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+The Project Gutenberg EBook of Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les malheurs de Sophie
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: February 14, 2005 [EBook #15058]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
+
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Mme la Comtesse de Ségur
+(née Rostopchine)
+
+
+LES MALHEURS DE SOPHIE
+
+
+(1858)
+
+
+
+Table des matières
+
+I--La poupée de cire.
+II--L'enterrement.
+III--La chaux.
+IV--Les petits poissons.
+V--Le poulet noir.
+VI--L'abeille.
+VII--Les cheveux mouillés.
+VIII--Les sourcils coupés.
+IX--Le pain des chevaux.
+X--La crème et le pain chaud.
+XI--L'écureuil.
+XII--Le thé.
+XIII--Les loups.
+XIV--La joue écorchée.
+XV--Élisabeth.
+XVI--Les fruits confits.
+XVII--Le chat et le bouvreuil.
+XVIII--La boîte à ouvrage.
+XIX--L'âne.
+XX--La petite voiture.
+XXI--La tortue.
+XXII--Le départ.
+
+
+À ma petite-fille
+
+ÉLISABETH FRESNEAU
+
+_Chère enfant, tu me dis souvent: _Oh! grand'mère, que je vous
+aime! vous êtes si bonne! _Grand'mère n'a pas toujours été bonne,
+et il y a bien des enfants qui ont été méchants comme elle et qui
+se sont corrigés comme elle. Voici des histoires vraies d'une
+petite fille que grand'mère a beaucoup connue dans son enfance;
+elle était colère, elle est devenue douce; elle était gourmande,
+elle est devenue sobre; elle était menteuse, elle est devenue
+sincère; elle était voleuse, elle est devenue honnête; enfin, elle
+était méchante, elle est devenue bonne. Grand'mère a tâché de
+faire de même. Faites comme elle, mes chers petits enfants; cela
+vous sera facile, à vous qui n'avez pas tous les défauts de
+Sophie._
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née Rostopchine.
+
+
+I--La poupée de cire.
+
+Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa
+chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m'a envoyée de
+Paris; je crois que c'est une poupée de cire, car il m'en a promis
+une.
+
+LA BONNE.--Où est la caisse?
+
+SOPHIE.--Dans l'antichambre: venez vite, ma bonne, je vous en
+supplie.
+
+La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie à l'antichambre. Une
+caisse de bois blanc était posée sur une chaise; la bonne
+l'ouvrit. Sophie aperçut la tête blonde et frisée d'une jolie
+poupée de cire; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la
+poupée, qui était encore couverte d'un papier d'emballage.
+
+LA BONNE.--Prenez garde! ne tirez pas encore; vous allez tout
+casser. La poupée tient par des cordons.
+
+SOPHIE.--Cassez-les, arrachez-les; vite, ma bonne, que j'aie ma
+poupée.
+
+La bonne, au lieu de tirer et d'arracher, prit ses ciseaux, coupa
+les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus
+jolie poupée qu'elle eût jamais vue. Les joues étaient roses avec
+de petites fossettes; les yeux bleus et brillants; le cou, la
+poitrine, les bras en cire, charmants et potelés. La toilette
+était très simple: une robe de percale festonnée, une ceinture
+bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.
+
+Sophie l'embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras,
+elle se mit à sauter et à danser. Son cousin Paul, qui avait cinq
+ans, et qui était en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie
+qu'elle poussait.
+
+Paul, regarde quelle jolie poupée m'a envoyée papa! s'écria
+Sophie.
+
+PAUL.--Donne-la-moi, que je la voie mieux.
+
+SOPHIE.--Non, tu la casserais.
+
+PAUL.--Je t'assure que j'y prendrai bien garde; je te la rendrai
+tout de suite.
+
+Sophie donna la poupée à son cousin, en lui recommandant encore de
+prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la
+regarda de tous les côtés, puis la remit à Sophie en secouant la
+tête.
+
+SOPHIE.--Pourquoi secoues-tu la tête?
+
+PAUL.--Parce que cette poupée n'est pas solide; je crains que tu
+ne la casses.
+
+SOPHIE.--Oh! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que
+je ne la casserai jamais. Je vais demander à maman d'inviter
+Camille et Madeleine à déjeuner avec nous, pour leur faire voir ma
+jolie poupée.
+
+PAUL.--Elles te la casseront.
+
+SOPHIE.--Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine
+en cassant ma pauvre poupée.
+
+Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupée, parce que ses
+amies devaient venir. En l'habillant, elle la trouva pâle. «Peut-être,
+dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacés. Je vais la
+mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j'en ai bien
+soin et que je la tiens bien chaudement.» Sophie alla porter la
+poupée au soleil sur la fenêtre du salon.
+
+«Que fais-tu à la fenêtre, Sophie?» lui demanda sa maman.
+
+SOPHIE.--Je veux réchauffer ma poupée, maman; elle a très froid.
+
+LA MAMAN.--Prends garde, tu vas la faire fondre.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, il n'y a pas de danger: elle est dure
+comme du bois.
+
+LA MAMAN.--Mais la chaleur la rendra molle; il lui arrivera
+quelque malheur, je t'en préviens.
+
+Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupée étendue
+tout de son long au soleil, qui était brûlant.
+
+Au même instant elle entendit le bruit d'une voiture: c'étaient
+ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d'elles; Paul les
+avait attendues sur le perron; elles entrèrent au salon en courant
+et parlant toutes à la fois. Malgré leur impatience de voir la
+poupée, elles commencèrent par dire bonjour à Mme de Réan, maman
+de Sophie; elles allèrent ensuite à Sophie, qui tenait sa poupée
+et la regardait d'un air consterné.
+
+MADELEINE, _regardant la poupée. _--La poupée est aveugle, elle
+n'a pas d'yeux.
+
+CAMILLE.--Quel dommage! comme elle est jolie!
+
+MADELEINE.--Mais comment est-elle devenue aveugle! Elle devait
+avoir des yeux.
+
+Sophie ne disait rien; elle regardait la poupée et pleurait.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je t'avais dit, Sophie, qu'il arriverait un
+malheur à ta poupée si tu t'obstinais à la mettre au soleil.
+Heureusement que la figure et les bras n'ont pas eu le temps de
+fondre. Voyons, ne pleure pas; je suis très habile médecin, je
+pourrai peut-être lui rendre ses yeux.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--C'est impossible, maman, ils n'y sont plus.
+
+Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu; on
+entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. «Ce sont
+les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan; la
+cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai
+de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je
+préparerai mes instruments.»
+
+Aussitôt Paul et les trois petites filles se précipitèrent sur la
+poupée pour la déshabiller. Sophie ne pleurait plus; elle
+attendait avec impatience ce qui allait arriver.
+
+La maman revint, prit ses ciseaux, détacha le corps cousu à la
+poitrine; les yeux, qui étaient dans la tête, tombèrent sur ses
+genoux; elle les prit avec des pinces, les replaça où ils devaient
+être, et, pour les empêcher de tomber encore, elle coula dans la
+tête, et sur la place où étaient les yeux, de la cire fondue
+qu'elle avait apportée dans une petite casserole; elle attendit
+quelques instants que la cire fût refroidie, et puis elle recousit
+le corps à la tête.
+
+Les petites n'avaient pas bougé. Sophie regardait avec crainte
+toutes ces opérations, elle avait peur que ce ne fût pas bien;
+mais, quand elle vit sa poupée raccommodée et aussi jolie
+qu'auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l'embrassa dix
+fois.
+
+«Merci, ma chère maman, disait-elle, merci: une autre fois je vous
+écouterai, bien sûr.»
+
+On rhabilla bien vite la poupée, on l'assit sur un petit fauteuil
+et on l'emmena promener en triomphe en chantant:
+
+_Vive maman! De baisers je la mange. Vive maman! Elle est notre
+bon ange._
+
+La poupée vécut très longtemps bien soignée, bien aimée; mais
+petit à petit elle perdit ses charmes, voici comment.
+
+Un jour, Sophie pensa qu'il était bon de laver les poupées,
+puisqu'on lavait les enfants; elle prit de l'eau, une éponge, du
+savon, et se mit à débarbouiller sa poupée; elle la débarbouilla
+si bien, qu'elle lui enleva toutes ses couleurs: les joues et les
+lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent
+toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle.
+
+Un autre jour, Sophie pensa qu'il fallait lui friser les cheveux;
+elle lui mit donc des papillotes: elle les passa au fer chaud,
+pour que les cheveux fussent mieux frisés. Quand elle lui ôta ses
+papillotes, les cheveux restèrent dedans; le fer était trop chaud,
+Sophie avait brûlé les cheveux de sa poupée, qui était chauve.
+Sophie pleura, mais la poupée resta chauve.
+
+Un autre jour encore, Sophie, qui s'occupait beaucoup de
+l'éducation de sa poupée, voulut lui apprendre à faire des tours
+de force. Elle la suspendit par les bras à une ficelle; la poupée,
+qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya
+de la raccommoder; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut
+chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que
+l'autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.
+
+Une autre fois, Sophie songea qu'un bain de pieds serait très
+utile à sa poupée, puisque les grandes personnes en prenaient.
+Elle versa de l'eau bouillante dans un petit seau, y plongea les
+pieds de la poupée, et, quand elle la retira, les pieds s'étaient
+fondus, et étaient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupée
+resta sans jambes.
+
+Depuis tous ces malheurs, Sophie n'aimait plus sa poupée, qui
+était devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient; enfin, un
+dernier jour, Sophie voulut lui apprendre à grimper aux arbres;
+elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir; mais la
+poupée, qui ne tenait pas bien, tomba: sa tête frappa contre des
+pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais
+elle invita ses amies à venir enterrer sa poupée.
+
+
+
+II--L'enterrement.
+
+Camille et Madeleine arrivèrent un matin pour l'enterrement de la
+poupée: elles étaient enchantées; Sophie et Paul n'étaient pas
+moins heureux.
+
+SOPHIE.--Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le
+cercueil de la poupée.
+
+CAMILLE.--Mais dans quoi la mettrons-nous?
+
+SOPHIE.--J'ai une vieille boîte à joujoux; ma bonne l'a
+recouverte de percale rose; c'est très joli; venez voir.
+
+Les petites coururent chez Mme de Réan, où la bonne finissait
+l'oreiller et le matelas qu'on devait mettre dans la boîte; les
+enfants admirèrent ce charmant cercueil; elles y mirent la poupée,
+et, pour qu'on ne vît pas la tête brisée, les pieds fondus et le
+bras cassé, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de
+taffetas rose.
+
+On plaça la boîte sur un brancard que la maman leur avait fait
+faire. Elles voulaient toutes le porter; c'était pourtant
+impossible, puisqu'il n'y avait place que pour deux. Après qu'ils
+se furent un peu poussés, disputés, on décida que Sophie et Paul,
+les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et
+Madeleine marcheraient l'une derrière, l'autre devant, portant un
+panier de fleurs et de feuilles qu'on devait jeter sur la tombe.
+
+Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par
+terre le brancard avec la boîte qui contenait les restes de la
+malheureuse poupée. Les enfants se mirent à creuser la fosse; ils
+y descendirent la boîte, jetèrent dessus des fleurs et des
+feuilles, puis la terre qu'ils avaient retirée; ils ratissèrent
+promptement tout autour et y plantèrent deux lilas. Pour terminer
+la fête, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs
+petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l'occasion de
+nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu'on s'arrosait les
+jambes, qu'on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant.
+On n'avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la
+morte était une vieille poupée, sans couleur, sans cheveux, sans
+jambes et sans tête, et que personne ne l'aimait ni ne la
+regrettait. La journée se termina gaiement; et, lorsque Camille et
+Madeleine s'en allèrent, elles demandèrent à Paul et à Sophie de
+casser une autre poupée pour pouvoir recommencer un enterrement
+aussi amusant.
+
+
+
+III--La chaux.
+
+La petite Sophie n'était pas obéissante. Sa maman lui avait
+défendu d'aller seule dans la cour, où les maçons bâtissaient une
+maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait
+beaucoup à regarder travailler les maçons; quand sa maman y
+allait, elle l'emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de
+rester près d'elle. Sophie, qui aurait voulu courir à droite et à
+gauche, lui demanda un jour:
+
+Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille voir les maçons
+sans vous? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je
+reste toujours auprès de vous?
+
+LA MAMAN.--Parce que les maçons lancent des pierres, des briques
+qui pourraient t'attraper, et puis parce qu'il y a du sable, de la
+chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, d'abord j'y ferais bien attention, et puis
+le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal.
+
+LA MAMAN.--Tu crois cela, parce que tu es une petite fille;
+mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brûle.
+
+SOPHIE.--Mais, maman...
+
+LA MAMAN, _l'interrompant_.--Voyons, ne raisonne pas tant et
+tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non.
+Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.
+
+Sophie baissa la tête et ne dit plus rien; mais elle prit un air
+maussade et se dit tout bas:
+
+«J'irai tout de même; cela m'amuse, et j'irai.»
+
+Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de désobéir. Une heure
+après, le jardinier vint chercher Mme de Réan pour choisir des
+géraniums qu'on apportait à vendre. Sophie resta donc seule: elle
+regarda de tous côtés si la bonne ou la femme de chambre ne
+pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut à la
+porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maçons travaillaient et
+ne songeaient pas à Sophie, qui s'amusait à les regarder et à tout
+voir, tout examiner. Elle se trouva près d'un grand bassin à chaux
+tout plein, blanc et uni comme de la crème.
+
+«Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne
+l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher.
+Comme c'est uni! Ce doit être doux et agréable sous les pieds. Je
+vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la
+glace.»
+
+Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'était solide
+comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle
+pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu'à mi-jambes. Elle crie;
+un maçon accourt, l'enlève, la met par terre et lui dit:
+
+«Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont déjà
+tout brûlés; si vous les gardez, la chaux va vous brûler les
+jambes.»
+
+Sophie regarde ses jambes: malgré la chaux qui tenait encore, elle
+voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient
+du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence à
+sentir les picotements de la chaux, qui lui brûlait les jambes. La
+bonne n'était pas loin, heureusement; elle accourt, voit
+sur-le-champ ce qui est arrivé, arrache les souliers et les bas de
+Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la
+prend dans ses bras et l'emporte à la maison. Au moment où Sophie
+était rapportée dans sa chambre, Mme de Réan rentrait pour payer
+le marchand de fleurs.
+
+«Qu'y a-t-il donc? demanda Mme de Réan avec inquiétude. T'es-tu
+fait mal? Pourquoi es-tu nu-pieds?»
+
+Sophie, honteuse, ne répondait pas. La bonne raconta à la maman ce
+qui était arrivé, et comment Sophie avait manqué d'avoir les
+jambes brûlées par la chaux.
+
+«Si je ne m'étais pas trouvée tout près de la cour et si je
+n'étais pas arrivée juste à temps, elle aurait eu les jambes dans
+le même état que mon tablier. Que madame voie comme il est brûlé
+par la chaux; il est plein de trous.»
+
+Mme de Réan vit en effet que le tablier de la bonne était perdu.
+Se tournant vers Sophie, elle lui dit:
+
+«Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre désobéissance;
+mais le bon Dieu vous a déjà punie par la frayeur que vous avez
+eue. Vous n'aurez donc d'autre punition que de me donner, pour
+racheter un tablier neuf à votre bonne, la pièce de cinq francs
+que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous
+amuser à la fête du village.»
+
+Sophie eut beau pleurer, demander grâce pour sa pièce de cinq
+francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant,
+qu'une autre fois elle écouterait sa maman, et n'irait plus où
+elle ne devait pas aller.
+
+
+
+IV--Les petits poissons.
+
+Sophie était étourdie; elle faisait souvent sans y penser de
+mauvaises choses.
+
+Voici ce qui lui arriva un jour:
+
+Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu'une épingle
+et pas plus gros qu'un tuyau de plume de pigeon. Mme de Réan
+aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette
+pleine d'eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu'ils
+pussent s'y enfoncer et s'y cacher. Tous les matins Mme de Réan
+portait du pain à ses petits poissons; Sophie s'amusait à les
+regarder pendant qu'ils se jetaient sur les miettes de pain et
+qu'ils se disputaient pour les avoir.
+
+Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en écaille;
+Sophie, enchantée de son couteau, s'en servait pour couper son
+pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc.
+
+Un matin, Sophie jouait; sa bonne lui avait donné du pain, qu'elle
+avait coupé en petits morceaux, des amandes, qu'elle coupait en
+tranches, et des feuilles de salade; elle demanda à sa bonne de
+l'huile et du vinaigre pour faire la salade.
+
+«Non, répondit la bonne; je veux bien vous donner du sel, mais pas
+d'huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.»
+
+Sophie prit le sel, en mit sur sa salade; il lui en restait
+beaucoup.
+
+«Si j'avais quelque chose à saler? se dit-elle. Je ne veux pas
+saler du pain; il me faudrait de la viande ou du poisson... Oh! la
+bonne idée! Je vais saler les petits poissons de maman; j'en
+couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les
+autres tout entiers; que ce sera amusant! Quel joli plat cela
+fera!»
+
+Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n'aura plus les
+jolis petits poissons qu'elle aime tant, que ces pauvres petits
+souffriront beaucoup d'être salés vivants ou d'être coupés en
+tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits
+poissons; elle s'approche de la cuvette, les pêche tous, les met
+dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend
+quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un
+plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l'aise hors de
+l'eau, remuaient et sautaient tant qu'ils pouvaient. Pour les
+faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur
+la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles: les
+pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle
+en prit d'autres et se mit à les couper en tranches. Au premier
+coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en
+désespérés; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu'ils
+mouraient. Après le second poisson, Sophie s'aperçut qu'elle les
+tuait en les coupant en morceaux; elle regarda avec inquiétude les
+poissons salés; ne les voyant pas remuer, elle les examina
+attentivement et vit qu'ils étaient tous morts. Sophie devint
+rouge comme une cerise.
+
+«Que va dire maman? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre
+malheureuse! Comment faire pour cacher cela?»
+
+Elle réfléchit un moment. Son visage s'éclaircit; elle avait
+trouvé un moyen excellent pour que sa maman ne s'aperçût de rien.
+
+Elle ramassa bien vite tous les poissons salés et coupés, les
+remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et
+les reporta dans leur cuvette.
+
+«Maman croira, dit-elle, qu'ils se sont battus, qu'ils se sont
+tous entre-déchirés et tués. Je vais essuyer mes assiettes, mon
+couteau, et ôter mon sel; ma bonne n'a pas heureusement remarqué
+que j'avais été chercher les poissons; elle est occupée de son
+ouvrage et ne pense pas à moi.» Sophie rentra sans bruit dans sa
+chambre, se remit à sa petite table et continua de jouer avec son
+ménage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se
+mit à regarder les images. Mais elle était inquiète; elle ne
+faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre
+arriver sa maman.
+
+Tout d'un coup, Sophie tressaille, rougit; elle entend la voix de
+Mme de Réan, qui appelait les domestiques; elle l'entend parler
+haut comme si elle grondait; les domestiques vont et viennent;
+Sophie tremble que sa maman n'appelle sa bonne, ne l'appelle
+elle-même; mais tout se calme, elle n'entend plus rien.
+
+La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui était curieuse,
+quitte son ouvrage et sort.
+
+Elle rentre un quart d'heure après.
+
+«Comme c'est heureux, dit-elle à Sophie, que nous ayons été toutes
+deux dans notre chambre sans en sortir! Figurez-vous que votre
+maman vient d'aller voir ses poissons; elle les a trouvés tous
+morts, les uns entiers, les autres coupés en morceaux. Elle a fait
+venir tous les domestiques pour leur demander quel était le
+méchant qui avait fait mourir ces pauvres petites bêtes; personne
+n'a pu ou n'a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer; elle m'a
+demandé si vous aviez été dans le salon; j'ai heureusement pu lui
+répondre que vous n'aviez pas bougé d'ici, que vous vous étiez
+amusée à faire la dînette dans votre petit ménage. «C'est
+singulier, dit-elle, j'aurais parié que c'est Sophie qui a fait ce
+beau coup.--Oh! madame, lui ai-je répondu, Sophie n'est pas
+capable d'avoir fait une chose si méchante.--Tant mieux, dit
+votre maman, car je l'aurais sévèrement punie. C'est heureux pour
+elle que vous ne l'ayez pas quittée et que vous m'assuriez qu'elle
+ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons.--Oh! quant à
+cela, madame, j'en suis bien certaine», ai-je répondu.
