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+The Project Gutenberg EBook of Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les malheurs de Sophie
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: February 14, 2005 [EBook #15058]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Mme la Comtesse de Ségur
+(née Rostopchine)
+
+
+LES MALHEURS DE SOPHIE
+
+
+(1858)
+
+
+
+Table des matières
+
+I--La poupée de cire.
+II--L'enterrement.
+III--La chaux.
+IV--Les petits poissons.
+V--Le poulet noir.
+VI--L'abeille.
+VII--Les cheveux mouillés.
+VIII--Les sourcils coupés.
+IX--Le pain des chevaux.
+X--La crème et le pain chaud.
+XI--L'écureuil.
+XII--Le thé.
+XIII--Les loups.
+XIV--La joue écorchée.
+XV--Élisabeth.
+XVI--Les fruits confits.
+XVII--Le chat et le bouvreuil.
+XVIII--La boîte à ouvrage.
+XIX--L'âne.
+XX--La petite voiture.
+XXI--La tortue.
+XXII--Le départ.
+
+
+À ma petite-fille
+
+ÉLISABETH FRESNEAU
+
+_Chère enfant, tu me dis souvent: _Oh! grand'mère, que je vous
+aime! vous êtes si bonne! _Grand'mère n'a pas toujours été bonne,
+et il y a bien des enfants qui ont été méchants comme elle et qui
+se sont corrigés comme elle. Voici des histoires vraies d'une
+petite fille que grand'mère a beaucoup connue dans son enfance;
+elle était colère, elle est devenue douce; elle était gourmande,
+elle est devenue sobre; elle était menteuse, elle est devenue
+sincère; elle était voleuse, elle est devenue honnête; enfin, elle
+était méchante, elle est devenue bonne. Grand'mère a tâché de
+faire de même. Faites comme elle, mes chers petits enfants; cela
+vous sera facile, à vous qui n'avez pas tous les défauts de
+Sophie._
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née Rostopchine.
+
+
+I--La poupée de cire.
+
+Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa
+chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m'a envoyée de
+Paris; je crois que c'est une poupée de cire, car il m'en a promis
+une.
+
+LA BONNE.--Où est la caisse?
+
+SOPHIE.--Dans l'antichambre: venez vite, ma bonne, je vous en
+supplie.
+
+La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie à l'antichambre. Une
+caisse de bois blanc était posée sur une chaise; la bonne
+l'ouvrit. Sophie aperçut la tête blonde et frisée d'une jolie
+poupée de cire; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la
+poupée, qui était encore couverte d'un papier d'emballage.
+
+LA BONNE.--Prenez garde! ne tirez pas encore; vous allez tout
+casser. La poupée tient par des cordons.
+
+SOPHIE.--Cassez-les, arrachez-les; vite, ma bonne, que j'aie ma
+poupée.
+
+La bonne, au lieu de tirer et d'arracher, prit ses ciseaux, coupa
+les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus
+jolie poupée qu'elle eût jamais vue. Les joues étaient roses avec
+de petites fossettes; les yeux bleus et brillants; le cou, la
+poitrine, les bras en cire, charmants et potelés. La toilette
+était très simple: une robe de percale festonnée, une ceinture
+bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.
+
+Sophie l'embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras,
+elle se mit à sauter et à danser. Son cousin Paul, qui avait cinq
+ans, et qui était en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie
+qu'elle poussait.
+
+Paul, regarde quelle jolie poupée m'a envoyée papa! s'écria
+Sophie.
+
+PAUL.--Donne-la-moi, que je la voie mieux.
+
+SOPHIE.--Non, tu la casserais.
+
+PAUL.--Je t'assure que j'y prendrai bien garde; je te la rendrai
+tout de suite.
+
+Sophie donna la poupée à son cousin, en lui recommandant encore de
+prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la
+regarda de tous les côtés, puis la remit à Sophie en secouant la
+tête.
+
+SOPHIE.--Pourquoi secoues-tu la tête?
+
+PAUL.--Parce que cette poupée n'est pas solide; je crains que tu
+ne la casses.
+
+SOPHIE.--Oh! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que
+je ne la casserai jamais. Je vais demander à maman d'inviter
+Camille et Madeleine à déjeuner avec nous, pour leur faire voir ma
+jolie poupée.
+
+PAUL.--Elles te la casseront.
+
+SOPHIE.--Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine
+en cassant ma pauvre poupée.
+
+Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupée, parce que ses
+amies devaient venir. En l'habillant, elle la trouva pâle. «Peut-être,
+dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacés. Je vais la
+mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j'en ai bien
+soin et que je la tiens bien chaudement.» Sophie alla porter la
+poupée au soleil sur la fenêtre du salon.
+
+«Que fais-tu à la fenêtre, Sophie?» lui demanda sa maman.
+
+SOPHIE.--Je veux réchauffer ma poupée, maman; elle a très froid.
+
+LA MAMAN.--Prends garde, tu vas la faire fondre.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, il n'y a pas de danger: elle est dure
+comme du bois.
+
+LA MAMAN.--Mais la chaleur la rendra molle; il lui arrivera
+quelque malheur, je t'en préviens.
+
+Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupée étendue
+tout de son long au soleil, qui était brûlant.
+
+Au même instant elle entendit le bruit d'une voiture: c'étaient
+ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d'elles; Paul les
+avait attendues sur le perron; elles entrèrent au salon en courant
+et parlant toutes à la fois. Malgré leur impatience de voir la
+poupée, elles commencèrent par dire bonjour à Mme de Réan, maman
+de Sophie; elles allèrent ensuite à Sophie, qui tenait sa poupée
+et la regardait d'un air consterné.
+
+MADELEINE, _regardant la poupée. _--La poupée est aveugle, elle
+n'a pas d'yeux.
+
+CAMILLE.--Quel dommage! comme elle est jolie!
+
+MADELEINE.--Mais comment est-elle devenue aveugle! Elle devait
+avoir des yeux.
+
+Sophie ne disait rien; elle regardait la poupée et pleurait.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je t'avais dit, Sophie, qu'il arriverait un
+malheur à ta poupée si tu t'obstinais à la mettre au soleil.
+Heureusement que la figure et les bras n'ont pas eu le temps de
+fondre. Voyons, ne pleure pas; je suis très habile médecin, je
+pourrai peut-être lui rendre ses yeux.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--C'est impossible, maman, ils n'y sont plus.
+
+Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu; on
+entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. «Ce sont
+les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan; la
+cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai
+de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je
+préparerai mes instruments.»
+
+Aussitôt Paul et les trois petites filles se précipitèrent sur la
+poupée pour la déshabiller. Sophie ne pleurait plus; elle
+attendait avec impatience ce qui allait arriver.
+
+La maman revint, prit ses ciseaux, détacha le corps cousu à la
+poitrine; les yeux, qui étaient dans la tête, tombèrent sur ses
+genoux; elle les prit avec des pinces, les replaça où ils devaient
+être, et, pour les empêcher de tomber encore, elle coula dans la
+tête, et sur la place où étaient les yeux, de la cire fondue
+qu'elle avait apportée dans une petite casserole; elle attendit
+quelques instants que la cire fût refroidie, et puis elle recousit
+le corps à la tête.
+
+Les petites n'avaient pas bougé. Sophie regardait avec crainte
+toutes ces opérations, elle avait peur que ce ne fût pas bien;
+mais, quand elle vit sa poupée raccommodée et aussi jolie
+qu'auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l'embrassa dix
+fois.
+
+«Merci, ma chère maman, disait-elle, merci: une autre fois je vous
+écouterai, bien sûr.»
+
+On rhabilla bien vite la poupée, on l'assit sur un petit fauteuil
+et on l'emmena promener en triomphe en chantant:
+
+_Vive maman! De baisers je la mange. Vive maman! Elle est notre
+bon ange._
+
+La poupée vécut très longtemps bien soignée, bien aimée; mais
+petit à petit elle perdit ses charmes, voici comment.
+
+Un jour, Sophie pensa qu'il était bon de laver les poupées,
+puisqu'on lavait les enfants; elle prit de l'eau, une éponge, du
+savon, et se mit à débarbouiller sa poupée; elle la débarbouilla
+si bien, qu'elle lui enleva toutes ses couleurs: les joues et les
+lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent
+toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle.
+
+Un autre jour, Sophie pensa qu'il fallait lui friser les cheveux;
+elle lui mit donc des papillotes: elle les passa au fer chaud,
+pour que les cheveux fussent mieux frisés. Quand elle lui ôta ses
+papillotes, les cheveux restèrent dedans; le fer était trop chaud,
+Sophie avait brûlé les cheveux de sa poupée, qui était chauve.
+Sophie pleura, mais la poupée resta chauve.
+
+Un autre jour encore, Sophie, qui s'occupait beaucoup de
+l'éducation de sa poupée, voulut lui apprendre à faire des tours
+de force. Elle la suspendit par les bras à une ficelle; la poupée,
+qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya
+de la raccommoder; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut
+chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que
+l'autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.
+
+Une autre fois, Sophie songea qu'un bain de pieds serait très
+utile à sa poupée, puisque les grandes personnes en prenaient.
+Elle versa de l'eau bouillante dans un petit seau, y plongea les
+pieds de la poupée, et, quand elle la retira, les pieds s'étaient
+fondus, et étaient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupée
+resta sans jambes.
+
+Depuis tous ces malheurs, Sophie n'aimait plus sa poupée, qui
+était devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient; enfin, un
+dernier jour, Sophie voulut lui apprendre à grimper aux arbres;
+elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir; mais la
+poupée, qui ne tenait pas bien, tomba: sa tête frappa contre des
+pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais
+elle invita ses amies à venir enterrer sa poupée.
+
+
+
+II--L'enterrement.
+
+Camille et Madeleine arrivèrent un matin pour l'enterrement de la
+poupée: elles étaient enchantées; Sophie et Paul n'étaient pas
+moins heureux.
+
+SOPHIE.--Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le
+cercueil de la poupée.
+
+CAMILLE.--Mais dans quoi la mettrons-nous?
+
+SOPHIE.--J'ai une vieille boîte à joujoux; ma bonne l'a
+recouverte de percale rose; c'est très joli; venez voir.
+
+Les petites coururent chez Mme de Réan, où la bonne finissait
+l'oreiller et le matelas qu'on devait mettre dans la boîte; les
+enfants admirèrent ce charmant cercueil; elles y mirent la poupée,
+et, pour qu'on ne vît pas la tête brisée, les pieds fondus et le
+bras cassé, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de
+taffetas rose.
+
+On plaça la boîte sur un brancard que la maman leur avait fait
+faire. Elles voulaient toutes le porter; c'était pourtant
+impossible, puisqu'il n'y avait place que pour deux. Après qu'ils
+se furent un peu poussés, disputés, on décida que Sophie et Paul,
+les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et
+Madeleine marcheraient l'une derrière, l'autre devant, portant un
+panier de fleurs et de feuilles qu'on devait jeter sur la tombe.
+
+Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par
+terre le brancard avec la boîte qui contenait les restes de la
+malheureuse poupée. Les enfants se mirent à creuser la fosse; ils
+y descendirent la boîte, jetèrent dessus des fleurs et des
+feuilles, puis la terre qu'ils avaient retirée; ils ratissèrent
+promptement tout autour et y plantèrent deux lilas. Pour terminer
+la fête, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs
+petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l'occasion de
+nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu'on s'arrosait les
+jambes, qu'on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant.
+On n'avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la
+morte était une vieille poupée, sans couleur, sans cheveux, sans
+jambes et sans tête, et que personne ne l'aimait ni ne la
+regrettait. La journée se termina gaiement; et, lorsque Camille et
+Madeleine s'en allèrent, elles demandèrent à Paul et à Sophie de
+casser une autre poupée pour pouvoir recommencer un enterrement
+aussi amusant.
+
+
+
+III--La chaux.
+
+La petite Sophie n'était pas obéissante. Sa maman lui avait
+défendu d'aller seule dans la cour, où les maçons bâtissaient une
+maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait
+beaucoup à regarder travailler les maçons; quand sa maman y
+allait, elle l'emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de
+rester près d'elle. Sophie, qui aurait voulu courir à droite et à
+gauche, lui demanda un jour:
+
+Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille voir les maçons
+sans vous? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je
+reste toujours auprès de vous?
+
+LA MAMAN.--Parce que les maçons lancent des pierres, des briques
+qui pourraient t'attraper, et puis parce qu'il y a du sable, de la
+chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, d'abord j'y ferais bien attention, et puis
+le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal.
+
+LA MAMAN.--Tu crois cela, parce que tu es une petite fille;
+mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brûle.
+
+SOPHIE.--Mais, maman...
+
+LA MAMAN, _l'interrompant_.--Voyons, ne raisonne pas tant et
+tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non.
+Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.
+
+Sophie baissa la tête et ne dit plus rien; mais elle prit un air
+maussade et se dit tout bas:
+
+«J'irai tout de même; cela m'amuse, et j'irai.»
+
+Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de désobéir. Une heure
+après, le jardinier vint chercher Mme de Réan pour choisir des
+géraniums qu'on apportait à vendre. Sophie resta donc seule: elle
+regarda de tous côtés si la bonne ou la femme de chambre ne
+pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut à la
+porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maçons travaillaient et
+ne songeaient pas à Sophie, qui s'amusait à les regarder et à tout
+voir, tout examiner. Elle se trouva près d'un grand bassin à chaux
+tout plein, blanc et uni comme de la crème.
+
+«Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne
+l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher.
+Comme c'est uni! Ce doit être doux et agréable sous les pieds. Je
+vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la
+glace.»
+
+Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'était solide
+comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle
+pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu'à mi-jambes. Elle crie;
+un maçon accourt, l'enlève, la met par terre et lui dit:
+
+«Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont déjà
+tout brûlés; si vous les gardez, la chaux va vous brûler les
+jambes.»
+
+Sophie regarde ses jambes: malgré la chaux qui tenait encore, elle
+voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient
+du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence à
+sentir les picotements de la chaux, qui lui brûlait les jambes. La
+bonne n'était pas loin, heureusement; elle accourt, voit
+sur-le-champ ce qui est arrivé, arrache les souliers et les bas de
+Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la
+prend dans ses bras et l'emporte à la maison. Au moment où Sophie
+était rapportée dans sa chambre, Mme de Réan rentrait pour payer
+le marchand de fleurs.
+
+«Qu'y a-t-il donc? demanda Mme de Réan avec inquiétude. T'es-tu
+fait mal? Pourquoi es-tu nu-pieds?»
+
+Sophie, honteuse, ne répondait pas. La bonne raconta à la maman ce
+qui était arrivé, et comment Sophie avait manqué d'avoir les
+jambes brûlées par la chaux.
+
+«Si je ne m'étais pas trouvée tout près de la cour et si je
+n'étais pas arrivée juste à temps, elle aurait eu les jambes dans
+le même état que mon tablier. Que madame voie comme il est brûlé
+par la chaux; il est plein de trous.»
+
+Mme de Réan vit en effet que le tablier de la bonne était perdu.
+Se tournant vers Sophie, elle lui dit:
+
+«Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre désobéissance;
+mais le bon Dieu vous a déjà punie par la frayeur que vous avez
+eue. Vous n'aurez donc d'autre punition que de me donner, pour
+racheter un tablier neuf à votre bonne, la pièce de cinq francs
+que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous
+amuser à la fête du village.»
+
+Sophie eut beau pleurer, demander grâce pour sa pièce de cinq
+francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant,
+qu'une autre fois elle écouterait sa maman, et n'irait plus où
+elle ne devait pas aller.
+
+
+
+IV--Les petits poissons.
+
+Sophie était étourdie; elle faisait souvent sans y penser de
+mauvaises choses.
+
+Voici ce qui lui arriva un jour:
+
+Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu'une épingle
+et pas plus gros qu'un tuyau de plume de pigeon. Mme de Réan
+aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette
+pleine d'eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu'ils
+pussent s'y enfoncer et s'y cacher. Tous les matins Mme de Réan
+portait du pain à ses petits poissons; Sophie s'amusait à les
+regarder pendant qu'ils se jetaient sur les miettes de pain et
+qu'ils se disputaient pour les avoir.
+
+Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en écaille;
+Sophie, enchantée de son couteau, s'en servait pour couper son
+pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc.
+
+Un matin, Sophie jouait; sa bonne lui avait donné du pain, qu'elle
+avait coupé en petits morceaux, des amandes, qu'elle coupait en
+tranches, et des feuilles de salade; elle demanda à sa bonne de
+l'huile et du vinaigre pour faire la salade.
+
+«Non, répondit la bonne; je veux bien vous donner du sel, mais pas
+d'huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.»
+
+Sophie prit le sel, en mit sur sa salade; il lui en restait
+beaucoup.
+
+«Si j'avais quelque chose à saler? se dit-elle. Je ne veux pas
+saler du pain; il me faudrait de la viande ou du poisson... Oh! la
+bonne idée! Je vais saler les petits poissons de maman; j'en
+couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les
+autres tout entiers; que ce sera amusant! Quel joli plat cela
+fera!»
+
+Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n'aura plus les
+jolis petits poissons qu'elle aime tant, que ces pauvres petits
+souffriront beaucoup d'être salés vivants ou d'être coupés en
+tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits
+poissons; elle s'approche de la cuvette, les pêche tous, les met
+dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend
+quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un
+plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l'aise hors de
+l'eau, remuaient et sautaient tant qu'ils pouvaient. Pour les
+faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur
+la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles: les
+pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle
+en prit d'autres et se mit à les couper en tranches. Au premier
+coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en
+désespérés; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu'ils
+mouraient. Après le second poisson, Sophie s'aperçut qu'elle les
+tuait en les coupant en morceaux; elle regarda avec inquiétude les
+poissons salés; ne les voyant pas remuer, elle les examina
+attentivement et vit qu'ils étaient tous morts. Sophie devint
+rouge comme une cerise.
+
+«Que va dire maman? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre
+malheureuse! Comment faire pour cacher cela?»
+
+Elle réfléchit un moment. Son visage s'éclaircit; elle avait
+trouvé un moyen excellent pour que sa maman ne s'aperçût de rien.
+
+Elle ramassa bien vite tous les poissons salés et coupés, les
+remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et
+les reporta dans leur cuvette.
+
+«Maman croira, dit-elle, qu'ils se sont battus, qu'ils se sont
+tous entre-déchirés et tués. Je vais essuyer mes assiettes, mon
+couteau, et ôter mon sel; ma bonne n'a pas heureusement remarqué
+que j'avais été chercher les poissons; elle est occupée de son
+ouvrage et ne pense pas à moi.» Sophie rentra sans bruit dans sa
+chambre, se remit à sa petite table et continua de jouer avec son
+ménage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se
+mit à regarder les images. Mais elle était inquiète; elle ne
+faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre
+arriver sa maman.
+
+Tout d'un coup, Sophie tressaille, rougit; elle entend la voix de
+Mme de Réan, qui appelait les domestiques; elle l'entend parler
+haut comme si elle grondait; les domestiques vont et viennent;
+Sophie tremble que sa maman n'appelle sa bonne, ne l'appelle
+elle-même; mais tout se calme, elle n'entend plus rien.
+
+La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui était curieuse,
+quitte son ouvrage et sort.
+
+Elle rentre un quart d'heure après.
+
+«Comme c'est heureux, dit-elle à Sophie, que nous ayons été toutes
+deux dans notre chambre sans en sortir! Figurez-vous que votre
+maman vient d'aller voir ses poissons; elle les a trouvés tous
+morts, les uns entiers, les autres coupés en morceaux. Elle a fait
+venir tous les domestiques pour leur demander quel était le
+méchant qui avait fait mourir ces pauvres petites bêtes; personne
+n'a pu ou n'a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer; elle m'a
+demandé si vous aviez été dans le salon; j'ai heureusement pu lui
+répondre que vous n'aviez pas bougé d'ici, que vous vous étiez
+amusée à faire la dînette dans votre petit ménage. «C'est
+singulier, dit-elle, j'aurais parié que c'est Sophie qui a fait ce
+beau coup.--Oh! madame, lui ai-je répondu, Sophie n'est pas
+capable d'avoir fait une chose si méchante.--Tant mieux, dit
+votre maman, car je l'aurais sévèrement punie. C'est heureux pour
+elle que vous ne l'ayez pas quittée et que vous m'assuriez qu'elle
+ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons.--Oh! quant à
+cela, madame, j'en suis bien certaine», ai-je répondu.
+
+Sophie ne disait rien; elle restait immobile et rouge, la tête
+baissée, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant
+d'avouer à sa bonne que c'était elle qui avait tout fait, mais le
+courage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c'était
+la mort des pauvres petits poissons qui l'affligeait.
+
+«J'étais bien sûre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre
+maman du malheur arrivé à ces pauvres petites bêtes. Mais il faut
+se dire que ces poissons n'étaient pas heureux dans leur prison:
+car enfin cette cuvette était une prison pour eux; à présent que
+les voilà morts, ils ne souffrent plus. N'y pensez donc plus, et
+venez que je vous arrange pour aller au salon; on va bientôt
+dîner.»
+
+Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot; elle entra au
+salon; sa maman y était.
+
+«Sophie, lui dit-elle, ta bonne t'a-t-elle raconté ce qui est
+arrivé à mes petits poissons?»
+
+SOPHIE.--Oui, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Si ta bonne ne m'avait pas assuré que tu étais
+restée avec elle dans ta chambre depuis que tu m'as quittée,
+j'aurais pensé que c'est toi qui les as fait mourir; tous les
+domestiques disent que ce n'est aucun d'eux. Mais je crois que le
+domestique Simon, qui était chargé de changer tous les matins
+l'eau et le sable de la cuvette, a voulu se débarrasser de cet
+ennui, et qu'il a tué mes pauvres poissons pour ne plus avoir à
+les soigner. Aussi je le renverrai demain.
+
+SOPHIE, _effrayée. _--Oh! maman, ce pauvre homme! Que deviendra-t-il
+avec sa femme et ses enfants?
+
+MADAME DE RÉAN.--Tant pis pour lui; il ne devait pas tuer mes
+petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu'il a
+fait souffrir en les coupant en morceaux.
+
+SOPHIE.--Mais ce n'est pas lui, maman! Je vous assure que ce
+n'est pas lui!
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment sais-tu que ce n'est pas lui? moi je
+crois que c'est lui, que ce ne peut être que lui, et dès demain je
+le ferai partir.
+
+SOPHIE, _pleurant et joignant les mains. _--Oh non! maman, ne le
+faites pas. C'est moi qui ai pris les petits poissons et qui les
+ai tués.
+
+MADAME DE RÉAN, _avec surprise. _--Toi!... quelle folie! Toi qui
+aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et
+mourir! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon...
+
+SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que c'est moi; oui, c'est
+moi; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler,
+et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais
+pas non plus que de les couper leur fît mal, parce qu'ils ne
+criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reportés
+dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m'ait vu
+sortir ni rentrer.
+
+Mme de Réan resta quelques instants si étonnée de l'aveu de
+Sophie, qu'elle ne répondit pas. Sophie leva timidement les yeux
+et vit ceux de sa mère fixés sur elle, mais sans colère ni
+sévérité.
+
+«Sophie, dit enfin Mme de Réan, si j'avais appris par hasard,
+c'est-à-dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les
+méchants, ce que tu viens de me raconter, je t'aurais punie sans
+pitié et avec sévérité. Mais le bon sentiment qui t'a fait avouer
+ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai
+donc pas de reproches, car je suis bien sûre que tu sens combien
+tu as été cruelle pour ces pauvres petits poissons en ne
+réfléchissant pas d'abord que le sel devait les tuer, ensuite
+qu'il est impossible de couper et de tuer n'importe quelle bête
+sans qu'elle souffre.»
+
+Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta:
+
+«Ne pleure pas, Sophie, et n'oublie pas qu'avouer tes fautes,
+c'est te les faire pardonner.»
+
+Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta
+toute la journée un peu triste d'avoir causé la mort de ses petits
+amis les poissons.
+
+
+
+V--Le poulet noir.
+
+Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, où
+il y avait des poules de différentes espèces et très belles.
+Mme de Réan avait fait couver des oeufs desquels devaient sortir
+des poules huppées superbes. Tous les jours, elle allait voir avec
+Sophie si les poulets étaient sortis de leur oeuf. Sophie
+emportait dans un petit panier du pain, qu'elle émiettait aux
+poules. Aussitôt qu'elle arrivait, toutes les poules, tous les
+coqs accouraient, sautaient autour d'elle, becquetaient le pain
+presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait;
+les poules la suivaient: ce qui l'amusait beaucoup.
+
+Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle
+galerie où demeuraient les poules; elles étaient logées comme des
+princesses et soignées mieux que beaucoup de princesses. Sophie
+venait la rejoindre quand tout son pain était émietté; elle
+regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui
+étaient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin,
+quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un
+magnifique poulet, né depuis une heure.
+
+SOPHIE.--Ah! le joli poulet, maman! ses plumes sont noires comme
+celles d'un corbeau.
+
+MADAME DE RÉAN.--Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la
+tête; ce sera un magnifique poulet.
+
+Mme de Réan le replaça près de la poule couveuse. À peine
+l'avait-elle posé, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre
+poulet. Mme de Réan donna une tape sur le bec de la méchante
+poule, releva le petit poulet, qui était tombé en criant, et le
+remit près de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au
+pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il
+chercha à revenir.
+
+Mme de Réan accourut et saisit le poulet, que la mère allait tuer
+à force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d'eau pour
+le ranimer.
+
+«Qu'allons-nous faire de ce poulet? dit-elle; impossible de le
+laisser avec sa méchante mère, elle le tuerait; il est si beau que
+je voudrais pourtant l'élever.»
+
+SOPHIE.--Écoutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans
+la chambre où sont mes joujoux; nous lui donnerons à manger, et,
+quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton
+panier à pain, et arrangeons-lui un lit.
+
+SOPHIE.--Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos
+aussi.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu
+l'auras rapporté à la maison, tu demanderas à ta bonne du cérat et
+tu lui en mettras sur ses plaies.
+
+Sophie n'était certainement pas contente de voir des blessures au
+poulet, mais elle était enchantée d'avoir à y mettre du cérat;
+elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le
+poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque
+place qui saignait. Ensuite elle lui prépara une pâtée d'oeufs, de
+pain et de lait, qu'elle écrasa et mêla pendant une heure. Le
+poulet souffrait, il était triste, il ne voulut pas manger; il but
+seulement plusieurs fois de l'eau fraîche.
+
+Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il
+se promenait devant le perron du jardin. Un mois après il était
+devenu d'une beauté remarquable et très grand pour son âge; on lui
+aurait donné trois mois pour le moins; ses plumes étaient d'un
+noir bleu très rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de
+l'eau. Sa tête était couverte d'une énorme huppe de plumes noires,
+oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes étaient
+roses; sa démarche était fière, ses yeux étaient vifs et
+brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet.
+
+C'était Sophie qui s'était chargée de le soigner; c'était elle qui
+lui apportait à manger; c'était elle qui le gardait lorsqu'il se
+promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le
+remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile à
+garder. Sophie était quelquefois obligée de courir après lui
+pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois même il
+avait manqué se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau
+qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de
+Sophie.
+
+Elle avait essayé de lui attacher un ruban à la patte, mais il
+s'était tant débattu qu'il avait fallu le détacher, de peur qu'il
+ne se cassât la jambe. La maman lui défendit alors de le laisser
+sortir du poulailler.
+
+«Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut
+donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en liberté», dit
+Mme de Réan.
+
+Mais Sophie, qui n'était pas obéissante, continuait de le faire
+sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman
+occupée à écrire, elle apporta le poulet devant la maison; il
+s'amusait à chercher des moucherons et des vers dans le sable et
+dans l'herbe. Sophie peignait sa poupée à quelques pas du poulet,
+qu'elle regardait souvent, pour l'empêcher de s'éloigner. En
+levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec
+crochu qui s'était posé à trois pas du poulet. Il regardait le
+poulet d'un air féroce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne
+bougeait pas; il s'était accroupi et il tremblait.
+
+«Quel drôle d'oiseau! dit Sophie. Il est beau, mais quel air
+singulier il a! quand il me regarde, il a l'air d'avoir peur, et,
+quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux! Ha, ha,
+ha, qu'il est drôle!»
+
+Au même instant l'oiseau pousse un cri perçant et sauvage,
+s'élance sur le poulet, qui répond par un cri plaintif, le saisit
+dans ses griffes et l'emporte en s'envolant à tire-d'aile.
+
+Sophie resta stupéfaite; la maman, qui était accourue aux cris de
+l'oiseau, demande à Sophie ce qui était arrivé. Sophie raconte
+qu'un oiseau a emporté le poulet, et ne comprend pas ce que cela
+veut dire.
+
+«Cela veut dire que vous êtes une petite désobéissante, que
+l'oiseau est un vautour; que vous lui avez laissé emporter mon
+beau poulet, qui est tué, dévoré par ce méchant oiseau, et que
+vous allez rentrer dans votre chambre, où vous dînerez, et où vous
+resterez jusqu'à ce soir, pour vous apprendre à être plus
+obéissante une autre fois.»
+
+Sophie baissa la tête et s'en alla tristement dans sa chambre;
+elle dîna avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa
+bonne, qui l'aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie
+pleurait son pauvre poulet, qu'elle regretta bien longtemps.
+
+
+
+VI--L'abeille.
+
+Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre; ils
+s'amusaient à attraper des mouches qui se promenaient sur les
+carreaux de la fenêtre; à mesure qu'ils en attrapaient, ils les
+mettaient dans une petite boîte en papier que leur avait faite
+leur papa.
