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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:56 -0700 |
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diff --git a/15059-8.txt b/15059-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6d799c2 --- /dev/null +++ b/15059-8.txt @@ -0,0 +1,7651 @@ +Project Gutenberg's Les petites filles modèles, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les petites filles modèles + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: February 14, 2005 [EBook #15059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODÈLES *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Mme la Comtesse de Ségur +(née Rostopchine) + + +LES PETITES FILLES MODÈLES + + +(1857) + + + +Table des matières + +Préface +I. Camille et Madeleine. +II. La promenade, l'accident. +III. Marguerite. +IV. Réunion sans séparation. +V. Les fleurs cueillies et +remplacées. +VI. Un an après: le chien enragé. +VII. Camille punie. +VIII. Les hérissons. +IX. Poires volées. +X. La poupée mouillée. +XI. Jeannette la voleuse. +XII. Visite chez Sophie. +XIII. Visite au potager. +XIV. Départ. +XV. Sophie mange du cassis; ce qui en +résulte. +XVI. Le cabinet de pénitence. +XVII. Le lendemain. +XVIII. Le rouge-gorge. +XIX. L'illumination. +XX. La pauvre femme. +XXI. Installation de Françoise et +Lucie. +XXII. Sophie veut exercer la charité. +XXIII. Les récits. +XXIV. Visite chez Hurel. +XXV. Un événement tragique. +XXVI. La petite vérole. +XXVII. La fête. +XXVIII. La partie d'âne. + + + +Préface + +Mes _Petites filles modèles _ne sont pas une création; elles +existent bien réellement: ce sont des portraits; la preuve en est +dans leurs imperfections mêmes. Elles ont des défauts, des ombres +légères qui font ressortir le charme du portrait et attestent +l'existence du modèle. Camille et Madeleine sont une réalité dont +peut s'assurer toute personne qui connaît l'auteur. + +Comtesse de Ségur, née Rostopchine. + + + +I. Camille et Madeleine. + +Mme de Fleurville était la mère de deux petites filles, bonnes, +gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus +tendre attachement. On voit souvent des frères et des soeurs se +quereller, se contredire et venir se plaindre à leurs parents +après s'être disputés de manière qu'il soit impossible de démêler +de quel côté vient le premier tort. Jamais on n'entendait une +discussion entre Camille et Madeleine. Tantôt l'une, tantôt +l'autre cédait au désir exprimé par sa soeur. + +Pourtant leurs goûts n'étaient pas exactement les mêmes. Camille, +plus âgée d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus +étourdie, préférant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle +aimait à courir, à faire et à entendre du tapage. Jamais elle ne +s'amusait autant que lorsqu'il y avait une grande réunion +d'enfants, qui lui permettait de se livrer sans réserve à ses jeux +favoris. + +Madeleine préférait au contraire à tout ce joyeux tapage les soins +qu'elle donnait à sa poupée et à celle de Camille, qui, sans +Madeleine, eût risqué souvent de passer la nuit sur une chaise et +de ne changer de linge et de robe que tous les trois ou quatre +jours. + +Mais la différence de leurs goûts n'empêchait pas leur parfaite +union. Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupée +dès que sa soeur exprimait le désir de se promener ou de courir; +Camille, de son côté, sacrifiait son amour pour la promenade et +pour la chasse aux papillons dès que Madeleine témoignait l'envie +de se livrer à des amusements plus calmes. + +Elles étaient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs, +et leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les +connaissaient les aimaient aussi et cherchaient à leur faire +plaisir. + + + +II. La promenade, l'accident. + +Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les +peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les +lits de poupée, transportait les armoires, les commodes, les +chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur +déménagement: car ces dames (les poupées) avaient changé de +maison. + +MADELEINE.--Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux +logées dans leur ancienne maison; il y avait bien plus de place +pour leurs meubles. + +CAMILLE.--Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient +ennuyées de leur vieille maison. Elles trouvent d'ailleurs +qu'ayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud. + +MADELEINE.--Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles +sont près de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits +sont tout contre la fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur +non plus. + +CAMILLE.--Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans +cette nouvelle maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus +commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine? + +MADELEINE.--Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait +plaisir.» + +Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à +Madeleine, qui avait fini de son côté de les coiffer et de les +habiller, d'aller chercher leur bonne pour faire une longue +promenade. Madeleine y consentit avec plaisir; elles appelèrent +donc Élisa. + +«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous? + +ÉLISA.--Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté +irons-nous? + +CAMILLE.--Du côté de la grande route, pour voir passer les +voitures; veux-tu, Madeleine? + +MADELEINE.--Certainement; et si nous voyons de pauvres femmes et +de pauvres enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais +emporter cinq sous. + +CAMILLE.--Oh! oui, tu as raison, Madeleine; moi, j'emporterai +dix sous.» + +Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur +bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en +attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des +fleurs pour en faire des couronnes à leurs poupées. + +«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine. + +--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir. + +--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier? + +--Non, je n'entends que la voiture qui roule.» + +Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille +achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris +perçants, et, l'instant d'après, les petites filles et la bonne, +qui étaient restées immobiles de frayeur, virent arriver une +voiture attelée de trois chevaux de poste lancés ventre à terre, +et que le postillon cherchait vainement à retenir. + +Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la +voiture, poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et +Madeleine. + +À cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège, +et la voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant +plus retenus ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent +vers un fossé très profond, qui séparait la route d'un champ +labouré. Arrivée en face de la barrière où étaient Camille, +Madeleine et leur bonne, toutes trois pâles d'effroi, la voiture +versa dans le fossé; les chevaux furent entraînés dans la chute; +on entendit un cri perçant, un gémissement plaintif, puis plus +rien. + +Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez +revenue de sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse +dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient été tuées +par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus +entendre. Et le malheureux postillon, écrasé par la voiture, ne +fallait-il pas aussi lui porter secours? + +Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans +le fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant. + +Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et +faisait des efforts impuissants pour se relever; le troisième, +étourdi et effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas. + +«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais +n'approchez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils +pourraient vous tuer.» + +Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et +couvertes de sang. + +«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou +grièvement blessées.» + +Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la +mère et l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la +petite fille des bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée +contre sa poitrine; après quelques efforts, elle parvient à +dégager l'enfant, qu'elle retire pâle et sanglante. Ne voulant pas +la poser sur la terre humide, elle demande aux deux soeurs si +elles auront la force et le courage d'emporter la pauvre petite +jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la barrière. + +«Oh! oui, ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la +porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de +sang; mais elle n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle +ne l'est pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi. + +--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible +et tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre +petite morte aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour +t'aider. Je ne puis... que pleurer. + +--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force, +car il le faut, le bon Dieu m'aidera.» + +En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras, +et malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle +cherche à gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont +laisser échapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa +frayeur et sa répugnance, s'élance au secours de sa soeur et +l'aide à porter l'enfant; elles arrivent au haut du fossé, +traversent la route, et vont tomber épuisées sur le banc que leur +avait indiqué Élisa. + +Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de +l'eau qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie +avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne +peut retenir un cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite +n'a pas de blessure. + +«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas +blessée... elle vit! elle vit... elle vient de pousser un +soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.» + +Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre +connaissance. Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé. + +«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman! + +--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en +l'embrassant. Ne pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur +Madeleine. + +--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté +maman. + +--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont +pas emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne +Élisa; elle apporte ta maman qui dort.» + +La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait +retiré de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait +aucun signe de vie; elle avait à la tête une large blessure; son +visage, son cou, ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son +coeur battait encore; elle n'était pas morte. + +La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien +vite Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au +château la dame et l'enfant, relever le postillon, qui restait +étendu sur la route, et dételer les chevaux qui continuaient à se +débattre et à ruer contre la voiture. + +L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive +elle-même avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle +on dépose la dame. On secourt le postillon, on relève la voiture +versée dans le fossé. + +La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise: +elle n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé +que par la peur et la secousse de la chute. + +De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait +toujours de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine +demandèrent à leur maman de la ramener à pied avec elles. La +petite, habituée déjà aux deux soeurs, qui la comblaient de +caresses, croyant sa mère endormie, consentit avec plaisir à faire +la course à pied. + +Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle. + +MADELEINE.--Comment t'appelles-tu, ma chère petite? + +MARGUERITE.--Je m'appelle Marguerite. + +CAMILLE.--Et comment s'appelle ta maman? + +MARGUERITE.--Ma maman s'appelle maman. + +CAMILLE.--Mais son nom? Elle a un nom, ta maman? + +MARGUERITE.--Oh oui! elle s'appelle maman. + +CAMILLE, _riant_.--Mais les domestiques ne l'appellent pas +maman? + +MARGUERITE.--Ils l'appellent madame. + +MADELEINE.--Mais, madame qui? + +MARGUERITE.--Non, non. Pas madame qui; seulement madame. + +CAMILLE.--Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop +petite; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec +ces méchants chevaux qui t'ont fait tomber dans le trou? + +MARGUERITE.--J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante; +elle est méchante, elle gronde toujours. J'aime mieux rester avec +maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille +et de Madeleine. + +Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite. + +MARGUERITE.--Comment vous appelle-t-on? + +CAMILLE.--Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle +Madeleine. + +MARGUERITE.--Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman +Camille et maman Madeleine. + +Tout en causant, elles étaient arrivées au château. +Mme de Fleurville s'était empressée d'envoyer chercher un médecin +et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom +était gravé sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et +sur les malles attachées derrière. On avait bandé sa blessure pour +arrêter le sang, et elle reprenait connaissance par degrés. Au +bout d'une demi-heure, elle demanda sa fille, qu'on lui amena. + +Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman +était malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient. + +«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête? + +--Oui, mon enfant, bien mal. + +--Je veux rester avec vous, maman. + +--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en +iras avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie +qu'elles sont bien bonnes. + +--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une +bien jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de +confiture.» + +Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui +allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la +malade s'était déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller +jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pût +dormir. + +Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit +avec Camille et Madeleine. + + + +III. Marguerite. + +MADELEINE.--Prends tout ce que tu voudras, ma chère Marguerite; +amuse-toi avec nos joujoux. + +MARGUERITE.--Oh! les belles poupées! En voilà une aussi grande +que moi... En voilà encore deux bien jolies!... Ah! cette grande +qui est couchée dans un beau petit lit! elle est malade comme +pauvre maman... Oh! le beau petit chien! comme il a de beaux +cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le joli petit âne... Oh! +les belles petites assiettes! des tasses, des cuillers, des +fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des +salières! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite +commode pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux +poupées!... Comme c'est bien rangé!... Les jolis petits livres! +Quelle quantité d'images! il y en a plein l'armoire!» + +Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet +à l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni +tout regarder à la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le +laisser encore, et, dans son indécision, rester au milieu de la +chambre, se tournant à droite, à gauche, sautant, battant des +mains de joie et d'admiration. Enfin, elle prit la petite +diligence attelée de quatre chevaux, et elle demanda à Camille et +à Madeleine de sortir avec elle pour mener la voiture dans le +jardin. + +Elles se mirent toutes trois à courir dans les allées et sur +l'herbe; après quelques tours, la diligence versa. Tous les +voyageurs qui étaient dedans se trouvèrent culbutés les uns sur +les autres; une glace de la portière était cassée. + +«Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite en pleurant, j'ai +cassé votre voiture, Camille. J'en suis bien fâchée; bien sûr, je +ne le ferai plus. + +CAMILLE.--Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien. +Nous allons ouvrir la portière, rasseoir les voyageurs à leurs +places, et je demanderai à maman de faire mettre une autre glace. + +MARGUERITE.--Mais si les voyageurs ont mal à la tête, comme +maman? + +MADELEINE.--Non, non, ils ont la tête trop dure. Tiens, vois-tu, +les voilà tous remis, et ils se portent à merveille. + +MARGUERITE.--Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la +peine.» + +La diligence relevée, Marguerite continua à la traîner, mais avec +plus de précaution, car elle avait un très bon coeur, et elle +aurait été bien fâchée de faire de la peine à ses petites amies. + +Elles rentrèrent au bout d'une heure pour dîner, et couchèrent +ensuite la petite Marguerite, qui était très fatiguée. + + + +IV. Réunion sans séparation. + +Pendant que les enfants jouaient, le médecin était venu voir +Mme de Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il +jugea que la quantité de sang qu'elle avait perdu rendait une +saignée inutile et empêcherait l'inflammation. Il mit sur la +blessure un certain onguent de colimaçons, recouvrit le tout de +feuilles de laitue qu'on devait changer toutes les heures, +recommanda la plus grande tranquillité, et promit de revenir le +lendemain. + +Marguerite venait voir sa mère plusieurs fois par jour; mais elle +ne restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacité et son +babillage agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup +d'oeil de Mme de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet +de la malade, les deux soeurs emmenaient leur petite protégée. + +Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de +reconnaissance et de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg; +pendant sa convalescence elle exprimait souvent le regret de +quitter une personne qui l'avait traitée avec tant d'amitié. + +«Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chère amie? dit un jour +Mme de Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Notre +petite Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et +Madeleine, qui seraient désolées, je vous assure, d'être séparées +de Marguerite; je serai enchantée si vous me promettez de ne pas +me quitter.» + +MADAME DE ROSBOURG.--Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux +yeux de votre famille? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Nullement. Je vis dans un grand isolement +depuis la mort de mon mari. Je vous ai raconté sa fin cruelle dans +un combat contre les Arabes, il y a six ans. Depuis j'ai toujours +vécu à la campagne. Vous n'avez pas de mari non plus, puisque vous +n'avez reçu aucune nouvelle du vôtre depuis le naufrage du +vaisseau sur lequel il s'était embarqué. + +MADAME DE ROSBOURG.--Hélas! oui; il a sans doute péri avec ce +fatal vaisseau: car depuis deux ans, malgré toutes les recherches +de mon frère, le marin qui a presque fait le tour du monde, nous +n'avons pu découvrir aucune trace de mon pauvre mari, ni d'aucune +des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien, puisque vous me +pressez si amicalement de rester ici, je consens volontiers à ne +faire qu'un ménage avec vous et à laisser ma petite Marguerite +sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ainsi donc, chère amie, c'est une chose +décidée? + +MADAME DE ROSBOURG.--Oui, puisque vous le voulez bien; nous +demeurerons ensemble. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Que vous êtes bonne d'avoir cédé si +promptement à mes désirs, chère amie! je vais porter cette +heureuse nouvelle à mes filles; elles en seront enchantées. + +Mme de Fleurville entra dans la chambre où Camille et Madeleine +prenaient leurs leçons bien attentivement, pendant que Marguerite +s'amusait avec les poupées et leur racontait des histoires tout +bas, pour ne pas empêcher ses deux amies de bien s'appliquer. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mes petites filles, je viens vous +annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir. Mme de Rosbourg +et Marguerite ne nous quitteront pas, comme nous le craignions. + +CAMILLE.--Comment! maman, elles resteront toujours avec nous? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg +me l'a promis. + +--Oh! quel bonheur! dirent les trois enfants à la fois. +Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, après lui +avoir rendu ses caresses, dit à Camille et à Madeleine: «Mes +chères enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme +vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application +au travail, d'obéissance à mes ordres et de complaisance entre +vous. Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez +chargées de son éducation, sous la direction de sa maman et de +moi. Pour la rendre bonne et sage, il faut lui donner toujours de +bons conseils et surtout de bons exemples.» + +CAMILLE.--Oh! ma chère maman, soyez tranquille; nous élèverons +Marguerite aussi bien que vous nous élevez. Je lui montrerai à +lire, à écrire; et Madeleine lui apprendra à travailler, à tout +ranger, à tout mettre en ordre; n'est-ce pas, Madeleine? + +MADELEINE.--Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille, +si douce, qu'elle ne nous donnera pas beaucoup de peine. + +--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant +tantôt Camille, tantôt Madeleine. Je vous écouterai, et je +chercherai toujours à vous faire plaisir. + +CAMILLE.--Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux être +bien sage, fais-moi l'amitié d'aller te promener pendant une +heure, comme je te l'ai déjà dit. Depuis que nous avons commencé +nos leçons, tu n'es pas sortie; si tu restes toujours assise, tu +perdras tes couleurs et tu deviendras malade. + +MARGUERITE.--Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je +t'aime tant! + +Camille allait céder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa +soeur: elle prévit tout de suite qu'en cédant une fois à +Marguerite il faudrait lui céder toujours et qu'elle finirait par +ne faire jamais que ses volontés. Elle prit donc Marguerite par la +main, et, ouvrant la porte, elle lui dit: + +«Ma chère Marguerite, Camille t'a déjà dit deux fois d'aller te +promener, tu demandes toujours à rester encore un instant. Camille +a la bonté de t'écouter; mais cette fois nous _voulons _que tu +sortes. Ainsi, pour être sage, comme tu nous le promettais tout à +l'heure, il faut te montrer obéissante. Va, ma petite; dans une +heure tu reviendras.» + +Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui +sentait bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux, +de crainte de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il +fallait se soumettre, sortit lentement et descendit dans le +jardin. + +Mme de Fleurville avait écouté, sans mot dire, cette petite scène; +elle s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. «Bien! +Madeleine, lui dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta +soeur.» Puis elle sortit. + + + +V. Les fleurs cueillies et remplacées. + +«Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite +après avoir marché un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine +m'a-t-elle forcée de sortir?... Camille voulait bien me garder, je +l'ai bien vu!... Quand je suis seule avec Camille, elle me laisse +faire tout ce que je veux... Comme je l'aime, Camille!... J'aime +beaucoup Madeleine aussi; mais... je m'amuse davantage avec +Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour m'amuser?... Ah! j'ai +une bonne idée: je vais nettoyer et balayer leur petit jardin.» + +Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya, +balaya les feuilles tombées, et se mit ensuite à examiner toutes +les fleurs. Tout à coup l'idée lui vint de cueillir un beau +bouquet pour Camille et pour Madeleine. + +«Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes +les fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront +dans leur chambre, qui sentira bien bon!» + +Voilà Marguerite enchantée de son idée; elle cueille oeillets, +giroflées, marguerites, roses, dahlias, réséda, jasmin, enfin tout +ce qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs à mesure +dans son tablier dont elle avait relevé les coins, les entassait +tant qu'elle pouvait et ne leur laissait presque pas de queue. + +Quand elle eut tout cueilli, elle courut à la maison, entra +précipitamment dans la chambre où travaillaient encore Camille et +Madeleine, et, courant à elles d'un air radieux: + +«Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous +apporte, comme c'est beau!» + +Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs +fripées, fanées, écrasées. + +«J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les +mettrons dans notre chambre, pour qu'elle sente bon!» + +Camille et Madeleine se regardèrent en souriant. La gaieté les +gagna à la vue de ces paquets de fleurs flétries et de l'air +triomphant de Marguerite; enfin elles se mirent à rire aux éclats +en voyant la figure rouge, déconcertée et mortifiée de Marguerite. +La pauvre petite avait laissé tomber les fleurs par terre; elle +restait immobile, la bouche ouverte, et regardait rire Camille et +Madeleine. + +Enfin Camille put parler. + +«Où as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite? + +--Dans votre jardin. + +--Dans notre jardin! s'écrièrent à la fois les deux soeurs, qui +n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre +jardin? + +--Tout, tout, même les boutons.» Camille et Madeleine se +regardèrent d'un air consterné et douloureux. Marguerite, sans le +vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles réservaient toutes +ces fleurs pour offrir un bouquet à leur maman le jour de sa fête, +qui avait lieu le surlendemain, et voilà qu'il n'en restait plus +une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage de +gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait +cru leur causer une si agréable surprise. Marguerite, étonnée de +ne pas recevoir les remerciements et les baisers auxquels elle +s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et, lisant +leur chagrin sur leurs figures consternées, elle comprit vaguement +qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit à pleurer. + +Madeleine rompit enfin le silence. + +«Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne +toucher à rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos +fleurs et tu nous as fait de la peine. Nous voulions donner +après-demain à maman, pour sa fête, un beau bouquet de fleurs plantées +et arrosées par nous. Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus +rien à lui donner.» + +Les pleurs de Marguerite redoublèrent. «Nous ne te grondons pas, +reprit Camille, parce que nous savons que tu ne l'as pas fait par +méchanceté; mais tu vois comme c'est vilain de ne pas nous +écouter.» Marguerite sanglotait. + +«Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant; +tu vois bien que nous ne sommes pas fâchées contre toi. + +--Parce que... vous... êtes... trop bonnes, ... dit Marguerite, +qui suffoquait; mais... vous... êtes... tristes... Cela... me... +fait de la... peine... Pardon... pardon, ... Camille... +Madeleine... Je ne... le... ferai plus... bien sûr.» + +Camille et Madeleine, touchées du chagrin de Marguerite, +l'embrassèrent et la consolèrent de leur mieux. À ce moment, +Mme de Rosbourg entra; elle s'arrêta, étonnée en voyant les yeux +rouges et la figure gonflée de sa fille. + +«Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu méchante, par hasard? + +--Oh non! madame, répondit Madeleine; nous la consolons.» + +MADAME DE ROSBOURG.--De quoi la consolez-vous, chères petites? + +MADELEINE.--De..., de... Madeleine rougit et s'arrêta. «Madame, +reprit Camille, nous la consolons, nous... nous... l'embrassons... +parce que..., parce que...» Elle rougit et se tut à son tour. La +surprise de Mme de Rosbourg augmentait. + +MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, dis-moi toi-même pourquoi tu +pleures et pourquoi tes amies te consolent. + +--Oh! maman, chère maman, s'écria Marguerite en se jetant dans +les bras de sa mère, j'ai été bien méchante; j'ai fait de la peine +à mes amies, mais c'était sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les +fleurs de leur jardin; elles n'ont plus rien à donner à leur maman +pour sa fête, et, au lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon +Dieu! mon Dieu! que j'ai du chagrin! + +--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chère enfant, je +tâcherai de les réparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne +pas t'en vouloir. Sois indulgente et douce comme elles, chère +petite, tu seras aimée comme elles et tu seras bénie de Dieu et de +ta maman. + +Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air +attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda +immédiatement sa voiture. + +Une demi-heure après, la calèche de Mme de Rosbourg était prête. +Elle y monta et se fit conduire à la ville de Moulins, qui n'était +qu'à cinq kilomètres de la maison de campagne de +Mme de Fleurville. + +Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus +belles et les plus jolies. + +«Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de +m'apporter vous-mêmes tous ces pots de fleurs chez +Mme de Fleurville. Je vous ferai indiquer la place où ils doivent +être plantés, et vous surveillerez ce travail. Je désire que ce +soit fait la nuit, pour ménager une surprise aux petites de +Fleurville. + +--Madame peut être tranquille; tout sera fait selon ses ordres. +Au soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que +madame a choisies, et je me conformerai aux ordres de madame. + +--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la +plantation? + +--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec +leurs pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce +soit trop cher? + +--Non, non, c'est très bien; les quarante francs vous seront +remis aussitôt votre ouvrage terminé.» + +Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au château de +Fleurville. (C'était le nom de la terre de Mme de Fleurville.) +Elle donna ordre à son domestique d'attendre le marchand à +l'entrée de la nuit et de lui faire planter les fleurs dans le +petit jardin de Camille et de Madeleine. Son absence avait été si +courte que ni Mme de Fleurville ni les enfants ne s'en étaient +aperçues. + +À peine Mme de Rosbourg avait-elle quitté les petites, que toutes +trois se dirigèrent vers leur jardin. + +«Peut-être, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs +oubliées, seulement de quoi faire un tout petit bouquet.» + +Hélas! il n'y avait rien: tout était cueilli. Camille et Madeleine +regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite +avait bien envie de pleurer. + +«C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remède. Nous +tâcherons d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus +tard.» + +MARGUERITE.--Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine; +j'ai quatre francs! + +MADELEINE.--Merci, ma chère petite, il vaut mieux garder ton +argent pour les pauvres. + +MARGUERITE.--Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, +vous prendrez le mien, n'est-ce pas? + +MADELEINE.--Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne +pensons plus à tout cela, et préparons notre jardin pour y +replanter de nouvelles fleurs. + +Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée +d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois. +Camille et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à +grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de +sa course, les rejoignit au jardin. + +«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien +bêché! Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre. + +--Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez. + +--Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les +bonnes petites filles comme vous.» + +La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent +soin de ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans +l'herbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun +rentra. + +Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit +jardin pour achever de le nettoyer. + +Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs +mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient +la veille. Elle s'arrêta stupéfaite, elle ne comprenait pas. + +Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois +restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si +fraîches, si variées, si jolies. + +Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se +précipitèrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une +autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant +toujours pas comment ces fleurs avaient poussé et fleuri en une +nuit, et ne devinant pas qui les avait apportées. + +«C'est le bon Dieu, dit Camille. + +--Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine. + +--Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite. +Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg. + +«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville +en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont +touchée; elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous +vous mettiez en nage pour réparer le mal causé par Marguerite.» + +On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois +enfants. Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et +Madeleine, car le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait +sur son coeur. + +Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de +leurs plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour +sa fête, mais aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur +reconnaissance. + + + +VI. Un an après: le chien enragé. + +Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la +maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait +Calino, et qui appartenait au garde, était couché près d'elles. + +Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de +pâquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne +était à moitié passée, le chien secouait la tête, la couronne +tombait, et Marguerite le grondait. + +«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, +je te donnerai une tape.» + +Et elle ramassait la couronne. + +«Baisse la tête, Calino.» + +Calino obéissait d'un air indifférent. + +Marguerite passait avec effort la couronne à moitié, Calino +donnait un coup de tête: la couronne tombait encore. + +«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui +donnant une petite tape sur la tête. + +Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit, +donna un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le +chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il +continua son chemin la queue entre les jambes, la tête basse, la +langue pendante. Marguerite poussa un petit cri; puis, voyant du +sang à sa main, elle pleura. + +Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de +Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit +quelques mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez +Mme de Fleurville. + +«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un +chien enragé.» + +Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise. + +«Comment sais-tu que le chien est enragé? + +--Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse, +à sa langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a +mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, +au lieu de se défendre ou de crier, s'est étendu à terre sans +bouger. + +--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite +les morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée. + +--Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?» + +Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver +Marguerite; elle regarda la morsure et vit un petit trou peu +profond qui ne saignait plus. + +«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche! +Donne-moi ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe +encore, encore; remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel, +Camille, ... bien... Mets-le dans un peu d'eau... Trempe ta main +dans l'eau salée, chère Marguerite. + +--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant. + +--Non, n'aie pas peur; ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand +même cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu +serais très malade.» + +Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir +sa main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre +enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et +lui dit: + +«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je +pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans +l'eau salée pendant un quart d'heure; tous les jours tu mangeras +deux fortes pincées de sel et une petite gousse d'ail. Dans huit +jours ce sera fini. + +--Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle +serait trop inquiète. + +--Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en +l'embrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.» + +Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien +dire à sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était +obéissante et qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot. +Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonné +Mme de Fleurville; au bout de trois jours sa petite main était +guérie. + +Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour +à sa maman: «Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre +pauvre Marguerite a manqué mourir. + +--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air +bien malade. + +--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite +tache rouge? + +--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée! + +--C'est un chien enragé qui m'a mordue.» Mme de Rosbourg poussa +un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix tremblante: + +«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas +dit tout de suite? + +--Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce +qu'elle avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je +mourrais. Elle m'a défendu de vous en parler avant un mois, chère +maman, pour ne pas vous faire peur. + +--Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce +qu'on a appliqué un fer rouge sur la morsure? + +--Non, maman, pas du tout, Mme de Fleurville, Camille et +Madeleine m'ont tout de suite lavé la main à grande eau dans un +seau, puis elles me l'ont fait tremper dans de l'eau salée, +longtemps, longtemps; elles m'ont fait faire cela tous les matins +et tous les soirs, pendant une semaine, et m'ont fait manger, tous +les jours, deux pincées de sel et de l'ail.» + +Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et +courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements +plus précis. + +Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura +Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure. + +«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre; +l'eau est le remède infaillible pour les morsures des bêtes +enragées; l'eau salée est bien meilleure encore. Soyez bien +certaine qu'elle est sauvée.» + +Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle +exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse +et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de +la leur témoigner à la première occasion. + + + +VII. Camille punie. + +Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille +âgée de six ans, qui s'appelait Sophie. À quatre ans, elle avait +perdu sa mère dans un naufrage; son père se remaria et mourut +aussi peu de temps après. Sophie resta avec sa belle-mère, +Mme Fichini; elle était revenue habiter une terre qui avait +appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il avait pris plus tard le +nom de Fichini, que lui avait légué, avec une fortune +considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie +venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si +Sophie était aussi bonne que Camille et Madeleine. + +Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller +se promener, on entendit le roulement d'une voiture et, bientôt +après, une brillante calèche s'arrêta devant le perron du château; +Mme Fichini et Sophie en descendirent. + +«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien +contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant +une petite révérence. + +--Bonjour, mes petites, je vais au salon voir votre maman. Ne +vous dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et +vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une +voix dure et d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le +fouet au retour.» + +Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini +s'approcha d'elle, les yeux étincelants: + +«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente! + +--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie. Mme Fichini jeta +sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et entra au salon. +Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites. Marguerite +s'était cachée derrière une caisse d'oranges. + +Quand Mme Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva +lentement la tête, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit +tout bas: + +«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.» + +CAMILLE.--Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie? +Qu'est-ce que tu as fait? + +SOPHIE.--Rien du tout. Elle est toujours comme cela. + +MADELEINE.--Allons dans notre jardin où nous serons bien +tranquilles. Marguerite, viens avec nous. + +SOPHIE, _apercevant Marguerite.--_Ah! qu'est-ce que c'est que +cette petite? je ne l'ai pas encore vue. + +CAMILLE.--C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu +ne l'as pas encore vue, parce qu'elle était malade quand nous +avons été te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère, +Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite. Madeleine +raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec +Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre +coururent au jardin. + +SOPHIE.--Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que +les miennes. Où avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux +géraniums et ces charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur! + +MADELEINE.--C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela. + +MARGUERITE.--Prenez garde, Sophie; vous écrasez un beau +fraisier; reculez-vous. + +SOPHIE.--Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses. + +MARGUERITE.--Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne +faut pas écraser les fraises de Camille. + +SOPHIE.--Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite +sotte. + +Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant +la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si +rudement que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là. + +Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur +Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet. + +Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à +les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même +instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et +Mme Fichini. + +Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui +criait. + +SOPHIE, _criant.--_Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux! + +MADAME FICHINI.--Deux quoi, petite sotte? + +SOPHIE.--Deux soufflets qu'on m'a donnés. + +MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet.--_Tiens, voilà +le second pour ne pas te faire mentir. + +CAMILLE.--Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai +donné le premier. + +Mme Fichini regarda Camille avec surprise. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as +donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi? + +CAMILLE, _les yeux baissés.--_Oui, maman. + +MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité.--_Et pourquoi t'es-tu +laissé emporter à une pareille brutalité? + +CAMILLE, avec hésitation.--Parce que, parce que... (Elle lève +les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant.) + +Parce que Sophie écrasait mes fraises. + +MARGUERITE, _avec feu.--_Non, ce n'est pas cela, c'est pour +me... + +CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité.--Si +fait, si fait; c'est pour mes fraises. (Tout bas à Marguerite.) +Tais-toi, je t'en prie. + +MARGUERITE, _tout bas.--_Je ne veux pas qu'on te croie méchante, +quand c'est pour me défendre que tu t'es mise en colère. + +CAMILLE.--Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi +jusqu'après le départ de Mme Fichini. + +Marguerite baisa la main de Camille et se tut. + +Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose +qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais +elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour +Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et +punir Camille de cette vivacité inusitée; elle lui dit d'un air +mécontent: + +«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que +pour dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.» + +Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant +de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit: «Pardonne-moi, +Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.» + +Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui +dit tout bas: + +«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé +Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.» + +Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la +maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de +voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser +Camille en racontant ce qui s'était passé; mais elle se souvint +que Camille l'avait priée de n'en pas parler. + +«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du +chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste...» + +Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier +quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait; +on ne se trompait pas; car, à peine en voiture, Mme Fichini +s'était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle +lui avait tiré fortement les cheveux. + +À peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite +racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille +s'était emportée contre Sophie. + +«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais +elle a été coupable de s'être laissée aller à une pareille colère. +Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni +dessert ni plat sucré.» + +Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent +que sa punition se bornait à ne pas manger de dessert ni de plat +sucré. Camille soupira et resta bien triste. + +C'est qu'il faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait +un défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes +choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là +on devait servir d'excellentes pêches et du raisin que son +oncle avait envoyés de Paris. Quelle privation de ne pas goûter à +cet excellent dessert dont elle s'était fait une fête! Elle +continuait donc d'avoir les yeux pleins de larmes. + +«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de +ne pas avoir de dessert?» + +CAMILLE, _pleurant.--_Cela me fait de la peine de voir tout le +monde manger le beau raisin et les belles pêches que mon oncle a +envoyés, et de ne pas même y goûter. + +MADELEINE.--Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non +plus, ni de plat sucré: cela te consolera un peu. + +CAMILLE.--Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te +prives pour moi; tu en mangeras, je t'en prie. + +MADELEINE.--Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais +aucun plaisir à manger de bonnes choses dont tu serais privée. + +Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent +vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à +Camille de ne parler à personne de sa résolution. + +«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en +manger, ou bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te +pardonner.» + +Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner; mais elle +résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était +imposée sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus +de mérite qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande. + +L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois. +Le plat sucré se trouva être des croquettes de riz que Madeleine +aimait extrêmement. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Madeleine, donne-moi ton assiette, que je +te serve des croquettes. + +MADELEINE.--Merci, maman, je n'en mangerai pas. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui +les aimes tant! + +MADELEINE.--Je n'ai plus faim, maman. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes +de terre, et je t'en ai refusé parce que je pensais aux croquettes +de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucré. + +MADELEINE, _embarrassée et rougissante.--_J'avais encore un peu +faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout. + +Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et +confuse; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite, +dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit +grondée. + +Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui +cache, et n'insiste plus. + +Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et +une corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de +larmes; elle pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur +se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les +deux corbeilles des regards d'envie. + +«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine? +demanda Mme de Fleurville. + +--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert. + +--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de +plus en plus surprise; il est excellent. + +--Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue +de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis +fatiguée, je voudrais me coucher. + +--Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec +inquiétude. + +--Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me +coucher.» + +Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à +Mme de Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci +demanda d'une voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de +suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait pitié de son +agitation, le lui permit. Les deux soeurs partirent ensemble. + +Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans +le salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les +bras l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta +pour se coucher. + +Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux +Madeleine et répétant: + +«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne! + +--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe +par la tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse +le dessert, et elle va se coucher une heure plus tôt qu'à +l'ordinaire. + +--Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme +elle est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être +privée comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait +peur de ne pouvoir résister au raisin, qui était si beau et +qu'elle aime tant! + +--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria +Mme de Fleurville. + +Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à +l'oreille de Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la +salle à manger. + +Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait +de se coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait +de Camille, auquel elle souriait; Mme de Fleurville s'approcha de +son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit: + +«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta soeur et +effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez +toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que +j'ai fait apporter.» + +Au même moment, Élisa, la bonne, entra, apportant des croquettes +de riz sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre. +Tout le monde s'embrassa. Mme de Fleurville descendit pour +rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta à Élisa combien +Madeleine avait été bonne; toutes deux donnèrent à Élisa une part +de leur dessert et, après avoir causé, s'être bien embrassées, +avoir fait leur prière de tout leur coeur, Camille se déshabilla, +et toutes deux s'endormirent pour rêver soufflets, gronderies, +tendresse, pardon et raisin. + + + +VIII. Les hérissons. + +Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises +sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite. + +«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les +hérissons qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois +petits.» + +Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les +hérissons qu'on avait mis dans un panier. + +CAMILLE.--Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils +n'ont ni tête ni pattes. + +MADELEINE.--Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que +leurs têtes et leurs pattes sont cachées. + +CAMILLE.--Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du +panier. + +MADELEINE.--Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu? + +CAMILLE.--Tu vas voir. + +Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent +par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons +se déroule, sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font +de même et commencent à marcher, à la grande joie des petites +filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la +mère commença aussi à se dérouler lentement et avança un peu la +tête. Quand elle aperçut les trois enfants, elle resta quelques +instants indécise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle +s'allongea tout à fait, poussa un cri en appelant ses petits et se +mit à trottiner pour se sauver. + +«Les hérissons se sauvent, s'écria Marguerite; les voilà qui +courent tous du côté du bois.» + +Au même moment le garde accourut. + +«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait +pas les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les +rattraper.» + +Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi +vite que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère +pressait et poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas +d'un vieux chêne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge +assuré; le garde était encore à sept ou huit pas en arrière; ils +avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaçait, +lorsqu'une détonation se fit entendre. La mère roula morte à +l'entrée du chêne creux; les petits, voyant leur mère arrêtée, +s'arrêtèrent également. + +Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se +précipita sur les petits et les jeta dans son carnier. + +Camille, Madeleine et Marguerite accoururent. + +«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise?» dit +Camille avec indignation. + +MADELEINE.--Les pauvres petits vont mourir de faim à présent. + +NICAISE.--Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim +qu'ils vont mourir: je vais les tuer. + +MARGUERITE, _joignant les mains.--_Oh! pauvres petits; ne les +tuez pas, je vous en prie, Nicaise. + +NICAISE.--Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est +mauvais, le hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits +perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas +sans leur mère. + +CAMILLE.--Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à +maman de sauver ces malheureuses petites bêtes. + +Toutes trois coururent au salon, où travaillaient +Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg. + +LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Maman, maman, madame, les pauvres +hérissons! ce méchant Nicaise va les tuer! La pauvre mère est +morte! Il faut les sauver, vite, vite! + +MADAME DE FLEURVILLE.--Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver? +Pourquoi «méchant Nicaise»? + +LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Il faut aller vite. C'est Nicaise. +Il ne nous écoute pas. Ces pauvres petits! + +MADAME DE ROSBOURG.--Vous parlez toutes trois à la fois, mes +chères enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez. +Madeleine, parle seule, toi qui es moins agitée et moins +essoufflée. + +MADELEINE.--C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a +trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hérissons +sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins. + +CAMILLE.--Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de +mauvaises bêtes. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi mentirait-il, Camille? + +CAMILLE.--Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir +le plaisir de tuer de pauvres petites bêtes inoffensives, il +inventerait contre elles des calomnies! + +CAMILLE.--C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez +sauver ces petits hérissons? Ils sont si gentils! + +MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Des hérissons gentils? c'est +une rareté. Mais, chère amie, nous pourrions aller voir ce qu'il +en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins. + +Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent +vers le bois où on avait laissé le garde et les hérissons. + +Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait +disparu. + +CAMILLE.--Ô mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que +Nicaise les a tués. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Nous allons voir cela; allons jusque chez +lui. + +Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec +impétuosité dans la maison du garde. + +LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Où sont les hérissons? Où les avez-vous +mis, Nicaise? + +Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit +avec la même lenteur: + +«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du +potager.» + +LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Comme c'est méchant! comme c'est +vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui a jeté les petits +hérissons dans la mare. + +Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Vous avez eu tort de ne pas attendre, +Nicaise; mes petites désiraient garder ces hérissons. + +NICAISE.--Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux +jours: ils étaient trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race +que le hérisson. Il faut la détruire. + +Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et +consternées. + +«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons? +Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en +auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?» + +Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais +ces hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et +revinrent à la maison un peu abattues. + +Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur +un âne avec sa bonne. + +Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se +débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance. + +SOPHIE.--Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh +bien, Marguerite, tu t'éloignes? + +MARGUERITE.--Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille: +je ne vous aime pas, mademoiselle. + +CAMILLE.--Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour +m'être mise en colère: c'est très vilain de s'emporter. + +MARGUERITE, _l'embrassant tendrement.--_C'est pour moi, ma chère +Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es toujours si bonne! +Jamais tu ne te fâches. + +Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de +tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit +ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux: + +«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui +suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant +durement à la pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises. +C'est moi qui ai provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite +et la jetant à terre; j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous +tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un +soufflet; je l'ai mérité, bien mérité. Et toi aussi, ma bonne +petite Marguerite, pardonne-moi; sois généreuse comme Camille. Je +sais que je suis méchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en +larmes, je suis si malheureuse!» + +À ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers +Sophie, l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras. + +«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, +nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te +distraire.» + +Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux.... + +«Merci, mille fois merci, mes chères amies, je tâcherai de vous +imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une +maman douce et bonne, je serais meilleure! + +Mais j'ai si peur de ma belle-mère; elle ne me dit pas ce que je +dois faire, mais elle me bat toujours. + +--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir +détestée. + +--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment +détestable le jour où je suis venue.» Camille et Madeleine +demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un devoir de +calcul et de géographie. «Dans une demi-heure nous aurons fini et +nous irons vous rejoindre au jardin.» + +MARGUERITE.--Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de +devoir à faire. + +SOPHIE.--Très volontiers; nous allons courir dehors. + +MARGUERITE.--Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à +trois pauvres petits hérissons et à leur maman. Et, tout en +marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin. + +SOPHIE.--Et où les a-t-on jetés, ces hérissons? + +MARGUERITE.--Dans la mare du potager. + +SOPHIE.--Allons les voir; ce sera très amusant. + +MARGUERITE.--Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau; maman +l'a défendu. + +SOPHIE.--Non, non; nous regarderons de loin. Elles coururent +vers la mare et, comme elles ne voyaient rien, elles approchèrent +un peu. + +SOPHIE.--En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas +mort, il se débat. Approche, approche; vois-tu? + +MARGUERITE.--Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat! +les autres sont morts. + +SOPHIE.--Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour +qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux. + +MARGUERITE.--Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de +nous. + +SOPHIE.--Voilà un grand bâton: donne-lui un coup sur la tête, il +enfoncera. + +MARGUERITE.--Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit +hérisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare. + +SOPHIE.--Pourquoi? + +MARGUERITE.--Parce que je pourrais glisser et tomber dedans. + +SOPHIE.--Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger. + +MARGUERITE.--C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman. + +SOPHIE.--Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais +tâcher d'enfoncer ce petit hérisson. + +Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare, +allongea le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la +longue baguette qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal +disparut un instant, puis revint sur l'eau, où il continua à se +débattre. Sophie courut vers l'endroit où il avait reparu, et le +frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre il +lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment où la +baguette retombait, le poids de son corps l'entraînant, Sophie +tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et disparut. + +Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui +s'était accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à +elle, parvint à faire sortir de l'eau le haut du corps de la +malheureuse Sophie, et lui présenta l'autre main pour achever de +la retirer. + +Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd +qui l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces +trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit +tomber avec Sophie. + +La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du +danger; elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville +que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour +remonter à la surface, frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle +sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta +immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva à +portée de ses mains, et réussit, avec cet appui, à sortir de la +mare. + +N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers +la maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et +des faucheuses qui travaillaient près de là accoururent à ses +cris. + +«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait +Marguerite. + +--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes +femmes; au secours! + +--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée; +allez vite à son secours.» + +Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la +mare, aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à +la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à +charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea +le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non +sans peine. + +Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant +le danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui +de Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne +s'occupât pas d'elle et qu'on retournât à la mare. + +Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le +tumulte en criant et pleurant avec Marguerite. + +Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur +extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes +deux un cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et +les vêtements ruisselaient. + +«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il +donc arrivé? Pourquoi ces cris? + +--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans +la mare!» + +À ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du +garde et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la +faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à +chaudes larmes. + +Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite, +ne comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la +nécessité de la calmer, lui dit avec assurance: + +«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je +t'en conjure. + +--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne. + +--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.» Cette +assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans +résistance. Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa +maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta +tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans +l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à +approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu. +«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille +fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu +as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse... +Allons voir ce que devient Sophie.» Sophie avait été emportée par +Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui +l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée, +frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la +porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint +rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de +Mme Fichini avait stupéfié tout le monde. «Qu'est-ce que +j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe +en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez, +j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.» Et, +avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de +dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la +fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, +les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les +remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de +sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa +entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la +chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son +mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare. + +«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen +d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour +moi, je n'en connais pas d'autres.» + +Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût +chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui +inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la +belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et +d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec +Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous +ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de coeur et +l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se +vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie. + +Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et +Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux +pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par +excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les +débris gisaient à terre. + +Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement. + +«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, +prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi +est-elle couverte de raies rouges? + +--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère +Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!» + +Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à +force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa +avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini, +qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et +qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation. +L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville +et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de +Mme Fichini. + +Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands +efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre +Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le +dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini +partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme +le lui demandaient ces dames. + +«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle +en jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée +de m'en débarrasser le plus souvent possible; elle est si +méchante, qu'elle gâte toutes mes parties de plaisir chez mes +voisins. Au revoir, chères dames... Montez en voiture, petite +sotte!» ajouta-t-elle en donnant à Sophie une grande tape sur la +tête. + +Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient +pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer; +elles rentrèrent au salon, où, avec leur maman et avec +Mme de Rosbourg, elles causèrent de Sophie et des moyens de la +tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite +était couchée depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par +se coucher aussi, en réfléchissant au malheur de Sophie et en +remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une si excellente mère. + + + +IX. Poires volées. + +Quelques jours après l'aventure des hérissons, Mme de Fleurville +avait à dîner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engagé +Mme Fichini et Sophie. + +Camille et Madeleine n'étaient jamais élégantes; leur toilette +était simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de +Camille et les cheveux châtain clair de Madeleine, doux comme de +la soie, étaient partagés en deux touffes bien lissées, bien +nattées et rattachées au-dessus de l'oreille par de petits +peignes; lorsqu'on avait du monde à dîner, on y ajoutait un noeud +en velours noir. Leurs robes étaient en percale blanche tout unie; +un pantalon à petits plis et des brodequins en peau complétaient +cette simple toilette. Marguerite était habillée de même; +seulement ses cheveux noirs, au lieu d'être relevés, tombaient en +boucles sur son joli petit cou blanc et potelé. Toutes trois +avaient le cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour +dont nous parlons, la chaleur était étouffante. + +Quelques instants avant l'heure du dîner, Mme Fichini arriva avec +une toilette d'une élégance ridicule pour la campagne. Sa robe de +soie lilas clair était garnie de trois amples volants bordés de +ruches, de dentelles, de velours; son corsage était également +bariolé de mille enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que +sa jupe; l'ampleur de cette jupe était telle, que Sophie avait été +reléguée sur le devant de la voiture, au fond de laquelle +s'étalait majestueusement Mme Fichini et sa robe. La tête de +Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de volants qui la +couvraient. La calèche était découverte; la société était sur le +perron. Mme Fichini descendit, triomphante, grasse, rouge, +bourgeonnée. Ses yeux étincelaient d'orgueil satisfait; elle +croyait devoir être l'objet de l'admiration générale avec sa robe +de mère Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau à plumes de +mille couleurs couvrant ses cheveux roux, et son cordon de +diamants sur son front bourgeonné. Elle vit avec une satisfaction +secrète les toilettes simples de toutes ces dames; Mmes de +Fleurville et de Rosbourg avaient des robes de taffetas noir uni; +aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevés en simples +bandeaux et nattés par derrière; les dames du voisinage étaient +les unes en mousseline unie, les autres en soie légère; aucune +n'avait ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. +Mme Fichini ne se trompait pas en pensant à l'effet que ferait sa +toilette; elle se trompa seulement sur la nature de l'effet +qu'elle devait produire: au lieu d'être l'admiration, ce fut une +pitié moqueuse. + +«Me voici, chères dames, dit-elle en descendant de voiture et en +montrant son gros pied chaussé de souliers de satin lilas pareil à +la robe, et à bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme +saint Roch et son chien.» + +Sophie, masquée d'abord par la robe de sa belle-mère, apparut à +son tour, mais dans une toilette bien différente: elle avait une +robe de grosse percale faite comme une chemise, attachée à la +taille avec un cordon blanc; elle tenait ses deux mains étalées +sur son ventre. + +«Faites la révérence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas +donc! À quoi sert le maître de danse que j'ai payé tout l'hiver +dix francs la leçon et qui vous a appris à saluer, à marcher et à +avoir de la grâce? Quelle tournure a cette sotte avec ses mains +sur son ventre! + +--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville; va embrasser +tes amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle +pour détourner les pensées de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous +ne méritons pas de pareilles élégances avec nos toilettes toutes +simples. + +--Comment donc, chère madame! vous valez bien la peine qu'on +s'habille. Il faut bien user ses vieilles robes à la campagne.» + +Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, près de +Mme de Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses +jupons repoussèrent le fauteuil au moment où elle s'asseyait, et +l'élégante Mme Fichini tomba par terre. + +Un rire général salua cette chute, rendue ridicule par le +ballonnement de tous les jupons, qui restèrent bouffants, faisant +un énorme cerceau au-dessus de Mme Fichini, et laissant à +découvert deux grosses jambes dont l'une gigotait avec +emportement, tandis que l'autre restait immobile dans toute son +ampleur. + +Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini étendue sur le plancher, +comprima son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son +aide pour la relever; mais ses efforts furent impuissants, et il +fallut que deux voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en +aide. + +À trois, ils parvinrent à relever Mme Fichini; elle était rouge, +furieuse, moins de sa chute que des rires excités par cet +accident, et se plaignit d'une foulure à la jambe. + +Sophie se tint prudemment à l'écart, pendant que sa belle-mère +recevait les soins de ces dames; quand le mouvement fut calmé et +que tout fut rentré dans l'ordre, elle demanda tout bas à Camille +de s'éloigner. + +«Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dîner à +l'instant.» + +Sophie, sans répondre, écarta un peu ses mains de son ventre, et +découvrit une énorme tache de café au lait. + +SOPHIE, _très bas.--_Je voudrais laver cela. + +CAMILLE, _bas.--_Comment as-tu pu faire cela en voiture? + +SOPHIE, _bas.--_Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin à +déjeuner: j'ai renversé mon café sur moi. + +CAMILLE, _bas.--_Pourquoi n'as-tu pas changé de robe pour venir +ici? + +SOPHIE, _bas.--_Maman ne veut pas; depuis que je suis tombée +dans la mare, elle veut que j'aie des robes faites comme des +chemises, et que je les porte pendant trois jours. + +CAMILLE, _bas.--_Ta bonne aurait dû au moins laver cette tache, +et repasser ta robe. + +SOPHIE, _bas.