+
+Sophie ne disait rien; elle restait immobile et rouge, la tête
+baissée, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant
+d'avouer à sa bonne que c'était elle qui avait tout fait, mais le
+courage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c'était
+la mort des pauvres petits poissons qui l'affligeait.
+
+«J'étais bien sûre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre
+maman du malheur arrivé à ces pauvres petites bêtes. Mais il faut
+se dire que ces poissons n'étaient pas heureux dans leur prison:
+car enfin cette cuvette était une prison pour eux; à présent que
+les voilà morts, ils ne souffrent plus. N'y pensez donc plus, et
+venez que je vous arrange pour aller au salon; on va bientôt
+dîner.»
+
+Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot; elle entra au
+salon; sa maman y était.
+
+«Sophie, lui dit-elle, ta bonne t'a-t-elle raconté ce qui est
+arrivé à mes petits poissons?»
+
+SOPHIE.--Oui, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Si ta bonne ne m'avait pas assuré que tu étais
+restée avec elle dans ta chambre depuis que tu m'as quittée,
+j'aurais pensé que c'est toi qui les as fait mourir; tous les
+domestiques disent que ce n'est aucun d'eux. Mais je crois que le
+domestique Simon, qui était chargé de changer tous les matins
+l'eau et le sable de la cuvette, a voulu se débarrasser de cet
+ennui, et qu'il a tué mes pauvres poissons pour ne plus avoir à
+les soigner. Aussi je le renverrai demain.
+
+SOPHIE, _effrayée. _--Oh! maman, ce pauvre homme! Que deviendra-t-il
+avec sa femme et ses enfants?
+
+MADAME DE RÉAN.--Tant pis pour lui; il ne devait pas tuer mes
+petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu'il a
+fait souffrir en les coupant en morceaux.
+
+SOPHIE.--Mais ce n'est pas lui, maman! Je vous assure que ce
+n'est pas lui!
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment sais-tu que ce n'est pas lui? moi je
+crois que c'est lui, que ce ne peut être que lui, et dès demain je
+le ferai partir.
+
+SOPHIE, _pleurant et joignant les mains. _--Oh non! maman, ne le
+faites pas. C'est moi qui ai pris les petits poissons et qui les
+ai tués.
+
+MADAME DE RÉAN, _avec surprise. _--Toi!... quelle folie! Toi qui
+aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et
+mourir! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon...
+
+SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que c'est moi; oui, c'est
+moi; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler,
+et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais
+pas non plus que de les couper leur fît mal, parce qu'ils ne
+criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reportés
+dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m'ait vu
+sortir ni rentrer.
+
+Mme de Réan resta quelques instants si étonnée de l'aveu de
+Sophie, qu'elle ne répondit pas. Sophie leva timidement les yeux
+et vit ceux de sa mère fixés sur elle, mais sans colère ni
+sévérité.
+
+«Sophie, dit enfin Mme de Réan, si j'avais appris par hasard,
+c'est-à-dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les
+méchants, ce que tu viens de me raconter, je t'aurais punie sans
+pitié et avec sévérité. Mais le bon sentiment qui t'a fait avouer
+ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai
+donc pas de reproches, car je suis bien sûre que tu sens combien
+tu as été cruelle pour ces pauvres petits poissons en ne
+réfléchissant pas d'abord que le sel devait les tuer, ensuite
+qu'il est impossible de couper et de tuer n'importe quelle bête
+sans qu'elle souffre.»
+
+Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta:
+
+«Ne pleure pas, Sophie, et n'oublie pas qu'avouer tes fautes,
+c'est te les faire pardonner.»
+
+Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta
+toute la journée un peu triste d'avoir causé la mort de ses petits
+amis les poissons.
+
+
+
+V--Le poulet noir.
+
+Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, où
+il y avait des poules de différentes espèces et très belles.
+Mme de Réan avait fait couver des oeufs desquels devaient sortir
+des poules huppées superbes. Tous les jours, elle allait voir avec
+Sophie si les poulets étaient sortis de leur oeuf. Sophie
+emportait dans un petit panier du pain, qu'elle émiettait aux
+poules. Aussitôt qu'elle arrivait, toutes les poules, tous les
+coqs accouraient, sautaient autour d'elle, becquetaient le pain
+presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait;
+les poules la suivaient: ce qui l'amusait beaucoup.
+
+Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle
+galerie où demeuraient les poules; elles étaient logées comme des
+princesses et soignées mieux que beaucoup de princesses. Sophie
+venait la rejoindre quand tout son pain était émietté; elle
+regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui
+étaient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin,
+quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un
+magnifique poulet, né depuis une heure.
+
+SOPHIE.--Ah! le joli poulet, maman! ses plumes sont noires comme
+celles d'un corbeau.
+
+MADAME DE RÉAN.--Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la
+tête; ce sera un magnifique poulet.
+
+Mme de Réan le replaça près de la poule couveuse. À peine
+l'avait-elle posé, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre
+poulet. Mme de Réan donna une tape sur le bec de la méchante
+poule, releva le petit poulet, qui était tombé en criant, et le
+remit près de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au
+pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il
+chercha à revenir.
+
+Mme de Réan accourut et saisit le poulet, que la mère allait tuer
+à force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d'eau pour
+le ranimer.
+
+«Qu'allons-nous faire de ce poulet? dit-elle; impossible de le
+laisser avec sa méchante mère, elle le tuerait; il est si beau que
+je voudrais pourtant l'élever.»
+
+SOPHIE.--Écoutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans
+la chambre où sont mes joujoux; nous lui donnerons à manger, et,
+quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton
+panier à pain, et arrangeons-lui un lit.
+
+SOPHIE.--Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos
+aussi.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu
+l'auras rapporté à la maison, tu demanderas à ta bonne du cérat et
+tu lui en mettras sur ses plaies.
+
+Sophie n'était certainement pas contente de voir des blessures au
+poulet, mais elle était enchantée d'avoir à y mettre du cérat;
+elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le
+poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque
+place qui saignait. Ensuite elle lui prépara une pâtée d'oeufs, de
+pain et de lait, qu'elle écrasa et mêla pendant une heure. Le
+poulet souffrait, il était triste, il ne voulut pas manger; il but
+seulement plusieurs fois de l'eau fraîche.
+
+Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il
+se promenait devant le perron du jardin. Un mois après il était
+devenu d'une beauté remarquable et très grand pour son âge; on lui
+aurait donné trois mois pour le moins; ses plumes étaient d'un
+noir bleu très rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de
+l'eau. Sa tête était couverte d'une énorme huppe de plumes noires,
+oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes étaient
+roses; sa démarche était fière, ses yeux étaient vifs et
+brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet.
+
+C'était Sophie qui s'était chargée de le soigner; c'était elle qui
+lui apportait à manger; c'était elle qui le gardait lorsqu'il se
+promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le
+remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile à
+garder. Sophie était quelquefois obligée de courir après lui
+pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois même il
+avait manqué se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau
+qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de
+Sophie.
+
+Elle avait essayé de lui attacher un ruban à la patte, mais il
+s'était tant débattu qu'il avait fallu le détacher, de peur qu'il
+ne se cassât la jambe. La maman lui défendit alors de le laisser
+sortir du poulailler.
+
+«Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut
+donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en liberté», dit
+Mme de Réan.
+
+Mais Sophie, qui n'était pas obéissante, continuait de le faire
+sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman
+occupée à écrire, elle apporta le poulet devant la maison; il
+s'amusait à chercher des moucherons et des vers dans le sable et
+dans l'herbe. Sophie peignait sa poupée à quelques pas du poulet,
+qu'elle regardait souvent, pour l'empêcher de s'éloigner. En
+levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec
+crochu qui s'était posé à trois pas du poulet. Il regardait le
+poulet d'un air féroce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne
+bougeait pas; il s'était accroupi et il tremblait.
+
+«Quel drôle d'oiseau! dit Sophie. Il est beau, mais quel air
+singulier il a! quand il me regarde, il a l'air d'avoir peur, et,
+quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux! Ha, ha,
+ha, qu'il est drôle!»
+
+Au même instant l'oiseau pousse un cri perçant et sauvage,
+s'élance sur le poulet, qui répond par un cri plaintif, le saisit
+dans ses griffes et l'emporte en s'envolant à tire-d'aile.
+
+Sophie resta stupéfaite; la maman, qui était accourue aux cris de
+l'oiseau, demande à Sophie ce qui était arrivé. Sophie raconte
+qu'un oiseau a emporté le poulet, et ne comprend pas ce que cela
+veut dire.
+
+«Cela veut dire que vous êtes une petite désobéissante, que
+l'oiseau est un vautour; que vous lui avez laissé emporter mon
+beau poulet, qui est tué, dévoré par ce méchant oiseau, et que
+vous allez rentrer dans votre chambre, où vous dînerez, et où vous
+resterez jusqu'à ce soir, pour vous apprendre à être plus
+obéissante une autre fois.»
+
+Sophie baissa la tête et s'en alla tristement dans sa chambre;
+elle dîna avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa
+bonne, qui l'aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie
+pleurait son pauvre poulet, qu'elle regretta bien longtemps.
+
+
+
+VI--L'abeille.
+
+Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre; ils
+s'amusaient à attraper des mouches qui se promenaient sur les
+carreaux de la fenêtre; à mesure qu'ils en attrapaient, ils les
+mettaient dans une petite boîte en papier que leur avait faite
+leur papa.
+
+Quand ils en eurent attrapé beaucoup, Paul voulut voir ce qu'elles
+faisaient dans la boîte.
+
+«Donne-moi la boîte, dit-il à Sophie qui la tenait; nous allons
+regarder ce que font les mouches.»
+
+Sophie la lui donna; ils entr'ouvrirent avec beaucoup de
+précaution la petite porte de la boîte. Paul mit son oeil contre
+l'ouverture et s'écria:
+
+«Ah! que c'est drôle! comme elles remuent! elles se battent; en
+voilà une qui arrache une patte à son amie... les autres sont en
+colère... Oh! comme elles se battent! en voilà quelques-unes qui
+tombent! les voilà qui se relèvent...
+
+--Laisse-moi regarder à mon tour, Paul», dit Sophie.
+
+Paul ne répondit pas et continua à regarder et à raconter ce qu'il
+voyait.
+
+Sophie s'impatientait; elle prit un coin de la boîte et tira tout
+doucement; Paul tira de son côté; Sophie se fâcha et tira un peu
+plus fort; Paul tira plus fort encore; Sophie donna une telle
+secousse à la boîte, qu'elle la déchira. Toutes les mouches
+s'élancèrent dehors et se posèrent sur les yeux, sur les joues,
+sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant
+de grandes tapes.
+
+«C'est ta faute, disait Sophie à Paul; si tu avais été plus
+complaisant, tu m'aurais donné la boîte et nous ne l'aurions pas
+déchirée.
+
+--Non, c'est ta faute, répondait Paul; si tu avais été moins
+impatiente, tu aurais attendu la boîte et nous l'aurions encore.»
+
+SOPHIE.--Tu es égoïste, tu ne penses qu'à toi.
+
+PAUL.--Et toi, tu es colère comme les dindons de la ferme.
+
+SOPHIE.--Je ne suis pas colère du tout, monsieur; seulement je
+trouve que vous êtes méchant.
+
+PAUL.--Je ne suis pas méchant, mademoiselle; seulement je vous
+dis la vérité, et c'est pourquoi vous êtes rouge de colère comme
+les dindons avec leurs crêtes rouges.
+
+SOPHIE.--Je ne veux plus jouer avec un méchant garçon comme
+vous, monsieur.
+
+PAUL.--Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une méchante
+fille comme vous, mademoiselle.
+
+Et tous deux allèrent bouder chacun dans son coin. Sophie s'ennuya
+bien vite, mais elle voulut faire croire à Paul qu'elle s'amusait
+beaucoup; elle se mit donc à chanter et à attraper encore des
+mouches; mais il n'y en avait plus beaucoup, et celles qui
+restaient ne se laissaient pas prendre. Tout à coup elle aperçoit
+avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un
+petit coin de la fenêtre. Sophie savait que les abeilles piquent;
+aussi ne chercha-t-elle pas à la prendre avec ses doigts; elle
+tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l'abeille et la saisit
+avant que la pauvre bête eût eu le temps de se sauver.
+
+Paul, qui s'ennuyait de son côté, regardait Sophie et la vit
+prendre l'abeille.
+
+«Que vas-tu faire de cette bête?» lui demanda-t-il.
+
+SOPHIE, _avec rudesse_.--Laisse-moi tranquille, méchant, cela ne
+te regarde pas.
+
+PAUL, _avec ironie. _--Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous
+demande bien pardon de vous avoir parlé et d'avoir oublié que vous
+étiez mal élevée et impertinente.
+
+SOPHIE, _faisant une révérence moqueuse. _--Je dirai à maman,
+monsieur, que vous me trouvez mal élevée; comme c'est elle qui
+m'élève, elle sera bien contente de le savoir.
+
+PAUL, _avec inquiétude. _--Non, Sophie, ne lui dis pas: on me
+gronderait.
+
+SOPHIE.--Oui, je le lui dirai; si l'on te gronde, tant mieux;
+j'en serai bien contente.
+
+PAUL.--Méchante, va! je ne veux plus te dire un mot.
+
+Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui était
+enchantée d'avoir fait peur à Paul et qui recommença à s'occuper
+de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du
+mouchoir, serra un peu l'abeille entre ses doigts à travers le
+mouchoir, pour l'empêcher de s'envoler, et tira de sa poche son
+petit couteau.
+
+«Je vais lui couper la tête, se dit-elle, pour la punir de toutes
+les piqûres qu'elle a faites.»
+
+En effet, Sophie posa l'abeille par terre en la tenant toujours à
+travers le mouchoir, et d'un coup de couteau elle lui coupa la
+tête; puis, comme elle trouva que c'était très amusant, elle
+continua de la couper en morceaux.
+
+Elle était si occupée de l'abeille, qu'elle n'entendit pas entrer
+sa maman, qui, la voyant à genoux et presque immobile, s'approcha
+tout doucement pour voir ce qu'elle faisait; elle la vit coupant
+la dernière patte de la pauvre abeille.
+
+Indignée de la cruauté de Sophie, Mme de Réan lui tira fortement
+l'oreille.
+
+Sophie poussa un cri, se releva d'un bond et resta tremblante
+devant sa maman.
+
+«Vous êtes une méchante fille, mademoiselle, vous faites souffrir
+cette bête malgré ce que je vous ai dit quand vous avez salé et
+coupé mes pauvres petits poissons...»
+
+SOPHIE.--J'ai oublié, maman, je vous assure.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vous en ferai souvenir, mademoiselle,
+d'abord en vous ôtant votre couteau, que je ne vous rendrai que
+dans un an, et puis en vous obligeant de porter à votre cou ces
+morceaux de l'abeille enfilés dans un ruban, jusqu'à ce qu'ils
+tombent en poussière.
+
+Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire
+porter l'abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit
+apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l'abeille et les
+attacha au cou de Sophie. Paul n'osait rien dire; il était
+consterné; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son
+collier, Paul chercha à la consoler par tous les moyens possibles;
+il l'embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des
+sottises, et voulait lui faire croire que les couleurs jaune,
+orange, bleue et noire de l'abeille faisaient un très joli effet
+et ressemblaient à un collier de jais et de pierreries. Sophie le
+remercia de sa bonté; elle fut un peu consolée par l'amitié de son
+cousin; mais elle resta très chagrine de son collier. Pendant une
+semaine, les morceaux de l'abeille restèrent entiers; mais enfin,
+un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les écrasa si bien qu'il
+ne resta plus que le ruban. Il courut en prévenir sa tante, qui
+lui permit d'ôter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut
+débarrassée, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal.
+
+
+
+VII--Les cheveux mouillés.
+
+Sophie était coquette; elle aimait à être bien mise et à être
+trouvée jolie. Et pourtant elle n'était pas jolie; elle avait une
+bonne grosse figure bien fraîche, bien gaie, avec de très beaux
+yeux gris, un nez en l'air et un peu gros, une bouche grande et
+toujours prête à rire, des cheveux blonds, pas frisés, et coupés
+courts comme ceux d'un garçon. Elle aimait à être bien mise et
+elle était toujours très mal habillée: une simple robe en percale
+blanche, décolletée et à manches courtes, hiver comme été, des bas
+un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de
+gants. Sa maman pensait qu'il était bon de l'habituer au soleil, à
+la pluie, au vent, au froid.
+
+Ce que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir les cheveux
+frisés. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux
+blonds frisés d'une de ses petites amies, Camille de Fleurville,
+et depuis elle avait toujours tâché de faire friser les siens.
+Entre autres inventions, voici ce qu'elle imagina de plus
+malheureux.
+
+Un après-midi il pleuvait très fort et il faisait très chaud, de
+sorte que les fenêtres et la porte du perron étaient restées
+ouvertes. Sophie était à la porte; sa maman lui avait défendu de
+sortir; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la
+pluie; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques
+gouttes sur la tête. En passant sa tête ainsi en dehors, elle vit
+que la gouttière débordait et qu'il en tombait un grand jet d'eau
+de pluie. Elle se souvint en même temps que les cheveux de Camille
+frisaient mieux quand ils étaient mouillés.
+
+«Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-être!»
+
+Et voilà Sophie qui sort malgré la pluie, qui met sa tête sous la
+gouttière, et qui reçoit, à sa grande joie, toute l'eau sur la
+tête, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu'elle fut bien
+mouillée, elle rentra au salon et se mit à essuyer sa tête avec
+son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les
+faire friser. Son mouchoir fut trempé en une minute; Sophie voulut
+courir dans sa chambre pour en demander un autre à sa bonne,
+lorsqu'elle se trouva nez à nez avec sa maman. Sophie, toute
+mouillée, les cheveux hérissés, l'air effaré, resta immobile et
+tremblante. La maman, étonnée d'abord, lui trouva une figure si
+ridicule qu'elle éclata de rire.
+
+«Voilà une belle idée que vous avez eue, mademoiselle! lui dit-elle.
+Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-même
+comme je le fais maintenant. Je vous avais défendu de sortir;
+vous avez désobéi comme d'habitude; pour votre punition vous allez
+rester à dîner comme vous êtes, les cheveux en l'air, la robe
+trempée, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos
+belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer
+la figure, le cou et les bras.»
+
+Au moment où Mme de Réan finissait de parler, Paul entra avec
+M. de Réan; tous deux s'arrêtèrent stupéfaits devant la pauvre
+Sophie, rouge, honteuse, désolée et ridicule; et tous deux
+éclatèrent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la tête,
+plus elle prenait un air embarrassé et malheureux, et plus ses
+cheveux ébouriffés et ses vêtements mouillés lui donnaient un air
+risible. Enfin M. de Réan demanda ce que signifiait cette
+mascarade et si Sophie allait dîner en mardi gras de carnaval.
+
+MADAME DE RÉAN.--C'est sans doute une invention pour faire
+friser ses cheveux; elle veut absolument qu'ils frisent comme ceux
+de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser; Sophie a
+pensé qu'il en serait de même pour elle.
+
+M. DE RÉAN.--Ce que c'est que d'être coquette! On veut se rendre
+jolie et l'on se rend affreuse.
+
+PAUL.--Ma pauvre Sophie, va vite te sécher, te peigner et te
+changer. Si tu savais comme tu es drôle, tu ne voudrais pas rester
+deux minutes comme tu es.
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, elle va dîner avec sa belle coiffure en
+l'air et avec sa robe pleine de sable et d'eau...
+
+PAUL, _interrompant et avec compassion. _--Oh! ma tante, je vous
+en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d'aller se peigner et
+changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l'air si malheureux!