+
+Quand ils en eurent attrapé beaucoup, Paul voulut voir ce qu'elles
+faisaient dans la boîte.
+
+«Donne-moi la boîte, dit-il à Sophie qui la tenait; nous allons
+regarder ce que font les mouches.»
+
+Sophie la lui donna; ils entr'ouvrirent avec beaucoup de
+précaution la petite porte de la boîte. Paul mit son oeil contre
+l'ouverture et s'écria:
+
+«Ah! que c'est drôle! comme elles remuent! elles se battent; en
+voilà une qui arrache une patte à son amie... les autres sont en
+colère... Oh! comme elles se battent! en voilà quelques-unes qui
+tombent! les voilà qui se relèvent...
+
+--Laisse-moi regarder à mon tour, Paul», dit Sophie.
+
+Paul ne répondit pas et continua à regarder et à raconter ce qu'il
+voyait.
+
+Sophie s'impatientait; elle prit un coin de la boîte et tira tout
+doucement; Paul tira de son côté; Sophie se fâcha et tira un peu
+plus fort; Paul tira plus fort encore; Sophie donna une telle
+secousse à la boîte, qu'elle la déchira. Toutes les mouches
+s'élancèrent dehors et se posèrent sur les yeux, sur les joues,
+sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant
+de grandes tapes.
+
+«C'est ta faute, disait Sophie à Paul; si tu avais été plus
+complaisant, tu m'aurais donné la boîte et nous ne l'aurions pas
+déchirée.
+
+--Non, c'est ta faute, répondait Paul; si tu avais été moins
+impatiente, tu aurais attendu la boîte et nous l'aurions encore.»
+
+SOPHIE.--Tu es égoïste, tu ne penses qu'à toi.
+
+PAUL.--Et toi, tu es colère comme les dindons de la ferme.
+
+SOPHIE.--Je ne suis pas colère du tout, monsieur; seulement je
+trouve que vous êtes méchant.
+
+PAUL.--Je ne suis pas méchant, mademoiselle; seulement je vous
+dis la vérité, et c'est pourquoi vous êtes rouge de colère comme
+les dindons avec leurs crêtes rouges.
+
+SOPHIE.--Je ne veux plus jouer avec un méchant garçon comme
+vous, monsieur.
+
+PAUL.--Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une méchante
+fille comme vous, mademoiselle.
+
+Et tous deux allèrent bouder chacun dans son coin. Sophie s'ennuya
+bien vite, mais elle voulut faire croire à Paul qu'elle s'amusait
+beaucoup; elle se mit donc à chanter et à attraper encore des
+mouches; mais il n'y en avait plus beaucoup, et celles qui
+restaient ne se laissaient pas prendre. Tout à coup elle aperçoit
+avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un
+petit coin de la fenêtre. Sophie savait que les abeilles piquent;
+aussi ne chercha-t-elle pas à la prendre avec ses doigts; elle
+tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l'abeille et la saisit
+avant que la pauvre bête eût eu le temps de se sauver.
+
+Paul, qui s'ennuyait de son côté, regardait Sophie et la vit
+prendre l'abeille.
+
+«Que vas-tu faire de cette bête?» lui demanda-t-il.
+
+SOPHIE, _avec rudesse_.--Laisse-moi tranquille, méchant, cela ne
+te regarde pas.
+
+PAUL, _avec ironie. _--Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous
+demande bien pardon de vous avoir parlé et d'avoir oublié que vous
+étiez mal élevée et impertinente.
+
+SOPHIE, _faisant une révérence moqueuse. _--Je dirai à maman,
+monsieur, que vous me trouvez mal élevée; comme c'est elle qui
+m'élève, elle sera bien contente de le savoir.
+
+PAUL, _avec inquiétude. _--Non, Sophie, ne lui dis pas: on me
+gronderait.
+
+SOPHIE.--Oui, je le lui dirai; si l'on te gronde, tant mieux;
+j'en serai bien contente.
+
+PAUL.--Méchante, va! je ne veux plus te dire un mot.
+
+Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui était
+enchantée d'avoir fait peur à Paul et qui recommença à s'occuper
+de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du
+mouchoir, serra un peu l'abeille entre ses doigts à travers le
+mouchoir, pour l'empêcher de s'envoler, et tira de sa poche son
+petit couteau.
+
+«Je vais lui couper la tête, se dit-elle, pour la punir de toutes
+les piqûres qu'elle a faites.»
+
+En effet, Sophie posa l'abeille par terre en la tenant toujours à
+travers le mouchoir, et d'un coup de couteau elle lui coupa la
+tête; puis, comme elle trouva que c'était très amusant, elle
+continua de la couper en morceaux.
+
+Elle était si occupée de l'abeille, qu'elle n'entendit pas entrer
+sa maman, qui, la voyant à genoux et presque immobile, s'approcha
+tout doucement pour voir ce qu'elle faisait; elle la vit coupant
+la dernière patte de la pauvre abeille.
+
+Indignée de la cruauté de Sophie, Mme de Réan lui tira fortement
+l'oreille.
+
+Sophie poussa un cri, se releva d'un bond et resta tremblante
+devant sa maman.
+
+«Vous êtes une méchante fille, mademoiselle, vous faites souffrir
+cette bête malgré ce que je vous ai dit quand vous avez salé et
+coupé mes pauvres petits poissons...»
+
+SOPHIE.--J'ai oublié, maman, je vous assure.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vous en ferai souvenir, mademoiselle,
+d'abord en vous ôtant votre couteau, que je ne vous rendrai que
+dans un an, et puis en vous obligeant de porter à votre cou ces
+morceaux de l'abeille enfilés dans un ruban, jusqu'à ce qu'ils
+tombent en poussière.
+
+Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire
+porter l'abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit
+apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l'abeille et les
+attacha au cou de Sophie. Paul n'osait rien dire; il était
+consterné; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son
+collier, Paul chercha à la consoler par tous les moyens possibles;
+il l'embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des
+sottises, et voulait lui faire croire que les couleurs jaune,
+orange, bleue et noire de l'abeille faisaient un très joli effet
+et ressemblaient à un collier de jais et de pierreries. Sophie le
+remercia de sa bonté; elle fut un peu consolée par l'amitié de son
+cousin; mais elle resta très chagrine de son collier. Pendant une
+semaine, les morceaux de l'abeille restèrent entiers; mais enfin,
+un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les écrasa si bien qu'il
+ne resta plus que le ruban. Il courut en prévenir sa tante, qui
+lui permit d'ôter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut
+débarrassée, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal.
+
+
+
+VII--Les cheveux mouillés.
+
+Sophie était coquette; elle aimait à être bien mise et à être
+trouvée jolie. Et pourtant elle n'était pas jolie; elle avait une
+bonne grosse figure bien fraîche, bien gaie, avec de très beaux
+yeux gris, un nez en l'air et un peu gros, une bouche grande et
+toujours prête à rire, des cheveux blonds, pas frisés, et coupés
+courts comme ceux d'un garçon. Elle aimait à être bien mise et
+elle était toujours très mal habillée: une simple robe en percale
+blanche, décolletée et à manches courtes, hiver comme été, des bas
+un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de
+gants. Sa maman pensait qu'il était bon de l'habituer au soleil, à
+la pluie, au vent, au froid.
+
+Ce que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir les cheveux
+frisés. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux
+blonds frisés d'une de ses petites amies, Camille de Fleurville,
+et depuis elle avait toujours tâché de faire friser les siens.
+Entre autres inventions, voici ce qu'elle imagina de plus
+malheureux.
+
+Un après-midi il pleuvait très fort et il faisait très chaud, de
+sorte que les fenêtres et la porte du perron étaient restées
+ouvertes. Sophie était à la porte; sa maman lui avait défendu de
+sortir; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la
+pluie; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques
+gouttes sur la tête. En passant sa tête ainsi en dehors, elle vit
+que la gouttière débordait et qu'il en tombait un grand jet d'eau
+de pluie. Elle se souvint en même temps que les cheveux de Camille
+frisaient mieux quand ils étaient mouillés.
+
+«Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-être!»
+
+Et voilà Sophie qui sort malgré la pluie, qui met sa tête sous la
+gouttière, et qui reçoit, à sa grande joie, toute l'eau sur la
+tête, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu'elle fut bien
+mouillée, elle rentra au salon et se mit à essuyer sa tête avec
+son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les
+faire friser. Son mouchoir fut trempé en une minute; Sophie voulut
+courir dans sa chambre pour en demander un autre à sa bonne,
+lorsqu'elle se trouva nez à nez avec sa maman. Sophie, toute
+mouillée, les cheveux hérissés, l'air effaré, resta immobile et
+tremblante. La maman, étonnée d'abord, lui trouva une figure si
+ridicule qu'elle éclata de rire.
+
+«Voilà une belle idée que vous avez eue, mademoiselle! lui dit-elle.
+Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-même
+comme je le fais maintenant. Je vous avais défendu de sortir;
+vous avez désobéi comme d'habitude; pour votre punition vous allez
+rester à dîner comme vous êtes, les cheveux en l'air, la robe
+trempée, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos
+belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer
+la figure, le cou et les bras.»
+
+Au moment où Mme de Réan finissait de parler, Paul entra avec
+M. de Réan; tous deux s'arrêtèrent stupéfaits devant la pauvre
+Sophie, rouge, honteuse, désolée et ridicule; et tous deux
+éclatèrent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la tête,
+plus elle prenait un air embarrassé et malheureux, et plus ses
+cheveux ébouriffés et ses vêtements mouillés lui donnaient un air
+risible. Enfin M. de Réan demanda ce que signifiait cette
+mascarade et si Sophie allait dîner en mardi gras de carnaval.
+
+MADAME DE RÉAN.--C'est sans doute une invention pour faire
+friser ses cheveux; elle veut absolument qu'ils frisent comme ceux
+de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser; Sophie a
+pensé qu'il en serait de même pour elle.
+
+M. DE RÉAN.--Ce que c'est que d'être coquette! On veut se rendre
+jolie et l'on se rend affreuse.
+
+PAUL.--Ma pauvre Sophie, va vite te sécher, te peigner et te
+changer. Si tu savais comme tu es drôle, tu ne voudrais pas rester
+deux minutes comme tu es.
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, elle va dîner avec sa belle coiffure en
+l'air et avec sa robe pleine de sable et d'eau...
+
+PAUL, _interrompant et avec compassion. _--Oh! ma tante, je vous
+en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d'aller se peigner et
+changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l'air si malheureux!
+
+M. DE RÉAN.--Je fais comme Paul, chère amie, et je demande grâce
+pour cette fois. Si elle recommence, ce sera différent.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Je vous assure, papa, que je ne
+recommencerai pas.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour faire plaisir à votre papa, mademoiselle,
+je vous permets d'aller dans votre chambre et de vous déshabiller;
+mais vous ne dînerez pas avec nous; vous ne viendrez au salon que
+lorsque nous serons sortis de table.
+
+PAUL.--Oh! ma tante, permettez-lui...
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, Paul, ne me demande plus rien; ce sera
+comme je l'ai dit. _(À Sophie._) Allez, mademoiselle.
+
+Sophie dîna dans sa chambre, après avoir été peignée et habillée.
+Paul vint la chercher après dîner et l'emmena jouer dans un salon
+où étaient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n'essaya plus de se
+mettre à la pluie pour faire friser ses cheveux.
+
+
+
+VIII--Les sourcils coupés.
+
+Une autre chose que Sophie désirait beaucoup, c'était d'avoir des
+sourcils très épais. On avait dit un jour devant elle que la
+petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils.
+Sophie en avait peu et ils étaient blonds, de sorte qu'on ne les
+voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire
+épaissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent.
+
+Sophie se regarda un jour à la glace, et trouva que ses sourcils
+étaient trop maigres.
+
+«Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus épais quand on les
+coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de
+même. Je vais donc les couper pour qu'ils repoussent très épais.»
+
+Et voilà Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils
+aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve
+que cela lui fait une figure toute drôle, et n'ose pas rentrer au
+salon.
+
+«J'attendrai, dit-elle, que le dîner soit servi; on ne pensera pas
+à me regarder pendant qu'on se mettra à table.»
+
+Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour
+la chercher.
+
+«Sophie, Sophie, es-tu là? s'écria Paul en entrant. Que fais-tu?
+viens dîner.
+
+--Oui, oui, j'y vais», répondit Sophie en marchant à reculons,
+pour que Paul ne vît pas ses sourcils coupés.
+
+Sophie pousse la porte et entre.
+
+À peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la
+regarde et éclate de rire.
+
+«Quelle figure! dit M. de Réan.
+
+
+ Elle a coupé ses sourcils, dit Mme de Réan.
+
+
+ Qu'elle est drôle! qu'elle est drôle! dit Paul.
+
+
+ C'est étonnant comme ses sourcils coupés la changent, dit
+M. d'Aubert, le papa de Paul.
+
+
+ Je n'ai jamais vu une plus singulière figure», dit Mme d'Aubert.
+
+Sophie restait les bras pendants, la tête baissée, ne sachant où
+se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit:
+
+«Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites
+que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la
+soirée.»
+
+Sophie s'en alla; sa bonne se mit à rire à son tour quand elle vit
+cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau
+se fâcher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux éclats
+et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses
+sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien
+ficelé, bien cacheté.
+
+«Voici, Sophie, un présent que t'envoie papa, dit Paul d'un petit
+air malicieux.
+
+--Qu'est-ce que c'est?» dit Sophie, en prenant le paquet avec
+empressement.
+
+Le paquet fut ouvert: il contenait deux énormes sourcils bien
+noirs, bien épais. «C'est pour que tu les colles à la place où il
+n'y en a plus», dit Paul. Sophie rougit, se fâcha et les jeta au
+nez de Paul, qui s'enfuit en riant.
+
+Ses sourcils furent plus de six mois à repousser, et ils ne
+revinrent jamais aussi épais que le désirait Sophie; aussi, depuis
+ce temps, Sophie ne chercha plus à se faire de beaux sourcils.
+
+
+
+IX--Le pain des chevaux.
+
+Sophie était gourmande. Sa maman savait que trop manger est
+mauvais pour la santé; aussi défendait-elle à Sophie de manger
+entre ses repas: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce
+qu'elle pouvait attraper.
+
+Mme de Réan allait tous les jours après déjeuner, vers deux
+heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M. de Réan; il en
+avait plus de cent.
+
+Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain
+bis, et lui en présentait un dans chaque stalle où elle entrait;
+mais sa maman lui défendait sévèrement d'en manger, parce que ce
+pain noir et mal cuit lui ferait mal à l'estomac.
+
+Elle finissait par l'écurie des poneys. Sophie avait un poney à
+elle, que lui avait donné son papa: c'était un tout petit cheval
+noir, pas plus grand qu'un petit âne; on lui permettait de donner
+elle-même du pain à son poney. Souvent elle mordait dedans avant
+de le lui présenter.
+
+Un jour qu'elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume,
+elle prit le morceau dans ses doigts, de manière à n'en laisser
+passer qu'un petit bout.
+
+«Le poney mordra ce qui dépasse de mes doigts, dit-elle, et je
+mangerai le reste.»
+
+Elle présenta le pain à son petit cheval, qui saisit le morceau et
+en même temps le bout du doigt de Sophie, qu'il mordit violemment.
+Sophie n'osa pas crier, mais la douleur lui fit lâcher le pain,
+qui tomba à terre: le cheval laissa alors le doigt pour manger le
+pain.
+
+Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait à terre.
+Elle tira son mouchoir et s'enveloppa le doigt bien serré, ce qui
+arrêta le sang, mais pas avant que le mouchoir eût été trempé.
+Sophie cacha sa main enveloppée sous son tablier, et la maman ne
+vit rien.
+
+Mais, quand on se mit à table pour dîner, il fallut bien que
+Sophie montrât sa main, qui n'était pas encore assez guérie pour
+que le sang fût tout à fait arrêté. Il arriva donc qu'en prenant
+sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman
+s'en aperçut.
+
+«Qu'as-tu donc aux mains, Sophie? dit-elle; la nappe est remplie
+de taches de sang autour de ton assiette.»
+
+Sophie ne répondit rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--N'entends-tu pas ce que je te demande? D'où
+vient le sang qui tache la nappe?
+
+SOPHIE.--Maman... c'est... c'est... de mon doigt.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'as-tu au doigt? Depuis quand y as-tu mal?
+
+SOPHIE.--Depuis ce matin, maman. C'est mon poney qui m'a mordue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment ce poney, qui est doux comme un agneau,
+a-t-il pu te mordre?
+
+SOPHIE.--C'est en lui donnant du pain, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu n'as donc pas mis le pain dans ta main toute
+grande ouverte, comme je te l'ai tant de fois recommandé?
+
+SOPHIE.--Non, maman; je tenais le pain dans mes doigts.
+
+MADAME DE RÉAN.--Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de
+pain à ton cheval.
+
+Sophie se garda bien de répondre; elle pensa qu'elle aurait
+toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les
+chevaux, et qu'elle en prendrait par-ci par-là un morceau.
+
+Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les écuries, et,
+tout en lui présentant les morceaux de pain, elle en prit un,
+qu'elle cacha dans sa poche et qu'elle mangea pendant que sa maman
+ne la regardait pas.
+
+Quand on arriva au dernier cheval, il n'y avait plus rien à lui
+donner. Le palefrenier assura qu'il avait mis dans le panier
+autant de morceaux qu'il y avait de chevaux. La maman lui fit voir
+qu'il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui,
+la bouche pleine, se dépêchait d'avaler la dernière bouchée du
+morceau qu'elle avait pris. Mais elle eut beau se dépêcher et
+avaler son pain sans même se donner le temps de le mâcher, la
+maman vit bien qu'elle mangeait et que c'était tout juste le
+morceau qui manquait; le cheval attendait son pain et témoignait
+son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant.
+
+«Petite gourmande, dit Mme de Réan, pendant que je ne vous regarde
+pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me
+désobéissez, car vous savez combien de fois je vous ai défendu
+d'en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne
+viendrez plus avec moi donner à manger aux chevaux, et je ne vous
+enverrai pour votre dîner que du pain et de la soupe au pain,
+puisque vous l'aimez tant.»
+
+Sophie baissa tristement la tête et alla à pas lents à la maison
+et dans sa chambre.
+
+«Hé bien! hé bien! lui dit sa bonne, vous voilà encore avec un
+visage triste? Êtes-vous encore en pénitence? Quelle nouvelle
+sottise avez-vous faite?
+
+--J'ai seulement mangé le pain des chevaux, répondit Sophie en
+pleurant; je l'aime tant! Le panier était si plein que je croyais
+que maman ne s'en apercevrait pas. Je n'aurai que de la soupe et
+du pain sec à dîner», ajouta-t-elle en pleurant plus fort.
+
+La bonne la regarda avec pitié et soupira. Elle gâtait Sophie;
+elle trouvait que sa maman était quelquefois trop sévère, et elle
+cherchait à la consoler et à rendre ses punitions moins dures.
+Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et
+le verre d'eau qui devaient faire le dîner de Sophie, elle les
+prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une
+armoire, d'où elle tira un gros morceau de fromage et un pot de
+confitures; puis elle dit à Sophie:
+
+«Tenez, mangez d'abord le fromage avec votre pain, puis les
+confitures.» Et, voyant que Sophie hésitait, elle ajouta: «Votre
+maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m'a pas défendu de
+mettre quelque chose dessus.»
+
+SOPHIE.--Mais, quand maman me demandera si on m'a donné quelque
+autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors...
+
+LA BONNE.--Alors, alors vous direz que je vous ai donné du
+fromage et des confitures, que je vous ai ordonné d'en manger, et
+je me charge de lui expliquer que je n'ai pas voulu vous laisser
+manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l'estomac,
+et qu'on donne aux prisonniers même autre chose que du pain.
+
+La bonne faisait très mal en conseillant à Sophie de manger en
+cachette ce que sa maman lui défendait; mais Sophie, qui était
+bien jeune et qui avait envie du fromage qu'elle aimait beaucoup
+et des confitures qu'elle aimait plus encore, obéit avec plaisir
+et fit un excellent dîner; sa bonne ajouta un peu de vin à son
+eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d'eau et de
+vin sucré, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain.
+
+«Savez-vous ce qu'il faudra faire une autre fois, quand vous serez
+punie ou que vous aurez envie de manger? Venez me le dire; je
+trouverai bien quelque chose de bon à vous donner, et qui vaudra
+mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.»
+
+Sophie promit à sa bonne qu'elle n'oublierait pas sa
+recommandation chaque fois qu'elle aurait envie de quelque chose
+de bon.
+
+
+
+X--La crème et le pain chaud.
+
+Sophie était gourmande, nous l'avons déjà dit; elle n'oublia donc
+pas ce que sa bonne lui avait recommandé, et, un jour qu'elle
+avait peu déjeuné, parce qu'elle avait su que la fermière devait
+apporter quelque chose de bon à sa bonne, elle lui dit qu'elle
+avait faim.
+
+«Ah bien! répondit la bonne, cela se trouve à merveille: la
+fermière vient de me faire cadeau d'un grand pot de crème et d'un
+pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger; vous verrez
+comme c'est bon!»
+
+Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase
+plein d'une crème épaisse excellente. Sophie se jeta dessus comme
+une affamée. Au moment même où la bonne lui disait de ne pas trop
+en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait: «Lucie!
+Lucie!» (C'était le nom de la bonne.)
+
+Lucie courut tout de suite chez Mme de Réan pour savoir ce qu'elle
+désirait; c'était pour lui dire de préparer et de commencer un
+ouvrage pour Sophie.
+
+«Elle aura bientôt quatre ans, dit Mme de Réan, il est temps
+qu'elle apprenne à travailler.»
+
+LA BONNE.--Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une
+enfant si jeune?
+
+MADAME DE RÉAN.--Préparez-lui une serviette à ourler, ou un
+mouchoir.
+
+La bonne ne répondit rien, et sortit du salon d'assez mauvaise
+humeur.
+
+En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot
+de crème était presque vide et il manquait un énorme morceau de
+pain.
+
+«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout en préparant un ourlet pour
+Sophie, vous allez vous rendre malade! Est-il possible que vous
+ayez avalé tout cela? Que dira votre maman, si elle vous voit
+souffrante? Vous allez me faire gronder!»
+
+SOPHIE.--Soyez tranquille, ma bonne! j'avais très grand'faim, et
+je ne serai pas malade. C'est si bon, la crème et le pain tout
+chaud!
+
+LA BONNE.--Oui, mais c'est bien lourd à l'estomac. Dieu! quel
+énorme morceau de pain vous avez mangé! J'ai peur, très peur que
+vous soyez malade.
+
+SOPHIE, _l'embrassant. _--Non, ma chère Lucie, soyez tranquille,
+je vous assure que je me porte très bien.
+
+La bonne lui donna un petit mouchoir à ourler et lui dit de le
+porter à sa maman, qui voulait la faire travailler.
+
+Sophie courut au salon où l'attendait sa maman, et lui présenta le
+mouchoir. La maman montra à Sophie comment il fallait piquer et
+tirer l'aiguille; ce fut très mal fait pour commencer; mais, après
+quelques points, elle fit assez bien et trouva que c'était très
+amusant de travailler.
+
+«Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage
+à ma bonne?
+
+--Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes
+tes affaires et jouer dans ma chambre.»
+
+Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort étonnée de voir l'ourlet
+presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inquiétude si
+elle n'avait pas mal à l'estomac.
+
+«Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie; seulement je n'ai pas
+faim.
+
+--Je le crois bien, après tout ce que vous avez mangé. Mais
+retournez vite près de votre maman, de crainte qu'elle ne vous
+gronde.»
+
+Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit à
+jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal à l'aise, la crème et le
+pain chaud lui pesaient sur l'estomac; elle avait mal à la tête;
+elle s'assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux
+fermés.
+
+La maman, n'entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie
+pâle et l'air souffrant.
+
+«Qu'as-tu, Sophie? dit-elle avec inquiétude; es-tu malade?
+
+--Je suis souffrante, maman, répondit-elle; j'ai mal à la tête.
+
+
+ Depuis quand donc?
+
+
+ Depuis que j'ai fini de ranger mon ouvrage.
+
+
+ As-tu mangé quelque chose?»
+
+Sophie hésita et répondit bien bas:
+
+«Non, maman, rien du tout.
+
+--Je vois que tu mens; je vais aller le demander à ta bonne, qui
+me le dira.»
+
+La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle
+revint, elle avait l'air très fâché.
+
+«Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avoué qu'elle vous
+avait donné du pain chaud et de la crème, et que vous en aviez
+mangé comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous
+allez être malade et que vous ne pourrez pas venir dîner demain
+chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez
+vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous
+amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous
+resterez toute seule à la maison et vous ne mangerez que de la
+soupe.»
+
+Mme de Réan prit la main de Sophie, la trouva brûlante et l'emmena
+pour la faire coucher.
+
+«Je vous défends, dit-elle à la bonne, de rien donner à manger à
+Sophie jusqu'à demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane
+de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous
+avez fait ce matin, je vous renverrai immédiatement.»
+
+La bonne se sentait coupable; elle ne répondit pas. Sophie, qui
+était réellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien
+dire. Elle passa une mauvaise nuit, très agitée; elle souffrait de
+la tête et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle
+se réveilla, elle avait encore un peu mal à la tête, mais le grand
+air lui fit du bien. La journée se passa tristement pour elle à
+regretter le dîner de sa tante.
+
+Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps
+elle prit en tel dégoût la crème et le pain chaud, qu'elle n'en
+mangea jamais.
+
+Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les
+fermières du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec
+délices de la crème et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien;
+la vue de cette bonne crème épaisse et mousseuse et de ce pain de
+ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop
+mangé, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle
+n'écouta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps
+dans la maison. Mme de Réan, n'ayant plus confiance en elle, en
+prit une autre, qui était très bonne, mais qui ne permettait
+jamais à Sophie de faire ce que sa maman lui défendait.
+
+
+
+XI--L'écureuil.
+
+Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit
+bois de chênes qui était tout près du château; ils cherchaient
+tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des
+bateaux. Tout à coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le
+dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland
+vint lui tomber sur le bout de l'oreille.
+
+«Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombés
+sur moi: ils sont rongés. Qui est-ce qui a pu les ronger là-haut?
+les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent
+pas de glands.»
+
+Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tête et
+s'écria:
+
+«C'est un écureuil; je le vois; il est tout en haut sur une
+branche; il nous regarde comme s'il se moquait de nous.»
+
+Sophie regarda en l'air et vit un joli petit écureuil, avec une
+superbe queue relevée en panache. Il se nettoyait la figure avec
+ses petites pattes de devant; de temps en temps il regardait
+Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre
+branche.
+
+«Que je voudrais avoir cet écureuil! dit Sophie. Comme il est
+gentil et comme je m'amuserais à jouer avec lui, à le mener
+promener, à le soigner.»
+
+PAUL.--Ce ne serait pas difficile de l'attraper: mais les
+écureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent
+tout.
+
+SOPHIE.--Oh! je l'empêcherais bien de ronger, parce que
+j'enfermerais toutes mes affaires; et il ne sentirait pas mauvais,
+parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment
+ferais-tu pour le prendre?
+
+PAUL.--J'aurais une cage un peu grande; je mettrais dedans des
+noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les écureuils aiment
+le mieux, j'apporterais la cage près de ce chêne; je laisserais la
+porte ouverte; j'y attacherais une ficelle; je me cacherais tout
+près de l'arbre, et, quand l'écureuil entrerait dans la cage pour
+manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l'écureuil
+serait pris.
+
+SOPHIE.--Mais l'écureuil ne voudra peut-être pas entrer dans la
+cage; cela lui fera peur.
+
+PAUL.--Oh! il n'y a pas de danger: les écureuils sont gourmands,
+il ne résistera pas aux amandes et aux noix.
+
+SOPHIE.--Attrape-le-moi, je t'en prie, mon cher Paul; je serai
+si contente!
+
+PAUL.--Mais ta maman, que dira-t-elle? elle ne voudra peut-être
+pas.
+
+SOPHIE.--Elle le voudra; nous le lui demanderons tant et tant,
+tous les deux, qu'elle consentira.
+
+Les deux enfants coururent à la maison; Paul se chargea
+d'expliquer l'affaire à Mme de Réan, qui refusa d'abord, mais qui
+finit par consentir en disant à Sophie:
+
+«Je te préviens que ton écureuil t'ennuiera bientôt: il grimpera
+partout; il rongera tes livres, tes joujoux; il sentira mauvais,
+il sera insupportable.»
+
+SOPHIE.--Oh non! maman; je vous promets de le si bien garder,
+qu'il ne gâtera rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je ne veux pas de ton écureuil au salon ni dans
+ma chambre, d'abord; tu le garderas toujours dans la tienne.
+
+SOPHIE.--Oui, maman, il restera chez moi, excepté quand je le
+mènerai promener.
+
+Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage; ils en
+trouvèrent une au grenier, qui avait servi jadis à un écureuil.
+Ils l'emportèrent, la nettoyèrent avec l'aide de la bonne, et
+mirent dedans des amandes fraîches, des noix et des noisettes.
+
+SOPHIE.--À présent, allons vite porter la cage sous le chêne.
+Pourvu que l'écureuil y soit encore!
+
+PAUL.--Attends que j'attache une ficelle à la porte. Il faut que
+je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je
+tirerai.
+
+SOPHIE.--J'ai peur que l'écureuil ne soit parti.
+
+PAUL.--Non; il va rester là ou tout auprès jusqu'à la nuit. Là,
+... c'est fini; tire la ficelle, pour voir si c'est bien.
