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diff --git a/15058-8.txt b/15058-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d725e10 --- /dev/null +++ b/15058-8.txt @@ -0,0 +1,5170 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les malheurs de Sophie + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: February 14, 2005 [EBook #15058] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Mme la Comtesse de Ségur +(née Rostopchine) + + +LES MALHEURS DE SOPHIE + + +(1858) + + + +Table des matières + +I--La poupée de cire. +II--L'enterrement. +III--La chaux. +IV--Les petits poissons. +V--Le poulet noir. +VI--L'abeille. +VII--Les cheveux mouillés. +VIII--Les sourcils coupés. +IX--Le pain des chevaux. +X--La crème et le pain chaud. +XI--L'écureuil. +XII--Le thé. +XIII--Les loups. +XIV--La joue écorchée. +XV--Élisabeth. +XVI--Les fruits confits. +XVII--Le chat et le bouvreuil. +XVIII--La boîte à ouvrage. +XIX--L'âne. +XX--La petite voiture. +XXI--La tortue. +XXII--Le départ. + + +À ma petite-fille + +ÉLISABETH FRESNEAU + +_Chère enfant, tu me dis souvent: _Oh! grand'mère, que je vous +aime! vous êtes si bonne! _Grand'mère n'a pas toujours été bonne, +et il y a bien des enfants qui ont été méchants comme elle et qui +se sont corrigés comme elle. Voici des histoires vraies d'une +petite fille que grand'mère a beaucoup connue dans son enfance; +elle était colère, elle est devenue douce; elle était gourmande, +elle est devenue sobre; elle était menteuse, elle est devenue +sincère; elle était voleuse, elle est devenue honnête; enfin, elle +était méchante, elle est devenue bonne. Grand'mère a tâché de +faire de même. Faites comme elle, mes chers petits enfants; cela +vous sera facile, à vous qui n'avez pas tous les défauts de +Sophie._ + +COMTESSE DE SÉGUR, +née Rostopchine. + + +I--La poupée de cire. + +Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa +chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m'a envoyée de +Paris; je crois que c'est une poupée de cire, car il m'en a promis +une. + +LA BONNE.--Où est la caisse? + +SOPHIE.--Dans l'antichambre: venez vite, ma bonne, je vous en +supplie. + +La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie à l'antichambre. Une +caisse de bois blanc était posée sur une chaise; la bonne +l'ouvrit. Sophie aperçut la tête blonde et frisée d'une jolie +poupée de cire; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la +poupée, qui était encore couverte d'un papier d'emballage. + +LA BONNE.--Prenez garde! ne tirez pas encore; vous allez tout +casser. La poupée tient par des cordons. + +SOPHIE.--Cassez-les, arrachez-les; vite, ma bonne, que j'aie ma +poupée. + +La bonne, au lieu de tirer et d'arracher, prit ses ciseaux, coupa +les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus +jolie poupée qu'elle eût jamais vue. Les joues étaient roses avec +de petites fossettes; les yeux bleus et brillants; le cou, la +poitrine, les bras en cire, charmants et potelés. La toilette +était très simple: une robe de percale festonnée, une ceinture +bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie. + +Sophie l'embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras, +elle se mit à sauter et à danser. Son cousin Paul, qui avait cinq +ans, et qui était en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie +qu'elle poussait. + +Paul, regarde quelle jolie poupée m'a envoyée papa! s'écria +Sophie. + +PAUL.--Donne-la-moi, que je la voie mieux. + +SOPHIE.--Non, tu la casserais. + +PAUL.--Je t'assure que j'y prendrai bien garde; je te la rendrai +tout de suite. + +Sophie donna la poupée à son cousin, en lui recommandant encore de +prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la +regarda de tous les côtés, puis la remit à Sophie en secouant la +tête. + +SOPHIE.--Pourquoi secoues-tu la tête? + +PAUL.--Parce que cette poupée n'est pas solide; je crains que tu +ne la casses. + +SOPHIE.--Oh! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que +je ne la casserai jamais. Je vais demander à maman d'inviter +Camille et Madeleine à déjeuner avec nous, pour leur faire voir ma +jolie poupée. + +PAUL.--Elles te la casseront. + +SOPHIE.--Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine +en cassant ma pauvre poupée. + +Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupée, parce que ses +amies devaient venir. En l'habillant, elle la trouva pâle. «Peut-être, +dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacés. Je vais la +mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j'en ai bien +soin et que je la tiens bien chaudement.» Sophie alla porter la +poupée au soleil sur la fenêtre du salon. + +«Que fais-tu à la fenêtre, Sophie?» lui demanda sa maman. + +SOPHIE.--Je veux réchauffer ma poupée, maman; elle a très froid. + +LA MAMAN.--Prends garde, tu vas la faire fondre. + +SOPHIE.--Oh non! maman, il n'y a pas de danger: elle est dure +comme du bois. + +LA MAMAN.--Mais la chaleur la rendra molle; il lui arrivera +quelque malheur, je t'en préviens. + +Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupée étendue +tout de son long au soleil, qui était brûlant. + +Au même instant elle entendit le bruit d'une voiture: c'étaient +ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d'elles; Paul les +avait attendues sur le perron; elles entrèrent au salon en courant +et parlant toutes à la fois. Malgré leur impatience de voir la +poupée, elles commencèrent par dire bonjour à Mme de Réan, maman +de Sophie; elles allèrent ensuite à Sophie, qui tenait sa poupée +et la regardait d'un air consterné. + +MADELEINE, _regardant la poupée. _--La poupée est aveugle, elle +n'a pas d'yeux. + +CAMILLE.--Quel dommage! comme elle est jolie! + +MADELEINE.--Mais comment est-elle devenue aveugle! Elle devait +avoir des yeux. + +Sophie ne disait rien; elle regardait la poupée et pleurait. + +MADAME DE RÉAN.--Je t'avais dit, Sophie, qu'il arriverait un +malheur à ta poupée si tu t'obstinais à la mettre au soleil. +Heureusement que la figure et les bras n'ont pas eu le temps de +fondre. Voyons, ne pleure pas; je suis très habile médecin, je +pourrai peut-être lui rendre ses yeux. + +SOPHIE, _pleurant. _--C'est impossible, maman, ils n'y sont plus. + +Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu; on +entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. «Ce sont +les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan; la +cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai +de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je +préparerai mes instruments.» + +Aussitôt Paul et les trois petites filles se précipitèrent sur la +poupée pour la déshabiller. Sophie ne pleurait plus; elle +attendait avec impatience ce qui allait arriver. + +La maman revint, prit ses ciseaux, détacha le corps cousu à la +poitrine; les yeux, qui étaient dans la tête, tombèrent sur ses +genoux; elle les prit avec des pinces, les replaça où ils devaient +être, et, pour les empêcher de tomber encore, elle coula dans la +tête, et sur la place où étaient les yeux, de la cire fondue +qu'elle avait apportée dans une petite casserole; elle attendit +quelques instants que la cire fût refroidie, et puis elle recousit +le corps à la tête. + +Les petites n'avaient pas bougé. Sophie regardait avec crainte +toutes ces opérations, elle avait peur que ce ne fût pas bien; +mais, quand elle vit sa poupée raccommodée et aussi jolie +qu'auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l'embrassa dix +fois. + +«Merci, ma chère maman, disait-elle, merci: une autre fois je vous +écouterai, bien sûr.» + +On rhabilla bien vite la poupée, on l'assit sur un petit fauteuil +et on l'emmena promener en triomphe en chantant: + +_Vive maman! De baisers je la mange. Vive maman! Elle est notre +bon ange._ + +La poupée vécut très longtemps bien soignée, bien aimée; mais +petit à petit elle perdit ses charmes, voici comment. + +Un jour, Sophie pensa qu'il était bon de laver les poupées, +puisqu'on lavait les enfants; elle prit de l'eau, une éponge, du +savon, et se mit à débarbouiller sa poupée; elle la débarbouilla +si bien, qu'elle lui enleva toutes ses couleurs: les joues et les +lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent +toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle. + +Un autre jour, Sophie pensa qu'il fallait lui friser les cheveux; +elle lui mit donc des papillotes: elle les passa au fer chaud, +pour que les cheveux fussent mieux frisés. Quand elle lui ôta ses +papillotes, les cheveux restèrent dedans; le fer était trop chaud, +Sophie avait brûlé les cheveux de sa poupée, qui était chauve. +Sophie pleura, mais la poupée resta chauve. + +Un autre jour encore, Sophie, qui s'occupait beaucoup de +l'éducation de sa poupée, voulut lui apprendre à faire des tours +de force. Elle la suspendit par les bras à une ficelle; la poupée, +qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya +de la raccommoder; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut +chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que +l'autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court. + +Une autre fois, Sophie songea qu'un bain de pieds serait très +utile à sa poupée, puisque les grandes personnes en prenaient. +Elle versa de l'eau bouillante dans un petit seau, y plongea les +pieds de la poupée, et, quand elle la retira, les pieds s'étaient +fondus, et étaient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupée +resta sans jambes. + +Depuis tous ces malheurs, Sophie n'aimait plus sa poupée, qui +était devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient; enfin, un +dernier jour, Sophie voulut lui apprendre à grimper aux arbres; +elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir; mais la +poupée, qui ne tenait pas bien, tomba: sa tête frappa contre des +pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais +elle invita ses amies à venir enterrer sa poupée. + + + +II--L'enterrement. + +Camille et Madeleine arrivèrent un matin pour l'enterrement de la +poupée: elles étaient enchantées; Sophie et Paul n'étaient pas +moins heureux. + +SOPHIE.--Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le +cercueil de la poupée. + +CAMILLE.--Mais dans quoi la mettrons-nous? + +SOPHIE.--J'ai une vieille boîte à joujoux; ma bonne l'a +recouverte de percale rose; c'est très joli; venez voir. + +Les petites coururent chez Mme de Réan, où la bonne finissait +l'oreiller et le matelas qu'on devait mettre dans la boîte; les +enfants admirèrent ce charmant cercueil; elles y mirent la poupée, +et, pour qu'on ne vît pas la tête brisée, les pieds fondus et le +bras cassé, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de +taffetas rose. + +On plaça la boîte sur un brancard que la maman leur avait fait +faire. Elles voulaient toutes le porter; c'était pourtant +impossible, puisqu'il n'y avait place que pour deux. Après qu'ils +se furent un peu poussés, disputés, on décida que Sophie et Paul, +les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et +Madeleine marcheraient l'une derrière, l'autre devant, portant un +panier de fleurs et de feuilles qu'on devait jeter sur la tombe. + +Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par +terre le brancard avec la boîte qui contenait les restes de la +malheureuse poupée. Les enfants se mirent à creuser la fosse; ils +y descendirent la boîte, jetèrent dessus des fleurs et des +feuilles, puis la terre qu'ils avaient retirée; ils ratissèrent +promptement tout autour et y plantèrent deux lilas. Pour terminer +la fête, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs +petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l'occasion de +nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu'on s'arrosait les +jambes, qu'on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant. +On n'avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la +morte était une vieille poupée, sans couleur, sans cheveux, sans +jambes et sans tête, et que personne ne l'aimait ni ne la +regrettait. La journée se termina gaiement; et, lorsque Camille et +Madeleine s'en allèrent, elles demandèrent à Paul et à Sophie de +casser une autre poupée pour pouvoir recommencer un enterrement +aussi amusant. + + + +III--La chaux. + +La petite Sophie n'était pas obéissante. Sa maman lui avait +défendu d'aller seule dans la cour, où les maçons bâtissaient une +maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait +beaucoup à regarder travailler les maçons; quand sa maman y +allait, elle l'emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de +rester près d'elle. Sophie, qui aurait voulu courir à droite et à +gauche, lui demanda un jour: + +Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille voir les maçons +sans vous? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je +reste toujours auprès de vous? + +LA MAMAN.--Parce que les maçons lancent des pierres, des briques +qui pourraient t'attraper, et puis parce qu'il y a du sable, de la +chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal. + +SOPHIE.--Oh! maman, d'abord j'y ferais bien attention, et puis +le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal. + +LA MAMAN.--Tu crois cela, parce que tu es une petite fille; +mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brûle. + +SOPHIE.--Mais, maman... + +LA MAMAN, _l'interrompant_.--Voyons, ne raisonne pas tant et +tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non. +Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi. + +Sophie baissa la tête et ne dit plus rien; mais elle prit un air +maussade et se dit tout bas: + +«J'irai tout de même; cela m'amuse, et j'irai.» + +Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de désobéir. Une heure +après, le jardinier vint chercher Mme de Réan pour choisir des +géraniums qu'on apportait à vendre. Sophie resta donc seule: elle +regarda de tous côtés si la bonne ou la femme de chambre ne +pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut à la +porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maçons travaillaient et +ne songeaient pas à Sophie, qui s'amusait à les regarder et à tout +voir, tout examiner. Elle se trouva près d'un grand bassin à chaux +tout plein, blanc et uni comme de la crème. + +«Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne +l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher. +Comme c'est uni! Ce doit être doux et agréable sous les pieds. Je +vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la +glace.» + +Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'était solide +comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle +pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu'à mi-jambes. Elle crie; +un maçon accourt, l'enlève, la met par terre et lui dit: + +«Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont déjà +tout brûlés; si vous les gardez, la chaux va vous brûler les +jambes.» + +Sophie regarde ses jambes: malgré la chaux qui tenait encore, elle +voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient +du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence à +sentir les picotements de la chaux, qui lui brûlait les jambes. La +bonne n'était pas loin, heureusement; elle accourt, voit +sur-le-champ ce qui est arrivé, arrache les souliers et les bas de +Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la +prend dans ses bras et l'emporte à la maison. Au moment où Sophie +était rapportée dans sa chambre, Mme de Réan rentrait pour payer +le marchand de fleurs. + +«Qu'y a-t-il donc? demanda Mme de Réan avec inquiétude. T'es-tu +fait mal? Pourquoi es-tu nu-pieds?» + +Sophie, honteuse, ne répondait pas. La bonne raconta à la maman ce +qui était arrivé, et comment Sophie avait manqué d'avoir les +jambes brûlées par la chaux. + +«Si je ne m'étais pas trouvée tout près de la cour et si je +n'étais pas arrivée juste à temps, elle aurait eu les jambes dans +le même état que mon tablier. Que madame voie comme il est brûlé +par la chaux; il est plein de trous.» + +Mme de Réan vit en effet que le tablier de la bonne était perdu. +Se tournant vers Sophie, elle lui dit: + +«Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre désobéissance; +mais le bon Dieu vous a déjà punie par la frayeur que vous avez +eue. Vous n'aurez donc d'autre punition que de me donner, pour +racheter un tablier neuf à votre bonne, la pièce de cinq francs +que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous +amuser à la fête du village.» + +Sophie eut beau pleurer, demander grâce pour sa pièce de cinq +francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant, +qu'une autre fois elle écouterait sa maman, et n'irait plus où +elle ne devait pas aller. + + + +IV--Les petits poissons. + +Sophie était étourdie; elle faisait souvent sans y penser de +mauvaises choses. + +Voici ce qui lui arriva un jour: + +Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu'une épingle +et pas plus gros qu'un tuyau de plume de pigeon. Mme de Réan +aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette +pleine d'eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu'ils +pussent s'y enfoncer et s'y cacher. Tous les matins Mme de Réan +portait du pain à ses petits poissons; Sophie s'amusait à les +regarder pendant qu'ils se jetaient sur les miettes de pain et +qu'ils se disputaient pour les avoir. + +Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en écaille; +Sophie, enchantée de son couteau, s'en servait pour couper son +pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc. + +Un matin, Sophie jouait; sa bonne lui avait donné du pain, qu'elle +avait coupé en petits morceaux, des amandes, qu'elle coupait en +tranches, et des feuilles de salade; elle demanda à sa bonne de +l'huile et du vinaigre pour faire la salade. + +«Non, répondit la bonne; je veux bien vous donner du sel, mais pas +d'huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.» + +Sophie prit le sel, en mit sur sa salade; il lui en restait +beaucoup. + +«Si j'avais quelque chose à saler? se dit-elle. Je ne veux pas +saler du pain; il me faudrait de la viande ou du poisson... Oh! la +bonne idée! Je vais saler les petits poissons de maman; j'en +couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les +autres tout entiers; que ce sera amusant! Quel joli plat cela +fera!» + +Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n'aura plus les +jolis petits poissons qu'elle aime tant, que ces pauvres petits +souffriront beaucoup d'être salés vivants ou d'être coupés en +tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits +poissons; elle s'approche de la cuvette, les pêche tous, les met +dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend +quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un +plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l'aise hors de +l'eau, remuaient et sautaient tant qu'ils pouvaient. Pour les +faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur +la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles: les +pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle +en prit d'autres et se mit à les couper en tranches. Au premier +coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en +désespérés; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu'ils +mouraient. Après le second poisson, Sophie s'aperçut qu'elle les +tuait en les coupant en morceaux; elle regarda avec inquiétude les +poissons salés; ne les voyant pas remuer, elle les examina +attentivement et vit qu'ils étaient tous morts. Sophie devint +rouge comme une cerise. + +«Que va dire maman? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre +malheureuse! Comment faire pour cacher cela?» + +Elle réfléchit un moment. Son visage s'éclaircit; elle avait +trouvé un moyen excellent pour que sa maman ne s'aperçût de rien. + +Elle ramassa bien vite tous les poissons salés et coupés, les +remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et +les reporta dans leur cuvette. + +«Maman croira, dit-elle, qu'ils se sont battus, qu'ils se sont +tous entre-déchirés et tués. Je vais essuyer mes assiettes, mon +couteau, et ôter mon sel; ma bonne n'a pas heureusement remarqué +que j'avais été chercher les poissons; elle est occupée de son +ouvrage et ne pense pas à moi.» Sophie rentra sans bruit dans sa +chambre, se remit à sa petite table et continua de jouer avec son +ménage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se +mit à regarder les images. Mais elle était inquiète; elle ne +faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre +arriver sa maman. + +Tout d'un coup, Sophie tressaille, rougit; elle entend la voix de +Mme de Réan, qui appelait les domestiques; elle l'entend parler +haut comme si elle grondait; les domestiques vont et viennent; +Sophie tremble que sa maman n'appelle sa bonne, ne l'appelle +elle-même; mais tout se calme, elle n'entend plus rien. + +La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui était curieuse, +quitte son ouvrage et sort. + +Elle rentre un quart d'heure après. + +«Comme c'est heureux, dit-elle à Sophie, que nous ayons été toutes +deux dans notre chambre sans en sortir! Figurez-vous que votre +maman vient d'aller voir ses poissons; elle les a trouvés tous +morts, les uns entiers, les autres coupés en morceaux. Elle a fait +venir tous les domestiques pour leur demander quel était le +méchant qui avait fait mourir ces pauvres petites bêtes; personne +n'a pu ou n'a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer; elle m'a +demandé si vous aviez été dans le salon; j'ai heureusement pu lui +répondre que vous n'aviez pas bougé d'ici, que vous vous étiez +amusée à faire la dînette dans votre petit ménage. «C'est +singulier, dit-elle, j'aurais parié que c'est Sophie qui a fait ce +beau coup.--Oh! madame, lui ai-je répondu, Sophie n'est pas +capable d'avoir fait une chose si méchante.--Tant mieux, dit +votre maman, car je l'aurais sévèrement punie. C'est heureux pour +elle que vous ne l'ayez pas quittée et que vous m'assuriez qu'elle +ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons.--Oh! quant à +cela, madame, j'en suis bien certaine», ai-je répondu. + +Sophie ne disait rien; elle restait immobile et rouge, la tête +baissée, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant +d'avouer à sa bonne que c'était elle qui avait tout fait, mais le +courage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c'était +la mort des pauvres petits poissons qui l'affligeait. + +«J'étais bien sûre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre +maman du malheur arrivé à ces pauvres petites bêtes. Mais il faut +se dire que ces poissons n'étaient pas heureux dans leur prison: +car enfin cette cuvette était une prison pour eux; à présent que +les voilà morts, ils ne souffrent plus. N'y pensez donc plus, et +venez que je vous arrange pour aller au salon; on va bientôt +dîner.» + +Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot; elle entra au +salon; sa maman y était. + +«Sophie, lui dit-elle, ta bonne t'a-t-elle raconté ce qui est +arrivé à mes petits poissons?» + +SOPHIE.--Oui, maman. + +MADAME DE RÉAN.--Si ta bonne ne m'avait pas assuré que tu étais +restée avec elle dans ta chambre depuis que tu m'as quittée, +j'aurais pensé que c'est toi qui les as fait mourir; tous les +domestiques disent que ce n'est aucun d'eux. Mais je crois que le +domestique Simon, qui était chargé de changer tous les matins +l'eau et le sable de la cuvette, a voulu se débarrasser de cet +ennui, et qu'il a tué mes pauvres poissons pour ne plus avoir à +les soigner. Aussi je le renverrai demain. + +SOPHIE, _effrayée. _--Oh! maman, ce pauvre homme! Que deviendra-t-il +avec sa femme et ses enfants? + +MADAME DE RÉAN.--Tant pis pour lui; il ne devait pas tuer mes +petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu'il a +fait souffrir en les coupant en morceaux. + +SOPHIE.--Mais ce n'est pas lui, maman! Je vous assure que ce +n'est pas lui! + +MADAME DE RÉAN.--Comment sais-tu que ce n'est pas lui? moi je +crois que c'est lui, que ce ne peut être que lui, et dès demain je +le ferai partir. + +SOPHIE, _pleurant et joignant les mains. _--Oh non! maman, ne le +faites pas. C'est moi qui ai pris les petits poissons et qui les +ai tués. + +MADAME DE RÉAN, _avec surprise. _--Toi!... quelle folie! Toi qui +aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et +mourir! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon... + +SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que c'est moi; oui, c'est +moi; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler, +et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais +pas non plus que de les couper leur fît mal, parce qu'ils ne +criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reportés +dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m'ait vu +sortir ni rentrer. + +Mme de Réan resta quelques instants si étonnée de l'aveu de +Sophie, qu'elle ne répondit pas. Sophie leva timidement les yeux +et vit ceux de sa mère fixés sur elle, mais sans colère ni +sévérité. + +«Sophie, dit enfin Mme de Réan, si j'avais appris par hasard, +c'est-à-dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les +méchants, ce que tu viens de me raconter, je t'aurais punie sans +pitié et avec sévérité. Mais le bon sentiment qui t'a fait avouer +ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai +donc pas de reproches, car je suis bien sûre que tu sens combien +tu as été cruelle pour ces pauvres petits poissons en ne +réfléchissant pas d'abord que le sel devait les tuer, ensuite +qu'il est impossible de couper et de tuer n'importe quelle bête +sans qu'elle souffre.» + +Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta: + +«Ne pleure pas, Sophie, et n'oublie pas qu'avouer tes fautes, +c'est te les faire pardonner.» + +Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta +toute la journée un peu triste d'avoir causé la mort de ses petits +amis les poissons. + + + +V--Le poulet noir. + +Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, où +il y avait des poules de différentes espèces et très belles. +Mme de Réan avait fait couver des oeufs desquels devaient sortir +des poules huppées superbes. Tous les jours, elle allait voir avec +Sophie si les poulets étaient sortis de leur oeuf. Sophie +emportait dans un petit panier du pain, qu'elle émiettait aux +poules. Aussitôt qu'elle arrivait, toutes les poules, tous les +coqs accouraient, sautaient autour d'elle, becquetaient le pain +presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait; +les poules la suivaient: ce qui l'amusait beaucoup. + +Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle +galerie où demeuraient les poules; elles étaient logées comme des +princesses et soignées mieux que beaucoup de princesses. Sophie +venait la rejoindre quand tout son pain était émietté; elle +regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui +étaient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin, +quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un +magnifique poulet, né depuis une heure. + +SOPHIE.--Ah! le joli poulet, maman! ses plumes sont noires comme +celles d'un corbeau. + +MADAME DE RÉAN.--Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la +tête; ce sera un magnifique poulet. + +Mme de Réan le replaça près de la poule couveuse. À peine +l'avait-elle posé, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre +poulet. Mme de Réan donna une tape sur le bec de la méchante +poule, releva le petit poulet, qui était tombé en criant, et le +remit près de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au +pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il +chercha à revenir. + +Mme de Réan accourut et saisit le poulet, que la mère allait tuer +à force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d'eau pour +le ranimer. + +«Qu'allons-nous faire de ce poulet? dit-elle; impossible de le +laisser avec sa méchante mère, elle le tuerait; il est si beau que +je voudrais pourtant l'élever.» + +SOPHIE.--Écoutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans +la chambre où sont mes joujoux; nous lui donnerons à manger, et, +quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler. + +MADAME DE RÉAN.--Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton +panier à pain, et arrangeons-lui un lit. + +SOPHIE.--Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos +aussi. + +MADAME DE RÉAN.--Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu +l'auras rapporté à la maison, tu demanderas à ta bonne du cérat et +tu lui en mettras sur ses plaies. + +Sophie n'était certainement pas contente de voir des blessures au +poulet, mais elle était enchantée d'avoir à y mettre du cérat; +elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le +poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque +place qui saignait. Ensuite elle lui prépara une pâtée d'oeufs, de +pain et de lait, qu'elle écrasa et mêla pendant une heure. Le +poulet souffrait, il était triste, il ne voulut pas manger; il but +seulement plusieurs fois de l'eau fraîche. + +Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il +se promenait devant le perron du jardin. Un mois après il était +devenu d'une beauté remarquable et très grand pour son âge; on lui +aurait donné trois mois pour le moins; ses plumes étaient d'un +noir bleu très rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de +l'eau. Sa tête était couverte d'une énorme huppe de plumes noires, +oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes étaient +roses; sa démarche était fière, ses yeux étaient vifs et +brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet. + +C'était Sophie qui s'était chargée de le soigner; c'était elle qui +lui apportait à manger; c'était elle qui le gardait lorsqu'il se +promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le +remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile à +garder. Sophie était quelquefois obligée de courir après lui +pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois même il +avait manqué se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau +qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de +Sophie. + +Elle avait essayé de lui attacher un ruban à la patte, mais il +s'était tant débattu qu'il avait fallu le détacher, de peur qu'il +ne se cassât la jambe. La maman lui défendit alors de le laisser +sortir du poulailler. + +«Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut +donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en liberté», dit +Mme de Réan. + +Mais Sophie, qui n'était pas obéissante, continuait de le faire +sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman +occupée à écrire, elle apporta le poulet devant la maison; il +s'amusait à chercher des moucherons et des vers dans le sable et +dans l'herbe. Sophie peignait sa poupée à quelques pas du poulet, +qu'elle regardait souvent, pour l'empêcher de s'éloigner. En +levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec +crochu qui s'était posé à trois pas du poulet. Il regardait le +poulet d'un air féroce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne +bougeait pas; il s'était accroupi et il tremblait. + +«Quel drôle d'oiseau! dit Sophie. Il est beau, mais quel air +singulier il a! quand il me regarde, il a l'air d'avoir peur, et, +quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux! Ha, ha, +ha, qu'il est drôle!» + +Au même instant l'oiseau pousse un cri perçant et sauvage, +s'élance sur le poulet, qui répond par un cri plaintif, le saisit +dans ses griffes et l'emporte en s'envolant à tire-d'aile. + +Sophie resta stupéfaite; la maman, qui était accourue aux cris de +l'oiseau, demande à Sophie ce qui était arrivé. Sophie raconte +qu'un oiseau a emporté le poulet, et ne comprend pas ce que cela +veut dire. + +«Cela veut dire que vous êtes une petite désobéissante, que +l'oiseau est un vautour; que vous lui avez laissé emporter mon +beau poulet, qui est tué, dévoré par ce méchant oiseau, et que +vous allez rentrer dans votre chambre, où vous dînerez, et où vous +resterez jusqu'à ce soir, pour vous apprendre à être plus +obéissante une autre fois.» + +Sophie baissa la tête et s'en alla tristement dans sa chambre; +elle dîna avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa +bonne, qui l'aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie +pleurait son pauvre poulet, qu'elle regretta bien longtemps. + + + +VI--L'abeille. + +Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre; ils +s'amusaient à attraper des mouches qui se promenaient sur les +carreaux de la fenêtre; à mesure qu'ils en attrapaient, ils les +mettaient dans une petite boîte en papier que leur avait faite +leur papa. + +Quand ils en eurent attrapé beaucoup, Paul voulut voir ce qu'elles +faisaient dans la boîte. + +«Donne-moi la boîte, dit-il à Sophie qui la tenait; nous allons +regarder ce que font les mouches.» + +Sophie la lui donna; ils entr'ouvrirent avec beaucoup de +précaution la petite porte de la boîte. Paul mit son oeil contre +l'ouverture et s'écria: + +«Ah! que c'est drôle! comme elles remuent! elles se battent; en +voilà une qui arrache une patte à son amie... les autres sont en +colère... Oh! comme elles se battent! en voilà quelques-unes qui +tombent! les voilà qui se relèvent... + +--Laisse-moi regarder à mon tour, Paul», dit Sophie. + +Paul ne répondit pas et continua à regarder et à raconter ce qu'il +voyait. + +Sophie s'impatientait; elle prit un coin de la boîte et tira tout +doucement; Paul tira de son côté; Sophie se fâcha et tira un peu +plus fort; Paul tira plus fort encore; Sophie donna une telle +secousse à la boîte, qu'elle la déchira. Toutes les mouches +s'élancèrent dehors et se posèrent sur les yeux, sur les joues, +sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant +de grandes tapes. + +«C'est ta faute, disait Sophie à Paul; si tu avais été plus +complaisant, tu m'aurais donné la boîte et nous ne l'aurions pas +déchirée. + +--Non, c'est ta faute, répondait Paul; si tu avais été moins +impatiente, tu aurais attendu la boîte et nous l'aurions encore.» + +SOPHIE.--Tu es égoïste, tu ne penses qu'à toi. + +PAUL.--Et toi, tu es colère comme les dindons de la ferme. + +SOPHIE.--Je ne suis pas colère du tout, monsieur; seulement je +trouve que vous êtes méchant. + +PAUL.--Je ne suis pas méchant, mademoiselle; seulement je vous +dis la vérité, et c'est pourquoi vous êtes rouge de colère comme +les dindons avec leurs crêtes rouges. + +SOPHIE.--Je ne veux plus jouer avec un méchant garçon comme +vous, monsieur. + +PAUL.--Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une méchante +fille comme vous, mademoiselle. + +Et tous deux allèrent bouder chacun dans son coin. Sophie s'ennuya +bien vite, mais elle voulut faire croire à Paul qu'elle s'amusait +beaucoup; elle se mit donc à chanter et à attraper encore des +mouches; mais il n'y en avait plus beaucoup, et celles qui +restaient ne se laissaient pas prendre. Tout à coup elle aperçoit +avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un +petit coin de la fenêtre. Sophie savait que les abeilles piquent; +aussi ne chercha-t-elle pas à la prendre avec ses doigts; elle +tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l'abeille et la saisit +avant que la pauvre bête eût eu le temps de se sauver. + +Paul, qui s'ennuyait de son côté, regardait Sophie et la vit +prendre l'abeille. + +«Que vas-tu faire de cette bête?» lui demanda-t-il. + +SOPHIE, _avec rudesse_.--Laisse-moi tranquille, méchant, cela ne +te regarde pas. + +PAUL, _avec ironie. _--Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous +demande bien pardon de vous avoir parlé et d'avoir oublié que vous +étiez mal élevée et impertinente. + +SOPHIE, _faisant une révérence moqueuse. _--Je dirai à maman, +monsieur, que vous me trouvez mal élevée; comme c'est elle qui +m'élève, elle sera bien contente de le savoir. + +PAUL, _avec inquiétude. _--Non, Sophie, ne lui dis pas: on me +gronderait. + +SOPHIE.--Oui, je le lui dirai; si l'on te gronde, tant mieux; +j'en serai bien contente. + +PAUL.--Méchante, va! je ne veux plus te dire un mot. + +Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui était +enchantée d'avoir fait peur à Paul et qui recommença à s'occuper +de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du +mouchoir, serra un peu l'abeille entre ses doigts à travers le +mouchoir, pour l'empêcher de s'envoler, et tira de sa poche son +petit couteau. + +«Je vais lui couper la tête, se dit-elle, pour la punir de toutes +les piqûres qu'elle a faites.» + +En effet, Sophie posa l'abeille par terre en la tenant toujours à +travers le mouchoir, et d'un coup de couteau elle lui coupa la +tête; puis, comme elle trouva que c'était très amusant, elle +continua de la couper en morceaux. + +Elle était si occupée de l'abeille, qu'elle n'entendit pas entrer +sa maman, qui, la voyant à genoux et presque immobile, s'approcha +tout doucement pour voir ce qu'elle faisait; elle la vit coupant +la dernière patte de la pauvre abeille. + +Indignée de la cruauté de Sophie, Mme de Réan lui tira fortement +l'oreille. + +Sophie poussa un cri, se releva d'un bond et resta tremblante +devant sa maman. + +«Vous êtes une méchante fille, mademoiselle, vous faites souffrir +cette bête malgré ce que je vous ai dit quand vous avez salé et +coupé mes pauvres petits poissons...» + +SOPHIE.--J'ai oublié, maman, je vous assure. + +MADAME DE RÉAN.--Je vous en ferai souvenir, mademoiselle, +d'abord en vous ôtant votre couteau, que je ne vous rendrai que +dans un an, et puis en vous obligeant de porter à votre cou ces +morceaux de l'abeille enfilés dans un ruban, jusqu'à ce qu'ils +tombent en poussière. + +Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire +porter l'abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit +apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l'abeille et les +attacha au cou de Sophie. Paul n'osait rien dire; il était +consterné; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son +collier, Paul chercha à la consoler par tous les moyens possibles; +il l'embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des +sottises, et voulait lui faire croire que les couleurs jaune, +orange, bleue et noire de l'abeille faisaient un très joli effet +et ressemblaient à un collier de jais et de pierreries. Sophie le +remercia de sa bonté; elle fut un peu consolée par l'amitié de son +cousin; mais elle resta très chagrine de son collier. Pendant une +semaine, les morceaux de l'abeille restèrent entiers; mais enfin, +un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les écrasa si bien qu'il +ne resta plus que le ruban. Il courut en prévenir sa tante, qui +lui permit d'ôter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut +débarrassée, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal. + + + +VII--Les cheveux mouillés. + +Sophie était coquette; elle aimait à être bien mise et à être +trouvée jolie. Et pourtant elle n'était pas jolie; elle avait une +bonne grosse figure bien fraîche, bien gaie, avec de très beaux +yeux gris, un nez en l'air et un peu gros, une bouche grande et +toujours prête à rire, des cheveux blonds, pas frisés, et coupés +courts comme ceux d'un garçon. Elle aimait à être bien mise et +elle était toujours très mal habillée: une simple robe en percale +blanche, décolletée et à manches courtes, hiver comme été, des bas +un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de +gants. Sa maman pensait qu'il était bon de l'habituer au soleil, à +la pluie, au vent, au froid. + +Ce que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir les cheveux +frisés. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux +blonds frisés d'une de ses petites amies, Camille de Fleurville, +et depuis elle avait toujours tâché de faire friser les siens. +Entre autres inventions, voici ce qu'elle imagina de plus +malheureux. + +Un après-midi il pleuvait très fort et il faisait très chaud, de +sorte que les fenêtres et la porte du perron étaient restées +ouvertes. Sophie était à la porte; sa maman lui avait défendu de +sortir; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la +pluie; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques +gouttes sur la tête. En passant sa tête ainsi en dehors, elle vit +que la gouttière débordait et qu'il en tombait un grand jet d'eau +de pluie. Elle se souvint en même temps que les cheveux de Camille +frisaient mieux quand ils étaient mouillés. + +«Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-être!» + +Et voilà Sophie qui sort malgré la pluie, qui met sa tête sous la +gouttière, et qui reçoit, à sa grande joie, toute l'eau sur la +tête, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu'elle fut bien +mouillée, elle rentra au salon et se mit à essuyer sa tête avec +son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les +faire friser. Son mouchoir fut trempé en une minute; Sophie voulut +courir dans sa chambre pour en demander un autre à sa bonne, +lorsqu'elle se trouva nez à nez avec sa maman. Sophie, toute +mouillée, les cheveux hérissés, l'air effaré, resta immobile et +tremblante. La maman, étonnée d'abord, lui trouva une figure si +ridicule qu'elle éclata de rire. + +«Voilà une belle idée que vous avez eue, mademoiselle! lui dit-elle. +Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-même +comme je le fais maintenant. Je vous avais défendu de sortir; +vous avez désobéi comme d'habitude; pour votre punition vous allez +rester à dîner comme vous êtes, les cheveux en l'air, la robe +trempée, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos +belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer +la figure, le cou et les bras.» + +Au moment où Mme de Réan finissait de parler, Paul entra avec +M. de Réan; tous deux s'arrêtèrent stupéfaits devant la pauvre +Sophie, rouge, honteuse, désolée et ridicule; et tous deux +éclatèrent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la tête, +plus elle prenait un air embarrassé et malheureux, et plus ses +cheveux ébouriffés et ses vêtements mouillés lui donnaient un air +risible. Enfin M. de Réan demanda ce que signifiait cette +mascarade et si Sophie allait dîner en mardi gras de carnaval. + +MADAME DE RÉAN.--C'est sans doute une invention pour faire +friser ses cheveux; elle veut absolument qu'ils frisent comme ceux +de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser; Sophie a +pensé qu'il en serait de même pour elle. + +M. DE RÉAN.--Ce que c'est que d'être coquette! On veut se rendre +jolie et l'on se rend affreuse. + +PAUL.--Ma pauvre Sophie, va vite te sécher, te peigner et te +changer. Si tu savais comme tu es drôle, tu ne voudrais pas rester +deux minutes comme tu es. + +MADAME DE RÉAN.--Non, elle va dîner avec sa belle coiffure en +l'air et avec sa robe pleine de sable et d'eau... + +PAUL, _interrompant et avec compassion. _--Oh! ma tante, je vous +en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d'aller se peigner et +changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l'air si malheureux! + +M. DE RÉAN.--Je fais comme Paul, chère amie, et je demande grâce +pour cette fois. Si elle recommence, ce sera différent. + +SOPHIE, _pleurant. _--Je vous assure, papa, que je ne +recommencerai pas. + +MADAME DE RÉAN.--Pour faire plaisir à votre papa, mademoiselle, +je vous permets d'aller dans votre chambre et de vous déshabiller; +mais vous ne dînerez pas avec nous; vous ne viendrez au salon que +lorsque nous serons sortis de table. + +PAUL.--Oh! ma tante, permettez-lui... + +MADAME DE RÉAN.--Non, Paul, ne me demande plus rien; ce sera +comme je l'ai dit. _(À Sophie._) Allez, mademoiselle. + +Sophie dîna dans sa chambre, après avoir été peignée et habillée. +Paul vint la chercher après dîner et l'emmena jouer dans un salon +où étaient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n'essaya plus de se +mettre à la pluie pour faire friser ses cheveux. + + + +VIII--Les sourcils coupés. + +Une autre chose que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir des +sourcils très épais. On avait dit un jour devant elle que la +petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils. +Sophie en avait peu et ils étaient blonds, de sorte qu'on ne les +voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire +épaissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent. + +Sophie se regarda un jour à la glace, et trouva que ses sourcils +étaient trop maigres. + +«Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus épais quand on les +coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de +même. Je vais donc les couper pour qu'ils repoussent très épais.» + +Et voilà Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils +aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve +que cela lui fait une figure toute drôle, et n'ose pas rentrer au +salon. + +«J'attendrai, dit-elle, que le dîner soit servi; on ne pensera pas +à me regarder pendant qu'on se mettra à table.» + +Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour +la chercher. + +«Sophie, Sophie, es-tu là? s'écria Paul en entrant. Que fais-tu? +viens dîner. + +--Oui, oui, j'y vais», répondit Sophie en marchant à reculons, +pour que Paul ne vît pas ses sourcils coupés. + +Sophie pousse la porte et entre. + +À peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la +regarde et éclate de rire. + +«Quelle figure! dit M. de Réan. + + + Elle a coupé ses sourcils, dit Mme de Réan. + + + Qu'elle est drôle! qu'elle est drôle! dit Paul. + + + C'est étonnant comme ses sourcils coupés la changent, dit +M. d'Aubert, le papa de Paul. + + + Je n'ai jamais vu une plus singulière figure», dit Mme d'Aubert. + +Sophie restait les bras pendants, la tête baissée, ne sachant où +se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit: + +«Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites +que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la +soirée.» + +Sophie s'en alla; sa bonne se mit à rire à son tour quand elle vit +cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau +se fâcher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux éclats +et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses +sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien +ficelé, bien cacheté. + +«Voici, Sophie, un présent que t'envoie papa, dit Paul d'un petit +air malicieux. + +--Qu'est-ce que c'est?» dit Sophie, en prenant le paquet avec +empressement. + +Le paquet fut ouvert: il contenait deux énormes sourcils bien +noirs, bien épais. «C'est pour que tu les colles à la place où il +n'y en a plus», dit Paul. Sophie rougit, se fâcha et les jeta au +nez de Paul, qui s'enfuit en riant. + +Ses sourcils furent plus de six mois à repousser, et ils ne +revinrent jamais aussi épais que le désirait Sophie; aussi, depuis +ce temps, Sophie ne chercha plus à se faire de beaux sourcils. + + + +IX--Le pain des chevaux. + +Sophie était gourmande. Sa maman savait que trop manger est +mauvais pour la santé; aussi défendait-elle à Sophie de manger +entre ses repas: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce +qu'elle pouvait attraper. + +Mme de Réan allait tous les jours après déjeuner, vers deux +heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M. de Réan; il en +avait plus de cent. + +Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain +bis, et lui en présentait un dans chaque stalle où elle entrait; +mais sa maman lui défendait sévèrement d'en manger, parce que ce +pain noir et mal cuit lui ferait mal à l'estomac. + +Elle finissait par l'écurie des poneys. Sophie avait un poney à +elle, que lui avait donné son papa: c'était un tout petit cheval +noir, pas plus grand qu'un petit âne; on lui permettait de donner +elle-même du pain à son poney. Souvent elle mordait dedans avant +de le lui présenter. + +Un jour qu'elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume, +elle prit le morceau dans ses doigts, de manière à n'en laisser +passer qu'un petit bout. + +«Le poney mordra ce qui dépasse de mes doigts, dit-elle, et je +mangerai le reste.» + +Elle présenta le pain à son petit cheval, qui saisit le morceau et +en même temps le bout du doigt de Sophie, qu'il mordit violemment. +Sophie n'osa pas crier, mais la douleur lui fit lâcher le pain, +qui tomba à terre: le cheval laissa alors le doigt pour manger le +pain. + +Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait à terre. +Elle tira son mouchoir et s'enveloppa le doigt bien serré, ce qui +arrêta le sang, mais pas avant que le mouchoir eût été trempé. +Sophie cacha sa main enveloppée sous son tablier, et la maman ne +vit rien. + +Mais, quand on se mit à table pour dîner, il fallut bien que +Sophie montrât sa main, qui n'était pas encore assez guérie pour +que le sang fût tout à fait arrêté. Il arriva donc qu'en prenant +sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman +s'en aperçut. + +«Qu'as-tu donc aux mains, Sophie? dit-elle; la nappe est remplie +de taches de sang autour de ton assiette.» + +Sophie ne répondit rien. + +MADAME DE RÉAN.--N'entends-tu pas ce que je te demande? D'où +vient le sang qui tache la nappe? + +SOPHIE.--Maman... c'est... c'est... de mon doigt. + +MADAME DE RÉAN.--Qu'as-tu au doigt? Depuis quand y as-tu mal? + +SOPHIE.--Depuis ce matin, maman. C'est mon poney qui m'a mordue. + +MADAME DE RÉAN.--Comment ce poney, qui est doux comme un agneau, +a-t-il pu te mordre? + +SOPHIE.--C'est en lui donnant du pain, maman. + +MADAME DE RÉAN.--Tu n'as donc pas mis le pain dans ta main toute +grande ouverte, comme je te l'ai tant de fois recommandé? + +SOPHIE.--Non, maman; je tenais le pain dans mes doigts. + +MADAME DE RÉAN.--Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de +pain à ton cheval. + +Sophie se garda bien de répondre; elle pensa qu'elle aurait +toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les +chevaux, et qu'elle en prendrait par-ci par-là un morceau. + +Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les écuries, et, +tout en lui présentant les morceaux de pain, elle en prit un, +qu'elle cacha dans sa poche et qu'elle mangea pendant que sa maman +ne la regardait pas. + +Quand on arriva au dernier cheval, il n'y avait plus rien à lui +donner. Le palefrenier assura qu'il avait mis dans le panier +autant de morceaux qu'il y avait de chevaux. La maman lui fit voir +qu'il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui, +la bouche pleine, se dépêchait d'avaler la dernière bouchée du +morceau qu'elle avait pris. Mais elle eut beau se dépêcher et +avaler son pain sans même se donner le temps de le mâcher, la +maman vit bien qu'elle mangeait et que c'était tout juste le +morceau qui manquait; le cheval attendait son pain et témoignait +son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant. + +«Petite gourmande, dit Mme de Réan, pendant que je ne vous regarde +pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me +désobéissez, car vous savez combien de fois je vous ai défendu +d'en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne +viendrez plus avec moi donner à manger aux chevaux, et je ne vous +enverrai pour votre dîner que du pain et de la soupe au pain, +puisque vous l'aimez tant.» + +Sophie baissa tristement la tête et alla à pas lents à la maison +et dans sa chambre. + +«Hé bien! hé bien! lui dit sa bonne, vous voilà encore avec un +visage triste? Êtes-vous encore en pénitence? Quelle nouvelle +sottise avez-vous faite? + +--J'ai seulement mangé le pain des chevaux, répondit Sophie en +pleurant; je l'aime tant! Le panier était si plein que je croyais +que maman ne s'en apercevrait pas. Je n'aurai que de la soupe et +du pain sec à dîner», ajouta-t-elle en pleurant plus fort. + +La bonne la regarda avec pitié et soupira. Elle gâtait Sophie; +elle trouvait que sa maman était quelquefois trop sévère, et elle +cherchait à la consoler et à rendre ses punitions moins dures. +Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et +le verre d'eau qui devaient faire le dîner de Sophie, elle les +prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une +armoire, d'où elle tira un gros morceau de fromage et un pot de +confitures; puis elle dit à Sophie: + +«Tenez, mangez d'abord le fromage avec votre pain, puis les +confitures.» Et, voyant que Sophie hésitait, elle ajouta: «Votre +maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m'a pas défendu de +mettre quelque chose dessus.» + +SOPHIE.--Mais, quand maman me demandera si on m'a donné quelque +autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors... + +LA BONNE.--Alors, alors vous direz que je vous ai donné du +fromage et des confitures, que je vous ai ordonné d'en manger, et +je me charge de lui expliquer que je n'ai pas voulu vous laisser +manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l'estomac, +et qu'on donne aux prisonniers même autre chose que du pain. + +La bonne faisait très mal en conseillant à Sophie de manger en +cachette ce que sa maman lui défendait; mais Sophie, qui était +bien jeune et qui avait envie du fromage qu'elle aimait beaucoup +et des confitures qu'elle aimait plus encore, obéit avec plaisir +et fit un excellent dîner; sa bonne ajouta un peu de vin à son +eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d'eau et de +vin sucré, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain. + +«Savez-vous ce qu'il faudra faire une autre fois, quand vous serez +punie ou que vous aurez envie de manger? Venez me le dire; je +trouverai bien quelque chose de bon à vous donner, et qui vaudra +mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.» + +Sophie promit à sa bonne qu'elle n'oublierait pas sa +recommandation chaque fois qu'elle aurait envie de quelque chose +de bon. + + + +X--La crème et le pain chaud. + +Sophie était gourmande, nous l'avons déjà dit; elle n'oublia donc +pas ce que sa bonne lui avait recommandé, et, un jour qu'elle +avait peu déjeuné, parce qu'elle avait su que la fermière devait +apporter quelque chose de bon à sa bonne, elle lui dit qu'elle +avait faim. + +«Ah bien! répondit la bonne, cela se trouve à merveille: la +fermière vient de me faire cadeau d'un grand pot de crème et d'un +pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger; vous verrez +comme c'est bon!» + +Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase +plein d'une crème épaisse excellente. Sophie se jeta dessus comme +une affamée. Au moment même où la bonne lui disait de ne pas trop +en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait: «Lucie! +Lucie!» (C'était le nom de la bonne.) + +Lucie courut tout de suite chez Mme de Réan pour savoir ce qu'elle +désirait; c'était pour lui dire de préparer et de commencer un +ouvrage pour Sophie. + +«Elle aura bientôt quatre ans, dit Mme de Réan, il est temps +qu'elle apprenne à travailler.» + +LA BONNE.--Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une +enfant si jeune? + +MADAME DE RÉAN.--Préparez-lui une serviette à ourler, ou un +mouchoir. + +La bonne ne répondit rien, et sortit du salon d'assez mauvaise +humeur. + +En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot +de crème était presque vide et il manquait un énorme morceau de +pain. + +«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout en préparant un ourlet pour +Sophie, vous allez vous rendre malade! Est-il possible que vous +ayez avalé tout cela? Que dira votre maman, si elle vous voit +souffrante? Vous allez me faire gronder!» + +SOPHIE.--Soyez tranquille, ma bonne! j'avais très grand'faim, et +je ne serai pas malade. C'est si bon, la crème et le pain tout +chaud! + +LA BONNE.--Oui, mais c'est bien lourd à l'estomac. Dieu! quel +énorme morceau de pain vous avez mangé! J'ai peur, très peur que +vous soyez malade. + +SOPHIE, _l'embrassant. _--Non, ma chère Lucie, soyez tranquille, +je vous assure que je me porte très bien. + +La bonne lui donna un petit mouchoir à ourler et lui dit de le +porter à sa maman, qui voulait la faire travailler. + +Sophie courut au salon où l'attendait sa maman, et lui présenta le +mouchoir. La maman montra à Sophie comment il fallait piquer et +tirer l'aiguille; ce fut très mal fait pour commencer; mais, après +quelques points, elle fit assez bien et trouva que c'était très +amusant de travailler. + +«Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage +à ma bonne? + +--Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes +tes affaires et jouer dans ma chambre.» + +Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort étonnée de voir l'ourlet +presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inquiétude si +elle n'avait pas mal à l'estomac. + +«Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie; seulement je n'ai pas +faim. + +--Je le crois bien, après tout ce que vous avez mangé. Mais +retournez vite près de votre maman, de crainte qu'elle ne vous +gronde.» + +Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit à +jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal à l'aise, la crème et le +pain chaud lui pesaient sur l'estomac; elle avait mal à la tête; +elle s'assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux +fermés. + +La maman, n'entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie +pâle et l'air souffrant. + +«Qu'as-tu, Sophie? dit-elle avec inquiétude; es-tu malade? + +--Je suis souffrante, maman, répondit-elle; j'ai mal à la tête. + + + Depuis quand donc? + + + Depuis que j'ai fini de ranger mon ouvrage. + + + As-tu mangé quelque chose?» + +Sophie hésita et répondit bien bas: + +«Non, maman, rien du tout. + +--Je vois que tu mens; je vais aller le demander à ta bonne, qui +me le dira.» + +La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle +revint, elle avait l'air très fâché. + +«Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avoué qu'elle vous +avait donné du pain chaud et de la crème, et que vous en aviez +mangé comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous +allez être malade et que vous ne pourrez pas venir dîner demain +chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez +vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous +amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous +resterez toute seule à la maison et vous ne mangerez que de la +soupe.» + +Mme de Réan prit la main de Sophie, la trouva brûlante et l'emmena +pour la faire coucher. + +«Je vous défends, dit-elle à la bonne, de rien donner à manger à +Sophie jusqu'à demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane +de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous +avez fait ce matin, je vous renverrai immédiatement.» + +La bonne se sentait coupable; elle ne répondit pas. Sophie, qui +était réellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien +dire. Elle passa une mauvaise nuit, très agitée; elle souffrait de +la tête et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle +se réveilla, elle avait encore un peu mal à la tête, mais le grand +air lui fit du bien. La journée se passa tristement pour elle à +regretter le dîner de sa tante. + +Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps +elle prit en tel dégoût la crème et le pain chaud, qu'elle n'en +mangea jamais. + +Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les +fermières du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec +délices de la crème et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien; +la vue de cette bonne crème épaisse et mousseuse et de ce pain de +ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop +mangé, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle +n'écouta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps +dans la maison. Mme de Réan, n'ayant plus confiance en elle, en +prit une autre, qui était très bonne, mais qui ne permettait +jamais à Sophie de faire ce que sa maman lui défendait. + + + +XI--L'écureuil. + +Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit +bois de chênes qui était tout près du château; ils cherchaient +tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des +bateaux. Tout à coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le +dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland +vint lui tomber sur le bout de l'oreille. + +«Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombés +sur moi: ils sont rongés. Qui est-ce qui a pu les ronger là-haut? +les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent +pas de glands.» + +Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tête et +s'écria: + +«C'est un écureuil; je le vois; il est tout en haut sur une +branche; il nous regarde comme s'il se moquait de nous.» + +Sophie regarda en l'air et vit un joli petit écureuil, avec une +superbe queue relevée en panache. Il se nettoyait la figure avec +ses petites pattes de devant; de temps en temps il regardait +Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre +branche. + +«Que je voudrais avoir cet écureuil! dit Sophie. Comme il est +gentil et comme je m'amuserais à jouer avec lui, à le mener +promener, à le soigner.» + +PAUL.--Ce ne serait pas difficile de l'attraper: mais les +écureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent +tout. + +SOPHIE.--Oh! je l'empêcherais bien de ronger, parce que +j'enfermerais toutes mes affaires; et il ne sentirait pas mauvais, +parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment +ferais-tu pour le prendre? + +PAUL.--J'aurais une cage un peu grande; je mettrais dedans des +noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les écureuils aiment +le mieux, j'apporterais la cage près de ce chêne; je laisserais la +porte ouverte; j'y attacherais une ficelle; je me cacherais tout +près de l'arbre, et, quand l'écureuil entrerait dans la cage pour +manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l'écureuil +serait pris. + +SOPHIE.--Mais l'écureuil ne voudra peut-être pas entrer dans la +cage; cela lui fera peur. + +PAUL.--Oh! il n'y a pas de danger: les écureuils sont gourmands, +il ne résistera pas aux amandes et aux noix. + +SOPHIE.--Attrape-le-moi, je t'en prie, mon cher Paul; je serai +si contente! + +PAUL.--Mais ta maman, que dira-t-elle? elle ne voudra peut-être +pas. + +SOPHIE.--Elle le voudra; nous le lui demanderons tant et tant, +tous les deux, qu'elle consentira. + +Les deux enfants coururent à la maison; Paul se chargea +d'expliquer l'affaire à Mme de Réan, qui refusa d'abord, mais qui +finit par consentir en disant à Sophie: + +«Je te préviens que ton écureuil t'ennuiera bientôt: il grimpera +partout; il rongera tes livres, tes joujoux; il sentira mauvais, +il sera insupportable.» + +SOPHIE.--Oh non! maman; je vous promets de le si bien garder, +qu'il ne gâtera rien. + +MADAME DE RÉAN.--Je ne veux pas de ton écureuil au salon ni dans +ma chambre, d'abord; tu le garderas toujours dans la tienne. + +SOPHIE.--Oui, maman, il restera chez moi, excepté quand je le +mènerai promener. + +Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage; ils en +trouvèrent une au grenier, qui avait servi jadis à un écureuil. +Ils l'emportèrent, la nettoyèrent avec l'aide de la bonne, et +mirent dedans des amandes fraîches, des noix et des noisettes. + +SOPHIE.--À présent, allons vite porter la cage sous le chêne. +Pourvu que l'écureuil y soit encore! + +PAUL.--Attends que j'attache une ficelle à la porte. Il faut que +je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je +tirerai. + +SOPHIE.--J'ai peur que l'écureuil ne soit parti. + +PAUL.--Non; il va rester là ou tout auprès jusqu'à la nuit. Là, +... c'est fini; tire la ficelle, pour voir si c'est bien. + +Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants, +enchantés, allèrent porter la cage dans le petit bois; arrivés +près du chêne, ils regardèrent si l'écureuil y était; ils ne +virent rien; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les +enfants, désolés, allaient chercher sous d'autres chênes, lorsque +Sophie reçut sur le front un gland rongé comme ceux du matin. + +«Il y est, il y est! s'écria-t-elle. Le voilà; je vois le bout de +sa queue qui sort derrière cette branche touffue.» + +En effet, l'écureuil, entendant parler, avança sa petite tête pour +voir ce qui se passait. + +«C'est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voilà: tu seras bientôt en +prison. Tiens, voilà des provisions que nous t'apportons; sois +gourmand, mon ami, sois gourmand; tu verras comme on est puni de +la gourmandise.» + +Le pauvre écureuil, qui ne s'attendait pas à devenir un malheureux +prisonnier, regardait d'un air moqueur, en faisant aller sa tête +de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait à terre, et +jeta un oeil d'envie sur les amandes et les noix. Quand les +enfants se furent cachés derrière le tronc du chêne, il descendit +deux ou trois branches, s'arrêta, regarda de tous côtés, descendit +encore un peu, et continua ainsi à descendre petit à petit, +jusqu'à ce qu'il fût sur la cage. Il passa une patte à travers les +barreaux, puis l'autre; mais, comme il ne pouvait rien attraper et +que les amandes lui paraissaient de plus en plus appétissantes, il +chercha le moyen d'entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps +à trouver la porte; il s'arrêta à l'entrée, regarda la ficelle +d'un air méfiant, allongea encore une patte pour atteindre les +amandes ou les noix: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda +enfin à entrer dans la cage. À peine y fut-il, que les enfants, +qui regardaient du coin de l'oeil et qui avaient suivi avec un +battement de coeur les mouvements de l'écureuil, tirèrent la +ficelle, et l'écureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l'amande +qu'il commençait à grignoter, et il se mit à tourner autour de la +cage pour s'échapper. Hélas! le pauvre petit animal devait payer +cher sa gourmandise et rester prisonnier! Les enfants se +précipitèrent sur la cage; Paul ferma soigneusement la porte et +emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant +et appela sa bonne d'un air triomphant pour lui faire voir son +nouvel ami. + +La bonne ne fut pas contente de ce petit élève. + +«Que ferons-nous de cet animal? dit-elle. Il va nous mordre et +nous faire un bruit insupportable. Quelle idée avez-vous eue, +Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine bête.» + +SOPHIE.--D'abord, ma bonne, elle n'est pas vilaine: l'écureuil +est une très jolie bête. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout +et il ne nous mordra pas. C'est moi qui le soignerai. + +LA BONNE.--En vérité, je plains le pauvre animal; vous le +laisserez bientôt mourir de faim. + +SOPHIE, _avec indignation. _--Mourir de faim! certainement non; +je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du +vin. + +LA BONNE, _d'un air moqueur. _--Voilà un écureuil qui sera bien +nourri! Le sucre lui gâtera les dents, et le vin l'enivrera. + +PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! un écureuil ivre! ce sera bien +drôle. + +SOPHIE.--Pas du tout, monsieur; mon écureuil ne sera pas ivre. +Il sera très raisonnable. + +LA BONNE.--Nous verrons cela. Je vais d'abord lui apporter du +foin, pour qu'il puisse se coucher. Il a l'air tout effaré: je ne +crois pas qu'il soit content de s'être laissé prendre. + +SOPHIE.--Je vais le caresser pour l'habituer à moi et pour lui +faire voir qu'on ne lui fera pas de mal. + +Sophie passa sa main dans la cage: l'écureuil, effrayé, se sauva +dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir: au moment où +elle allait le prendre, l'écureuil lui mordit le doigt. Sophie se +mit à crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte +restant ouverte, l'écureuil se précipita hors de sa cage et se mit +à courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent après; mais, +quand ils croyaient l'avoir attrapé, l'écureuil faisait un saut, +s'échappait, et continuait à galoper dans la chambre; Sophie, +oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils +continuèrent leur chasse pendant une demi-heure; l'écureuil +commençait à être fatigué et il allait être pris, lorsqu'il +aperçut la fenêtre qui était restée ouverte: aussitôt il s'élança +dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fenêtre, et se +trouva sur le toit. + +Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant; levant +la tête, ils aperçurent l'écureuil perché sur le toit, à moitié +mort de fatigue et de peur. + +«Que faire, ma bonne, que faire? s'écria Sophie. + +--Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu'il vous a +déjà mordue.» + +SOPHIE.--C'est parce qu'il ne me connaît pas encore, ma bonne; +mais, quand il verra que je lui donne à manger, il m'aimera. + +PAUL.--Je crois qu'il ne t'aimera jamais, parce qu'il est trop +vieux pour s'habituer à rester enfermé. Il aurait fallu en avoir +un tout jeune. + +SOPHIE.--Oh! Paul, jette-lui des balles, je t'en prie, pour le +faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons. + +PAUL.--Je veux bien, mais je ne crois pas qu'il veuille +descendre. + +Et voilà Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si +adroitement qu'il attrape l'écureuil à la tête. Le ballon descend +en roulant, et après lui le pauvre écureuil; tous deux tombent à +terre; le ballon bondit et rebondit, mais l'écureuil se brise en +touchant à terre et reste mort, la tête ensanglantée, les reins et +les pattes cassés. Sophie et Paul courent pour le ramasser et +restent stupéfaits devant le pauvre animal mort. + +«Méchant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon écureuil.» + +PAUL.--C'est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse +descendre en lui lançant des balles? + +SOPHIE.--Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer. + +PAUL.--Mais je n'ai pas voulu le tuer; le ballon l'a attrapé, je +ne croyais pas être si adroit. + +SOPHIE.--Tu n'es pas adroit, tu es méchant. Va-t'en, je ne +t'aime plus du tout. + +PAUL.--Et moi, je te déteste. Tu es plus sotte que l'écureuil. +Je suis enchanté de t'avoir empêchée de le tourmenter. + +SOPHIE.--Vous êtes un mauvais garçon, monsieur. Je ne jouerai +jamais avec vous: je ne vous demanderai jamais rien. + +PAUL.--Tant mieux, mademoiselle: je ne serai que plus +tranquille, et je n'aurai plus à me creuser la tête pour vous +aider à faire des sottises. + +LA BONNE.--Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez +que vous avez agi tous deux sans réflexion et que vous êtes tous +deux coupables de la mort de l'écureuil. Pauvre bête! il est plus +heureux que s'il était resté vivant, car il ne souffre plus, du +moins. Je vais appeler quelqu'un pour qu'on l'emporte et qu'on le +jette dans quelque fossé, et vous, Sophie, montez dans votre +chambre et trempez votre doigt dans l'eau; je vais vous y +rejoindre. + +Sophie s'en alla suivie de Paul, qui était un bon petit garçon, +sans rancune, de sorte qu'au lieu de bouder il aida Sophie à +verser de l'eau dans une cuvette et à y tremper sa main. Quand la +bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques +feuilles de laitue et d'un petit chiffon. Les enfants étaient un +peu honteux, en rentrant au salon pour dîner, d'avoir à raconter +la fin de leur aventure de l'écureuil. + +Les papas et les mamans se moquèrent d'eux. La cage de l'écureuil +fut reportée au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore +pendant quelques jours, après lesquels elle ne pensa plus à +l'écureuil que pour se dire qu'elle n'en aurait jamais. + + + +XII--Le thé. + +C'était le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie; elle avait +quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli présent ce jour-là, +mais elle ne lui disait jamais d'avance ce qu'elle lui +donnerait. Sophie s'était levée plus tôt que d'habitude; elle se +dépêchait de s'habiller pour aller chez sa maman recevoir son +cadeau. + +«Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle; j'ai si envie +de savoir ce que maman me donnera pour ma fête!» + +LA BONNE.--Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne +pouvez pas vous en aller tout ébouriffée comme vous êtes. Ce +serait une jolie manière de commencer vos quatre ans!... Tenez-vous +donc tranquille, vous bougez toujours. + +SOPHIE.--Aie, aie, vous m'arrachez les cheveux, ma bonne. + +LA BONNE.--Parce que vous tournez la tête de tous les côtés; là, +... encore! comment puis-je deviner de quel côté il vous plaira de +tourner la tête? + +Enfin Sophie fut habillée, peignée, et elle put courir chez sa +maman. + +«Te voilà de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant. +Je vois que tu n'as pas oublié tes quatre ans et le cadeau que je +te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t'amuser.» + +Sophie remercia sa maman d'un air embarrassé, et prit le livre, +qui était en maroquin rouge. + +«Que ferai-je de ce livre? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire; à +quoi me servira-t-il?» + +La maman la regardait et riait. + +«Tu ne parais pas contente de mon présent, lui dit-elle; c'est +pourtant très joli; il y a écrit dessus: _les Arts._ Je suis sûre +qu'il t'amusera plus que tu ne le penses.» + +SOPHIE.--Je ne sais pas, maman. + +LA MAMAN.--Ouvre-le, tu verras. + +Sophie voulut ouvrir le livre; à sa grande surprise elle ne le put +pas; ce qui l'étonna plus encore, c'est qu'en le retournant il se +faisait dans le livre un bruit étrange. Sophie regarda sa maman +d'un air étonné. Mme de Réan rit plus fort et lui dit: + +«C'est un livre extraordinaire; il n'est pas comme tous les livres +qui s'ouvrent tout seuls; celui-ci ne s'ouvre que lorsqu'on appuie +le pouce sur le milieu de la tranche.» + +La maman appuya un peu le pouce; le dessus s'ouvrit, et Sophie vit +avec bonheur que ce n'était pas un livre, mais une charmante boite +à couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers, +pleins de charmantes images à peindre. + +«Oh! merci, ma chère maman, s'écria Sophie. Que je suis contente! +Comme c'est joli!» + +LA MAMAN.--Tu étais un peu attrapée tout à l'heure, quand tu as +cru que je te donnais un vrai livre; mais je ne t'aurais pas joué +un si mauvais tour. Tu pourras t'amuser à peindre dans la journée +avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j'ai +engagées à venir passer la journée avec toi: elles viendront à +deux heures. Ta tante d'Aubert m'a chargée de te donner de sa part +ce petit thé; elle ne pourra venir qu'à trois heures, et elle a +voulu te faire son cadeau dès le matin.» + +L'heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la théière, +le sucrier et le pot à crème en argent. Elle demanda la permission +de faire un vrai thé pour ses amies. + +«Non, lui dit Mme de Réan, vous répandriez la crème partout, vous +vous brûleriez avec le thé. Faites semblant d'en prendre, ce sera +tout aussi amusant.» + +Sophie ne dit rien, mais elle n'était pas contente. + +«À quoi me sert un ménage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre +dedans? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche +quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander à ma +bonne.» + +Sophie dit à sa maman qu'elle allait montrer tout cela à sa bonne; +elle emporta sa boîte et son thé et courut dans sa chambre. + +SOPHIE.--Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m'ont +données maman et ma tante d'Aubert. + +LA BONNE.--Le joli ménage! vous vous amuserez bien avec. Mais je +n'aime pas beaucoup ce livre; à quoi vous servira un livre, +puisque vous ne savez pas lire? + +SOPHIE, _riant. _--Bravo! voilà ma bonne attrapée comme moi. Ce +n'est pas un livre, c'est une boîte à couleurs. + +Et Sophie ouvrit la boîte, que la bonne trouva charmante. Après +avoir causé sur ce qu'on ferait dans la journée, Sophie dit +qu'elle avait voulu donner du thé à ses amies, mais que sa maman +ne l'avait pas permis. + +«Que mettrais-je dans ma théière, dans mon sucrier et dans mon pot +à crème? Ne pourriez-vous pas, ma chère petite bonne, m'aider un +peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger à mes +amies? + +--Non, ma pauvre petite, répondit la bonne: c'est impossible. +Souvenez-vous que votre maman m'a dit qu'elle me renverrait si je +vous donnais quelque chose à manger quand elle l'avait défendu.» + +Sophie soupira et resta pensive; petit à petit son visage +s'éclaircit, elle avait une idée; nous allons voir si l'idée était +bonne. Sophie joua, puis déjeuna; en revenant de la promenade avec +sa maman, elle dit qu'elle allait tout préparer pour l'arrivée de +ses amies. Elle mit la boîte à couleurs sur une petite table. Sur +une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle +mit le sucrier, la théière et le pot à crème. + +«À présent, dit-elle, je vais faire du thé.» + +Elle prit la théière, alla dans le jardin, cueillit quelques +feuilles de trèfle, qu'elle mit dans la théière; ensuite elle alla +prendre de l'eau dans l'assiette où on en mettait pour le chien de +sa maman, et elle versa cette eau dans la théière. + +«Là! voilà le thé, dit-elle d'un air enchanté; à présent je vais +faire la crème.» Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait +pour nettoyer l'argenterie; elle en racla un peu avec son petit +couteau, le versa dans le pot à crème, qu'elle remplit de l'eau du +chien, mêla bien avec une petite cuiller, et, quand l'eau fut bien +blanche, elle replaça le pot sur la table. Il ne lui restait plus +que le sucrier à remplir; elle reprit la craie à argenterie, en +cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier, +qu'elle posa sur la table, et regarda le tout d'un air enchanté. + +«Là! dit-elle en se frottant les mains, voilà un superbe thé; +j'espère que j'ai de l'esprit! Je parie que Paul ni aucune de mes +amies n'auraient eu une si bonne invention...» + +Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne +s'ennuya pas; elle était si contente de son thé, qu'elle ne +voulait pas s'en éloigner; elle se promenait autour de la table, +le regardant d'un air joyeux, se frottait les mains et répétait: + +«Dieu! que j'ai de l'esprit! que j'ai de l'esprit!» Enfin Paul et +les amies arrivèrent. Sophie courut au-devant d'eux, les embrassa +tous et les emmena bien vite dans le petit salon pour leur montrer +ses belles choses. La boite à couleurs les attrapa d'abord comme +elle avait attrapé Sophie et sa bonne. Ils trouvèrent le thé +charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais +Sophie leur demanda d'attendre jusqu'à trois heures. Ils se mirent +donc tous à peindre les images des petits livres: chacun avait le +sien. Quand on se fut bien amusé avec la boîte à couleurs et qu'on +eut tout rangé soigneusement: + +«À présent, s'écria Paul, prenons le thé.» + +--Oui, oui, prenons le thé, répondirent toutes les petites filles +ensemble. CAMILLE.--Voyons, Sophie, fais les honneurs. + +SOPHIE.--Asseyez-vous tous autour de la table... Là, c'est +bien... Donnez-moi vos tasses, que j'y mette du sucre... À présent +le thé, ... puis la crème... Buvez maintenant. + +MADELEINE.--C'est singulier, le sucre ne fond pas. + +SOPHIE.--Mêle bien, il fondra. + +PAUL.--Mais ton thé est froid. + +SOPHIE.--C'est parce qu'il est fait depuis longtemps. + +CAMILLE, _goûte le thé et le rejette avec dégoût. _--Ah! quelle +horreur! qu'est-ce que c'est? ce n'est pas du thé, cela! + +MADELEINE, _le rejetant de même. _--C'est détestable! cela sent +la craie. + +PAUL, _crachant à son tour. _--Que nous as-tu donné là, Sophie? +C'est détestable, dégoûtant. + +SOPHIE, _embarrassée. _--Vous trouvez... + +PAUL.--Comment, si nous trouvons? Mais c'est affreux de nous +jouer un tour pareil! Tu mériterais que nous te fissions avaler +ton détestable thé. + +SOPHIE, _se fâchant. _--Vous êtes tous si difficiles que rien ne +vous semble bon! + +CAMILLE, _souriant. _--Avoue, Sophie, que, sans être difficile, +on peut trouver ton thé très mauvais. + +MADELEINE.--Quant à moi, je n'ai jamais goûté à quelque chose +d'aussi mauvais. + +PAUL, _présentant la théière à Sophie. _--Avale donc, avale: tu +verras si nous sommes difficiles. + +SOPHIE, _se débattant. _--Laisse-moi, tu m'ennuies. + +PAUL, _continuant. _--Ah! nous sommes difficiles! Ah! tu trouves +ton thé bon! Bois-le donc ainsi que ta crème. + +Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le thé dans la bouche; il +allait en faire autant de la prétendue crème, malgré les cris et +la colère de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui étaient +très bonnes et qui avaient pitié d'elle, se précipitèrent sur Paul +pour lui arracher le pot à la crème. Paul, qui était furieux, les +repoussa; Sophie en profita pour se dégager et pour tomber dessus +à coups de poing. Camille et Madeleine tâchèrent alors de retenir +Sophie; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine +appelaient au secours, c'était un train à assourdir; les mamans +accoururent effrayées. À leur aspect les enfants se tinrent tous +immobiles. + +«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme de Réan d'un air inquiet et +sévère. + +Personne ne répondit. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Camille, explique-nous le sujet de cette +bataille. + +CAMILLE.--Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec +personne. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! vous ne vous battiez pas? Toi tu +tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe. + +CAMILLE.--C'était pour les empêcher de... de... jouer trop fort. + +MADAME DE FLEURVILLE, avec un demi-sourire.--Jouer! tu appelles +cela jouer! + +MADAME DE RÉAN.--Je vois que c'est Sophie et Paul qui se seront +disputés, comme à l'ordinaire; Camille et Madeleine auront voulu +les empêcher de se battre. J'ai deviné, n'est-ce pas, ma petite +Camille? + +CAMILLE, _bien bas et rougissant. _--Oui, madame. + +MADAME D'AUBERT.--N'êtes-vous pas honteux, monsieur Paul, de +vous conduire ainsi? À propos de rien vous vous fâchez, vous êtes +prêt à vous battre... + +PAUL.--Ce n'est pas à propos de rien, maman; Sophie a voulu nous +faire boire un thé tellement détestable que nous avons eu mal au +coeur en le goûtant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous +a dit que nous étions trop difficiles. + +Mme de Réan prit le pot à la crème, le sentit, y goûta du bout de +la langue, fit une grimace de dégoût et dit à Sophie: + +«Où avez-vous pris cette horreur de prétendue crème, +mademoiselle?» + +SOPHIE, _la tête baissée et très honteuse. _--Je l'ai faite, +maman. + +MADAME DE RÉAN.--Vous l'avez faite! et avec quoi?... Répondez. + +SOPHIE, _de même. _--Avec le blanc à argenterie et l'eau du +chien. + +MADAME DE RÉAN.--Et votre thé, qu'est-ce que c'était? + +SOPHIE, de même.--Des feuilles de trèfle et de l'eau du chien. + +MADAME DE RÉAN, _examinant le sucrier. _--Voilà un joli régal +pour vos amies! De l'eau sale, de la craie! Vous commencez bien +vos quatre ans, mademoiselle: en désobéissant quand je vous avais +défendu de faire du thé, en voulant faire avaler à vos amies un +soi-disant thé dégoûtant, et en vous battant avec votre cousin. Je +reprends votre ménage, pour vous empêcher de recommencer, et je +vous aurais envoyée dîner dans votre chambre, si je ne craignais +de gâter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes +qu'elles souffriraient de votre punition. + +Les mamans s'en allèrent en riant malgré elles du ridicule régal +inventé par Sophie. Les enfants restèrent seuls; Paul et Sophie, +honteux de leur bataille, n'osaient pas se regarder. Camille et +Madeleine les embrassèrent, les consolèrent et tâchèrent de les +réconcilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon à tous, et +tout fut oublié. On courut au jardin, où on attrapa huit superbes +papillons, que Paul mit dans une boîte qui avait un couvercle de +verre. Le reste de l'après-midi se passa à arranger la boîte, pour +que les papillons fussent bien logés; on leur mit de l'herbe, des +fleurs, des gouttes d'eau sucrée, des fraises, des cerises. Quand +le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la boîte aux +papillons, à la prière de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui +voyaient qu'il en avait envie. + + + +XIII--Les loups. + +Sophie n'était pas très obéissante, nous l'avons bien vu dans les +histoires que nous venons de lire; elle aurait dû être corrigée, +mais elle ne l'était pas encore: aussi lui arriva-t-il bien +d'autres malheurs. + +Le lendemain du jour où Sophie avait eu quatre ans, sa maman +l'appela et lui dit: + +«Sophie, je t'ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu +viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais +partir pour aller à la ferme de Svitine en passant par la forêt; +tu vas venir avec moi; seulement fais attention à ne pas te mettre +en arrière; tu sais que je marche vite, et, si tu t'arrêtais, tu +pourrais rester bien loin derrière avant que je pusse m'en +apercevoir.» + +Sophie, enchantée de faire cette grande promenade, promit de +suivre sa maman de tout près et de ne pas se laisser perdre dans +le bois. + +Paul, qui arriva au même instant, demanda à les accompagner, à la +grande joie de Sophie. + +Ils marchèrent bien sagement pendant quelque temps derrière +Mme de Réan; ils s'amusaient à voir courir et sauter quelques gros +chiens qu'elle emmenait toujours avec elle. + +Arrivés dans la forêt, les enfants cueillirent quelques fleurs qui +étaient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s'arrêter. + +Sophie aperçut tout près du chemin une multitude de fraisiers +chargés de fraises. + +«Les belles fraises! s'écria-t-elle. Quel dommage de ne pas +pouvoir les manger!» + +Mme de Réan entendit l'exclamation, et, se retournant, elle lui +défendit encore de s'arrêter. + +Sophie soupira et regarda d'un air de regret les belles fraises +dont elle avait si envie. + +«Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n'y penseras plus.» + +SOPHIE.--C'est qu'elles sont si rouges, si belles, si mûres, +elles doivent être si bonnes! + +PAUL.--Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque +ma tante t'a défendu de les cueillir, à quoi sert-il de les +regarder? + +SOPHIE.--J'ai envie d'en prendre seulement une: cela ne me +retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons +ensemble. + +PAUL.--Non, je ne veux pas désobéir à ma tante, et je ne veux +pas être perdu dans la forêt. + +SOPHIE.--Mais il n'y a pas de danger. Tu vois bien que c'est +pour nous faire peur que maman l'a dit; nous saurions bien +retrouver notre chemin si nous restions derrière. + +PAUL.--Mais non: le bois est très épais, nous pourrions bien ne +pas nous retrouver. + +SOPHIE.--Fais comme tu voudras, poltron; moi, à la première +place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en +mangerai quelques-unes. + +PAUL.--Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes +une désobéissante et une gourmande: perdez-vous dans la forêt si +vous voulez; moi, j'aime mieux obéir à ma tante. + +Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et +sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant +et derrière elle. Sophie aperçut bientôt une nouvelle place de +fraises aussi belles que les premières; elle en mangea une, +qu'elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième; elle +s'accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite; de +temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur +Paul, qui s'éloignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils +allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se +rapprocher tellement de Mme de Réan, qu'elle regarda ce qui +causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des +feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même +temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se +retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle, +quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul! + +«Où est Sophie?» s'écria-t-elle. + +PAUL.--Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises, +ma tante. + +MADAME DE RÉAN.--Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous +sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s'il +est encore temps!» + +Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul +terrifié, à l'endroit où devait être restée Sophie; elle l'aperçut +de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait +tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un +hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au +même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule +ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant +accourir les chiens, il hésita un instant; croyant avoir le temps +avant leur arrivée d'emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer +ensuite, il fit un bond prodigieux et s'élança sur elle. Les +chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par +les cris d'épouvante de Mme de Réan et de Paul, redoublèrent de +vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait +les jupons de Sophie pour l'entraîner dans le bois. Le loup, se +sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux +une bataille terrible! La position des chiens devint très +dangereuse par l'arrivée des deux autres loups qui avaient suivi +Mme de Réan et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent +si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuite. Les +chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains +de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le +combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en +route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses +courageux défenseurs. + +Mme de Réan ne disait rien à Sophie, qui avait de la peine à +marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait +eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant +que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d'un +ruisseau. + +«Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan; buvons tous un peu de cette +eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre +frayeur.» + +Et Mme de Réan, se penchant vers le ruisseau, en but quelques +gorgées et jeta de l'eau sur son visage et sur ses mains. Les +enfants en firent autant; Mme de Réan leur fit tremper la tête +dans l'eau fraîche. Ils se sentirent ranimés, et leur tremblement +se calma. + +Les pauvres chiens s'étaient tous jetés dans l'eau; ils buvaient, +ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau; +et ils sortirent de leur bain nettoyés et rafraîchis. + +Au bout d'un quart d'heure, Mme de Réan se leva pour partir. Les +enfants marchèrent près d'elle. + +«Sophie, dit-elle, crois-tu que j'aie eu raison de te défendre de +t'arrêter?» + +SOPHIE.--Oh oui! maman; je vous demande bien pardon de vous +avoir désobéi; et toi, mon bon Paul, je suis bien fâchée de +t'avoir appelé _poltron_. + +MADAME DE RÉAN.--Poltron! tu l'as appelé poltron! Sais-tu que, +lorsque nous avons couru vers toi, c'est lui qui courait en avant? +As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours de +leur camarade, Paul, armé d'un bâton qu'il avait ramassé en +courant, s'est jeté au-devant d'eux pour les empêcher de passer, +et que c'est moi qui ai dû l'enlever dans mes bras et le retenir +auprès de toi pour l'empêcher d'aller au secours des chiens? As-tu +remarqué aussi que, pendant tout le combat, il s'est toujours tenu +devant toi pour empêcher les loups d'arriver jusqu'à nous? Voilà +comme Paul est poltron!» + +Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa dix fois en lui +disant: «Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t'aimerai toujours +de tout mon coeur.» + +Quand ils arrivèrent à la maison, tout le monde s'étonna de leurs +visages pâles et de la robe de Sophie déchirée par les dents du +loup. + +Mme de Réan raconta leur terrible aventure; chacun loua beaucoup +Paul de son obéissance et de son courage, chacun blâma Sophie de +sa désobéissance et de sa gourmandise, et chacun admira la +vaillance des chiens, qui furent caressés et qui eurent un +excellent dîner d'os et de restes de viande. + +Le lendemain, Mme de Réan donna à Paul un uniforme complet de +zouave; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez +Sophie; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc +coiffé d'un turban, un sabre à la main, des pistolets à la +ceinture. Mais, Paul s'étant mis à rire et à sauter, Sophie le +reconnut et le trouva charmant avec son uniforme. + +Sophie ne fut pas punie de sa désobéissance. Sa maman pensa quelle +l'avait été assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne +recommencerait pas. + + + +XIV--La joue écorchée. + +Sophie était colère; c'est un nouveau défaut dont nous n'avons pas +encore parlé. + +Un jour elle s'amusait à peindre un de ses petits cahiers +d'images, pendant que son cousin Paul découpait des cartes pour en +faire des paniers à salade, des tables et des bancs. Ils étaient +tous deux assis à une petite table en face l'un de l'autre; Paul, +en remuant les jambes, faisait remuer la table. + +«Fais donc attention, lui dit Sophie d'un air impatienté; tu +pousses la table, je ne peux pas peindre.» + +Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et +recommença à faire trembler la table. + +«Tu es insupportable, Paul! s'écria Sophie; je t'ai déjà dit que +tu m'empêchais de peindre.» + +PAUL.--Ah bah! pour les belles choses que tu fais, ce n'est pas +la peine de se gêner. + +SOPHIE.--Je sais très bien que tu ne te gênes jamais; mais, +comme tu me gênes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles. + +PAUL, _d'un air moqueur. _--Mes jambes n'aiment pas à rester +tranquilles, elles bougent malgré moi. + +SOPHIE, _fâchée. _--Je les attacherai avec une ficelle, tes +ennuyeuses jambes; et, si tu continues à les remuer, je te +chasserai. + +PAUL.--Essaie donc un peu; tu verras ce que savent faire les +pieds qui sont au bout de mes jambes. + +SOPHIE.--Vas-tu me donner des coups de pied, méchant? + +PAUL.--Certainement, si tu me donnes des coups de poing. + +Sophie, tout à fait en colère, lance de l'eau à la figure de Paul, +qui, se fâchant à son tour, donne un coup de pied à la table et +renverse tout ce qui était dessus. Sophie s'élance sur Paul et lui +griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie; +Sophie, hors d'elle-même, continue à lui donner des tapes et des +coups de poing. Paul, qui n'aimait pas à battre Sophie, finit par +se sauver dans un cabinet, où il s'enferme. Sophie a beau frapper +à la porte, Paul n'ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa +colère est passée, elle commence à se repentir de ce qu'elle a +fait; elle se souvient que Paul a risqué sa vie pour la défendre +contre les loups. + +«Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j'ai été méchante pour lui! +Comment faire pour qu'il ne soit plus fâché? Je ne voudrais pas +demander pardon; c'est ennuyeux de dire: «Pardonne-moi...» +Pourtant, ajouta-t-elle après avoir un peu réfléchi, c'est bien +plus honteux d'être méchant! Et comment Paul me pardonnera-t-il, +si je ne lui demande pas pardon?» + +Après avoir un peu réfléchi, Sophie se leva, alla frapper à la +porte du cabinet où s'était enfermé Paul, mais cette fois pas avec +colère, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement; +elle appela d'une voix bien humble: «Paul, Paul!» Mais Paul ne +répondit pas. «Paul, ajouta-t-elle, toujours d'une voix douce, mon +cher Paul, pardonne-moi, je suis bien fâchée d'avoir été méchante. +Paul, je t'assure que je ne recommencerai pas.» + +La porte s'entr'ouvrit tout doucement, et la tête de Paul parut. +Il regarda Sophie avec méfiance: + +«Tu n'es plus en colère? Bien vrai? lui dit-il. + +--Oh non! non, bien sûr, cher Paul, répondit Sophie; je suis bien +triste d'avoir été si méchante.» + +Paul ouvrit tout à fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit +son visage tout écorché; elle poussa un cri et se jeta au cou de +Paul. + +«Oh! mon pauvre Paul, comme je t'ai fait mal! comme je t'ai +griffé! que faire pour te guérir? + +--Ce ne sera rien, répondit Paul, cela passera tout seul. +Cherchons une cuvette et de l'eau pour me laver. Quand le sang +sera parti, il n'y aura plus rien du tout.» + +Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d'eau; mais il +eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer, +les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie +était désolée. + +«Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colère contre moi et +elle me punira.» + +Paul, qui était très bon, se désolait aussi; il ne savait +qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie. + +«Je ne peux pas dire que je suis tombé dans les épines, dit-il, +parce que ce ne serait pas vrai... Mais si, ... attends donc; tu +vas voir.» + +Et voilà Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent +dans le petit bois près de la maison; Paul se dirige vers un +buisson de houx, se jette dedans et se roule de manière à avoir le +visage piqué et écorché par les pointes des feuilles. Il se relève +plus écorché qu'auparavant. + +Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se +désole, elle pleure. + +«C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres, +mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu +t'écorches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colère. Oh! +cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime! + + + Allons vite à la maison pour me laver encore le visage, dit Paul. +N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je +souffre très peu; demain ce sera passé. Ce que je te demande +seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griffé; si tu le +faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la récompense +de mes piqûres de houx. Me le promets-tu? + + + Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu +voudras.» + +Ils rentrèrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans +l'eau. + +Quand ils allèrent au salon, les mamans qui y étaient poussèrent +un cri de surprise en voyant le visage écorché et bouffi du pauvre +Paul. + +«Où t'es-tu arrangé comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre +Paul, on dirait que tu t'es roulé dans les épines.» + +PAUL.--C'est précisément ce qui m'est arrivé, maman. Je suis +tombé, en courant, dans un buisson de houx, et, en me débattant +pour me relever, je me suis écorché le visage et les mains. + +MADAME D'AUBERT.--Tu es bien maladroit d'être tombé dans ce +houx, tu n'aurais pas dû te débattre, mais te relever bien +doucement. + +MADAME DE RÉAN.--Où donc étais-tu, Sophie? Tu aurais dû l'aider +à se relever. + +PAUL.--Elle courait après moi, ma tante; elle n'a pas eu le +temps de m'aider; quand elle est arrivée, je m'étais déjà relevé. + +Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la +pommade de concombre. + +Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention. + +MADAME DE RÉAN.--Pourquoi es-tu triste, Sophie? + +SOPHIE, _rougissant. _--Je ne suis pas triste, maman. + +MADAME DE RÉAN.--Si fait, tu es triste et inquiète comme si +quelque chose te tourmentait. + +SOPHIE, _les larmes aux yeux et la voix tremblante. _--Je n'ai +rien, maman; je n'ai rien. + +MADAME DE RÉAN.--Tu vois bien que, même en me disant que tu n'as +rien, tu es prête à pleurer. + +SOPHIE, _éclatant en sanglots. _--Je ne peux... pas... vous +dire... J'ai... promis... à Paul. + +MADAME DE RÉAN, _attirant Sophie.--_Écoute, Sophie, si Paul a +fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne +pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul, +et que je ne le dirai pas à sa maman; mais je veux savoir ce qui +te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me +le dire. + +Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Réan, et sanglote +si fort quelle ne peut pas parler. + +Mme de Réan cherche à la rassurer, à l'encourager, et enfin Sophie +lui dit: + +«Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est très bon, +et il a fait une très belle chose; c'est moi seule qui ai été +méchante, et c'est pour m'empêcher d'être grondée et punie qu'il +s'est roulé dans le houx.» + +Mme de Réan, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui +raconta tout ce qui s'était passé entre elle et Paul. + +«Excellent petit Paul! s'écria Mme de Réan; quel bon coeur il a! +Quel courage et quelle bonté! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle +différence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller +à tes colères et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul, +qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et +qui, aujourd'hui encore, a été si généreux pour toi.» + +SOPHIE.--Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et à l'avenir +jamais je ne me fâcherai contre Paul. + +MADAME DE RÉAN.--Je n'ajouterai aucune réprimande ni aucune +punition à celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal +de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes +celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as été sincère, +tu as tout avoué quand tu pouvais tout cacher: c'est très bien, je +te pardonne à cause de ta franchise. + + + +XV--Élisabeth. + +Sophie était assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne +faisait rien et elle pensait. + +«À quoi penses-tu?» lui demanda sa maman. + +SOPHIE.--Je pense à Élisabeth Chéneau, maman. + +MADAME DE RÉAN.--Et à propos de quoi penses-tu à elle? + +SOPHIE.--C'est que j'ai remarqué hier qu'elle avait une grande +écorchure au bras, et, quand je lui ai demandé comment elle +s'était écorchée, elle a rougi, elle a caché son bras, elle m'a +dit tout bas: «Tais-toi; c'est pour me punir.» Je cherche à +comprendre ce qu'elle a voulu me dire. + +MADAME DE RÉAN.--Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi +aussi, j'ai remarqué cette écorchure, et sa maman m'a raconté +comment elle se l'était faite. Écoute bien; c'est un beau trait +d'Élisabeth.» + +Sophie, enchantée d'avoir une histoire à entendre, rapprocha son +petit fauteuil de sa maman pour mieux écouter. + +MADAME DE RÉAN.--Tu sais qu'Élisabeth est très bonne, mais +qu'elle est malheureusement un peu colère (Sophie baisse les +yeux); il lui arrive même de taper sa bonne dans ses accès de +colère. Elle en est désolée après, mais elle ne réfléchit +qu'après, au lieu de réfléchir avant. Avant-hier elle repassait +les robes et le linge de sa poupée; sa bonne mettait les fers au +feu, de peur qu'Élisabeth ne se brûlât. Élisabeth était ennuyée de +ne pas les faire chauffer elle-même; sa bonne le lui défendait, et +l'arrêtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu +sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver à la +cheminée, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit, +retira le fer et lui dit: «Puisque vous ne m'écoutez pas, +Élisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les +remets dans l'armoire.--Je veux mes fers, cria Élisabeth; je +veux mes fers!--Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.-- +Méchante Louise, rendez-moi mes fers, dit Élisabeth en colère.-- +Vous ne les aurez pas; les voici enfermés», ajouta Louise en +retirant la clef de l'armoire. Élisabeth, furieuse, voulut +arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y +parvenir. Alors dans sa colère elle la griffa si fortement que le +bras de Louise fut écorché et saigna. Quand Élisabeth vit le sang, +elle fut désolée; elle demanda pardon à Louise, elle lui baisait +le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une très +bonne femme, la voyant si affligée, l'assurait que son bras ne lui +faisait pas mal. «Non, non, disait Élisabeth en pleurant, je +mérite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; écorchez-moi le +bras comme j'ai écorché le vôtre, ma bonne; que je souffre ce que +vous souffrez.» Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce +qu'Élisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut +très douce le reste du jour, et alla se coucher très sagement. Le +lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang à son drap, +et, regardant son bras, elle le vit horriblement écorché. «Qui +est-ce qui vous a blessée ainsi, ma pauvre enfant? s'écria-t-elle. +--C'est moi-même, ma bonne, répondit Élisabeth, pour me punir de +vous avoir griffée hier. Quand je me suis couchée, j'ai pensé +qu'il était juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez, +et je me suis griffé le bras jusqu'au sang.» La bonne, attendrie, +embrassa Élisabeth, qui lui promit d'être sage à l'avenir. Tu +comprends maintenant ce que t'a dit Élisabeth et pourquoi elle a +rougi? + +SOPHIE.--Oui, maman, je comprends très bien. C'est très beau ce +qu'Élisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en +colère, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL. + +MADAME DE RÉAN, _souriant.--_Est-ce que tu ne fais jamais ce que +tu sais être mal? + +SOPHIE, _embarrassée. _--Mais moi, maman, je suis plus jeune: +j'ai quatre ans, et Élisabeth en a cinq. + +MADAME DE RÉAN.--Cela ne fait pas une grande différence; +souviens-toi de ta colère il y a huit jours, contre ce pauvre Paul +qui est si gentil. + +SOPHIE.--C'est vrai, maman; mais je crois tout de même que je ne +recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais être une +chose mauvaise. + +MADAME DE RÉAN.--Je l'espère pour toi, Sophie, mais prends garde +de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu +sais que l'orgueil est un bien vilain défaut. + +Sophie ne répondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui +voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage. + +La pauvre Sophie fut bientôt humiliée, car voici ce qui arriva +deux jours après. + + + +XVI--Les fruits confits. + +Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le +vestibule attendait un homme qui semblait être un conducteur de +diligence et qui tenait un paquet sous le bras. + +«Qui attendez-vous, monsieur?» lui dit Paul très poliment. + +L'HOMME.--J'attends Mme de Réan, monsieur; j'ai un paquet à lui +remettre. + +SOPHIE.--De la part de qui? + +L'HOMME.--Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la +diligence; le paquet vient de Paris. + +SOPHIE.--Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet? + +L'HOMME.--Je pense que ce sont des fruits confits et des pâtes +d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le +livre de la diligence. + +Les yeux de Sophie brillèrent; elle passa sa langue sur ses +lèvres. + +«Allons vite prévenir maman», dit-elle à Paul; et elle partit en +courant. Quelques instants après, la maman arriva, paya le port du +paquet et l'emporta au salon, où la suivirent Sophie et Paul. Ils +furent très attrapés quand ils virent Mme de Réan poser le paquet +sur la table et retourner à son bureau pour lire et écrire. + +Sophie et Paul se regardèrent d'un air malheureux. + +«Demande à maman de l'ouvrir», dit tout bas Sophie à Paul. + +PAUL, _tout bas. _--Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit +impatient et curieux. + +SOPHIE, _tout bas. _--Demande-lui si elle veut que nous lui +épargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mêmes. + +LA MAMAN.--J'entends très bien ce que vous dites, Sophie; c'est +très mal de faire la fausse, de faire semblant d'être obligeante +et de vouloir m'épargner un ennui, quand c'est tout bonnement par +curiosité et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu +m'avais dit franchement: «Maman, j'ai envie de voir les fruits +confits, permettez-moi de défaire le paquet», je te l'aurais +permis. Maintenant je te défends d'y toucher. + +Sophie, confuse et mécontente, s'en alla dans sa chambre, suivie +de Paul. + +«Voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit +Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante déteste +les faussetés.» + +SOPHIE.--Pourquoi aussi n'as-tu pas demandé tout de suite quand +je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que +des bêtises. + +PAUL.--D'abord je ne fais pas de bêtises; ensuite je ne fais pas +le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les +fruits confits. + +SOPHIE.--Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre +vous, parce que vous me faites toujours gronder. + +PAUL.--Même le jour où tu m'as si bien griffé? + +Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restèrent quelque temps +sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon à Paul, +mais l'amour-propre l'empêchait de parler la première. Paul, qui +était très bon, n'en voulait plus à Sophie; mais il ne savait +comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un +moyen très habile: il se balança sur sa chaise, et il se pencha +tellement en arrière, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider à +se relever. + +«Tu t'es fait mal, pauvre Paul?» lui dit-elle. + +PAUL.--Non, AU CONTRAIRE. + +SOPHIE, _riant.--_Ah! au contraire. C'est assez drôle, cela. + +PAUL.--Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle. + +SOPHIE, _l'embrassant. _--Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est +donc exprès que tu es tombé? tu aurais pu te faire mal. + +PAUL.--Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une +chaise si basse? À présent que nous sommes amis, allons jouer. + +Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le +paquet toujours ficelé. Paul entraîna Sophie, qui avait bien envie +de s'arrêter, et ils n'y pensèrent plus. + +Après le dîner, Mme de Réan appela les enfants. + +«Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goûter à +nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la +ficelle.» Paul partit comme un éclair et rentra presque au même +instant, tenant un couteau, qu'il présenta à sa tante. + +Mme de Réan coupa la ficelle, défit les papiers qui enveloppaient +les fruits, et découvrit douze boîtes de fruits confits et de +pâtes d'abricots. + +«Goûtons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une +boîte. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le +mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du +cédrat, de l'angélique.» + +Sophie hésita un peu; elle examinait lesquels étaient les plus +gros; enfin elle se décida pour une poire et un abricot. Paul +choisit une prune et de l'angélique. Quand tout le monde en eut +pris, la maman ferma la boîte, encore à moitié pleine, la porta +dans sa chambre et la posa sur le haut d'une étagère. Sophie +l'avait suivie jusqu'à la porte. + +En revenant, Mme de Réan dit à Sophie et à Paul qu'elle ne +pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une +visite dans le voisinage. + +«Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou +restez devant la maison, comme vous voudrez.» + +Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert +et M. de Réan. + +Les enfants restèrent seuls et jouèrent longtemps devant la +maison. Sophie parlait souvent de fruits confits. + +«Je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir pas pris d'angélique ni de +prune; ce doit être très bon. + +--Oui, c'est très bon, répondit Paul, mais tu pourras en manger +demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.» + +Ils reprirent leur jeu, qui était de l'invention de Paul. Ils +avaient creusé un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais +il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau à +mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre +boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes. + +«Aïe, aïe! s'écria-t-il, comme c'est froid! Je suis trempé; il +faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon. +Attends-moi là, je reviendrai dans un quart d'heure.» + +Sophie resta près du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle, +mais ne pensant ni à l'eau, ni à la pelle, ni à Paul. À quoi +pensait-elle donc? Hélas! Sophie pensait aux fruits confits, à +l'angélique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en +manger encore, de n'avoir pas goûté à tout. + +«Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas +le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je +remarquerais ceux que je prendrai demain... Et pourquoi ne +pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu'à ouvrir la boîte.» + +Voilà Sophie, bien contente de son idée, qui court à la chambre de +sa maman et qui cherche à atteindre la boîte; mais elle a beau +sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait +comment faire; elle cherche un bâton, une pincette, n'importe +quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant: + +«Que je suis donc bête! je vais approcher un fauteuil et monter +dessus!» + +Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout près de l'étagère, +grimpe dessus, atteint la boîte, l'ouvre et regarde avec envie les +beaux fruits confits. «Lequel prendrai-je demain?» dit-elle. Elle +ne peut se décider: c'est tantôt l'un, tantôt l'autre. Le temps se +passait pourtant; Paul allait bientôt revenir. + +«Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que +je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les +regarder... J'ai une bonne idée: si je grignotais un tout petit +morceau de chaque fruit, je saurais le goût qu'ils ont tous, je +saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce +que j'en mordrais si peu que cela ne paraîtrait pas.» + +Et Sophie mordille un morceau d'angélique, puis un abricot, puis +une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cédrat, mais +elle ne se décide pas plus qu'avant. + +«Il faut recommencer», dit-elle. + +Elle recommence à grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne +reste presque plus rien dans la boîte. Elle s'en aperçoit enfin; +la frayeur la prend. + +«Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y +goûter, et j'ai presque tout mangé. Maman va s'en apercevoir dès +qu'elle ouvrira la boîte; elle devinera que c'est moi. Que faire, +que faire?... Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais +maman ne me croira pas... Si je disais que ce sont les souris? +Précisément, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je +le dirai à maman; seulement je dirai que c'était un rat, parce +qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et, +comme j'ai mangé presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat +qu'une souris.» + +Sophie, enchantée de son esprit, ferme la boîte, la remet à sa +place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant; +à peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul +revint. + +PAUL.--J'ai été bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne +trouvais pas mes souliers; on les avait emportés pour les cirer, +et j'ai cherché partout avant de les demander à Baptiste. Qu'as-tu +fait pendant que je n'y étais pas? + +SOPHIE.--Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau. + +PAUL.--Mais tu as laissé le bassin se vider; il n'y a plus rien +dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le +rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le +baquet. + +Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au +bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit: + +«Ta pelle est toute poissée; elle colle aux doigts; qu'est-ce que +tu as mis dessus? + +--Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle +colle.» + +Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau, +parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées. + +«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul. + +SOPHIE, _embarrassée. _--Pour voir si elle est froide. + +PAUL, _riant. _--Quel drôle d'air tu as depuis que je suis +revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal. + +SOPHIE, _troublée_.--Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as +qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas +pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours +des idées ridicules. + +PAUL.--Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai +faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta +part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche. + +Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le +bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi +jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les +emmenèrent. C'était l'heure du coucher. + +Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près +d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin +était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle +cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui +disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces +fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés; +ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent +une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal. +Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.--Mais, dit Sophie, +le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que +l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.--Oui, dit +l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de +délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de +tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont +méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes +souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.» +Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de +fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup +d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de +fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle, +et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le +jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai +à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu +reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin +raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y +avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis +enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils +l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les +autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux. + +Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle +cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la +rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à +avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle +en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur +encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie, +un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut +trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée +quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à +son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants, +elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait +les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les +bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les +premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et +plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et +agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle +s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce +rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me +l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain. + +Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu +sévère; mais le rêve lui avait fait oublier les fruits confits, et +elle se mit tout de suite à le raconter. + +LA MAMAN.--Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le +bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prévient par le moyen +de ce rêve que, si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui +te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des +plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien, +c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est-à-dire +en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues; le +chemin devient plus doux à mesure qu'on marche, c'est-à-dire qu'à +force d'être obéissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que +cela ne coûte plus d'obéir et d'être bon, et qu'on ne souffre plus +de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés. + +Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman; +elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y décider. Enfin +Mme de Réan, qui voyait son agitation, vint à son aide en lui +disant: + +«Tu as quelque chose à avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire, +parce que cela coûte toujours d'avouer une faute. C'est +précisément le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange +et qui te fait peur. Voyons, Sophie, écoute ton bon ange, et saute +hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.» + +Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et, +d'une voix tremblante, avoua à sa maman qu'elle avait mangé la +veille presque toute la boîte de fruits confits. + +MADAME DE RÉAN.--Et comment espérais-tu me le cacher? + +SOPHIE.--Je voulais vous dire, maman, que c'étaient les rats qui +l'avaient mangée. + +MADAME DE RÉAN.--Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le +penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de +la boîte et le refermer ensuite; les rats auraient commencé par +dévorer, déchirer la boîte pour arriver aux fruits confits. De +plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour +atteindre l'étagère. + +SOPHIE, _surprise. _--Comment! Vous avez vu que j'avais tiré le +fauteuil? + +MADAME DE RÉAN.--Comme tu avais oublié de l'ôter, c'est la +première chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai +compris que c'était toi, surtout après avoir regardé la boîte et +l'avoir trouvée presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de +m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter +et t'auraient fait punir plus sévèrement. Pour récompenser +l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition +que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront. + +Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna +ensuite dans sa chambre, où Paul l'attendait pour déjeuner. + +PAUL.--Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges. + +SOPHIE.--C'est que j'ai pleuré. + +PAUL.--Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a grondée? + +SOPHIE.--Non, mais c'est que j'étais honteuse de lui avouer une +mauvaise chose que j'ai faite hier. + +PAUL.--Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi. + +SOPHIE.--Parce que je me suis cachée de toi. + +Et Sophie raconta à Paul comment elle avait mangé la boîte de +fruits confits, après avoir voulu seulement les regarder et +choisir les meilleurs pour le lendemain. + +Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avoué à sa maman. + +«Comment as-tu eu ce courage?» dit-il. + +Sophie lui raconta alors son rêve, et comment sa maman le lui +avait expliqué. Depuis ce jour Paul et Sophie parlèrent souvent de +ce rêve, qui les aida à être obéissants et bons. + + + +XVII--Le chat et le bouvreuil. + +Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils +revenaient de chez une pauvre femme à laquelle ils avaient été +porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantôt ils +cherchaient à grimper à un arbre, tantôt ils passaient au travers +des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie était cachée +et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou +bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa +cachette. + +«Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri, +comme un chat qui miaule, tout près de moi, dans le buisson.» + +PAUL.--Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir +nous-mêmes ce que c'est. + +SOPHIE.--Oh non! j'ai peur. + +PAUL, _riant. _--Peur! et de quoi? Tu dis toi-même que c'était un +petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bête. + +SOPHIE.--Je ne sais pas; c'est peut-être un serpent, un jeune +loup. + +PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau, +cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui +étais tout près de toi, je ne l'ai pas entendu! + +SOPHIE.--Voilà le même cri! Entends-tu? + +Paul écouta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui +sortait du buisson. Il y courut malgré les prières de Sophie. + +«C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'écria-t-il après +avoir cherché quelques instants. Viens voir comme il paraît +misérable.» + +Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouillé +de rosée et taché de boue, qui était étendu tout près de la place +où elle s'était cachée. + +«Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte; +pauvre petit, comme il tremble. + +--Et comme il est maigre!» dit Paul. Ils appelèrent la bonne, qui +les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrèrent +le petit chat et lui demandèrent de l'emporter. + +LA BONNE.--Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit +malheureux est si mouillé et si sale que je ne peux pas le prendre +dans mes mains. + +SOPHIE.--Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles. + +PAUL.