+
+M. DE RÉAN.--Je fais comme Paul, chère amie, et je demande grâce
+pour cette fois. Si elle recommence, ce sera différent.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Je vous assure, papa, que je ne
+recommencerai pas.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour faire plaisir à votre papa, mademoiselle,
+je vous permets d'aller dans votre chambre et de vous déshabiller;
+mais vous ne dînerez pas avec nous; vous ne viendrez au salon que
+lorsque nous serons sortis de table.
+
+PAUL.--Oh! ma tante, permettez-lui...
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, Paul, ne me demande plus rien; ce sera
+comme je l'ai dit. _(À Sophie._) Allez, mademoiselle.
+
+Sophie dîna dans sa chambre, après avoir été peignée et habillée.
+Paul vint la chercher après dîner et l'emmena jouer dans un salon
+où étaient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n'essaya plus de se
+mettre à la pluie pour faire friser ses cheveux.
+
+
+
+VIII--Les sourcils coupés.
+
+Une autre chose que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir des
+sourcils très épais. On avait dit un jour devant elle que la
+petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils.
+Sophie en avait peu et ils étaient blonds, de sorte qu'on ne les
+voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire
+épaissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent.
+
+Sophie se regarda un jour à la glace, et trouva que ses sourcils
+étaient trop maigres.
+
+«Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus épais quand on les
+coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de
+même. Je vais donc les couper pour qu'ils repoussent très épais.»
+
+Et voilà Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils
+aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve
+que cela lui fait une figure toute drôle, et n'ose pas rentrer au
+salon.
+
+«J'attendrai, dit-elle, que le dîner soit servi; on ne pensera pas
+à me regarder pendant qu'on se mettra à table.»
+
+Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour
+la chercher.
+
+«Sophie, Sophie, es-tu là? s'écria Paul en entrant. Que fais-tu?
+viens dîner.
+
+--Oui, oui, j'y vais», répondit Sophie en marchant à reculons,
+pour que Paul ne vît pas ses sourcils coupés.
+
+Sophie pousse la porte et entre.
+
+À peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la
+regarde et éclate de rire.
+
+«Quelle figure! dit M. de Réan.
+
+
+ Elle a coupé ses sourcils, dit Mme de Réan.
+
+
+ Qu'elle est drôle! qu'elle est drôle! dit Paul.
+
+
+ C'est étonnant comme ses sourcils coupés la changent, dit
+M. d'Aubert, le papa de Paul.
+
+
+ Je n'ai jamais vu une plus singulière figure», dit Mme d'Aubert.
+
+Sophie restait les bras pendants, la tête baissée, ne sachant où
+se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit:
+
+«Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites
+que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la
+soirée.»
+
+Sophie s'en alla; sa bonne se mit à rire à son tour quand elle vit
+cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau
+se fâcher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux éclats
+et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses
+sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien
+ficelé, bien cacheté.
+
+«Voici, Sophie, un présent que t'envoie papa, dit Paul d'un petit
+air malicieux.
+
+--Qu'est-ce que c'est?» dit Sophie, en prenant le paquet avec
+empressement.
+
+Le paquet fut ouvert: il contenait deux énormes sourcils bien
+noirs, bien épais. «C'est pour que tu les colles à la place où il
+n'y en a plus», dit Paul. Sophie rougit, se fâcha et les jeta au
+nez de Paul, qui s'enfuit en riant.
+
+Ses sourcils furent plus de six mois à repousser, et ils ne
+revinrent jamais aussi épais que le désirait Sophie; aussi, depuis
+ce temps, Sophie ne chercha plus à se faire de beaux sourcils.
+
+
+
+IX--Le pain des chevaux.
+
+Sophie était gourmande. Sa maman savait que trop manger est
+mauvais pour la santé; aussi défendait-elle à Sophie de manger
+entre ses repas: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce
+qu'elle pouvait attraper.
+
+Mme de Réan allait tous les jours après déjeuner, vers deux
+heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M. de Réan; il en
+avait plus de cent.
+
+Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain
+bis, et lui en présentait un dans chaque stalle où elle entrait;
+mais sa maman lui défendait sévèrement d'en manger, parce que ce
+pain noir et mal cuit lui ferait mal à l'estomac.
+
+Elle finissait par l'écurie des poneys. Sophie avait un poney à
+elle, que lui avait donné son papa: c'était un tout petit cheval
+noir, pas plus grand qu'un petit âne; on lui permettait de donner
+elle-même du pain à son poney. Souvent elle mordait dedans avant
+de le lui présenter.
+
+Un jour qu'elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume,
+elle prit le morceau dans ses doigts, de manière à n'en laisser
+passer qu'un petit bout.
+
+«Le poney mordra ce qui dépasse de mes doigts, dit-elle, et je
+mangerai le reste.»
+
+Elle présenta le pain à son petit cheval, qui saisit le morceau et
+en même temps le bout du doigt de Sophie, qu'il mordit violemment.
+Sophie n'osa pas crier, mais la douleur lui fit lâcher le pain,
+qui tomba à terre: le cheval laissa alors le doigt pour manger le
+pain.
+
+Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait à terre.
+Elle tira son mouchoir et s'enveloppa le doigt bien serré, ce qui
+arrêta le sang, mais pas avant que le mouchoir eût été trempé.
+Sophie cacha sa main enveloppée sous son tablier, et la maman ne
+vit rien.
+
+Mais, quand on se mit à table pour dîner, il fallut bien que
+Sophie montrât sa main, qui n'était pas encore assez guérie pour
+que le sang fût tout à fait arrêté. Il arriva donc qu'en prenant
+sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman
+s'en aperçut.
+
+«Qu'as-tu donc aux mains, Sophie? dit-elle; la nappe est remplie
+de taches de sang autour de ton assiette.»
+
+Sophie ne répondit rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--N'entends-tu pas ce que je te demande? D'où
+vient le sang qui tache la nappe?
+
+SOPHIE.--Maman... c'est... c'est... de mon doigt.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'as-tu au doigt? Depuis quand y as-tu mal?
+
+SOPHIE.--Depuis ce matin, maman. C'est mon poney qui m'a mordue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment ce poney, qui est doux comme un agneau,
+a-t-il pu te mordre?
+
+SOPHIE.--C'est en lui donnant du pain, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu n'as donc pas mis le pain dans ta main toute
+grande ouverte, comme je te l'ai tant de fois recommandé?
+
+SOPHIE.--Non, maman; je tenais le pain dans mes doigts.
+
+MADAME DE RÉAN.--Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de
+pain à ton cheval.
+
+Sophie se garda bien de répondre; elle pensa qu'elle aurait
+toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les
+chevaux, et qu'elle en prendrait par-ci par-là un morceau.
+
+Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les écuries, et,
+tout en lui présentant les morceaux de pain, elle en prit un,
+qu'elle cacha dans sa poche et qu'elle mangea pendant que sa maman
+ne la regardait pas.
+
+Quand on arriva au dernier cheval, il n'y avait plus rien à lui
+donner. Le palefrenier assura qu'il avait mis dans le panier
+autant de morceaux qu'il y avait de chevaux. La maman lui fit voir
+qu'il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui,
+la bouche pleine, se dépêchait d'avaler la dernière bouchée du
+morceau qu'elle avait pris. Mais elle eut beau se dépêcher et
+avaler son pain sans même se donner le temps de le mâcher, la
+maman vit bien qu'elle mangeait et que c'était tout juste le
+morceau qui manquait; le cheval attendait son pain et témoignait
+son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant.
+
+«Petite gourmande, dit Mme de Réan, pendant que je ne vous regarde
+pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me
+désobéissez, car vous savez combien de fois je vous ai défendu
+d'en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne
+viendrez plus avec moi donner à manger aux chevaux, et je ne vous
+enverrai pour votre dîner que du pain et de la soupe au pain,
+puisque vous l'aimez tant.»
+
+Sophie baissa tristement la tête et alla à pas lents à la maison
+et dans sa chambre.
+
+«Hé bien! hé bien! lui dit sa bonne, vous voilà encore avec un
+visage triste? Êtes-vous encore en pénitence? Quelle nouvelle
+sottise avez-vous faite?
+
+--J'ai seulement mangé le pain des chevaux, répondit Sophie en
+pleurant; je l'aime tant! Le panier était si plein que je croyais
+que maman ne s'en apercevrait pas. Je n'aurai que de la soupe et
+du pain sec à dîner», ajouta-t-elle en pleurant plus fort.
+
+La bonne la regarda avec pitié et soupira. Elle gâtait Sophie;
+elle trouvait que sa maman était quelquefois trop sévère, et elle
+cherchait à la consoler et à rendre ses punitions moins dures.
+Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et
+le verre d'eau qui devaient faire le dîner de Sophie, elle les
+prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une
+armoire, d'où elle tira un gros morceau de fromage et un pot de
+confitures; puis elle dit à Sophie:
+
+«Tenez, mangez d'abord le fromage avec votre pain, puis les
+confitures.» Et, voyant que Sophie hésitait, elle ajouta: «Votre
+maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m'a pas défendu de
+mettre quelque chose dessus.»
+
+SOPHIE.--Mais, quand maman me demandera si on m'a donné quelque
+autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors...
+
+LA BONNE.--Alors, alors vous direz que je vous ai donné du
+fromage et des confitures, que je vous ai ordonné d'en manger, et
+je me charge de lui expliquer que je n'ai pas voulu vous laisser
+manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l'estomac,
+et qu'on donne aux prisonniers même autre chose que du pain.
+
+La bonne faisait très mal en conseillant à Sophie de manger en
+cachette ce que sa maman lui défendait; mais Sophie, qui était
+bien jeune et qui avait envie du fromage qu'elle aimait beaucoup
+et des confitures qu'elle aimait plus encore, obéit avec plaisir
+et fit un excellent dîner; sa bonne ajouta un peu de vin à son
+eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d'eau et de
+vin sucré, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain.
+
+«Savez-vous ce qu'il faudra faire une autre fois, quand vous serez
+punie ou que vous aurez envie de manger? Venez me le dire; je
+trouverai bien quelque chose de bon à vous donner, et qui vaudra
+mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.»
+
+Sophie promit à sa bonne qu'elle n'oublierait pas sa
+recommandation chaque fois qu'elle aurait envie de quelque chose
+de bon.
+
+
+
+X--La crème et le pain chaud.
+
+Sophie était gourmande, nous l'avons déjà dit; elle n'oublia donc
+pas ce que sa bonne lui avait recommandé, et, un jour qu'elle
+avait peu déjeuné, parce qu'elle avait su que la fermière devait
+apporter quelque chose de bon à sa bonne, elle lui dit qu'elle
+avait faim.
+
+«Ah bien! répondit la bonne, cela se trouve à merveille: la
+fermière vient de me faire cadeau d'un grand pot de crème et d'un
+pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger; vous verrez
+comme c'est bon!»
+
+Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase
+plein d'une crème épaisse excellente. Sophie se jeta dessus comme
+une affamée. Au moment même où la bonne lui disait de ne pas trop
+en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait: «Lucie!
+Lucie!» (C'était le nom de la bonne.)
+
+Lucie courut tout de suite chez Mme de Réan pour savoir ce qu'elle
+désirait; c'était pour lui dire de préparer et de commencer un
+ouvrage pour Sophie.
+
+«Elle aura bientôt quatre ans, dit Mme de Réan, il est temps
+qu'elle apprenne à travailler.»
+
+LA BONNE.--Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une
+enfant si jeune?
+
+MADAME DE RÉAN.--Préparez-lui une serviette à ourler, ou un
+mouchoir.
+
+La bonne ne répondit rien, et sortit du salon d'assez mauvaise
+humeur.
+
+En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot
+de crème était presque vide et il manquait un énorme morceau de
+pain.
+
+«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout en préparant un ourlet pour
+Sophie, vous allez vous rendre malade! Est-il possible que vous
+ayez avalé tout cela? Que dira votre maman, si elle vous voit
+souffrante? Vous allez me faire gronder!»
+
+SOPHIE.--Soyez tranquille, ma bonne! j'avais très grand'faim, et
+je ne serai pas malade. C'est si bon, la crème et le pain tout
+chaud!
+
+LA BONNE.--Oui, mais c'est bien lourd à l'estomac. Dieu! quel
+énorme morceau de pain vous avez mangé! J'ai peur, très peur que
+vous soyez malade.
+
+SOPHIE, _l'embrassant. _--Non, ma chère Lucie, soyez tranquille,
+je vous assure que je me porte très bien.
+
+La bonne lui donna un petit mouchoir à ourler et lui dit de le
+porter à sa maman, qui voulait la faire travailler.
+
+Sophie courut au salon où l'attendait sa maman, et lui présenta le
+mouchoir. La maman montra à Sophie comment il fallait piquer et
+tirer l'aiguille; ce fut très mal fait pour commencer; mais, après
+quelques points, elle fit assez bien et trouva que c'était très
+amusant de travailler.
+
+«Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage
+à ma bonne?
+
+--Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes
+tes affaires et jouer dans ma chambre.»
+
+Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort étonnée de voir l'ourlet
+presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inquiétude si
+elle n'avait pas mal à l'estomac.
+
+«Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie; seulement je n'ai pas
+faim.
+
+--Je le crois bien, après tout ce que vous avez mangé. Mais
+retournez vite près de votre maman, de crainte qu'elle ne vous
+gronde.»
+
+Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit à
+jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal à l'aise, la crème et le
+pain chaud lui pesaient sur l'estomac; elle avait mal à la tête;
+elle s'assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux
+fermés.
+
+La maman, n'entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie
+pâle et l'air souffrant.
+
+«Qu'as-tu, Sophie? dit-elle avec inquiétude; es-tu malade?
+
+--Je suis souffrante, maman, répondit-elle; j'ai mal à la tête.
+
+
+ Depuis quand donc?
+
+
+ Depuis que j'ai fini de ranger mon ouvrage.
+
+
+ As-tu mangé quelque chose?»
+
+Sophie hésita et répondit bien bas:
+
+«Non, maman, rien du tout.
+
+--Je vois que tu mens; je vais aller le demander à ta bonne, qui
+me le dira.»
+
+La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle
+revint, elle avait l'air très fâché.
+
+«Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avoué qu'elle vous
+avait donné du pain chaud et de la crème, et que vous en aviez
+mangé comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous
+allez être malade et que vous ne pourrez pas venir dîner demain
+chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez
+vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous
+amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous
+resterez toute seule à la maison et vous ne mangerez que de la
+soupe.»
+
+Mme de Réan prit la main de Sophie, la trouva brûlante et l'emmena
+pour la faire coucher.
+
+«Je vous défends, dit-elle à la bonne, de rien donner à manger à
+Sophie jusqu'à demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane
+de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous
+avez fait ce matin, je vous renverrai immédiatement.»
+
+La bonne se sentait coupable; elle ne répondit pas. Sophie, qui
+était réellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien
+dire. Elle passa une mauvaise nuit, très agitée; elle souffrait de
+la tête et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle
+se réveilla, elle avait encore un peu mal à la tête, mais le grand
+air lui fit du bien. La journée se passa tristement pour elle à
+regretter le dîner de sa tante.
+
+Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps
+elle prit en tel dégoût la crème et le pain chaud, qu'elle n'en
+mangea jamais.
+
+Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les
+fermières du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec
+délices de la crème et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien;
+la vue de cette bonne crème épaisse et mousseuse et de ce pain de
+ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop
+mangé, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle
+n'écouta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps
+dans la maison. Mme de Réan, n'ayant plus confiance en elle, en
+prit une autre, qui était très bonne, mais qui ne permettait
+jamais à Sophie de faire ce que sa maman lui défendait.
+
+
+
+XI--L'écureuil.
+
+Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit
+bois de chênes qui était tout près du château; ils cherchaient
+tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des
+bateaux. Tout à coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le
+dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland
+vint lui tomber sur le bout de l'oreille.
+
+«Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombés
+sur moi: ils sont rongés. Qui est-ce qui a pu les ronger là-haut?
+les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent
+pas de glands.»
+
+Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tête et
+s'écria:
+
+«C'est un écureuil; je le vois; il est tout en haut sur une
+branche; il nous regarde comme s'il se moquait de nous.»
+
+Sophie regarda en l'air et vit un joli petit écureuil, avec une
+superbe queue relevée en panache. Il se nettoyait la figure avec
+ses petites pattes de devant; de temps en temps il regardait
+Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre
+branche.
+
+«Que je voudrais avoir cet écureuil! dit Sophie. Comme il est
+gentil et comme je m'amuserais à jouer avec lui, à le mener
+promener, à le soigner.»
+
+PAUL.--Ce ne serait pas difficile de l'attraper: mais les
+écureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent
+tout.
+
+SOPHIE.--Oh! je l'empêcherais bien de ronger, parce que
+j'enfermerais toutes mes affaires; et il ne sentirait pas mauvais,
+parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment
+ferais-tu pour le prendre?
+
+PAUL.--J'aurais une cage un peu grande; je mettrais dedans des
+noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les écureuils aiment
+le mieux, j'apporterais la cage près de ce chêne; je laisserais la
+porte ouverte; j'y attacherais une ficelle; je me cacherais tout
+près de l'arbre, et, quand l'écureuil entrerait dans la cage pour
+manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l'écureuil
+serait pris.
+
+SOPHIE.--Mais l'écureuil ne voudra peut-être pas entrer dans la
+cage; cela lui fera peur.
+
+PAUL.--Oh! il n'y a pas de danger: les écureuils sont gourmands,
+il ne résistera pas aux amandes et aux noix.
+
+SOPHIE.--Attrape-le-moi, je t'en prie, mon cher Paul; je serai
+si contente!
+
+PAUL.--Mais ta maman, que dira-t-elle? elle ne voudra peut-être
+pas.
+
+SOPHIE.--Elle le voudra; nous le lui demanderons tant et tant,
+tous les deux, qu'elle consentira.
+
+Les deux enfants coururent à la maison; Paul se chargea
+d'expliquer l'affaire à Mme de Réan, qui refusa d'abord, mais qui
+finit par consentir en disant à Sophie:
+
+«Je te préviens que ton écureuil t'ennuiera bientôt: il grimpera
+partout; il rongera tes livres, tes joujoux; il sentira mauvais,
+il sera insupportable.»
+
+SOPHIE.--Oh non! maman; je vous promets de le si bien garder,
+qu'il ne gâtera rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je ne veux pas de ton écureuil au salon ni dans
+ma chambre, d'abord; tu le garderas toujours dans la tienne.
+
+SOPHIE.--Oui, maman, il restera chez moi, excepté quand je le
+mènerai promener.
+
+Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage; ils en
+trouvèrent une au grenier, qui avait servi jadis à un écureuil.
+Ils l'emportèrent, la nettoyèrent avec l'aide de la bonne, et
+mirent dedans des amandes fraîches, des noix et des noisettes.
+
+SOPHIE.--À présent, allons vite porter la cage sous le chêne.
+Pourvu que l'écureuil y soit encore!
+
+PAUL.--Attends que j'attache une ficelle à la porte. Il faut que
+je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je
+tirerai.
+
+SOPHIE.--J'ai peur que l'écureuil ne soit parti.
+
+PAUL.--Non; il va rester là ou tout auprès jusqu'à la nuit. Là,
+... c'est fini; tire la ficelle, pour voir si c'est bien.
+
+Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants,
+enchantés, allèrent porter la cage dans le petit bois; arrivés
+près du chêne, ils regardèrent si l'écureuil y était; ils ne
+virent rien; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les
+enfants, désolés, allaient chercher sous d'autres chênes, lorsque
+Sophie reçut sur le front un gland rongé comme ceux du matin.
+
+«Il y est, il y est! s'écria-t-elle. Le voilà; je vois le bout de
+sa queue qui sort derrière cette branche touffue.»
+
+En effet, l'écureuil, entendant parler, avança sa petite tête pour
+voir ce qui se passait.
+
+«C'est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voilà: tu seras bientôt en
+prison. Tiens, voilà des provisions que nous t'apportons; sois
+gourmand, mon ami, sois gourmand; tu verras comme on est puni de
+la gourmandise.»
