si vous lisiez les lettres que mon mari m'a \'e9crites\~? Il n'y en a que trois, ce ne sera pas long.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s, par bont\'e9, se mit \'e0 lire les lettres. Elles n'\'e9taient pas des plus tendres. +\par +\par }{\i Ch\'e8re \'c9milie et}{ }{\i Votre affectionn\'e9 }{\'e9taient, bien que conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans la premi\'e8re lettre, on ne parlait pas tr\'e8s favorablement de lord Montbarry\~: +\par +\par \'ab\~Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes sur une note d'h\'f4tel\~; et deux fois d\'e9j\'e0 + il y a eu des mots piquants entre les nouveaux mari\'e9s \'e0 cause de la facilit\'e9 avec laquelle madame a achet\'e9 toutes les jolies choses qui l'ont tent\'e9e dans les magasins de Paris. +\par +\par \'bb Mes moyens ne me le permettent pas\~; il faut que vous ne d\'e9pensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit tr\'e8s ferme. Quant \'e0 moi, j'aime madame. Elle a les fa\'e7ons gracieuses et aimables des \'e9trang\'e8 +res, elle me parle comme si j'\'e9tais son \'e9gal.\~\'bb +\par +\par La seconde lettre \'e9tait dat\'e9e de Rome\~: +\par +\par \'ab\~Les caprices de milord, \'e9crivait Ferraris, ne nous laissent pas un instant de repos. Il devient d'une humeur intol\'e9rable. Je pense qu'il est tourment\'e9 par des souvenirs p\'e9 +nibles. Je le vois constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas l\'e0. Nous devions rester \'e0 G\'eanes, mais il nous l'a fait quitter \'e0 la h\'e2te, de m\'eame que Florence. +\par +\par \'bb Ici, \'e0 Rome, milady insiste pour se reposer. Son fr\'e8re est venu nous retrouver. Il y a d\'e9j\'e0 eu une dispute, \'e0 ce que m'a dit la femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait emprunter de l'argent \'e0 + monsieur Milord a refus\'e9 sur un ton qui a offens\'e9 le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait \'e9changer une poign\'e9e de main.\~\'bb +\par +\par La troisi\'e8me et derni\'e8re lettre \'e9tait de Venise\~: \'ab\~Encore des \'e9conomies de milord\~! Au lieu de rester \'e0 l'h\'f4tel, nous avons lou\'e9 un vieux palais humide, moisi et d\'e9 +sert. Milady insiste pour avoir les meilleures chambres partout o\'f9 nous allons, mais le palais co\'fbte bien moins cher que l'h\'f4tel, et nous l'avons pour deux mois. +\par +\par \'bb Milord a essay\'e9 de l'avoir pour plus longtemps\~; il pr\'e9tend que la tranquillit\'e9 de Venise lui fait du bien. Mais un sp\'e9culateur \'e9tranger a achet\'e9 le palais et va le transformer en h\'f4tel. Le baron est toujours avec nous, et i +l y a encore eu des ennuis pour des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron\~; mes sympathies pour milady n'augmentent pas. Elle \'e9tait bien plus aimable avant que le baron nous e\'fbt rejoints. Milord paie tr\'e8 +s exactement, c'est un point d'honneur chez lui. Il n'aime pas \'e0 se s\'e9parer de son argent, mais il s'y d\'e9cide, parce qu'il a donn\'e9 sa parole. Je re\'e7ois mon salaire r\'e9guli\'e8rement \'e0 + la fin de chaque mois. Pas un franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous le baron essayant de m'emprunter de l'argent \'e0 moi\~ +! C'est un joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui\'85 eh bien\~ +! Qui n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui ne prend pas les choses tout \'e0 fait aussi bien que moi. La vie est bien triste ici On ne va nulle part, pas une +\'e2me ne vient \'e0 la maison\~; personne ne fait de visite \'e0 milord, pas m\'eame le consul\~; son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et g\'e9n\'e9ralement vers la tomb\'e9e de la nuit. \'c0 + la maison, il s'enferme dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une crise. Quand les soup\'e7ons de milord seront une fois \'e9veill\'e9s, les cons\'e9 +quences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord Montbarry homme \'e0 ne s'arr\'eater devant rien. N\'e9anmoins, mes gains sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place comme la femme de chambre de milady.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait pas une bonne conseill\'e8re pour la malheureuse femme qui implorait ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les peines qu'avait d\'e9j\'e0 support\'e9 +es, par sa faute, l'homme qui l'avait abandonn\'e9e. +\par +\par \'ab\~La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle apr\'e8s avoir prononc\'e9 quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il faut consulter une personne de plus d'exp\'e9rience que moi. Voulez-vous que j'\'e9crive \'e0 + mon notaire, qui est en m\'eame temps mon ami et mon homme d'affaires, de venir demain d\'e8s qu'il aura termin\'e9 ses travaux\~?\~\'bb +\par +\par \'c9milie accepta cette proposition avec reconnaissance\~; on prit rendez-vous pour le lendemain. Agn\'e8s se chargea d'\'e9crire la lettre n\'e9cessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatigu\'e9e, bless\'e9e an c\'9cur, Agn\'e8s s'\'e9 +tendit sur le canap\'e9 pour se reposer et se remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui apporta une tasse de th\'e9. Le bavardage de la bonne vieille, qui roula sur elle-m\'eame et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence d'Agn +\'e8s, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore tranquillement, quand on frappa un coup violent \'e0 la porte de la maison. Des pas pr\'e9cipit\'e9s mont\'e8rent l'escalier. La porte de la chambre fut ouverte avec fracas\~ +; la femme du courrier entra comme une folle. +\par +\par \'ab\~Il est mort\~! Ils l'ont assassin\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta \'e0 genoux aupr\'e8s du canap\'e9, \'e9tendit une main qui serrait un papier et tomba \'e0 la renverse. +\par +\par La nourrice fit signe \'e0 Agn\'e8s d'ouvrir la fen\'eatre, et s'occupa de rappeler la malheureuse \'e0 la vie. +\par +\par \'ab\~Qu'est-ce donc que cela\~? s'\'e9cria-t-elle tout \'e0 coup. Elle tient une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.\~\'bb +\par +\par L'enveloppe ouverte \'e9tait adress\'e9e \'e0 Mme\~Ferraris. L'\'e9criture \'e9tait \'e9videmment contrefaite. Le cachet de la poste \'e9tait celui de Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier \'e0 lettre et un billet pli\'e9 + en plusieurs doubles. +\par +\par La lettre avait une ligne d'une \'e9criture contrefaite \'e9galement\~: +\par +\par }{\i Pour vous consoler de la perte de votre mari, }{ +\par +\par Agn\'e8s ouvrit ensuite un morceau de papier qui y \'e9tait joint. +\par +\par C'\'e9tait un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres sterling. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106229}VI{\*\bkmkend _Toc96106229} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agn\'e8s Lockwood, M.\~Troy, vint au rendez-vous dans la soir\'e9e. +\par +\par Mme\~Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, \'e9tait suffisamment remise pour assister \'e0 la consultation. Aid\'e9e par Agn\'e8s, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement \'e0 + la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres ayant trait \'e0 cette affaire. +\par +\par M.\~Troy lut d'abord les trois lettres adress\'e9es par Ferraris \'e0 sa femme, puis la lettre \'e9crite par le courrier, ami de Ferraris, racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry, puis enfin la ligne d'\'e9 +criture anonyme qui avait accompagn\'e9 le don extraordinaire de mille livres sterling fait \'e0 la femme de Ferraris. +\par +\par M.\~Troy n'\'e9tait pas seulement un homme de savoir et d'exp\'e9rience dans sa profession, c'\'e9tait un homme connaissant les m\'9curs de l'Angleterre et celles de l'\'e9tranger. Observateur habile, esprit original, il avait conserve sa bont\'e9 + naturelle que la triste exp\'e9rience qu'il avait acquise de l'humanit\'e9 n'avait pu alt\'e9rer. Malgr\'e9 toutes ces qualit\'e9s, \'e9tait-ce le meilleur conseiller qu'Agn\'e8s p\'fbt choisir dans les circonstances actuelles\~? +\par +\par La petite Mme\~Ferraris, avec tous ses m\'e9rites de bonne femme de m\'e9nage, \'e9tait une femme essentiellement commune, M.\~Troy, lui, \'e9tait la derni\'e8re personne qui e\'fbt su lui inspirer des sympathies ou de la confiance\~; il \'e9 +tait tout l'oppos\'e9 d'un homme ordinaire. +\par +\par \'ab\~Elle a l'air bien malade, la pauvre petite\~!\~\'bb +\par +\par C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme\~Ferraris comme si elle n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 l\'e0. +\par +\par \'ab\~Elle a subi un terrible malheur,\~\'bb r\'e9pondit Agn\'e8s. +\par +\par M.\~Troy se tourna vers Mme\~Ferraris et la regarda de nouveau avec l'int\'e9r\'eat qu'on accorde en g\'e9n\'e9ral \'e0 la victime d'un malheur. D'un air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se d\'e9cida \'e0 parler. +\par +\par \'ab\~Vous ne croyez r\'e9ellement pas, ma ch\'e8re dame, que votre mari soit mort\~?\~\'bb +\par +\par Mme\~Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux. \emdash Mort\~! \emdash ce mot ne rendait nullement sa pens\'e9e. +\par +\par \'ab\~Assassin\'e9\~! dit-elle s\'e8chement, la figure, cach\'e9e par son mouchoir. +\par +\par \emdash Pourquoi et par qui\~?\~\'bb demanda M.\~Troy. +\par +\par Mme\~Ferraris parut h\'e9siter un peu \'e0 r\'e9pondre. \'ab\~Vous avez lu les lettres de mon mari, monsieur, commen\'e7a-t-elle. Je crois qu'il d\'e9couvert\'85\~\'bb et elle s'arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Qu'a-t-il d\'e9couvert\~?\~\'bb +\par +\par Il y a des limites \'e0 la patience humaine, m\'eame \'e0 la patience d'une femme d\'e9sol\'e9e. Cette froide question irrita Mme\~Ferraris au point de la faire s'expliquer enfin clairement. +\par +\par \'ab\~Il a d\'e9couvert lady Montbarry avec le baron\~! r\'e9pondit-elle, avec un \'e9clat de voix. Le baron n'est pas plus le fr\'e8re de cette mis\'e9rable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aper\'e7 +u de l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitt\'e9 sa place \'e0 cause de cela\~; si Ferraris s'en \'e9tait all\'e9 aussi, il serait en vie maintenant. Ils l'ont tu\'e9. Je dis qu'ils l'ont tu\'e9 pour emp\'eacher que tout n'arriv\'e2 +t aux oreilles de lord Montbarry.\~\'bb +\par +\par Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant \'e0 mesure qu'elle parlait, Mme\~Ferraris donna son opinion sur l'affaire. +\par +\par Sans se prononcer, M.\~Troy \'e9couta avec une expression de railleuse approbation. +\par +\par \'ab\~C'est tr\'e8s remarquablement arrang\'e9, madame Ferraris, dit-il\~; vous b\'e2tissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de ma\'eetre. Si vous \'e9tiez homme, vous auriez fait un excellent avocat, vous auriez empoign\'e9 les jur +\'e9s corps \'e0 corps\~: Terminez, ma bonne dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoy\'e9 cette lettre contenant le billet de banque. Les deux mis\'e9rables qui ont assassin\'e9 M.\~Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main \'e0 + la poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein\~? Je crois que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans cette ville int\'e9ressante, un ami au c\'9cur large comme sa bourse, qui ait \'e9t\'e9 + mis dans le secret et qui veuille vous consoler en gardant l'anonyme\~?\~\'bb +\par +\par Il n'\'e9tait gu\'e8re facile de r\'e9pondre \'e0 cela. Mme\~Ferraris commen\'e7a \'e0 ressentir une sorte de haine pour M.\~Troy. +\par +\par \'ab\~Je ne vous comprends pas, monsieur, r\'e9pondit-elle\~; je ne pense pas qu'il y ait dans cette affaire sujet \'e0}{\i }{plaisanterie.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s intervint alors pour la premi\'e8re fois. Elle approcha un peu sa chaise de celle de son ami. +\par +\par \'ab\~\'c0 votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble plausible\~? +\par +\par \emdash J'offenserais Mme\~Ferraris en le disant, r\'e9pondit M.\~Troy. +\par +\par \emdash Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune fa\'e7on,\~\'bb s'\'e9cria Mme\~Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher l'inimiti\'e9 qu'elle ressentait pour M.\~Troy. +\par +\par Le notaire se renversa dans sa chaise. +\par +\par \'ab\~Tr\'e8s bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc. Remarquez, madame, que je ne discute pas votre mani\'e8re de voir sur ce qui a pu se passer au palais \'e0 + Venise. Vous avez les lettres de votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi en faveur de votre th\'e8se le d\'e9 +part significatif de la femme de chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord Montbarry ait subi quelque injure, que M.\~Ferraris ait \'e9t\'e9 le premier \'e0 s'en apercevoir, et que les coupables a +ient eu des raisons de craindre, non seulement qu'il instruis\'eet lord Montbarry de sa d\'e9couverte, mais encore qu'il p\'fbt \'eatre le principal t\'e9moin \'e0 charge contre eux, si le scandale \'e9clatait et venait \'e0 se d\'e9 +nouer devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention\~! En admettant tout cela, j'arrive \'e0 une conclusion totalement oppos\'e9e \'e0 la v\'f4tre. Voici votre mari dans ce mis\'e9rable m\'e9nage \'e0 trois, y vivant d'une mani\'e8 +re fort embarrassante pour lui. Que fait-il\~? Il y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoy\'e9s\~; sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la fuite et qu'il s'est sagement retir\'e9 + de l'association dont je viens de parler, apr\'e8s avoir d\'e9couvert un secret qui pouvait lui attirer certains d\'e9sagr\'e9ments\~; mais la somme que vous avez re\'e7ue ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypoth\'e8 +se n'est pas, je l'avoue, tr\'e8s favorable \'e0 M.\~Ferraris\~: je crois qu'on a eu int\'e9r\'eat \'e0 l'\'e9loigner, et je pr\'e9tends maintenant qu'il a \'e9t\'e9 pay\'e9 pour dispara\'eetre et que le billet de banque que voici est le prix de son d\'e9 +part subit, prix que les coupables ont envoy\'e9 \'e0 sa femme.\~\'bb +\par +\par Les yeux gris-clair de Mme\~Ferraris s'\'e9clair\'e8rent soudain\~; son teint, plomb\'e9 d'ordinaire, s'empourpra subitement. +\par +\par \'ab\~C'est faux\~! cria-t-elle. C'est une honte\~! c'est une infamie de parler ainsi de mon mari\~! +\par +\par \emdash Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit M.\~Troy.\'bb +\par +\par Agn\'e8s intervint une fois encore pour r\'e9tablir la paix. Elle prit la main de l'\'e9pouse offens\'e9e\~; elle fit remarquer au notaire ce qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soup\'e7ons, et en appela \'e0 lui-m\'ea +me de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait, la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre avec une carte de visite. C'\'e9tait la carte d'Henry Westwick\~; il y avait quelques mots \'e9crits \'e0}{\i }{la h\'e2te au crayon. + +\par +\par \'ab\~J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un instant en bas.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s quitta imm\'e9diatement la chambre. +\par +\par Seul, avec Mme\~Ferraris, M.\~Troy montra enfin la bont\'e9 de son c\'9cur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier. +\par +\par \'ab\~Vous avez parfaitement le droit, ma ch\'e8re dame, de ressentir aussi vivement une appr\'e9ciation qui vous semble injurieuse pour votre mari, reprit-il\~; je dois m\'eame dire que je ne vous en respecte que plus en +vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa d\'e9fense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une aussi grave affaire, est de dire sinc\'e8rement ce que je pense. Il est impossible que j'aie l'intention de vous \'eatre d\'e9sagr\'e9 +able, ne connaissant ni vous, ni M.\~Ferraris. Mille livres sterling, c'est une grosse somme\~; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut \'ea +tre excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir \'e0 l'\'e9cart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre faveur, est d'arriver \'e0 la v\'e9rit\'e9 +. Si vous voulez bien m'accorder du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse emp\'eacher d'esp\'e9rer qu'on retrouve votre mari.\~\'bb +\par +\par La femme de Ferraris \'e9couta sans se laisser convaincre\~: son esprit born\'e9 et plein de m\'e9fiance contre M.\~Troy ne lui permettait pas de comprendre ce qui aurait d\'fb la faire revenir sur sa premi\'e8re impression. \'ab\~Je vous suis tr\'e8 +s oblig\'e9e, monsieur.\~\'bb C'est tout ce qu'elle r\'e9pondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils ajout\'e8rent tr\'e8s clairement, dans leur langage\~: \'ab\~Vous pouvez dire ce que vous voudrez\~; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.\~ +\'bb +\par +\par M.\~Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise, mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fen\'eatre. +\par +\par Apr\'e8s quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit. +\par +\par M.\~Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant \'e0 voir Agn\'e8s. \'c0 sa grande surprise, c'est une personne qui lui \'e9tait compl\'e8tement \'e9trang\'e8re qui entra\~ +: un homme jeune ayant sur son visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda M.\~Troy et salua gravement. +\par +\par \'ab\~J'ai eu le malheur d'apporter \'e0 miss Agn\'e8s Lockwood des nouvelles qui l'ont fortement impressionn\'e9e, dit-il\~; elle s'est retir\'e9e dans sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la remplacer aupr\'e8s de vous.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s s'\'eatre ainsi pr\'e9sent\'e9, il aper\'e7ut Mme\~Ferraris et lui tendit gracieusement la main\~: +\par +\par \'ab\~Il y a des ann\'e9es que nous ne nous sommes vus, \'c9milie\~; j'ai peur que vous n'ayez presque oubli\'e9 le \'ab\~monsieur Henry\~\'bb d'autrefois.\'bb +\par +\par \'c9milie, toute confuse, lit la r\'e9v\'e9rence, et demanda si elle pouvait \'eatre de quelque utilit\'e9 \'e0 miss Lockwood. +\par +\par \'ab\~La vieille nourrice est avec elle, r\'e9pondit Henry\~; il vaut mieux les laisser ensemble.\~\'bb +\par +\par Puis il se tourna de nouveau vers M.\~Troy\~: +\par +\par \'ab\~J'aurais d\'fb vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry Westwick\~; je suis le plus jeune fr\'e8re de d\'e9funt lord Montbarry. +\par +\par \endash \emdash D\'e9funt lord Montbarry\~! s'\'e9cria M.\~Troy. +\par +\par \emdash Mon fr\'e8re est mort \'e0 Venise, hier soir\~; voici la d\'e9p\'eache, dit-il, en tendant un papier \'e0 M.\~Troy.\~\'bb +\par +\par Le t\'e9l\'e9gramme \'e9tait ainsi con\'e7u\~: +\par +\par \'ab\~}{\i Lady Montbarry, Venise, \'e0 Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel, Londres. }{Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry est mort de bronchite, \'e0 huit heures quarante, ce soir. Tous d\'e9tails n\'e9cessaires par poste.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Cette mort \'e9tait-elle attendue, monsieur\~? demanda le notaire. +\par +\par \emdash Je ne puis pas dire qu'elle nous ait enti\'e8rement surpris, r\'e9pondit Henry. Mon fr\'e8re St\'e9phen, qui est maintenant le chef de la famille, a re\'e7u, il y a trois jours, une d\'e9p\'eache l'informant que des sympt\'f4mes alarmants s'\'e9 +taient d\'e9clar\'e9s dans l'\'e9tat de mon fr\'e8re, et qu'un deuxi\'e8me m\'e9decin avait d\'fb \'eatre appel\'e9. Il t\'e9l\'e9graphia aussit\'f4t pour dire qu'il avait quitt\'e9 l'Irlande, se dirigeant sur Londres pour se rendre \'e0 + Venise, priant qu'on adress\'e2t \'e0 son h\'f4tel les nouvelles qu'il pourrait \'eatre utile de lui faire parvenir. Une seconde d\'e9p\'eache arriva. Elle annon\'e7ait que lord Montbarry \'e9tait dans un \'e9tat d'insensibilit\'e9 compl\'e8 +te et qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre \'e0 mon fr\'e8re d'attendre \'e0 Londres de plus amples informations. La troisi\'e8me d\'e9p\'eache est maintenant entre vos mains. Voil\'e0 tout ce que je sais jusqu'\'e0 pr\'e9sent.\~ +\'bb +\par +\par M.\~Troy regardait en ce moment la femme du courrier\~; il fut frapp\'e9 par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa physionomie, +\par +\par \'ab\~Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me dire M.\~Westwick\~? +\par +\par \emdash Pas un mot ne m'a \'e9chapp\'e9, monsieur. +\par +\par \emdash Avez-vous quelques questions \'e0 faire\~? +\par +\par \emdash Non, monsieur. +\par +\par \emdash Vous paraissez fort alarm\'e9e, insista le notaire. Est-ce toujours de votre mari\~? +\par +\par \emdash Je ne le reverrai jamais, monsieur\~; depuis longtemps je le croyais, vous le savez\~; maintenant, j'en suis s\'fbre. +\par +\par \emdash S\'fbre, apr\'e8s ce que vous avez entendu\~? +\par +\par \emdash Oui, monsieur. +\par +\par \emdash Pouvez-vous me dire pourquoi\~? +\par +\par \emdash Non, monsieur\~; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir l'expliquer. +\par +\par \emdash Oh\~! Un pressentiment\~? r\'e9p\'e9ta M.\~Troy avec un ton de d\'e9dain plein de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne dame\~!\'85\~\'bb +\par +\par Il laissa la phrase inachev\'e9e, et se leva pour prendre cong\'e9 de M.\~Westwick. +\par +\par La v\'e9rit\'e9 c'est qu'il commen\'e7ait \'e0 se perdre lui-m\'eame en conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir \'e0 Mme\~Ferraris. +\par +\par \'ab\~Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il fort poliment \'e0 Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.\~\'bb +\par +\par Henry se tourna vers Mme\~Ferraris, comme l'avocat fermait la porte. +\par +\par \'ab\~J'ai entendu parler de vos peines, \'c9milie, par miss Lockwood. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous\~? +\par +\par \emdash Rien, monsieur, merci. Peut-\'eatre vaut-il mieux que je rentre chez moi apr\'e8s ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si je puis \'eatre de quelque utilit\'e9 \'e0 Mlle Agn\'e8s. Je prends bien part \'e0 ses chagrins.\~\'bb +\par +\par Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de d\'e9f\'e9rence, s'obstinant \'e0 conserver les id\'e9es les plus sombres sur la cause de la disparition de son mari. +\par +\par Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon \'e9tait vide. Il n'y avait rien qui p\'fbt le retenir dans la maison, et cependant il y restait. C'\'e9tait quelque chose d\'e9j\'e0 d'\'eatre pr\'e8s d'Agn\'e8 +s, de voir les objets qui lui appartenaient \'e9parpill\'e9s dans la pi\'e8ce. L\'e0, dans un coin, \'e9tait son fauteuil, \'e0 c\'f4t\'e9, sa broderie sur la table de travail\~: sur un petit chevalet, pr\'e8s de la fen\'ea +tre, son dernier dessin, encore inachev\'e9. Le livre qu'elle avait lu \'e9tait sur le canap\'e9 avec un couteau \'e0 papier marquant la page \'e0 laquelle elle s'\'e9tait arr\'eat\'e9e. Il regarda les uns apr\'e8s les autres tous ces objets qui +lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec une sorte de respect et les reposa \'e0 leur place en soupirant. Ah\~! qu'elle \'e9tait encore loin de lui, qu'ils \'e9taient loin l'un de l'autre\~! +\par +\par \'ab\~Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait\~!\~\'bb +\par +\par Dans la rue, au moment o\'f9 Henry fermait la porte de la maison, il fut arr\'eat\'e9 au passage par quelqu'un qu'il connaissait, \emdash un homme fatigant et curieux, \emdash doublement mal venu en ce moment. +\par +\par \'ab\~Tristes nouvelles sur votre fr\'e8re, Westwick. Une mort bien inattendue, n'est-ce pas\~? Nous n'avions jamais entendu dire au cercle que la poitrine de lord Montbarry f\'fbt d\'e9licate. Que va faire la Compagnie\~?\~\'bb +\par +\par Henry tressaillit\~; il n'avait jamais pens\'e9 \'e0 l'assurance sur la vie contract\'e9e par son fr\'e8re. +\par +\par Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer\~? Une mort caus\'e9e par une bronchite attest\'e9e par deux m\'e9decins \'e9tait s\'fbrement la mort la moins sujette \'e0 discussion. +\par +\par \'ab\~Je voudrais que vous ne m'ayez pas parl\'e9 de cela, dit-il d'un ton irrit\'e9. +\par +\par \emdash Ah\~! r\'e9pliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent\~? Moi aussi\~! Moi aussi\~!\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106230}VII{\*\bkmkend _Toc96106230} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances re\'e7urent de l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort de lord Montbarry. La somme assur\'e9e \'e0 chaque bureau \'e9tait de 5, 000 livres sterling, sur lesquelles une ann\'e9 +e de prime seulement avait \'e9t\'e9 pay\'e9e. En pareille occurrence, les directeurs jug\'e8rent utile d'\'e9tudier un peu l'affaire. +\par +\par Les m\'e9decins attitr\'e9s des deux compagnies qui avaient recommand\'e9 l'assurance de lord Montbarry furent appel\'e9s en conseil pour expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle \'e9veilla la curiosit\'e9 des pe +rsonnes s'occupant d'assurances sur la vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux, agissant de concert, d\'e9cid\'e8rent qu'ils nommeraient une commission d'enqu\'eate \'e0 Venise \'ab\~pour recueillir de plus amples informations\~ +\'bb. +\par +\par M.\~Troy apprit aussit\'f4t ce qui se passait. Il \'e9crivit sur-le-champ \'e0 Agn\'e8s pour l'en informer, ajoutant un bon conseil \'e0 son avis. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates intimement li\'e9e, je le sais, lui disait-il, avec lady Barville, s\'9cur a\'een\'e9e de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances\~ +: il peut y avoir dans le rapport de la commission d'enqu\'eate quelque chose qui ait trait \'e0 la disparition de Ferraris\~; on ne laisserait pas voir, cela va de soi, un pareil document \'e0 des personnes ordinaires\~; mais une s\'9c +ur du feu lord est une si proche parente qu'on fera s\'fbrement en sa faveur exception aux r\'e8gles habituelles. Sir Th\'e9odore Barville n'a qu'\'e0 en manifester le d\'e9sir, et les avocats, m\'eame s'ils ne permettent pas \'e0 + sa femme de prendre connaissance du rapport, r\'e9pondront du moins \'e0 toutes les questions qu'elle leur posera \'e0 ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon id\'e9e le plus t\'f4t possible.\~\'bb +\par +\par La r\'e9ponse arriva par retour du courrier. Agn\'e8s refusait de suivre le conseil de M.\~Troy. +\par +\par \'ab\~Mon intervention, tout innocente qu'elle a \'e9t\'e9, \'e9crivait-elle, a d\'e9j\'e0 eu de si d\'e9plorables r\'e9sultats, que je ne veux pas me m\'ealer davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti \'e0 + laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord Montbarry ne l'aurait pas engag\'e9, et sa femme n'aurait pas eu \'e0 + supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit entre mes mains, je ne voudrais m\'eame pas y jeter les yeux\~; j'en sais d\'e9j\'e0 trop sur cett +e triste vie du palais de Venise. Si Mme\~Ferraris s'adresse \'e0 lady Barville par votre interm\'e9 +diaire, ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas, il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que mon nom ne sera pas prononc\'e9. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy\~! Je suis tr\'e8s malheureuse et peut-\'ea +tre tr\'e8s d\'e9raisonnable, mais je ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.\~\'bb +\par +\par Battu sur ce point, le notaire conseilla de t\'e2cher de d\'e9couvrir l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry. +\par +\par Cette id\'e9e, excellente au premier abord, avait une chose contre elle. On ne pouvait la mettre \'e0 ex\'e9cution qu'en d\'e9pensant de l'argent, et il n'y avait pas d'argent \'e0 d\'e9penser. Mme\~Ferraris reculait devant l'id\'e9e de se + servir du billet de mille livres. Elle l'avait mis en s\'fbret\'e9 dans une maison de banque. Si l'on parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la t\'eate aux pieds et prenait des airs de m\'e9lodrame en parlant du \'ab\~ +prix du sang de son mari\~!\~\'bb +\par +\par Dans ces conditions, les tentatives \'e0 faire pour d\'e9couvrir le myst\'e8re de la disparition de Ferraris furent remises \'e0 un autre moment. +\par +\par C'\'e9tait dans le dernier mois de l'ann\'e9e 1860. La commission d'enqu\'eate \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 l'ouvrage\~; elle avait commenc\'e9 ses travaux le 6 d\'e9 +cembre et la location faite par lord Montbarry expirait le 10. Les compagnies d'assurances furent avis\'e9es par d\'e9p\'eache que les avocats de lady Montbarry lui avaient conseill\'e9 de se rendre \'e0 Londres dans le plus bref d\'e9lai\~ +; le baron Rivar, croyait-on, devait l'accompagner en Angleterre\~; mais il n'avait pas l'intention de rester dans ce pays, \'e0 moins que ses services ne fussent absolument indispensables \'e0 sa s\'9c +ur. Le baron, connu pour un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines d\'e9couvertes r\'e9centes faites aux \'c9tats-unis, et il d\'e9sirait les \'e9tudier sur place. +\par +\par M.\~Troy sut bient\'f4t tout cela et s'empressa de communiquer ces nouvelles \'e0 Mme\~Ferraris, qui, dans son inqui\'e9tude croissante sur le sort de son mari, faisait de fr\'e9quentes, de trop fr\'e9quentes visites m\'eame, \'e0 l'\'e9 +tude du notaire. Elle voulut redire \'e0 son amie et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agn\'e8s refusa de l'entendre et d\'e9fendit positivement qu'on lui parl\'e2t davantage de la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus. +\par +\par \'ab\~M.\~Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la bienvenue chez moi\~: je suis pr\'eate \'e0 vous aider du peu d'argent dont je peux disposer, s'il est n\'e9cessaire\~ +; mais ce que je vous demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie d'oublier\'85 (la voix lui manqua, elle s'arr\'ea +ta un instant) d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry. Aidez-moi par votre silence \'e0 retrouver la tranquillit\'e9, s'il est possible. Ne me dites plus rien jusqu' +\'e0 ce que je puisse me r\'e9jouir avec vous du retour de votre mari.\~\'bb +\par +\par On \'e9tait d\'e9j\'e0 au 13 du mois, et M.\~Troy avait recueilli un plus grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la commission d'enqu\'eate \'e9taient termin\'e9s. Le rapport \'e9tait arriv\'e9 de Venise ce jour m\'eame. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106231}VIII{\*\bkmkend _Toc96106231} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 14, les directeurs et leurs conseillers se r\'e9unirent pour entendre la lecture du rapport. En voici le texte\~: +\par +\par }{\i Personnel et confidentiel.}{ +\par +\par \'ab\~Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes arriv\'e9s \'e0 Venise le 6 d\'e9cembre 1860. Le m\'eame jour nous nous pr\'e9sent\'e2mes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa derni\'e8re maladie. +\par +\par \'bb Nous f\'fbmes re\'e7us avec toute la courtoisie possible, par le fr\'e8re de lady Montbarry, M.\~le baron Rivar. +\par +\par \'bb \emdash Ma s\'9cur seule a prodigu\'e9 ses soins \'e0 son mari pendant tout le cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accabl\'e9e de fatigue et de douleur\'85 sans quoi elle e\'fbt \'e9t\'e9 ici pour vous recevoir. Que d\'e9sirez-vous, messieurs +\~? et que puis-je faire pour vous \'e0 la place de milady\~? +\par +\par \'bb Suivant nos instructions, nous r\'e9pond\'eemes que}{\i }{la mort et l'enterrement de lord Montbarry \'e0 l'\'e9tranger nous obligeait \'e0 prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les circonstances qui s'y rattachaient, in +formations qui ne pouvaient \'eatre recueillies que de vive voix. Nous expliqu\'e2mes que la loi accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le paiement de la prime et nous exprim\'e2mes notre d\'e9sir de conduire l'enqu\'ea +te avec la plus respectueuse consid\'e9ration pour les sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres membres de la famille habitant la maison. +\par +\par \'bb Le baron r\'e9pondit\~: +\par +\par \'bb \emdash Je suis le seul membre de la famille r\'e9sidant ici, mais je suis \'e0 votre enti\'e8re disposition et vous pouvez vous regarder dans le palais comme chez vous. +\par +\par \'bb Du commencement \'e0 la fin, nous avons trouv\'e9 ce monsieur d'une franchise parfaite, et il nous a offert tr\'e8s gracieusement de nous aider en tout. +\par +\par \'bb \'c0 l'exception de la chambre de milady, nous avons visit\'e9 chacune des pi\'e8ces du palais le jour m\'eame. C'est un \'e9difice immense, non enti\'e8rement meubl\'e9. Le premier \'e9tage et une partie du second contiennent les pi\'e8 +ces qui avaient \'e9t\'e9 occup\'e9es par lord Montbarry et les gens de sa maison. Nous avons vu, \'e0 une extr\'e9mit\'e9 du palais, la chambre \'e0 coucher dans laquelle \'ab\~Sa Seigneurie\~\'bb est morte, et nous avons \'e9galement examin\'e9 + la petite chambre y attenant, dont le d\'e9funt s'est servi comme d'un cabinet de travail. \'c0 c\'f4t\'e9 se trouve une grande salle dont il laissait habituellement les portes ferm\'e9es \'e0 clef, et o\'f9 + il allait, comme on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une parfaite tranquillit\'e9 et une solitude absolue. De l'autre c\'f4t\'e9 de cette grande salle se trouvent la chambre \'e0 coucher occup\'e9e par la veu +ve, et un boudoir-cabinet de toilette o\'f9 dormait la femme de chambre avant son d\'e9part pour l'Angleterre. Outre ces pi\'e8ces, il y a encore les salles \'e0 manger et les salles de r\'e9ception, ouvrant sur une antichambre qui donne acc\'e8 +s au grand escalier du palais. +\par +\par \'bb Au deuxi\'e8me \'e9tage, les chambres sont\~: le cabinet d'\'e9tudes, la chambre \'e0 coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre pi\'e8ce, qui a servi de logement au courrier Ferraris. +\par +\par \'bb Les salles du troisi\'e8me \'e9tage et du rez-de-chauss\'e9e \'e9taient, lorsqu'on nous les a montr\'e9es, absolument vides et enti\'e8rement d\'e9labr\'e9es. Nous demand\'e2mes s'il y avait quelque autre chose \'e0 visiter au-dessous. On nous r\'e9 +pondit sur-le-champ qu'il restait les caves que nous \'e9tions libres de parcourir. +\par +\par \'bb Nous y descend\'eemes afin de ne laisser aucun endroit inexplor\'e9\~: les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a plusieurs si\'e8cles. L'air et la lumi\'e8re ne p\'e9n\'e8trent qu'\'e0 + peine dans ces sombres lieux, par deux esp\'e8ces de puits \'e9troits et profonds qui communiquent avec une cour situ\'e9e derri\'e8re le palais\~; leurs orifices \'e9lev\'e9s fort au-dessus du sol sont obstru\'e9s par d'\'e9 +paisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous trouv\'e2mes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous f\'eemes la remarque qu'il serait d\'e9sagr\'e9 +able que la trappe, en retombant, vint \'e0 nous couper la retraite. Le baron sourit \'e0 cette id\'e9e. +\par +\par \'bb \emdash Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon. J'avais grand int\'e9r\'eat \'e0 y veiller moi-m\'eame, lorsque nous sommes venus nous installer ici. La chimie exp\'e9rimentale est mon \'e9 +tude favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes \'e0 Venise, est ici. +\par +\par \'bb Cette derni\'e8re phrase nous expliqua une odeur bizarre r\'e9pandue dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment o\'f9 nous y entr\'e2mes. Cette odeur \'e9tait pour ainsi dire d'une double essence, elle semblait tout d'abord l\'e9g\'e8 +rement aromatique, mais ensuite on s'apercevait d'une senteur \'e2cre qui saisissait \'e0 la gorge. Les fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles bizarres que nous v\'eemes parlaient par eux-m\'ea +mes ainsi que les paquets de produits chimiques qui portaient tr\'e8s lisiblement sur l'\'e9tiquette le nom et l'adresse des fournisseurs. +\par +\par \'bb \emdash Ce n'est pas un endroit agr\'e9able pour travailler, nous dit le baron, mais ma s\'9cur est tr\'e8s peureuse, elle a horreur des odeurs de produits chimiques et des explosions\~; aussi m'a-t-elle rel\'e9gu\'e9 dans ces r\'e9 +gions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune fa\'e7on de mes exp\'e9riences. +\par +\par }{\i \'bb }{Il \'e9tendit les mains sur lesquelles nous avions d\'e9j\'e0 remarqu\'e9 des gants. +\par +\par \'bb \emdash Il arrive quelquefois des accidents, quelque pr\'e9caution qu'on puisse prendre, ajouta-t-il\~; ainsi, l'autre jour je me suis br\'fbl\'e9 les mains en essayant un nouveau m\'e9lange, mais elles commencent \'e0 se gu\'e9rir maintenant. + +\par +\par \'bb Si nous insistons sur tous ces d\'e9tails, qui semblent n'avoir aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais n'a \'e9t\'e9 entrav\'e9e en aucune fa\'e7on. Nous avons m\'eame \'e9t\'e9 admis dans la chambre particuli\'e8re +de lady Montbarry, pendant qu'elle \'e9tait sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons \'e9t\'e9 sp\'e9cialement charg\'e9s d'examiner avec soin la r\'e9sidence du lord, parce que l'extr\'eame isolement de sa vie a Venise, et l'\'e9tonnant d +\'e9part des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-\'eatre avoir un certain rapport avec son d\'e9c\'e8s inattendu. Nous n'avons rien trouv\'e9 qui justifi\'e2t l'ombre d'un soup\'e7on. +\par +\par \'bb Quant \'e0 la vie retir\'e9e que menait lord Montbarry, nous en avons parl\'e9 avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille, les deux seules personnes qui aient \'e9t\'e9 en rapport avec lui. Il se pr\'e9senta lui-m\'eame une fois \'e0 + la maison de banque pour se faire remettre de l'argent sur une lettre de cr\'e9dit, et refusa d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer quelques heures \'e0 sa r\'e9sidence particuli\'e8re, invoquant son \'e9tat de sant\'e9 +. Lord Montbarry \'e9crivit la m\'eame chose au consul, en lui envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement la visite qui lui avait \'e9t\'e9 faite au pa +lais. Nous avons eu la lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en donner la copie suivante\~: +\par +\par \'ab\~Les ann\'e9es que j'ai pass\'e9es dans les Indes ont fortement \'e9branl\'e9 ma constitution\~; j'ai cess\'e9 d'aller dans le monde, ma seule occupation maintenant est l'\'e9tude de la litt\'e9 +rature orientale, le climat de l'Italie est meilleur pour ma sant\'e9 que celui de l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitt\'e9 mon pays, je vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade qui ne trouve de soulagement que dans l' +\'e9tude. Ma vie d'homme du monde est termin\'e9e maintenant.