--_Maman le défend; ma bonne n'ose pas. + +Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite, toutes quatre +s'en vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de +l'eau, Marguerite du savon, elles lavent, elles frottent avec tant +d'activité que la tache disparaît; mais la robe reste mouillée, et +Sophie continue à y appliquer ses mains jusqu'à ce que tout soit +sec. Elles rentrent toutes au salon au moment où l'on allait se +mettre à table. Mme Fichini boite un peu; elle est enchantée de +l'intérêt qu'elle croit inspirer, et ne fait pas attention à +Sophie, qui en profite pour manger comme quatre. + +Après dîner, toute la société va se promener. On se dirige vers le +potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espèce +nouvelle, d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier +qui la produisait était tout jeune et n'en avait que quatre. + +Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces +poires. + +«Je vous engage, mesdames et messieurs, à venir les manger dans +huit jours; elles auront encore grossi et seront mûres à point», +dit Mme de Fleurville. + +Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et +des fleurs. + +Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles +poires la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les +manger; mais comment faire? Tout le monde la verrait... «Si je +pouvais rester toute seule en arrière! se dit-elle. Mais comment +pourrai-je éloigner Camille, Madeleine et Marguerite? Qu'elles +sont ennuyeuses de ne jamais me laisser seule!» + +Tout en cherchant le moyen de rester derrière ses amies, elle +sentit que sa jarretière tombait. + +«Bon, voilà un prétexte.» + +Et, s'arrêtant près du poirier tentateur, elle se mit à arranger +sa jarretière, regardant du coin de l'oeil si ses amies +continuaient leur chemin. + +«Que fais-tu là?» dit Camille en se retournant. + +SOPHIE.--J'arrange ma jarretière, qui est défaite. + +CAMILLE.--Veux-tu que je t'aide? + +SOPHIE.--Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-même. + +CAMILLE.--Je vais t'attendre alors. + +SOPHIE, _avec impatience.--_Mais non, va-t'en, je t'en supplie! +tu me gênes. + +Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre +Madeleine et Marguerite. + +Aussitôt qu'elle fut éloignée, Sophie allongea le bras, saisit une +poire, la détacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle +étendit le bras, et, au moment où elle cueillait la seconde poire, +Camille se retourna et vit Sophie retirer précipitamment sa main +et cacher quelque chose sous sa robe. + +Camille, la sage, l'obéissante Camille, qui eût été incapable +d'une si mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de +commettre Sophie. + +CAMILLE, _riant.--_Que fais-tu donc là, Sophie? Qu'est-ce que tu +mets dans ta poche? et pourquoi es-tu si rouge? + +SOPHIE, _avec colère.--_Je ne fais rien du tout, mademoiselle; +je ne mets rien dans ma poche et je ne suis pas rouge du tout. + +CAMILLE, _avec gaieté.--_Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es +rouge. Madeleine, Marguerite, regardez donc Sophie: elle dit +qu'elle n'est pas rouge. + +SOPHIE, _pleurant.--_Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me +taquiner, pour me faire gronder que tu cries tant que tu peux que +je suis rouge; je ne suis pas rouge du tout. C'est bien méchant à +toi. + +CAMILLE, _avec la plus grande surprise.--_Sophie, ma pauvre +Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement pas te +taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la +peine, pardonne-moi. + +Et la bonne petite Camille courut à Sophie pour l'embrasser. En +approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la +repoussait; elle baissa les yeux, vit l'énorme poche de Sophie, y +porta involontairement la main, sentit les poires, regarda le +poirier et comprit tout. + +«Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme +c'est mal, ce que tu as fait! + +--Laisse-moi tranquille, petite espionne, répondit Sophie avec +emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me +gronder; laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi. + +--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas +rester près de toi et de ta poche pleine de poires volées.» + +La colère de Sophie fut alors à son comble; elle levait la main +pour frapper Camille, lorsqu'elle réfléchit qu'une scène +attirerait l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires. +Elle abaissa son bras levé, tourna le dos à Camille, et, +s'échappant par une porte du potager, courut se cacher dans un +massif pour manger les fruits dérobés. + +Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne +s'aperçut pas du retour de toute la société et de la surprise avec +laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini. + +«Hélas! chère madame, s'écria Mme Fichini, deux de vos belles +poires ont disparu!» + +Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames. «Sais-tu +ce qu'elles sont devenues, Camille?» demanda Mme de Fleurville. +Camille ne mentait jamais. «Oui, maman, je le sais. + +--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises? + +--Oh non! maman. + +--Mais alors où sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les +cueillir?» Camille ne répondit pas. + +MADAME DE ROSBOURG.--Réponds, ma petite Camille; puisque tu sais +où elles sont, tu dois le dire. + +CAMILLE, _hésitant.--_Je..., je... ne crois pas, madame..., +je... ne dois pas dire... + +MADAME FICHINI, _riant aux éclats.--_Ha, ha, ha! c'est comme +Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment ensuite. Ha, ha, +ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon démon! Ha, ha, ha! +fouettez-la, chère madame, elle avouera. + +CAMILLE, _avec vivacité.--_Non, madame, je ne fais pas comme +Sophie; je ne vole pas, et je ne mens jamais! + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que +sont devenues ces poires, ne veux-tu pas le dire? Camille baissa +les yeux, rougit et répondit tout bas: «Je ne peux pas.» + +Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincérité de +Camille, qu'elle n'hésita pas à la croire innocente; elle +soupçonna vaguement que Camille se taisait par générosité; elle le +dit tout bas à Mme de Fleurville, qui regarda longuement sa fille, +secoua la tête et s'éloigna avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. +Cette dernière riait toujours d'un air moqueur. La pauvre Camille, +restée seule, fondit en larmes. + +Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit +appeler par Madeleine, Sophie et Marguerite. + +«Camille! Camille! où es-tu donc? nous te cherchons depuis un +quart d'heure.» + +Camille sécha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la +rougeur de ses yeux et le gonflement de son visage. + +«Camille, ma chère Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda +Marguerite avec inquiétude. + +--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.» + +Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommença à sangloter. +Madeleine et Marguerite l'entourèrent de leurs bras et la +couvrirent de baisers, en lui demandant avec instance de leur +confier son chagrin. + +Aussitôt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la +soupçonnait d'avoir mangé les belles poires que leur maman +conservait si soigneusement. Sophie, qui était restée impassible +jusqu'alors, rougit, se troubla, et demanda enfin d'une voix +tremblante d'émotion: «Est-ce que tu n'as pas dit... que tu +savais..., que tu connaissais...» + +CAMILLE.--Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit. + +MADELEINE.--Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires? + +CAMILLE, _très bas.--_Oui. + +MADELEINE.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit? + +Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne répondit pas. + +Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite +s'étonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie. +Enfin Sophie, ne pouvant plus contenir son sincère repentir et sa +reconnaissance envers la généreuse Camille, se jeta à genoux +devant elle en sanglotant: «Pardon, oh pardon, Camille, ma bonne +Camille! J'ai été méchante, bien méchante; ne m'en veux pas.» + +Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflammé de colère; elle ne +lui pardonnait pas d'avoir causé un si vif chagrin à sa chère +Camille. + +«Méchante Sophie, s'écria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire +du mal; tu as fait punir un jour ma chère Camille, aujourd'hui tu +la fais pleurer; je te déteste, et cette fois-ci c'est pour de +bon; car, grâce à toi, tout le monde croit Camille gourmande, +voleuse et menteuse.» + +Sophie tourna vers Marguerite son visage baigné de larmes et lui +répondit avec douceur: + +«Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose à +faire qu'à demander pardon à Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle +en se levant, dire à ma belle-mère et à ces dames que c'est +moi qui ai volé les poires, que c'est moi qui dois subir une +sévère punition; et que toi, bonne et généreuse Camille, tu ne +mérites que des éloges et des récompenses. + +--Arrête, Sophie, s'écria Camille en la saisissant par le bras; +et toi, Marguerite, rougis de ta dureté, sois touchée de son +repentir.» + +Marguerite, après une lutte visible, s'approcha de Sophie et +l'embrassa, les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et +cherchait à dégager sa main de celle de Camille pour courir à la +maison et tout avouer. Mais Camille la retint fortement et lui +dit: + +«Écoute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une très grande +faute; mais tu l'as déjà réparée en partie par ton repentir. Fais-en +l'aveu à maman et à Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire à ta +belle-mère, qui est si sévère et qui te fouettera impitoyablement? + +--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me +fouettera, je le sais; mais ne l'aurais-je pas mérité?» + +À ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre à laquelle étaient +adossés les enfants et dont la porte était ouverte. + +«J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la +serre au moment où vous accouriez près de Camille, et c'est moi +qui me charge de toute l'affaire. Je raconterai à +Mme de Fleurville la vérité; je la cacherai à Mme Fichini, à +laquelle je dirai seulement que l'innocence de Camille a été +reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai bien de +nommer. Ma petite Camille, ta conduite a été belle, généreuse, +au-dessus de tout éloge. La tienne, Sophie, a été bien mauvaise au +commencement, belle et noble à la fin; toi, Marguerite, tu as été +trop sévère, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour +Sophie; et toi, Madeleine, tu as été bonne et sage. Maintenant, +tâchons de tout oublier et de finir gaiement la journée. Je vous +ai ménagé une surprise: on va tirer une loterie; il y a des lots +pour chacune de vous.» + +Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un +air radieux, et les quatre petites filles, après s'être +embrassées, coururent au salon. On les attendait pour commencer. + +Sophie gagna un joli ménage et une papeterie. + +Camille, un joli bureau avec une boîte de couleurs, cent gravures +à enluminer, et tout ce qui est nécessaire pour dessiner, peindre +et écrire. + +Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie +boîte à ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler. + +Marguerite, une charmante poupée en cire et un trousseau complet +dans une jolie commode. + + + +X. La poupée mouillée. + +Après avoir bien joué, bien causé, pris des glaces et des gâteaux, +Sophie partit avec sa belle-mère; Camille, Madeleine et Marguerite +allèrent se coucher. + +Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui +avait raconté l'histoire des poires, et toutes deux avaient +expliqué à Mme Fichini l'innocence de Camille sans faire +soupçonner Sophie. + +Marguerite était enchantée de sa jolie poupée et de son trousseau. +Dans le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouvé: 1 +chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans +de velours noir; 1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons; +1 ombrelle verte à manche d'ivoire; 6 paires de gants; 4 paires de +brodequins; 2 écharpes en soie; 1 manchon et une pèlerine en +hermine. Dans le second tiroir: 6 chemises de jour; 6 chemises de +nuit; 6 pantalons; 6 jupons festonnés et garnis de dentelle; 6 +paires de bas; 6 mouchoirs; 6 bonnets de nuit; 6 cols; 6 paires de +manches; 2 corsets; 2 jupons de flanelle; 6 serviettes de +toilette; 6 draps; 6 taies d'oreiller; 6 petits torchons. Un sac +contenant des éponges, un démêloir, un peigne fin, une brosse à +tête, une brosse à peignes. Dans le troisième tiroir étaient +toutes les robes et les manteaux et mantelets; il y avait: 1 robe +en mérinos écossais; 1 robe en popeline rose; 1 robe en taffetas +noir; 1 robe en étoffe bleue; 1 robe en mousseline blanche; 1 robe +en nankin; 1 robe en velours noir; 1 robe de chambre en taffetas +lilas; 1 casaque en drap gris; 1 casaque en velours noir; 1 talma +en soie noire; 1 mantelet en velours gros bleu; 1 mantelet en +mousseline blanche brodée. Marguerite avait appelé Camille et +Madeleine pour voir toutes ces belles choses; ce jour-là et les +jours suivants elles employèrent leur temps à habiller, +déshabiller, coucher et lever la poupée. + +Un après-midi, Mme de Fleurville les appela: «Camille, Marguerite, +mettez vos chapeaux; nous allons faire une promenade.» + +CAMILLE.--Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupée +et courons. + +MARGUERITE.--Non, j'emporte ma poupée avec moi; je veux l'avoir +toujours dans mes bras. + +MADELEINE.--Si tu la laisses traîner, elle sera sale et +chiffonnée. + +MARGUERITE.--Mais je ne la laisserai pas traîner, puisque je la +porterai dans mes bras. + +CAMILLE.--C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine; +elle verra bien tout à l'heure qu'une poupée gêne pour courir. + +Marguerite s'entêta à garder sa poupée, et toutes trois +rejoignirent bientôt Mme de Fleurville. + +«Où allons-nous, maman? dit Camille. + +--Au moulin de la forêt, mes enfants.» Marguerite fit une petite +grimace, parce que le moulin était au bout d'une longue avenue et +que la poupée était un peu lourde pour ses petits bras. Arrivée à +la moitié du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les +enfants ne fussent fatiguées, s'assit au pied d'un gros arbre, et +leur dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre +de sa poche; Marguerite s'assit près d'elle, mais Camille et +Madeleine, qui n'étaient pas fatiguées, couraient à droite, à +gauche, cueillant des fleurs et des fraises. «Camille, Camille, +s'écria Madeleine, viens vite; voici une grande place pleine de +fraises.» + +Camille accourut et appela Marguerite. + +«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: +elles sont mûres et excellentes.» Marguerite se dépêcha de +rejoindre ses amies, qui déposaient leurs fraises dans de grandes +feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en cueillir; mais, +gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les ramasser et les +tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure qu'elle les +cueillait. «Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se +dit-elle tout bas; elle me gêne pour courir, pour cueillir et +garder mes fraises. Si je la posais au pied de ce gros chêne?... +il y a de la mousse; elle sera très bien.» + +Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être +débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur. + +Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, +regarda le ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa +poche, se leva et appela les enfants. + +«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage +qui s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.» + +Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à +Mme de Fleurville. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Nous n'avons pas le temps de nous régaler +de fraises, mes enfants; emportez-les avec vous. Voyez comme le +ciel devient noir; on entend déjà le tonnerre. + +MARGUERITE.--Ah! mon Dieu! j'ai peur. + +MADAME DE FLEURVILLE.--De quoi as-tu peur, Marguerite? + +MARGUERITE.--Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi. + +MADAME DE FLEURVILLE.--D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est +généralement sur les arbres ou sur les cheminées, qui sont plus +élevés et présentent une pointe aux nuages; ensuite le tonnerre ne +te ferait aucun mal quand même il tomberait sur toi, parce que tu +as un fichu de soie et des rubans de soie à ton chapeau. + +MARGUERITE.--Comment? la soie chasse le tonnerre? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, le tonnerre ne touche jamais aux +personnes qui ont sur elles quelque objet en soie. L'été dernier, +un de mes amis qui demeure à Paris, rue de Varenne, revenait chez +lui par un orage épouvantable; le tonnerre est tombé sur lui, a +fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de son gilet, les clefs +qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son habit, sans lui +faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait une +ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité. + +MARGUERITE.--Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai +plus peur du tonnerre. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà le vent d'orage qui s'élève; +courons vite, dans dix minutes la pluie tombera à torrents. + +Les trois enfants se mirent à courir. + +Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles +avaient beau se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les +gouttes commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec +violence; les enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes, +elles riaient tout en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs +jupons gonflés par le vent, des larges gouttes qui les +mouillaient, et elles espéraient bien recevoir tout l'orage avant +d'arriver à la maison. Mais elles entraient dans le vestibule au +moment où la grêle et la pluie commençaient à leur fouetter le +visage et à les tremper. + +«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes +enfants», dit Mme de Fleurville. + +Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements +mouillés. + +Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la +pluie continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à +cache-cache dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg +jouèrent avec elles jusqu'à huit heures. Marguerite alla se +coucher; Camille et Madeleine, fatiguées de leurs jeux, prirent +chacune un livre; elles lisaient attentivement: Camille, le +_Robinson suisse, _Madeleine, les _Contes de Grimm, _lorsque +Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et criant. + +Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent +avec terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg +s'étaient aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite +sur la cause de ses cris. + +Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient. +Mme de Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, +s'étant assurée que la petite fille n'était pas blessée, elle +s'inquiéta plus encore du désespoir de Marguerite. + +Enfin elle put articuler: «Ma... poupée... ma... poupée... + +--Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite... +parle... je t'en prie. + +--Ma... poupée... Ma belle... poupée est restée... dans... la +forêt... au pied... d'un arbre... Ma poupée, ma pauvre poupée!» + +Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle. «Ta poupée +neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment peut-elle +être dans la forêt? + +--Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros +chêne, parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand +nous nous sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du +tonnerre et je l'ai oubliée sous l'arbre. + +--Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais +pourquoi l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter +de poupée quand on va faire une promenade un peu longue. + +--Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je +n'ai pas voulu. + +--Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit +l'entêtement et la déraison; Il a permis que tu oubliasses ta +pauvre poupée et tu auras jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir +peut-être trempée et gâtée, peut-être déchirée par les bêtes qui +habitent la forêt, peut-être volée par quelque passant. + +--Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les +mains, envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je +lui expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de +suite. + +--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une +pluie battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade +ou d'être attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon +coeur. + +--Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon +Dieu, mon Dieu! elle sera trempée, salie, perdue! + +--Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique +ce soit par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre +avec patience jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous +irons chercher ta malheureuse poupée.» + +Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant +et en disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait +pas se coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après +avoir sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se +réveilla que le lendemain matin. + +Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour +s'habiller et courir bien vite à la recherche de sa poupée. + +Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné, +elle courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes +depuis longtemps et qui l'attendaient pour partir. + +«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère +maman, nous voici toutes les trois. + +--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la +pauvre poupée a passé une si mauvaise nuit.» + +Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; +les petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant +elles étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, +leur coeur battait à mesure qu'elles approchaient. + +«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit +Marguerite. + +Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas +de poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là. + +Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et +Madeleine étaient désolées. «Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu +bien sûre de l'avoir laissée ici? + +--Bien sûr, maman, bien sûr. + +--Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une +touffe d'herbes une petite pantoufle de satin bleu. + +Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer. +Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, +et les petites filles les suivirent tristement. Chacune se +demandait: + +«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté? +La pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la +faire disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est +donc pas un loup qui l'a emportée.» + +Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la +maison. Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires +de sa poupée perdue, les plia proprement et les remit dans les +tiroirs de la commode, comme elle les avait trouvées; elle ferma +les tiroirs, retira la clef et alla la porter à Camille. + +«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode; +mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est +perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, +j'en achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et +les chapeaux pourront aller.» + +Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la +serra dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre +Marguerite!» + +Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de +Marguerite et ne savait comment la consoler. Tout à coup son +visage s'anime, elle se lève, court à son sac à ouvrage, en tire +une bourse, et revient en courant près de Marguerite. + +«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée; +j'ai amassé trente-cinq francs pour faire emplette de livres dont +je n'ai pas besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore +achetés, tu auras une poupée exactement semblable à celle que tu +as perdue. + +--Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était +devenue rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman +de me la faire acheter.» + +Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire +acheter sa poupée la première fois que l'on irait à Paris. + + + +XI. Jeannette la voleuse. + +Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux +sacrifice; trois jours s'étaient passés depuis la disparition de +la poupée; Marguerite attendait avec une vive impatience que +quelqu'un allât à Paris pour lui apporter la poupée promise. En +attendant, elle s'amusait avec celle de Madeleine. Il faisait +chaud, et les enfants étaient établies dans le jardin, sous des +arbres touffus. Madeleine lisait. Camille tressait une couronne de +pâquerettes pour la poupée, que Marguerite peignait avant de lui +mettre la couronne sur la tête. La petite boulangère, nommée +Suzanne, qui apportait deux pains à la cuisine, passa près d'elle. +Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda attentivement la poupée +et dit: + +«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!» + +MARGUERITE.--Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne? + +SUZANNE.--Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la +vôtre, et pas plus tard qu'hier encore. + +MARGUERITE.--Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne? + +SUZANNE.--Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de +soie lilas; c'est Jeannette qui l'a. + +MARGUERITE.--Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné +cette belle poupée? + +SUZANNE.--Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois +jours. + +Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné: +toutes trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de +Jeannette pouvait bien être celle de Marguerite. + +CAMILLE.--Et cette poupée a-t-elle des sabots? + +SUZANNE, _riant.--_Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied +chaussé d'un beau petit soulier bleu, et l'autre est nu; elle a +aussi un petit chapeau de paille avec une plume blanche. + +MARGUERITE, _s'élançant de sa chaise.--_C'est ma poupée, ma +pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours sous un chêne, +lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas retrouvée +depuis. + +SUZANNE.--Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la +belle poupée, mais qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça +ferait des jaloux. + +CAMILLE, _bas à Marguerite.--_Laisse aller Suzanne, et courons +dire à maman ce qu'elle vient de nous raconter. + +Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au +salon, où Mme de Fleurville était à écrire, pendant que +Mme de Rosbourg jouait du piano. + +CAMILLE et MADELEINE, _très précipitamment.--_Madame, madame, +voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la poupée de +Marguerite; il faut qu'elle la rende. + +MADAME DE ROSBOURG.--Quelle folie! mes pauvres enfants, vous +perdez la tête! Comment est-il possible que la poupée de +Marguerite se soit sauvée dans la maison de Jeannette? + +MADELEINE.--Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit +de ne pas en parler et qu'on la lui avait donnée. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de +vingt-cinq sous habillée en papier qu'on aura donnée à Jeannette, +et que Suzanne trouve superbe, parce qu'elle n'en a jamais vu de +plus belle. + +MARGUERITE.--Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a +une robe de taffetas lilas, un seul soulier de satin bleu, et un +chapeau de paille avec une plume blanche. + +MADAME DE ROSBOURG.--Écoute, ma petite Marguerite, va me +chercher Suzanne; je la questionnerai moi-même, et, si j'ai des +raisons de penser que Jeannette a ta poupée, nous allons partir +tout de suite pour le moulin. + +Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après, +traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un +si beau salon, en présence de ces dames. + +MADAME DE ROSBOURG.--N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux +seulement te demander quelques détails sur la belle poupée de +Jeannette. Est-il vrai qu'elle a une poupée très jolie et très +bien habillée? + +SUZANNE.--Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie. + +MADAME DE ROSBOURG.--Comment est sa robe? + +SUZANNE.--En soie lilas, madame. + +MADAME DE ROSBOURG.--Et son chapeau? + +SUZANNE.--En paille, madame; et tout rond, avec une plume +blanche et des affiquets de velours noirs. + +MADAME DE ROSBOURG.--T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette +poupée? + +SUZANNE.--Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer +personne parce qu'on le lui a défendu, qu'elle dit. + +MADAME DE ROSBOURG.--Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée? + +SUZANNE.--Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a +rapportée de la ville le jour de l'orage. + +MADAME DE ROSBOURG.--Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en +aller; voici des pralines pour t'amuser en route. + +Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne +rougit de plaisir, fit une révérence et s'en alla. + +«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît +certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes. +Mettez vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au +moulin.» + +Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes +elles furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au +lieu de la consternation et du silence qui avaient attristé la +même promenade, trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, +allaient et venaient, se dépêchaient et parlaient toutes à la +fois. + +Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. +Les petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en +appelant Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les +arrêta et leur dit: + +«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience; +tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la +poupée.» + +Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux +étincelaient, leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait +pour parler, leurs jambes les emportaient malgré elles, mais les +mamans les firent passer derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi +au moulin. + +La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta +des chaises. + +«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises +basses.» + +Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les +trois petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur +fait signe de ne pas montrer d'impatience. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il? + +LA MEUNIÈRE.--Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et votre fille Jeannette, où est-elle? + +MÈRE LÉONARD.--Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au +moulin. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mes filles voudraient la voir; appelez-la +donc... + +MÈRE LÉONARD, _allant à la porte.--_Jeannette, Jeannette! +_(Après un moment d'attente.) _Jeannette, arrive donc! où t'es-tu +fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose pas. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Pourquoi n'ose-t-elle pas? + +MÈRE LÉONARD.--Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait +toujours quelque chose; elle s'émotionne de la joie qu'elle a. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Je voudrais bien lui parler pourtant; si +elle est sage et bonne fille, je lui ai apporté un joli fichu de +soie et un beau tablier pour les dimanches. + +La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au +moulin et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui +s'était cachée et qui se débat vivement. + +MÈRE LÉONARD.--Vas-tu pas finir, méchante, malapprise? + +JEANNETTE, _criant.--_Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur. + +MÈRE LÉONARD.--De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames +vont-elles pas te manger? + +Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras; +Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard +est furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui +échappent; elle appelle Jeannette: + +«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas +quérir et je te vas cingler les reins; tu vas voir.» + +Mme de Fleurville l'arrête et lui dit: + +«N'y allez pas, mère Léonard; laissez-moi lui parler: je la +trouverai, allez, je connais bien la maison.» + +Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère +Léonard. Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise. +Mme de Fleurville, sans mot dire, la tira de sa cachette, s'assit +sur la chaise, et, lui tenant les deux mains, lui dit: + +«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais +au-devant de moi quand je venais au moulin.» + +Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée. + +«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi +l'autre jour?» + +JEANNETTE, _avec vivacité.--_Suzanne est une menteuse; elle n'a +point vu de poupée; je ne lui ai rien dit; je n'ai parlé de rien, +c'est des menteries qu'elle vous a faites. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me +l'a dit? + +JEANNETTE, _très vivement.--_Parce qu'elle me fait toujours de +méchantes choses; elle vous a conté des sottises. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu +Suzanne, puisque je ne te l'ai pas nommée? + +JEANNETTE.--Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point +dit qu'on m'avait donné la poupée; je n'en ai point, de poupée; +c'est tout des menteries. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Plus tu parles et plus je vois que c'est +toi qui mens; tu as peur que je ne te reprenne la poupée que tu as +trouvée dans le bois le jour de l'orage. + +JEANNETTE.--Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouvé sous le +chêne, et je n'ai point la poupée de Mlle Marguerite. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est de la poupée de +Mlle Marguerite que je te parle et qu'elle était sous le chêne? + +Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit à +crier et à se débattre. Mme de Fleurville la laissa aller et +commença la recherche de la poupée; elle ouvrit l'armoire et le +coffre, mais n'y trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'était +réfugiée près du lit, comme pour empêcher qu'on ne cherchât de ce +côté, elle se baissa et aperçut la poupée sous le lit, tout au +fond; elle se retourna vers la mère Léonard et lui ordonna d'un +air sévère de retirer la poupée. La mère Léonard obéit en +tremblant et remit la poupée à Mme de Fleurville. + +«Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette +poupée? + +--Pour ça non, ma bonne chère dame, répondit la mère Léonard; si +j'avais su, je la lui aurais fait reporter au château, car elle +sait bien que cette poupée est à Mlle Marguerite; nous l'avions +trouvée bien jolie, la dernière fois que Mlle Marguerite l'a +apportée. _(Se retournant vers Jeannette). _Ah! mauvaise créature, +vilaine petite voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je +t'apprendrai à faire des voleries et puis des menteries encore, +que j'en suis toute tremblante. Je voyais bien que tu mentais à +Madame, dès que tu as ouvert ta bouche pleine de menteries. Tu vas +avoir le fouet tout à l'heure: tu ne perdras rien pour attendre.» + +Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le +ferait plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, +la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de +poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop +forte, chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire +promettre qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se +contenterait de l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la +journée. Les enfants étaient consternées de cette scène; les +mensonges répétés de Jeannette, sa confusion devant la poupée +retrouvée, la colère et les menaces de la mère Léonard les avaient +fait trembler. Mme de Fleurville remit à Marguerite sa poupée sans +mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et sortit avec +Mme de Rosbourg, suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis +quelques instants en silence, lorsqu'un cri perçant les fit toutes +s'arrêter; il fut suivi d'autres cris plus perçants, plus aigus +encore, c'était Jeannette qui recevait le fouet de la mère +Léonard. Elle la fouetta longtemps: car, à une grande distance, +les enfants, qui s'étaient remises en marche, entendaient encore +les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin +tragique de l'histoire de la poupée perdue les laissa pour toute +la journée sous l'impression d'une grande tristesse, d'une vraie +terreur. + + + +XII. Visite chez Sophie. + +«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à +votr mamman; nous dinron a sainq eure pour joué avan é allé +promené aprais. Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de +moi, je vous pri! + +» Sofie, votre ami.» + +Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la +poupée; elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes +fautes d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les +montra pas à Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman. + +CAMILLE.--Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage +toutes à dîner chez elle demain. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner +t'amusera, Camille? + +CAMILLE.--Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui +est si malheureuse. + +MADAME DE FLEURVILLE.--C'est bien généreux à toi, ma pauvre +Camille, car elle t'a fait punir et gronder deux fois. + +CAMILLE.--Oh! maman, elle a été si fâchée après. + +MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille.--_C'est bien, très +bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que nous irons +demain bien certainement. + +Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et +Marguerite, et répondit à Sophie: + +«Ma chère Sophie,» Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain +chez ta belle-mère; elles nous emmèneront, Madeleine, Marguerite +et moi. Nous sommes très contentes; nous ne mettrons pas de belles +robes pour pouvoir jouer à notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je +t'embrasse.» Camille de Fleurville.» + +Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite +du lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline +blanche; Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile. +Mme de Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de +toile. + +Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine +lui dirent: + +«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de +Jeannette.» + +MARGUERITE.--Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt, +ni de Jeannette. + +MADELEINE.--Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la +laisser tomber et la casser. + +MARGUERITE.