+
+Le pauvre écureuil, qui ne s'attendait pas à devenir un malheureux
+prisonnier, regardait d'un air moqueur, en faisant aller sa tête
+de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait à terre, et
+jeta un oeil d'envie sur les amandes et les noix. Quand les
+enfants se furent cachés derrière le tronc du chêne, il descendit
+deux ou trois branches, s'arrêta, regarda de tous côtés, descendit
+encore un peu, et continua ainsi à descendre petit à petit,
+jusqu'à ce qu'il fût sur la cage. Il passa une patte à travers les
+barreaux, puis l'autre; mais, comme il ne pouvait rien attraper et
+que les amandes lui paraissaient de plus en plus appétissantes, il
+chercha le moyen d'entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps
+à trouver la porte; il s'arrêta à l'entrée, regarda la ficelle
+d'un air méfiant, allongea encore une patte pour atteindre les
+amandes ou les noix: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda
+enfin à entrer dans la cage. À peine y fut-il, que les enfants,
+qui regardaient du coin de l'oeil et qui avaient suivi avec un
+battement de coeur les mouvements de l'écureuil, tirèrent la
+ficelle, et l'écureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l'amande
+qu'il commençait à grignoter, et il se mit à tourner autour de la
+cage pour s'échapper. Hélas! le pauvre petit animal devait payer
+cher sa gourmandise et rester prisonnier! Les enfants se
+précipitèrent sur la cage; Paul ferma soigneusement la porte et
+emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant
+et appela sa bonne d'un air triomphant pour lui faire voir son
+nouvel ami.
+
+La bonne ne fut pas contente de ce petit élève.
+
+«Que ferons-nous de cet animal? dit-elle. Il va nous mordre et
+nous faire un bruit insupportable. Quelle idée avez-vous eue,
+Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine bête.»
+
+SOPHIE.--D'abord, ma bonne, elle n'est pas vilaine: l'écureuil
+est une très jolie bête. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout
+et il ne nous mordra pas. C'est moi qui le soignerai.
+
+LA BONNE.--En vérité, je plains le pauvre animal; vous le
+laisserez bientôt mourir de faim.
+
+SOPHIE, _avec indignation. _--Mourir de faim! certainement non;
+je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du
+vin.
+
+LA BONNE, _d'un air moqueur. _--Voilà un écureuil qui sera bien
+nourri! Le sucre lui gâtera les dents, et le vin l'enivrera.
+
+PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! un écureuil ivre! ce sera bien
+drôle.
+
+SOPHIE.--Pas du tout, monsieur; mon écureuil ne sera pas ivre.
+Il sera très raisonnable.
+
+LA BONNE.--Nous verrons cela. Je vais d'abord lui apporter du
+foin, pour qu'il puisse se coucher. Il a l'air tout effaré: je ne
+crois pas qu'il soit content de s'être laissé prendre.
+
+SOPHIE.--Je vais le caresser pour l'habituer à moi et pour lui
+faire voir qu'on ne lui fera pas de mal.
+
+Sophie passa sa main dans la cage: l'écureuil, effrayé, se sauva
+dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir: au moment où
+elle allait le prendre, l'écureuil lui mordit le doigt. Sophie se
+mit à crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte
+restant ouverte, l'écureuil se précipita hors de sa cage et se mit
+à courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent après; mais,
+quand ils croyaient l'avoir attrapé, l'écureuil faisait un saut,
+s'échappait, et continuait à galoper dans la chambre; Sophie,
+oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils
+continuèrent leur chasse pendant une demi-heure; l'écureuil
+commençait à être fatigué et il allait être pris, lorsqu'il
+aperçut la fenêtre qui était restée ouverte: aussitôt il s'élança
+dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fenêtre, et se
+trouva sur le toit.
+
+Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant; levant
+la tête, ils aperçurent l'écureuil perché sur le toit, à moitié
+mort de fatigue et de peur.
+
+«Que faire, ma bonne, que faire? s'écria Sophie.
+
+--Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu'il vous a
+déjà mordue.»
+
+SOPHIE.--C'est parce qu'il ne me connaît pas encore, ma bonne;
+mais, quand il verra que je lui donne à manger, il m'aimera.
+
+PAUL.--Je crois qu'il ne t'aimera jamais, parce qu'il est trop
+vieux pour s'habituer à rester enfermé. Il aurait fallu en avoir
+un tout jeune.
+
+SOPHIE.--Oh! Paul, jette-lui des balles, je t'en prie, pour le
+faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons.
+
+PAUL.--Je veux bien, mais je ne crois pas qu'il veuille
+descendre.
+
+Et voilà Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si
+adroitement qu'il attrape l'écureuil à la tête. Le ballon descend
+en roulant, et après lui le pauvre écureuil; tous deux tombent à
+terre; le ballon bondit et rebondit, mais l'écureuil se brise en
+touchant à terre et reste mort, la tête ensanglantée, les reins et
+les pattes cassés. Sophie et Paul courent pour le ramasser et
+restent stupéfaits devant le pauvre animal mort.
+
+«Méchant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon écureuil.»
+
+PAUL.--C'est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse
+descendre en lui lançant des balles?
+
+SOPHIE.--Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer.
+
+PAUL.--Mais je n'ai pas voulu le tuer; le ballon l'a attrapé, je
+ne croyais pas être si adroit.
+
+SOPHIE.--Tu n'es pas adroit, tu es méchant. Va-t'en, je ne
+t'aime plus du tout.
+
+PAUL.--Et moi, je te déteste. Tu es plus sotte que l'écureuil.
+Je suis enchanté de t'avoir empêchée de le tourmenter.
+
+SOPHIE.--Vous êtes un mauvais garçon, monsieur. Je ne jouerai
+jamais avec vous: je ne vous demanderai jamais rien.
+
+PAUL.--Tant mieux, mademoiselle: je ne serai que plus
+tranquille, et je n'aurai plus à me creuser la tête pour vous
+aider à faire des sottises.
+
+LA BONNE.--Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez
+que vous avez agi tous deux sans réflexion et que vous êtes tous
+deux coupables de la mort de l'écureuil. Pauvre bête! il est plus
+heureux que s'il était resté vivant, car il ne souffre plus, du
+moins. Je vais appeler quelqu'un pour qu'on l'emporte et qu'on le
+jette dans quelque fossé, et vous, Sophie, montez dans votre
+chambre et trempez votre doigt dans l'eau; je vais vous y
+rejoindre.
+
+Sophie s'en alla suivie de Paul, qui était un bon petit garçon,
+sans rancune, de sorte qu'au lieu de bouder il aida Sophie à
+verser de l'eau dans une cuvette et à y tremper sa main. Quand la
+bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques
+feuilles de laitue et d'un petit chiffon. Les enfants étaient un
+peu honteux, en rentrant au salon pour dîner, d'avoir à raconter
+la fin de leur aventure de l'écureuil.
+
+Les papas et les mamans se moquèrent d'eux. La cage de l'écureuil
+fut reportée au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore
+pendant quelques jours, après lesquels elle ne pensa plus à
+l'écureuil que pour se dire qu'elle n'en aurait jamais.
+
+
+
+XII--Le thé.
+
+C'était le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie; elle avait
+quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli présent ce jour-là,
+mais elle ne lui disait jamais d'avance ce qu'elle lui
+donnerait. Sophie s'était levée plus tôt que d'habitude; elle se
+dépêchait de s'habiller pour aller chez sa maman recevoir son
+cadeau.
+
+«Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle; j'ai si envie
+de savoir ce que maman me donnera pour ma fête!»
+
+LA BONNE.--Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne
+pouvez pas vous en aller tout ébouriffée comme vous êtes. Ce
+serait une jolie manière de commencer vos quatre ans!... Tenez-vous
+donc tranquille, vous bougez toujours.
+
+SOPHIE.--Aie, aie, vous m'arrachez les cheveux, ma bonne.
+
+LA BONNE.--Parce que vous tournez la tête de tous les côtés; là,
+... encore! comment puis-je deviner de quel côté il vous plaira de
+tourner la tête?
+
+Enfin Sophie fut habillée, peignée, et elle put courir chez sa
+maman.
+
+«Te voilà de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant.
+Je vois que tu n'as pas oublié tes quatre ans et le cadeau que je
+te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t'amuser.»
+
+Sophie remercia sa maman d'un air embarrassé, et prit le livre,
+qui était en maroquin rouge.
+
+«Que ferai-je de ce livre? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire; à
+quoi me servira-t-il?»
+
+La maman la regardait et riait.
+
+«Tu ne parais pas contente de mon présent, lui dit-elle; c'est
+pourtant très joli; il y a écrit dessus: _les Arts._ Je suis sûre
+qu'il t'amusera plus que tu ne le penses.»
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas, maman.
+
+LA MAMAN.--Ouvre-le, tu verras.
+
+Sophie voulut ouvrir le livre; à sa grande surprise elle ne le put
+pas; ce qui l'étonna plus encore, c'est qu'en le retournant il se
+faisait dans le livre un bruit étrange. Sophie regarda sa maman
+d'un air étonné. Mme de Réan rit plus fort et lui dit:
+
+«C'est un livre extraordinaire; il n'est pas comme tous les livres
+qui s'ouvrent tout seuls; celui-ci ne s'ouvre que lorsqu'on appuie
+le pouce sur le milieu de la tranche.»
+
+La maman appuya un peu le pouce; le dessus s'ouvrit, et Sophie vit
+avec bonheur que ce n'était pas un livre, mais une charmante boite
+à couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers,
+pleins de charmantes images à peindre.
+
+«Oh! merci, ma chère maman, s'écria Sophie. Que je suis contente!
+Comme c'est joli!»
+
+LA MAMAN.--Tu étais un peu attrapée tout à l'heure, quand tu as
+cru que je te donnais un vrai livre; mais je ne t'aurais pas joué
+un si mauvais tour. Tu pourras t'amuser à peindre dans la journée
+avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j'ai
+engagées à venir passer la journée avec toi: elles viendront à
+deux heures. Ta tante d'Aubert m'a chargée de te donner de sa part
+ce petit thé; elle ne pourra venir qu'à trois heures, et elle a
+voulu te faire son cadeau dès le matin.»
+
+L'heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la théière,
+le sucrier et le pot à crème en argent. Elle demanda la permission
+de faire un vrai thé pour ses amies.
+
+«Non, lui dit Mme de Réan, vous répandriez la crème partout, vous
+vous brûleriez avec le thé. Faites semblant d'en prendre, ce sera
+tout aussi amusant.»
+
+Sophie ne dit rien, mais elle n'était pas contente.
+
+«À quoi me sert un ménage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre
+dedans? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche
+quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander à ma
+bonne.»
+
+Sophie dit à sa maman qu'elle allait montrer tout cela à sa bonne;
+elle emporta sa boîte et son thé et courut dans sa chambre.
+
+SOPHIE.--Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m'ont
+données maman et ma tante d'Aubert.
+
+LA BONNE.--Le joli ménage! vous vous amuserez bien avec. Mais je
+n'aime pas beaucoup ce livre; à quoi vous servira un livre,
+puisque vous ne savez pas lire?
+
+SOPHIE, _riant. _--Bravo! voilà ma bonne attrapée comme moi. Ce
+n'est pas un livre, c'est une boîte à couleurs.
+
+Et Sophie ouvrit la boîte, que la bonne trouva charmante. Après
+avoir causé sur ce qu'on ferait dans la journée, Sophie dit
+qu'elle avait voulu donner du thé à ses amies, mais que sa maman
+ne l'avait pas permis.
+
+«Que mettrais-je dans ma théière, dans mon sucrier et dans mon pot
+à crème? Ne pourriez-vous pas, ma chère petite bonne, m'aider un
+peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger à mes
+amies?
+
+--Non, ma pauvre petite, répondit la bonne: c'est impossible.
+Souvenez-vous que votre maman m'a dit qu'elle me renverrait si je
+vous donnais quelque chose à manger quand elle l'avait défendu.»
+
+Sophie soupira et resta pensive; petit à petit son visage
+s'éclaircit, elle avait une idée; nous allons voir si l'idée était
+bonne. Sophie joua, puis déjeuna; en revenant de la promenade avec
+sa maman, elle dit qu'elle allait tout préparer pour l'arrivée de
+ses amies. Elle mit la boîte à couleurs sur une petite table. Sur
+une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle
+mit le sucrier, la théière et le pot à crème.
+
+«À présent, dit-elle, je vais faire du thé.»
+
+Elle prit la théière, alla dans le jardin, cueillit quelques
+feuilles de trèfle, qu'elle mit dans la théière; ensuite elle alla
+prendre de l'eau dans l'assiette où on en mettait pour le chien de
+sa maman, et elle versa cette eau dans la théière.
+
+«Là! voilà le thé, dit-elle d'un air enchanté; à présent je vais
+faire la crème.» Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait
+pour nettoyer l'argenterie; elle en racla un peu avec son petit
+couteau, le versa dans le pot à crème, qu'elle remplit de l'eau du
+chien, mêla bien avec une petite cuiller, et, quand l'eau fut bien
+blanche, elle replaça le pot sur la table. Il ne lui restait plus
+que le sucrier à remplir; elle reprit la craie à argenterie, en
+cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier,
+qu'elle posa sur la table, et regarda le tout d'un air enchanté.
+
+«Là! dit-elle en se frottant les mains, voilà un superbe thé;
+j'espère que j'ai de l'esprit! Je parie que Paul ni aucune de mes
+amies n'auraient eu une si bonne invention...»
+
+Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne
+s'ennuya pas; elle était si contente de son thé, qu'elle ne
+voulait pas s'en éloigner; elle se promenait autour de la table,
+le regardant d'un air joyeux, se frottait les mains et répétait:
+
+«Dieu! que j'ai de l'esprit! que j'ai de l'esprit!» Enfin Paul et
+les amies arrivèrent. Sophie courut au-devant d'eux, les embrassa
+tous et les emmena bien vite dans le petit salon pour leur montrer
+ses belles choses. La boite à couleurs les attrapa d'abord comme
+elle avait attrapé Sophie et sa bonne. Ils trouvèrent le thé
+charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais
+Sophie leur demanda d'attendre jusqu'à trois heures. Ils se mirent
+donc tous à peindre les images des petits livres: chacun avait le
+sien. Quand on se fut bien amusé avec la boîte à couleurs et qu'on
+eut tout rangé soigneusement:
+
+«À présent, s'écria Paul, prenons le thé.»
+
+--Oui, oui, prenons le thé, répondirent toutes les petites filles
+ensemble. CAMILLE.--Voyons, Sophie, fais les honneurs.
+
+SOPHIE.--Asseyez-vous tous autour de la table... Là, c'est
+bien... Donnez-moi vos tasses, que j'y mette du sucre... À présent
+le thé, ... puis la crème... Buvez maintenant.
+
+MADELEINE.--C'est singulier, le sucre ne fond pas.
+
+SOPHIE.--Mêle bien, il fondra.
+
+PAUL.--Mais ton thé est froid.
+
+SOPHIE.--C'est parce qu'il est fait depuis longtemps.
+
+CAMILLE, _goûte le thé et le rejette avec dégoût. _--Ah! quelle
+horreur! qu'est-ce que c'est? ce n'est pas du thé, cela!
+
+MADELEINE, _le rejetant de même. _--C'est détestable! cela sent
+la craie.
+
+PAUL, _crachant à son tour. _--Que nous as-tu donné là, Sophie?
+C'est détestable, dégoûtant.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Vous trouvez...
+
+PAUL.--Comment, si nous trouvons? Mais c'est affreux de nous
+jouer un tour pareil! Tu mériterais que nous te fissions avaler
+ton détestable thé.
+
+SOPHIE, _se fâchant. _--Vous êtes tous si difficiles que rien ne
+vous semble bon!
+
+CAMILLE, _souriant. _--Avoue, Sophie, que, sans être difficile,
+on peut trouver ton thé très mauvais.
+
+MADELEINE.--Quant à moi, je n'ai jamais goûté à quelque chose
+d'aussi mauvais.
+
+PAUL, _présentant la théière à Sophie. _--Avale donc, avale: tu
+verras si nous sommes difficiles.
+
+SOPHIE, _se débattant. _--Laisse-moi, tu m'ennuies.
+
+PAUL, _continuant. _--Ah! nous sommes difficiles! Ah! tu trouves
+ton thé bon! Bois-le donc ainsi que ta crème.
+
+Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le thé dans la bouche; il
+allait en faire autant de la prétendue crème, malgré les cris et
+la colère de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui étaient
+très bonnes et qui avaient pitié d'elle, se précipitèrent sur Paul
+pour lui arracher le pot à la crème. Paul, qui était furieux, les
+repoussa; Sophie en profita pour se dégager et pour tomber dessus
+à coups de poing. Camille et Madeleine tâchèrent alors de retenir
+Sophie; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine
+appelaient au secours, c'était un train à assourdir; les mamans
+accoururent effrayées. À leur aspect les enfants se tinrent tous
+immobiles.
+
+«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme de Réan d'un air inquiet et
+sévère.
+
+Personne ne répondit.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Camille, explique-nous le sujet de cette
+bataille.
+
+CAMILLE.--Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec
+personne.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! vous ne vous battiez pas? Toi tu
+tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe.
+
+CAMILLE.--C'était pour les empêcher de... de... jouer trop fort.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, avec un demi-sourire.--Jouer! tu appelles
+cela jouer!
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vois que c'est Sophie et Paul qui se seront
+disputés, comme à l'ordinaire; Camille et Madeleine auront voulu
+les empêcher de se battre. J'ai deviné, n'est-ce pas, ma petite
+Camille?
+
+CAMILLE, _bien bas et rougissant. _--Oui, madame.
+
+MADAME D'AUBERT.--N'êtes-vous pas honteux, monsieur Paul, de
+vous conduire ainsi? À propos de rien vous vous fâchez, vous êtes
+prêt à vous battre...
+
+PAUL.--Ce n'est pas à propos de rien, maman; Sophie a voulu nous
+faire boire un thé tellement détestable que nous avons eu mal au
+coeur en le goûtant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous
+a dit que nous étions trop difficiles.
+
+Mme de Réan prit le pot à la crème, le sentit, y goûta du bout de
+la langue, fit une grimace de dégoût et dit à Sophie:
+
+«Où avez-vous pris cette horreur de prétendue crème,
+mademoiselle?»
+
+SOPHIE, _la tête baissée et très honteuse. _--Je l'ai faite,
+maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous l'avez faite! et avec quoi?... Répondez.
+
+SOPHIE, _de même. _--Avec le blanc à argenterie et l'eau du
+chien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et votre thé, qu'est-ce que c'était?
+
+SOPHIE, de même.--Des feuilles de trèfle et de l'eau du chien.
+
+MADAME DE RÉAN, _examinant le sucrier. _--Voilà un joli régal
+pour vos amies! De l'eau sale, de la craie! Vous commencez bien
+vos quatre ans, mademoiselle: en désobéissant quand je vous avais
+défendu de faire du thé, en voulant faire avaler à vos amies un
+soi-disant thé dégoûtant, et en vous battant avec votre cousin. Je
+reprends votre ménage, pour vous empêcher de recommencer, et je
+vous aurais envoyée dîner dans votre chambre, si je ne craignais
+de gâter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes
+qu'elles souffriraient de votre punition.
+
+Les mamans s'en allèrent en riant malgré elles du ridicule régal
+inventé par Sophie. Les enfants restèrent seuls; Paul et Sophie,
+honteux de leur bataille, n'osaient pas se regarder. Camille et
+Madeleine les embrassèrent, les consolèrent et tâchèrent de les
+réconcilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon à tous, et
+tout fut oublié. On courut au jardin, où on attrapa huit superbes
+papillons, que Paul mit dans une boîte qui avait un couvercle de
+verre. Le reste de l'après-midi se passa à arranger la boîte, pour
+que les papillons fussent bien logés; on leur mit de l'herbe, des
+fleurs, des gouttes d'eau sucrée, des fraises, des cerises. Quand
+le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la boîte aux
+papillons, à la prière de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui
+voyaient qu'il en avait envie.
+
+
+
+XIII--Les loups.
+
+Sophie n'était pas très obéissante, nous l'avons bien vu dans les
+histoires que nous venons de lire; elle aurait dû être corrigée,
+mais elle ne l'était pas encore: aussi lui arriva-t-il bien
+d'autres malheurs.
