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+Project Gutenberg's Les petites filles modèles, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les petites filles modèles
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: February 14, 2005 [EBook #15059]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODÈLES ***
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
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+
+Mme la Comtesse de Ségur
+(née Rostopchine)
+
+
+LES PETITES FILLES MODÈLES
+
+
+(1857)
+
+
+
+Table des matières
+
+Préface
+I. Camille et Madeleine.
+II. La promenade, l'accident.
+III. Marguerite.
+IV. Réunion sans séparation.
+V. Les fleurs cueillies et
+remplacées.
+VI. Un an après: le chien enragé.
+VII. Camille punie.
+VIII. Les hérissons.
+IX. Poires volées.
+X. La poupée mouillée.
+XI. Jeannette la voleuse.
+XII. Visite chez Sophie.
+XIII. Visite au potager.
+XIV. Départ.
+XV. Sophie mange du cassis; ce qui en
+résulte.
+XVI. Le cabinet de pénitence.
+XVII. Le lendemain.
+XVIII. Le rouge-gorge.
+XIX. L'illumination.
+XX. La pauvre femme.
+XXI. Installation de Françoise et
+Lucie.
+XXII. Sophie veut exercer la charité.
+XXIII. Les récits.
+XXIV. Visite chez Hurel.
+XXV. Un événement tragique.
+XXVI. La petite vérole.
+XXVII. La fête.
+XXVIII. La partie d'âne.
+
+
+
+Préface
+
+Mes _Petites filles modèles _ne sont pas une création; elles
+existent bien réellement: ce sont des portraits; la preuve en est
+dans leurs imperfections mêmes. Elles ont des défauts, des ombres
+légères qui font ressortir le charme du portrait et attestent
+l'existence du modèle. Camille et Madeleine sont une réalité dont
+peut s'assurer toute personne qui connaît l'auteur.
+
+Comtesse de Ségur, née Rostopchine.
+
+
+
+I. Camille et Madeleine.
+
+Mme de Fleurville était la mère de deux petites filles, bonnes,
+gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus
+tendre attachement. On voit souvent des frères et des soeurs se
+quereller, se contredire et venir se plaindre à leurs parents
+après s'être disputés de manière qu'il soit impossible de démêler
+de quel côté vient le premier tort. Jamais on n'entendait une
+discussion entre Camille et Madeleine. Tantôt l'une, tantôt
+l'autre cédait au désir exprimé par sa soeur.
+
+Pourtant leurs goûts n'étaient pas exactement les mêmes. Camille,
+plus âgée d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus
+étourdie, préférant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle
+aimait à courir, à faire et à entendre du tapage. Jamais elle ne
+s'amusait autant que lorsqu'il y avait une grande réunion
+d'enfants, qui lui permettait de se livrer sans réserve à ses jeux
+favoris.
+
+Madeleine préférait au contraire à tout ce joyeux tapage les soins
+qu'elle donnait à sa poupée et à celle de Camille, qui, sans
+Madeleine, eût risqué souvent de passer la nuit sur une chaise et
+de ne changer de linge et de robe que tous les trois ou quatre
+jours.
+
+Mais la différence de leurs goûts n'empêchait pas leur parfaite
+union. Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupée
+dès que sa soeur exprimait le désir de se promener ou de courir;
+Camille, de son côté, sacrifiait son amour pour la promenade et
+pour la chasse aux papillons dès que Madeleine témoignait l'envie
+de se livrer à des amusements plus calmes.
+
+Elles étaient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs,
+et leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les
+connaissaient les aimaient aussi et cherchaient à leur faire
+plaisir.
+
+
+
+II. La promenade, l'accident.
+
+Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les
+peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les
+lits de poupée, transportait les armoires, les commodes, les
+chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur
+déménagement: car ces dames (les poupées) avaient changé de
+maison.
+
+MADELEINE.--Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux
+logées dans leur ancienne maison; il y avait bien plus de place
+pour leurs meubles.
+
+CAMILLE.--Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient
+ennuyées de leur vieille maison. Elles trouvent d'ailleurs
+qu'ayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud.
+
+MADELEINE.--Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles
+sont près de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits
+sont tout contre la fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur
+non plus.
+
+CAMILLE.--Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans
+cette nouvelle maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus
+commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine?
+
+MADELEINE.--Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait
+plaisir.»
+
+Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à
+Madeleine, qui avait fini de son côté de les coiffer et de les
+habiller, d'aller chercher leur bonne pour faire une longue
+promenade. Madeleine y consentit avec plaisir; elles appelèrent
+donc Élisa.
+
+«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?
+
+ÉLISA.--Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté
+irons-nous?
+
+CAMILLE.--Du côté de la grande route, pour voir passer les
+voitures; veux-tu, Madeleine?
+
+MADELEINE.--Certainement; et si nous voyons de pauvres femmes et
+de pauvres enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais
+emporter cinq sous.
+
+CAMILLE.--Oh! oui, tu as raison, Madeleine; moi, j'emporterai
+dix sous.»
+
+Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
+bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en
+attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des
+fleurs pour en faire des couronnes à leurs poupées.
+
+«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine.
+
+--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir.
+
+--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?
+
+--Non, je n'entends que la voiture qui roule.»
+
+Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille
+achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris
+perçants, et, l'instant d'après, les petites filles et la bonne,
+qui étaient restées immobiles de frayeur, virent arriver une
+voiture attelée de trois chevaux de poste lancés ventre à terre,
+et que le postillon cherchait vainement à retenir.
+
+Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la
+voiture, poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et
+Madeleine.
+
+À cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège,
+et la voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant
+plus retenus ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent
+vers un fossé très profond, qui séparait la route d'un champ
+labouré. Arrivée en face de la barrière où étaient Camille,
+Madeleine et leur bonne, toutes trois pâles d'effroi, la voiture
+versa dans le fossé; les chevaux furent entraînés dans la chute;
+on entendit un cri perçant, un gémissement plaintif, puis plus
+rien.
+
+Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez
+revenue de sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse
+dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient été tuées
+par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus
+entendre. Et le malheureux postillon, écrasé par la voiture, ne
+fallait-il pas aussi lui porter secours?
+
+Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans
+le fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.
+
+Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et
+faisait des efforts impuissants pour se relever; le troisième,
+étourdi et effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas.
+
+«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais
+n'approchez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils
+pourraient vous tuer.»
+
+Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et
+couvertes de sang.
+
+«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
+grièvement blessées.»
+
+Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la
+mère et l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la
+petite fille des bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée
+contre sa poitrine; après quelques efforts, elle parvient à
+dégager l'enfant, qu'elle retire pâle et sanglante. Ne voulant pas
+la poser sur la terre humide, elle demande aux deux soeurs si
+elles auront la force et le courage d'emporter la pauvre petite
+jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la barrière.
+
+«Oh! oui, ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la
+porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de
+sang; mais elle n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle
+ne l'est pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.
+
+--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible
+et tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre
+petite morte aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour
+t'aider. Je ne puis... que pleurer.
+
+--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force,
+car il le faut, le bon Dieu m'aidera.»
+
+En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras,
+et malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle
+cherche à gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont
+laisser échapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa
+frayeur et sa répugnance, s'élance au secours de sa soeur et
+l'aide à porter l'enfant; elles arrivent au haut du fossé,
+traversent la route, et vont tomber épuisées sur le banc que leur
+avait indiqué Élisa.
+
+Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de
+l'eau qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie
+avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne
+peut retenir un cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite
+n'a pas de blessure.
+
+«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas
+blessée... elle vit! elle vit... elle vient de pousser un
+soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.»
+
+Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre
+connaissance. Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé.
+
+«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!
+
+--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en
+l'embrassant. Ne pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur
+Madeleine.
+
+--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté
+maman.
+
+--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont
+pas emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne
+Élisa; elle apporte ta maman qui dort.»
+
+La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait
+retiré de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait
+aucun signe de vie; elle avait à la tête une large blessure; son
+visage, son cou, ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son
+coeur battait encore; elle n'était pas morte.
+
+La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien
+vite Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au
+château la dame et l'enfant, relever le postillon, qui restait
+étendu sur la route, et dételer les chevaux qui continuaient à se
+débattre et à ruer contre la voiture.
+
+L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive
+elle-même avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle
+on dépose la dame. On secourt le postillon, on relève la voiture
+versée dans le fossé.
+
+La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise:
+elle n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé
+que par la peur et la secousse de la chute.
+
+De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait
+toujours de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine
+demandèrent à leur maman de la ramener à pied avec elles. La
+petite, habituée déjà aux deux soeurs, qui la comblaient de
+caresses, croyant sa mère endormie, consentit avec plaisir à faire
+la course à pied.
+
+Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.
+
+MADELEINE.--Comment t'appelles-tu, ma chère petite?
+
+MARGUERITE.--Je m'appelle Marguerite.
+
+CAMILLE.--Et comment s'appelle ta maman?
+
+MARGUERITE.--Ma maman s'appelle maman.
+
+CAMILLE.--Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?
+
+MARGUERITE.--Oh oui! elle s'appelle maman.
+
+CAMILLE, _riant_.--Mais les domestiques ne l'appellent pas
+maman?
+
+MARGUERITE.--Ils l'appellent madame.
+
+MADELEINE.--Mais, madame qui?
+
+MARGUERITE.--Non, non. Pas madame qui; seulement madame.
+
+CAMILLE.--Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop
+petite; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec
+ces méchants chevaux qui t'ont fait tomber dans le trou?
+
+MARGUERITE.--J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante;
+elle est méchante, elle gronde toujours. J'aime mieux rester avec
+maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille
+et de Madeleine.
+
+Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite.
+
+MARGUERITE.--Comment vous appelle-t-on?
+
+CAMILLE.--Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle
+Madeleine.
+
+MARGUERITE.--Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman
+Camille et maman Madeleine.
+
+Tout en causant, elles étaient arrivées au château.
+Mme de Fleurville s'était empressée d'envoyer chercher un médecin
+et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom
+était gravé sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et
+sur les malles attachées derrière. On avait bandé sa blessure pour
+arrêter le sang, et elle reprenait connaissance par degrés. Au
+bout d'une demi-heure, elle demanda sa fille, qu'on lui amena.
+
+Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman
+était malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.
+
+«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête?
+
+--Oui, mon enfant, bien mal.
+
+--Je veux rester avec vous, maman.
+
+--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en
+iras avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie
+qu'elles sont bien bonnes.
+
+--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une
+bien jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
+confiture.»
+
+Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui
+allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la
+malade s'était déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller
+jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pût
+dormir.
+
+Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit
+avec Camille et Madeleine.
+
+
+
+III. Marguerite.
+
+MADELEINE.--Prends tout ce que tu voudras, ma chère Marguerite;
+amuse-toi avec nos joujoux.
+
+MARGUERITE.--Oh! les belles poupées! En voilà une aussi grande
+que moi... En voilà encore deux bien jolies!... Ah! cette grande
+qui est couchée dans un beau petit lit! elle est malade comme
+pauvre maman... Oh! le beau petit chien! comme il a de beaux
+cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le joli petit âne... Oh!
+les belles petites assiettes! des tasses, des cuillers, des
+fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des
+salières! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite
+commode pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux
+poupées!... Comme c'est bien rangé!... Les jolis petits livres!
+Quelle quantité d'images! il y en a plein l'armoire!»
+
+Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet
+à l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni
+tout regarder à la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le
+laisser encore, et, dans son indécision, rester au milieu de la
+chambre, se tournant à droite, à gauche, sautant, battant des
+mains de joie et d'admiration. Enfin, elle prit la petite
+diligence attelée de quatre chevaux, et elle demanda à Camille et
+à Madeleine de sortir avec elle pour mener la voiture dans le
+jardin.
+
+Elles se mirent toutes trois à courir dans les allées et sur
+l'herbe; après quelques tours, la diligence versa. Tous les
+voyageurs qui étaient dedans se trouvèrent culbutés les uns sur
+les autres; une glace de la portière était cassée.
+
+«Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite en pleurant, j'ai
+cassé votre voiture, Camille. J'en suis bien fâchée; bien sûr, je
+ne le ferai plus.
+
+CAMILLE.--Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien.
+Nous allons ouvrir la portière, rasseoir les voyageurs à leurs
+places, et je demanderai à maman de faire mettre une autre glace.
+
+MARGUERITE.--Mais si les voyageurs ont mal à la tête, comme
+maman?
+
+MADELEINE.--Non, non, ils ont la tête trop dure. Tiens, vois-tu,
+les voilà tous remis, et ils se portent à merveille.
+
+MARGUERITE.--Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la
+peine.»
+
+La diligence relevée, Marguerite continua à la traîner, mais avec
+plus de précaution, car elle avait un très bon coeur, et elle
+aurait été bien fâchée de faire de la peine à ses petites amies.
+
+Elles rentrèrent au bout d'une heure pour dîner, et couchèrent
+ensuite la petite Marguerite, qui était très fatiguée.
+
+
+
+IV. Réunion sans séparation.
+
+Pendant que les enfants jouaient, le médecin était venu voir
+Mme de Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il
+jugea que la quantité de sang qu'elle avait perdu rendait une
+saignée inutile et empêcherait l'inflammation. Il mit sur la
+blessure un certain onguent de colimaçons, recouvrit le tout de
+feuilles de laitue qu'on devait changer toutes les heures,
+recommanda la plus grande tranquillité, et promit de revenir le
+lendemain.
+
+Marguerite venait voir sa mère plusieurs fois par jour; mais elle
+ne restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacité et son
+babillage agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup
+d'oeil de Mme de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet
+de la malade, les deux soeurs emmenaient leur petite protégée.
+
+Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de
+reconnaissance et de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg;
+pendant sa convalescence elle exprimait souvent le regret de
+quitter une personne qui l'avait traitée avec tant d'amitié.
+
+«Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chère amie? dit un jour
+Mme de Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Notre
+petite Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et
+Madeleine, qui seraient désolées, je vous assure, d'être séparées
+de Marguerite; je serai enchantée si vous me promettez de ne pas
+me quitter.»
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux
+yeux de votre famille?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Nullement. Je vis dans un grand isolement
+depuis la mort de mon mari. Je vous ai raconté sa fin cruelle dans
+un combat contre les Arabes, il y a six ans. Depuis j'ai toujours
+vécu à la campagne. Vous n'avez pas de mari non plus, puisque vous
+n'avez reçu aucune nouvelle du vôtre depuis le naufrage du
+vaisseau sur lequel il s'était embarqué.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Hélas! oui; il a sans doute péri avec ce
+fatal vaisseau: car depuis deux ans, malgré toutes les recherches
+de mon frère, le marin qui a presque fait le tour du monde, nous
+n'avons pu découvrir aucune trace de mon pauvre mari, ni d'aucune
+des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien, puisque vous me
+pressez si amicalement de rester ici, je consens volontiers à ne
+faire qu'un ménage avec vous et à laisser ma petite Marguerite
+sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ainsi donc, chère amie, c'est une chose
+décidée?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Oui, puisque vous le voulez bien; nous
+demeurerons ensemble.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Que vous êtes bonne d'avoir cédé si
+promptement à mes désirs, chère amie! je vais porter cette
+heureuse nouvelle à mes filles; elles en seront enchantées.
+
+Mme de Fleurville entra dans la chambre où Camille et Madeleine
+prenaient leurs leçons bien attentivement, pendant que Marguerite
+s'amusait avec les poupées et leur racontait des histoires tout
+bas, pour ne pas empêcher ses deux amies de bien s'appliquer.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mes petites filles, je viens vous
+annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir. Mme de Rosbourg
+et Marguerite ne nous quitteront pas, comme nous le craignions.
+
+CAMILLE.--Comment! maman, elles resteront toujours avec nous?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg
+me l'a promis.
+
+--Oh! quel bonheur! dirent les trois enfants à la fois.
+Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, après lui
+avoir rendu ses caresses, dit à Camille et à Madeleine: «Mes
+chères enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme
+vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application
+au travail, d'obéissance à mes ordres et de complaisance entre
+vous. Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez
+chargées de son éducation, sous la direction de sa maman et de
+moi. Pour la rendre bonne et sage, il faut lui donner toujours de
+bons conseils et surtout de bons exemples.»
+
+CAMILLE.--Oh! ma chère maman, soyez tranquille; nous élèverons
+Marguerite aussi bien que vous nous élevez. Je lui montrerai à
+lire, à écrire; et Madeleine lui apprendra à travailler, à tout
+ranger, à tout mettre en ordre; n'est-ce pas, Madeleine?
+
+MADELEINE.--Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille,
+si douce, qu'elle ne nous donnera pas beaucoup de peine.
+
+--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant
+tantôt Camille, tantôt Madeleine. Je vous écouterai, et je
+chercherai toujours à vous faire plaisir.
+
+CAMILLE.--Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux être
+bien sage, fais-moi l'amitié d'aller te promener pendant une
+heure, comme je te l'ai déjà dit. Depuis que nous avons commencé
+nos leçons, tu n'es pas sortie; si tu restes toujours assise, tu
+perdras tes couleurs et tu deviendras malade.
+
+MARGUERITE.--Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je
+t'aime tant!
+
+Camille allait céder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa
+soeur: elle prévit tout de suite qu'en cédant une fois à
+Marguerite il faudrait lui céder toujours et qu'elle finirait par
+ne faire jamais que ses volontés. Elle prit donc Marguerite par la
+main, et, ouvrant la porte, elle lui dit:
+
+«Ma chère Marguerite, Camille t'a déjà dit deux fois d'aller te
+promener, tu demandes toujours à rester encore un instant. Camille
+a la bonté de t'écouter; mais cette fois nous _voulons _que tu
+sortes. Ainsi, pour être sage, comme tu nous le promettais tout à
+l'heure, il faut te montrer obéissante. Va, ma petite; dans une
+heure tu reviendras.»
+
+Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui
+sentait bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux,
+de crainte de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il
+fallait se soumettre, sortit lentement et descendit dans le
+jardin.
+
+Mme de Fleurville avait écouté, sans mot dire, cette petite scène;
+elle s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. «Bien!
+Madeleine, lui dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta
+soeur.» Puis elle sortit.
+
+
+
+V. Les fleurs cueillies et remplacées.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite
+après avoir marché un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine
+m'a-t-elle forcée de sortir?... Camille voulait bien me garder, je
+l'ai bien vu!... Quand je suis seule avec Camille, elle me laisse
+faire tout ce que je veux... Comme je l'aime, Camille!... J'aime
+beaucoup Madeleine aussi; mais... je m'amuse davantage avec
+Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour m'amuser?... Ah! j'ai
+une bonne idée: je vais nettoyer et balayer leur petit jardin.»
+
+Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya,
+balaya les feuilles tombées, et se mit ensuite à examiner toutes
+les fleurs. Tout à coup l'idée lui vint de cueillir un beau
+bouquet pour Camille et pour Madeleine.
+
+«Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes
+les fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront
+dans leur chambre, qui sentira bien bon!»
+
+Voilà Marguerite enchantée de son idée; elle cueille oeillets,
+giroflées, marguerites, roses, dahlias, réséda, jasmin, enfin tout
+ce qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs à mesure
+dans son tablier dont elle avait relevé les coins, les entassait
+tant qu'elle pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.
+
+Quand elle eut tout cueilli, elle courut à la maison, entra
+précipitamment dans la chambre où travaillaient encore Camille et
+Madeleine, et, courant à elles d'un air radieux:
+
+«Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous
+apporte, comme c'est beau!»
+
+Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs
+fripées, fanées, écrasées.
+
+«J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les
+mettrons dans notre chambre, pour qu'elle sente bon!»
+
+Camille et Madeleine se regardèrent en souriant. La gaieté les
+gagna à la vue de ces paquets de fleurs flétries et de l'air
+triomphant de Marguerite; enfin elles se mirent à rire aux éclats
+en voyant la figure rouge, déconcertée et mortifiée de Marguerite.
+La pauvre petite avait laissé tomber les fleurs par terre; elle
+restait immobile, la bouche ouverte, et regardait rire Camille et
+Madeleine.
+
+Enfin Camille put parler.
+
+«Où as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?
+
+--Dans votre jardin.
+
+--Dans notre jardin! s'écrièrent à la fois les deux soeurs, qui
+n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre
+jardin?
+
+--Tout, tout, même les boutons.» Camille et Madeleine se
+regardèrent d'un air consterné et douloureux. Marguerite, sans le
+vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles réservaient toutes
+ces fleurs pour offrir un bouquet à leur maman le jour de sa fête,
+qui avait lieu le surlendemain, et voilà qu'il n'en restait plus
+une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage de
+gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait
+cru leur causer une si agréable surprise. Marguerite, étonnée de
+ne pas recevoir les remerciements et les baisers auxquels elle
+s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et, lisant
+leur chagrin sur leurs figures consternées, elle comprit vaguement
+qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit à pleurer.
+
+Madeleine rompit enfin le silence.
+
+«Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne
+toucher à rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos
+fleurs et tu nous as fait de la peine. Nous voulions donner
+après-demain à maman, pour sa fête, un beau bouquet de fleurs plantées
+et arrosées par nous. Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus
+rien à lui donner.»
+
+Les pleurs de Marguerite redoublèrent. «Nous ne te grondons pas,
+reprit Camille, parce que nous savons que tu ne l'as pas fait par
+méchanceté; mais tu vois comme c'est vilain de ne pas nous
+écouter.» Marguerite sanglotait.
+
+«Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant;
+tu vois bien que nous ne sommes pas fâchées contre toi.
+
+--Parce que... vous... êtes... trop bonnes, ... dit Marguerite,
+qui suffoquait; mais... vous... êtes... tristes... Cela... me...
+fait de la... peine... Pardon... pardon, ... Camille...
+Madeleine... Je ne... le... ferai plus... bien sûr.»
+
+Camille et Madeleine, touchées du chagrin de Marguerite,
+l'embrassèrent et la consolèrent de leur mieux. À ce moment,
+Mme de Rosbourg entra; elle s'arrêta, étonnée en voyant les yeux
+rouges et la figure gonflée de sa fille.
+
+«Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu méchante, par hasard?
+
+--Oh non! madame, répondit Madeleine; nous la consolons.»
+
+MADAME DE ROSBOURG.--De quoi la consolez-vous, chères petites?
+
+MADELEINE.--De..., de... Madeleine rougit et s'arrêta. «Madame,
+reprit Camille, nous la consolons, nous... nous... l'embrassons...
+parce que..., parce que...» Elle rougit et se tut à son tour. La
+surprise de Mme de Rosbourg augmentait.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, dis-moi toi-même pourquoi tu
+pleures et pourquoi tes amies te consolent.
+
+--Oh! maman, chère maman, s'écria Marguerite en se jetant dans
+les bras de sa mère, j'ai été bien méchante; j'ai fait de la peine
+à mes amies, mais c'était sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les
+fleurs de leur jardin; elles n'ont plus rien à donner à leur maman
+pour sa fête, et, au lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon
+Dieu! mon Dieu! que j'ai du chagrin!
+
+--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chère enfant, je
+tâcherai de les réparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne
+pas t'en vouloir. Sois indulgente et douce comme elles, chère
+petite, tu seras aimée comme elles et tu seras bénie de Dieu et de
+ta maman.
+
+Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air
+attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda
+immédiatement sa voiture.
+
+Une demi-heure après, la calèche de Mme de Rosbourg était prête.
+Elle y monta et se fit conduire à la ville de Moulins, qui n'était
+qu'à cinq kilomètres de la maison de campagne de
+Mme de Fleurville.
+
+Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus
+belles et les plus jolies.
+
+«Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de
+m'apporter vous-mêmes tous ces pots de fleurs chez
+Mme de Fleurville. Je vous ferai indiquer la place où ils doivent
+être plantés, et vous surveillerez ce travail. Je désire que ce
+soit fait la nuit, pour ménager une surprise aux petites de
+Fleurville.
+
+--Madame peut être tranquille; tout sera fait selon ses ordres.
+Au soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que
+madame a choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.
+
+--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la
+plantation?
+
+--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec
+leurs pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce
+soit trop cher?
+
+--Non, non, c'est très bien; les quarante francs vous seront
+remis aussitôt votre ouvrage terminé.»
+
+Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au château de
+Fleurville. (C'était le nom de la terre de Mme de Fleurville.)
+Elle donna ordre à son domestique d'attendre le marchand à
+l'entrée de la nuit et de lui faire planter les fleurs dans le
+petit jardin de Camille et de Madeleine. Son absence avait été si
+courte que ni Mme de Fleurville ni les enfants ne s'en étaient
+aperçues.
+
+À peine Mme de Rosbourg avait-elle quitté les petites, que toutes
+trois se dirigèrent vers leur jardin.
+
+«Peut-être, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs
+oubliées, seulement de quoi faire un tout petit bouquet.»
+
+Hélas! il n'y avait rien: tout était cueilli. Camille et Madeleine
+regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite
+avait bien envie de pleurer.
+
+«C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remède. Nous
+tâcherons d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus
+tard.»
+
+MARGUERITE.--Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine;
+j'ai quatre francs!
+
+MADELEINE.--Merci, ma chère petite, il vaut mieux garder ton
+argent pour les pauvres.
+
+MARGUERITE.--Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine,
+vous prendrez le mien, n'est-ce pas?
+
+MADELEINE.--Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne
+pensons plus à tout cela, et préparons notre jardin pour y
+replanter de nouvelles fleurs.
+
+Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée
+d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois.
+Camille et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à
+grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de
+sa course, les rejoignit au jardin.
+
+«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien
+bêché! Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre.
+
+--Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez.
+
+--Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les
+bonnes petites filles comme vous.»
+
+La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent
+soin de ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans
+l'herbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun
+rentra.
+
+Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit
+jardin pour achever de le nettoyer.
+
+Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs
+mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient
+la veille. Elle s'arrêta stupéfaite, elle ne comprenait pas.
+
+Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois
+restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si
+fraîches, si variées, si jolies.
+
+Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se
+précipitèrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une
+autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant
+toujours pas comment ces fleurs avaient poussé et fleuri en une
+nuit, et ne devinant pas qui les avait apportées.
+
+«C'est le bon Dieu, dit Camille.
+
+--Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine.
+
+--Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite.
+Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.
+
+«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville
+en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont
+touchée; elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous
+vous mettiez en nage pour réparer le mal causé par Marguerite.»
+
+On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois
+enfants. Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et
+Madeleine, car le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait
+sur son coeur.
+
+Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de
+leurs plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour
+sa fête, mais aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur
+reconnaissance.
+
+
+
+VI. Un an après: le chien enragé.
+
+Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la
+maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait
+Calino, et qui appartenait au garde, était couché près d'elles.
+
+Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de
+pâquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne
+était à moitié passée, le chien secouait la tête, la couronne
+tombait, et Marguerite le grondait.
+
+«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences,
+je te donnerai une tape.»
+
+Et elle ramassait la couronne.
+
+«Baisse la tête, Calino.»
+
+Calino obéissait d'un air indifférent.
+
+Marguerite passait avec effort la couronne à moitié, Calino
+donnait un coup de tête: la couronne tombait encore.
+
+«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui
+donnant une petite tape sur la tête.
+
+Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit,
+donna un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le
+chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il
+continua son chemin la queue entre les jambes, la tête basse, la
+langue pendante. Marguerite poussa un petit cri; puis, voyant du
+sang à sa main, elle pleura.
+
+Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de
+Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit
+quelques mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez
+Mme de Fleurville.
+
+«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un
+chien enragé.»
+
+Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.
+
+«Comment sais-tu que le chien est enragé?
+
+--Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse,
+à sa langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a
+mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino,
+au lieu de se défendre ou de crier, s'est étendu à terre sans
+bouger.
+
+--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite
+les morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée.
+
+--Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?»
+
+Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver
+Marguerite; elle regarda la morsure et vit un petit trou peu
+profond qui ne saignait plus.
+
+«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche!
+Donne-moi ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe
+encore, encore; remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel,
+Camille, ... bien... Mets-le dans un peu d'eau... Trempe ta main
+dans l'eau salée, chère Marguerite.
+
+--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.
+
+--Non, n'aie pas peur; ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand
+même cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu
+serais très malade.»
+
+Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir
+sa main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre
+enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et
+lui dit:
+
+«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je
+pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans
+l'eau salée pendant un quart d'heure; tous les jours tu mangeras
+deux fortes pincées de sel et une petite gousse d'ail. Dans huit
+jours ce sera fini.
+
+--Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle
+serait trop inquiète.
+
+--Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en
+l'embrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.»
+
+Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien
+dire à sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était
+obéissante et qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot.
+Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonné
+Mme de Fleurville; au bout de trois jours sa petite main était
+guérie.
+
+Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour
+à sa maman: «Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre
+pauvre Marguerite a manqué mourir.
+
+--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air
+bien malade.
+
+--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite
+tache rouge?
+
+--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée!
+
+--C'est un chien enragé qui m'a mordue.» Mme de Rosbourg poussa
+un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix tremblante:
+
+«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas
+dit tout de suite?
+
+--Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce
+qu'elle avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je
+mourrais. Elle m'a défendu de vous en parler avant un mois, chère
+maman, pour ne pas vous faire peur.
+
+--Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce
+qu'on a appliqué un fer rouge sur la morsure?
+
+--Non, maman, pas du tout, Mme de Fleurville, Camille et
+Madeleine m'ont tout de suite lavé la main à grande eau dans un
+seau, puis elles me l'ont fait tremper dans de l'eau salée,
+longtemps, longtemps; elles m'ont fait faire cela tous les matins
+et tous les soirs, pendant une semaine, et m'ont fait manger, tous
+les jours, deux pincées de sel et de l'ail.»
+
+Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et
+courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements
+plus précis.
+
+Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura
+Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure.
+
+«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre;
+l'eau est le remède infaillible pour les morsures des bêtes
+enragées; l'eau salée est bien meilleure encore. Soyez bien
+certaine qu'elle est sauvée.»
+
+Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle
+exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse
+et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de
+la leur témoigner à la première occasion.
+
+
+
+VII. Camille punie.
+
+Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille
+âgée de six ans, qui s'appelait Sophie. À quatre ans, elle avait
+perdu sa mère dans un naufrage; son père se remaria et mourut
+aussi peu de temps après. Sophie resta avec sa belle-mère,
+Mme Fichini; elle était revenue habiter une terre qui avait
+appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il avait pris plus tard le
+nom de Fichini, que lui avait légué, avec une fortune
+considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie
+venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si
+Sophie était aussi bonne que Camille et Madeleine.
+
+Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller
+se promener, on entendit le roulement d'une voiture et, bientôt
+après, une brillante calèche s'arrêta devant le perron du château;
+Mme Fichini et Sophie en descendirent.
+
+«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
+contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant
+une petite révérence.
+
+--Bonjour, mes petites, je vais au salon voir votre maman. Ne
+vous dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et
+vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une
+voix dure et d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le
+fouet au retour.»
+
+Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini
+s'approcha d'elle, les yeux étincelants:
+
+«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!