\~\'bb +\par +\par \'bb La r\'e9clusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliqu\'e9e par ces quelques lignes\~; nous n'avons n\'e9anmoins \'e9pargn\'e9 ni nos peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien trouv\'e9 qui puisse faire na\'ee +tre le plus l\'e9ger soup\'e7on. +\par +\par \'bb Quant au d\'e9part de la femme de chambre, nous avons vu le re\'e7u de ses gages, dans lequel elle d\'e9clare express\'e9ment qu'elle quitte le service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pa +s le continent et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est pass\'e9 l\'e0 n'a rien d'\'e9trange et arrive fort souvent quand on emm\'e8ne des domestiques anglais \'e0 l'\'e9tranger. +\par +\par \'bb Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherch\'e9 \'e0 remplacer sa femme de chambre, \'e0 cause de l'extr\'eame antipathie qu'avait son mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son \'e9tat de sant\'e9 s'\'e9tait aggrav\'e9. +\par +\par \'bb La disparition du courrier Ferraris est \'e9videmment un fait extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent l'expliquer\~; aucune recherche de notre part n'a amen\'e9 le moindre \'e9claircissement \'e0 ce myst\'e8 +re, mais nous n'avons rien trouv\'e9 non plus qui puisse faire rattacher ce fait de pr\'e8s ou de loin \'e0 la cause sp\'e9ciale de notre enqu\'eate. Nous avons \'e9t\'e9 jusqu'\'e0 examiner la malle que Ferraris a laiss\'e9 +e. Elle ne contient que des effets et du linge. La malle est entre les mains de la police. +\par +\par \'bb Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier \'e0 la vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le baron. Elle a \'e9t\'e9 prise sur la recommandation du propri\'e9taire du restaurant qui fournit le repas \'e0 + la famille. Sa r\'e9putation est excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un t\'e9moin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience et tout le soin possibles \'e0 la questionner\~: elle s'est montr\'e9 +e pleine de bonne volont\'e9, mais nous n'en avons rien tir\'e9 qui vaille la peine d'\'eatre reproduit dans le pr\'e9sent rapport. +\par +\par \'bb Le second jour de notre arriv\'e9e, nous e\'fbmes l'honneur d'une entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air compl\'e8tement abattue, tr\'e8 +s souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit aupr\'e8s d'elle, expliqua la cause de notre s\'e9jour \'e0 Venise, et fit de son mieux pour la con +vaincre que nous ne faisions que remplir une formalit\'e9. Apr\'e8s cette explication, le baron se retira. +\par +\par \'bb Les questions que nous adress\'e2mes \'e0 lady Montbarry avaient surtout rapport, bien entendu, \'e0 la maladie du lord. Elle nous r\'e9pondit par saccades, d'une mani\'e8re tr\'e8s nerveuse, mais, en apparence du moins, sans la moindre r\'e9 +serve. Voici le r\'e9sultat de notre conversation avec elle\~: +\par +\par \'bb La sant\'e9 de lord Montbarry n'\'e9tait plus la m\'eame depuis quelque temps\~; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre dernier, il se plaignit d'avoir attrap\'e9 + froid, la nuit fut mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller chercher un m\'e9decin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait parfaitement se soigner lui-m\'eame pour un rhume. \'c0 sa demande, on lui fit de +la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme de chambre de lady Montbarry \'e9tait d\'e9j\'e0 partie \'e0 cette \'e9poque, le courrier Ferraris restait donc seul comme domestique\~: ce fut lui qui alla acheter des citrons. +\par +\par Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le r\'e9sultat qu'on en attendait\~: le lord eut quelques heures de sommeil. Dans la journ\'e9e, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris le sonna. Il ne}{\i }{r\'e9pondit pas \'e0 + cet appel. Le baron Rivar le chercha en vain dans le palais et dans la ville. \'c0 partir de ce moment on n'a pu d\'e9couvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa le 14 novembre. +\par +\par \'bb Dans la nuit du 14, les sympt\'f4mes de fi\'e8vre qui s'\'e9taient d\'e9j\'e0 manifest\'e9s reprirent avec plus de force\~: on attribua cette recrudescence de la maladie \'e0 l'ennui et \'e0 l'inqui\'e9tude caus\'e9e par la disparition myst\'e9 +rieuse de Ferraris. Il avait \'e9t\'e9 impossible de la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier, insistant pour que l'homme rempla\'e7\'e2t \'e0 son chevet lady Montbarry ou le baron. +\par +\par \'bb Le 15, le jour o\'f9 la vieille femme vint pour la premi\'e8re fois faire le m\'e9nage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-l\'e0 et le lendemain 16, lady Montbarry et le baron t\'e2ch +\'e8rent de le d\'e9cider \'e0 voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau. +\par +\par \'bb \emdash Je ne veux pas voir de visages \'e9trangers\~; mon rhume suivra son cours, les m\'e9decins n'y peuvent rien. +\par +\par \'bb Telle fut sa r\'e9ponse. +\par +\par \'bb Le 17, il allait bien plus mal\~; aussi envoya-t-on chercher un m\'e9decin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation du consul, alla pr\'e9venir la docteur Bruno, bien connu \'e0 Venise pour un homme de talent\~; il avait habit\'e9 + l'Angleterre, dont il conna\'eet les m\'9curs et les habitudes. +\par +\par \'bb Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady Montbarry nous a r\'e9v\'e9l\'e9 sur la maladie de son \'e9poux. +\par +\par \'bb Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien voulu nous communiquer le m\'e9decin\~: +\par +\par \'ab\~Mon agenda m'apprend que je fus appel\'e9 pour la premi\'e8re fois aupr\'e8s du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait d'une violente bronchite. On avait d\'e9j\'e0 perdu un temps pr\'e9cieux \'e0 + cause de son refus de faire appeler un m\'e9decin. Il me fit l'effet d'\'eatre d'une constitution d\'e9licate. Il avait une d\'e9sorganisation du syst\'e8me nerveux\~: il \'e9tait \'e0 la fois timide et taquin. Quand je lui parlais en anglais, il r\'e9 +pondait en italien\~; quand je lui parlais en italien, il r\'e9pondait en anglais. Ces d\'e9tails n'ont aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait d\'e9j\'e0 fait de tels progr\'e8s, qu'il pouvait \'e0 peine prononcer quelques mots \'e0 + voix basse. +\par +\par \'bb Sur-le-champ, je prescrivis les rem\'e8des n\'e9cessaires. Des copies de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le pr\'e9sent rapport et parlent d'elles-m\'eames. +\par +\par \'bb Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade. Il suivit de point en point mes rem\'e8des qui produisirent un excellent effet. En toute assurance, je pus dire \'e0 lady Montbarry que tout danger \'e9tait conjur\'e9 +. Mais c'est en vain que j'essayai de lui faire accepter les services d'une garde-malade exp\'e9riment\'e9e. Milady ne voulut permettre \'e0 personne de soigner son mari. Nuit et jour elle \'e9tait \'e0 + son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques courts moments de repos, son fr\'e8re veillait le malade \'e0 sa place. Je dois dire que j'ai trouv\'e9 ce fr\'e8re de tr\'e8s bonne compagnie dans les rares intervalles o\'f9 + nous avons pu causer ensemble. Il s'occupait de chimie, tripotait quelques exp\'e9riences dans les sous-sols du palais b\'e2ti sur pilotis et voulait me faire assister \'e0 ses exp\'e9riences\~; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en \'e9 +tudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort gaiement. +\par +\par \'bb Mais je m'\'e9loigne de mon sujet. Revenons \'e0 notre malade. +\par +\par \'bb Jusqu'au 20, les choses all\'e8rent assez bien. Je n'\'e9tais nullement pr\'e9par\'e9 au triste \'e9v\'e9nement qui s'annon\'e7a le 21 au matin quand je fis ma visite \'e0 lord Montbarry. Son \'e9tat s'\'e9tait aggrav\'e9 et s\'e9 +rieusement. En l'examinant, je d\'e9couvris des sympt\'f4mes de pneumonie, \emdash ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de la substance des poumons. Il respirait avec difficult\'e9 et les quintes de toux ne parvenaient \'e0 + le soulager qu'en partie. Je m'inqui\'e9tai de ce qui avait pu se passer. Je fis \'e0 cet \'e9gard une v\'e9ritable enqu\'eate qui n'eut d'autre r\'e9sultat que de }{\i me }{convaincre que mes ordonnances avaient \'e9t\'e9 + suivies avec autant de soin que par le pass\'e9, et qu'il n'avait \'e9t\'e9 expos\'e9 \'e0 aucun changement de temp\'e9rature. Ce fut \'e0 + mon grand regret qu'il me fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus, lorsqu'elle me parla de faire appeler un second m\'e9decin en consultation, lui avouer que ce n'\'e9tait r\'e9ellement pas la peine. Milady me pria de ne rien \'e9 +pargner et de demander l'avis du plus c\'e9l\'e8bre m\'e9decin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas \'e0 aller bien loin. Le premier des m\'e9decins italiens est Torello, de Padoue. J'envoyai un expr\'e8s pour le demander. Il arriva dans la soir\'e9 +e du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la pneumonie\~; Il ajouta que la vie de notre malade \'e9tait en danger. Je lui dis quel avait \'e9t\'e9 mon traitement, et il l'approuva sans r\'e9serve. Il fit de pr\'e9cieuses recommandations et, \'e0 + la pri\'e8re de lady Montbarry, consentit \'e0 diff\'e9rer son retour \'e0 Padoue jusqu'au lendemain matin. +\par +\par \'bb Nous v\'eemes tous deux le malade \'e0 plusieurs reprises dans la nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgr\'e9 tous nos soins. Le matin, le docteur Torello prit cong\'e9 de nous. +\par +\par \'bb \emdash Cet homme est perdu, rien n'y fera\~; on devrait le pr\'e9venir, me dit-il. +\par +\par \'bb Dans la journ\'e9e, je pr\'e9vins le lord aussi doucement que je pus, que sa derni\'e8re heure \'e9tait arriv\'e9e. On m'assure qu'il y a de s\'e9rieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous \'e0 ce sujet. Le voici donc\~: +\par +\par \'bb Lord Montbarry re\'e7ut la nouvelle de sa mort prochaine avec r\'e9signation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de m'approcher et murmura faiblement ces mots \'e0 mon oreille\~:\~\'bb \emdash Puis-je avoir confiance en vous\~?\~\'bb + Je lui r\'e9pondis\~: +\par +\par \'bb Vous pouvez avoir pleine et enti\'e8re confiance en moi. +\par +\par \'bb Il attendit un peu, respirant \'e0 peine, et reprit \'e0 voix basse\~: +\par +\par \'bb \emdash Cherchez sous mon oreiller. +\par +\par \'bb Je trouvai une lettre cachet\'e9e et affranchie, pr\'eate \'e0 \'eatre mise \'e0 la poste. C'est \'e0 peine si je l'entendis prononcer les paroles suivantes\~: +\par +\par \'bb \emdash Mettez-la vous-m\'eame \'e0 la poste. +\par +\par \'bb Je r\'e9pondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai l'adresse\~: elle \'e9tait pour une dame de Londres. Je ne me souviens pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom\~; c'\'e9tait un nom italien\~: Mme\~Ferraris. +\par +\par \'bb Cette nuit-l\'e0 \'ab\~Sa Seigneurie\~\'bb mourut\~; la congestion pulmonaire commen\'e7a. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis que j'avais mis sa lettre \'e0 + la poste. Ce fut le dernier signe de connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il \'e9tait pour ainsi dire tomb\'e9 en l\'e9thargie. Il languit dans un \'e9tat d'insensibilit\'e9 compl\'e8 +te, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels, jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance. +\par +\par \'bb Quant \'e0 une cause de sa mort, \'e9trang\'e8re \'e0 celles que je viens d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de vouloir la d\'e9couvrir. Une bronchite se terminant par une pneumonie, c'est tout\~; il n'y a pas autre chose\~ +; telle fut la maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-m\'eame, qui vient \'e0 l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demand\'e9 +, de satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assur\'e9 la vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont \'e9t\'e9 sans nul doute fond\'e9es par ce saint si c\'e9l\'e8bre par son incr\'e9dulit\'e9 + dont parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe, saint-Thomas\~!\~\'bb +\par +\par \'bb Ici se termine la d\'e9position du docteur Bruno. +\par +\par \'bb Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites \'e0 lady Montbarry\~: il nous reste \'e0 ajouter qu'elle n'a pu nous donner aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise \'e0 la poste, \'e0 + la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il \'e9crite\~? Que contenait-elle\~? Pourquoi la cachait-il \'e0 sa femme et \'e0 son beau-fr\'e8re\~? Pourquoi pouvait-il \'e9crire \'e0 la femme du courrier\~ +? Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous r\'e9pondre. La chose m\'e9rite d'\'eatre \'e9claircie comme tout myst\'e8re encore inexpliqu\'e9. Quant \'e0 nous, cette lettre sous l'oreiller du lord +nous semble en tous points inexplicable\~; mais une question\~: Mme\~Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse \'e0 Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square. +\par +\par \'bb Arriv\'e9 \'e0 la fin du pr\'e9sent rapport, nous devons attirer votre attention sur sa conclusion, qui est justifi\'e9e par le r\'e9sultat de nos recherches. +\par +\par \'bb La question que se posent les directeurs et nous-m\'eames est celle-ci\~: L'enqu\'eate a-t-elle r\'e9v\'e9l\'e9 quelque circonstance extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry\~? +\par +\par \'bb L'enqu\'eate a sans nul doute r\'e9v\'e9l\'e9 des circonstances extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry, la lettre myst\'e9rieuse que le lord a demand\'e9 + au docteur de mettre \'e0 la poste. Mais, o\'f9 y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de ces circonstances se rapporte directement ou indirectement \'e0 la seule chose qui nous int\'e9resse, la mort de lord Montbarry\~? +\par +\par \'bb En l'absence de toute preuve et devant le t\'e9moignage de deux \'e9minents m\'e9decins, il est impossible de pr\'e9tendre que la fin du lord ne soit pas naturelle\~; nous sommes donc oblig\'e9 +s de conclure qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la somme pour laquelle lord Montbarry \'e9tait assur\'e9. +\par +\par \'bb Le pr\'e9sent rapport partira par la poste de demain 10 d\'e9cembre. On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions, \emdash si on le juge n\'e9cessaire, \emdash en r\'e9ponse \'e0 notre d\'e9p\'eache de ce soir annon\'e7 +ant la conclusion de l'enqu\'eate.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106232}X{\*\bkmkend _Toc96106232} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Voyons, ma ch\'e8re dame, quoi que vous ayez \'e0 me dire, h\'e2tez-vous. Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de mes affaires et je n'ai pas \'e0 m'occuper que des v\'f4tres.\~\'bb +\par +\par C'est en ces termes que M.\~Troy s'adressait, avec sa bonhomie habituelle, \'e0 la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'\'9cil sur sa montre, qu'il posa devant lui\~; ensuite il s'accouda pour \'e9couter ce que sa cliente pouvait avoir \'e0 + lui dire. +\par +\par \'ab\~C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet de banque de mille livres, commen\'e7a Mme\~Ferraris, j'ai d\'e9couvert qui me l'a envoy\'e9e.\'bb +\par +\par M.\~Troy fit un mouvement. +\par +\par \'ab\~Voici du nouveau\~! Et qui vous a envoy\'e9 la lettre\~? +\par +\par \emdash Lord Montbarry, monsieur.\~\'bb +\par +\par Il n'\'e9tait pas facile de causer de la surprise \'e0 M.\~Troy, mais les paroles de Mme\~Ferraris l'avaient absolument stup\'e9fait. Pendant un instant il la regarda tout \'e9tonn\'e9 sans dire un mot. +\par +\par \'ab\~Pas possible\~! reprit-il d\'e8s qu'il fut revenu de son premier \'e9tonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas \'eatre\~! +\par +\par \emdash Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme\~Ferraris avec son air affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont \'e9t\'e9 fort \'e9tonn\'e9 +s surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui l'a envoy\'e9. \'c0 la demande de milord, son m\'e9decin l'a mise \'e0 la poste \'e0 Venise. Allez vous-m\'ea +me chez ces messieurs si vous ne voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si je savais pourquoi lord Montbarry m'\'e9crivait et m'envoyait de l'argent. Je leur ai donn\'e9 mon opinion imm\'e9diatement. J'ai dit que c'\'e9 +tait un effet de sa bont\'e9 habituelle. +\par +\par \emdash De sa bont\'e9 habituelle\~! r\'e9p\'e9ta M.\~Troy tout \'e0 fait \'e9tonn\'e9. +\par +\par \emdash Oui, monsieur\~! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les autres membres de sa famille, quand j'\'e9tais \'e0 l'\'e9cole, dans ses terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait prot\'e9g\'e9 + mon pauvre cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron\~? La seule chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il \'e9tait, a \'e9t\'e9 d'assurer ma vie apr\'e8s le d\'e9c\'e8s de mon mari. +\par +\par \emdash Jolie explication\~! s'\'e9cria M.\~Troy. Qu'en ont pens\'e9 vos visiteurs du bureau d'assurances\~? +\par +\par \emdash Ils m'ont demand\'e9 si j'avais quelque preuve de la mort de mon mari. +\par +\par \emdash Et qu'avez-vous dit\~? +\par +\par \emdash J'ai r\'e9pondu\~: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une opinion positive \'e0 vous donner. +\par +\par \emdash El ils se sont d\'e9clar\'e9s satisfaits, bien entendu\~? +\par +\par \emdash Ils ne l'ont pas dit pr\'e9cis\'e9ment, monsieur. Mais ils se sont regard\'e9s et m'ont souhait\'e9 le bonjour. +\par +\par \emdash Eh bien, madame Ferraris, \'e0 moins que vous n'ayez encore quelque autre nouvelle extraordinaire \'e0 m'apprendre, j'esp\'e8 +re bien que je vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez\~; mais en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus. +\par +\par \emdash Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre chose, reprit Mme\~Ferraris en se drapant dans sa dignit\'e9, je puis vous la procurer\~ +; mais avant, je veux savoir si la loi me permet de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est descendue \'e0 Londres, \'e0 l'h\'f4tel Newsbury. Je me propose d'aller la voir. + +\par +\par \emdash Ne vous en avisez pas\~! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la voir\~?\~\'bb +\par +\par Mme\~Ferraris r\'e9pondit avec un air de myst\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~Je veux la faire tomber dans un pi\'e8ge\~! Je ne lui ferai pas annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici les premiers mots que je prononcerai\~: \'ab\~Je viens, milady, vous accuser r\'e9ception de l'argent envoy\'e9 \'e0 + la veuve de Ferraris.\~\'bb Ah\~! Vous pouvez \'eatre \'e9tonn\'e9, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce pas\~? Calmez-vous\~; la preuve que tout le monde r\'e9clame, je la d\'e9 +couvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui arracherai son masque\~! La seule chose que je veuille savoir est celle-ci\~: la loi me le permet-elle\~? +\par +\par \emdash La loi ne vous le d\'e9fend pas, r\'e9pondit gravement M.\~Troy\~; mais que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous r\'e9ellement assez de courage pour mener \'e0 + bonne fin une aussi difficile entreprise\~? Miss Lockwood m'a dit que vous \'e9tiez tr\'e8s timide et assez nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-m\'eame, miss Lockwood ne s'est pas tromp\'e9e. +\par +\par \emdash Si vous aviez v\'e9cu \'e0 la campagne, monsieur, au lieu de vivre \'e0 Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au contraire. Mais quand je serai en pr\'e9 +sence de cette mis\'e9rable, et que je penserai \'e0 mon pauvre mari assassin\'e9, celle de nous deux qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le bonjour.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s cette d\'e9claration de bravoure, la femme du courrier rajusta son manteau et sortit. +\par +\par Un sourire se dessina sur les l\'e8vres de M.\~Troy, non pas railleur, mais plein d'une sorte de compassion. +\par +\par \'ab\~Cette pauvre innocente\~! se dit-il. Si la moiti\'e9 de ce que l'on dit de lady Montbarry est vrai, Mme\~Ferraris et son pi\'e8ge vont avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.\~\'bb +\par +\par Et malgr\'e9 toute son exp\'e9rience, M.\~Troy ne put d\'e9couvrir comment cela finirait. +\par +\par Cependant Mme\~Ferraris mettait son id\'e9e \'e0 ex\'e9cution. Elle allait tout droit \'e0 l'h\'f4tel Newsbury. +\par +\par Lady Montbarry \'e9tait chez elle, et seule. Mais on h\'e9sita \'e0 la d\'e9ranger quand la visiteuse eut refus\'e9 de donner son nom. La nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le vestibule de l'h\'f4tel pendant la discussion. C'\'e9 +tait une Fran\'e7aise, on l'appela\~: elle trancha aussit\'f4t la question avec un air d\'e9lur\'e9 qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, \'e0 son avis du moins\~: +\par +\par \'ab\~Madame semble tr\'e8s bien, dit-elle\~; madame peut avoir des raisons pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut a +pprouver. En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir, madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour me suivre.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 la r\'e9solution qu'elle avait prise, le c\'9cur de Mme\~Ferraris battait \'e0 tout rompre, quand la femme de chambre qui la pr\'e9c\'e9dait la fit entrer dans l'antichambre et frappa \'e0 une des portes qui s'y ouvraient. Mais il est \'e0 + remarquer que les personnes du temp\'e9rament le plus timide et le plus nerveux sont, en g\'e9n\'e9ral, mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et d'accomplir des actes de courage touchant presque \'e0 la t\'e9m\'e9rit\'e9. +\par +\par Une voix grave partant de la chambre cria\~: +\par +\par \'ab\~Entrez\~!\~\'bb +\par +\par La domestique ouvrit la porte et annon\'e7a\~: +\par +\par \'ab\~Une dame qui demande \'e0 vous parler pour affaires, milady.\~\'bb +\par +\par Puis elle se retira imm\'e9diatement. Au m\'eame instant, la timide petite Mme\~Ferraris comprima les battements de son c\'9cur, elle passa le pas de la porte, les mains crisp\'e9es, les l\'e8vres s\'e8ches, la t\'eate br\'fblante, et se trouva en pr\'e9 +sence de la veuve de lord Montbarry\~; toutes deux \'e9taient parfaitement calmes en apparence. +\par +\par Il \'e9tait encore de bonne heure, mais le jour p\'e9n\'e9trait \'e0 peine dans la chambre. Les stores \'e9taient baiss\'e9s, lady Montbarry \'e9tait assise le dos tourn\'e9 \'e0 la fen\'eatre, comme si la lumi\'e8re, m\'eame tamis\'e9e, lui e\'fb +t fait mal. Elle \'e9tait bien chang\'e9e depuis le jour m\'e9morable o\'f9 le docteur Wybrow l'avait re\'e7ue dans son cabinet de consultation. Sa beaut\'e9 avait disparu, elle n'avait plus, comme le remarqua Mme\~Ferraris, que la peau sur les os\~ +; cependant le contraste entre son teint s\'e9pulcral et ses yeux noirs d'un brillant m\'e9tallique, encore relev\'e9 par l'\'e9clatante blancheur de son bonnet de veuve, existait encore. +\par +\par Accroupie comme une panth\'e8re sur un petit canap\'e9, elle regarda tout d'abord l'\'e9trang\'e8re qui entrait chez elle avec une certaine curiosit\'e9, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'\'e9cran qu'elle tenait \'e0 + la main pour garantir son visage du feu. +\par +\par \'ab\~Je ne vous connais pas, dit-elle\~; que me voulez-vous\~?\~\'bb +\par +\par Mme\~Ferraris essaya de r\'e9pondre. Son \'e9clair de courage n'existait d\'e9j\'e0 plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle \'e9tait r\'e9solue \'e0 dire \'e9taient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent sur ses l\'e8vres. +\par +\par Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une fois l'\'e9trang\'e8re toujours muette. +\par +\par \'ab\~\'cates-vous sourde\~?\~\'bb demanda-t-elle. +\par +\par Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement son regard sur son \'e9cran et fit une derni\'e8re question\~: +\par +\par \'ab\~Est-ce de l'argent que vous voulez\~? +\par +\par \emdash De l'argent\~!\~\'bb +\par +\par Ce seul mot redonna tout son courage \'e0 la femme du courrier. Elle retrouva sa voix. +\par +\par \'ab\~Regardez-moi bien, milady\~!\~\'bb s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par Lady Montbarry se retourna pour la troisi\'e8me fois. Les paroles qu'elle s'\'e9tait promis de dire sortirent des l\'e8vres de Mme\~Ferraris. +\par +\par \'ab\~Je viens, milady, vous accuser r\'e9ception de l'argent envoy\'e9 \'e0 la veuve de Ferraris.\~\'bb +\par +\par Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se repos\'e8rent avec \'e9tonnement sur la femme qui venait de lui parler ainsi. Rien ne vint troubler la placidit\'e9 de son vis +age, pas la moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre signe momentan\'e9 d'\'e9tonnement. Elle se mit \'e0 fixer de nouveau l'\'e9cran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne lui e\'fbt rien dit. L'\'e9 +preuve avait donc \'e9t\'e9 tent\'e9e et elle avait enti\'e8rement \'e9chou\'e9. +\par +\par Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait r\'e9fl\'e9chir. Ce sourire, qui ne faisait que para\'eetre et dispara\'eetre, ce sourire \'e0 la}{\i }{fois triste et cruel se dessina sur ses l\'e8vres minces. De son \'e9cran, elle d\'e9signa un si +\'e8ge plac\'e9 de l'autre c\'f4t\'e9 de la chambre. +\par +\par \'ab\~Prenez la peine de vous asseoir,\~\'bb dit-elle. +\par +\par Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme\~Ferraris ob\'e9it machinalement. Lady Montbarry, pour la premi\'e8re fois, se souleva un peu du canap\'e9 et se mit \'e0 + l'observer avec un regard scrutateur, pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa position primitive. +\par +\par \'ab\~Non, se dit-elle \'e0 elle-m\'eame, la femme marche droite, elle n'est pas ivre, elle est peut-\'eatre folle.\~\'bb +\par +\par Elle avait parl\'e9 assez haut pour \'eatre entendue. Piqu\'e9e par cette insulte, Mme\~Ferraris r\'e9pondit aussit\'f4t\~: +\par +\par \'ab\~Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous\~! +\par +\par \emdash Vraiment\~? reprit lady Montbarry. Alors vous \'eates une insolente\~? J'ai remarqu\'e9, en effet, que le peuple anglais est assez mal appris\~; nous autres \'e9 +trangers, nous nous en apercevons facilement dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de vous avoir laiss\'e9 +e entrer aussi facilement chez moi. Votre petit air innocent l'aura tromp\'e9e sans doute. Je me demande qui vous \'eates\~? Vous me nommez un courrier qui nous a quitt\'e9s d'une mani\'e8re fort inconvenante. \'c9tait-il mari\'e9\~? \'cates-vous sa femme +\~? Savez-vous o\'f9 il est\~?\~\'bb +\par +\par L'indignation de Mme\~Ferrons \'e9clata aussit\'f4t. Elle s'approcha du canap\'e9\~; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien. +\par +\par \'ab\~Je suis sa veuve, et vous le savez bien, m\'e9chante femme que vous \'eates\~! Ah\~! ce fut une heure maudite que celle o\'f9 miss Lockwood recommanda mon mari comme courrier au lord\~!\'85\~\'bb +\par +\par Avant qu'elle e\'fbt pu ajouter une autre parole, lady Montbarry sauta du canap\'e9 avec l'agilit\'e9 d'une chatte, la saisit par les \'e9paules et la secoua avec la force et la fr\'e9n\'e9sie d'une folle. +\par +\par \'ab\~Vous mentez\~! Vous mentez\~! Vous mentez\~!\~\'bb +\par +\par Elle la l\'e2cha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de d\'e9sespoir sauvage. +\par +\par \'ab\~Mon Dieu\~! Est-ce possible\~? s'\'e9cria-t-elle, se peut-il que le courrier soit entr\'e9 chez nous gr\'e2ce \'e0 cette femme.\~\'bb +\par +\par Elle revint soudain sur Mme\~Ferraris, et l'arr\'eata au moment o\'f9 elle allait sortir de la chambre. +\par +\par \'ab\~Restez ici, mis\'e9rable\~! Restez ici, et r\'e9pondez-moi\~! Si vous criez\~: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos t\'eates, je vous \'e9trangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur. Imb\'e9cile\~ +! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononc\'e9 le nom de miss Lockwood\~! Non\~! Je ne croirais m\'eame pas vos serments\~; je ne croirai personne, miss Lockwood except\'e9e. O\'f9 + demeure-t-elle\~? Dites-le-moi, mis\'e9rable petit insecte, vous pourrez partir ensuite.\~\'bb +\par +\par Toute tremblante, Mme\~Ferraris h\'e9sitait. Lady Montbarry la mena\'e7a du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourb\'e9e comme les serres d'un oiseau de proie. Mme\~ +Ferraris recula et finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte avec m\'e9pris. Puis changeant d'id\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Non\~! Pas encore\~! Vous diriez \'e0 miss Lockwood ce qui est arriv\'e9, elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller imm\'e9diatement\~; vous}{\scaps }{viendrez avec moi jusqu'\'e0 + la porte, pas plus loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez vous du c\'f4t\'e9 de la porte, que votre vilaine figure ne me voie pas.\~\'bb +\par +\par Elle sonna. La servante apparut, +\par +\par \'ab\~Mon manteau, mon chapeau, et vite\~!\~\'bb +\par +\par Elle apporta le manteau et le chapeau qui \'e9taient dans la chambre \'e0 coucher. +\par +\par \'ab\~Une voiture \'e0 la porte, et t\'e2chez que je n'attende pas\~!\~\'bb +\par +\par La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la glace\~; elle se retourna encore une fois vers Mme\~Ferraris avec sa vivacit\'e9 f\'e9line. +\par +\par \'ab\~J'ai d\'e9j\'e0 l'air \'e0 moiti\'e9 morte, n'est-ce pas\~? dit-elle avec un sourire ironique. Donnez-moi votre bras.\~\'bb +\par +\par Elle prit le bras de Mme\~Ferraris, et quitta la chambre. +\par +\par \'ab\~Vous n'avez rien \'e0 craindre tant que vous m'ob\'e9irez, lui dit-elle en descendant l'escalier. Vous me quitterez \'e0 la porte de miss Lockwood et vous ne me reverrez jamais.\~\'bb +\par +\par Dans l'antichambre, elles rencontr\'e8rent la propri\'e9taire de l'h\'f4tel. Lady Montbarry lui pr\'e9senta gracieusement sa compagne\~: +\par +\par \'ab\~Ma bonne amie, madame Ferraris\~; je suis bien heureuse de la revoir\~!\~\'bb +\par +\par La propri\'e9taire les accompagna toutes deux jusqu'\'e0 la porte. La voiture attendait. +\par +\par \'ab\~Montez la premi\'e8re, ma ch\'e8re madame Ferraris, dit milady\~; et dites au cocher o\'f9 il doit aller.\~\'bb +\par +\par La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry changea encore. Avec une sorte de r\'e2le de d\'e9sespoir, elle se jeta dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes r\'e9flexions, s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pli\'e9e +\'e0 sa volont\'e9 d\'e9 fer, que si elle n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 l\'e0, elle garda un silence glacial, jusqu'\'e0 la maison de miss Lockwood. En un instant, elle se r\'e9veilla de son apathie\~: elle ouvrit la porti\'e8 +re de la voiture et la referma sur Mme\~Ferraris, avant que le cocher e\'fbt saut\'e9 \'e0 bas de son si\'e8ge. +\par +\par \'ab\~Conduisez madame \'e0 un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui tendant le prix de sa course.\~\'bb +\par +\par Un instant apr\'e8s elle avait frapp\'e9 \'e0 la porte de la maison. +\par +\par Elle entra\~; la porte se referma sur elle. +\par +\par \'ab\~O\'f9 faut-il aller, madame\~?\~\'bb demanda le cocher. +\par +\par Mme\~Ferraris porta la main \'e0 son front, essayant de rassembler ses id\'e9es. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans d\'e9fense, son amie, sa bienfaitrice, \'e0 la merci de lady Montbarry\~? Elle se demandait encore ce qu'ell +e allait faire, quand un homme s'arr\'eata \'e0 son tour \'e0 la porte de miss Lockwood\~; se retournant par hasard, il vit Mme\~Ferraris \'e0 la porti\'e8re de la voiture\~: +\par +\par \'ab\~Venez-vous aussi chez miss Agn\'e8s\~?\~\'bb demanda-t-il. +\par +\par C'\'e9tait Henry Westwick. \'c0 sa vue, elle joignit les mains en signe de joie. +\par +\par \'ab\~Entrez, monsieur\~! cria-t-elle\~; entrez tout de suite. Cette abominable femme est avec miss Agn\'e8s. Allez et prot\'e9gez-la\~! +\par +\par \emdash Quelle femme\~?\~\'bb demanda Henry. +\par +\par La r\'e9ponse le frappa litt\'e9ralement de stupeur. Quand il entendit prononcer le nom d\'e9test\'e9 de lady Montbarry, il fixa Mme\~Ferraris avec un regard plein d'\'e9tonnement et d'indignation. +\par +\par \'ab\~J'y vais\~!\~\'bb fut tout ce qu'il put dire. +\par +\par Il frappa \'e0 la porte de la maison et entra \'e0 son tour. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106233}XI{\*\bkmkend _Toc96106233} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Lady Montbarry, mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s \'e9tait en train d'\'e9crire une lettre, quand la servante la fit tressaillir en annon\'e7ant une pareille visiteuse. Sa premi\'e8re id\'e9e fut de refuser sa porte \'e0 la femme qui venait ainsi la trouver. Mais lady Montbarry \'e9 +tait sur les talons de la bonne, avant qu'Agn\'e8s e\'fbt prononc\'e9 une parole, elle \'e9tait dans la chambre. +\par +\par \'ab\~Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une question \'e0 vous faire, fort int\'e9ressante pour moi. Personne que vous n'y peut r\'e9pondre.\~\'bb +\par +\par C'est ainsi que tout bas, en h\'e9sitant, ses grands yeux noirs fix\'e9s \'e0 terre, lady Montbarry commen\'e7a l'entretien. +\par +\par Sans r\'e9pondre, Agn\'e8s d\'e9signa un si\'e8ge}{\i . }{C'est tout ce qu'elle pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie triste et retir\'e9e qu'on menait au palais de Venise, ce +qu'elle savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry \'e0 l'\'e9tranger, lui revint tout \'e0 coup \'e0 l'esprit, quand elle vit en face d'elle cette femme habill\'e9e de noir, encadr\'e9e dans la porte. L'\'e9 +trange conduite de lady Montbarry en cette circonstance ajoutait encore \'e0 la perplexit\'e9, aux doutes et aux craintes qui la troublaient. C'\'e9tait donc l\'e0 l'aventuri\'e8re dont la r\'e9putation s'\'e9tait perp\'e9tu\'e9e partout o\'f9 + elle avait pass\'e9, dans l'Europe enti\'e8re\~! La furie qui avait terrifi\'e9 Madame Ferraris \'e0 l'h\'f4tel \'e9tait maintenant toute timide et toute tremblante\~! +\par +\par Depuis qu'elle \'e9tait entr\'e9e dans la chambre, lady Montbarry ne s'\'e9tait pas risqu\'e9e une seule fois \'e0 regarder Agn\'e8s. Elle h\'e9sitait en avan\'e7ant pour prendre la chaise qu'on lui avait d\'e9sign\'e9e\~; elle +posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout. +\par +\par \'ab\~Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre\~\'bb, dit-elle faiblement. +\par +\par Sa t\'eate tomba sur sa poitrine\~: elle \'e9tait devant Agn\'e8s comme un coupable devant un juge sans piti\'e9. +\par +\par Le silence qui suivit \'e9tait bien un silence de peur. \'c0 ce moment la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut. +\par +\par Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide politesse, et passa en silence. +\par +\par \'c0 la vue de son beau-fr\'e8re, le courage d\'e9faillant de milady lui revint aussit\'f4t. Sa taille, courb\'e9e un moment auparavant, se redressa. Ses yeux s'arr\'eat\'e8rent sur ceux de Westwick, qui brillaient de d\'e9 +fiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire plein de m\'e9pris. +\par +\par Henry traversa la chambre pour aller vers Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande\~? demanda-t-il tranquillement. +\par +\par \emdash Non. +\par +\par \emdash D\'e9sirez-vous la voir\~? +\par +\par \emdash Sa visite m'est tr\'e8s p\'e9nible.\~\'bb Il se tourna vers sa belle-s\'9cur\~: +\par +\par \'ab\~Entendez vous\~? demanda-t-il froidement. +\par +\par \emdash J'entends, r\'e9pondit-elle plus froidement encore. +\par +\par \emdash Votre visite est, \'e0 tout le moins, hors de saison. +\par +\par \emdash Votre intervention est, \'e0 tout le moins, fort d\'e9plac\'e9e.\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry s'approcha d'Agn\'e8s. La pr\'e9sence d'Henry Westwick semblait l'enhardir. +\par +\par \'ab\~Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle avec une courtoisie pleine de gr\'e2ce. Elle n'a rien qui puisse vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi \'e0 feu mon mari, avez-vous\'85\~\'bb +\par +\par Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante sur la chaise la plus proche\~; mais elle se remit presque aussit\'f4t\~: +\par +\par \'ab\~Avez-vous permis \'e0 Ferraris, reprit-elle, de se recommander \'e0 nous en se servant de votre nom\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s ne r\'e9pondit pas avec sa franchise habituelle\~; le nom de Montbarry, prononc\'e9 par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire toute confuse. +\par +\par \'ab\~Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle, et je prends int\'e9r\'eat\'85\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry se leva aussit\'f4t en joignant les mains avec un geste de suppliante\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps \'e0 me parler de la femme\~! R\'e9pondez \'e0 ma question simplement. +\par +\par \emdash Laissez-moi lui r\'e9pondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce ne sera pas long.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait rappel\'e9e \'e0 elle-m\'eame. Elle recommen\'e7a une nouvelle r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Quand Ferraris a \'e9crit \'e0 feu lord Montbarry, il a certainement d\'fb prononcer mon nom.\~\'bb +\par +\par En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva \'e0 son comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se servirait de votre nom\~? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous demande. Pour l'amour de Dieu r\'e9pondez-moi\~: oui ou non\~! +\par +\par \emdash Oui.\~\'bb +\par +\par Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie qui avait anim\'e9 son visage l'instant d'avant disparut soudain\~; on aurait dit une femme chang\'e9e en statue de pierre. Elle \'e9tait debout, fixant machinalement Agn\'e8 +s, dans une immobilit\'e9 si compl\'e8te que les deux personnes qui la regardaient voyaient \'e0 peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration. +\par +\par Henry prit la parole un peu brutalement. +\par +\par \'ab\~Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre r\'e9ponse maintenant, n'est-ce pas\~?\~\'bb +\par +\par Elle se retourna vers lui. +\par +\par \'ab\~C'est ma condamnation que j'ai re\'e7ue\~;\~\'bb et tournant lentement sur elle-m\'eame, elle allait quitter la chambre. +\par +\par Mais, au grand \'e9tonnement d'Henry, Agn\'e8s l'arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose \'e0 vous demander \'e0 mon tour. Vous avez parl\'e9 de Ferraris. Je d\'e9sire en parler aussi.\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry baissa la t\'eate en silence. Elle prit son mouchoir et le posa sur son front d'une main tremblante. Agn\'e8s remarqua son \'e9motion, et recula d'un pas. +\par +\par \'abLe sujet vous serait-il p\'e9nible\~?\~\'bb demanda-t-elle timidement. +\par +\par Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste \'e0 continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-s\'9cur. +\par +\par Agn\'e8s reprit\~: +\par +\par \'ab\~On n'a d\'e9couvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous eu quelques nouvelles de lui\~? Et voulez-vous me dire si vous en savez quelque chose\~?}{\i }{Je vous en prie, par piti\'e9 pour sa femme\~!\~\'bb +\par +\par Les l\'e8vres minces de lady Montbarry se pinc\'e8rent encore et reprirent leur sourire triste et cruel. +\par +\par \'ab\~Pourquoi me demandez-vous \'e0 }{\i moi }{des nouvelles d'un homme qui a disparu\~? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le temps en sera venu,\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s tressaillit. +\par +\par \'ab\~Je ne vous comprends pas, r\'e9pondit-elle. Comment le saurai-je\~? Est-ce que quelqu'un me le dira\~? +\par +\par \emdash Quelqu'un vous le dira.\~\'bb +\par +\par Henry ne put garder le silence plus longtemps. +\par +\par \'ab\~Ce quelqu'un, c'est peut-\'eatre vous, madame\'bb\~! reprit-il avec une politesse ironique. +\par +\par Elle lui r\'e9pondit avec une d\'e9sinvolture pleine de m\'e9pris\~: +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis \'eatre la personne qui apprendra \'e0 miss Lockwood ce qu'est devenu Ferraris si\'85\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata\~; ses yeux fix\'e8rent Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Si quoi\~? demanda Henry. +\par +\par \emdash Si miss Lockwood m'y force.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s \'e9couta, tout \'e9tonn\'e9e. +\par +\par \'ab\~Si je vous y force\~? r\'e9p\'e9ta-t-elle. Comment le pourrais-je\~? Pr\'e9tendez-vous que ma volont\'e9 est sup\'e9rieure \'e0 la v\'f4tre\~? +\par +\par \emdash Pr\'e9tendez-vous que la flamme ne br\'fble pas le papillon qui vient y voltiger\~? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire que la peur exer\'e7\'e2 +t sur nous une sorte de fascination. J'ai peur de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire une visite, je n'ai nullement le d\'e9sir de vous voir, car vous \'eates une ennemie pour moi. C'est la premi\'e8re fois de ma vie, je le j +ure, que, contre ma propre volont\'e9, je me soumets \'e0 quelqu'un. Vous voyez\~! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh\~! Ne laissez para\'eetre ni piti\'e9 ni curiosit\'e9\~ +! Soyez dure et brutale, et impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.\~\'bb +\par +\par La nature si simple et si franche d'Agn\'e8s ne put d\'e9couvrir \'e0 cette sortie si inattendue qu'une seule signification. +\par +\par \'ab\~Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal que vous m'avez fait en \'e9pousant lord Montbarry, vous n'en \'eates pas responsable. Je vous ai pardonn\'e9 + ce que j'ai souffert alors qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus compl\'e8tement encore.\~\'bb +\par +\par Henri souffrait en l'\'e9coutant\~; il l'admirait aussi. +\par +\par \'ab\~Ne dites plus rien\~! s'\'e9cria-t-il. Vous \'eates trop bonne pour elle\~; elle n'en vaut pas la peine.\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les paroles si simples qu'avait prononc\'e9es Agn\'e8s absorbaient toute l'attention de cette \'e9trange femme. Pendant qu'elle \'e9coutait, son visage avait pris une expression de tristesse v\'e9 +ritable. Quand elle reprit la parole, sa voix \'e9tait chang\'e9e\~: elle indiquait la r\'e9signation, mais la r\'e9signation sans espoir. +\par +\par \'ab\~Innocente et bonne cr\'e9ature que vous \'eates, dit-elle, qu'importe votre pardon\~? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera demand\'e9 compte\~ +? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'esp\'e9rer cependant que ce pressentiment vous trompe\~? Quand je vous vis pour la premi\'e8re fois, avant mon mariage\~; quand je ressentis pour la premi\'e8 +re fois l'influence que vous avez sur moi, j'esp\'e9rais. C'\'e9tait une lueur qui me soutenait dans ma triste vie\~; mais aujourd'hui cette lueur s'est \'e9vanouie, c'est }{\i vous }{qui l'avez \'e9teinte en me r\'e9pondant comme vous l'avez fait \'e0 + mes questions sur Ferraris. +\par +\par \emdash Comment ai-je pu briser vos esp\'e9rances\~? demanda Agn\'e8s. Qu'y a-t-il de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au service de Montbarry, et les choses \'e9tranges que vous me racontez maintenant\~? +\par +\par \emdash Le moment est proche, miss Lockwood, o\'f9 vous le saurez. En attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi simplement que possible. Le jour o\'f9 je vous ai pris votre idole, le jour o\'f9 j'ai bris\'e9 votre vie, vous \'ea +tes devenue \'e0 dater de ce jour, j'en suis fermement persuad\'e9e, l'instrument de mon ch\'e2timent pour les fautes que j'ai commises depuis de longues ann\'e9es. Oh\~! Cela est arriv\'e9 d\'e9j\'e0. Avant aujourd'hui, il s'est trouv\'e9 + une personne qui, sans s'en douter, a d\'e9velopp\'e9 chez l'autre l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi\~; mais votre t\'e2che n'est pas termin\'e9e. Il vous reste encore \'e0 me conduire au jour o\'f9 je serai d\'e9couverte et o\'f9 + la punition qui m'attend viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou l\'e0-bas \'e0 Venise, o\'f9 mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la derni\'e8re fois.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 son bon sens, malgr\'e9 son m\'e9pris des superstitions de tout genre, Agn\'e8s fut vivement impressionn\'e9e par le terrible sang-froid avec lequel ces mots avaient \'e9t\'e9 prononc\'e9s. Elle se tourna toute p\'f4le vers Henri. +\par +\par \'ab\~La comprenez-vous\~? demanda-t-elle. \emdash Rien n'est plus facile, r\'e9pliqua-t-il avec d\'e9dain. +\par +\par Elle sait ce qu'est devenu Ferraris\~; et elle est en train de vous d\'e9biter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la v\'e9rit\'e9. Laissez-la partir\~!\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s n'entendit pas plus les derni\'e8res paroles de lady Montbarry que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci. +\par +\par \'ab\~Conseillez \'e0 votre int\'e9ressante Mme\~Ferraris d'attendre un peu, dit-elle. }{\i Vous }{ +saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes, aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari, nous remettront en pr\'e9sence. Folie que tout cela, n'est-ce pas M.\~ +Westwick\~? Mais vous \'eates indulgent pour les femmes\~; nous disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.\~\'bb +\par +\par Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle e\'fbt en peur qu'on la retint encore. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106234}XII{\*\bkmkend _Toc96106234} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Qu'en pensez-vous\~? demanda Agn\'e8s. Elle est folle\~? +\par +\par \emdash Je pense tout simplement que c'est une m\'e9chante femme\~: fausse, superstitieuse, et mauvaise jusqu'\'e0 la moelle, mais non pas folle. Je crois que son principal motif en venant ici \'e9tait de se donner le plaisir de vous faire peur. +\par +\par \emdash Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais cela est.