+
+Le lendemain du jour où Sophie avait eu quatre ans, sa maman
+l'appela et lui dit:
+
+«Sophie, je t'ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu
+viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais
+partir pour aller à la ferme de Svitine en passant par la forêt;
+tu vas venir avec moi; seulement fais attention à ne pas te mettre
+en arrière; tu sais que je marche vite, et, si tu t'arrêtais, tu
+pourrais rester bien loin derrière avant que je pusse m'en
+apercevoir.»
+
+Sophie, enchantée de faire cette grande promenade, promit de
+suivre sa maman de tout près et de ne pas se laisser perdre dans
+le bois.
+
+Paul, qui arriva au même instant, demanda à les accompagner, à la
+grande joie de Sophie.
+
+Ils marchèrent bien sagement pendant quelque temps derrière
+Mme de Réan; ils s'amusaient à voir courir et sauter quelques gros
+chiens qu'elle emmenait toujours avec elle.
+
+Arrivés dans la forêt, les enfants cueillirent quelques fleurs qui
+étaient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s'arrêter.
+
+Sophie aperçut tout près du chemin une multitude de fraisiers
+chargés de fraises.
+
+«Les belles fraises! s'écria-t-elle. Quel dommage de ne pas
+pouvoir les manger!»
+
+Mme de Réan entendit l'exclamation, et, se retournant, elle lui
+défendit encore de s'arrêter.
+
+Sophie soupira et regarda d'un air de regret les belles fraises
+dont elle avait si envie.
+
+«Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n'y penseras plus.»
+
+SOPHIE.--C'est qu'elles sont si rouges, si belles, si mûres,
+elles doivent être si bonnes!
+
+PAUL.--Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque
+ma tante t'a défendu de les cueillir, à quoi sert-il de les
+regarder?
+
+SOPHIE.--J'ai envie d'en prendre seulement une: cela ne me
+retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons
+ensemble.
+
+PAUL.--Non, je ne veux pas désobéir à ma tante, et je ne veux
+pas être perdu dans la forêt.
+
+SOPHIE.--Mais il n'y a pas de danger. Tu vois bien que c'est
+pour nous faire peur que maman l'a dit; nous saurions bien
+retrouver notre chemin si nous restions derrière.
+
+PAUL.--Mais non: le bois est très épais, nous pourrions bien ne
+pas nous retrouver.
+
+SOPHIE.--Fais comme tu voudras, poltron; moi, à la première
+place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en
+mangerai quelques-unes.
+
+PAUL.--Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes
+une désobéissante et une gourmande: perdez-vous dans la forêt si
+vous voulez; moi, j'aime mieux obéir à ma tante.
+
+Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et
+sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant
+et derrière elle. Sophie aperçut bientôt une nouvelle place de
+fraises aussi belles que les premières; elle en mangea une,
+qu'elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième; elle
+s'accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite; de
+temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur
+Paul, qui s'éloignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils
+allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se
+rapprocher tellement de Mme de Réan, qu'elle regarda ce qui
+causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des
+feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même
+temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se
+retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle,
+quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul!
+
+«Où est Sophie?» s'écria-t-elle.
+
+PAUL.--Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises,
+ma tante.
+
+MADAME DE RÉAN.--Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous
+sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s'il
+est encore temps!»
+
+Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul
+terrifié, à l'endroit où devait être restée Sophie; elle l'aperçut
+de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait
+tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un
+hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au
+même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule
+ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant
+accourir les chiens, il hésita un instant; croyant avoir le temps
+avant leur arrivée d'emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer
+ensuite, il fit un bond prodigieux et s'élança sur elle. Les
+chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par
+les cris d'épouvante de Mme de Réan et de Paul, redoublèrent de
+vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait
+les jupons de Sophie pour l'entraîner dans le bois. Le loup, se
+sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux
+une bataille terrible! La position des chiens devint très
+dangereuse par l'arrivée des deux autres loups qui avaient suivi
+Mme de Réan et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent
+si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuite. Les
+chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains
+de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le
+combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en
+route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses
+courageux défenseurs.
+
+Mme de Réan ne disait rien à Sophie, qui avait de la peine à
+marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait
+eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant
+que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d'un
+ruisseau.
+
+«Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan; buvons tous un peu de cette
+eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre
+frayeur.»
+
+Et Mme de Réan, se penchant vers le ruisseau, en but quelques
+gorgées et jeta de l'eau sur son visage et sur ses mains. Les
+enfants en firent autant; Mme de Réan leur fit tremper la tête
+dans l'eau fraîche. Ils se sentirent ranimés, et leur tremblement
+se calma.
+
+Les pauvres chiens s'étaient tous jetés dans l'eau; ils buvaient,
+ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau;
+et ils sortirent de leur bain nettoyés et rafraîchis.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Mme de Réan se leva pour partir. Les
+enfants marchèrent près d'elle.
+
+«Sophie, dit-elle, crois-tu que j'aie eu raison de te défendre de
+t'arrêter?»
+
+SOPHIE.--Oh oui! maman; je vous demande bien pardon de vous
+avoir désobéi; et toi, mon bon Paul, je suis bien fâchée de
+t'avoir appelé _poltron_.
+
+MADAME DE RÉAN.--Poltron! tu l'as appelé poltron! Sais-tu que,
+lorsque nous avons couru vers toi, c'est lui qui courait en avant?
+As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours de
+leur camarade, Paul, armé d'un bâton qu'il avait ramassé en
+courant, s'est jeté au-devant d'eux pour les empêcher de passer,
+et que c'est moi qui ai dû l'enlever dans mes bras et le retenir
+auprès de toi pour l'empêcher d'aller au secours des chiens? As-tu
+remarqué aussi que, pendant tout le combat, il s'est toujours tenu
+devant toi pour empêcher les loups d'arriver jusqu'à nous? Voilà
+comme Paul est poltron!»
+
+Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa dix fois en lui
+disant: «Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t'aimerai toujours
+de tout mon coeur.»
+
+Quand ils arrivèrent à la maison, tout le monde s'étonna de leurs
+visages pâles et de la robe de Sophie déchirée par les dents du
+loup.
+
+Mme de Réan raconta leur terrible aventure; chacun loua beaucoup
+Paul de son obéissance et de son courage, chacun blâma Sophie de
+sa désobéissance et de sa gourmandise, et chacun admira la
+vaillance des chiens, qui furent caressés et qui eurent un
+excellent dîner d'os et de restes de viande.
+
+Le lendemain, Mme de Réan donna à Paul un uniforme complet de
+zouave; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez
+Sophie; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc
+coiffé d'un turban, un sabre à la main, des pistolets à la
+ceinture. Mais, Paul s'étant mis à rire et à sauter, Sophie le
+reconnut et le trouva charmant avec son uniforme.
+
+Sophie ne fut pas punie de sa désobéissance. Sa maman pensa quelle
+l'avait été assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne
+recommencerait pas.
+
+
+
+XIV--La joue écorchée.
+
+Sophie était colère; c'est un nouveau défaut dont nous n'avons pas
+encore parlé.
+
+Un jour elle s'amusait à peindre un de ses petits cahiers
+d'images, pendant que son cousin Paul découpait des cartes pour en
+faire des paniers à salade, des tables et des bancs. Ils étaient
+tous deux assis à une petite table en face l'un de l'autre; Paul,
+en remuant les jambes, faisait remuer la table.
+
+«Fais donc attention, lui dit Sophie d'un air impatienté; tu
+pousses la table, je ne peux pas peindre.»
+
+Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et
+recommença à faire trembler la table.
+
+«Tu es insupportable, Paul! s'écria Sophie; je t'ai déjà dit que
+tu m'empêchais de peindre.»
+
+PAUL.--Ah bah! pour les belles choses que tu fais, ce n'est pas
+la peine de se gêner.
+
+SOPHIE.--Je sais très bien que tu ne te gênes jamais; mais,
+comme tu me gênes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles.
+
+PAUL, _d'un air moqueur. _--Mes jambes n'aiment pas à rester
+tranquilles, elles bougent malgré moi.
+
+SOPHIE, _fâchée. _--Je les attacherai avec une ficelle, tes
+ennuyeuses jambes; et, si tu continues à les remuer, je te
+chasserai.
+
+PAUL.--Essaie donc un peu; tu verras ce que savent faire les
+pieds qui sont au bout de mes jambes.
+
+SOPHIE.--Vas-tu me donner des coups de pied, méchant?
+
+PAUL.--Certainement, si tu me donnes des coups de poing.
+
+Sophie, tout à fait en colère, lance de l'eau à la figure de Paul,
+qui, se fâchant à son tour, donne un coup de pied à la table et
+renverse tout ce qui était dessus. Sophie s'élance sur Paul et lui
+griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie;
+Sophie, hors d'elle-même, continue à lui donner des tapes et des
+coups de poing. Paul, qui n'aimait pas à battre Sophie, finit par
+se sauver dans un cabinet, où il s'enferme. Sophie a beau frapper
+à la porte, Paul n'ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa
+colère est passée, elle commence à se repentir de ce qu'elle a
+fait; elle se souvient que Paul a risqué sa vie pour la défendre
+contre les loups.
+
+«Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j'ai été méchante pour lui!
+Comment faire pour qu'il ne soit plus fâché? Je ne voudrais pas
+demander pardon; c'est ennuyeux de dire: «Pardonne-moi...»
+Pourtant, ajouta-t-elle après avoir un peu réfléchi, c'est bien
+plus honteux d'être méchant! Et comment Paul me pardonnera-t-il,
+si je ne lui demande pas pardon?»
+
+Après avoir un peu réfléchi, Sophie se leva, alla frapper à la
+porte du cabinet où s'était enfermé Paul, mais cette fois pas avec
+colère, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement;
+elle appela d'une voix bien humble: «Paul, Paul!» Mais Paul ne
+répondit pas. «Paul, ajouta-t-elle, toujours d'une voix douce, mon
+cher Paul, pardonne-moi, je suis bien fâchée d'avoir été méchante.
+Paul, je t'assure que je ne recommencerai pas.»
+
+La porte s'entr'ouvrit tout doucement, et la tête de Paul parut.
+Il regarda Sophie avec méfiance:
+
+«Tu n'es plus en colère? Bien vrai? lui dit-il.
+
+--Oh non! non, bien sûr, cher Paul, répondit Sophie; je suis bien
+triste d'avoir été si méchante.»
+
+Paul ouvrit tout à fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit
+son visage tout écorché; elle poussa un cri et se jeta au cou de
+Paul.
+
+«Oh! mon pauvre Paul, comme je t'ai fait mal! comme je t'ai
+griffé! que faire pour te guérir?
+
+--Ce ne sera rien, répondit Paul, cela passera tout seul.
+Cherchons une cuvette et de l'eau pour me laver. Quand le sang
+sera parti, il n'y aura plus rien du tout.»
+
+Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d'eau; mais il
+eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer,
+les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie
+était désolée.
+
+«Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colère contre moi et
+elle me punira.»
+
+Paul, qui était très bon, se désolait aussi; il ne savait
+qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.
+
+«Je ne peux pas dire que je suis tombé dans les épines, dit-il,
+parce que ce ne serait pas vrai... Mais si, ... attends donc; tu
+vas voir.»
+
+Et voilà Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent
+dans le petit bois près de la maison; Paul se dirige vers un
+buisson de houx, se jette dedans et se roule de manière à avoir le
+visage piqué et écorché par les pointes des feuilles. Il se relève
+plus écorché qu'auparavant.
+
+Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se
+désole, elle pleure.
+
+«C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres,
+mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu
+t'écorches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colère. Oh!
+cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime!
+
+
+ Allons vite à la maison pour me laver encore le visage, dit Paul.
+N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je
+souffre très peu; demain ce sera passé. Ce que je te demande
+seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griffé; si tu le
+faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la récompense
+de mes piqûres de houx. Me le promets-tu?
+
+
+ Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu
+voudras.»
+
+Ils rentrèrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans
+l'eau.
+
+Quand ils allèrent au salon, les mamans qui y étaient poussèrent
+un cri de surprise en voyant le visage écorché et bouffi du pauvre
+Paul.
+
+«Où t'es-tu arrangé comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre
+Paul, on dirait que tu t'es roulé dans les épines.»
+
+PAUL.--C'est précisément ce qui m'est arrivé, maman. Je suis
+tombé, en courant, dans un buisson de houx, et, en me débattant
+pour me relever, je me suis écorché le visage et les mains.
+
+MADAME D'AUBERT.--Tu es bien maladroit d'être tombé dans ce
+houx, tu n'aurais pas dû te débattre, mais te relever bien
+doucement.
+
+MADAME DE RÉAN.--Où donc étais-tu, Sophie? Tu aurais dû l'aider
+à se relever.
+
+PAUL.--Elle courait après moi, ma tante; elle n'a pas eu le
+temps de m'aider; quand elle est arrivée, je m'étais déjà relevé.
+
+Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la
+pommade de concombre.
+
+Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pourquoi es-tu triste, Sophie?
+
+SOPHIE, _rougissant. _--Je ne suis pas triste, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Si fait, tu es triste et inquiète comme si
+quelque chose te tourmentait.
+
+SOPHIE, _les larmes aux yeux et la voix tremblante. _--Je n'ai
+rien, maman; je n'ai rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu vois bien que, même en me disant que tu n'as
+rien, tu es prête à pleurer.
+
+SOPHIE, _éclatant en sanglots. _--Je ne peux... pas... vous
+dire... J'ai... promis... à Paul.
+
+MADAME DE RÉAN, _attirant Sophie.--_Écoute, Sophie, si Paul a
+fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne
+pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul,
+et que je ne le dirai pas à sa maman; mais je veux savoir ce qui
+te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me
+le dire.
+
+Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Réan, et sanglote
+si fort quelle ne peut pas parler.
+
+Mme de Réan cherche à la rassurer, à l'encourager, et enfin Sophie
+lui dit:
+
+«Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est très bon,
+et il a fait une très belle chose; c'est moi seule qui ai été
+méchante, et c'est pour m'empêcher d'être grondée et punie qu'il
+s'est roulé dans le houx.»
+
+Mme de Réan, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui
+raconta tout ce qui s'était passé entre elle et Paul.
+
+«Excellent petit Paul! s'écria Mme de Réan; quel bon coeur il a!
+Quel courage et quelle bonté! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle
+différence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller
+à tes colères et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul,
+qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et
+qui, aujourd'hui encore, a été si généreux pour toi.»
+
+SOPHIE.--Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et à l'avenir
+jamais je ne me fâcherai contre Paul.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je n'ajouterai aucune réprimande ni aucune
+punition à celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal
+de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes
+celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as été sincère,
+tu as tout avoué quand tu pouvais tout cacher: c'est très bien, je
+te pardonne à cause de ta franchise.
+
+
+
+XV--Élisabeth.
+
+Sophie était assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne
+faisait rien et elle pensait.
+
+«À quoi penses-tu?» lui demanda sa maman.
+
+SOPHIE.--Je pense à Élisabeth Chéneau, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et à propos de quoi penses-tu à elle?
+
+SOPHIE.--C'est que j'ai remarqué hier qu'elle avait une grande
+écorchure au bras, et, quand je lui ai demandé comment elle
+s'était écorchée, elle a rougi, elle a caché son bras, elle m'a
+dit tout bas: «Tais-toi; c'est pour me punir.» Je cherche à
+comprendre ce qu'elle a voulu me dire.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi
+aussi, j'ai remarqué cette écorchure, et sa maman m'a raconté
+comment elle se l'était faite. Écoute bien; c'est un beau trait
+d'Élisabeth.»
+
+Sophie, enchantée d'avoir une histoire à entendre, rapprocha son
+petit fauteuil de sa maman pour mieux écouter.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu sais qu'Élisabeth est très bonne, mais
+qu'elle est malheureusement un peu colère (Sophie baisse les
+yeux); il lui arrive même de taper sa bonne dans ses accès de
+colère. Elle en est désolée après, mais elle ne réfléchit
+qu'après, au lieu de réfléchir avant. Avant-hier elle repassait
+les robes et le linge de sa poupée; sa bonne mettait les fers au
+feu, de peur qu'Élisabeth ne se brûlât. Élisabeth était ennuyée de
+ne pas les faire chauffer elle-même; sa bonne le lui défendait, et
+l'arrêtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu
+sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver à la
+cheminée, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit,
+retira le fer et lui dit: «Puisque vous ne m'écoutez pas,
+Élisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les
+remets dans l'armoire.--Je veux mes fers, cria Élisabeth; je
+veux mes fers!--Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.--
+Méchante Louise, rendez-moi mes fers, dit Élisabeth en colère.--
+Vous ne les aurez pas; les voici enfermés», ajouta Louise en
+retirant la clef de l'armoire. Élisabeth, furieuse, voulut
+arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y
+parvenir. Alors dans sa colère elle la griffa si fortement que le
+bras de Louise fut écorché et saigna. Quand Élisabeth vit le sang,
+elle fut désolée; elle demanda pardon à Louise, elle lui baisait
+le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une très
+bonne femme, la voyant si affligée, l'assurait que son bras ne lui
+faisait pas mal. «Non, non, disait Élisabeth en pleurant, je
+mérite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; écorchez-moi le
+bras comme j'ai écorché le vôtre, ma bonne; que je souffre ce que
+vous souffrez.» Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce
+qu'Élisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut
+très douce le reste du jour, et alla se coucher très sagement. Le
+lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang à son drap,
+et, regardant son bras, elle le vit horriblement écorché. «Qui
+est-ce qui vous a blessée ainsi, ma pauvre enfant? s'écria-t-elle.
+--C'est moi-même, ma bonne, répondit Élisabeth, pour me punir de
+vous avoir griffée hier. Quand je me suis couchée, j'ai pensé
+qu'il était juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez,
+et je me suis griffé le bras jusqu'au sang.» La bonne, attendrie,
+embrassa Élisabeth, qui lui promit d'être sage à l'avenir. Tu
+comprends maintenant ce que t'a dit Élisabeth et pourquoi elle a
+rougi?
+
+SOPHIE.--Oui, maman, je comprends très bien. C'est très beau ce
+qu'Élisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en
+colère, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL.
+
+MADAME DE RÉAN, _souriant.--_Est-ce que tu ne fais jamais ce que
+tu sais être mal?
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Mais moi, maman, je suis plus jeune:
+j'ai quatre ans, et Élisabeth en a cinq.
+
+MADAME DE RÉAN.--Cela ne fait pas une grande différence;
+souviens-toi de ta colère il y a huit jours, contre ce pauvre Paul
+qui est si gentil.
+
+SOPHIE.--C'est vrai, maman; mais je crois tout de même que je ne
+recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais être une
+chose mauvaise.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je l'espère pour toi, Sophie, mais prends garde
+de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu
+sais que l'orgueil est un bien vilain défaut.
+
+Sophie ne répondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui
+voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage.
+
+La pauvre Sophie fut bientôt humiliée, car voici ce qui arriva
+deux jours après.
+
+
+
+XVI--Les fruits confits.
+
+Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le
+vestibule attendait un homme qui semblait être un conducteur de
+diligence et qui tenait un paquet sous le bras.
+
+«Qui attendez-vous, monsieur?» lui dit Paul très poliment.
+
+L'HOMME.--J'attends Mme de Réan, monsieur; j'ai un paquet à lui
+remettre.
+
+SOPHIE.--De la part de qui?
+
+L'HOMME.--Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la
+diligence; le paquet vient de Paris.
+
+SOPHIE.--Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet?
+
+L'HOMME.--Je pense que ce sont des fruits confits et des pâtes
+d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le
+livre de la diligence.
+
+Les yeux de Sophie brillèrent; elle passa sa langue sur ses
+lèvres.
+
+«Allons vite prévenir maman», dit-elle à Paul; et elle partit en
+courant. Quelques instants après, la maman arriva, paya le port du
+paquet et l'emporta au salon, où la suivirent Sophie et Paul. Ils
+furent très attrapés quand ils virent Mme de Réan poser le paquet
+sur la table et retourner à son bureau pour lire et écrire.
+
+Sophie et Paul se regardèrent d'un air malheureux.