+
+--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie. Mme Fichini jeta
+sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et entra au salon.
+Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites. Marguerite
+s'était cachée derrière une caisse d'oranges.
+
+Quand Mme Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva
+lentement la tête, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit
+tout bas:
+
+«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.»
+
+CAMILLE.--Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie?
+Qu'est-ce que tu as fait?
+
+SOPHIE.--Rien du tout. Elle est toujours comme cela.
+
+MADELEINE.--Allons dans notre jardin où nous serons bien
+tranquilles. Marguerite, viens avec nous.
+
+SOPHIE, _apercevant Marguerite.--_Ah! qu'est-ce que c'est que
+cette petite? je ne l'ai pas encore vue.
+
+CAMILLE.--C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu
+ne l'as pas encore vue, parce qu'elle était malade quand nous
+avons été te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère,
+Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite. Madeleine
+raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
+Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre
+coururent au jardin.
+
+SOPHIE.--Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que
+les miennes. Où avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux
+géraniums et ces charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!
+
+MADELEINE.--C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.
+
+MARGUERITE.--Prenez garde, Sophie; vous écrasez un beau
+fraisier; reculez-vous.
+
+SOPHIE.--Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
+
+MARGUERITE.--Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne
+faut pas écraser les fraises de Camille.
+
+SOPHIE.--Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite
+sotte.
+
+Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant
+la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si
+rudement que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
+
+Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur
+Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.
+
+Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à
+les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même
+instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et
+Mme Fichini.
+
+Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui
+criait.
+
+SOPHIE, _criant.--_Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!
+
+MADAME FICHINI.--Deux quoi, petite sotte?
+
+SOPHIE.--Deux soufflets qu'on m'a donnés.
+
+MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet.--_Tiens, voilà
+le second pour ne pas te faire mentir.
+
+CAMILLE.--Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai
+donné le premier.
+
+Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as
+donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi?
+
+CAMILLE, _les yeux baissés.--_Oui, maman.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité.--_Et pourquoi t'es-tu
+laissé emporter à une pareille brutalité?
+
+CAMILLE, avec hésitation.--Parce que, parce que... (Elle lève
+les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant.)
+
+Parce que Sophie écrasait mes fraises.
+
+MARGUERITE, _avec feu.--_Non, ce n'est pas cela, c'est pour
+me...
+
+CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité.--Si
+fait, si fait; c'est pour mes fraises. (Tout bas à Marguerite.)
+Tais-toi, je t'en prie.
+
+MARGUERITE, _tout bas.--_Je ne veux pas qu'on te croie méchante,
+quand c'est pour me défendre que tu t'es mise en colère.
+
+CAMILLE.--Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi
+jusqu'après le départ de Mme Fichini.
+
+Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
+
+Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose
+qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais
+elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour
+Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et
+punir Camille de cette vivacité inusitée; elle lui dit d'un air
+mécontent:
+
+«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que
+pour dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»
+
+Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant
+de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit: «Pardonne-moi,
+Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»
+
+Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui
+dit tout bas:
+
+«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé
+Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»
+
+Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la
+maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de
+voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser
+Camille en racontant ce qui s'était passé; mais elle se souvint
+que Camille l'avait priée de n'en pas parler.
+
+«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du
+chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste...»
+
+Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
+quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait;
+on ne se trompait pas; car, à peine en voiture, Mme Fichini
+s'était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle
+lui avait tiré fortement les cheveux.
+
+À peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite
+racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille
+s'était emportée contre Sophie.
+
+«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais
+elle a été coupable de s'être laissée aller à une pareille colère.
+Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni
+dessert ni plat sucré.»
+
+Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent
+que sa punition se bornait à ne pas manger de dessert ni de plat
+sucré. Camille soupira et resta bien triste.
+
+C'est qu'il faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait
+un défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes
+choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là
+on devait servir d'excellentes pêches et du raisin que son
+oncle avait envoyés de Paris. Quelle privation de ne pas goûter à
+cet excellent dessert dont elle s'était fait une fête! Elle
+continuait donc d'avoir les yeux pleins de larmes.
+
+«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de
+ne pas avoir de dessert?»
+
+CAMILLE, _pleurant.--_Cela me fait de la peine de voir tout le
+monde manger le beau raisin et les belles pêches que mon oncle a
+envoyés, et de ne pas même y goûter.
+
+MADELEINE.--Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non
+plus, ni de plat sucré: cela te consolera un peu.
+
+CAMILLE.--Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te
+prives pour moi; tu en mangeras, je t'en prie.
+
+MADELEINE.--Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais
+aucun plaisir à manger de bonnes choses dont tu serais privée.
+
+Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent
+vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à
+Camille de ne parler à personne de sa résolution.
+
+«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en
+manger, ou bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te
+pardonner.»
+
+Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner; mais elle
+résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était
+imposée sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus
+de mérite qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande.
+
+L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois.
+Le plat sucré se trouva être des croquettes de riz que Madeleine
+aimait extrêmement.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Madeleine, donne-moi ton assiette, que je
+te serve des croquettes.
+
+MADELEINE.--Merci, maman, je n'en mangerai pas.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui
+les aimes tant!
+
+MADELEINE.--Je n'ai plus faim, maman.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes
+de terre, et je t'en ai refusé parce que je pensais aux croquettes
+de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucré.
+
+MADELEINE, _embarrassée et rougissante.--_J'avais encore un peu
+faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.
+
+Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et
+confuse; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite,
+dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit
+grondée.
+
+Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui
+cache, et n'insiste plus.
+
+Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et
+une corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de
+larmes; elle pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur
+se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les
+deux corbeilles des regards d'envie.
+
+«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine?
+demanda Mme de Fleurville.
+
+--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.
+
+--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de
+plus en plus surprise; il est excellent.
+
+--Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue
+de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis
+fatiguée, je voudrais me coucher.
+
+--Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec
+inquiétude.
+
+--Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me
+coucher.»
+
+Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à
+Mme de Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci
+demanda d'une voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de
+suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait pitié de son
+agitation, le lui permit. Les deux soeurs partirent ensemble.
+
+Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans
+le salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les
+bras l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta
+pour se coucher.
+
+Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux
+Madeleine et répétant:
+
+«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!
+
+--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe
+par la tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse
+le dessert, et elle va se coucher une heure plus tôt qu'à
+l'ordinaire.
+
+--Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme
+elle est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être
+privée comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait
+peur de ne pouvoir résister au raisin, qui était si beau et
+qu'elle aime tant!
+
+--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria
+Mme de Fleurville.
+
+Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à
+l'oreille de Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la
+salle à manger.
+
+Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait
+de se coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait
+de Camille, auquel elle souriait; Mme de Fleurville s'approcha de
+son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit:
+
+«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta soeur et
+effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez
+toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que
+j'ai fait apporter.»
+
+Au même moment, Élisa, la bonne, entra, apportant des croquettes
+de riz sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre.
+Tout le monde s'embrassa. Mme de Fleurville descendit pour
+rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta à Élisa combien
+Madeleine avait été bonne; toutes deux donnèrent à Élisa une part
+de leur dessert et, après avoir causé, s'être bien embrassées,
+avoir fait leur prière de tout leur coeur, Camille se déshabilla,
+et toutes deux s'endormirent pour rêver soufflets, gronderies,
+tendresse, pardon et raisin.
+
+
+
+VIII. Les hérissons.
+
+Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises
+sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.
+
+«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les
+hérissons qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois
+petits.»
+
+Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les
+hérissons qu'on avait mis dans un panier.
+
+CAMILLE.--Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils
+n'ont ni tête ni pattes.
+
+MADELEINE.--Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que
+leurs têtes et leurs pattes sont cachées.
+
+CAMILLE.--Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du
+panier.
+
+MADELEINE.--Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?
+
+CAMILLE.--Tu vas voir.
+
+Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent
+par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons
+se déroule, sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font
+de même et commencent à marcher, à la grande joie des petites
+filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la
+mère commença aussi à se dérouler lentement et avança un peu la
+tête. Quand elle aperçut les trois enfants, elle resta quelques
+instants indécise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle
+s'allongea tout à fait, poussa un cri en appelant ses petits et se
+mit à trottiner pour se sauver.
+
+«Les hérissons se sauvent, s'écria Marguerite; les voilà qui
+courent tous du côté du bois.»
+
+Au même moment le garde accourut.
+
+«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait
+pas les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les
+rattraper.»
+
+Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi
+vite que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère
+pressait et poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas
+d'un vieux chêne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge
+assuré; le garde était encore à sept ou huit pas en arrière; ils
+avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaçait,
+lorsqu'une détonation se fit entendre. La mère roula morte à
+l'entrée du chêne creux; les petits, voyant leur mère arrêtée,
+s'arrêtèrent également.
+
+Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se
+précipita sur les petits et les jeta dans son carnier.
+
+Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.
+
+«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise?» dit
+Camille avec indignation.
+
+MADELEINE.--Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.
+
+NICAISE.--Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim
+qu'ils vont mourir: je vais les tuer.
+
+MARGUERITE, _joignant les mains.--_Oh! pauvres petits; ne les
+tuez pas, je vous en prie, Nicaise.
+
+NICAISE.--Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est
+mauvais, le hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits
+perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas
+sans leur mère.
+
+CAMILLE.--Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à
+maman de sauver ces malheureuses petites bêtes.
+
+Toutes trois coururent au salon, où travaillaient
+Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.
+
+LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Maman, maman, madame, les pauvres
+hérissons! ce méchant Nicaise va les tuer! La pauvre mère est
+morte! Il faut les sauver, vite, vite!
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver?
+Pourquoi «méchant Nicaise»?
+
+LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Il faut aller vite. C'est Nicaise.
+Il ne nous écoute pas. Ces pauvres petits!
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Vous parlez toutes trois à la fois, mes
+chères enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez.
+Madeleine, parle seule, toi qui es moins agitée et moins
+essoufflée.
+
+MADELEINE.--C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a
+trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hérissons
+sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins.
+
+CAMILLE.--Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de
+mauvaises bêtes.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi mentirait-il, Camille?
+
+CAMILLE.--Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir
+le plaisir de tuer de pauvres petites bêtes inoffensives, il
+inventerait contre elles des calomnies!
+
+CAMILLE.--C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez
+sauver ces petits hérissons? Ils sont si gentils!
+
+MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Des hérissons gentils? c'est
+une rareté. Mais, chère amie, nous pourrions aller voir ce qu'il
+en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.
+
+Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent
+vers le bois où on avait laissé le garde et les hérissons.
+
+Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait
+disparu.
+
+CAMILLE.--Ô mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que
+Nicaise les a tués.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Nous allons voir cela; allons jusque chez
+lui.
+
+Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec
+impétuosité dans la maison du garde.
+
+LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Où sont les hérissons? Où les avez-vous
+mis, Nicaise?
+
+Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit
+avec la même lenteur:
+
+«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du
+potager.»
+
+LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Comme c'est méchant! comme c'est
+vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui a jeté les petits
+hérissons dans la mare.
+
+Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Vous avez eu tort de ne pas attendre,
+Nicaise; mes petites désiraient garder ces hérissons.
+
+NICAISE.--Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux
+jours: ils étaient trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race
+que le hérisson. Il faut la détruire.
+
+Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et
+consternées.
+
+«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons?
+Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en
+auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?»
+
+Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais
+ces hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et
+revinrent à la maison un peu abattues.
+
+Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur
+un âne avec sa bonne.
+
+Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se
+débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.
+
+SOPHIE.--Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh
+bien, Marguerite, tu t'éloignes?
+
+MARGUERITE.--Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille:
+je ne vous aime pas, mademoiselle.
+
+CAMILLE.--Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour
+m'être mise en colère: c'est très vilain de s'emporter.
+
+MARGUERITE, _l'embrassant tendrement.--_C'est pour moi, ma chère
+Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es toujours si bonne!
+Jamais tu ne te fâches.
+
+Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de
+tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit
+ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:
+
+«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui
+suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant
+durement à la pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises.
+C'est moi qui ai provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite
+et la jetant à terre; j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous
+tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un
+soufflet; je l'ai mérité, bien mérité. Et toi aussi, ma bonne
+petite Marguerite, pardonne-moi; sois généreuse comme Camille. Je
+sais que je suis méchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en
+larmes, je suis si malheureuse!»
+
+À ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers
+Sophie, l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.
+
+«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas,
+nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te
+distraire.»
+
+Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux....
+
+«Merci, mille fois merci, mes chères amies, je tâcherai de vous
+imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une
+maman douce et bonne, je serais meilleure!
+
+Mais j'ai si peur de ma belle-mère; elle ne me dit pas ce que je
+dois faire, mais elle me bat toujours.
+
+--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir
+détestée.
+
+--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment
+détestable le jour où je suis venue.» Camille et Madeleine
+demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un devoir de
+calcul et de géographie. «Dans une demi-heure nous aurons fini et
+nous irons vous rejoindre au jardin.»
+
+MARGUERITE.--Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de
+devoir à faire.
+
+SOPHIE.--Très volontiers; nous allons courir dehors.
+
+MARGUERITE.--Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à
+trois pauvres petits hérissons et à leur maman. Et, tout en
+marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.
+
+SOPHIE.--Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?
+
+MARGUERITE.--Dans la mare du potager.
+
+SOPHIE.--Allons les voir; ce sera très amusant.
+
+MARGUERITE.--Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau; maman
+l'a défendu.
+
+SOPHIE.--Non, non; nous regarderons de loin. Elles coururent
+vers la mare et, comme elles ne voyaient rien, elles approchèrent
+un peu.
+
+SOPHIE.--En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas
+mort, il se débat. Approche, approche; vois-tu?
+
+MARGUERITE.--Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat!
+les autres sont morts.
+
+SOPHIE.--Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour
+qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.
+
+MARGUERITE.--Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de
+nous.
+
+SOPHIE.--Voilà un grand bâton: donne-lui un coup sur la tête, il
+enfoncera.
+
+MARGUERITE.--Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit
+hérisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare.
+
+SOPHIE.--Pourquoi?
+
+MARGUERITE.--Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.
+
+SOPHIE.--Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.
+
+MARGUERITE.--C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.
+
+SOPHIE.--Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais
+tâcher d'enfoncer ce petit hérisson.
+
+Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare,
+allongea le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la
+longue baguette qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal
+disparut un instant, puis revint sur l'eau, où il continua à se
+débattre. Sophie courut vers l'endroit où il avait reparu, et le
+frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre il
+lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment où la
+baguette retombait, le poids de son corps l'entraînant, Sophie
+tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et disparut.
+
+Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui
+s'était accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à
+elle, parvint à faire sortir de l'eau le haut du corps de la
+malheureuse Sophie, et lui présenta l'autre main pour achever de
+la retirer.
+
+Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd
+qui l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces
+trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit
+tomber avec Sophie.
+
+La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du
+danger; elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville
+que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour
+remonter à la surface, frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle
+sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta
+immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva à
+portée de ses mains, et réussit, avec cet appui, à sortir de la
+mare.
+
+N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers
+la maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et
+des faucheuses qui travaillaient près de là accoururent à ses
+cris.
+
+«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait
+Marguerite.
+
+--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes
+femmes; au secours!
+
+--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée;
+allez vite à son secours.»
+
+Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la
+mare, aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à
+la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à
+charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea
+le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non
+sans peine.
+
+Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant
+le danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui
+de Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne
+s'occupât pas d'elle et qu'on retournât à la mare.
+
+Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le
+tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.
+
+Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur
+extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes
+deux un cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et
+les vêtements ruisselaient.
+
+«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il
+donc arrivé? Pourquoi ces cris?
+
+--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans
+la mare!»
+
+À ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du
+garde et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la
+faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à
+chaudes larmes.
+
+Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite,
+ne comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la
+nécessité de la calmer, lui dit avec assurance:
+
+«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je
+t'en conjure.
+
+--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.
+
+--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.» Cette
+assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans
+résistance. Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa
+maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta
+tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans
+l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à
+approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu.
+«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille
+fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu
+as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse...
+Allons voir ce que devient Sophie.» Sophie avait été emportée par
+Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui
+l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée,
+frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la
+porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint
+rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de
+Mme Fichini avait stupéfié tout le monde. «Qu'est-ce que
+j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe
+en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,
+j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.» Et,
+avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de
+dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la
+fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite,
+les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les
+remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de
+sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa
+entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la
+chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son
+mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare.
+
+«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen
+d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour
+moi, je n'en connais pas d'autres.»
+
+Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût
+chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui
+inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la
+belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et
+d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec
+Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous
+ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de coeur et
+l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se
+vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie.
+
+Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et
+Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux
+pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par
+excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les
+débris gisaient à terre.
+
+Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.
+
+«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite,
+prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi
+est-elle couverte de raies rouges?
+
+--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère
+Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»
+
+Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à
+force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa
+avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini,
+qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et
+qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation.
+L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville
+et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de
+Mme Fichini.
+
+Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands
+efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre
+Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le
+dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini
+partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme
+le lui demandaient ces dames.
+
+«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle
+en jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée
+de m'en débarrasser le plus souvent possible; elle est si
+méchante, qu'elle gâte toutes mes parties de plaisir chez mes
+voisins. Au revoir, chères dames... Montez en voiture, petite
+sotte!» ajouta-t-elle en donnant à Sophie une grande tape sur la
+tête.
+
+Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient
+pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer;
+elles rentrèrent au salon, où, avec leur maman et avec
+Mme de Rosbourg, elles causèrent de Sophie et des moyens de la
+tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite
+était couchée depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par
+se coucher aussi, en réfléchissant au malheur de Sophie et en
+remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une si excellente mère.
+
+
+
+IX. Poires volées.
+
+Quelques jours après l'aventure des hérissons, Mme de Fleurville
+avait à dîner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engagé
+Mme Fichini et Sophie.
+
+Camille et Madeleine n'étaient jamais élégantes; leur toilette
+était simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de
+Camille et les cheveux châtain clair de Madeleine, doux comme de
+la soie, étaient partagés en deux touffes bien lissées, bien
+nattées et rattachées au-dessus de l'oreille par de petits
+peignes; lorsqu'on avait du monde à dîner, on y ajoutait un noeud
+en velours noir. Leurs robes étaient en percale blanche tout unie;
+un pantalon à petits plis et des brodequins en peau complétaient
+cette simple toilette. Marguerite était habillée de même;
+seulement ses cheveux noirs, au lieu d'être relevés, tombaient en
+boucles sur son joli petit cou blanc et potelé. Toutes trois
+avaient le cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour
+dont nous parlons, la chaleur était étouffante.
+
+Quelques instants avant l'heure du dîner, Mme Fichini arriva avec
+une toilette d'une élégance ridicule pour la campagne. Sa robe de
+soie lilas clair était garnie de trois amples volants bordés de
+ruches, de dentelles, de velours; son corsage était également
+bariolé de mille enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que
+sa jupe; l'ampleur de cette jupe était telle, que Sophie avait été
+reléguée sur le devant de la voiture, au fond de laquelle
+s'étalait majestueusement Mme Fichini et sa robe. La tête de
+Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de volants qui la
+couvraient. La calèche était découverte; la société était sur le
+perron. Mme Fichini descendit, triomphante, grasse, rouge,
+bourgeonnée. Ses yeux étincelaient d'orgueil satisfait; elle
+croyait devoir être l'objet de l'admiration générale avec sa robe
+de mère Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau à plumes de
+mille couleurs couvrant ses cheveux roux, et son cordon de
+diamants sur son front bourgeonné. Elle vit avec une satisfaction
+secrète les toilettes simples de toutes ces dames; Mmes de
+Fleurville et de Rosbourg avaient des robes de taffetas noir uni;
+aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevés en simples
+bandeaux et nattés par derrière; les dames du voisinage étaient
+les unes en mousseline unie, les autres en soie légère; aucune
+n'avait ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire.
+Mme Fichini ne se trompait pas en pensant à l'effet que ferait sa
+toilette; elle se trompa seulement sur la nature de l'effet
+qu'elle devait produire: au lieu d'être l'admiration, ce fut une
+pitié moqueuse.
+
+«Me voici, chères dames, dit-elle en descendant de voiture et en
+montrant son gros pied chaussé de souliers de satin lilas pareil à
+la robe, et à bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme
+saint Roch et son chien.»
+
+Sophie, masquée d'abord par la robe de sa belle-mère, apparut à
+son tour, mais dans une toilette bien différente: elle avait une
+robe de grosse percale faite comme une chemise, attachée à la
+taille avec un cordon blanc; elle tenait ses deux mains étalées
+sur son ventre.
+
+«Faites la révérence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas
+donc! À quoi sert le maître de danse que j'ai payé tout l'hiver
+dix francs la leçon et qui vous a appris à saluer, à marcher et à
+avoir de la grâce? Quelle tournure a cette sotte avec ses mains
+sur son ventre!
+
+--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville; va embrasser
+tes amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle
+pour détourner les pensées de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous
+ne méritons pas de pareilles élégances avec nos toilettes toutes
+simples.
+
+--Comment donc, chère madame! vous valez bien la peine qu'on
+s'habille. Il faut bien user ses vieilles robes à la campagne.»
+
+Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, près de
+Mme de Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses
+jupons repoussèrent le fauteuil au moment où elle s'asseyait, et
+l'élégante Mme Fichini tomba par terre.
+
+Un rire général salua cette chute, rendue ridicule par le
+ballonnement de tous les jupons, qui restèrent bouffants, faisant
+un énorme cerceau au-dessus de Mme Fichini, et laissant à
+découvert deux grosses jambes dont l'une gigotait avec
+emportement, tandis que l'autre restait immobile dans toute son
+ampleur.
+
+Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini étendue sur le plancher,
+comprima son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son
+aide pour la relever; mais ses efforts furent impuissants, et il
+fallut que deux voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en
+aide.
+
+À trois, ils parvinrent à relever Mme Fichini; elle était rouge,
+furieuse, moins de sa chute que des rires excités par cet
+accident, et se plaignit d'une foulure à la jambe.
+
+Sophie se tint prudemment à l'écart, pendant que sa belle-mère
+recevait les soins de ces dames; quand le mouvement fut calmé et
+que tout fut rentré dans l'ordre, elle demanda tout bas à Camille
+de s'éloigner.
+
+«Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dîner à
+l'instant.»
+
+Sophie, sans répondre, écarta un peu ses mains de son ventre, et
+découvrit une énorme tache de café au lait.
+
+SOPHIE, _très bas.--_Je voudrais laver cela.
+
+CAMILLE, _bas.--_Comment as-tu pu faire cela en voiture?
+
+SOPHIE, _bas.--_Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin à
+déjeuner: j'ai renversé mon café sur moi.
+
+CAMILLE, _bas.--_Pourquoi n'as-tu pas changé de robe pour venir
+ici?
+
+SOPHIE, _bas.--_Maman ne veut pas; depuis que je suis tombée
+dans la mare, elle veut que j'aie des robes faites comme des
+chemises, et que je les porte pendant trois jours.
+
+CAMILLE, _bas.--_Ta bonne aurait dû au moins laver cette tache,
+et repasser ta robe.
+
+SOPHIE, _bas.--_Maman le défend; ma bonne n'ose pas.
+
+Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite, toutes quatre
+s'en vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de
+l'eau, Marguerite du savon, elles lavent, elles frottent avec tant
+d'activité que la tache disparaît; mais la robe reste mouillée, et
+Sophie continue à y appliquer ses mains jusqu'à ce que tout soit
+sec. Elles rentrent toutes au salon au moment où l'on allait se
+mettre à table. Mme Fichini boite un peu; elle est enchantée de
+l'intérêt qu'elle croit inspirer, et ne fait pas attention à
+Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.
+
+Après dîner, toute la société va se promener. On se dirige vers le
+potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espèce
+nouvelle, d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier
+qui la produisait était tout jeune et n'en avait que quatre.
+
+Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces
+poires.
+
+«Je vous engage, mesdames et messieurs, à venir les manger dans
+huit jours; elles auront encore grossi et seront mûres à point»,
+dit Mme de Fleurville.
+
+Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et
+des fleurs.
+
+Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles
+poires la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les
+manger; mais comment faire? Tout le monde la verrait... «Si je
+pouvais rester toute seule en arrière! se dit-elle. Mais comment
+pourrai-je éloigner Camille, Madeleine et Marguerite? Qu'elles
+sont ennuyeuses de ne jamais me laisser seule!»
+
+Tout en cherchant le moyen de rester derrière ses amies, elle
+sentit que sa jarretière tombait.
+
+«Bon, voilà un prétexte.»
+
+Et, s'arrêtant près du poirier tentateur, elle se mit à arranger
+sa jarretière, regardant du coin de l'oeil si ses amies
+continuaient leur chemin.
+
+«Que fais-tu là?» dit Camille en se retournant.
+
+SOPHIE.--J'arrange ma jarretière, qui est défaite.
+
+CAMILLE.--Veux-tu que je t'aide?
+
+SOPHIE.--Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-même.
+
+CAMILLE.--Je vais t'attendre alors.
+
+SOPHIE, _avec impatience.--_Mais non, va-t'en, je t'en supplie!
+tu me gênes.
+
+Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre
+Madeleine et Marguerite.
+
+Aussitôt qu'elle fut éloignée, Sophie allongea le bras, saisit une
+poire, la détacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle
+étendit le bras, et, au moment où elle cueillait la seconde poire,
+Camille se retourna et vit Sophie retirer précipitamment sa main
+et cacher quelque chose sous sa robe.
+
+Camille, la sage, l'obéissante Camille, qui eût été incapable
+d'une si mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de
+commettre Sophie.
+
+CAMILLE, _riant.--_Que fais-tu donc là, Sophie? Qu'est-ce que tu
+mets dans ta poche? et pourquoi es-tu si rouge?
+
+SOPHIE, _avec colère.--_Je ne fais rien du tout, mademoiselle;
+je ne mets rien dans ma poche et je ne suis pas rouge du tout.
+
+CAMILLE, _avec gaieté.--_Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es
+rouge. Madeleine, Marguerite, regardez donc Sophie: elle dit
+qu'elle n'est pas rouge.
+
+SOPHIE, _pleurant.--_Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me
+taquiner, pour me faire gronder que tu cries tant que tu peux que
+je suis rouge; je ne suis pas rouge du tout. C'est bien méchant à
+toi.
+
+CAMILLE, _avec la plus grande surprise.--_Sophie, ma pauvre
+Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement pas te
+taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la
+peine, pardonne-moi.
+
+Et la bonne petite Camille courut à Sophie pour l'embrasser. En
+approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la
+repoussait; elle baissa les yeux, vit l'énorme poche de Sophie, y
+porta involontairement la main, sentit les poires, regarda le
+poirier et comprit tout.
+
+«Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme
+c'est mal, ce que tu as fait!
+
+--Laisse-moi tranquille, petite espionne, répondit Sophie avec
+emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me
+gronder; laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.
+
+--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas
+rester près de toi et de ta poche pleine de poires volées.»
+
+La colère de Sophie fut alors à son comble; elle levait la main
+pour frapper Camille, lorsqu'elle réfléchit qu'une scène
+attirerait l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires.
+Elle abaissa son bras levé, tourna le dos à Camille, et,
+s'échappant par une porte du potager, courut se cacher dans un
+massif pour manger les fruits dérobés.
+
+Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne
+s'aperçut pas du retour de toute la société et de la surprise avec
+laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
+
+«Hélas! chère madame, s'écria Mme Fichini, deux de vos belles
+poires ont disparu!»
+
+Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames. «Sais-tu
+ce qu'elles sont devenues, Camille?» demanda Mme de Fleurville.
+Camille ne mentait jamais. «Oui, maman, je le sais.
+
+--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?
+
+--Oh non! maman.
+
+--Mais alors où sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les
+cueillir?» Camille ne répondit pas.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Réponds, ma petite Camille; puisque tu sais
+où elles sont, tu dois le dire.
+
+CAMILLE, _hésitant.--_Je..., je... ne crois pas, madame...,
+je... ne dois pas dire...
+
+MADAME FICHINI, _riant aux éclats.--_Ha, ha, ha! c'est comme
+Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment ensuite. Ha, ha,
+ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon démon! Ha, ha, ha!
+fouettez-la, chère madame, elle avouera.
+
+CAMILLE, _avec vivacité.--_Non, madame, je ne fais pas comme
+Sophie; je ne vole pas, et je ne mens jamais!
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que
+sont devenues ces poires, ne veux-tu pas le dire? Camille baissa
+les yeux, rougit et répondit tout bas: «Je ne peux pas.»
+
+Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincérité de
+Camille, qu'elle n'hésita pas à la croire innocente; elle
+soupçonna vaguement que Camille se taisait par générosité; elle le
+dit tout bas à Mme de Fleurville, qui regarda longuement sa fille,
+secoua la tête et s'éloigna avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
+Cette dernière riait toujours d'un air moqueur. La pauvre Camille,
+restée seule, fondit en larmes.
+
+Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit
+appeler par Madeleine, Sophie et Marguerite.
+
+«Camille! Camille! où es-tu donc? nous te cherchons depuis un
+quart d'heure.»
+
+Camille sécha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la
+rougeur de ses yeux et le gonflement de son visage.
+
+«Camille, ma chère Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda
+Marguerite avec inquiétude.
+
+--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.»
+
+Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommença à sangloter.
+Madeleine et Marguerite l'entourèrent de leurs bras et la
+couvrirent de baisers, en lui demandant avec instance de leur
+confier son chagrin.
+
+Aussitôt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la
+soupçonnait d'avoir mangé les belles poires que leur maman
+conservait si soigneusement. Sophie, qui était restée impassible
+jusqu'alors, rougit, se troubla, et demanda enfin d'une voix
+tremblante d'émotion: «Est-ce que tu n'as pas dit... que tu
+savais..., que tu connaissais...»
+
+CAMILLE.--Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.
+
+MADELEINE.--Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?
+
+CAMILLE, _très bas.--_Oui.
+
+MADELEINE.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?
+
+Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne répondit pas.
+
+Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite
+s'étonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie.
+Enfin Sophie, ne pouvant plus contenir son sincère repentir et sa
+reconnaissance envers la généreuse Camille, se jeta à genoux
+devant elle en sanglotant: «Pardon, oh pardon, Camille, ma bonne
+Camille! J'ai été méchante, bien méchante; ne m'en veux pas.»
+
+Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflammé de colère; elle ne
+lui pardonnait pas d'avoir causé un si vif chagrin à sa chère
+Camille.
+
+«Méchante Sophie, s'écria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire
+du mal; tu as fait punir un jour ma chère Camille, aujourd'hui tu
+la fais pleurer; je te déteste, et cette fois-ci c'est pour de
+bon; car, grâce à toi, tout le monde croit Camille gourmande,
+voleuse et menteuse.»