\'bb +\par +\par Henry la regarda, h\'e9sita un moment, et s'assit sur le sofa \'e0 c\'f4t\'e9 d'elle. +\par +\par \'ab\~Je suis tr\'e8s inquiet de vous, Agn\'e8s. Sans le hasard heureux qui m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette mis\'e9rable femme aurait pu vous}{\scaps }{dire ou vous faire\~ +? Vous menez une vie bien triste et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je n'aime pas \'e0 y penser, et je voudrais la voir changer, surtout apr\'e8s ce qui vient de se passer. Non\~! Non\~ +! Il est inutile de me dire que vous avez votre vieille nourrice\~; elle est trop vieille, ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement vous prot\'e9ger. Ne vous m\'e9prenez pas au sens de mes paroles, Agn\'e8s, ce que je dis l\'e0 +, je le dis en toute sinc\'e9rit\'e9 et dans votre int\'e9r\'eat.\~\'bb +\par +\par Il s'arr\'eata et lui prit la main. Elle fit un l\'e9ger effort pour la retirer et finit par c\'e9der. +\par +\par \'ab\~Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, o\'f9 j'aurai le droit de vous d\'e9fendre\~? O\'f9 vous serez la joie et le bonheur de ma vie\~?\'bb +\par +\par Il pressa doucement sa main. Elle ne r\'e9pondit pas, mais elle rougit et p\'e2lit tour \'e0 tour, ses yeux erraient dans le vague. +\par +\par \'ab\~Ai-je \'e9t\'e9 assez malheureux pour vous d\'e9plaire\~?\~\'bb demanda-t-il. +\par +\par Elle r\'e9pondit presque \'e0 voix basse\~: +\par +\par \'ab\~Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai pass\'e9s\~\'bb, murmura-t-elle. +\par +\par Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois de retirer sa main. Il continua \'e0 la tenir et la porta \'e0 ses l\'e8vres. +\par +\par \'ab\~Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser \'e0 d'autres jours plus heureux que ceux-l\'e0, aux jours \'e0 venir\~? Ou s'il faut absolument que vous}{\scaps }{songiez au temps pass\'e9, ne pouvez-vous pas vous souvenir de l'\'e9poque o\'f9 + je vous aimai et o\'f9 je vous le dis pour la premi\'e8re fois\~?\~\'bb +\par +\par Elle soupira. +\par +\par \'ab\~\'c9pargnez-moi, Henry, r\'e9pondit-elle tristement\~; ne me parlez pas davantage\~!\~\'bb +\par +\par La couleur revint \'e0 ses joues, sa main trembla. Elle \'e9tait belle ainsi, les yeux baiss\'e9s et la poitrine se soulevant doucement. Il aurait donn\'e9 tout au monde pour la prendre dans ses bras et l'embrasser. Une sympathie myst\'e9 +rieuse, une pression de main fit comprendre \'e0 Agn\'e8s cette pens\'e9e secr\'e8te. Elle lui \'f4ta sa main, et fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne dit rien\~; son regard parlait pour elle. Il disait, sans col\'e8 +re, sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser davantage en ce moment. +\par +\par \'ab\~Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se levant. +\par +\par \emdash Oui, je vous pardonne. +\par +\par \emdash Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agn\'e8s\~? +\par +\par \emdash Oh, non\~! +\par +\par \emdash Voulez-vous que je vous quitte\~?\~\'bb +\par +\par Elle se leva \'e0 son tour, se dirigeant sans r\'e9pondre vers la table \'e0 \'e9crire. La lettre interrompue par l'arriv\'e9e de lady Montbarry \'e9tait g +rande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se tournant vers Henry avec un sourire plein de charme\~: +\par +\par \'ab\~Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose \'e0 vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus simple est peut-\'ea +tre de vous le laisser deviner tout seul. Vous venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est pas une vie bien heureuse, j'en conviens.\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata, observant l'anxi\'e9t\'e9 croissante qui se peignait sur le visage d'Henry \'e0 mesure qu'elle parlait. +\par +\par \'ab\~Savez-vous que je me le suis d\'e9j\'e0 dit avant vous\~? continua-t-elle. Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre fr\'e8re Stephen et sa femme y consentent.\~\'bb +\par +\par Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre qu'elle tendit \'e0 Henry. +\par +\par Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait d'entendre. Il \'e9tait impossible que le changement de vie dont elle venait de parler signifi\'e2t qu'elle allait se marier, et cependant il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs y +eux se rencontr\'e8rent, elle sourit. +\par +\par \'abRegardez l'adresse, d\'eet-elle\~; vous devez conna\'eetre l'\'e9criture, mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.\~\'bb +\par +\par Il la regarda. C'\'e9tait une grosse \'e9criture, l'\'e9criture irr\'e9guli\'e8re et incertaine d'un enfant. Il prit aussit\'f4t la lettre\~: +\par +\par \'ab\~Ch\'e8re tante Agn\'e8s, +\par +\par Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a \'e9t\'e9 l\'e9gu\'e9 et une maison. Nous avons eu du vin et du g\'e2teau pour boire \'e0 sa sant\'e9. Vous avez notre gouvernante si nous en avions besoin d'une. Nous vo +us voulons, mais maman n'en sait rien. Venez, s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre gouvernante. +\par +\par \'bb Votre aimante Lucy qui \'e9crit cela. +\par +\par \'bb Clara et Blanche ont essay\'e9 d'\'e9crire aussi, mais elles sont trop petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la s\'e9cher.\~\'bb +\par +\par \'ab\~C'est de votre ni\'e8ce a\'een\'e9e, dit Agn\'e8s \'e0 Henry, qui la regardait avec \'e9tonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'\'e9tais avec leur m\'e8re en Irlande, cet automne\~; elles ne me quittaient pas, ce sont le +s plus charmants b\'e9b\'e9s que je connaisse. C'est vrai, le jour o\'f9 je les ai quitt\'e9es pour revenir \'e0 Londres, j'ai offert d'\'eatre leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin, et au moment o\'f9 vous \'eates entr\'e9, j'\'e9crivais \'e0 + leur m\'e8re pour le lui proposer de nouveau. +\par +\par \emdash S\'e9rieusement\~!\~\'bb s'\'e9cria Henry. +\par +\par Agn\'e8s lui mit sa lettre inachev\'e9e dans la main. Elle en avait assez \'e9crit pour prouver qu'elle offrait s\'e9rieusement d'entrer dans la maison de M.\~et Mme\~Stephen Westwick en qualit\'e9 de gouvernante. L'\'e9tonnement d'Henry ne peut se d\'e9 +crire, +\par +\par \'abIls ne croiront pas que c'est s\'e9rieux, dit-il. +\par +\par \emdash Pourquoi pas\~? demanda tranquillement Agn\'e8s. +\par +\par \emdash Vous \'eates la cousine de mon fr\'e8re Stephen, vous \'eates une vieille amie de sa femme. +\par +\par \emdash Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants. +\par +\par \emdash Mais vous \'eates leur \'e9gale. Rien ne vous oblige \'e0 gagner votre vie en donnant des le\'e7ons, il est impossible que vous entriez \'e0 leur service comme gouvernante. +\par +\par \emdash Qu'y a-t-il d'impossible \'e0 cela\~? Les enfants m'aiment\~; leur p\'e8re m'a donn\'e9 de nombreuses preuves de v\'e9ritable amiti\'e9 et d'estime. Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place\~; et quant \'e0 mon \'e9 +ducation, il faudrait vraiment que je l'aie compl\'e8tement oubli\'e9e pour n'\'eatre plus capable d'enseigner \'e0 trois petits enfants dont l'a\'een\'e9e n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur \'e9 +gale. N'y a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient les \'e9gales des personnes qu'elles servent\~? Ne savez-vous pas que votre fr\'e8re est le plus proche h\'e9ritier du titre\~? Ne sera-t-il pas lord\~? Ne me r\'e9pondez pas\~ +! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou raison de me faire gouvernante\~; attendons que ce soit fait. Je suis fatigu\'e9e de mon existence inutile et solitaire, et je veux rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison que je pr\'e9f +\'e8re \'e0 toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un coup d'\'9cil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste \'e0 stipuler certaines consid\'e9rations personnelles avant de la terminer. Vous ne connaissez pas aussi bien que moi votre fr\'e8 +re et sa femme, si vous doutez de leur r\'e9ponse. Je crois qu'ils ont assez de courage et de c\'9cur pour me r\'e9pondre oui.\~\'bb +\par +\par Henry se soumit sans \'eatre convaincu. +\par +\par C'\'e9tait un homme qui d\'e9testait toute excentricit\'e9 en dehors des coutumes et m\'eame de la routine. Le changement subit qui allait se produire dans la vie d'Agn\'e8s lui donnait quelques craintes. Avec un but \'e0 + atteindre devant les yeux, elle serait peut-\'eatre moins favorablement dispos\'e9e \'e0 l'\'e9couter la prochaine fois qu'il lui ferait sa cour. +\par +\par Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son c\'9cur \'e9tait vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec ses ni\'e8ces, en serait-il de m\'eame\~ +? Il connaissait assez les femmes pour garder ces craintes \'e9go\'efstes pour lui seul. Une politique de temporisation \'e9tait la seule \'e0 suivre avec une femme aussi sensitive qu'Agn\'e8s. S'il l'offensait, il \'e9 +tait perdu. Pour le moment, il se tut sagement et changea de conversation\~: +\par +\par \'ab\~La lettre de ma petite ni\'e8ce, dit-il, a produit un effet dont l'enfant ne pouvait se douter en \'e9crivant. Elle vient justement de me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s regarda la lettre de l'enfant. +\par +\par \'ab\~Comment Lucy a-t-elle pu faire cela\~? +\par +\par \emdash La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait un h\'e9ritage, r\'e9pondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans la maison\~? +\par +\par \emdash Est-ce que ma nourrice a h\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \emdash De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agn\'e8s, pendant que je vais vous faire voir la lettre.\~\'bb +\par +\par Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis qu'Agn\'e8s sonnait. Elle revint ensuite pr\'e8s de lui. Un prospectus imprim\'e9, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table, lui frappa les yeux. Il portait en t\'eate\~: }{\i +Palace Hotel company of Venice (limited.) Ces }{deux mots, }{\i Palace }{et }{\i Venice, }{lui rappel\'e8rent aussit\'f4t la visite importune de lady Montbarry. +\par +\par \'ab\~Qu'est-ce que cela\~?\~\'bb demanda-t-elle en lui tendant le papier et lui montrant le titre. +\par +\par Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus. +\par +\par \'ab\~Une affaire s\'fbrement excellente, dit-il. Les grands h\'f4tels font toujours de l'argent quand ils sont bien administr\'e9s. Je connais l'homme qui a \'e9t\'e9 choisi comme g\'e9rant, et j'ai en lui une telle confiance qu +e j'ai pris des actions de la compagnie.\~\'bb +\par +\par La r\'e9ponse ne parut pas contenter enti\'e8rement Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Pourquoi l'h\'f4tel s'appelle-t-il }{\i Palace Hotel\~?\~\'bb}{ demanda-t-elle.\~\'bb +\par +\par Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait cette question. +\par +\par \'ab\~Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a lou\'e9 \'e0 Venise\~; il a \'e9t\'e9 achet\'e9 par une compagnie qui en fait un h\'f4tel.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s s'\'e9loigna en silence et prit une chaise \'e0 l'autre extr\'e9mit\'e9 de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus d\'e9licats. Il \'e9 +tait le plus jeune fils de la famille, et son revenu avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par d'heureuses sp\'e9culations. Mais elle, elle \'e9tait assez d\'e9raisonnable pour bl\'e2 +mer la tentation dont il venait de lui parler. Gagner de l'argent avec la maison o\'f9 son fr\'e8re \'e9tait mort. +\par +\par Incapable de comprendre une semblable pens\'e9e, quand il \'e9tait question d'affaires surtout, Henry recommen\'e7a \'e0 feuilleter ses papiers, attrist\'e9 par le changement soudain dont il venait de s'apercevoir dans les mani\'e8res d'Agn\'e8 +s. Juste au moment o\'f9 il trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un regard sur Agn\'e8s, s'attendant \'e0 ce qu'elle parl\'e2t la premi\'e8re. Mais elle ne leva m\'eame pas les yeux quand la nourrice parut. C'\'e9tait laisser +\'e0 Henry le soin de dire \'e0 la vieille femme pourquoi la sonnette l'avait appel\'e9e au salon. +\par +\par \'ab\~Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a fait un legs de cent livres sterling. +\par +\par La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle dit tranquillement\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait\~? +\par +\par \emdash Feu mon fr\'e8re, lord Montbarry.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s leva aussit\'f4t la t\'eate, semblant pour la premi\'e8re fois s'int\'e9resser \'e0 ce qu'on disait. Henry continua\~: +\par +\par \'ab\~Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant \'e0 aller toucher l'argent chez lui.\~\'bb +\par +\par Dans toutes les classes de la soci\'e9t\'e9, la reconnaissance est la plus rare des vertus. Dans la classe \'e0 + laquelle appartenait la nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de l'homme qui avait tromp\'e9 et abandonn\'e9 sa ma\'eetresse. +\par +\par \'ab\~Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses vieux domestiques\~? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de c\'9cur pour s'en souvenir lui-m\'eame\~!\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s intervint aussit\'f4t. La nature, qui abhorre en toutes choses la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, m\'eame chez les femmes les plus douces\~; Agn\'e8s, elle aussi, se mettait quelquefois en col\'e8 +re. Elle ne put supporter la fa\'e7on dont la nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry. +\par +\par \'ab\~Si vous avez encore quelque honte, s'\'e9cria-t-elle, vous devriez rougir de ce que vous venez de dire\~! Votre ingratitude m'\'e9c\'9cure. Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien \'e0 vous\~!\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s cette r\'e9flexion significative, qui lui prouvait qu'il avait, lui aussi, perdu dans l'estime d'Agn\'e8s, elle quitta la chambre. +\par +\par La nourrice re\'e7ut la verte semonce qui venait de lui \'eatre faite plut\'f4t en riant. Quand la porte fut ferm\'e9e, ce philosophe en jupon fit signe \'e0 Henry\~: +\par +\par \'ab\~Il y a un ent\'eatement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle. Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry \'e9tait un m\'e9chant homme, quoiqu'il l'ait tromp\'e9 +e. Et maintenant qu'il est mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part comme une fus\'e9e, vous venez de le voir. C'est de l'ent\'eatement\~!}{\i }{Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon\~! +\par +\par \emdash Elle ne parait pas vous avoir f\'e2ch\'e9e, dit Henry. +\par +\par \emdash Elle\~? r\'e9p\'e9ta la nourrice avec \'e9tonnement\~; elle, me f\'e2cher\~! Je l'aime avec sa mauvaise humeur\~; cela me la rappelle quand elle \'e9tait b\'e9b\'e9. Que le Seigneur la b\'e9nisse\~ +! Quand je vais aller lui dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre ch\'e9rie, et me dira\~: \'ab\~Nourrice, ne m'en veux pas, je n'\'e9tais pas s\'e9rieuse tant\'f4t\~!\~\'bb \'c0 propos de cet argent, monsieur Henry, si j'\'e9 +tais plus jeune, je le d\'e9penserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je l'aurai\~? +\par +\par \emdash Placez-la et touchez-en les int\'e9r\'eats, lui dit Henry\~; tant par an, vous savez\~? +\par +\par \emdash Combien aurai-je\~? demanda la nourrice. +\par +\par \emdash Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous aurez entre trois et quatre livres par an.\~\'bb +\par +\par La nourrice secoua la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Trois ou quatre livres par an\~? Cela ne fait pas mon affaire\~! Je veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce petit peu d'argent. Je n'ai jamais aim\'e9 l'homme qui me l'a laiss\'e9, bien qu'il soit votre fr\'e8 +re. Si je perdais tout demain, cela ne me ferait rien\~; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours. On dit que vous \'eates un sp\'e9culateur. Dites-moi une bonne affaire, vous seriez bien aimable\~! Tout ou rien\~! Et voil\'e0 + pour les fonds publics\~!\~\'bb ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant ainsi son profond m\'e9pris pour un placement garanti \'e0 trois pour cent. +\par +\par Henry montra le prospectus de la }{\i Venitian Hotel Company.}{ +\par +\par \'ab\~Vous \'eates une dr\'f4le de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse effr\'e9n\'e9e, voil\'e0 quelque chose pour vous\~! C'est tout ou rien\~; mais faites bien attention, il faut garder la chose secr\'e8te pour miss Agn\'e8 +s, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le conseil que je vous donne.\~\'bb +\par +\par La nourrice prit ses lunettes. +\par +\par }{\i Six pour cent, garantis, }{lut-elle\~; et les directeurs ont des raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour cent et plus \'e0 leurs actionnaires. +\par +\par \'ab\~Int\'e9ressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry\~! Et pour l'amour de Dieu, partout o\'f9 vous}{\scaps }{irez, recommandez l'h\'f4tel \'e0 vos amis et t\'e2chez qu'il r\'e9ussisse.\~\'bb +\par +\par La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et eut, elle aussi, son int\'e9r\'eat dans la maison ou \'e9tait mort lord Montbarry. +\par +\par Trois jours s'\'e9coul\'e8rent avant qu'Henry p\'fbt revoit Agn\'e8s. Mais apr\'e8s cet intervalle, le l\'e9ger nuage qu'il y avait entre eux \'e9tait enti\'e8rement dissip\'e9. Agn\'e8s le re\'e7ut avec plus d'amabilit\'e9 que de coutume. Elle semblait + de meilleure humeur. Elle avait re\'e7u courrier par courrier une r\'e9ponse \'e0 la lettre qu'elle avait adress\'e9e \'e0 Mme\~St\'e9phen Westwick\~: son offre avait \'e9t\'e9 accept\'e9e avec joie, mais \'e0 + une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un mois chez les Westwick sans s'occuper de rien\~; apr\'e8s cela, si r\'e9ellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait \'ea +tre gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait la famille qu'au cas o\'f9 elle se marierait, ce dont ses amis d'Irlande ne d\'e9sesp\'e9raient pas. +\par +\par \'ab\~Vous voyez que j'avais raison\~\'bb, dit-elle \'e0 Henry. +\par +\par Mais lui n'y croyait pas encore. +\par +\par \'ab\~Partez-vous r\'e9ellement\~? demanda-t-il. +\par +\par \emdash Je pars la semaine prochaine. +\par +\par \emdash Quand vous reverrai-je\~? +\par +\par \emdash Vous savez bien que vous \'eates toujours le bienvenu chez votre fr\'e8re. Vous me verrez quand vous voudrez. +\par +\par Elle lui tendit la main. +\par +\par \emdash Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais d\'e9j\'e0 mes malles.\~\'bb +\par +\par Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula vivement. +\par +\par \'ab\~Pourquoi pas\~? Je suis votre cousin, dit-il. +\par +\par \emdash Je n'aime pas qu'on m'embrasse\~\'bb r\'e9pondit-elle. +\par +\par Henry la regarda sans insister\~: son refus de lui accorder ce qu'il regardait comme un privil\'e8ge de cousin lui semblait de bonne augure. C'\'e9tait indirectement l'encourager comme amoureux. +\par +\par Le premier jour de la semaine suivante, Agn\'e8s quitta Londres pour l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'\'e9tait que le commencement d'un voyage plus long. +\par +\par L'Irlande devait seulement \'eatre sa premi\'e8re \'e9tape sur un chemin d\'e9tourn\'e9, chemin qui la conduisit au Palais, \'e0 Venise. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106235}TROISI\'c8ME PARTIE{\*\bkmkend _Toc96106235} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106236}XIII{\*\bkmkend _Toc96106236} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Au printemps de l'ann\'e9e 1861, Agn\'e8s \'e9tait install\'e9e dans la maison de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du premier lord, d\'e9c\'e9d\'e9 sans enfants, }{\i lord et lady Montbarry. }{La vieille nourrice n'avait pas quitt +\'e9 sa ma\'eetresse. On lui avait trouv\'e9 une place convenable \'e0 son \'e2ge. Elle \'e9tait parfaitement heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle avait prodigu\'e9 le premier semestre de ses revenus de la }{\i +Venice Hotel Company, }{en cadeaux extravagants pour les enfants. +\par +\par Dans les premiers mois de l'ann\'e9e, les directeurs des bureaux d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et pay\'e8rent les dix taille livres sterling. Imm\'e9diatement apr\'e8s, la veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairi +\'e8re Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se rendre aux \'c9tats-unis. Les journaux scientifiques avaient annonc\'e9 que le baron partait pour se rendre compte des progr\'e8s que la chimie avait faits dans la grande R\'e9publique am +\'e9ricaine. Sa s\'9cur r\'e9pondit \'e0 ceux de ses amis qui lui demandaient si elle l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frapp\'e9e. Agn\'e8 +s apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui \'e9tait venu faire une visite \'e0 son fr\'e8re, elle en \'e9prouva pour ainsi dire une sorte de soulagement. +\par +\par \'ab\~Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai s\'fbrement fini avec cette terrible femme\~!\~\'bb +\par +\par Une semaine s'\'e9tait \'e0 peine \'e9coul\'e9e, qu'un \'e9v\'e9nement inattendu vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir d'Agn\'e8s. +\par +\par Ce jour-l\'e0, Henry \'e9tait parti pour Londres. Le matin de son d\'e9part, il avait tent\'e9 de presser encore Agn\'e8s\~: et les enfants, comme il l'avait craint, avaient \'e9t\'e9 d'innocents obstacles \'e0 l'ex\'e9cution de son projet, mais il s'\'e9 +tait fait secr\'e8tement une fid\'e8le alli\'e9e de sa belle-s\'9cur. +\par +\par \'ab\~Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de vous \'e9couter, ils le feront.\~\'bb +\par +\par Les deux dames avaient accompagn\'e9, \'e0 la gare du chemin de fer, Henry et d'autres invit\'e9s qui s'en allaient en m\'eame temps, elles venaient de rentrer \'e0 la maison en voiture, quand le domestique annon\'e7 +a qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir milady. +\par +\par \'ab\~Est-ce une femme\~? +\par +\par \emdash Oui, madame.\~\'bb +\par +\par La jeune lady Montbarry se tourna vers Agn\'e8s, +\par +\par \'ab\~C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a cherch\'e9 \'e0 d\'e9couvrir les traces du courrier. +\par +\par \emdash Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui \'e9tait avec lady Montbarry \'e0 Venise\~? +\par +\par \emdash Je vous en supplie, ma ch\'e8re amie\~! Ne me parlez jamais de l'horrible veuve de Montbarry en la d\'e9signant par le nom que }{\i je }{porte maintenant. Stephen et moi nous avons r\'e9solu de lui donner d\'e9sormais le titre qu'ell +e portait avant d'\'eatre mari\'e9e. Je suis lady Montbarry\~: elle, elle est }{\i la comtesse. }{De cette fa\'e7on, il n'y aura pas de confusion possible. Mme\~Rolland \'e9tait \'e0 mon service avant d'entrer chez la comtesse\~: c'\'e9tait une v\'e9 +ritable femme de confiance, mais elle avait un d\'e9faut qui me for\'e7a \'e0 la renvoyer, un caract\'e8re insupportable dont on se plaignait continuellement \'e0 l'office. Voulez-vous la voir\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s accepta, esp\'e9rant en tirer quelque renseignement pour la femme du courrier. L'inutilit\'e9 de tous les efforts faits pour d\'e9couvrir les traces de l'homme disparu avait compl\'e8tement d\'e9courag\'e9 Mme\~Ferraris, qui s'\'e9tait r\'e9sign +\'e9e peu \'e0 peu. Elle avait pris des v\'eatements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que l'in\'e9puisable bont\'e9 d'Agn\'e8s lui avait procur\'e9e \'e0 Londres. La derni\'e8re chance qu'on e\'fbt de p\'e9n\'e9trer le myst\'e8 +re de la disparition de Ferraris reposait maintenant tout enti\'e8re sur ce que la femme qui avait servi en m\'eame temps que le courrier allait dire. Pleine d'esp\'e9rance, Agn\'e8s suivit lady Montbarry dans la pi\'e8ce o\'f9 attendait Mme\~Rolland. + +\par +\par C'\'e9tait une grande femme osseuse, arriv\'e9e \'e0 l'automne de la vie, avec des yeux enfonc\'e9s, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec un air de soumission absolue d\'e8 +s qu'elles parurent. On voyait du premier coup d'\'9cil que Mme\~Rolland devait avoir sa r\'e9putation intacte\~; elle avait d'\'e9pais et larges sourcils, une voix profonde et pleine de solennit\'e9 +, des gestes raides et secs et, dans sa figure, pas la moindre ligne courbe caract\'e9ristique de son sexe\~: tout \'e9tait anguleux\~ +; en un mot la vertu, dans cette excellente personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand on la voyait pour la premi\'e8re fois, on se demandait pourquoi elle n'\'e9tait pas un homme. \'ab\~Cela va-t-il bien, madame Rolland\~? +\par +\par \emdash Pour mon \'e2ge, aussi bien que possible. +\par +\par \emdash Puis-je quelque chose pour vous\~? +\par +\par \emdash Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je l'ai servie tant que j'ai \'e9t\'e9 chez elle. On m'offre une place aupr\'e8s d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue demeurer dans le voisinage. +\par +\par \emdash Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme\~Carbury, avec sa ni\'e8ce, une jolie jeune fille, \'e0 ce que l'on m'a dit. Mais, madame Rolland, vous m'avez quitt\'e9e il y a quelque temps d\'e9j\'e0, et Mme\~ +Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la derni\'e8re ma\'eetresse que vous avez servie.\~\'bb +\par +\par Un \'e9clair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux enfonc\'e9s de Mme\~Rolland. Elle toussa avant de r\'e9pondre, comme si le souvenir de sa derni\'e8re ma\'eetresse l'\'e9treignait \'e0 la gorge. +\par +\par \'ab\~J'ai dit \'e0 Mme\~Carbury que la personne que j'ai servie en dernier \emdash r\'e9ellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre pr\'e9sence, madame, \emdash a quitt\'e9 l'Angleterre pour l'Am\'e9rique. Mme\~Carbury sait que +je suis partie de chez cette personne de mon plein gr\'e9, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me procurer cette place. +\par +\par \emdash Tr\'e8s bien\~! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas vous recommander en cette circonstance. Mme\~Carbury me trouvera demain chez moi jusqu'\'e0 deux heures. +\par +\par \emdash Mme\~Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame. Sa ni\'e8ce, miss Haldane, viendra \'e0 sa place si vous le permettez. +\par +\par \emdash Mais parfaitement. Cette jeune fille est s\'fbre d'\'eatre la bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle d\'e9sire vous parler du courrier qui \'e9 +tait au service de feu lord Montbarry \'e0}{\i }{Venise.\~\'bb +\par +\par Les sourcils \'e9pais de Mme\~Rolland se fronc\'e8rent en signe de m\'e9contentement. +\par +\par \'ab\~Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle r\'e9pondit. +\par +\par \emdash Vous ne savez peut-\'eatre pas ce qui s'est pass\'e9 apr\'e8s votre d\'e9part de Venise\~? reprit Agn\'e8s. Ferraris a quitt\'e9 le palais secr\'e8tement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.\~\'bb +\par +\par Mme\~Rolland ferma myst\'e9rieusement les yeux comme pour chasser une vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier perdu. +\par +\par \'ab\~Rien de ce que M.\~Ferraris a pu faire ne me surprendra, r\'e9pondit-elle avec un ton de basse profonde, +\par +\par \emdash Vous \'eates s\'e9v\'e8re pour lui,\~\'bb dit Agn\'e8s. Mme\~Rolland ouvrit soudain les yeux. +\par +\par \'ab\~Je ne parle s\'e9v\'e8rement de personne sans raison. M.\~Ferraris s'est conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais fait, ni avant, ni depuis. +\par +\par \emdash Qu'a-t-il donc fait\~? +\par +\par \emdash Ce qu'il a fait\~? reprit Mme\~Rolland avec un geste d'horreur\~; il s'est permis des libert\'e9s avec moi\~!\~\'bb +\par +\par La jeune lady Montbarry se d\'e9tourna et mit son mouchoir sur sa bouche pour \'e9touffer un \'e9clat de rire. +\par +\par Mme\~Rolland continua, paraissant fort \'e9trangement surprise de l'effet que sa r\'e9ponse avait produit sur Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Et quand j'ai insist\'e9 pour des excuses, il a eu l'audace, mademoiselle, de me r\'e9pondre que la vie qu'il menait au palais \'e9tait horriblement triste et qu'il n'avait pas trouv\'e9 d'autre moyen de s'amuser\~! +\par +\par \emdash Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agn\'e8s. Ferraris ne m'int\'e9resse pas du tout, mais savez-vous qu'il est mari\'e9\~? +\par +\par \emdash Je plains sa femme, reprit Mme\~Rolland. +\par +\par \emdash Naturellement elle est inqui\'e8te de lui, continua Agn\'e8s. +\par +\par \emdash Elle devrait remercier Dieu d'en \'eatre d\'e9barrass\'e9e,\~\'bb interrompit Mme\~Rolland. +\par +\par Agn\'e8s continua. +\par +\par \'ab\~Je connais Mme\~Ferraris depuis son enfance et je d\'e9sire sinc\'e8rement lui \'eatre utile en cette circonstance. Avez-vous remarqu\'e9 quelque chose pendant que vous \'e9tiez \'e0 Venise, qui explique la disparition si extraordinaire de son mari +\~? Dans quels termes, par exemple vivait-il avec son ma\'eetre et sa ma\'eetresse\~? +\par +\par \emdash En termes excellents avec sa ma\'eetresse, r\'e9pondit Mme\~Rolland, si excellents, qu'ils en \'e9taient tout bonnement r\'e9pugnants pour une respectable servante anglaise. Elle le poussait \'e0 lui raconter toutes ses affaires\~ +: comment il vivait avec sa femme, s'il avait besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils \'e9taient \'e9gaux. C'\'e9tait r\'e9pugnant\~! Cela n'a pas d'autre nom\~! +\par +\par \emdash Et son ma\'eetre\~? reprit Agn\'e8s. En quels termes \'e9tait Ferraris avec lord Montbarry\~? +\par +\par \emdash Milord vivait constamment enferm\'e9 avec ses \'e9tudes et ses peines, r\'e9pondit Mme\~Rolland, avec une expression de respect solennel pour la m\'e9moire du lord. M.\~Ferraris recevait son argent quand il en avait \'e0 + toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. \'ab\~Si mes moyens me le permettaient, je m'en irais aussi\~; mais mes moyens ne me le permettent pas.\~\'bb Ce furent les derni\'e8res paroles qu'il me dit le matin de mon d\'e9part. Je ne lui r\'e9pondis m +\'eame pas. Apr\'e8s ce qui s'\'e9tait pass\'e9 entre nous, je n'\'e9tais naturellement pas en fort bons termes avec lui. +\par +\par \emdash Vous ne pouvez donc rien me dire d'int\'e9ressant sur cette affaire\~? +\par +\par \emdash Rien, r\'e9pondit Mme\~Rolland, semblant heureuse de voir Agn\'e8s d\'e9sappoint\'e9e. +\par +\par \emdash Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit miss Lockwood, r\'e9solue de tirer l'\'e9nigme au clair, tandis qu'elle en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.\~\'bb +\par +\par Mme\~Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants noirs fan\'e9s, en signe d'horreur. +\par +\par \'ab\~Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitt\'e9 ma place \'e0 cause de ce que j'ai vu\'85\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s l'arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose qui puisse expliquer l'\'e9trange conduite de Ferraris\~? +\par +\par \emdash Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme\~Rolland. Le baron et M.\~Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire\~; en un mot, ils \'e9taient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme \'e9 +minemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour m\'eame o\'f9 j'ai quitt\'e9 le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, le baron dire de sa chambre, dont la porte \'e9tait entr'ouverte, \'e0 Ferraris\~: \'ab\~J'ai be +soin de mille livres sterling. Que feriez-vous pour mille livres, vous\~?\~\'bb Et Ferraris r\'e9pondit\~: \'ab\~N'importe quoi, monsieur, du moment o\'f9 on ne le saurait pas.\~\'bb Ce fut tout\~; le baron et le domestique partirent ensuite d'un \'e9 +clat de rire. Jugez par vous-m\'eame, mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s r\'e9fl\'e9chit un instant. Mille livres, c'\'e9tait justement la somme qu'on avait envoy\'e9e \'e0 Mme\~Ferraris dans la lettre anonyme. Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la conversation du baron et de Ferraris\~? Il \'e9 +tait inutile de presser davantage Mme\~Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'\'e0 la laisser se retirer. C'\'e9 +tait une tentative de plus, faite inutilement pour retrouver le courrier disparu. +\par +\par Il y avait un d\'eener de famille le soir de ce jour-l\'e0 dans la maison, mais un seul invit\'e9, un neveu du nouveau lord Montbarry, fils a\'een\'e9 de sa s\'9cur lady Barville. Lady Montbarry ne put r\'e9sister au d\'e9 +sir de raconter l'histoire du premier et dernier assaut tent\'e9 sur la vertu de Mme\~Rolland, en imitant d'une fa\'e7on fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout \'e0 la fois de Mme\~Rolland. +\par +\par Son mari lui demanda pourquoi cette cr\'e9ature ph\'e9nom\'e9nale \'e9tait venue \'e0 la maison. Elle le lui dit, et annon\'e7a, bien entendu, la prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le commencement du d\'eener \'e9 +tait, contre son habitude, silencieux et pr\'e9occup\'e9, prit aussit\'f4t part \'e0 la conversation avec des \'e9clats d'enthousiasme. +\par +\par \'ab\~Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande\~! Je l'ai aper\'e7ue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant \'e0 cheval. \'c0 quelle heure vient-elle demain. +\par +\par \emdash Avant deux heures\~? +\par +\par \emdash Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui \'eatre pr\'e9sent\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s se mit \'e0 rire. +\par +\par \'ab\~\'cates-vous donc d\'e9j\'e0 amoureux de miss Haldane\~?\~\'bb +\par +\par Arthur r\'e9pondit gravement\~: +\par +\par \'ab\~Il n'y a rien de dr\'f4le \'e0 cela. J'ai pass\'e9 toute ma journ\'e9e le long du mur de son jardin \'e0 l'attendre. Miss Haldane me rendra le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. +\par +\par \emdash Comment pouvez-vous dire une folie pareille\~?\~\'bb C'\'e9tait une folie, sans doute. Mais qu'aurait pens\'e9 Agn\'e8s si elle avait pu se douter que cette r\'e9ponse la poussait sur le chemin de Venise\~? +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106237}XIV{\*\bkmkend _Toc96106237} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L'\'e9t\'e9 s'avan\'e7ait et la transformation du palais v\'e9nitien en h\'f4tel moderne touchait \'e0 sa fin. +\par +\par Tout l'ext\'e9rieur de l'\'e9difice, avec sa belle fa\'e7ade donnant sur le canal, avait \'e9t\'e9 intelligemment conserv\'e9. \'c0 l'ext\'e9rieur toutes les pi\'e8ces avaient \'e9t\'e9 refaites, ou plut\'f4t on en avait diminu\'e9 les dimen +sions. Les larges corridors de l'\'e9tage sup\'e9rieur servirent \'e0 faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs d\'e9sireux de d\'e9penser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien am\'e9nagement que les parquets en losanges et les plafonds d +\'e9licatement sculpt\'e9s, en parfait \'e9tat de conservation\~; ils n'avaient besoin que d'un nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-l\'e0 pour augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'h\'f4tel. \'c0 l'extr\'e9mit\'e9 + du palais, on laissa les pi\'e8ces qui s'y trouvaient telles quelles. +\par +\par C'\'e9taient relativement de petites chambres, mais si \'e9l\'e9gamment d\'e9cor\'e9es qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces pi\'e8ces formaient les appartements occup\'e9s par lord et lady Montbarry et le baron Rivar. La chambre o\'f9 + Montbarry mourut \'e9tait encore meubl\'e9e comme une chambre \'e0 coucher\~; elle portait le n\'b0 14. La chambre situ\'e9e au-dessus, dans laquelle le baron s'\'e9tait install\'e9, avait sur le registre de l'h\'f4tel le n\'b0 + 38. Avec leurs peintures toutes fra\'eeches, leurs plafonds nettoy\'e9s \'e0 neuf, une fois les vieux lits, les chaises et les tables remplac\'e9s par de jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient d'\'ea +tre les plus charmantes et les plus confortables de l'h\'f4tel. Quant au rez-de-chauss\'e9e, autrefois triste et d\'e9sert, on en avait fait de splendides salles \'e0 manger, des salons de lecture des salles de billard, des fumoirs, v\'e9 +ritablement royaux. Les caveaux, semblables \'e0 des prisons, \'e9taient maintenant a\'e9r\'e9s et \'e9clair\'e9s comme les constructions les plus r\'e9centes\~; ils \'e9talent chang\'e9s, comme par le coup de baguette d'une f\'e9 +e, en cuisines, en offices, en glaci\'e8res et en caves, dignes des h\'f4tels les plus grandioses qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a pr\'e8s de vingt ans. +\par +\par Un mois avant la fin de ces travaux entrepris \'e0 Venise, dans l'h\'f4tel du Palais, Mme\~Rolland avait d\'e9j\'e0 sa place chez Mme\~Carbury, en Irlande\~; la jolie miss Haldane, un v\'e9ritable C\'e9sar f\'e9minin, \'e9 +tait venue, avait vu et avait vaincu d\'e8s sa premi\'e8re visite chez le nouveau lord Montbarry. +\par +\par Milady et miss Agn\'e8s firent autant de compliments d'elle qu'Arthur Barville. Lord Montbarry d\'e9clara que c'\'e9tait la seule jolie femme qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir \'e9t\'e9 + peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss Haldane, de son c\'f4t\'e9, \'e9tait sortie enchant\'e9e de sa premi\'e8 +re entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. Le m\'eame jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des fruits et des fleurs pour Mme\~Carbury, sous pr\'e9 +texte de savoir si la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood. +\par +\par En moins d'une semaine, les deux maisons en \'e9taient aux termes les plus amicaux. +\par +\par Mme\~Carbury, clou\'e9e sur son canap\'e9 par une maladie de l'\'e9pine dorsale, devait \'e0 sa ni\'e8ce un de ses rares plaisirs, la lecture des romans nouveaux d\'e8s leur apparition. Arthur s'aper\'e7ut bient\'f4t de ce d\'e9tail\~ +; aussi s'offrit-il volontairement \'e0 suppl\'e9er miss Haldane. Il avait quelques notions de m\'e9canique, et il perfectionna la chaise articul\'e9e sur laquelle reposait Mme\~Carbury\~; il inventa diff\'e9rents moyens de la transporter du salon \'e0 + sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre dame toute gaie. Avec les droits qu'il se cr\'e9ait \'e0 la reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il \'e9tait, Arthur avan\'e7a rapidement dans les bonnes gr\'e2 +ces de la charmante ni\'e8ce. Quoiqu'il e\'fbt soigneusement gard\'e9 son secret, elle savait parfaitement \emdash est-il n\'e9cessaire de le dire\~? \emdash qu'il \'e9tait amoureux d'elle\~; mais elle, n'avait pas aussi vite d\'e9 +couvert ses propres sentiments \'e0 son \'e9gard. Observant les deux jeunes gens comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre pr\'e9occupation, la pauvre malade d\'e9couvrit en miss Haldane des signes non \'e9 +quivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle n'avait encore montr\'e9e \'e0 aucun de ses nombreux admirateurs. Une fois fix\'e9e, Mme\~Carbury saisit la premi\'e8re occasion favorable pour parler d'Arthur. +\par +\par \'ab\~Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur s'en ira.\~\'bb +\par +\par Miss Haldane leva tranquillement la t\'eate de son ouvrage. \'84 \'ab\~Il ne va pas nous quitter\~! s'\'e9cria-t-elle. +\par +\par \emdash Mais, ma ch\'e9rie, il est d\'e9j\'e0 rest\'e9 chez son oncle un mois de plus qu'il ne devait. Son p\'e8re et sa m\'e8re ont naturellement envie de le revoir.\~\'bb +\par +\par Miss Haldane r\'e9pondit aussit\'f4t par une id\'e9e qui ne pouvait \'e9videmment germer que dans un esprit troubl\'e9 par la passion. +\par +\par \'ab\~Pourquoi son p\'e8re et sa m\'e8re ne viendraient-ils pas chez lord Montbarry\~? La r\'e9sidence de sir Th\'e9odore Barville n'est pas \'e0 plus de trente milles d'ici, et lady Barville est la s\'9c +ur de lord Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de c\'e9r\'e9monie entre eux. +\par +\par \emdash Ils peuvent \'eatre retenus chez eux, reprit Mme\~Carbury. +\par +\par \emdash Mais, ma ch\'e8re tante, qu'est-ce qui vous le prouve\~? Supposons que vous en parliez \'e0 Arthur\~! +\par +\par \emdash Supposons que }{\i tu }{lui en parles, }{\i toi\~?\'bb}{ +\par +\par Miss Haldane baissa aussit\'f4t la t\'eate sur son ouvrage. Mais sa tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait trahie. +\par +\par Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme\~Carbury le prit \'e0 part et causa avec lui, pendant que sa ni\'e8ce \'e9tait au jardin. Le roman nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture \'e0 + la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin. +\par +\par Le jour suivant, il \'e9crivit chez lui, et mit dans sa lettre une photographie de miss Haldane. \'c0 la fin de la semaine, sir Th\'e9odore et lady Barville arriv\'e8rent chez lord Montbarry et purent s'assurer que le portrait qu'on leur envoy\'e9 + n'avait pas flatt\'e9 l'original. Ils s'\'e9taient mari\'e9s jeunes et, chose \'e9trange, ils n'\'e9taient pas oppos\'e9s \'e0 ce qu'on suiv\'eet leur exemple. La question d'\'e2ge \'e9tant ainsi \'e9cart\'e9 +e, les amoureux ne devaient plus rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane \'e9tait fille unique et poss\'e9dait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes \'e9tudes et s'\'e9tait conquis un certain renom \'e0 l'Universit\'e9\~ +; mais cela ne suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils a\'een\'e9 de sir Th\'e9odore, sa position \'e9tait d\'e9j\'e0 du reste assur\'e9e. Il \'e9tait \'e2g\'e9 de vingt-deux an +s, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter d'obstacle \'e0 la c\'e9l\'e9bration du mariage, qui pouvait avoir lieu vers la premi\'e8 +re semaine de septembre. Pendant que les jeunes \'e9poux feraient \'e0 l'\'e9tranger l'in\'e9vitable voyage de noce, une s\'9cur de Mme\~Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple aussit\'f4 +t la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et s'installer dans la grande et confortable maison de Mme\~Carbury. +\par +\par Tout cela fut d\'e9cid\'e9 au commencement du mois d'ao\'fbt. Vers la m\'eame date, les derniers travaux \'e9taient termin\'e9s dans le vieux palais \'e0 Venise. On s\'e9cha les chambres \'e0 la vapeur, les caves furent remplies de bon vin, le g\'e9rant r +\'e9unit une arm\'e9e de domestiques, et on annon\'e7a pour le mois d'octobre, dans l'Europe enti\'e8re, l'ouverture du nouvel h\'f4tel. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106238}XV{\*\bkmkend _Toc96106238} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\i Miss Agn\'e8s Lockwood \'e0 Madame Ferraris. }{\'ab\~J'ai promis, ma bonne \'c9milie, de vous donner quelques d\'e9tails sur le mariage de M.\~Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix jours. Mais j'ai eu tant \'e0 + faire en l'absence du ma\'eetre et de la ma\'eetresse de la maison, que je n'ai pu vous \'e9crire qu'aujourd'hui. +\par +\par \'bb Les invitations n'ont \'e9t\'e9 faites qu'aux membres de la famille du mari et de la femme, en raison de la mauvaise sant\'e9 de la tante de miss Haldane. Du c\'f4t\'e9 de la famille Montbarry, il y avait, outre lord et lady Montbarry, sir Th\'e9 +odore et lady Barville, Mme\~Narbury, la deuxi\'e8me s\'9cur de milord comme vous savez, Francis et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assist\'e2mes \'e0 la c\'e9r\'e9monie en qualit\'e9 + de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes filles fort gentilles, cousines de la mari\'e9e, se joignirent \'e0 nous. Nos robes \'e9taient blanches, avec des garnitures vertes en honneur de l'Irlande. Le mari\'e9 nous fit \'e0 + toutes cadeau d'un joli bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de nommer les membres de la famille de Mme\~Carbury et les vieux domestiques des deux maisons, \'e0 qui l'on avait permis de boire \'e0 la sant\'e9 des nouveaux mari\'e9s, +\'e0 l'autre bout de la salle \'e0 manger, vous aurez la liste compl\'e8te des convives du d\'e9jeuner de noce. +\par +\par \'bb Le temps \'e9tait magnifique et l'office en musique fut superbe. Quant \'e0 la mari\'e9e, on ne saurait dire combien elle \'e9tait belle et combien elle fut charmante et candide pendant toute la c\'e9r\'e9monie. Nous f\'fbmes tr\'e8s gais au d\'e9 +jeuner, et les discours ont \'e9t\'e9 fort bien tourn\'e9s. C'est M.\~Henry Westwick qui parla le dernier et le mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant peu changer compl\'e8tement notre genre de vie. +\par +\par \'ab\~Si j'ai bonne m\'e9moire, voici comment il s'exprima\~: \'ab\~Nous sommes tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la s\'e9 +paration qui est proche maintenant, et nous serions tous fort heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous\~? Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, si vous n'avez pas d\'e9j\'e0 + d'autres engagements, bien entendu, de nous retrouver avec les jeunes mari\'e9s avant la fin de leur voyage de noce, et de recommencer le charmant d\'e9jeuner que nous venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel\~ +? Nos jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois \'e0 rester seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans le nord de l'Italie, \'e0 Venise, par exemple.\~ +\'bb +\par +\par \'bb On applaudit \'e0 cette id\'e9e, et les applaudissements se chang\'e8rent en \'e9clats de rire, gr\'e2ce\'85 \'e0 qui\~?\'85 \'e0 ma ch\'e8re vieille nourrice. Au moment o\'f9 M.\~Westwick pronon\'e7a le nom de Venise, elle se leva soudain \'e0 + la table des domestiques, \'e0 l'autre bout de la pi\'e8ce, et cria de toutes ses forces\~: \'ab\~Descendez \'e0 notre h\'f4tel, mesdames et messieurs\~! Nous touchons d\'e9j\'e0 six pour cent de notre argent\~ +; et si vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en moins de temps que rien. Demandez plut\'f4t \'e0 M.\~Henry\~!\~\'bb +\par +\par \'bb Ainsi mis en cause, M.\~Westwick ne put faire autrement que de nous avouer qu'il \'e9tait actionnaire d'une compagnie qui venait de se former pour exploiter un h\'f4tel \'e0 Venise, et qu'il y avait aussi int\'e9ress\'e9 + la nourrice, pour une petite somme, je pense. +\par +\par \'bb Aussit\'f4t chacun voulut porter le m\'eame toast et l'on but\~: Au succ\'e8s de l'h\'f4tel de la nourrice, et \'e0 une hausse rapide du dividende\~! +\par +\par \'bb Peu \'e0 peu on en revint \'e0 la question plus importante du rendez-vous projet\'e9 \'e0 Venise\~; les difficult\'e9s commenc\'e8rent alors\~: bien entendu, plusieurs personnes avaient d\'e9j\'e0 accept\'e9 des invitations pour l'automne. +\par +\par \'bb De la famille de Mme\~Carbury, deux parents seuls purent s'engager \'e0 venir. De notre c\'f4t\'e9, nous \'e9tions plus libres. M, Henry Westwick devait aller \'e0 Venise avant nous tous pour assister \'e0 l'inauguration du nouvel h\'f4tel. Mme\~ +Narbury et M.\~Francis Westwick s'offrirent \'e0 l'accompagner\~; et apr\'e8s quelque h\'e9sitation, lord et lady Montbarry s'arr\'eat\'e8rent \'e0 un autre arrangement. Lord Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller jusqu'\'e0 + Venise, mais lui et sa femme consentirent \'e0 suivre Mme\~Narbury et M.\~Francis jusqu'\'e0 Paris. Il y a cinq jours d\'e9j\'e0 qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici \'e0 ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont suppli\'e9 + bien fort, les pauvres ch\'e9rubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a pens\'e9 qu'il valait mieux ne pas interrompre les progr\'e8s de leurs \'e9tudes et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux fatigues du voyage. +\par +\par \'bb J'ai re\'e7u ce matin de Cologne une lettre charmante de la mari\'e9e. Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans d\'e9tour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en Irlande, n\'e9es sous une bonne \'e9 +toile, et je crois qu'Arthur Barville est de celles-l\'e0. +\par +\par \'bb La prochaine fois que vous m'\'e9crirez, j'esp\'e8re que vous serez en meilleure sant\'e9 et plus calme, et que votre emploi continuera \'e0 vous plaire. Croyez-moi votre sinc\'e8re amie. +\par +\par \'bb A. L.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'a\'een\'e9e de ses petites \'e9l\'e8ves entra dans la chambre annon\'e7ant que le domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris\~! Craignant quelque malheur, elle sortit \'e0 la h\'e2 +te. +\par +\par Le domestique comprit qu'il l'avait effray\'e9e. +\par +\par \'ab\~Il n'y a}{\i }{au}{\i c}{une mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa h\'e2ta-t-il de}{\i }{dire. Milord et milady sont fort bien \'e0 Paris. Ils d\'e9sirent seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les retrouver.\~\'bb +\par +\par En m\'eame temps il tendait \'e0 Agn\'e8s une lettre de lady Montbarry. +\par +\par \'ab\~Ma ch\'e8re Agn\'e8s, +\par +\par \'bb Je suis si heureuse de la vie que je m\'e8ne ici, \endash il y a six ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyag\'e9\emdash que j'ai fait tous mes efforts pour persuader \'e0 lord Montbarry d'aller \'e0 + Venise. Et, ce qui est bien plus important, j'en suis arriv\'e9e \'e0 mes fins\~! Il est maintenant dans sa chambre en train d'\'e9crire les lettres d'excuses aux personnes dont il avait accept\'e9 des invitations. Je vous souhaite, ma ch\'e8 +re, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment viendra\~! En attendant, la seule chose qui me manque pour \'eatre tout \'e0 fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes b\'e9b\'e9s. Bien qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est + tout aussi malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous remettra ces quelques lignes \'e9crites \'e0 la h\'e2te, et prendra soin de vous pendant le voyage jusqu'\'e0 + Paris. Embrassez les enfants pour moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur \'e9ducation pour le moment\~! Faites vos malles imm\'e9diatement, ma ch\'e9rie, et je ne vous en aimerai que mieux. +\par +\par \'bb Votre amie affectionn\'e9e, +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'bb ADELA MONTBARRY.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Toute troubl\'e9e, Agn\'e8s replia la lettre, et pour se remettre, se r\'e9fugia quelques minutes seule dans sa chambre. +\par +\par Le premier moment de surprise pass\'e9, en rentrant en possession d'elle-m\'eame, \'e0 l'id\'e9e d'aller \'e0 Venise, elle se souvint des derniers mots prononc\'e9s chez elle par la veuve de Montbarry\~: +\par +\par \'ab\~}{\i Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou l\'e0-bas \'e0 Venise, o\'f9 mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la derni\'e8re fois.\~\'bb}{ +\par +\par C'\'e9tait une co\'efncidence extraordinaire pour le moins, que la marche des \'e9v\'e9nements d\'fbt conduire ainsi, fatalement, Agn\'e8s \'e0 Venise, surtout apr\'e8s ces paroles\~! +\par +\par Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, \'e9tait-elle toujours en Am\'e9rique\~? Ou bien la marche des \'e9v\'e9nements l'avait elle ramen\'e9e, elle aussi, fatalement, \'e0 Venise\~? Agn\'e8s se leva honteuse d'avoir song\'e9 \'e0 + tout cela, honteuse de s'\'eatre pos\'e9 de pareilles questions. +\par +\par Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante des enfants, la pr\'e9occupation des pr\'e9paratifs d'un voyage d\'e9cid\'e9 \'e0 la h\'e2te chassa de son esprit, comme elles le m +\'e9ritait, toutes ces absurdes pens\'e9es qu'elles avait eues, Agn\'e8s se mit \'e0 la besogne avec cette ardeur f\'e9brile dont les femmes seules sont capables quand elles font quelque chose qui leur plait. Le m\'eame tour, les voyageurs arriv\'e8rent +\'e0 Dublin \'e0 temps pour prendre le bateau d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et lady Montbarry \'e0 Paris. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106239}QUATRI\'c8ME PARTIE{\*\bkmkend _Toc96106239} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106240}XVI{\*\bkmkend _Toc96106240} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par On}{\b }{\'e9tait seulement au 20 septembre, quand Agn\'e8s et les enfants arriv\'e8rent \'e0 Paris. Mme\~Narbury et son fr\'e8re Francis \'e9taient d\'e9j\'e0 en route pour l'Italie. Mais le nouvel h\'f4tel ne devait pas \'ea +tre ouvert aux voyageurs avant trois semaines. +\par +\par C'\'e9tait Francis Westwick qui \'e9tait cause de ce d\'e9part pr\'e9matur\'e9. +\par +\par Comme Henry, son fr\'e8re cadet, il avait augment\'e9 ses ressources p\'e9cuniaires en entreprenant diff\'e9rentes affaires qui toutes, du reste, touchaient \'e0 ce qu'on appelle les arts lib\'e9raux. Il avait gagn\'e9 + de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire\~; puis il avait plac\'e9 ses b\'e9n\'e9fices dans un th\'e9\'e2tre de Londres. Cette derni\'e8re sp\'e9culation, dirig\'e9e intelligemment, avait prosp\'e9r\'e9 \'e0 souhait, gr\'e2ce \'e0 + un public enthousiaste. +\par +\par Cherchant un nouveau succ\'e8s pour la saison d'hiver, Francis s'\'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 t\'e2cher de conserver un public d\'e9j\'e0 blas\'e9 en donnant un nouveau genre de ballet de son invention, o\'f9 l'action d'une pi\'e8ce \'e0 + grand spectacle n'aurait rien \'e0 souffrir d'un interm\'e8de de danse. +\par +\par Il \'e9tait maintenant \'e0 la recherche de la meilleure danseuse du monde entier. Il voulait une \'e9toile, un ph\'e9nom\'e8ne. Ayant entendu parler, par ses correspondants \'e9trangers, de deux femmes qui avaient d\'e9but\'e9 avec succ\'e8s, l'une \'e0 + Milan, l'autre \'e0 Florence, il \'e9tait parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres yeux. De l\'e0 il devait rejoindre, \'e0 Venise, les nouveaux mari\'e9s. Une de ses s\'9curs, qui \'e9tait veuve, et qui avait \'e0 + Florence des amis qu'elle d\'e9sirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les Montbarry rest\'e8rent \'e0 Paris jusqu'\'e0 ce qu'il f\'fbt temps de partir pour \'eatre exacts au rendez-vous \'e0 + Venise. Henry les trouva encore en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour assister \'e0 l'ouverture du nouvel h\'f4tel. +\par +\par Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette occasion pour presser Agn\'e8s\~; il ne pouvait choisir un plus mauvais moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatigu\'e8 +rent excessivement. Elle n'\'e9tait pas malade et elle prenait volontiers sa part des distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux \'e9trangers le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvai +t la tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgr\'e9 tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'\'e9tait pas d'humeur \'e0 \'e9couter avec plaisir, ou m\'eame avec patience, les amabilit\'e9s d'Henry\~ +; elle refusa donc positivement de l'entendre. +\par +\par \'ab\~Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert\~? lui demanda-t-elle. Ne voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir\~? +\par +\par \emdash Je croyais conna\'eetre un peu les femmes, dit Henry \'e0 lady Montbarry, en lui racontant sa d\'e9convenue, mais Agn\'e8s est une \'e9nigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle reste toujours aussi pleine de sa m\'e9 +moire que s'il \'e9tait mort en lui restant fid\'e8le. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous\~! +\par +\par \emdash C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, r\'e9pondit lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agn\'e8s peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les circonstances\~? Parce que l'homme qu'elle avait choisi +\'e9tait indigne d'elle, n'en est-il pas moins rest\'e9 l'\'e9poux de son c\'9cur\~? Si peu qu'il l'ait m\'e9rit\'e9, elle a \'e9t\'e9 pendant qu'il vivait sa plus sinc\'e8re et sa meilleure amie\~ +; maintenant qu'il n'est plus, elle reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sinc\'e8re et sa meilleure amie. Si vous l'aimez r\'e9ellement, attendez, et reposez-vous en sur vos deux plus fid\'e8les alli\'e9s\~ +: le temps et moi. Voici mon avis, voyez vous-m\'eame si ce n'est pas le meilleur que je puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et quand vous quitterez Agn\'e8s, parlez-lui comme s'il ne s'\'e9tait rien pass\'e9 entre vous.\~\'bb + +\par +\par Henry suivit sagement ce conseil. +\par +\par Comprenant sa r\'e9serve, Agn\'e8s se montra fort amicale et presque gaie. Quand il s'arr\'eata \'e0 la porte pour la voir une derni\'e8re fois, elle d\'e9tourna vivement la t\'eate pour lui cacher son visage. \'c9tait-ce bon signe\~? +\par +\par \'ab\~Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry jusqu'au bas de l'escalier. \'c9crivez-nous quand vous serez \'e0 Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme, et nous fixerons notre d\'e9part pour l'Italie d'apr +\'e8s ce qu'ils nous diront.\~\'bb +\par +\par Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours apr\'e8s, on re\'e7ut une d\'e9p\'eache de lui. Elle \'e9tait dat\'e9e de Milan et non de Venise\~; elle ne contenait que cette phrase vraiment \'e9trange\~: +\par +\par \'ab\~}{\i J'ai quitt\'e9 l'h\'f4tel. Serai de retour \'e0 l'arriv\'e9e d'Arthur et de sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.\~\'bb}{ +\par +\par Henry pr\'e9f\'e9rait Venise \'e0 toute autre ville de l'Europe, aussi avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'\'e0 ce que toute la famille f\'fbt r\'e9unie. Quel \'e9v\'e9nement inattendu avait donc pu le forcer \'e0 + changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune explication\~? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement subit d'itin\'e9raire\~? +\par +\par La suite l'apprendra. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106241}XVII{\*\bkmkend _Toc96106241} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L'h\'f4tel du palais, qui voulait faire sa client\'e8le surtout parmi les voyageurs anglais et am\'e9ricains, c\'e9l\'e9bra bien entendu l'ouverture de ses portes par un grand banquet o\'f9 l'on pronon\'e7a force discours. +\par +\par Henry Westwick arriva \'e0 Venise juste pour prendre le caf\'e9 avec les invit\'e9s et fumer quelques cigares. +\par +\par \'c0 la vue des splendeurs des salles de r\'e9ception, frapp\'e9 surtout par l'habile m\'e9lange de confort et de luxe qui r\'e9gnait dans les chambres \'e0 coucher, il commen\'e7a \'e0 trouver fort s\'e9 +rieuse la plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix pour cent. L'h\'f4tel d\'e9butait bien. On avait fait tant de r\'e9clames en Angleterre et \'e0 l'\'e9tranger que tout le monde connaissait la maison avant d'y \'ea +tre descendu. Henry ne put obtenir qu'une des petites chambres de l'\'e9tage sup\'e9rieur, encore ne la lui donna-t-on que gr\'e2ce \'e0 + un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller s'\'e9 +tendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une autre chambre bien meilleure que la premi\'e8re. Se dirigeant tranquillement vers les r\'e9gions \'e9lev\'e9es o\'f9 on l'avait rel +\'e9gu\'e9, l'attention d'Henry fut appel\'e9e par une voix en col\'e8re qui, avec le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'\'e9levait contre une des plus grandes privations dont puisse \'eatre afflig\'e9 un libre citoyen de la libre Am\'e9rique\~ +: la privation du gaz dans sa chambre \'e0 coucher. +\par +\par Les Am\'e9ricains sont s\'fbrement le peuple le plus hospitalier de la terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caract\'e8re fort agr\'e9able et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme les autres humains, et la patience d'un Am\'e9 +ricain a des limites, surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre \'e0 coucher. Le naturel des \'c9tats-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa \'e0 croire que sa chambre \'e0 coucher f\'fbt compl\'e8tement termin\'e9 +e parce qu'elle ne poss\'e9dait pas un bec de gaz. +\par +\par Le g\'e9rant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques remises \'e0 neuf et redor\'e9es partout, sur les murs et le plafond\~; il fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les salirait s\'fb +rement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue\~; le voyageur r\'e9pondit que c'\'e9tait fort bien, mais qu'il ne comprenait pas, lui, toutes ces \'9cuvres d'art. Il \'e9tait habitu\'e9 \'e0 une chambre \'e0 couch +er au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait \'e0 avoir. Le g\'e9rant lui offrit obligeamment de demander \'e0 une autre personne, qui occupait \'e0 l'\'e9tage au-dessous une chambre \'e9clair\'e9e tout enti\'e8 +re au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela, Henry, qui \'e9tait tout}{\b }{pr\'eat \'e0 changer une petite chambre \'e0 coucher contre une grande, s'offrit \'e0 faire l'\'e9change. L'excellent naturel des \'c9 +tats-Unis lui donna sur-le-champ une poign\'e9e de main. +\par +\par \'ab\~Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous comprendrez sans doute les beaut\'e9s de ces d\'e9corations.\~\'bb +\par +\par Henry regarda le num\'e9ro de sa nouvelle chambre. C'\'e9tait le num\'e9ro 14. +\par +\par Tombant de fatigue et de sommeil, il esp\'e9rait naturellement passer une bonne nuit. D'une excellente sant\'e9, Henry dormait tout aussi bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre chambre\~; n\'e9 +anmoins, sans la moindre raison, son attente fut d\'e9\'e7ue. Le lit luxueux, la chambre bien a\'e9r\'e9e, le charme d\'e9licieux de Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux sommeil, m +ais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible sentiment de malaise le tint \'e9veill\'e9 jusqu'au jour. Il descendit dans le caf\'e9 aussit\'f4t que les gens de l'h\'f4tel furent sur pied, il commanda \'e0 d\'e9jeuner. +\par +\par Un autre changement se fit encore en lui d\'e8s que le repas fut servi\~; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il \'e9tait sans app\'e9tit. Une excellente omelette, des c\'f4telettes cuites \'e0 point, il renvoya tout sans y go\'fbter, lui dont l'app +\'e9tit \'e9tait toujours \'e9gal, lui qui s'accommodait de tout. +\par +\par La journ\'e9e s'annon\'e7ait belle et brillante. +\par +\par Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido. +\par +\par Dehors, \'e0 l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il n'avait pas quitt\'e9 l'h\'f4tel depuis dix minutes qu'il s'endormait profond\'e9ment dans la gondole. Il se r\'e9veilla au moment de d\'e9barquer, se jeta \'e0 l'eau et go\'fb +ta le plaisir d'un bain en pleine Adriatique. Il y avait seulement \'e0 cette \'e9poque-l\'e0 un pauvre petit restaurant dans l'\'eele\~; mais l'app\'e9tit lui \'e9tait revenu, et Henry \'e9tait pr\'eat \'e0 manger n'importe quoi\~; il av +ala ce qu'on lui servit comme un homme affam\'e9. En y r\'e9fl\'e9chissant, il ne pouvait comprendre qu'il e\'fbt renvoy\'e9 l'excellent d\'e9jeuner de l'h\'f4tel. +\par +\par Il rentra \'e0 Venise et passa la journ\'e9e dans les galeries de tableaux et dans les \'e9glises. Vers six heures sa gondole le ramena, toujours avec un fort bon app\'e9tit, \'e0 l'h\'f4tel, o\'f9 il devait d\'eener \'e0 table d'h\'f4 +te avec un compagnon de voyage qu'il avait invit\'e9. +\par +\par Tous ceux qui prirent part au d\'eener y firent honneur, \'e0 l'exception d'une seule personne. Au grand \'e9tonnement d'Henry, l'app\'e9tit avec lequel il \'e9tait entr\'e9 \'e0 l'h\'f4tel le quitta soudain, sans aucune cause, d\'e8s qu'il fut \'e0 + table. Il but quelques gorg\'e9es de vin, mais ne put absolument rien manger. +\par +\par \'ab\~Que pouvez-vous bien avoir\~? lui demanda son compagnon de voyage. +\par +\par \emdash Je n'en sais pas plus que vous\'bb, r\'e9pondit-il en toute sinc\'e9rit\'e9. +\par +\par Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et confortable chambre \'e0 coucher. Le r\'e9sultat de cette deuxi\'e8me exp\'e9rience fut semblable au premier\~: il ressentit encore la m\'eame s +ensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore une fois il essaya de d\'e9jeuner, mais l'app\'e9tit lui fit toujours d\'e9faut\~! +\par +\par Cette derni\'e8re exp\'e9rience \'e9tait trop extraordinaire pour que Henry n'en parl\'e2t pas. Il raconta le fait \'e0 ses amis dans la salle publique, devant le g\'e9rant. Plein de z\'e8le pour d\'e9fendre son h\'f4tel, le g\'e9rant, bless\'e9 + de voir la mauvaise r\'e9putation qu'on faisait \'e0 son num\'e9ro 14, invita les personnes pr\'e9sentes \'e0 visiter la chambre \'e0 coucher de M.\~Westwick et \'e0 d\'e9cider si c'\'e9tait bien \'e0 elle que M.\~ +Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout \'e0 un monsieur \'e0 cheveux gris invit\'e9 \'e0 d\'e9jeuner par un voyageur anglais. +\par +\par \'ab\~C'est le docteur Bruno, le premier m\'e9decin de Venise, dit-il. Je le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la chambre de M.\~Westwick.\~\'bb +\par +\par En entrant au}{\scaps }{num\'e9ro 14, le m\'e9decin regarda autour de lui avec un certain \'e9tonnement, que remarqu\'e8rent tous ceux qui l'accompagnaient. +\par +\par \'ab\~La derni\'e8re fois que je suis entr\'e9 dans cette chambre, dit-il, ce fut pour une triste chose. C'\'e9tait avant que le palais ne f\'fbt transform\'e9 en h\'f4tel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut ici.\~\'bb +\par +\par Une des personnes pr\'e9sentes demanda le nom du gentilhomme. Le docteur Bruno r\'e9pondit, sans se douter qu'il \'e9tait devant le fr\'e8re de la personne morte\~: \emdash }{\i Lord Montbarry.}{ +\par +\par Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot \'e0 personne. +\par +\par Ce n'\'e9tait pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux. Mais il sentit n\'e9anmoins une r\'e9pugnance invincible \'e0 rester dans cet h\'f4tel. Il r\'e9solut de quitter Venise. Demander une autre chambre, c'\'e9 +tait, il le voyait bien, froisser le g\'e9rant\~: quitter l'h\'f4tel et aller dans un autre, ce serait d\'e9crier ouvertement un \'e9tablissement au succ\'e8s duquel il \'e9tait int\'e9ress\'e9. +\par +\par Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait qu'il \'e9tait parti jeter un coup d'\'9cil sur les lacs italiens, et qu'une ligne adress\'e9e \'e0 son h\'f4tel \'e0 Milan suffirait pour le faire revenir. Dans l'apr\'e8 +s-midi, il prit le train de Padoue, d\'eena avec son app\'e9tit accoutum\'e9 et dormit aussi bien que d'habitude. +\par +\par Le lendemain, deux personnes compl\'e8tement \'e9trang\'e8res \'e0 la famille Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre par la route de Venise, arriv\'e8rent \'e0 l'h\'f4tel du Palais et occup\'e8rent le num\'e9ro 14. +\par +\par Fort inquiet des ennuis que lui avait d\'e9j\'e0 valus une de ses meilleures chambres \'e0 coucher, le g\'e9rant saisit l'occasion qui se pr\'e9senta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient trouv\'e9 leur chambre. Il put juger combien ils +\'e9taient satisfaits en les voyant rester \'e0 Venise un jour de plus qu'ils n'avaient d'abord projet\'e9, rien que pour jouir plus longtemps de l'excellente installation du nouvel h\'f4tel. +\par +\par \'ab\~Nous n'avons rien trouv\'e9 de semblable en Italie, dirent-ils, vous pouvez donc \'eatre certain que nous vous recommanderons \'e0 tous nos amis.\~\'bb +\par +\par Quand le num\'e9ro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise, voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, apr\'e8s avoir visit\'e9 la chambre, la retint sur-le-champ. +\par +\par Cette dame \'e9tait Mme\~Narbury. Elle avait laiss\'e9 Francis Westwick \'e0 Milan, en train de n\'e9gocier l'engagement \'e0 son th\'e9\'e2tre, d'une nouvelle danseuse de la Scala. +\par +\par N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme\~Narbury supposait qu'Arthur Barville et sa femme \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e0 Venise. +\par +\par L'exp\'e9rience que fit Mme\~Narbury du num\'e9ro 14 diff\'e9ra compl\'e8tement de celle qu'avait fait son}{\i }{fr\'e8re Henry de cette m\'eame chambre. +\par +\par Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais}{\scaps }{son sommeil fut troubl\'e9 par une succession de r\'eaves affreux\~; la figure qui jouait le r\'f4le principal dans chacun d'eux \'e9tait celle de son fr\'e8re mort, le premier lord de}{\i }{ +Montbarry. +\par +\par Elle le vit mourant dans une affreuse prison\~; elle le vit poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups\~; elle le vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre\~; elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un b\'fbcher\~ +; elle le vit fascin\'e9 par une mis\'e9rable cr\'e9ature, boire le breuvage qu'elle lui pr\'e9sentait et mourir empoisonn\'e9. L'horreur de ces r\'eaves fit un tel effet sur elle qu'elle s +e leva avec le jour, n'osant plus rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'\'e9tait elle seule qui avait v\'e9cu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre fr\'e8re et ses s\'9curs \'e9taient toujours en discussion avec lui, et sa m\'e8 +re avoua que de tous ses enfants, son fils a\'een\'e9 \'e9tait celui qu'elle aimait le moins. +\par +\par Assise pr\'e8s de la fen\'eatre de sa chambre et regardant le lever du soleil, Mme\~Narbury, une femme pleine de sens et d'\'e9nergie cependant, fr\'e9missait de terreur en r\'e9capitulant chacun de ses r\'eaves. +\par +\par Lorsque sa femme de chambre entra \'e0 son heure habituelle et remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la premi\'e8re raison qui lui vint \'e0 l'esprit. Cette domestique \'e9tait si superstitieuse qu'il aurait \'e9t\'e9 + fort maladroit de lui dire la v\'e9rit\'e9. Mme\~Narbury r\'e9pondit simplement qu'elle n'avait pas trouv\'e9 le lit \'e0 son go\'fbt, \'e0 cause de sa grande dimension. Elle \'e9tait accoutum\'e9e chez elle, comme sa femme de chambre le savait, \'e0 + coucher dans un petit lit. +\par +\par Inform\'e9 de ce fait dans le courant de la journ\'e9e, le g\'e9rant vint lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen d'\'e9viter cet inconv\'e9nient. C'\'e9tait de changer de chambre et d'en prendre une autre portant le n\'b0 38, situ\'e9 +e imm\'e9diatement au-dessus de celle qu'elle d\'e9sirait quitter. +\par +\par Mme\~Narbury accepta. +\par +\par Elle \'e9tait maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans la chambre occup\'e9e autrefois par le baron Rivar. +\par +\par Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de plus, les affreux r\'eaves de la premi\'e8re nuit vinrent \'e9pouvanter son esprit, reparaissant l'un apr\'e8s l'autre dans le m\'eame ordre. Cette fois-ci, ses nerfs d\'e9j\'e0 + fort surexcit\'e9s ne purent supporter cette nouvelle secousse. Elle jeta sur ses \'e9paules sa robe de chambre, et sortit \'e0 la h\'e2te au milieu de la nuit. Le gar\'e7on de service, r\'e9veill\'e9 + par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la porte, la vit se pr\'e9cipiter t\'eate baiss\'e9e en bas de l'escalier, \'e0 la recherche du premier \'eatre qu'elle rencontrerait pour lui tenir compagnie. +\par +\par Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse excentricit\'e9 anglaise, l'homme consulta le registre de l'h\'f4tel et conduisit la dame en haut, \'e0 la chambre occup\'e9e par sa domestique. +\par +\par Elle ne dormait pas, et, chose plus \'e9tonnante, elle n'\'e9tait m\'eame pas d\'e9shabill\'e9e. Elle re\'e7ut sa ma\'eetresse sans le moindre signe d'\'e9tonnement. +\par +\par Quand elles furent seules et quand Mme\~Narbury l'eut, comme il le fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une fort \'e9trange r\'e9ponse\~: +\par +\par \'ab\~J'ai parl\'e9 de l'h\'f4tel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle\~; celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu dire que feu lord Montbarry est la derni\'e8re personne qui ait habit\'e9 le palais avant sa transformation en h +\'f4tel. La chambre dans laquelle il est mort est celle o\'f9 vous avez dormi la nuit derni\'e8re. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai pass\'e9 la nuit comme vous voyez, la lumi\'e8 +re allum\'e9e et lisant ma Bible. \'c0 mon avis, aucun membre de votre famille ne peut esp\'e9rer \'eatre heureux ou m\'eame tranquille dans cette maison. +\par +\par \emdash Que voulez-vous dire\~? +\par +\par \emdash Laissez-moi, s'il vous pla\'eet, m'expliquer, madame. Quand M.\~Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du m\'eame domestique, il a occup\'e9 comme vous, sans le savoir, la chambre o\'f9 est mort son fr\'e8 +re. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux. Il n'y avait cependant aucune raison \'e0 cela\~; le domestique l'a entendu dire \'e0 des messieurs, au caf\'e9, qu'il n'avait pu dormir et qu'il s'\'e9tait trouv\'e9 tout mal \'e0 son aise. Mais, bien pl +us encore, quand le jour vint, il ne put m\'eame pas manger sous ce toit maudit. Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi avoir son opinion, c'est qu'il est arriv\'e9 ici quelque chose \'e0 milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fant +\'f4me erre tristement jusqu'\'e0 ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont les seuls auxquels sa pr\'e9sence se r\'e9v\'e8le. Vous le reverrez tous encore peut-\'eatre. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans cette affreuse maison +\~! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde\~!\'bb +\par +\par Mme\~Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce dernier point. +\par +\par \'ab\~Je n'ai pas la m\'eame opinion que vous, r\'e9pondit-elle gravement. Mais je voudrais parler \'e0 mon fr\'e8re de tout ce qui est arriv\'e9. Nous allons retourner \'e0 Milan.\~\'bb +\par +\par Quelques heures s'\'e9coul\'e8rent n\'e9cessairement avant qu'elles pussent quitter l'h\'f4tel par le premier train du matin. +\par +\par Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme\~Narbury trouva moyen de raconter }{\i confidentiellement }{au domestique ce qui s'\'e9tait pass\'e9 entre elle et sa ma\'eetresse. Ce dernier avait aussi des amis auxquels il redit \'e0 son tour et }{\i +confidentiellement }{toute l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en bouche, arriva aux oreilles du g\'e9rant. Il comprit que l'avenir de l'h\'f4tel \'e9tait en p\'e9ril, \'e0 moins qu'on ne f\'eet quelque chose pour effacer la r\'e9 +putation de la chambre num\'e9ro 14. +\par +\par Des voyageurs anglais, connaissant par c\'9cur l'almanach de la noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et Mme\~Narbury n'\'e9taient pas les seuls membres de la famille Montbarry. La curiosit\'e9 pouvait en amener d'autres \'e0 l'h\'f4 +tel, surtout apr\'e8s ce qui venait de se passer. L'imagination du g\'e9rant trouva ais\'e9ment un moyen habile de les d\'e9router dans ce cas-l\'e0. Les num\'e9ros de toutes les chambres \'e9taient \'e9maill\'e9s en bleu, sur des plaques blanches, viss +\'e9es aux portes. Il ordonna qu'on fit faire une nouvelle plaque portant le num\'e9ro 13 }{\i bis, }{et il conserva la chambre vide jusqu'au moment o\'f9 la plaque fut pr\'eate. Puis on mit le nouveau num\'e9ro \'e0 la chambre\~; le num\'e9ro 14 enlev +\'e9 fut plac\'e9 sur la porte de la propre chambre du g\'e9rant, au deuxi\'e8me \'e9tage, chambre qui, n'\'e9tant pas \'e0 louer, n'avait pas \'e9t\'e9 num\'e9rot\'e9e auparavant. Le num\'e9ro 14 disparut donc ainsi \'e0 tout jamais des livres de l'h\'f4 +tel, comme num\'e9ro d'une chambre \'e0 louer. +\par +\par Apr\'e8s avoir pr\'e9venu les domestiques de ne pas jaser avec les voyageurs, au sujet du num\'e9ro chang\'e9, sous peine d'\'eatre imm\'e9diatement renvoy\'e9s, le g\'e9rant se frotta les mains, heureux d'avoir fait son devoir envers ses patrons. +\par +\par \'ab\~Maintenant, pensa-t-il en lui m\'eame, avec un sentiment de triomphe excusable apr\'e8s tout, que la famille enti\'e8re vienne ici, nous sommes de force \'e0 lutter avec elle.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106242}XVIII{\*\bkmkend _Toc96106242} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Avant la fin de la semaine, le g\'e9rant de l'h\'f4tel se trouva une fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une d\'e9p\'eache arriva de Milan, annon\'e7ant que Francis Westwick serait \'e0 Venise le lendemain, et qu'il d\'e9 +sirait qu'on lui r\'e9serv\'e2t, si cela \'e9tait possible, le n\'b0 14 du premier \'e9tage. +\par +\par Le g\'e9rant r\'e9fl\'e9chit quelques instants avant de donner ses ordres. +\par +\par La chambre num\'e9rot\'e9e \'e0 nouveau avait \'e9t\'e9 occup\'e9e en dernier lieu par un Fran\'e7ais, Elle devait \'eatre encore lou\'e9e le jour de l'arriv\'e9e de M.\~Francis Westwick, mais elle serait vide le jour suivant. +\par +\par Fallait-il conserver la chambre pour M.\~Francis\~? Et quand il aurait pass\'e9 une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 }{\i bis, }{lui demander devant t\'e9moins comment il s'\'e9tait trouv\'e9 dans sa chambre \'e0 coucher\~? Dans ce cas, si la r +\'e9putation de la chambre \'e9tait encore discut\'e9e, elle serait veng\'e9e par la r\'e9ponse m\'eame d'une personne de la famille qui, la premi\'e8re, avait fait le mauvais renom du n\'b0 14. Apr\'e8s avoir pens\'e9 \'e0 tout cela, le g\'e9rant se d +\'e9cida \'e0 tenter l'exp\'e9rience et donna des ordres pour que le 13 }{\i bis }{soit r\'e9serv\'e9. +\par +\par Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition d'esprit. Il avait fait signer un engagement \'e0 la danseuse la plus connue d'Italie\~; il avait confi\'e9 Mme\~Narbury aux soins de son fr\'e8re Henry, qui l'avait rejoint \'e0 + Milan, et il \'e9tait enti\'e8rement libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire que le nouvel h\'f4tel exer\'e7ait sur ses parents. +\par +\par Quand son fr\'e8re et sa s\'9cur lui racont\'e8rent ce qui leur \'e9tait arriv\'e9, il d\'e9clara aussit\'f4t qu'il irait \'e0 Venise dans l'int\'e9r\'eat de son th\'e9\'e2tre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les \'e9l\'e9ments m\'eames d'un drame o +\'f9 para\'eetraient des fant\'f4mes. Il trouva en chemin de fer le titre\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i L'H\'d4TEL hant\'e9,}{ +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \'ab\~Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond noir, dans tout Londres, et soyez s\'fbr que le public viendra en foule\~!\~\'bb disait-il. +\par +\par Re\'e7u avec une attention pleine de politesse par le g\'e9rant, Francis, en entrant dans l'h\'f4tel, \'e9prouva un d\'e9sappointement. +\par +\par \'ab\~Il y a erreur, monsieur\~; nous n'avons pas de chambre portant le num\'e9ro 14 au premier \'e9tage. La chambre qui a ce num\'e9ro est au deuxi\'e8me \'e9tage\~; elle a toujours \'e9t\'e9 occup\'e9e par moi, depuis le jour de l'ouverture de l'h\'f4 +tel. Peut-\'eatre voulez-vous parler du num\'e9ro 13 }{\i bis, }{au premier \'e9tage\~? Elle sera \'e0 votre disposition demain, \emdash une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous ferons de notre mieux pour vous contenter.\~\'bb +\par +\par Le directeur d'un th\'e9\'e2tre \'e0 succ\'e8s est probablement le dernier homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses semblables. Aussi Francis prit-il le g\'e9rant pour un farceur et l'histoire du num\'e9 +ro des chambres pour un mensonge. +\par +\par Le jour de son arriv\'e9e, il d\'eena seul avant l'heure de la table d'h\'f4te, afin de pouvoir questionner le gar\'e7on \'e0 son aise, sans \'eatre entendu de personne. La r\'e9ponse qu'on lui fit lui prouva que le num\'e9ro 13 }{\i bis }{ +occupait bien exactement dans l'h\'f4tel la place que lui avaient d\'e9sign\'e9e son fr\'e8re et sa s\'9cur comme celle du num\'e9ro 14. +\par +\par Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le monsieur fran\'e7ais qui occupait alors le num\'e9ro 13 }{\i bis }{\'e9tait le propri\'e9taire d'un th\'e9\'e2tre de Paris qu'il connaissait personnellement. +\par +\par \'c9tait-il en ce moment \'e0 l'h\'f4tel\~? Il \'e9tait sorti et serait certainement de retour pour la table d'h\'f4te. +\par +\par Quand le d\'eener fut termin\'e9, Francis entra dans la salle et fut re\'e7u \'e0 bras ouverts par son coll\'e8gue parisien. \'ab\~Venez fumer un cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si vous avez r\'e9ellement engag\'e9 + cette femme \'e0 Milan.\~\'bb +\par +\par Francis put ainsi comparer l'int\'e9rieur de la chambre avec ce qu'on lui en avait dit \'e0 Milan. +\par +\par Arrivant \'e0 la porte, le Fran\'e7ais se souvint qu'il avait un compagnon de voyage. +\par +\par \'ab\~Mon peintre de d\'e9cors est ici avec moi, dit-il, \'e0 la recherche Je sujets. C'est un excellent gar\'e7on qui regardera comme une faveur que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un domestique de le lui dire quand il rentrera.\~ +\'bb +\par +\par Il tendit sa clef \'e0 Francis\~: +\par +\par \'ab\~Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13 }{\i bis.\~\'bb}{ +\par +\par Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au plafond des ornements pareils \'e0 ceux dont on lui avait parl\'e9. Il venait \'e0 peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort d\'e9sagr\'e9able le frappa soudain. +\par +\par Une odeur r\'e9voltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur qu'il n'avait jamais sentie jusque-l\'e0, le saisit \'e0 la gorge. +\par +\par C'\'e9tait un amalgame de deux odeurs d'une essence particuli\'e8re et qui, quoique m\'e9lang\'e9es, \'e9taient perceptibles chacune s\'e9par\'e9ment. Cette \'e9trange exhalaison consistait en une senteur l\'e9g\'e8rement aromatique et cependant fort d +\'e9sagr\'e9able avec une odeur moins p\'e9n\'e9trante, mais si naus\'e9abonde que Francis dut ouvrir la fen\'eatre pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de plus cette horrible atmosph\'e8re. +\par +\par Le directeur fran\'e7ais rejoignit son coll\'e8gue anglais avec un cigare d\'e9j\'e0 allum\'e9. Il recula d'\'e9tonnement \'e0 la vue, terrible en g\'e9n\'e9ral pour ses compatriotes, d'une fen\'eatre ouverte. +\par +\par \'ab\~Vous autres Anglais vous \'eates vraiment fous avec vos id\'e9es sur l'air pur\~! s'\'e9cria-t-il. Nous allons mourir de froid.\~\'bb +\par +\par Francis se retourna et le regarda avec des yeux \'e9tonn\'e9s. +\par +\par \'ab\~S\'e9rieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la chambre\~? demanda-t-il. +\par +\par \emdash Quelle odeur\~? reprit son confr\'e8re. Je ne sens que mon cigare qui est excellent. En voulez-vous un\~? Mais pour Dieu\~! Fermez la fen\'eatre\~!\~\'bb +\par +\par D'un geste Francis refusa le cigare. +\par +\par \'ab\~Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal \'e0 mon aise et tout \'e9tourdi\~; il vaut mieux que je m'en aille.\'bb Il mit son mouchoir sur sa bouche et se dirigea vers la porte. +\par +\par Le Fran\'e7ais suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel \'e9tonnement qu'il oublia tout \'e0 fait d'emp\'eacher l'air du soir de continuer \'e0 entrer. +\par +\par \'ab\~Est-ce vraiment si horrible que cela\~? demanda-t-il. +\par +\par \emdash C'est horrible\~! murmura Francis derri\'e8re son mouchoir. Je n'ai jamais rien senti de pareil.\~\'bb +\par +\par On frappa \'e0 la porte\~: c'\'e9tait le peintre en d\'e9cors. Son directeur lui demanda aussit\'f4t s'il y avait une odeur quelconque dans la chambre. +\par +\par \'ab\~Je sens votre cigare qui doit \'eatre d\'e9licieux\~; offrez m'en un tout de suite\~! +\par +\par \emdash Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose, quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant\~?\~\'bb +\par +\par Le peintre parut confondu par l'\'e9nergique v\'e9h\'e9mence des paroles qu'il venait d'entendre. +\par +\par \'ab\~Votre chambre est aussi fra\'eeche et aussi saine que possible\~\'bb\~; et en disant cela il se retourna avec \'e9tonnement du c\'f4t\'e9 de Francis Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'int\'e9rieur de la chambre \'e0 + coucher avec un sentiment de d\'e9go\'fbt non d\'e9guis\'e9. +\par +\par Le directeur parisien s'approcha de son coll\'e8gue anglais et le regarda d'un air inquiet. +\par +\par \'ab\~Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez que le v\'f4tre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter d'autres t\'e9moignages, regardez\~ +; voici d'autres nez encore, et il montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle rapidit\'e9 une odeur se propage. Maintenant \'e9coutez\~; je vais faire appel \'e0 +ces nez innocents dans la langue de leur \'eele brumeuse\~: \emdash Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein\~?