+
+«Demande à maman de l'ouvrir», dit tout bas Sophie à Paul.
+
+PAUL, _tout bas. _--Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit
+impatient et curieux.
+
+SOPHIE, _tout bas. _--Demande-lui si elle veut que nous lui
+épargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mêmes.
+
+LA MAMAN.--J'entends très bien ce que vous dites, Sophie; c'est
+très mal de faire la fausse, de faire semblant d'être obligeante
+et de vouloir m'épargner un ennui, quand c'est tout bonnement par
+curiosité et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu
+m'avais dit franchement: «Maman, j'ai envie de voir les fruits
+confits, permettez-moi de défaire le paquet», je te l'aurais
+permis. Maintenant je te défends d'y toucher.
+
+Sophie, confuse et mécontente, s'en alla dans sa chambre, suivie
+de Paul.
+
+«Voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit
+Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante déteste
+les faussetés.»
+
+SOPHIE.--Pourquoi aussi n'as-tu pas demandé tout de suite quand
+je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que
+des bêtises.
+
+PAUL.--D'abord je ne fais pas de bêtises; ensuite je ne fais pas
+le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les
+fruits confits.
+
+SOPHIE.--Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre
+vous, parce que vous me faites toujours gronder.
+
+PAUL.--Même le jour où tu m'as si bien griffé?
+
+Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restèrent quelque temps
+sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon à Paul,
+mais l'amour-propre l'empêchait de parler la première. Paul, qui
+était très bon, n'en voulait plus à Sophie; mais il ne savait
+comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un
+moyen très habile: il se balança sur sa chaise, et il se pencha
+tellement en arrière, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider à
+se relever.
+
+«Tu t'es fait mal, pauvre Paul?» lui dit-elle.
+
+PAUL.--Non, AU CONTRAIRE.
+
+SOPHIE, _riant.--_Ah! au contraire. C'est assez drôle, cela.
+
+PAUL.--Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle.
+
+SOPHIE, _l'embrassant. _--Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est
+donc exprès que tu es tombé? tu aurais pu te faire mal.
+
+PAUL.--Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une
+chaise si basse? À présent que nous sommes amis, allons jouer.
+
+Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le
+paquet toujours ficelé. Paul entraîna Sophie, qui avait bien envie
+de s'arrêter, et ils n'y pensèrent plus.
+
+Après le dîner, Mme de Réan appela les enfants.
+
+«Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goûter à
+nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la
+ficelle.» Paul partit comme un éclair et rentra presque au même
+instant, tenant un couteau, qu'il présenta à sa tante.
+
+Mme de Réan coupa la ficelle, défit les papiers qui enveloppaient
+les fruits, et découvrit douze boîtes de fruits confits et de
+pâtes d'abricots.
+
+«Goûtons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une
+boîte. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le
+mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du
+cédrat, de l'angélique.»
+
+Sophie hésita un peu; elle examinait lesquels étaient les plus
+gros; enfin elle se décida pour une poire et un abricot. Paul
+choisit une prune et de l'angélique. Quand tout le monde en eut
+pris, la maman ferma la boîte, encore à moitié pleine, la porta
+dans sa chambre et la posa sur le haut d'une étagère. Sophie
+l'avait suivie jusqu'à la porte.
+
+En revenant, Mme de Réan dit à Sophie et à Paul qu'elle ne
+pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une
+visite dans le voisinage.
+
+«Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou
+restez devant la maison, comme vous voudrez.»
+
+Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert
+et M. de Réan.
+
+Les enfants restèrent seuls et jouèrent longtemps devant la
+maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.
+
+«Je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir pas pris d'angélique ni de
+prune; ce doit être très bon.
+
+--Oui, c'est très bon, répondit Paul, mais tu pourras en manger
+demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.»
+
+Ils reprirent leur jeu, qui était de l'invention de Paul. Ils
+avaient creusé un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais
+il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau à
+mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre
+boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.
+
+«Aïe, aïe! s'écria-t-il, comme c'est froid! Je suis trempé; il
+faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon.
+Attends-moi là, je reviendrai dans un quart d'heure.»
+
+Sophie resta près du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle,
+mais ne pensant ni à l'eau, ni à la pelle, ni à Paul. À quoi
+pensait-elle donc? Hélas! Sophie pensait aux fruits confits, à
+l'angélique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en
+manger encore, de n'avoir pas goûté à tout.
+
+«Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas
+le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je
+remarquerais ceux que je prendrai demain... Et pourquoi ne
+pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu'à ouvrir la boîte.»
+
+Voilà Sophie, bien contente de son idée, qui court à la chambre de
+sa maman et qui cherche à atteindre la boîte; mais elle a beau
+sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait
+comment faire; elle cherche un bâton, une pincette, n'importe
+quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant:
+
+«Que je suis donc bête! je vais approcher un fauteuil et monter
+dessus!»
+
+Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout près de l'étagère,
+grimpe dessus, atteint la boîte, l'ouvre et regarde avec envie les
+beaux fruits confits. «Lequel prendrai-je demain?» dit-elle. Elle
+ne peut se décider: c'est tantôt l'un, tantôt l'autre. Le temps se
+passait pourtant; Paul allait bientôt revenir.
+
+«Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que
+je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les
+regarder... J'ai une bonne idée: si je grignotais un tout petit
+morceau de chaque fruit, je saurais le goût qu'ils ont tous, je
+saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce
+que j'en mordrais si peu que cela ne paraîtrait pas.»
+
+Et Sophie mordille un morceau d'angélique, puis un abricot, puis
+une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cédrat, mais
+elle ne se décide pas plus qu'avant.
+
+«Il faut recommencer», dit-elle.
+
+Elle recommence à grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne
+reste presque plus rien dans la boîte. Elle s'en aperçoit enfin;
+la frayeur la prend.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y
+goûter, et j'ai presque tout mangé. Maman va s'en apercevoir dès
+qu'elle ouvrira la boîte; elle devinera que c'est moi. Que faire,
+que faire?... Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais
+maman ne me croira pas... Si je disais que ce sont les souris?
+Précisément, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je
+le dirai à maman; seulement je dirai que c'était un rat, parce
+qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et,
+comme j'ai mangé presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat
+qu'une souris.»
+
+Sophie, enchantée de son esprit, ferme la boîte, la remet à sa
+place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant;
+à peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul
+revint.
+
+PAUL.--J'ai été bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne
+trouvais pas mes souliers; on les avait emportés pour les cirer,
+et j'ai cherché partout avant de les demander à Baptiste. Qu'as-tu
+fait pendant que je n'y étais pas?
+
+SOPHIE.--Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau.
+
+PAUL.--Mais tu as laissé le bassin se vider; il n'y a plus rien
+dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le
+rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le
+baquet.
+
+Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au
+bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit:
+
+«Ta pelle est toute poissée; elle colle aux doigts; qu'est-ce que
+tu as mis dessus?
+
+--Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle
+colle.»
+
+Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau,
+parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées.
+
+«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Pour voir si elle est froide.
+
+PAUL, _riant. _--Quel drôle d'air tu as depuis que je suis
+revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.
+
+SOPHIE, _troublée_.--Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as
+qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas
+pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours
+des idées ridicules.
+
+PAUL.--Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai
+faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta
+part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.
+
+Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le
+bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi
+jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les
+emmenèrent. C'était l'heure du coucher.
+
+Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près
+d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin
+était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle
+cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui
+disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces
+fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés;
+ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent
+une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal.
+Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.--Mais, dit Sophie,
+le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que
+l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.--Oui, dit
+l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de
+délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de
+tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont
+méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes
+souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.»
+Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de
+fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup
+d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de
+fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle,
+et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le
+jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai
+à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu
+reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin
+raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y
+avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis
+enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils
+l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les
+autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux.
+
+Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle
+cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la
+rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à
+avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle
+en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur
+encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie,
+un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut
+trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée
+quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à
+son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants,
+elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait
+les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les
+bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les
+premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et
+plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et
+agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle
+s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce
+rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me
+l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.
+
+Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu
+sévère; mais le rêve lui avait fait oublier les fruits confits, et
+elle se mit tout de suite à le raconter.
+
+LA MAMAN.--Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le
+bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prévient par le moyen
+de ce rêve que, si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui
+te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des
+plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien,
+c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est-à-dire
+en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues; le
+chemin devient plus doux à mesure qu'on marche, c'est-à-dire qu'à
+force d'être obéissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que
+cela ne coûte plus d'obéir et d'être bon, et qu'on ne souffre plus
+de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés.
+
+Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman;
+elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y décider. Enfin
+Mme de Réan, qui voyait son agitation, vint à son aide en lui
+disant:
+
+«Tu as quelque chose à avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire,
+parce que cela coûte toujours d'avouer une faute. C'est
+précisément le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange
+et qui te fait peur. Voyons, Sophie, écoute ton bon ange, et saute
+hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.»
+
+Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et,
+d'une voix tremblante, avoua à sa maman qu'elle avait mangé la
+veille presque toute la boîte de fruits confits.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et comment espérais-tu me le cacher?
+
+SOPHIE.--Je voulais vous dire, maman, que c'étaient les rats qui
+l'avaient mangée.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le
+penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de
+la boîte et le refermer ensuite; les rats auraient commencé par
+dévorer, déchirer la boîte pour arriver aux fruits confits. De
+plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour
+atteindre l'étagère.
+
+SOPHIE, _surprise. _--Comment! Vous avez vu que j'avais tiré le
+fauteuil?
+
+MADAME DE RÉAN.--Comme tu avais oublié de l'ôter, c'est la
+première chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai
+compris que c'était toi, surtout après avoir regardé la boîte et
+l'avoir trouvée presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de
+m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter
+et t'auraient fait punir plus sévèrement. Pour récompenser
+l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition
+que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront.
+
+Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna
+ensuite dans sa chambre, où Paul l'attendait pour déjeuner.
+
+PAUL.--Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges.
+
+SOPHIE.--C'est que j'ai pleuré.
+
+PAUL.--Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a grondée?
+
+SOPHIE.--Non, mais c'est que j'étais honteuse de lui avouer une
+mauvaise chose que j'ai faite hier.
+
+PAUL.--Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi.
+
+SOPHIE.--Parce que je me suis cachée de toi.
+
+Et Sophie raconta à Paul comment elle avait mangé la boîte de
+fruits confits, après avoir voulu seulement les regarder et
+choisir les meilleurs pour le lendemain.
+
+Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avoué à sa maman.
+
+«Comment as-tu eu ce courage?» dit-il.
+
+Sophie lui raconta alors son rêve, et comment sa maman le lui
+avait expliqué. Depuis ce jour Paul et Sophie parlèrent souvent de
+ce rêve, qui les aida à être obéissants et bons.
+
+
+
+XVII--Le chat et le bouvreuil.
+
+Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils
+revenaient de chez une pauvre femme à laquelle ils avaient été
+porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantôt ils
+cherchaient à grimper à un arbre, tantôt ils passaient au travers
+des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie était cachée
+et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou
+bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa
+cachette.
+
+«Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri,
+comme un chat qui miaule, tout près de moi, dans le buisson.»
+
+PAUL.--Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir
+nous-mêmes ce que c'est.
+
+SOPHIE.--Oh non! j'ai peur.
+
+PAUL, _riant. _--Peur! et de quoi? Tu dis toi-même que c'était un
+petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bête.
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas; c'est peut-être un serpent, un jeune
+loup.
+
+PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau,
+cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui
+étais tout près de toi, je ne l'ai pas entendu!
+
+SOPHIE.--Voilà le même cri! Entends-tu?
+
+Paul écouta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui
+sortait du buisson. Il y courut malgré les prières de Sophie.
+
+«C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'écria-t-il après
+avoir cherché quelques instants. Viens voir comme il paraît
+misérable.»
+
+Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouillé
+de rosée et taché de boue, qui était étendu tout près de la place
+où elle s'était cachée.
+
+«Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte;
+pauvre petit, comme il tremble.
+
+--Et comme il est maigre!» dit Paul. Ils appelèrent la bonne, qui
+les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrèrent
+le petit chat et lui demandèrent de l'emporter.
+
+LA BONNE.--Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit
+malheureux est si mouillé et si sale que je ne peux pas le prendre
+dans mes mains.
+
+SOPHIE.--Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.
+
+PAUL.--Ou plutôt dans mon mouchoir; il sera bien mieux.
+
+SOPHIE.--C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le
+dans le tien; ma bonne l'emportera.
+
+La bonne les aida à arranger le petit chat, qui n'avait pas la
+force de remuer; quand il fut bien enveloppé dans le mouchoir, la
+bonne le prit, et tous se dépêchèrent d'arriver à la maison pour
+lui donner du lait chaud.
+
+Ils n'étaient pas loin de la maison, et ils furent bientôt
+arrivés. Sophie et Paul coururent en avant, à la cuisine.
+
+«Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie à Jean,
+le cuisinier.
+
+--Pour quoi faire, mademoiselle? répondit Jean.
+
+--Pour un pauvre petit chat que nous avons trouvé dans une haie
+et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans
+un mouchoir.»
+
+La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une
+assiettée de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala
+tout sans en laisser une goutte.
+
+«J'espère que le voilà content, dit la bonne. Il a bu plus de deux
+verres de lait.»
+
+SOPHIE.--Ah! le voilà qui se relève! Il lèche ses poils.
+
+PAUL.--Si nous l'emportions dans notre chambre?
+
+LE CUISINIER.--Moi, monsieur et mademoiselle, je vous
+conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il
+se séchera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura à
+manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir
+quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi à être propre.
+
+PAUL.--C'est vrai. Laissons-le à la cuisine, Sophie.
+
+SOPHIE.--Mais il sera toujours à nous et je le verrai tant que
+je voudrai?
+
+LE CUISINIER.--Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand
+vous voudrez. Ne sera-t-il pas à vous tout de même?
+
+Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le
+fourneau. Les enfants le laissèrent dormir et recommandèrent bien
+au cuisinier de lui mettre du lait près de lui pour qu'il pût en
+boire toutes les fois qu'il aurait faim.
+
+SOPHIE.--Comment appellerons-nous notre chat?
+
+PAUL.--Appelons-le Chéri.
+
+SOPHIE.--Oh non! C'est commun. Appelons-le plutôt Charmant.
+
+PAUL.--Et si en grandissant il devient laid?
+
+SOPHIE.--C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien
+pourtant qu'il ait un nom.
+
+PAUL.--Sais-tu ce qui serait un très joli nom? Beau-Minon.
+
+SOPHIE.--Ah oui! Comme dans le conte de _Blondine_. C'est vrai:
+appelons-le Beau-Minon. Je demanderai à maman de lui faire un
+petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.
+
+Et les enfants coururent chez Mme de Réan pour lui raconter
+l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman
+alla voir le chat et prit la mesure de son cou.
+
+«Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est
+si maigre et si faible qu'il peut à peine se tenir sur ses
+pattes.»
+
+PAUL.--Mais comment s'est-il trouvé dans la haie? Les chats ne
+vivent pas dans les bois.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont
+emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant
+qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.
+
+SOPHIE.--Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute
+s'il a été malheureux.
+
+MADAME DE RÉAN.--Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son
+chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants
+hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois,
+que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute
+seule?
+
+SOPHIE.--Oh! je ne serais pas embarrassée! Je marcherais
+toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une
+maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais
+qu'on me ramenât.
+
+LA MAMAN.--D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens
+qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur
+ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te
+comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré
+dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il
+demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir
+de faim?
+
+MADAME DE RÉAN.--Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là
+après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être
+resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé.
+
+PAUL.--Quant à cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que
+nous passerions par là.
+
+MADAME DE RÉAN.--Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a
+permis afin de vous donner l'occasion d'être charitables, même
+pour un animal.
+
+Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne
+dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent
+Beau-Minon profondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier
+avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc
+rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur
+petit jardin.
+
+Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien
+portant et gai. À mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau;
+ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux
+noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui
+donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat
+angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul,
+qui venait très souvent passer quelques jours avec Sophie,
+l'aimait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux des chats.
+Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie: il était cruel pour
+les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres
+pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait.
+Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui
+cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon.
+Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient
+ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne
+les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger
+les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs.
+
+Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de
+grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en
+restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne
+pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à
+moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à
+toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper.
+
+«Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu
+te punira de ta méchanceté. Il t'arrivera malheur un jour.»
+
+Beau-Minon ne les écoutait pas.
+
+Un jour Mme de Réan apporta dans le salon un charmant oiseau, dans
+une belle cage toute dorée.
+
+«Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m'a envoyé un de mes
+amis. Il chante parfaitement.»
+
+SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! que je voudrais l'entendre!
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas
+trop, pour ne pas l'effrayer... Petit, petit, continua Mme de Réan
+en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.»
+
+Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et
+à gauche, et puis il se mit à siffler l'air: _Au clair de la
+lune_. Quand il eut fini, il siffla: _J'ai du bon tabac_, puis:
+_Le bon roi Dagobert_.
+
+Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine
+respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini,
+Paul s'écria:
+
+«Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je
+voudrais l'entendre toujours!
+
+
+ Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan; à
+présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger.
+Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du
+plantain; le jardinier vous montrera où il y en a.»
+
+Les enfants coururent au potager et rapportèrent une telle
+quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur
+maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autre
+fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença
+tout de suite à le becqueter.
+
+«Allons dîner à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas
+nous attendent.»
+
+Pendant le dîner, on parla beaucoup du joli bouvreuil.
+
+«Quelle belle tête noire il a! dit Sophie.
+
+
+ Et quel joli ventre rouge! dit Paul.
+
+
+ Et comme il chante bien! dit Mme de Réan.
+
+
+ Il faudra lui faire chanter tous ses airs», dit M. de Réan.
+
+Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon; les enfants
+couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y
+entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva
+immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De
+cette cage, dont plusieurs barreaux étaient tordus et cassés,
+Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre
+bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son
+tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau.
+Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce
+moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau-Minon.
+Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la
+porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en
+chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus,
+ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon
+avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule
+s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil
+tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou
+trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frappé
+à la tête; il était mort.
+
+Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après
+le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière
+convulsion de Beau-Minon.
+
+«Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie.
+
+
+ Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul.
+
+
+ Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan.
+
+--J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent,
+répondit M. de Réan. Le bouvreuil est mort étouffé par le méchant
+Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans
+le vouloir.»
+
+Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre
+chat, qu'elle aimait malgré ses défauts.
+
+«Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le
+punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon!
+te voilà mort, et par ta faute!»
+
+
+
+XVIII--La boîte à ouvrage.
+
+Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le
+demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et
+redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa
+chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait
+toujours et répétait:
+
+«Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il
+faut que je tâche de l'avoir.»
+
+Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais
+elle ne se corrigeait pas.
+
+Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à
+ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était
+en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu,
+il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en
+or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, des
+bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet.
+Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une
+boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes
+couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans,
+etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte:
+
+«Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode
+d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette
+boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été
+sûre que sa maman répondrait: _C'est pour toi_.
+
+C'est à moi que ton papa l'a envoyée,» répondit Mme de Réan.
+
+SOPHIE.--Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir.
+
+MADAME DE RÉAN.--Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce
+soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu ne travailles pas encore assez bien pour
+avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne
+rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les
+autres.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.
+
+SOPHIE.--Je commence à très bien travailler, maman; j'aime
+beaucoup à travailler.
+
+MADAME DE RÉAN.--En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si
+désolée quand je t'oblige à travailler?
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--C'est..., c'est... parce que je n'ai pas
+ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je
+travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir...
+
+MADAME DE RÉAN.--Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte,
+c'est le moyen d'arriver à en avoir une.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie!
+
+MADAME DE RÉAN.--Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus
+songer à la boîte.
+
+Sophie se tut; elle continua à regarder la boîte, puis elle la
+redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la
+renvoya dans le jardin.
+
+Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un
+banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir.
+
+«Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en
+envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas écrire; et, si
+je dictais la lettre à maman, elle me gronderait et ne voudrait
+pas l'écrire... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu;
+mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la
+boîte tout de suite...»
+
+Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus
+son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria:
+
+«J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi.»