+
+Sophie tourna vers Marguerite son visage baigné de larmes et lui
+répondit avec douceur:
+
+«Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose à
+faire qu'à demander pardon à Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle
+en se levant, dire à ma belle-mère et à ces dames que c'est
+moi qui ai volé les poires, que c'est moi qui dois subir une
+sévère punition; et que toi, bonne et généreuse Camille, tu ne
+mérites que des éloges et des récompenses.
+
+--Arrête, Sophie, s'écria Camille en la saisissant par le bras;
+et toi, Marguerite, rougis de ta dureté, sois touchée de son
+repentir.»
+
+Marguerite, après une lutte visible, s'approcha de Sophie et
+l'embrassa, les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et
+cherchait à dégager sa main de celle de Camille pour courir à la
+maison et tout avouer. Mais Camille la retint fortement et lui
+dit:
+
+«Écoute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une très grande
+faute; mais tu l'as déjà réparée en partie par ton repentir. Fais-en
+l'aveu à maman et à Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire à ta
+belle-mère, qui est si sévère et qui te fouettera impitoyablement?
+
+--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me
+fouettera, je le sais; mais ne l'aurais-je pas mérité?»
+
+À ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre à laquelle étaient
+adossés les enfants et dont la porte était ouverte.
+
+«J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la
+serre au moment où vous accouriez près de Camille, et c'est moi
+qui me charge de toute l'affaire. Je raconterai à
+Mme de Fleurville la vérité; je la cacherai à Mme Fichini, à
+laquelle je dirai seulement que l'innocence de Camille a été
+reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai bien de
+nommer. Ma petite Camille, ta conduite a été belle, généreuse,
+au-dessus de tout éloge. La tienne, Sophie, a été bien mauvaise au
+commencement, belle et noble à la fin; toi, Marguerite, tu as été
+trop sévère, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour
+Sophie; et toi, Madeleine, tu as été bonne et sage. Maintenant,
+tâchons de tout oublier et de finir gaiement la journée. Je vous
+ai ménagé une surprise: on va tirer une loterie; il y a des lots
+pour chacune de vous.»
+
+Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un
+air radieux, et les quatre petites filles, après s'être
+embrassées, coururent au salon. On les attendait pour commencer.
+
+Sophie gagna un joli ménage et une papeterie.
+
+Camille, un joli bureau avec une boîte de couleurs, cent gravures
+à enluminer, et tout ce qui est nécessaire pour dessiner, peindre
+et écrire.
+
+Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie
+boîte à ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler.
+
+Marguerite, une charmante poupée en cire et un trousseau complet
+dans une jolie commode.
+
+
+
+X. La poupée mouillée.
+
+Après avoir bien joué, bien causé, pris des glaces et des gâteaux,
+Sophie partit avec sa belle-mère; Camille, Madeleine et Marguerite
+allèrent se coucher.
+
+Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui
+avait raconté l'histoire des poires, et toutes deux avaient
+expliqué à Mme Fichini l'innocence de Camille sans faire
+soupçonner Sophie.
+
+Marguerite était enchantée de sa jolie poupée et de son trousseau.
+Dans le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouvé: 1
+chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans
+de velours noir; 1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;
+1 ombrelle verte à manche d'ivoire; 6 paires de gants; 4 paires de
+brodequins; 2 écharpes en soie; 1 manchon et une pèlerine en
+hermine. Dans le second tiroir: 6 chemises de jour; 6 chemises de
+nuit; 6 pantalons; 6 jupons festonnés et garnis de dentelle; 6
+paires de bas; 6 mouchoirs; 6 bonnets de nuit; 6 cols; 6 paires de
+manches; 2 corsets; 2 jupons de flanelle; 6 serviettes de
+toilette; 6 draps; 6 taies d'oreiller; 6 petits torchons. Un sac
+contenant des éponges, un démêloir, un peigne fin, une brosse à
+tête, une brosse à peignes. Dans le troisième tiroir étaient
+toutes les robes et les manteaux et mantelets; il y avait: 1 robe
+en mérinos écossais; 1 robe en popeline rose; 1 robe en taffetas
+noir; 1 robe en étoffe bleue; 1 robe en mousseline blanche; 1 robe
+en nankin; 1 robe en velours noir; 1 robe de chambre en taffetas
+lilas; 1 casaque en drap gris; 1 casaque en velours noir; 1 talma
+en soie noire; 1 mantelet en velours gros bleu; 1 mantelet en
+mousseline blanche brodée. Marguerite avait appelé Camille et
+Madeleine pour voir toutes ces belles choses; ce jour-là et les
+jours suivants elles employèrent leur temps à habiller,
+déshabiller, coucher et lever la poupée.
+
+Un après-midi, Mme de Fleurville les appela: «Camille, Marguerite,
+mettez vos chapeaux; nous allons faire une promenade.»
+
+CAMILLE.--Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupée
+et courons.
+
+MARGUERITE.--Non, j'emporte ma poupée avec moi; je veux l'avoir
+toujours dans mes bras.
+
+MADELEINE.--Si tu la laisses traîner, elle sera sale et
+chiffonnée.
+
+MARGUERITE.--Mais je ne la laisserai pas traîner, puisque je la
+porterai dans mes bras.
+
+CAMILLE.--C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine;
+elle verra bien tout à l'heure qu'une poupée gêne pour courir.
+
+Marguerite s'entêta à garder sa poupée, et toutes trois
+rejoignirent bientôt Mme de Fleurville.
+
+«Où allons-nous, maman? dit Camille.
+
+--Au moulin de la forêt, mes enfants.» Marguerite fit une petite
+grimace, parce que le moulin était au bout d'une longue avenue et
+que la poupée était un peu lourde pour ses petits bras. Arrivée à
+la moitié du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les
+enfants ne fussent fatiguées, s'assit au pied d'un gros arbre, et
+leur dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre
+de sa poche; Marguerite s'assit près d'elle, mais Camille et
+Madeleine, qui n'étaient pas fatiguées, couraient à droite, à
+gauche, cueillant des fleurs et des fraises. «Camille, Camille,
+s'écria Madeleine, viens vite; voici une grande place pleine de
+fraises.»
+
+Camille accourut et appela Marguerite.
+
+«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises:
+elles sont mûres et excellentes.» Marguerite se dépêcha de
+rejoindre ses amies, qui déposaient leurs fraises dans de grandes
+feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en cueillir; mais,
+gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les ramasser et les
+tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure qu'elle les
+cueillait. «Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se
+dit-elle tout bas; elle me gêne pour courir, pour cueillir et
+garder mes fraises. Si je la posais au pied de ce gros chêne?...
+il y a de la mousse; elle sera très bien.»
+
+Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être
+débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux,
+regarda le ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa
+poche, se leva et appela les enfants.
+
+«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage
+qui s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.»
+
+Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à
+Mme de Fleurville.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Nous n'avons pas le temps de nous régaler
+de fraises, mes enfants; emportez-les avec vous. Voyez comme le
+ciel devient noir; on entend déjà le tonnerre.
+
+MARGUERITE.--Ah! mon Dieu! j'ai peur.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--De quoi as-tu peur, Marguerite?
+
+MARGUERITE.--Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est
+généralement sur les arbres ou sur les cheminées, qui sont plus
+élevés et présentent une pointe aux nuages; ensuite le tonnerre ne
+te ferait aucun mal quand même il tomberait sur toi, parce que tu
+as un fichu de soie et des rubans de soie à ton chapeau.
+
+MARGUERITE.--Comment? la soie chasse le tonnerre?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, le tonnerre ne touche jamais aux
+personnes qui ont sur elles quelque objet en soie. L'été dernier,
+un de mes amis qui demeure à Paris, rue de Varenne, revenait chez
+lui par un orage épouvantable; le tonnerre est tombé sur lui, a
+fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de son gilet, les clefs
+qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son habit, sans lui
+faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait une
+ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité.
+
+MARGUERITE.--Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai
+plus peur du tonnerre.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà le vent d'orage qui s'élève;
+courons vite, dans dix minutes la pluie tombera à torrents.
+
+Les trois enfants se mirent à courir.
+
+Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles
+avaient beau se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les
+gouttes commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec
+violence; les enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes,
+elles riaient tout en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs
+jupons gonflés par le vent, des larges gouttes qui les
+mouillaient, et elles espéraient bien recevoir tout l'orage avant
+d'arriver à la maison. Mais elles entraient dans le vestibule au
+moment où la grêle et la pluie commençaient à leur fouetter le
+visage et à les tremper.
+
+«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes
+enfants», dit Mme de Fleurville.
+
+Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements
+mouillés.
+
+Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la
+pluie continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à
+cache-cache dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg
+jouèrent avec elles jusqu'à huit heures. Marguerite alla se
+coucher; Camille et Madeleine, fatiguées de leurs jeux, prirent
+chacune un livre; elles lisaient attentivement: Camille, le
+_Robinson suisse, _Madeleine, les _Contes de Grimm, _lorsque
+Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et criant.
+
+Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent
+avec terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg
+s'étaient aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite
+sur la cause de ses cris.
+
+Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient.
+Mme de Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et,
+s'étant assurée que la petite fille n'était pas blessée, elle
+s'inquiéta plus encore du désespoir de Marguerite.
+
+Enfin elle put articuler: «Ma... poupée... ma... poupée...
+
+--Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite...
+parle... je t'en prie.
+
+--Ma... poupée... Ma belle... poupée est restée... dans... la
+forêt... au pied... d'un arbre... Ma poupée, ma pauvre poupée!»
+
+Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle. «Ta poupée
+neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment peut-elle
+être dans la forêt?
+
+--Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros
+chêne, parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand
+nous nous sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du
+tonnerre et je l'ai oubliée sous l'arbre.
+
+--Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais
+pourquoi l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter
+de poupée quand on va faire une promenade un peu longue.
+
+--Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je
+n'ai pas voulu.
+
+--Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit
+l'entêtement et la déraison; Il a permis que tu oubliasses ta
+pauvre poupée et tu auras jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir
+peut-être trempée et gâtée, peut-être déchirée par les bêtes qui
+habitent la forêt, peut-être volée par quelque passant.
+
+--Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les
+mains, envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je
+lui expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de
+suite.
+
+--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une
+pluie battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade
+ou d'être attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon
+coeur.
+
+--Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon
+Dieu, mon Dieu! elle sera trempée, salie, perdue!
+
+--Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique
+ce soit par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre
+avec patience jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous
+irons chercher ta malheureuse poupée.»
+
+Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant
+et en disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait
+pas se coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après
+avoir sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se
+réveilla que le lendemain matin.
+
+Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour
+s'habiller et courir bien vite à la recherche de sa poupée.
+
+Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné,
+elle courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes
+depuis longtemps et qui l'attendaient pour partir.
+
+«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère
+maman, nous voici toutes les trois.
+
+--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la
+pauvre poupée a passé une si mauvaise nuit.»
+
+Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite;
+les petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant
+elles étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait,
+leur coeur battait à mesure qu'elles approchaient.
+
+«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit
+Marguerite.
+
+Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas
+de poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là.
+
+Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et
+Madeleine étaient désolées. «Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu
+bien sûre de l'avoir laissée ici?
+
+--Bien sûr, maman, bien sûr.
+
+--Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une
+touffe d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.
+
+Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer.
+Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison,
+et les petites filles les suivirent tristement. Chacune se
+demandait:
+
+«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté?
+La pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la
+faire disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est
+donc pas un loup qui l'a emportée.»
+
+Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la
+maison. Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires
+de sa poupée perdue, les plia proprement et les remit dans les
+tiroirs de la commode, comme elle les avait trouvées; elle ferma
+les tiroirs, retira la clef et alla la porter à Camille.
+
+«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode;
+mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est
+perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent,
+j'en achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et
+les chapeaux pourront aller.»
+
+Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la
+serra dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre
+Marguerite!»
+
+Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de
+Marguerite et ne savait comment la consoler. Tout à coup son
+visage s'anime, elle se lève, court à son sac à ouvrage, en tire
+une bourse, et revient en courant près de Marguerite.
+
+«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée;
+j'ai amassé trente-cinq francs pour faire emplette de livres dont
+je n'ai pas besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore
+achetés, tu auras une poupée exactement semblable à celle que tu
+as perdue.
+
+--Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était
+devenue rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman
+de me la faire acheter.»
+
+Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire
+acheter sa poupée la première fois que l'on irait à Paris.
+
+
+
+XI. Jeannette la voleuse.
+
+Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux
+sacrifice; trois jours s'étaient passés depuis la disparition de
+la poupée; Marguerite attendait avec une vive impatience que
+quelqu'un allât à Paris pour lui apporter la poupée promise. En
+attendant, elle s'amusait avec celle de Madeleine. Il faisait
+chaud, et les enfants étaient établies dans le jardin, sous des
+arbres touffus. Madeleine lisait. Camille tressait une couronne de
+pâquerettes pour la poupée, que Marguerite peignait avant de lui
+mettre la couronne sur la tête. La petite boulangère, nommée
+Suzanne, qui apportait deux pains à la cuisine, passa près d'elle.
+Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda attentivement la poupée
+et dit:
+
+«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!»
+
+MARGUERITE.--Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?
+
+SUZANNE.--Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la
+vôtre, et pas plus tard qu'hier encore.
+
+MARGUERITE.--Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne?
+
+SUZANNE.--Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de
+soie lilas; c'est Jeannette qui l'a.
+
+MARGUERITE.--Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné
+cette belle poupée?
+
+SUZANNE.--Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois
+jours.
+
+Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné:
+toutes trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de
+Jeannette pouvait bien être celle de Marguerite.
+
+CAMILLE.--Et cette poupée a-t-elle des sabots?
+
+SUZANNE, _riant.--_Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied
+chaussé d'un beau petit soulier bleu, et l'autre est nu; elle a
+aussi un petit chapeau de paille avec une plume blanche.
+
+MARGUERITE, _s'élançant de sa chaise.--_C'est ma poupée, ma
+pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours sous un chêne,
+lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas retrouvée
+depuis.
+
+SUZANNE.--Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la
+belle poupée, mais qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça
+ferait des jaloux.
+
+CAMILLE, _bas à Marguerite.--_Laisse aller Suzanne, et courons
+dire à maman ce qu'elle vient de nous raconter.
+
+Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au
+salon, où Mme de Fleurville était à écrire, pendant que
+Mme de Rosbourg jouait du piano.
+
+CAMILLE et MADELEINE, _très précipitamment.--_Madame, madame,
+voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la poupée de
+Marguerite; il faut qu'elle la rende.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Quelle folie! mes pauvres enfants, vous
+perdez la tête! Comment est-il possible que la poupée de
+Marguerite se soit sauvée dans la maison de Jeannette?
+
+MADELEINE.--Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit
+de ne pas en parler et qu'on la lui avait donnée.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de
+vingt-cinq sous habillée en papier qu'on aura donnée à Jeannette,
+et que Suzanne trouve superbe, parce qu'elle n'en a jamais vu de
+plus belle.
+
+MARGUERITE.--Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a
+une robe de taffetas lilas, un seul soulier de satin bleu, et un
+chapeau de paille avec une plume blanche.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Écoute, ma petite Marguerite, va me
+chercher Suzanne; je la questionnerai moi-même, et, si j'ai des
+raisons de penser que Jeannette a ta poupée, nous allons partir
+tout de suite pour le moulin.
+
+Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après,
+traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un
+si beau salon, en présence de ces dames.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux
+seulement te demander quelques détails sur la belle poupée de
+Jeannette. Est-il vrai qu'elle a une poupée très jolie et très
+bien habillée?
+
+SUZANNE.--Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Comment est sa robe?
+
+SUZANNE.--En soie lilas, madame.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Et son chapeau?
+
+SUZANNE.--En paille, madame; et tout rond, avec une plume
+blanche et des affiquets de velours noirs.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette
+poupée?
+
+SUZANNE.--Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer
+personne parce qu'on le lui a défendu, qu'elle dit.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée?
+
+SUZANNE.--Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a
+rapportée de la ville le jour de l'orage.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en
+aller; voici des pralines pour t'amuser en route.
+
+Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne
+rougit de plaisir, fit une révérence et s'en alla.
+
+«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît
+certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes.
+Mettez vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au
+moulin.»
+
+Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes
+elles furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au
+lieu de la consternation et du silence qui avaient attristé la
+même promenade, trois jours auparavant, les enfants s'agitaient,
+allaient et venaient, se dépêchaient et parlaient toutes à la
+fois.
+
+Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure.
+Les petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en
+appelant Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les
+arrêta et leur dit:
+
+«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience;
+tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la
+poupée.»
+
+Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux
+étincelaient, leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait
+pour parler, leurs jambes les emportaient malgré elles, mais les
+mamans les firent passer derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi
+au moulin.
+
+La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta
+des chaises.
+
+«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises
+basses.»
+
+Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les
+trois petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur
+fait signe de ne pas montrer d'impatience.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il?
+
+LA MEUNIÈRE.--Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et votre fille Jeannette, où est-elle?
+
+MÈRE LÉONARD.--Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au
+moulin.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mes filles voudraient la voir; appelez-la
+donc...
+
+MÈRE LÉONARD, _allant à la porte.--_Jeannette, Jeannette!
+_(Après un moment d'attente.) _Jeannette, arrive donc! où t'es-tu
+fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose pas.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Pourquoi n'ose-t-elle pas?
+
+MÈRE LÉONARD.--Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait
+toujours quelque chose; elle s'émotionne de la joie qu'elle a.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Je voudrais bien lui parler pourtant; si
+elle est sage et bonne fille, je lui ai apporté un joli fichu de
+soie et un beau tablier pour les dimanches.
+
+La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au
+moulin et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui
+s'était cachée et qui se débat vivement.
+
+MÈRE LÉONARD.--Vas-tu pas finir, méchante, malapprise?
+
+JEANNETTE, _criant.--_Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur.
+
+MÈRE LÉONARD.--De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames
+vont-elles pas te manger?
+
+Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras;
+Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard
+est furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui
+échappent; elle appelle Jeannette:
+
+«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas
+quérir et je te vas cingler les reins; tu vas voir.»
+
+Mme de Fleurville l'arrête et lui dit:
+
+«N'y allez pas, mère Léonard; laissez-moi lui parler: je la
+trouverai, allez, je connais bien la maison.»
+
+Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère
+Léonard. Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise.
+Mme de Fleurville, sans mot dire, la tira de sa cachette, s'assit
+sur la chaise, et, lui tenant les deux mains, lui dit:
+
+«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais
+au-devant de moi quand je venais au moulin.»
+
+Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée.
+
+«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi
+l'autre jour?»
+
+JEANNETTE, _avec vivacité.--_Suzanne est une menteuse; elle n'a
+point vu de poupée; je ne lui ai rien dit; je n'ai parlé de rien,
+c'est des menteries qu'elle vous a faites.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me
+l'a dit?
+
+JEANNETTE, _très vivement.--_Parce qu'elle me fait toujours de
+méchantes choses; elle vous a conté des sottises.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu
+Suzanne, puisque je ne te l'ai pas nommée?
+
+JEANNETTE.--Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point
+dit qu'on m'avait donné la poupée; je n'en ai point, de poupée;
+c'est tout des menteries.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Plus tu parles et plus je vois que c'est
+toi qui mens; tu as peur que je ne te reprenne la poupée que tu as
+trouvée dans le bois le jour de l'orage.
+
+JEANNETTE.--Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouvé sous le
+chêne, et je n'ai point la poupée de Mlle Marguerite.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est de la poupée de
+Mlle Marguerite que je te parle et qu'elle était sous le chêne?
+
+Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit à
+crier et à se débattre. Mme de Fleurville la laissa aller et
+commença la recherche de la poupée; elle ouvrit l'armoire et le
+coffre, mais n'y trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'était
+réfugiée près du lit, comme pour empêcher qu'on ne cherchât de ce
+côté, elle se baissa et aperçut la poupée sous le lit, tout au
+fond; elle se retourna vers la mère Léonard et lui ordonna d'un
+air sévère de retirer la poupée. La mère Léonard obéit en
+tremblant et remit la poupée à Mme de Fleurville.
+
+«Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette
+poupée?
+
+--Pour ça non, ma bonne chère dame, répondit la mère Léonard; si
+j'avais su, je la lui aurais fait reporter au château, car elle
+sait bien que cette poupée est à Mlle Marguerite; nous l'avions
+trouvée bien jolie, la dernière fois que Mlle Marguerite l'a
+apportée. _(Se retournant vers Jeannette). _Ah! mauvaise créature,
+vilaine petite voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je
+t'apprendrai à faire des voleries et puis des menteries encore,
+que j'en suis toute tremblante. Je voyais bien que tu mentais à
+Madame, dès que tu as ouvert ta bouche pleine de menteries. Tu vas
+avoir le fouet tout à l'heure: tu ne perdras rien pour attendre.»
+
+Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le
+ferait plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir,
+la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de
+poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop
+forte, chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire
+promettre qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se
+contenterait de l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la
+journée. Les enfants étaient consternées de cette scène; les
+mensonges répétés de Jeannette, sa confusion devant la poupée
+retrouvée, la colère et les menaces de la mère Léonard les avaient
+fait trembler. Mme de Fleurville remit à Marguerite sa poupée sans
+mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et sortit avec
+Mme de Rosbourg, suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis
+quelques instants en silence, lorsqu'un cri perçant les fit toutes
+s'arrêter; il fut suivi d'autres cris plus perçants, plus aigus
+encore, c'était Jeannette qui recevait le fouet de la mère
+Léonard. Elle la fouetta longtemps: car, à une grande distance,
+les enfants, qui s'étaient remises en marche, entendaient encore
+les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin
+tragique de l'histoire de la poupée perdue les laissa pour toute
+la journée sous l'impression d'une grande tristesse, d'une vraie
+terreur.
+
+
+
+XII. Visite chez Sophie.
+
+«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à
+votr mamman; nous dinron a sainq eure pour joué avan é allé
+promené aprais. Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de
+moi, je vous pri!
+
+» Sofie, votre ami.»
+
+Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la
+poupée; elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes
+fautes d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les
+montra pas à Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman.
+
+CAMILLE.--Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage
+toutes à dîner chez elle demain.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner
+t'amusera, Camille?
+
+CAMILLE.--Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui
+est si malheureuse.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--C'est bien généreux à toi, ma pauvre
+Camille, car elle t'a fait punir et gronder deux fois.
+
+CAMILLE.--Oh! maman, elle a été si fâchée après.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille.--_C'est bien, très
+bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que nous irons
+demain bien certainement.
+
+Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et
+Marguerite, et répondit à Sophie:
+
+«Ma chère Sophie,» Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain
+chez ta belle-mère; elles nous emmèneront, Madeleine, Marguerite
+et moi. Nous sommes très contentes; nous ne mettrons pas de belles
+robes pour pouvoir jouer à notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je
+t'embrasse.» Camille de Fleurville.»
+
+Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite
+du lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline
+blanche; Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile.
+Mme de Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de
+toile.
+
+Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine
+lui dirent:
+
+«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de
+Jeannette.»
+
+MARGUERITE.--Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt,
+ni de Jeannette.
+
+MADELEINE.--Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la
+laisser tomber et la casser.
+
+MARGUERITE.--C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée
+à la maison. Pauvre petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort!
+jamais elle ne voit personne!
+
+Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un
+instant d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus
+raisonnable de laisser la poupée à la maison.
+
+Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de
+coutume; à deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures
+et demie elles montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg
+et de Fleurville s'assirent au fond; les trois petites prirent
+place sur le devant. Il faisait un temps magnifique, et, comme le
+château de Mme Fichini n'était qu'à une lieue, le voyage dura à
+peine vingt minutes. La grosse Mme Fichini les attendait sur le
+perron; Sophie se tenait en arrière, n'osant pas se montrer, de
+crainte des soufflets.
+
+«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères
+demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! Les
+enfants auront le temps de jouer, et nous autres, mamans, nous
+causerons. J'ai une grâce à vous demander, chères dames; je vous
+expliquerai cela; c'est pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous
+en faire cadeau pour quelques semaines, si vous voulez bien
+l'accepter et la garder pendant un voyage que je dois faire.»
+
+Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que
+Mme Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui
+faire. Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent
+dans le vestibule.
+
+«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite,
+qu'elle voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans
+toi?
+
+--Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais
+seulement que depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle
+veut me laisser seule ici pendant qu'elle fera un voyage en
+Italie.
+
+--En seras-tu fâchée? dit Camille.
+
+--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je
+serai si heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement
+grondée, je ne serai plus seule, abandonnée pendant des journées
+entières, n'apprenant rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il
+m'arrive bien souvent de pleurer plusieurs heures de suite, sans
+que personne y fasse attention, sans que personne cherche à me
+consoler.»
+
+Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
+l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix
+minutes après, elles couraient dans le jardin et jouaient à
+cache-cache; Sophie riait et s'amusait autant que les autres.
+
+Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très
+chaud, elles rentrèrent à la maison.
+
+«Dieu! que j'ai soif!» dit Sophie.
+
+MADELEINE.--Pourquoi ne bois-tu pas?
+
+SOPHIE.--Parce que ma belle-mère me le défend.
+
+MARGUERITE.--Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau?
+
+SOPHIE.--Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner un verre
+seulement.
+
+MARGUERITE.--Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.
+
+«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de
+Mme Fichini. Venez ici, mademoiselle, tout de suite.»
+
+Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était
+Mme Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la
+pauvre Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant
+aussi et écoutant de toutes leurs oreilles.
+
+MADAME FICHINI, _avec colère.--_Approchez, petite voleuse;
+pourquoi avez-vous bu le vin?
+
+SOPHIE, _tremblante.--_Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.
+
+MADAME FICHINI, _la poussant rudement.--_Quel vin, menteuse?
+Celui du carafon qui est dans mon cabinet de toilette.
+
+SOPHIE, _pleurant.--_Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu
+votre vin, que je ne suis pas entrée dans votre cabinet.
+
+MADAME FICHINI.--Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et
+vous n'êtes pas entrée par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces
+marques que vos pieds ont laissées sur le sable, devant la fenêtre
+du cabinet?
+
+SOPHIE.--Je vous assure, maman...
+
+Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se précipita sur
+elle, la saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté,
+et malgré les protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à
+la fouetter, à la battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués.
+Mme Fichini sortit du cabinet toute rouge de colère. La
+malheureuse Sophie la suivait en sanglotant; au moment où elle
+s'apprêtait à quitter le salon pour aller retrouver ses amies,
+Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un dernier
+soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée, furieuse,
+elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait ces
+dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
+qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne
+s'en accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser
+Sophie à Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt
+commencer. Toutes trois gardaient le silence; Mme Fichini
+s'éventait. Mmes de Fleurville et de Rosbourg travaillaient à leur
+tapisserie sans mot dire.
+
+MADAME FICHINI.--Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne
+plus que jamais le désir de me séparer de Sophie; je crains
+seulement que vous ne vouliez pas recevoir chez vous une fille si
+méchante et si insupportable.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _froidement.--_Je ne redoute pas, madame,
+la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre que je me ferai obéir
+d'elle sans difficulté.
+
+MADAME FICHINI.--Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en
+débarrasser? Je vous préviens que mon absence sera longue; je ne
+reviendrai pas avant deux ou trois mois.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur.--_Ne vous
+inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
+enchantée de vous rendre ce service.
+
+MADAME FICHINI.--Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je
+vous remercie! Ainsi je puis faire mes préparatifs de voyage?
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _sèchement.--_Quand vous voudrez, madame.
+
+MADAME FICHINI.--Comment! je pourrais partir dans trois jours?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Demain, si vous voulez.
+
+MADAME FICHINI.--Quel bonheur! que vous êtes donc aimable!
+Ainsi, je vous enverrai Sophie après-demain.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Très bien, madame; je l'attendrai.
+
+MADAME FICHINI.--Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la
+sans pitié: vous voyez comment il faut s'y prendre avec elle.
+
+Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et
+d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que
+Sophie, tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du
+cabinet de toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la
+crainte d'être battue.
+
+«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
+pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas
+avoué à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais
+de soif! Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le
+contraire peut-être.
+
+--Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je
+t'assure que je ne l'ai pas bu.
+
+--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
+belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda
+Madeleine.
+
+--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
+t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas
+touché à ce vin.»
+
+Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait
+être le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le
+désordre de la toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha
+sa robe, Madeleine lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les
+mains et la figure; ses yeux restèrent pourtant gonflés. Elles
+allèrent ensuite au jardin pour voir les fleurs, cueillir des
+bouquets et faire une visite à la jardinière.
+
+
+
+XIII. Visite au potager.
+
+Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la démarche gênée
+par les coups qu'elle avait reçus, laissa ses amies admirer les
+fleurs et cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la
+jardinière.
+
+MÈRE LOUCHET.--Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir
+boitinant, vous avez l'air tout chose. Seriez-vous malade comme
+Palmyre, qui s'est donné une entorse et qui ne peut quasi pas
+marcher?
+
+SOPHIE.--Non, mère Louchet, je ne suis pas malade.
+
+MÈRE LOUCHET.--Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des
+siennes; elle frappe dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle
+n'y regarde pas: la tête, le cou, les bras, tout lui est bon.
+
+Sophie ne répondit pas; elle pleurait.
+
+MÈRE LOUCHET.--Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme ça;
+faut pas être honteuse; ça fait de la peine, voyez-vous; nous
+savons bien que ce n'est pas tout roses pour vous. Je disais bien
+à ma Palmyre: «Ah! si je te corrigeais comme madame corrige
+mam'selle Sophie, tu ne serais pas si désobéissante.» Si vous
+aviez vu, tantôt, comme elle m'est revenue, sa robe pleine de
+taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est qu'elle est
+tombée rudement, allez!
+
+SOPHIE.--Comment est-elle tombée?
+
+MÈRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire,
+tout de même. Sans doute qu'elle jouait au château, puisque nous
+n'avons point de sable ici; puis sa robe a des taches rouges comme
+du vin; nous n'avons que du cidre; nous ne connaissons pas le vin,
+nous.
+
+SOPHIE, _étonnée.--_Du vin! où a-t-elle eu du vin?
+
+MÈRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.
+
+SOPHIE.--Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mère?
+
+MÈRE LOUCHET.--Ah! peut-être bien; elle y va souvent porter des
+herbes pour les bains de votre maman; ça se pourrait bien qu'elle
+eût bu un coup et qu'elle n'osât pas le dire. Ah! c'est que, si je
+le savais, je la fouetterais ferme tout comme votre maman vous
+fouette.
+
+SOPHIE.--Ma belle-mère m'a fouettée parce qu'elle a cru que
+j'avais bu son vin, et ce n'est pas moi pourtant.
+
+La mère Louchet changea de visage; elle prit un air indigné:
+
+«Serait-il possible, s'écria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que
+ma Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour
+elle? Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sûr...
+Palmyre, viens donc un peu que je te parle.»
+
+PALMYRE, _dans la chambre à côté.--_Je ne peux pas, maman; mon
+pied me fait trop mal.
+
+MÈRE LOUCHET.--Eh bien! je vais aller près de toi, et mam'selle
+Sophie aussi.
+
+Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est étendue sur son lit, le
+pied nu et enflé.