--C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée +à la maison. Pauvre petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort! +jamais elle ne voit personne! + +Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un +instant d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus +raisonnable de laisser la poupée à la maison. + +Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de +coutume; à deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures +et demie elles montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg +et de Fleurville s'assirent au fond; les trois petites prirent +place sur le devant. Il faisait un temps magnifique, et, comme le +château de Mme Fichini n'était qu'à une lieue, le voyage dura à +peine vingt minutes. La grosse Mme Fichini les attendait sur le +perron; Sophie se tenait en arrière, n'osant pas se montrer, de +crainte des soufflets. + +«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères +demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! Les +enfants auront le temps de jouer, et nous autres, mamans, nous +causerons. J'ai une grâce à vous demander, chères dames; je vous +expliquerai cela; c'est pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous +en faire cadeau pour quelques semaines, si vous voulez bien +l'accepter et la garder pendant un voyage que je dois faire.» + +Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que +Mme Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui +faire. Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent +dans le vestibule. + +«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite, +qu'elle voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans +toi? + +--Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais +seulement que depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle +veut me laisser seule ici pendant qu'elle fera un voyage en +Italie. + +--En seras-tu fâchée? dit Camille. + +--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je +serai si heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement +grondée, je ne serai plus seule, abandonnée pendant des journées +entières, n'apprenant rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il +m'arrive bien souvent de pleurer plusieurs heures de suite, sans +que personne y fasse attention, sans que personne cherche à me +consoler.» + +Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites +l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix +minutes après, elles couraient dans le jardin et jouaient à +cache-cache; Sophie riait et s'amusait autant que les autres. + +Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très +chaud, elles rentrèrent à la maison. + +«Dieu! que j'ai soif!» dit Sophie. + +MADELEINE.--Pourquoi ne bois-tu pas? + +SOPHIE.--Parce que ma belle-mère me le défend. + +MARGUERITE.--Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau? + +SOPHIE.--Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner un verre +seulement. + +MARGUERITE.--Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela. + +«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de +Mme Fichini. Venez ici, mademoiselle, tout de suite.» + +Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était +Mme Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la +pauvre Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant +aussi et écoutant de toutes leurs oreilles. + +MADAME FICHINI, _avec colère.--_Approchez, petite voleuse; +pourquoi avez-vous bu le vin? + +SOPHIE, _tremblante.--_Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin. + +MADAME FICHINI, _la poussant rudement.--_Quel vin, menteuse? +Celui du carafon qui est dans mon cabinet de toilette. + +SOPHIE, _pleurant.--_Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu +votre vin, que je ne suis pas entrée dans votre cabinet. + +MADAME FICHINI.--Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et +vous n'êtes pas entrée par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces +marques que vos pieds ont laissées sur le sable, devant la fenêtre +du cabinet? + +SOPHIE.--Je vous assure, maman... + +Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se précipita sur +elle, la saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté, +et malgré les protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à +la fouetter, à la battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués. +Mme Fichini sortit du cabinet toute rouge de colère. La +malheureuse Sophie la suivait en sanglotant; au moment où elle +s'apprêtait à quitter le salon pour aller retrouver ses amies, +Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un dernier +soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée, furieuse, +elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait ces +dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce +qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne +s'en accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser +Sophie à Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt +commencer. Toutes trois gardaient le silence; Mme Fichini +s'éventait. Mmes de Fleurville et de Rosbourg travaillaient à leur +tapisserie sans mot dire. + +MADAME FICHINI.--Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne +plus que jamais le désir de me séparer de Sophie; je crains +seulement que vous ne vouliez pas recevoir chez vous une fille si +méchante et si insupportable. + +MADAME DE FLEURVILLE, _froidement.--_Je ne redoute pas, madame, +la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre que je me ferai obéir +d'elle sans difficulté. + +MADAME FICHINI.--Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en +débarrasser? Je vous préviens que mon absence sera longue; je ne +reviendrai pas avant deux ou trois mois. + +MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur.--_Ne vous +inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis +enchantée de vous rendre ce service. + +MADAME FICHINI.--Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je +vous remercie! Ainsi je puis faire mes préparatifs de voyage? + +MADAME DE FLEURVILLE, _sèchement.--_Quand vous voudrez, madame. + +MADAME FICHINI.--Comment! je pourrais partir dans trois jours? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Demain, si vous voulez. + +MADAME FICHINI.--Quel bonheur! que vous êtes donc aimable! +Ainsi, je vous enverrai Sophie après-demain. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Très bien, madame; je l'attendrai. + +MADAME FICHINI.--Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la +sans pitié: vous voyez comment il faut s'y prendre avec elle. + +Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et +d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que +Sophie, tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du +cabinet de toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la +crainte d'être battue. + +«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui +pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas +avoué à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais +de soif! Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le +contraire peut-être. + +--Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je +t'assure que je ne l'ai pas bu. + +--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta +belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda +Madeleine. + +--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je +t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas +touché à ce vin.» + +Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait +être le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le +désordre de la toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha +sa robe, Madeleine lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les +mains et la figure; ses yeux restèrent pourtant gonflés. Elles +allèrent ensuite au jardin pour voir les fleurs, cueillir des +bouquets et faire une visite à la jardinière. + + + +XIII. Visite au potager. + +Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la démarche gênée +par les coups qu'elle avait reçus, laissa ses amies admirer les +fleurs et cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la +jardinière. + +MÈRE LOUCHET.--Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir +boitinant, vous avez l'air tout chose. Seriez-vous malade comme +Palmyre, qui s'est donné une entorse et qui ne peut quasi pas +marcher? + +SOPHIE.--Non, mère Louchet, je ne suis pas malade. + +MÈRE LOUCHET.--Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des +siennes; elle frappe dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle +n'y regarde pas: la tête, le cou, les bras, tout lui est bon. + +Sophie ne répondit pas; elle pleurait. + +MÈRE LOUCHET.--Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme ça; +faut pas être honteuse; ça fait de la peine, voyez-vous; nous +savons bien que ce n'est pas tout roses pour vous. Je disais bien +à ma Palmyre: «Ah! si je te corrigeais comme madame corrige +mam'selle Sophie, tu ne serais pas si désobéissante.» Si vous +aviez vu, tantôt, comme elle m'est revenue, sa robe pleine de +taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est qu'elle est +tombée rudement, allez! + +SOPHIE.--Comment est-elle tombée? + +MÈRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire, +tout de même. Sans doute qu'elle jouait au château, puisque nous +n'avons point de sable ici; puis sa robe a des taches rouges comme +du vin; nous n'avons que du cidre; nous ne connaissons pas le vin, +nous. + +SOPHIE, _étonnée.--_Du vin! où a-t-elle eu du vin? + +MÈRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire. + +SOPHIE.--Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mère? + +MÈRE LOUCHET.--Ah! peut-être bien; elle y va souvent porter des +herbes pour les bains de votre maman; ça se pourrait bien qu'elle +eût bu un coup et qu'elle n'osât pas le dire. Ah! c'est que, si je +le savais, je la fouetterais ferme tout comme votre maman vous +fouette. + +SOPHIE.--Ma belle-mère m'a fouettée parce qu'elle a cru que +j'avais bu son vin, et ce n'est pas moi pourtant. + +La mère Louchet changea de visage; elle prit un air indigné: + +«Serait-il possible, s'écria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que +ma Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour +elle? Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sûr... +Palmyre, viens donc un peu que je te parle.» + +PALMYRE, _dans la chambre à côté.--_Je ne peux pas, maman; mon +pied me fait trop mal. + +MÈRE LOUCHET.--Eh bien! je vais aller près de toi, et mam'selle +Sophie aussi. + +Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est étendue sur son lit, le +pied nu et enflé. + +MÈRE LOUCHET.--Dis donc, la Malice, où t'es-tu foulé la jambe +comme ça? + +Palmyre rougit et ne répond pas. + +MÈRE LOUCHET.--Je te vas dire, moi: t'es entrée dans le cabinet +de madame pour les herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as +voulu goûter, t'as répandu sur ta robe tout en goûtant, t'as voulu +descendre par la fenêtre, t'as tombé et t'as pas osé me le dire, +parce que tu savais bien que je te régalerais d'une bonne volée. +Eh?... + +PALMYRE, _pleurant.--_Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela; +mais le bon Dieu m'a punie, car je souffre bien de ma jambe et de +mon bras. + +MÈRE LOUCHET.--Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a été +fouettée par madame, qu'elle en est toute souffreteuse et toute +éclopée? Et tu crois que je te vas passer cela sans dire quoi et +que je ne vas pas te donner une raclée? + +SOPHIE, _avec effroi.--_Oh! ma bonne mère Louchet, si vous avez +de l'amitié pour moi, je vous en prie, ne la punissez pas; voyez +comme elle souffre de son pied. Maudit vin! il a déjà causé bien +du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne mère Louchet, et +pardonnez à Palmyre comme je lui pardonne. + +PALMYRE, _joignant les mains.--_Oh! mam'selle, que vous êtes +bonne! que j'ai de regret que vous ayez été battue pour moi! Ah! +si j'avais su, jamais je n'aurais touché à ce vin de malheur. Oh! +mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra. + +Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et +l'embrassa. La mère Louchet essuya une larme et dit: «Tu vois, +Palmyre, ce que c'est que d'avoir de la malice; voilà mam'selle +Sophie qu'est toute comme si elle s'était battue avec une armée de +chats; c'est toi qu'es cause de tout cela; eh bien! est-ce qu'elle +t'en tient de la rancune? Pas la moindre, et encore elle demande +ta grâce. Et que tu peux lui brûler une fière chandelle, car je +t'aurais châtiée de la bonne manière. Mais, par égard pour cette +bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il te +pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pommée vois-tu, ne +recommence pas.» + +Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était +heureuse d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de +ressentir elle-même si rudement. La mère Louchet était +reconnaissante de n'avoir pas à battre Palmyre, qu'elle aimait +tendrement, et qu'elle ne punissait jamais sans un vif chagrin; +elle remercia donc Sophie du fond du coeur. Au milieu de cette +scène, Camille, Madeleine et Marguerite entrèrent; la mère Louchet +leur raconta ce qui venait de se passer et combien Sophie avait +été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et approuvée par +ses trois amies. + +«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse +d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir +résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement +souffert par sa faute? + +--Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir +obtenu son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance; +je sais combien est terrible la punition dont elle était menacée, +et j'avais aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.» + +Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes +quatre dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent +à la maison, car la cloche du dîner venait de sonner. + + + +XIV. Départ. + +Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies +d'entrer les premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas; +mais elle eut beau se cacher derrière Camille, Madeleine et +Marguerite, elle ne put échapper à l'oeil de Mme Fichini, qui +s'écria: + +«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner +à table une voleuse, une menteuse comme toi? + +--Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est +innocente; nous savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit +vrai en vous assurant que ce n'était pas elle. + +--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque +mensonge; je la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa +chambre. + +--Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui +êtes méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le +vin, et Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la +fouetter, et vous avez voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir +l'écouter, et j'aime Sophie, et je ne vous aime pas.» + +MADAME FICHINI, _riant avec effort.--_Bravo, la belle! vous êtes +bien polie, bien aimable en vérité! Votre histoire de Palmyre est +bien inventée. + +CAMILLE.--Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des +herbes dans votre cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre, +et s'est donné une entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui +voulait la fouetter et qui lui a pardonné, grâce aux supplications +de Sophie. Vous voyez, madame, que Sophie est innocente, qu'elle +est très bonne, et nous avons toutes beaucoup d'amitié pour elle. + +MADAME DE ROSBOURG.--Vous voyez aussi, madame, que vous avez +puni Sophie injustement et que vous lui devez un dédommagement. +Vous disiez tout à l'heure que vous désiriez partir promptement, +et que Sophie vous gênait pour faire vos paquets: voulez-vous nous +permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez ainsi toute liberté +pour faire vos préparatifs de voyage. + +Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers +Sophie devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de +Mme de Rosbourg, et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un +air maussade: + +«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer +vos effets. _(Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie.) _Je +pense que vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni +coeur ni reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et +vous ferez bien de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous +dispense de m'écrire, et je ne me tuerai pas non plus à vous +donner de mes nouvelles, dont vous vous souciez autant que je me +soucie des vôtres. _(Se tournant vers ces dames.) _Allons dîner, +chères dames; à mon retour, je vous inviterai avec tous nos +voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de voyage; ce +sera charmant.» + +Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table. +Sophie profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour +manger de tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée +le soir même par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste +impression de la scène du matin. + +Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon +où étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un +paquet d'une poupée et de son trousseau, qui était assez +misérable; le reste ne valait pas la peine d'être emporté. + +Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec +impatience le moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur +voiture. + +MADAME FICHINI.--Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que +huit heures. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Je regrette bien, madame, de vous quitter +si tôt, mais je désire rentrer avant la nuit. + +MADAME FICHINI.--Pourquoi donc avant la nuit? La route est si +belle! et vous aurez clair de lune. + +MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite est encore bien petite pour +veiller; je crains qu'elle ne se trouve fatiguée. + +MADAME FICHINI.--Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous +passons ensemble, vous pouvez bien faire un peu veiller +Marguerite. + +MADAME DE ROSBOURG.--Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous +tenons beaucoup à ce que les enfants ne veillent pas. + +Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les +enfants mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et +se dirige vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit +adieu à ces dames et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton +sec. + +«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous +avez l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces +demoiselles ne quitteraient pas leur maman sans pleurer. + +--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite +avec vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; +nous aimons nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; +si elles étaient méchantes, nous ne les aimerions pas.» + +Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville +et de Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et +Mme Fichini devint rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des +chandelles; elle fut sur le point de donner un soufflet à +Marguerite, mais elle se contint, et, appelant Sophie une seconde +fois, elle lui donna sur le front un baiser sec et lui dit en la +repoussant: + +«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à +vos amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu!» + +Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers +de cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille +s'esquiva et monta avec précipitation dans la voiture. + +Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à +Mme Fichini, se placèrent dans le fond de la voiture, firent +mettre Camille sur le siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur +le devant, et les chevaux partirent. Sophie commençait à respirer +librement, lorsqu'on entendit des cris: _Arrêtez! arrêtez! _La +pauvre Sophie faillit s'évanouir; elle craignait que sa belle-mère +n'eût changé d'idée et ne la rappelât. Le cocher arrêta ses +chevaux: un domestique accourut tout essoufflé à la portière et +dit: + +«Madame... fait dire... à Mlle Sophie... qu'elle a... oublié... +ses affaires..., qu'elle ne les recevra que demain matin..., à +moins que Mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher à la +maison.» + +Sophie revint à la vie; dans sa joie, elle tendit la main au +domestique: + +«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez +essoufflé à courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui +que je ne veux pas la déranger, que j'aime mieux me passer de +mes affaires, que je les attendrai demain chez Mme de Fleurville. +Adieu, adieu, Antoine.» + +Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au +cocher de continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après, +la voiture s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et +l'heureuse Sophie sautait à terre, légère comme une plume et +remerciant Dieu et Mme de Fleurville du bon temps qu'elle allait +passer près de ses amies. + +Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut +décidé qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et +elle y dormit paisiblement jusqu'au lendemain. + + + +XV. Sophie mange du cassis; ce qui en résulte. + +Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si +heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient +comme engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors +de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses +amies; ensuite, elles déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait +plus besoin de voler du pain pour satisfaire son appétit; on lui +en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne +pouvait croire à son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle +pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sûre +qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait faim, +et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute +la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses +amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou +de chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle +se dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table +avant que sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle; +Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et +de la laisser toujours finir tranquillement son repas. Sophie +rougit et promit de manger moins gloutonnement à l'avenir. + +MADELEINE.--Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; +tu te dépêches et tu te caches pour les choses les plus +innocentes. + +SOPHIE.--C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère; +j'oublie sans cesse que je suis avec vous qui êtes si bonnes, et +que je suis heureuse, bien heureuse! + +En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la +main de Mme de Fleurville, qui, à son tour, l'embrassa tendrement. + +SOPHIE, _attendrie.--_Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les +jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au +bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si +sage, si obéissante, si bonne, que le coeur de ta belle-mère +s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle. + +Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de +Mme de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait +tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose +impossible à faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut. + +MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel +petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville. + +MARGUERITE.--Maman..., c'est que... je n'aime pas que..., je +suis fâchée que... que... je ne sais comment dire; mais je ne veux +pas demander au bon Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour +fouetter encore cette pauvre Sophie. + +MADAME DE ROSBOURG.--Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait +demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander +d'être très bonne, pour que sa belle-mère l'aimât et la rendît +heureuse. + +MARGUERITE.--Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour +devenir bonne; elle déteste trop Sophie pour la rendre heureuse, +et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre +malheureuse. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Chère petite, le bon Dieu peut tout ce +qu'il veut: il peut donc changer le coeur de Mme Fichini. Sophie, +qui doit obéir à Dieu et respecter sa belle-mère, doit demander de +devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer. + +MARGUERITE.--Je veux bien que Mme Fichini devienne, bonne, mais +je voudrais bien qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous +laissât toujours Sophie. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon +coeur, Marguerite; mais, si tu réfléchissais, tu verrais que +Sophie serait plus heureuse aimée de sa belle-mère et vivant chez +elle, que chez des étrangers, qui ont certainement beaucoup +d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle +n'a le droit de rien exiger. + +SOPHIE.--C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait +un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu +l'es, et je ne serais pas inquiète de ce que je deviendrai dans +quelques mois. + +MARGUERITE, _soupirant.--_Et pourtant j'aurai bien peur quand +Mme Fichini reviendra. + +SOPHIE, _tout bas.--_Et moi aussi. + +On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour +travailler, et les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin; +Camille et Madeleine chargèrent Marguerite et Sophie de chercher +quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher +et de les apporter pour les planter. + +«Où irons-nous?» dit Marguerite. + +SOPHIE.--J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des +groseilliers et des framboisiers superbes. + +MARGUERITE.--Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier. + +SOPHIE.--Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne +pouvons pas les arracher, nous demanderons au père Louffroy de +nous aider. + +Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près +des arbustes qu'avait vu Sophie; quelle fut leur joie quand elles +les virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en +mangea avec avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir +goûté, s'arrêta. + +«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.» + +MARGUERITE.--Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table +et au goûter! + +SOPHIE, _avalant gloutonnement.--_C'est bien meilleur quand on +les cueille soi-même; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu, +que c'est bon! + +Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait +vu manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude; +enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de +satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles. + +MARGUERITE.--Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles? + +SOPHIE.--Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon +mouchoir. + +MARGUERITE.--Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits +pour avoir des taches. + +SOPHIE.--Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me +punirait. + +MARGUERITE.--Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous +mangeons ce que nous voulons. + +SOPHIE, _étonnée.--_Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais +malades d'avoir trop mangé? + +MARGUERITE.--Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que +nous savons que la gourmandise est un vilain défaut. + +Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put +s'empêcher de rougir, et voulut détourner l'attention de +Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de +groseilliers pour les porter à ses amies. Elles allaient se mettre +à l'oeuvre, quand elles entendirent appeler: «Sophie, Marguerite, +où êtes-vous?» + +SOPHIE, MARGUERITE.--Nous voici, nous voici; nous arrachons des +arbres. + +Camille et Madeleine accoururent. + +CAMILLE.--Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une +heure? Nous vous attendions toujours; voilà maintenant notre heure +de récréation passée: il faut aller travailler. + +MARGUERITE.--Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas +seulement un arbrisseau d'arraché! + +MARGUERITE, _riant.--_C'est que Sophie s'en donnait et man... + +SOPHIE, _vivement.--_Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire +gronder. + +MARGUERITE.--Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman +n'est pas comme la tienne. + +CAMILLE.--Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, +Sophie, laisse-la donc parler. + +MARGUERITE.--Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu +d'arracher des groseilliers, nous sommes là, Sophie à manger des +groseilles et du cassis, et moi à la regarder manger. C'est +étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger +en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup. + +MADELEINE.--Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être +malade. + +SOPHIE, _embarrassée.--_Oh non! je ne serai pas malade; j'avais +très faim. + +CAMILLE.--Comment, faim? Mais nous sortions de table! + +SOPHIE.--Faim, non pas de viande, mais de cassis. + +CAMILLE.--Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle! +je suis sûre que tu as mal au coeur. + +SOPHIE, _un peu fâchée.--_Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas +mal au coeur; j'ai encore très faim, et je mangerais encore un +panier plein de cassis. + +MADELEINE.--Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma +petite Sophie, ne te fâche pas, et reviens avec nous. + +Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle +suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le +long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et +Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans +adresser la parole à Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur +chambre de travail, où leurs mamans les attendaient pour leur +donner leurs leçons. + +«Vous arrivez bien tard, mes petites», dit Mme de Rosbourg. + +MARGUERITE.--C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour +avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Allons, à présent, mes enfants, +travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers. + +Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs +pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La +lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, +qui la regarde et dit: + +«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?» + +Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent; +Marguerite s'écrie: «C'est le cassis!» + +MADAME DE FLEURVILLE.--Quel cassis? Que veux-tu dire, +Marguerite? + +SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité.--_Ce n'est rien, madame; +Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais... très +bien... seulement... j'ai un peu... mal au coeur... ce n'est +rien... + +Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut +garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le +parquet. + +Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de +Sophie et l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on +lui fait boire une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si +honteuse qu'elle n'ose rien dire; quand elle est couchée, +Mme de Fleurville lui demande comment elle se trouve. + +SOPHIE.--Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous +prie; vous êtes bien bonne de ne m'avoir pas fouettée. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et +le bon Dieu s'est chargé de ta punition en permettant cette +indigestion qui va te faire rester couchée jusqu'au dîner; elle te +privera de la promenade que nous devons faire dans une heure pour +aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à être +fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette +jamais, et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne +recommenceras pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je +ne défends pas les fruits et autres friandises; mais il faut en +manger sagement si l'on ne veut pas s'en trouver mal. + +Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait +la justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui +restait près d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un +reste de mal de coeur l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps +de réfléchir aux dangers de la gourmandise, et elle se promit bien +de ne jamais recommencer. + + + +XVI. Le cabinet de pénitence. + +Une heure après, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir +des nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes +propres. + +SOPHIE.--Pourquoi vous êtes-vous habillées? + +CAMILLE.--Pour aller goûter chez Mme de Vertel; tu sais que nous +devons y cueillir des cerises. + +MADELEINE.--Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie! +nous nous serions bien plus amusées avec toi. + +MARGUERITE.--L'année dernière, c'était si amusant! on nous +faisait grimper dans les cerisiers, et nous avons cueilli des +cerises plein des paniers, pour faire des confitures, et nous en +mangions tant que nous voulions; seulement nous ne nous sommes pas +donné d'indigestion, comme tu as fait ce matin avec ton cassis. + +MADELEINE.--Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois +qu'elle est honteuse et fâchée. + +SOPHIE.--Oh oui! je suis bien fâchée d'avoir été si gourmande; +une autre fois, bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu, +puisque je serai sûre de pouvoir en manger le lendemain et les +jours suivants. C'est que je n'ai pas l'habitude de manger de +bonnes choses; et, quand j'en trouvais, j'en mangeais autant que +mon estomac pouvait en contenir; à présent je ne le ferai plus: +c'est trop désagréable d'avoir mal au coeur; et puis c'est +honteux. + +MARGUERITE.--C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on +s'est donné une indigestion, on ressemble aux petits cochons. + +Cette comparaison ne fut pas agréable à Sophie, qui commençait à +se fâcher et à s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas à +Marguerite de se taire, et Marguerite obéit. Toutes trois +embrassèrent Sophie et allèrent attendre leurs mamans sur le +perron. Quelques minutes après, Sophie entendit partir la voiture. +Elle s'ennuya pendant deux heures, au bout desquelles elle obtint +de la bonne la permission de se lever; ses amies rentrèrent peu de +temps après, enchantées de leur matinée; elles avaient cueilli et +mangé des cerises; on leur en avait donné un grand panier à +emporter. + +Le lendemain, Camille dit à Sophie: + +«Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de +cerises? Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait; +tu nous aideras, et maman dit que ces confitures seront à nous, +puisque les cerises sont à nous, et que nous en ferons ce que nous +voudrons. + +--Bravo! dit Sophie; quels bons goûters nous allons faire!» + +MADELEINE.--Il faudra en donner à la pauvre femme Jean, qui est +malade et qui a six enfants. + +SOPHIE.--Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme! + +CAMILLE.--Pourquoi est-ce trop bon pour la mère Jean, quand ce +n'est pas trop bon pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis là, +Sophie. + +SOPHIE.--Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la +femme Jean est habituée à vivre de confitures? + +CAMILLE.--C'est précisément parce qu'elle n'en a jamais que nous +lui en donnerons quand nous en aurons. + +SOPHIE.--Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des légumes et du +beurre? Je ne me donnerai certainement pas la peine de faire des +confitures pour une pauvresse. + +MARGUERITE.--Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce +que nous avons besoin de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour +s'amuser que Camille t'a proposé de nous aider? + +SOPHIE.--D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour +moi là-dedans; et j'ai droit à les avoir. + +MARGUERITE.--Tu n'as droit à rien; on ne t'a rien donné; mais, +comme je ne veux pas être gourmande et avare comme toi, tiens, +tiens. + +En disant ces mots, Marguerite prit une grande poignée de cerises +et les lança à la tête de Sophie, qui, déjà un peu en colère, +devint furieuse en les recevant; elle s'élança sur Marguerite et +lui donna un coup de poing sur l'épaule. Camille et Madeleine se +jetèrent entre elles pour empêcher Marguerite de continuer la +bataille commencée. Madeleine retenait avec peine Sophie, pendant +que Camille maintenait Marguerite et lui faisait honte de son +emportement. Marguerite s'apaisa immédiatement et fut désolée +d'avoir répondu si vivement à Sophie; celle-ci résistait à +Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait +lancé des cerises à la figure. + +«Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups +que j'ai reçu de cerises à la tête; lâche-moi, ou je tape aussi.» + +Les cris de Sophie, ajoutés à ceux de Camille et de Madeleine, qui +l'exhortaient vainement à la douceur, attirèrent Mme de Rosbourg +et Mme de Fleurville; elles parurent au moment où Sophie, se +débarrassant de Camille et de Madeleine par un coup de pied et un +coup de poing, s'élançait sur Marguerite qui ne bougeait pas plus +qu'une statue. La présence de ces dames arrêta subitement le bras +levé de Sophie; elle resta pétrifiée, craignant la punition et +rougissant de sa colère. + +Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le +bras, l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas +encore et qui s'appelait le _cabinet de pénitence, _la plaça sur +une chaise devant une table, et, lui montrant du papier, une plume +et de l'encre, elle lui dit: + +«Vous allez achever votre journée dans ce cabinet, mademoiselle, +vous allez...» + +SOPHIE.--Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite... + +MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air sévère.--_Taisez-vous!... vous +allez copier dix fois toute la prière: _Notre Père qui êtes aux +cieux. _Quand vous serez calmée, je reviendrai vous faire demander +pardon au bon Dieu de votre colère; je vous enverrai votre dîner +ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies. + +SOPHIE, _avec emportement.--_Je vous dis, madame, que c'est +Marguerite. + +MADAME DE FLEURVILLE, _avec force.--_Taisez-vous et écrivez. + +Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte à +clef, et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de +Sophie. Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternées; +elles lui racontèrent ce qui était arrivé à leur retour de chez +Mme de Vertel, et combien Mme de Rosbourg était fâchée contre +Marguerite, qui, malgré son repentir, était condamnée à dîner dans +sa chambre et à ne pas venir au salon de la soirée. + +MADAME DE FLEURVILLE.--C'est fort triste, mes chères enfants, +mais Mme de Rosbourg a bien fait de punir Marguerite. + +CAMILLE.--Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir +donner des confitures à la pauvre mère Jean, et c'était très mal à +Sophie d'être orgueilleuse et méchante. + +MADAME DE FLEURVILLE.--C'est vrai, Camille; mais Marguerite +n'aurait pas dû s'emporter. Ce n'est pas en se fâchant qu'elle lui +aurait fait du bien; elle aurait dû lui démontrer tout doucement +qu'elle devait secourir les pauvres et travailler pour eux. + +CAMILLE.--Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'écouter. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Sophie est vive, mal élevée, elle n'a pas +l'habitude de pratiquer la charité, mais elle a bon coeur, et elle +aurait compris la leçon que vous lui auriez toutes donnée par +votre exemple; elle en serait devenue meilleure, tandis qu'à +présent elle est furieuse et elle offense le bon Dieu. + +MADELEINE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis +sûre qu'elle pleure, qu'elle se désole et qu'elle se repent de +tout son coeur. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Non, Madeleine, je veux qu'elle reste +seule jusqu'à ce soir; elle est encore trop en colère pour +t'écouter; j'irai lui parler dans une heure. + +Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre +Mme de Rosbourg; les petites étaient tristes; tout en jouant avec +leurs poupées, elles pensaient combien on était plus heureuse +quand on est sage. + +Pendant ce temps, Sophie, restée seule dans le cabinet de +pénitence, pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle +examina le cabinet pour voir si on ne pouvait pas s'en échapper: +la fenêtre était si haute que, même en mettant la chaise sur la +table, on ne pouvait pas y atteindre; la porte, contre laquelle +elle s'élança avec violence, était trop solide pour pouvoir être +enfoncée. Elle chercha quelque chose à briser, à déchirer: les +murs étaient nus, peints en gris; il n'y avait d'autre meuble +qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc commun; +l'encrier était un trou fait dans la table et rempli d'encre; +restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait +copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'écrasa sous +ses pieds; elle déchira le papier en mille morceaux, se précipita +sur le livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le +mit en pièces; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en +eut pas la force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand +elle n'eut plus rien à casser et à déchirer, elle fut bien obligée +de rester tranquille. Petit à petit, sa colère se calma, elle se +mit à réfléchir, et elle fut épouvantée de ce qu'elle avait fait. + +«Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition +va-t-elle m'infliger? car elle me punira certainement... Ah bah! +elle me fouettera. Ma belle-mère m'a tant fouettée que j'y suis +habituée. N'y pensons plus, et tâchons de dormir...» + +Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est +inquiète; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours +voir la porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef +tourner dans la serrure; elle ne s'est pas trompée cette fois: la +porte s'ouvre, Mme de Fleurville entre. Sophie se lève et reste +interdite. Mme de Fleurville regarde les papiers et dit à Sophie +d'un ton calme: + +«Ramassez tout cela, mademoiselle.» + +Sophie ne bouge pas. + +«Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle», répéta +Mme de Fleurville. + +Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours calme: + +«Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et +votre punition.» + +Mme de Fleurville appelle: «Élisa, venez, je vous prie, un +instant.» + +Élisa entre et reste ébahie devant tout ce désordre. + +«Ma bonne Élisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser +tous ces débris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pièces un livre et +du papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journée du +Chrétien, _du papier et une plume?» + +Pendant qu'Élisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit +sur la chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme +de Mme de Fleurville, aurait tout donné pour n'avoir pas déchiré +le livre, le papier et écrasé la plume. Quand Élisa eut apporté +les objets demandés, Mme de Fleurville se leva, appela +tranquillement Sophie, la fit asseoir sur la chaise et lui dit: + +«Vous allez écrire dix fois _Notre Père, _mademoiselle, comme je +vous l'ai dit tantôt; vous n'aurez pour votre dîner que de la +soupe, du pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez +déchirés avec l'argent que vous devez avoir toutes les semaines +pour vos menus plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous +passerez vos journées ici, sauf deux heures de promenade que vous +ferez avec Élisa, qui aura ordre de ne pas vous parler. Je vous +enverrai votre repas ici. Vous ne serez délivrée de votre prison +que lorsque le repentir, un vrai repentir, sera entré dans votre +coeur, lorsque vous aurez demandé pardon au bon Dieu de votre +dureté envers les pauvres, de votre gourmandise égoïste, de votre +emportement envers Marguerite, de votre esprit de colère et de +votre méchanceté, qui vous a portée à déchirer tout ce que vous +pouviez briser et déchirer, de votre esprit de révolte, qui vous a +excitée à résister à mes ordres. J'espérais vous trouver en bonne +disposition pour vous ramener au repentir, pour faire votre paix +avec Dieu et avec moi; mais, d'après ce que je vois, j'attendrai à +demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne vous fasse +pas mourir cette nuit avant de vous être reconnue et repentie.» + +Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait déjà tourné +la clef, lorsque Sophie, se précipitant vers elle, l'arrêta par sa +robe, se jeta à ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit +de baisers et de larmes, et à travers ses sanglots fit entendre +ces mots, les seuls qu'elle put articuler: _Pardon! Pardon!_ + +Mme de Fleurville restait immobile, considérant Sophie toujours à +genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et +lui dit avec douceur: + +«Ma chère enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as été +très coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le +regret sincère que tu en éprouves te méritera sans doute le +pardon, mais ne t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras +pas avec tes amies avant demain soir, et tout le reste se fera +comme je te l'ai dit.» + +SOPHIE, _avec véhémence.--_Oh! madame, chère madame, la punition +me sera douce, car elle sera une expiation; votre bonté me touche +profondément, votre pardon est tout ce que je demande. Oh! madame, +j'ai été si méchante, si détestable! Pourrez-vous me pardonner? + +MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant.--_Du fond du coeur, chère +enfant; crois bien que je ne conserve aucun mauvais sentiment +contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens de me +demander pardon à moi-même. Je vais t'envoyer à dîner; tu écriras +ensuite ce que je t'avais dit d'écrire et tu achèveras ta soirée +en lisant un livre qu'on t'apportera tout à l'heure. + +Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les +mains et ne pouvait se détacher d'elle; elle se dégagea et sortit, +sans prendre cette fois la précaution de fermer la porte à clef. +Cette preuve de confiance toucha Sophie et augmenta encore son +regret d'avoir été si méchante. + +«Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer à une telle colère? +Comment ai-je été si méchante avec des amies aussi bonnes que +celles que j'ai ici, et si hardie envers une personne aussi douce, +aussi tendre que Mme de Fleurville! Comme elle a été bonne avec +moi! Aussitôt que j'ai témoigné du repentir, elle a repris sa voix +douce et son visage si indulgent; toute sa sévérité a disparu +comme par enchantement. Le bon Dieu me pardonnera-t-il aussi +facilement? Oh oui! car il est la bonté même, et il voit combien +je suis affligée de m'être si mal comportée!» + +En achevant ces mots, elle se mit à genoux et pria du fond de son +coeur pour que ses fautes lui fussent pardonnées et qu'elle eût la +force de ne plus en commettre à l'avenir. À peine sa prière était-elle +finie qu'Élisa entra, lui apportant une assiettée de soupe, +un gros morceau de pain et une carafe d'eau. + +ÉLISA.--Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais, +si vous avez faim, vous le trouverez bon tout de même. + +SOPHIE.--Hélas, ma bonne Élisa, je n'en mérite pas tant; c'est +encore trop bon pour une méchante fille comme moi. + +ÉLISA.--Ah! ah! nous avons changé de ton depuis tantôt; j'en +suis bien aise, mademoiselle. Si vous vous étiez vue! vous aviez +un air! mais un air!... Vrai, on aurait dit d'un petit démon. + +SOPHIE.--C'est que je l'étais réellement; mais j'en ai bien du +regret, je vous assure, et j'espère bien ne jamais recommencer. + +Sophie se mit à table et mangea sa soupe: elle avait faim; après +sa soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau. +Élisa la regardait avec pitié. + +«Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est +malheureux d'être méchant; nos petites, qui sont toujours sages, +ne seront jamais punies que pour des fautes bien légères: aussi on +les voit toujours gaies et contentes.» + +SOPHIE.--Oh oui! je le vois bien; mais c'est singulier: quand +j'étais méchante et que ma belle-mère me punissait, je me sentais +encore plus méchante après, je détestais ma belle-mère; tandis que +Mme de Fleurville, qui m'a punie, je l'aime au contraire plus +qu'avant et j'ai envie d'être meilleure. + +ÉLISA.--C'est que votre belle-mère vous punissait avec colère, +et quelquefois par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous +punit par devoir et pour votre bien. Vous sentez cela malgré vous. + +SOPHIE.--Oui, c'est bien cela, Élisa; vous dites vrai. + +Sophie avait fini son repas; Élisa emporta les restes, et Sophie +se mit au travail; elle fut longtemps à faire sa pénitence, parce +qu'elle s'appliqua à très bien écrire; quand elle eut fini, elle +se mit à lire. Le jour commença bientôt à baisser; Sophie posa son +livre et eut le temps de réfléchir aux ennuis de la captivité, +pendant la grande heure qui se passa avant qu'Élisa vînt la +chercher pour la coucher. Marguerite dormait déjà profondément; +Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa tout doucement, comme +pour lui demander pardon de sa colère; ensuite elle fit sa prière, +se coucha et ne tarda pas à s'endormir. + + + +XVII. Le lendemain. + +La journée du lendemain se passa assez tristement. Marguerite, +honteuse encore de sa colère de la veille, se reprochait d'avoir +causé la punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de +la tristesse de Marguerite et de l'absence de leur amie. + +Sophie passa la journée dans le cabinet de pénitence; personne ne +vint la voir qu'Élisa, qui lui apporta son déjeuner. + +SOPHIE.--Comment vont mes amies, Élisa? + +ÉLISA.--Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies. + +SOPHIE.--Ont-elles parlé de moi? Me trouvent-elles bien +méchante? M'aiment-elles encore? + +ÉLISA.--Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font +pas autre chose: «Pauvre Sophie!» disent-elles; comme elle doit +être malheureuse! Pauvre Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme +la journée lui paraîtra longue! + +SOPHIE, _attendrie.--_Elles sont bien bonnes! Et Marguerite, +est-elle en colère contre moi? + +ÉLISA.--En colère! Ah bien oui! Elle se désole d'avoir été +méchante; elle dit que c'est sa faute si vous vous êtes emportée; +que c'est elle qui devrait être punie à votre place, et que, +lorsque vous sortirez de prison, c'est elle qui vous demandera +bien pardon et qui vous priera d'oublier sa méchanceté. + +SOPHIE.--Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les +torts. Mais, Élisa, savent-elles combien j'ai été méchante ici, +dans le cabinet; que j'ai tout déchiré, que j'ai refusé d'obéir à +Mme de Fleurville? + +ÉLISA.--Oui, elles le savent, je leur ai raconté; mais elles +savent aussi combien vous vous êtes repentie et tout ce que vous +avez fait pour témoigner vos regrets, pour expier votre faute; +elles ne vous en veulent pas: elles vous aiment tout comme +auparavant. + +Sophie remercia Élisa et se mit à l'ouvrage. + +Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs à faire, elle les +lui expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son +ouvrage de tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si +repentante, elle lui dit qu'avant de se coucher elle pourrait +venir embrasser ses amies au salon et faire la prière en commun. +Sophie lui promit de mériter cette récompense par sa bonne +conduite, et la remercia vivement de sa bonté. Mme de Fleurville +l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant la promenade +elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner d'autres pour +l'après-midi. + +Sophie travailla tant et si bien qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut +étonnée quand Élisa vint lui apporter son second déjeuner. + +«Déjà, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de déjeuner?» + +ÉLISA.--Certainement, et l'heure est même passée; vous n'avez +donc pas faim? + +SOPHIE.--Si fait, j'ai faim, et je m'en étonnais, je ne croyais +pas qu'il fût si tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon déjeuner? + +ÉLISA.--Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre, +une côtelette, une cuisse de poulet, des pommes de terre sautées, +mais pas de dessert par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les +prisonnières n'en mangeaient pas, et que vous étiez si raisonnable +que vous ne vous en étonneriez pas. + +Sophie rougit de plaisir à ce petit éloge, qu'elle n'espérait pas +avoir mérité. + +«Merci, ma chère Élisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville +de vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne, +qu'on ne peut s'empêcher de devenir bon près d'elle. J'espère que +dans peu de temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes +amies.» + +Élisa, touchée de cette humilité, embrassa Sophie et lui dit: +«Soyez tranquille, mademoiselle, vous commencez déjà à être bonne; +vous allez voir ce que vous serez; quand votre belle-mère +reviendra, elle ne vous reconnaîtra pas.» + +Cette idée du retour de sa belle-mère fit peu de plaisir à Sophie; +elle tâcha de n'y pas songer, et elle acheva son déjeuner. Élisa +lui dit qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait +ensuite la chercher pour la promener. + +«Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis +vous reviendrez travailler; après votre dîner je vous promènerai +encore pendant une bonne heure.» + +La journée se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille, +Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois Élisa à sa sortie +de la chambre de pénitence pour la questionner sur ce que faisait +Sophie, sur ce que disait Sophie. + +CAMILLE.--Est-elle bien triste? + +MADELEINE.--S'ennuie-t-elle beaucoup? + +MARGUERITE.--Est-elle fâchée contre moi? Cause-t-elle un peu? + +Élisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition +avec une telle douceur et une telle résignation, qu'en sortant de +là elle serait certainement tout à fait corrigée et ne se ferait +plus jamais punir. + +Le soir, Mme de Fleurville vint elle-même chercher Sophie pour la +mener au salon, où l'attendaient avec anxiété Camille, Madeleine +et Marguerite. + +«Voilà Sophie que je vous ramène, mes chères enfants, non pas la +Sophie d'avant-hier, colère, menteuse, gourmande et méchante; mais +une Sophie douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis, +aimons-la bien maintenant: elle le mérite.» + +Sophie se jeta dans les bras de ses amies; elle pleurait de joie +en les embrassant. Elle et Marguerite se demandèrent +réciproquement pardon; elles s'étaient déjà pardonné de bon coeur. +Quand arriva l'heure de la prière, Mme de Fleurville ajouta à +celle qu'elles avaient l'habitude de faire une action de grâces +pour remercier Dieu d'avoir ouvert au repentir le coeur des +coupables, et pour avoir ainsi tiré un grand bien d'un grand mal. + +Après cette prière, qui fut faite du fond du coeur, les enfants +s'embrassèrent tendrement et allèrent se coucher. + + + +XVIII. Le rouge-gorge. + +Un mois après, Camille et Madeleine étaient assises sur un banc +dans le jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que +Sophie et Marguerite cueillaient dans un fossé. + +«Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un +petit oiseau très joli; je te le donne, c'est pour toi. + +--Voyons, quel oiseau?» dit Camille en jetant ses joncs et +s'élançant à la rencontre de Sophie. + +SOPHIE.--Un rouge-gorge: c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est +moi qui l'ai attrapé; regarde comme il est déjà gentil. + +CAMILLE.--Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien +peur! Et sa maman! elle se désole sans doute. + +MARGUERITE.--Pas du tout! C'est elle qui l'a jeté hors de son +nid; j'entendais un petit bruit dans un buisson, je regarde, et je +vois ce pauvre petit oiseau se débattant contre sa maman qui +voulait le jeter hors du nid; elle lui a donné des coups de bec et +elle l'a précipité à terre; le pauvre petit est tombé tout +étourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie l'a pris en disant que +ce serait pour toi, Madeleine. + +MADELEINE.--Oh! merci, Sophie! Portons-le vite à la maison pour +lui donner à manger. Camille, vois comme mon petit oiseau est +gentil! Quel joli petit ventre rouge. + +CAMILLE.--Il est charmant; mettons-le dans un panier en +attendant que nous ayons une cage. + +Les quatre petites filles laissèrent leurs joncs et coururent à la +maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier. + +ÉLISA.--Tenez, mes petites, voici un panier. + +MARGUERITE.--Mais il faut lui faire un petit lit. + +ÉLISA.--Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine +par-dessus: il aura ainsi un petit nid bien chaud. + +MARGUERITE.--Si Madeleine le mettait à coucher avec elle, il +aurait bien plus chaud encore. + +MADELEINE.--Mais je pourrais l'écraser en dormant; non, non, il +vaut mieux faire comme dit Élisa. Tu vas voir comme je +l'arrangerai bien. + +SOPHIE.--Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais très bien +arranger des nids d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les +petits qu'elle dénichait. + +MADELEINE.--Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre? + +SOPHIE.--Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini. +Élisa, il me faut du coton et un petit linge. + +ÉLISA.--Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une +chemise? + +Les enfants rirent tous. + +«Mais non, Élisa, répond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller; +vous allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.» + +Élisa donna une poignée de coton et du linge. Sophie prit le +rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le +coton, le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement, +elle s'écria: «C'est fini!» + +Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience, +s'élancèrent vers Sophie et cherchèrent vainement l'oiseau. + +MADELEINE.--Eh bien! Où sont donc le rouge-gorge et son nid? + +SOPHIE.--Mais les voici. + +MADELEINE.--Où cela? + +SOPHIE.--Dans le panier. + +MADELEINE.--Je ne vois qu'une boule de coton. + +SOPHIE.--C'est précisément cela. + +MADELEINE.--Mais où est l'oiseau? + +SOPHIE.--Dans le coton, bien chaudement. + +Toutes trois poussèrent un cri; toutes les mains se plongèrent à +la fois dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, étouffé +sans doute. Élisa accourut, déroula vivement le coton, le linge, +et en retira le rouge-gorge qui semblait mort; ses yeux étaient +fermés, son bec entrouvert, ses ailes étendues: il ne bougeait +pas. + +«Pauvre petit! s'écrièrent à la fois Élisa et les trois petites. + +--Imbécile de Sophie!» ajouta Marguerite. Sophie était aussi +étonnée que confuse... «Je ne savais pas..., je ne croyais pas...» +dit-elle en balbutiant. + +MARGUERITE.--Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne +sais pas? + +ÉLISA.--Chut! Marguerite, pas de colère; vous voyez bien que +Sophie est aussi peinée que vous de ce qu'elle a fait. + +Tâchons de ranimer le pauvre oiseau; peut-être n'est-il pas encore +mort. + +MADELEINE, _tristement.--_Croyez-vous qu'il puisse revivre? + +ÉLISA.--Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de +vin. + +Sophie se précipita pour faire la commission; pendant son absence, +Élisa entrouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement +dedans; quand Sophie eut apporté le vin et qu'elle lui en eut mis +deux gouttes dans le bec, l'oiseau fit un léger mouvement avec ses +ailes. + +«Il a bougé! il a bougé!» s'écrièrent ensemble les quatre petites. +En effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge était revenu à la +vie; il s'agitait, il déployait et repliait ses ailes, il +redevenait vif comme avant d'avoir été emmailloté. + +MARGUERITE, _d'un air moqueur.--_C'est Palmyre qui t'a appris ce +moyen de soigner des oiseaux? + +SOPHIE.--Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela. + +MARGUERITE, _de même.--_En a-t-elle élevé beaucoup? + +SOPHIE.--Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas +pourquoi. + +ÉLISA.--Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant +pas d'air, étouffaient dans les chiffons et le coton? + +SOPHIE.--Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas +besoin de respirer. + +ÉLISA.--Ah! ah! ah! en voilà une bonne! Tous les oiseaux +respirent et ont besoin d'air, mademoiselle, et ils étouffent +quand ils n'en ont pas. + +SOPHIE, _d'un air confus.--_Je ne savais pas. + +ÉLISA.--Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus; +je m'en charge et je vous l'élèverai, Madeleine. + +En effet, Élisa dirigea l'éducation du rouge-gorge. Madeleine +partageait les soins qu'elle lui donnait, elle l'aidait à changer +la laine de son nid, à nettoyer sa cage, à faire une pâtée +d'oeufs, de pain et de lait. Le petit oiseau s'était attaché à +elle; elle l'avait nommé Mimi; il venait quand elle l'appelait, et +se posait souvent sur son bras pendant qu'elle prenait ses leçons. +Il finit par ne plus la quitter; la porte de sa cage restait +toujours ouverte, et il y entrait pour manger et dormir; le reste +du temps il volait dans les chambres; quand la fenêtre était +ouverte, il allait se percher sur les arbres voisins, mais il ne +s'éloignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine l'appelait: +_Mimi! Mimi! _il revenait à tire-d'aile se poser sur sa tête ou +sur son épaule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le matin, +Madeleine était souvent éveillée au petit jour par Mimi, qui, +perché sur son épaule, allongeait son cou et lui becquetait +l'oreille ou les lèvres. «Va-t'en, Mimi, lui disait-elle, +laisse-moi dormir.» Mimi rentrait dans sa cage, y restait quelques +instants et, quand sa maîtresse s'était endormie, revenait se +poser sur son épaule et se mettait à lui siffler dans l'oreille +ses plus jolis airs. «Tais-toi, Mimi, lui disait encore Madeleine: +tu m'ennuies.» Mimi se taisait, tournait sa petite tête à droite +et à gauche, puis, changeant de position, faisait un petit saut et +se trouvait sur le nez de la pauvre Madeleine. + +Réveillée encore par les petites griffes aiguës de Mimi: «Petit +lutin, disait-elle en lui donnant une légère tape, je t'enfermerai +demain si tu m'ennuies encore.» Mais Mimi recommençait toujours, +et Madeleine ne l'enfermait pas. + +«Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatiguée ce soir», dit un +jour Mme de Fleurville à Madeleine, qui s'endormait. + +MADELEINE.--Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se +ferment malgré moi. + +MARGUERITE.--Je parie que c'est à cause de Mimi. + +MADAME DE ROSBOURG.--Comment Mimi peut-il donner sommeil à +Madeleine? Tu parles trop souvent sans réfléchir, Marguerite. + +MARGUERITE.--Pardon, maman; vous allez voir que j'ai très bien +réfléchi. Quand on a sommeil, c'est qu'on a envie de dormir. + +MADAME DE ROSBOURG, _riant.--_Oh! c'est positif, et je vois que +tu raisonnes au moins aussi bien que Mimi. _(Tout le monde rit.)_ + +MARGUERITE.--Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je +continue: quand on a envie de dormir, c'est qu'on a besoin de +dormir. _(Tout le monde rit plus fort; Marguerite, sans se +troubler, continue son raisonnement.) _Quand on a besoin de +dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on n'a pas assez +dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a empêché de +dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui éveille Madeleine tous les +matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui +gazouillant dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage; +c'est pourquoi Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Bravo, Marguerite! c'est très bien +raisonné, mais comment Mimi fait-il pour commettre tous ces +méfaits? + +MARGUERITE.--Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enfermé +dans sa cage; elle le gâte; elle est beaucoup trop bonne pour lui, +et c'est elle qui en souffre. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et c'est ce qui arrive toujours, ma +petite Marguerite, quand on gâte les gens; mais sérieusement, ma +chère Madeleine, il ne faut pas laisser prendre à Mimi de ces +mauvaises habitudes. Tu es pâle depuis quelques jours; tu tomberas +malade à la longue; je te conseille d'aller te coucher et de +fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui ouvriras +quand tu seras levée. + +MADELEINE.--Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens +réellement bien fatiguée, et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai +peur que demain matin il ne crie comme un désespéré. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Eh! laisse-le crier: il finira par s'y +habituer. + +Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla +se coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de +la cage, et elle s'endormit immédiatement. + +Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa +maîtresse comme d'habitude; il fut étonné et irrité de trouver sa +porte fermée; il chercha longtemps à l'ouvrir avec son bec, mais, +ne pouvant y réussir, il se fâcha, il donna des coups de tête dans +la porte et il se fit mal. Alors commença une suite de petits cris +furieux, entremêlés de grands coups de bec dans son chènevis et +son millet, qu'il faisait voler dans sa cage et à travers les +barreaux; puis il lançait de l'eau de tous côtés. Madeleine +s'éveilla un instant à ces bruits, qui indiquaient la colère de +Mimi; mais elle se rendormit immédiatement, et dormit jusqu'à ce +que sa bonne vînt l'éveiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir à +Mimi, qui s'élança hors de la cage avec humeur et donna deux +grands coups de bec dans la joue de Madeleine, comme pour se +venger d'avoir été enfermé. + +«Ah! petit méchant! s'écria Madeleine, tu es en colère! Viens ici, +Mimi, viens tout de suite.» + +Mimi n'obéissait pas; il s'était perché sur un bâton de croisée où +il avait l'air de bouder. + +«Mimi, obéissez, monsieur, venez ici tout de suite.» + +Mimi, pour toute réponse, se retourne et fait une ordure dans la +main que lui tendait Madeleine. + +«Petit sale! petit dégoûtant! petit méchant! attends, attends, je +t'attraperai, va. Élisa, viens, je t'en prie, m'aider à attraper +Mimi et à le mettre en pénitence.» + +Élisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un +balai et poursuivit Mimi jusqu'à ce qu'il se réfugiât tout +essoufflé dans sa cage. Aussitôt qu'il y fut entré, Madeleine +ferma la porte, et Mimi resta prisonnier, maussade et furieux. + +Ce ne fut qu'après deux heures de prison que Sophie, Marguerite et +Camille, auxquelles Madeleine et Élisa avaient raconté la +méchanceté de Mimi, obtinrent sa grâce; les quatre petites filles +vinrent processionnellement ouvrir la cage. Mimi dédaigna de +bouger. + +«Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garçon et ne boude plus; +viens nous dire bonjour comme tu fais tous les matins.» + +M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas. «Dieu! qu'il +est méchant!» s'écria Marguerite. + +SOPHIE.--Hélas! il fait comme moi jadis: il s'est fâché dans sa +prison comme je me suis fâchée dans la mienne, et il a cherché à +tout briser comme j'ai déchiré et brisé le livre, le papier et la +plume. J'espère qu'il se repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens +demander pardon. + +CAMILLE.--Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille; +quand il ne boudera plus, nous verrons à lui pardonner. + +On ouvrit les fenêtres. Quand Mimi aperçut les arbres et le ciel, +il n'y tint pas; il s'élança joyeux hors de sa cage et vola sur un +des sapins les plus élevés du jardin. Les enfants allèrent se +promener de leur côté, laissant Mimi au bonheur de la liberté et à +l'amertume du repentir. + +Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait +toujours d'arbre en arbre, Madeleine l'appela: «Mimi, mon petit +Mimi, il faut rentrer; viens manger du pain. + +--Cuic! répondit Mimi en faisant aller sa petite tête d'un air +moqueur. + +--Voyons, Mimi, obéissez et rentrez tout de suite. + +--Cuic!» répondit encore Mimi; et il s'envola dans le bois. + +«Est-il méchant et rancunier! dit Sophie; il mérite vraiment une +punition. + +--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai +dans sa cage, et il y restera jusqu'à ce qu'il demande pardon? + +--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande +pardon? + +--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne +se poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant +de grands coups de bec comme il a fait ce matin. + +--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter +un peu sévèrement; tu l'as trop gâté.» + +Et les enfants se remirent à leur travail, reprirent leurs jeux et +firent leurs repas, sans que Mimi reparût. À la fin de la journée +elles commencèrent à s'inquiéter de cette longue absence; elles +allèrent plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et +dans le bois, mais Mimi ne répondait ni ne paraissait. + +MADELEINE.--Je crains qu'il ne soit arrivé quelque chose à ce +pauvre Mimi. + +MARGUERITE.--Peut-être est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son +chemin? + +CAMILLE.--Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas +se perdre: ils voient si bien et de si loin qu'ils aperçoivent +toujours leur maison. + +SOPHIE.--Peut-être boude-t-il encore? + +MADELEINE.--S'il boude, il a un bien mauvais caractère, et je +serais bien aise qu'il passât la nuit dehors pour qu'il voie la +différence qu'il y a entre une bonne cage chaude avec des grains +et de l'eau, et un bois humide sans rien à manger ni à boire. + +SOPHIE.--Pauvre Mimi! comme il est bête d'être méchant! + +La nuit arriva et les petites allèrent se coucher sans que Mimi +reparût; elles en parlèrent souvent dans la soirée, se promettant +bien d'aller le lendemain à sa recherche. + +«Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors», dit +Madeleine. + +Le lendemain, quand les enfants furent prêtes à sortir, +Mme de Rosbourg les emmena à la recherche de Mimi; elles +parcoururent tout le bois en appelant _Mimi! Mimi! _Elles +revenaient tristes et inquiètes de leur inutile recherche, lorsque +Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond et poussa un cri. + +«Qu'est-ce? demandèrent à la fois les trois petites. + +--Regardez! Regardez! dit Marguerite d'une voix terrifiée en +montrant du doigt un petit amas de plumes et à côté la tête très +reconnaissable de l'infortuné Mimi. + +--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'écrièrent les enfants. Pauvre +Mimi! mangé par un vautour ou par un émouchet!» + +Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la +tête: c'étaient bien les restes de Mimi, qui périt ainsi +misérablement, victime de son humeur. + +Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassèrent +ce qui restait de Mimi pour l'enterrer et lui ériger un petit +tombeau. Quand elles furent rentrées à la maison, Mme de Rosbourg +leur obtint facilement un congé pour enterrer Mimi; elles +creusèrent une fosse dans leur petit jardin; elles y descendirent +les restes de Mimi, enveloppés de chiffons et de rubans, et +enfermés dans une petite boîte; elles mirent des fleurs dessus et +dessous la boîte; puis elles remplirent de terre la fosse; elles +élevèrent ensuite, avec l'aide du maçon, quelques briques formant +un petit temple, et elles attachèrent au-dessus une petite planche +sur laquelle Camille, qui avait la plus belle écriture, écrivit: + +«Ci-gît Mimi, qui par sa grâce et sa gentillesse faisait le +bonheur de sa maîtresse jusqu'au jour où il périt victime d'un +moment d'humeur. Sa fin fut cruelle; il fut dévoré par un vautour. +Ses restes, retrouvés par sa maîtresse inconsolable, reposent ici. + +» Fleurville, 1856, 20 août.» + +Ainsi finit Mimi, à l'âge de trois mois. + + + +XIX. L'illumination. + +Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore +aucune nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce +silence la laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère +lui semblait l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse +chez ses amies; chaque journée passée avec ces enfants modèles la +rendait meilleure et développait en elle tous les bons sentiments +que l'excessive sévérité de sa belle-mère avait comprimés et +presque détruits. Mme de Fleurville et son amie Mme de Rosbourg +étaient très bonnes, très tendres pour leurs enfants, mais sans +les gâter; constamment occupées du bonheur et du plaisir de leurs +filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement, et elles +avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre bonnes +et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être des +autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs +enfants, et Sophie en profitait comme les autres. + +Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une +lettre. + +«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère...» + +Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe +sur son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec +peine ses larmes. + +Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de +Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois +sans doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi: +elle m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger +indéfiniment; qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un +comte Blagowski, et qu'une des conditions du mariage a été que tu +n'habiterais plus chez elle. En conséquence, ta belle-mère me +demande de te mettre dans une pension quelconque (Sophie rougit +encore et regarde Mme de Fleurville d'un air suppliant et +effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en souriant, que je +ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement. Qu'en dis-tu, +ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu mieux +rester avec nous, être ma fille et la soeur de tes amies? + +--Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et +en l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi +votre affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une +mère, de vous obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment +votre fille, et de m'appliquer à devenir digne de votre tendresse +et de celle de mes amies.» + +MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur.--_C'est donc +convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma fille +comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous +préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris. + +SOPHIE.--Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien +devinée. Je crains seulement de vous causer une dépense +considérable... + +MADAME DE FLEURVILLE.--Sois sans inquiétude là-dessus, chère +enfant; ton père a laissé une grande fortune qui est à toi et qui +suffirait à une dépense dix fois plus considérable que la tienne. + +Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez +ses amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une +joie générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante, +accompagnée de tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit. + +ÉLISA.--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse! +des cris de joie! Ah bien! une autre fois je ne serais pas si +bête: vous aurez beau crier, je resterai bien tranquillement chez +moi! Mais a-t-on jamais vu des petites filles crier et se démener +ainsi, comme de petits démons? + +MARGUERITE, _sautant toujours. _--Si tu savais, ma chère Élisa, +si tu savais quel bonheur! Viens danser avec nous. Quel bonheur! +quel bonheur! + +ÉLISA.--Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me +démène comme un lutin? M'expliquerez-vous enfin?... + +MARGUERITE.--Sophie reste avec nous toujours! toujours! +Mme Fichini s'est mariée. Ha! ha! ha! elle s'est mariée avec un +comte Blagowski! ils ne veulent plus de Sophie... quel bonheur! +quel bonheur! + +Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle. +Élisa s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que +successivement toute la maison vint savoir la cause de ce bruit +sans pareil. Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car +tous aimaient Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante +belle-mère. + +Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre +tombèrent sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles. + +«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on +fait des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de +Sophie.» + +CAMILLE.--Comment cela? Il faudrait des lampions. + +ÉLISA.--Eh! nous allons en faire. + +MADELEINE.--Avec quoi? comment? + +ÉLISA.--Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire +jaune et de la chandelle. + +MARGUERITE.--Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je +t'embrasse. + +Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille, +Madeleine, Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée, +étouffée, chercha à esquiver ces élans de reconnaissance; elle +voulut se sauver: les quatre petites se pendirent après elle, et +ce ne fut qu'après bien des courses qu'elle parvint à leur +échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa chambre: impossible d'y +entrer, la porte était solidement verrouillée. + +MARGUERITE.--Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie. + +CAMILLE.--Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que +cent cinquante fois. + +MADELEINE.--Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te +parler. + +SOPHIE.--Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini. + +ÉLISA.--C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte, +pendant que je casse autre chose. + +En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui +ne discontinuait pas. Crac, crac, crac. + +«Qu'est-ce qu'elle fait là-dedans? dit tout bas Sophie; on dirait +qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.» + +MARGUERITE.--Attends, attends, je vais regarder par le trou de +la serrure... Je ne vois rien; elle est debout; elle nous tourne +le dos et elle paraît très occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle +fait. + +CAMILLE.--J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour +par dehors, et regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute. +Comme elle ne s'y attend pas, elle n'aura pas le temps de se +cacher. + +SOPHIE.