+
+Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants,
+enchantés, allèrent porter la cage dans le petit bois; arrivés
+près du chêne, ils regardèrent si l'écureuil y était; ils ne
+virent rien; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les
+enfants, désolés, allaient chercher sous d'autres chênes, lorsque
+Sophie reçut sur le front un gland rongé comme ceux du matin.
+
+«Il y est, il y est! s'écria-t-elle. Le voilà; je vois le bout de
+sa queue qui sort derrière cette branche touffue.»
+
+En effet, l'écureuil, entendant parler, avança sa petite tête pour
+voir ce qui se passait.
+
+«C'est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voilà: tu seras bientôt en
+prison. Tiens, voilà des provisions que nous t'apportons; sois
+gourmand, mon ami, sois gourmand; tu verras comme on est puni de
+la gourmandise.»
+
+Le pauvre écureuil, qui ne s'attendait pas à devenir un malheureux
+prisonnier, regardait d'un air moqueur, en faisant aller sa tête
+de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait à terre, et
+jeta un oeil d'envie sur les amandes et les noix. Quand les
+enfants se furent cachés derrière le tronc du chêne, il descendit
+deux ou trois branches, s'arrêta, regarda de tous côtés, descendit
+encore un peu, et continua ainsi à descendre petit à petit,
+jusqu'à ce qu'il fût sur la cage. Il passa une patte à travers les
+barreaux, puis l'autre; mais, comme il ne pouvait rien attraper et
+que les amandes lui paraissaient de plus en plus appétissantes, il
+chercha le moyen d'entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps
+à trouver la porte; il s'arrêta à l'entrée, regarda la ficelle
+d'un air méfiant, allongea encore une patte pour atteindre les
+amandes ou les noix: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda
+enfin à entrer dans la cage. À peine y fut-il, que les enfants,
+qui regardaient du coin de l'oeil et qui avaient suivi avec un
+battement de coeur les mouvements de l'écureuil, tirèrent la
+ficelle, et l'écureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l'amande
+qu'il commençait à grignoter, et il se mit à tourner autour de la
+cage pour s'échapper. Hélas! le pauvre petit animal devait payer
+cher sa gourmandise et rester prisonnier! Les enfants se
+précipitèrent sur la cage; Paul ferma soigneusement la porte et
+emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant
+et appela sa bonne d'un air triomphant pour lui faire voir son
+nouvel ami.
+
+La bonne ne fut pas contente de ce petit élève.
+
+«Que ferons-nous de cet animal? dit-elle. Il va nous mordre et
+nous faire un bruit insupportable. Quelle idée avez-vous eue,
+Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine bête.»
+
+SOPHIE.--D'abord, ma bonne, elle n'est pas vilaine: l'écureuil
+est une très jolie bête. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout
+et il ne nous mordra pas. C'est moi qui le soignerai.
+
+LA BONNE.--En vérité, je plains le pauvre animal; vous le
+laisserez bientôt mourir de faim.
+
+SOPHIE, _avec indignation. _--Mourir de faim! certainement non;
+je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du
+vin.
+
+LA BONNE, _d'un air moqueur. _--Voilà un écureuil qui sera bien
+nourri! Le sucre lui gâtera les dents, et le vin l'enivrera.
+
+PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! un écureuil ivre! ce sera bien
+drôle.
+
+SOPHIE.--Pas du tout, monsieur; mon écureuil ne sera pas ivre.
+Il sera très raisonnable.
+
+LA BONNE.--Nous verrons cela. Je vais d'abord lui apporter du
+foin, pour qu'il puisse se coucher. Il a l'air tout effaré: je ne
+crois pas qu'il soit content de s'être laissé prendre.
+
+SOPHIE.--Je vais le caresser pour l'habituer à moi et pour lui
+faire voir qu'on ne lui fera pas de mal.
+
+Sophie passa sa main dans la cage: l'écureuil, effrayé, se sauva
+dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir: au moment où
+elle allait le prendre, l'écureuil lui mordit le doigt. Sophie se
+mit à crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte
+restant ouverte, l'écureuil se précipita hors de sa cage et se mit
+à courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent après; mais,
+quand ils croyaient l'avoir attrapé, l'écureuil faisait un saut,
+s'échappait, et continuait à galoper dans la chambre; Sophie,
+oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils
+continuèrent leur chasse pendant une demi-heure; l'écureuil
+commençait à être fatigué et il allait être pris, lorsqu'il
+aperçut la fenêtre qui était restée ouverte: aussitôt il s'élança
+dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fenêtre, et se
+trouva sur le toit.
+
+Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant; levant
+la tête, ils aperçurent l'écureuil perché sur le toit, à moitié
+mort de fatigue et de peur.
+
+«Que faire, ma bonne, que faire? s'écria Sophie.
+
+--Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu'il vous a
+déjà mordue.»
+
+SOPHIE.--C'est parce qu'il ne me connaît pas encore, ma bonne;
+mais, quand il verra que je lui donne à manger, il m'aimera.
+
+PAUL.--Je crois qu'il ne t'aimera jamais, parce qu'il est trop
+vieux pour s'habituer à rester enfermé. Il aurait fallu en avoir
+un tout jeune.
+
+SOPHIE.--Oh! Paul, jette-lui des balles, je t'en prie, pour le
+faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons.
+
+PAUL.--Je veux bien, mais je ne crois pas qu'il veuille
+descendre.
+
+Et voilà Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si
+adroitement qu'il attrape l'écureuil à la tête. Le ballon descend
+en roulant, et après lui le pauvre écureuil; tous deux tombent à
+terre; le ballon bondit et rebondit, mais l'écureuil se brise en
+touchant à terre et reste mort, la tête ensanglantée, les reins et
+les pattes cassés. Sophie et Paul courent pour le ramasser et
+restent stupéfaits devant le pauvre animal mort.
+
+«Méchant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon écureuil.»
+
+PAUL.--C'est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse
+descendre en lui lançant des balles?
+
+SOPHIE.--Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer.
+
+PAUL.--Mais je n'ai pas voulu le tuer; le ballon l'a attrapé, je
+ne croyais pas être si adroit.
+
+SOPHIE.--Tu n'es pas adroit, tu es méchant. Va-t'en, je ne
+t'aime plus du tout.
+
+PAUL.--Et moi, je te déteste. Tu es plus sotte que l'écureuil.
+Je suis enchanté de t'avoir empêchée de le tourmenter.
+
+SOPHIE.--Vous êtes un mauvais garçon, monsieur. Je ne jouerai
+jamais avec vous: je ne vous demanderai jamais rien.
+
+PAUL.--Tant mieux, mademoiselle: je ne serai que plus
+tranquille, et je n'aurai plus à me creuser la tête pour vous
+aider à faire des sottises.
+
+LA BONNE.--Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez
+que vous avez agi tous deux sans réflexion et que vous êtes tous
+deux coupables de la mort de l'écureuil. Pauvre bête! il est plus
+heureux que s'il était resté vivant, car il ne souffre plus, du
+moins. Je vais appeler quelqu'un pour qu'on l'emporte et qu'on le
+jette dans quelque fossé, et vous, Sophie, montez dans votre
+chambre et trempez votre doigt dans l'eau; je vais vous y
+rejoindre.
+
+Sophie s'en alla suivie de Paul, qui était un bon petit garçon,
+sans rancune, de sorte qu'au lieu de bouder il aida Sophie à
+verser de l'eau dans une cuvette et à y tremper sa main. Quand la
+bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques
+feuilles de laitue et d'un petit chiffon. Les enfants étaient un
+peu honteux, en rentrant au salon pour dîner, d'avoir à raconter
+la fin de leur aventure de l'écureuil.
+
+Les papas et les mamans se moquèrent d'eux. La cage de l'écureuil
+fut reportée au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore
+pendant quelques jours, après lesquels elle ne pensa plus à
+l'écureuil que pour se dire qu'elle n'en aurait jamais.
+
+
+
+XII--Le thé.
+
+C'était le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie; elle avait
+quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli présent ce jour-là,
+mais elle ne lui disait jamais d'avance ce qu'elle lui
+donnerait. Sophie s'était levée plus tôt que d'habitude; elle se
+dépêchait de s'habiller pour aller chez sa maman recevoir son
+cadeau.
+
+«Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle; j'ai si envie
+de savoir ce que maman me donnera pour ma fête!»
+
+LA BONNE.--Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne
+pouvez pas vous en aller tout ébouriffée comme vous êtes. Ce
+serait une jolie manière de commencer vos quatre ans!... Tenez-vous
+donc tranquille, vous bougez toujours.
+
+SOPHIE.--Aie, aie, vous m'arrachez les cheveux, ma bonne.
+
+LA BONNE.--Parce que vous tournez la tête de tous les côtés; là,
+... encore! comment puis-je deviner de quel côté il vous plaira de
+tourner la tête?
+
+Enfin Sophie fut habillée, peignée, et elle put courir chez sa
+maman.
+
+«Te voilà de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant.
+Je vois que tu n'as pas oublié tes quatre ans et le cadeau que je
+te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t'amuser.»
+
+Sophie remercia sa maman d'un air embarrassé, et prit le livre,
+qui était en maroquin rouge.
+
+«Que ferai-je de ce livre? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire; à
+quoi me servira-t-il?»
+
+La maman la regardait et riait.
+
+«Tu ne parais pas contente de mon présent, lui dit-elle; c'est
+pourtant très joli; il y a écrit dessus: _les Arts._ Je suis sûre
+qu'il t'amusera plus que tu ne le penses.»
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas, maman.
+
+LA MAMAN.--Ouvre-le, tu verras.
+
+Sophie voulut ouvrir le livre; à sa grande surprise elle ne le put
+pas; ce qui l'étonna plus encore, c'est qu'en le retournant il se
+faisait dans le livre un bruit étrange. Sophie regarda sa maman
+d'un air étonné. Mme de Réan rit plus fort et lui dit:
+
+«C'est un livre extraordinaire; il n'est pas comme tous les livres
+qui s'ouvrent tout seuls; celui-ci ne s'ouvre que lorsqu'on appuie
+le pouce sur le milieu de la tranche.»
+
+La maman appuya un peu le pouce; le dessus s'ouvrit, et Sophie vit
+avec bonheur que ce n'était pas un livre, mais une charmante boite
+à couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers,
+pleins de charmantes images à peindre.
+
+«Oh! merci, ma chère maman, s'écria Sophie. Que je suis contente!
+Comme c'est joli!»
+
+LA MAMAN.--Tu étais un peu attrapée tout à l'heure, quand tu as
+cru que je te donnais un vrai livre; mais je ne t'aurais pas joué
+un si mauvais tour. Tu pourras t'amuser à peindre dans la journée
+avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j'ai
+engagées à venir passer la journée avec toi: elles viendront à
+deux heures. Ta tante d'Aubert m'a chargée de te donner de sa part
+ce petit thé; elle ne pourra venir qu'à trois heures, et elle a
+voulu te faire son cadeau dès le matin.»
+
+L'heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la théière,
+le sucrier et le pot à crème en argent. Elle demanda la permission
+de faire un vrai thé pour ses amies.
+
+«Non, lui dit Mme de Réan, vous répandriez la crème partout, vous
+vous brûleriez avec le thé. Faites semblant d'en prendre, ce sera
+tout aussi amusant.»
+
+Sophie ne dit rien, mais elle n'était pas contente.
+
+«À quoi me sert un ménage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre
+dedans? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche
+quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander à ma
+bonne.»
+
+Sophie dit à sa maman qu'elle allait montrer tout cela à sa bonne;
+elle emporta sa boîte et son thé et courut dans sa chambre.
+
+SOPHIE.--Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m'ont
+données maman et ma tante d'Aubert.
+
+LA BONNE.--Le joli ménage! vous vous amuserez bien avec. Mais je
+n'aime pas beaucoup ce livre; à quoi vous servira un livre,
+puisque vous ne savez pas lire?
+
+SOPHIE, _riant. _--Bravo! voilà ma bonne attrapée comme moi. Ce
+n'est pas un livre, c'est une boîte à couleurs.
+
+Et Sophie ouvrit la boîte, que la bonne trouva charmante. Après
+avoir causé sur ce qu'on ferait dans la journée, Sophie dit
+qu'elle avait voulu donner du thé à ses amies, mais que sa maman
+ne l'avait pas permis.
+
+«Que mettrais-je dans ma théière, dans mon sucrier et dans mon pot
+à crème? Ne pourriez-vous pas, ma chère petite bonne, m'aider un
+peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger à mes
+amies?
+
+--Non, ma pauvre petite, répondit la bonne: c'est impossible.
+Souvenez-vous que votre maman m'a dit qu'elle me renverrait si je
+vous donnais quelque chose à manger quand elle l'avait défendu.»
+
+Sophie soupira et resta pensive; petit à petit son visage
+s'éclaircit, elle avait une idée; nous allons voir si l'idée était
+bonne. Sophie joua, puis déjeuna; en revenant de la promenade avec
+sa maman, elle dit qu'elle allait tout préparer pour l'arrivée de
+ses amies. Elle mit la boîte à couleurs sur une petite table. Sur
+une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle
+mit le sucrier, la théière et le pot à crème.
+
+«À présent, dit-elle, je vais faire du thé.»
+
+Elle prit la théière, alla dans le jardin, cueillit quelques
+feuilles de trèfle, qu'elle mit dans la théière; ensuite elle alla
+prendre de l'eau dans l'assiette où on en mettait pour le chien de
+sa maman, et elle versa cette eau dans la théière.
+
+«Là! voilà le thé, dit-elle d'un air enchanté; à présent je vais
+faire la crème.» Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait
+pour nettoyer l'argenterie; elle en racla un peu avec son petit
+couteau, le versa dans le pot à crème, qu'elle remplit de l'eau du
+chien, mêla bien avec une petite cuiller, et, quand l'eau fut bien
+blanche, elle replaça le pot sur la table. Il ne lui restait plus
+que le sucrier à remplir; elle reprit la craie à argenterie, en
+cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier,
+qu'elle posa sur la table, et regarda le tout d'un air enchanté.
+
+«Là! dit-elle en se frottant les mains, voilà un superbe thé;
+j'espère que j'ai de l'esprit! Je parie que Paul ni aucune de mes
+amies n'auraient eu une si bonne invention...»
+
+Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne
+s'ennuya pas; elle était si contente de son thé, qu'elle ne
+voulait pas s'en éloigner; elle se promenait autour de la table,
+le regardant d'un air joyeux, se frottait les mains et répétait:
+
+«Dieu! que j'ai de l'esprit! que j'ai de l'esprit!» Enfin Paul et
+les amies arrivèrent. Sophie courut au-devant d'eux, les embrassa
+tous et les emmena bien vite dans le petit salon pour leur montrer
+ses belles choses. La boite à couleurs les attrapa d'abord comme
+elle avait attrapé Sophie et sa bonne. Ils trouvèrent le thé
+charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais
+Sophie leur demanda d'attendre jusqu'à trois heures. Ils se mirent
+donc tous à peindre les images des petits livres: chacun avait le
+sien. Quand on se fut bien amusé avec la boîte à couleurs et qu'on
+eut tout rangé soigneusement:
+
+«À présent, s'écria Paul, prenons le thé.»
+
+--Oui, oui, prenons le thé, répondirent toutes les petites filles
+ensemble. CAMILLE.--Voyons, Sophie, fais les honneurs.
+
+SOPHIE.--Asseyez-vous tous autour de la table... Là, c'est
+bien... Donnez-moi vos tasses, que j'y mette du sucre... À présent
+le thé, ... puis la crème... Buvez maintenant.
+
+MADELEINE.--C'est singulier, le sucre ne fond pas.
+
+SOPHIE.--Mêle bien, il fondra.
+
+PAUL.--Mais ton thé est froid.
+
+SOPHIE.--C'est parce qu'il est fait depuis longtemps.
+
+CAMILLE, _goûte le thé et le rejette avec dégoût. _--Ah! quelle
+horreur! qu'est-ce que c'est? ce n'est pas du thé, cela!
+
+MADELEINE, _le rejetant de même. _--C'est détestable! cela sent
+la craie.
+
+PAUL, _crachant à son tour. _--Que nous as-tu donné là, Sophie?
+C'est détestable, dégoûtant.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Vous trouvez...
+
+PAUL.--Comment, si nous trouvons? Mais c'est affreux de nous
+jouer un tour pareil! Tu mériterais que nous te fissions avaler
+ton détestable thé.
+
+SOPHIE, _se fâchant. _--Vous êtes tous si difficiles que rien ne
+vous semble bon!
+
+CAMILLE, _souriant. _--Avoue, Sophie, que, sans être difficile,
+on peut trouver ton thé très mauvais.
+
+MADELEINE.--Quant à moi, je n'ai jamais goûté à quelque chose
+d'aussi mauvais.
+
+PAUL, _présentant la théière à Sophie. _--Avale donc, avale: tu
+verras si nous sommes difficiles.
+
+SOPHIE, _se débattant. _--Laisse-moi, tu m'ennuies.
+
+PAUL, _continuant. _--Ah! nous sommes difficiles! Ah! tu trouves
+ton thé bon! Bois-le donc ainsi que ta crème.
+
+Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le thé dans la bouche; il
+allait en faire autant de la prétendue crème, malgré les cris et
+la colère de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui étaient
+très bonnes et qui avaient pitié d'elle, se précipitèrent sur Paul
+pour lui arracher le pot à la crème. Paul, qui était furieux, les
+repoussa; Sophie en profita pour se dégager et pour tomber dessus
+à coups de poing. Camille et Madeleine tâchèrent alors de retenir
+Sophie; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine
+appelaient au secours, c'était un train à assourdir; les mamans
+accoururent effrayées. À leur aspect les enfants se tinrent tous
+immobiles.
+
+«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme de Réan d'un air inquiet et
+sévère.
+
+Personne ne répondit.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Camille, explique-nous le sujet de cette
+bataille.
+
+CAMILLE.--Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec
+personne.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! vous ne vous battiez pas? Toi tu
+tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe.
+
+CAMILLE.--C'était pour les empêcher de... de... jouer trop fort.
+
+MADAME DE FLEURVILLE, avec un demi-sourire.--Jouer! tu appelles
+cela jouer!
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vois que c'est Sophie et Paul qui se seront
+disputés, comme à l'ordinaire; Camille et Madeleine auront voulu
+les empêcher de se battre. J'ai deviné, n'est-ce pas, ma petite
+Camille?
+
+CAMILLE, _bien bas et rougissant. _--Oui, madame.
+
+MADAME D'AUBERT.--N'êtes-vous pas honteux, monsieur Paul, de
+vous conduire ainsi? À propos de rien vous vous fâchez, vous êtes
+prêt à vous battre...
+
+PAUL.--Ce n'est pas à propos de rien, maman; Sophie a voulu nous
+faire boire un thé tellement détestable que nous avons eu mal au
+coeur en le goûtant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous
+a dit que nous étions trop difficiles.
+
+Mme de Réan prit le pot à la crème, le sentit, y goûta du bout de
+la langue, fit une grimace de dégoût et dit à Sophie:
+
+«Où avez-vous pris cette horreur de prétendue crème,
+mademoiselle?»
+
+SOPHIE, _la tête baissée et très honteuse. _--Je l'ai faite,
+maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous l'avez faite! et avec quoi?... Répondez.
+
+SOPHIE, _de même. _--Avec le blanc à argenterie et l'eau du
+chien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et votre thé, qu'est-ce que c'était?
+
+SOPHIE, de même.--Des feuilles de trèfle et de l'eau du chien.
+
+MADAME DE RÉAN, _examinant le sucrier. _--Voilà un joli régal
+pour vos amies! De l'eau sale, de la craie! Vous commencez bien
+vos quatre ans, mademoiselle: en désobéissant quand je vous avais
+défendu de faire du thé, en voulant faire avaler à vos amies un
+soi-disant thé dégoûtant, et en vous battant avec votre cousin. Je
+reprends votre ménage, pour vous empêcher de recommencer, et je
+vous aurais envoyée dîner dans votre chambre, si je ne craignais
+de gâter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes
+qu'elles souffriraient de votre punition.
+
+Les mamans s'en allèrent en riant malgré elles du ridicule régal
+inventé par Sophie. Les enfants restèrent seuls; Paul et Sophie,
+honteux de leur bataille, n'osaient pas se regarder. Camille et
+Madeleine les embrassèrent, les consolèrent et tâchèrent de les
+réconcilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon à tous, et
+tout fut oublié. On courut au jardin, où on attrapa huit superbes
+papillons, que Paul mit dans une boîte qui avait un couvercle de
+verre. Le reste de l'après-midi se passa à arranger la boîte, pour
+que les papillons fussent bien logés; on leur mit de l'herbe, des
+fleurs, des gouttes d'eau sucrée, des fraises, des cerises. Quand
+le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la boîte aux
+papillons, à la prière de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui
+voyaient qu'il en avait envie.
+
+
+
+XIII--Les loups.
+
+Sophie n'était pas très obéissante, nous l'avons bien vu dans les
+histoires que nous venons de lire; elle aurait dû être corrigée,
+mais elle ne l'était pas encore: aussi lui arriva-t-il bien
+d'autres malheurs.
+
+Le lendemain du jour où Sophie avait eu quatre ans, sa maman
+l'appela et lui dit:
+
+«Sophie, je t'ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu
+viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais
+partir pour aller à la ferme de Svitine en passant par la forêt;
+tu vas venir avec moi; seulement fais attention à ne pas te mettre
+en arrière; tu sais que je marche vite, et, si tu t'arrêtais, tu
+pourrais rester bien loin derrière avant que je pusse m'en
+apercevoir.»
+
+Sophie, enchantée de faire cette grande promenade, promit de
+suivre sa maman de tout près et de ne pas se laisser perdre dans
+le bois.
+
+Paul, qui arriva au même instant, demanda à les accompagner, à la
+grande joie de Sophie.
+
+Ils marchèrent bien sagement pendant quelque temps derrière
+Mme de Réan; ils s'amusaient à voir courir et sauter quelques gros
+chiens qu'elle emmenait toujours avec elle.
+
+Arrivés dans la forêt, les enfants cueillirent quelques fleurs qui
+étaient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s'arrêter.
+
+Sophie aperçut tout près du chemin une multitude de fraisiers
+chargés de fraises.
+
+«Les belles fraises! s'écria-t-elle. Quel dommage de ne pas
+pouvoir les manger!»
+
+Mme de Réan entendit l'exclamation, et, se retournant, elle lui
+défendit encore de s'arrêter.
+
+Sophie soupira et regarda d'un air de regret les belles fraises
+dont elle avait si envie.
+
+«Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n'y penseras plus.»
+
+SOPHIE.--C'est qu'elles sont si rouges, si belles, si mûres,
+elles doivent être si bonnes!
+
+PAUL.--Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque
+ma tante t'a défendu de les cueillir, à quoi sert-il de les
+regarder?
+
+SOPHIE.--J'ai envie d'en prendre seulement une: cela ne me
+retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons
+ensemble.
+
+PAUL.--Non, je ne veux pas désobéir à ma tante, et je ne veux
+pas être perdu dans la forêt.
+
+SOPHIE.--Mais il n'y a pas de danger. Tu vois bien que c'est
+pour nous faire peur que maman l'a dit; nous saurions bien
+retrouver notre chemin si nous restions derrière.
+
+PAUL.--Mais non: le bois est très épais, nous pourrions bien ne
+pas nous retrouver.
+
+SOPHIE.--Fais comme tu voudras, poltron; moi, à la première
+place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en
+mangerai quelques-unes.
+
+PAUL.--Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes
+une désobéissante et une gourmande: perdez-vous dans la forêt si
+vous voulez; moi, j'aime mieux obéir à ma tante.
+
+Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et
+sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant
+et derrière elle. Sophie aperçut bientôt une nouvelle place de
+fraises aussi belles que les premières; elle en mangea une,
+qu'elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième; elle
+s'accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite; de
+temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur
+Paul, qui s'éloignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils
+allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se
+rapprocher tellement de Mme de Réan, qu'elle regarda ce qui
+causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des
+feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même
+temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se
+retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle,
+quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul!
+
+«Où est Sophie?» s'écria-t-elle.
+
+PAUL.--Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises,
+ma tante.
+
+MADAME DE RÉAN.--Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous
+sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s'il
+est encore temps!»
+
+Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul
+terrifié, à l'endroit où devait être restée Sophie; elle l'aperçut
+de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait
+tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un
+hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au
+même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule
+ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant
+accourir les chiens, il hésita un instant; croyant avoir le temps
+avant leur arrivée d'emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer
+ensuite, il fit un bond prodigieux et s'élança sur elle. Les
+chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par
+les cris d'épouvante de Mme de Réan et de Paul, redoublèrent de
+vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait
+les jupons de Sophie pour l'entraîner dans le bois. Le loup, se
+sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux
+une bataille terrible! La position des chiens devint très
+dangereuse par l'arrivée des deux autres loups qui avaient suivi
+Mme de Réan et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent
+si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuite. Les
+chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains
+de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le
+combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en
+route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses
+courageux défenseurs.
+
+Mme de Réan ne disait rien à Sophie, qui avait de la peine à
+marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait
+eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant
+que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d'un
+ruisseau.
+
+«Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan; buvons tous un peu de cette
+eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre
+frayeur.»
+
+Et Mme de Réan, se penchant vers le ruisseau, en but quelques
+gorgées et jeta de l'eau sur son visage et sur ses mains. Les
+enfants en firent autant; Mme de Réan leur fit tremper la tête
+dans l'eau fraîche. Ils se sentirent ranimés, et leur tremblement
+se calma.
+
+Les pauvres chiens s'étaient tous jetés dans l'eau; ils buvaient,
+ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau;
+et ils sortirent de leur bain nettoyés et rafraîchis.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Mme de Réan se leva pour partir. Les
+enfants marchèrent près d'elle.
+
+«Sophie, dit-elle, crois-tu que j'aie eu raison de te défendre de
+t'arrêter?»
+
+SOPHIE.--Oh oui! maman; je vous demande bien pardon de vous
+avoir désobéi; et toi, mon bon Paul, je suis bien fâchée de
+t'avoir appelé _poltron_.
+
+MADAME DE RÉAN.--Poltron! tu l'as appelé poltron! Sais-tu que,
+lorsque nous avons couru vers toi, c'est lui qui courait en avant?
+As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours de
+leur camarade, Paul, armé d'un bâton qu'il avait ramassé en
+courant, s'est jeté au-devant d'eux pour les empêcher de passer,
+et que c'est moi qui ai dû l'enlever dans mes bras et le retenir
+auprès de toi pour l'empêcher d'aller au secours des chiens? As-tu
+remarqué aussi que, pendant tout le combat, il s'est toujours tenu
+devant toi pour empêcher les loups d'arriver jusqu'à nous? Voilà
+comme Paul est poltron!»
+
+Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa dix fois en lui
+disant: «Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t'aimerai toujours
+de tout mon coeur.»
+
+Quand ils arrivèrent à la maison, tout le monde s'étonna de leurs
+visages pâles et de la robe de Sophie déchirée par les dents du
+loup.
+
+Mme de Réan raconta leur terrible aventure; chacun loua beaucoup
+Paul de son obéissance et de son courage, chacun blâma Sophie de
+sa désobéissance et de sa gourmandise, et chacun admira la
+vaillance des chiens, qui furent caressés et qui eurent un
+excellent dîner d'os et de restes de viande.
+
+Le lendemain, Mme de Réan donna à Paul un uniforme complet de
+zouave; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez
+Sophie; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc
+coiffé d'un turban, un sabre à la main, des pistolets à la
+ceinture. Mais, Paul s'étant mis à rire et à sauter, Sophie le
+reconnut et le trouva charmant avec son uniforme.
+
+Sophie ne fut pas punie de sa désobéissance. Sa maman pensa quelle
+l'avait été assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne
+recommencerait pas.
+
+
+
+XIV--La joue écorchée.
+
+Sophie était colère; c'est un nouveau défaut dont nous n'avons pas
+encore parlé.
+
+Un jour elle s'amusait à peindre un de ses petits cahiers
+d'images, pendant que son cousin Paul découpait des cartes pour en
+faire des paniers à salade, des tables et des bancs. Ils étaient
+tous deux assis à une petite table en face l'un de l'autre; Paul,
+en remuant les jambes, faisait remuer la table.
+
+«Fais donc attention, lui dit Sophie d'un air impatienté; tu
+pousses la table, je ne peux pas peindre.»
+
+Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et
+recommença à faire trembler la table.
+
+«Tu es insupportable, Paul! s'écria Sophie; je t'ai déjà dit que
+tu m'empêchais de peindre.»
+
+PAUL.--Ah bah! pour les belles choses que tu fais, ce n'est pas
+la peine de se gêner.
+
+SOPHIE.--Je sais très bien que tu ne te gênes jamais; mais,
+comme tu me gênes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles.
+
+PAUL, _d'un air moqueur. _--Mes jambes n'aiment pas à rester
+tranquilles, elles bougent malgré moi.
+
+SOPHIE, _fâchée. _--Je les attacherai avec une ficelle, tes
+ennuyeuses jambes; et, si tu continues à les remuer, je te
+chasserai.
+
+PAUL.--Essaie donc un peu; tu verras ce que savent faire les
+pieds qui sont au bout de mes jambes.
+
+SOPHIE.--Vas-tu me donner des coups de pied, méchant?
+
+PAUL.--Certainement, si tu me donnes des coups de poing.
+
+Sophie, tout à fait en colère, lance de l'eau à la figure de Paul,
+qui, se fâchant à son tour, donne un coup de pied à la table et
+renverse tout ce qui était dessus. Sophie s'élance sur Paul et lui
+griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie;
+Sophie, hors d'elle-même, continue à lui donner des tapes et des
+coups de poing. Paul, qui n'aimait pas à battre Sophie, finit par
+se sauver dans un cabinet, où il s'enferme. Sophie a beau frapper
+à la porte, Paul n'ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa
+colère est passée, elle commence à se repentir de ce qu'elle a
+fait; elle se souvient que Paul a risqué sa vie pour la défendre
+contre les loups.