+
+Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la
+table; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec
+précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les
+choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait
+voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur
+que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne
+vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand
+elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au
+milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses
+joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite
+table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa
+maman.
+
+«Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra
+bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte
+sera à moi!»
+
+Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se
+reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: «Que dira
+maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que
+répondrai-je quand on me demandera si c'est moi?» Sophie ne pensa
+à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte.
+
+Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de
+Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au
+salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à
+dîner qu'elle allait leur montrer une bien jolie boîte à ouvrage
+que M. de Réan lui avait envoyée de Paris.
+
+«Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est
+nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord
+la boîte elle-même; comme elle est jolie!
+
+--Charmante, répondit-on, charmante.»
+
+Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des
+personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide!
+
+«Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne
+l'ai pas touchée depuis.
+
+--L'aviez-vous laissée au salon?» demanda une des dames invitées.
+
+MADAME DE RÉAN.--Certainement, et sans la moindre inquiétude;
+tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler.
+
+LA DAME.--Et pourtant la boîte est vide, chère madame; il est
+certain que quelqu'un l'a vidée.
+
+Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette
+conversation; elle se tenait cachée derrière tout le monde, rouge
+comme un radis et tremblant de tous ses membres.
+
+Mme de Réan, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela:
+«Sophie, Sophie, où es-tu?»
+
+Comme Sophie ne répondait pas, les dames derrière lesquelles elle
+était cachée, et qui la savaient là, s'écartèrent, et Sophie parut
+dans un tel état de rougeur et de trouble, que chacun devina sans
+peine que le voleur était elle-même.
+
+«Approchez, Sophie», dit Mme de Réan.
+
+Sophie s'avança d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle.
+
+MADAME DE RÉAN.--Où avez-vous mis les choses qui étaient dans ma
+boîte?
+
+SOPHIE, _tremblante. _--Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien
+caché.
+
+MADAME DE RÉAN.--Il est inutile de mentir, mademoiselle;
+rapportez tout à la minute, si vous ne voulez pas être punie comme
+vous le méritez.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Mais, maman, je vous assure que je n'ai
+rien pris.
+
+MADAME DE RÉAN.--Suivez-moi, mademoiselle.
+
+Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Réan lui prit la main
+et l'entraîna malgré sa résistance dans le salon à joujoux. Elle
+se mit à chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans
+l'armoire de la poupée; ne trouvant rien, elle commençait à
+craindre d'avoir été injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea
+vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman,
+ouvrant le tiroir, aperçut tous les objets de sa boîte à ouvrage,
+que Sophie avait cachés là.
+
+Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne
+l'avait jamais fouettée. Sophie eut beau crier, demander grâce,
+elle reçut le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu'elle
+le méritait.
+
+Mme de Réan vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait
+trouvé, pour le remettre dans sa boîte, laissant Sophie pleurer
+seule dans le petit salon.
+
+Elle était si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dîner; et
+elle fit bien, car Mme de Réan lui envoya sa bonne pour l'emmener
+dans sa chambre, où elle devait dîner et passer la soirée. Sophie
+pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgré ses gâteries
+habituelles, était indignée et l'appelait voleuse.
+
+«Il faudra que je ferme tout à clef, disait-elle, de peur que vous
+ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura
+bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos
+tiroirs.»
+
+Le lendemain, Mme de Réan fit appeler Sophie.
+
+«Écoutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'écrivait votre papa
+en m'envoyant la boîte à ouvrage.»
+
+«Ma chère amie, je viens d'acheter une charmante boîte à ouvrage
+que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas
+et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la récompense de huit
+jours de sagesse. Faites-lui voir la boîte, mais ne lui dites pas
+que je l'ai achetée pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage
+par intérêt, pour gagner un beau présent; je veux qu'elle le soit
+par un vrai désir d'être bonne...»
+
+«Vous voyez, continua Mme de Réan, qu'en me volant, vous vous êtes
+volée vous-même. Après ce que vous avez fait, vous auriez beau
+être sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette boîte.
+J'espère que la leçon vous profitera et que vous ne recommencerez
+pas une action si mauvaise et si honteuse.»
+
+Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman
+finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la
+boîte; plus tard elle la donna à la petite Élisabeth Chéneau, qui
+travaillait à merveille et qui était d'une sagesse admirable.
+
+Quand le bon, l'honnête petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie,
+il en fut si indigné qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez
+elle. Mais, quand il sut combien elle était affligée et
+repentante, et combien elle était honteuse d'être appelée voleuse,
+son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la
+gronder, il la consola et lui dit:
+
+«Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol?
+C'est d'être si honnête, qu'on ne puisse pas même te soupçonner à
+l'avenir.»
+
+Sophie lui promit d'être très honnête, et elle tint parole.
+
+
+
+XIX--L'âne.
+
+Sophie avait été très sage depuis quinze jours; elle n'avait pas
+fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'était pas
+mise en colère depuis longtemps; la bonne disait qu'elle était
+devenue obéissante. La maman trouvait qu'elle n'était plus ni
+gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait récompenser
+Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.
+
+Un jour qu'elle travaillait, sa fenêtre ouverte, pendant que
+Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une
+conversation qui lui apprit ce que désirait Sophie.
+
+PAUL, _s'essuyant le visage. _--Que j'ai chaud, que j'ai chaud!
+Je suis en nage.
+
+SOPHIE, _s'essuyant de même. _--Et moi donc! Et pourtant nous
+n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage.
+
+PAUL.--C'est que nos brouettes sont si petites!
+
+SOPHIE.--Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous
+irions plus vite.
+
+PAUL.--Nous n'aurions pas la force de les traîner: j'ai voulu un
+jour en mener une; j'ai eu de la peine à l'enlever, et, quand j'ai
+voulu avancer, le poids de la brouette m'a entraîné, et j'ai versé
+toute la terre qui était dedans.
+
+SOPHIE.--Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le
+bêcher et de le planter, nous devons y traîner plus de cent
+brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher!
+
+PAUL.--Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le
+faire.
+
+SOPHIE.--Ah! si nous avions un âne, comme Camille et Madeleine
+de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous
+ferions de l'ouvrage en peu de temps!
+
+PAUL.--C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que
+nous fassions l'ouvrage de l'âne.
+
+SOPHIE.--Écoute, Paul, j'ai une idée.
+
+PAUL, _riant. _--Oh! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire
+quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général.
+
+SOPHIE, _avec impatience. _--Mais écoute donc, avant de te
+moquer. Mon idée est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle
+d'argent par semaine?
+
+PAUL.--Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien
+que pour m'amuser.
+
+SOPHIE.--Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs
+par semaine. Au lieu de dépenser notre argent, gardons-le jusqu'à
+ce que nous puissions acheter un âne et une charrette.
+
+PAUL.--Ton idée serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en
+avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien
+donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait
+attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un âne et une
+voiture.
+
+SOPHIE.--Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois?
+
+PAUL.--Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est très peu.
+
+SOPHIE, _réfléchissant. _--Eh bien! voilà une autre idée. Si nous
+demandions à maman et à ma tante de nous donner tout de suite
+l'argent de nos étrennes?
+
+PAUL.--Elles ne voudront pas.
+
+SOPHIE.--Demandons-le toujours.
+
+PAUL.--Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te
+dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui.
+
+Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien
+entendu.
+
+«Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes étrennes?»
+
+MADAME DE RÉAN.--Tes étrennes? je ne peux pas te les acheter
+ici; c'est à notre retour à Paris que je les aurai.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de
+mes étrennes; j'en ai besoin.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent?
+si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est
+nécessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Maman, ce n'est pas pour les pauvres;
+c'est..., c'est pour acheter un âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour quoi faire, un âne?
+
+SOPHIE.--Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi!
+Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est
+parce que nous avons brouetté de la terre pour notre jardin.
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et tu crois qu'un âne brouettera à
+votre place?
+
+SOPHIE.--Mais non, maman! Je sais bien qu'un âne ne peut pas
+brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'âne il nous
+faudrait une charrette, nous y attellerons notre âne et nous
+mènerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.
+
+MADAME DE RÉAN.--J'avoue que ton idée est bonne.
+
+SOPHIE, _battant des mains. _--Ah! je savais bien qu'elle était
+bonne... Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant à la fenêtre.
+
+MADAME DE RÉAN.--Attends avant de te réjouir. Ton idée est
+bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes étrennes.
+
+SOPHIE, _consternée. _--Mais alors... comment ferons-nous?...
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous resterez bien tranquilles et tu
+continueras à être bien sage pour mériter l'âne et la petite
+voiture, que je vais te faire acheter le plus tôt possible.
+
+SOPHIE, _sautant de joie et embrassant sa maman. _--Quel bonheur!
+quel bonheur! Merci, ma chère maman. Paul, Paul! Nous avons un
+âne, nous avons une voiture... Viens donc, viens vite!
+
+PAUL, _accourant. _--Où donc, où donc? Où sont-ils?
+
+SOPHIE.--Maman nous les donne; elle va les faire acheter.
+
+MADAME DE RÉAN.--Oui, je vous les donne à tous deux: à toi,
+Paul, pour te récompenser de ta bonté, de ton obéissance, de ta
+sagesse; à toi, Sophie, pour t'encourager à imiter ton cousin et à
+te montrer toujours douce, obéissante et travailleuse, comme tu
+l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous
+lui expliquerons notre affaire et il nous achètera votre âne et
+votre voiture.
+
+Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en
+avant; ils trouvèrent Lambert dans la cour, où il mesurait de
+l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent à lui
+expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient
+ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait
+avec étonnement les enfants et Mme de Réan, qui prit enfin la
+parole et qui expliqua la chose à Lambert.
+
+SOPHIE.--Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous
+faut notre âne tout de suite, avant de dîner.
+
+LAMBERT, _riant.--_Un âne ne se trouve pas comme une baguette,
+mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a à vendre, que je
+coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui
+ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entêté, qui ne
+soit ni trop jeune ni trop vieux.
+
+SOPHIE.--Dieu, que de choses pour un âne! Prenez le premier que
+vous trouverez, Lambert; ce sera plus tôt fait.
+
+LAMBERT.--Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu:
+je vous exposerais à vous faire mordre ou à recevoir un coup de
+pied.
+
+SOPHIE.--Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage.
+
+PAUL.--Mais pas du tout; je ne veux pas mener un âne qui mord et
+qui rue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez
+que votre commission sera très bien faite. Il s'y connaît et il ne
+ménage pas sa peine.
+
+PAUL.--Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une
+assez petite pour y atteler l'âne?
+
+LAMBERT.--Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant
+que le charron en fasse une, je vous prêterai ma grande voiture à
+chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.
+
+PAUL.--Oh! merci, Lambert; ce sera charmant.
+
+SOPHIE.--Partez, Lambert, partez vite.
+
+MADAME DE RÉAN.--Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il
+la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la
+mangeraient.
+
+Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant
+l'impatience des enfants, partit pour trouver un âne dans les
+environs.
+
+Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir très promptement,
+ramenant un âne; ils restèrent devant la maison à l'attendre. De
+temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait;
+au bout d'une heure ils commencèrent à trouver que c'était fort
+ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer.
+
+PAUL, _bâillant_.--Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser
+dans notre jardin?
+
+SOPHIE, _bâillant. _--Est-ce que nous ne nous amusons pas ici?
+
+PAUL, _bâillant. _--Il me semble que non. Pour moi, je sais que
+je ne m'amuse pas du tout.
+
+SOPHIE.--Et si Lambert arrive avec l'âne, nous ne le verrons
+pas.
+
+PAUL.--Je commence à croire qu'il ne reviendra pas si tôt.
+
+SOPHIE.--Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver.
+
+PAUL.--Attendons, je veux bien, ... mais _(il bâille)_... c'est
+bien ennuyeux.
+
+SOPHIE.--Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de
+rester, je resterai bien toute seule.
+
+PAUL, _après avoir hésité. _--Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est
+trop bête de perdre sa journée à attendre. Et à quoi bon? Si
+Lambert ramène un âne, nous le saurons tout de suite; tu penses
+bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en
+ramène pas, à quoi sert de nous ennuyer pour rien?
+
+SOPHIE.--Allez, monsieur, allez, je ne vous en empêche pas.
+
+PAUL.--Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, à
+dîner, mademoiselle grognon.
+
+SOPHIE.--Au revoir, monsieur malappris, maussade, désagréable,
+impertinent.
+
+PAUL, _fait un signe moqueur. _--Au revoir, douce, patiente,
+aimable Sophie!
+
+Sophie courut à Paul pour lui donner une tape; mais Paul,
+prévoyant ce qui allait arriver, était déjà parti à toutes jambes.
+Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit
+courant après lui avec un bâton qu'elle avait ramassé. Paul courut
+plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus,
+retourna devant la maison.
+
+«Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauvé, et que je
+n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donné un coup de bâton qui
+lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me
+donner mon âne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je
+l'embrasserai... Il est très bon... mais il est tout de même bien
+taquin.»
+
+Sophie continua à attendre Lambert jusqu'à ce que la cloche eût
+sonné le dîner.
+
+Elle rentra fâchée d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul,
+qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu
+moqueur.
+
+«T'es-tu bien amusée?» lui dit-il.
+
+SOPHIE.--Non; je me suis horriblement ennuyée, et tu avais bien
+raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est
+ennuyeux!
+
+PAUL.--Je te l'avais bien dit.
+
+SOPHIE.--Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien.
+
+Mais c'est tout de même fort ennuyeux.
+
+On frappe à la porte. La bonne crie: «Entrez.» La porte s'ouvre.
+Lambert paraît. Sophie et Paul poussent un cri de joie.
+
+«Et l'âne, et l'âne?» demandent-ils.
+
+LAMBERT.--Il n'y a pas d'âne à vendre dans le pays,
+mademoiselle; j'ai toujours marché depuis que je vous ai quittés;
+je suis entré partout où je pensais trouver un âne. Je n'ai rien
+trouvé.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!
+Comment faire à présent?
+
+LAMBERT.--Mais il ne faut pas vous désoler, mademoiselle; nous
+en aurons un, bien sûr; seulement il faut attendre.
+
+PAUL.--Attendre combien de temps?
+
+LAMBERT.--Peut-être une semaine, peut-être une quinzaine, cela
+dépend. Demain j'irai au marché, à la ville; peut-être trouverons-nous
+un bourri.
+
+PAUL.--Un _bourri_! Qu'est-ce que c'est que ça, un_ bourri_?
+
+LAMBERT.--Tiens, vous qui êtes si savant, vous ne savez pas
+cela? Un_ bourri_, c'est un âne.
+
+SOPHIE.--C'est drôle, un _bourri_! Je ne savais pas cela, moi
+non plus.
+
+LAMBERT.--Ah! voilà, mademoiselle! on devient savant à mesure
+qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que
+demain, de grand matin, faut que j'aille au marché pour le
+_bourri_. Au revoir, monsieur et mademoiselle.
+
+Et Lambert sortit, laissant les enfants contrariés de ne pas avoir
+leur âne.
+
+«Nous l'attendrons peut-être longtemps», dirent-ils en soupirant.
+
+La matinée du lendemain se passa à attendre l'âne. Mme de Réan
+avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il
+est impossible d'avoir tout ce qu'on désire et à la minute qu'on
+le désire, qu'il faut s'habituer à attendre et même quelquefois à
+ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants répondaient:
+«C'est vrai», mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient
+avec la même impatience si Lambert revenait avec un âne. Enfin,
+Paul, qui était à la fenêtre, crut entendre au loin un hi han! hi
+han! qui ne pouvait venir que d'un âne.
+
+«Sophie, Sophie, s'écria-t-il, écoute. Entends-tu un âne qui
+brait? C'est peut-être Lambert.»
+
+MADAME DE RÉAN.--Peut-être est-ce un âne du pays, ou un âne qui
+passe sur la route.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert
+avec le _bourri_.
+
+MADAME DE RÉAN.--Le _bourri_? qu'est-ce que c'est que cette
+manière de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui
+appellent un âne un _bourri_.
+
+PAUL.--Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un âne
+s'appelait un _bourri_: il a même été étonné que nous ne le
+sachions pas.
+
+MADAME DE RÉAN.--Lambert parle comme les gens de la campagne,
+mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez
+parler mieux.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'âne;
+pouvons-nous aller voir?
+
+MADAME DE RÉAN.--Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que
+jusqu'à la grand'route: ne passez pas la barrière.
+
+Sophie et Paul partirent comme des flèches. Ils coururent au
+travers de l'herbe et du bois, pour être plus tôt arrivés.
+Mme de Réan leur criait: «N'allez pas dans l'herbe, elle est trop
+haute; ne traversez pas le bois, il y a des épines.» Ils
+n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils.
+Ils furent bientôt arrivés à la barrière, et la première chose
+qu'ils aperçurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par
+un licou un âne superbe, mais pas trop grand cependant.
+
+«Un âne, un âne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'écrièrent-ils
+ensemble.
+
+--Comme il est joli! dit Paul.
+
+--Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire à maman.»
+
+LAMBERT.--Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle
+Sophie va monter derrière vous; je le tiendrai par son licou.
+
+SOPHIE.--Mais si nous tombons?
+
+LAMBERT.--Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher près de
+vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un _bourri_ parfait et très
+doux.
+
+Lambert aida Paul et Sophie à monter sur l'âne; il marcha près
+d'eux. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les fenêtres de
+Mme de Réan, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'âne.
+
+On le mena à l'écurie; Sophie et Paul lui donnèrent de l'avoine;
+Lambert lui fit une bonne litière avec de la paille. Les enfants
+voulaient rester là à le regarder manger; mais l'heure du dîner
+approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'âne
+fut laissé en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain.
+
+Le lendemain et les jours suivants, l'âne fut attelé à la petite
+charrette à chiens, en attendant que le charron fît une jolie
+voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour
+charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils
+voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris à atteler et
+dételer l'âne, à le brosser, le peigner, lui faire sa litière, lui
+donner à manger, à boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque
+aussi bien que lui.
+
+Mme de Réan leur avait acheté un bât et une jolie selle pour les
+faire monter à âne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait;
+mais quand on vit l'âne doux comme un agneau, Mme de Réan leur
+permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc.
+
+Un jour, Sophie était montée sur l'âne: Paul le faisait avancer en
+lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit:
+
+«Ne le bats pas, tu lui fais mal.»
+
+PAUL.--Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas;
+d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire
+grand mal.
+
+SOPHIE.--J'ai une idée! Si, au lieu de le taper, je le piquais
+avec un éperon?
+
+PAUL.--Voilà une drôle d'idée. D'abord tu n'as pas d'éperon;
+ensuite la peau de l'âne est si dure qu'il ne sentirait pas
+l'éperon.
+
+SOPHIE.--C'est égal; essayons toujours; tant mieux si l'éperon
+ne lui fait pas de mal.
+
+PAUL.--Mais je n'ai pas d'éperon à te donner.
+
+SOPHIE.--Nous en ferons un avec une grosse épingle que nous
+piquerons dans mon soulier; la tête sera en dedans du soulier, et
+la pointe sera en dehors.
+
+PAUL.--Tiens, mais c'est très bien imaginé! As-tu une épingle?
+
+SOPHIE.--Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je
+demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très
+grosses.
+
+Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant
+la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que
+Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne
+voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait
+bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman
+ne la grondât.
+
+«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous
+assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous
+travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.»
+
+Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content
+d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie
+et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La
+première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement
+qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre,
+qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit,
+l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la
+voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle.
+L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore;
+l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se
+cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre
+l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à
+sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le
+sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière,
+accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les
+mains et le nez écorchés.
+
+«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand
+elle nous demandera comment j'ai pu tomber?»
+
+PAUL.--Nous lui dirons la vérité.
+
+SOPHIE.--Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de
+l'épingle.
+
+PAUL.--Mais que veux-tu que je dise?
+
+SOPHIE.--Dis que l'âne a rué et que je suis tombée.
+
+PAUL.--Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta
+maudite épingle.
+
+SOPHIE.--Si tu parles de l'épingle, maman nous grondera: elle
+nous ôtera l'âne.