--C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes +sur la pointe des pieds, et pas un mot. + +En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le +tour de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi +sous la fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée, +elle était encore trop haute pour les petites filles. À +un signe de Camille, elles s'élancèrent sur le treillage qui +garnissait les murs, et en une seconde leurs quatre têtes se +trouvèrent à la hauteur de la fenêtre. Élisa poussa un cri et jeta +promptement son tablier sur la commode devant laquelle elle +travaillait. Il était trop tard, les petites avaient vu. + +«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse +des noix, c'est pour l'illumination de ce soir. + +--Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à +préparer les lampions.» + +Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et +cette fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et +se précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était +plus fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de +noix toutes prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune +des petites tira son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec +un zèle si ardent, qu'en moins d'une heure, elles préparèrent deux +cents lampions. + +«Bon, dit Élisa; à présent, allons chercher un pot de graisse, une +boîte de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.» + +Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour +demander les objets nécessaires à leur illumination. En revenant +chez Élisa, Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle +mit dans la casserole; Madeleine entassa du charbon dans le +réchaud; Élisa alluma et souffla le feu; Sophie et Marguerite +rangèrent les coquilles de noix sur la commode. Quand la graisse +fut fondue, Élisa en remplit les coquilles, et, pendant qu'elle +était encore chaude et liquide, les enfants mirent une mèche de +veilleuse dans chacun des petits lampions. + +Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que +la graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous +les lampions dans deux paniers. + +«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste +plus qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur +les cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner, +quand il fera nuit.» + +Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon +quand les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers. + +MADAME DE ROSBOURG.--Qu'apportez-vous là, mes enfants? + +CAMILLE.--Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une +illumination le mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous +fait de Sophie. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mais c'est très joli, tous ces petits +lampions; où les avez-vous eus? + +MADELEINE.--Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné +l'idée et nous a aidées à les faire. + +Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne; +elles aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner +étant arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et +les arranger. Le dîner leur parut bien long; elles étaient +impatientes de voir l'effet de leur illumination. Après dîner il +fallut encore attendre qu'il fît nuit. Elles firent une très +petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au moment où l'obscurité +vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une étoile, ce qui +prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer leur +illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans +comme les petites filles se mirent à allumer les lampions. + +Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du +salon pour juger de l'effet. + +Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'oeil charmant. Les +petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient; +les mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut +acceptée avec des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et +Mme de Rosbourg jouèrent avec elles, on se cachait dans toutes les +chambres, on courait dans les corridors, dans les escaliers, on +trichait un peu, on riait beaucoup, et l'on était heureux. + +Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir +cette bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent +un petit souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut +invitée à souper avec les petites filles. Comme elle était fort +modeste, elle s'en défendit un peu; mais les enfants, qui voyaient +dans ses yeux que toutes ces bonnes choses lui faisaient envie, +l'entourèrent, la traînèrent vers la table, la firent asseoir, et +lui servirent de tout en telle quantité qu'elle déclara ne plus +pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de gâteaux +et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de +papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa +remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher. + +Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de +leur amitié, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de +bonheur. + + + +XX. La pauvre femme. + +«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire +une longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas +chaud; nous irons dans la forêt qui mène au moulin.» + +MARGUERITE.--Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma +jolie poupée. + +MADAME DE ROSBOURG.--Je crois que tu feras bien. + +CAMILLE, _souriant.--_À propos du moulin, savez-vous, maman, ce +qu'est devenue Jeannette? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Le maître d'école est venu m'en parler il +y a peu de jours; il en est très mécontent; elle ne travaille pas, +ne l'écoute pas; elle cherche à entraîner les autres petites +filles à mal faire. Ce qui est pis encore, c'est qu'elle vole tout +ce qu'elle peut attraper; les mouchoirs de ses petites compagnes, +leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui est à sa +portée. + +MADELEINE.--Mais comment sait-on que c'est Jeannette qui vole? +Les petites filles perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires. + +MADAME DE FLEURVILLE.--On l'a surprise déjà trois fois pendant +qu'elle volait, ou qu'elle emportait sous ses jupons les objets +qu'elle avait volés! Depuis ce temps, la maîtresse d'école la +fouille tous les soirs avant de la laisser partir. + +MARGUERITE.--Et sa mère, qui l'a tant fouettée l'année dernière +pour la poupée, ne la punit donc pas? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Sa mère l'a fouettée sévèrement pour la +poupée parce que ce vol lui avait fait perdre les présents que je +devais lui donner; mais il paraît qu'elle l'élève très mal, et +qu'elle lui donne de mauvais exemples. + +SOPHIE.--Est-ce que sa mère vole aussi? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Elle vole dans un autre genre que sa +fille; ainsi quand on lui apporte du grain à moudre, elle en cache +une partie. Elle va la nuit avec son mari voler du bois dans la +forêt qui m'appartient; elle vole du poisson de mes étangs et elle +va le vendre au marché. Jeannette voit tout cela, et elle fait +comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu les punira +un jour, et personne ne les plaindra. + +La promenade fut très agréable. On suivit un chemin qui entrait +dans le bois; les enfants virent de loin Jeannette qui se sauva +dans le moulin aussitôt qu'elle les aperçut. + +MARGUERITE.--Regarde, Sophie; vois-tu la tête de Jeannette qui +passe par la lucarne du grenier? + +SOPHIE.--Ah! elle la rentre! la voici qui reparaît à l'autre +bout du grenier. + +CAMILLE.--Prenez garde, Jeannette nous lance des pierres! + +En effet, cette méchante fille cherchait à attraper les enfants +avec des pierres tranchantes qu'elle lançait de toute sa force. +Mme de Fleurville en fut très mécontente, et promit qu'en rentrant +elle ferait venir le père de Jeannette pour se plaindre de sa +méchante fille. + +On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir à l'ombre +des vieux chênes chargés de glands. Pendant que les enfants +s'amusaient à en ramasser et à remplir leurs poches, elles crurent +entendre un léger bruit; elles s'arrêtèrent et écoutèrent: des +gémissements et des sanglots arrivèrent distinctement à leurs +oreilles. + +«Allons voir qui est-ce qui pleure», dit Camille. + +Et toutes quatre s'élancèrent dans le bois, du côté où elles +entendaient gémir. À peine eurent-elles fait quelques pas, +qu'elles virent une petite fille de douze à treize ans, couverte +de haillons, assise par terre; sa tête était cachée dans ses +mains; les sanglots soulevaient sa poitrine, et elle était si +absorbée dans son chagrin, qu'elle n'entendit pas venir les +enfants. + +«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!» + +La petite fille releva la tête et parut effrayée à la vue des +quatre enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement +pour s'enfuir. + +CAMILLE.--Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous +ne te ferons pas de mal. + +MADELEINE.--Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite? + +Le son de voix si plein de douceur et de pitié avec lequel avaient +parlé Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui +recommença à sangloter plus fort qu'auparavant. Marguerite et +Sophie, touchées jusqu'aux larmes, s'approchèrent de la pauvre +enfant, la caressèrent, l'encouragèrent et réussirent enfin, +aidées de Camille et de Madeleine, à sécher ses pleurs et à +obtenir d'elle quelques paroles. + +LA PETITE FILLE.--Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes +dans le pays depuis un mois: ma pauvre maman est tombée malade en +arrivant; elle ne peut plus travailler. J'ai vendu tout ce que +nous avions pour avoir du pain, je n'ai plus rien; j'avais +pourtant bien espéré qu'on m'achèterait au moulin ma pauvre robe +qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai été +chassée, et même une petite fille m'a lancé des pierres. + +MARGUERITE.--Je suis sûre que c'est la méchante Jeannette. + +LA PETITE FILLE.--Oui, tout juste; sa mère l'a appelée de ce nom +et lui a dit de finir, mais elle m'a encore attrapée au bras, si +fort que j'en ai saigné. Ce ne serait rien si j'avais pu avoir +quelque argent pour rapporter du pain à ma pauvre maman; elle est +si faible, et elle n'a rien mangé depuis hier! + +SOPHIE.--Rien mangé!... Mais alors... toi aussi, ma pauvre +petite, tu n'as rien mangé! + +LA PETITE FILLE.--Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade: +je puis bien supporter la faim; d'ailleurs, en allant au moulin, +j'ai ramassé et mangé quelques glands. + +CAMILLE.--Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un +instant, ma petite; nous avons dans un panier du pain et des +prunes, nous allons t'en apporter. + +--Oui, oui, s'écrièrent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et +Sophie, donnons-lui notre goûter, et demandons de l'argent à nos +mamans pour elle. + +Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivèrent toutes +haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce +que leur avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient +lui porter le panier qui renfermait les provisions; elles virent +bientôt arriver Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg. La petite +fille n'avait pas encore touché au pain ni aux fruits. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Mange, ma petite fille; tu nous diras +ensuite où tu demeures et qui tu es. + +LA PETITE FILLE, _faisant une révérence.--_Je vous remercie +bien, madame, vous êtes bien bonne; j'aime mieux garder le pain et +les fruits pour les donner à maman; je vais tout de suite les lui +porter. + +MADAME DE ROSBOURG.--Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc +pas? + +LA PETITE FILLE.--Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin; +je ne suis pas malade, je suis forte. + +En disant ces mots, la petite fille, pâle, maigre et à peine assez +forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et fléchit sous +son poids; elle se retint au buisson, rougit et répéta d'une voix +faible et éteinte: + +«Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquiétez pas de moi.» + +MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche.--_Donne-moi ce +panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi; où +demeures-tu? + +LA PETITE FILLE.--Ici, tout près, madame, sur la lisière du +bois. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comment s'appelle ta maman? + +LA PETITE FILLE.--On l'appelle la mère la Frégate, mais son vrai +nom est Françoise Lecomte. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on +la mère la Frégate? + +LA PETITE FILLE.--Parce qu'elle est la femme d'un marin. + +MADAME DE ROSBOURG, _avec intérêt.--_Où est ton père? N'est-il +pas avec vous? + +LA PETITE FILLE.--Hélas! non, madame, et c'est pour cela que +nous sommes si malheureuses. Mon père est parti il y a quelques +années; on dit que son vaisseau a péri; nous n'en avons plus +entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par +tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour +acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à vendre. +Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la +sauver? + +Et la petite fille recommença à sangloter. + +Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit. + +«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix +tremblante, et comment s'appelait le commandant?» + +LA PETITE FILLE.--C'était la frégate la _Sibylle, _commandant de +Rosbourg. + +Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite +fille effrayée. + +«Mon mari!... son vaisseau!... répétait-elle. Pauvre enfant, toi +aussi, tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta +pauvre mère pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être. +Ah! ne t'inquiète plus de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi +près d'elle, que je la voie, que je la console!» + +Et elle pressa le pas, tenant par la main, la petite Lucie +(c'était son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en +silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les +promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'était du +bonheur qui lui arrivait et que sa mère serait secourue; elle +marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu +d'instants elles arrivèrent à une vieille masure. + +C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée. +Le toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la +porte était si peu élevée que Mme de Rosbourg dut se baisser pour +y entrer; l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de +distinguer, au fond de la cabane, une femme, à peine couverte de +mauvais haillons, étendue sur un tas de mousse: c'était le lit de +la mère et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de ménage ne +garnissait la cabane; aucun vêtement n'était accroché aux murs. +Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes à la vue d'une si +profonde misère; elle s'approcha de la malheureuse femme pâle, +amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour de Lucie et la +nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre +vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce +moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle +fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le +pain et les fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle +attendit la fin de ce petit repas pour expliquer à la pauvre femme +qu'elle était Mme de Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle, +_et que la petite Lucie lui avait raconté leur misère, leur +chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari. + +«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle; +ne vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En +rentrant à Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une +charrette qui vous amènera au village. Je m'occuperai de vous +loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous +est nécessaire. Dans deux heures vous aurez quitté cette +habitation malsaine et misérable.» + +Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de +revenir de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant +avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui étaient restés à +la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg +était absorbée dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et +les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village, +Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de venir avec elle +visiter une maison qui était à louer depuis quelque temps et qui +pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la +proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison +petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois +pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager +planté d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez +grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle à manger, +l'autre de chambre pour la mère Françoise et sa fille, la +troisième de pièce de réserve. + +«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que +j'irai chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de +rentrer au château et d'envoyer une charrette qui ramènera la +femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les +meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme +pourra dès aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en +attendant que je lui achète de quoi se meubler convenablement.» + +Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les +enfants, aidés d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il +fallait pour le coucher et le dîner de Françoise et de Lucie. +Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle +croyait absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité, +qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir même la moitié. +C'étaient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets, +des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetières, des +tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des +brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres +chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une +motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin, toutes +sortes de provisions en légumes en fruits, en saucissons, jambons, +etc..., etc. + +Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si +fort que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et +Madeleine rougissaient de contrariété. + +ÉLISA, _riant encore.--_Et vous croyez que votre maman enverra +tout cet amas de choses inutiles? + +SOPHIE, _piquée.--_Il n'y a rien que de très utile dans ce que +nous avons fait apporter. + +ÉLISA.--Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une +pauvre femme qui n'a pas seulement un lit à elle, que voulez-vous +qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle à bout de +ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle +tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle +arrivât à la dernière bouchée? cette viande, qui serait gâtée +avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces oeufs, ces +légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien. + +CAMILLE.--Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des +oreillers, des draps, des couvertures. + +ÉLISA.--Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher +de la mère Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons, +laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux. +Joseph, venez nous aider à ranger nos affaires dans la charrette +pour la petite maison blanche du village. Tenez, voilà Nicaise qui +passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main... Bon...; +prenez les matelas... c'est cela...; à présent, le paquet de +couvertures, de draps et d'oreillers..., très bien... Placez dans +un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs...; bon... +et puis la petite marmite de bouillon..., une bouteille de vin à +présent..., un paquet de chandelles et un flambeau. Là..., ajoutez +cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux +assiettes..., et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame +pour décharger la voiture. + + + +XXI. Installation de Françoise et Lucie. + +CAMILLE.--Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec Élisa à +la petite maison blanche, pour préparer les lits et les provisions +de la pauvre Lucie et de sa maman? Nous la verrons arriver et nous +jouirons de sa surprise. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, chères enfants, allez achever votre +bonne oeuvre et arrangez tout pour le mieux. Vous achèterez au +village ce qui manquera pour leur petit repas du soir. Moi, je +reste ici pour écrire des lettres et préparer vos leçons pour +demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de sa +fille. + +MADELEINE.--Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un +jupon, une robe, des bas, des souliers et un mouchoir pour la +pauvre Lucie qui est en haillons? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Certainement, ma petite Madeleine; tu as +là une bonne et charitable pensée. Emportez aussi du linge pour la +pauvre mère, et ma vieille robe de chambre, en attendant que +Mme de Rosbourg achète ce qui est nécessaire pour les habiller. + +MADELEINE.--Merci, ma chère maman; que vous êtes bonne! + +Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut +annoncer cette heureuse nouvelle à ses amies. Élisa fit un petit +paquet des effets qu'elles emportaient, et elles se remirent +gaiement en route. En arrivant à la maison blanche, elles y +trouvèrent Mme de Rosbourg qui faisait décharger la charrette; les +enfants aidèrent Élisa à faire les lits et à placer les objets +qu'on avait apportés. + +ÉLISA.--Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe. + +CAMILLE.--Et du sel pour mettre dedans! + +MADELEINE.--Et des cuillers pour la manger! + +SOPHIE.--Et des couteaux pour couper le pain! + +MARGUERITE.--Et des terrines et des plats pour mettre le beurre +et les oeufs. + +MADAME DE ROSBOURG.--Ma chère Élisa, voulez-vous aller au +village acheter ce qui est nécessaire? + +ÉLISA.--Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants, +je serai revenue dans cinq minutes. + +Les enfants s'occupèrent à mettre le couvert, ce qui ne leur prit +pas beaucoup de temps; elles placèrent la table au milieu de la +cuisine, les deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes, +les verres et la bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain. +Élisa revint en courant; elle apportait ce qui manquait et, de +plus, du sucre pour le vin chaud qu'elle voulait faire boire à +Françoise. + +«Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous +n'y avions pas pensé.» + +Après une attente de quelques minutes, pendant lesquelles Élisa +eut le temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une +omelette, on vit enfin arriver la charrette, dans laquelle était +étendue la pauvre Françoise, la tête appuyée sur les genoux de la +petite Lucie. Quand la voiture s'arrêta devant la porte, +Mme de Rosbourg, aidée d'Élisa, en fit descendre Françoise plus +faible, plus pâle encore que quelques heures auparavant. La pauvre +femme n'eut pas la force de remercier Mme de Rosbourg; mais son +regard attendri indiquait assez la reconnaissance dont son coeur +débordait. Lucie était si inquiète de cette grande faiblesse, +qu'elle ne songea pas à regarder la maison ni la chambre où on la +faisait entrer. Mais quand, rassurée sur sa mère, elle la vit +couverte de linge blanc, couchée dans un bon lit avec des draps, +des couvertures, son visage, si inquiet jusqu'alors, devint +radieux; sa tête penchée vers sa mère se redressa; ses yeux fixés +sur ce pâle visage changèrent de direction; elle regarda autour +d'elle: la douleur et l'inquiétude firent place au bonheur; ses +joues se colorèrent; des larmes de joie coulèrent sur sa figure; +l'émotion lui coupa la parole; elle ne put que se jeter à genoux +et saisir la main de Mme de Rosbourg, qu'elle tint appuyée sur ses +lèvres en éclatant en sanglots. + +«Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bonté en la +relevant; ce n'est pas à moi que tu dois adresser de tels +remerciements, mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer +et de soulager votre misère. Calme-toi pour ne pas agiter ta mère; +avec du repos et une bonne nourriture elle se remettra +promptement. Voici Élisa qui lui apporte une soupe et un verre de +vin chaud sucré. Et toi, ma pauvre enfant, qui es presque aussi +exténuée que ta mère, mets-toi à table et mange le petit repas que +t'a préparé Élisa.» + +Les enfants entraînèrent Lucie dans la pièce à côté et lui +servirent son dîner, pendant qu'Élisa et Mme de Rosbourg faisaient +manger Françoise. Camille lui servit de la soupe, Madeleine un +morceau de boeuf, Sophie de l'omelette, et Marguerite lui versait +à boire. Lucie ne se lassait pas de regarder, d'admirer, de +remercier; elle appelait les enfants: _mes chères bienfaitrices, +_ce qui amusa beaucoup Marguerite. + +Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se +précipitèrent pour l'habiller; elles faillirent la mettre en +pièces, tant elles se dépêchaient de la débarrasser de ses +haillons et de la revêtir des effets qu'elles avaient apportés. +Lucie ne put s'empêcher de pousser quelques petits cris tandis que +l'une lui arrachait des cheveux en enlevant son bonnet sale, que +l'autre lui enfonçait une épingle dans le dos, que la troisième la +pinçait en lui passant ses manches, et que la quatrième +l'étranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit pourtant +par se trouver admirablement habillée, et elle courut se faire +voir à sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec +admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte: + +«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et +vous récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me +faites et le bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre +Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! +si ton pauvre père pouvait te voir ainsi!» + +Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et +pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la +consola de son mieux. + +«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne +Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre +pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je +ne l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère. +Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les +chagrins; recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est +pour notre bien.» + +Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya +ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une +maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge +blanc, et avec la certitude de ne plus avoir à redouter ni pour +elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes +les misères dont Mme de Rosbourg venait de la sortir. + +«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle +pour acheter les meubles, les vêtements et les autres objets +nécessaires à votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons +vous voir souvent; si vous désirez quelque chose, faites-le-moi +savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour +vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain, +d'épicerie. Quand vous serez bien guérie, je vous donnerai de +l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez, dormez, prenez des +forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos +maris.» + +Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en +lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au +château, où elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de +leur absence prolongée, et prête à partir pour aller les chercher, +l'heure du dîner étant passée depuis longtemps. + +Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur +reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec +volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand +elles allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au +lit; la nuit, elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur +première pensée fut d'aller à la petite maison blanche. Quand +Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg +était partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la +veille. Elles trouvèrent Françoise sensiblement mieux et levée; +Lucie avait demandé à un petit voisin obligeant de lui faire un +balai; elle avait nettoyé non seulement les chambres, mais le +devant de la maison; les lits étaient bien proprement faits, le +bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave; avec un +de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises, les +cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient +avec délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et +les enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour +le déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les +enfants lui proposèrent de l'aider. + +LUCIE.--Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai +bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à +faire le feu et à fondre le beurre. + +MARGUERITE.--Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe? + +LUCIE.--Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus +difficiles que cela, quand nous avions de quoi. Pendant que maman +travaillait, je faisais tout le ménage. + +Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les +leçons, qui avaient été un peu négligées la veille. +Mme de Rosbourg revint à midi; elle demanda et obtint un dernier +congé pour aider à placer et à ranger le mobilier de la maison +blanche. Élisa, qui était fort complaisante et fort adroite, fut +encore mise en réquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et +l'on retourna après déjeuner chez Françoise, les enfants courant +et sautant le long du chemin. Elles trouvèrent la mère et la fille +folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles, vaisselle, +linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue +occupation de tout mettre en place. On courut chercher le +menuisier pour clouer des planches; des clous à crochet. On +accrocha et l'on décrocha dix fois les casseroles, les miroirs; +presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de +trouver la place où ils devaient rester; chacune donnait son avis, +criait, tirait, riait. Tout l'après-midi suffit à peine pour tout +mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si heureuse, son coeur +débordait de joie; de temps à autre elle se jetait à genoux et +s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames, que je +vous suis reconnaissante! + +Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci.» Les petites +étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise. La vue de tant de +bonheur leur était une excellente leçon de charité. Sophie se +promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres tout +l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas +excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez +Françoise. Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la +vaisselle et le linge de Françoise. Élisa fut de la partie; +Camille et Madeleine la placèrent entre elles et eurent soin de +remplir son assiette tout le temps du dîner. On servit de la +soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet, une salade et une +tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les enfants +jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise. + +Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent +au château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient +instamment demandé de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer +la vaisselle et à tout mettre en ordre. + +Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement +renfermé dans le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants +se retirèrent; Lucie aida sa mère à se coucher, et se reposa elle- +même des fatigues de cette heureuse journée. + + + +XXII. Sophie veut exercer la charité. + +Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de +Françoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à +faire le bien. Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec +lesquelles elle avait vécu n'avaient exercé la charité et ne lui +avaient donné de leçons de bienfaisance. Elle savait qu'elle +aurait un jour une fortune considérable, et, en attendant qu'elle +pût l'employer au soulagement des misères, elle désirait ardemment +retrouver une autre Lucie et une autre Françoise. Un jour la mère +Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle aimait à causer, et +qui était une très bonne femme, lui dit: + +«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez +pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt, +qui est tout à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau +de pain à se mettre sous la dent.» + +SOPHIE.--Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle? + +MÈRE LEUFFROY.--Elle reste dans une maisonnette qui est à +l'entrée du village en sortant de la forêt; elle s'appelle la mère +Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un +enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains +d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore +droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais, +dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a une petite +chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four, +sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage, +quand elle en a. + +SOPHIE.--Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin? + +MÈRE LEUFFROY.--Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche +au plus. Vous irez bien en vous promenant. + +Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet +d'y aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le +faire sans aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite, +avec laquelle elle était plus particulièrement liée; d'ailleurs, +elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais +rien sans demander la permission à leur maman, ne l'empêchassent +de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite fût +seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misère de cette +pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la +secourir. + +MARGUERITE.--Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si +maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et +Élisa. + +SOPHIE.--Mais non, Marguerite, il ne faut pas en parler à +personne, cela sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller +seules, de ne nous faire aider de personne, de donner à cette +petite mère Toutain l'argent que nous avons pour nos gâteaux et +nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma +bourse; et toi, combien as-tu? + +MARGUERITE.--Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je +sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, +pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de +Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller +seules chez cette bonne femme? + +SOPHIE.--Parce que j'ai entendu dire, l'autre jour, à ta maman, +qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut +se cacher pour ne pas en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien +que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charité à cette +bonne vieille. + +MARGUERITE.--Il me semble pourtant que je dois le dire au moins +à maman. + +SOPHIE.--Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront +tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et +nous, que ferons-nous? Nous resterons là à écouter et à regarder, +comme l'autre jour dans la cabane de Françoise et de Lucie. Quel +bien avons-nous fait là-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a +parlé et qui a tout donné. + +MARGUERITE.--Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour +nous en aller toutes seules dans la forêt. + +SOPHIE.--Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu +trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une +bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand +j'avais cinq ans. + +Marguerite hésitait encore. + +SOPHIE.--Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas +faire cent pas sans ta maman. Tu crains peut-être que le loup ne +te croque? + +MARGUERITE, _piquée._--Du tout, mademoiselle, je ne suis pas +aussi sotte que tu le crois; je sais bien qu'il n'y a pas de +loups, je n'ai pas peur, et, pour te le prouver, nous allons +partir tout de suite. + +SOPHIE.--À la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour +en moins d'une heure. + +Et elles se mirent en route, ne prévoyant pas les dangers et les +terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en +silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien à l'aise: +elle comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait +de n'avoir pas résisté à Sophie. Sophie n'était guère plus +tranquille: les objections de Marguerite lui revenaient à la +mémoire; elle craignait de l'avoir entraînée à mal faire. + +«Nous serons grondées», se dit-elle. Elle n'en continua pas moins +à marcher et s'étonnait de ne pas être arrivée, depuis près d'une +heure qu'elles étaient parties. + +«Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu +d'inquiétude. + +--Certainement, la jardinière me l'a bien expliqué, répondit +Sophie d'une voix assurée, malgré la peur qui commençait à la +gagner. + +--Serons-nous bientôt arrivées? + +--Dans dix minutes au plus tard.» Elles continuèrent à marcher en +silence; la forêt n'avait pas de fin; on n'apercevait ni maison ni +village, mais le bois, toujours le bois. «Je suis fatiguée, dit +Marguerite. + +--Et moi aussi, dit Sophie. + +--Il y a bien longtemps que nous sommes parties.» Sophie ne +répondit pas: elle était trop agitée, trop inquiète pour +dissimuler plus longtemps sa terreur. «Si nous retournions à la +maison? dit Marguerite. + +--Oh oui! retournons. + +--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de +pleurer? + +--Nous sommes perdues, dit Sophie en éclatant en sanglots; je ne +sais plus mon chemin, nous sommes perdues. + +--Perdues! répéta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous +devenir, mon Dieu! + +--Je me suis absolument trompée de chemin, s'écria Sophie en +sanglotant, à l'endroit où il y en a plusieurs qui se croisent; je +ne sais pas du tout où nous sommes.» + +Marguerite, la voyant si désolée, chercha à la rassurer en se +rassurant elle-même. + +«Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver. +Retournons sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous +sommes parties; maman et Mme de Fleurville seront inquiètes; je +suis sûre que Camille et Madeleine nous cherchent partout.» + +Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles +retournèrent sur leurs pas et marchèrent longtemps; enfin elles +arrivèrent à l'endroit où se croisaient plusieurs chemins +exactement semblables. Là elles s'arrêtèrent. + +«Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite. + +--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous. + +--Tâche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.» +Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait +pas. «Je crois, dit-elle, que c'est celui où il y a de la mousse. + +--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y +avait pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir. + +--Oh si! il y en avait beaucoup. + +--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussière tout le +temps. + +--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regardé à tes pieds. Prenons +ce chemin à gauche, nous serons arrivées en moins d'une demi-heure.» + +Marguerite suivit Sophie; toutes deux continuèrent à marcher en +silence; inquiètes toutes deux, elles gardaient pour elles leurs +pénibles réflexions. Au bout d'une heure, pourtant, Marguerite +s'arrêta. + +MARGUERITE.