+
+«Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j'ai été méchante pour lui!
+Comment faire pour qu'il ne soit plus fâché? Je ne voudrais pas
+demander pardon; c'est ennuyeux de dire: «Pardonne-moi...»
+Pourtant, ajouta-t-elle après avoir un peu réfléchi, c'est bien
+plus honteux d'être méchant! Et comment Paul me pardonnera-t-il,
+si je ne lui demande pas pardon?»
+
+Après avoir un peu réfléchi, Sophie se leva, alla frapper à la
+porte du cabinet où s'était enfermé Paul, mais cette fois pas avec
+colère, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement;
+elle appela d'une voix bien humble: «Paul, Paul!» Mais Paul ne
+répondit pas. «Paul, ajouta-t-elle, toujours d'une voix douce, mon
+cher Paul, pardonne-moi, je suis bien fâchée d'avoir été méchante.
+Paul, je t'assure que je ne recommencerai pas.»
+
+La porte s'entr'ouvrit tout doucement, et la tête de Paul parut.
+Il regarda Sophie avec méfiance:
+
+«Tu n'es plus en colère? Bien vrai? lui dit-il.
+
+--Oh non! non, bien sûr, cher Paul, répondit Sophie; je suis bien
+triste d'avoir été si méchante.»
+
+Paul ouvrit tout à fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit
+son visage tout écorché; elle poussa un cri et se jeta au cou de
+Paul.
+
+«Oh! mon pauvre Paul, comme je t'ai fait mal! comme je t'ai
+griffé! que faire pour te guérir?
+
+--Ce ne sera rien, répondit Paul, cela passera tout seul.
+Cherchons une cuvette et de l'eau pour me laver. Quand le sang
+sera parti, il n'y aura plus rien du tout.»
+
+Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d'eau; mais il
+eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer,
+les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie
+était désolée.
+
+«Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colère contre moi et
+elle me punira.»
+
+Paul, qui était très bon, se désolait aussi; il ne savait
+qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.
+
+«Je ne peux pas dire que je suis tombé dans les épines, dit-il,
+parce que ce ne serait pas vrai... Mais si, ... attends donc; tu
+vas voir.»
+
+Et voilà Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent
+dans le petit bois près de la maison; Paul se dirige vers un
+buisson de houx, se jette dedans et se roule de manière à avoir le
+visage piqué et écorché par les pointes des feuilles. Il se relève
+plus écorché qu'auparavant.
+
+Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se
+désole, elle pleure.
+
+«C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres,
+mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu
+t'écorches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colère. Oh!
+cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime!
+
+
+ Allons vite à la maison pour me laver encore le visage, dit Paul.
+N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je
+souffre très peu; demain ce sera passé. Ce que je te demande
+seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griffé; si tu le
+faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la récompense
+de mes piqûres de houx. Me le promets-tu?
+
+
+ Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu
+voudras.»
+
+Ils rentrèrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans
+l'eau.
+
+Quand ils allèrent au salon, les mamans qui y étaient poussèrent
+un cri de surprise en voyant le visage écorché et bouffi du pauvre
+Paul.
+
+«Où t'es-tu arrangé comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre
+Paul, on dirait que tu t'es roulé dans les épines.»
+
+PAUL.--C'est précisément ce qui m'est arrivé, maman. Je suis
+tombé, en courant, dans un buisson de houx, et, en me débattant
+pour me relever, je me suis écorché le visage et les mains.
+
+MADAME D'AUBERT.--Tu es bien maladroit d'être tombé dans ce
+houx, tu n'aurais pas dû te débattre, mais te relever bien
+doucement.
+
+MADAME DE RÉAN.--Où donc étais-tu, Sophie? Tu aurais dû l'aider
+à se relever.
+
+PAUL.--Elle courait après moi, ma tante; elle n'a pas eu le
+temps de m'aider; quand elle est arrivée, je m'étais déjà relevé.
+
+Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la
+pommade de concombre.
+
+Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pourquoi es-tu triste, Sophie?
+
+SOPHIE, _rougissant. _--Je ne suis pas triste, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Si fait, tu es triste et inquiète comme si
+quelque chose te tourmentait.
+
+SOPHIE, _les larmes aux yeux et la voix tremblante. _--Je n'ai
+rien, maman; je n'ai rien.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu vois bien que, même en me disant que tu n'as
+rien, tu es prête à pleurer.
+
+SOPHIE, _éclatant en sanglots. _--Je ne peux... pas... vous
+dire... J'ai... promis... à Paul.
+
+MADAME DE RÉAN, _attirant Sophie.--_Écoute, Sophie, si Paul a
+fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne
+pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul,
+et que je ne le dirai pas à sa maman; mais je veux savoir ce qui
+te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me
+le dire.
+
+Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Réan, et sanglote
+si fort quelle ne peut pas parler.
+
+Mme de Réan cherche à la rassurer, à l'encourager, et enfin Sophie
+lui dit:
+
+«Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est très bon,
+et il a fait une très belle chose; c'est moi seule qui ai été
+méchante, et c'est pour m'empêcher d'être grondée et punie qu'il
+s'est roulé dans le houx.»
+
+Mme de Réan, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui
+raconta tout ce qui s'était passé entre elle et Paul.
+
+«Excellent petit Paul! s'écria Mme de Réan; quel bon coeur il a!
+Quel courage et quelle bonté! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle
+différence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller
+à tes colères et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul,
+qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et
+qui, aujourd'hui encore, a été si généreux pour toi.»
+
+SOPHIE.--Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et à l'avenir
+jamais je ne me fâcherai contre Paul.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je n'ajouterai aucune réprimande ni aucune
+punition à celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal
+de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes
+celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as été sincère,
+tu as tout avoué quand tu pouvais tout cacher: c'est très bien, je
+te pardonne à cause de ta franchise.
+
+
+
+XV--Élisabeth.
+
+Sophie était assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne
+faisait rien et elle pensait.
+
+«À quoi penses-tu?» lui demanda sa maman.
+
+SOPHIE.--Je pense à Élisabeth Chéneau, maman.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et à propos de quoi penses-tu à elle?
+
+SOPHIE.--C'est que j'ai remarqué hier qu'elle avait une grande
+écorchure au bras, et, quand je lui ai demandé comment elle
+s'était écorchée, elle a rougi, elle a caché son bras, elle m'a
+dit tout bas: «Tais-toi; c'est pour me punir.» Je cherche à
+comprendre ce qu'elle a voulu me dire.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi
+aussi, j'ai remarqué cette écorchure, et sa maman m'a raconté
+comment elle se l'était faite. Écoute bien; c'est un beau trait
+d'Élisabeth.»
+
+Sophie, enchantée d'avoir une histoire à entendre, rapprocha son
+petit fauteuil de sa maman pour mieux écouter.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu sais qu'Élisabeth est très bonne, mais
+qu'elle est malheureusement un peu colère (Sophie baisse les
+yeux); il lui arrive même de taper sa bonne dans ses accès de
+colère. Elle en est désolée après, mais elle ne réfléchit
+qu'après, au lieu de réfléchir avant. Avant-hier elle repassait
+les robes et le linge de sa poupée; sa bonne mettait les fers au
+feu, de peur qu'Élisabeth ne se brûlât. Élisabeth était ennuyée de
+ne pas les faire chauffer elle-même; sa bonne le lui défendait, et
+l'arrêtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu
+sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver à la
+cheminée, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit,
+retira le fer et lui dit: «Puisque vous ne m'écoutez pas,
+Élisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les
+remets dans l'armoire.--Je veux mes fers, cria Élisabeth; je
+veux mes fers!--Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.--
+Méchante Louise, rendez-moi mes fers, dit Élisabeth en colère.--
+Vous ne les aurez pas; les voici enfermés», ajouta Louise en
+retirant la clef de l'armoire. Élisabeth, furieuse, voulut
+arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y
+parvenir. Alors dans sa colère elle la griffa si fortement que le
+bras de Louise fut écorché et saigna. Quand Élisabeth vit le sang,
+elle fut désolée; elle demanda pardon à Louise, elle lui baisait
+le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une très
+bonne femme, la voyant si affligée, l'assurait que son bras ne lui
+faisait pas mal. «Non, non, disait Élisabeth en pleurant, je
+mérite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; écorchez-moi le
+bras comme j'ai écorché le vôtre, ma bonne; que je souffre ce que
+vous souffrez.» Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce
+qu'Élisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut
+très douce le reste du jour, et alla se coucher très sagement. Le
+lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang à son drap,
+et, regardant son bras, elle le vit horriblement écorché. «Qui
+est-ce qui vous a blessée ainsi, ma pauvre enfant? s'écria-t-elle.
+--C'est moi-même, ma bonne, répondit Élisabeth, pour me punir de
+vous avoir griffée hier. Quand je me suis couchée, j'ai pensé
+qu'il était juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez,
+et je me suis griffé le bras jusqu'au sang.» La bonne, attendrie,
+embrassa Élisabeth, qui lui promit d'être sage à l'avenir. Tu
+comprends maintenant ce que t'a dit Élisabeth et pourquoi elle a
+rougi?
+
+SOPHIE.--Oui, maman, je comprends très bien. C'est très beau ce
+qu'Élisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en
+colère, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL.
+
+MADAME DE RÉAN, _souriant.--_Est-ce que tu ne fais jamais ce que
+tu sais être mal?
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Mais moi, maman, je suis plus jeune:
+j'ai quatre ans, et Élisabeth en a cinq.
+
+MADAME DE RÉAN.--Cela ne fait pas une grande différence;
+souviens-toi de ta colère il y a huit jours, contre ce pauvre Paul
+qui est si gentil.
+
+SOPHIE.--C'est vrai, maman; mais je crois tout de même que je ne
+recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais être une
+chose mauvaise.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je l'espère pour toi, Sophie, mais prends garde
+de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu
+sais que l'orgueil est un bien vilain défaut.
+
+Sophie ne répondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui
+voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage.
+
+La pauvre Sophie fut bientôt humiliée, car voici ce qui arriva
+deux jours après.
+
+
+
+XVI--Les fruits confits.
+
+Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le
+vestibule attendait un homme qui semblait être un conducteur de
+diligence et qui tenait un paquet sous le bras.
+
+«Qui attendez-vous, monsieur?» lui dit Paul très poliment.
+
+L'HOMME.--J'attends Mme de Réan, monsieur; j'ai un paquet à lui
+remettre.
+
+SOPHIE.--De la part de qui?
+
+L'HOMME.--Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la
+diligence; le paquet vient de Paris.
+
+SOPHIE.--Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet?
+
+L'HOMME.--Je pense que ce sont des fruits confits et des pâtes
+d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le
+livre de la diligence.
+
+Les yeux de Sophie brillèrent; elle passa sa langue sur ses
+lèvres.
+
+«Allons vite prévenir maman», dit-elle à Paul; et elle partit en
+courant. Quelques instants après, la maman arriva, paya le port du
+paquet et l'emporta au salon, où la suivirent Sophie et Paul. Ils
+furent très attrapés quand ils virent Mme de Réan poser le paquet
+sur la table et retourner à son bureau pour lire et écrire.
+
+Sophie et Paul se regardèrent d'un air malheureux.
+
+«Demande à maman de l'ouvrir», dit tout bas Sophie à Paul.
+
+PAUL, _tout bas. _--Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit
+impatient et curieux.
+
+SOPHIE, _tout bas. _--Demande-lui si elle veut que nous lui
+épargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mêmes.
+
+LA MAMAN.--J'entends très bien ce que vous dites, Sophie; c'est
+très mal de faire la fausse, de faire semblant d'être obligeante
+et de vouloir m'épargner un ennui, quand c'est tout bonnement par
+curiosité et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu
+m'avais dit franchement: «Maman, j'ai envie de voir les fruits
+confits, permettez-moi de défaire le paquet», je te l'aurais
+permis. Maintenant je te défends d'y toucher.
+
+Sophie, confuse et mécontente, s'en alla dans sa chambre, suivie
+de Paul.
+
+«Voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit
+Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante déteste
+les faussetés.»
+
+SOPHIE.--Pourquoi aussi n'as-tu pas demandé tout de suite quand
+je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que
+des bêtises.
+
+PAUL.--D'abord je ne fais pas de bêtises; ensuite je ne fais pas
+le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les
+fruits confits.
+
+SOPHIE.--Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre
+vous, parce que vous me faites toujours gronder.
+
+PAUL.--Même le jour où tu m'as si bien griffé?
+
+Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restèrent quelque temps
+sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon à Paul,
+mais l'amour-propre l'empêchait de parler la première. Paul, qui
+était très bon, n'en voulait plus à Sophie; mais il ne savait
+comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un
+moyen très habile: il se balança sur sa chaise, et il se pencha
+tellement en arrière, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider à
+se relever.
+
+«Tu t'es fait mal, pauvre Paul?» lui dit-elle.
+
+PAUL.--Non, AU CONTRAIRE.
+
+SOPHIE, _riant.--_Ah! au contraire. C'est assez drôle, cela.
+
+PAUL.--Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle.
+
+SOPHIE, _l'embrassant. _--Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est
+donc exprès que tu es tombé? tu aurais pu te faire mal.
+
+PAUL.--Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une
+chaise si basse? À présent que nous sommes amis, allons jouer.
+
+Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le
+paquet toujours ficelé. Paul entraîna Sophie, qui avait bien envie
+de s'arrêter, et ils n'y pensèrent plus.
+
+Après le dîner, Mme de Réan appela les enfants.
+
+«Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goûter à
+nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la
+ficelle.» Paul partit comme un éclair et rentra presque au même
+instant, tenant un couteau, qu'il présenta à sa tante.
+
+Mme de Réan coupa la ficelle, défit les papiers qui enveloppaient
+les fruits, et découvrit douze boîtes de fruits confits et de
+pâtes d'abricots.
+
+«Goûtons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une
+boîte. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le
+mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du
+cédrat, de l'angélique.»
+
+Sophie hésita un peu; elle examinait lesquels étaient les plus
+gros; enfin elle se décida pour une poire et un abricot. Paul
+choisit une prune et de l'angélique. Quand tout le monde en eut
+pris, la maman ferma la boîte, encore à moitié pleine, la porta
+dans sa chambre et la posa sur le haut d'une étagère. Sophie
+l'avait suivie jusqu'à la porte.
+
+En revenant, Mme de Réan dit à Sophie et à Paul qu'elle ne
+pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une
+visite dans le voisinage.
+
+«Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou
+restez devant la maison, comme vous voudrez.»
+
+Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert
+et M. de Réan.
+
+Les enfants restèrent seuls et jouèrent longtemps devant la
+maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.
+
+«Je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir pas pris d'angélique ni de
+prune; ce doit être très bon.
+
+--Oui, c'est très bon, répondit Paul, mais tu pourras en manger
+demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.»
+
+Ils reprirent leur jeu, qui était de l'invention de Paul. Ils
+avaient creusé un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais
+il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau à
+mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre
+boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.
+
+«Aïe, aïe! s'écria-t-il, comme c'est froid! Je suis trempé; il
+faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon.
+Attends-moi là, je reviendrai dans un quart d'heure.»
+
+Sophie resta près du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle,
+mais ne pensant ni à l'eau, ni à la pelle, ni à Paul. À quoi
+pensait-elle donc? Hélas! Sophie pensait aux fruits confits, à
+l'angélique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en
+manger encore, de n'avoir pas goûté à tout.
+
+«Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas
+le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je
+remarquerais ceux que je prendrai demain... Et pourquoi ne
+pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu'à ouvrir la boîte.»
+
+Voilà Sophie, bien contente de son idée, qui court à la chambre de
+sa maman et qui cherche à atteindre la boîte; mais elle a beau
+sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait
+comment faire; elle cherche un bâton, une pincette, n'importe
+quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant:
+
+«Que je suis donc bête! je vais approcher un fauteuil et monter
+dessus!»
+
+Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout près de l'étagère,
+grimpe dessus, atteint la boîte, l'ouvre et regarde avec envie les
+beaux fruits confits. «Lequel prendrai-je demain?» dit-elle. Elle
+ne peut se décider: c'est tantôt l'un, tantôt l'autre. Le temps se
+passait pourtant; Paul allait bientôt revenir.
+
+«Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que
+je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les
+regarder... J'ai une bonne idée: si je grignotais un tout petit
+morceau de chaque fruit, je saurais le goût qu'ils ont tous, je
+saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce
+que j'en mordrais si peu que cela ne paraîtrait pas.»
+
+Et Sophie mordille un morceau d'angélique, puis un abricot, puis
+une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cédrat, mais
+elle ne se décide pas plus qu'avant.
+
+«Il faut recommencer», dit-elle.
+
+Elle recommence à grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne
+reste presque plus rien dans la boîte. Elle s'en aperçoit enfin;
+la frayeur la prend.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y
+goûter, et j'ai presque tout mangé. Maman va s'en apercevoir dès
+qu'elle ouvrira la boîte; elle devinera que c'est moi. Que faire,
+que faire?... Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais
+maman ne me croira pas... Si je disais que ce sont les souris?
+Précisément, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je
+le dirai à maman; seulement je dirai que c'était un rat, parce
+qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et,
+comme j'ai mangé presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat
+qu'une souris.»
+
+Sophie, enchantée de son esprit, ferme la boîte, la remet à sa
+place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant;
+à peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul
+revint.
+
+PAUL.--J'ai été bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne
+trouvais pas mes souliers; on les avait emportés pour les cirer,
+et j'ai cherché partout avant de les demander à Baptiste. Qu'as-tu
+fait pendant que je n'y étais pas?
+
+SOPHIE.--Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau.
+
+PAUL.--Mais tu as laissé le bassin se vider; il n'y a plus rien
+dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le
+rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le
+baquet.
+
+Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au
+bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit:
+
+«Ta pelle est toute poissée; elle colle aux doigts; qu'est-ce que
+tu as mis dessus?
+
+--Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle
+colle.»
+
+Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau,
+parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées.
+
+«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Pour voir si elle est froide.
+
+PAUL, _riant. _--Quel drôle d'air tu as depuis que je suis
+revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.
+
+SOPHIE, _troublée_.--Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as
+qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas
+pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours
+des idées ridicules.
+
+PAUL.--Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai
+faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta
+part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.
+
+Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le
+bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi
+jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les
+emmenèrent. C'était l'heure du coucher.
+
+Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près
+d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin
+était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle
+cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui
+disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces
+fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés;
+ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent
+une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal.
+Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.--Mais, dit Sophie,
+le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que
+l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.--Oui, dit
+l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de
+délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de
+tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont
+méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes
+souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.»
+Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de
+fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup
+d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de
+fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle,
+et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le
+jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai
+à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu
+reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin
+raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y
+avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis
+enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils
+l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les
+autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux.
+
+Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle
+cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la
+rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à
+avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle
+en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur
+encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie,
+un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut
+trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée
+quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à
+son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants,
+elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait
+les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les
+bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les
+premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et
+plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et
+agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle
+s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce
+rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me
+l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.
+
+Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu
+sévère; mais le rêve lui avait fait oublier les fruits confits, et
+elle se mit tout de suite à le raconter.
+
+LA MAMAN.--Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le
+bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prévient par le moyen
+de ce rêve que, si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui
+te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des
+plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien,
+c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est-à-dire
+en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues; le
+chemin devient plus doux à mesure qu'on marche, c'est-à-dire qu'à
+force d'être obéissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que
+cela ne coûte plus d'obéir et d'être bon, et qu'on ne souffre plus
+de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés.
+
+Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman;
+elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y décider. Enfin
+Mme de Réan, qui voyait son agitation, vint à son aide en lui
+disant:
+
+«Tu as quelque chose à avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire,
+parce que cela coûte toujours d'avouer une faute. C'est
+précisément le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange
+et qui te fait peur. Voyons, Sophie, écoute ton bon ange, et saute
+hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.»
+
+Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et,
+d'une voix tremblante, avoua à sa maman qu'elle avait mangé la
+veille presque toute la boîte de fruits confits.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et comment espérais-tu me le cacher?
+
+SOPHIE.--Je voulais vous dire, maman, que c'étaient les rats qui
+l'avaient mangée.
+
+MADAME DE RÉAN.--Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le
+penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de
+la boîte et le refermer ensuite; les rats auraient commencé par
+dévorer, déchirer la boîte pour arriver aux fruits confits. De
+plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour
+atteindre l'étagère.
+
+SOPHIE, _surprise. _--Comment! Vous avez vu que j'avais tiré le
+fauteuil?
+
+MADAME DE RÉAN.--Comme tu avais oublié de l'ôter, c'est la
+première chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai
+compris que c'était toi, surtout après avoir regardé la boîte et
+l'avoir trouvée presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de
+m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter
+et t'auraient fait punir plus sévèrement. Pour récompenser
+l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition
+que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront.
+
+Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna
+ensuite dans sa chambre, où Paul l'attendait pour déjeuner.
+
+PAUL.--Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges.
+
+SOPHIE.--C'est que j'ai pleuré.
+
+PAUL.--Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a grondée?
+
+SOPHIE.--Non, mais c'est que j'étais honteuse de lui avouer une
+mauvaise chose que j'ai faite hier.
+
+PAUL.--Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi.
+
+SOPHIE.--Parce que je me suis cachée de toi.
+
+Et Sophie raconta à Paul comment elle avait mangé la boîte de
+fruits confits, après avoir voulu seulement les regarder et
+choisir les meilleurs pour le lendemain.
+
+Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avoué à sa maman.
+
+«Comment as-tu eu ce courage?» dit-il.
+
+Sophie lui raconta alors son rêve, et comment sa maman le lui
+avait expliqué. Depuis ce jour Paul et Sophie parlèrent souvent de
+ce rêve, qui les aida à être obéissants et bons.
+
+
+
+XVII--Le chat et le bouvreuil.
+
+Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils
+revenaient de chez une pauvre femme à laquelle ils avaient été
+porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantôt ils
+cherchaient à grimper à un arbre, tantôt ils passaient au travers
+des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie était cachée
+et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou
+bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa
+cachette.
+
+«Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri,
+comme un chat qui miaule, tout près de moi, dans le buisson.»
+
+PAUL.--Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir
+nous-mêmes ce que c'est.
+
+SOPHIE.--Oh non! j'ai peur.
+
+PAUL, _riant. _--Peur! et de quoi? Tu dis toi-même que c'était un
+petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bête.
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas; c'est peut-être un serpent, un jeune
+loup.
+
+PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau,
+cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui
+étais tout près de toi, je ne l'ai pas entendu!
+
+SOPHIE.--Voilà le même cri! Entends-tu?
+
+Paul écouta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui
+sortait du buisson. Il y courut malgré les prières de Sophie.
+
+«C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'écria-t-il après
+avoir cherché quelques instants. Viens voir comme il paraît
+misérable.»
+
+Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouillé
+de rosée et taché de boue, qui était étendu tout près de la place
+où elle s'était cachée.
+
+«Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte;
+pauvre petit, comme il tremble.
+
+--Et comme il est maigre!» dit Paul. Ils appelèrent la bonne, qui
+les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrèrent
+le petit chat et lui demandèrent de l'emporter.
+
+LA BONNE.--Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit
+malheureux est si mouillé et si sale que je ne peux pas le prendre
+dans mes mains.
+
+SOPHIE.--Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.
+
+PAUL.--Ou plutôt dans mon mouchoir; il sera bien mieux.
+
+SOPHIE.--C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le
+dans le tien; ma bonne l'emportera.
+
+La bonne les aida à arranger le petit chat, qui n'avait pas la
+force de remuer; quand il fut bien enveloppé dans le mouchoir, la
+bonne le prit, et tous se dépêchèrent d'arriver à la maison pour
+lui donner du lait chaud.
+
+Ils n'étaient pas loin de la maison, et ils furent bientôt
+arrivés. Sophie et Paul coururent en avant, à la cuisine.
+
+«Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie à Jean,
+le cuisinier.
+
+--Pour quoi faire, mademoiselle? répondit Jean.
+
+--Pour un pauvre petit chat que nous avons trouvé dans une haie
+et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans
+un mouchoir.»
+
+La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une
+assiettée de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala
+tout sans en laisser une goutte.
+
+«J'espère que le voilà content, dit la bonne. Il a bu plus de deux
+verres de lait.»
+
+SOPHIE.--Ah! le voilà qui se relève! Il lèche ses poils.
+
+PAUL.--Si nous l'emportions dans notre chambre?
+
+LE CUISINIER.--Moi, monsieur et mademoiselle, je vous
+conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il
+se séchera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura à
+manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir
+quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi à être propre.
+
+PAUL.--C'est vrai. Laissons-le à la cuisine, Sophie.
+
+SOPHIE.--Mais il sera toujours à nous et je le verrai tant que
+je voudrai?
+
+LE CUISINIER.--Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand
+vous voudrez. Ne sera-t-il pas à vous tout de même?
+
+Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le
+fourneau. Les enfants le laissèrent dormir et recommandèrent bien
+au cuisinier de lui mettre du lait près de lui pour qu'il pût en
+boire toutes les fois qu'il aurait faim.
+
+SOPHIE.--Comment appellerons-nous notre chat?
+
+PAUL.--Appelons-le Chéri.
+
+SOPHIE.--Oh non! C'est commun. Appelons-le plutôt Charmant.
+
+PAUL.--Et si en grandissant il devient laid?
+
+SOPHIE.--C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien
+pourtant qu'il ait un nom.
+
+PAUL.--Sais-tu ce qui serait un très joli nom? Beau-Minon.
+
+SOPHIE.--Ah oui! Comme dans le conte de _Blondine_. C'est vrai:
+appelons-le Beau-Minon. Je demanderai à maman de lui faire un
+petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.
+
+Et les enfants coururent chez Mme de Réan pour lui raconter
+l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman
+alla voir le chat et prit la mesure de son cou.
+
+«Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est
+si maigre et si faible qu'il peut à peine se tenir sur ses
+pattes.»
+
+PAUL.--Mais comment s'est-il trouvé dans la haie? Les chats ne
+vivent pas dans les bois.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont
+emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant
+qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.
+
+SOPHIE.--Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute
+s'il a été malheureux.
+
+MADAME DE RÉAN.--Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son
+chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants
+hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois,
+que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute
+seule?
+
+SOPHIE.--Oh! je ne serais pas embarrassée! Je marcherais
+toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une
+maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais
+qu'on me ramenât.
+
+LA MAMAN.--D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens
+qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur
+ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te
+comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré
+dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il
+demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir
+de faim?
+
+MADAME DE RÉAN.--Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là
+après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être
+resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé.
+
+PAUL.--Quant à cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que
+nous passerions par là.
+
+MADAME DE RÉAN.--Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a
+permis afin de vous donner l'occasion d'être charitables, même
+pour un animal.
+
+Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne
+dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent
+Beau-Minon profondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier
+avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc
+rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur
+petit jardin.
+
+Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien
+portant et gai. À mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau;
+ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux
+noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui
+donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat
+angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul,
+qui venait très souvent passer quelques jours avec Sophie,
+l'aimait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux des chats.
+Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie: il était cruel pour
+les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres
+pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait.
+Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui
+cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon.
+Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient
+ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne
+les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger
+les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs.
+
+Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de
+grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en
+restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne
+pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à
+moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à
+toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper.
+
+«Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu
+te punira de ta méchanceté. Il t'arrivera malheur un jour.»
+
+Beau-Minon ne les écoutait pas.
+
+Un jour Mme de Réan apporta dans le salon un charmant oiseau, dans
+une belle cage toute dorée.
+
+«Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m'a envoyé un de mes
+amis. Il chante parfaitement.»
+
+SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! que je voudrais l'entendre!
+
+MADAME DE RÉAN.--Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas
+trop, pour ne pas l'effrayer... Petit, petit, continua Mme de Réan
+en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.»
+
+Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et
+à gauche, et puis il se mit à siffler l'air: _Au clair de la
+lune_. Quand il eut fini, il siffla: _J'ai du bon tabac_, puis:
+_Le bon roi Dagobert_.
+
+Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine
+respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini,
+Paul s'écria:
+
+«Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je
+voudrais l'entendre toujours!
+
+
+ Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan; à
+présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger.
+Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du
+plantain; le jardinier vous montrera où il y en a.»
+
+Les enfants coururent au potager et rapportèrent une telle
+quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur
+maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autre
+fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença
+tout de suite à le becqueter.
+
+«Allons dîner à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas
+nous attendent.»
+
+Pendant le dîner, on parla beaucoup du joli bouvreuil.
+
+«Quelle belle tête noire il a! dit Sophie.
+
+
+ Et quel joli ventre rouge! dit Paul.
+
+
+ Et comme il chante bien! dit Mme de Réan.
+
+
+ Il faudra lui faire chanter tous ses airs», dit M. de Réan.
+
+Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon; les enfants
+couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y
+entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva
+immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De
+cette cage, dont plusieurs barreaux étaient tordus et cassés,
+Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre
+bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son
+tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau.
+Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce
+moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau-Minon.
+Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la
+porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en
+chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus,
+ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon
+avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule
+s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil
+tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou
+trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frappé
+à la tête; il était mort.
+
+Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après
+le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière
+convulsion de Beau-Minon.
+
+«Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie.
+
+
+ Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul.
+
+
+ Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan.
+
+--J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent,
+répondit M. de Réan. Le bouvreuil est mort étouffé par le méchant
+Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans
+le vouloir.»