--Ou plutôt dans mon mouchoir; il sera bien mieux. + +SOPHIE.--C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le +dans le tien; ma bonne l'emportera. + +La bonne les aida à arranger le petit chat, qui n'avait pas la +force de remuer; quand il fut bien enveloppé dans le mouchoir, la +bonne le prit, et tous se dépêchèrent d'arriver à la maison pour +lui donner du lait chaud. + +Ils n'étaient pas loin de la maison, et ils furent bientôt +arrivés. Sophie et Paul coururent en avant, à la cuisine. + +«Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie à Jean, +le cuisinier. + +--Pour quoi faire, mademoiselle? répondit Jean. + +--Pour un pauvre petit chat que nous avons trouvé dans une haie +et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans +un mouchoir.» + +La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une +assiettée de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala +tout sans en laisser une goutte. + +«J'espère que le voilà content, dit la bonne. Il a bu plus de deux +verres de lait.» + +SOPHIE.--Ah! le voilà qui se relève! Il lèche ses poils. + +PAUL.--Si nous l'emportions dans notre chambre? + +LE CUISINIER.--Moi, monsieur et mademoiselle, je vous +conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il +se séchera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura à +manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir +quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi à être propre. + +PAUL.--C'est vrai. Laissons-le à la cuisine, Sophie. + +SOPHIE.--Mais il sera toujours à nous et je le verrai tant que +je voudrai? + +LE CUISINIER.--Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand +vous voudrez. Ne sera-t-il pas à vous tout de même? + +Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le +fourneau. Les enfants le laissèrent dormir et recommandèrent bien +au cuisinier de lui mettre du lait près de lui pour qu'il pût en +boire toutes les fois qu'il aurait faim. + +SOPHIE.--Comment appellerons-nous notre chat? + +PAUL.--Appelons-le Chéri. + +SOPHIE.--Oh non! C'est commun. Appelons-le plutôt Charmant. + +PAUL.--Et si en grandissant il devient laid? + +SOPHIE.--C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien +pourtant qu'il ait un nom. + +PAUL.--Sais-tu ce qui serait un très joli nom? Beau-Minon. + +SOPHIE.--Ah oui! Comme dans le conte de _Blondine_. C'est vrai: +appelons-le Beau-Minon. Je demanderai à maman de lui faire un +petit collier et de broder tout autour Beau-Minon. + +Et les enfants coururent chez Mme de Réan pour lui raconter +l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman +alla voir le chat et prit la mesure de son cou. + +«Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est +si maigre et si faible qu'il peut à peine se tenir sur ses +pattes.» + +PAUL.--Mais comment s'est-il trouvé dans la haie? Les chats ne +vivent pas dans les bois. + +MADAME DE RÉAN.--Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont +emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant +qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul. + +SOPHIE.--Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute +s'il a été malheureux. + +MADAME DE RÉAN.--Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son +chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants +hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois, +que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute +seule? + +SOPHIE.--Oh! je ne serais pas embarrassée! Je marcherais +toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une +maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais +qu'on me ramenât. + +LA MAMAN.--D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens +qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur +ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te +comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré +dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il +demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être. + +SOPHIE.--Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir +de faim? + +MADAME DE RÉAN.--Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là +après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être +resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé. + +PAUL.--Quant à cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que +nous passerions par là. + +MADAME DE RÉAN.--Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a +permis afin de vous donner l'occasion d'être charitables, même +pour un animal. + +Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne +dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent +Beau-Minon profondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier +avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc +rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur +petit jardin. + +Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien +portant et gai. À mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau; +ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux +noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui +donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat +angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul, +qui venait très souvent passer quelques jours avec Sophie, +l'aimait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux des chats. +Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie: il était cruel pour +les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres +pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait. +Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui +cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon. +Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient +ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne +les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger +les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs. + +Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de +grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en +restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne +pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à +moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à +toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper. + +«Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu +te punira de ta méchanceté. Il t'arrivera malheur un jour.» + +Beau-Minon ne les écoutait pas. + +Un jour Mme de Réan apporta dans le salon un charmant oiseau, dans +une belle cage toute dorée. + +«Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m'a envoyé un de mes +amis. Il chante parfaitement.» + +SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! que je voudrais l'entendre! + +MADAME DE RÉAN.--Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas +trop, pour ne pas l'effrayer... Petit, petit, continua Mme de Réan +en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.» + +Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et +à gauche, et puis il se mit à siffler l'air: _Au clair de la +lune_. Quand il eut fini, il siffla: _J'ai du bon tabac_, puis: +_Le bon roi Dagobert_. + +Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine +respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini, +Paul s'écria: + +«Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je +voudrais l'entendre toujours! + + + Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan; à +présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger. +Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du +plantain; le jardinier vous montrera où il y en a.» + +Les enfants coururent au potager et rapportèrent une telle +quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur +maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autre +fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença +tout de suite à le becqueter. + +«Allons dîner à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas +nous attendent.» + +Pendant le dîner, on parla beaucoup du joli bouvreuil. + +«Quelle belle tête noire il a! dit Sophie. + + + Et quel joli ventre rouge! dit Paul. + + + Et comme il chante bien! dit Mme de Réan. + + + Il faudra lui faire chanter tous ses airs», dit M. de Réan. + +Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon; les enfants +couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y +entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva +immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De +cette cage, dont plusieurs barreaux étaient tordus et cassés, +Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre +bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son +tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau. +Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce +moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau-Minon. +Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la +porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en +chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus, +ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon +avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule +s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil +tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou +trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frappé +à la tête; il était mort. + +Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après +le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière +convulsion de Beau-Minon. + +«Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie. + + + Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul. + + + Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan. + +--J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent, +répondit M. de Réan. Le bouvreuil est mort étouffé par le méchant +Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans +le vouloir.» + +Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre +chat, qu'elle aimait malgré ses défauts. + +«Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le +punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon! +te voilà mort, et par ta faute!» + + + +XVIII--La boîte à ouvrage. + +Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le +demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et +redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa +chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait +toujours et répétait: + +«Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il +faut que je tâche de l'avoir.» + +Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais +elle ne se corrigeait pas. + +Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à +ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était +en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu, +il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en +or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, des +bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet. +Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une +boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes +couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans, +etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte: + +«Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode +d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette +boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été +sûre que sa maman répondrait: _C'est pour toi_. + +C'est à moi que ton papa l'a envoyée,» répondit Mme de Réan. + +SOPHIE.--Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir. + +MADAME DE RÉAN.--Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce +soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste. + +SOPHIE.--Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie. + +MADAME DE RÉAN.--Tu ne travailles pas encore assez bien pour +avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne +rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les +autres. + +SOPHIE.--Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin. + +MADAME DE RÉAN.--Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune. + +SOPHIE.--Je commence à très bien travailler, maman; j'aime +beaucoup à travailler. + +MADAME DE RÉAN.--En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si +désolée quand je t'oblige à travailler? + +SOPHIE, _embarrassée. _--C'est..., c'est... parce que je n'ai pas +ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je +travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir... + +MADAME DE RÉAN.--Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte, +c'est le moyen d'arriver à en avoir une. + +SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! + +MADAME DE RÉAN.--Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus +songer à la boîte. + +Sophie se tut; elle continua à regarder la boîte, puis elle la +redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la +renvoya dans le jardin. + +Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un +banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir. + +«Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en +envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas écrire; et, si +je dictais la lettre à maman, elle me gronderait et ne voudrait +pas l'écrire... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu; +mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la +boîte tout de suite...» + +Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus +son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria: + +«J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi.» + +Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la +table; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec +précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les +choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait +voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur +que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne +vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand +elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au +milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses +joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite +table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa +maman. + +«Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra +bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte +sera à moi!» + +Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se +reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: «Que dira +maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que +répondrai-je quand on me demandera si c'est moi?» Sophie ne pensa +à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte. + +Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de +Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au +salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à +dîner qu'elle allait leur montrer une bien jolie boîte à ouvrage +que M. de Réan lui avait envoyée de Paris. + +«Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est +nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord +la boîte elle-même; comme elle est jolie! + +--Charmante, répondit-on, charmante.» + +Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des +personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide! + +«Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne +l'ai pas touchée depuis. + +--L'aviez-vous laissée au salon?» demanda une des dames invitées. + +MADAME DE RÉAN.--Certainement, et sans la moindre inquiétude; +tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler. + +LA DAME.--Et pourtant la boîte est vide, chère madame; il est +certain que quelqu'un l'a vidée. + +Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette +conversation; elle se tenait cachée derrière tout le monde, rouge +comme un radis et tremblant de tous ses membres. + +Mme de Réan, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela: +«Sophie, Sophie, où es-tu?» + +Comme Sophie ne répondait pas, les dames derrière lesquelles elle +était cachée, et qui la savaient là, s'écartèrent, et Sophie parut +dans un tel état de rougeur et de trouble, que chacun devina sans +peine que le voleur était elle-même. + +«Approchez, Sophie», dit Mme de Réan. + +Sophie s'avança d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle. + +MADAME DE RÉAN.--Où avez-vous mis les choses qui étaient dans ma +boîte? + +SOPHIE, _tremblante. _--Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien +caché. + +MADAME DE RÉAN.--Il est inutile de mentir, mademoiselle; +rapportez tout à la minute, si vous ne voulez pas être punie comme +vous le méritez. + +SOPHIE, _pleurant. _--Mais, maman, je vous assure que je n'ai +rien pris. + +MADAME DE RÉAN.--Suivez-moi, mademoiselle. + +Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Réan lui prit la main +et l'entraîna malgré sa résistance dans le salon à joujoux. Elle +se mit à chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans +l'armoire de la poupée; ne trouvant rien, elle commençait à +craindre d'avoir été injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea +vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman, +ouvrant le tiroir, aperçut tous les objets de sa boîte à ouvrage, +que Sophie avait cachés là. + +Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne +l'avait jamais fouettée. Sophie eut beau crier, demander grâce, +elle reçut le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu'elle +le méritait. + +Mme de Réan vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait +trouvé, pour le remettre dans sa boîte, laissant Sophie pleurer +seule dans le petit salon. + +Elle était si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dîner; et +elle fit bien, car Mme de Réan lui envoya sa bonne pour l'emmener +dans sa chambre, où elle devait dîner et passer la soirée. Sophie +pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgré ses gâteries +habituelles, était indignée et l'appelait voleuse. + +«Il faudra que je ferme tout à clef, disait-elle, de peur que vous +ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura +bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos +tiroirs.» + +Le lendemain, Mme de Réan fit appeler Sophie. + +«Écoutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'écrivait votre papa +en m'envoyant la boîte à ouvrage.» + +«Ma chère amie, je viens d'acheter une charmante boîte à ouvrage +que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas +et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la récompense de huit +jours de sagesse. Faites-lui voir la boîte, mais ne lui dites pas +que je l'ai achetée pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage +par intérêt, pour gagner un beau présent; je veux qu'elle le soit +par un vrai désir d'être bonne...» + +«Vous voyez, continua Mme de Réan, qu'en me volant, vous vous êtes +volée vous-même. Après ce que vous avez fait, vous auriez beau +être sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette boîte. +J'espère que la leçon vous profitera et que vous ne recommencerez +pas une action si mauvaise et si honteuse.» + +Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman +finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la +boîte; plus tard elle la donna à la petite Élisabeth Chéneau, qui +travaillait à merveille et qui était d'une sagesse admirable. + +Quand le bon, l'honnête petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie, +il en fut si indigné qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez +elle. Mais, quand il sut combien elle était affligée et +repentante, et combien elle était honteuse d'être appelée voleuse, +son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la +gronder, il la consola et lui dit: + +«Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol? +C'est d'être si honnête, qu'on ne puisse pas même te soupçonner à +l'avenir.» + +Sophie lui promit d'être très honnête, et elle tint parole. + + + +XIX--L'âne. + +Sophie avait été très sage depuis quinze jours; elle n'avait pas +fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'était pas +mise en colère depuis longtemps; la bonne disait qu'elle était +devenue obéissante. La maman trouvait qu'elle n'était plus ni +gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait récompenser +Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir. + +Un jour qu'elle travaillait, sa fenêtre ouverte, pendant que +Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une +conversation qui lui apprit ce que désirait Sophie. + +PAUL, _s'essuyant le visage. _--Que j'ai chaud, que j'ai chaud! +Je suis en nage. + +SOPHIE, _s'essuyant de même. _--Et moi donc! Et pourtant nous +n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage. + +PAUL.--C'est que nos brouettes sont si petites! + +SOPHIE.--Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous +irions plus vite. + +PAUL.--Nous n'aurions pas la force de les traîner: j'ai voulu un +jour en mener une; j'ai eu de la peine à l'enlever, et, quand j'ai +voulu avancer, le poids de la brouette m'a entraîné, et j'ai versé +toute la terre qui était dedans. + +SOPHIE.--Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le +bêcher et de le planter, nous devons y traîner plus de cent +brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher! + +PAUL.--Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le +faire. + +SOPHIE.--Ah! si nous avions un âne, comme Camille et Madeleine +de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous +ferions de l'ouvrage en peu de temps! + +PAUL.--C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que +nous fassions l'ouvrage de l'âne. + +SOPHIE.--Écoute, Paul, j'ai une idée. + +PAUL, _riant. _--Oh! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire +quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général. + +SOPHIE, _avec impatience. _--Mais écoute donc, avant de te +moquer. Mon idée est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle +d'argent par semaine? + +PAUL.--Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien +que pour m'amuser. + +SOPHIE.--Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs +par semaine. Au lieu de dépenser notre argent, gardons-le jusqu'à +ce que nous puissions acheter un âne et une charrette. + +PAUL.--Ton idée serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en +avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien +donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait +attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un âne et une +voiture. + +SOPHIE.--Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois? + +PAUL.--Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est très peu. + +SOPHIE, _réfléchissant. _--Eh bien! voilà une autre idée. Si nous +demandions à maman et à ma tante de nous donner tout de suite +l'argent de nos étrennes? + +PAUL.--Elles ne voudront pas. + +SOPHIE.--Demandons-le toujours. + +PAUL.--Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te +dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui. + +Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien +entendu. + +«Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes étrennes?» + +MADAME DE RÉAN.--Tes étrennes? je ne peux pas te les acheter +ici; c'est à notre retour à Paris que je les aurai. + +SOPHIE.--Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de +mes étrennes; j'en ai besoin. + +MADAME DE RÉAN.--Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent? +si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est +nécessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres. + +SOPHIE, _embarrassée. _--Maman, ce n'est pas pour les pauvres; +c'est..., c'est pour acheter un âne. + +MADAME DE RÉAN.--Pour quoi faire, un âne? + +SOPHIE.--Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi! +Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est +parce que nous avons brouetté de la terre pour notre jardin. + +MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et tu crois qu'un âne brouettera à +votre place? + +SOPHIE.--Mais non, maman! Je sais bien qu'un âne ne peut pas +brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'âne il nous +faudrait une charrette, nous y attellerons notre âne et nous +mènerons beaucoup de terre sans nous fatiguer. + +MADAME DE RÉAN.--J'avoue que ton idée est bonne. + +SOPHIE, _battant des mains. _--Ah! je savais bien qu'elle était +bonne... Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant à la fenêtre. + +MADAME DE RÉAN.--Attends avant de te réjouir. Ton idée est +bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes étrennes. + +SOPHIE, _consternée. _--Mais alors... comment ferons-nous?... + +MADAME DE RÉAN.--Vous resterez bien tranquilles et tu +continueras à être bien sage pour mériter l'âne et la petite +voiture, que je vais te faire acheter le plus tôt possible. + +SOPHIE, _sautant de joie et embrassant sa maman. _--Quel bonheur! +quel bonheur! Merci, ma chère maman. Paul, Paul! Nous avons un +âne, nous avons une voiture... Viens donc, viens vite! + +PAUL, _accourant. _--Où donc, où donc? Où sont-ils? + +SOPHIE.