+
+MÈRE LOUCHET.--Dis donc, la Malice, où t'es-tu foulé la jambe
+comme ça?
+
+Palmyre rougit et ne répond pas.
+
+MÈRE LOUCHET.--Je te vas dire, moi: t'es entrée dans le cabinet
+de madame pour les herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as
+voulu goûter, t'as répandu sur ta robe tout en goûtant, t'as voulu
+descendre par la fenêtre, t'as tombé et t'as pas osé me le dire,
+parce que tu savais bien que je te régalerais d'une bonne volée.
+Eh?...
+
+PALMYRE, _pleurant.--_Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela;
+mais le bon Dieu m'a punie, car je souffre bien de ma jambe et de
+mon bras.
+
+MÈRE LOUCHET.--Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a été
+fouettée par madame, qu'elle en est toute souffreteuse et toute
+éclopée? Et tu crois que je te vas passer cela sans dire quoi et
+que je ne vas pas te donner une raclée?
+
+SOPHIE, _avec effroi.--_Oh! ma bonne mère Louchet, si vous avez
+de l'amitié pour moi, je vous en prie, ne la punissez pas; voyez
+comme elle souffre de son pied. Maudit vin! il a déjà causé bien
+du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne mère Louchet, et
+pardonnez à Palmyre comme je lui pardonne.
+
+PALMYRE, _joignant les mains.--_Oh! mam'selle, que vous êtes
+bonne! que j'ai de regret que vous ayez été battue pour moi! Ah!
+si j'avais su, jamais je n'aurais touché à ce vin de malheur. Oh!
+mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.
+
+Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et
+l'embrassa. La mère Louchet essuya une larme et dit: «Tu vois,
+Palmyre, ce que c'est que d'avoir de la malice; voilà mam'selle
+Sophie qu'est toute comme si elle s'était battue avec une armée de
+chats; c'est toi qu'es cause de tout cela; eh bien! est-ce qu'elle
+t'en tient de la rancune? Pas la moindre, et encore elle demande
+ta grâce. Et que tu peux lui brûler une fière chandelle, car je
+t'aurais châtiée de la bonne manière. Mais, par égard pour cette
+bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il te
+pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pommée vois-tu, ne
+recommence pas.»
+
+Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était
+heureuse d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de
+ressentir elle-même si rudement. La mère Louchet était
+reconnaissante de n'avoir pas à battre Palmyre, qu'elle aimait
+tendrement, et qu'elle ne punissait jamais sans un vif chagrin;
+elle remercia donc Sophie du fond du coeur. Au milieu de cette
+scène, Camille, Madeleine et Marguerite entrèrent; la mère Louchet
+leur raconta ce qui venait de se passer et combien Sophie avait
+été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et approuvée par
+ses trois amies.
+
+«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse
+d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir
+résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement
+souffert par sa faute?
+
+--Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir
+obtenu son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance;
+je sais combien est terrible la punition dont elle était menacée,
+et j'avais aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.»
+
+Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes
+quatre dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent
+à la maison, car la cloche du dîner venait de sonner.
+
+
+
+XIV. Départ.
+
+Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies
+d'entrer les premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas;
+mais elle eut beau se cacher derrière Camille, Madeleine et
+Marguerite, elle ne put échapper à l'oeil de Mme Fichini, qui
+s'écria:
+
+«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner
+à table une voleuse, une menteuse comme toi?
+
+--Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est
+innocente; nous savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit
+vrai en vous assurant que ce n'était pas elle.
+
+--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque
+mensonge; je la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa
+chambre.
+
+--Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui
+êtes méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le
+vin, et Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la
+fouetter, et vous avez voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir
+l'écouter, et j'aime Sophie, et je ne vous aime pas.»
+
+MADAME FICHINI, _riant avec effort.--_Bravo, la belle! vous êtes
+bien polie, bien aimable en vérité! Votre histoire de Palmyre est
+bien inventée.
+
+CAMILLE.--Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des
+herbes dans votre cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre,
+et s'est donné une entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui
+voulait la fouetter et qui lui a pardonné, grâce aux supplications
+de Sophie. Vous voyez, madame, que Sophie est innocente, qu'elle
+est très bonne, et nous avons toutes beaucoup d'amitié pour elle.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Vous voyez aussi, madame, que vous avez
+puni Sophie injustement et que vous lui devez un dédommagement.
+Vous disiez tout à l'heure que vous désiriez partir promptement,
+et que Sophie vous gênait pour faire vos paquets: voulez-vous nous
+permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez ainsi toute liberté
+pour faire vos préparatifs de voyage.
+
+Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers
+Sophie devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de
+Mme de Rosbourg, et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un
+air maussade:
+
+«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer
+vos effets. _(Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie.) _Je
+pense que vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni
+coeur ni reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et
+vous ferez bien de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous
+dispense de m'écrire, et je ne me tuerai pas non plus à vous
+donner de mes nouvelles, dont vous vous souciez autant que je me
+soucie des vôtres. _(Se tournant vers ces dames.) _Allons dîner,
+chères dames; à mon retour, je vous inviterai avec tous nos
+voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de voyage; ce
+sera charmant.»
+
+Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table.
+Sophie profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour
+manger de tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée
+le soir même par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste
+impression de la scène du matin.
+
+Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon
+où étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un
+paquet d'une poupée et de son trousseau, qui était assez
+misérable; le reste ne valait pas la peine d'être emporté.
+
+Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec
+impatience le moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur
+voiture.
+
+MADAME FICHINI.--Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que
+huit heures.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Je regrette bien, madame, de vous quitter
+si tôt, mais je désire rentrer avant la nuit.
+
+MADAME FICHINI.--Pourquoi donc avant la nuit? La route est si
+belle! et vous aurez clair de lune.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite est encore bien petite pour
+veiller; je crains qu'elle ne se trouve fatiguée.
+
+MADAME FICHINI.--Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous
+passons ensemble, vous pouvez bien faire un peu veiller
+Marguerite.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous
+tenons beaucoup à ce que les enfants ne veillent pas.
+
+Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les
+enfants mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et
+se dirige vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit
+adieu à ces dames et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton
+sec.
+
+«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous
+avez l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces
+demoiselles ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.
+
+--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite
+avec vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine;
+nous aimons nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans;
+si elles étaient méchantes, nous ne les aimerions pas.»
+
+Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville
+et de Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et
+Mme Fichini devint rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des
+chandelles; elle fut sur le point de donner un soufflet à
+Marguerite, mais elle se contint, et, appelant Sophie une seconde
+fois, elle lui donna sur le front un baiser sec et lui dit en la
+repoussant:
+
+«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à
+vos amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu!»
+
+Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers
+de cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille
+s'esquiva et monta avec précipitation dans la voiture.
+
+Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à
+Mme Fichini, se placèrent dans le fond de la voiture, firent
+mettre Camille sur le siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur
+le devant, et les chevaux partirent. Sophie commençait à respirer
+librement, lorsqu'on entendit des cris: _Arrêtez! arrêtez! _La
+pauvre Sophie faillit s'évanouir; elle craignait que sa belle-mère
+n'eût changé d'idée et ne la rappelât. Le cocher arrêta ses
+chevaux: un domestique accourut tout essoufflé à la portière et
+dit:
+
+«Madame... fait dire... à Mlle Sophie... qu'elle a... oublié...
+ses affaires..., qu'elle ne les recevra que demain matin..., à
+moins que Mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher à la
+maison.»
+
+Sophie revint à la vie; dans sa joie, elle tendit la main au
+domestique:
+
+«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez
+essoufflé à courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui
+que je ne veux pas la déranger, que j'aime mieux me passer de
+mes affaires, que je les attendrai demain chez Mme de Fleurville.
+Adieu, adieu, Antoine.»
+
+Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au
+cocher de continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après,
+la voiture s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et
+l'heureuse Sophie sautait à terre, légère comme une plume et
+remerciant Dieu et Mme de Fleurville du bon temps qu'elle allait
+passer près de ses amies.
+
+Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut
+décidé qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et
+elle y dormit paisiblement jusqu'au lendemain.
+
+
+
+XV. Sophie mange du cassis; ce qui en résulte.
+
+Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si
+heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient
+comme engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors
+de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses
+amies; ensuite, elles déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait
+plus besoin de voler du pain pour satisfaire son appétit; on lui
+en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne
+pouvait croire à son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle
+pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sûre
+qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait faim,
+et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute
+la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
+amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou
+de chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle
+se dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table
+avant que sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle;
+Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et
+de la laisser toujours finir tranquillement son repas. Sophie
+rougit et promit de manger moins gloutonnement à l'avenir.
+
+MADELEINE.--Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur;
+tu te dépêches et tu te caches pour les choses les plus
+innocentes.
+
+SOPHIE.--C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère;
+j'oublie sans cesse que je suis avec vous qui êtes si bonnes, et
+que je suis heureuse, bien heureuse!
+
+En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la
+main de Mme de Fleurville, qui, à son tour, l'embrassa tendrement.
+
+SOPHIE, _attendrie.--_Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les
+jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au
+bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si
+sage, si obéissante, si bonne, que le coeur de ta belle-mère
+s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle.
+
+Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de
+Mme de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait
+tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose
+impossible à faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.
+
+MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel
+petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville.
+
+MARGUERITE.--Maman..., c'est que... je n'aime pas que..., je
+suis fâchée que... que... je ne sais comment dire; mais je ne veux
+pas demander au bon Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour
+fouetter encore cette pauvre Sophie.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait
+demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander
+d'être très bonne, pour que sa belle-mère l'aimât et la rendît
+heureuse.
+
+MARGUERITE.--Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour
+devenir bonne; elle déteste trop Sophie pour la rendre heureuse,
+et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre
+malheureuse.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Chère petite, le bon Dieu peut tout ce
+qu'il veut: il peut donc changer le coeur de Mme Fichini. Sophie,
+qui doit obéir à Dieu et respecter sa belle-mère, doit demander de
+devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer.
+
+MARGUERITE.--Je veux bien que Mme Fichini devienne, bonne, mais
+je voudrais bien qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous
+laissât toujours Sophie.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon
+coeur, Marguerite; mais, si tu réfléchissais, tu verrais que
+Sophie serait plus heureuse aimée de sa belle-mère et vivant chez
+elle, que chez des étrangers, qui ont certainement beaucoup
+d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle
+n'a le droit de rien exiger.
+
+SOPHIE.--C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait
+un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu
+l'es, et je ne serais pas inquiète de ce que je deviendrai dans
+quelques mois.
+
+MARGUERITE, _soupirant.--_Et pourtant j'aurai bien peur quand
+Mme Fichini reviendra.
+
+SOPHIE, _tout bas.--_Et moi aussi.
+
+On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour
+travailler, et les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin;
+Camille et Madeleine chargèrent Marguerite et Sophie de chercher
+quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher
+et de les apporter pour les planter.
+
+«Où irons-nous?» dit Marguerite.
+
+SOPHIE.--J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des
+groseilliers et des framboisiers superbes.
+
+MARGUERITE.--Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.
+
+SOPHIE.--Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne
+pouvons pas les arracher, nous demanderons au père Louffroy de
+nous aider.
+
+Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près
+des arbustes qu'avait vu Sophie; quelle fut leur joie quand elles
+les virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en
+mangea avec avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir
+goûté, s'arrêta.
+
+«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.»
+
+MARGUERITE.--Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table
+et au goûter!
+
+SOPHIE, _avalant gloutonnement.--_C'est bien meilleur quand on
+les cueille soi-même; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu,
+que c'est bon!
+
+Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait
+vu manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude;
+enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de
+satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles.
+
+MARGUERITE.--Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?
+
+SOPHIE.--Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon
+mouchoir.
+
+MARGUERITE.--Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits
+pour avoir des taches.
+
+SOPHIE.--Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me
+punirait.
+
+MARGUERITE.--Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous
+mangeons ce que nous voulons.
+
+SOPHIE, _étonnée.--_Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais
+malades d'avoir trop mangé?
+
+MARGUERITE.--Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que
+nous savons que la gourmandise est un vilain défaut.
+
+Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put
+s'empêcher de rougir, et voulut détourner l'attention de
+Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de
+groseilliers pour les porter à ses amies. Elles allaient se mettre
+à l'oeuvre, quand elles entendirent appeler: «Sophie, Marguerite,
+où êtes-vous?»
+
+SOPHIE, MARGUERITE.--Nous voici, nous voici; nous arrachons des
+arbres.
+
+Camille et Madeleine accoururent.
+
+CAMILLE.--Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une
+heure? Nous vous attendions toujours; voilà maintenant notre heure
+de récréation passée: il faut aller travailler.
+
+MARGUERITE.--Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas
+seulement un arbrisseau d'arraché!
+
+MARGUERITE, _riant.--_C'est que Sophie s'en donnait et man...
+
+SOPHIE, _vivement.--_Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire
+gronder.
+
+MARGUERITE.--Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman
+n'est pas comme la tienne.
+
+CAMILLE.--Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi,
+Sophie, laisse-la donc parler.
+
+MARGUERITE.--Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu
+d'arracher des groseilliers, nous sommes là, Sophie à manger des
+groseilles et du cassis, et moi à la regarder manger. C'est
+étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger
+en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.
+
+MADELEINE.--Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être
+malade.
+
+SOPHIE, _embarrassée.--_Oh non! je ne serai pas malade; j'avais
+très faim.
+
+CAMILLE.--Comment, faim? Mais nous sortions de table!
+
+SOPHIE.--Faim, non pas de viande, mais de cassis.
+
+CAMILLE.--Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle!
+je suis sûre que tu as mal au coeur.
+
+SOPHIE, _un peu fâchée.--_Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas
+mal au coeur; j'ai encore très faim, et je mangerais encore un
+panier plein de cassis.
+
+MADELEINE.--Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma
+petite Sophie, ne te fâche pas, et reviens avec nous.
+
+Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle
+suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le
+long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et
+Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans
+adresser la parole à Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur
+chambre de travail, où leurs mamans les attendaient pour leur
+donner leurs leçons.
+
+«Vous arrivez bien tard, mes petites», dit Mme de Rosbourg.
+
+MARGUERITE.--C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour
+avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Allons, à présent, mes enfants,
+travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers.
+
+Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs
+pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La
+lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville,
+qui la regarde et dit:
+
+«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»
+
+Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent;
+Marguerite s'écrie: «C'est le cassis!»
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Quel cassis? Que veux-tu dire,
+Marguerite?
+
+SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité.--_Ce n'est rien, madame;
+Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais... très
+bien... seulement... j'ai un peu... mal au coeur... ce n'est
+rien...
+
+Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut
+garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le
+parquet.
+
+Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de
+Sophie et l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on
+lui fait boire une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si
+honteuse qu'elle n'ose rien dire; quand elle est couchée,
+Mme de Fleurville lui demande comment elle se trouve.
+
+SOPHIE.--Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous
+prie; vous êtes bien bonne de ne m'avoir pas fouettée.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et
+le bon Dieu s'est chargé de ta punition en permettant cette
+indigestion qui va te faire rester couchée jusqu'au dîner; elle te
+privera de la promenade que nous devons faire dans une heure pour
+aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à être
+fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette
+jamais, et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne
+recommenceras pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je
+ne défends pas les fruits et autres friandises; mais il faut en
+manger sagement si l'on ne veut pas s'en trouver mal.
+
+Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait
+la justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui
+restait près d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un
+reste de mal de coeur l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps
+de réfléchir aux dangers de la gourmandise, et elle se promit bien
+de ne jamais recommencer.
+
+
+
+XVI. Le cabinet de pénitence.
+
+Une heure après, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir
+des nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes
+propres.
+
+SOPHIE.--Pourquoi vous êtes-vous habillées?
+
+CAMILLE.--Pour aller goûter chez Mme de Vertel; tu sais que nous
+devons y cueillir des cerises.
+
+MADELEINE.--Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie!
+nous nous serions bien plus amusées avec toi.
+
+MARGUERITE.--L'année dernière, c'était si amusant! on nous
+faisait grimper dans les cerisiers, et nous avons cueilli des
+cerises plein des paniers, pour faire des confitures, et nous en
+mangions tant que nous voulions; seulement nous ne nous sommes pas
+donné d'indigestion, comme tu as fait ce matin avec ton cassis.
+
+MADELEINE.--Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois
+qu'elle est honteuse et fâchée.
+
+SOPHIE.--Oh oui! je suis bien fâchée d'avoir été si gourmande;
+une autre fois, bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu,
+puisque je serai sûre de pouvoir en manger le lendemain et les
+jours suivants. C'est que je n'ai pas l'habitude de manger de
+bonnes choses; et, quand j'en trouvais, j'en mangeais autant que
+mon estomac pouvait en contenir; à présent je ne le ferai plus:
+c'est trop désagréable d'avoir mal au coeur; et puis c'est
+honteux.
+
+MARGUERITE.--C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on
+s'est donné une indigestion, on ressemble aux petits cochons.
+
+Cette comparaison ne fut pas agréable à Sophie, qui commençait à
+se fâcher et à s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas à
+Marguerite de se taire, et Marguerite obéit. Toutes trois
+embrassèrent Sophie et allèrent attendre leurs mamans sur le
+perron. Quelques minutes après, Sophie entendit partir la voiture.
+Elle s'ennuya pendant deux heures, au bout desquelles elle obtint
+de la bonne la permission de se lever; ses amies rentrèrent peu de
+temps après, enchantées de leur matinée; elles avaient cueilli et
+mangé des cerises; on leur en avait donné un grand panier à
+emporter.
+
+Le lendemain, Camille dit à Sophie:
+
+«Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de
+cerises? Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait;
+tu nous aideras, et maman dit que ces confitures seront à nous,
+puisque les cerises sont à nous, et que nous en ferons ce que nous
+voudrons.
+
+--Bravo! dit Sophie; quels bons goûters nous allons faire!»
+
+MADELEINE.--Il faudra en donner à la pauvre femme Jean, qui est
+malade et qui a six enfants.
+
+SOPHIE.--Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme!
+
+CAMILLE.--Pourquoi est-ce trop bon pour la mère Jean, quand ce
+n'est pas trop bon pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis là,
+Sophie.
+
+SOPHIE.--Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la
+femme Jean est habituée à vivre de confitures?
+
+CAMILLE.--C'est précisément parce qu'elle n'en a jamais que nous
+lui en donnerons quand nous en aurons.
+
+SOPHIE.--Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des légumes et du
+beurre? Je ne me donnerai certainement pas la peine de faire des
+confitures pour une pauvresse.
+
+MARGUERITE.--Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce
+que nous avons besoin de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour
+s'amuser que Camille t'a proposé de nous aider?
+
+SOPHIE.--D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour
+moi là-dedans; et j'ai droit à les avoir.
+
+MARGUERITE.--Tu n'as droit à rien; on ne t'a rien donné; mais,
+comme je ne veux pas être gourmande et avare comme toi, tiens,
+tiens.
+
+En disant ces mots, Marguerite prit une grande poignée de cerises
+et les lança à la tête de Sophie, qui, déjà un peu en colère,
+devint furieuse en les recevant; elle s'élança sur Marguerite et
+lui donna un coup de poing sur l'épaule. Camille et Madeleine se
+jetèrent entre elles pour empêcher Marguerite de continuer la
+bataille commencée. Madeleine retenait avec peine Sophie, pendant
+que Camille maintenait Marguerite et lui faisait honte de son
+emportement. Marguerite s'apaisa immédiatement et fut désolée
+d'avoir répondu si vivement à Sophie; celle-ci résistait à
+Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait
+lancé des cerises à la figure.
+
+«Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups
+que j'ai reçu de cerises à la tête; lâche-moi, ou je tape aussi.»
+
+Les cris de Sophie, ajoutés à ceux de Camille et de Madeleine, qui
+l'exhortaient vainement à la douceur, attirèrent Mme de Rosbourg
+et Mme de Fleurville; elles parurent au moment où Sophie, se
+débarrassant de Camille et de Madeleine par un coup de pied et un
+coup de poing, s'élançait sur Marguerite qui ne bougeait pas plus
+qu'une statue. La présence de ces dames arrêta subitement le bras
+levé de Sophie; elle resta pétrifiée, craignant la punition et
+rougissant de sa colère.
+
+Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le
+bras, l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas
+encore et qui s'appelait le _cabinet de pénitence, _la plaça sur
+une chaise devant une table, et, lui montrant du papier, une plume
+et de l'encre, elle lui dit:
+
+«Vous allez achever votre journée dans ce cabinet, mademoiselle,
+vous allez...»
+
+SOPHIE.--Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite...
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air sévère.--_Taisez-vous!... vous
+allez copier dix fois toute la prière: _Notre Père qui êtes aux
+cieux. _Quand vous serez calmée, je reviendrai vous faire demander
+pardon au bon Dieu de votre colère; je vous enverrai votre dîner
+ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies.
+
+SOPHIE, _avec emportement.--_Je vous dis, madame, que c'est
+Marguerite.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _avec force.--_Taisez-vous et écrivez.
+
+Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte à
+clef, et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de
+Sophie. Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternées;
+elles lui racontèrent ce qui était arrivé à leur retour de chez
+Mme de Vertel, et combien Mme de Rosbourg était fâchée contre
+Marguerite, qui, malgré son repentir, était condamnée à dîner dans
+sa chambre et à ne pas venir au salon de la soirée.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--C'est fort triste, mes chères enfants,
+mais Mme de Rosbourg a bien fait de punir Marguerite.
+
+CAMILLE.--Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir
+donner des confitures à la pauvre mère Jean, et c'était très mal à
+Sophie d'être orgueilleuse et méchante.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--C'est vrai, Camille; mais Marguerite
+n'aurait pas dû s'emporter. Ce n'est pas en se fâchant qu'elle lui
+aurait fait du bien; elle aurait dû lui démontrer tout doucement
+qu'elle devait secourir les pauvres et travailler pour eux.
+
+CAMILLE.--Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'écouter.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Sophie est vive, mal élevée, elle n'a pas
+l'habitude de pratiquer la charité, mais elle a bon coeur, et elle
+aurait compris la leçon que vous lui auriez toutes donnée par
+votre exemple; elle en serait devenue meilleure, tandis qu'à
+présent elle est furieuse et elle offense le bon Dieu.
+
+MADELEINE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis
+sûre qu'elle pleure, qu'elle se désole et qu'elle se repent de
+tout son coeur.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Non, Madeleine, je veux qu'elle reste
+seule jusqu'à ce soir; elle est encore trop en colère pour
+t'écouter; j'irai lui parler dans une heure.
+
+Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre
+Mme de Rosbourg; les petites étaient tristes; tout en jouant avec
+leurs poupées, elles pensaient combien on était plus heureuse
+quand on est sage.
+
+Pendant ce temps, Sophie, restée seule dans le cabinet de
+pénitence, pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle
+examina le cabinet pour voir si on ne pouvait pas s'en échapper:
+la fenêtre était si haute que, même en mettant la chaise sur la
+table, on ne pouvait pas y atteindre; la porte, contre laquelle
+elle s'élança avec violence, était trop solide pour pouvoir être
+enfoncée. Elle chercha quelque chose à briser, à déchirer: les
+murs étaient nus, peints en gris; il n'y avait d'autre meuble
+qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc commun;
+l'encrier était un trou fait dans la table et rempli d'encre;
+restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait
+copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'écrasa sous
+ses pieds; elle déchira le papier en mille morceaux, se précipita
+sur le livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le
+mit en pièces; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en
+eut pas la force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand
+elle n'eut plus rien à casser et à déchirer, elle fut bien obligée
+de rester tranquille. Petit à petit, sa colère se calma, elle se
+mit à réfléchir, et elle fut épouvantée de ce qu'elle avait fait.
+
+«Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition
+va-t-elle m'infliger? car elle me punira certainement... Ah bah!
+elle me fouettera. Ma belle-mère m'a tant fouettée que j'y suis
+habituée. N'y pensons plus, et tâchons de dormir...»
+
+Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est
+inquiète; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours
+voir la porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef
+tourner dans la serrure; elle ne s'est pas trompée cette fois: la
+porte s'ouvre, Mme de Fleurville entre. Sophie se lève et reste
+interdite. Mme de Fleurville regarde les papiers et dit à Sophie
+d'un ton calme:
+
+«Ramassez tout cela, mademoiselle.»
+
+Sophie ne bouge pas.
+
+«Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle», répéta
+Mme de Fleurville.
+
+Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours calme:
+
+«Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et
+votre punition.»
+
+Mme de Fleurville appelle: «Élisa, venez, je vous prie, un
+instant.»
+
+Élisa entre et reste ébahie devant tout ce désordre.
+
+«Ma bonne Élisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser
+tous ces débris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pièces un livre et
+du papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journée du
+Chrétien, _du papier et une plume?»
+
+Pendant qu'Élisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit
+sur la chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme
+de Mme de Fleurville, aurait tout donné pour n'avoir pas déchiré
+le livre, le papier et écrasé la plume. Quand Élisa eut apporté
+les objets demandés, Mme de Fleurville se leva, appela
+tranquillement Sophie, la fit asseoir sur la chaise et lui dit:
+
+«Vous allez écrire dix fois _Notre Père, _mademoiselle, comme je
+vous l'ai dit tantôt; vous n'aurez pour votre dîner que de la
+soupe, du pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez
+déchirés avec l'argent que vous devez avoir toutes les semaines
+pour vos menus plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous
+passerez vos journées ici, sauf deux heures de promenade que vous
+ferez avec Élisa, qui aura ordre de ne pas vous parler. Je vous
+enverrai votre repas ici. Vous ne serez délivrée de votre prison
+que lorsque le repentir, un vrai repentir, sera entré dans votre
+coeur, lorsque vous aurez demandé pardon au bon Dieu de votre
+dureté envers les pauvres, de votre gourmandise égoïste, de votre
+emportement envers Marguerite, de votre esprit de colère et de
+votre méchanceté, qui vous a portée à déchirer tout ce que vous
+pouviez briser et déchirer, de votre esprit de révolte, qui vous a
+excitée à résister à mes ordres. J'espérais vous trouver en bonne
+disposition pour vous ramener au repentir, pour faire votre paix
+avec Dieu et avec moi; mais, d'après ce que je vois, j'attendrai à
+demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne vous fasse
+pas mourir cette nuit avant de vous être reconnue et repentie.»
+
+Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait déjà tourné
+la clef, lorsque Sophie, se précipitant vers elle, l'arrêta par sa
+robe, se jeta à ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit
+de baisers et de larmes, et à travers ses sanglots fit entendre
+ces mots, les seuls qu'elle put articuler: _Pardon! Pardon!_
+
+Mme de Fleurville restait immobile, considérant Sophie toujours à
+genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et
+lui dit avec douceur:
+
+«Ma chère enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as été
+très coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le
+regret sincère que tu en éprouves te méritera sans doute le
+pardon, mais ne t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras
+pas avec tes amies avant demain soir, et tout le reste se fera
+comme je te l'ai dit.»
+
+SOPHIE, _avec véhémence.--_Oh! madame, chère madame, la punition
+me sera douce, car elle sera une expiation; votre bonté me touche
+profondément, votre pardon est tout ce que je demande. Oh! madame,
+j'ai été si méchante, si détestable! Pourrez-vous me pardonner?
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant.--_Du fond du coeur, chère
+enfant; crois bien que je ne conserve aucun mauvais sentiment
+contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens de me
+demander pardon à moi-même. Je vais t'envoyer à dîner; tu écriras
+ensuite ce que je t'avais dit d'écrire et tu achèveras ta soirée
+en lisant un livre qu'on t'apportera tout à l'heure.
+
+Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les
+mains et ne pouvait se détacher d'elle; elle se dégagea et sortit,
+sans prendre cette fois la précaution de fermer la porte à clef.
+Cette preuve de confiance toucha Sophie et augmenta encore son
+regret d'avoir été si méchante.
+
+«Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer à une telle colère?
+Comment ai-je été si méchante avec des amies aussi bonnes que
+celles que j'ai ici, et si hardie envers une personne aussi douce,
+aussi tendre que Mme de Fleurville! Comme elle a été bonne avec
+moi! Aussitôt que j'ai témoigné du repentir, elle a repris sa voix
+douce et son visage si indulgent; toute sa sévérité a disparu
+comme par enchantement. Le bon Dieu me pardonnera-t-il aussi
+facilement? Oh oui! car il est la bonté même, et il voit combien
+je suis affligée de m'être si mal comportée!»
+
+En achevant ces mots, elle se mit à genoux et pria du fond de son
+coeur pour que ses fautes lui fussent pardonnées et qu'elle eût la
+force de ne plus en commettre à l'avenir. À peine sa prière était-elle
+finie qu'Élisa entra, lui apportant une assiettée de soupe,
+un gros morceau de pain et une carafe d'eau.
+
+ÉLISA.--Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais,
+si vous avez faim, vous le trouverez bon tout de même.
+
+SOPHIE.--Hélas, ma bonne Élisa, je n'en mérite pas tant; c'est
+encore trop bon pour une méchante fille comme moi.
+
+ÉLISA.--Ah! ah! nous avons changé de ton depuis tantôt; j'en
+suis bien aise, mademoiselle. Si vous vous étiez vue! vous aviez
+un air! mais un air!... Vrai, on aurait dit d'un petit démon.
+
+SOPHIE.--C'est que je l'étais réellement; mais j'en ai bien du
+regret, je vous assure, et j'espère bien ne jamais recommencer.
+
+Sophie se mit à table et mangea sa soupe: elle avait faim; après
+sa soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau.
+Élisa la regardait avec pitié.
+
+«Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est
+malheureux d'être méchant; nos petites, qui sont toujours sages,
+ne seront jamais punies que pour des fautes bien légères: aussi on
+les voit toujours gaies et contentes.»
+
+SOPHIE.--Oh oui! je le vois bien; mais c'est singulier: quand
+j'étais méchante et que ma belle-mère me punissait, je me sentais
+encore plus méchante après, je détestais ma belle-mère; tandis que
+Mme de Fleurville, qui m'a punie, je l'aime au contraire plus
+qu'avant et j'ai envie d'être meilleure.
+
+ÉLISA.--C'est que votre belle-mère vous punissait avec colère,
+et quelquefois par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous
+punit par devoir et pour votre bien. Vous sentez cela malgré vous.
+
+SOPHIE.--Oui, c'est bien cela, Élisa; vous dites vrai.
+
+Sophie avait fini son repas; Élisa emporta les restes, et Sophie
+se mit au travail; elle fut longtemps à faire sa pénitence, parce
+qu'elle s'appliqua à très bien écrire; quand elle eut fini, elle
+se mit à lire. Le jour commença bientôt à baisser; Sophie posa son
+livre et eut le temps de réfléchir aux ennuis de la captivité,
+pendant la grande heure qui se passa avant qu'Élisa vînt la
+chercher pour la coucher. Marguerite dormait déjà profondément;
+Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa tout doucement, comme
+pour lui demander pardon de sa colère; ensuite elle fit sa prière,
+se coucha et ne tarda pas à s'endormir.