+
+PAUL.--Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vérité;
+toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose à ma tante,
+elle l'a su tout de même, et tu as été punie plus fort que tu ne
+l'aurais été si tu avais dit la vérité.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'épingle? Je ne
+suis pas obligée de mentir pour cela. Je dirais la vérité, que
+l'âne a rué et que je suis tombée.
+
+PAUL.--Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.
+
+SOPHIE.--Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de
+l'épingle.
+
+PAUL.--Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas à te faire
+gronder.
+
+Paul et Sophie cherchèrent l'âne, qui devait être près de là; ils
+ne le trouvèrent pas. «Il sera sans doute retourné à la maison»,
+dit Paul.
+
+Sophie et Paul reprirent comme l'âne le chemin de la maison; ils
+étaient dans un petit bois qui se trouvait tout près du château
+lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs
+mamans.
+
+«Qu'est-il arrivé, mes enfants? êtes-vous blessés? Nous avons vu
+revenir votre âne au galop avec la sangle cassée; il avait l'air
+effrayé, effaré; on a eu de la peine à le rattraper. Nous avions
+peur qu'il ne vous fût arrivé un accident.»
+
+SOPHIE.--Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombée.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tombée? Comment? Pour quelle raison?
+
+SOPHIE.--J'étais sur l'âne et je ne sais pourquoi il s'est mis à
+sauter et à ruer; je suis tombée sur le sable et je me suis un peu
+écorché le nez et les mains: mais ce n'est rien.
+
+MADAME D'AUBERT.--Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le
+croyais si doux!
+
+PAUL, _embarrassé. _--C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est
+avec elle qu'il a rué.
+
+MADAME D'AUBERT.--Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a
+pu le faire ruer?
+
+SOPHIE.--Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.
+
+MADAME D'AUBERT.--Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il
+voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même.
+
+On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler;
+Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui
+étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie
+et déchirée. Mme de Réan entra comme elle finissait de s'habiller;
+elle examina sa robe déchirée.
+
+«Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta
+robe soit déchirée et salie comme elle est.
+
+--Ah!» dit la bonne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal?
+
+LA BONNE.--Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention!
+Regardez donc, madame!» Et elle montra à Mme de Réan la grosse
+épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie
+avait oublié d'ôter après sa chute.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette
+épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?
+
+LA BONNE.--Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car
+le cuir est assez dur à percer.
+
+MADAME DE RÉAN.--Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette
+épingle se trouve là.
+
+SOPHIE, _très embarrassée. _--Je ne sais pas, maman, je ne sais
+pas du tout.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers
+avec l'épingle sans t'en apercevoir?
+
+SOPHIE.--Oui, maman! Je n'ai rien vu.
+
+LA BONNE.--Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas
+vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais
+qu'il n'y avait pas d'épingle. Vous feriez croire à votre maman
+que je suis une négligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.»
+
+Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et
+embarrassée. Mme de Réan lui ordonne de parler.
+
+«Si vous n'avouez pas la vérité, mademoiselle, j'irai la demander
+à Paul, qui ne ment jamais.»
+
+Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à ne rien avouer.
+Mme de Réan alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul,
+auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de
+Sophie. Paul, croyant sa tante très fâchée et pensant que Sophie
+avait dit la vérité, répondit:
+
+«C'était pour faire un éperon, ma tante.»
+
+MADAME DE RÉAN.--Et pour quoi faire, un éperon?
+
+PAUL.--Pour faire galoper l'âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté
+Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est
+débarrassé comme il a pu.»
+
+Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie.
+
+«Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite
+menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu
+grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez
+être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme
+vous l'avez fait.»
+
+Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put
+s'empêcher de lui dire:
+
+«Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avoué la vérité, nous
+aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.»
+
+Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne,
+malgré les demandes de Sophie.
+
+
+
+XX--La petite voiture.
+
+Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'âne, dit
+un jour à Paul:
+
+«Puisque nous ne pouvons pas monter notre âne, Paul, attelons-le à
+notre petite voiture; nous mènerons chacun notre tour.»
+
+PAUL.--Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle?
+
+SOPHIE.--Va le lui demander. Je n'ose pas.
+
+Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler
+l'âne.
+
+Mme de Réan y consentit à la condition que la bonne irait avec
+eux. Quand Paul le dit à Sophie, elle grogna.
+
+«C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur
+de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.»
+
+PAUL.--Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma
+tante le défend.
+
+Sophie ne répondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher
+la bonne et faire atteler l'âne. Une demi-heure après, l'âne était
+à la porte avec la voiture.
+
+Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant
+toute la promenade, malgré les efforts du pauvre Paul pour la
+rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit:
+
+«Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais à la
+maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de
+regarder ta figure boudeuse.»
+
+Et Paul dirigea l'âne du côté de la maison. Sophie continuait à
+bouder. Quand ils arrivèrent, elle descendit, accrocha son pied au
+marchepied et tomba. Le bon Paul sauta à terre et l'aida à se
+relever: elle ne s'était pas fait mal, mais la bonté de Paul la
+toucha et elle se mit à pleurer.
+
+«Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant.
+Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.»
+
+--Non, mon cher Paul, répondit Sophie en sanglotant; je ne me
+suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai
+été méchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.
+
+PAUL.--Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je
+n'ai pas de mérite à être bon pour toi, parce que je t'aime et
+qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir à moi-même.
+
+Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort.
+Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit:
+
+«Écoute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi:
+cela me fait de la peine de te voir du chagrin.»
+
+Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne
+plus pleurer.
+
+«Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je
+sens que je deviens meilleure.»
+
+Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commençaient aussi à se
+mouiller de larmes, elle sécha les siens, elle reprit un visage
+riant, et ils montèrent ensemble dans leur chambre, où ils
+jouèrent jusqu'au dîner.
+
+Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture à
+âne. La bonne lui dit qu'elle avait à savonner et qu'elle ne
+pourrait pas y aller. La maman et la tante étaient obligées
+d'aller faire une visite à une lieue de là, chez
+Mme de Fleurville.
+
+«Comment allons-nous faire?» dit Sophie d'un air désolé.
+
+--Si j'étais sûre que vous soyez tous deux bien sages, dit
+Mme de Réan, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie,
+tu as toujours des idées si singulières, que j'ai peur d'un
+accident causé par _une idée_.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas
+d'_idée_, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux:
+l'âne est si doux!
+
+MADAME DE RÉAN.--L'âne est doux quand on ne le tourmente pas;
+mais, si tu te mets à le piquer comme tu as fait l'autre jour, il
+fera culbuter la voiture.
+
+PAUL.--Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas... ni moi non
+plus; car j'ai mérité d'être grondé autant qu'elle, puisque je
+l'ai aidée à percer son soulier avec l'épingle.
+
+MADAME DE RÉAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls,
+mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et
+n'allez pas trop vite.
+
+--Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils
+coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils
+virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient
+de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné,
+qui s'appelait André.
+
+PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous?
+
+ANDRÉ.--Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur!
+
+SOPHIE.--Eh bien! emmène ton frère avec toi.
+
+ANDRÉ.--Je veux bien, mamzelle: merci bien.
+
+SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener.
+
+PAUL.--Si tu veux commencer, voilà le fouet.
+
+SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un
+peu fatigué et moins vif.
+
+Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se
+promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot;
+ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se
+fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel
+les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en
+plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie,
+qui menait.
+
+ANDRÉ.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais
+vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien
+sûr.
+
+SOPHIE.--C'est une bonne idée cela; nous allons le faire
+marcher, ce paresseux, dit Sophie.
+
+Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de
+houx, qui était au bord du chemin.
+
+«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de
+piquer l'âne.»
+
+SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de
+l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.
+
+PAUL.--Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de
+houx?
+
+SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.
+
+Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le
+trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second
+coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort.
+Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas:
+il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque
+chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une
+descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne
+s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop
+tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes.
+Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le
+faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de
+terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et
+l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle
+fût brisée.
+
+La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés,
+mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se
+relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la
+ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était
+honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché
+quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul:
+
+«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?»
+
+PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien
+que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus
+vivement, tu m'aurais peut-être écouté.
+
+SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je
+croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils
+épais de l'âne. Mais que va dire maman?
+
+PAUL.--Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu
+écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée.
+
+SOPHIE.--Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je
+tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir!
+
+PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai
+remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand
+nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et,
+après, nous avons peur de voir ma tante et maman.
+
+SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive!
+Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne
+nous voie.
+
+Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux;
+elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y
+arrivaient.
+
+Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du
+visage et des mains.
+
+«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous
+est-il arrivé?»
+
+SOPHIE.--Maman, c'est l'âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été
+inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé?
+Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi?
+
+SOPHIE.--Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est
+un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été
+renversée.
+
+MADAME D'AUBERT.--Je suis sûre que vous avez eu encore quelque
+invention qui aura taquiné ce pauvre âne!
+
+Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit
+rien.
+
+«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a
+deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.»
+
+Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et
+elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante.
+
+«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne,
+il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a
+continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais
+donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de
+sottises.»
+
+SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous
+en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais
+Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les
+premières.
+
+SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que
+vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore;
+mais je vous préviens qu'à la première _idée_ de Sophie vous
+n'aurez plus d'âne.
+
+Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était
+l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir,
+traînant après lui la voiture renversée.
+
+Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et
+lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint
+une heure après: les enfants l'attendaient.
+
+«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble.
+
+LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est
+arrivé malheur à votre âne.
+
+SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur?
+
+LAMBERT.--Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre
+bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était
+ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste
+comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu
+arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture;
+ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire
+verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne
+était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.
+
+Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les
+domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur
+arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour
+tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils
+étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la
+mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie;
+la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie
+pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle
+n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait
+plus lui en donner.
+
+
+
+XXI--La tortue.
+
+Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un
+ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un
+chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez
+souvent.
+
+«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa
+maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne
+pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.»
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui
+puisse te convenir.
+
+SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il
+n'y a pas de danger qu'elle se sauve.
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu
+aurais toujours le temps de la rattraper.
+
+SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te
+parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide,
+ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je
+serai bien sage pour la gagner.
+
+MADAME DE RÉAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bête, je
+puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est
+que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à
+la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai.
+
+SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand
+aurai-je ma tortue?
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce
+matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il
+l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain
+de bonne heure.
+
+SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément
+arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le
+temps de s'amuser avec la tortue.
+
+Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle
+lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et
+lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête.
+
+«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin;
+nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je
+t'assure.»
+
+Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une
+assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur
+était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes.
+
+«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul.
+
+--Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée.
+
+PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie
+et un sourire gracieux!
+
+SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.
+
+PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie
+tournure, sa marche légère.
+
+SOPHIE, _se fâchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma
+tortue si tu te moques d'elle.
+
+PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit
+que je regretterai.
+
+Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une
+tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa
+maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux.
+Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais
+elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se
+repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna
+l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à
+deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de
+la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul.
+
+Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes,
+puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la
+regardaient avec étonnement.
+
+«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si
+ennuyeuse.
+
+--Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide.
+
+--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une
+affreuse tête.
+
+--Et d'horribles pattes», ajouta Paul.
+
+Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours
+sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un
+cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et
+paraissait heureuse.
+
+Un jour, Sophie eut une _idée;_ elle pensa qu'il faisait chaud,
+que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain
+dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa
+de baigner la tortue.
+
+PAUL.--La baigner? Où donc?
+
+SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire.
+
+PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
+
+SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner;
+elle sera enchantée.
+
+PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je
+crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.
+
+SOPHIE.--Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les
+écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas
+l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue.
+
+PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.
+
+Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait
+tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare
+et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle
+sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en
+tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de
+Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare.
+
+Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui
+demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait
+que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas
+profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et
+retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se
+débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la
+porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait
+rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut
+bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au
+soleil.
+
+«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous
+la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.»
+
+--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda
+Sophie.
+
+LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne
+va pas aux tortues.
+
+PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade?
+
+LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien
+qu'elle va mourir.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Sophie.
+
+PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il
+croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas
+l'eau.
+
+Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la
+tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de
+temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses
+pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait.
+
+«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle
+mangera et se promènera.»
+
+Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent
+des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir,
+les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché.
+
+«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans
+la nuit.
+
+--Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être
+pas la salade.»
+
+Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à
+Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas
+bouger.
+
+«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui
+faire du bien.»
+
+SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade?
+
+PAUL.--Je crois que oui.
+
+Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il
+commençait à le craindre.
+
+Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue
+sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient
+toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui
+mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un
+jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait
+mauvais.
+
+«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.»
+
+Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant
+que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux.
+
+«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des
+statues près de cette tortue... qui est aussi immobile que vous»,
+ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
+
+En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais.
+
+«Mais... elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre;
+elle sent déjà mauvais.»
+
+PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.
+
+MADAME DE RÉAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de
+faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est
+singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.
+
+SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.
+
+MADAME DE RÉAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire
+prendre un bain?
+
+SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les
+tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du
+potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la
+rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée
+longtemps dans l'eau.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ah! c'est une de tes _idées_. Tu t'es punie
+toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi
+qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever.
+Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il
+faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez
+prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou
+quelconque.»
+
+Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut
+Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne
+pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait
+à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie
+vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours
+avec elle.
+
+
+
+XXII--Le départ.
+
+«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman
+causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi;
+sais-tu pourquoi?»
+
+PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu
+l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible
+d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a
+répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»
+
+SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?
+
+PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent
+aller en Amérique.
+
+SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce
+sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique.
+
+PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange,
+bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
+
+SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit
+qu'il y en avait beaucoup en Amérique.
+
+PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
+
+SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous
+mangeraient peut-être.
+
+PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les
+verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les
+villes.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très
+bien ici.
+
+PAUL.--Certainement. Je te vois très souvent, notre château est
+tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous
+demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien
+l'Amérique.
+
+SOPHIE.--Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles
+pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer...
+Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.
+
+PAUL.--Mais comment les consolerons-nous?
+
+SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours.
+
+Les enfants coururent à leurs mamans.
+
+«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?»
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine,
+chère petite, et que tu ne peux comprendre.
+
+SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous
+fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que
+j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul
+viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime
+beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.»
+
+Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air
+étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de
+l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et
+pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?
+
+PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler
+d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que
+Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si
+nous demeurons ensemble.
+
+MADAME DE RÉAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous
+devons bien réellement aller en Amérique.
+
+PAUL.--Et pourquoi donc, maman?
+
+MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui
+vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il
+était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et
+celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette
+fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir
+seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos
+amis, nos terres.
+
+SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas?
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-être.
+
+SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela.
+Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-là.
+Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus
+être seuls.
+
+Mme de Réan et Mme d'Aubert embrassèrent leurs enfants.
+
+«Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle à sa soeur, nous
+serons ensemble, et deux ans seront bien vite passés.»
+
+Depuis ce jour elles ne pleurèrent plus.
+
+«Vois-tu, dit Sophie à Paul, que nous les avons consolées! J'ai
+remarqué que les enfants consolent très facilement leurs mamans.
+
+--C'est parce qu'elles les aiment», répondit Paul.
+
+Peu de jours après, les enfants allèrent avec leurs mamans faire
+une visite d'adieu à leurs amies, Camille et Madeleine de
+Fleurville, qui furent très étonnées d'apprendre que Sophie et
+Paul allaient partir pour l'Amérique.
+
+«Combien de temps y resterez-vous?» demanda Camille.
+
+SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin!
+
+PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit
+ans.
+
+MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans!
+
+SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans!
+
+CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amérique, des choses
+curieuses.
+
+SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue?
+
+MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bête et si
+laid!
+
+Paul ne put s'empêcher de rire.
+
+«Pourquoi ris-tu, Paul?» demanda Camille.
+
+PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est
+fâchée un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce
+que tu viens de dire.
+
+CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue?
+
+PAUL.--Elle est morte après un bain que nous lui avons fait
+prendre dans la mare.
+
+CAMILLE.--Pauvre bête! Je regrette de ne l'avoir pas vue.
+
+Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlât de la tortue, proposa de
+cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller
+plutôt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptèrent tous
+avec plaisir et en trouvèrent beaucoup, qu'ils mangeaient à mesure
+qu'ils les trouvaient. Ils restèrent deux heures à s'amuser, après
+quoi il fallut se séparer. Sophie et Paul promirent de rapporter
+d'Amérique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des
+perroquets. Sophie promit même d'apporter un petit sauvage, si on
+voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils
+continuèrent à faire des visites d'adieu, puis commencèrent les
+paquets. M. de Réan et M. d'Aubert attendaient à Paris leurs
+femmes et leurs enfants.
+
+Le jour du départ fut un triste jour. Sophie et Paul même
+pleurèrent en quittant le château, les domestiques, les gens du
+village.
+
+«Peut-être, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!»
+
+Tous ces pauvres gens avaient la même pensée, et tous étaient
+tristes.
+
+Les mamans et les enfants montèrent dans une voiture attelée de
+quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre
+suivaient, dans une calèche attelée de trois chevaux: il y avait
+un domestique sur chaque siège. Après s'être arrêtés une heure en
+route pour déjeuner, ils arrivèrent à Paris pour dîner. On ne
+devait rester à Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui
+était nécessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait
+passer en Amérique.
+
+Pendant ces huit jours, les enfants s'amusèrent beaucoup. Ils
+allèrent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux
+Tuileries, au Jardin des plantes; ils allaient acheter toutes
+sortes de choses: des habits, des chapeaux, des souliers, des
+gants, des livres d'histoire, des joujoux, des provisions pour la
+route. Sophie avait envie de toutes les bêtes qu'elle voyait à
+vendre: elle demanda même à acheter la petite girafe du Jardin des
+plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les
+images. On leur acheta à chacun un petit sac de voyage pour leurs
+affaires de toilette, leurs provisions de la journée et leurs
+joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc.
+
+Enfin arriva le jour tant désiré du départ pour le Havre, port où
+ils devaient monter sur le navire qui les menait en Amérique. Ils
+surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la _Sibylle_, ne
+devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours
+pour se promener dans la ville: le bruit, le mouvement des rues,
+les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands,
+de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant
+d'Amérique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme de Réan avait
+écouté Sophie, elle lui aurait acheté une dizaine de singes,
+autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout,
+malgré les prières de Sophie.
+
+Ces trois jours passèrent comme avaient passé les huit jours à
+Paris, comme avaient passé les quatre années de la vie de Sophie,
+les six années de celle de Paul: ils passèrent pour ne plus
+revenir. Mme de Réan et Mme d'Aubert pleuraient de quitter leur
+chère et belle France: M. de Réan et M. d'Aubert étaient tristes
+et cherchaient à consoler leurs femmes en leur promettant de les
+ramener le plus tôt possible. Sophie et Paul étaient enchantés:
+leur seul chagrin était de voir pleurer leurs mamans. Ils
+entrèrent dans le navire qui devait les emporter si loin, au
+milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures après,
+ils étaient établis dans leurs cabines, qui étaient de petites
+chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses
+nécessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme de Réan, Paul
+avec Mme d'Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous à
+la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie: elle lui
+rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait
+souvent avec Paul et Sophie: il leur expliquait tout ce qui les
+étonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l'eau, comment
+on l'aidait à avancer en ouvrant les voiles, et bien d'autres
+choses encore.
+
+Paul disait toujours:
+
+«Je serai marin quand je serai grand: je voyagerai avec le
+capitaine.
+
+--Pas du tout, répondait Sophie; je ne veux pas que tu sois
+marin: tu resteras toujours avec moi.»
+
+PAUL.--Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau
+du capitaine?
+
+SOPHIE.--Parce que je ne veux pas quitter maman: je resterai
+toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu?
+
+PAUL.--J'entends. Je resterai, puisque tu le veux.
+
+Le voyage fut long: il dura bien des jours. Si vous désirez savoir
+ce que devint Sophie, demandez à vos mamans de vous faire lire
+_les Petites Filles modèles_, où vous retrouverez Sophie. Si vous
+voulez savoir ce qu'est devenu Paul, vous le saurez en lisant _les
+Vacances_, où vous le retrouverez.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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