\~\'bb +\par +\par Les enfants \'e9clat\'e8rent de rire et s'empress\'e8rent de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~Non. +\par +\par \emdash Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Fran\'e7ais dans sa langue \'e0 lui cette fois. Je vous plains de tout mon c\'9cur, croyez-moi, allez voir un m\'e9decin, car il y a s\'fbrement quelque chose de d\'e9rang\'e9 + dans votre pauvre nez.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s lui avoir donn\'e9 cet avis charitable, il rentra dans sa chambre et ferma toute entr\'e9e \'e0 la brise fra\'eeche avec un soupir de contentement. Francis quitta l'h\'f4tel et suivit la route qui conduisait \'e0 + la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit bient\'f4t. Il put allumer alors un cigare et se mit \'e0 songer, \'e0 ce qui venait d'arriver. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106243}XIX{\*\bkmkend _Toc96106243} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'c9vitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la place envelopp\'e9e par un clair de lune naissant. +\par +\par Sans s'en douter, il \'e9tait un v\'e9ritable mat\'e9rialiste. L'\'e9trange impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet qu'elle avait produit sur les autres parents de son fr\'e8re d\'e9 +funt n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait plein de bon sens. +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que je ne le pensais, se dit-il\~; tout cela peut bien n'\'eatre qu'un tour de sa fa\'e7on, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi\~; est-ce qu'il faudrait vraiment que je voie un m +\'e9decin\~? Suis-je malade\~? Je ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien attendre jusqu'\'e0 demain pour d\'e9cider si je dois voir un m\'e9decin. En tous cas, l'h\'f4 +tel ne me semble pas devoir me fournir un sujet de pi\'e8ce. L'odeur effrayante d'un fant\'f4me invisible peut \'eatre une id\'e9e parfaitement nouvelle. Mais si je la mets \'e0 ex\'e9cution, si je l'applique au th\'e9\'e2 +tre, je ferai fuir le public entier. >\'bb +\par +\par Comme il en arrivait \'e0 terminer ses r\'e9flexions par cette plaisanterie, il aper\'e7ut une dame enti\'e8rement v\'eatue de noir, qui semblait l'observer. +\par +\par \'ab\~Monsieur Francis Westwick, monsieur\~? Est-ce que je me trompe\~? lui demanda cette dame en le regardant. +\par +\par \emdash Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander \'e0 qui j'ai l'honneur de parler\~? +\par +\par \emdash Nous ne sommes rencontr\'e9s qu'une fois, quand feu votre fr\'e8re me pr\'e9senta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout \'e0 fait oubli\'e9 mes grands yeux noirs et ce teint p\'e2le que vous avez d\'e9clar\'e9 hideux, m\rquote a-t-on dit +\~?\~\'bb +\par +\par Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de mani\'e8re \'e0 ce que les rayons de la lune \'e9clairassent en plein son visage. +\par +\par Francis reconnut du premier coup d'\'9cil la femme qu'il ha\'efssait le plus cordialement de toutes, la veuve de son fr\'e8re d\'e9funt, le premier lord Montbarry. Il fron\'e7a les sourcils en la regardant\~; son habitude des coulisses, les innombrables r +\'e9p\'e9titions auxquelles il avait assist\'e9 et o\'f9 les actrices avaient mis sa patience \'e0 une rude \'e9preuve, l'avaient accoutum\'e9 \'e0 parler rudement aux femmes qu'il n'aimait pas. +\par +\par \'ab\~Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en Am\'e9rique\~!\'bb +\par +\par Elle ne fit aucune attention au ton d\'e9sagr\'e9able qu'il avait pris, mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arr\'eata. +\par +\par \'ab\~Laissez-moi vous accompagner un instant, r\'e9pondit-elle tranquillement. J'ai quelque chose \'e0 vous dire. +\par +\par \emdash Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare. +\par +\par \emdash La fum\'e9e ne me g\'eane pas.\~\'bb. +\par +\par Apr\'e8s cela, il n'y avait qu'\'e0 s'incliner \'e0 moins d'\'eatre un v\'e9ritable brutal. Il se r\'e9signa avec autant de bonne gr\'e2ce que possible. +\par +\par \'bb Eh bien, voyons, que voulez-vous\~? +\par +\par \emdash Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick, laissez-moi vous faire conna\'eetre avant ma position. Je suis seule au monde. \'c0 + la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Am\'e9rique, de mon fr\'e8re, le baron Rivar.\~\'bb +\par +\par La r\'e9putation du baron et les doutes que la m\'e9disance avait jet\'e9s sur ses relations avec la comtesse \'e9taient bien connus de Francis. +\par +\par \'ab\~Il a \'e9t\'e9 tu\'e9 \'e0 une table de jeu, demanda-t-il brutalement. +\par +\par \emdash La question ne m'\'e9tonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualit\'e9 d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y connaissez en fait de jeu. Mon fr\'e8 +re n'est pas mort de mort violente, monsieur Westwick. Il a succomb\'e9 comme bien d'autres malheureux \'e0 une \'e9pid\'e9mie de fi\'e8vre qui r\'e9gnait dans une ville de l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a caus\'e9 sa mort m'a rendu les \'c9 +tats-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer faisant voile de New-York, un vaisseau fran\'e7ais qui m'a amen\'e9e au Havre. J'ai continu\'e9 mon voyage solitaire vers le sud de la France et je suis venue \'e0 Venise.\~\'bb +\par +\par Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-m\'eame Francis. +\par +\par Elle s'arr\'eata, attendant qu'il parl\'e2t. +\par +\par \'ab\~Ah\~! Alors vous \'eates venue \'e0 Venise, dit-il n\'e9gligemment, et pourquoi\~? +\par +\par \emdash Parce que je n'ai pas pu faire autrement, r\'e9pondit-elle.\~\'bb +\par +\par Francis la regarda avec une curiosit\'e9 railleuse. \'ab\~C'est dr\'f4le, fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement\~? +\par +\par \emdash Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier mouvement, r\'e9pondit-elle. Supposons que ce soit un coup de t\'eate\~? Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde o\'f9 je voudrais me trouver. Des souvenirs que j'ex\'e8 +cre s'y rattachent dans mon esprit. Si j'avais une volont\'e9 bien \'e0 moi, je n'y serais jamais revenue. Je d\'e9teste Venise. N\'e9anmoins, vous le voyez, je suis ici. Avez-vous jamais rencontr\'e9 une femme aussi peu raisonnable. Jamais, j'en suis s +\'fbre\~!\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata et le regarda un moment, puis soudain changeant de ton\~: +\par +\par \'ab\~Quand attend-on miss Agn\'e8s Lockwood\~?\~\'bb +\par +\par Il n'\'e9tait pas facile de prendre Francis \'e0 l'improviste, mais cette question extraordinaire le surprit. +\par +\par \'ab\~Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir \'e0 Venise\~? +\par +\par Elle se mit \'e0 rire d'un rire amer et moqueur. +\par +\par \'ab\~Mettons que je l'ai devin\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Le ton de son interlocutrice, ou peut-\'eatre le d\'e9fi audacieux qui brillait dans ses yeux fit monter la col\'e8re au front de Francis Westwick. +\par +\par \'ab\~Lady Montbarry\~!\'85 commen\'e7a-t-il. +\par +\par \emdash Arr\'eatez\~! interrompit-elle, la femme de votre fr\'e8re Stephen s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant d'avoir commis la faute d'\'e9pouser votre fr +\'e8re. Appelez-moi, s'il vous pla\'eet, la comtesse Narona. +\par +\par \emdash Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de vous moquer du monde, vous vous \'eates tromp\'e9e d'adresse. Parlez-moi clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir. +\par +\par \emdash Si vous d\'e9sirez garder secr\'e8te l'arriv\'e9e de miss Lockwood \'e0 Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.\~\'bb +\par +\par Elle voulait \'e9videmment l'irriter, et elle y r\'e9ussit. +\par +\par \'ab\~Mais c'est de la folie, s'\'e9cria-t-il avec col\'e8re. Le voyage de mon fr\'e8re n'est un secret pour personne. Il am\'e8ne miss Lockwood avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien inform\'e9e, vous savez peut-\'ea +tre pourquoi elle vient \'e0 Venise\~?\~\'bb +\par +\par La comtesse \'e9tait redevenue soudain toute pensive. Elle ne r\'e9pondit pas. +\par +\par Ils avaient atteint dans leur \'e9trange promenade une des extr\'e9mit\'e9s de la place\~; ils \'e9taient maintenant debout devant l'\'e9glise Saint-Marc. Le clair de lune qui frappait en plein \'e9tait assez lumineux pour montrer toutes les beaut\'e9 +s de l'\'e9difice dans les moindres d\'e9tails de son architecture si vari\'e9e. On voyait m\'eame les pigeons de Saint-Marc, dormant en ligne serr\'e9e sur la corniche du porche. +\par +\par \'ab\~Je n'ai jamais vu la vieille \'e9glise si belle par le clair de lune, dit tranquillement la comtesse se parlant \'e0 elle-m\'eame plut\'f4t qu'\'e0 Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.\~\'bb +\par +\par Elle s'\'e9loigna de l'\'e9glise et vit Francis qui l'\'e9coutait avec un regard \'e9tonn\'e9. +\par +\par \'ab\~Non, continua-t-elle, reprenant tout \'e0 coup le fil de la conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici\~; je sais seulement que nous devons nous rencontrer \'e0 Venise. +\par +\par \emdash Vous vous \'eates donn\'e9 rendez-vous\~? +\par +\par \emdash C'est la destin\'e9e qui le veut, r\'e9pondit-elle la t\'eate pench\'e9e sur sa poitrine et les yeux \'e0 terre.\~\'bb +\par +\par Francis \'e9clata de rire. +\par +\par \'ab\~Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussit\'f4t, c'est le hasard qui le veut, comme disent les imb\'e9ciles.\~\'bb +\par +\par Avec sa logique ordinaire, Francis r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~Le hasard prend un dr\'f4le de chemin pour vous conduire au rendez-vous. Nous avons tout arrang\'e9 pour nous rencontrer \'e0 l'h\'f4tel du Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste des voyageurs. La destin\'e9e aurait d\'fb + vous amener aussi \'e0 l'h\'f4tel du Palais.\~\'bb +\par +\par Elle baissa vivement son voile. +\par +\par \'ab\~La destin\'e9e le peut encore maintenant\~: h\'f4tel du Palais\~? r\'e9p\'e9ta-t-elle se parlant toujours \'e0 elle-m\'eame. L'enfer d'autrefois devenu le purgatoire d'aujourd'hui\~; c'est l'endroit m\'eame\~!\'85 mon Dieu\~! L\rquote endroit m\'ea +me\'85\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata et posa la main sur le bras de son compagnon\~: +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la famille\~? s'\'e9cria-t-elle vivement. \'cates-vous positivement s\'fbr qu'elle descendra \'e0 l'h\'f4tel\~? +\par +\par \emdash Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood voyageait avec lord et lady Montbarry\~? Et ne savez-vous pas qu'elle est de la famille\~? Il va vous falloir emm\'e9nager \'e0 notre h\'f4tel, comtesse\~? +\par +\par \emdash Oui, dit-elle faiblement, je vais emm\'e9nager \'e0 votre h\'f4tel.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait impossible de voir si elle se moquait ou non\~; elle avait encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds \'e0 la t\'eate. Il \'e9tait loin de l'aimer, il se d\'e9fiait d'elle, il la d\'e9testait\~ +; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanit\'e9, il se sentit oblig\'e9 de lui demander si elle avait froid. +\par +\par \'ab\~Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible. +\par +\par \emdash Par une nuit pareille, comtesse\~? +\par +\par \emdash La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met la corde au cou\~? Il a froid, n'est-ce pas\~ +? Il se sent faible, lui, aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-\'eatre\~; mais, voyez-vous, la destin\'e9e m'a pass\'e9 la corde au cou\~: je la sens qui me serre d\'e9j\'e0.\~\'bb +\par +\par Elle jeta un regard autour d'elle. +\par +\par Ils \'e9taient alors arriv\'e9s pr\'e8s du fameux caf\'e9 connu sous le nom de Florian. +\par +\par \'ab\~Faites-moi entrer l\'e0, dit-elle, il faut que je boive quelque chose pour me remettre. Allons, n'h\'e9sitez pas\~: vous avez tout int\'e9r\'eat \'e0 ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit ce que j'avais de plus important \'e0 + vous dire. J'ai \'e0 vous parler d'une affaire qui a rapport \'e0 votre th\'e9\'e2tre.\~\'bb +\par +\par Se demandant en lui-m\'eame ce qu'elle pouvait bien vouloir \'e0 son th\'e9\'e2tre, Francis c\'e9da \'e0 regret \'e0 la n\'e9cessit\'e9 et l'accompagna au caf\'e9. Il la lit asseoir dans une encoignure o\'f9 + ils pouvaient causer tranquillement sans attirer l'attention. +\par +\par \'ab\~Que prenez-vous\~?\~\'bb demanda-t-il avec r\'e9signation. +\par +\par Elle s'adressa directement au gar\'e7on et lui donna ses ordres. +\par +\par \'ab\~Du marasquin et une tasse de th\'e9.\~\'bb +\par +\par Le gar\'e7on la regarda avec \'e9tonnement\~; Francis en fit autant. Pour tous deux c'\'e9tait une nouveaut\'e9 que du th\'e9 avec du marasquin. Sans s'inqui\'e9ter de leur stup\'e9faction, lorsque le gar\'e7on eut ex\'e9cut\'e9 + ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il vers\'e2t un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand, qu'on emplit ensuite de th\'e9. +\par +\par \'ab\~Je ne peux pas faire cela moi-m\'eame, dit-elle\~; mes mains tremblent trop.\~\'bb +\par +\par Elle avala tout chaud ce m\'e9lange bizarre. +\par +\par \'ab\~Du punch au marasquin\~! Voulez-vous en go\'fbter\~? fit-elle. Voici comment j'en ai appris la recette\~: Quand la feue reine d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma m\'e8re \'e9tait attach\'e9e \'e0 sa p +ersonne. Cette malheureuse reine adorait ce m\'e9lange\~: le punch au marasquin. \'c9troitement attach\'e9e \'e0 sa gracieuse et souveraine ma\'eetresse, ma m\'e8re partagea ses go\'fbts. Et moi je tiens cette recette de ma m\'e8 +re. Maintenant, monsieur Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous \'eates directeur de th\'e9\'e2tre\~; voulez-vous une nouvelle pi\'e8ce\~? +\par +\par \emdash Je veux toujours une nouvelle pi\'e8ce, pourvu qu'elle soit bonne. +\par +\par \emdash Et vous paierez bien si elle est bonne\~? +\par +\par \emdash Je paye toujours bien dans mon int\'e9r\'eat m\'eame. +\par +\par \emdash Si je fais la pi\'e8ce, voudrez-vous la lire\~?\~\'bb Francis h\'e9sita. +\par +\par \'ab\~Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la t\'eate d'\'e9crire une pi\'e8ce\~? +\par +\par \emdash Oh\~! Rien, reprit-elle. J'ai racont\'e9 un jour \'e0 feu mon fr\'e8re une visite que j'avais faite \'e0 miss Lockwood, la derni\'e8re fois que je suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne l'int\'e9 +ressa nullement, mais il fut frapp\'e9 de ma mani\'e8re de la lui raconter. \emdash \'ab\~Tu peins, me dit-il, ce qui s'est pass\'e9 entre vous avec la pr\'e9cision d'un dialogue de th\'e9\'e2tre. Tu as d\'e9cid\'e9ment l'instinct dramatique\~ +; essaie donc d'\'e9crire une pi\'e8ce. Tu gagneras peut-\'eatre de l'argent.\~\'bb Voil\'e0 ce qui me l'a mis dans la t\'eate. +\par +\par \emdash Vous n'avez cependant pas besoin d'argent\~! +\par +\par \emdash J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des go\'fbts co\'fbteux. Je n'ai rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas davantage.\~\'bb +\par +\par Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres pay\'e9es par les compagnies d'assurances. \'ab\~Tout est d\'e9j\'e0 parti\~?\~\'bb Elle souffla sur sa main. \'ab\~Parti comme cela\~! r\'e9pondit-elle froidement. +\par +\par \emdash Baron Rivar\~?\'bb +\par +\par Elle le regarda avec un \'e9clair de col\'e8re brillant dans ses yeux noirs et durs. +\par +\par \'ab\~Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous oubliez que vous n'avez pas encore r\'e9pondu \'e0 la proposition que je vous ai faite. Ne dites pas non sans y r\'e9fl\'e9chir. Souvenez-vous quelle vie a \'e9t\'e9 + la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'\'e9tranges aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observ\'e9\~: je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma t\'eate les \'e9l\'e9 +ments d'une pi\'e8ce, si l'occasion de la faire se pr\'e9sente \'e0 moi\~?\~\'bb +\par +\par Elle attendit un moment, puis r\'e9p\'e9ta soudain son \'e9trange question sur Agn\'e8s. +\par +\par \'ab\~Quand attend-on miss Lockwood \'e0 Venise\~? +\par +\par \emdash Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pi\'e8ce, comtesse\~?\~\'bb +\par +\par La comtesse parut avoir quelque difficult\'e9 \'e0 r\'e9pondre cat\'e9goriquement \'e0 cette question. Elle fit de nouveau un plein verre de son m\'e9lange et en but la moiti\'e9. +\par +\par \'ab\~Cela a tout \'e0 faire avec ma pi\'e8ce. R\'e9pondez-moi donc.\~\'bb +\par +\par Francis r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-\'eatre bien avant. +\par +\par \emdash C'est parfait\~: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, si j'ai encore ma raison dans une semaine\~; ne m'interrompez pas, je sais ce que je dis\~; j'aurai termin\'e9 le plan de ma pi\'e8 +ce pour vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous la lire\~?\~\'bb +\par +\par Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait de punch au marasquin. +\par +\par \'ab\~Je suis une \'e9nigme pour vous, et vous voulez me comprendre, n'est-ce pas\~? En voici le moyen\~: une foule de gens se figurent que les personnes n\'e9es sous un climat chaud ont beaucoup d'imagination. Il n'y a pas de plus grande err +eur. Vous ne trouvez nulle part de personnes aussi math\'e9matiquement logiques qu'en Italie, en Espagne, en Gr\'e8ce et dans les autres pays m\'e9ridionaux. L\'e0, l'esprit est absolument ferm\'e9 \'e0 + toute chose d'imagination, il est sourd et aveugle de naissance \'e0 tout ce qui touche au spiritualisme. De temps \'e0 autre, dans le cours des si\'e8cles, un grand g\'e9nie appara\'eet chez eux\~; mais c'est une expression qui confirme la r\'e8 +gle. Maintenant, \'e9coutez\~! Moi, je ne suis pas un g\'e9nie, mais, dans mon humble sph\'e8re, je crois \'eatre une exception aussi. \'c0 + mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le r\'e9sultat pour moi\~? Je suis devenue malade, j'ai \'e0 + chaque minute des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels sont ces pressentiments\~? Peu importe\~: ce sont mes ma\'eetres absolus\~; ils me poussent \'e0 leur gr\'e9 + sur terre et sur mer, ils ne me quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-m\'eame en ce moment. Pourquoi je ne leur r\'e9siste pas\~? Ah\~! mais je leur r\'e9siste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur r\'e9sister \'e0 + l'aide de cet excellent punch. \'c0 de rares intervalles, j'ai la douce religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un temps, j'ai esp\'e9r\'e9 que ce qui me semblait la r\'e9alit\'e9 pouvait bien \'eatre apr\'e8 +s tout l'illusion. J'ai m\'eame consult\'e9 \'e0 ce sujet un m\'e9decin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. Chaque fois je suis oblig\'e9e de c\'e9der\~: la te +rreur et les craintes superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une semaine je saurai si la destin\'e9e est inflexible, ou si, au contraire, je puis la vaincre. Si cette derni\'e8re esp\'e9rance se r\'e9alise, je veux ma\'ee +triser cette imagination qui prend \'e0 t\'e2che de me torturer, en l'obligeant \'e0 s'absorber dans l'occupation dont je vous ai d\'e9j\'e0 parl\'e9. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant\~? Et puisque nos affaires sont arrang\'e9 +es, cher monsieur Westwick, voulez-vous que nous sortions de cette salle o\'f9 l'on \'e9touffe et que nous retournions respirer l'air frais du soir.\~\'bb +\par +\par Ils se lev\'e8rent tous deux en m\'eame temps pour quitter le caf\'e9. Francis pensait en lui-m\'eame que la quantit\'e9 de punch au marasquin qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle venait de lui raconter. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106244}XX{\*\bkmkend _Toc96106244} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Vous reverrai-je\~? lui demanda-t-elle en lui tendant la main. C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pi\'e8ce.\~\'bb +\par +\par Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait nouvellement chang\'e9 le num\'e9ro, r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~Mon s\'e9jour \'e0 Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de plus \'e0}{\scaps }{me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le dire maintenant. Avez-vous d\'e9j\'e0 fait choix d'un sujet\~? Je connais le go\'fb +t du public anglais mieux que vous, je peux donc vous \'e9pargner une perte de temps inutile. +\par +\par \emdash Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un \'e0 traiter. Si vous avez une id\'e9e, donnez-la-moi\~; je r\'e9ponds des personnages et du dialogue. +\par +\par \endash Vous r\'e9pondez des personnages et du dialogue, r\'e9p\'e9ta Francis. C'est hardi pour un commen\'e7ant\~! Je me demande si j'arriverai \'e0 \'e9branler votre sublime confiance en vous-m\'eame, en vous proposant le sujet le plus difficile \'e0 + manier qui soit au th\'e9\'e2tre\~? Que diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et d'essayer un drame o\'f9 il y aurait des apparitions, des spectres. Notez bien que ce serait une histoire vraie, bas\'e9e sur des faits qui se sont pass +\'e9s dans cette ville m\'eame, une histoire \'e0 laquelle nous sommes m\'eal\'e9s vous et moi.\~\'bb +\par +\par Elle le saisit aussit\'f4t par le bras et l'entra\'eena au milieu de la place d\'e9serte, loin des groupes qui fourmillaient sous la colonnade. +\par +\par \'ab\~Maintenant\~! dit-elle vivement, ici o\'f9 personne ne peut nous \'e9couter, je veux savoir comment je puis \'eatre m\'eal\'e9e \'e0 ce drame\~? Comment\~?}{\i }{comment\~?\~\'bb +\par +\par Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'\'e9tait amus\'e9 de son outrecuidante confiance en elle-m\'eame, e +t il n'avait fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commen\'e7a \'e0 consid\'e9rer la chose \'e0 un autre point de vue. Sachant tout ce qui s'est pass\'e9 dans le vieux palais avant sa transformation en h\'f4tel, il \'e9 +tait possible que la comtesse p\'fbt lui donner quelque explication sur ce qui \'e9tait arriv\'e9 \'e0 son fr\'e8re, \'e0 sa s\'9cur et \'e0 lui-m\'eame\~; \'e0 tout le moins, elle pouvait peut-\'eatre lui faire quelque r\'e9v\'e9 +lation curieuse, capable de servir de donn\'e9e \'e0 un auteur de talent pour un bon gros drame. La prosp\'e9rit\'e9 de son th\'e9\'e2tre \'e9tait la seule chose qui l'occupait, +\par +\par \'ab\~Je suis peut-\'eatre sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une pi\'e8ce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.\~\'bb +\par +\par C'est \'e0 cause de ces motifs, dignes de l'entier d\'e9vouement \'e0 l'art dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pi\'e8ces \'e0 succ\'e8s, qu'il raconta ce qui lui \'e9tait arriv\'e9 \'e0 lui et \'e0 ses parents dans l'h\'f4tel hant\'e9 +. Il ne passa m\'eame pas sous silence la terreur superstitieuse qui avait envahi la na\'efve femme de chambre de Mme\~Narburry. +\par +\par \'ab\~Tristes mat\'e9riaux, si vous les consid\'e9rez avec les yeux de la raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de la famille \'e0 leur entr\'e9 +e dans la chambre fatale, jusqu'\'e0 ce qu'enfin vienne le parent \'e0 qui le fant\'f4me invisible qui hante la chambre se montrera, pour lui apprendre tout enti\'e8re la terrible v\'e9rit\'e9. Voil\'e0 de quoi faire une pi\'e8ce, j'esp\'e8 +re, comtesse, et une pi\'e8ce de premier choix\~!\~\'bb +\par +\par Il s'arr\'eata. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra m\'eame pas les l\'e8vres. Il se pencha pour la regarder de plus pr\'e8s. +\par +\par Quelle impression avait-il produite sur elle\~? Malgr\'e9 tout son esprit et toute son habilet\'e9, il ne pouvait le deviner. Elle}{\i }{\'e9tait debout devant lui, exactement comme devant Agn\'e8s, quand celle-ci s'\'e9tait d\'e9cid\'e9e \'e0 r\'e9 +pondre nettement \'e0 la question qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de pierre. Ses yeux \'e9taient grands ouverts et fixes, la vie semblait avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle \'e9 +tait aussi froide que les pav\'e9s sur lesquels ils marchaient. Il lui demanda si elle \'e9tait malade. +\par +\par Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler \'e0 un mort. +\par +\par \'ab\~Vous n'\'eates s\'fbrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre au s\'e9rieux ce que je viens de vous dire\~?\~\'bb +\par +\par Ses l\'e8vres se mirent \'e0 remuer. Elle semblait faire un effort pour parler. +\par +\par \emdash \'ab\~Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.\~\'bb +\par +\par Elle finit par reprendre possession d'elle-m\'eame. +\par +\par Une faible \'e9tincelle vint animer la fixit\'e9 sombre et froide de ses yeux. Un moment apr\'e8s, elle parla d'une fa\'e7on intelligible. +\par +\par \'ab\~Je n'avais jamais song\'e9 \'e0 l'autre monde, murmura-t-elle, comme une femme parlant en r\'eave.\~\'bb +\par +\par Elle se rappelait maintenant sa derni\'e8re entrevue avec Agn\'e8s\~; elle se souvenait de la confession qui lui \'e9tait \'e9chapp\'e9e, de la pr\'e9diction qu'elle avait faite \'e0 cette \'e9poque. +\par +\par Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet, elle continua \'e0 suivre tranquillement sa pens\'e9e, les yeux hagards, sans songer un instant \'e0 lui. +\par +\par \'ab\~J'ai pr\'e9dit que quelque \'e9v\'e9nement sans importance nous rassemblerait encore une fois. Je me suis tromp\'e9e\~: ce ne sera pas un \'e9v\'e9nement sans importance qui nous rapprochera. J'ai pr\'e9dit que je serais peut-\'eatre la personne q +ui lui dirait ce qu'est devenu Ferraris, si elle m'y for\'e7ait. Puis-je subir une autre influence que la sienne\~? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand }{\i elle}{ le verra, }{\scaps le }{verrai-je aussi, moi\~?\'bb +\par +\par Sa t\'eate s'affaissa\~; ses paupi\'e8res se ferm\'e8rent lourdement\~; elle poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le sien pour la soutenir et essaya de la ranimer. +\par +\par \'ab\~Allons, comtesse, vous \'eates fatigu\'e9e et excit\'e9e. Vous avez assez parl\'e9 ce soir. Laissez-moi vous conduire \'e0 votre h\'f4tel. Est-ce loin d'ici\~?\~\'bb +\par +\par Il fit un mouvement qui la fit remuer\~; elle tressaillit comme s'il l'avait soudainement r\'e9veill\'e9e d'un profond sommeil. +\par +\par \'ab\~Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil h\'f4tel sur le quai. Mon esprit est dans un \'e9tat \'e9trange\~; j'ai oubli\'e9 le nom. +\par +\par \emdash L'h\'f4tel Danieli\~? +\par +\par \emdash Oui\~!\'bb +\par +\par Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la Piazzetta. L\'e0, quand ils furent devant la lagune \'e9clair\'e9e par la pleine lune, elle l'arr\'eata au moment o\'f9 il se dirigeait vers la Riva degli Schiavoni. +\par +\par \'ab\~J'ai quelque chose \'e0 vous demander. Laissez-moi un peu r\'e9fl\'e9chir.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses id\'e9es. +\par +\par \'ab\~Allez-vous coucher ce soir dans la chambre\~?\~\'bb dit elle. +\par +\par Il lui r\'e9pondit qu'un autre voyageur l'occupait, +\par +\par \'ab\~Mais le g\'e9rant me l'a r\'e9serv\'e9e pour demain, si je la d\'e9sire, ajouta-t-il. +\par +\par \emdash Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser, +\par +\par \emdash \'c0 qui\~? +\par +\par \'ab\~\'c0 moi\~!\~\'bb +\par +\par Il tressaillit \'e0 son tour. +\par +\par \'ab\~Apr\'e8s ce que je vous ai dit, vous voulez r\'e9ellement coucher dans cette chambre, demain soir\~? +\par +\par \emdash Il faut que j'y couche. +\par +\par \emdash N'avez-vous pas peur\~? +\par +\par \emdash J'ai horriblement peur. +\par +\par \emdash Je le pensais bien, apr\'e8s ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc prendriez-vous la chambre\~? Vous n'y \'eates pas oblig\'e9e. +\par +\par \emdash Je n'\'e9tais pas oblig\'e9e de venir \'e0 Venise lorsque j'ai quitt\'e9 l'Am\'e9rique, r\'e9pondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je prenne et que je garde cette chambre jusqu'\'e0\'85\~\'bb +\par +\par \'ab\~Elle s'arr\'eata. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous int\'e9resse pas.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait inutile de discuter, Francis changea le sujet de la conversation. +\par +\par \'ab\~Nous ne pouvons rien d\'e9cider ce soir, dit-il\~; j'irai vous voir demain matin, et vous me direz la d\'e9cision que vous aurez prise.\~\'bb +\par +\par Ils continu\'e8rent \'e0 se diriger vers l'h\'f4tel. En arrivant, Francis lui demanda si elle \'e9tait \'e0 Venise sous son propre nom. +\par +\par Elle secoua la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Je suis connue ici comme veuve de votre fr\'e8re, on m'y conna\'eet aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux \'eatre }{\i incognito, }{cette fois \'e0 Venise\~; je voyage sous un nom anglais fort vulgaire.\~\'bb +\par +\par Elle h\'e9sita et resta sans parler. +\par +\par \'ab\~Que m'est-il donc arriv\'e9\~? murmura-t-elle. Je me souviens de certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai d\'e9j\'e0 oubli\'e9 le nom de l'h\'f4tel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que j'ai pris.\~\'bb +\par +\par Elle l'entra\'eena pr\'e9cipitamment dans la salle d'attente o\'f9 se trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs. Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arr\'eater sur le nom anglais qu'elle avait pris\~: Mme\~James. + +\par +\par \'ab\~Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens la t\'eate lourde. Bonne nuit.\~\'bb +\par +\par Francis rentra chez lui tout en se}{\scaps }{demandant ce qu'am\'e8neraient les \'e9v\'e9nements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris un nouveau tour. Comm +e il traversait le vestibule, un des domestiques le pria de passer au bureau de l'h\'f4tel. Il y trouva le g\'e9rant, qui le re\'e7ut gravement, comme s'il avait quelque chose de fort s\'e9rieux \'e0 lui annoncer. +\par +\par Il \'e9tait au regret de savoir que M.\~Francis Westwick avait, comme les autres membres de la famille, \'e9prouv\'e9 un myst\'e9rieux malaise dans le nouvel h\'f4tel. Il avait \'e9t\'e9 inform\'e9 + confidentiellement de l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre \'e0 coucher. Sans avoir la pr\'e9tention de discuter la chose, il \'e9tait oblig\'e9 de prier M.\~Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui r\'e9 +servait pas la chambre en question, apr\'e8s ce qui s'\'e9tait pass\'e9. +\par +\par Francis r\'e9pondit s\'e8chement, un peu froiss\'e9 du ton qu'avait pris le g\'e9rant\~: +\par +\par \'ab\~J'aurais peut-\'eatre renonc\'e9 \'e0 coucher dans la chambre, si vous l'aviez conserv\'e9e pour moi. D\'e9sirez-vous que je quitte l'h\'f4tel\~?\~\'bb +\par +\par Le g\'e9rant vit la maladresse qu'il avait commise et se h\'e2ta de la r\'e9parer. +\par +\par \'ab\~Certainement non, monsieur\~! Nous ferons de notre mieux pour vous satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait d\'e9plu. La r\'e9putation d'un \'e9 +tablissement comme celui-ci est fort importante et m\'e9rite qu'on s'en occupe. Puis-je esp\'e9rer que vous nous ferez la faveur de ne rien dire de ce qui s'est pass\'e9 en haut\~? Les deux Fran\'e7 +ais nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.\~\'bb +\par +\par Ces excuses ne laiss\'e8rent \'e0 Francis d'autre alternative polie que de c\'e9der \'e0 la requ\'eate du g\'e9rant. +\par +\par \emdash \'ab\~Cela met fin au projet insens\'e9 de la comtesse, pensa-t-il en lui-m\'eame, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse\~!\~\'bb +\par +\par Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris\~; on lui r\'e9pondit que tous deux \'e9taient en route pour Milan. Comme il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua le chef des gar\'e7 +ons qui marquait sur les bagages les num\'e9ros des chambres o\'f9 on devait les monter. Une malle surtout attira son attention par la quantit\'e9 extraordinaire de vieux bulletins qui y \'e9taient coll\'e9s. Le gar\'e7on la marquait justement alors\~ +; le num\'e9ro \'e9tait 13 }{\i bis.}{ +\par +\par Francis regarda aussit\'f4t la carte attach\'e9e sur le couvercle. Elle portait un nom anglais\~: Mme\~James\~! +\par +\par Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle \'e9tait arriv\'e9e de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au salon de lecture. Il alla regarder dans la pi\'e8ce qu'on lui d\'e9signait et y vit une dame seule. Il s'avan\'e7 +a un peu et se trouva face \'e0 face avec la comtesse. +\par +\par Elle \'e9tait assise dans un endroit sombre, la t\'eate baiss\'e9e et les bras crois\'e9s sur sa poitrine. +\par +\par \'ab\~Oui, dit-elle avec un ton d'impatience f\'e9brile, avant que Francis ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas vous attendre. Je me suis d\'e9cid\'e9e \'e0 venir ici avant que personne n\rquote ait pu prendre la chambre. +\par +\par \emdash L'avez-vous retenue pour longtemps\~? demanda Francis. +\par +\par \emdash Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine. Je l'ai prise pour une semaine. +\par +\par \emdash Qu'est-ce que miss Lockwood a donc \'e0 faire dans tout cela\~? +\par +\par \emdash Elle a tout \'e0 y faire\~; il faut qu'elle couche dans la chambre. Je la lui donnerai quand elle viendra.\~\'bb +\par +\par Francis commen\'e7a \'e0 comprendre l'id\'e9e superstitieuse qui la poursuivait. +\par +\par \'abComment vous, une femme instruite, seriez-vous r\'e9ellement comme la femme de chambre de ma s\'9cur\~! s'\'e9cria-t-il. En supposant que le pressentiment absurde que vous avez soit une chose s\'e9 +rieuse, vous prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon fr\'e8re, ma s\'9cur et moi n'avons rien vu, comment miss Agn\'e8s Lockwood d\'e9couvrira-t-elle ce qui ne nous a pas \'e9t\'e9 r\'e9v\'e9l\'e9\~? C'est une parente \'e9loign\'e9 +e de Lord Montbarry, c'est seulement une cousine. +\par +\par \emdash Elle \'e9tait plus pr\'e8s du c\'9cur de Montbarry qu'aucun de vous, r\'e9pondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'\'e0 son dernier jour, mon mis\'e9rable mari s'est repenti de l'avoir abandonn\'e9e. Elle verra ce qu'aucun de vous n'a vu\~ +: elle aura la chambre.\~\'bb +\par +\par Francis \'e9couta, cherchant en vain \'e0 trouver la raison qui avait pu faire prendre \'e0 la comtesse une pareille r\'e9solution. +\par +\par \'ab\~Je ne vois pas quel int\'e9r\'eat vous avez \'e0 tenter cette exp\'e9rience, dit-il. +\par +\par \emdash Mon int\'e9r\'eat est de ne pas l'essayer\~! Mon int\'e9r\'eat est de fuir Venise, et de ne jamais revoir Agn\'e8s Lockwood, ni aucune personne de votre famille\~! +\par +\par \emdash Qu'est-ce qui vous emp\'eache de le faire\~?\~\'bb +\par +\par Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage\~: \'ab\~Je ne sais pas plus que vous ce qui m'en emp\'eache, s'\'e9cria-t-elle. Une volont\'e9 plus forte que la mienne me pousse \'e0 ma perte, en d\'e9pit de moi-m\'eame\~!\~\'bb + Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en aller. +\par +\par \'ab\~Laissez-moi, dit-elle\~; laissez-moi \'e0 mes r\'e9flexions.\~\'bb Francis la quitta, fermement persuad\'e9 qu'elle avait perdu la raison. Pendant le reste de la journ\'e9 +e, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit se passa tranquillement. Le lendemain matin, il d\'e9jeuna de bonne heure, d\'e9cid\'e9 \'e0 attendre au restaurant l'arriv\'e9e de la comtesse. Elle entra et commanda tranquillement son d\'e9 +jeuner, elle avait l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle \'e0 la h\'e2te et lui demanda s'il lui \'e9tait arriv\'e9 quelque chose pendant la nuit. \'ab\~Rien, r\'e9pondit-elle. +\par +\par \emdash Avez-vous repos\'e9 aussi bien que d'habitude\~? +\par +\par \emdash Tout aussi bien. Avez-vous re\'e7u des lettres ce matin\~? Savez-vous quand }{\i elle }{viendra\~? +\par +\par \emdash Je n'ai pas re\'e7u de lettres. Allez-vous r\'e9ellement rester ici\~? La nuit n'a-t-elle pas chang\'e9 la r\'e9solution que vous avez prise hier\~? +\par +\par \emdash Pas le moins du monde.\~\'bb L'animation qui avait \'e9clair\'e9 son visage quand elle le questionnait sur Agn\'e8s disparut aussit\'f4t qu'il eut r\'e9pondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait avec une compl\'e8te indiff\'e9 +rence, comme une femme qui n'avait plus aucun espoir, aucun int\'e9r\'eat, qui en avait fini avec tout et qui ne vivait plus que m\'e9caniquement et comme un automate. +\par +\par Francis sortit pour se rendre o\'f9 vont tous les voyageurs, admirer les tombeaux du Titien et du Tintoret. Apr\'e8s quelques heures d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait \'e0 l'h\'f4tel. Elle \'e9tait de son fr\'e8 +re Henry et lui recommandait de revenir imm\'e9diatement \'e0 Milan. Le propri\'e9taire d'un th\'e9\'e2tre fran\'e7ais, r\'e9cemment arriv\'e9 de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la fameuse danseuse que Francis avait engag\'e9e, et de la d\'e9 +cider \'e0 rompre avec lui et \'e0 accepter des appointements plus \'e9lev\'e9s. +\par +\par Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son fr\'e8re que lord et lady Montbarry, avec Agn\'e8s et les enfants, arriveraient \'e0 Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures \'e0 l'h\'f4tel, ajoutait Henry, et ils ont t\'e9l +\'e9graphi\'e9 au g\'e9rant pour retenir les pi\'e8ces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, absurde de notre part de les pr\'e9venir, cela n'aurait d'autre r\'e9sultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les chasser du meilleur h\'f4 +tel de Venise. Nous serons cette fois en nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fant\'f4mes\~! J'irai, bien entendu, \'e0 leur rencontre et je tenterai encore une fois la chance dans ce que tu appelles si bien l'}{\i H\'f4tel hant\'e9. }{ +Arthur Barville et sa femme sont d\'e9j\'e0 \'e0 Trente\~; deux parentes de sa femme les accompagnent dans leur voyage \'e0 Venise. +\par +\par Indign\'e9 de la conduite de son coll\'e8gue parisien, Francis fit ses pr\'e9paratifs pour quitter Venise le jour m\'eame. +\par +\par En sortant, il demanda au g\'e9rant si l'on avait re\'e7u la d\'e9p\'eache de son fr\'e8re. Elle \'e9tait arriv\'e9e et, \'e0 la grande surprise de Francis, les chambres \'e9taient d\'e9j\'e0 retenues. +\par +\par \'ab\~Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres membres de la famille, dit-il ironiquement.\~\'bb +\par +\par Le g\'e9rant r\'e9pondit avec tout le respect possible sur le m\'eame ton\~: +\par +\par \'ab\~Le num\'e9ro 13 }{\i bis }{est r\'e9serv\'e9, monsieur\~; il est occup\'e9 par une \'e9trang\'e8re. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le droit d'emp\'eacher l'argent d'entrer dans l'h\'f4tel.\~\'bb +\par +\par En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien ajouter. Il \'e9tait honteux de se l'avouer \'e0 lui-m\'eame, mais il avait une curiosit\'e9 irr\'e9sistible de savoir ce qui se passerait quand Agn\'e8s arriverait \'e0 l'h\'f4 +tel. Il monta dans sa gondole, sans avoir r\'e9p\'e9t\'e9 \'e0 personne ce que lui avait dit Mme\~James. +\par +\par Vers le soir du troisi\'e8me jour, lord Montbarry et ses compagnons de voyage arriv\'e8rent exacts au rendez-vous. +\par +\par Mme\~James, accoud\'e9e \'e0 la fen\'eatre de sa chambre, les guettait\~; elle vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants\~; Agn\'e8s, la derni\'e8 +re de tous, apparut ensuite sous la petite porti\'e8re noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de lord Montbarry, sauta \'e0 son tour sur les marches. Elle n'avait pas de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'h\'f4 +tel, la comtesse, qui l'\'e9piait avec sa lorgnette, la vit s'arr\'eater un instant pour regarder la fa\'e7ade de l'\'e9difice. Agn\'e8s \'e9tait tr\'e8s p\'e2le. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106245}XXI{\*\bkmkend _Toc96106245} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les chambres r\'e9serv\'e9es au premier pour les voyageurs \'e9taient au nombre de trois\~: deux chambres \'e0 coucher donnaient l'une dans l'autre et communiquaient \'e0 gauche \'e0 un salon. Jusque-l\'e0, tout \'e9tait fort bien\~; mais il n'en \'e9 +tait pas de m\'eame pour la troisi\'e8me chambre \'e0 coucher qu'Agn\'e8s devait habiter avec la fille a\'een\'e9e de lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre situ\'e9e \'e0 droite du salon \'e9tait occup\'e9 +e par une dame anglaise, veuve\~; toutes les autres pi\'e8ces du premier \'e9tage \'e9taient \'e9galement lou\'e9es. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agn\'e8s au second. Lady Montbarry se plaignit en vain de cette s\'e9paration\~ +; la femme de confiance r\'e9pondit qu'il lui \'e9tait impossible de demander \'e0 un des voyageurs d\'e9j\'e0 install\'e9s de c\'e9der sa place\~; elle ne pouvait qu'exprimer son regret qu'il en f\'fbt ainsi et assurer \'e0 + miss Lockwood que sa chambre du deuxi\'e8me \'e9tait une des meilleures de l'h\'f4tel. +\par +\par Quand la femme se fut retir\'e9e, Lady Montbarry remarqua Agn\'e8s assise \'e0 l'\'e9cart et semblant ne prendre aucun int\'e9r\'eat \'e0 la question, qui la touchait cependant directement. +\par +\par \'c9tait-elle malade\~? +\par +\par Non. Elle se sentait seulement un peu fatigu\'e9e et \'e9nerv\'e9e par ce long voyage, en chemin de fer. +\par +\par Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si une demi-heure de promenade \'e0 l'air frais du soir ne la remettrait pas. +\par +\par Agn\'e8s accepta avec plaisir. +\par +\par Ils se dirig\'e8rent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la brise venant des lagunes. +\par +\par C'\'e9tait la premi\'e8re fois qu'Agn\'e8s venait \'e0 Venise. La fascination qu'exerce sur tout le monde la \'ab\~Ville des Eaux\~\'bb fit une grande impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une demi-heure s'\'e9tait \'e9coul\'e9 +e, il y avait pr\'e8s d'une heure, quand lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin rentrer pour le d\'eener, qui depuis longtemps les attendait. +\par +\par En revenant, pr\'e8s de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une dame en grand deuil qui semblait fl\'e2ner sur la place. +\par +\par Cette dame tressaillit en reconnaissant Agn\'e8s accompagn\'e9e du nouveau lord Montbarry et, apr\'e8s un moment d'h\'e9sitation, elle se d\'e9cida \'e0 les suivre \'e0 une certaine distance jusqu'\'e0 l'h\'f4tel. +\par +\par Lady Montbarry re\'e7ut Agn\'e8s fort gaiement, \'e0 cause de ce qui s'\'e9tait pass\'e9 en son absence. +\par +\par Il n'y avait pas dix minutes qu'elle \'e9tait sortie, que la femme de confiance apportait \'e0 Lady Montbarry un petit billet \'e9crit au crayon. C'\'e9tait de la dame veuve qui occupait la chambre situ\'e9e de l'autre c\'f4t\'e9 + du salon, chambre qu'on avait esp\'e9r\'e9 faire avoir \'e0 Agn\'e8s. Mme\~James, c'\'e9tait le nom de la dame, disait qu'elle avait appris le d\'e9sir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que sa chambre soit confortable et a\'e9r\'e9 +e, il lui importait peu d'\'eatre au premier ou au second \'e9tage\~; elle offrait donc, avec le plus grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait d\'e9j\'e0 enlev\'e9 ses bagages, miss Lockwood pouvait emm\'e9nager imm\'e9 +diatement dans la chambre n\'b0 13 }{\i bis, }{qui \'e9tait \'e0 son enti\'e8re disposition. +\par +\par \'ab\~Je voulais voir aussit\'f4t Mme\~James, continua lady Montbarry, pour la remercier personnellement de son extr\'eame obligeance, mais on m'a affirm\'e9 qu'elle \'e9tait sortie sans faire conna\'eetre l'heure \'e0 laquelle elle rentrerait\~ +; je lui ai \'e9crit un mot de remerciement, pour lui dire que nous esp\'e9rions bien demain pouvoir remercier de vive voix Mme\~James de sa gracieuset\'e9. En outre, j'ai fait descendre vos malles\~: tout est pr\'eat\~; allez voir, ma ch\'e8 +re, et jugez par vous-m\'eame si cette charmante dame ne vous a pas c\'e9d\'e9 la plus jolie chambre de la maison\~!