+
+
+
+XVII. Le lendemain.
+
+La journée du lendemain se passa assez tristement. Marguerite,
+honteuse encore de sa colère de la veille, se reprochait d'avoir
+causé la punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de
+la tristesse de Marguerite et de l'absence de leur amie.
+
+Sophie passa la journée dans le cabinet de pénitence; personne ne
+vint la voir qu'Élisa, qui lui apporta son déjeuner.
+
+SOPHIE.--Comment vont mes amies, Élisa?
+
+ÉLISA.--Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies.
+
+SOPHIE.--Ont-elles parlé de moi? Me trouvent-elles bien
+méchante? M'aiment-elles encore?
+
+ÉLISA.--Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font
+pas autre chose: «Pauvre Sophie!» disent-elles; comme elle doit
+être malheureuse! Pauvre Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme
+la journée lui paraîtra longue!
+
+SOPHIE, _attendrie.--_Elles sont bien bonnes! Et Marguerite,
+est-elle en colère contre moi?
+
+ÉLISA.--En colère! Ah bien oui! Elle se désole d'avoir été
+méchante; elle dit que c'est sa faute si vous vous êtes emportée;
+que c'est elle qui devrait être punie à votre place, et que,
+lorsque vous sortirez de prison, c'est elle qui vous demandera
+bien pardon et qui vous priera d'oublier sa méchanceté.
+
+SOPHIE.--Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les
+torts. Mais, Élisa, savent-elles combien j'ai été méchante ici,
+dans le cabinet; que j'ai tout déchiré, que j'ai refusé d'obéir à
+Mme de Fleurville?
+
+ÉLISA.--Oui, elles le savent, je leur ai raconté; mais elles
+savent aussi combien vous vous êtes repentie et tout ce que vous
+avez fait pour témoigner vos regrets, pour expier votre faute;
+elles ne vous en veulent pas: elles vous aiment tout comme
+auparavant.
+
+Sophie remercia Élisa et se mit à l'ouvrage.
+
+Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs à faire, elle les
+lui expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son
+ouvrage de tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si
+repentante, elle lui dit qu'avant de se coucher elle pourrait
+venir embrasser ses amies au salon et faire la prière en commun.
+Sophie lui promit de mériter cette récompense par sa bonne
+conduite, et la remercia vivement de sa bonté. Mme de Fleurville
+l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant la promenade
+elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner d'autres pour
+l'après-midi.
+
+Sophie travailla tant et si bien qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut
+étonnée quand Élisa vint lui apporter son second déjeuner.
+
+«Déjà, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de déjeuner?»
+
+ÉLISA.--Certainement, et l'heure est même passée; vous n'avez
+donc pas faim?
+
+SOPHIE.--Si fait, j'ai faim, et je m'en étonnais, je ne croyais
+pas qu'il fût si tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon déjeuner?
+
+ÉLISA.--Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre,
+une côtelette, une cuisse de poulet, des pommes de terre sautées,
+mais pas de dessert par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les
+prisonnières n'en mangeaient pas, et que vous étiez si raisonnable
+que vous ne vous en étonneriez pas.
+
+Sophie rougit de plaisir à ce petit éloge, qu'elle n'espérait pas
+avoir mérité.
+
+«Merci, ma chère Élisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville
+de vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne,
+qu'on ne peut s'empêcher de devenir bon près d'elle. J'espère que
+dans peu de temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes
+amies.»
+
+Élisa, touchée de cette humilité, embrassa Sophie et lui dit:
+«Soyez tranquille, mademoiselle, vous commencez déjà à être bonne;
+vous allez voir ce que vous serez; quand votre belle-mère
+reviendra, elle ne vous reconnaîtra pas.»
+
+Cette idée du retour de sa belle-mère fit peu de plaisir à Sophie;
+elle tâcha de n'y pas songer, et elle acheva son déjeuner. Élisa
+lui dit qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait
+ensuite la chercher pour la promener.
+
+«Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis
+vous reviendrez travailler; après votre dîner je vous promènerai
+encore pendant une bonne heure.»
+
+La journée se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille,
+Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois Élisa à sa sortie
+de la chambre de pénitence pour la questionner sur ce que faisait
+Sophie, sur ce que disait Sophie.
+
+CAMILLE.--Est-elle bien triste?
+
+MADELEINE.--S'ennuie-t-elle beaucoup?
+
+MARGUERITE.--Est-elle fâchée contre moi? Cause-t-elle un peu?
+
+Élisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition
+avec une telle douceur et une telle résignation, qu'en sortant de
+là elle serait certainement tout à fait corrigée et ne se ferait
+plus jamais punir.
+
+Le soir, Mme de Fleurville vint elle-même chercher Sophie pour la
+mener au salon, où l'attendaient avec anxiété Camille, Madeleine
+et Marguerite.
+
+«Voilà Sophie que je vous ramène, mes chères enfants, non pas la
+Sophie d'avant-hier, colère, menteuse, gourmande et méchante; mais
+une Sophie douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis,
+aimons-la bien maintenant: elle le mérite.»
+
+Sophie se jeta dans les bras de ses amies; elle pleurait de joie
+en les embrassant. Elle et Marguerite se demandèrent
+réciproquement pardon; elles s'étaient déjà pardonné de bon coeur.
+Quand arriva l'heure de la prière, Mme de Fleurville ajouta à
+celle qu'elles avaient l'habitude de faire une action de grâces
+pour remercier Dieu d'avoir ouvert au repentir le coeur des
+coupables, et pour avoir ainsi tiré un grand bien d'un grand mal.
+
+Après cette prière, qui fut faite du fond du coeur, les enfants
+s'embrassèrent tendrement et allèrent se coucher.
+
+
+
+XVIII. Le rouge-gorge.
+
+Un mois après, Camille et Madeleine étaient assises sur un banc
+dans le jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que
+Sophie et Marguerite cueillaient dans un fossé.
+
+«Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un
+petit oiseau très joli; je te le donne, c'est pour toi.
+
+--Voyons, quel oiseau?» dit Camille en jetant ses joncs et
+s'élançant à la rencontre de Sophie.
+
+SOPHIE.--Un rouge-gorge: c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est
+moi qui l'ai attrapé; regarde comme il est déjà gentil.
+
+CAMILLE.--Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien
+peur! Et sa maman! elle se désole sans doute.
+
+MARGUERITE.--Pas du tout! C'est elle qui l'a jeté hors de son
+nid; j'entendais un petit bruit dans un buisson, je regarde, et je
+vois ce pauvre petit oiseau se débattant contre sa maman qui
+voulait le jeter hors du nid; elle lui a donné des coups de bec et
+elle l'a précipité à terre; le pauvre petit est tombé tout
+étourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie l'a pris en disant que
+ce serait pour toi, Madeleine.
+
+MADELEINE.--Oh! merci, Sophie! Portons-le vite à la maison pour
+lui donner à manger. Camille, vois comme mon petit oiseau est
+gentil! Quel joli petit ventre rouge.
+
+CAMILLE.--Il est charmant; mettons-le dans un panier en
+attendant que nous ayons une cage.
+
+Les quatre petites filles laissèrent leurs joncs et coururent à la
+maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier.
+
+ÉLISA.--Tenez, mes petites, voici un panier.
+
+MARGUERITE.--Mais il faut lui faire un petit lit.
+
+ÉLISA.--Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine
+par-dessus: il aura ainsi un petit nid bien chaud.
+
+MARGUERITE.--Si Madeleine le mettait à coucher avec elle, il
+aurait bien plus chaud encore.
+
+MADELEINE.--Mais je pourrais l'écraser en dormant; non, non, il
+vaut mieux faire comme dit Élisa. Tu vas voir comme je
+l'arrangerai bien.
+
+SOPHIE.--Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais très bien
+arranger des nids d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les
+petits qu'elle dénichait.
+
+MADELEINE.--Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre?
+
+SOPHIE.--Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini.
+Élisa, il me faut du coton et un petit linge.
+
+ÉLISA.--Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une
+chemise?
+
+Les enfants rirent tous.
+
+«Mais non, Élisa, répond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller;
+vous allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.»
+
+Élisa donna une poignée de coton et du linge. Sophie prit le
+rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le
+coton, le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement,
+elle s'écria: «C'est fini!»
+
+Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience,
+s'élancèrent vers Sophie et cherchèrent vainement l'oiseau.
+
+MADELEINE.--Eh bien! Où sont donc le rouge-gorge et son nid?
+
+SOPHIE.--Mais les voici.
+
+MADELEINE.--Où cela?
+
+SOPHIE.--Dans le panier.
+
+MADELEINE.--Je ne vois qu'une boule de coton.
+
+SOPHIE.--C'est précisément cela.
+
+MADELEINE.--Mais où est l'oiseau?
+
+SOPHIE.--Dans le coton, bien chaudement.
+
+Toutes trois poussèrent un cri; toutes les mains se plongèrent à
+la fois dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, étouffé
+sans doute. Élisa accourut, déroula vivement le coton, le linge,
+et en retira le rouge-gorge qui semblait mort; ses yeux étaient
+fermés, son bec entrouvert, ses ailes étendues: il ne bougeait
+pas.
+
+«Pauvre petit! s'écrièrent à la fois Élisa et les trois petites.
+
+--Imbécile de Sophie!» ajouta Marguerite. Sophie était aussi
+étonnée que confuse... «Je ne savais pas..., je ne croyais pas...»
+dit-elle en balbutiant.
+
+MARGUERITE.--Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne
+sais pas?
+
+ÉLISA.--Chut! Marguerite, pas de colère; vous voyez bien que
+Sophie est aussi peinée que vous de ce qu'elle a fait.
+
+Tâchons de ranimer le pauvre oiseau; peut-être n'est-il pas encore
+mort.
+
+MADELEINE, _tristement.--_Croyez-vous qu'il puisse revivre?
+
+ÉLISA.--Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de
+vin.
+
+Sophie se précipita pour faire la commission; pendant son absence,
+Élisa entrouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement
+dedans; quand Sophie eut apporté le vin et qu'elle lui en eut mis
+deux gouttes dans le bec, l'oiseau fit un léger mouvement avec ses
+ailes.
+
+«Il a bougé! il a bougé!» s'écrièrent ensemble les quatre petites.
+En effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge était revenu à la
+vie; il s'agitait, il déployait et repliait ses ailes, il
+redevenait vif comme avant d'avoir été emmailloté.
+
+MARGUERITE, _d'un air moqueur.--_C'est Palmyre qui t'a appris ce
+moyen de soigner des oiseaux?
+
+SOPHIE.--Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela.
+
+MARGUERITE, _de même.--_En a-t-elle élevé beaucoup?
+
+SOPHIE.--Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas
+pourquoi.
+
+ÉLISA.--Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant
+pas d'air, étouffaient dans les chiffons et le coton?
+
+SOPHIE.--Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas
+besoin de respirer.
+
+ÉLISA.--Ah! ah! ah! en voilà une bonne! Tous les oiseaux
+respirent et ont besoin d'air, mademoiselle, et ils étouffent
+quand ils n'en ont pas.
+
+SOPHIE, _d'un air confus.--_Je ne savais pas.
+
+ÉLISA.--Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus;
+je m'en charge et je vous l'élèverai, Madeleine.
+
+En effet, Élisa dirigea l'éducation du rouge-gorge. Madeleine
+partageait les soins qu'elle lui donnait, elle l'aidait à changer
+la laine de son nid, à nettoyer sa cage, à faire une pâtée
+d'oeufs, de pain et de lait. Le petit oiseau s'était attaché à
+elle; elle l'avait nommé Mimi; il venait quand elle l'appelait, et
+se posait souvent sur son bras pendant qu'elle prenait ses leçons.
+Il finit par ne plus la quitter; la porte de sa cage restait
+toujours ouverte, et il y entrait pour manger et dormir; le reste
+du temps il volait dans les chambres; quand la fenêtre était
+ouverte, il allait se percher sur les arbres voisins, mais il ne
+s'éloignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine l'appelait:
+_Mimi! Mimi! _il revenait à tire-d'aile se poser sur sa tête ou
+sur son épaule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le matin,
+Madeleine était souvent éveillée au petit jour par Mimi, qui,
+perché sur son épaule, allongeait son cou et lui becquetait
+l'oreille ou les lèvres. «Va-t'en, Mimi, lui disait-elle,
+laisse-moi dormir.» Mimi rentrait dans sa cage, y restait quelques
+instants et, quand sa maîtresse s'était endormie, revenait se
+poser sur son épaule et se mettait à lui siffler dans l'oreille
+ses plus jolis airs. «Tais-toi, Mimi, lui disait encore Madeleine:
+tu m'ennuies.» Mimi se taisait, tournait sa petite tête à droite
+et à gauche, puis, changeant de position, faisait un petit saut et
+se trouvait sur le nez de la pauvre Madeleine.
+
+Réveillée encore par les petites griffes aiguës de Mimi: «Petit
+lutin, disait-elle en lui donnant une légère tape, je t'enfermerai
+demain si tu m'ennuies encore.» Mais Mimi recommençait toujours,
+et Madeleine ne l'enfermait pas.
+
+«Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatiguée ce soir», dit un
+jour Mme de Fleurville à Madeleine, qui s'endormait.
+
+MADELEINE.--Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se
+ferment malgré moi.
+
+MARGUERITE.--Je parie que c'est à cause de Mimi.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Comment Mimi peut-il donner sommeil à
+Madeleine? Tu parles trop souvent sans réfléchir, Marguerite.
+
+MARGUERITE.--Pardon, maman; vous allez voir que j'ai très bien
+réfléchi. Quand on a sommeil, c'est qu'on a envie de dormir.
+
+MADAME DE ROSBOURG, _riant.--_Oh! c'est positif, et je vois que
+tu raisonnes au moins aussi bien que Mimi. _(Tout le monde rit.)_
+
+MARGUERITE.--Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je
+continue: quand on a envie de dormir, c'est qu'on a besoin de
+dormir. _(Tout le monde rit plus fort; Marguerite, sans se
+troubler, continue son raisonnement.) _Quand on a besoin de
+dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on n'a pas assez
+dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a empêché de
+dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui éveille Madeleine tous les
+matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui
+gazouillant dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage;
+c'est pourquoi Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Bravo, Marguerite! c'est très bien
+raisonné, mais comment Mimi fait-il pour commettre tous ces
+méfaits?
+
+MARGUERITE.--Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enfermé
+dans sa cage; elle le gâte; elle est beaucoup trop bonne pour lui,
+et c'est elle qui en souffre.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et c'est ce qui arrive toujours, ma
+petite Marguerite, quand on gâte les gens; mais sérieusement, ma
+chère Madeleine, il ne faut pas laisser prendre à Mimi de ces
+mauvaises habitudes. Tu es pâle depuis quelques jours; tu tomberas
+malade à la longue; je te conseille d'aller te coucher et de
+fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui ouvriras
+quand tu seras levée.
+
+MADELEINE.--Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens
+réellement bien fatiguée, et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai
+peur que demain matin il ne crie comme un désespéré.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Eh! laisse-le crier: il finira par s'y
+habituer.
+
+Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla
+se coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de
+la cage, et elle s'endormit immédiatement.
+
+Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa
+maîtresse comme d'habitude; il fut étonné et irrité de trouver sa
+porte fermée; il chercha longtemps à l'ouvrir avec son bec, mais,
+ne pouvant y réussir, il se fâcha, il donna des coups de tête dans
+la porte et il se fit mal. Alors commença une suite de petits cris
+furieux, entremêlés de grands coups de bec dans son chènevis et
+son millet, qu'il faisait voler dans sa cage et à travers les
+barreaux; puis il lançait de l'eau de tous côtés. Madeleine
+s'éveilla un instant à ces bruits, qui indiquaient la colère de
+Mimi; mais elle se rendormit immédiatement, et dormit jusqu'à ce
+que sa bonne vînt l'éveiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir à
+Mimi, qui s'élança hors de la cage avec humeur et donna deux
+grands coups de bec dans la joue de Madeleine, comme pour se
+venger d'avoir été enfermé.
+
+«Ah! petit méchant! s'écria Madeleine, tu es en colère! Viens ici,
+Mimi, viens tout de suite.»
+
+Mimi n'obéissait pas; il s'était perché sur un bâton de croisée où
+il avait l'air de bouder.
+
+«Mimi, obéissez, monsieur, venez ici tout de suite.»
+
+Mimi, pour toute réponse, se retourne et fait une ordure dans la
+main que lui tendait Madeleine.
+
+«Petit sale! petit dégoûtant! petit méchant! attends, attends, je
+t'attraperai, va. Élisa, viens, je t'en prie, m'aider à attraper
+Mimi et à le mettre en pénitence.»
+
+Élisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un
+balai et poursuivit Mimi jusqu'à ce qu'il se réfugiât tout
+essoufflé dans sa cage. Aussitôt qu'il y fut entré, Madeleine
+ferma la porte, et Mimi resta prisonnier, maussade et furieux.
+
+Ce ne fut qu'après deux heures de prison que Sophie, Marguerite et
+Camille, auxquelles Madeleine et Élisa avaient raconté la
+méchanceté de Mimi, obtinrent sa grâce; les quatre petites filles
+vinrent processionnellement ouvrir la cage. Mimi dédaigna de
+bouger.
+
+«Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garçon et ne boude plus;
+viens nous dire bonjour comme tu fais tous les matins.»
+
+M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas. «Dieu! qu'il
+est méchant!» s'écria Marguerite.
+
+SOPHIE.--Hélas! il fait comme moi jadis: il s'est fâché dans sa
+prison comme je me suis fâchée dans la mienne, et il a cherché à
+tout briser comme j'ai déchiré et brisé le livre, le papier et la
+plume. J'espère qu'il se repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens
+demander pardon.
+
+CAMILLE.--Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille;
+quand il ne boudera plus, nous verrons à lui pardonner.
+
+On ouvrit les fenêtres. Quand Mimi aperçut les arbres et le ciel,
+il n'y tint pas; il s'élança joyeux hors de sa cage et vola sur un
+des sapins les plus élevés du jardin. Les enfants allèrent se
+promener de leur côté, laissant Mimi au bonheur de la liberté et à
+l'amertume du repentir.
+
+Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait
+toujours d'arbre en arbre, Madeleine l'appela: «Mimi, mon petit
+Mimi, il faut rentrer; viens manger du pain.
+
+--Cuic! répondit Mimi en faisant aller sa petite tête d'un air
+moqueur.
+
+--Voyons, Mimi, obéissez et rentrez tout de suite.
+
+--Cuic!» répondit encore Mimi; et il s'envola dans le bois.
+
+«Est-il méchant et rancunier! dit Sophie; il mérite vraiment une
+punition.
+
+--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai
+dans sa cage, et il y restera jusqu'à ce qu'il demande pardon?
+
+--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande
+pardon?
+
+--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne
+se poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant
+de grands coups de bec comme il a fait ce matin.
+
+--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter
+un peu sévèrement; tu l'as trop gâté.»
+
+Et les enfants se remirent à leur travail, reprirent leurs jeux et
+firent leurs repas, sans que Mimi reparût. À la fin de la journée
+elles commencèrent à s'inquiéter de cette longue absence; elles
+allèrent plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et
+dans le bois, mais Mimi ne répondait ni ne paraissait.
+
+MADELEINE.--Je crains qu'il ne soit arrivé quelque chose à ce
+pauvre Mimi.
+
+MARGUERITE.--Peut-être est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son
+chemin?
+
+CAMILLE.--Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas
+se perdre: ils voient si bien et de si loin qu'ils aperçoivent
+toujours leur maison.
+
+SOPHIE.--Peut-être boude-t-il encore?
+
+MADELEINE.--S'il boude, il a un bien mauvais caractère, et je
+serais bien aise qu'il passât la nuit dehors pour qu'il voie la
+différence qu'il y a entre une bonne cage chaude avec des grains
+et de l'eau, et un bois humide sans rien à manger ni à boire.
+
+SOPHIE.--Pauvre Mimi! comme il est bête d'être méchant!
+
+La nuit arriva et les petites allèrent se coucher sans que Mimi
+reparût; elles en parlèrent souvent dans la soirée, se promettant
+bien d'aller le lendemain à sa recherche.
+
+«Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors», dit
+Madeleine.
+
+Le lendemain, quand les enfants furent prêtes à sortir,
+Mme de Rosbourg les emmena à la recherche de Mimi; elles
+parcoururent tout le bois en appelant _Mimi! Mimi! _Elles
+revenaient tristes et inquiètes de leur inutile recherche, lorsque
+Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond et poussa un cri.
+
+«Qu'est-ce? demandèrent à la fois les trois petites.
+
+--Regardez! Regardez! dit Marguerite d'une voix terrifiée en
+montrant du doigt un petit amas de plumes et à côté la tête très
+reconnaissable de l'infortuné Mimi.
+
+--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'écrièrent les enfants. Pauvre
+Mimi! mangé par un vautour ou par un émouchet!»
+
+Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la
+tête: c'étaient bien les restes de Mimi, qui périt ainsi
+misérablement, victime de son humeur.
+
+Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassèrent
+ce qui restait de Mimi pour l'enterrer et lui ériger un petit
+tombeau. Quand elles furent rentrées à la maison, Mme de Rosbourg
+leur obtint facilement un congé pour enterrer Mimi; elles
+creusèrent une fosse dans leur petit jardin; elles y descendirent
+les restes de Mimi, enveloppés de chiffons et de rubans, et
+enfermés dans une petite boîte; elles mirent des fleurs dessus et
+dessous la boîte; puis elles remplirent de terre la fosse; elles
+élevèrent ensuite, avec l'aide du maçon, quelques briques formant
+un petit temple, et elles attachèrent au-dessus une petite planche
+sur laquelle Camille, qui avait la plus belle écriture, écrivit:
+
+«Ci-gît Mimi, qui par sa grâce et sa gentillesse faisait le
+bonheur de sa maîtresse jusqu'au jour où il périt victime d'un
+moment d'humeur. Sa fin fut cruelle; il fut dévoré par un vautour.
+Ses restes, retrouvés par sa maîtresse inconsolable, reposent ici.
+
+» Fleurville, 1856, 20 août.»
+
+Ainsi finit Mimi, à l'âge de trois mois.
+
+
+
+XIX. L'illumination.
+
+Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore
+aucune nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce
+silence la laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère
+lui semblait l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse
+chez ses amies; chaque journée passée avec ces enfants modèles la
+rendait meilleure et développait en elle tous les bons sentiments
+que l'excessive sévérité de sa belle-mère avait comprimés et
+presque détruits. Mme de Fleurville et son amie Mme de Rosbourg
+étaient très bonnes, très tendres pour leurs enfants, mais sans
+les gâter; constamment occupées du bonheur et du plaisir de leurs
+filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement, et elles
+avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre bonnes
+et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être des
+autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs
+enfants, et Sophie en profitait comme les autres.
+
+Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une
+lettre.
+
+«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère...»
+
+Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe
+sur son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec
+peine ses larmes.
+
+Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
+Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois
+sans doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi:
+elle m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger
+indéfiniment; qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un
+comte Blagowski, et qu'une des conditions du mariage a été que tu
+n'habiterais plus chez elle. En conséquence, ta belle-mère me
+demande de te mettre dans une pension quelconque (Sophie rougit
+encore et regarde Mme de Fleurville d'un air suppliant et
+effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en souriant, que je
+ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement. Qu'en dis-tu,
+ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu mieux
+rester avec nous, être ma fille et la soeur de tes amies?
+
+--Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et
+en l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi
+votre affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une
+mère, de vous obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment
+votre fille, et de m'appliquer à devenir digne de votre tendresse
+et de celle de mes amies.»
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur.--_C'est donc
+convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma fille
+comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
+préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris.
+
+SOPHIE.--Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien
+devinée. Je crains seulement de vous causer une dépense
+considérable...
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Sois sans inquiétude là-dessus, chère
+enfant; ton père a laissé une grande fortune qui est à toi et qui
+suffirait à une dépense dix fois plus considérable que la tienne.
+
+Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez
+ses amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une
+joie générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante,
+accompagnée de tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit.
+
+ÉLISA.--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse!
+des cris de joie! Ah bien! une autre fois je ne serais pas si
+bête: vous aurez beau crier, je resterai bien tranquillement chez
+moi! Mais a-t-on jamais vu des petites filles crier et se démener
+ainsi, comme de petits démons?
+
+MARGUERITE, _sautant toujours. _--Si tu savais, ma chère Élisa,
+si tu savais quel bonheur! Viens danser avec nous. Quel bonheur!
+quel bonheur!
+
+ÉLISA.--Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me
+démène comme un lutin? M'expliquerez-vous enfin?...
+
+MARGUERITE.--Sophie reste avec nous toujours! toujours!
+Mme Fichini s'est mariée. Ha! ha! ha! elle s'est mariée avec un
+comte Blagowski! ils ne veulent plus de Sophie... quel bonheur!
+quel bonheur!
+
+Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle.
+Élisa s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que
+successivement toute la maison vint savoir la cause de ce bruit
+sans pareil. Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car
+tous aimaient Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante
+belle-mère.
+
+Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre
+tombèrent sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles.
+
+«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on
+fait des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de
+Sophie.»
+
+CAMILLE.--Comment cela? Il faudrait des lampions.
+
+ÉLISA.--Eh! nous allons en faire.
+
+MADELEINE.--Avec quoi? comment?
+
+ÉLISA.--Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire
+jaune et de la chandelle.
+
+MARGUERITE.--Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je
+t'embrasse.
+
+Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille,
+Madeleine, Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée,
+étouffée, chercha à esquiver ces élans de reconnaissance; elle
+voulut se sauver: les quatre petites se pendirent après elle, et
+ce ne fut qu'après bien des courses qu'elle parvint à leur
+échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa chambre: impossible d'y
+entrer, la porte était solidement verrouillée.
+
+MARGUERITE.--Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie.
+
+CAMILLE.--Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que
+cent cinquante fois.
+
+MADELEINE.--Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te
+parler.
+
+SOPHIE.--Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini.
+
+ÉLISA.--C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte,
+pendant que je casse autre chose.
+
+En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui
+ne discontinuait pas. Crac, crac, crac.
+
+«Qu'est-ce qu'elle fait là-dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
+qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.»
+
+MARGUERITE.--Attends, attends, je vais regarder par le trou de
+la serrure... Je ne vois rien; elle est debout; elle nous tourne
+le dos et elle paraît très occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle
+fait.
+
+CAMILLE.--J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour
+par dehors, et regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute.
+Comme elle ne s'y attend pas, elle n'aura pas le temps de se
+cacher.
+
+SOPHIE.--C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes
+sur la pointe des pieds, et pas un mot.
+
+En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le
+tour de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi
+sous la fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée,
+elle était encore trop haute pour les petites filles. À
+un signe de Camille, elles s'élancèrent sur le treillage qui
+garnissait les murs, et en une seconde leurs quatre têtes se
+trouvèrent à la hauteur de la fenêtre. Élisa poussa un cri et jeta
+promptement son tablier sur la commode devant laquelle elle
+travaillait. Il était trop tard, les petites avaient vu.
+
+«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse
+des noix, c'est pour l'illumination de ce soir.
+
+--Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à
+préparer les lampions.»
+
+Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et
+cette fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et
+se précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était
+plus fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de
+noix toutes prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune
+des petites tira son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec
+un zèle si ardent, qu'en moins d'une heure, elles préparèrent deux
+cents lampions.
+
+«Bon, dit Élisa; à présent, allons chercher un pot de graisse, une
+boîte de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.»
+
+Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour
+demander les objets nécessaires à leur illumination. En revenant
+chez Élisa, Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle
+mit dans la casserole; Madeleine entassa du charbon dans le
+réchaud; Élisa alluma et souffla le feu; Sophie et Marguerite
+rangèrent les coquilles de noix sur la commode. Quand la graisse
+fut fondue, Élisa en remplit les coquilles, et, pendant qu'elle
+était encore chaude et liquide, les enfants mirent une mèche de
+veilleuse dans chacun des petits lampions.
+
+Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que
+la graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous
+les lampions dans deux paniers.
+
+«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste
+plus qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur
+les cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner,
+quand il fera nuit.»
+
+Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon
+quand les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Qu'apportez-vous là, mes enfants?
+
+CAMILLE.--Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une
+illumination le mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous
+fait de Sophie.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mais c'est très joli, tous ces petits
+lampions; où les avez-vous eus?
+
+MADELEINE.--Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné
+l'idée et nous a aidées à les faire.
+
+Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne;
+elles aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner
+étant arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et
+les arranger. Le dîner leur parut bien long; elles étaient
+impatientes de voir l'effet de leur illumination. Après dîner il
+fallut encore attendre qu'il fît nuit. Elles firent une très
+petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au moment où l'obscurité
+vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une étoile, ce qui
+prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer leur
+illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
+comme les petites filles se mirent à allumer les lampions.
+
+Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du
+salon pour juger de l'effet.
+
+Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'oeil charmant. Les
+petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient;
+les mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut
+acceptée avec des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et
+Mme de Rosbourg jouèrent avec elles, on se cachait dans toutes les
+chambres, on courait dans les corridors, dans les escaliers, on
+trichait un peu, on riait beaucoup, et l'on était heureux.
+
+Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir
+cette bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent
+un petit souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut
+invitée à souper avec les petites filles. Comme elle était fort
+modeste, elle s'en défendit un peu; mais les enfants, qui voyaient
+dans ses yeux que toutes ces bonnes choses lui faisaient envie,
+l'entourèrent, la traînèrent vers la table, la firent asseoir, et
+lui servirent de tout en telle quantité qu'elle déclara ne plus
+pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de gâteaux
+et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de
+papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa
+remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher.
+
+Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de
+leur amitié, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de
+bonheur.
+
+
+
+XX. La pauvre femme.
+
+«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire
+une longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas
+chaud; nous irons dans la forêt qui mène au moulin.»
+
+MARGUERITE.--Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma
+jolie poupée.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Je crois que tu feras bien.
+
+CAMILLE, _souriant.--_À propos du moulin, savez-vous, maman, ce
+qu'est devenue Jeannette?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Le maître d'école est venu m'en parler il
+y a peu de jours; il en est très mécontent; elle ne travaille pas,
+ne l'écoute pas; elle cherche à entraîner les autres petites
+filles à mal faire. Ce qui est pis encore, c'est qu'elle vole tout
+ce qu'elle peut attraper; les mouchoirs de ses petites compagnes,
+leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui est à sa
+portée.
+
+MADELEINE.--Mais comment sait-on que c'est Jeannette qui vole?
+Les petites filles perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--On l'a surprise déjà trois fois pendant
+qu'elle volait, ou qu'elle emportait sous ses jupons les objets
+qu'elle avait volés! Depuis ce temps, la maîtresse d'école la
+fouille tous les soirs avant de la laisser partir.