+
+Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre
+chat, qu'elle aimait malgré ses défauts.
+
+«Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le
+punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon!
+te voilà mort, et par ta faute!»
+
+
+
+XVIII--La boîte à ouvrage.
+
+Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le
+demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et
+redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa
+chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait
+toujours et répétait:
+
+«Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il
+faut que je tâche de l'avoir.»
+
+Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais
+elle ne se corrigeait pas.
+
+Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à
+ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était
+en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu,
+il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en
+or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, des
+bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet.
+Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une
+boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes
+couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans,
+etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte:
+
+«Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode
+d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette
+boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été
+sûre que sa maman répondrait: _C'est pour toi_.
+
+C'est à moi que ton papa l'a envoyée,» répondit Mme de Réan.
+
+SOPHIE.--Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir.
+
+MADAME DE RÉAN.--Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce
+soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu ne travailles pas encore assez bien pour
+avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne
+rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les
+autres.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.
+
+SOPHIE.--Je commence à très bien travailler, maman; j'aime
+beaucoup à travailler.
+
+MADAME DE RÉAN.--En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si
+désolée quand je t'oblige à travailler?
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--C'est..., c'est... parce que je n'ai pas
+ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je
+travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir...
+
+MADAME DE RÉAN.--Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte,
+c'est le moyen d'arriver à en avoir une.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie!
+
+MADAME DE RÉAN.--Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus
+songer à la boîte.
+
+Sophie se tut; elle continua à regarder la boîte, puis elle la
+redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la
+renvoya dans le jardin.
+
+Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un
+banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir.
+
+«Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en
+envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas écrire; et, si
+je dictais la lettre à maman, elle me gronderait et ne voudrait
+pas l'écrire... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu;
+mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la
+boîte tout de suite...»
+
+Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus
+son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria:
+
+«J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi.»
+
+Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la
+table; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec
+précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les
+choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait
+voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur
+que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne
+vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand
+elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au
+milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses
+joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite
+table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa
+maman.
+
+«Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra
+bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte
+sera à moi!»
+
+Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se
+reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: «Que dira
+maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que
+répondrai-je quand on me demandera si c'est moi?» Sophie ne pensa
+à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte.
+
+Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de
+Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au
+salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à
+dîner qu'elle allait leur montrer une bien jolie boîte à ouvrage
+que M. de Réan lui avait envoyée de Paris.
+
+«Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est
+nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord
+la boîte elle-même; comme elle est jolie!
+
+--Charmante, répondit-on, charmante.»
+
+Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des
+personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide!
+
+«Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne
+l'ai pas touchée depuis.
+
+--L'aviez-vous laissée au salon?» demanda une des dames invitées.
+
+MADAME DE RÉAN.--Certainement, et sans la moindre inquiétude;
+tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler.
+
+LA DAME.--Et pourtant la boîte est vide, chère madame; il est
+certain que quelqu'un l'a vidée.
+
+Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette
+conversation; elle se tenait cachée derrière tout le monde, rouge
+comme un radis et tremblant de tous ses membres.
+
+Mme de Réan, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela:
+«Sophie, Sophie, où es-tu?»
+
+Comme Sophie ne répondait pas, les dames derrière lesquelles elle
+était cachée, et qui la savaient là, s'écartèrent, et Sophie parut
+dans un tel état de rougeur et de trouble, que chacun devina sans
+peine que le voleur était elle-même.
+
+«Approchez, Sophie», dit Mme de Réan.
+
+Sophie s'avança d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle.
+
+MADAME DE RÉAN.--Où avez-vous mis les choses qui étaient dans ma
+boîte?
+
+SOPHIE, _tremblante. _--Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien
+caché.
+
+MADAME DE RÉAN.--Il est inutile de mentir, mademoiselle;
+rapportez tout à la minute, si vous ne voulez pas être punie comme
+vous le méritez.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Mais, maman, je vous assure que je n'ai
+rien pris.
+
+MADAME DE RÉAN.--Suivez-moi, mademoiselle.
+
+Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Réan lui prit la main
+et l'entraîna malgré sa résistance dans le salon à joujoux. Elle
+se mit à chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans
+l'armoire de la poupée; ne trouvant rien, elle commençait à
+craindre d'avoir été injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea
+vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman,
+ouvrant le tiroir, aperçut tous les objets de sa boîte à ouvrage,
+que Sophie avait cachés là.
+
+Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne
+l'avait jamais fouettée. Sophie eut beau crier, demander grâce,
+elle reçut le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu'elle
+le méritait.
+
+Mme de Réan vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait
+trouvé, pour le remettre dans sa boîte, laissant Sophie pleurer
+seule dans le petit salon.
+
+Elle était si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dîner; et
+elle fit bien, car Mme de Réan lui envoya sa bonne pour l'emmener
+dans sa chambre, où elle devait dîner et passer la soirée. Sophie
+pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgré ses gâteries
+habituelles, était indignée et l'appelait voleuse.
+
+«Il faudra que je ferme tout à clef, disait-elle, de peur que vous
+ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura
+bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos
+tiroirs.»
+
+Le lendemain, Mme de Réan fit appeler Sophie.
+
+«Écoutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'écrivait votre papa
+en m'envoyant la boîte à ouvrage.»
+
+«Ma chère amie, je viens d'acheter une charmante boîte à ouvrage
+que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas
+et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la récompense de huit
+jours de sagesse. Faites-lui voir la boîte, mais ne lui dites pas
+que je l'ai achetée pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage
+par intérêt, pour gagner un beau présent; je veux qu'elle le soit
+par un vrai désir d'être bonne...»
+
+«Vous voyez, continua Mme de Réan, qu'en me volant, vous vous êtes
+volée vous-même. Après ce que vous avez fait, vous auriez beau
+être sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette boîte.
+J'espère que la leçon vous profitera et que vous ne recommencerez
+pas une action si mauvaise et si honteuse.»
+
+Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman
+finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la
+boîte; plus tard elle la donna à la petite Élisabeth Chéneau, qui
+travaillait à merveille et qui était d'une sagesse admirable.
+
+Quand le bon, l'honnête petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie,
+il en fut si indigné qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez
+elle. Mais, quand il sut combien elle était affligée et
+repentante, et combien elle était honteuse d'être appelée voleuse,
+son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la
+gronder, il la consola et lui dit:
+
+«Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol?
+C'est d'être si honnête, qu'on ne puisse pas même te soupçonner à
+l'avenir.»
+
+Sophie lui promit d'être très honnête, et elle tint parole.
+
+
+
+XIX--L'âne.
+
+Sophie avait été très sage depuis quinze jours; elle n'avait pas
+fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'était pas
+mise en colère depuis longtemps; la bonne disait qu'elle était
+devenue obéissante. La maman trouvait qu'elle n'était plus ni
+gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait récompenser
+Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.
+
+Un jour qu'elle travaillait, sa fenêtre ouverte, pendant que
+Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une
+conversation qui lui apprit ce que désirait Sophie.
+
+PAUL, _s'essuyant le visage. _--Que j'ai chaud, que j'ai chaud!
+Je suis en nage.
+
+SOPHIE, _s'essuyant de même. _--Et moi donc! Et pourtant nous
+n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage.
+
+PAUL.--C'est que nos brouettes sont si petites!
+
+SOPHIE.--Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous
+irions plus vite.
+
+PAUL.--Nous n'aurions pas la force de les traîner: j'ai voulu un
+jour en mener une; j'ai eu de la peine à l'enlever, et, quand j'ai
+voulu avancer, le poids de la brouette m'a entraîné, et j'ai versé
+toute la terre qui était dedans.
+
+SOPHIE.--Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le
+bêcher et de le planter, nous devons y traîner plus de cent
+brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher!
+
+PAUL.--Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le
+faire.
+
+SOPHIE.--Ah! si nous avions un âne, comme Camille et Madeleine
+de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous
+ferions de l'ouvrage en peu de temps!
+
+PAUL.--C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que
+nous fassions l'ouvrage de l'âne.
+
+SOPHIE.--Écoute, Paul, j'ai une idée.
+
+PAUL, _riant. _--Oh! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire
+quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général.
+
+SOPHIE, _avec impatience. _--Mais écoute donc, avant de te
+moquer. Mon idée est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle
+d'argent par semaine?
+
+PAUL.--Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien
+que pour m'amuser.
+
+SOPHIE.--Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs
+par semaine. Au lieu de dépenser notre argent, gardons-le jusqu'à
+ce que nous puissions acheter un âne et une charrette.
+
+PAUL.--Ton idée serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en
+avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien
+donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait
+attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un âne et une
+voiture.
+
+SOPHIE.--Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois?
+
+PAUL.--Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est très peu.
+
+SOPHIE, _réfléchissant. _--Eh bien! voilà une autre idée. Si nous
+demandions à maman et à ma tante de nous donner tout de suite
+l'argent de nos étrennes?
+
+PAUL.--Elles ne voudront pas.
+
+SOPHIE.--Demandons-le toujours.
+
+PAUL.--Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te
+dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui.
+
+Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien
+entendu.
+
+«Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes étrennes?»
+
+MADAME DE RÉAN.--Tes étrennes? je ne peux pas te les acheter
+ici; c'est à notre retour à Paris que je les aurai.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de
+mes étrennes; j'en ai besoin.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent?
+si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est
+nécessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.
+
+SOPHIE, _embarrassée. _--Maman, ce n'est pas pour les pauvres;
+c'est..., c'est pour acheter un âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour quoi faire, un âne?
+
+SOPHIE.--Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi!
+Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est
+parce que nous avons brouetté de la terre pour notre jardin.
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et tu crois qu'un âne brouettera à
+votre place?
+
+SOPHIE.--Mais non, maman! Je sais bien qu'un âne ne peut pas
+brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'âne il nous
+faudrait une charrette, nous y attellerons notre âne et nous
+mènerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.
+
+MADAME DE RÉAN.--J'avoue que ton idée est bonne.
+
+SOPHIE, _battant des mains. _--Ah! je savais bien qu'elle était
+bonne... Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant à la fenêtre.
+
+MADAME DE RÉAN.--Attends avant de te réjouir. Ton idée est
+bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes étrennes.
+
+SOPHIE, _consternée. _--Mais alors... comment ferons-nous?...
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous resterez bien tranquilles et tu
+continueras à être bien sage pour mériter l'âne et la petite
+voiture, que je vais te faire acheter le plus tôt possible.
+
+SOPHIE, _sautant de joie et embrassant sa maman. _--Quel bonheur!
+quel bonheur! Merci, ma chère maman. Paul, Paul! Nous avons un
+âne, nous avons une voiture... Viens donc, viens vite!
+
+PAUL, _accourant. _--Où donc, où donc? Où sont-ils?
+
+SOPHIE.--Maman nous les donne; elle va les faire acheter.
+
+MADAME DE RÉAN.--Oui, je vous les donne à tous deux: à toi,
+Paul, pour te récompenser de ta bonté, de ton obéissance, de ta
+sagesse; à toi, Sophie, pour t'encourager à imiter ton cousin et à
+te montrer toujours douce, obéissante et travailleuse, comme tu
+l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous
+lui expliquerons notre affaire et il nous achètera votre âne et
+votre voiture.
+
+Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en
+avant; ils trouvèrent Lambert dans la cour, où il mesurait de
+l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent à lui
+expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient
+ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait
+avec étonnement les enfants et Mme de Réan, qui prit enfin la
+parole et qui expliqua la chose à Lambert.
+
+SOPHIE.--Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous
+faut notre âne tout de suite, avant de dîner.
+
+LAMBERT, _riant.--_Un âne ne se trouve pas comme une baguette,
+mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a à vendre, que je
+coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui
+ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entêté, qui ne
+soit ni trop jeune ni trop vieux.
+
+SOPHIE.--Dieu, que de choses pour un âne! Prenez le premier que
+vous trouverez, Lambert; ce sera plus tôt fait.
+
+LAMBERT.--Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu:
+je vous exposerais à vous faire mordre ou à recevoir un coup de
+pied.
+
+SOPHIE.--Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage.
+
+PAUL.--Mais pas du tout; je ne veux pas mener un âne qui mord et
+qui rue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez
+que votre commission sera très bien faite. Il s'y connaît et il ne
+ménage pas sa peine.
+
+PAUL.--Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une
+assez petite pour y atteler l'âne?
+
+LAMBERT.--Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant
+que le charron en fasse une, je vous prêterai ma grande voiture à
+chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.
+
+PAUL.--Oh! merci, Lambert; ce sera charmant.
+
+SOPHIE.--Partez, Lambert, partez vite.
+
+MADAME DE RÉAN.--Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il
+la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la
+mangeraient.
+
+Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant
+l'impatience des enfants, partit pour trouver un âne dans les
+environs.
+
+Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir très promptement,
+ramenant un âne; ils restèrent devant la maison à l'attendre. De
+temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait;
+au bout d'une heure ils commencèrent à trouver que c'était fort
+ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer.
+
+PAUL, _bâillant_.--Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser
+dans notre jardin?
+
+SOPHIE, _bâillant. _--Est-ce que nous ne nous amusons pas ici?
+
+PAUL, _bâillant. _--Il me semble que non. Pour moi, je sais que
+je ne m'amuse pas du tout.
+
+SOPHIE.--Et si Lambert arrive avec l'âne, nous ne le verrons
+pas.
+
+PAUL.--Je commence à croire qu'il ne reviendra pas si tôt.
+
+SOPHIE.--Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver.
+
+PAUL.--Attendons, je veux bien, ... mais _(il bâille)_... c'est
+bien ennuyeux.
+
+SOPHIE.--Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de
+rester, je resterai bien toute seule.
+
+PAUL, _après avoir hésité. _--Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est
+trop bête de perdre sa journée à attendre. Et à quoi bon? Si
+Lambert ramène un âne, nous le saurons tout de suite; tu penses
+bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en
+ramène pas, à quoi sert de nous ennuyer pour rien?
+
+SOPHIE.--Allez, monsieur, allez, je ne vous en empêche pas.
+
+PAUL.--Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, à
+dîner, mademoiselle grognon.
+
+SOPHIE.--Au revoir, monsieur malappris, maussade, désagréable,
+impertinent.
+
+PAUL, _fait un signe moqueur. _--Au revoir, douce, patiente,
+aimable Sophie!
+
+Sophie courut à Paul pour lui donner une tape; mais Paul,
+prévoyant ce qui allait arriver, était déjà parti à toutes jambes.
+Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit
+courant après lui avec un bâton qu'elle avait ramassé. Paul courut
+plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus,
+retourna devant la maison.
+
+«Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauvé, et que je
+n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donné un coup de bâton qui
+lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me
+donner mon âne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je
+l'embrasserai... Il est très bon... mais il est tout de même bien
+taquin.»
+
+Sophie continua à attendre Lambert jusqu'à ce que la cloche eût
+sonné le dîner.
+
+Elle rentra fâchée d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul,
+qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu
+moqueur.
+
+«T'es-tu bien amusée?» lui dit-il.
+
+SOPHIE.--Non; je me suis horriblement ennuyée, et tu avais bien
+raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est
+ennuyeux!
+
+PAUL.--Je te l'avais bien dit.
+
+SOPHIE.--Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien.
+
+Mais c'est tout de même fort ennuyeux.
+
+On frappe à la porte. La bonne crie: «Entrez.» La porte s'ouvre.
+Lambert paraît. Sophie et Paul poussent un cri de joie.
+
+«Et l'âne, et l'âne?» demandent-ils.
+
+LAMBERT.--Il n'y a pas d'âne à vendre dans le pays,
+mademoiselle; j'ai toujours marché depuis que je vous ai quittés;
+je suis entré partout où je pensais trouver un âne. Je n'ai rien
+trouvé.
+
+SOPHIE, _pleurant. _--Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!
+Comment faire à présent?
+
+LAMBERT.--Mais il ne faut pas vous désoler, mademoiselle; nous
+en aurons un, bien sûr; seulement il faut attendre.
+
+PAUL.--Attendre combien de temps?
+
+LAMBERT.--Peut-être une semaine, peut-être une quinzaine, cela
+dépend. Demain j'irai au marché, à la ville; peut-être trouverons-nous
+un bourri.
+
+PAUL.--Un _bourri_! Qu'est-ce que c'est que ça, un_ bourri_?
+
+LAMBERT.--Tiens, vous qui êtes si savant, vous ne savez pas
+cela? Un_ bourri_, c'est un âne.
+
+SOPHIE.--C'est drôle, un _bourri_! Je ne savais pas cela, moi
+non plus.
+
+LAMBERT.--Ah! voilà, mademoiselle! on devient savant à mesure
+qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que
+demain, de grand matin, faut que j'aille au marché pour le
+_bourri_. Au revoir, monsieur et mademoiselle.
+
+Et Lambert sortit, laissant les enfants contrariés de ne pas avoir
+leur âne.
+
+«Nous l'attendrons peut-être longtemps», dirent-ils en soupirant.
+
+La matinée du lendemain se passa à attendre l'âne. Mme de Réan
+avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il
+est impossible d'avoir tout ce qu'on désire et à la minute qu'on
+le désire, qu'il faut s'habituer à attendre et même quelquefois à
+ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants répondaient:
+«C'est vrai», mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient
+avec la même impatience si Lambert revenait avec un âne. Enfin,
+Paul, qui était à la fenêtre, crut entendre au loin un hi han! hi
+han! qui ne pouvait venir que d'un âne.
+
+«Sophie, Sophie, s'écria-t-il, écoute. Entends-tu un âne qui
+brait? C'est peut-être Lambert.»
+
+MADAME DE RÉAN.--Peut-être est-ce un âne du pays, ou un âne qui
+passe sur la route.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert
+avec le _bourri_.
+
+MADAME DE RÉAN.--Le _bourri_? qu'est-ce que c'est que cette
+manière de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui
+appellent un âne un _bourri_.
+
+PAUL.--Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un âne
+s'appelait un _bourri_: il a même été étonné que nous ne le
+sachions pas.
+
+MADAME DE RÉAN.--Lambert parle comme les gens de la campagne,
+mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez
+parler mieux.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'âne;
+pouvons-nous aller voir?
+
+MADAME DE RÉAN.--Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que
+jusqu'à la grand'route: ne passez pas la barrière.
+
+Sophie et Paul partirent comme des flèches. Ils coururent au
+travers de l'herbe et du bois, pour être plus tôt arrivés.
+Mme de Réan leur criait: «N'allez pas dans l'herbe, elle est trop
+haute; ne traversez pas le bois, il y a des épines.» Ils
+n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils.
+Ils furent bientôt arrivés à la barrière, et la première chose
+qu'ils aperçurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par
+un licou un âne superbe, mais pas trop grand cependant.
+
+«Un âne, un âne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'écrièrent-ils
+ensemble.
+
+--Comme il est joli! dit Paul.
+
+--Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire à maman.»
+
+LAMBERT.--Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle
+Sophie va monter derrière vous; je le tiendrai par son licou.
+
+SOPHIE.--Mais si nous tombons?
+
+LAMBERT.--Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher près de
+vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un _bourri_ parfait et très
+doux.
+
+Lambert aida Paul et Sophie à monter sur l'âne; il marcha près
+d'eux. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les fenêtres de
+Mme de Réan, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'âne.
+
+On le mena à l'écurie; Sophie et Paul lui donnèrent de l'avoine;
+Lambert lui fit une bonne litière avec de la paille. Les enfants
+voulaient rester là à le regarder manger; mais l'heure du dîner
+approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'âne
+fut laissé en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain.
+
+Le lendemain et les jours suivants, l'âne fut attelé à la petite
+charrette à chiens, en attendant que le charron fît une jolie
+voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour
+charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils
+voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris à atteler et
+dételer l'âne, à le brosser, le peigner, lui faire sa litière, lui
+donner à manger, à boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque
+aussi bien que lui.
+
+Mme de Réan leur avait acheté un bât et une jolie selle pour les
+faire monter à âne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait;
+mais quand on vit l'âne doux comme un agneau, Mme de Réan leur
+permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc.
+
+Un jour, Sophie était montée sur l'âne: Paul le faisait avancer en
+lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit:
+
+«Ne le bats pas, tu lui fais mal.»
+
+PAUL.--Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas;
+d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire
+grand mal.
+
+SOPHIE.--J'ai une idée! Si, au lieu de le taper, je le piquais
+avec un éperon?
+
+PAUL.--Voilà une drôle d'idée. D'abord tu n'as pas d'éperon;
+ensuite la peau de l'âne est si dure qu'il ne sentirait pas
+l'éperon.
+
+SOPHIE.--C'est égal; essayons toujours; tant mieux si l'éperon
+ne lui fait pas de mal.
+
+PAUL.--Mais je n'ai pas d'éperon à te donner.
+
+SOPHIE.--Nous en ferons un avec une grosse épingle que nous
+piquerons dans mon soulier; la tête sera en dedans du soulier, et
+la pointe sera en dehors.
+
+PAUL.--Tiens, mais c'est très bien imaginé! As-tu une épingle?
+
+SOPHIE.--Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je
+demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très
+grosses.
+
+Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant
+la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que
+Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne
+voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait
+bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman
+ne la grondât.
+
+«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous
+assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous
+travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.»
+
+Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content
+d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie
+et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La
+première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement
+qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre,
+qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit,
+l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la
+voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle.
+L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore;
+l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se
+cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre
+l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à
+sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le
+sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière,
+accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les
+mains et le nez écorchés.
+
+«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand
+elle nous demandera comment j'ai pu tomber?»
+
+PAUL.--Nous lui dirons la vérité.
+
+SOPHIE.--Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de
+l'épingle.
+
+PAUL.--Mais que veux-tu que je dise?
+
+SOPHIE.--Dis que l'âne a rué et que je suis tombée.
+
+PAUL.--Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta
+maudite épingle.
+
+SOPHIE.--Si tu parles de l'épingle, maman nous grondera: elle
+nous ôtera l'âne.
+
+PAUL.--Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vérité;
+toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose à ma tante,
+elle l'a su tout de même, et tu as été punie plus fort que tu ne
+l'aurais été si tu avais dit la vérité.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'épingle? Je ne
+suis pas obligée de mentir pour cela. Je dirais la vérité, que
+l'âne a rué et que je suis tombée.
+
+PAUL.--Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.
+
+SOPHIE.--Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de
+l'épingle.
+
+PAUL.--Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas à te faire
+gronder.
+
+Paul et Sophie cherchèrent l'âne, qui devait être près de là; ils
+ne le trouvèrent pas. «Il sera sans doute retourné à la maison»,
+dit Paul.
+
+Sophie et Paul reprirent comme l'âne le chemin de la maison; ils
+étaient dans un petit bois qui se trouvait tout près du château
+lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs
+mamans.
+
+«Qu'est-il arrivé, mes enfants? êtes-vous blessés? Nous avons vu
+revenir votre âne au galop avec la sangle cassée; il avait l'air
+effrayé, effaré; on a eu de la peine à le rattraper. Nous avions
+peur qu'il ne vous fût arrivé un accident.»
+
+SOPHIE.--Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombée.
+
+MADAME DE RÉAN.--Tombée? Comment? Pour quelle raison?
+
+SOPHIE.--J'étais sur l'âne et je ne sais pourquoi il s'est mis à
+sauter et à ruer; je suis tombée sur le sable et je me suis un peu
+écorché le nez et les mains: mais ce n'est rien.
+
+MADAME D'AUBERT.--Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le
+croyais si doux!
+
+PAUL, _embarrassé. _--C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est
+avec elle qu'il a rué.
+
+MADAME D'AUBERT.--Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a
+pu le faire ruer?
+
+SOPHIE.--Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.
+
+MADAME D'AUBERT.--Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il
+voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même.
+
+On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler;
+Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui
+étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie
+et déchirée. Mme de Réan entra comme elle finissait de s'habiller;
+elle examina sa robe déchirée.
+
+«Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta
+robe soit déchirée et salie comme elle est.
+
+--Ah!» dit la bonne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal?
+
+LA BONNE.--Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention!
+Regardez donc, madame!» Et elle montra à Mme de Réan la grosse
+épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie
+avait oublié d'ôter après sa chute.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette
+épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?
+
+LA BONNE.--Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car
+le cuir est assez dur à percer.
+
+MADAME DE RÉAN.--Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette
+épingle se trouve là.
+
+SOPHIE, _très embarrassée. _--Je ne sais pas, maman, je ne sais
+pas du tout.
+
+MADAME DE RÉAN.--Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers
+avec l'épingle sans t'en apercevoir?
+
+SOPHIE.--Oui, maman! Je n'ai rien vu.
+
+LA BONNE.--Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas
+vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais
+qu'il n'y avait pas d'épingle. Vous feriez croire à votre maman
+que je suis une négligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.»
+
+Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et
+embarrassée. Mme de Réan lui ordonne de parler.
+
+«Si vous n'avouez pas la vérité, mademoiselle, j'irai la demander
+à Paul, qui ne ment jamais.»
+
+Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à ne rien avouer.
+Mme de Réan alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul,
+auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de
+Sophie. Paul, croyant sa tante très fâchée et pensant que Sophie
+avait dit la vérité, répondit:
+
+«C'était pour faire un éperon, ma tante.»
+
+MADAME DE RÉAN.--Et pour quoi faire, un éperon?
+
+PAUL.--Pour faire galoper l'âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté
+Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est
+débarrassé comme il a pu.»
+
+Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie.
+
+«Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite
+menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu
+grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez
+être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme
+vous l'avez fait.»
+
+Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put
+s'empêcher de lui dire:
+
+«Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avoué la vérité, nous
+aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.»
+
+Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne,
+malgré les demandes de Sophie.
+
+
+
+XX--La petite voiture.
+
+Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'âne, dit
+un jour à Paul:
+
+«Puisque nous ne pouvons pas monter notre âne, Paul, attelons-le à
+notre petite voiture; nous mènerons chacun notre tour.»
+
+PAUL.--Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle?
+
+SOPHIE.--Va le lui demander. Je n'ose pas.
+
+Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler
+l'âne.
+
+Mme de Réan y consentit à la condition que la bonne irait avec
+eux. Quand Paul le dit à Sophie, elle grogna.
+
+«C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur
+de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.»
+
+PAUL.--Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma
+tante le défend.
+
+Sophie ne répondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher
+la bonne et faire atteler l'âne. Une demi-heure après, l'âne était
+à la porte avec la voiture.
+
+Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant
+toute la promenade, malgré les efforts du pauvre Paul pour la
+rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit:
+
+«Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais à la
+maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de
+regarder ta figure boudeuse.»
+
+Et Paul dirigea l'âne du côté de la maison. Sophie continuait à
+bouder. Quand ils arrivèrent, elle descendit, accrocha son pied au
+marchepied et tomba. Le bon Paul sauta à terre et l'aida à se
+relever: elle ne s'était pas fait mal, mais la bonté de Paul la
+toucha et elle se mit à pleurer.
+
+«Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant.
+Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.»
+
+--Non, mon cher Paul, répondit Sophie en sanglotant; je ne me
+suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai
+été méchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.
+
+PAUL.--Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je
+n'ai pas de mérite à être bon pour toi, parce que je t'aime et
+qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir à moi-même.
+
+Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort.
+Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit:
+
+«Écoute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi:
+cela me fait de la peine de te voir du chagrin.»
+
+Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne
+plus pleurer.
+
+«Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je
+sens que je deviens meilleure.»
+
+Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commençaient aussi à se
+mouiller de larmes, elle sécha les siens, elle reprit un visage
+riant, et ils montèrent ensemble dans leur chambre, où ils
+jouèrent jusqu'au dîner.
+
+Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture à
+âne. La bonne lui dit qu'elle avait à savonner et qu'elle ne
+pourrait pas y aller. La maman et la tante étaient obligées
+d'aller faire une visite à une lieue de là, chez
+Mme de Fleurville.
+
+«Comment allons-nous faire?» dit Sophie d'un air désolé.
+
+--Si j'étais sûre que vous soyez tous deux bien sages, dit
+Mme de Réan, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie,
+tu as toujours des idées si singulières, que j'ai peur d'un
+accident causé par _une idée_.
+
+SOPHIE.--Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas
+d'_idée_, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux:
+l'âne est si doux!
+
+MADAME DE RÉAN.--L'âne est doux quand on ne le tourmente pas;
+mais, si tu te mets à le piquer comme tu as fait l'autre jour, il
+fera culbuter la voiture.
+
+PAUL.--Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas... ni moi non
+plus; car j'ai mérité d'être grondé autant qu'elle, puisque je
+l'ai aidée à percer son soulier avec l'épingle.
+
+MADAME DE RÉAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls,
+mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et
+n'allez pas trop vite.
+
+--Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils
+coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils
+virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient
+de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné,
+qui s'appelait André.
+
+PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous?
+
+ANDRÉ.--Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur!
+
+SOPHIE.--Eh bien! emmène ton frère avec toi.
+
+ANDRÉ.--Je veux bien, mamzelle: merci bien.
+
+SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener.
+
+PAUL.--Si tu veux commencer, voilà le fouet.
+
+SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un
+peu fatigué et moins vif.
+
+Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se
+promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot;
+ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se
+fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel
+les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en
+plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie,
+qui menait.
+
+ANDRÉ.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais
+vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien
+sûr.
+
+SOPHIE.--C'est une bonne idée cela; nous allons le faire
+marcher, ce paresseux, dit Sophie.
+
+Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de
+houx, qui était au bord du chemin.
+
+«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de
+piquer l'âne.»
+
+SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de
+l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.
+
+PAUL.--Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de
+houx?
+
+SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.
+
+Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le
+trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second
+coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort.
+Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas:
+il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque
+chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une
+descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne
+s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop
+tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes.
+Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le
+faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de
+terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et
+l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle
+fût brisée.
+
+La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés,
+mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se
+relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la
+ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était
+honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché
+quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul:
+
+«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?»
+
+PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien
+que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus
+vivement, tu m'aurais peut-être écouté.
+
+SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je
+croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils
+épais de l'âne. Mais que va dire maman?
+
+PAUL.--Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu
+écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée.
+
+SOPHIE.--Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je
+tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir!
+
+PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai
+remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand
+nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et,
+après, nous avons peur de voir ma tante et maman.
+
+SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive!
+Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne
+nous voie.
+
+Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux;
+elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y
+arrivaient.
+
+Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du
+visage et des mains.
+
+«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous
+est-il arrivé?»
+
+SOPHIE.--Maman, c'est l'âne.
+
+MADAME DE RÉAN.--J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été
+inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé?
+Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi?
+
+SOPHIE.--Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est
+un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été
+renversée.
+
+MADAME D'AUBERT.--Je suis sûre que vous avez eu encore quelque
+invention qui aura taquiné ce pauvre âne!
+
+Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit
+rien.
+
+«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a
+deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.»
+
+Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et
+elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante.
+
+«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne,
+il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a
+continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais
+donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de
+sottises.»
+
+SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous
+en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
+
+MADAME DE RÉAN.--Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais
+Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les
+premières.
+
+SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que
+vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets.
+
+MADAME DE RÉAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore;
+mais je vous préviens qu'à la première _idée_ de Sophie vous
+n'aurez plus d'âne.
+
+Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était
+l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir,
+traînant après lui la voiture renversée.
+
+Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et
+lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint
+une heure après: les enfants l'attendaient.
+
+«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble.
+
+LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est
+arrivé malheur à votre âne.
+
+SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur?
+
+LAMBERT.--Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre
+bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était
+ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste
+comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu
+arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture;
+ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire
+verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne
+était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.
+
+Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les
+domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur
+arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour
+tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils
+étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la
+mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie;
+la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie
+pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle
+n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait
+plus lui en donner.
+
+
+
+XXI--La tortue.
+
+Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un
+ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un
+chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez
+souvent.
+
+«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa
+maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne
+pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.»
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui
+puisse te convenir.
+
+SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il
+n'y a pas de danger qu'elle se sauve.
+
+MADAME DE RÉAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu
+aurais toujours le temps de la rattraper.
+
+SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
+
+MADAME DE RÉAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te
+parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide,
+ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
+
+SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je
+serai bien sage pour la gagner.
+
+MADAME DE RÉAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bête, je
+puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est
+que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à
+la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai.
+
+SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand
+aurai-je ma tortue?
+
+MADAME DE RÉAN.--Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce
+matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il
+l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain
+de bonne heure.
+
+SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément
+arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le
+temps de s'amuser avec la tortue.
+
+Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle
+lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et
+lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête.
+
+«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin;
+nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je
+t'assure.»
+
+Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une
+assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur
+était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes.
+
+«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul.
+
+--Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée.
+
+PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie
+et un sourire gracieux!
+
+SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.
+
+PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie
+tournure, sa marche légère.
+
+SOPHIE, _se fâchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma
+tortue si tu te moques d'elle.
+
+PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit
+que je regretterai.
+
+Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une
+tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa
+maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux.
+Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais
+elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se
+repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna
+l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à
+deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de
+la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul.
+
+Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes,
+puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la
+regardaient avec étonnement.
+
+«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si
+ennuyeuse.
+
+--Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide.
+
+--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une
+affreuse tête.
+
+--Et d'horribles pattes», ajouta Paul.
+
+Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours
+sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un
+cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et
+paraissait heureuse.
+
+Un jour, Sophie eut une _idée;_ elle pensa qu'il faisait chaud,
+que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain
+dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa
+de baigner la tortue.
+
+PAUL.--La baigner? Où donc?
+
+SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire.
+
+PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
+
+SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner;
+elle sera enchantée.
+
+PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je
+crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.
+
+SOPHIE.--Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les
+écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas
+l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue.
+
+PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.
+
+Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait
+tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare
+et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle
+sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en
+tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de
+Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare.
+
+Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui
+demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait
+que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas
+profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et
+retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se
+débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la
+porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait
+rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut
+bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au
+soleil.
+
+«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous
+la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.»
+
+--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda
+Sophie.
+
+LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne
+va pas aux tortues.
+
+PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade?
+
+LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien
+qu'elle va mourir.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Sophie.
+
+PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il
+croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas
+l'eau.
+
+Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la
+tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de
+temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses
+pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait.
+
+«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle
+mangera et se promènera.»
+
+Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent
+des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir,
+les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché.
+
+«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans
+la nuit.
+
+--Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être
+pas la salade.»
+
+Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à
+Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas
+bouger.
+
+«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui
+faire du bien.»
+
+SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade?
+
+PAUL.--Je crois que oui.
+
+Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il
+commençait à le craindre.
+
+Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue
+sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient
+toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui
+mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un
+jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait
+mauvais.
+
+«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.»
+
+Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant
+que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux.
+
+«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des
+statues près de cette tortue... qui est aussi immobile que vous»,
+ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
+
+En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais.
+
+«Mais... elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre;
+elle sent déjà mauvais.»
+
+PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.
+
+MADAME DE RÉAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de
+faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est
+singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.
+
+SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.
+
+MADAME DE RÉAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire
+prendre un bain?
+
+SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les
+tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du
+potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la
+rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée
+longtemps dans l'eau.
+
+MADAME DE RÉAN.--Ah! c'est une de tes _idées_. Tu t'es punie
+toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi
+qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever.
+Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il
+faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez
+prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou
+quelconque.»
+
+Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut
+Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne
+pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait
+à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie
+vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours
+avec elle.
+
+
+
+XXII--Le départ.
+
+«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman
+causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi;
+sais-tu pourquoi?»
+
+PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu
+l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible
+d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a
+répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»
+
+SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?
+
+PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent
+aller en Amérique.
+
+SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce
+sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique.
+
+PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange,
+bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
+
+SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit
+qu'il y en avait beaucoup en Amérique.
+
+PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
+
+SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous
+mangeraient peut-être.
+
+PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les
+verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les
+villes.
+
+SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très
+bien ici.
+
+PAUL.--Certainement. Je te vois très souvent, notre château est
+tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous
+demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien
+l'Amérique.
+
+SOPHIE.--Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles
+pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer...
+Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.
+
+PAUL.--Mais comment les consolerons-nous?
+
+SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours.
+
+Les enfants coururent à leurs mamans.
+
+«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?»
+
+MADAME DE RÉAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine,
+chère petite, et que tu ne peux comprendre.
+
+SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous
+fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que
+j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul
+viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime
+beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.»
+
+Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air
+étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de
+l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout.
+
+MADAME DE RÉAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et
+pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?
+
+PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler
+d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que
+Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si
+nous demeurons ensemble.
+
+MADAME DE RÉAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous
+devons bien réellement aller en Amérique.
+
+PAUL.--Et pourquoi donc, maman?
+
+MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui
+vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il
+était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et
+celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette
+fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir
+seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos
+amis, nos terres.
+
+SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas?
+
+MADAME DE RÉAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-être.
+
+SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela.
+Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-là.
+Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus
+être seuls.
+
+Mme de Réan et Mme d'Aubert embrassèrent leurs enfants.
+
+«Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle à sa soeur, nous
+serons ensemble, et deux ans seront bien vite passés.»
+
+Depuis ce jour elles ne pleurèrent plus.
+
+«Vois-tu, dit Sophie à Paul, que nous les avons consolées! J'ai
+remarqué que les enfants consolent très facilement leurs mamans.
+
+--C'est parce qu'elles les aiment», répondit Paul.
+
+Peu de jours après, les enfants allèrent avec leurs mamans faire
+une visite d'adieu à leurs amies, Camille et Madeleine de
+Fleurville, qui furent très étonnées d'apprendre que Sophie et
+Paul allaient partir pour l'Amérique.
+
+«Combien de temps y resterez-vous?» demanda Camille.
+
+SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin!
+
+PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit
+ans.
+
+MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans!
+
+SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans!
+
+CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amérique, des choses
+curieuses.
+
+SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue?
+
+MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bête et si
+laid!
+
+Paul ne put s'empêcher de rire.
+
+«Pourquoi ris-tu, Paul?» demanda Camille.
+
+PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est
+fâchée un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce
+que tu viens de dire.
+
+CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue?
+
+PAUL.--Elle est morte après un bain que nous lui avons fait
+prendre dans la mare.
+
+CAMILLE.--Pauvre bête! Je regrette de ne l'avoir pas vue.
+
+Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlât de la tortue, proposa de
+cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller
+plutôt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptèrent tous
+avec plaisir et en trouvèrent beaucoup, qu'ils mangeaient à mesure
+qu'ils les trouvaient. Ils restèrent deux heures à s'amuser, après
+quoi il fallut se séparer. Sophie et Paul promirent de rapporter
+d'Amérique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des
+perroquets. Sophie promit même d'apporter un petit sauvage, si on
+voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils
+continuèrent à faire des visites d'adieu, puis commencèrent les
+paquets. M. de Réan et M. d'Aubert attendaient à Paris leurs
+femmes et leurs enfants.
+
+Le jour du départ fut un triste jour. Sophie et Paul même
+pleurèrent en quittant le château, les domestiques, les gens du
+village.
+
+«Peut-être, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!»
+
+Tous ces pauvres gens avaient la même pensée, et tous étaient
+tristes.
+
+Les mamans et les enfants montèrent dans une voiture attelée de
+quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre
+suivaient, dans une calèche attelée de trois chevaux: il y avait
+un domestique sur chaque siège. Après s'être arrêtés une heure en
+route pour déjeuner, ils arrivèrent à Paris pour dîner. On ne
+devait rester à Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui
+était nécessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait
+passer en Amérique.
+
+Pendant ces huit jours, les enfants s'amusèrent beaucoup. Ils
+allèrent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux
+Tuileries, au Jardin des plantes; ils allaient acheter toutes
+sortes de choses: des habits, des chapeaux, des souliers, des
+gants, des livres d'histoire, des joujoux, des provisions pour la
+route. Sophie avait envie de toutes les bêtes qu'elle voyait à
+vendre: elle demanda même à acheter la petite girafe du Jardin des
+plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les
+images. On leur acheta à chacun un petit sac de voyage pour leurs
+affaires de toilette, leurs provisions de la journée et leurs
+joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc.
+
+Enfin arriva le jour tant désiré du départ pour le Havre, port où
+ils devaient monter sur le navire qui les menait en Amérique. Ils
+surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la _Sibylle_, ne
+devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours
+pour se promener dans la ville: le bruit, le mouvement des rues,
+les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands,
+de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant
+d'Amérique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme de Réan avait
+écouté Sophie, elle lui aurait acheté une dizaine de singes,
+autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout,
+malgré les prières de Sophie.
+
+Ces trois jours passèrent comme avaient passé les huit jours à
+Paris, comme avaient passé les quatre années de la vie de Sophie,
+les six années de celle de Paul: ils passèrent pour ne plus
+revenir. Mme de Réan et Mme d'Aubert pleuraient de quitter leur
+chère et belle France: M. de Réan et M. d'Aubert étaient tristes
+et cherchaient à consoler leurs femmes en leur promettant de les
+ramener le plus tôt possible. Sophie et Paul étaient enchantés:
+leur seul chagrin était de voir pleurer leurs mamans. Ils
+entrèrent dans le navire qui devait les emporter si loin, au
+milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures après,
+ils étaient établis dans leurs cabines, qui étaient de petites
+chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses
+nécessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme de Réan, Paul
+avec Mme d'Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous à
+la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie: elle lui
+rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait
+souvent avec Paul et Sophie: il leur expliquait tout ce qui les
+étonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l'eau, comment
+on l'aidait à avancer en ouvrant les voiles, et bien d'autres
+choses encore.
+
+Paul disait toujours:
+
+«Je serai marin quand je serai grand: je voyagerai avec le
+capitaine.
+
+--Pas du tout, répondait Sophie; je ne veux pas que tu sois
+marin: tu resteras toujours avec moi.»
+
+PAUL.--Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau
+du capitaine?
+
+SOPHIE.--Parce que je ne veux pas quitter maman: je resterai
+toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu?
+
+PAUL.--J'entends. Je resterai, puisque tu le veux.
+
+Le voyage fut long: il dura bien des jours. Si vous désirez savoir
+ce que devint Sophie, demandez à vos mamans de vous faire lire
+_les Petites Filles modèles_, où vous retrouverez Sophie. Si vous
+voulez savoir ce qu'est devenu Paul, vous le saurez en lisant _les
+Vacances_, où vous le retrouverez.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+\par Title: Les malheurs de Sophie
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+\par Author: Comtesse de S\'e9gur
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+\par Release Date: February 14, 2005 [EBook #15058]
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
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+\par }\pard\plain \s19\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z \\u }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\
+l "_Toc95928227"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320032003700000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I \endash La poup\'e9e de cire.}{\tab }{\field{\*\fldinst {
+ PAGEREF _Toc95928227 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320032003700000000}}}{\fldrslt {5}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928228"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200320038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul II \endash L\rquote
+enterrement.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928228 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320032003800000000}}}{\fldrslt {11}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928229"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200320039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul III \endash
+ La chaux.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928229 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320032003900000000}}}{\fldrslt {13}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928230"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IV \endash
+ Les petits poissons.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928230 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003000000000}}}{\fldrslt {16}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928231"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul V \endash
+ Le poulet noir.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928231 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003100000000}}}{\fldrslt {22}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928232"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VI \endash L\rquote
+abeille.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928232 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003200000000}}}{\fldrslt {26}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928233"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VII \endash
+ Les cheveux mouill\'e9s.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928233 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003300000000}}}{\fldrslt {31}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928234"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII \endash
+ Les sourcils coup\'e9s.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928234 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003400000000}}}{\fldrslt {34}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928235"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IX \endash
+ Le pain des chevaux.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928235 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003500000000}}}{\fldrslt {37}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928236"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul X \endash La cr\'e8
+me et le pain chaud.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928236 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003600000000}}}{\fldrslt {42}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928237"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XI \endash L\rquote
+\'e9cureuil.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928237 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003700000000}}}{\fldrslt {47}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928238"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XII \endash Le th
+\'e9.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928238 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003800000000}}}{\fldrslt {55}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928239"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200330039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIII \endash
+ Les loups.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928239 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320033003900000000}}}{\fldrslt {64}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928240"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIV \endash La joue
+\'e9corch\'e9e.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928240 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003000000000}}}{\fldrslt {70}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928241"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XV \endash \'c9li
+sabeth.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928241 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003100000000}}}{\fldrslt {76}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928242"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVI \endash
+ Les fruits confits.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928242 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003200000000}}}{\fldrslt {79}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928243"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVII \endash
+ Le chat et le bouvreuil.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928243 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003300000000}}}{\fldrslt {90}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928244"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVIII \endash La bo
+\'eete \'e0 ouvrage.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928244 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003400000000}}}{\fldrslt {99}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928245"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIX \endash L
+\rquote \'e2ne.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928245 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003500000000}}}{\fldrslt {106}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928246"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XX \endash
+ La petite voiture.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928246 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003600000000}}}{\fldrslt {124}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928247"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXI \endash
+ La tortue.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928247 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003700000000}}}{\fldrslt {132}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc95928248"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390035003900320038003200340038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXII \endash Le d
+\'e9part.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc95928248 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003500390032003800320034003800000000}}}{\fldrslt {140}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard \qc\sb1800\sa40\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'c0 ma petite-fille
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \'c9LISABETH FRESNEAU
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }{\i Ch\'e8re enfant, tu me dis souvent\~: }{Oh\~! grand\rquote m\'e8re, que je vous aime\~! vous \'eates si bonne\~! }{\i Grand\rquote m\'e8re n\rquote a pas toujours \'e9t\'e9 bonne, et il y a bien des enfants qui ont \'e9t\'e9 m\'e9
+chants comme elle et qui se sont corrig\'e9s comme elle. Voici des histoires vraies d\rquote une petite fille que grand\rquote m\'e8re a beaucoup connue dans son enfance\~; elle \'e9tait col\'e8re, elle est devenue douce\~; elle \'e9
+tait gourmande, elle est devenue sobre\~; elle \'e9tait menteuse, elle est devenue sinc\'e8re\~; elle \'e9tait voleuse, elle est devenue honn\'eate\~; enfin, elle \'e9tait m\'e9chante, elle est devenue bonne. Grand\rquote m\'e8re a t\'e2ch\'e9 de faire
+ de m\'eame. Faites comme elle, mes chers petits enfants\~; cela vous sera facile, \'e0 vous qui n\rquote avez pas tous les d\'e9fauts de Sophie.}{
+\par
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {COMTESSE DE S\'c9GUR,
+\par n\'e9e Rostopchine.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928227}I \endash La poup\'e9e de cire.{\*\bkmkend _Toc95928227}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m\rquote a envoy\'e9e de Paris\~; je crois que c
+\rquote est une poup\'e9e de cire, car il m\rquote en a promis une.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash O\'f9 est la caisse\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Dans l\rquote antichambre\~: venez vite, ma bonne, je vous en supplie.
+\par
+\par La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie \'e0 l\rquote antichambre. Une caisse de bois blanc \'e9tait pos\'e9e sur une chaise\~; la bonne l\rquote ouvrit. Sophie aper\'e7ut la t\'eate blonde et fris\'e9e d\rquote une jolie poup\'e9e de cire\~
+; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la poup\'e9e, qui \'e9tait encore couverte d\rquote un papier d\rquote emballage.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Prenez garde\~! ne tirez pas encore\~; vous allez tout casser. La poup\'e9e tient par des cordons.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Cassez-les, arrachez-les\~; vite, ma bonne, que j\rquote aie ma poup\'e9e.
+\par
+\par La bonne, au lieu de tirer et d\rquote arracher, prit ses ciseaux, coupa les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus jolie poup\'e9e qu\rquote elle e\'fbt jamais vue. Les joues \'e9taient roses avec de petites fossettes\~
+; les yeux bleus et brillants\~; le cou, la poitrine, les bras en cire, charmants et potel\'e9s. La toilette \'e9tait tr\'e8s simple\~: une robe de percale festonn\'e9e, une ceinture bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.
+\par
+\par Sophie l\rquote embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras, elle se mit \'e0 sauter et \'e0 danser. Son cousin Paul, qui avait cinq ans, et qui \'e9tait en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie qu\rquote elle poussait.
+\par
+\par Paul, regarde quelle jolie poup\'e9e m\rquote a envoy\'e9e papa\~! s\rquote \'e9cria Sophie.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Donne-la-moi, que je la voie mieux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, tu la casserais.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je t\rquote assure que j\rquote y prendrai bien garde\~; je te la rendrai tout de suite.
+\par
+\par Sophie donna la poup\'e9e \'e0 son cousin, en lui recommandant encore de prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la regarda de tous les c\'f4t\'e9s, puis la remit \'e0 Sophie en secouant la t\'eate.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Pourquoi secoues-tu la t\'eate\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Parce que cette poup\'e9e n\rquote est pas solide\~; je crains que tu ne la casses.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que je ne la casserai jamais. Je vais demander \'e0 maman d\rquote inviter Camille et Madeleine \'e0 d\'e9jeuner avec nous, pour leur faire voir ma jolie poup\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Elles te la casseront.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine en cassant ma pauvre poup\'e9e.
+\par
+\par Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poup\'e9e, parce que ses amies devaient venir. En l\rquote habillant, elle la trouva p\'e2le. \'ab\~Peut-\'eatre, dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glac\'e9s. Je vais la mettre un peu
+ au soleil pour que mes amies voient que j\rquote en ai bien soin et que je la tiens bien chaudement.\~\'bb Sophie alla porter la poup\'e9e au soleil sur la fen\'eatre du salon.
+\par
+\par \'ab\~Que fais-tu \'e0 la fen\'eatre, Sophie\~?\~\'bb lui demanda sa maman.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je veux r\'e9chauffer ma poup\'e9e, maman\~; elle a tr\'e8s froid.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Prends garde, tu vas la faire fondre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! maman, il n\rquote y a pas de danger\~: elle est dure comme du bois.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Mais la chaleur la rendra molle\~; il lui arrivera quelque malheur, je t\rquote en pr\'e9viens.
+\par
+\par Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poup\'e9e \'e9tendue tout de son long au soleil, qui \'e9tait br\'fblant.
+\par
+\par Au m\'eame instant elle entendit le bruit d\rquote une voiture\~: c\rquote \'e9taient ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d\rquote elles\~; Paul les avait attendues sur le perron\~; elles entr\'e8rent au salon en courant et parlant toutes \'e0
+ la fois. Malgr\'e9 leur impatience de voir la poup\'e9e, elles commenc\'e8rent par dire bonjour \'e0 Mme\~de\~R\'e9an, maman de Sophie\~; elles all\'e8rent ensuite \'e0 Sophie, qui tenait sa poup\'e9e et la regardait d\rquote un air constern\'e9.
+\par
+\par }{\b MADELEINE}{, }{\i regardant la poup\'e9e. }{\endash La poup\'e9e est aveugle, elle n\rquote a pas d\rquote yeux.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Quel dommage\~! comme elle est jolie\~!
+\par
+\par }{\b MADELEINE.}{ \endash Mais comment est-elle devenue aveugle\~! Elle devait avoir des yeux.
+\par
+\par Sophie ne disait rien\~; elle regardait la poup\'e9e et pleurait.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je t\rquote avais dit, Sophie, qu\rquote il arriverait un malheur \'e0 ta poup\'e9e si tu t\rquote obstinais \'e0 la mettre au soleil. Heureusement que la figure et les bras n\rquote ont pas eu le temps de fondre
+. Voyons, ne pleure pas\~; je suis tr\'e8s habile m\'e9decin, je pourrai peut-\'eatre lui rendre ses yeux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i pleurant. }{\endash C\rquote est impossible, maman, ils n\rquote y sont plus.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an prit la poup\'e9e en souriant et la secoua un peu\~; on entendit comme quelque chose qui roulait dans la t\'eate. \'ab\~Ce sont les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme\~de\~R\'e9an\~
+; la cire a fondu autour des yeux, et ils sont tomb\'e9s. Mais je t\'e2cherai de les ravoir. D\'e9shabillez la poup\'e9e, mes enfants, pendant que je pr\'e9parerai mes instruments.\~\'bb
+\par
+\par Aussit\'f4t Paul et les trois petites filles se pr\'e9cipit\'e8rent sur la poup\'e9e pour la d\'e9shabiller. Sophie ne pleurait plus\~; elle attendait avec impatience ce qui allait arriver.
+\par
+\par La maman revint, prit ses ciseaux, d\'e9tacha le corps cousu \'e0 la poitrine\~; les yeux, qui \'e9taient dans la t\'eate, tomb\'e8rent sur ses genoux\~; elle les prit avec des pinces, les repla\'e7a o\'f9 ils devaient \'eatre, et, pour les emp\'ea
+cher de tomber encore, elle coula dans la t\'eate, et sur la place o\'f9 \'e9taient les yeux, de la cire fondue qu\rquote elle avait apport\'e9e dans une petite casserole\~; elle attendit quelques instants que la cire f\'fb
+t refroidie, et puis elle recousit le corps \'e0 la t\'eate.
+\par
+\par Les petites n\rquote avaient pas boug\'e9. Sophie regardait avec crainte toutes ces op\'e9rations, elle avait peur que ce ne f\'fbt pas bien\~; mais, quand elle vit sa poup\'e9e raccommod\'e9e et aussi jolie qu\rquote
+auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l\rquote embrassa dix fois.
+\par
+\par \'ab\~Merci, ma ch\'e8re maman, disait-elle, merci\~: une autre fois je vous \'e9couterai, bien s\'fbr.\~\'bb
+\par
+\par On rhabilla bien vite la poup\'e9e, on l\rquote assit sur un petit fauteuil et on l\rquote emmena promener en triomphe en chantant\~:
+\par
+\par }{\i Vive maman\~! De baisers je la mange. Vive maman\~! Elle est notre bon ange.}{
+\par
+\par La poup\'e9e v\'e9cut tr\'e8s longtemps bien soign\'e9e, bien aim\'e9e\~; mais petit \'e0 petit elle perdit ses charmes, voici comment.
+\par
+\par Un jour, Sophie pensa qu\rquote il \'e9tait bon de laver les poup\'e9es, puisqu\rquote on lavait les enfants\~; elle prit de l\rquote eau, une \'e9ponge, du savon, et se mit \'e0 d\'e9barbouiller sa poup\'e9e\~; elle la d\'e9barbouilla si bien, qu\rquote
+elle lui enleva toutes ses couleurs\~: les joues et les l\'e8vres devinrent p\'e2les comme si elle \'e9tait malade, et rest\'e8rent toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poup\'e9e resta p\'e2le.
+\par
+\par Un autre jour, Sophie pensa qu\rquote il fallait lui friser les cheveux\~; elle lui mit donc des papillotes\~: elle les passa au fer chaud, pour que les cheveux fussent mieux fris\'e9s. Quand elle lui \'f4ta ses papillotes, les cheveux rest\'e8rent dedans
+\~; le fer \'e9tait trop chaud, Sophie avait br\'fbl\'e9 les cheveux de sa poup\'e9e, qui \'e9tait chauve. Sophie pleura, mais la poup\'e9e resta chauve.
+\par
+\par Un autre jour encore, Sophie, qui s\rquote occupait beaucoup de l\rquote \'e9ducation de sa poup\'e9e, voulut lui apprendre \'e0 faire des tours de force. Elle la suspendit par les bras \'e0 une ficelle\~; la poup\'e9e, qui ne tenait pas bien, tomba et se
+ cassa un bras. La maman essaya de la raccommoder\~; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que l\rquote autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.
+\par
+\par Une autre fois, Sophie songea qu\rquote un bain de pieds serait tr\'e8s utile \'e0 sa poup\'e9e, puisque les grandes personnes en prenaient. Elle versa de l\rquote eau bouillante dans un petit seau, y plongea les pieds de la poup\'e9
+e, et, quand elle la retira, les pieds s\rquote \'e9taient fondus, et \'e9taient dans le seau. Sophie pleura, mais la poup\'e9e resta sans jambes.
+\par
+\par Depuis tous ces malheurs, Sophie n\rquote aimait plus sa poup\'e9e, qui \'e9tait devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient\~; enfin, un dernier jour, Sophie voulut lui apprendre \'e0 grimper aux arbres\~
+; elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir\~; mais la poup\'e9e, qui ne tenait pas bien, tomba\~: sa t\'eate frappa contre des pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais elle invita ses amies \'e0 venir enterrer sa poup\'e9
+e.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928228}II \endash L\rquote enterrement.{\*\bkmkend _Toc95928228}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Camille et Madeleine arriv\'e8rent un matin pour l\rquote enterrement de la poup\'e9e\~: elles \'e9taient enchant\'e9es\~; Sophie et Paul n\rquote \'e9
+taient pas moins heureux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le cercueil de la poup\'e9e.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Mais dans quoi la mettrons-nous\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote ai une vieille bo\'eete \'e0 joujoux\~; ma bonne l\rquote a recouverte de percale rose\~; c\rquote est tr\'e8s joli\~; venez voir.
+\par
+\par Les petites coururent chez Mme\~de\~R\'e9an, o\'f9 la bonne finissait l\rquote oreiller et le matelas qu\rquote on devait mettre dans la bo\'eete\~; les enfants admir\'e8rent ce charmant cercueil\~; elles y mirent la poup\'e9e, et, pour qu\rquote on ne v
+\'eet pas la t\'eate bris\'e9e, les pieds fondus et le bras cass\'e9, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de taffetas rose.
+\par
+\par On pla\'e7a la bo\'eete sur un brancard que la maman leur avait fait faire. Elles voulaient toutes le porter\~; c\rquote \'e9tait pourtant impossible, puisqu\rquote il n\rquote y avait place que pour deux. Apr\'e8s qu\rquote ils se furent un peu pouss\'e9
+s, disput\'e9s, on d\'e9cida que Sophie et Paul, les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et Madeleine marcheraient l\rquote une derri\'e8re, l\rquote autre devant, portant un panier de fleurs et de feuilles qu\rquote
+on devait jeter sur la tombe.
+\par
+\par Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par terre le brancard avec la bo\'eete qui contenait les restes de la malheureuse poup\'e9e. Les enfants se mirent \'e0 creuser la fosse\~; ils y descendirent la bo\'eete, jet\'e8
+rent dessus des fleurs et des feuilles, puis la terre qu\rquote ils avaient retir\'e9e\~; ils ratiss\'e8rent promptement tout autour et y plant\'e8rent deux lilas. Pour terminer la f\'ea
+te, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs petits arrosoirs pour arroser les lilas\~; ce fut l\rquote occasion de nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu\rquote on s\rquote arrosait les jambes, qu\rquote
+on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant. On n\rquote avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la morte \'e9tait une vieille poup\'e9e, sans couleur, sans cheveux, sans jambes et sans t\'eate, et que personne ne l\rquote
+aimait ni ne la regrettait. La journ\'e9e se termina gaiement\~; et, lorsque Camille et Madeleine s\rquote en all\'e8rent, elles demand\'e8rent \'e0 Paul et \'e0 Sophie de casser une autre poup\'e9e pour pouvoir recommencer un enterrement aussi amusant.