\~\'bb Lady Montbarry quitta aussit\'f4t Agn\'e8s pour lui laisser faire un peu de toilette pour le d\'eener. +\par +\par La nouvelle chambre plut beaucoup \'e0 Agn\'e8s. Deux grandes fen\'eatres donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. Les murs et le plafond \'e9taient d\'e9cor\'e9s de fort bonnes copies de Rapha\'ebl. Une grande armoire massive tr +\'e8s belle aurait pu abriter de la poussi\'e8re deux fois plus de robes que n'en avait Agn\'e8s\~; dans une encoignure de la chambre, \'e0 la t\'eate du lit se trouvait un cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur l'e +scalier de service de l'h\'f4tel. +\par +\par Apr\'e8s avoir examin\'e9 tout cela d'un coup d'\'9cil, Agn\'e8s s'habilla aussi vite que possible. Au moment o\'f9 elle allait entrer au salon, une femme de chambre lui demanda sa clef. +\par +\par \'ab\~Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit la fille, je vous rapporterai la clef au salon.\~\'bb +\par +\par Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame seule se promenait dans le couloir du second \'e9tage\~; tout \'e0 coup elle se pencha par-dessus la rampe. +\par +\par Au bout d'un moment, la servante apparut\~: elle sortait du cabinet de toilette par l'escalier de service un seau \'e0 la main. D\'e8s qu'elle fut descendue, la dame qui \'e9tait au deuxi\'e8me, \emdash est-il n\'e9cessaire de dire que c'\'e9 +tait la comtesse\~? \emdash se pr\'e9cipita en bas de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se cacha derri\'e8re les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se d\'e9p\'eacha de terminer son ouvrage, ferma \'e0 + double tour la porte du cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entr\'e9e et alla au salon rendre la clef \'e0 Agn\'e8s. +\par +\par La famille \'e9tait en train de d\'eener\~; tout \'e0 coup un des enfants fit remarquer qu'Agn\'e8s n'avait pas sa montre. Dans sa h\'e2te de changer de toilette, l'avait-elle laiss\'e9e dans la chambre \'e0 coucher. Agn\'e8s quitta aussit\'f4 +t la table pour aller chercher sa montre. Au moment o\'f9 elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au cas o\'f9 il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le supposait, Agn\'e8 +s trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du cabinet de toilette, et s'assura que tout \'e9tait bien ferm\'e9 +. Elle sortit et donna un double tour \'e0 la porte d'entr\'e9e derri\'e8re elle. +\par +\par D\'e8s qu'elle eut disparu, la comtesse, qui \'e9touffait dans sa cachette, alla \'e9couter \'e0 la porte, jusqu'\'e0 ce que le silence f\'fbt compl\'e8tement r\'e9tabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de toilette, dont elle tira la porte sur elle-m +\'eame. De l'int\'e9rieur, on l'aurait crue ferm\'e9e aussi bien que quand Agn\'e8s avait fait jouer le p\'eane dans la serrure. +\par +\par Pendant que la famille Montbarry d\'eenait, Henry Westwick arriva de Milan. +\par +\par Quand il entra dans la salle \'e0 manger et qu'il s'avan\'e7a pour lui tendre la main, Agn\'e8s sentit une bouff\'e9e de plaisir lui monter au visage. Henry \'e9tait aussi heureux qu'elle de la revoir. +\par +\par Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard\~; ce fut un \'e9clair, mais un \'e9clair d'esp\'e9rance. +\par +\par Elle vit son visage s'\'e9panouir et eut presque regret de l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. Aussit\'f4t elle se r\'e9fugia dans une phrase de bienvenue banale et lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laiss\'e9 +s \'e0 Milan. +\par +\par Henry prit place \'e0 table et fit une peinture amusante des difficult\'e9s que son fr\'e8re avait avec la danseuse et le directeur peu d\'e9licat d'un th\'e9\'e2tre de Paris. Les choses en \'e9taient, parait-il, arriv\'e9es \'e0 un tel point qu'on avait +\'e9t\'e9 oblig\'e9 de faire appel \'e0 la justice, qui avait tranch\'e9 le diff\'e9rend en faveur de Francis. +\par +\par Aussit\'f4t son proc\'e8s gagn\'e9, le directeur anglais avait quitt\'e9 Milan pour se rendre, toujours accompagn\'e9 par sa s\'9cur, \'e0 Londres o\'f9 les affaires de son th\'e9\'e2tre l'appelaient. D\'e9cid\'e9e \'e0 + ne plus jamais passer le seuil de l'h\'f4tel v\'e9nitien o\'f9 elle avait pass\'e9 deux mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point assister au festin de famille, sous pr\'e9texte de maladie. \'c0 son \'e2 +ge, les voyages la fatiguaient, et elle \'e9tait fort heureuse de rentrer en Angleterre avec son fr\'e8re. +\par +\par Tout en causant, la soir\'e9e s'avan\'e7ait et il fallut songer \'e0 coucher les enfants. +\par +\par Au moment o\'f9 Agn\'e8s se levait pour quitter la table avec l'a\'een\'e9e des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer soudain. Il avait l'air s\'e9rieux et pr\'e9occup\'e9, et quand sa ni\'e8 +ce s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout \'e0 coup\~: +\par +\par \'ab\~Marianne, dites-moi o\'f9 vous allez coucher.\~\'bb +\par +\par Marianne, tout \'e9tonn\'e9e, r\'e9pondit qu'elle allait comme d'habitude coucher avec tante Agn\'e8s. +\par +\par Peu satisfait de cette r\'e9ponse, Henry demanda si la chambre qu'elles avaient \'e9tait pr\'e8s de celles de leurs compagnons de voyage. +\par +\par \'c0 la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry faisait toutes ces questions, Agn\'e8s raconta le service que lui avait rendu Mme\~James. +\par +\par \'ab\~Gr\'e2ce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et moi nous sommes de l'autre c\'f4t\'e9 du salon.\~\'bb +\par +\par Henry ne r\'e9pondit rien\~; mais en ouvrant la porte pour laisser passer Agn\'e8s, il avait l'air de mauvaise humeur\~; il attendit dans le corridor jusqu'\'e0 ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre fatale, puis aussit\'f4t il appela son fr\'e8re\~ +: +\par +\par \'ab\~Venez, Stephen, allons fumer un peu.\~\'bb +\par +\par D\'e8s que les deux fr\'e8res furent seuls, Henry expliqua le motif qui l'avait pouss\'e9 \'e0 se renseigner sur la position des chambres \'e0 coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontr\'e9 la comtesse \'e0 Venise, et lui avait r\'e9p\'e9t\'e9 + tout ce qui s'\'e9tait pass\'e9 entre eux\~: Henry raconta textuellement ce qu'il savait. +\par +\par \'ab\~L'id\'e9e qu'a eue cette femme de c\'e9der sa chambre ne me semble pas claire. Sans inqui\'e9ter ces dames en leur disant ce que je viens de vous}{\scaps }{apprendre, ne pouvez-vous pas pr\'e9venir Agn\'e8s de fermer soigneusement sa porte.\~\'bb + +\par +\par Lord Montbarry r\'e9pondit que sa femme avait d\'e9j\'e0 fait cette recommandation \'e0 miss Lockwood et qu'on pouvait \'eatre certain qu'elle prendrait toutes les pr\'e9cautions possibles + pour elle et pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de pi\'e8ce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention s\'e9rieuse. +\par +\par Pendant que les deux hommes avaient quitt\'e9 l'h\'f4tel pour faire leur petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre de tant d'\'e9v\'e9nements bizarres, une sc\'e8ne \'e9trange o\'f9 l'a\'een\'e9 +e des enfants de lady Montbarry jouait le r\'f4le principal. +\par +\par On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite Marianne, et, jusque-l\'e0, l'enfant s'\'e9tait \'e0 peine aper\'e7ue qu'elle \'e9tait dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa pri\'e8 +re, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la t\'eate du lit. Un instant apr\'e8s, Agn\'e8s la vit sauter debout en poussant un cri de terreur\~: elle montrait une petite tache brune au milieu d'un des espaces blancs du plafond \'e0 + panneaux sculpt\'e9s\~: +\par +\par \'ab\~C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux pas coucher ici.\'bb +\par +\par Voyant qu'il \'e9tait inutile de la raisonner en ce moment, Agn\'e8s l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa m\'e8re. L\'e0, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les efforts qu'on fit furent inutiles\~ +: l'impression produite sur son jeune esprit ne pouvait dispara\'eetre par la persuasion. Marianne ne put expliquer la frayeur qui l'avait saisie\~: il fut impossible de lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait sembl\'e9 \'ea +tre une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur si on la lui faisait revoir. On d\'e9cida donc qu'elle passerait la nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes s\'9c +urs et la nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir. +\par +\par Une demi-heure apr\'e8s, Marianne dormait les bras enlac\'e9s autour du cou de sa s\'9cur. Lady Montbarry et Agn\'e8s retourn\'e8rent dans l'autre chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si \'e9trangement effray\'e9 l'enfant\~; elle \'e9tait +\'e0 peine visible et provenait sans doute de la n\'e9gligence d'un ouvrier, peut-\'eatre bien encore d'une infiltration d'eau r\'e9pandue dans la chambre au-dessus. +\par +\par \'ab\~Je ne comprends vraiment pas l'id\'e9e qui a germ\'e9 dans la t\'eate de Marianne, dit lady Montbarry. +\par +\par \emdash Je soup\'e7onne la nourrice d'\'eatre un peu cause de ce qui s'est pass\'e9, reprit Agn\'e8s\~; elle a probablement racont\'e9 \'e0 l'enfant quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-l\'e0 + ne se doutent pas du danger qu'il y a \'e0 frapper l'imagination d'un enfant. Vous devriez en parler demain \'e0 la nourrice.\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry regarda la chambre de tous les c\'f4t\'e9s, avec une v\'e9ritable admiration. +\par +\par \'ab\~C'est d\'e9licieusement arrang\'e9, dit-elle. Cela ne vous fait rien, n'est-ce pas, Agn\'e8s, de coucher ici seule\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s se mit \'e0 rire. +\par +\par \'ab\~Je suis si fatigu\'e9e, r\'e9pondit-elle, que je vais vous souhaiter le bonsoir sans retourner au salon.\~\'bb +\par +\par Lady Montbarry se dirigea vers la porte. +\par +\par \'ab\~Je vois votre bo\'eete \'e0 bijoux l\'e0, sur la table, n'oubliez pas de fermer \'e0 clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette. +\par +\par \emdash Merci, c'est d\'e9j\'e0 fait, j'ai essay\'e9 la clef moi-m\'eame, dit Agn\'e8s. Puis-je vous \'eatre bonne \'e0 quelque chose avant de me mettre au lit\~? +\par +\par \emdash Non, ma ch\'e8re, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre exemple. Bonne nuit, Agn\'e8s, je vous souhaite d'excellents r\'eaves pour votre premi\'e8re nuit \'e0 Venise.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106246}XXII{\*\bkmkend _Toc96106246} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Apr\'e8s le d\'e9part de lady Montbarry, Agn\'e8s ferma sa porte avec soin et commen\'e7a \'e0 d\'e9baller ses malles. Dans sa h\'e2te de s'habiller pour le d\'eener, elle avait pris la premi\'e8re robe venue et avait jet\'e9 + son costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire \'e0 robes et commen\'e7a \'e0 accrocher ses v\'eatements. +\par +\par Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatigu\'e9e et laissa les malles telles qu'elles \'e9taient. Le vent du sud qui avait souffl\'e9 si vif toute la journ\'e9e ne s'\'e9tait pas encore apais\'e9. L'atmosph\'e8re de la chambre \'e9 +tait un peu lourde. Agn\'e8s se jeta un ch\'e2le sur la t\'eate et, ouvrant la fen\'eatre, s'accouda au balcon pour respirer l'air. Le ciel \'e9tait couvert, il \'e9tait impossible de distinguer un objet devant soi\~ +; le canal avait l'air d'un gouffre noir\~: les maisons situ\'e9es en face semblaient une ligne d'ombre se confondant avec le ciel sans \'e9toile et sans lune. +\par +\par \'c0 de rares intervalles, le cri guttural, pr\'e9curseur d'un gondolier attard\'e9, se faisait entendre et pr\'e9venait les autres bateliers. De temps en temps le bruit rapproch\'e9 + de rames frappant l'eau indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs \'e0 l'h\'f4tel. Ces bruits except\'e9s, le silence qui enveloppait Venise \'e9tait un silence de tombeau. +\par +\par Appuy\'e9e sur la balustrade du balcon, Agn\'e8s regardait distraitement dans le vide\~; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi jur\'e9e et qui \'e9tait mort dans cette maison o\'f9 elle se trouvait. Un changement s'\'e9tait fait en elle\~ +; elle semblait subir une nouvelle influence\~; pour la premi\'e8re fois, le souvenir de lord Montbarry \'e9veillait un autre sentiment que la compassion\~; pour la premi\'e8re fois cette bonne et douce cr\'e9 +ature songeait au mal qu'il lui avait fait. Elle pensait \'e0 l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui avait d\'e9fendu le lord contre son fr\'e8re quelque + temps auparavant, elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-m\'eame et de la nuit qui l'entourait et se retira de l'ab\'eeme sombre qu'elle contemplait, comme si le myst\'e8 +re et la tristesse des eaux avaient \'e9t\'e9 cause de l'\'e9motion qui l'avait envahie. Tout \'e0 coup elle ferma la fen\'eatre, jeta de c\'f4t\'e9 son ch\'e2le et alluma toutes les bougies des cand\'e9labres de la chemin\'e9e, croyant que les lumi\'e8 +res allaient \'e9gayer la solitude de la chambre. +\par +\par L'\'e9clairage \'e9blouissant qui contrastait avec la noire tristesse du dehors rendit le calme \'e0 son esprit\~; elle regardait la flamme des bougies avec une joie d'enfant\~: +\par +\par Faut-il me coucher\~? se demanda-t-elle. Non. +\par +\par La somnolente fatigue qui l'avait accabl\'e9e avait disparu. Elle recommen\'e7a \'e0 d\'e9baller ses malles. Au bout de quelques minutes, cette occupation la fatigua pour la seconde fois. +\par +\par Elle s'assit devant la table et prit un }{\i Indicateur-Guide.}{ +\par +\par Que dit-on de Venise\~? pensa-t-elle. +\par +\par Avant qu'elle e\'fbt tourn\'e9 la premi\'e8re page, son imagination \'e9tait d\'e9j\'e0 loin du livre. +\par +\par Elle songeait \'e0 Henry Westwick\~: elle se souvenait des plus petits d\'e9tails de la soir\'e9e, de ses moindres paroles, et tout \'e9tait en faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-m\'eame, les couleurs lui montaient peu \'e0 + peu aux joues, en pensant \'e0 la constance et \'e0 la fid\'e9lit\'e9 qu'il lui avait toujours montr\'e9es. La tristesse qui l'avait accabl\'e9 +e pendant tout le voyage venait-elle donc de ce qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle avait de l'avoir mal re\'e7u \'e0 Paris quand il lui avait parl\'e9. Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi \'e0 des pens\'e9 +es qu'elle voulait refouler au plus profond de son c\'9cur, elle retourna \'e0 son livre, se m\'e9fiant de ses propres pens\'e9es. +\par +\par Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, pr\'e8s de son lit, envelopp\'e9e dans une robe de chambre, \'e0 chasser loin de son esprit toute id\'e9e de tendresse et d'amiti\'e9\~? +\par +\par Son c\'9cur \'e9tait enferm\'e9 dans le tombeau avec Montbarry. Agn\'e8s pouvait-elle donc penser \'e0 un autre homme et \'e0 un homme qui l'aimait\~? C'\'e9tait honteux, c'\'e9tait indigne d'elle. +\par +\par Elle essaya encore de lire avec int\'e9r\'eat les descriptions du }{\i Guide, }{ce fut en vain. +\par +\par Rejetant le livre, elle en revint \'e0 la seule ressource qui lui restait, ses bagages. Elle recommen\'e7a \'e0 travailler, r\'e9solue \'e0 ne se coucher que quand elle tomberait de fatigue. +\par +\par Pendant quelques instants, Agn\'e8s continua sa besogne monotone et transporta ses v\'eatements de la malle \'e0 la garde-robe\~; mais tout \'e0 coup l'horloge de l'h\'f4tel sonna minuit et vint lui + rappeler qu'il se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil \'e0 c\'f4t\'e9 du lit pour se reposer. +\par +\par Le silence absolu qui r\'e9gnait maintenant dans la maison frappa son esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle except\'e9e\~? S\'fbrement il \'e9tait temps de suivre l'exemple g\'e9n\'e9ral. Nerveuse et irrit\'e9e, elle se leva et commen\'e7a \'e0 se d +\'e9shabiller. +\par +\par J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fron\'e7ant le sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace\~: je ne serai bonne \'e0 rien demain. +\par +\par Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur une petite table pr\'e8s du lit et recula un peu le fauteuil qui \'e9tait de l'autre c\'f4t\'e9 du chevet\~; elle pla\'e7a ensuite sur la table une boite d'allumettes et le }{\i Guide, }{ +afin de le lire, au cas o\'f9 elle ne dormirait pas\~: puis elle souffla la bougie et mit la t\'eate sur l'oreiller. +\par +\par Les rideaux de lit \'e9taient dispos\'e9s de mani\'e8re \'e0 ne pas intercepter l'air. Elle \'e9tait couch\'e9e sur le c\'f4t\'e9 gauche, tournant le dos \'e0 la table, le visage du c\'f4t\'e9 du fauteuil, qu'elle pouvait voir de son lit. Il \'e9 +tait recouvert d'une housse d'indienne \'e0 grands bouquets de roses \'e9parpill\'e9s sur un fond vert-p\'e2le. Elle essaya, pour arriver \'e0 dormir, de se fatiguer en comptant et en recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se d\'e9 +ranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie apr\'e8s minuit, puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le parquet, jet\'e9es l\'e0 pour \'eatre cir\'e9 +es, avec ce manque d'attention barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les h\'f4tels. Le silence qui suivit ces diff\'e9rents bruits permit \'e0 Agn\'e8s de reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses\~; elle recommen\'e7 +a ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de recommencer, s'arr\'eata, puis voulut recompter et sentit sa t\'eate s'appesantir doucement sur l'oreiller\~: elle poussa un l\'e9 +ger soupir et tomba endormie. +\par +\par Combien de temps ce sommeil dura-t-il\~? Elle ne le sut jamais. Plus tard elle se souvint seulement qu'elle s'\'e9veilla en sursaut. +\par +\par Chacune de ses facult\'e9s passa subitement de l'atonie absolue \'e0 la compl\'e8te connaissance, sans transition, d'un coup. +\par +\par Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le s\'e9ant\~; sans savoir pourquoi, elle se mit \'e0 \'e9couter\~: son c\'9cur palpitait \'e0 se rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'\'e9tait pass\'e9 + cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse s'\'e9tait \'e9teinte et la chambre \'e9tait plong\'e9e dans les t\'e9n\'e8bres. +\par +\par Elle t\'e2ta pour trouver sa bo\'eete d'allumettes et s'arr\'eata quand elle l'eut entre les mains. Son esprit \'e9tait encore noy\'e9 dans le vague\~; elle ne se h\'e2tait pas d'allumer\~; cette minute dans l'obscurit\'e9 ne lui \'e9tait pas d\'e9sagr +\'e9able\~; elle se demanda quelle cause pouvait bien l'avoir r\'e9veill\'e9e si subitement. Avait-elle r\'eav\'e9\~? Non, ou plut\'f4t elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put \'e9claircir le myst\'e8re, l'obscurit\'e9 commen\'e7ait \'e0 + peser sur elle\~: elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie. +\par +\par Au moment o\'f9 la lumi\'e8re r\'e9pandit sa clart\'e9 bienfaisante dans la chambre, Agn\'e8s tourna ses regards de l'autre c\'f4t\'e9 du lit. +\par +\par Aussit\'f4t un frisson la parcourut, la peur lui serra le c\'9cur dans une \'e9treinte de glace. +\par +\par Elle n'\'e9tait pas seule\~! +\par +\par L\'e0, dans le fauteuil, au chevet du lit\~; l\'e0, \'e9clair\'e9e par la flamme vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la t\'eate renvers\'e9e en arri\'e8re. Son visage \'e9tait lev\'e9 au plafond, ses yeux ferm\'e9 +s comme si elle dormait d'un profond sommeil. +\par +\par L'effet produit sur Agn\'e8s par la d\'e9couverte qu'elle venait de faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle fut rentr\'e9e en possession d'elle-m\'eame, fut de se pencher hors du lit et de regarder de plus pr\'e8s la femme qui s' +\'e9tait incompr\'e9hensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la nuit. Un coup d'\'9cil lui suffit\~; elle se rejeta en arri\'e8re en}{\i }{poussant un cri d'\'e9tonnement. La personne assise dans le fauteuil \'e9 +tait la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait pr\'e9dit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement \'e0 Venise. +\par +\par Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la pr\'e9sence de la comtesse lui, donna la force d'agir. +\par +\par \'ab\~R\'e9veillez-vous\~! cria-t-elle. Comment avez-vous os\'e9 venir ici\~? Comment \'eates-vous entr\'e9e\~? Sortez, ou j'appelle au secours.\~\'bb +\par +\par Elle \'e9leva la voix en pronon\'e7ant ce dernier mot, mais il ne fit aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la comtesse par l'\'e9paule et la secoua\~; cet effort ne suffit pas encore \'e0 ranimer la personne endormie\~: elle \'e9 +tait toujours couch\'e9e sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait \'e0 l'engourdissement de la mort, elle restait insensible \'e0 tout. Dormait-elle r\'e9ellement\~? \'c9tait-elle \'e9vanouie\~? +\par +\par Agn\'e8s la regarda de plus pr\'e8s\~: elle n'\'e9tait pas \'e9vanouie. Sa poitrine se soulevait sous l'effort d'une p\'e9nible respiration, elle grin\'e7ait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front\~; ses mains crisp\'e9 +es se levaient et retombaient sur ses genoux. \'c9tait-elle oppress\'e9e par un r\'eave, ou voyait-elle dans la chambre une vision invisible pour Agn\'e8s\~? +\par +\par Le doute \'e9tait intol\'e9rable\~; miss Lockwood se d\'e9cida \'e0 \'e9veiller les domestiques de garde pour la nuit. +\par +\par La poign\'e9e de la sonnette \'e9tait fix\'e9e au mur\~; non loin de la table. +\par +\par Elle se retourna encore une fois dans son lit et \'e9tendit la main. Au m\'eame instant, elle regarda au-dessus de sa t\'eate, sa main retomba inerte\~: elle fr\'e9mit et cacha sa figure dans l'oreiller. +\par +\par Qu'avait-elle vu\~? Une autre personne dans sa chambre\~! +\par +\par Au-dessus d'elle, pr\'e8s du plafond, \'e9tait suspendue une t\'eate humaine, le cou coup\'e9 comme par le rasoir de la guillotine. +\par +\par Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la t\'eate avait paru soudain\~: la chambre avait conserv\'e9 son aspect ordinaire, rien n'y \'e9tait chang\'e9. La forme accroupie sur le fauteuil, la grande fen\'ea +tre qui faisait face au lit, la nuit sombre au dehors, la bougie br\'fblant sur la table, tout \'e9tait visible, rien n'\'e9tait chang\'e9\~: elle n'avait qu'une vision de plus, horrible, effrayante \'e0 voir\~! +\par +\par \'c0 la lueur vacillante de la bougie, elle aper\'e7ut distinctement la t\'eate se balan\'e7ant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement, paralys\'e9e de terreur. +\par +\par Les chairs du visage avaient disparu\~; la peau, toute rid\'e9e, s'\'e9tait bronz\'e9e comme celle d'une momie \'e9gyptienne, except\'e9 au cou o\'f9 elle \'e9tait rest\'e9e plus claire, marbr\'e9e de taches et d'\'e9 +claboussures de cette teinte brune que l'imagination de l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de favoris, les restes d'une moustache d\'e9color\'e9e pendaient \'e0 la l\'e8vre sup\'e9 +rieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient que c'\'e9tait une t\'eate d'homme. Le temps et la mort avaient ravag\'e9 les autres traits. Les paupi\'e8res \'e9taient closes. +\par +\par Les cheveux d\'e9color\'e9s comme la barbe avaient \'e9t\'e9 br\'fbl\'e9s par places. Les l\'e8vres bleu\'e2tres, entr'ouvertes par un \'e9ternel sourire, montraient une double rang\'e9e de dents. Peu \'e0 peu cette t\'ea +te suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commen\'e7a \'e0 s'approcher d'Agn\'e8s, couch\'e9e au-dessous\~; peu \'e0 peu cette odeur \'e9trange, remarqu\'e9e par les commissaires enqu\'ea +teurs dans les caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis Westwick \'e0 la gorge dans sa chambre \'e0 coucher, remplit la pi\'e8ce. +\par +\par La t\'eate descendait toujours par degr\'e9s, jusqu'\'e0 ce qu'elle s'arr\'eata enfin \'e0 quelques pouces du visage d'Agn\'e8s\~; puis elle tourna lentement sur elle-m\'eame et fixa le visage de la femme endormie sur le fauteuil. +\par +\par Il y eut un instant d'arr\'eat, puis un mouvement surnaturel vint troubler le repos rigide de cette face cadav\'e9reuse. +\par +\par Les paupi\'e8res ferm\'e9es s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent, brillants de l'\'e9clat vitreux de la mort et fix\'e8rent leur horrible regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil. +\par +\par Agn\'e8s suivit ce regard\~: elle vit les paupi\'e8res de la femme vivante se soulever peu \'e0 peu comme les paupi\'e8res du mort\~; elle la vit se lever comme pour ob\'e9ir \'e0 un ordre muet, puis elle ne vit plus rien. +\par +\par L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont les rayons entraient dans sa chambre\~; lady Montbarry \'e9tait pench\'e9e sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines \'e9veill\'e9es et curieuses regardaient \'e0 la porte. + +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106247}XXIII{\*\bkmkend _Toc96106247} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~\'85 Vous qui avez quelque influence sur Agn\'e8s, Henry, essayez donc de la raisonner\~: il n'y a vraiment aucune raison pour faire du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme d'habitude, frapp\'e9 \'e0 + sa porte pour lui donner une tasse de th\'e9, ne recevant pas de r\'e9ponse, elle a fait le tour par le cabinet de toilette dont la porte \'e9tait ouverte, et elle a vu Agn\'e8s dans son lit, sans connaiss +ance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait revenir \'e0 elle, et Agn\'e8s nous a racont\'e9 l'histoire extraordinaire que je viens de vous r\'e9p\'e9ter. Vous avez vu par vous-m\'eame qu'elle tombait de fatigue, la pauvre petite\~ +: notre long voyage en chemin de fer l'avait \'e9puis\'e9e, ses nerfs \'e9taient excit\'e9s, et vous savez que, plus que toute autre, elle est femme \'e0 se laisser impressionner par un r\'eave\~; mais elle se refuse obstin\'e9ment \'e0 + accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie \'e9t\'e9 dur avec elle\~! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tent\'e9. J'ai \'e9crit \'e0 la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir de lui rendre la chambre. Elle a r\'e9 +pondu par un refus formel. Afin de ne pas \'e9bruiter l'affaire dans l'h\'f4tel, j'ai donc pris mes dispositions pour occuper moi-m\'eame cette pi\'e8ce pendant un ou deux jours, le temps de laisser Agn\'e8 +s se remettre par les soins de ma femme. Puis-je faire davantage\~? \'c0 toutes les questions d'Agn\'e8s, j'ai r\'e9pondu de mon mieux\~; elle sait ce que vous m'avez dit hier de Francis et de la comtesse, mais malgr\'e9 + tout, je ne puis la tranquilliser. En d\'e9sespoir de cause, je l'ai laiss\'e9e dans le salon, allez-y vous-m\'eame, en ami, et voyez ce que vous pouvez faire.\'bb +\par +\par C'est ainsi que lord Montbarry expliqua \'e0 son fr\'e8re ce qui s'\'e9tait pass\'e9 pendant la nuit. Sans r\'e9fl\'e9chir, Henry alla droit au salon. +\par +\par Il y trouva Agn\'e8s toute rouge et marchant \'e0 grands pas. +\par +\par \'ab\~Si vous venez ici me r\'e9p\'e9ter ce que votre fr\'e8re m'a d\'e9j\'e0 dit, s'\'e9cria-t-elle, avant qu'il e\'fbt ouvert la bouche, vous pouvez vous en \'e9pa +rgner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou qu'on me parle de sens commun, je veux un v\'e9ritable ami qui ait confiance en moi. +\par +\par \emdash Je suis cet ami, Agn\'e8s, r\'e9pondit exaucement Henry, vous le savez bien. +\par +\par \emdash Sinc\'e8rement, vous croyez que je n'ai pas \'e9t\'e9 abus\'e9e par un r\'eave\~? +\par +\par \emdash Je crois que, pour certains d\'e9tails au moins, vous ne vous \'eates pas laiss\'e9 abuser. +\par +\par \emdash Par quel d\'e9tail\~? +\par +\par \emdash Par ce que vous dites de la pr\'e9sence de la comtesse. C'est parfaitement exact.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s l'arr\'eata aussit\'f4t. +\par +\par \'ab\~Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et mistress James ne faisaient qu'un\~? demanda-t-elle avec un air de m\'e9fiance\~; pourquoi ne m'avoir pas pr\'e9venue hier\~? +\par +\par \emdash Vous oubliez que vous aviez accept\'e9 l'\'e9change de la chambre avant mon arriv\'e9e ici, r\'e9pondit Henry. J'ai eu bien envie de vous le dire, cependant\~; mais tous vos pr\'e9paratifs pour passer la nuit \'e9taient d\'e9j\'e0 faits\~ +; mes avis n'auraient eu d'autres r\'e9sultats que de vous inqui\'e9ter. Apr\'e8s que mon fr\'e8re m'a eu assur\'e9 que vous prendriez toutes les pr\'e9cautions n\'e9cessaires pour assurer votre repos, j'ai n\'e9anmoins veill\'e9 + toute la nuit. Ce que je puis vous assurer, c'est que vous n'avez pas r\'eav\'e9 en voyant la comtesse assise \'e0 votre chevet. D'apr\'e8s sa propre d\'e9claration, je puis vous affirmer que vous ne vous \'eates pas tromp\'e9e. +\par +\par \emdash D'apr\'e8s sa propre d\'e9claration, r\'e9pondit Agn\'e8s en scandant les mots. Vous l'avez donc vue ce matin\~? +\par +\par \emdash Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes. +\par +\par \emdash Que faisait-elle\~? +\par +\par \emdash Elle \'e9tait fort occup\'e9e \'e0 \'e9crire\~; je n'ai m\'eame pu attirer son attention qu'en pronon\'e7ant votre nom. +\par +\par \emdash Elle se souvient de moi, n'est-ce pas\~? +\par +\par \emdash Elle ne s'est souvenue du nom d'Agn\'e8s Lockwood qu'avec peine. Ne pouvant arriver \'e0 obtenir une r\'e9ponse, j'ai fait comme si j'\'e9tais envoy\'e9 directement par vous. Elle s'est alors d\'e9cid\'e9e \'e0 parler. Non seulement elle m'a avou +\'e9 qu'elle vous avait donn\'e9 cette chambre par le motif qu'elle avait dit \'e0 Francis, mais elle a encore ajout\'e9 qu'elle s'\'e9tait gliss\'e9e \'e0 votre chevet pour vous \'e9pier toute la nuit et pour \'ab\~voir ce que vous verriez\~\'bb. +\par +\par J'ai alors tent\'e9 de lui faire dire comment elle s'\'e9tait introduite chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table devant elle attira de nouveau son regard \'e0 ce moment et elle se remit \'e0 \'e9crire. \'ab\~ +Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que j'avance ma pi\'e8ce.\~\'bb Ce qu'elle a vu ou r\'eav\'e9 dans votre chambre est impossible \'e0 savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge par ce que mon fr\'e8 +re m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est \'e9vident qu'un \'e9v\'e9nement r\'e9cent a produit sur elle un bien triste effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-\'eatre, me semble un peu d\'e9rang\'e9e. La preuve, c'est qu'elle m'a parl\'e9 + du baron comme s'il vivait encore, tandis qu'elle a d\'e9clar\'e9 \'e0 Francis que le baron \'e9tait mort, ce qui est vrai. Le consul des \'c9tats-Unis \'e0 Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal am\'e9 +ricain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste d'intelligence para\'eet concentr\'e9 tout entier sur une seule id\'e9e, absurde d'ailleurs, \'e9crire une pi\'e8ce pour que Francis la fasse jouer sur son th\'e9\'e2tre. Il m'a avou\'e9 + qu'il lui avait laiss\'e9 croire qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent. \'c0 mon avis, il a eu tort. Qu'en pensez-vous\~?\~\'bb +\par +\par Sans s'occuper de cette derni\'e8re question, Agn\'e8s se leva de sa chaise. +\par +\par \'ab\~Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la comtesse. +\par +\par \emdash \'cates-vous assez ma\'eetresse de vous pour la voir, apr\'e8s les \'e9v\'e9nements de cette nuit\~?\'bb +\par +\par Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de couleur, elle \'e9tait d'une p\'e2leur mortelle, mais elle s'ent\'eata. +\par +\par \'ab\~Vous savez ce que j'ai vu hier soir\~? dit-elle faiblement. +\par +\par \emdash N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas inutilement. +\par +\par \emdash Il faut que j'en parle\~! Mon esprit est plein de questions que je veux vous faire \'e0 ce sujet. Je ne }{\i l'ai }{pas reconnue. Mais je me demande sans cesse \'e0 qui }{\i elle }{ressemblait. \'c9tait-ce \'e0 Ferraris\~? \'c9tait-ce \'e0\'85\~? +\~\'bb +\par +\par Elle s'arr\'eata toute fr\'e9missante. +\par +\par \'ab\~La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez elle avant que la peur me prenne.\~\'bb +\par +\par Henry la regarda avez anxi\'e9t\'e9. +\par +\par \'ab\~Si vous \'eates s\'fbre de vous, je vous approuve\~; plus t\'f4t vous la verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une fa\'e7on bizarre de votre influence sur elle quand elle est entr\'e9e presque de force chez vous \'e0 Londres +\~? +\par +\par \emdash Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela\~? +\par +\par \emdash Pourquoi\~? Dans l'\'e9tat actuel de son esprit, je doute qu'elle soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur qui doit l'obliger \'e0 rendre compte de ses m\'e9 +faits. Il serait utile de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous avez sur elle.\~\'bb +\par +\par Comme il attendait la r\'e9ponse d'Agn\'e8s, elle lui prit le bras et le conduisit en silence vers la porte. +\par +\par Ils mont\'e8rent au deuxi\'e8me \'e9tage, et apr\'e8s avoir frapp\'e9, entr\'e8rent dans la chambre de la comtesse. +\par +\par Elle \'e9crivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agn\'e8s, ses yeux noirs prirent une vague expression d'\'e9tonnement. Au bout de quelques instants, des souvenirs effac\'e9s sembl\'e8rent revivre dans sa m\'e9 +moire. La plume lui tomba des mains\~: toute tremblante, elle regarda Agn\'e8s et finit par la reconna\'eetre. +\par +\par \'ab\~Le moment est-il d\'e9j\'e0 venu\~? murmura-t-elle comme glac\'e9e de crainte. Donnez-moi encore un peu de r\'e9pit, je n'ai pas fini d'\'e9crire.\~\'bb +\par +\par Elle tomba \'e0 genoux et \'e9tendit ses mains suppliantes. Agn\'e8s n'\'e9tait pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la nuit, elle n'\'e9tait pas dans son \'e9tat ordinaire. Le changement d'attitude de la comtesse + la surprit tellement qu'elle ne sut que dire ou que faire. Henry fut}{\b }{oblig\'e9 de l'encourager. +\par +\par \'ab\~Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui se pr\'e9sente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses yeux qui redeviennent hagards\~!\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s essaya de rassembler son courage\~: +\par +\par \'ab\~Vous \'e9tiez dans ma chambre, hier soir,\~\'bb commen\'e7a-t-elle\~? +\par +\par Avant qu'elle e\'fbt ajout\'e9 un mot, la comtesse leva les bras, les tordit au-dessus de sa t\'eate avec un g\'e9missement d'horreur. +\par +\par Agn\'e8s se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arr\'eata et lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Apr\'e8s un moment d'effort, elle lui ob\'e9it. +\par +\par \'ab\~J'ai couch\'e9 hier dans la chambre que vous m'avez c\'e9d\'e9e, et j'ai vu\'85\~\'bb +\par +\par La comtesse se leva soudain\~: +\par +\par \'abAssez\~! cria-t-elle. Ah\~! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin que vous me disiez ce que vous avez}{\i }{vu\~? Pensez-vous que je ne sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi\~? D\'e9 +cidez, en ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien \'e0 ce que vous allez faire. \'cates-vous certaine que le jour du ch\'e2timent soit venu\~? \'cates-vous d\'e9cid\'e9e \'e0 remonter avec moi dans le pass\'e9, \'e0 \'e9couter ma confession, \'e0 + savoir le secret des morts\~?\~\'bb Sans attendre la r\'e9ponse d'Agn\'e8s, elle s'approcha de sa table \'e0 \'e9crire. Ses yeux brillaient en ce moment\~: c'\'e9 +tait bien la femme d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son ardeur et son imp\'e9tuosit\'e9. Sa t\'eate se pencha, elle soupira tristement en ouvrant un pupitre qui \'e9tait sur la table\~: elle en tira une feuille de parchemin c +ouvert d'une \'e9criture \'e0 demi effac\'e9e. Des bouts de fils de soie arrach\'e9s tenaient encore au feuillet comme s'il avait \'e9t\'e9 d\'e9chir\'e9 d'un livre. +\par +\par \'ab\~Lisez-vous l'italien\~? demanda-t-elle \'e0 Agn\'e8s en lui tendant la page.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s r\'e9pondit par un signe de t\'eate. +\par +\par \'ab\~Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois \'e0 un livre de la vieille biblioth\'e8que du palais, quand ce b\'e2timent \'e9tait encore un palais. Qui l'arracha\~? Peu vous importe. Pourquoi l'a-t-on prise\~? Vous le d\'e9 +couvrirez bien vous-m\'eame, si vous le voulez. Lisez d'abord, \'e0 partir de la cinqui\'e8me ligne en haut de la page.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s comprit qu'il fallait \'e0 tout prix reprendre son calme. +\par +\par \'ab\~Donnez-moi une chaise, dit-elle \'e0 Henry, je vais faire de mon mieux.\~\'bb +\par +\par Il se pla\'e7a derri\'e8re elle, de fa\'e7on \'e0 suivre pardessus son \'e9paule et \'e0 l'aider au besoin. Voici la traduction\~: +\par +\par \'ab\~J'ai maintenant achev\'e9 la description du premier \'e9tage du palais. Suivant le d\'e9sir de mon noble et gracieux seigneur, ma\'eetre de ce glorieux \'e9difice, je monte au second et je continue l'inventaire des peintures, d\'e9 +corations et autres chefs-d'\'9cuvre d'art qui y sont contenus. Je commence par la chambre du coin, \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 ouest du palais, appel\'e9e }{\i Chambre des Cariatides, }{\'e0 cause des statues qui soutiennent la chemin\'e9e. Ce travail est co +mparativement d'ex\'e9cution r\'e9cente\~: il ne date que du dix-huiti\'e8me si\'e8cle, et dans chacun de ses d\'e9tails montre le go\'fbt corrompu de l'\'e9poque\~; cependant la chemin\'e9e a sa valeur, elle dissimule une cachette habilement m\'e9nag\'e9 +e entre le parquet de cette chambre et le plafond de la chambre du dessous\~; cette cachette a \'e9t\'e9 construite dans les derniers jours de l'Inquisition et a servi, dit-on, de refuge \'e0 un anc\'eatre de mon gracieux ma\'ee +tre, poursuivi par ce terrible tribunal. Le m\'e9canisme de cette curieuse cachette a \'e9t\'e9 conserv\'e9 en bon \'e9tat par le seigneur actuel, comme un sp\'e9cimen de curiosit\'e9. Il a bien voulu me montrer la fa\'e7on de le mettre en \'9cuvre\~: +\'ab\~Une fois pr\'e8s des deux Cariatides, placez la main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la t\'eate comme si vous vouliez la repousser en arri\'e8re\~; vous mettez ainsi en mouvement le ressort cach\'e9 + dans le mur qui fait tourner la pierre de l'\'e2tre et qui d\'e9couvre un vide au-dessous. Il y a assez de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.\~\'bb La mani\'e8re de refermer est aussi simple\~: \'ab\~ +Placez les deux mains sur les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener \'e0 vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.\~\'bb +\par +\par \emdash Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. \~\'bb +\par +\par Elle remit la page dans le pupitre et le ferma \'e0 clef. +\par +\par \'abVenez maintenant, continua-t-elle\~; venez, vous allez voir ce que les Fran\'e7ais appellent le }{\i commencement de la fin.\~\'bb}{ +\par +\par Agn\'e8s put \'e0 peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui offrit son bras pour la soutenir. +\par +\par \'ab\~Ne craignez rien, dit-il tout bas\~; je ne vous quitte pas.\~\'bb +\par +\par La comtesse les pr\'e9c\'e9da dans le corridor ouest\~; elle s'arr\'eata au n\'b0 38. C'\'e9tait la pi\'e8ce anciennement habit\'e9e par le baron Rivar\~; elle \'e9tait juste au-dessus de la chambre o\'f9 Agn\'e8s avait pass\'e9 la nuit. +\par +\par Depuis deux jours elle \'e9tait vide. Quand ils ouvrirent la porte, il n'y avait pas de bagages\~; elle n'avait donc pas \'e9t\'e9 lou\'e9e. +\par +\par \'ab\~Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la chemin\'e9e\~; vous savez ce que vous avez \'e0 faire. Ai-je m\'e9rit\'e9 que vous m\'ealiez la piti\'e9 \'e0 la justice, continua-t-elle plus bas\~ +; donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et il faut que j'avance ma pi\'e8ce.\~\'bb +\par +\par Elle sourit d'un regard \'e9gar\'e9 et fit semblant d'\'e9crire en pronon\'e7ant ces derni\'e8 +res paroles. Les efforts constants qu'elle avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le b\'e9n\'e9fice qu'elle esp\'e9rait tirer de sa pi\'e8ce \'e0 peine \'e9bauch\'e9e avaient d +\'e9pass\'e9 ses forces. +\par +\par Quand on lui eut accord\'e9 ce qu'elle r\'e9clamait si instamment, elle ne remercia pas Agn\'e8s\~; elle se contenta de dire\~: +\par +\par \'ab\~Ne craignez rien, miss\~; je ne chercherai pas \'e0 m'\'e9chapper. O\'f9 vous \'eates, il faut que je sois, et cela jusqu'\'e0 la fin.\~\'bb +\par +\par Son regard fatigu\'e9 se promena autour de la chambre d'un}{\b }{air stupide\~; puis \'e0 pas lents, tr\'e9buchant comme une femme us\'e9e par l'\'e2ge, elle rentra chez elle et se remit au travail. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106248}XXIV{\*\bkmkend _Toc96106248} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Agn\'e8s et Henry rest\'e8rent seuls dans la chambre des Cariatides. +\par +\par La personne qui avait fait la description du palais, un auteur malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait tr\'e8s justement fait ressortir les d\'e9fauts de la chemin\'e9e. Les moindres d\'e9tails portaient la marque du plus co\'fb +teux et du plus \'e9clatant mauvais go\'fbt\~; n\'e9anmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient fort cette \'9cuvre, soit \'e0 cause de ses dimensions v\'e9ritablement imposantes, soit \'e0 cause de l'assemblage de marbres de diff\'e9rentes c +ouleurs qu'on y avait r\'e9unis. On avait expos\'e9 dans les salles du bas de l'h\'f4tel des photographies de la chemin\'e9e, et tous les voyageurs anglais et am\'e9ricains en achetaient des \'e9preuves. +\par +\par Henry fit approcher Agn\'e8s de la figure de gauche. +\par +\par \'ab\~Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous\~?\'85\~\'bb +\par +\par Elle retira vivement son bras qui \'e9tait pass\'e9 sous celui de son cousin et se dirigea vers la porte. +\par +\par \'ab\~Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre m'effraye.\~\'bb +\par +\par Henri mit la main sur le front de la statuette. +\par +\par \'ab\~Qu'y a-t-il, ma ch\'e8re amie, qui puisse vous faire peur dans cette statue\~?\'bb reprit-il en plaisantant. +\par +\par Avant qu'il eut appuy\'e9 sur la t\'eate, Agn\'e8s avait ouvert la porte \'e0 la h\'e2te\~: +\par +\par \'ab\~Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble \'e0 la seule id\'e9e de ce que vous pouvez trouver l\'e0 dedans\'85\~\'bb +\par +\par Elle regarda encore une fois l'int\'e9rieur de la chambre en franchissant le seuil de la porte. +\par +\par \'bb Je ne m'en vais pas tout \'e0 fait, je vous attends dehors. +\par +\par Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry repla\'e7a la main sur le front de la statue. +\par +\par Pour la seconde fois il fut arr\'eat\'e9 au moment de mettre le m\'e9canisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans le couloir. Une femme s'\'e9criait\~: +\par +\par \'ab\~Ma ch\'e8re Agn\'e8s, comme je suis heureuse de vous revoir\~! +\par +\par Puis un homme pr\'e9sentait des amis \'e0 \'ab\~miss Lockwood\~\'bb. Une troisi\'e8me voix qu'Henry reconnut pour celle du g\'e9rant, donna ensuite l'ordre \'e0 la femme de confiance de montrer \'e0 ces dames et \'e0 + ces messieurs les appartements libres au bout du corridor. +\par +\par \'ab\~J'ai du reste ici une charmante chambre \'e0 louer qui vous conviendrait peut-\'eatre aussi.\~\'bb +\par +\par En m\'eame temps il ouvrit la porte et se trouva face \'e0 face avec Henry Westwick. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 une agr\'e9able surprise, monsieur, dit en riant le g\'e9rant\~; vous admirez notre fameuse chemin\'e9e, \'e0 ce qu'il parait. Puis-je vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez \'e0 l'h\'f4tel de cette fois-ci\~ +? Des influences surnaturelles vous ont-elles encore coup\'e9 l'app\'e9tit\~? +\par +\par \emdash Elles m'ont \'e9pargn\'e9, reprit Henry\~; mais peut-\'eatre apprendrez-vous bient\'f4t qu'elles ont pes\'e9 sur une autre personne de la famille.\~\'bb +\par +\par Il parlait d'un ton grave, un peu choqu\'e9 du ton de plaisanterie avec lequel le g\'e9rant avait parl\'e9 de son premier s\'e9jour \'e0 l'h\'f4tel. +\par +\par \'ab\~Vous ne faites que d'arriver\~! lui demanda-t-il ensuite pour changer de sujet. +\par +\par \emdash J'arrive \'e0 l'instant m\'eame, monsieur\~; j'ai eu l'honneur de voyager dans le m\'eame train que vos amis M.\~et Mme\~Arthur Barville, avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est avec eux \'e0 visiter des cha +mbres. Ils seront bient\'f4t ici s'ils ont besoin d'une chambre de plus.\~\'bb +\par +\par En entendant ces paroles, Henry se d\'e9cida \'e0 explorer la cachette avant l'arriv\'e9e de ses amis. Quand Agn\'e8s l'avait quitt\'e9, il lui \'e9tait venu \'e0 l'esprit qu'il ferait peut-\'eatre bien d'avoir un t\'e9 +moin, au cas fort improbable d'ailleurs, o\'f9 il ferait une d\'e9couverte importante. Le g\'e9rant, qui ne se doutait de rien, \'e9tait l\'e0 \'e0 sa disposition\~; il revint aupr\'e8s de la figure enchant\'e9e, voulant forcer le g\'e9rant \'e0 + lui servir de t\'e9moin. +\par +\par \'ab\~Je suis charm\'e9 d'apprendre que mes amis sont enfin arriv\'e9s, dit-il. Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous faire une question sur cette curieuse \'9cuvre d'art que voici. Vous en avez des photographies en bas. Sont-elles +\'e0 vendre\~? +\par +\par \emdash Certainement, monsieur Westwick. +\par +\par \emdash Pensez-vous que la chemin\'e9e soit aussi solide qu'elle en a l'air\~? continua Henry. Quand vous \'eates entr\'e9, j'\'e9tais justement en train de me demander si cette figure-ci ne s'\'e9tait pas par accident un peu d\'e9tach\'e9e du mur.\~\'bb + +\par +\par Il posa sa main sur la t\'eate de marbre pour la troisi\'e8me fois. +\par +\par \'ab\~Il me semble qu'elle est de travers\~; en la touchant on dirait qu'elle remue.\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, il pressa sur la t\'eate. +\par +\par Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer tourna sur elle-m\'eame et d\'e9couvrit aux pieds des deux hommes une sombre cavit\'e9 b\'e9ante. Au m\'eame instant, l'\'e9trange et naus\'e9 +abonde odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du dessous sortit en bouff\'e9e de la cachette et se r\'e9pandit dans toute la pi\'e8ce. +\par +\par Le g\'e9rant bondit en arri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Mon Dieu, monsieur Westwick, s'\'e9cria-t-il, qu'est-ce que cela veut dire\~?\~\'bb +\par +\par Se rappelant ce que son fr\'e8re Francis lui avait dit et ce qui \'e9tait arriv\'e9 \'e0 Agn\'e8s la nuit pr\'e9c\'e9dente, Henry \'e9tait sur ses gardes. +\par +\par \'abJe suis aussi surpris que vous,\~\'bb telle fut sa r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Attendez un moment, monsieur, reprit le g\'e9rant, il faut que j'emp\'eache ces dames et ces messieurs d'entrer ici.\~\'bb +\par +\par Il alla aussit\'f4t fermer avec soin la porte derri\'e8re lui, Henry ouvrit la fen\'eatre, attendit en respirant l'air pur. Un vague sentiment de crainte envahit son esprit pour la premi\'e8re fois\~; il \'e9tait fermement r\'e9solu maintenant \'e0 + ne pas continuer les recherches sans avoir un t\'e9moin. +\par +\par Le g\'e9rant revint bient\'f4t avec un rat-de-cave, qu'il alluma en entrant dans la chambre.\~\'bb. +\par +\par \'ab\~Nous n'avons plus \'e0 craindre d'\'eatre d\'e9rang\'e9s, dit-il. Soyez assez bon, monsieur Westwick, pour m'\'e9clairer. C'est mon affaire de voir ce qu'il y a dans cette \'e9trange cachette.\~\'bb +\par +\par Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou b\'e9ant avec cette faible et vacillante lumi\'e8re, ils aper\'e7urent tous deux au fond un objet de couleur sombre. +\par +\par \'ab\~Je crois que je peux l'atteindre en me mettant \'e0 plat ventre et en allongeant le bras.\~\'bb +\par +\par Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'h\'e9sitation. +\par +\par \'ab\~Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon chapeau, sur la chaise, derri\'e8re vous.\~\'bb +\par +\par Henry lui passa les gants. +\par +\par \'ab\~Je ne sais ce que je vais prendre,\~\'bb reprit en souriant d'un air g\'ean\'e9 le g\'e9rant, qui mettait le gant droit. +\par +\par Il s'\'e9tendit \'e0 terre de tout son long et enfon\'e7a le bras dans la cachette. +\par +\par \'ab\~Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.\~\'bb +\par +\par Puis, se levant \'e0 demi, il sortit la main. Au m\'eame instant il sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi. +\par +\par Une t\'eate humaine venait d'\'e9chapper \'e0 ses mains tremblantes et roulait aux pieds d'Henry. +\par +\par C'\'e9tait la t\'eate hideuse qu'Agn\'e8s avait aper\'e7ue suspendue au-dessus d'elle, la nuit, dans sa vision. +\par +\par Les deux hommes se regard\'e8rent frapp\'e9s du m\'eame sentiment d'horreur. Le g\'e9rant se remit le premier. +\par +\par \'ab\~Veillez \'e0 la porte pour l'amour de Dieu\~! On m'a peut-\'eatre entendu du dehors.\~\'bb +\par +\par Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant d\'e9j\'e0 la clef dans la main, pr\'eat \'e0 la tourner dans la serrure, s'il le fallait, il regardait encore l'objet \'e9pouvantable qui gisait \'e0 terre. Il lui \'e9 +tait impossible de mettre le nom d'une cr\'e9ature qu'il e\'fbt connue sur ces traits d\'e9compos\'e9s et devenus m\'e9connaissables, et cependant un doute affreux lui \'e9treignait l'\'e2me. Les questions que s'\'e9tait pos\'e9es Agn\'e8s et qui lui +avaient tortur\'e9 l'esprit, il se les posait \'e0 son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant que la d\'e9composition n'e\'fbt fait son \'9cuvre. +\par +\par Ferraris\~? Ou\~?\'85 +\par +\par Il s'arr\'eata tout tremblant, comme Agn\'e8s. +\par +\par Agn\'e8s, ce nom qu'il ch\'e9rissait de toute son \'e2me, \'e9tait maintenant pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il\~? S'il lui r\'e9v\'e9lait la v\'e9rit\'e9, quelle serait la terrible cons\'e9quence de cette r\'e9v\'e9lation\~? +\par +\par Aucun bruit de pas dans le couloir\~; aucun bruit de voix. Les voyageurs \'e9taient encore dans les chambres au fond du corridor. +\par +\par Le court espace qui venait de s'\'e9couler avait suffi au g\'e9rant pour se remettre\~; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher int\'e9r\'eat de sa vie, \'e0 la r\'e9putation de l'h\'f4tel. Il s'approcha tout anxieux d'Henry. +\par +\par \'ab\~Si l'affreuse d\'e9couverte que nous venons de faire vient \'e0 se r\'e9pandre, dit-il, l'h\'f4tel est ferm\'e9 et la compagnie ruin\'e9e. Je suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir enti\'e8re confiance dans votre discr\'e9tion\~? +\emdash Vous pouvez vous en rapporter \'e0 moi, r\'e9pond\'eet Henry\~; mais cependant, apr\'e8s ce que nous venons de voir, la discr\'e9tion a ses limites,\~\'bb ajouta-t-il. +\par +\par Le g\'e9rant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait \'e0 remplir envers la soci\'e9t\'e9, comme tout respectueux serviteur de la loi\~: +\par +\par \'ab\~Je vais imm\'e9diatement, reprit-il, enlever secr\'e8tement de la maison ces tristes restes et les remettre moi-m\'eame entre les mains de la police. Voulez-vous quitter la chambre en m\'ea +me temps que moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais, et m'aider quand je vais revenir.\~\'bb +\par +\par Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent entendre. Henry consentit \'e0 rester dans la chambre\~: il reculait \'e0 l'id\'e9e de se rencontrer en ce moment avec Agn\'e8s dans le couloir. +\par +\par Le g\'e9rant se h\'e2ta de sortir, esp\'e9rant ne pas \'eatre aper\'e7u\~; mais avant qu'il e\'fbt atteint l'escalier, les nouveaux arriv\'e9s le virent. Au moment o\'f9 il tournait la clef dans la serrure, Henry entendit clairement les voix de diff\'e9 +rentes personnes qui causaient. Pendant que d'un c\'f4t\'e9 de la porte on venait de d\'e9couvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales s'\'e9changeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer \'e0 Venise\~; des plaisanteries fac\'e9 +tieuses se faisaient sur les m\'e9rites respectifs de la cuisine fran\'e7aise et de la cuisine italienne. Peu \'e0 peu le bruit de la conversation s'\'e9teignit. Les visiteurs avaient arr\'eat\'e9 leur plan pour la journ\'e9e et se pr\'e9paraient \'e0 + sortir de l'h\'f4tel. Une minute apr\'e8s, le silence r\'e9gnait de nouveau. +\par +\par Henry revint \'e0 la fen\'eatre, esp\'e9rant distraire son esprit par l'attrayante vue du canal, mais bient\'f4t il en fut fatigu\'e9. La fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers l'objet \'e9pouvantable qui \'e9tait \'e0 terre. + +\par +\par R\'eave ou r\'e9alit\'e9, comment Agn\'e8s avait-elle pu en supporter la vue\~? Au moment o\'f9 il se posait cette question, il remarqua pour la premi\'e8re fois quelque chose qui \'e9tait aupr\'e8s de la t\'ea +te. En se penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses dents, d\'e9tach\'e9es par le choc probablement, et qui \'e9taient tomb\'e9es \'e0 terre quand le g\'e9rant avait l\'e2ch\'e9 la t\'eate. +\par +\par L'importance de ce d\'e9tail et la n\'e9cessit\'e9 de ne pas }{\i le }{communiquer trop vite \'e0 d'autres personnes frappa imm\'e9diatement Henry. C'\'e9tait un moyen, s'il y en avait un, d'arriver \'e0 savoir \'e0 qui avaient appartenu les tristes r +eliques qu'il avait devant les yeux, t\'e9moins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les dents, pour s'en servir \'e0 son tour si l'enqu\'eate qu'on allait commencer n'aboutissait \'e0 rien. +\par +\par Il revint \'e0 la fen\'eatre. La solitude commen\'e7ait \'e0 lui peser\~: comme il s'accoudait de nouveau, on frappa l\'e9g\'e8rement \'e0 la porte. Il s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un doute lui vint \'e0 l'esprit\~; \'e9 +tait-ce le g\'e9rant\~? +\par +\par \'ab\~Qui est l\'e0\~?\'bb cria-t-il. La voix d'Agn\'e8s se fit entendre\~: \'ab\~Avez-vous quelque chose \'e0 me dire, Henry\~?\~\'bb Il put \'e0 peine balbutier\~: +\par +\par \'ab\~Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous parlerai un peu plus tard.\~\'bb Elle reprit doucement\~: +\par +\par \'ab\~Ne me laissez pas seule, Henry\~!}{\i }{Je ne peux pas rester en bas avec des gens heureux.\~\'bb +\par +\par Comment r\'e9sister \'e0 cet appel\~? Il l'entendit pousser un soupir\~; sa robe fr\'f4la la porte au moment o\'f9 elle s'\'e9loignait toute triste. Imm\'e9diatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant, il rejoignit Agn\'e8 +s dans le corridor. Elle se retourna en l'entendant et en d\'e9signant d'un regard la chambre ferm\'e9e. +\par +\par \'abEst-ce si terrible que cela\~?\~\'bb demanda-t-elle tout bas. +\par +\par Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pens\'e9e lui vint en la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une r\'e9ponse. \'ab\~Vous saurez ce que j'ai d\'e9 +couvert, dit-il, si vous voulez avant mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.\~\'bb +\par +\par Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir. +\par +\par Il la lui dit imm\'e9diatement. +\par +\par \'abAvant toutes choses, je veux que nous sachions \'e0 quoi nous en tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le m\'e9decin qui l'a soign\'e9, puis chez le consul qui l'a conduit jusqu'\'e0 sa derni\'e8re demeure.\~\'bb +\par +\par Ses yeux se fix\'e8rent avec reconnaissance sur Henry. +\par +\par \'ab\~Ah\~! Comme vous me comprenez bien\~!\~\'bb lui dit-elle. +\par +\par Le g\'e9rant qui montait l'escalier les croisa \'e0 ce moment. Henry lui remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole pr\'e8s des marches. +\par +\par \'abQuittez-vous l'h\'f4tel\~?\'bb demanda le g\'e9rant. +\par +\par \emdash Je vais aux renseignements, r\'e9pondit tout bas Henry, en lui montrant la clef des yeux. Si les autorit\'e9s ont besoin de moi, je serai de retour dans une heure. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106249}XXV{\*\bkmkend _Toc96106249} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le soir \'e9tait arriv\'e9. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux mari\'e9s \'e9taient \'e0 l'Op\'e9ra\~; Agn\'e8s, qui s'\'e9tait excus\'e9e sur sa fatigue, restait seule \'e0 l'h\'f4tel. Henry Westwick avait accompagn\'e9 tout le monde au th\'e9 +\'e2tre, mais il s'\'e9tait esquiv\'e9 \'e0 la fin du premier acte pour retrouver Agn\'e8s au salon. +\par +\par \'ab\~Avez-vous pens\'e9 \'e0 ce que je vous ai dit au commencement de la journ\'e9e\~? lui demanda-t-il en s'asseyant \'e0 c\'f4t\'e9 d'elle. L'affreux doute qui nous \'e9treignait tous les deux n'existe plus au moins maintenant.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s secoua tristement la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.\~\'bb +\par +\par La r\'e9ponse aurait d\'e9courag\'e9 bien des hommes\~; mais la patience d'Henry, quand il s'agissait d'Agn\'e8s, \'e9tait in\'e9puisable. +\par +\par \'ab\~Si vous songez \'e0 ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il, vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps. Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno\~: \'ab\~Apr\'e8s trente ans de pratique m\'e9 +dicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite\~?\~\'bb S'il est une question \'e0 laquelle il est impossible de r\'e9pondre, c'est s\'fbrement celle-l\'e0. Le t\'e9 +moignage du consul n'est-il pas aussi clair, dans toutes ses parties\~? D\'e8s qu'il sut la mort de Montbarry, il vint se mettre \'e0 la disposition de la famille. Il est arriv\'e9 au palais au moment o\'f9 l'on apportait le cercueil, le corps y a \'e9t +\'e9 d\'e9pos\'e9 devant lui et le couvercle viss\'e9 sous ses yeux. Le t\'e9moignage du pr\'eatre est \'e9galement indiscutable. Il est rest\'e9 dans la chambre aupr\'e8s de la bi\'e8re \'e0 r\'e9citer les pri\'e8res des morts jusqu'au moment o\'f9 + le convoi quitta le palais. Rappelez-vous tout cela, Agn\'e8s\~; comment pouvez-vous dire encore que la question de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas \'e9puis\'e9e\~! Il ne nous reste plus qu'un doute\~: les restes que j'ai d\'e9 +couverts sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu\~? Voil\'e0 la question, \'e0 ce qu'il me semble. Est-ce exact\~?\~\'bb Agn\'e8s ne pouvait le contredire. \'ab\~Alors, pourquoi n'\'e9prouvez-vous pas comme moi un v\'e9ritable soulagement\~? dema +nda Henry. +\par +\par \emdash Ce que j'ai vu hier soir m'en emp\'eache, r\'e9pondit Agn\'e8s. Quand nous en avons parl\'e9 apr\'e8s nos d\'e9marches, vous m'avez reproch\'e9 d'avoir ce que vous appelez des id\'e9 +es superstitieuses. Je ne suis pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au moins. Je me souviens de ce que votre fr\'e8re et moi nous avons \'e9t\'e9 + l'un pour l'autre, et je ne suis nullement \'e9tonn\'e9e qu'il m'apparaisse \'e0 moi, pour me demander la gr\'e2ce d'une s\'e9pulture chr\'e9tienne et la vengeance du crime dont il a \'e9t\'e9 victime. Je ne trouve rien d'impossible \'e0 + l'explication de ce que vous appelez la }{\i th\'e9orie mesm\'e9rique\~; }{ce que j'ai vu peut \'eatre le r\'e9sultat d'influences magn\'e9tiques que j'ai subies, couch\'e9e entre les restes de l'homme assassin\'e9 et la femme coupable assise \'e0 + mon chevet, en proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre, c'est que cette affreuse \'e9preuve se soit abattue sur moi pour un homme assassin\'e9 que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux \emdash puisque vous pr\'e9 +tendez que c'est Ferraris que j'ai vu \emdash pour un homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, \'e0 qui je m'int\'e9resse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'\'e9 +branlera ma conviction\~: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse v\'e9rit\'e9.\~\'bb +\par +\par Henry n'insista pas, Malgr\'e9 lui, elle l'avait profond\'e9ment troubl\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Avez-vous song\'e9 \'e0 un autre moyen de d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9\~? demanda-t-il. Qui nous aidera\~? Sans doute il y a la comtesse, et la clef du myst\'e8re est entre ses mains. Mais dans l'\'e9tat d'esprit o\'f9 + elle est, peut-on croire en elle\~?\'85 en admettant qu'elle consente \'e0 parler. Si j'en juge par moi-m\'eame, je ne le pense pas. +\par +\par \endash Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agn\'e8s. +\par +\par \emdash Oui, je l'ai encore d\'e9rang\'e9e au milieu de ses \'e9critures sans fin et j'ai insist\'e9 pour en tirer quelque chose de clair. +\par +\par \emdash Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouv\'e9 en ouvrant la cachette\~? +\par +\par \emdash Certainement, r\'e9pondit Henry\~; je lui ai dit que c'\'e9tait elle qui \'e9tait responsable de la d\'e9couverte que j'avais faite. J'ai ajout\'e9 que je n'avais pas encore prononc\'e9 son nom devant les autorit\'e9s. Elle a continu\'e9 \'e0 +\'e9crire comme si j'avais parl\'e9 une langue \'e9trang\'e8re pour elle. De mon c\'f4t\'e9, je me suis ent\'eat\'e9, je l'ai pr\'e9venue que la t\'eate \'e9tait confi\'e9e \'e0 la police et que le g\'e9rant et moi nous avions fait notre d\'e9 +claration et sign\'e9 nos d\'e9positions. Elle ne fit pas la moindre attention \'e0 ma pr\'e9sence. Pour l'obliger \'e0 parler, j'ajoutai que l'enqu\'eate devait rester secr\'e8te et qu'elle pouvait compter sur mon enti\'e8re discr\'e9 +tion. Je crus que j'avais r\'e9ussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec un \'e9clair de curiosit\'e9. +\par +\par \emdash Que vont-ils en faire\~? +\par +\par Elle parlait de la t\'eate, je suppose. +\par +\par Je r\'e9pondis qu'elle devait \'eatre enterr\'e9e en secret des qu'on en aurait fait la photographie, puis je lui fis conna\'eetre l'opinion du m\'e9decin l\'e9giste qui a \'e9t\'e9 consult\'e9 et qui pr\'e9tend qu'on a employ\'e9 + des produits chimiques pour arr\'eater la d\'e9composition, mais que cette tentative n'a qu'en partie r\'e9ussi. Avant d'aller plus loin, je lui demandai \'e0 br\'fble-pourpoint si le m\'e9decin ne se trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid +\~: +\par +\par \emdash Puisque vous voil\'e0, je veux vous demander quelques conseils pour ma pi\'e8ce\~; je voudrais y introduire quelques incidents. +\par +\par Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa fa\'e7on de me parler\~; elle br\'fblait r\'e9ellement du d\'e9sir de me lire son incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand int\'e9r\'eat \'e0 + de pareilles choses, parce que mon fr\'e8re est directeur d'un th\'e9\'e2tre. Je me suis aussit\'f4t retir\'e9 sous un pr\'e9 +texte quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement votre esprit, elle est encore en haut et je suis pr\'eat \'e0 vous y accompagner.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s fr\'e9mit \'e0 la seule pens\'e9e d'avoir une seconde entrevue avec la comtesse. +\par +\par \'ab\~Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'\'e9cria-t-elle. Apr\'e8s ce qui s'est pass\'e9 dans cette horrible chambre, elle m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela, Henry. T\'e2tez ma main\~; rien qu'en vous \'e9 +coutant je suis devenue froide comme la mort.\~\'bb +\par +\par Elle n'exag\'e9rait pas, Henry se h\'e2ta de changer la conversation. +\par +\par \'ab\~Parlons, dit-il, d'une autre chose plus int\'e9ressante. J'ai une question \'e0 vous faire. Me tromp\'e9-je en croyant que plus t\'f4t vous quitterez Venise, plus t\'f4t vous serez heureuse. +\par +\par \emdash Ah\~! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne saurais dire \'e0 quel point je d\'e9sire \'eatre loin de cette horrible ville\~; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a dit lord Montbarry au d\'eener. +\par +\par \emdash Mais s'il avait chang\'e9 d'avis depuis,\~\'bb demanda Henry. Agn\'e8s le regarda avec \'e9tonnement. \'ab\~Je croyais qu'il avait re\'e7u des lettres d'Angleterre qui l'obligeaient \'e0 quitter Venise d\'e8s demain, dit-elle. +\par +\par \emdash C'est vrai. Il \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 partir demain pour l'Angleterre et \'e0 vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry \'e0 Venise pendant les vacances\~; mais une circonstance l'a oblig\'e9 \'e0 abandonner cette id\'e9 +e, Il faut qu'il vous emm\'e8ne tous demain, parce qu'il m'est impossible de veiller sur vous. Je suis moi-m\'eame oblig\'e9 d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en Angleterre.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s le regarda fixement\~; elle n'\'e9tait pas s\'fbre de comprendre. +\par +\par \'ab\~\'cates-vous r\'e9ellement oblig\'e9 de partir\~!\~\'bb demanda-t-elle. +\par +\par Henry lui r\'e9pondit en souriant\~: +\par +\par \'ab\~Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.\~\'bb +\par +\par Elle lut le reste sur son visage, +\par +\par \'ab\~Quoi\~! s'\'e9cria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos vacances et votre voyage en Italie. +\par +\par \emdash Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agn\'e8s, ce sera ma r\'e9compense.\~\'bb +\par +\par Elle lui prit la main dans un irr\'e9sistible \'e9lan de tendresse, +\par +\par \'ab\~Comme vous \'eates bon pour moi\~! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait sans vous, apr\'e8s tout ce qui m'est arriv\'e9\~? Je ne puis vous dire, Henry, combien je vous suis reconnaissante.\~\'bb +\par +\par Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en emp\'eacha doucement. +\par +\par \'ab\~Agn\'e8s, lui dit-il, commencez-vous \'e0 comprendre combien je vous aime\~?\~\'bb +\par +\par Cette question si simple lui alla droit au c\'9cur. Sans dira un mot, elle avoua la v\'e9rit\'e9\~; elle le regarda et d\'e9tourna soudain les yeux. +\par +\par Il l'attira pr\'e8s de lui\~: +\par +\par \'ab\~Ma pauvre ch\'e9rie\~!\~\'bb murmura-t-il, et il l'embrassa. +\par +\par Tendrement \'e9mue et toute tremblante, sa bouche rencontra les l\'e8vres d'Henry. Puis sa t\'eate s'inclina, elle lui passa les bras autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent plus rien. +\par +\par Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant\~; on venait de frapper sans piti\'e9 \'e0 la porte. +\par +\par Agn\'e8s tressaillit. Elle se pr\'e9cipita au piano. Une fois assise sur le tabouret, l'instrument \'e9tant plac\'e9 en face de la porte, il \'e9tait impossible \'e0 la personne qui allait venir de voir sa figure. \'ab\~Entrez\~!\~\'bb cria Henry irrit +\'e9. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du couloir, on fit une \'e9trange question\~: +\par +\par \'ab\~M.\~Henry Westwick est-il seul\~?\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s reconnut aussit\'f4t la voix de la comtesse. Elle courut \'e0 une seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre \'e0 coucher. +\par +\par \'ab\~Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry\~! Bonne nuit\~!\~\'bb +\par +\par Henry r\'e9p\'e9ta donc, plus irrit\'e9 encore que la premi\'e8re fois\~: +\par +\par \'abEntrez\~!\'bb +\par +\par La comtesse entra lentement dans la chambre, son \'e9ternel manuscrit \'e0 la main. Son pas \'e9tait incertain, son visage \'e9tait sombre, ses yeux inject\'e9s de sang \'e9taient largement dilat\'e9 +s. En approchant d'Henry elle se heurta contre la table pr\'e8s de laquelle il \'e9tait assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une mani\'e8re confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre, m +ais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise\~: +\par +\par \'ab\~Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaill\'e9\~; vous paraissez avoir grand besoin de repos.\~\'bb +\par +\par Elle porta la main \'e0 sa t\'eate\~: +\par +\par \'ab\~Je ne trouve plus rien, dit-elle\~; je n'arrive pas \'e0 \'e9crire mon quatri\'e8me acte, cela fait un vide, un grand vide}{\b \~\'bb}{. +\par +\par Henry lui conseilla d'attendre au lendemain. +\par +\par \'ab\~Allez vous mettre au lit et t\'e2chez de dormir.\~\'bb +\par +\par Elle agita la main avec impatience. +\par +\par \'bb Il faut que je finisse ma pi\'e8ce\~; r\'e9pondit-elle\~: Je viens vous, demander un conseil. Vous devez vous conna\'eetre en pi\'e8ces de th\'e9\'e2tre, votre fr\'e8re est directeur, +\par +\par Vous devez avoir souvent entendu parler de quatri\'e8me et de cinqui\'e8me acte. Vous devez avoir assist\'e9 \'e0 des r\'e9p\'e9titions et \'e0 tout le reste.\~\'bb +\par +\par Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry. +\par +\par \'ab\~Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout \'e9tourdie quand je vois mon \'e9criture. Jetez les yeux dessus\~: soyez bon gar\'e7on, donnez-moi votre avis.\~\'bb Henry regarda le manuscrit, son regard tomba sur la liste des personnages\~ +: en lisant les noms\~; il tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une explication. Il allait lui faire une question, mais il \'e9tait maintenant tout \'e0 fait inutile de lui parler. Elle \'e9tait assise, la t\'eate renvers\'e9 +e sur le dos de la chaise, et paraissait d\'e9j\'e0 \'e0 moiti\'e9 endormie\~; sa p\'e2leur avait augment\'e9, on aurait dit une femme pr\'e8s de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui entra d'envoyer une femme de chambre. +\par +\par Sa voix parut tirer \'e0 moiti\'e9 la comtesse de son assoupissement, elle ouvrit lentement ses paupi\'e8res alourdies. +\par +\par \'ab\~L'avez-vous lue\~?\~\'bb demanda-t-elle. Il fallait la calmer. +\par +\par \'ab\~Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatri\'e8me acte demain matin. +\par +\par La femme de chambre entra \'e0 ce moment. +\par +\par \'ab\~Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry. Conduisez-la \'e0 sa chambre.\~\'bb +\par +\par La femme regarda la comtesse et r\'e9pondit tout bas aussi\~: +\par +\par \'ab\~Faut-il envoyer chercher un m\'e9decin, monsieur\~?\~\'bb +\par +\par Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander l'avis du g\'e9rant. +\par +\par On eut beaucoup de peine \'e0 la faire lever et \'e0 lui persuader d'accepter le bras de la femme de chambre. +\par +\par Ce fut seulement en lui promettant de lire la pi\'e8ce et de faire le quatri\'e8me acte qu'Henry put la d\'e9cider \'e0 quitter la chambre. +\par +\par Une fois seul, il commen\'e7a \'e0}{\i }{sentir une certaine curiosit\'e9 de savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant une ligne par-ci, une ligne par-l\'e0. Soudain il changea de couleur, ses yeux abandonn\'e8 +rent la lecture comme ceux d'un homme h\'e9b\'e9t\'e9. +\par +\par \'ab\~Grand Dieu\~! Qu\rquote est-ce que cela signifie, se dit-il\~? +\par +\par Son regard se tourna soudain vers la porte par o\'f9 Agn\'e8s \'e9tait sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait d\'e9sirer savoir ce que la comtesse avait \'e9crit, il relut de nouveau le passage qui l'avait fait tressaillir, r\'e9fl\'e9 +chit un instant, puis fermant la pi\'e8ce inachev\'e9e, quitta aussit\'f4t le salon \'e0 pas \'e9touff\'e9s. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106250}XXVI{\*\bkmkend _Toc96106250} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par En entrant dans sa chambre situ\'e9e \'e0 l'\'e9tage sup\'e9rieur, Henry posa le manuscrit sur la table. Ses nerfs \'e9taient excit\'e9 +s, sa main tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'h\'f4tel. +\par +\par Le sc\'e9nario de la pi\'e8ce \'e9crite par la comtesse entrait dans le sujet sans pr\'e9liminaires. +\par +\par Elle se pr\'e9sentait, elle et son \'9cuvre, avec le sans-g\'eane et la familiarit\'e9 d'un vieil ami\~: voici en quels termes\~: +\par +\par \'ab\~Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les personnages de la pi\'e8ce dont nous sommes convenus. Ce sont, par ordre\~: +\par }{\scaps Le lord\~; +\par Le m\'e9decin\~;}{ +\par }{\scaps La comtesse.}{ +\par +\par \'bb Je ne me suis pas donn\'e9 la peine, vous le voyez, d'inventer des noms de famille. Mes r\'f4les sont suffisamment d\'e9sign\'e9s par les professions que j'indique et par la diff\'e9rence sociale qui existe entre mes personnages. +\par +\par \'bb Le premier acte commence. +\par +\par \'bb Non, avant d'entrer en mati\'e8re, il faut que je vous dise bien que la pi\'e8ce est tout enti\'e8re de mon invention. +\par +\par \'bb Je ne me suis aid\'e9e d'aucun \'e9v\'e9nement connu, et, ce qui est plus extraordinaire encore, je n'ai vol\'e9 aucune de mes id\'e9es \'e0 un drame fran\'e7ais. En qualit\'e9 de directeur de th\'e9\'e2 +tre anglais, vous refuserez bien entendu de me croire\~; mais cela n'y fait rien. Ce qui importe, c'est mon premier acte. +\par +\par \'bb Nous sommes \'e0 Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon d'or\~: la comtesse, mise avec beaucoup de go\'fbt, est assise au tapis vert. Des \'e9trangers de toutes les nations sont debout derri\'e8re les joueurs, prenant part au jeu ou re +gardant simplement les coups. Le lord est parmi les assistants. Il est frapp\'e9 par la physionomie de la comtesse, qu'un m\'e9lange de beaut\'e9 et de laideur n'emp\'eache pas d'\'eatre une personne fort agr\'e9 +able. Il surveille son jeu et place son argent sur son petit enjeu \'e0 elle. Elle se retourne et lui dit\~:\'bb\~N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance de toute la soir\'e9e. Placez autre part, vous gagnerez peut-\'eatre.\~\'bb + +\par +\par \'bb Le lord, en v\'e9ritable Anglais, rougit, salue et ob\'e9it. La comtesse a proph\'e9tis\'e9 vrai. Elle continue \'e0 perdre, mais le lord gagne le double de la somme qu'il avait risqu\'e9e. +\par +\par \'bb La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle offre sa chaise au lord. +\par +\par \'bb Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce pr\'eat. Ce sera une v\'e9ritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau et perd encore. Le lord sourit d'une mani\'e8 +re fort aimable et la prie de lui emprunter encore une petite somme. \'c0 partir de ce moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son fr\'e8re, le baron, qui tente la fortune dans la salle \'e0 c\'f4t\'e9 +, voit ce qui se passe et vient rejoindre le lord et la comtesse. +\par +\par \'bb Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le r\'f4le important et remarquable. +\par +\par \'bb Ce personnage a commenc\'e9 sa vie par une v\'e9ritable passion pour la chimie exp\'e9 +rimentale, cette passion est fort surprenante chez un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au baron qu'il \'e9tait possible de r\'e9soudre ce fameux probl\'e8me de }{\i +la pierre philosophale. }{Il a depuis longtemps \'e9puis\'e9 toutes ses ressources en co\'fbteuses exp\'e9riences. Sa s\'9cur l'a ensuite aid\'e9 de sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille confi\'e9s \'e0 un de ses amis, banquier +\'e0 Francfort. +\par +\par \'bb La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherch\'e9 une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au d\'e9but de sa p\'e9rilleuse carri\'e8re il est le favori de la Fortune, il gagne souvent, h\'e9las\~! Et la d\'e9 +gradante passion du jeu remplace dans son \'e2me l'enthousiasme de la science. +\par +\par \'bb Au moment o\'f9 la pi\'e8ce commence, la chance a abandonn\'e9 le baron. Il songe \'e0 tenter une derni\'e8re exp\'e9rience pour d\'e9couvrir le secret de transformer en or de vils m\'e9taux. Mais comment payera-t-il les frais de cette exp\'e9 +rience. Comment\~? r\'e9pond la Destin\'e9e, \'e9cho moqueur. +\par +\par \'bb Les gains que vient de faire sa s\'9cur avec l'argent du lord lui suffiront-ils\~? Inquiet du r\'e9sultat, il donne \'e0 la comtesse des conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'\'e9tend sur sa s\'9cur\~: elle se met \'e0 + perdre encore et encore, jusqu'\'e0 son dernier sou. +\par +\par \'bb L'aimable et riche anglais offre un troisi\'e8me pr\'eat\~; mais la comtesse, en femme d\'e9licate, refuse absolument. En quittant la table, elle pr\'e9sente son fr\'e8re au lord. Ces messieurs se mettent \'e0 + causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le lendemain \'e0 l'h\'f4tel de la comtesse pour lui pr\'e9senter ses respects. Le baron l'invite aussit\'f4t \'e0 d\'e9jeuner. Le lord accepte en jetant un dernier regard de respe +ctueuse admiration \'e0}{\i }{la comtesse.\'bb +\par +\par Mais ce regard n'a pas \'e9chapp\'e9 au fr\'e8re. Le lord prend cong\'e9 d'eux. +\par +\par \'bb Une fois seul avec sa s\'9cur, le baron lui parle \'e0 c\'9cur ouvert. \'ab\~Nos affaires sont d\'e9sesp\'e9r\'e9es, il nous faut trouver un rem\'e8de h\'e9ro\'efque. Attendez-moi + ici pendant que je vais prendre quelques renseignements sur ce lord. Vous avez \'e9videmment produit une grande impression sur lui\~; si nous pouvons nous en servir pour avoir de l'argent, il faut \'e0 tout prix que la chose se fasse.\~\'bb +\par +\par \'bb La comtesse reste alors seule en sc\'e8ne et, dans un monologue, montre \'e0 nu son caract\'e8re. +\par +\par \'bb C'est un r\'f4le \'e0 la fois sympathique et antipathique. Il y a dans sa nature, \'e0 c\'f4t\'e9 d'un grand d\'e9sir de faire le bien, de grands d\'e9fauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvais +e, suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout o\'f9 elle va, cette dame est naturellement en butte \'e0 une foule de bruits calomnieux. Elle proteste \'e9nergiquement dans cette sc\'e8ne contre un de ces bruits indignes qui repr\'e9 +sente le baron comme son amant et non comme son fr\'e8re. Elle finit en exprimant un vif d\'e9sir de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a commenc\'e9. Le baron revient et entend ses derni\'e8res paroles\~: \'ab +Oui, dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais \'e0 la condition que vous le quitterez avec le titre de fianc\'e9e du lord.\~\'bb +\par +\par \'bb La comtesse est tout \'e0 la fois \'e9tonn\'e9e et choqu\'e9e\~; elle r\'e9pond que si le lord \'e9prouve de l'affection pour elle il ne lui en inspire aucune\~: elle va plus loin, elle d\'e9clare qu'elle ne le recevra pas. \'ab\~ +Faites votre choix, r\'e9pond le baron, \'e9pousez le revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre \'e0 la premi\'e8re femme riche quelle qu'elle soit}{\i , }{qui voudra m'acheter.\~\'bb +\par +\par \'bb La comtesse l'\'e9coute toute surprise. Est-il possible que le baron parle s\'e9rieusement\~? \'ab\~La femme qui est pr\'eate \'e0 me payer reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle \'e0 c\'f4t\'e9 +. C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est n\'e9cessaire pour arriver \'e0 la solution de mon grand probl\'e8me. Je n'ai qu'\'e0 consentir \'e0 \'eatre son mari et je deviens aussit\'f4t millionnaire. R\'e9fl\'e9 +chissez, si vous voulez, cinq minutes \'e0 ce que je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.\~\'bb +\par +\par \'bb La comtesse l'arr\'eata comme il s'en allait. +\par +\par \'bb Les moindres sentiments sont pouss\'e9s chez elle \'e0 l'extr\'eame. +\par +\par \'ab\~Quelle est la femme digne de ce nom, s'\'e9cria-t-elle, qui a besoin de r\'e9fl\'e9chir pour se sacrifier quand l'homme \'e0 qui elle est toute d\'e9vou\'e9e le lui demande\~? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle lui tend la main et lui dit\~: +\'bb\~Immolez-moi sur l'autel de votre gloire\~; je suis pr\'eate \'e0 vous servir de marchepied\~; prenez ma libert\'e9 et ma vie, pourvu que j'aide \'e0 votre triomphe.\~\'bb +\par +\par \'bb Le rideau tombe sur cette situation \'e9mouvante.\~\'bb +\par +\par \'abJugez d'apr\'e8s mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi, en toute sinc\'e9rit\'e9, sans crainte de me faire tourner la t\'eate, si vous ne me trouvez pas capable d'\'e9crire une pi\'e8ce\~?\'bb +\par +\par Henry s'arr\'eata un peu, entre le premier et le second acte, r\'e9fl\'e9chissant non pas au m\'e9rite de la pi\'e8ce, mais \'e0 l'\'e9trange co\'efncidence qu'il y avait entre tous les incidents racont\'e9s par la comtesse et ceux qui avaient pr\'e9c\'e9 +d\'e9 le d\'e9sastreux mariage de son fr\'e8re, le premier lord Montbarry. +\par +\par Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit o\'f9 elle se trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir affaire \'e0 son imagination tandis qu'elle n'exer\'e7ait que sa m\'e9moire\~? +\par +\par La question \'e9tait trop grave pour \'eatre ainsi r\'e9solue du premier coup. Sans s'appesantir sur cette pens\'e9e, Henry tourna la page et commen\'e7a la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi\~: +\par +\par \'ab\~Le deuxi\'e8me acte s'ouvre \'e0 Venise. Quatre mois se sont \'e9coul\'e9s depuis la sc\'e8ne de la table de jeu. L'action se passe maintenant dans le salon d'un palais v\'e9nitien. Le baron, seul, songe \'e0 ce qui s'est pass\'e9 + depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est sacrifi\'e9e\~; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, \'e0 cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat. +\par +\par \'bb Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens substitu\'e9s. En pr\'e9vision d'\'e9v\'e9nements malheureux, il doit \'e9 +videmment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il s'arrange de fa\'e7on \'e0 ce que cette somme revienne \'e0 sa veuve au cas o\'f9 il mourrait le premier. +\par +\par \'bb Le lord h\'e9site, mais le baron ne perd pas son temps en discussions st\'e9riles. \'ab\~Consid\'e9rons le mariage comme rompu, dit-il, et brisons la.\~\'bb Le lord c\'e8de peu \'e0 peu\~; il serait pr\'eat \'e0 souscrire pour une somme inf\'e9 +rieure \'e0 celle qu'on lui demande. Le baron r\'e9pond d'un ton sec\~: \'ab\~Je ne marchande jamais.