+
+MARGUERITE.--Et sa mère, qui l'a tant fouettée l'année dernière
+pour la poupée, ne la punit donc pas?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Sa mère l'a fouettée sévèrement pour la
+poupée parce que ce vol lui avait fait perdre les présents que je
+devais lui donner; mais il paraît qu'elle l'élève très mal, et
+qu'elle lui donne de mauvais exemples.
+
+SOPHIE.--Est-ce que sa mère vole aussi?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Elle vole dans un autre genre que sa
+fille; ainsi quand on lui apporte du grain à moudre, elle en cache
+une partie. Elle va la nuit avec son mari voler du bois dans la
+forêt qui m'appartient; elle vole du poisson de mes étangs et elle
+va le vendre au marché. Jeannette voit tout cela, et elle fait
+comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu les punira
+un jour, et personne ne les plaindra.
+
+La promenade fut très agréable. On suivit un chemin qui entrait
+dans le bois; les enfants virent de loin Jeannette qui se sauva
+dans le moulin aussitôt qu'elle les aperçut.
+
+MARGUERITE.--Regarde, Sophie; vois-tu la tête de Jeannette qui
+passe par la lucarne du grenier?
+
+SOPHIE.--Ah! elle la rentre! la voici qui reparaît à l'autre
+bout du grenier.
+
+CAMILLE.--Prenez garde, Jeannette nous lance des pierres!
+
+En effet, cette méchante fille cherchait à attraper les enfants
+avec des pierres tranchantes qu'elle lançait de toute sa force.
+Mme de Fleurville en fut très mécontente, et promit qu'en rentrant
+elle ferait venir le père de Jeannette pour se plaindre de sa
+méchante fille.
+
+On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir à l'ombre
+des vieux chênes chargés de glands. Pendant que les enfants
+s'amusaient à en ramasser et à remplir leurs poches, elles crurent
+entendre un léger bruit; elles s'arrêtèrent et écoutèrent: des
+gémissements et des sanglots arrivèrent distinctement à leurs
+oreilles.
+
+«Allons voir qui est-ce qui pleure», dit Camille.
+
+Et toutes quatre s'élancèrent dans le bois, du côté où elles
+entendaient gémir. À peine eurent-elles fait quelques pas,
+qu'elles virent une petite fille de douze à treize ans, couverte
+de haillons, assise par terre; sa tête était cachée dans ses
+mains; les sanglots soulevaient sa poitrine, et elle était si
+absorbée dans son chagrin, qu'elle n'entendit pas venir les
+enfants.
+
+«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»
+
+La petite fille releva la tête et parut effrayée à la vue des
+quatre enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement
+pour s'enfuir.
+
+CAMILLE.--Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous
+ne te ferons pas de mal.
+
+MADELEINE.--Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?
+
+Le son de voix si plein de douceur et de pitié avec lequel avaient
+parlé Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui
+recommença à sangloter plus fort qu'auparavant. Marguerite et
+Sophie, touchées jusqu'aux larmes, s'approchèrent de la pauvre
+enfant, la caressèrent, l'encouragèrent et réussirent enfin,
+aidées de Camille et de Madeleine, à sécher ses pleurs et à
+obtenir d'elle quelques paroles.
+
+LA PETITE FILLE.--Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes
+dans le pays depuis un mois: ma pauvre maman est tombée malade en
+arrivant; elle ne peut plus travailler. J'ai vendu tout ce que
+nous avions pour avoir du pain, je n'ai plus rien; j'avais
+pourtant bien espéré qu'on m'achèterait au moulin ma pauvre robe
+qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai été
+chassée, et même une petite fille m'a lancé des pierres.
+
+MARGUERITE.--Je suis sûre que c'est la méchante Jeannette.
+
+LA PETITE FILLE.--Oui, tout juste; sa mère l'a appelée de ce nom
+et lui a dit de finir, mais elle m'a encore attrapée au bras, si
+fort que j'en ai saigné. Ce ne serait rien si j'avais pu avoir
+quelque argent pour rapporter du pain à ma pauvre maman; elle est
+si faible, et elle n'a rien mangé depuis hier!
+
+SOPHIE.--Rien mangé!... Mais alors... toi aussi, ma pauvre
+petite, tu n'as rien mangé!
+
+LA PETITE FILLE.--Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade:
+je puis bien supporter la faim; d'ailleurs, en allant au moulin,
+j'ai ramassé et mangé quelques glands.
+
+CAMILLE.--Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un
+instant, ma petite; nous avons dans un panier du pain et des
+prunes, nous allons t'en apporter.
+
+--Oui, oui, s'écrièrent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et
+Sophie, donnons-lui notre goûter, et demandons de l'argent à nos
+mamans pour elle.
+
+Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivèrent toutes
+haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce
+que leur avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient
+lui porter le panier qui renfermait les provisions; elles virent
+bientôt arriver Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg. La petite
+fille n'avait pas encore touché au pain ni aux fruits.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Mange, ma petite fille; tu nous diras
+ensuite où tu demeures et qui tu es.
+
+LA PETITE FILLE, _faisant une révérence.--_Je vous remercie
+bien, madame, vous êtes bien bonne; j'aime mieux garder le pain et
+les fruits pour les donner à maman; je vais tout de suite les lui
+porter.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc
+pas?
+
+LA PETITE FILLE.--Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin;
+je ne suis pas malade, je suis forte.
+
+En disant ces mots, la petite fille, pâle, maigre et à peine assez
+forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et fléchit sous
+son poids; elle se retint au buisson, rougit et répéta d'une voix
+faible et éteinte:
+
+«Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquiétez pas de moi.»
+
+MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche.--_Donne-moi ce
+panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi; où
+demeures-tu?
+
+LA PETITE FILLE.--Ici, tout près, madame, sur la lisière du
+bois.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment s'appelle ta maman?
+
+LA PETITE FILLE.--On l'appelle la mère la Frégate, mais son vrai
+nom est Françoise Lecomte.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on
+la mère la Frégate?
+
+LA PETITE FILLE.--Parce qu'elle est la femme d'un marin.
+
+MADAME DE ROSBOURG, _avec intérêt.--_Où est ton père? N'est-il
+pas avec vous?
+
+LA PETITE FILLE.--Hélas! non, madame, et c'est pour cela que
+nous sommes si malheureuses. Mon père est parti il y a quelques
+années; on dit que son vaisseau a péri; nous n'en avons plus
+entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par
+tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour
+acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à vendre.
+Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la
+sauver?
+
+Et la petite fille recommença à sangloter.
+
+Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit.
+
+«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix
+tremblante, et comment s'appelait le commandant?»
+
+LA PETITE FILLE.--C'était la frégate la _Sibylle, _commandant de
+Rosbourg.
+
+Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite
+fille effrayée.
+
+«Mon mari!... son vaisseau!... répétait-elle. Pauvre enfant, toi
+aussi, tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta
+pauvre mère pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être.
+Ah! ne t'inquiète plus de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi
+près d'elle, que je la voie, que je la console!»
+
+Et elle pressa le pas, tenant par la main, la petite Lucie
+(c'était son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en
+silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les
+promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'était du
+bonheur qui lui arrivait et que sa mère serait secourue; elle
+marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu
+d'instants elles arrivèrent à une vieille masure.
+
+C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée.
+Le toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la
+porte était si peu élevée que Mme de Rosbourg dut se baisser pour
+y entrer; l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de
+distinguer, au fond de la cabane, une femme, à peine couverte de
+mauvais haillons, étendue sur un tas de mousse: c'était le lit de
+la mère et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de ménage ne
+garnissait la cabane; aucun vêtement n'était accroché aux murs.
+Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes à la vue d'une si
+profonde misère; elle s'approcha de la malheureuse femme pâle,
+amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour de Lucie et la
+nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre
+vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce
+moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle
+fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le
+pain et les fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle
+attendit la fin de ce petit repas pour expliquer à la pauvre femme
+qu'elle était Mme de Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle,
+_et que la petite Lucie lui avait raconté leur misère, leur
+chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari.
+
+«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle;
+ne vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En
+rentrant à Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une
+charrette qui vous amènera au village. Je m'occuperai de vous
+loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous
+est nécessaire. Dans deux heures vous aurez quitté cette
+habitation malsaine et misérable.»
+
+Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de
+revenir de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant
+avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui étaient restés à
+la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg
+était absorbée dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et
+les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village,
+Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de venir avec elle
+visiter une maison qui était à louer depuis quelque temps et qui
+pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la
+proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison
+petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois
+pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager
+planté d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez
+grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle à manger,
+l'autre de chambre pour la mère Françoise et sa fille, la
+troisième de pièce de réserve.
+
+«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que
+j'irai chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de
+rentrer au château et d'envoyer une charrette qui ramènera la
+femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les
+meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme
+pourra dès aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en
+attendant que je lui achète de quoi se meubler convenablement.»
+
+Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les
+enfants, aidés d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il
+fallait pour le coucher et le dîner de Françoise et de Lucie.
+Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle
+croyait absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité,
+qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir même la moitié.
+C'étaient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets,
+des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetières, des
+tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des
+brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres
+chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une
+motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin, toutes
+sortes de provisions en légumes en fruits, en saucissons, jambons,
+etc..., etc.
+
+Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si
+fort que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et
+Madeleine rougissaient de contrariété.
+
+ÉLISA, _riant encore.--_Et vous croyez que votre maman enverra
+tout cet amas de choses inutiles?
+
+SOPHIE, _piquée.--_Il n'y a rien que de très utile dans ce que
+nous avons fait apporter.
+
+ÉLISA.--Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une
+pauvre femme qui n'a pas seulement un lit à elle, que voulez-vous
+qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle à bout de
+ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle
+tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle
+arrivât à la dernière bouchée? cette viande, qui serait gâtée
+avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces oeufs, ces
+légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.
+
+CAMILLE.--Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des
+oreillers, des draps, des couvertures.
+
+ÉLISA.--Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher
+de la mère Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons,
+laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux.
+Joseph, venez nous aider à ranger nos affaires dans la charrette
+pour la petite maison blanche du village. Tenez, voilà Nicaise qui
+passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main... Bon...;
+prenez les matelas... c'est cela...; à présent, le paquet de
+couvertures, de draps et d'oreillers..., très bien... Placez dans
+un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs...; bon...
+et puis la petite marmite de bouillon..., une bouteille de vin à
+présent..., un paquet de chandelles et un flambeau. Là..., ajoutez
+cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux
+assiettes..., et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame
+pour décharger la voiture.
+
+
+
+XXI. Installation de Françoise et Lucie.
+
+CAMILLE.--Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec Élisa à
+la petite maison blanche, pour préparer les lits et les provisions
+de la pauvre Lucie et de sa maman? Nous la verrons arriver et nous
+jouirons de sa surprise.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, chères enfants, allez achever votre
+bonne oeuvre et arrangez tout pour le mieux. Vous achèterez au
+village ce qui manquera pour leur petit repas du soir. Moi, je
+reste ici pour écrire des lettres et préparer vos leçons pour
+demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de sa
+fille.
+
+MADELEINE.--Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un
+jupon, une robe, des bas, des souliers et un mouchoir pour la
+pauvre Lucie qui est en haillons?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Certainement, ma petite Madeleine; tu as
+là une bonne et charitable pensée. Emportez aussi du linge pour la
+pauvre mère, et ma vieille robe de chambre, en attendant que
+Mme de Rosbourg achète ce qui est nécessaire pour les habiller.
+
+MADELEINE.--Merci, ma chère maman; que vous êtes bonne!
+
+Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut
+annoncer cette heureuse nouvelle à ses amies. Élisa fit un petit
+paquet des effets qu'elles emportaient, et elles se remirent
+gaiement en route. En arrivant à la maison blanche, elles y
+trouvèrent Mme de Rosbourg qui faisait décharger la charrette; les
+enfants aidèrent Élisa à faire les lits et à placer les objets
+qu'on avait apportés.
+
+ÉLISA.--Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe.
+
+CAMILLE.--Et du sel pour mettre dedans!
+
+MADELEINE.--Et des cuillers pour la manger!
+
+SOPHIE.--Et des couteaux pour couper le pain!
+
+MARGUERITE.--Et des terrines et des plats pour mettre le beurre
+et les oeufs.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Ma chère Élisa, voulez-vous aller au
+village acheter ce qui est nécessaire?
+
+ÉLISA.--Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants,
+je serai revenue dans cinq minutes.
+
+Les enfants s'occupèrent à mettre le couvert, ce qui ne leur prit
+pas beaucoup de temps; elles placèrent la table au milieu de la
+cuisine, les deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes,
+les verres et la bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain.
+Élisa revint en courant; elle apportait ce qui manquait et, de
+plus, du sucre pour le vin chaud qu'elle voulait faire boire à
+Françoise.
+
+«Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous
+n'y avions pas pensé.»
+
+Après une attente de quelques minutes, pendant lesquelles Élisa
+eut le temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une
+omelette, on vit enfin arriver la charrette, dans laquelle était
+étendue la pauvre Françoise, la tête appuyée sur les genoux de la
+petite Lucie. Quand la voiture s'arrêta devant la porte,
+Mme de Rosbourg, aidée d'Élisa, en fit descendre Françoise plus
+faible, plus pâle encore que quelques heures auparavant. La pauvre
+femme n'eut pas la force de remercier Mme de Rosbourg; mais son
+regard attendri indiquait assez la reconnaissance dont son coeur
+débordait. Lucie était si inquiète de cette grande faiblesse,
+qu'elle ne songea pas à regarder la maison ni la chambre où on la
+faisait entrer. Mais quand, rassurée sur sa mère, elle la vit
+couverte de linge blanc, couchée dans un bon lit avec des draps,
+des couvertures, son visage, si inquiet jusqu'alors, devint
+radieux; sa tête penchée vers sa mère se redressa; ses yeux fixés
+sur ce pâle visage changèrent de direction; elle regarda autour
+d'elle: la douleur et l'inquiétude firent place au bonheur; ses
+joues se colorèrent; des larmes de joie coulèrent sur sa figure;
+l'émotion lui coupa la parole; elle ne put que se jeter à genoux
+et saisir la main de Mme de Rosbourg, qu'elle tint appuyée sur ses
+lèvres en éclatant en sanglots.
+
+«Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bonté en la
+relevant; ce n'est pas à moi que tu dois adresser de tels
+remerciements, mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer
+et de soulager votre misère. Calme-toi pour ne pas agiter ta mère;
+avec du repos et une bonne nourriture elle se remettra
+promptement. Voici Élisa qui lui apporte une soupe et un verre de
+vin chaud sucré. Et toi, ma pauvre enfant, qui es presque aussi
+exténuée que ta mère, mets-toi à table et mange le petit repas que
+t'a préparé Élisa.»
+
+Les enfants entraînèrent Lucie dans la pièce à côté et lui
+servirent son dîner, pendant qu'Élisa et Mme de Rosbourg faisaient
+manger Françoise. Camille lui servit de la soupe, Madeleine un
+morceau de boeuf, Sophie de l'omelette, et Marguerite lui versait
+à boire. Lucie ne se lassait pas de regarder, d'admirer, de
+remercier; elle appelait les enfants: _mes chères bienfaitrices,
+_ce qui amusa beaucoup Marguerite.
+
+Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se
+précipitèrent pour l'habiller; elles faillirent la mettre en
+pièces, tant elles se dépêchaient de la débarrasser de ses
+haillons et de la revêtir des effets qu'elles avaient apportés.
+Lucie ne put s'empêcher de pousser quelques petits cris tandis que
+l'une lui arrachait des cheveux en enlevant son bonnet sale, que
+l'autre lui enfonçait une épingle dans le dos, que la troisième la
+pinçait en lui passant ses manches, et que la quatrième
+l'étranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit pourtant
+par se trouver admirablement habillée, et elle courut se faire
+voir à sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec
+admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte:
+
+«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et
+vous récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me
+faites et le bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre
+Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah!
+si ton pauvre père pouvait te voir ainsi!»
+
+Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et
+pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la
+consola de son mieux.
+
+«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne
+Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre
+pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je
+ne l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère.
+Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les
+chagrins; recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est
+pour notre bien.»
+
+Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya
+ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une
+maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge
+blanc, et avec la certitude de ne plus avoir à redouter ni pour
+elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes
+les misères dont Mme de Rosbourg venait de la sortir.
+
+«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle
+pour acheter les meubles, les vêtements et les autres objets
+nécessaires à votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons
+vous voir souvent; si vous désirez quelque chose, faites-le-moi
+savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour
+vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain,
+d'épicerie. Quand vous serez bien guérie, je vous donnerai de
+l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez, dormez, prenez des
+forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos
+maris.»
+
+Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en
+lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au
+château, où elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de
+leur absence prolongée, et prête à partir pour aller les chercher,
+l'heure du dîner étant passée depuis longtemps.
+
+Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur
+reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec
+volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand
+elles allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au
+lit; la nuit, elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur
+première pensée fut d'aller à la petite maison blanche. Quand
+Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg
+était partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la
+veille. Elles trouvèrent Françoise sensiblement mieux et levée;
+Lucie avait demandé à un petit voisin obligeant de lui faire un
+balai; elle avait nettoyé non seulement les chambres, mais le
+devant de la maison; les lits étaient bien proprement faits, le
+bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave; avec un
+de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises, les
+cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient
+avec délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et
+les enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour
+le déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les
+enfants lui proposèrent de l'aider.
+
+LUCIE.--Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai
+bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à
+faire le feu et à fondre le beurre.
+
+MARGUERITE.--Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?
+
+LUCIE.--Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus
+difficiles que cela, quand nous avions de quoi. Pendant que maman
+travaillait, je faisais tout le ménage.
+
+Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les
+leçons, qui avaient été un peu négligées la veille.
+Mme de Rosbourg revint à midi; elle demanda et obtint un dernier
+congé pour aider à placer et à ranger le mobilier de la maison
+blanche. Élisa, qui était fort complaisante et fort adroite, fut
+encore mise en réquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et
+l'on retourna après déjeuner chez Françoise, les enfants courant
+et sautant le long du chemin. Elles trouvèrent la mère et la fille
+folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles, vaisselle,
+linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue
+occupation de tout mettre en place. On courut chercher le
+menuisier pour clouer des planches; des clous à crochet. On
+accrocha et l'on décrocha dix fois les casseroles, les miroirs;
+presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de
+trouver la place où ils devaient rester; chacune donnait son avis,
+criait, tirait, riait. Tout l'après-midi suffit à peine pour tout
+mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si heureuse, son coeur
+débordait de joie; de temps à autre elle se jetait à genoux et
+s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames, que je
+vous suis reconnaissante!
+
+Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci.» Les petites
+étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise. La vue de tant de
+bonheur leur était une excellente leçon de charité. Sophie se
+promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres tout
+l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas
+excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez
+Françoise. Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la
+vaisselle et le linge de Françoise. Élisa fut de la partie;
+Camille et Madeleine la placèrent entre elles et eurent soin de
+remplir son assiette tout le temps du dîner. On servit de la
+soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet, une salade et une
+tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les enfants
+jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise.
+
+Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent
+au château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient
+instamment demandé de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer
+la vaisselle et à tout mettre en ordre.
+
+Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement
+renfermé dans le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants
+se retirèrent; Lucie aida sa mère à se coucher, et se reposa elle-
+même des fatigues de cette heureuse journée.
+
+
+
+XXII. Sophie veut exercer la charité.
+
+Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de
+Françoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à
+faire le bien. Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec
+lesquelles elle avait vécu n'avaient exercé la charité et ne lui
+avaient donné de leçons de bienfaisance. Elle savait qu'elle
+aurait un jour une fortune considérable, et, en attendant qu'elle
+pût l'employer au soulagement des misères, elle désirait ardemment
+retrouver une autre Lucie et une autre Françoise. Un jour la mère
+Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle aimait à causer, et
+qui était une très bonne femme, lui dit:
+
+«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez
+pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt,
+qui est tout à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau
+de pain à se mettre sous la dent.»
+
+SOPHIE.--Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?
+
+MÈRE LEUFFROY.--Elle reste dans une maisonnette qui est à
+l'entrée du village en sortant de la forêt; elle s'appelle la mère
+Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un
+enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains
+d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore
+droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais,
+dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a une petite
+chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four,
+sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage,
+quand elle en a.
+
+SOPHIE.--Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?
+
+MÈRE LEUFFROY.--Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche
+au plus. Vous irez bien en vous promenant.
+
+Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet
+d'y aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le
+faire sans aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite,
+avec laquelle elle était plus particulièrement liée; d'ailleurs,
+elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais
+rien sans demander la permission à leur maman, ne l'empêchassent
+de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite fût
+seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misère de cette
+pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la
+secourir.
+
+MARGUERITE.--Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si
+maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et
+Élisa.
+
+SOPHIE.--Mais non, Marguerite, il ne faut pas en parler à
+personne, cela sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller
+seules, de ne nous faire aider de personne, de donner à cette
+petite mère Toutain l'argent que nous avons pour nos gâteaux et
+nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma
+bourse; et toi, combien as-tu?
+
+MARGUERITE.--Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je
+sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux,
+pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de
+Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller
+seules chez cette bonne femme?
+
+SOPHIE.--Parce que j'ai entendu dire, l'autre jour, à ta maman,
+qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut
+se cacher pour ne pas en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien
+que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charité à cette
+bonne vieille.
+
+MARGUERITE.--Il me semble pourtant que je dois le dire au moins
+à maman.
+
+SOPHIE.--Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront
+tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et
+nous, que ferons-nous? Nous resterons là à écouter et à regarder,
+comme l'autre jour dans la cabane de Françoise et de Lucie. Quel
+bien avons-nous fait là-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a
+parlé et qui a tout donné.
+
+MARGUERITE.--Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour
+nous en aller toutes seules dans la forêt.
+
+SOPHIE.--Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu
+trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une
+bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand
+j'avais cinq ans.
+
+Marguerite hésitait encore.
+
+SOPHIE.--Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas
+faire cent pas sans ta maman. Tu crains peut-être que le loup ne
+te croque?
+
+MARGUERITE, _piquée._--Du tout, mademoiselle, je ne suis pas
+aussi sotte que tu le crois; je sais bien qu'il n'y a pas de
+loups, je n'ai pas peur, et, pour te le prouver, nous allons
+partir tout de suite.
+
+SOPHIE.--À la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour
+en moins d'une heure.
+
+Et elles se mirent en route, ne prévoyant pas les dangers et les
+terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en
+silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien à l'aise:
+elle comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait
+de n'avoir pas résisté à Sophie. Sophie n'était guère plus
+tranquille: les objections de Marguerite lui revenaient à la
+mémoire; elle craignait de l'avoir entraînée à mal faire.
+
+«Nous serons grondées», se dit-elle. Elle n'en continua pas moins
+à marcher et s'étonnait de ne pas être arrivée, depuis près d'une
+heure qu'elles étaient parties.
+
+«Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu
+d'inquiétude.
+
+--Certainement, la jardinière me l'a bien expliqué, répondit
+Sophie d'une voix assurée, malgré la peur qui commençait à la
+gagner.
+
+--Serons-nous bientôt arrivées?
+
+--Dans dix minutes au plus tard.» Elles continuèrent à marcher en
+silence; la forêt n'avait pas de fin; on n'apercevait ni maison ni
+village, mais le bois, toujours le bois. «Je suis fatiguée, dit
+Marguerite.
+
+--Et moi aussi, dit Sophie.
+
+--Il y a bien longtemps que nous sommes parties.» Sophie ne
+répondit pas: elle était trop agitée, trop inquiète pour
+dissimuler plus longtemps sa terreur. «Si nous retournions à la
+maison? dit Marguerite.
+
+--Oh oui! retournons.
+
+--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de
+pleurer?
+
+--Nous sommes perdues, dit Sophie en éclatant en sanglots; je ne
+sais plus mon chemin, nous sommes perdues.
+
+--Perdues! répéta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous
+devenir, mon Dieu!
+
+--Je me suis absolument trompée de chemin, s'écria Sophie en
+sanglotant, à l'endroit où il y en a plusieurs qui se croisent; je
+ne sais pas du tout où nous sommes.»
+
+Marguerite, la voyant si désolée, chercha à la rassurer en se
+rassurant elle-même.
+
+«Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver.
+Retournons sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous
+sommes parties; maman et Mme de Fleurville seront inquiètes; je
+suis sûre que Camille et Madeleine nous cherchent partout.»
+
+Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles
+retournèrent sur leurs pas et marchèrent longtemps; enfin elles
+arrivèrent à l'endroit où se croisaient plusieurs chemins
+exactement semblables. Là elles s'arrêtèrent.
+
+«Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.
+
+--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.
+
+--Tâche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.»
+Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait
+pas. «Je crois, dit-elle, que c'est celui où il y a de la mousse.
+
+--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y
+avait pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.
+
+--Oh si! il y en avait beaucoup.
+
+--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussière tout le
+temps.
+
+--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regardé à tes pieds. Prenons
+ce chemin à gauche, nous serons arrivées en moins d'une demi-heure.»
+
+Marguerite suivit Sophie; toutes deux continuèrent à marcher en
+silence; inquiètes toutes deux, elles gardaient pour elles leurs
+pénibles réflexions. Au bout d'une heure, pourtant, Marguerite
+s'arrêta.
+
+MARGUERITE.--Je ne vois pas encore le bout de la forêt; je suis
+bien fatiguée.
+
+SOPHIE.--Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.
+
+MARGUERITE.--Asseyons-nous un instant; je ne veux plus marcher.
+
+Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tête sur
+ses genoux et pleura tout bas; elle espérait que Sophie ne s'en
+apercevrait pas; elle avait peur de l'affliger, car c'était Sophie
+qui l'avait mise et s'était mise elle-même dans cette pénible
+position. Sophie se désolait intérieurement et sentait combien
+elle avait mal agi en entraînant Marguerite à faire cette course
+si longue, dans une forêt qu'elles ne connaissaient pas.
+
+Elles restèrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite
+essuya ses yeux et proposa à Sophie de se remettre en marche.
+Sophie se leva avec difficulté; elles avançaient lentement; la
+fatigue augmentait à chaque instant, ainsi que l'inquiétude. Le
+jour commençait à baisser; la peur se joignit à l'inquiétude; la
+faim et la soif se faisaient sentir.
+
+«Chère Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi; c'est moi qui
+t'ai persuadé de m'accompagner; tu es trop généreuse de ne pas me
+le reprocher.
+
+--Pauvre Sophie, répondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des
+reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous
+devenir, si nous sommes obligées de passer la nuit dans cette
+terrible forêt?
+
+--C'est impossible, chère Marguerite; on doit déjà être inquiet à
+la maison, et l'on nous enverra chercher.
+
+--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la
+gorge me brûle.
+
+--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?
+
+--Je crois que tu as raison; allons voir.» Elles entrèrent dans
+le fourré en se frayant un passage à travers les épines et les
+ronces qui leur déchiraient les jambes et les bras. Après avoir
+fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le
+murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles
+arrivèrent au bord d'un ruisseau très étroit, mais assez profond;
+cependant, comme il coulait à pleins bords, il leur fut facile de
+boire en se mettant à genoux. Elles étanchèrent leur soif, se
+lavèrent le visage et les bras, s'essuyèrent avec leurs tabliers
+et s'assirent au bord du ruisseau. Le soleil était couché; la nuit
+arrivait; la terreur des pauvres petites augmentait avec
+l'obscurité; elles ne se contraignaient plus et pleuraient
+franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre;
+personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas à les
+chercher si loin. «Il faut tâcher, dit Sophie, de revenir sur le
+chemin que nous avons quitté; peut-être verrons-nous passer
+quelqu'un qui pourra nous ramener; et puis il fera moins humide
+qu'au bord de l'eau.
+
+--Nous allons encore nous déchirer dans les épines, dit
+Marguerite.
+
+--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons
+rester ici.»
+
+Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha à
+lui rendre le passage moins pénible en marchant la première. Après
+bien du temps et des efforts, elles se retrouvèrent enfin sur le
+chemin. La nuit était venue tout à fait; elles ne voyaient plus où
+elles allaient, et elles se résolurent à attendre jusqu'au
+lendemain.
+
+Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un
+arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce
+bruit semblait être produit par un animal qui marchait avec
+précaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient
+peine à respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout à
+coup, Marguerite sentit un souffle chaud près de son cou; elle
+poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri plus fort; elles
+entendirent alors un bruit de branches cassées, et elles virent un
+gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes de peur,
+elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni
+faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un
+nouveau bruit, plus effrayant, vînt leur rendre le courage de se
+lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des
+branches cassées violemment et un grognement entremêlé d'un
+souffle bruyant, auquel répondaient des grognements plus faibles.
+Tous ces bruits partaient également du bois en se rapprochant du
+chemin. Sophie et Marguerite, épouvantées, se mirent à courir;
+elles se heurtèrent contre un arbre dont les branches traînaient
+presque à terre; dans leur frayeur, elles s'élancèrent dessus, et,
+grimpant de branche en branche, elles se trouvèrent bientôt à une
+grande hauteur et à l'abri de toute attaque.
+
+Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait
+rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient
+d'échapper à un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur
+elles était un sanglier suivi de sept à huit petits. Si elles
+étaient restées sur son passage, il les aurait déchirées avec ses
+défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et
+Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si
+tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre où
+elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout
+redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture
+vint ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur
+espérance augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin
+le pas d'un cheval résonna distinctement; bientôt elles
+entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il
+approchait, elles allaient être sauvées.
+
+«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois.
+
+La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter.
+
+«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore.
+
+L'HOMME, _entre ses dents.--_Qui diantre appelle au secours? Je
+ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer. Holà qui est-ce
+qui appelle?
+
+SOPHIE et MARGUERITE.--C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon
+cher monsieur, nous nous sommes perdues dans la forêt.
+
+L'HOMME.--Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous
+donc, les mioches? Qui êtes-vous?
+
+SOPHIE.--Je suis Sophie.
+
+MARGUERITE.--Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.
+
+L'HOMME.--De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre
+êtes-vous? Pour vous sauver, faut-il que je vous trouve?
+
+SOPHIE.--Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.
+
+L'HOMME, _levant la tête.--_C'est, ma foi, vrai. Faut-il
+qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez
+pas, je vais vous descendre.
+
+Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune
+d'elles si les enfants y étaient.
+
+Enfin il empoigna Marguerite.
+
+L'HOMME.--Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci
+et je regrimperai. Combien êtes-vous dans ce beau nid?
+
+MARGUERITE.--Nous sommes deux.
+
+L'HOMME.--Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2,
+que je place le numéro 1 dans ma carriole.
+
+Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses
+bras; il la déposa dans la carriole et remonta sur l'arbre où
+Sophie attendait avec anxiété: il la saisit dans ses bras et la
+plaça dans sa carriole près de Marguerite. Il y remonta lui-même
+et fouetta son cheval, qui repartit au trot; puis, se tournant
+vers les enfants:
+
+L'HOMME.--Ah çà! mes mignonnes, où faut-il vous mener? où
+demeurez-vous, et comment, par tous les saints, vous trouvez-vous
+ici toutes seules?