+
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928229}III \endash La chaux.{\*\bkmkend _Toc95928229}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La petite Sophie n\rquote \'e9tait pas ob\'e9issante. Sa maman lui avait d\'e9fendu d\rquote aller seule dans la cour, o\'f9 les ma\'e7ons b\'e2
+tissaient une maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait beaucoup \'e0 regarder travailler les ma\'e7ons\~; quand sa maman y allait, elle l\rquote emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de rester pr\'e8s d\rquote
+elle. Sophie, qui aurait voulu courir \'e0 droite et \'e0 gauche, lui demanda un jour\~:
+\par
+\par Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j\rquote aille voir les ma\'e7ons sans vous\~? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je reste toujours aupr\'e8s de vous\~?
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Parce que les ma\'e7ons lancent des pierres, des briques qui pourraient t\rquote attraper, et puis parce qu\rquote il y a du sable, de la chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, d\rquote abord j\rquote y ferais bien attention, et puis le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Tu crois cela, parce que tu es une petite fille\~; mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux br\'fble.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais, maman\'85
+\par
+\par }{\b LA MAMAN}{, }{\i l\rquote interrompant}{. \endash Voyons, ne raisonne pas tant et tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non. Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.
+\par
+\par Sophie baissa la t\'eate et ne dit plus rien\~; mais elle prit un air maussade et se dit tout bas\~:
+\par
+\par \'ab\~J\rquote irai tout de m\'eame\~; cela m\rquote amuse, et j\rquote irai.\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote attendit pas longtemps l\rquote occasion de d\'e9sob\'e9ir. Une heure apr\'e8s, le jardinier vint chercher Mme\~de\~R\'e9an pour choisir des g\'e9raniums qu\rquote on apportait \'e0 vendre. Sophie resta donc seule\~: elle regarda de tous c
+\'f4t\'e9s si la bonne ou la femme de chambre ne pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut \'e0 la porte, l\rquote ouvrit et alla dans la cour\~; les ma\'e7ons travaillaient et ne songeaient pas \'e0 Sophie, qui s\rquote amusait \'e0
+ les regarder et \'e0 tout voir, tout examiner. Elle se trouva pr\'e8s d\rquote un grand bassin \'e0 chaux tout plein, blanc et uni comme de la cr\'e8me.
+\par
+\par \'ab\~Comme cette chaux est blanche et jolie\~! se dit-elle, je ne l\rquote avais jamais si bien vue\~; maman ne m\rquote en laisse jamais approcher. Comme c\rquote est uni\~! Ce doit \'eatre doux et agr\'e9
+able sous les pieds. Je vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la glace.\~\'bb
+\par
+\par Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c\rquote \'e9tait solide comme la terre. Mais son pied enfonce\~; pour ne pas tomber, elle pose l\rquote autre pied, et elle enfonce jusqu\rquote \'e0 mi-jambes. Elle crie\~; un ma\'e7on accourt, l\rquote
+enl\'e8ve, la met par terre et lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam\rquote zelle\~; ils sont d\'e9j\'e0 tout br\'fbl\'e9s\~; si vous les gardez, la chaux va vous br\'fbler les jambes.\~\'bb
+\par
+\par Sophie regarde ses jambes\~: malgr\'e9 la chaux qui tenait encore, elle voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s\rquote ils sortaient du feu. Elle crie plus fort, et d\rquote autant plus qu\rquote elle commence \'e0
+ sentir les picotements de la chaux, qui lui br\'fblait les jambes. La bonne n\rquote \'e9tait pas loin, heureusement\~; elle accourt, voit sur-le-champ ce qui est arriv\'e9
+, arrache les souliers et les bas de Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la prend dans ses bras et l\rquote emporte \'e0 la maison. Au moment o\'f9 Sophie \'e9tait rapport\'e9e dans sa chambre, Mme\~de\~R\'e9
+an rentrait pour payer le marchand de fleurs.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda Mme\~de\~R\'e9an avec inqui\'e9tude. T\rquote es-tu fait mal\~? Pourquoi es-tu nu-pieds\~?\~\'bb
+\par
+\par Sophie, honteuse, ne r\'e9pondait pas. La bonne raconta \'e0 la maman ce qui \'e9tait arriv\'e9, et comment Sophie avait manqu\'e9 d\rquote avoir les jambes br\'fbl\'e9es par la chaux.
+\par
+\par \'ab\~Si je ne m\rquote \'e9tais pas trouv\'e9e tout pr\'e8s de la cour et si je n\rquote \'e9tais pas arriv\'e9e juste \'e0 temps, elle aurait eu les jambes dans le m\'eame \'e9tat que mon tablier. Que madame voie comme il est br\'fbl\'e9 par la chaux\~
+; il est plein de trous.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an vit en effet que le tablier de la bonne \'e9tait perdu. Se tournant vers Sophie, elle lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre d\'e9sob\'e9issance\~; mais le bon Dieu vous a d\'e9j\'e0 punie par la frayeur que vous avez eue. Vous n\rquote aurez donc d\rquote autre punition que de me donner, pour racheter un tablier neuf \'e0
+ votre bonne, la pi\'e8ce de cinq francs que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous amuser \'e0 la f\'eate du village.\~\'bb
+\par
+\par Sophie eut beau pleurer, demander gr\'e2ce pour sa pi\'e8ce de cinq francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant, qu\rquote une autre fois elle \'e9couterait sa maman, et n\rquote irait plus o\'f9 elle ne devait pas aller.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928230}IV \endash Les petits poissons.{\*\bkmkend _Toc95928230}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait \'e9tourdie\~; elle faisait souvent sans y penser de mauvaises choses.
+\par
+\par Voici ce qui lui arriva un jour\~:
+\par
+\par Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu\rquote une \'e9pingle et pas plus gros qu\rquote un tuyau de plume de pigeon. Mme\~de\~R\'e9an aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette pleine d\rquote
+eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu\rquote ils pussent s\rquote y enfoncer et s\rquote y cacher. Tous les matins Mme\~de\~R\'e9an portait du pain \'e0 ses petits poissons\~; Sophie s\rquote amusait \'e0 les regarder pendant qu\rquote
+ils se jetaient sur les miettes de pain et qu\rquote ils se disputaient pour les avoir.
+\par
+\par Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en \'e9caille\~; Sophie, enchant\'e9e de son couteau, s\rquote en servait pour couper son pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc.
+\par
+\par Un matin, Sophie jouait\~; sa bonne lui avait donn\'e9 du pain, qu\rquote elle avait coup\'e9 en petits morceaux, des amandes, qu\rquote elle coupait en tranches, et des feuilles de salade\~; elle demanda \'e0 sa bonne de l\rquote
+huile et du vinaigre pour faire la salade.
+\par
+\par \'ab\~Non, r\'e9pondit la bonne\~; je veux bien vous donner du sel, mais pas d\rquote huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.\~\'bb
+\par
+\par Sophie prit le sel, en mit sur sa salade\~; il lui en restait beaucoup.
+\par
+\par \'ab\~Si j\rquote avais quelque chose \'e0 saler\~? se dit-elle. Je ne veux pas saler du pain\~; il me faudrait de la viande ou du poisson\'85 Oh\~! la bonne id\'e9e\~! Je vais saler les petits poissons de maman\~; j\rquote
+en couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les autres tout entiers\~; que ce sera amusant\~! Quel joli plat cela fera\~!\~\'bb
+\par
+\par Et voil\'e0 Sophie qui ne r\'e9fl\'e9chit pas que sa maman n\rquote aura plus les jolis petits poissons qu\rquote elle aime tant, que ces pauvres petits souffriront beaucoup d\rquote \'eatre sal\'e9s vivants ou d\rquote \'eatre coup\'e9
+s en tranches. Sophie court dans le salon o\'f9 \'e9taient les petits poissons\~; elle s\rquote approche de la cuvette, les p\'eache tous, les met dans une assiette de son m\'e9nage, retourne \'e0 sa petite table, prend quelques-uns de ces pau
+vres petits poissons, et les \'e9tend sur un plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas \'e0 l\rquote aise hors de l\rquote eau, remuaient et sautaient tant qu\rquote
+ils pouvaient. Pour les faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur la t\'eate, sur la queue. En effet, ils restent immobiles\~: les pauvres petits \'e9taient morts. Quand son assiette fut pleine, elle en prit d\rquote
+autres et se mit \'e0 les couper en tranches. Au premier coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en d\'e9sesp\'e9r\'e9s\~; mais ils devenaient bient\'f4t immobiles, parce qu\rquote ils mouraient. Apr\'e8s le second poisson, Sophie s\rquote
+aper\'e7ut qu\rquote elle les tuait en les coupant en morceaux\~; elle regarda avec inqui\'e9tude les poissons sal\'e9s\~; ne les voyant pas remuer, elle les examina attentivement et vit qu\rquote ils \'e9
+taient tous morts. Sophie devint rouge comme une cerise.
+\par
+\par \'ab\~Que va dire maman\~? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse\~! Comment faire pour cacher cela\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle r\'e9fl\'e9chit un moment. Son visage s\rquote \'e9claircit\~; elle avait trouv\'e9 un moyen excellent pour que sa maman ne s\rquote aper\'e7\'fbt de rien.
+\par
+\par Elle ramassa bien vite tous les poissons sal\'e9s et coup\'e9s, les remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et les reporta dans leur cuvette.
+\par
+\par \'ab\~Maman croira, dit-elle, qu\rquote ils se sont battus, qu\rquote ils se sont tous entre-d\'e9chir\'e9s et tu\'e9s. Je vais essuyer mes assiettes, mon couteau, et \'f4ter mon sel\~; ma bonne n\rquote a pas heureusement remarqu\'e9 que j\rquote avais
+\'e9t\'e9 chercher les poissons\~; elle est occup\'e9e de son ouvrage et ne pense pas \'e0 moi.\~\'bb Sophie rentra sans bruit dans sa chambre, se remit \'e0 sa petite table et continua de jouer avec son m\'e9
+nage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se mit \'e0 regarder les images. Mais elle \'e9tait inqui\'e8te\~; elle ne faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre arriver sa maman.
+\par
+\par Tout d\rquote un coup, Sophie tressaille, rougit\~; elle entend la voix de Mme\~de\~R\'e9an, qui appelait les domestiques\~; elle l\rquote entend parler haut comme si elle grondait\~; les domestiques vont et viennent\~; Sophie tremble que sa maman n
+\rquote appelle sa bonne, ne l\rquote appelle elle-m\'eame\~; mais tout se calme, elle n\rquote entend plus rien.
+\par
+\par La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui \'e9tait curieuse, quitte son ouvrage et sort.
+\par
+\par Elle rentre un quart d\rquote heure apr\'e8s.
+\par
+\par \'ab\~Comme c\rquote est heureux, dit-elle \'e0 Sophie, que nous ayons \'e9t\'e9 toutes deux dans notre chambre sans en sortir\~! Figurez-vous que votre maman vient d\rquote aller voir ses poissons\~; elle les a trouv\'e9
+s tous morts, les uns entiers, les autres coup\'e9s en morceaux. Elle a fait venir tous les domestiques pour leur demander quel \'e9tait le m\'e9chant qui avait fait mourir ces pauvres petites b\'eates\~; personne n\rquote a pu ou n\rquote
+a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer\~; elle m\rquote a demand\'e9 si vous aviez \'e9t\'e9 dans le salon\~; j\rquote ai heureusement pu lui r\'e9pondre que vous n\rquote aviez pas boug\'e9 d\rquote ici, que vous vous \'e9tiez amus\'e9e \'e0
+ faire la d\'eenette dans votre petit m\'e9nage. \'ab\~C\rquote est singulier, dit-elle, j\rquote aurais pari\'e9 que c\rquote est Sophie qui a fait ce beau coup. \endash Oh\~! madame, lui ai-je r\'e9pondu, Sophie n\rquote est pas capable d\rquote
+avoir fait une chose si m\'e9chante. \endash Tant mieux, dit votre maman, car je l\rquote aurais s\'e9v\'e8rement punie. C\rquote est heureux pour elle que vous ne l\rquote ayez pas quitt\'e9e et que vous m\rquote assuriez qu\rquote
+elle ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons. \endash Oh\~! quant \'e0 cela, madame, j\rquote en suis bien certaine\~\'bb, ai-je r\'e9pondu.
+\par
+\par Sophie ne disait rien\~; elle restait immobile et rouge, la t\'eate baiss\'e9e, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant d\rquote avouer \'e0 sa bonne que c\rquote \'e9tait elle qui avait tout fait, mais le cou
+rage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c\rquote \'e9tait la mort des pauvres petits poissons qui l\rquote affligeait.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote \'e9tais bien s\'fbre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre maman du malheur arriv\'e9 \'e0 ces pauvres petites b\'eates. Mais il faut se dire que ces poissons n\rquote \'e9taient pas heureux dans leur prison\~
+: car enfin cette cuvette \'e9tait une prison pour eux\~; \'e0 pr\'e9sent que les voil\'e0 morts, ils ne souffrent plus. N\rquote y pensez donc plus, et venez que je vous arrange pour aller au salon\~; on va bient\'f4t d\'eener.\~\'bb
+\par
+\par Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot\~; elle entra au salon\~; sa maman y \'e9tait.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, lui dit-elle, ta bonne t\rquote a-t-elle racont\'e9 ce qui est arriv\'e9 \'e0 mes petits poissons\~? \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oui, maman.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Si ta bonne ne m\rquote avait pas assur\'e9 que tu \'e9tais rest\'e9e avec elle dans ta chambre depuis que tu m\rquote as quitt\'e9e, j\rquote aurais pens\'e9 que c\rquote est toi qui les as fait mourir\~
+; tous les domestiques disent que ce n\rquote est aucun d\rquote eux. Mais je crois que le domestique Simon, qui \'e9tait charg\'e9 de changer tous les matins l\rquote eau et le sable de la cuvette, a voulu se d\'e9barrasser de cet ennui, et qu\rquote
+il a tu\'e9 mes pauvres poissons pour ne plus avoir \'e0 les soigner. Aussi je le renverrai demain.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i effray\'e9e. }{\endash Oh\~! maman, ce pauvre homme\~! Que deviendra-t-il avec sa femme et ses enfants\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tant pis pour lui\~; il ne devait pas tuer mes petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu\rquote il a fait souffrir en les coupant en morceaux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais ce n\rquote est pas lui, maman\~! Je vous assure que ce n\rquote est pas lui\~!
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Comment sais-tu que ce n\rquote est pas lui\~? moi je crois que c\rquote est lui, que ce ne peut \'eatre que lui, et d\'e8s demain je le ferai partir.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i pleurant et joignant les mains. }{\endash Oh non\~! maman, ne le faites pas. C\rquote est moi qui ai pris les petits poissons et qui les ai tu\'e9s.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i avec surprise. }{\endash Toi\~!\'85 quelle folie\~! Toi qui aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et mourir\~! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon\'85
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, maman, je vous assure que c\rquote est moi\~; oui, c\rquote est moi\~
+; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler, et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais pas non plus que de les couper leur f\'eet mal, parce qu\rquote
+ils ne criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai report\'e9s dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m\rquote ait vu sortir ni rentrer.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an resta quelques instants si \'e9tonn\'e9e de l\rquote aveu de Sophie, qu\rquote elle ne r\'e9pondit pas. Sophie leva timidement les yeux et vit ceux de sa m\'e8re fix\'e9s sur elle, mais sans col\'e8re ni s\'e9v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, dit enfin Mme\~de\~R\'e9an, si j\rquote avais appris par hasard, c\rquote est-\'e0-dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les m\'e9chants, ce que tu viens de me raconter, je t\rquote aurais punie sans piti\'e9 et avec s\'e9v\'e9
+rit\'e9. Mais le bon sentiment qui t\rquote a fait avouer ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai donc pas de reproches, car je suis bien s\'fbre que tu sens combien tu as \'e9t\'e9 cruelle pour ces p
+auvres petits poissons en ne r\'e9fl\'e9chissant pas d\rquote abord que le sel devait les tuer, ensuite qu\rquote il est impossible de couper et de tuer n\rquote importe quelle b\'eate sans qu\rquote elle souffre.\~\'bb
+\par
+\par Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta\~:
+\par
+\par \'ab\~Ne pleure pas, Sophie, et n\rquote oublie pas qu\rquote avouer tes fautes, c\rquote est te les faire pardonner.\~\'bb
+\par
+\par Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta toute la journ\'e9e un peu triste d\rquote avoir caus\'e9 la mort de ses petits amis les poissons.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928231}V \endash Le poulet noir.{\*\bkmkend _Toc95928231}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, o\'f9 il y avait des poules de diff\'e9rentes esp\'e8ces et tr\'e8s belles. Mme\~de\~R\'e9
+an avait fait couver des \'9cufs desquels devaient sortir des poules hupp\'e9es superbes. Tous les jours, elle allait voir avec Sophie si les poulets \'e9taient sortis de leur \'9cuf. Sophie emportait dans un petit panier du pain, qu\rquote elle \'e9
+miettait aux poules. Aussit\'f4t qu\rquote elle arrivait, toutes les poules, tous les coqs accouraient, sautaient autour d\rquote elle, becquetaient le pain presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait\~; les poules la suivaient\~
+: ce qui l\rquote amusait beaucoup.
+\par
+\par Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle galerie o\'f9 demeuraient les poules\~; elles \'e9taient log\'e9es comme des princesses et soign\'e9es mieux que beaucoup de princesses. Sophie venait la rejoindre quand tout son pain \'e9tait
+\'e9miett\'e9\~; elle regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui \'e9taient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin, quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un magnifique poulet, n\'e9
+ depuis une heure.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Ah\~! le joli poulet, maman\~! ses plumes sont noires comme celles d\rquote un corbeau.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la t\'eate\~; ce sera un magnifique poulet.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an le repla\'e7a pr\'e8s de la poule couveuse. \'c0 peine l\rquote avait-elle pos\'e9, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre poulet. Mme\~de\~R\'e9an donna une tape sur le bec de la m\'e9chante poule, releva le petit poulet, qui
+\'e9tait tomb\'e9 en criant, et le remit pr\'e8s de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il chercha \'e0 revenir.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an accourut et saisit le poulet, que la m\'e8re allait tuer \'e0 force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d\rquote eau pour le ranimer.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote allons-nous faire de ce poulet\~? dit-elle\~; impossible de le laisser avec sa m\'e9chante m\'e8re, elle le tuerait\~; il est si beau que je voudrais pourtant l\rquote \'e9lever. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash \'c9coutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans la chambre o\'f9 sont mes joujoux\~; nous lui donnerons \'e0 manger, et, quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je crois que tu as raison\~; emporte-le dans ton panier \'e0 pain, et arrangeons-lui un lit.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman\~! regardez son cou\~; il saigne, et son dos aussi.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Ce sont les coups de bec de la poule\~; quand tu l\rquote auras rapport\'e9 \'e0 la maison, tu demanderas \'e0 ta bonne du c\'e9rat et tu lui en mettras sur ses plaies.
+\par
+\par Sophie n\rquote \'e9tait certainement pas contente de voir des blessures au poulet, mais elle \'e9tait enchant\'e9e d\rquote avoir \'e0 y mettre du c\'e9rat\~; elle courut donc en avant de sa maman, montra \'e0 sa bonne le poulet, demanda du c\'e9
+rat et lui en mit des paquets sur chaque place qui saignait. Ensuite elle lui pr\'e9para une p\'e2t\'e9e d\rquote \'9cufs, de pain et de lait, qu\rquote elle \'e9crasa et m\'eala pendant une heure. Le poulet souffrait, il \'e9
+tait triste, il ne voulut pas manger\~; il but seulement plusieurs fois de l\rquote eau fra\'eeche.
+\par
+\par Au bout de trois jours les plaies du poulet furent gu\'e9ries, et il se promenait devant le perron du jardin. Un mois apr\'e8s il \'e9tait devenu d\rquote une beaut\'e9 remarquable et tr\'e8s grand pour son \'e2ge\~; on lui aurait donn\'e9
+ trois mois pour le moins\~; ses plumes \'e9taient d\rquote un noir bleu tr\'e8s rare, lisses et brillantes comme s\rquote il sortait de l\rquote eau. Sa t\'eate \'e9tait couverte d\rquote une \'e9
+norme huppe de plumes noires, oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes \'e9taient roses\~; sa d\'e9marche \'e9tait fi\'e8re, ses yeux \'e9taient vifs et brillants\~; on n\rquote avait jamais vu un plus beau poulet.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait Sophie qui s\rquote \'e9tait charg\'e9e de le soigner\~; c\rquote \'e9tait elle qui lui apportait \'e0 manger\~; c\rquote \'e9tait elle qui le gardait lorsqu\rquote
+il se promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le remettre au poulailler, parce qu\rquote il devenait trop difficile \'e0 garder. Sophie \'e9tait quelquefois oblig\'e9e de courir apr\'e8s lui pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper
+\~; une fois m\'eame il avait manqu\'e9 se noyer en se jetant dans un bassin plein d\rquote eau qu\rquote il n\rquote avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de Sophie.
+\par
+\par Elle avait essay\'e9 de lui attacher un ruban \'e0 la patte, mais il s\rquote \'e9tait tant d\'e9battu qu\rquote il avait fallu le d\'e9tacher, de peur qu\rquote il ne se cass\'e2t la jambe. La maman lui d\'e9fendit alors de le laisser sortir du poul
+ailler.
+\par
+\par \'ab\~Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l\rquote enlever\~; il faut donc attendre qu\rquote il soit grand pour le laisser en libert\'e9\~\'bb, dit Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par Mais Sophie, qui n\rquote \'e9tait pas ob\'e9issante, continuait de le faire sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman occup\'e9e \'e0 \'e9crire, elle apporta le poulet devant la maison\~; il s\rquote amusait \'e0
+ chercher des moucherons et des vers dans le sable et dans l\rquote herbe. Sophie peignait sa poup\'e9e \'e0 quelques pas du poulet, qu\rquote elle regardait souvent, pour l\rquote emp\'eacher de s\rquote \'e9
+loigner. En levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec crochu qui s\rquote \'e9tait pos\'e9 \'e0 trois pas du poulet. Il regardait le poulet d\rquote un air f\'e9roce, et Sophie d\rquote un air craintif. Le poulet ne bougeait pas\~
+; il s\rquote \'e9tait accroupi et il tremblait.
+\par
+\par \'ab\~Quel dr\'f4le d\rquote oiseau\~! dit Sophie. Il est beau, mais quel air singulier il a\~! quand il me regarde, il a l\rquote air d\rquote avoir peur, et, quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux\~! Ha, ha, ha, qu\rquote il est dr\'f4
+le\~!\~\'bb
+\par
+\par Au m\'eame instant l\rquote oiseau pousse un cri per\'e7ant et sauvage, s\rquote \'e9lance sur le poulet, qui r\'e9pond par un cri plaintif, le saisit dans ses griffes et l\rquote emporte en s\rquote envolant \'e0 tire-d\rquote aile.
+\par
+\par Sophie resta stup\'e9faite\~; la maman, qui \'e9tait accourue aux cris de l\rquote oiseau, demande \'e0 Sophie ce qui \'e9tait arriv\'e9. Sophie raconte qu\rquote un oiseau a emport\'e9 le poulet, et ne comprend pas ce que cela veut dire.
+\par
+\par \'ab\~Cela veut dire que vous \'eates une petite d\'e9sob\'e9issante, que l\rquote oiseau est un vautour\~; que vous lui avez laiss\'e9 emporter mon beau poulet, qui est tu\'e9, d\'e9vor\'e9 par ce m\'e9
+chant oiseau, et que vous allez rentrer dans votre chambre, o\'f9 vous d\'eenerez, et o\'f9 vous resterez jusqu\rquote \'e0 ce soir, pour vous apprendre \'e0 \'eatre plus ob\'e9issante une autre fois.\~\'bb
+\par
+\par Sophie baissa la t\'eate et s\rquote en alla tristement dans sa chambre\~; elle d\'eena avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa bonne, qui l\rquote aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie pleurait son pauvre poulet, qu\rquote
+elle regretta bien longtemps.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928232}VI \endash L\rquote abeille.{\*\bkmkend _Toc95928232}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre\~; ils s\rquote amusaient \'e0 attraper des mouches qui se promenaient sur les carreaux de la fen\'ea
+tre\~; \'e0 mesure qu\rquote ils en attrapaient, ils les mettaient dans une petite bo\'eete en papier que leur avait faite leur papa.
+\par
+\par Quand ils en eurent attrap\'e9 beaucoup, Paul voulut voir ce qu\rquote elles faisaient dans la bo\'eete.
+\par
+\par \'ab\~Donne-moi la bo\'eete, dit-il \'e0 Sophie qui la tenait\~; nous allons regarder ce que font les mouches.\~\'bb
+\par
+\par Sophie la lui donna\~; ils entr\rquote ouvrirent avec beaucoup de pr\'e9caution la petite porte de la bo\'eete. Paul mit son \'9cil contre l\rquote ouverture et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! que c\rquote est dr\'f4le\~! comme elles remuent\~! elles se battent\~; en voil\'e0 une qui arrache une patte \'e0 son amie\'85 les autres sont en col\'e8re\'85 Oh\~! comme elles se battent\~! en voil\'e0 quelques-unes qui tombent\~! les voil
+\'e0 qui se rel\'e8vent\'85
+\par
+\par \endash Laisse-moi regarder \'e0 mon tour, Paul\~\'bb, dit Sophie.
+\par
+\par Paul ne r\'e9pondit pas et continua \'e0 regarder et \'e0 raconter ce qu\rquote il voyait.
+\par
+\par Sophie s\rquote impatientait\~; elle prit un coin de la bo\'eete et tira tout doucement\~; Paul tira de son c\'f4t\'e9\~; Sophie se f\'e2cha et tira un peu plus fort\~; Paul tira plus fort encore\~; Sophie donna une telle secousse \'e0 la bo\'eete, qu
+\rquote elle la d\'e9chira. Toutes les mouches s\rquote \'e9lanc\'e8rent dehors et se pos\'e8rent sur les yeux, sur les joues, sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant de grandes tapes.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est ta faute, disait Sophie \'e0 Paul\~; si tu avais \'e9t\'e9 plus complaisant, tu m\rquote aurais donn\'e9 la bo\'eete et nous ne l\rquote aurions pas d\'e9chir\'e9e.
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est ta faute, r\'e9pondait Paul\~; si tu avais \'e9t\'e9 moins impatiente, tu aurais attendu la bo\'eete et nous l\rquote aurions encore.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Tu es \'e9go\'efste, tu ne penses qu\rquote \'e0 toi.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et toi, tu es col\'e8re comme les dindons de la ferme.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je ne suis pas col\'e8re du tout, monsieur\~; seulement je trouve que vous \'eates m\'e9chant.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je ne suis pas m\'e9chant, mademoiselle\~; seulement je vous dis la v\'e9rit\'e9, et c\rquote est pourquoi vous \'eates rouge de col\'e8re comme les dindons avec leurs cr\'eates rouges.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je ne veux plus jouer avec un m\'e9chant gar\'e7on comme vous, monsieur.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une m\'e9chante fille comme vous, mademoiselle.
+\par
+\par Et tous deux all\'e8rent bouder chacun dans son coin. Sophie s\rquote ennuya bien vite, mais elle voulut faire croire \'e0 Paul qu\rquote elle s\rquote amusait beaucoup\~; elle se mit donc \'e0 chanter et \'e0 attraper encore des mouches\~; mais il n
+\rquote y en avait plus beaucoup, et celles qui restaient ne se laissaient pas prendre. Tout \'e0 coup elle aper\'e7oit avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un petit coin de la fen\'eatre. Sophie savait que les abeilles piquent
+\~; aussi ne chercha-t-elle pas \'e0 la prendre avec ses doigts\~; elle tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l\rquote abeille et la saisit avant que la pauvre b\'eate e\'fbt eu le temps de se sauver.
+\par
+\par Paul, qui s\rquote ennuyait de son c\'f4t\'e9, regardait Sophie et la vit prendre l\rquote abeille.
+\par
+\par \'ab\~Que vas-tu faire de cette b\'eate\~?\~\'bb lui demanda-t-il.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i avec rudesse}{. \endash Laisse-moi tranquille, m\'e9chant, cela ne te regarde pas.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i avec ironie. }{\endash Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous demande bien pardon de vous avoir parl\'e9 et d\rquote avoir oubli\'e9 que vous \'e9tiez mal \'e9lev\'e9e et impertinente.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i faisant une r\'e9v\'e9rence moqueuse. }{\endash Je dirai \'e0 maman, monsieur, que vous me trouvez mal \'e9lev\'e9e\~; comme c\rquote est elle qui m\rquote \'e9l\'e8ve, elle sera bien contente de le savoir.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i avec inqui\'e9tude. }{\endash Non, Sophie, ne lui dis pas\~: on me gronderait.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oui, je le lui dirai\~; si l\rquote on te gronde, tant mieux\~; j\rquote en serai bien contente.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash M\'e9chante, va\~! je ne veux plus te dire un mot.
+\par
+\par Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui \'e9tait enchant\'e9e d\rquote avoir fait peur \'e0 Paul et qui recommen\'e7a \'e0 s\rquote occuper de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du mouchoir, serra un peu l\rquote
+abeille entre ses doigts \'e0 travers le mouchoir, pour l\rquote emp\'eacher de s\rquote envoler, et tira de sa poche son petit couteau.
+\par
+\par \'ab\~Je vais lui couper la t\'eate, se dit-elle, pour la punir de toutes les piq\'fbres qu\rquote elle a faites.\~\'bb
+\par
+\par En effet, Sophie posa l\rquote abeille par terre en la tenant toujours \'e0 travers le mouchoir, et d\rquote un coup de couteau elle lui coupa la t\'eate\~; puis, comme elle trouva que c\rquote \'e9tait tr\'e8
+s amusant, elle continua de la couper en morceaux.