--Maman nous les donne; elle va les faire acheter. + +MADAME DE RÉAN.--Oui, je vous les donne à tous deux: à toi, +Paul, pour te récompenser de ta bonté, de ton obéissance, de ta +sagesse; à toi, Sophie, pour t'encourager à imiter ton cousin et à +te montrer toujours douce, obéissante et travailleuse, comme tu +l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous +lui expliquerons notre affaire et il nous achètera votre âne et +votre voiture. + +Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en +avant; ils trouvèrent Lambert dans la cour, où il mesurait de +l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent à lui +expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient +ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait +avec étonnement les enfants et Mme de Réan, qui prit enfin la +parole et qui expliqua la chose à Lambert. + +SOPHIE.--Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous +faut notre âne tout de suite, avant de dîner. + +LAMBERT, _riant.--_Un âne ne se trouve pas comme une baguette, +mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a à vendre, que je +coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui +ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entêté, qui ne +soit ni trop jeune ni trop vieux. + +SOPHIE.--Dieu, que de choses pour un âne! Prenez le premier que +vous trouverez, Lambert; ce sera plus tôt fait. + +LAMBERT.--Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu: +je vous exposerais à vous faire mordre ou à recevoir un coup de +pied. + +SOPHIE.--Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage. + +PAUL.--Mais pas du tout; je ne veux pas mener un âne qui mord et +qui rue. + +MADAME DE RÉAN.--Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez +que votre commission sera très bien faite. Il s'y connaît et il ne +ménage pas sa peine. + +PAUL.--Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une +assez petite pour y atteler l'âne? + +LAMBERT.--Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant +que le charron en fasse une, je vous prêterai ma grande voiture à +chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir. + +PAUL.--Oh! merci, Lambert; ce sera charmant. + +SOPHIE.--Partez, Lambert, partez vite. + +MADAME DE RÉAN.--Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il +la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la +mangeraient. + +Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant +l'impatience des enfants, partit pour trouver un âne dans les +environs. + +Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir très promptement, +ramenant un âne; ils restèrent devant la maison à l'attendre. De +temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait; +au bout d'une heure ils commencèrent à trouver que c'était fort +ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer. + +PAUL, _bâillant_.--Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser +dans notre jardin? + +SOPHIE, _bâillant. _--Est-ce que nous ne nous amusons pas ici? + +PAUL, _bâillant. _--Il me semble que non. Pour moi, je sais que +je ne m'amuse pas du tout. + +SOPHIE.--Et si Lambert arrive avec l'âne, nous ne le verrons +pas. + +PAUL.--Je commence à croire qu'il ne reviendra pas si tôt. + +SOPHIE.--Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver. + +PAUL.--Attendons, je veux bien, ... mais _(il bâille)_... c'est +bien ennuyeux. + +SOPHIE.--Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de +rester, je resterai bien toute seule. + +PAUL, _après avoir hésité. _--Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est +trop bête de perdre sa journée à attendre. Et à quoi bon? Si +Lambert ramène un âne, nous le saurons tout de suite; tu penses +bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en +ramène pas, à quoi sert de nous ennuyer pour rien? + +SOPHIE.--Allez, monsieur, allez, je ne vous en empêche pas. + +PAUL.--Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, à +dîner, mademoiselle grognon. + +SOPHIE.--Au revoir, monsieur malappris, maussade, désagréable, +impertinent. + +PAUL, _fait un signe moqueur. _--Au revoir, douce, patiente, +aimable Sophie! + +Sophie courut à Paul pour lui donner une tape; mais Paul, +prévoyant ce qui allait arriver, était déjà parti à toutes jambes. +Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit +courant après lui avec un bâton qu'elle avait ramassé. Paul courut +plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus, +retourna devant la maison. + +«Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauvé, et que je +n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donné un coup de bâton qui +lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me +donner mon âne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je +l'embrasserai... Il est très bon... mais il est tout de même bien +taquin.» + +Sophie continua à attendre Lambert jusqu'à ce que la cloche eût +sonné le dîner. + +Elle rentra fâchée d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul, +qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu +moqueur. + +«T'es-tu bien amusée?» lui dit-il. + +SOPHIE.--Non; je me suis horriblement ennuyée, et tu avais bien +raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est +ennuyeux! + +PAUL.--Je te l'avais bien dit. + +SOPHIE.--Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien. + +Mais c'est tout de même fort ennuyeux. + +On frappe à la porte. La bonne crie: «Entrez.» La porte s'ouvre. +Lambert paraît. Sophie et Paul poussent un cri de joie. + +«Et l'âne, et l'âne?» demandent-ils. + +LAMBERT.--Il n'y a pas d'âne à vendre dans le pays, +mademoiselle; j'ai toujours marché depuis que je vous ai quittés; +je suis entré partout où je pensais trouver un âne. Je n'ai rien +trouvé. + +SOPHIE, _pleurant. _--Quel malheur, mon Dieu, quel malheur! +Comment faire à présent? + +LAMBERT.--Mais il ne faut pas vous désoler, mademoiselle; nous +en aurons un, bien sûr; seulement il faut attendre. + +PAUL.--Attendre combien de temps? + +LAMBERT.--Peut-être une semaine, peut-être une quinzaine, cela +dépend. Demain j'irai au marché, à la ville; peut-être trouverons-nous +un bourri. + +PAUL.--Un _bourri_! Qu'est-ce que c'est que ça, un_ bourri_? + +LAMBERT.--Tiens, vous qui êtes si savant, vous ne savez pas +cela? Un_ bourri_, c'est un âne. + +SOPHIE.--C'est drôle, un _bourri_! Je ne savais pas cela, moi +non plus. + +LAMBERT.--Ah! voilà, mademoiselle! on devient savant à mesure +qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que +demain, de grand matin, faut que j'aille au marché pour le +_bourri_. Au revoir, monsieur et mademoiselle. + +Et Lambert sortit, laissant les enfants contrariés de ne pas avoir +leur âne. + +«Nous l'attendrons peut-être longtemps», dirent-ils en soupirant. + +La matinée du lendemain se passa à attendre l'âne. Mme de Réan +avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il +est impossible d'avoir tout ce qu'on désire et à la minute qu'on +le désire, qu'il faut s'habituer à attendre et même quelquefois à +ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants répondaient: +«C'est vrai», mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient +avec la même impatience si Lambert revenait avec un âne. Enfin, +Paul, qui était à la fenêtre, crut entendre au loin un hi han! hi +han! qui ne pouvait venir que d'un âne. + +«Sophie, Sophie, s'écria-t-il, écoute. Entends-tu un âne qui +brait? C'est peut-être Lambert.» + +MADAME DE RÉAN.--Peut-être est-ce un âne du pays, ou un âne qui +passe sur la route. + +SOPHIE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert +avec le _bourri_. + +MADAME DE RÉAN.--Le _bourri_? qu'est-ce que c'est que cette +manière de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui +appellent un âne un _bourri_. + +PAUL.--Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un âne +s'appelait un _bourri_: il a même été étonné que nous ne le +sachions pas. + +MADAME DE RÉAN.--Lambert parle comme les gens de la campagne, +mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez +parler mieux. + +SOPHIE.--Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'âne; +pouvons-nous aller voir? + +MADAME DE RÉAN.--Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que +jusqu'à la grand'route: ne passez pas la barrière. + +Sophie et Paul partirent comme des flèches. Ils coururent au +travers de l'herbe et du bois, pour être plus tôt arrivés. +Mme de Réan leur criait: «N'allez pas dans l'herbe, elle est trop +haute; ne traversez pas le bois, il y a des épines.» Ils +n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils. +Ils furent bientôt arrivés à la barrière, et la première chose +qu'ils aperçurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par +un licou un âne superbe, mais pas trop grand cependant. + +«Un âne, un âne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'écrièrent-ils +ensemble. + +--Comme il est joli! dit Paul. + +--Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire à maman.» + +LAMBERT.--Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle +Sophie va monter derrière vous; je le tiendrai par son licou. + +SOPHIE.--Mais si nous tombons? + +LAMBERT.--Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher près de +vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un _bourri_ parfait et très +doux. + +Lambert aida Paul et Sophie à monter sur l'âne; il marcha près +d'eux. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les fenêtres de +Mme de Réan, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'âne. + +On le mena à l'écurie; Sophie et Paul lui donnèrent de l'avoine; +Lambert lui fit une bonne litière avec de la paille. Les enfants +voulaient rester là à le regarder manger; mais l'heure du dîner +approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'âne +fut laissé en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain. + +Le lendemain et les jours suivants, l'âne fut attelé à la petite +charrette à chiens, en attendant que le charron fît une jolie +voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour +charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils +voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris à atteler et +dételer l'âne, à le brosser, le peigner, lui faire sa litière, lui +donner à manger, à boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque +aussi bien que lui. + +Mme de Réan leur avait acheté un bât et une jolie selle pour les +faire monter à âne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait; +mais quand on vit l'âne doux comme un agneau, Mme de Réan leur +permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc. + +Un jour, Sophie était montée sur l'âne: Paul le faisait avancer en +lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit: + +«Ne le bats pas, tu lui fais mal.» + +PAUL.--Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas; +d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire +grand mal. + +SOPHIE.--J'ai une idée! Si, au lieu de le taper, je le piquais +avec un éperon? + +PAUL.--Voilà une drôle d'idée. D'abord tu n'as pas d'éperon; +ensuite la peau de l'âne est si dure qu'il ne sentirait pas +l'éperon. + +SOPHIE.--C'est égal; essayons toujours; tant mieux si l'éperon +ne lui fait pas de mal. + +PAUL.--Mais je n'ai pas d'éperon à te donner. + +SOPHIE.--Nous en ferons un avec une grosse épingle que nous +piquerons dans mon soulier; la tête sera en dedans du soulier, et +la pointe sera en dehors. + +PAUL.--Tiens, mais c'est très bien imaginé! As-tu une épingle? + +SOPHIE.--Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je +demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très +grosses. + +Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant +la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que +Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne +voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait +bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman +ne la grondât. + +«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous +assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous +travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.» + +Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content +d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie +et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La +première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement +qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre, +qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit, +l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la +voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle. +L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore; +l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se +cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre +l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à +sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le +sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière, +accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les +mains et le nez écorchés. + +«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand +elle nous demandera comment j'ai pu tomber?» + +PAUL.--Nous lui dirons la vérité. + +SOPHIE.--Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de +l'épingle. + +PAUL.--Mais que veux-tu que je dise? + +SOPHIE.--Dis que l'âne a rué et que je suis tombée. + +PAUL.--Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta +maudite épingle. + +SOPHIE.--Si tu parles de l'épingle, maman nous grondera: elle +nous ôtera l'âne. + +PAUL.--Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vérité; +toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose à ma tante, +elle l'a su tout de même, et tu as été punie plus fort que tu ne +l'aurais été si tu avais dit la vérité. + +SOPHIE.--Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'épingle? Je ne +suis pas obligée de mentir pour cela. Je dirais la vérité, que +l'âne a rué et que je suis tombée. + +PAUL.--Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort. + +SOPHIE.--Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de +l'épingle. + +PAUL.--Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas à te faire +gronder. + +Paul et Sophie cherchèrent l'âne, qui devait être près de là; ils +ne le trouvèrent pas. «Il sera sans doute retourné à la maison», +dit Paul. + +Sophie et Paul reprirent comme l'âne le chemin de la maison; ils +étaient dans un petit bois qui se trouvait tout près du château +lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs +mamans. + +«Qu'est-il arrivé, mes enfants? êtes-vous blessés? Nous avons vu +revenir votre âne au galop avec la sangle cassée; il avait l'air +effrayé, effaré; on a eu de la peine à le rattraper. Nous avions +peur qu'il ne vous fût arrivé un accident.» + +SOPHIE.--Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombée. + +MADAME DE RÉAN.--Tombée? Comment? Pour quelle raison? + +SOPHIE.--J'étais sur l'âne et je ne sais pourquoi il s'est mis à +sauter et à ruer; je suis tombée sur le sable et je me suis un peu +écorché le nez et les mains: mais ce n'est rien. + +MADAME D'AUBERT.--Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le +croyais si doux! + +PAUL, _embarrassé. _--C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est +avec elle qu'il a rué. + +MADAME D'AUBERT.--Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a +pu le faire ruer? + +SOPHIE.--Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer. + +MADAME D'AUBERT.--Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il +voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même. + +On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler; +Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui +étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie +et déchirée. Mme de Réan entra comme elle finissait de s'habiller; +elle examina sa robe déchirée. + +«Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta +robe soit déchirée et salie comme elle est. + +--Ah!» dit la bonne. + +MADAME DE RÉAN.--Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal? + +LA BONNE.--Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention! +Regardez donc, madame!» Et elle montra à Mme de Réan la grosse +épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie +avait oublié d'ôter après sa chute. + +MADAME DE RÉAN.--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette +épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie? + +LA BONNE.--Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car +le cuir est assez dur à percer. + +MADAME DE RÉAN.--Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette +épingle se trouve là. + +SOPHIE, _très embarrassée. _--Je ne sais pas, maman, je ne sais +pas du tout. + +MADAME DE RÉAN.--Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers +avec l'épingle sans t'en apercevoir? + +SOPHIE.--Oui, maman! Je n'ai rien vu. + +LA BONNE.--Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas +vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais +qu'il n'y avait pas d'épingle. Vous feriez croire à votre maman +que je suis une négligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.» + +Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et +embarrassée. Mme de Réan lui ordonne de parler. + +«Si vous n'avouez pas la vérité, mademoiselle, j'irai la demander +à Paul, qui ne ment jamais.» + +Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à ne rien avouer. +Mme de Réan alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul, +auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de +Sophie. Paul, croyant sa tante très fâchée et pensant que Sophie +avait dit la vérité, répondit: + +«C'était pour faire un éperon, ma tante.» + +MADAME DE RÉAN.--Et pour quoi faire, un éperon? + +PAUL.--Pour faire galoper l'âne. + +MADAME DE RÉAN.--Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté +Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est +débarrassé comme il a pu.» + +Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie. + +«Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite +menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu +grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez +être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme +vous l'avez fait.» + +Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put +s'empêcher de lui dire: + +«Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avoué la vérité, nous +aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.» + +Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne, +malgré les demandes de Sophie. + + + +XX--La petite voiture. + +Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'âne, dit +un jour à Paul: + +«Puisque nous ne pouvons pas monter notre âne, Paul, attelons-le à +notre petite voiture; nous mènerons chacun notre tour.» + +PAUL.--Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle? + +SOPHIE.--Va le lui demander. Je n'ose pas. + +Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler +l'âne. + +Mme de Réan y consentit à la condition que la bonne irait avec +eux. Quand Paul le dit à Sophie, elle grogna. + +«C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur +de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.» + +PAUL.--Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma +tante le défend. + +Sophie ne répondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher +la bonne et faire atteler l'âne. Une demi-heure après, l'âne était +à la porte avec la voiture. + +Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant +toute la promenade, malgré les efforts du pauvre Paul pour la +rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit: + +«Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais à la +maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de +regarder ta figure boudeuse.» + +Et Paul dirigea l'âne du côté de la maison. Sophie continuait à +bouder. Quand ils arrivèrent, elle descendit, accrocha son pied au +marchepied et tomba. Le bon Paul sauta à terre et l'aida à se +relever: elle ne s'était pas fait mal, mais la bonté de Paul la +toucha et elle se mit à pleurer. + +«Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant. +Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.» + +--Non, mon cher Paul, répondit Sophie en sanglotant; je ne me +suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai +été méchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi. + +PAUL.--Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je +n'ai pas de mérite à être bon pour toi, parce que je t'aime et +qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir à moi-même. + +Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort. +Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit: + +«Écoute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi: +cela me fait de la peine de te voir du chagrin.» + +Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne +plus pleurer. + +«Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je +sens que je deviens meilleure.» + +Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commençaient aussi à se +mouiller de larmes, elle sécha les siens, elle reprit un visage +riant, et ils montèrent ensemble dans leur chambre, où ils +jouèrent jusqu'au dîner. + +Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture à +âne. La bonne lui dit qu'elle avait à savonner et qu'elle ne +pourrait pas y aller. La maman et la tante étaient obligées +d'aller faire une visite à une lieue de là, chez +Mme de Fleurville. + +«Comment allons-nous faire?» dit Sophie d'un air désolé. + +--Si j'étais sûre que vous soyez tous deux bien sages, dit +Mme de Réan, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie, +tu as toujours des idées si singulières, que j'ai peur d'un +accident causé par _une idée_. + +SOPHIE.--Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas +d'_idée_, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux: +l'âne est si doux! + +MADAME DE RÉAN.--L'âne est doux quand on ne le tourmente pas; +mais, si tu te mets à le piquer comme tu as fait l'autre jour, il +fera culbuter la voiture. + +PAUL.--Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas... ni moi non +plus; car j'ai mérité d'être grondé autant qu'elle, puisque je +l'ai aidée à percer son soulier avec l'épingle. + +MADAME DE RÉAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls, +mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et +n'allez pas trop vite. + +--Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils +coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils +virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient +de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné, +qui s'appelait André. + +PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous? + +ANDRÉ.--Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur! + +SOPHIE.--Eh bien! emmène ton frère avec toi. + +ANDRÉ.--Je veux bien, mamzelle: merci bien. + +SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener. + +PAUL.--Si tu veux commencer, voilà le fouet. + +SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un +peu fatigué et moins vif. + +Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se +promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot; +ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se +fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel +les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en +plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie, +qui menait. + +ANDRÉ.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais +vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien +sûr. + +SOPHIE.--C'est une bonne idée cela; nous allons le faire +marcher, ce paresseux, dit Sophie. + +Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de +houx, qui était au bord du chemin. + +«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de +piquer l'âne.» + +SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de +l'autre jour? il ne le sentira pas seulement. + +PAUL.--Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de +houx? + +SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet. + +Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le +trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second +coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort. +Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas: +il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque +chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une +descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne +s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop +tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes. +Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le +faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de +terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et +l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle +fût brisée. + +La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés, +mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se +relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la +ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était +honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché +quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul: + +«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?» + +PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien +que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus +vivement, tu m'aurais peut-être écouté. + +SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je +croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils +épais de l'âne. Mais que va dire maman? + +PAUL.--Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu +écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée. + +SOPHIE.--Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je +tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir! + +PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai +remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand +nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et, +après, nous avons peur de voir ma tante et maman. + +SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive! +Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne +nous voie. + +Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux; +elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y +arrivaient. + +Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du +visage et des mains. + +«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous +est-il arrivé?» + +SOPHIE.--Maman, c'est l'âne. + +MADAME DE RÉAN.--J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été +inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé? +Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi? + +SOPHIE.--Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est +un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été +renversée. + +MADAME D'AUBERT.--Je suis sûre que vous avez eu encore quelque +invention qui aura taquiné ce pauvre âne! + +Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit +rien. + +«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a +deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.» + +Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et +elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante. + +«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne, +il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a +continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais +donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de +sottises.» + +SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous +en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais. + +MADAME DE RÉAN.--Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais +Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les +premières. + +SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que +vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets. + +MADAME DE RÉAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore; +mais je vous préviens qu'à la première _idée_ de Sophie vous +n'aurez plus d'âne. + +Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était +l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir, +traînant après lui la voiture renversée. + +Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et +lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint +une heure après: les enfants l'attendaient. + +«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble. + +LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est +arrivé malheur à votre âne. + +SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur? + +LAMBERT.--Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre +bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était +ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste +comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu +arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture; +ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire +verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne +était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre. + +Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les +domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur +arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour +tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils +étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la +mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie; +la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie +pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle +n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait +plus lui en donner. + + + +XXI--La tortue. + +Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un +ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un +chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez +souvent. + +«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa +maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne +pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.» + +MADAME DE RÉAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui +puisse te convenir. + +SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il +n'y a pas de danger qu'elle se sauve. + +MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu +aurais toujours le temps de la rattraper. + +SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue. + +MADAME DE RÉAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te +parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide, +ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal. + +SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je +serai bien sage pour la gagner. + +MADAME DE RÉAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bête, je +puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est +que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à +la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai. + +SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand +aurai-je ma tortue? + +MADAME DE RÉAN.--Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce +matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il +l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain +de bonne heure. + +SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément +arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le +temps de s'amuser avec la tortue. + +Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle +lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et +lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête. + +«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin; +nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je +t'assure.» + +Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une +assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur +était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes. + +«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul. + +--Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée. + +PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie +et un sourire gracieux! + +SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout. + +PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie +tournure, sa marche légère. + +SOPHIE, _se fâchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma +tortue si tu te moques d'elle. + +PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit +que je regretterai. + +Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une +tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa +maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux. +Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais +elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se +repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna +l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à +deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de +la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul. + +Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes, +puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la +regardaient avec étonnement. + +«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si +ennuyeuse. + +--Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide. + +--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une +affreuse tête. + +--Et d'horribles pattes», ajouta Paul. + +Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours +sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un +cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et +paraissait heureuse. + +Un jour, Sophie eut une _idée;_ elle pensa qu'il faisait chaud, +que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain +dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa +de baigner la tortue. + +PAUL.--La baigner? Où donc? + +SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire. + +PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal. + +SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner; +elle sera enchantée. + +PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je +crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau. + +SOPHIE.--Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les +écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas +l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue. + +PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer. + +Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait +tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare +et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle +sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en +tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de +Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare. + +Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui +demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait +que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas +profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et +retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se +débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la +porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait +rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut +bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au +soleil. + +«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous +la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.» + +--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda +Sophie. + +LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne +va pas aux tortues. + +PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade? + +LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien +qu'elle va mourir. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Sophie. + +PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il +croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas +l'eau. + +Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la +tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de +temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses +pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait. + +«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle +mangera et se promènera.» + +Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent +des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir, +les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché. + +«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans +la nuit. + +--Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être +pas la salade.» + +Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à +Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas +bouger. + +«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui +faire du bien.» + +SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade? + +PAUL.--Je crois que oui. + +Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il +commençait à le craindre. + +Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue +sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient +toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui +mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un +jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait +mauvais. + +«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.» + +Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant +que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux. + +«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des +statues près de cette tortue... qui est aussi immobile que vous», +ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre. + +En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais. + +«Mais... elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre; +elle sent déjà mauvais.» + +PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte. + +MADAME DE RÉAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de +faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est +singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi. + +SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir. + +MADAME DE RÉAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire +prendre un bain? + +SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les +tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du +potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la +rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée +longtemps dans l'eau. + +MADAME DE RÉAN.--Ah! c'est une de tes _idées_. Tu t'es punie +toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi +qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever. +Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il +faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez +prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou +quelconque.» + +Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut +Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne +pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait +à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie +vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours +avec elle. + + + +XXII--Le départ. + +«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman +causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi; +sais-tu pourquoi?» + +PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu +l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible +d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a +répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.» + +SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire? + +PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent +aller en Amérique. + +SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce +sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique. + +PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange, +bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs. + +SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit +qu'il y en avait beaucoup en Amérique. + +PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges. + +SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous +mangeraient peut-être. + +PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les +verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les +villes. + +SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très +bien ici. + +PAUL.--Certainement. Je te vois très souvent, notre château est +tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous +demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien +l'Amérique. + +SOPHIE.--Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles +pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer... +Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler. + +PAUL.--Mais comment les consolerons-nous? + +SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours. + +Les enfants coururent à leurs mamans. + +«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?» + +MADAME DE RÉAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine, +chère petite, et que tu ne peux comprendre. + +SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous +fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que +j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul +viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime +beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.» + +Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air +étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de +l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout. + +MADAME DE RÉAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et +pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin? + +PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler +d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que +Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si +nous demeurons ensemble. + +MADAME DE RÉAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous +devons bien réellement aller en Amérique. + +PAUL.--Et pourquoi donc, maman? + +MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui +vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il +était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et +celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette +fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir +seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos +amis, nos terres. + +SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas? + +MADAME DE RÉAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-être. + +SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela. +Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-là. +Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus +être seuls. + +Mme de Réan et Mme d'Aubert embrassèrent leurs enfants. + +«Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle à sa soeur, nous +serons ensemble, et deux ans seront bien vite passés.» + +Depuis ce jour elles ne pleurèrent plus. + +«Vois-tu, dit Sophie à Paul, que nous les avons consolées! J'ai +remarqué que les enfants consolent très facilement leurs mamans. + +--C'est parce qu'elles les aiment», répondit Paul. + +Peu de jours après, les enfants allèrent avec leurs mamans faire +une visite d'adieu à leurs amies, Camille et Madeleine de +Fleurville, qui furent très étonnées d'apprendre que Sophie et +Paul allaient partir pour l'Amérique. + +«Combien de temps y resterez-vous?» demanda Camille. + +SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin! + +PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit +ans. + +MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans! + +SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans! + +CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amérique, des choses +curieuses. + +SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue? + +MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bête et si +laid! + +Paul ne put s'empêcher de rire. + +«Pourquoi ris-tu, Paul?» demanda Camille. + +PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est +fâchée un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce +que tu viens de dire. + +CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue? + +PAUL.--Elle est morte après un bain que nous lui avons fait +prendre dans la mare. + +CAMILLE.--Pauvre bête! Je regrette de ne l'avoir pas vue. + +Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlât de la tortue, proposa de +cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller +plutôt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptèrent tous +avec plaisir et en trouvèrent beaucoup, qu'ils mangeaient à mesure +qu'ils les trouvaient. Ils restèrent deux heures à s'amuser, après +quoi il fallut se séparer. Sophie et Paul promirent de rapporter +d'Amérique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des +perroquets. Sophie promit même d'apporter un petit sauvage, si on +voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils +continuèrent à faire des visites d'adieu, puis commencèrent les +paquets. M. de Réan et M. d'Aubert attendaient à Paris leurs +femmes et leurs enfants. + +Le jour du départ fut un triste jour. Sophie et Paul même +pleurèrent en quittant le château, les domestiques, les gens du +village. + +«Peut-être, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!» + +Tous ces pauvres gens avaient la même pensée, et tous étaient +tristes. + +Les mamans et les enfants montèrent dans une voiture attelée de +quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre +suivaient, dans une calèche attelée de trois chevaux: il y avait +un domestique sur chaque siège. Après s'être arrêtés une heure en +route pour déjeuner, ils arrivèrent à Paris pour dîner. On ne +devait rester à Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui +était nécessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait +passer en Amérique. + +Pendant ces huit jours, les enfants s'amusèrent beaucoup. Ils +allèrent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux +Tuileries, au Jardin des plantes; ils allaient acheter toutes +sortes de choses: des habits, des chapeaux, des souliers, des +gants, des livres d'histoire, des joujoux, des provisions pour la +route. Sophie avait envie de toutes les bêtes qu'elle voyait à +vendre: elle demanda même à acheter la petite girafe du Jardin des +plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les +images. On leur acheta à chacun un petit sac de voyage pour leurs +affaires de toilette, leurs provisions de la journée et leurs +joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc. + +Enfin arriva le jour tant désiré du départ pour le Havre, port où +ils devaient monter sur le navire qui les menait en Amérique. Ils +surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la _Sibylle_, ne +devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours +pour se promener dans la ville: le bruit, le mouvement des rues, +les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands, +de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant +d'Amérique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme de Réan avait +écouté Sophie, elle lui aurait acheté une dizaine de singes, +autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout, +malgré les prières de Sophie. + +Ces trois jours passèrent comme avaient passé les huit jours à +Paris, comme avaient passé les quatre années de la vie de Sophie, +les six années de celle de Paul: ils passèrent pour ne plus +revenir. Mme de Réan et Mme d'Aubert pleuraient de quitter leur +chère et belle France: M. de Réan et M. d'Aubert étaient tristes +et cherchaient à consoler leurs femmes en leur promettant de les +ramener le plus tôt possible. Sophie et Paul étaient enchantés: +leur seul chagrin était de voir pleurer leurs mamans. Ils +entrèrent dans le navire qui devait les emporter si loin, au +milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures après, +ils étaient établis dans leurs cabines, qui étaient de petites +chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses +nécessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme de Réan, Paul +avec Mme d'Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous à +la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie: elle lui +rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait +souvent avec Paul et Sophie: il leur expliquait tout ce qui les +étonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l'eau, comment +on l'aidait à avancer en ouvrant les voiles, et bien d'autres +choses encore. + +Paul disait toujours: + +«Je serai marin quand je serai grand: je voyagerai avec le +capitaine. + +--Pas du tout, répondait Sophie; je ne veux pas que tu sois +marin: tu resteras toujours avec moi.» + +PAUL.--Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau +du capitaine? + +SOPHIE.--Parce que je ne veux pas quitter maman: je resterai +toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu? + +PAUL.--J'entends. Je resterai, puisque tu le veux. + +Le voyage fut long: il dura bien des jours. Si vous désirez savoir +ce que devint Sophie, demandez à vos mamans de vous faire lire +_les Petites Filles modèles_, où vous retrouverez Sophie. Si vous +voulez savoir ce qu'est devenu Paul, vous le saurez en lisant _les +Vacances_, où vous le retrouverez. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE *** + +***** This file should be named 15058-8.txt or 15058-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/5/15058/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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