+
+SOPHIE.--Nous demeurons au château de Fleurville, nous nous
+sommes perdues dans la forêt en voulant aller secourir la pauvre
+mère Toutain.
+
+L'HOMME.--Vous êtes donc du château?
+
+MARGUERITE.--Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voilà mon
+amie, Sophie Fichini.
+
+L'HOMME.--Comment, ma petite demoiselle, vous êtes la fille de
+cette bonne dame de Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si
+loin toute seule?
+
+MARGUERITE, _honteuse.--_Nous sommes parties sans rien dire.
+
+L'HOMME.--Ah! ah! on fait l'école buissonnière! Et voilà! Quand
+on est petit, faut pas faire comme les grands.
+
+SOPHIE.--Sommes-nous loin de Fleurville?
+
+L'HOMME.--Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins;
+nous ne serons pas arrivés avant une heure. Je vais tout de même
+pousser mon cheval; on doit être tourmenté de vous au château.
+
+Et le brave homme fouetta son cheval et se remit à siffler,
+laissant les enfants à leurs réflexions. Trois quarts d'heure
+après, il s'arrêta devant le perron du château; la porte s'ouvrit;
+Élisa, pâle, effarée, demanda si l'on avait des nouvelles des
+enfants.
+
+«Les voici, dit l'homme, je vous les ramène; elles n'étaient pas à
+la noce, allez, quand je les ai dénichées dans la forêt.»
+
+L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'Élisa reçut dans ses
+bras.
+
+ÉLISA.--Vite, vite, venez au salon; on vous a cherchées partout;
+on a envoyé des hommes à cheval dans toutes les directions; ces
+dames se désolent; Camille et Madeleine se désespèrent. Attendez
+une minute, mon brave homme, que madame vous remercie.
+
+L'HOMME.--Bah! il n'y a pas de quoi! Faut que je m'en retourne
+chez nous; j'ai encore deux lieues à faire.
+
+ÉLISA.--Où demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?
+
+L'HOMME.--Je demeure à Aube; je m'appelle Hurel, le boucher.
+
+ÉLISA.--Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir,
+puisque vous ne pouvez attendre.
+
+Pendant cette conversation, Marguerite et Sophie avaient couru au
+salon. En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de
+Mme de Rosbourg; Sophie s'était jetée à ses pieds; toutes deux
+sanglotaient.
+
+La surprise et la joie faillirent être fatales à Mme de Rosbourg;
+elle pâlit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de
+prononcer une parole.
+
+«Maman, chère maman, s'écria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi,
+dites que vous me pardonnez.
+
+--Malheureuse enfant, répondit Mme de Rosbourg d'une voix émue,
+en la saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers,
+comment as-tu pu me causer une si terrible inquiétude? Je te
+croyais perdue, morte; nous t'avons cherchée jusqu'à la nuit;
+maintenant encore on vous cherche avec des flambeaux dans toutes
+les directions. Où as-tu été? Pourquoi reviens-tu si tard?
+
+--Chère madame, dit Sophie, qui était restée à genoux aux pieds
+de Mme de Rosbourg, c'est à moi à demander grâce, car c'est moi
+qui ai entraîné Marguerite à m'accompagner. Je voulais aller chez
+une pauvre femme qui demeure de l'autre côté de la forêt, et je
+voulais aller seule avec Marguerite, pour ne partager avec
+personne la gloire de cet acte de charité. Marguerite a résisté;
+je l'ai entraînée; elle m'a suivie avec répugnance, et nous avons
+été bien punies, moi surtout, qui avais sur la conscience la faute
+de Marguerite ajoutée à la mienne. Nous avons bien souffert; et
+jamais, à l'avenir, nous ne ferons rien sans vous consulter.
+
+--Relève-toi, Sophie, répliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je
+pardonne à ton repentir; mais, désormais, je m'arrangerai de
+manière à n'avoir plus à souffrir ce que j'ai souffert
+aujourd'hui... Et toi, Marguerite, je te croyais plus raisonnable
+et plus obéissante, sans quoi je t'aurais toujours fait
+accompagner par la bonne quand Madeleine et Camille ne pouvaient
+sortir avec toi; c'est ce que je ferai à l'avenir.»
+
+Camille et Madeleine qu'on avait envoyées se coucher depuis une
+heure (car il était près de minuit), mais qui n'avaient pu
+s'endormir, tant elles étaient inquiètes, accoururent toutes
+déshabillées, poussant des cris de joie; elles embrassèrent vingt
+fois leurs amies perdues et retrouvées.
+
+CAMILLE.--Où avez-vous été? que vous est-il arrivé?
+
+MARGUERITE.--Nous nous sommes perdues dans la forêt.
+
+MADELEINE.--Pourquoi avez-vous été dans la forêt?
+
+Comment avez-vous eu le courage d'y aller seules?
+
+SOPHIE.--Nous espérions arriver jusque chez une pauvre petite
+mère Toutain, pour lui donner de l'argent.
+
+CAMILLE.--Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenues? Nous y
+aurions été toutes ensemble.
+
+Sophie et Marguerite baissèrent la tête et ne répondirent pas.
+Avant qu'on eût le temps de demander et de donner d'autres
+explications, Élisa entra, apportant deux grandes tasses de
+bouillon avec une bonne croûte de pain grillé. Elle les posa
+devant Sophie et Marguerite.
+
+ÉLISA.--Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-être pas
+dîné!
+
+MARGUERITE.--Non, nous avons bu seulement à un ruisseau que nous
+avons trouvé dans la forêt.
+
+ÉLISA.--Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte;
+vous boirez ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle
+en se retournant vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville,
+il faudrait les faire coucher; elles doivent être épuisées de
+fatigue.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Élisa a raison. Les voici retrouvées; à
+demain les détails; ce soir, contentons-nous de remercier Dieu de
+nous avoir rendu ces pauvres enfants, qui auraient pu ne jamais
+revenir.
+
+Sophie et Marguerite avaient avalé avec voracité tout ce qu'Élisa
+leur avait apporté; après avoir embrassé tendrement tout le monde,
+elles allèrent se coucher. Aussitôt qu'elles eurent la tête sur
+l'oreiller, elles tombèrent dans un sommeil si profond, qu'elles
+ne s'éveillèrent que le lendemain, à deux heures de l'après-midi!
+
+
+
+XXIII. Les récits.
+
+Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez
+Mme de Fleurville le réveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne
+quittait pas la chambre de Marguerite: elle voulait avoir sa
+première parole et son premier sourire.
+
+«Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie
+auraient pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par
+retrouver leur chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment
+qu'elles n'étaient pas perdues.»
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Tu oublies, chère petite, qu'elles
+étaient dans une forêt de plusieurs lieues de longueur, qu'elles
+n'avaient rien à manger, et qu'elles devaient passer la nuit dans
+cette forêt, remplie de bêtes fauves.
+
+MADELEINE.--Il n'y a pas de loups, pourtant?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Au contraire, beaucoup de loups et de
+sangliers. Tous les ans on en tue plusieurs. As-tu remarqué que
+leurs robes, leurs bas étaient déchirés et salis? Je parie
+qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves que tu ne le
+supposes.
+
+CAMILLE.--Que je voudrais qu'elles fussent éveillées!
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Précisément les voici.
+
+Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Elle s'éveille à l'instant et se dépêche de
+s'habiller et de manger pour venir nous joindre.
+
+CAMILLE, _embrassant Marguerite.--_Chère petite Marguerite,
+raconte-nous ce qui t'est arrivé, et si vous avez eu des dangers à
+courir.
+
+Marguerite fit le récit de toutes leurs aventures: elle raconta sa
+répugnance à partir; sa peur quand elle se vit perdue; sa
+désolation de l'inquiétude qu'elle avait dû causer au château; sa
+frayeur quand le jour commença à tomber; la faim, la soif, la
+fatigue qui l'accablaient; son bonheur en trouvant de l'eau; sa
+terreur en entendant remuer les feuilles sèches, en sentant un
+souffle chaud sur son cou et en voyant passer un gros animal brun;
+son épouvante en entendant les branches craquer et de légers
+grognements répondre de plusieurs côtés à un fort grognement et à
+un souffle qui semblait être celui d'une bête en colère; l'agilité
+avec laquelle elle avait couru et grimpé de branche en branche
+jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles
+elle s'y était maintenue; le bonheur qu'elle avait éprouvé en
+entendant une voiture approcher, une voix leur répondre, et en se
+sentant enlevée et déposée dans la carriole. Elle dit combien
+Sophie avait témoigné de repentir de s'être engagée et de l'avoir
+entraînée dans cette folle entreprise.
+
+Camille et Madeleine avaient écouté ce récit avec un vif intérêt
+mêlé de terreur.
+
+CAMILLE.--Quelles sont les bêtes qui vous ont fait si peur? As-tu
+pu les voir?
+
+MARGUERITE.--Je ne sais pas du tout: j'étais si effrayée que je
+ne distinguais rien.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--D'après ce que dit Marguerite, le premier
+animal doit être un loup, et le second un sanglier avec ses
+petits.
+
+MARGUERITE.--Quel bonheur que le loup ne nous ait pas mangées!
+j'ai senti son haleine sur ma nuque.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ce sont probablement les deux cris que
+vous avez poussés qui lui ont fait peur et qui vous ont sauvées:
+quand les loups ne sont pas affamés ils sont poltrons, et dans
+cette saison ils trouvent du gibier dans les bois.
+
+MARGUERITE.--Le sanglier ne nous aurait pas dévorées, il ne
+mange pas de chair.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Non, mais d'un coup de défense il
+t'aurait déchiré le corps. Quand les sangliers ont des petits, ils
+deviennent très méchants.
+
+Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi
+embrassée, entourée, questionnée; elle parla avec chaleur de ses
+remords, de son chagrin d'avoir entraîné la pauvre Marguerite;
+elle assura que cette journée ne s'effacerait jamais de son
+souvenir, et dit que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire
+par un bon peintre un tableau de cette aventure. Après avoir
+complété le récit de Marguerite par quelques épisodes oubliés:
+
+«Et vous, chère madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle,
+avez-vous été longtemps à vous apercevoir de notre disparition? et
+qu'a-t-on fait pour nous retrouver?
+
+--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitté la chambre
+d'étude, dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander
+d'un air inquiet si Marguerite et Sophie étaient chez moi. «Non,
+répondis-je, je ne les ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le
+jardin?--Nous les cherchons depuis une demi-heure avec Élisa
+sans pouvoir les trouver», me dit Camille. L'inquiétude me gagna;
+je me levai, je cherchai dans toute la maison, puis dans le
+potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui partageait notre
+inquiétude, nous donna l'idée que vous étiez peut-être allées chez
+Françoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et nous
+courûmes toutes à la maison blanche: personne ne vous y avait
+vues; nous allâmes de porte en porte, demandant à tout le monde si
+l'on ne vous avait pas rencontrées. Le souvenir de la chute dans
+la mare, il y a trois ans, me frappa douloureusement; nous
+retournâmes en courant à la maison, et, malgré le peu de
+probabilités que vous fussiez toutes deux tombées à l'eau, on
+fouilla en tout sens avec des râteaux et des perches. Aucun de
+nous n'eut la pensée que vous aviez été dans la forêt. Rien ne
+vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposées à un danger
+inutile? Ne sachant plus où vous trouver, j'allai de maison en
+maison demander qu'on m'aidât dans mes recherches. Une foule de
+personnes partirent dans toutes les directions; nous envoyâmes les
+domestiques, à cheval, de différents côtés, pour vous rattraper,
+vous aviez eu l'idée bizarre de faire un voyage lointain; jusqu'au
+moment de votre retour je fus dans un état violent de chagrin et
+d'affreuse inquiétude. Le bon Dieu a permis que vous fussiez
+sauvées et ramenées par cet excellent homme qui est boucher à Aube
+et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est trop tard; mais demain
+nous irons lui faire une visite de remerciements, et nous nous y
+rendrons en voiture, pour ne pas nous perdre de compagnie.
+
+MARGUERITE.--Où demeure-t-il? est-ce bien loin?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--À deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois
+à traverser.
+
+SOPHIE.--Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Certainement, Sophie; c'est toi et
+Marguerite qu'il a secourues, et probablement sauvées de la mort.
+Il est indispensable que vous veniez.
+
+SOPHIE.--Ça m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il
+avait l'air de trouver ridicule notre course dans la forêt.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Et il avait raison, chère enfant; vous
+avez fait véritablement une escapade ridicule. S'il se moque de
+vous, acceptez ses plaisanteries avec douceur et en expiation de
+la faute que vous avez commise.
+
+MARGUERITE.--Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait
+l'air si bon.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Nous verrons cela demain. En attendant,
+commençons nos leçons; nous irons ensuite faire une promenade.
+
+
+
+XXIV. Visite chez Hurel.
+
+«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures», dit Élisa
+au cocher de Mme de Fleurville.
+
+LE COCHER.--Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?
+
+ÉLISA.--Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin
+pour aller au village d'Aube?
+
+LE COCHER.--Aube? Attendez donc... N'est-ce pas de l'autre côté
+de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?
+
+ÉLISA.--Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous
+mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à
+pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en
+voiture.
+
+Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand
+on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la
+route qu'il fallait prendre.
+
+Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son
+aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route;
+la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces
+dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se
+dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux
+portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et
+l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces
+jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut
+pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche
+ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux.
+
+Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine
+entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de
+la forêt:
+
+«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda
+Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du...
+
+--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant
+Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est
+pour acquitter une dette.»
+
+HUREL.--Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas
+d'avoir livré à madame ni mouton, ni boeuf, ni...
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Non, pas de mouton ni de boeuf, mais deux
+petites filles que voici et que vous avez trouvées dans la forêt.
+
+HUREL, _riant.--_Bah! ce sont là ces petites demoiselles que
+j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles étaient dans
+un état à faire pitié. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie
+d'arpenter la forêt, pas vrai?
+
+MARGUERITE.--Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous
+serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim;
+aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous
+remercier.
+
+Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa
+sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva
+de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue et dit:
+
+«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne
+demoiselle comme vous. Et comme ça vous aviez donc bien peur?»
+
+MARGUERITE.--Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher,
+craquer, souffler.
+
+HUREL, _riant.--_Ah! bah! Tout cela est terrible pour de belles
+petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on
+n'y fait pas seulement attention. Mais... asseyez-vous donc,
+mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon!
+
+Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux
+noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa,
+on but du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une
+demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son
+coucou.
+
+«Il n'est pas loin de quatre heures, dit-il; mais le coucou est
+dérangé, il ne marque pas l'heure juste.»
+
+Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel.
+
+«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni
+sur vous ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien
+accepter en souvenir des petites filles de la forêt.
+
+--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop
+bonne; ça ne méritait pas...»
+
+Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de
+bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et
+lourde chaîne également en or.
+
+HUREL, _avec émotion.--_Ma bonne chère dame, c'est trop beau;
+vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chaîne et une si
+belle montre.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Portez-les pour l'amour de nous; et songez
+que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez
+rendu un trésor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou
+que je vous donne.
+
+Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:
+
+«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.»
+
+Et elle leur donna à chacune une boîte qu'elles s'empressèrent
+d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en
+or et en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la
+famille fit à Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces
+dames et les enfants remontèrent en voiture, entourées d'une foule
+de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bénissaient
+l'aimable bonté de Mme de Rosbourg.
+
+
+
+XXV. Un événement tragique.
+
+Quelque temps se passa depuis cette visite à Hurel; il était venu
+de temps en temps au château, quand ses occupations le lui
+permettaient. Un jour qu'on l'attendait dans l'après-midi, Élisa
+proposa aux enfants d'aller chercher des noisettes le long des
+haies pour en envoyer un panier à Victorine Hurel; elles
+acceptèrent avec empressement, et, en emportant chacune un panier,
+elles coururent du côté d'une haie de noisetiers. Pendant qu'Élisa
+travaillait, elles remplirent leurs paniers, puis elles se
+réunirent pour voir laquelle en avait le plus.
+
+«C'est moi...--C'est moi...--Non, c'est moi... Je crois que
+c'est moi», disaient-elles toutes quatre.
+
+MARGUERITE.--Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le
+plus plein! Voyez quelle différence avec les autres!
+
+CAMILLE et MADELEINE.--C'est vrai!
+
+SOPHIE.--Bah! j'en ai tout autant, moi!
+
+MARGUERITE.--Pas du tout; j'en ai un tiers de plus!
+
+SOPHIE, _avec humeur.--_Laisse donc! quelle sottise! Tu veux
+toujours avoir fait mieux que tout le monde!
+
+MARGUERITE.--Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est
+parce que c'est la vérité. Et toi, tu te fâches parce que tu es
+jalouse.
+
+SOPHIE.--Ha! ha! ha! Jalouse de tes méchantes noisettes.
+
+MARGUERITE.--Oui, oui, jalouse, et tu voudrais bien que je te
+donnasse mes méchantes noisettes.
+
+SOPHIE.--Tiens, voilà le cas que je fais de ta belle récolte.
+
+En disant ces mots, et avant qu'Élisa et les petites eussent eu le
+temps de l'en empêcher, elle donna un coup de poing sous le panier
+de Marguerite, et toutes les noisettes tombèrent par terre.
+
+MARGUERITE, _poussant un cri.--_Mes noisettes, mes pauvres
+noisettes!
+
+Camille et Madeleine jetèrent à Sophie un regard de reproche et
+s'empressèrent d'aider Marguerite à ramasser ses noisettes.
+
+CAMILLE.--Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends
+les miennes.
+
+MADELEINE.--Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour
+toi.
+
+Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et
+embrassa tendrement ses bonnes petites amies. Sophie était
+honteuse et cherchait un moyen de réparer sa faute.
+
+«Prends aussi les miennes, dit-elle en présentant son panier et
+sans oser lever les yeux sur Marguerite.
+
+--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vôtres.
+
+--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en
+t'offrant ses noisettes, reconnaît qu'elle a eu tort; il ne faut
+pas que tu continues à être fâchée.»
+
+Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce
+qu'elle devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait
+un peu, mais elle n'avait pas encore surmonté sa rancune.
+
+Camille et Madeleine les regardaient alternativement.
+
+CAMILLE.--Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu
+vois bien, toi, Sophie, que Marguerite n'est plus fâchée; et toi,
+Marguerite, tu vois que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.
+
+SOPHIE.--Chère Camille, je vois que je resterai toujours
+méchante; jamais je ne serai bonne comme vous. Vois comme je
+m'emporte facilement, comme j'ai été brutale envers la pauvre
+Marguerite!
+
+MARGUERITE.--N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et
+soyons bonnes amies, comme nous le sommes toujours.
+
+Quand Marguerite et Sophie se furent embrassées et réconciliées,
+ce qu'elles firent de très bon coeur, Camille dit à Sophie:
+
+«Ma petite Sophie, ne te décourage pas; on ne se corrige pas si
+vite de ses défauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne
+l'étais en arrivant chez nous, et chaque mois il y a une
+différence avec le mois précédent.»
+
+SOPHIE.--Je te remercie, chère Camille, de me donner du courage,
+mais, dans toutes les occasions où je me compare à toi et à
+Madeleine, je vous trouve tellement meilleures que moi.
+
+MADELEINE, _l'embrassant.--_Tais-toi, tais-toi, ma pauvre
+Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas, Marguerite?
+
+MARGUERITE.--Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi,
+nous sommes bien loin de vous valoir.
+
+CAMILLE.--Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite
+Marguerite; tu es plus humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.
+
+MARGUERITE, _très sérieusement.--_Camille, aurais-tu fait la
+sottise que nous avons commise l'autre jour en allant dans la
+forêt?
+
+CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... je ne sais... peut-être...
+aurais-je...
+
+MARGUERITE, _avec vivacité.--_Non, non, tu ne l'aurais pas
+faite. Et te serais-tu querellée avec Sophie comme je l'ai fait le
+jour de la fameuse scène des cerises?
+
+CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... il y a un an de cela... à
+présent... tu...
+
+MARGUERITE, _avec vivacité._--Il y a un an, il y a un an! C'est
+égal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout à l'heure, aurais-tu
+renversé mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu boudé comme je
+l'ai fait?... Tu ne réponds pas! tu vois bien que tu es obligée de
+convenir que toi et Madeleine vous êtes meilleures que nous.
+
+CAMILLE, _l'embrassant.--_Nous sommes plus âgées que vous, et
+par conséquent plus raisonnables; voilà tout. Pense donc que je me
+prépare à faire ma première communion l'année prochaine.
+
+SOPHIE.--Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?
+
+CAMILLE.--Quand tu auras mon âge, chère Sophie; ne te décourage
+pas; chaque journée te rend meilleure.
+
+SOPHIE.--Parce que je la passe près de vous.
+
+MARGUERITE.--J'entends une voiture: c'est maman et
+Mme de Fleurville qui rentrent de leur promenade; allons leur
+demander si elles n'ont pas rencontré Hurel. Élisa, Élisa, Élisa,
+nous rentrons.
+
+Élisa se leva et suivit les enfants, qui coururent à la maison;
+elles arrivèrent au moment où les mamans descendaient de voiture.
+
+MARGUERITE.--Eh bien, maman, avez-vous rencontré Hurel? Va-t-il
+venir bientôt? Nous avons cueilli un grand panier de noisettes que
+nous lui donnerons pour Victorine.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Nous ne l'avons pas rencontré, chère
+petite, mais il ne peut tarder; il vient en général de bonne
+heure.
+
+Les mamans rentrèrent pour ôter leurs chapeaux; les petites
+attendaient toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient;
+Camille et Madeleine travaillaient.
+
+«C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voilà deux heures
+que nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gêne pas,
+vraiment! Nous devrions ne pas lui donner de noisettes.»
+
+MARGUERITE.--Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est très ennuyeux de
+nous faire attendre si longtemps, c'est vrai, mais ce n'est peut-être
+pas sa faute.
+
+SOPHIE.--Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il
+viendra à midi, qu'il nous apportera des écrevisses? et voilà
+qu'il est deux heures! Un homme comme lui ne devrait pas se
+permettre de faire attendre des demoiselles comme nous.
+
+MARGUERITE, _vivement.--Des demoiselles comme nous _ont été bien
+heureuses de rencontrer dans la forêt _un homme comme lui,
+_mademoiselle; c'est très ingrat, ce que tu dis là.
+
+MADELEINE.--Marguerite, Marguerite, voilà que tu t'emportes
+encore! Ne peux-tu pas raisonner avec Sophie sans lui dire des
+choses désagréables?
+
+MARGUERITE.--Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce
+pauvre Hurel?
+
+SOPHIE, _piquée.--_Je ne l'ai pas attaqué, mademoiselle; je suis
+seulement ennuyée d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre
+mes leçons. J'aime encore mieux travailler que de perdre mon temps
+à attendre cet Hurel.
+
+MARGUERITE.--Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle
+de cet excellent Hurel? Si j'étais à sa place, je ne donnerais pas
+les écrevisses qu'il nous a promises, et... Mais... le voilà;
+voici son cheval qui arrive.
+
+En effet, le cheval d'Hurel s'arrêtait devant le perron; il était
+ruisselant d'eau et paraissait fatigué.
+
+CAMILLE.--Où est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout
+seul?
+
+MADELEINE.--Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et
+refermer la barrière, et le cheval aura continué tout seul.
+
+MARGUERITE.--Mais regarde comme il a l'air fatigué!
+
+CAMILLE.--C'est qu'il a fait une longue course.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi est-il si mouillé?
+
+MADELEINE.--C'est qu'il aura traversé la rivière.
+
+Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir
+Hurel, elles appelèrent Élisa.
+
+«Élisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous à la rencontre
+d'Hurel? Voici son cheval qui est arrivé, mais sans lui.»
+
+Élisa descendit, regarda le cheval.
+
+«C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le
+maître. Et dans quel état ce pauvre animal! Venez, enfants, allons
+voir si nous rencontrerons Hurel... Pourvu qu'il ne soit pas
+arrivé un malheur!» se dit-elle tout bas.
+
+Elles se mirent à marcher précipitamment, en prenant le chemin
+qu'avait dû suivre le cheval. À mesure qu'elles avançaient,
+l'inquiétude les gagnait; elles redoutaient un accident, une
+chute. En approchant de la grand-route qui bordait la rivière,
+elles virent un attroupement considérable; Élisa, prévoyant un
+malheur, arrêta les enfants.
+
+«N'avancez pas, mes chères petites; laissez-moi aller voir la
+cause de ce rassemblement; je reviens dans une minute.»
+
+Les enfants restèrent sur la route, pendant qu'Élisa se dirigeait
+vers un groupe qui causait avec animation.
+
+«Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle
+est la cause du mouvement extraordinaire que j'aperçois là-bas,
+sur le bord de la rivière?»
+
+UN OUVRIER.--C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame!
+On a trouvé dans la rivière le corps d'un brave boucher nommé
+Hurel!...
+
+ÉLISA.--Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au
+château. Mais est-il réellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de
+le sauver?
+
+L'OUVRIER.--Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux
+heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire
+maintenant? Comment apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de
+quoi la tuer, la pauvre créature!
+
+ÉLISA.--Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! Je ne sais quel
+conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes
+petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai
+laissées sur le chemin.
+
+Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle
+les avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque
+chose sur Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une
+mauvaise nouvelle. Toutes à la fois, elles demandèrent ce qu'il y
+avait.
+
+«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?»
+
+ÉLISA.--Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus
+loin pour avoir de ses nouvelles... Pauvre homme, il lui est
+arrivé un accident, un terrible accident...
+
+MARGUERITE, _avec terreur.--_Quoi? quel accident? est-il blessé?
+
+ÉLISA.--Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est
+tombé dans l'eau, et... et...
+
+CAMILLE.--Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé?
+
+ÉLISA.--Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux
+heures...
+
+SOPHIE.--Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le
+malheureux homme était déjà mort!
+
+MARGUERITE.--Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute.
+Pauvre Hurel! quel malheur!
+
+Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails
+qu'elle savait, et leur conseilla de revenir à la maison.
+
+ÉLISA.--Nous informerons ces dames de ce malheureux événement;
+elles trouveront peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la
+pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le
+mort, ni pour ceux qui restent.
+
+CAMILLE.--Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux,
+lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de
+donner à sa femme et à ses enfants la force de se résigner et de
+souffrir sans murmure.
+
+MARGUERITE.--Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses
+pensées. Oui, nous prierons toutes pour eux.
+
+MADELEINE.--Et nous demanderons à maman de faire dire des messes
+pour Hurel.
+
+Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au
+salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes
+coulaient malgré elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg,
+étonnées et peinées de ce chagrin, leur adressaient vainement une
+foule de questions. Enfin Madeleine parvint à se calmer et raconta
+ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagèrent
+le chagrin de leurs enfants, et, après avoir discuté sur ce qu'il
+y avait de mieux à faire, elles se mirent en route pour aller voir
+par elles-mêmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel à la
+vie.
+
+Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les
+petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.
+
+CAMILLE.--Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque
+espoir?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Aucun, mes chères petites, aucun. Quand
+nous sommes arrivées, on venait de placer le corps froid et
+inanimé du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez
+lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme Hurel sont partis
+en avant pour la préparer à cet affreux malheur; demain se fera
+l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi,
+offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle n'a
+pas besoin d'être aidée pour vivre.
+
+SOPHIE.--Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme
+faisait son mari?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne le pense pas; pour être boucher, il
+faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des
+moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces
+pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage.
+
+CAMILLE.--Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Non, parce qu'il est garçon boucher à
+Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie.
+
+Pendant le reste de la journée, on ne parla que du pauvre Hurel et
+de sa famille; tout le monde était triste.
+
+Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube
+visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes;
+les enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la
+voiture, elles coururent sur le perron.
+
+MARGUERITE.--Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les
+pauvres Hurel? Comment est Victorine?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Pas bien, chères petites; la pauvre femme
+est dans un désespoir qui fait pitié et que je n'ai pu calmer;
+elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprès
+du bon Dieu. Victorine est désolée, et Théophile n'est pas encore
+de retour; on lui a écrit de revenir.
+
+MADELEINE.--Ont-ils de quoi vivre?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Tout au plus; les gens qui doivent de
+l'argent à Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il
+devait veulent être payés tout de suite, et menacent de faire
+vendre leur maison et leur petite terre.
+
+SOPHIE.--Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur
+donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous
+avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela
+ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait
+assez pour leur pain du mois.
+
+CAMILLE, _bas à Sophie.--_Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu
+n'aurais jamais eu cette bonne pensée.
+
+MADELEINE.--Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous
+nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension
+à la mère Hurel?
+
+MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.--_Certainement, mes
+excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes
+les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies.
+
+Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander
+leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à
+Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant
+cent francs.
+
+Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement
+leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon,
+ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des
+fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour
+offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et
+Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables.
+Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent
+du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un
+brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère,
+vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu
+de la réunir à son cher Hurel.
+
+
+
+XXVI. La petite vérole.
+
+Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son
+visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit
+coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de
+coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne
+vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus
+calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de
+camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de
+gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés
+et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta
+Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à
+Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même
+traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges
+sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi;
+vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le
+mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara
+que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois
+autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès
+de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de
+peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément.
+
+ÉLISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade;
+quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas
+à mon devoir.
+
+CAMILLE.--Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi
+aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de
+moi.
+
+ÉLISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de
+rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tête
+reviendra.
+
+Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux
+étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons.
+Quelques jours après les boutons séchèrent, et Camille put quitter
+son lit; il ne lui restait que de la faiblesse.
+
+Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient
+sans cesse de ses nouvelles; on leur défendit d'approcher de la
+chambre de Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler;
+vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la
+cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer
+de leur chère Camille; elles lui envoyaient des découpures, des
+dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient
+pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille
+tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui
+défendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer
+ses yeux.
+
+Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes
+commençaient à tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la
+pâleur d'Élisa.
+
+CAMILLE, _avec inquiétude.--_Tu es malade, Élisa; tu es pâle
+comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la
+fièvre.
+
+ÉLISA.--J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas
+dormi de la nuit; voilà pourquoi je suis pâle, mais ce ne sera
+rien.
+
+CAMILLE.--Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à
+peine te soutenir; vois, tu chancelles.
+
+Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman,
+qui la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la
+pauvre Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher
+malgré sa résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva
+beaucoup de fièvre, du délire, et déclara que c'était probablement
+la petite vérole qui commençait. Il ordonna divers remèdes qui
+n'amenèrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des
+sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dégager la tête et
+faire sortir les boutons. Depuis qu'Élisa était dans son lit,
+Camille ne la quittait plus; elle lui donnait à boire, chauffait
+ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec de l'eau fraîche. Il
+fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère pour l'empêcher
+de passer la nuit auprès de sa chère Élisa.
+
+«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en
+pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.»
+
+Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante:
+depuis la veille elle était sans connaissance; elle ne parlait
+pas, n'ouvrait même pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux
+pieds sans qu'elle eût l'air de les sentir; son sang coula
+abondamment et longtemps; enfin on l'arrêta, on lui enveloppa les
+pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques
+rouges: c'était la petite vérole qui sortait. En même temps elle
+éprouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter
+la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxiété,
+et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta à ses
+lèvres.