--Je ne vois pas encore le bout de la forêt; je suis +bien fatiguée. + +SOPHIE.--Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir. + +MARGUERITE.--Asseyons-nous un instant; je ne veux plus marcher. + +Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tête sur +ses genoux et pleura tout bas; elle espérait que Sophie ne s'en +apercevrait pas; elle avait peur de l'affliger, car c'était Sophie +qui l'avait mise et s'était mise elle-même dans cette pénible +position. Sophie se désolait intérieurement et sentait combien +elle avait mal agi en entraînant Marguerite à faire cette course +si longue, dans une forêt qu'elles ne connaissaient pas. + +Elles restèrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite +essuya ses yeux et proposa à Sophie de se remettre en marche. +Sophie se leva avec difficulté; elles avançaient lentement; la +fatigue augmentait à chaque instant, ainsi que l'inquiétude. Le +jour commençait à baisser; la peur se joignit à l'inquiétude; la +faim et la soif se faisaient sentir. + +«Chère Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi; c'est moi qui +t'ai persuadé de m'accompagner; tu es trop généreuse de ne pas me +le reprocher. + +--Pauvre Sophie, répondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des +reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous +devenir, si nous sommes obligées de passer la nuit dans cette +terrible forêt? + +--C'est impossible, chère Marguerite; on doit déjà être inquiet à +la maison, et l'on nous enverra chercher. + +--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la +gorge me brûle. + +--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois? + +--Je crois que tu as raison; allons voir.» Elles entrèrent dans +le fourré en se frayant un passage à travers les épines et les +ronces qui leur déchiraient les jambes et les bras. Après avoir +fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le +murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles +arrivèrent au bord d'un ruisseau très étroit, mais assez profond; +cependant, comme il coulait à pleins bords, il leur fut facile de +boire en se mettant à genoux. Elles étanchèrent leur soif, se +lavèrent le visage et les bras, s'essuyèrent avec leurs tabliers +et s'assirent au bord du ruisseau. Le soleil était couché; la nuit +arrivait; la terreur des pauvres petites augmentait avec +l'obscurité; elles ne se contraignaient plus et pleuraient +franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre; +personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas à les +chercher si loin. «Il faut tâcher, dit Sophie, de revenir sur le +chemin que nous avons quitté; peut-être verrons-nous passer +quelqu'un qui pourra nous ramener; et puis il fera moins humide +qu'au bord de l'eau. + +--Nous allons encore nous déchirer dans les épines, dit +Marguerite. + +--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons +rester ici.» + +Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha à +lui rendre le passage moins pénible en marchant la première. Après +bien du temps et des efforts, elles se retrouvèrent enfin sur le +chemin. La nuit était venue tout à fait; elles ne voyaient plus où +elles allaient, et elles se résolurent à attendre jusqu'au +lendemain. + +Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un +arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce +bruit semblait être produit par un animal qui marchait avec +précaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient +peine à respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout à +coup, Marguerite sentit un souffle chaud près de son cou; elle +poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri plus fort; elles +entendirent alors un bruit de branches cassées, et elles virent un +gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes de peur, +elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni +faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un +nouveau bruit, plus effrayant, vînt leur rendre le courage de se +lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des +branches cassées violemment et un grognement entremêlé d'un +souffle bruyant, auquel répondaient des grognements plus faibles. +Tous ces bruits partaient également du bois en se rapprochant du +chemin. Sophie et Marguerite, épouvantées, se mirent à courir; +elles se heurtèrent contre un arbre dont les branches traînaient +presque à terre; dans leur frayeur, elles s'élancèrent dessus, et, +grimpant de branche en branche, elles se trouvèrent bientôt à une +grande hauteur et à l'abri de toute attaque. + +Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait +rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient +d'échapper à un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur +elles était un sanglier suivi de sept à huit petits. Si elles +étaient restées sur son passage, il les aurait déchirées avec ses +défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et +Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si +tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre où +elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout +redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture +vint ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur +espérance augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin +le pas d'un cheval résonna distinctement; bientôt elles +entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il +approchait, elles allaient être sauvées. + +«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois. + +La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter. + +«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore. + +L'HOMME, _entre ses dents.--_Qui diantre appelle au secours? Je +ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer. Holà qui est-ce +qui appelle? + +SOPHIE et MARGUERITE.--C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon +cher monsieur, nous nous sommes perdues dans la forêt. + +L'HOMME.--Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous +donc, les mioches? Qui êtes-vous? + +SOPHIE.--Je suis Sophie. + +MARGUERITE.--Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville. + +L'HOMME.--De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre +êtes-vous? Pour vous sauver, faut-il que je vous trouve? + +SOPHIE.--Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre. + +L'HOMME, _levant la tête.--_C'est, ma foi, vrai. Faut-il +qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez +pas, je vais vous descendre. + +Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune +d'elles si les enfants y étaient. + +Enfin il empoigna Marguerite. + +L'HOMME.--Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci +et je regrimperai. Combien êtes-vous dans ce beau nid? + +MARGUERITE.--Nous sommes deux. + +L'HOMME.--Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2, +que je place le numéro 1 dans ma carriole. + +Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses +bras; il la déposa dans la carriole et remonta sur l'arbre où +Sophie attendait avec anxiété: il la saisit dans ses bras et la +plaça dans sa carriole près de Marguerite. Il y remonta lui-même +et fouetta son cheval, qui repartit au trot; puis, se tournant +vers les enfants: + +L'HOMME.--Ah çà! mes mignonnes, où faut-il vous mener? où +demeurez-vous, et comment, par tous les saints, vous trouvez-vous +ici toutes seules? + +SOPHIE.--Nous demeurons au château de Fleurville, nous nous +sommes perdues dans la forêt en voulant aller secourir la pauvre +mère Toutain. + +L'HOMME.--Vous êtes donc du château? + +MARGUERITE.--Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voilà mon +amie, Sophie Fichini. + +L'HOMME.--Comment, ma petite demoiselle, vous êtes la fille de +cette bonne dame de Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si +loin toute seule? + +MARGUERITE, _honteuse.--_Nous sommes parties sans rien dire. + +L'HOMME.--Ah! ah! on fait l'école buissonnière! Et voilà! Quand +on est petit, faut pas faire comme les grands. + +SOPHIE.--Sommes-nous loin de Fleurville? + +L'HOMME.--Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins; +nous ne serons pas arrivés avant une heure. Je vais tout de même +pousser mon cheval; on doit être tourmenté de vous au château. + +Et le brave homme fouetta son cheval et se remit à siffler, +laissant les enfants à leurs réflexions. Trois quarts d'heure +après, il s'arrêta devant le perron du château; la porte s'ouvrit; +Élisa, pâle, effarée, demanda si l'on avait des nouvelles des +enfants. + +«Les voici, dit l'homme, je vous les ramène; elles n'étaient pas à +la noce, allez, quand je les ai dénichées dans la forêt.» + +L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'Élisa reçut dans ses +bras. + +ÉLISA.--Vite, vite, venez au salon; on vous a cherchées partout; +on a envoyé des hommes à cheval dans toutes les directions; ces +dames se désolent; Camille et Madeleine se désespèrent. Attendez +une minute, mon brave homme, que madame vous remercie. + +L'HOMME.--Bah! il n'y a pas de quoi! Faut que je m'en retourne +chez nous; j'ai encore deux lieues à faire. + +ÉLISA.--Où demeurez-vous? Comment vous appelez-vous? + +L'HOMME.--Je demeure à Aube; je m'appelle Hurel, le boucher. + +ÉLISA.--Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir, +puisque vous ne pouvez attendre. + +Pendant cette conversation, Marguerite et Sophie avaient couru au +salon. En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de +Mme de Rosbourg; Sophie s'était jetée à ses pieds; toutes deux +sanglotaient. + +La surprise et la joie faillirent être fatales à Mme de Rosbourg; +elle pâlit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de +prononcer une parole. + +«Maman, chère maman, s'écria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi, +dites que vous me pardonnez. + +--Malheureuse enfant, répondit Mme de Rosbourg d'une voix émue, +en la saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers, +comment as-tu pu me causer une si terrible inquiétude? Je te +croyais perdue, morte; nous t'avons cherchée jusqu'à la nuit; +maintenant encore on vous cherche avec des flambeaux dans toutes +les directions. Où as-tu été? Pourquoi reviens-tu si tard? + +--Chère madame, dit Sophie, qui était restée à genoux aux pieds +de Mme de Rosbourg, c'est à moi à demander grâce, car c'est moi +qui ai entraîné Marguerite à m'accompagner. Je voulais aller chez +une pauvre femme qui demeure de l'autre côté de la forêt, et je +voulais aller seule avec Marguerite, pour ne partager avec +personne la gloire de cet acte de charité. Marguerite a résisté; +je l'ai entraînée; elle m'a suivie avec répugnance, et nous avons +été bien punies, moi surtout, qui avais sur la conscience la faute +de Marguerite ajoutée à la mienne. Nous avons bien souffert; et +jamais, à l'avenir, nous ne ferons rien sans vous consulter. + +--Relève-toi, Sophie, répliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je +pardonne à ton repentir; mais, désormais, je m'arrangerai de +manière à n'avoir plus à souffrir ce que j'ai souffert +aujourd'hui... Et toi, Marguerite, je te croyais plus raisonnable +et plus obéissante, sans quoi je t'aurais toujours fait +accompagner par la bonne quand Madeleine et Camille ne pouvaient +sortir avec toi; c'est ce que je ferai à l'avenir.» + +Camille et Madeleine qu'on avait envoyées se coucher depuis une +heure (car il était près de minuit), mais qui n'avaient pu +s'endormir, tant elles étaient inquiètes, accoururent toutes +déshabillées, poussant des cris de joie; elles embrassèrent vingt +fois leurs amies perdues et retrouvées. + +CAMILLE.--Où avez-vous été? que vous est-il arrivé? + +MARGUERITE.--Nous nous sommes perdues dans la forêt. + +MADELEINE.--Pourquoi avez-vous été dans la forêt? + +Comment avez-vous eu le courage d'y aller seules? + +SOPHIE.--Nous espérions arriver jusque chez une pauvre petite +mère Toutain, pour lui donner de l'argent. + +CAMILLE.--Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenues? Nous y +aurions été toutes ensemble. + +Sophie et Marguerite baissèrent la tête et ne répondirent pas. +Avant qu'on eût le temps de demander et de donner d'autres +explications, Élisa entra, apportant deux grandes tasses de +bouillon avec une bonne croûte de pain grillé. Elle les posa +devant Sophie et Marguerite. + +ÉLISA.--Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-être pas +dîné! + +MARGUERITE.--Non, nous avons bu seulement à un ruisseau que nous +avons trouvé dans la forêt. + +ÉLISA.--Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte; +vous boirez ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle +en se retournant vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, +il faudrait les faire coucher; elles doivent être épuisées de +fatigue. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Élisa a raison. Les voici retrouvées; à +demain les détails; ce soir, contentons-nous de remercier Dieu de +nous avoir rendu ces pauvres enfants, qui auraient pu ne jamais +revenir. + +Sophie et Marguerite avaient avalé avec voracité tout ce qu'Élisa +leur avait apporté; après avoir embrassé tendrement tout le monde, +elles allèrent se coucher. Aussitôt qu'elles eurent la tête sur +l'oreiller, elles tombèrent dans un sommeil si profond, qu'elles +ne s'éveillèrent que le lendemain, à deux heures de l'après-midi! + + + +XXIII. Les récits. + +Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez +Mme de Fleurville le réveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne +quittait pas la chambre de Marguerite: elle voulait avoir sa +première parole et son premier sourire. + +«Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie +auraient pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par +retrouver leur chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment +qu'elles n'étaient pas perdues.» + +MADAME DE FLEURVILLE.--Tu oublies, chère petite, qu'elles +étaient dans une forêt de plusieurs lieues de longueur, qu'elles +n'avaient rien à manger, et qu'elles devaient passer la nuit dans +cette forêt, remplie de bêtes fauves. + +MADELEINE.--Il n'y a pas de loups, pourtant? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Au contraire, beaucoup de loups et de +sangliers. Tous les ans on en tue plusieurs. As-tu remarqué que +leurs robes, leurs bas étaient déchirés et salis? Je parie +qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves que tu ne le +supposes. + +CAMILLE.--Que je voudrais qu'elles fussent éveillées! + +MADAME DE FLEURVILLE.--Précisément les voici. + +Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore? + +MADAME DE ROSBOURG.--Elle s'éveille à l'instant et se dépêche de +s'habiller et de manger pour venir nous joindre. + +CAMILLE, _embrassant Marguerite.--_Chère petite Marguerite, +raconte-nous ce qui t'est arrivé, et si vous avez eu des dangers à +courir. + +Marguerite fit le récit de toutes leurs aventures: elle raconta sa +répugnance à partir; sa peur quand elle se vit perdue; sa +désolation de l'inquiétude qu'elle avait dû causer au château; sa +frayeur quand le jour commença à tomber; la faim, la soif, la +fatigue qui l'accablaient; son bonheur en trouvant de l'eau; sa +terreur en entendant remuer les feuilles sèches, en sentant un +souffle chaud sur son cou et en voyant passer un gros animal brun; +son épouvante en entendant les branches craquer et de légers +grognements répondre de plusieurs côtés à un fort grognement et à +un souffle qui semblait être celui d'une bête en colère; l'agilité +avec laquelle elle avait couru et grimpé de branche en branche +jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles +elle s'y était maintenue; le bonheur qu'elle avait éprouvé en +entendant une voiture approcher, une voix leur répondre, et en se +sentant enlevée et déposée dans la carriole. Elle dit combien +Sophie avait témoigné de repentir de s'être engagée et de l'avoir +entraînée dans cette folle entreprise. + +Camille et Madeleine avaient écouté ce récit avec un vif intérêt +mêlé de terreur. + +CAMILLE.--Quelles sont les bêtes qui vous ont fait si peur? As-tu +pu les voir? + +MARGUERITE.--Je ne sais pas du tout: j'étais si effrayée que je +ne distinguais rien. + +MADAME DE FLEURVILLE.--D'après ce que dit Marguerite, le premier +animal doit être un loup, et le second un sanglier avec ses +petits. + +MARGUERITE.--Quel bonheur que le loup ne nous ait pas mangées! +j'ai senti son haleine sur ma nuque. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ce sont probablement les deux cris que +vous avez poussés qui lui ont fait peur et qui vous ont sauvées: +quand les loups ne sont pas affamés ils sont poltrons, et dans +cette saison ils trouvent du gibier dans les bois. + +MARGUERITE.--Le sanglier ne nous aurait pas dévorées, il ne +mange pas de chair. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Non, mais d'un coup de défense il +t'aurait déchiré le corps. Quand les sangliers ont des petits, ils +deviennent très méchants. + +Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi +embrassée, entourée, questionnée; elle parla avec chaleur de ses +remords, de son chagrin d'avoir entraîné la pauvre Marguerite; +elle assura que cette journée ne s'effacerait jamais de son +souvenir, et dit que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire +par un bon peintre un tableau de cette aventure. Après avoir +complété le récit de Marguerite par quelques épisodes oubliés: + +«Et vous, chère madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle, +avez-vous été longtemps à vous apercevoir de notre disparition? et +qu'a-t-on fait pour nous retrouver? + +--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitté la chambre +d'étude, dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander +d'un air inquiet si Marguerite et Sophie étaient chez moi. «Non, +répondis-je, je ne les ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le +jardin?--Nous les cherchons depuis une demi-heure avec Élisa +sans pouvoir les trouver», me dit Camille. L'inquiétude me gagna; +je me levai, je cherchai dans toute la maison, puis dans le +potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui partageait notre +inquiétude, nous donna l'idée que vous étiez peut-être allées chez +Françoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et nous +courûmes toutes à la maison blanche: personne ne vous y avait +vues; nous allâmes de porte en porte, demandant à tout le monde si +l'on ne vous avait pas rencontrées. Le souvenir de la chute dans +la mare, il y a trois ans, me frappa douloureusement; nous +retournâmes en courant à la maison, et, malgré le peu de +probabilités que vous fussiez toutes deux tombées à l'eau, on +fouilla en tout sens avec des râteaux et des perches. Aucun de +nous n'eut la pensée que vous aviez été dans la forêt. Rien ne +vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposées à un danger +inutile? Ne sachant plus où vous trouver, j'allai de maison en +maison demander qu'on m'aidât dans mes recherches. Une foule de +personnes partirent dans toutes les directions; nous envoyâmes les +domestiques, à cheval, de différents côtés, pour vous rattraper, +vous aviez eu l'idée bizarre de faire un voyage lointain; jusqu'au +moment de votre retour je fus dans un état violent de chagrin et +d'affreuse inquiétude. Le bon Dieu a permis que vous fussiez +sauvées et ramenées par cet excellent homme qui est boucher à Aube +et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est trop tard; mais demain +nous irons lui faire une visite de remerciements, et nous nous y +rendrons en voiture, pour ne pas nous perdre de compagnie. + +MARGUERITE.--Où demeure-t-il? est-ce bien loin? + +MADAME DE ROSBOURG.--À deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois +à traverser. + +SOPHIE.--Est-ce que nous vous accompagnerons, madame? + +MADAME DE ROSBOURG.--Certainement, Sophie; c'est toi et +Marguerite qu'il a secourues, et probablement sauvées de la mort. +Il est indispensable que vous veniez. + +SOPHIE.--Ça m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il +avait l'air de trouver ridicule notre course dans la forêt. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Et il avait raison, chère enfant; vous +avez fait véritablement une escapade ridicule. S'il se moque de +vous, acceptez ses plaisanteries avec douceur et en expiation de +la faute que vous avez commise. + +MARGUERITE.--Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait +l'air si bon. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Nous verrons cela demain. En attendant, +commençons nos leçons; nous irons ensuite faire une promenade. + + + +XXIV. Visite chez Hurel. + +«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures», dit Élisa +au cocher de Mme de Fleurville. + +LE COCHER.--Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui? + +ÉLISA.--Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin +pour aller au village d'Aube? + +LE COCHER.--Aube? Attendez donc... N'est-ce pas de l'autre côté +de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire? + +ÉLISA.--Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous +mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à +pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en +voiture. + +Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand +on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la +route qu'il fallait prendre. + +Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son +aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route; +la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces +dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se +dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux +portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et +l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces +jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut +pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche +ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux. + +Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine +entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de +la forêt: + +«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda +Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du... + +--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant +Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est +pour acquitter une dette.» + +HUREL.--Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas +d'avoir livré à madame ni mouton, ni boeuf, ni... + +MADAME DE ROSBOURG.--Non, pas de mouton ni de boeuf, mais deux +petites filles que voici et que vous avez trouvées dans la forêt. + +HUREL, _riant.--_Bah! ce sont là ces petites demoiselles que +j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles étaient dans +un état à faire pitié. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie +d'arpenter la forêt, pas vrai? + +MARGUERITE.--Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous +serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim; +aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous +remercier. + +Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa +sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva +de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue et dit: + +«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne +demoiselle comme vous. Et comme ça vous aviez donc bien peur?» + +MARGUERITE.--Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher, +craquer, souffler. + +HUREL, _riant.--_Ah! bah! Tout cela est terrible pour de belles +petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on +n'y fait pas seulement attention. Mais... asseyez-vous donc, +mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon! + +Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux +noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa, +on but du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une +demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son +coucou. + +«Il n'est pas loin de quatre heures, dit-il; mais le coucou est +dérangé, il ne marque pas l'heure juste.» + +Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel. + +«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni +sur vous ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien +accepter en souvenir des petites filles de la forêt. + +--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop +bonne; ça ne méritait pas...» + +Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de +bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et +lourde chaîne également en or. + +HUREL, _avec émotion.--_Ma bonne chère dame, c'est trop beau; +vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chaîne et une si +belle montre. + +MADAME DE ROSBOURG.--Portez-les pour l'amour de nous; et songez +que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez +rendu un trésor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou +que je vous donne. + +Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille: + +«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.» + +Et elle leur donna à chacune une boîte qu'elles s'empressèrent +d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en +or et en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la +famille fit à Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces +dames et les enfants remontèrent en voiture, entourées d'une foule +de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bénissaient +l'aimable bonté de Mme de Rosbourg. + + + +XXV. Un événement tragique. + +Quelque temps se passa depuis cette visite à Hurel; il était venu +de temps en temps au château, quand ses occupations le lui +permettaient. Un jour qu'on l'attendait dans l'après-midi, Élisa +proposa aux enfants d'aller chercher des noisettes le long des +haies pour en envoyer un panier à Victorine Hurel; elles +acceptèrent avec empressement, et, en emportant chacune un panier, +elles coururent du côté d'une haie de noisetiers. Pendant qu'Élisa +travaillait, elles remplirent leurs paniers, puis elles se +réunirent pour voir laquelle en avait le plus. + +«C'est moi...--C'est moi...--Non, c'est moi... Je crois que +c'est moi», disaient-elles toutes quatre. + +MARGUERITE.--Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le +plus plein! Voyez quelle différence avec les autres! + +CAMILLE et MADELEINE.--C'est vrai! + +SOPHIE.--Bah! j'en ai tout autant, moi! + +MARGUERITE.--Pas du tout; j'en ai un tiers de plus! + +SOPHIE, _avec humeur.--_Laisse donc! quelle sottise! Tu veux +toujours avoir fait mieux que tout le monde! + +MARGUERITE.--Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est +parce que c'est la vérité. Et toi, tu te fâches parce que tu es +jalouse. + +SOPHIE.--Ha! ha! ha! Jalouse de tes méchantes noisettes. + +MARGUERITE.--Oui, oui, jalouse, et tu voudrais bien que je te +donnasse mes méchantes noisettes. + +SOPHIE.--Tiens, voilà le cas que je fais de ta belle récolte. + +En disant ces mots, et avant qu'Élisa et les petites eussent eu le +temps de l'en empêcher, elle donna un coup de poing sous le panier +de Marguerite, et toutes les noisettes tombèrent par terre. + +MARGUERITE, _poussant un cri.--_Mes noisettes, mes pauvres +noisettes! + +Camille et Madeleine jetèrent à Sophie un regard de reproche et +s'empressèrent d'aider Marguerite à ramasser ses noisettes. + +CAMILLE.--Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends +les miennes. + +MADELEINE.--Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour +toi. + +Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et +embrassa tendrement ses bonnes petites amies. Sophie était +honteuse et cherchait un moyen de réparer sa faute. + +«Prends aussi les miennes, dit-elle en présentant son panier et +sans oser lever les yeux sur Marguerite. + +--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vôtres. + +--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en +t'offrant ses noisettes, reconnaît qu'elle a eu tort; il ne faut +pas que tu continues à être fâchée.» + +Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce +qu'elle devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait +un peu, mais elle n'avait pas encore surmonté sa rancune. + +Camille et Madeleine les regardaient alternativement. + +CAMILLE.--Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu +vois bien, toi, Sophie, que Marguerite n'est plus fâchée; et toi, +Marguerite, tu vois que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur. + +SOPHIE.--Chère Camille, je vois que je resterai toujours +méchante; jamais je ne serai bonne comme vous. Vois comme je +m'emporte facilement, comme j'ai été brutale envers la pauvre +Marguerite! + +MARGUERITE.--N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et +soyons bonnes amies, comme nous le sommes toujours. + +Quand Marguerite et Sophie se furent embrassées et réconciliées, +ce qu'elles firent de très bon coeur, Camille dit à Sophie: + +«Ma petite Sophie, ne te décourage pas; on ne se corrige pas si +vite de ses défauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne +l'étais en arrivant chez nous, et chaque mois il y a une +différence avec le mois précédent.» + +SOPHIE.--Je te remercie, chère Camille, de me donner du courage, +mais, dans toutes les occasions où je me compare à toi et à +Madeleine, je vous trouve tellement meilleures que moi. + +MADELEINE, _l'embrassant.--_Tais-toi, tais-toi, ma pauvre +Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas, Marguerite? + +MARGUERITE.--Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi, +nous sommes bien loin de vous valoir. + +CAMILLE.--Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite +Marguerite; tu es plus humble que moi, donc tu vaux mieux que moi. + +MARGUERITE, _très sérieusement.--_Camille, aurais-tu fait la +sottise que nous avons commise l'autre jour en allant dans la +forêt? + +CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... je ne sais... peut-être... +aurais-je... + +MARGUERITE, _avec vivacité.--_Non, non, tu ne l'aurais pas +faite. Et te serais-tu querellée avec Sophie comme je l'ai fait le +jour de la fameuse scène des cerises? + +CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... il y a un an de cela... à +présent... tu... + +MARGUERITE, _avec vivacité._--Il y a un an, il y a un an! C'est +égal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout à l'heure, aurais-tu +renversé mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu boudé comme je +l'ai fait?... Tu ne réponds pas! tu vois bien que tu es obligée de +convenir que toi et Madeleine vous êtes meilleures que nous. + +CAMILLE, _l'embrassant.--_Nous sommes plus âgées que vous, et +par conséquent plus raisonnables; voilà tout. Pense donc que je me +prépare à faire ma première communion l'année prochaine. + +SOPHIE.--Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire? + +CAMILLE.--Quand tu auras mon âge, chère Sophie; ne te décourage +pas; chaque journée te rend meilleure. + +SOPHIE.--Parce que je la passe près de vous. + +MARGUERITE.--J'entends une voiture: c'est maman et +Mme de Fleurville qui rentrent de leur promenade; allons leur +demander si elles n'ont pas rencontré Hurel. Élisa, Élisa, Élisa, +nous rentrons. + +Élisa se leva et suivit les enfants, qui coururent à la maison; +elles arrivèrent au moment où les mamans descendaient de voiture. + +MARGUERITE.--Eh bien, maman, avez-vous rencontré Hurel? Va-t-il +venir bientôt? Nous avons cueilli un grand panier de noisettes que +nous lui donnerons pour Victorine. + +MADAME DE ROSBOURG.--Nous ne l'avons pas rencontré, chère +petite, mais il ne peut tarder; il vient en général de bonne +heure. + +Les mamans rentrèrent pour ôter leurs chapeaux; les petites +attendaient toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient; +Camille et Madeleine travaillaient. + +«C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voilà deux heures +que nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gêne pas, +vraiment! Nous devrions ne pas lui donner de noisettes.» + +MARGUERITE.--Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est très ennuyeux de +nous faire attendre si longtemps, c'est vrai, mais ce n'est peut-être +pas sa faute. + +SOPHIE.--Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il +viendra à midi, qu'il nous apportera des écrevisses? et voilà +qu'il est deux heures! Un homme comme lui ne devrait pas se +permettre de faire attendre des demoiselles comme nous. + +MARGUERITE, _vivement.--Des demoiselles comme nous _ont été bien +heureuses de rencontrer dans la forêt _un homme comme lui, +_mademoiselle; c'est très ingrat, ce que tu dis là. + +MADELEINE.--Marguerite, Marguerite, voilà que tu t'emportes +encore! Ne peux-tu pas raisonner avec Sophie sans lui dire des +choses désagréables? + +MARGUERITE.--Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce +pauvre Hurel? + +SOPHIE, _piquée.--_Je ne l'ai pas attaqué, mademoiselle; je suis +seulement ennuyée d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre +mes leçons. J'aime encore mieux travailler que de perdre mon temps +à attendre cet Hurel. + +MARGUERITE.--Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle +de cet excellent Hurel? Si j'étais à sa place, je ne donnerais pas +les écrevisses qu'il nous a promises, et... Mais... le voilà; +voici son cheval qui arrive. + +En effet, le cheval d'Hurel s'arrêtait devant le perron; il était +ruisselant d'eau et paraissait fatigué. + +CAMILLE.--Où est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout +seul? + +MADELEINE.--Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et +refermer la barrière, et le cheval aura continué tout seul. + +MARGUERITE.--Mais regarde comme il a l'air fatigué! + +CAMILLE.--C'est qu'il a fait une longue course. + +SOPHIE.--Mais pourquoi est-il si mouillé? + +MADELEINE.--C'est qu'il aura traversé la rivière. + +Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir +Hurel, elles appelèrent Élisa. + +«Élisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous à la rencontre +d'Hurel? Voici son cheval qui est arrivé, mais sans lui.» + +Élisa descendit, regarda le cheval. + +«C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le +maître. Et dans quel état ce pauvre animal! Venez, enfants, allons +voir si nous rencontrerons Hurel... Pourvu qu'il ne soit pas +arrivé un malheur!» se dit-elle tout bas. + +Elles se mirent à marcher précipitamment, en prenant le chemin +qu'avait dû suivre le cheval. À mesure qu'elles avançaient, +l'inquiétude les gagnait; elles redoutaient un accident, une +chute. En approchant de la grand-route qui bordait la rivière, +elles virent un attroupement considérable; Élisa, prévoyant un +malheur, arrêta les enfants. + +«N'avancez pas, mes chères petites; laissez-moi aller voir la +cause de ce rassemblement; je reviens dans une minute.» + +Les enfants restèrent sur la route, pendant qu'Élisa se dirigeait +vers un groupe qui causait avec animation. + +«Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle +est la cause du mouvement extraordinaire que j'aperçois là-bas, +sur le bord de la rivière?» + +UN OUVRIER.--C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame! +On a trouvé dans la rivière le corps d'un brave boucher nommé +Hurel!... + +ÉLISA.--Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au +château. Mais est-il réellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de +le sauver? + +L'OUVRIER.--Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux +heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire +maintenant? Comment apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de +quoi la tuer, la pauvre créature! + +ÉLISA.--Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! Je ne sais quel +conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes +petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai +laissées sur le chemin. + +Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle +les avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque +chose sur Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une +mauvaise nouvelle. Toutes à la fois, elles demandèrent ce qu'il y +avait. + +«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?» + +ÉLISA.--Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus +loin pour avoir de ses nouvelles... Pauvre homme, il lui est +arrivé un accident, un terrible accident... + +MARGUERITE, _avec terreur.--_Quoi? quel accident? est-il blessé? + +ÉLISA.--Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est +tombé dans l'eau, et... et... + +CAMILLE.--Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé? + +ÉLISA.--Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux +heures... + +SOPHIE.--Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le +malheureux homme était déjà mort! + +MARGUERITE.--Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute. +Pauvre Hurel! quel malheur! + +Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails +qu'elle savait, et leur conseilla de revenir à la maison. + +ÉLISA.--Nous informerons ces dames de ce malheureux événement; +elles trouveront peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la +pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le +mort, ni pour ceux qui restent. + +CAMILLE.--Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux, +lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de +donner à sa femme et à ses enfants la force de se résigner et de +souffrir sans murmure. + +MARGUERITE.--Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses +pensées. Oui, nous prierons toutes pour eux. + +MADELEINE.--Et nous demanderons à maman de faire dire des messes +pour Hurel. + +Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au +salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes +coulaient malgré elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, +étonnées et peinées de ce chagrin, leur adressaient vainement une +foule de questions. Enfin Madeleine parvint à se calmer et raconta +ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagèrent +le chagrin de leurs enfants, et, après avoir discuté sur ce qu'il +y avait de mieux à faire, elles se mirent en route pour aller voir +par elles-mêmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel à la +vie. + +Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les +petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes. + +CAMILLE.--Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque +espoir? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Aucun, mes chères petites, aucun. Quand +nous sommes arrivées, on venait de placer le corps froid et +inanimé du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez +lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme Hurel sont partis +en avant pour la préparer à cet affreux malheur; demain se fera +l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi, +offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle n'a +pas besoin d'être aidée pour vivre. + +SOPHIE.--Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme +faisait son mari? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne le pense pas; pour être boucher, il +faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des +moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces +pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage. + +CAMILLE.--Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Non, parce qu'il est garçon boucher à +Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie. + +Pendant le reste de la journée, on ne parla que du pauvre Hurel et +de sa famille; tout le monde était triste. + +Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube +visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes; +les enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la +voiture, elles coururent sur le perron. + +MARGUERITE.--Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les +pauvres Hurel? Comment est Victorine? + +MADAME DE ROSBOURG.--Pas bien, chères petites; la pauvre femme +est dans un désespoir qui fait pitié et que je n'ai pu calmer; +elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprès +du bon Dieu. Victorine est désolée, et Théophile n'est pas encore +de retour; on lui a écrit de revenir. + +MADELEINE.--Ont-ils de quoi vivre? + +MADAME DE ROSBOURG.--Tout au plus; les gens qui doivent de +l'argent à Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il +devait veulent être payés tout de suite, et menacent de faire +vendre leur maison et leur petite terre. + +SOPHIE.--Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur +donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous +avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela +ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait +assez pour leur pain du mois. + +CAMILLE, _bas à Sophie.--_Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu +n'aurais jamais eu cette bonne pensée. + +MADELEINE.--Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous +nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension +à la mère Hurel? + +MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.--_Certainement, mes +excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes +les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies. + +Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander +leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à +Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant +cent francs. + +Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement +leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, +ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des +fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour +offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et +Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables. +Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent +du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un +brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère, +vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu +de la réunir à son cher Hurel. + + + +XXVI. La petite vérole. + +Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son +visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit +coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de +coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne +vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus +calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de +camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de +gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés +et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta +Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à +Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même +traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges +sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi; +vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le +mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara +que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois +autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès +de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de +peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément. + +ÉLISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade; +quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas +à mon devoir. + +CAMILLE.--Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi +aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de +moi. + +ÉLISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de +rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tête +reviendra. + +Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux +étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons. +Quelques jours après les boutons séchèrent, et Camille put quitter +son lit; il ne lui restait que de la faiblesse. + +Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient +sans cesse de ses nouvelles; on leur défendit d'approcher de la +chambre de Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler; +vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la +cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer +de leur chère Camille; elles lui envoyaient des découpures, des +dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient +pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille +tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui +défendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer +ses yeux. + +Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes +commençaient à tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la +pâleur d'Élisa. + +CAMILLE, _avec inquiétude.--_Tu es malade, Élisa; tu es pâle +comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la +fièvre. + +ÉLISA.--J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas +dormi de la nuit; voilà pourquoi je suis pâle, mais ce ne sera +rien. + +CAMILLE.--Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à +peine te soutenir; vois, tu chancelles. + +Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman, +qui la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la +pauvre Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher +malgré sa résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva +beaucoup de fièvre, du délire, et déclara que c'était probablement +la petite vérole qui commençait. Il ordonna divers remèdes qui +n'amenèrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des +sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dégager la tête et +faire sortir les boutons. Depuis qu'Élisa était dans son lit, +Camille ne la quittait plus; elle lui donnait à boire, chauffait +ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec de l'eau fraîche. Il +fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère pour l'empêcher +de passer la nuit auprès de sa chère Élisa. + +«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en +pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.» + +Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante: +depuis la veille elle était sans connaissance; elle ne parlait +pas, n'ouvrait même pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux +pieds sans qu'elle eût l'air de les sentir; son sang coula +abondamment et longtemps; enfin on l'arrêta, on lui enveloppa les +pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques +rouges: c'était la petite vérole qui sortait. En même temps elle +éprouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter +la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxiété, +et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta à ses +lèvres. + +«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman +et moi, nous sommes près de toi.» + +Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage +de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui +avaient donnés Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance +s'exprimait par tous les moyens possibles. + +Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva +le moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons +commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son +visage et sa tête en étaient couverts. + +Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque +nourriture, Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa +mère si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies. + +«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et +causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser +ni les toucher.» + +Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les +voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans +leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant: + +«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler; +venez vite, mais ne me touchez pas!» + +Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit +accourir ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui +arriverait la première. + +«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de +vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.» + +MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère +Camille! + +MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même. + +En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta +vivement en arrière. + +«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite +vérole, tu ne t'exposerais pas à la gagner.» + +SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup +souffert, si tu as eu peur. + +CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je +souffrais trop de la tête et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais +la pauvre Élisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi. + +MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous +la revoir? + +CAMILLE.--Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle +se lève, elle croit que vous pourrez la voir par la fenêtre +demain. + +MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser, +ainsi que maman? + +CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole, +pourra vous embrasser tout à l'heure; elle est allée changer ses +vêtements, qui sont imprégnés de l'air de la chambre d'Élisa. + +Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements +de leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville +avec Mme de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et +l'embrassèrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg +embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville +n'avait vu les enfants que de loin et à la fenêtre. Le matin même, +le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger de +gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais Élisa +devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent +tombées. + +Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa +devait se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance, +elles étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient, +venaient, regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre, +préparaient des sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur +des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux +levés. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrit et Élisa parut. + +«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa!» s'écrièrent Camille et Madeleine, +que les larmes empêchèrent de continuer. + +MARGUERITE.--Bonjour, ma chère Élisa. + +SOPHIE.--Bonjour, ma chère Élisa. + +ÉLISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis +devenue belle; quel masque sur mon visage! + +CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa; +crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soignée que tu es +tombée malade? + +ÉLISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une +excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la +tendresse touchante que tu m'as témoignée pendant ma maladie, ni +la bonté de Mme de Fleurville. + +Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes; +son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer +aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que +tout le monde pleurait. + +«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles, un peu effrayées. + +--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.» Ces +dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles +comprirent la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer. +«Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg; +laissons Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en +attendant, arranger une fête pour célébrer son rétablissement. + +--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère +madame! Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.» + +Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre; +les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les +arrangements d'une fête en l'honneur d'Élisa. En passant au +chapitre suivant, nous saurons ce qui aura été décidé. + + + +XXVII. La fête. + +Depuis quelques jours tout était en rumeur au château; on +enfonçait des clous dans une orangerie attenante au salon; on +assemblait et on brouettait des fleurs; on cuisait des pâtés, des +gâteaux, des bonbons. Les enfants avaient avec Élisa un air +mystérieux; elles l'empêchaient d'aller du côté de l'orangerie; +elles la gardaient le plus possible avec elles, afin de ne pas la +laisser causer dans la cuisine et à l'office. Élisa se doutait de +quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour ne pas +diminuer le plaisir que se promettaient les enfants. + +Enfin, le jeudi suivant, à trois heures, il y eut dans la maison +un mouvement extraordinaire. Élisa s'apprêtait à s'habiller, +lorsqu'elle vit entrer les enfants, qui portaient un énorme panier +couvert et qui avaient leurs belles toilettes du dimanche. + +CAMILLE.--Nous allons t'habiller, ma bonne Élisa; nous apportons +tout ce qu'il faut pour ta toilette. + +ÉLISA.--J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants. + +MADELEINE.--Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens, +tiens, regarde. + +Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui +couvrait le panier. Élisa vit une belle robe en taffetas marron, +un col et des manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de +rubans et un mantelet de taffetas noir garni de volants pareils. + +ÉLISA.--Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne +mettrai pas une si élégante toilette; je ressemblerais à +Mme Fichini. + +MARGUERITE.--Non, non, tu ne ressembleras jamais à la grosse +Mme Fichini. + +CAMILLE.--Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse +Blagowski qu'il faut dire. + +MADELEINE.--Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini, +qu'importe! Habillons Élisa. + +Avant qu'elle eût pu les empêcher, les quatre petites filles +avaient dénoué le tablier et déboutonné la robe d'Élisa, qui se +trouva en jupon en moins d'une minute. + +CAMILLE.--Baisse-toi, que je te mette ton col. + +MADELEINE.--Donne-moi ton bras, que je passe une manche. + +MARGUERITE.--Étends l'autre bras, que je passe l'autre manche. + +SOPHIE.--Voici la robe: je la tiens toute prête; et le bonnet. + +La robe fut passée, arrangée, boutonnée; les enfants menèrent +Élisa devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle, +qu'elle ne pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle +remercia et embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnèrent +chez Mmes de Fleurville et de Rosbourg, car Élisa voulait les +remercier aussi. + +«À présent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre, +je vais ôter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la +première occasion.» + +CAMILLE.--Mais non, Élisa; il faut que tu restes toute la +journée habillée comme tu es. + +ÉLISA.--Pour quoi faire? + +MADELEINE.--Tu vas voir; viens avec moi. + +Et, saisissant Élisa, les quatre enfants la conduisirent dans le +salon, puis dans l'orangerie, qui était convertie en salle de +spectacle et qui était pleine de monde. Les fermiers et les +messieurs du voisinage étaient dans une galerie élevée, les +domestiques et les gens du village occupaient le parterre. Les +enfants entraînèrent Élisa toute confuse à des places réservées au +milieu de la galerie, elles s'assirent autour d'elle; la toile se +leva, et le spectacle commença. + +Le sujet de la pièce était l'histoire d'une bonne négresse qui, +lors du massacre des blancs par les nègres à l'île Saint-Dominique, +sauve les enfants de ses maîtres, les soustrait à mille +dangers, et finit par s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui +retournait en France; elle dépose entre les mains du capitaine une +cassette qu'elle a eu le bonheur de sauver, qui appartenait à ses +maîtres massacrés, et qui contenait une somme considérable en +bijoux et en or; elle déclare que cette somme appartient aux +enfants. + +On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublèrent +lorsque de tous côtés on lança des bouquets à Élisa, qui ne savait +comment remercier de tous ces témoignages d'intérêt. + +Après le spectacle, on passa dans la salle à manger, où l'on +trouva la table couverte de pâtés, de jambons, de gâteaux, de +crèmes, de gelées. Tout le monde avait faim; on mangea énormément; +pendant que les voisins et les personnes du château faisaient ce +repas, on servait dehors, aux gens du village, des pâtés, des +galantines, des galettes, du cidre et du café. + +Lorsque chacun fut rassasié, on rentra dans l'orangerie, d'où l'on +avait enlevé tout ce qui pouvait gêner pour la danse; les chaises +et les bancs étaient rangés contre le mur; les lustres et les +lampes étaient allumés. Au moment où les enfants entrèrent, +l'orchestre, composé de quatre musiciens, commença une +contredanse; les petites et Élisa la dansèrent avec plusieurs +dames et messieurs; les autres invités se mirent aussi en train, +et, une demi-heure après, tout le monde dansait dans l'orangerie +et devant la maison. Les enfants ne s'étaient jamais autant +amusées; Élisa était enchantée et attendrie de cette fête donnée à +son intention, et dont elle était la reine. On dansa jusqu'à onze +heures du soir. Après avoir mangé encore quelques pâtés, du +jambon, des gâteaux et des crèmes, chacun s'en alla, les uns à +pied, les autres en carriole. + +Les enfants rentrèrent chez elles avec Élisa, après avoir bien +embrassé et bien remercié leurs mamans. + +SOPHIE.--Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempée! + +MARGUERITE.--Et moi donc! ma robe est toute mouillée de sueur. + +MADELEINE.--Ah! que j'ai mal aux pieds! + +CAMILLE.--Je n'en puis plus! À la dernière contredanse, mes +jambes ne pouvaient plus remuer. + +MARGUERITE.--As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi, +qui a été roulé dans un galop? + +CAMILLE.--Oui, il était bien drôle; il sautait, il galopait tout +comme s'il n'avait pas eu un gros ventre à traîner. + +SOPHIE.--Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroché +le lustre! + +MADELEINE.--Il a manqué de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est +qu'il aurait brûlé comme une allumette. + +SOPHIE.--As-tu remarqué cette petite fille prétentieuse qui +faisait des mines et qui était si ridiculement mise? + +MADELEINE.--Non, je ne l'ai pas vue. Comment était-elle +habillée? + +SOPHIE.--Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs +rouges. + +MADELEINE.--Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une +pauvre ouvrière très timide et qui n'est pas du tout prétentieuse. + +SOPHIE.--Par exemple! si celle-là ne l'est pas, je ne sais qui +le sera. Et cette autre, qui avait une robe de mousseline blanche +chiffonnée, avec des noeuds d'un bleu passé qui traînaient jusqu'à +terre, trouves-tu aussi qu'elle n'était pas affectée? + +CAMILLE.--Voyons, ne disons pas de mal de tous ces pauvres gens, +qui se sont habillés chacun comme il l'a pu, qui se sont amusés et +qui ont contribué à nous amuser. + +SOPHIE, _avec aigreur.--_Mon Dieu, comme tu es sévère! Est-ce +qu'il est défendu de rire un peu des gens ridicules? + +CAMILLE.--Non, mais pourquoi trouver ridicules des gens qui ne +le sont pas? + +SOPHIE.--Si tu les trouves bien, ce n'est pas une raison pour +que je sois obligée de dire comme toi. + +MADELEINE.--Sophie, Sophie, tu vas te fâcher tout à fait, si tu +continues sur ce ton. + +SOPHIE.--Il n'est pas question de se fâcher! je dis seulement +que je trouve Camille on ne peut plus ennuyeuse avec sa +perpétuelle bonté. Jamais elle ne rit de personne; jamais elle ne +voit les bêtises et les sottises des autres. + +MARGUERITE, _avec vivacité.--_C'est bien heureux pour toi! + +SOPHIE, _sèchement.--_Que veux-tu dire par là? + +MARGUERITE.--Je veux dire, mademoiselle, que si Camille voyait +les sottises des autres et si elle en riait, elle verrait souvent +les vôtres, et que nous ririons toutes à vos dépens. + +SOPHIE, _en colère.--_Je m'embarrasse peu de ce que tu dis, tu +es trop bête. + +ÉLISA, _qui entre.--_Eh bien! eh bien! qu'est-ce que j'entends? +On se querelle par ici? + +SOPHIE.--C'est Marguerite qui me dit des sottises. + +ÉLISA.--Il me semble que, lorsque je suis entrée, c'était vous +qui en disiez à Marguerite. + +SOPHIE, _embarrassée.--_C'est-à-dire... Je répondais +seulement..., mais c'est elle qui a commencé. + +MARGUERITE.--C'est vrai, Élisa; je lui ai dit qu'elle disait des +sottises, j'avais raison, puisqu'elle a dit que Camille était +ennuyeuse. + +ÉLISA.--Mes enfants, mes enfants, est-ce ainsi que vous finissez +une si heureuse journée, en vous querellant, en vous injuriant? + +Sophie et Marguerite rougirent et baissèrent la tête, elles se +regardèrent et dirent ensemble: + +«Pardon, Sophie. + +--Pardon, Marguerite.» Puis elles s'embrassèrent. Sophie demanda +pardon aussi à Camille, qui était trop bonne pour lui en vouloir. +Elles achevèrent toutes de se déshabiller, et se couchèrent après +avoir dit leur prière avec Élisa. Élisa les remercia encore +tendrement de toute leur affection et de la journée qui venait de +s'écouler. + + + +XXVIII. La partie d'âne. + +MARGUERITE.--Maman, pourquoi ne montons-nous jamais à âne? c'est +si amusant! + +MADAME DE ROSBOURG.--J'avoue que je n'y ai pas pensé. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ni moi non plus; mais il est facile de +réparer cet oubli; on peut avoir les deux ânes de la ferme, ceux +du moulin et de la papeterie, ce qui en fera six. + +CAMILLE.--Et où irons-nous, maman, avec nos six ânes? + +SOPHIE.--Nous pourrions aller au moulin. + +MARGUERITE.--Non, Jeannette est trop méchante; depuis qu'elle +m'a volé ma poupée, je n'aime pas à la voir; elle me fait des yeux +si méchants que j'en ai peur. + +MADELEINE.--Allons à la maison blanche, voir Lucie. + +SOPHIE.--Ce n'est pas assez loin! nous y allons sans cesse à +pied. + +MADAME DE FLEURVILLE.--J'ai une idée que je crois bonne; je +parie que vous en serez toutes très contentes. + +CAMILLE.--Quelle idée, maman? dites-la, je vous en prie. + +MADAME DE FLEURVILLE.--C'est d'avoir un septième âne. + +MARGUERITE.--Mais ce ne sera pas amusant du tout d'avoir un âne +sans personne dessus. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Attends donc; que tu es impatiente! Le +septième âne porterait les provisions, et... vous ne devinez pas? + +MADELEINE.--Des provisions? pour qui donc, maman? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Pour nous, pour que nous les mangions! + +MARGUERITE.--Mais pourquoi ne pas les manger à table, au lieu de +les manger sur le dos de l'âne? + +Tout le monde partit d'un éclat de rire: l'idée de faire du dos de +l'âne une table à manger leur parut si plaisante, qu'elles en +rirent toutes, Marguerite comme les autres. + +«Ce n'est pas sur le dos de l'âne que nous mangerons, dit +Mme de Fleurville, mais l'âne transportera notre déjeuner dans la +forêt de Moulins; nous étalerons notre déjeuner sur l'herbe dans +une jolie clairière, et nous mangerons en plein bois. + +--Charmant, charmant! crièrent les quatre petites en battant des +mains et en sautant. Oh! la bonne idée! embrassons bien maman pour +la remercier de sa bonne invention. + +--Je suis enchantée d'avoir si bien trouvé, répondit +Mme de Fleurville en se dégageant des bras des enfants qui la +caressaient à l'envi l'une de l'autre. Maintenant je vais +commander un déjeuner froid pour demain et m'assurer de nos sept +ânes.» + +Les petites coururent chez Élisa pour lui faire part de leur joie +et pour lui demander de venir avec elles. + +ÉLISA, _en les embrassant.--_Mes chères petites, je vous +remercie de penser à moi et de m'inviter à vous accompagner; mais +j'ai autre chose à faire que de m'amuser. À moins que vos mamans +n'aient besoin de moi, j'aime mieux rester à la maison et faire +mon ouvrage. + +MADELEINE.--Quel ouvrage? Tu n'as rien de pressé à faire! + +ÉLISA.--J'ai à finir vos robes de popeline bleue; j'ai à faire +des manches, des cols, des jupons, des chemises, des mou... + +MARGUERITE.--Assez, assez, grand Dieu! comme en voilà! Et c'est +toi qui feras tout cela? + +ÉLISA.--Et qui donc? sera-ce vous, par hasard? + +CAMILLE.--Eh bien, oui; nous t'aiderons toutes pendant deux +jours. + +ÉLISA, _riant.--_Merci bien, mes chéries! J'aurais là de +fameuses ouvrières, qui me gâcheraient mon ouvrage au lieu de +l'avancer! Du tout, du tout, à chacun son affaire. Amusez-vous; +courez, sautez, mangez sur l'herbe; mon devoir à moi est de +travailler: d'ailleurs, je suis trop vieille pour gambader et +courir les forêts. + +SOPHIE.--Vous dansiez pourtant joliment le jour du bal. + +ÉLISA.--Oh! cela c'est autre chose: c'est pour entretenir les +jambes. Mais sans plaisanterie, mes chères enfants, ne me forcez +pas à être de la partie de demain, j'en serais contrariée. + +Une bonne est une bonne, et n'est pas une dame qui vit de ses +rentes; j'ai mon ouvrage et je dois le faire. + +L'air sérieux d'Élisa mit un terme à l'insistance des enfants; +elles l'embrassèrent et la quittèrent pour aller raconter à leurs +mamans le refus d'Élisa. + +«Élisa, dit Mme de Fleurville, fait preuve de tact, de jugement et +de coeur, chères petites, en refusant de nous accompagner demain; +c'est la délicatesse qu'elle met dans toutes ses actions qui la +rend si supérieure aux autres bonnes que vous connaissez. C'est +vrai qu'elle a beaucoup d'ouvrage; et, si elle perdait à s'amuser +le peu de temps qui lui reste après avoir fait son service près de +vous, sous seriez les premières à en souffrir.» + +Les enfants n'insistèrent plus et reportèrent leurs pensées sur la +journée du lendemain. + +«Dieu! que la matinée est longue! dit Sophie après deux heures de +bâillements et de plaintes. + +--Nous allons dîner dans une demi-heure», répondit Madeleine. + +SOPHIE.--Et toute la soirée encore à passer! Quand donc arrivera +demain? + +MARGUERITE, _avec ironie.--_Quand aujourd'hui sera fini. + +SOPHIE, _piquée.--_Je sais très bien qu'aujourd'hui ne sera pas +demain, que demain n'est pas aujourd'hui, que... que... + +MARGUERITE, _riant.--_Que demain est demain, et que M. La Palice +n'est pas mort. + +SOPHIE.--C'est bête, ce que tu dis... Tu crois avoir plus +d'esprit que les autres... + +MARGUERITE, _vivement.--_Et je n'en ai pas plus que toi. C'est +cela que tu voulais dire? + +SOPHIE, _en colère.--_Non, mademoiselle, ce n'est pas cela que +je voulais dire: mais, en vérité, vous me faites parler si +sottement... + +MARGUERITE.--C'est parce que je te laisse dire. + +CAMILLE, _d'un air de reproche.--_Marguerite! Marguerite! + +MARGUERITE, _l'embrassant.--_Chère Camille, pardon, j'ai tort; +mais Sophie est quelquefois... si... si... je ne sais comment +dire. + +SOPHIE, _en colère.--_Voyons, dis tout de suite _si bête! _Ne te +gêne pas, je te prie. + +MARGUERITE.--Mais non, Sophie, je ne veux pas dire _bête, _tu ne +l'es pas, mais... un peu... impatiente. + +SOPHIE.--Et qu'ai-je donc fait ou dit de si impatient? + +MARGUERITE.--Depuis deux heures tu bâilles, tu te roules, tu +t'ennuies, tu regardes l'heure, tu répètes sans cesse que la +journée ne finira jamais... + +SOPHIE.--Eh bien, où est le mal? je dis tout haut ce que vous +pensez tout bas. + +MARGUERITE.--Mais pas du tout; nous ne le pensons pas du tout! +N'est-ce pas, Camille? n'est-ce pas, Madeleine? + +CAMILLE, _un peu embarrassée.--_Nous qui sommes plus âgées, nous +savons mieux attendre. + +MARGUERITE, _vivement.--_Et moi qui suis plus jeune, est-ce que +je n'attends pas? + +SOPHIE, _avec une révérence moqueuse.--_Oh! toi, nous savons que +tu es une perfection, que tu as plus d'esprit que tout le monde, +que tu es meilleure que tout le monde! + +MARGUERITE, _lui rendant sa révérence.--_Et que je ne te +ressemble pas, alors? + +Mme de Rosbourg avait entendu toute la conversation du bout du +salon, où elle était occupée à peindre; elle ne s'en était pas +mêlée, parce qu'elle voulait les habituer à reconnaître d'elles-mêmes +leurs torts; mais, au point où en était venue l'irritation +des deux _amies, _elle jugea nécessaire d'intervenir. + +MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, tu prends la mauvaise habitude +de te moquer, de lancer des paroles piquantes, qui blessent et +irritent. Parce que Sophie a su moins bien que toi réprimer son +impatience, tu lui as dit plusieurs choses blessantes qui l'ont +mise en colère: c'est mal, et j'en suis peinée; je croyais à ma +petite Marguerite un meilleur coeur et plus de générosité. + +MARGUERITE, _courant se jeter dans ses bras.--_Ma chère, ma +bonne maman, pardonnez à votre petite Marguerite; ne soyez pas +chagrine, je sens la justesse de vos reproches, et j'espère ne +plus les mériter à l'avenir. _(Allant à Sophie.) _Pardonne-moi, +Sophie; sois sûre que je ne recommencerai plus, et, si jamais il +m'échappe une parole méchante ou moqueuse, rappelle-moi que je +fais de la peine à maman: cette pensée m'arrêtera certainement. + +Sophie, apaisée par les reproches adressés à Marguerite et par la +soumission de celle-ci, l'embrassa de tout son coeur. Le dîner fut +annoncé, et on lui fit honneur; la soirée se passa gaiement; +Sophie contint son impatience et se mêla avec entrain aux projets +formés pour le lendemain. La nuit ne lui parut pas longue, +puisqu'elle dormit tout d'un somme jusqu'à huit heures, moment où +sa bonne vint l'éveiller. Quand sa toilette fut faite, elle courut +à la fenêtre et vit avec bonheur sept ânes sellés et rangés devant +la maison. Elle descendit précipitamment et les examina tous. + +«Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-là est trop laid avec +ses poils hérissés; ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me +paraît méchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est +le meilleur et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi. +Pour que les autres ne le prennent pas, je vais attacher mon +chapeau et mon châle à la selle. Elles voudront toutes l'avoir, +mais je ne le céderai pas.» + +Pendant que, songeant uniquement à elle, elle choisissait ainsi +cet âne qu'elle croyait préférable aux autres, Nicaise et son +fils, qui devaient accompagner la cavalcade, plaçaient les +provisions dans deux grands paniers, qu'on attacha sur le bât de +l'âne noir. + +Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivèrent: il +était neuf heures; on avait bien déjeuné, tout était prêt; on +pouvait partir. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Choisissez vos ânes, mes enfants. +Commençons par les plus jeunes. Marguerite, lequel veux-tu? + +MARGUERITE.--Cela m'est égal, chère madame; celui que vous +voudrez, ils sont tous bons. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, puisque tu me laisses le choix, +Marguerite, je te conseille de prendre un des deux petits ânes; +l'autre sera pour Sophie. Ils sont excellents. + +SOPHIE, _avec empressement.--_j'en ai déjà pris un, madame: le +gris clair; j'ai attaché sur la selle mon chapeau et mon châle. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comme tu t'es pressée de choisir celui +que tu crois être le meilleur, Sophie! Ce n'est pas très aimable +pour tes amies, ni très poli pour Mme de Rosbourg et pour moi. +Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas ton âne, et +peut-être t'en repentiras-tu. + +Sophie était confuse; elle sentait qu'elle avait mérité le +reproche de Mme de Fleurville, et elle aurait donné beaucoup pour +n'avoir pas montré l'égoïsme dont elle ne s'était pas encore +corrigée. Camille et Madeleine ne dirent rien et montèrent sur les +ânes qu'on leur désigna; Marguerite jeta un regard souriant à +Sophie, réprima une petite malice qui allait sortir de ses lèvres, +et sauta sur son petit âne. + +Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de +Rosbourg en tête, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les +suivant, Nicaise et son fils fermant la marche avec l'âne aux +provisions. + +On commença par aller au pas, puis on donna quelques petits coups +de fouet, qui firent prendre le trot aux ânes; tous trottaient, +excepté celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade +aux provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait +s'éloigner au trot et au galop de leurs ânes, et, malgré tous ses +efforts et ceux de Nicaise, son âne s'obstina à marcher au pas, +sur le même rang que son ami. Bientôt les cinq autres ânes +disparurent à ses yeux; elle restait seule, pleurant de colère et +de chagrin; le fils de Nicaise, touché de ses larmes, lui offrit +des consolations qui la dépitèrent bien plus encore. + +«Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous +s'y trompent bien aussi. Votre _bourri _vous semblait meilleur que +les autres: c'est pas étonnant que vous n'y connaissiez rien, +puisque vous ne vous êtes pas occupée de _bourris_ dans votre vie. +C'est qu'il a l'air, à le voir comme ça, d'un fameux _bourri_; moi +qui le connais à l'user, je vous aurais dit que c'est un fainéant +et un entêté. C'est qu'il n'en fait qu'à sa tête! Mais faut pas +vous chagriner; au retour, vous le passerez à mam'selle Camille, +qui est si bonne qu'elle le prendra tout de même et elle vous +donnera le sien, qui est parfaitement bon.» + +Sophie ne répondait rien; mais elle rougissait de s'être attirée +par son égoïsme de pareilles consolations. Elle fit toute la route +au pas; quand elle arriva à la halte désignée, elle vit tous les +ânes attachés à des arbres; ses amies n'y étaient plus, elles +avaient voulu l'attendre, mais Mme de Fleurville, qui désirait +donner une leçon à Sophie, ne le permit pas: elle les emmena avec +Mme de Rosbourg dans la forêt. Elles y firent une charmante +promenade et une grande provision de fraises et de noisettes; +elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et, +lorsqu'elles revinrent à la halte, leurs visages roses et épanouis +et leur gaieté bruyante contrastaient avec la figure morne et +triste de Sophie, qu'elles trouvèrent assise au pied d'un arbre, +les yeux bouffis et l'air honteux. + +«Ton âne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit +Camille d'un ton affectueux et en l'embrassant. + +--J'ai été punie de mon sot égoïsme, ma bonne Camille; aussi ai-je +formé le projet de prolonger ma pénitence en reprenant le même +âne pour revenir. + +--Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'écria Madeleine; il +est trop paresseux. + +--Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie +avec gaieté, j'en porterai la peine jusqu'au bout.» + +Et Sophie, ranimée par cette résolution généreuse, reprit sa +gaieté et se joignit à ses amies pour déballer les provisions, les +placer sur l'herbe et préparer le déjeuner. Les appétits avaient +été excités par la course; on se mit à table en s'asseyant par +terre, et l'on entama d'abord un énorme pâté de lièvre, ensuite +une daube à la gelée, puis des pommes de terre au sel, du jambon, +des écrevisses, de la tourte aux prunes, et enfin du fromage et +des fruits. + +MARGUERITE.--Quel bon déjeuner nous faisons! Ces écrevisses sont +excellentes. + +SOPHIE.--Et comme le pâté était bon! + +CAMILLE.--La tourte est délicieuse! + +MADELEINE.--J'ai une faim affreuse. + +MADAME DE ROSBOURG.--Veux-tu encore un peu de vin pour faire +passer ton déjeuner? + +MARGUERITE.--Je veux bien, maman. À votre santé! + +Tous les enfants demandèrent du vin et burent à la santé de leurs +mamans. Le repas terminé, on fit dans la forêt une nouvelle +promenade, et cette fois en compagnie de Sophie. + +Nicaise et son fils déjeunèrent à leur tour pendant cette +promenade, et rangèrent les restes du repas et de la vaisselle, +qu'ils placèrent dans les paniers. + +«Papa, dit le petit Nicaise, faut pas que mam'selle Camille ait le +_bourri fainéant _de Mlle Sophie; mettons-lui sur le dos le bât +aux provisions et mettons la selle sur le _bourri_ noir: il n'est +pas si méchant qu'il en a l'air; je le connais, c'est un bon +_bourri_. + +--Fais, mon garçon, fais comme tu l'entends.» Quand les enfants +et leurs mamans revinrent, elles trouvèrent les ânes sellés, prêts +à partir. Sophie se dirigeait vers son gris clair et fut surprise +de lui voir le bât aux provisions. Nicaise lui expliqua que son +garçon ne voulait pas que mam'selle Camille restât en arrière. +«Mais c'était mon âne, et pas celui de Camille. + +--Faites excuse, mam'selle; mam'selle Camille a dit à mon garçon +que ce serait le sien pour revenir. Mais n'ayez pas peur, +mam'selle, le _bourri_ noir n'est pas méchant; c'est un air qu'il +a; faut pas le craindre: il vous mènera bon train, allez.» + +Sophie ne répliqua pas: dans son coeur elle se comparait à +Camille; elle reconnaissait son infériorité; elle demandait au bon +Dieu de la rendre bonne comme ses amies, et ses réflexions +devaient lui profiter pour l'avenir. Camille voulut lui donner son +âne, mais Sophie ne voulut pas y consentir et sauta sur l'âne +noir. Tous partirent au trot, puis au galop; le retour fut plus +gai encore que le départ, car Sophie ne resta pas en arrière. On +rentra pour l'heure du dîner; les enfants, enchantées de leur +journée, remercièrent mille fois leurs mamans du plaisir qu'elles +leur avaient procuré. + +Mme de Fleurville ouvrit une lettre qu'on venait de lui remettre. + +«Mes enfants, dit-elle, je vous annonce une heureuse nouvelle: +votre oncle et votre tante de Ruges et votre oncle et votre tante +de Traypi m'écrivent qu'ils viennent passer les vacances chez nous +avec vos cousins Léon, Jean et Jacques; ils seront ici après-demain. + +--Quel bonheur! s'écrièrent toutes les enfants; quelles bonnes +vacances nous allons passer!» + +Les vacances et les cousins arrivèrent peu de jours après. Le +bonheur des enfants dura deux mois, pendant lesquels il se passa +tant d'événements intéressants que ce même volume ne pourrait en +contenir le récit. Mais j'espère bien pouvoir vous les raconter un +jour[1]. + + + + [1] Voir _les Vacances_ du même auteur. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les petites filles modèles, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODÈLES *** + +***** This file should be named 15059-8.txt or 15059-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/5/15059/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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