\~\'bb Le lord est amoureux, et naturellement il finit par consentir. +\par +\par \'bb Jusque-l\'e0 le baron n'a pas \'e0 se plaindre. Mais quand le mariage est c\'e9l\'e9br\'e9 et que la lune de miel est finie, le lord prend sa revanche. Le baron a rejoint les nouveaux \'e9poux dans un vieux palais qu'ils ont lou\'e9 \'e0 + Venise. Il est toujours \'e0}{\i }{la recherche de la }{\i pierre}{ }{\i philosophale. }{Son laboratoire est install\'e9 dans les caves du palais, afin que les odeurs de ces exp\'e9riences n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle \'e9ternel au succ\'e8 +s de sa d\'e9couverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est des plus critiques\~; il a des dettes d'honneur qu'il faut absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui pr\'eater de l'argent. Le lord refuse en termes tr\'e8 +s secs et presque durs. Le baron s'adresse \'e0 sa s\'9cur et la prie d'user de son influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut r\'e9pondre, c'est que son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est r\'e9v\'e9l\'e9 sous son v\'e9ritable caract\'e8 +re, celui d'un avare fieff\'e9. Le sacrifice du mariage a \'e9t\'e9 consomm\'e9 et il a \'e9t\'e9 inutile. +\par +\par \'bb Telle est la situation au d\'e9but du deuxi\'e8me acte. +\par +\par \'bb L'entr\'e9e de la comtesse vient troubler le baron dans sa m\'e9ditation. Elle est en proie \'e0 la rage. Des paroles de col\'e8re s'\'e9chappent de ses l\'e8vres\~: quelques moments s'\'e9coulent avant qu'elle rentre suffisamment en + possession d'elle-m\'eame pour pouvoir parler. Elle vient d'\'eatre insult\'e9e \'e0 deux reprises, d'abord par une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de chambre, une Anglaise, a d\'e9clar\'e9 + qu'elle ne voulait pas servir plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut retourner imm\'e9diatement en Angleterre. +\par +\par \'bb Interrog\'e9e sur les motifs qui la font agir ainsi, elle r\'e9pond insolemment et en termes voil\'e9s, qu'une honn\'eate femme ne peut pas servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arriv\'e9 +. La comtesse fait ce que toute femme aurait fait \'e0 sa place\~: indign\'e9e, elle chasse sur-le-champ cette mis\'e9rable. +\par +\par \'bb Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de travail o\'f9 il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et deman +de ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le lord non seulement d\'e9clare qu'il approuve la conduite de cette domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fid\'e9lit\'e9 + de sa femme si cr\'fbment qu'il est impossible de les r\'e9p\'e9ter\~: \'ab\~Si j'avais \'e9t\'e9 homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme \'e0 ma port\'e9e, je l'aurais tu\'e9 sans piti\'e9.\~\'bb +\par +\par \'bb Le baron, qui jusque-l\'e0 a \'e9cout\'e9 en silence, prend alors la parole\~: \'ab\~Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il\~; vous l'auriez frapp\'e9 \'e0 mort, et par cet acte de violence, vous vous seriez priv\'e9 +e de la prime d'assurance qui revient \'e0 la veuve, prime si n\'e9cessaire pour tirer votre fr\'e8re de l'intol\'e9rable situation dans laquelle il est maintenant.\~\'bb +\par +\par \'bb La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas l\'e0 mati\'e8re \'e0 plaisanter. Apr\'e8s ce que le lord lui a dit, elle ne doute pas qu'il ne communique ses inf\'e2mes soup\'e7ons \'e0 + ses avocats en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en emp\'eacher, avant peu elle sera divorc\'e9e et d\'e9shonor\'e9e, en proie \'e0 la calomnie, sans autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim. +\par +\par \'bb \'c0 ce moment, le courrier que le lord a engag\'e9 en Angleterre pour l'accompagner dans ses voyages, traverse la sc\'e8ne avec une lettre qu'il va mettre \'e0 le poste. La comtesse l'arr\'eate et demande \'e0 + regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre \'e0 son fr\'e8re. L'\'e9criture est du lord\~: la lettre est adress\'e9e \'e0 ses avocats \'e0 Londres. +\par +\par \'bb Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se regardent en silence. +\par +\par \'bb Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement leur position, et le seul rem\'e8de leur appara\'eet dans sa triste clart\'e9. L'alternative est bien simple\~: \'ab\~D\'e9shonneur et ruine, ou mort de milord et argent de l'assurance\~!\~ +\'bb +\par +\par \'bb Le baron, fort agit\'e9, se prom\'e8ne de long en large, se parlant \'e0 lui-m\'eame. La comtesse saisit des lambeaux de phrases. +\par +\par \'bb Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par son s\'e9jour dans les Indes\~; d'un rhume que le lord a depuis deux ou trois jours\~; de complications inattendues qui font que les indispositions aussi l\'e9g\'e8 +res que les rhumes se terminent quelquefois par de graves maladies et par la mort. +\par +\par \'bb Il s'aper\'e7oit que la comtesse l'\'e9coute et lui demande si elle n'a rien \'e0 lui proposer, elle, qui malgr\'e9 tous ses d\'e9fauts, a au moins le m\'e9rite de toujours parler franchement. +\par +\par \'bb N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien s\'e9rieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux\~?\'bb +\par +\par \'bb Le baron r\'e9pond en hochant gravement la t\'eate. De quoi a-t-il peur\~? Qu'on examine le corps apr\'e8s la mort\~? Non pas\~: il se moque qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inqui\'e8 +te, c'est de savoir comment administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un m\'e9decin quand il se dit s\'e9rieusement malade, et quand il y a un m\'e9decin il y a toujours danger d'\'eatre d\'e9couvert. Il y a en outre le courrier, fid\'e8 +le au lord, tant que le lord le paiera. Si le m\'e9decin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de quelque chose. Le poison, pour faire secr\'e8tement son \'9cuvre, doit \'eatre administr\'e9 \'e0 diff\'e9 +rentes reprises et par doses graduelles. La moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux d'assurances peuvent avoir des soup\'e7ons et refuser de payer. Dans l'\'e9tat actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni permettre \'e0 sa s +\'9cur de le tenter pour lui. +\par +\par \'bb Le lord parait ensuite. Il a sonn\'e9 plusieurs fois le courrier et l'on n'a pas r\'e9pondu \'e0 son appel. Que signifie ce silence\~? +\par +\par \'bb La comtesse lui r\'e9pond en se contenant \emdash pourquoi en effet aurait-elle donn\'e9 \'e0 son indigne \'e9poux la satisfaction de lui laisser voir combien \'e9tait profonde la blessure qu'il lui avait faite\~; \emdash + elle rappelle au lord qu'il a envoy\'e9 le courrier \'e0 la poste. Le lord lui demande d'un air soup\'e7onneux si elle a regard\'e9 la lettre. La comtesse r\'e9pond froidement qu'elle ne s'occupe pas de ce qu'il peut \'e9crire\~; puis, \'e0 + propos du rhume qu'il a, elle lui demande s'il d\'e9sire consulter un m\'e9decin. Le lord r\'e9pond qu'il est assez grand pour se soigner lui-m\'eame. +\par +\par \'bb \'c0 ce moment le courrier para\'eet, revenant de la poste. Le lord lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans son lit\~: il a autrefois d\'e9j\'e0 gu\'e9 +ri des rhumes de cette fa\'e7on et il veut encore en essayer cette fois. +\par +\par \'bb Le courrier ob\'e9it, mais semble le faire \'e0 contre-c\'9cur. +\par +\par \'bb Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-l\'e0 n'a pas pris part \'e0 la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de temps il compte encore rester \'e0 Venise. Le baron r\'e9pond tranquillement\~: \'ab\~Parlons franchement, milord\~ +; si vous voulez que je quitte votre maison, vous n'avez qu'\'e0 le dire et je pars.\'bb Le lord se tourne du c\'f4t\'e9 de sa femme et lui demande si elle est capable de supporter l'absence de son fr\'e8 +re, et prononce ce dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un imperturbable sang-froid\~; rien en elle ne trahit la haine mortelle qu'elle a pour le mis\'e9rable qui l'a insult\'e9e\~: \'ab\~Vous \'eates le ma\'eetre dans cette maison, +milord, r\'e9pond-elle simplement, faites comme il vous plaira.\'bb +\par +\par \'bb Le lord regarde tour \'e0 tour sa femme et le baron, et soudain change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son fr\'e8re une menace pour lui\~? C'est probable, car il s'excuse mala +droitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage\~! +\par +\par \'bb Les excuses du lord sont interrompues par l'entr\'e9e du courrier, qui revient avec des citrons et de l'eau chaude. +\par +\par \'bb La comtesse remarque pour la premi\'e8re fois que cet homme a l'air malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le lord ordonne \'e0 son courrier de le suivre et de venir faire la limonade dans sa chambre \'e0 + coucher. La comtesse fait observer que le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant, l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhum\'e9\~; il s'est trouv\'e9 expos\'e9 \'e0 un courant d'air dans la boutique o\'f9 il a achet +\'e9 les citrons\~; et il se sent tour \'e0 tour chaud et froid et demande la permission de se jeter un instant sur son lit\~: +\par +\par \'bb C'\'e9tait un v\'e9ritable appel \'e0 l'humanit\'e9 de la comtesse\~: elle offre donc de faire elle-m\'eame la limonade. Le lord prend le courrier par le bras et lui dit tout bas\~: \'ab\~ +Surveillez la, qu'elle ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-m\'eame\~; ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.\~\'bb +\par +\par \'bb Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre. +\par +\par \'bb La comtesse fait la limonade et le courrier la porte \'e0 son ma\'eetre. +\par +\par \'bb En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si \'e9tourdi qu'il est oblig\'e9 de s'appuyer, pour se soutenir, sur le dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours bienveillant pour ses inf\'e9 +rieurs, lui offre le bras\~; \'ab\~J'ai bien peur, mon pauvre gar\'e7on, que vous ne soyez r\'e9ellement malade.\~\'bb Le courrier fait cette r\'e9ponse extraordinaire\~: \'ab\~C'en est fait de moi, monsieur, j'ai attrap\'e9 la mort\~!\~\'bb +\par +\par \'bb Naturellement, la comtesse est \'e9tonn\'e9e\~: \'abVous n'\'eates cependant pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier\~; \'e0 votre \'e2ge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.\~\'bb +\par +\par \'bb Le courrier regarde la comtesse d'un air d\'e9sesp\'e9r\'e9\~: +\par +\par \'abJ'ai la poitrine faible, milady, j'ai d\'e9j\'e0 eu deux bronchites. La seconde fois un grand m\'e9decin fut appel\'e9 en consultation\~; il regardait ma gu\'e9rison comme un miracle\~: \'ab\~Faites attention, m'a-t-il dit, si vous avez une troisi\'e8 +me bronchite, aussi s\'fbr que deux et deux font quatre, vous \'eates un homme mort.\~\'bb Je ressens dans mes os, milady, le m\'eame froid que j'ai eu les deux premi\'e8res fois, et Je vous}{\scaps }{le r\'e9p\'e8te, j'ai attrap\'e9 la mort \'e0 Venise. +\~\'bb +\par +\par \'bb Apr\'e8s quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans sa chambre. La comtesse reste seule en sc\'e8ne. Elle s'assied et regarde la porte par laquelle le courrier est sorti\~: \'ab\~Ah\~! Mon pauvre gar\'e7 +on, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi\~! Si vous}{\scaps }{pouviez seulement gu\'e9rir votre rhume avec un peu de limonade chaude, et }{\i lui }{s'il pouvait attraper la mort +\'e0 votre place\~!\~\'bb. +\par +\par \'bb Elle s'arr\'eate soudain, r\'e9fl\'e9chit un instant et se l\'e8ve en poussant un cri de triomphe. Une id\'e9e sans pareille, une id\'e9e merveilleuse vient de traverser son esprit comme un \'e9clair. Substituer un de ces deux hommes \'e0 + l'autre, et son d\'e9sir est accompli. O\'f9 sont les obstacles\~? Il n'y a qu'\'e0 enlever le lord de sa chambre, de gr\'e9 ou de force, \'e0 le garder secr\'e8 +tement prisonnier dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les circonstances. Il n'y a qu'\'e0 placer le courrier dans le lit devenu vide, \'e0 appeler un m\'e9decin qui le voie malade, dans le r\'f4le du lord\~ +; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.\~\'bb +\par +\par Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment d'horreur s'\'e9tait empar\'e9 de lui. La question qu'il s'\'e9tait pos\'e9 \'e0 la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel int\'e9r\'eat, et un int\'e9r\'ea +t terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents du second acte avaient reproduit les moindres d\'e9tails de la vie de son fr\'e8re avec autant de v\'e9rit\'e9 qu'au premier acte. Le monstrueux complot r\'e9v\'e9l\'e9 + par les lignes qu'il venait de lire \'e9tait-il le produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'\'e9crire sous la dict\'e9e de ses criminels souvenirs\~? +\par +\par Si la derni\'e8re hypoth\'e8se \'e9tait la vraie, son fr\'e8re avait \'e9t\'e9 assassin\'e9\~; le crime avait \'e9t\'e9 longuement pr\'e9m\'e9dit\'e9 par la femme \'e0 laquelle il avait donn\'e9 son nom\~! +\par +\par Pour comble de fatalit\'e9, c'\'e9tait Agn\'e8s elle-m\'eame qui avait innocemment pouss\'e9 vers les coupables l'homme qui devait \'eatre l'agent passif du crime. +\par +\par Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour arracher la v\'e9rit\'e9 \'e0 la comtesse ou pour la d\'e9noncer \'e0 la justice comme une criminelle impunie. +\par +\par Arriv\'e9 \'e0 la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la chambre\~: c'\'e9tait le g\'e9rant. Il \'e9tait presque m\'e9connaissable\~; il gesticulait et parlait comme un homme au d\'e9sespoir. +\par +\par \'ab\~Entrez si vous voulez, dit-il \'e0 Henry. Tenez, monsieur, je ne suis pas superstitieux, mais je commence \'e0 croire que les crimes portent avec eux leur ch\'e2timent. Cet h\'f4tel est maudit\~! Qu'est-ce qui arrive ce matin\~? Nous d\'e9 +couvrons qu'un assassinat a \'e9t\'e9 commis autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle encore une chose \'e9pouvantable\~: une mort. Une mort soudaine et horrible dans la maison\~! Entrez et voyez vous-m\'eame\~! Je vais donner ma d +\'e9mission, monsieur Westwick\~: je ne peux pas lutter contre la fatalit\'e9 qui me poursuit ici.\~\'bb +\par +\par La comtesse \'e9tait \'e9tendue sur son lit\~: le m\'e9decin et la femme de chambre debout \'e0 ses c\'f4t\'e9s ne la quittaient pas du regard. De temps en temps, sa respiration lourde et p\'e9nible se faisait entendre comme celle d'une personne oppress +\'e9e dans son sommeil. +\par +\par \'ab\~Va-t-elle mourir\~? demanda Henry. +\par +\par \emdash C'est fini, r\'e9pondit le docteur, elle est morte de la rupture d'un an\'e9vrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour ainsi dire m\'e9caniques, ils peuvent durer encore des heures.\~\'bb +\par +\par Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de chose \'e0 lui apprendre. La comtesse avait refus\'e9 de se coucher et s'\'e9tait mise \'e0 son pupitre pour continuer \'e0 \'e9crire. Trouvant qu'il \'e9 +tait inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de chambre l'avait quitt\'e9e pour aller pr\'e9venir le g\'e9rant Au plus vite on envoya chercher un m\'e9decin, et quand il arriva, il trouva la comtesse \'e9tendue morte sur le parquet. Voil\'e0 + tout ce qu'elle avait \'e0 dire. +\par +\par En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur laquelle la comtesse avait trac\'e9 ses derni\'e8res lignes. Les lettres \'e9taient presque illisibles. Henry put seulement d\'e9chiffrer ces mots\~: \'ab\~Acte premier\~\'bb, et\~: \'ab\~ +Personnages du drame\~\'bb Jusqu'\'e0 la fin, la mis\'e9rable folle avait pens\'e9 \'e0 sa pi\'e8ce et elle l'avait enti\'e8rement recommenc\'e9e. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106251}XXVII{\*\bkmkend _Toc96106251} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Henry revint dans sa chambre. +\par +\par Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de c\'f4t\'e9 pour ne plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il e\'fbt de conna\'eetre la v\'e9rit\'e9 disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il\~? Quel int\'e9r\'eat avait-il \'e0 + pousser plus loin sa lecture\~? +\par +\par Il se mit \'e0 arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea d'avis\~; il venait d'envisager la question du manuscrit \'e0 un autre point de vue. Jusque-l\'e0, gr\'e2ce \'e0 ces feuillets de papier, il avait appris qu'on avait pr\'e9m\'e9dit\'e9 + ce crime, mais comment avait-il \'e9t\'e9 mis \'e0 ex\'e9cution\~? Il ne le savait pas encore. +\par +\par Le manuscrit \'e9tait justement devant lui \'e0 terre. Il h\'e9sita, puis enfin le ramassa\~; et, retournant \'e0 sa table, il continua de lire\~: +\par +\par \'ab\~Pendant que la comtesse songe encore \'e0 cette combinaison si simple et si hardie, le baron revient. Il r\'e9fl\'e9chit s\'e9rieusement au cas du courrier\~; il pourrait \'eatre utile, \'e0 son avis, d'envoyer chercher un m\'e9 +decin. Il ne reste plus un seul domestique dans le palais, maintenant que la servante anglaise est partie\~: il faut que le baron aille lui-m\'eame chercher un docteur. +\par +\par \'bb De toute fa\'e7on, r\'e9pond sa s\'9cur, nous avons besoin d'un m\'e9decin. Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et \'e9coutez ce que j'ai \'e0 vous dire.\~\'bb +\par +\par \'bb Le baron est enthousiasm\'e9 de l'id\'e9e, l'ex\'e9cution n'offre aucun danger\~? Le lord, \'e0 Venise, a men\'e9 la vie d'un reclus\~: personne ne le conna\'eet de vue, except\'e9 son banquier. Il a simplement pr\'e9sent\'e9 sa lettre de cr\'e9 +dit et, depuis, lui et le banquier ne se sont jamais revus. Il n'a pas donn\'e9 de f\'eate et n'est all\'e9 \'e0 aucune r\'e9ception. Dans les rares occasions o\'f9 il a lou\'e9 une gondole pour se promener, il a toujours \'e9t\'e9 seul. En un mot, gr\'e2 +ce \'e0 l'horrible soup\'e7on qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a men\'e9 un genre de vie qui rend l'entreprise ais\'e9e. +\par +\par \'bb Le baron, homme prudent, \'e9coute, mais sans donner encore son opinion d\'e9finitive. \'ab\~Voyez ce que vous pouvez faire avec le courrier, dit-il, je me d\'e9ciderai quand je saurai le r\'e9sultat de votre conf\'e9rence avec lui\~ +: avant d'y aller, \'e9coutez un excellent conseil\~: Notre homme se laisse ais\'e9ment tenter par l'argent, la seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a r\'e9pondu\~ +: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du premier coup les mille livres.\~\'bb +\par +\par \'bb La sc\'e8ne change\~; on est dans la chambre du courrier, le pauvre malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme. +\par +\par }{\i \'bb }{La comtesse entre. +\par +\par \'bb Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de bienveillance\~: il confie ses douleurs \'e0 sa gracieuse ma\'eetresse. Maintenant qu'il se croit \'e0 sa derni\'e8 +re heure, il a des remords d'avoir \'e9t\'e9 si indiff\'e9rent envers sa femme. Il pourrait se r\'e9signer \'e0 mourir, mais le d\'e9sespoir s'empare de lui quand il songe qu'il n'a rien \'e9conomis\'e9 et qu'il laissera sa veuve sans ressources, \'e0 + la gr\'e2ce de Dieu. +\par +\par \'bb \'c0 cette ouverture, la comtesse prend la parole. +\par +\par \'ab\~Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extr\'eamement facile, et qu'on vous propose pour cela une r\'e9compense de mille livres, comme legs \'e0 votre veuve\~?\~\'bb +\par +\par \'bb Le courrier se soul\'e8ve sur son oreiller et regarde la comtesse avec une expression de surprise et d'incr\'e9dulit\'e9. Elle ne peut pas \'eatre assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui est dans une si triste situation. \'ab +Veut-elle dire nettement ce que peut \'eatre cette chose ais\'e9e et dont le succ\'e8s lui vaudra une si magnifique r\'e9compense\~? +\par +\par \'bb La comtesse r\'e9pond en confiant son projet au courrier sans le moindre d\'e9tour. +\par +\par \'bb Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier n'est pas encore assez malade pour parler sans r\'e9fl\'e9chir. Les yeux fix\'e9s sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalit\'e9 + et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre. +\par +\par \'bb Jusqu'\'e0 pr\'e9sent je n'ai jamais \'e9t\'e9 religieux\~; mais je sens que je vais le devenir. Depuis que Votre Gr\'e2ce m'a parl\'e9, je crois au diable.\~\'bb +\par +\par \'bb C'\'e9tait l'int\'e9r\'eat de la comtesse de ne voir que le c\'f4t\'e9 comique de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta seulement\~: \'ab\~Je vais vous donner une demi-heure de r\'e9flexion. Vous \'eates en danger de mort. D\'e9 +cidez, dans l'int\'e9r\'eat de votre femme, si vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.\~\'bb +\par +\par \'bb Laiss\'e9 seul, le courrier pense s\'e9rieusement \'e0 sa situation et se d\'e9cide. Il se l\'e8ve avec difficult\'e9, \'e9crit quelques lignes sur une feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et \'e0 pas lents, tout tr\'e9 +buchant, il quitte la chambre. +\par +\par \'bb La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la chambre vide. +\par +\par \'bb Mais presque aussit\'f4t le courrier ouvre la porte. Pourquoi s'est-il lev\'e9\~? +\par +\par \'bb Milady, je viens de d\'e9fendre ma vie, au cas o\'f9 je reviendrais de cette troisi\'e8me bronchite. Si vous ou le baron essayez de h\'e2ter mon d\'e9part d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de r\'e9compense, je dirai au m\'e9decin o\'f9 i +l pourra trouver quelques lignes qui r\'e9v\'e9leront le crime de Votre Gr\'e2ce. Dans le cas o\'f9 je n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, j'apprendrai au m\'e9decin o\'f9 se trouve ma cachette\~ +; il est inutile d'ajouter que la lettre sera remise \'e0 Votre Gr\'e2ce si elle remplit fid\'e8lement ses engagements envers moi.\~\'bb +\par +\par \'bb Apr\'e8s cette audacieuse pr\'e9face, il commence \'e0 poser les conditions auxquelles il consent \'e0 jouer son r\'f4le, et \'e0 mourir, pour mille livres, s'il meure de sa belle mort. +\par +\par \'bb La comtesse ou le baron devront go\'fbter en sa pr\'e9sence les aliments et les boissons qu'on lui donnera, m\'eame les m\'e9dicaments que le m\'e9decin ordonnera pour lui. Quant \'e0 la somme promise, elle sera en une bank-note pli\'e9 +e dans une feuille de papier blanc sur laquelle sera \'e9crite une ligne sous la dict\'e9e du courrier. Ces deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachet\'e9e \'e0 l'adresse de sa femme, et affranchie, toute pr\'eate \'e0 \'eatre mise \'e0 + la poste. Ceci fait, la lettre sera plac\'e9e sous son oreiller\~; et tant que le m\'e9decin aura quelque espoir de le gu\'e9rir, le baron et la comtesse auront le droit de regarder chaque jour, \'e0 l'heure qui leur plaira, si la lettre est toujours +\'e0 sa place, et si le cachet est rest\'e9 intact. Il a une derni\'e8re condition \'e0 poser. Le courrier a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport \'e0 la s\'e9 +questration du lord. Non pas qu'il se soucie particuli\'e8rement de ce que deviendra son avare de ma\'eetre, mais il n'aime pas \'e0 prendre sa part des responsabilit\'e9s qui doivent appartenir \'e0 d'autres. +\par +\par \'bb Les conditions accept\'e9es, la comtesse appelle le baron, qui attendait le r\'e9sultat de la conf\'e9rence dans la chambre \'e0 c\'f4t\'e9. On lui dit que le courrier a c\'e9d\'e9 \'e0 la tentation. +\par +\par \'bb Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille \'e0 la comtesse. +\par +\par \'bb L'\'e9tiquette porte cette indication\~: }{\i Chloroforme. }{Elle comprend que le lord doit \'eatre enlev\'e9 de sa chambre dans un \'e9tat d'insensibilit\'e9 compl\'e8te. Mais dans quelle partie du palais doit-il \'eatre transport\'e9\~? En ou +vrant la porte pour sortir, la comtesse fait tout bas cette question au baron. Le baron lui r\'e9pond tout bas aussi. \'ab\~Dans les caveaux\~!\'bb , +\par +\par \'bb Le rideau tombe.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106252}XXVIII{\*\bkmkend _Toc96106252} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ainsi finit le second acte. +\par +\par Arriv\'e9 au troisi\'e8me, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec une extr\'eame fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait besoin de repos. +\par +\par Dans la derni\'e8re partie du manuscrit, \'e0 un passage tr\'e8s important, l'\'e9criture et le style de la comtesse avaient subi une grande alt\'e9ration. La folie apparaissait, \'e0 mesure que la pi\'e8ce tirait \'e0 sa fin. L'\'e9 +criture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes des phrases \'e9taient rest\'e9es inachev\'e9es. Dans le dialogue, les questions et les r\'e9ponses ne concordaient pas toujours exactement entre elles. Par intervall +e, l'intelligence affaiblie de l'\'e9crivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette vigueur disparaissait bient\'f4t et le fil du r\'e9cit s'embrouillait de plus en plus. +\par +\par Apr\'e8s avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs, Henri recala devant l'horreur toujours croissante du r\'e9cit. Il ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta sur son lit pour reposer. Presque au m\'ea +me instant la porte s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre. +\par +\par \'ab\~Nous rentrions de l'Op\'e9ra, dit-il, et nous venons d'apprendre la mort de cette mis\'e9rable femme. On dit que vous lui avez parl\'e9 \'e0 ses derniers moments\~; je voudrais savoir comment cela s'est pass\'e9. +\par +\par \emdash Vous allez le savoir, r\'e9pondit Henry, vous \'eates maintenant le chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble qui m'oppresse, de vous laisser, \'e0 vous, le soin de d\'e9cider ce qui doit \'eatre fait.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s ces paroles, il raconta \'e0 son fr\'e8re comment la pi\'e8ce de la comtesse \'e9tait arriv\'e9e entre ses mains. +\par +\par \'ab\~Lisez les premi\'e8res pages, dit-il, je suis curieux de savoir si elles produiront sur vous la m\'eame impression que sur moi.\~\'bb +\par +\par \'c0 peu pr\'e8s \'e0 moiti\'e9 du premier acte, lord Montbarry s'arr\'eata et regarda son fr\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir invent\'e9 sa pi\'e8ce\~? \'c9tait-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que tout cela est r\'e9ellement arriv\'e9\~?\~\'bb +\par +\par C'en fut assez pour Henry\~: son fr\'e8re \'e9prouvait la m\'eame impression que lui. +\par +\par \'ab\~Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il\~; mais si vous voulez suivre un bon conseil, \'e9pargnez-vous maintenant la lecture des pages suivantes, o\'f9 vous verrez de quelle mani\'e8re terrible notre fr\'e8re a \'e9t\'e9 puni de ce honteux mariage. + +\par +\par \emdash Avez-vous tout lu, Henry\~? +\par +\par \emdash Pas tout. J'ai recul\'e9 devant la lecture de la derni\'e8re partie. Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre fr\'e8re apr\'e8s avoir quitt\'e9 l'\'e9cole, je trouvais qu'il avait agi comme un inf\'e2me avec Agn\'e8 +s et je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a \'e9t\'e9 victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que nous sommes fils de la m\'eame m\'e8 +re. En effet, j'ai ressenti ce soir pour lui ce que \emdash je suis honteux d'y songer \emdash ce que je n'avais jamais ressenti auparavant.\~\'bb +\par +\par Lord Montbarry prit la main de son fr\'e8re\~: \'ab\~vous \'eates un bon gar\'e7on, Henry\~; mais \'eates-vous certain de ne pas vous alarmer \'e0 tort\~? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous savons \'eatre la v\'e9rit\'e9 +, est-ce qu'il doit s'ensuivre forc\'e9ment qu'il faille croire le reste jusqu'au bout\~? +\par +\par \emdash Il n'y a pas de doute possible, r\'e9pondit Henry. +\par +\par \emdash Pas de doute possible\~? r\'e9p\'e9ta son fr\'e8re. +\par +\par \endash \emdash Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut justifier votre conclusion.\~\'bb +\par +\par Il continua jusqu'\'e0 la fin du second acte. Puis il leva la t\'eate\~: +\par +\par \'ab\~Croyez-vous r\'e9ellement que les restes mutil\'e9s que vous avez d\'e9couverts ce matin soient les restes de notre fr\'e8re\~? demanda-t-il. Et le croyez-vous sur un t\'e9moignage pareil\~?\~\'bb. Henry r\'e9pondit par un signe de t\'ea +te affirmatif. +\par +\par Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une fa\'e7on \'e9nergique, mais il se contint. +\par +\par \'abVous convenez que vous n'avez pas lu les derni\'e8res sc\'e8nes de la pi\'e8ce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry\~! Si vous persistez \'e0 croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est de prendre enti\'e8 +rement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire le troisi\'e8me acte\~? Non\~? Eh bien, je vais vous le lire, moi.\~\'bb +\par +\par Il chercha le troisi\'e8me acte et prit quelques passages assez clairement \'e9crits pour \'eatre d\'e9chiffr\'e9s. +\par +\par \'abVoici une sc\'e8ne dans les caveaux du palais\~: La victime du complot est couch\'e9e sur un mis\'e9rable lit\~; le baron et la comtesse songent \'e0 la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je comprends bien, s'est procur\'e9 + l'argent n\'e9cessaire en empruntant sur ses bijoux \'e0 Francfort\~; et le courrier peut encore en revenir, au dire du}{\i }{m\'e9decin. Que feront les coupables si l'homme revient \'e0 la sant\'e9\~? Dans son habilet\'e9 +, le baron propose de remettre le lord en libert\'e9. Si par hasard il s'adressait \'e0 la justice, il serait facile de d\'e9clarer qu'il \'e9tait sujet \'e0 des acc\'e8s de folie et d'en appeler au t\'e9moignage de sa propre femme. D'un autre c\'f4t\'e9 +, si le courrier meurt, comment se d\'e9barrasser du lord s\'e9questr\'e9. +\par +\par \'bb Faut-il le laisser mourir de faim\~? +\par +\par \'bb Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruaut\'e9s inutiles. +\par +\par \'bb Restent donc les moyens violents\~: si on recourait \'e0 un bravo}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Tueur \'e0 gages.}}}{ +\~? +\par +\par \'bb Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice\~; en outre, il ne veut d\'e9penser, autant que possible, de}{\i }{l'argent que pour lui-m\'eame. +\par +\par \'bb Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal\~? +\par +\par \'bb Le baron se refuse \'e0 confier son secret \'e0 l'eau, l'eau peut rejeter le cadavre. +\par +\par \'bb Doivent-ils mettre le feu \'e0 son lit\~? +\par +\par \'bb C'est une excellente id\'e9e\~; mais on peut voir la fum\'e9e. Non\~: les circonstances, du reste, sont maintenant chang\'e9es du tout au tout. Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le premier poison venu fera l'affaire.\~\'bb + +\par +\par \'ab\~Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille discussion ait eu lieu\~?\'bb +\par +\par Henry ne r\'e9pondit pas. La suite des questions que l'on venait de lire se pr\'e9sentait exactement dans le m\'eame ordre que les r\'eaves qui avaient \'e9pouvant\'e9 Mme\~Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait pass\'e9es \'e0 l'h\'f4tel. Il \'e9 +tait inutile de faire part de cette co\'efncidence \'e0 son fr\'e8re. +\par +\par \'ab\~Continuez,\~\'bb lui dit-il seulement. +\par +\par Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un peu lisible. +\par +\par \'ab\~Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise en sc\'e8ne, le th\'e9\'e2tre est coup\'e9 en deux. Le m\'e9decin est en haut \'e9crivant na\'efvement le certificat de d\'e9c\'e8 +s du lord, au chevet du courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout pr\'e8s du lord empoisonn\'e9, pr\'e9parant les acides qui doivent aider \'e0 r\'e9duire ses restes en cendres. +\par +\par \'bb Ne perdons pas notre temps \'e0 d\'e9chiffrer de pareilles noirceurs de m\'e9lodrames\~! Passons\~! Passons\~!\~\'bb +\par +\par Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de d\'e9couvrir la signification des sc\'e8nes confuses qui suivaient. \'c0 l'avant-dernier feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles\~: +\par +\par \'ab\~Le troisi\'e8me acte para\'eet \'eatre divis\'e9, dit-il, en deux sc\'e8nes ou tableaux. Je crois que je peux lire l'\'e9criture, au commencement du second tableau\~: \'ab\~Le baron et la comtesse sont en sc\'e8ne. Les mains du baron sont myst\'e9 +rieusement recouvertes de gants. Il a r\'e9duit le corps en cendres par un}{\i }{nouveau syst\'e8me de cr\'e9mation, \'e0 l'exception de la t\'eate toutefois.\~\'bb +\par +\par Henry interrompit son fr\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~N'allez pas plus loin\~! s'\'e9cria-t-il. +\par +\par \emdash Rendons justice \'e0 la comtesse, continua lord Montbarry. C'est une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~Le baron s'est cruellement br\'fbl\'e9 les mains en brisant par accident sa cruche \'e0 acides. Il est incapable de faire dispara\'eetre la t\'eate, et la comtesse est assez femme, malgr\'e9 toute sa m\'e9chancet\'e9, pour reculer \'e0 l'id\'e9 +e de le remplacer dans ce travail. \'c0 la premi\'e8re nouvelle de l'arriv\'e9e de la commission d'enqu\'eate envoy\'e9e par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la +mort naturelle du courrier substitu\'e9 au lord qu'ils s'occuperont aveugl\'e9ment. Mais la t\'eate n'\'e9tant pas d\'e9truite, il faut \'e0 tout prix la cacher. Ses recherches dans la vieille biblioth\'e8 +que lui ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus s\'fbres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de surveiller la cr\'e9mation, mais elle peut s\'fbrement jeter un peu de poudre afin d'emp\'eacher la d\'e9composition.\~\'bb + \'ab\~Assez\~! cria de nouveau Henry, assez\~! +\par +\par \emdash Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La derni\'e8re page a l'air d'\'eatre de la folie pure. Et elle vous a dit que l'imagination lui faisait d\'e9faut\~? +\par +\par \emdash Soyez sinc\'e8re, St\'e9phen, et dites la m\'e9moire.\~\'bb Lord Montbarry se leva et jeta sur son fr\'e8re un regard de piti\'e9. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas \'e9tonnant, apr\'e8s la d\'e9couverte que vous avez faite sous la pierre de la chemin\'e9e. Nous ne discuterons pas l\'e0-dessus\~; nous attendrons un jour ou deux que vous soyez redevenu tout +\'e0 fait vous-m\'eame. Mais au moins entendons-nous d\'e8s \'e0 pr\'e9sent sur un point. C'est bien \'e0 moi que vous laissez, en qualit\'e9 de chef de la famille, le droit de d\'e9cider ce qu'il faut faire de ce griffonnage\~? +\par +\par \emdash Je vous le laisse.\~\'bb +\par +\par Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu. +\par +\par \'ab\~Que cette ordure serve au moins \'e0 quelque chose, dit-il, en soulevant les pages avec le poker. La chambre commence \'e0 devenir froide\~: la pi\'e8ce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces b\'fbches \'e0 demi calcin\'e9es.\~\'bb +\par +\par Il attendit un peu devant le foyer et revint aupr\'e8s de son fr\'e8re. +\par +\par \'ab\~Maintenant, Henry, j'ai encore un mot \'e0 dire, puis j'ai fini. Je suis pr\'eat \'e0 admettre que vous vous \'eates trouv\'e9, par un hasard malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais autrefois, personne ne sait quand, mais +\'e0 part cela, je conteste tout le reste. Plut\'f4t que de partager votre opinion, je ne veux rien croire de tout de ce qui est arriv\'e9. Les influences surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous sommes arriv\'e9s dans cet h\'f4tel\~ +: votre perte d'app\'e9tit, les r\'eaves affreux de ma s\'9cur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la t\'eate qui apparut \'e0 Agn\'e8s, je d\'e9clare que tout cela est pure hallucination\~! Je ne crois \'e0 rien, rien, rien\~!\~\'bb +\par +\par Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la chambre. +\par +\par \emdash Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois\~: ma femme a commis une indiscr\'e9tion. Je crois qu'Agn\'e8s vous \'e9pousera. Bonsoir, Henry. Nous quitterons Venise demain matin \'e0 la premi\'e8re heure. +\par +\par Et voici comment lord Montbarry jugea le myst\'e8re de l'h\'f4tel hant\'e9. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96106253}POST SCRIPTUM{\*\bkmkend _Toc96106253} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Un dernier moyen de trancher la diff\'e9rence d'opinion qui existait entre les deux fr\'e8res restait entre les mains d'Henry. Il \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 se servir des fausses dents comme point de d\'e9part d'une enqu\'eate qu'il voulait faire, d\'e8 +s que lui et ses compagnons seraient de retour en Angleterre. +\par +\par La seule personne encore vivante qui conn\'fbt les moindres d\'e9tails de l'histoire domestique de la famille dans les temps pass\'e9s \'e9tait la vieille nourrice d'Agn\'e8s Lockwood. Henry saisit la premi\'e8re occasion qui se pr\'e9 +senta pour tenter de r\'e9veiller ses souvenirs sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonn\'e9 au chef de la famille son abandon d'Agn\'e8s\~: elle refusa nettement de faire appel \'e0 sa m\'e9moire. +\par +\par \'ab\~La vue seule de milord, quand je l'aper\'e7us pour la derni\'e8re fois \'e0 Londres, dit la vieille femme, me donna des d\'e9mangeaisons dans les mains\~; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur marque sur son visage. J'avais \'e9t\'e9 + envoy\'e9e en course par miss Agn\'e8s et je l'ai rencontr\'e9 sortant de chez un dentiste. Dieu merci\~! c'est la derni\'e8re fois que je l'ai vu.\~\'bb +\par +\par Gr\'e2ce au caract\'e8re emport\'e9 de la nourrice et \'e0 sa mani\'e8re originale de s'exprimer, le but d'Henry \'e9tait d\'e9j\'e0 atteint. Il se risqua \'e0 demander si elle avait remarqu\'e9 la maison. +\par +\par Elle ne l'avait pas oubli\'e9e\~: est-ce que M.\~Henry se figurait qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle \'e9tait \'e2g\'e9e de quatre-vingts ans\~? +\par +\par Le m\'eame jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et d\'e8s lors tous ses doutes, si le doute \'e9tait encore possible, disparurent \'e0 tout jamais. Les dents avaient \'e9t\'e9 faites pour le premier lord Montbarry. +\par +\par Henry ne r\'e9v\'e9la \'e0 personne l'existence de cette nouvelle preuve, pas m\'eame \'e0 son fr\'e8re St\'e9phen. Il emporta son terrible secret dans la tombe. +\par +\par Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le m\'eame silence charitable. La petite Mme\~Ferraris ne sut jamais que son mari avait \'e9t\'e9 +, non pas, comme elle le supposait, la victime de la comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu lord Montbarry lui avait envoy\'e9 la banknote de mille livres, et reculait \'e0 l'id\'e9e de se servir d'un cadeau qu'elle continuait +\'e0 d\'e9clarer souill\'e9 \'ab\~du sang de son mari\~\'bb. Agn\'e8s, avec l'enti\'e8re approbation de la veuve, porta l'argent \'e0 l'}{\i Hospice des Enfants, }{o\'f9 il servit \'e0 augmenter le nombre des lits. +\par +\par Au printemps de la nouvelle ann\'e9e, il y eut un mariage dans la famille. +\par +\par \'c0 la demande d'Agn\'e8s, les membres de la famille seuls assist\'e8rent \'e0 la c\'e9r\'e9monie. +\par +\par Il n'y eut pas de d\'e9jeuner de noce, et la lune de miel se passa dans un petit cottage des bords de la Tamise. +\par +\par Dans les derniers jours qui pr\'e9c\'e9d\'e8rent le d\'e9part du couple nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invit\'e9s \'e0 venir jouer dans le jardin. L\rquote a\'een\'e9e des filles entendit et rapporta \'e0 sa m\'e8 +re un petit dialogue relatif \'e0 }{\i l'H\'f4tel hant\'e9\~:}{ +\par +\par \'ab\~Henry, je voudrais vous embrasser. +\par +\par \emdash Embrassez, ma ch\'e9rie. +\par +\par \emdash Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de quelque chose\~? +\par +\par \emdash De quoi\~? +\par +\par \emdash La veille de notre d\'e9part de Venise, il est arriv\'e9 un \'e9v\'e9nement. Vous avez vu la comtesse pendant les derni\'e8res heures de sa vie. Dites-moi si elle vous a fait une confession. +\par +\par \emdash Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agn\'e8s, et, par cons\'e9quent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous attriste en la r\'e9p\'e9tant. +\par +\par \emdash N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette affreuse nuit qu'elle a pass\'e9e dans ma chambre\~? +\par +\par \emdash Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait ressentie a hant\'e9 son esprit jusqu'\'e0 la fin.\~\'bb +\par +\par Agn\'e8s n'\'e9tait pas enti\'e8rement satisfaite. Ce sujet l\rquote a troublait. La courte conversation qu'elle avait eue avec sa mis\'e9rable rivale d'autrefois lui sugg\'e9rait des questions qui l'inqui\'e9taient. Elle se souvenait de la pr\'e9 +diction de la comtesse. }{\i Il vous reste encore \'e0 me conduire au jour ou je serai d\'e9couverte et o\'f9 la punition qui m'attend viendra me frapper\~! }{La pr\'e9diction s'\'e9tait-elle trouv\'e9e fausse, comme toute proph\'e9tie humaine\~? Ou s' +\'e9tait-elle r\'e9alis\'e9e dans cette horrible nuit o\'f9 elle avait vu l'apparition et o\'f9 elle avait attir\'e9 sans le vouloir la comtesse dans sa chambre \'e0 coucher. +\par +\par Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage \'e0 la discr\'e9tion de Mme\~Henry Westwick\~: jamais elle ne tenta une seconde fois d'arracher \'e0 son mari ses secrets. Les autres femmes, \'e9lev\'e9es suivant les pr\'e9ceptes e +t les habitudes modernes, en entendant parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agn\'e8s un d\'e9dain plein de compassion. \'c0 partir de ce moment elles ne parlaient d'elle que comme d'une personne \'ab\~des temps jadis\'bb, curieux sp +\'e9cimen des vertus des vieux \'e2ges. +\par +\par \emdash Est-ce tout\~? +\par +\par \emdash C'est tout. +\par +\par \emdash Alors il n'y a pas d'explication au myst\'e8re de }{\i l'H\'f4tel hant\'e9}{\~? +\par +\par \emdash Demandez-vous s'il y a une explication au myst\'e8re de la vie et de la mort. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of L'h\'f4tel hant\'e9, by Wilkie Collins +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'H\'d4TEL HANT\'c9 *** +\par +\par ***** This file should be named 15060-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 15060-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various fo}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/5/0/6/15060/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word fo}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mat, Mobipocket Reader +\par format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +\par and accept all the terms of this license and intellectual property +\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +\par the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +\par terms of this agreement, you may obtain a r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fund from the person or +\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +\par +\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. 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LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +\par of Replacement or Refund" described in par}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 graph 1.F.3, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +\par liability to you for damages, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal +\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not un}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 form and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. 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