+
+«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman
+et moi, nous sommes près de toi.»
+
+Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage
+de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui
+avaient donnés Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance
+s'exprimait par tous les moyens possibles.
+
+Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva
+le moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons
+commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son
+visage et sa tête en étaient couverts.
+
+Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque
+nourriture, Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa
+mère si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.
+
+«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et
+causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser
+ni les toucher.»
+
+Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les
+voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans
+leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant:
+
+«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler;
+venez vite, mais ne me touchez pas!»
+
+Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit
+accourir ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui
+arriverait la première.
+
+«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de
+vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.»
+
+MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère
+Camille!
+
+MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même.
+
+En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta
+vivement en arrière.
+
+«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite
+vérole, tu ne t'exposerais pas à la gagner.»
+
+SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup
+souffert, si tu as eu peur.
+
+CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je
+souffrais trop de la tête et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais
+la pauvre Élisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi.
+
+MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous
+la revoir?
+
+CAMILLE.--Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle
+se lève, elle croit que vous pourrez la voir par la fenêtre
+demain.
+
+MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser,
+ainsi que maman?
+
+CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole,
+pourra vous embrasser tout à l'heure; elle est allée changer ses
+vêtements, qui sont imprégnés de l'air de la chambre d'Élisa.
+
+Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements
+de leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville
+avec Mme de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et
+l'embrassèrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg
+embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville
+n'avait vu les enfants que de loin et à la fenêtre. Le matin même,
+le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger de
+gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais Élisa
+devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent
+tombées.
+
+Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa
+devait se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance,
+elles étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient,
+venaient, regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre,
+préparaient des sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur
+des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux
+levés. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrit et Élisa parut.
+
+«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa!» s'écrièrent Camille et Madeleine,
+que les larmes empêchèrent de continuer.
+
+MARGUERITE.--Bonjour, ma chère Élisa.
+
+SOPHIE.--Bonjour, ma chère Élisa.
+
+ÉLISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis
+devenue belle; quel masque sur mon visage!
+
+CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa;
+crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soignée que tu es
+tombée malade?
+
+ÉLISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une
+excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la
+tendresse touchante que tu m'as témoignée pendant ma maladie, ni
+la bonté de Mme de Fleurville.
+
+Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes;
+son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer
+aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que
+tout le monde pleurait.
+
+«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles, un peu effrayées.
+
+--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.» Ces
+dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles
+comprirent la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer.
+«Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg;
+laissons Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en
+attendant, arranger une fête pour célébrer son rétablissement.
+
+--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère
+madame! Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.»
+
+Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre;
+les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les
+arrangements d'une fête en l'honneur d'Élisa. En passant au
+chapitre suivant, nous saurons ce qui aura été décidé.
+
+
+
+XXVII. La fête.
+
+Depuis quelques jours tout était en rumeur au château; on
+enfonçait des clous dans une orangerie attenante au salon; on
+assemblait et on brouettait des fleurs; on cuisait des pâtés, des
+gâteaux, des bonbons. Les enfants avaient avec Élisa un air
+mystérieux; elles l'empêchaient d'aller du côté de l'orangerie;
+elles la gardaient le plus possible avec elles, afin de ne pas la
+laisser causer dans la cuisine et à l'office. Élisa se doutait de
+quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour ne pas
+diminuer le plaisir que se promettaient les enfants.
+
+Enfin, le jeudi suivant, à trois heures, il y eut dans la maison
+un mouvement extraordinaire. Élisa s'apprêtait à s'habiller,
+lorsqu'elle vit entrer les enfants, qui portaient un énorme panier
+couvert et qui avaient leurs belles toilettes du dimanche.
+
+CAMILLE.--Nous allons t'habiller, ma bonne Élisa; nous apportons
+tout ce qu'il faut pour ta toilette.
+
+ÉLISA.--J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants.
+
+MADELEINE.--Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens,
+tiens, regarde.
+
+Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui
+couvrait le panier. Élisa vit une belle robe en taffetas marron,
+un col et des manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de
+rubans et un mantelet de taffetas noir garni de volants pareils.
+
+ÉLISA.--Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne
+mettrai pas une si élégante toilette; je ressemblerais à
+Mme Fichini.
+
+MARGUERITE.--Non, non, tu ne ressembleras jamais à la grosse
+Mme Fichini.
+
+CAMILLE.--Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse
+Blagowski qu'il faut dire.
+
+MADELEINE.--Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini,
+qu'importe! Habillons Élisa.
+
+Avant qu'elle eût pu les empêcher, les quatre petites filles
+avaient dénoué le tablier et déboutonné la robe d'Élisa, qui se
+trouva en jupon en moins d'une minute.
+
+CAMILLE.--Baisse-toi, que je te mette ton col.
+
+MADELEINE.--Donne-moi ton bras, que je passe une manche.
+
+MARGUERITE.--Étends l'autre bras, que je passe l'autre manche.
+
+SOPHIE.--Voici la robe: je la tiens toute prête; et le bonnet.
+
+La robe fut passée, arrangée, boutonnée; les enfants menèrent
+Élisa devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle,
+qu'elle ne pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle
+remercia et embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnèrent
+chez Mmes de Fleurville et de Rosbourg, car Élisa voulait les
+remercier aussi.
+
+«À présent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre,
+je vais ôter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la
+première occasion.»
+
+CAMILLE.--Mais non, Élisa; il faut que tu restes toute la
+journée habillée comme tu es.
+
+ÉLISA.--Pour quoi faire?
+
+MADELEINE.--Tu vas voir; viens avec moi.
+
+Et, saisissant Élisa, les quatre enfants la conduisirent dans le
+salon, puis dans l'orangerie, qui était convertie en salle de
+spectacle et qui était pleine de monde. Les fermiers et les
+messieurs du voisinage étaient dans une galerie élevée, les
+domestiques et les gens du village occupaient le parterre. Les
+enfants entraînèrent Élisa toute confuse à des places réservées au
+milieu de la galerie, elles s'assirent autour d'elle; la toile se
+leva, et le spectacle commença.
+
+Le sujet de la pièce était l'histoire d'une bonne négresse qui,
+lors du massacre des blancs par les nègres à l'île Saint-Dominique,
+sauve les enfants de ses maîtres, les soustrait à mille
+dangers, et finit par s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui
+retournait en France; elle dépose entre les mains du capitaine une
+cassette qu'elle a eu le bonheur de sauver, qui appartenait à ses
+maîtres massacrés, et qui contenait une somme considérable en
+bijoux et en or; elle déclare que cette somme appartient aux
+enfants.
+
+On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublèrent
+lorsque de tous côtés on lança des bouquets à Élisa, qui ne savait
+comment remercier de tous ces témoignages d'intérêt.
+
+Après le spectacle, on passa dans la salle à manger, où l'on
+trouva la table couverte de pâtés, de jambons, de gâteaux, de
+crèmes, de gelées. Tout le monde avait faim; on mangea énormément;
+pendant que les voisins et les personnes du château faisaient ce
+repas, on servait dehors, aux gens du village, des pâtés, des
+galantines, des galettes, du cidre et du café.
+
+Lorsque chacun fut rassasié, on rentra dans l'orangerie, d'où l'on
+avait enlevé tout ce qui pouvait gêner pour la danse; les chaises
+et les bancs étaient rangés contre le mur; les lustres et les
+lampes étaient allumés. Au moment où les enfants entrèrent,
+l'orchestre, composé de quatre musiciens, commença une
+contredanse; les petites et Élisa la dansèrent avec plusieurs
+dames et messieurs; les autres invités se mirent aussi en train,
+et, une demi-heure après, tout le monde dansait dans l'orangerie
+et devant la maison. Les enfants ne s'étaient jamais autant
+amusées; Élisa était enchantée et attendrie de cette fête donnée à
+son intention, et dont elle était la reine. On dansa jusqu'à onze
+heures du soir. Après avoir mangé encore quelques pâtés, du
+jambon, des gâteaux et des crèmes, chacun s'en alla, les uns à
+pied, les autres en carriole.
+
+Les enfants rentrèrent chez elles avec Élisa, après avoir bien
+embrassé et bien remercié leurs mamans.
+
+SOPHIE.--Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempée!
+
+MARGUERITE.--Et moi donc! ma robe est toute mouillée de sueur.
+
+MADELEINE.--Ah! que j'ai mal aux pieds!
+
+CAMILLE.--Je n'en puis plus! À la dernière contredanse, mes
+jambes ne pouvaient plus remuer.
+
+MARGUERITE.--As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi,
+qui a été roulé dans un galop?
+
+CAMILLE.--Oui, il était bien drôle; il sautait, il galopait tout
+comme s'il n'avait pas eu un gros ventre à traîner.
+
+SOPHIE.--Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroché
+le lustre!
+
+MADELEINE.--Il a manqué de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est
+qu'il aurait brûlé comme une allumette.
+
+SOPHIE.--As-tu remarqué cette petite fille prétentieuse qui
+faisait des mines et qui était si ridiculement mise?
+
+MADELEINE.--Non, je ne l'ai pas vue. Comment était-elle
+habillée?
+
+SOPHIE.--Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs
+rouges.
+
+MADELEINE.--Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une
+pauvre ouvrière très timide et qui n'est pas du tout prétentieuse.
+
+SOPHIE.--Par exemple! si celle-là ne l'est pas, je ne sais qui
+le sera. Et cette autre, qui avait une robe de mousseline blanche
+chiffonnée, avec des noeuds d'un bleu passé qui traînaient jusqu'à
+terre, trouves-tu aussi qu'elle n'était pas affectée?
+
+CAMILLE.--Voyons, ne disons pas de mal de tous ces pauvres gens,
+qui se sont habillés chacun comme il l'a pu, qui se sont amusés et
+qui ont contribué à nous amuser.
+
+SOPHIE, _avec aigreur.--_Mon Dieu, comme tu es sévère! Est-ce
+qu'il est défendu de rire un peu des gens ridicules?
+
+CAMILLE.--Non, mais pourquoi trouver ridicules des gens qui ne
+le sont pas?
+
+SOPHIE.--Si tu les trouves bien, ce n'est pas une raison pour
+que je sois obligée de dire comme toi.
+
+MADELEINE.--Sophie, Sophie, tu vas te fâcher tout à fait, si tu
+continues sur ce ton.
+
+SOPHIE.--Il n'est pas question de se fâcher! je dis seulement
+que je trouve Camille on ne peut plus ennuyeuse avec sa
+perpétuelle bonté. Jamais elle ne rit de personne; jamais elle ne
+voit les bêtises et les sottises des autres.
+
+MARGUERITE, _avec vivacité.--_C'est bien heureux pour toi!
+
+SOPHIE, _sèchement.--_Que veux-tu dire par là?
+
+MARGUERITE.--Je veux dire, mademoiselle, que si Camille voyait
+les sottises des autres et si elle en riait, elle verrait souvent
+les vôtres, et que nous ririons toutes à vos dépens.
+
+SOPHIE, _en colère.--_Je m'embarrasse peu de ce que tu dis, tu
+es trop bête.
+
+ÉLISA, _qui entre.--_Eh bien! eh bien! qu'est-ce que j'entends?
+On se querelle par ici?
+
+SOPHIE.--C'est Marguerite qui me dit des sottises.
+
+ÉLISA.--Il me semble que, lorsque je suis entrée, c'était vous
+qui en disiez à Marguerite.
+
+SOPHIE, _embarrassée.--_C'est-à-dire... Je répondais
+seulement..., mais c'est elle qui a commencé.
+
+MARGUERITE.--C'est vrai, Élisa; je lui ai dit qu'elle disait des
+sottises, j'avais raison, puisqu'elle a dit que Camille était
+ennuyeuse.
+
+ÉLISA.--Mes enfants, mes enfants, est-ce ainsi que vous finissez
+une si heureuse journée, en vous querellant, en vous injuriant?
+
+Sophie et Marguerite rougirent et baissèrent la tête, elles se
+regardèrent et dirent ensemble:
+
+«Pardon, Sophie.
+
+--Pardon, Marguerite.» Puis elles s'embrassèrent. Sophie demanda
+pardon aussi à Camille, qui était trop bonne pour lui en vouloir.
+Elles achevèrent toutes de se déshabiller, et se couchèrent après
+avoir dit leur prière avec Élisa. Élisa les remercia encore
+tendrement de toute leur affection et de la journée qui venait de
+s'écouler.
+
+
+
+XXVIII. La partie d'âne.
+
+MARGUERITE.--Maman, pourquoi ne montons-nous jamais à âne? c'est
+si amusant!
+
+MADAME DE ROSBOURG.--J'avoue que je n'y ai pas pensé.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ni moi non plus; mais il est facile de
+réparer cet oubli; on peut avoir les deux ânes de la ferme, ceux
+du moulin et de la papeterie, ce qui en fera six.
+
+CAMILLE.--Et où irons-nous, maman, avec nos six ânes?
+
+SOPHIE.--Nous pourrions aller au moulin.
+
+MARGUERITE.--Non, Jeannette est trop méchante; depuis qu'elle
+m'a volé ma poupée, je n'aime pas à la voir; elle me fait des yeux
+si méchants que j'en ai peur.
+
+MADELEINE.--Allons à la maison blanche, voir Lucie.
+
+SOPHIE.--Ce n'est pas assez loin! nous y allons sans cesse à
+pied.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--J'ai une idée que je crois bonne; je
+parie que vous en serez toutes très contentes.
+
+CAMILLE.--Quelle idée, maman? dites-la, je vous en prie.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--C'est d'avoir un septième âne.
+
+MARGUERITE.--Mais ce ne sera pas amusant du tout d'avoir un âne
+sans personne dessus.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Attends donc; que tu es impatiente! Le
+septième âne porterait les provisions, et... vous ne devinez pas?
+
+MADELEINE.--Des provisions? pour qui donc, maman?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Pour nous, pour que nous les mangions!
+
+MARGUERITE.--Mais pourquoi ne pas les manger à table, au lieu de
+les manger sur le dos de l'âne?
+
+Tout le monde partit d'un éclat de rire: l'idée de faire du dos de
+l'âne une table à manger leur parut si plaisante, qu'elles en
+rirent toutes, Marguerite comme les autres.
+
+«Ce n'est pas sur le dos de l'âne que nous mangerons, dit
+Mme de Fleurville, mais l'âne transportera notre déjeuner dans la
+forêt de Moulins; nous étalerons notre déjeuner sur l'herbe dans
+une jolie clairière, et nous mangerons en plein bois.
+
+--Charmant, charmant! crièrent les quatre petites en battant des
+mains et en sautant. Oh! la bonne idée! embrassons bien maman pour
+la remercier de sa bonne invention.
+
+--Je suis enchantée d'avoir si bien trouvé, répondit
+Mme de Fleurville en se dégageant des bras des enfants qui la
+caressaient à l'envi l'une de l'autre. Maintenant je vais
+commander un déjeuner froid pour demain et m'assurer de nos sept
+ânes.»
+
+Les petites coururent chez Élisa pour lui faire part de leur joie
+et pour lui demander de venir avec elles.
+
+ÉLISA, _en les embrassant.--_Mes chères petites, je vous
+remercie de penser à moi et de m'inviter à vous accompagner; mais
+j'ai autre chose à faire que de m'amuser. À moins que vos mamans
+n'aient besoin de moi, j'aime mieux rester à la maison et faire
+mon ouvrage.
+
+MADELEINE.--Quel ouvrage? Tu n'as rien de pressé à faire!
+
+ÉLISA.--J'ai à finir vos robes de popeline bleue; j'ai à faire
+des manches, des cols, des jupons, des chemises, des mou...
+
+MARGUERITE.--Assez, assez, grand Dieu! comme en voilà! Et c'est
+toi qui feras tout cela?
+
+ÉLISA.--Et qui donc? sera-ce vous, par hasard?
+
+CAMILLE.--Eh bien, oui; nous t'aiderons toutes pendant deux
+jours.
+
+ÉLISA, _riant.--_Merci bien, mes chéries! J'aurais là de
+fameuses ouvrières, qui me gâcheraient mon ouvrage au lieu de
+l'avancer! Du tout, du tout, à chacun son affaire. Amusez-vous;
+courez, sautez, mangez sur l'herbe; mon devoir à moi est de
+travailler: d'ailleurs, je suis trop vieille pour gambader et
+courir les forêts.
+
+SOPHIE.--Vous dansiez pourtant joliment le jour du bal.
+
+ÉLISA.--Oh! cela c'est autre chose: c'est pour entretenir les
+jambes. Mais sans plaisanterie, mes chères enfants, ne me forcez
+pas à être de la partie de demain, j'en serais contrariée.
+
+Une bonne est une bonne, et n'est pas une dame qui vit de ses
+rentes; j'ai mon ouvrage et je dois le faire.
+
+L'air sérieux d'Élisa mit un terme à l'insistance des enfants;
+elles l'embrassèrent et la quittèrent pour aller raconter à leurs
+mamans le refus d'Élisa.
+
+«Élisa, dit Mme de Fleurville, fait preuve de tact, de jugement et
+de coeur, chères petites, en refusant de nous accompagner demain;
+c'est la délicatesse qu'elle met dans toutes ses actions qui la
+rend si supérieure aux autres bonnes que vous connaissez. C'est
+vrai qu'elle a beaucoup d'ouvrage; et, si elle perdait à s'amuser
+le peu de temps qui lui reste après avoir fait son service près de
+vous, sous seriez les premières à en souffrir.»
+
+Les enfants n'insistèrent plus et reportèrent leurs pensées sur la
+journée du lendemain.
+
+«Dieu! que la matinée est longue! dit Sophie après deux heures de
+bâillements et de plaintes.
+
+--Nous allons dîner dans une demi-heure», répondit Madeleine.
+
+SOPHIE.--Et toute la soirée encore à passer! Quand donc arrivera
+demain?
+
+MARGUERITE, _avec ironie.--_Quand aujourd'hui sera fini.
+
+SOPHIE, _piquée.--_Je sais très bien qu'aujourd'hui ne sera pas
+demain, que demain n'est pas aujourd'hui, que... que...
+
+MARGUERITE, _riant.--_Que demain est demain, et que M. La Palice
+n'est pas mort.
+
+SOPHIE.--C'est bête, ce que tu dis... Tu crois avoir plus
+d'esprit que les autres...
+
+MARGUERITE, _vivement.--_Et je n'en ai pas plus que toi. C'est
+cela que tu voulais dire?
+
+SOPHIE, _en colère.--_Non, mademoiselle, ce n'est pas cela que
+je voulais dire: mais, en vérité, vous me faites parler si
+sottement...
+
+MARGUERITE.--C'est parce que je te laisse dire.
+
+CAMILLE, _d'un air de reproche.--_Marguerite! Marguerite!
+
+MARGUERITE, _l'embrassant.--_Chère Camille, pardon, j'ai tort;
+mais Sophie est quelquefois... si... si... je ne sais comment
+dire.
+
+SOPHIE, _en colère.--_Voyons, dis tout de suite _si bête! _Ne te
+gêne pas, je te prie.
+
+MARGUERITE.--Mais non, Sophie, je ne veux pas dire _bête, _tu ne
+l'es pas, mais... un peu... impatiente.
+
+SOPHIE.--Et qu'ai-je donc fait ou dit de si impatient?
+
+MARGUERITE.--Depuis deux heures tu bâilles, tu te roules, tu
+t'ennuies, tu regardes l'heure, tu répètes sans cesse que la
+journée ne finira jamais...
+
+SOPHIE.--Eh bien, où est le mal? je dis tout haut ce que vous
+pensez tout bas.
+
+MARGUERITE.--Mais pas du tout; nous ne le pensons pas du tout!
+N'est-ce pas, Camille? n'est-ce pas, Madeleine?
+
+CAMILLE, _un peu embarrassée.--_Nous qui sommes plus âgées, nous
+savons mieux attendre.
+
+MARGUERITE, _vivement.--_Et moi qui suis plus jeune, est-ce que
+je n'attends pas?
+
+SOPHIE, _avec une révérence moqueuse.--_Oh! toi, nous savons que
+tu es une perfection, que tu as plus d'esprit que tout le monde,
+que tu es meilleure que tout le monde!
+
+MARGUERITE, _lui rendant sa révérence.--_Et que je ne te
+ressemble pas, alors?
+
+Mme de Rosbourg avait entendu toute la conversation du bout du
+salon, où elle était occupée à peindre; elle ne s'en était pas
+mêlée, parce qu'elle voulait les habituer à reconnaître d'elles-mêmes
+leurs torts; mais, au point où en était venue l'irritation
+des deux _amies, _elle jugea nécessaire d'intervenir.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, tu prends la mauvaise habitude
+de te moquer, de lancer des paroles piquantes, qui blessent et
+irritent. Parce que Sophie a su moins bien que toi réprimer son
+impatience, tu lui as dit plusieurs choses blessantes qui l'ont
+mise en colère: c'est mal, et j'en suis peinée; je croyais à ma
+petite Marguerite un meilleur coeur et plus de générosité.
+
+MARGUERITE, _courant se jeter dans ses bras.--_Ma chère, ma
+bonne maman, pardonnez à votre petite Marguerite; ne soyez pas
+chagrine, je sens la justesse de vos reproches, et j'espère ne
+plus les mériter à l'avenir. _(Allant à Sophie.) _Pardonne-moi,
+Sophie; sois sûre que je ne recommencerai plus, et, si jamais il
+m'échappe une parole méchante ou moqueuse, rappelle-moi que je
+fais de la peine à maman: cette pensée m'arrêtera certainement.
+
+Sophie, apaisée par les reproches adressés à Marguerite et par la
+soumission de celle-ci, l'embrassa de tout son coeur. Le dîner fut
+annoncé, et on lui fit honneur; la soirée se passa gaiement;
+Sophie contint son impatience et se mêla avec entrain aux projets
+formés pour le lendemain. La nuit ne lui parut pas longue,
+puisqu'elle dormit tout d'un somme jusqu'à huit heures, moment où
+sa bonne vint l'éveiller. Quand sa toilette fut faite, elle courut
+à la fenêtre et vit avec bonheur sept ânes sellés et rangés devant
+la maison. Elle descendit précipitamment et les examina tous.
+
+«Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-là est trop laid avec
+ses poils hérissés; ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me
+paraît méchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est
+le meilleur et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi.
+Pour que les autres ne le prennent pas, je vais attacher mon
+chapeau et mon châle à la selle. Elles voudront toutes l'avoir,
+mais je ne le céderai pas.»
+
+Pendant que, songeant uniquement à elle, elle choisissait ainsi
+cet âne qu'elle croyait préférable aux autres, Nicaise et son
+fils, qui devaient accompagner la cavalcade, plaçaient les
+provisions dans deux grands paniers, qu'on attacha sur le bât de
+l'âne noir.
+
+Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivèrent: il
+était neuf heures; on avait bien déjeuné, tout était prêt; on
+pouvait partir.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Choisissez vos ânes, mes enfants.
+Commençons par les plus jeunes. Marguerite, lequel veux-tu?
+
+MARGUERITE.--Cela m'est égal, chère madame; celui que vous
+voudrez, ils sont tous bons.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, puisque tu me laisses le choix,
+Marguerite, je te conseille de prendre un des deux petits ânes;
+l'autre sera pour Sophie. Ils sont excellents.
+
+SOPHIE, _avec empressement.--_j'en ai déjà pris un, madame: le
+gris clair; j'ai attaché sur la selle mon chapeau et mon châle.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comme tu t'es pressée de choisir celui
+que tu crois être le meilleur, Sophie! Ce n'est pas très aimable
+pour tes amies, ni très poli pour Mme de Rosbourg et pour moi.
+Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas ton âne, et
+peut-être t'en repentiras-tu.
+
+Sophie était confuse; elle sentait qu'elle avait mérité le
+reproche de Mme de Fleurville, et elle aurait donné beaucoup pour
+n'avoir pas montré l'égoïsme dont elle ne s'était pas encore
+corrigée. Camille et Madeleine ne dirent rien et montèrent sur les
+ânes qu'on leur désigna; Marguerite jeta un regard souriant à
+Sophie, réprima une petite malice qui allait sortir de ses lèvres,
+et sauta sur son petit âne.
+
+Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de
+Rosbourg en tête, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les
+suivant, Nicaise et son fils fermant la marche avec l'âne aux
+provisions.
+
+On commença par aller au pas, puis on donna quelques petits coups
+de fouet, qui firent prendre le trot aux ânes; tous trottaient,
+excepté celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade
+aux provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait
+s'éloigner au trot et au galop de leurs ânes, et, malgré tous ses
+efforts et ceux de Nicaise, son âne s'obstina à marcher au pas,
+sur le même rang que son ami. Bientôt les cinq autres ânes
+disparurent à ses yeux; elle restait seule, pleurant de colère et
+de chagrin; le fils de Nicaise, touché de ses larmes, lui offrit
+des consolations qui la dépitèrent bien plus encore.
+
+«Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous
+s'y trompent bien aussi. Votre _bourri _vous semblait meilleur que
+les autres: c'est pas étonnant que vous n'y connaissiez rien,
+puisque vous ne vous êtes pas occupée de _bourris_ dans votre vie.
+C'est qu'il a l'air, à le voir comme ça, d'un fameux _bourri_; moi
+qui le connais à l'user, je vous aurais dit que c'est un fainéant
+et un entêté. C'est qu'il n'en fait qu'à sa tête! Mais faut pas
+vous chagriner; au retour, vous le passerez à mam'selle Camille,
+qui est si bonne qu'elle le prendra tout de même et elle vous
+donnera le sien, qui est parfaitement bon.»
+
+Sophie ne répondait rien; mais elle rougissait de s'être attirée
+par son égoïsme de pareilles consolations. Elle fit toute la route
+au pas; quand elle arriva à la halte désignée, elle vit tous les
+ânes attachés à des arbres; ses amies n'y étaient plus, elles
+avaient voulu l'attendre, mais Mme de Fleurville, qui désirait
+donner une leçon à Sophie, ne le permit pas: elle les emmena avec
+Mme de Rosbourg dans la forêt. Elles y firent une charmante
+promenade et une grande provision de fraises et de noisettes;
+elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et,
+lorsqu'elles revinrent à la halte, leurs visages roses et épanouis
+et leur gaieté bruyante contrastaient avec la figure morne et
+triste de Sophie, qu'elles trouvèrent assise au pied d'un arbre,
+les yeux bouffis et l'air honteux.
+
+«Ton âne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit
+Camille d'un ton affectueux et en l'embrassant.
+
+--J'ai été punie de mon sot égoïsme, ma bonne Camille; aussi ai-je
+formé le projet de prolonger ma pénitence en reprenant le même
+âne pour revenir.
+
+--Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'écria Madeleine; il
+est trop paresseux.
+
+--Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie
+avec gaieté, j'en porterai la peine jusqu'au bout.»
+
+Et Sophie, ranimée par cette résolution généreuse, reprit sa
+gaieté et se joignit à ses amies pour déballer les provisions, les
+placer sur l'herbe et préparer le déjeuner. Les appétits avaient
+été excités par la course; on se mit à table en s'asseyant par
+terre, et l'on entama d'abord un énorme pâté de lièvre, ensuite
+une daube à la gelée, puis des pommes de terre au sel, du jambon,
+des écrevisses, de la tourte aux prunes, et enfin du fromage et
+des fruits.
+
+MARGUERITE.--Quel bon déjeuner nous faisons! Ces écrevisses sont
+excellentes.
+
+SOPHIE.--Et comme le pâté était bon!
+
+CAMILLE.--La tourte est délicieuse!
+
+MADELEINE.--J'ai une faim affreuse.
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Veux-tu encore un peu de vin pour faire
+passer ton déjeuner?
+
+MARGUERITE.--Je veux bien, maman. À votre santé!
+
+Tous les enfants demandèrent du vin et burent à la santé de leurs
+mamans. Le repas terminé, on fit dans la forêt une nouvelle
+promenade, et cette fois en compagnie de Sophie.
+
+Nicaise et son fils déjeunèrent à leur tour pendant cette
+promenade, et rangèrent les restes du repas et de la vaisselle,
+qu'ils placèrent dans les paniers.
+
+«Papa, dit le petit Nicaise, faut pas que mam'selle Camille ait le
+_bourri fainéant _de Mlle Sophie; mettons-lui sur le dos le bât
+aux provisions et mettons la selle sur le _bourri_ noir: il n'est
+pas si méchant qu'il en a l'air; je le connais, c'est un bon
+_bourri_.
+
+--Fais, mon garçon, fais comme tu l'entends.» Quand les enfants
+et leurs mamans revinrent, elles trouvèrent les ânes sellés, prêts
+à partir. Sophie se dirigeait vers son gris clair et fut surprise
+de lui voir le bât aux provisions. Nicaise lui expliqua que son
+garçon ne voulait pas que mam'selle Camille restât en arrière.
+«Mais c'était mon âne, et pas celui de Camille.
+
+--Faites excuse, mam'selle; mam'selle Camille a dit à mon garçon
+que ce serait le sien pour revenir. Mais n'ayez pas peur,
+mam'selle, le _bourri_ noir n'est pas méchant; c'est un air qu'il
+a; faut pas le craindre: il vous mènera bon train, allez.»
+
+Sophie ne répliqua pas: dans son coeur elle se comparait à
+Camille; elle reconnaissait son infériorité; elle demandait au bon
+Dieu de la rendre bonne comme ses amies, et ses réflexions
+devaient lui profiter pour l'avenir. Camille voulut lui donner son
+âne, mais Sophie ne voulut pas y consentir et sauta sur l'âne
+noir. Tous partirent au trot, puis au galop; le retour fut plus
+gai encore que le départ, car Sophie ne resta pas en arrière. On
+rentra pour l'heure du dîner; les enfants, enchantées de leur
+journée, remercièrent mille fois leurs mamans du plaisir qu'elles
+leur avaient procuré.
+
+Mme de Fleurville ouvrit une lettre qu'on venait de lui remettre.
+
+«Mes enfants, dit-elle, je vous annonce une heureuse nouvelle:
+votre oncle et votre tante de Ruges et votre oncle et votre tante
+de Traypi m'écrivent qu'ils viennent passer les vacances chez nous
+avec vos cousins Léon, Jean et Jacques; ils seront ici après-demain.
+
+--Quel bonheur! s'écrièrent toutes les enfants; quelles bonnes
+vacances nous allons passer!»
+
+Les vacances et les cousins arrivèrent peu de jours après. Le
+bonheur des enfants dura deux mois, pendant lesquels il se passa
+tant d'événements intéressants que ce même volume ne pourrait en
+contenir le récit. Mais j'espère bien pouvoir vous les raconter un
+jour[1].
+
+
+
+ [1] Voir _les Vacances_ du même auteur.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les petites filles modèles, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODÈLES ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
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+works. See paragraph 1.E below.
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.