+\par
+\par Elle \'e9tait si occup\'e9e de l\rquote abeille, qu\rquote elle n\rquote entendit pas entrer sa maman, qui, la voyant \'e0 genoux et presque immobile, s\rquote approcha tout doucement pour voir ce qu\rquote elle faisait\~; elle la vit coupant la derni\'e8
+re patte de la pauvre abeille.
+\par
+\par Indign\'e9e de la cruaut\'e9 de Sophie, Mme\~de\~R\'e9an lui tira fortement l\rquote oreille.
+\par
+\par Sophie poussa un cri, se releva d\rquote un bond et resta tremblante devant sa maman.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates une m\'e9chante fille, mademoiselle, vous faites souffrir cette b\'eate malgr\'e9 ce que je vous ai dit quand vous avez sal\'e9 et coup\'e9 mes pauvres petits poissons\'85\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote ai oubli\'e9, maman, je vous assure.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je vous en ferai souvenir, mademoiselle, d\rquote abord en vous \'f4tant votre couteau, que je ne vous rendrai que dans un an, et puis en vous obligeant de porter \'e0 votre cou ces morceaux de l\rquote abeille enfil\'e9
+s dans un ruban, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote ils tombent en poussi\'e8re.
+\par
+\par Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire porter l\rquote abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l\rquote abeille et les attacha au cou de Sophie. Paul n\rquote
+osait rien dire\~; il \'e9tait constern\'e9\~; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son collier, Paul chercha \'e0 la consoler par tous les moyens possibles\~; il l\rquote embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des sottises, et
+ voulait lui faire croire que les couleurs jaune, orange, bleue et noire de l\rquote abeille faisaient un tr\'e8s joli effet et ressemblaient \'e0 un collier de jais et de pierreries. Sophie le remercia de sa bont\'e9\~; elle fut un peu consol\'e9e par l
+\rquote amiti\'e9 de son cousin\~; mais elle resta tr\'e8s chagrine de son collier. Pendant une semaine, les morceaux de l\rquote abeille rest\'e8rent entiers\~; mais enfin, un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les \'e9crasa si bien qu\rquote
+il ne resta plus que le ruban. Il courut en pr\'e9venir sa tante, qui lui permit d\rquote \'f4ter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut d\'e9barrass\'e9e, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928233}VII \endash Les cheveux mouill\'e9s.{\*\bkmkend _Toc95928233}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait coquette\~; elle aimait \'e0 \'eatre bien mise et \'e0 \'eatre trouv\'e9e jolie. Et pourtant elle n\rquote \'e9tait pas jolie\~
+; elle avait une bonne grosse figure bien fra\'eeche, bien gaie, avec de tr\'e8s beaux yeux gris, un nez en l\rquote air et un peu gros, une bouche grande et toujours pr\'eate \'e0 rire, des cheveux blonds, pas fris\'e9s, et coup\'e9s courts comme ceux d
+\rquote un gar\'e7on. Elle aimait \'e0 \'eatre bien mise et elle \'e9tait toujours tr\'e8s mal habill\'e9e\~: une simple robe en percale blanche, d\'e9collet\'e9e et \'e0 manches courtes, hiver comme \'e9t\'e9
+, des bas un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de gants. Sa maman pensait qu\rquote il \'e9tait bon de l\rquote habituer au soleil, \'e0 la pluie, au vent, au froid.
+\par
+\par Ce que Sophie d\'e9sirait beaucoup, c\rquote \'e9tait d\rquote avoir les cheveux fris\'e9s. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux blonds fris\'e9s d\rquote une de ses petites amies, Camille de Fleurville, et depuis elle avait toujours t\'e2
+ch\'e9 de faire friser les siens. Entre autres inventions, voici ce qu\rquote elle imagina de plus malheureux.
+\par
+\par Un apr\'e8s-midi il pleuvait tr\'e8s fort et il faisait tr\'e8s chaud, de sorte que les fen\'eatres et la porte du perron \'e9taient rest\'e9es ouvertes. Sophie \'e9tait \'e0 la porte\~; sa maman lui avait d\'e9fendu de sortir\~
+; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la pluie\~; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques gouttes sur la t\'eate. En passant sa t\'eate ainsi en dehors, elle vit que la goutti\'e8re d\'e9bordait et qu\rquote
+il en tombait un grand jet d\rquote eau de pluie. Elle se souvint en m\'eame temps que les cheveux de Camille frisaient mieux quand ils \'e9taient mouill\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-\'eatre\~!\~\'bb
+\par
+\par Et voil\'e0 Sophie qui sort malgr\'e9 la pluie, qui met sa t\'eate sous la goutti\'e8re, et qui re\'e7oit, \'e0 sa grande joie, toute l\rquote eau sur la t\'eate, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu\rquote elle fut bien mouill\'e9e, elle rentra a
+u salon et se mit \'e0 essuyer sa t\'eate avec son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les faire friser. Son mouchoir fut tremp\'e9 en une minute\~; Sophie voulut courir dans sa chambre pour en demander un autre \'e0 sa bonne, lorsqu
+\rquote elle se trouva nez \'e0 nez avec sa maman. Sophie, toute mouill\'e9e, les cheveux h\'e9riss\'e9s, l\rquote air effar\'e9, resta immobile et tremblante. La maman, \'e9tonn\'e9e d\rquote abord, lui trouva une figure si ridicule qu\rquote elle \'e9
+clata de rire.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 une belle id\'e9e que vous avez eue, mademoiselle\~! lui dit-elle. Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-m\'eame comme je le fais maintenant. Je vous avais d\'e9fendu de sortir\~; vous avez d\'e9sob\'e9i comme d
+\rquote habitude\~; pour votre punition vous allez rester \'e0 d\'eener comme vous \'eates, les cheveux en l\rquote air, la robe tremp\'e9
+e, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer la figure, le cou et les bras.\~\'bb
+\par
+\par Au moment o\'f9 Mme\~de\~R\'e9an finissait de parler, Paul entra avec M.\~de\~R\'e9an\~; tous deux s\rquote arr\'eat\'e8rent stup\'e9faits devant la pauvre Sophie, rouge, honteuse, d\'e9sol\'e9e et ridicule\~; et tous deux \'e9clat\'e8
+rent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la t\'eate, plus elle prenait un air embarrass\'e9 et malheureux, et plus ses cheveux \'e9bouriff\'e9s et ses v\'eatements mouill\'e9s lui donnaient un air risible. Enfin M.\~de\~R\'e9
+an demanda ce que signifiait cette mascarade et si Sophie allait d\'eener en mardi gras de carnaval.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash C\rquote est sans doute une invention pour faire friser ses cheveux\~; elle veut absolument qu\rquote ils frisent comme ceux de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser\~; Sophie a pens\'e9 qu\rquote
+il en serait de m\'eame pour elle.
+\par
+\par }{\b M. DE R\'c9AN.}{ \endash Ce que c\rquote est que d\rquote \'eatre coquette\~! On veut se rendre jolie et l\rquote on se rend affreuse.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ma pauvre Sophie, va vite te s\'e9cher, te peigner et te changer. Si tu savais comme tu es dr\'f4le, tu ne voudrais pas rester deux minutes comme tu es.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Non, elle va d\'eener avec sa belle coiffure en l\rquote air et avec sa robe pleine de sable et d\rquote eau\'85
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i interrompant et avec compassion. }{\endash Oh\~! ma tante, je vous en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d\rquote aller se peigner et changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l\rquote air si malheureux\~!
+\par
+\par }{\b M. DE R\'c9AN.}{ \endash Je fais comme Paul, ch\'e8re amie, et je demande gr\'e2ce pour cette fois. Si elle recommence, ce sera diff\'e9rent.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i pleurant. }{\endash Je vous assure, papa, que je ne recommencerai pas.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Pour faire plaisir \'e0 votre papa, mademoiselle, je vous permets d\rquote aller dans votre chambre et de vous d\'e9shabiller\~; mais vous ne d\'eenerez pas avec nous\~
+; vous ne viendrez au salon que lorsque nous serons sortis de table.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! ma tante, permettez-lui\'85
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Non, Paul, ne me demande plus rien\~; ce sera comme je l\rquote ai dit. }{\i (\'c0 Sophie.}{) Allez, mademoiselle.
+\par
+\par Sophie d\'eena dans sa chambre, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 peign\'e9e et habill\'e9e. Paul vint la chercher apr\'e8s d\'eener et l\rquote emmena jouer dans un salon o\'f9 \'e9taient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n\rquote essaya plus de se mettre \'e0
+ la pluie pour faire friser ses cheveux.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928234}VIII \endash Les sourcils coup\'e9s.{\*\bkmkend _Toc95928234}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Une autre chose que Sophie d\'e9sirait beaucoup, c\rquote \'e9tait d\rquote avoir des sourcils tr\'e8s \'e9
+pais. On avait dit un jour devant elle que la petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils. Sophie en avait peu et ils \'e9taient blonds, de sorte qu\rquote on ne les voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire \'e9
+paissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent.
+\par
+\par Sophie se regarda un jour \'e0 la glace, et trouva que ses sourcils \'e9taient trop maigres.
+\par
+\par \'ab\~Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus \'e9pais quand on les coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de m\'eame. Je vais donc les couper pour qu\rquote ils repoussent tr\'e8s \'e9pais.\~\'bb
+\par
+\par Et voil\'e0 Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve que cela lui fait une figure toute dr\'f4le, et n\rquote ose pas rentrer au salon.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote attendrai, dit-elle, que le d\'eener soit servi\~; on ne pensera pas \'e0 me regarder pendant qu\rquote on se mettra \'e0 table.\~\'bb
+\par
+\par Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour la chercher.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, Sophie, es-tu l\'e0\~? s\rquote \'e9cria Paul en entrant. Que fais-tu\~? viens d\'eener.
+\par
+\par \endash Oui, oui, j\rquote y vais\~\'bb, r\'e9pondit Sophie en marchant \'e0 reculons, pour que Paul ne v\'eet pas ses sourcils coup\'e9s.
+\par
+\par Sophie pousse la porte et entre.
+\par
+\par \'c0 peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la regarde et \'e9clate de rire.
+\par
+\par \'ab\~Quelle figure\~! dit M.\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par
+\par Elle a coup\'e9 ses sourcils, dit Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par
+\par Qu\rquote elle est dr\'f4le\~! qu\rquote elle est dr\'f4le\~! dit Paul.
+\par
+\par
+\par C\rquote est \'e9tonnant comme ses sourcils coup\'e9s la changent, dit M.\~d\rquote Aubert, le papa de Paul.
+\par
+\par
+\par Je n\rquote ai jamais vu une plus singuli\'e8re figure\~\'bb, dit Mme\~d\rquote Aubert.
+\par
+\par Sophie restait les bras pendants, la t\'eate baiss\'e9e, ne sachant o\'f9 se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la soir\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Sophie s\rquote en alla\~; sa bonne se mit \'e0 rire \'e0 son tour quand elle vit cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau se f\'e2cher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux \'e9
+clats et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien ficel\'e9, bien cachet\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Voici, Sophie, un pr\'e9sent que t\rquote envoie papa, dit Paul d\rquote un petit air malicieux.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est\~?\~\'bb dit Sophie, en prenant le paquet avec empressement.
+\par
+\par Le paquet fut ouvert\~: il contenait deux \'e9normes sourcils bien noirs, bien \'e9pais. \'ab\~C\rquote est pour que tu les colles \'e0 la place o\'f9 il n\rquote y en a plus\~\'bb, dit Paul. Sophie rougit, se f\'e2cha et les jeta au nez de Paul, qui s
+\rquote enfuit en riant.
+\par
+\par Ses sourcils furent plus de six mois \'e0 repousser, et ils ne revinrent jamais aussi \'e9pais que le d\'e9sirait Sophie\~; aussi, depuis ce temps, Sophie ne chercha plus \'e0 se faire de beaux sourcils.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928235}IX \endash Le pain des chevaux.{\*\bkmkend _Toc95928235}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait gourmande. Sa maman savait que trop manger est mauvais pour la sant\'e9\~; aussi d\'e9fendait-elle \'e0 Sophie de manger entre ses repas\~
+: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce qu\rquote elle pouvait attraper.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an allait tous les jours apr\'e8s d\'e9jeuner, vers deux heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M.\~de\~R\'e9an\~; il en avait plus de cent.
+\par
+\par Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain bis, et lui en pr\'e9sentait un dans chaque stalle o\'f9 elle entrait\~; mais sa maman lui d\'e9fendait s\'e9v\'e8rement d\rquote en manger, pa
+rce que ce pain noir et mal cuit lui ferait mal \'e0 l\rquote estomac.
+\par
+\par Elle finissait par l\rquote \'e9curie des poneys. Sophie avait un poney \'e0 elle, que lui avait donn\'e9 son papa\~: c\rquote \'e9tait un tout petit cheval noir, pas plus grand qu\rquote un petit \'e2ne\~; on lui permettait de donner elle-m\'ea
+me du pain \'e0 son poney. Souvent elle mordait dedans avant de le lui pr\'e9senter.
+\par
+\par Un jour qu\rquote elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume, elle prit le morceau dans ses doigts, de mani\'e8re \'e0 n\rquote en laisser passer qu\rquote un petit bout.
+\par
+\par \'ab\~Le poney mordra ce qui d\'e9passe de mes doigts, dit-elle, et je mangerai le reste.\~\'bb
+\par
+\par Elle pr\'e9senta le pain \'e0 son petit cheval, qui saisit le morceau et en m\'eame temps le bout du doigt de Sophie, qu\rquote il mordit violemment. Sophie n\rquote osa pas crier, mais la douleur lui fit l\'e2cher le pain, qui tomba \'e0 terre\~
+: le cheval laissa alors le doigt pour manger le pain.
+\par
+\par Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait \'e0 terre. Elle tira son mouchoir et s\rquote enveloppa le doigt bien serr\'e9, ce qui arr\'eata le sang, mais pas avant que le mouchoir e\'fbt \'e9t\'e9 tremp\'e9. Sophie cacha sa main envelopp
+\'e9e sous son tablier, et la maman ne vit rien.
+\par
+\par Mais, quand on se mit \'e0 table pour d\'eener, il fallut bien que Sophie montr\'e2t sa main, qui n\rquote \'e9tait pas encore assez gu\'e9rie pour que le sang f\'fbt tout \'e0 fait arr\'eat\'e9. Il arriva donc qu\rquote
+en prenant sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman s\rquote en aper\'e7ut.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote as-tu donc aux mains, Sophie\~? dit-elle\~; la nappe est remplie de taches de sang autour de ton assiette.\~\'bb
+\par
+\par Sophie ne r\'e9pondit rien.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash N\rquote entends-tu pas ce que je te demande\~? D\rquote o\'f9 vient le sang qui tache la nappe\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Maman\'85 c\rquote est\'85 c\rquote est\'85 de mon doigt.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Qu\rquote as-tu au doigt\~? Depuis quand y as-tu mal\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Depuis ce matin, maman. C\rquote est mon poney qui m\rquote a mordue.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Comment ce poney, qui est doux comme un agneau, a-t-il pu te mordre\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est en lui donnant du pain, maman.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tu n\rquote as donc pas mis le pain dans ta main toute grande ouverte, comme je te l\rquote ai tant de fois recommand\'e9\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, maman\~; je tenais le pain dans mes doigts.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de pain \'e0 ton cheval.
+\par
+\par Sophie se garda bien de r\'e9pondre\~; elle pensa qu\rquote elle aurait toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les chevaux, et qu\rquote elle en prendrait par-ci par-l\'e0 un morceau.
+\par
+\par Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les \'e9curies, et, tout en lui pr\'e9sentant les morceaux de pain, elle en prit un, qu\rquote elle cacha dans sa poche et qu\rquote elle mangea pendant que sa maman ne la regardait pas.
+\par
+\par Quand on arriva au dernier cheval, il n\rquote y avait plus rien \'e0 lui donner. Le palefrenier assura qu\rquote il avait mis dans le panier autant de morceaux qu\rquote il y avait de chevaux. La maman lui fit voir qu\rquote
+il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui, la bouche pleine, se d\'e9p\'eachait d\rquote avaler la derni\'e8re bouch\'e9e du morceau qu\rquote elle avait pris. Mais elle eut beau se d\'e9p\'eacher et avaler son pain sans m\'ea
+me se donner le temps de le m\'e2cher, la maman vit bien qu\rquote elle mangeait et que c\rquote \'e9tait tout juste le morceau qui manquait\~; le cheval attendait son pain et t\'e9moignait son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant.
+
+\par
+\par \'ab\~Petite gourmande, dit Mme\~de\~R\'e9an, pendant que je ne vous regarde pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me d\'e9sob\'e9issez, car vous savez combien de fois je vous ai d\'e9fendu d\rquote
+en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle\~; vous ne viendrez plus avec moi donner \'e0 manger aux chevaux, et je ne vous enverrai pour votre d\'eener que du pain et de la soupe au pain, puisque vous l\rquote aimez tant.\~\'bb
+\par
+\par Sophie baissa tristement la t\'eate et alla \'e0 pas lents \'e0 la maison et dans sa chambre.
+\par
+\par \'ab\~H\'e9 bien\~! h\'e9 bien\~! lui dit sa bonne, vous voil\'e0 encore avec un visage triste\~? \'cates-vous encore en p\'e9nitence\~? Quelle nouvelle sottise avez-vous faite\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai seulement mang\'e9 le pain des chevaux, r\'e9pondit Sophie en pleurant\~; je l\rquote aime tant\~! Le panier \'e9tait si plein que je croyais que maman ne s\rquote en apercevrait pas. Je n\rquote aurai que de la soupe et du pain sec
+\'e0 d\'eener\~\'bb, ajouta-t-elle en pleurant plus fort.
+\par
+\par La bonne la regarda avec piti\'e9 et soupira. Elle g\'e2tait Sophie\~; elle trouvait que sa maman \'e9tait quelquefois trop s\'e9v\'e8re, et elle cherchait \'e0 la consoler et \'e0
+ rendre ses punitions moins dures. Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et le verre d\rquote eau qui devaient faire le d\'eener de Sophie, elle les prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une armoire, d\rquote o
+\'f9 elle tira un gros morceau de fromage et un pot de confitures\~; puis elle dit \'e0 Sophie\~:
+\par
+\par \'ab\~Tenez, mangez d\rquote abord le fromage avec votre pain, puis les confitures.\~\'bb Et, voyant que Sophie h\'e9sitait, elle ajouta\~: \'ab\~Votre maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m\rquote a pas d\'e9
+fendu de mettre quelque chose dessus.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais, quand maman me demandera si on m\rquote a donn\'e9 quelque autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors\'85
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Alors, alors vous direz que je vous ai donn\'e9 du fromage et des confitures, que je vous ai ordonn\'e9 d\rquote en manger, et je me charge de lui expliquer que je n\rquote
+ai pas voulu vous laisser manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l\rquote estomac, et qu\rquote on donne aux prisonniers m\'eame autre chose que du pain.
+\par
+\par La bonne faisait tr\'e8s mal en conseillant \'e0 Sophie de manger en cachette ce que sa maman lui d\'e9fendait\~; mais Sophie, qui \'e9tait bien jeune et qui avait envie du fromage qu\rquote elle aimait beaucoup et des confitures qu\rquote
+elle aimait plus encore, ob\'e9it avec plaisir et fit un excellent d\'eener\~; sa bonne ajouta un peu de vin \'e0 son eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d\rquote eau et de vin sucr\'e9
+, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain.
+\par
+\par \'ab\~Savez-vous ce qu\rquote il faudra faire une autre fois, quand vous serez punie ou que vous aurez envie de manger\~? Venez me le dire\~; je trouverai bien quelque chose de bon \'e0
+ vous donner, et qui vaudra mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.\~\'bb
+\par
+\par Sophie promit \'e0 sa bonne qu\rquote elle n\rquote oublierait pas sa recommandation chaque fois qu\rquote elle aurait envie de quelque chose de bon.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928236}X \endash La cr\'e8me et le pain chaud.{\*\bkmkend _Toc95928236}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait gourmande, nous l\rquote avons d\'e9j\'e0 dit\~; elle n\rquote oublia donc pas ce que sa bonne lui avait recommand\'e9, et, un jour qu\rquote
+elle avait peu d\'e9jeun\'e9, parce qu\rquote elle avait su que la fermi\'e8re devait apporter quelque chose de bon \'e0 sa bonne, elle lui dit qu\rquote elle avait faim.
+\par
+\par \'ab\~Ah bien\~! r\'e9pondit la bonne, cela se trouve \'e0 merveille\~: la fermi\'e8re vient de me faire cadeau d\rquote un grand pot de cr\'e8me et d\rquote un pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger\~; vous verrez comme c\rquote est bon\~!\~
+\'bb
+\par
+\par Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase plein d\rquote une cr\'e8me \'e9paisse excellente. Sophie se jeta dessus comme une affam\'e9e. Au moment m\'eame o\'f9
+ la bonne lui disait de ne pas trop en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait\~: \'ab\~Lucie\~! Lucie\~!\~\'bb (C\rquote \'e9tait le nom de la bonne.)
+\par
+\par Lucie courut tout de suite chez Mme\~de\~R\'e9an pour savoir ce qu\rquote elle d\'e9sirait\~; c\rquote \'e9tait pour lui dire de pr\'e9parer et de commencer un ouvrage pour Sophie.
+\par
+\par \'ab\~Elle aura bient\'f4t quatre ans, dit Mme\~de\~R\'e9an, il est temps qu\rquote elle apprenne \'e0 travailler.\~\'bb
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une enfant si jeune\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Pr\'e9parez-lui une serviette \'e0 ourler, ou un mouchoir.
+\par
+\par La bonne ne r\'e9pondit rien, et sortit du salon d\rquote assez mauvaise humeur.
+\par
+\par En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot de cr\'e8me \'e9tait presque vide et il manquait un \'e9norme morceau de pain.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria-t-elle tout en pr\'e9parant un ourlet pour Sophie, vous allez vous rendre malade\~! Est-il possible que vous ayez aval\'e9 tout cela\~? Que dira votre maman, si elle vous voit souffrante\~
+? Vous allez me faire gronder\~!\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Soyez tranquille, ma bonne\~! j\rquote avais tr\'e8s grand\rquote faim, et je ne serai pas malade. C\rquote est si bon, la cr\'e8me et le pain tout chaud\~!
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Oui, mais c\rquote est bien lourd \'e0 l\rquote estomac. Dieu\~! quel \'e9norme morceau de pain vous avez mang\'e9\~! J\rquote ai peur, tr\'e8s peur que vous soyez malade.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i l\rquote embrassant. }{\endash Non, ma ch\'e8re Lucie, soyez tranquille, je vous assure que je me porte tr\'e8s bien.
+\par
+\par La bonne lui donna un petit mouchoir \'e0 ourler et lui dit de le porter \'e0 sa maman, qui voulait la faire travailler.
+\par
+\par Sophie courut au salon o\'f9 l\rquote attendait sa maman, et lui pr\'e9senta le mouchoir. La maman montra \'e0 Sophie comment il fallait piquer et tirer l\rquote aiguille\~; ce fut tr\'e8s mal fait pour commencer\~; mais, apr\'e8
+s quelques points, elle fit assez bien et trouva que c\rquote \'e9tait tr\'e8s amusant de travailler.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage \'e0 ma bonne\~?
+\par
+\par \endash Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes tes affaires et jouer dans ma chambre.\~\'bb
+\par
+\par Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort \'e9tonn\'e9e de voir l\rquote ourlet presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inqui\'e9tude si elle n\rquote avait pas mal \'e0 l\rquote estomac.
+\par
+\par \'ab\~Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie\~; seulement je n\rquote ai pas faim.
+\par
+\par \endash Je le crois bien, apr\'e8s tout ce que vous avez mang\'e9. Mais retournez vite pr\'e8s de votre maman, de crainte qu\rquote elle ne vous gronde.\~\'bb
+\par
+\par Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit \'e0 jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal \'e0 l\rquote aise, la cr\'e8me et le pain chaud lui pesaient sur l\rquote estomac\~; elle avait mal \'e0 la t\'eate\~; elle s\rquote
+assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux ferm\'e9s.
+\par
+\par La maman, n\rquote entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie p\'e2le et l\rquote air souffrant.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote as-tu, Sophie\~? dit-elle avec inqui\'e9tude\~; es-tu malade\~?
+\par
+\par \endash Je suis souffrante, maman, r\'e9pondit-elle\~; j\rquote ai mal \'e0 la t\'eate.
+\par
+\par
+\par Depuis quand donc\~?
+\par
+\par
+\par Depuis que j\rquote ai fini de ranger mon ouvrage.
+\par
+\par
+\par As-tu mang\'e9 quelque chose\~?\~\'bb
+\par
+\par Sophie h\'e9sita et r\'e9pondit bien bas\~:
+\par
+\par \'ab\~Non, maman, rien du tout.
+\par
+\par \endash Je vois que tu mens\~; je vais aller le demander \'e0 ta bonne, qui me le dira.\~\'bb
+\par
+\par La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle revint, elle avait l\rquote air tr\'e8s f\'e2ch\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Vous avez menti, mademoiselle\~; votre bonne m\rquote a avou\'e9 qu\rquote elle vous avait donn\'e9 du pain chaud et de la cr\'e8me, et que vous en aviez mang\'e9 comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous allez \'ea
+tre malade et que vous ne pourrez pas venir d\'eener demain chez votre tante d\rquote Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez vu Camille et Madeleine de Fleurville\~; mais
+, au lieu de vous amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous resterez toute seule \'e0 la maison et vous ne mangerez que de la soupe.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an prit la main de Sophie, la trouva br\'fblante et l\rquote emmena pour la faire coucher.
+\par
+\par \'ab\~Je vous d\'e9fends, dit-elle \'e0 la bonne, de rien donner \'e0 manger \'e0 Sophie jusqu\rquote \'e0 demain\~; faites-lui boire de l\rquote eau ou de la tisane de feuilles d\rquote
+oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous avez fait ce matin, je vous renverrai imm\'e9diatement.\~\'bb
+\par
+\par La bonne se sentait coupable\~; elle ne r\'e9pondit pas. Sophie, qui \'e9tait r\'e9ellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien dire. Elle passa une mauvaise nuit, tr\'e8s agit\'e9e\~; elle souffrait de la t\'eate et de l\rquote estomac\~
+; vers le matin elle s\rquote endormit. Quand elle se r\'e9veilla, elle avait encore un peu mal \'e0 la t\'eate, mais le grand air lui fit du bien. La journ\'e9e se passa tristement pour elle \'e0 regretter le d\'eener de sa tante.
+\par
+\par Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps elle prit en tel d\'e9go\'fbt la cr\'e8me et le pain chaud, qu\rquote elle n\rquote en mangea jamais.
+\par
+\par Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les fermi\'e8res du voisinage\~; tout le monde autour d\rquote elle mangeait avec d\'e9lices de la cr\'e8me et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien\~; la vue de cette bonne cr\'e8me \'e9
+paisse et mousseuse et de ce pain de ferme lui rappelait ce qu\rquote elle avait souffert pour en avoir trop mang\'e9, et lui donnait mal au c\'9cur. Depuis ce temps aussi elle n\rquote \'e9
+couta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps dans la maison. Mme\~de\~R\'e9an, n\rquote ayant plus confiance en elle, en prit une autre, qui \'e9tait tr\'e8s bonne, mais qui ne permettait jamais \'e0
+ Sophie de faire ce que sa maman lui d\'e9fendait.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928237}XI \endash L\rquote \'e9cureuil.{\*\bkmkend _Toc95928237}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit bois de ch\'eanes qui \'e9tait tout pr\'e8s du ch\'e2teau\~
+; ils cherchaient tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des bateaux. Tout \'e0 coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le dos\~; pendant qu\rquote elle se baissait p
+our le ramasser, un autre gland vint lui tomber sur le bout de l\rquote oreille.
+\par
+\par \'ab\~Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tomb\'e9s sur moi\~: ils sont rong\'e9s. Qui est-ce qui a pu les ronger l\'e0-haut\~? les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent pas de glands.\~\'bb
+\par
+\par Paul prit les glands, les regarda\~; puis il leva la t\'eate et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un \'e9cureuil\~; je le vois\~; il est tout en haut sur une branche\~; il nous regarde comme s\rquote il se moquait de nous.\~\'bb
+\par
+\par Sophie regarda en l\rquote air et vit un joli petit \'e9cureuil, avec une superbe queue relev\'e9e en panache. Il se nettoyait la figure avec ses petites pattes de devant\~
+; de temps en temps il regardait Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre branche.
+\par
+\par \'ab\~Que je voudrais avoir cet \'e9cureuil\~! dit Sophie. Comme il est gentil et comme je m\rquote amuserais \'e0 jouer avec lui, \'e0 le mener promener, \'e0 le soigner.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ce ne serait pas difficile de l\rquote attraper\~: mais les \'e9cureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent tout.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! je l\rquote emp\'eacherais bien de ronger, parce que j\rquote enfermerais toutes mes affaires\~; et il ne sentirait pas mauvais, parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment ferais-tu pour le prendre\~?
+
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash J\rquote aurais une cage un peu grande\~; je mettrais dedans des noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les \'e9cureuils aiment le mieux, j\rquote apporterais la cage pr\'e8s de ce ch\'eane\~; je laisserais la porte ouverte\~
+; j\rquote y attacherais une ficelle\~; je me cacherais tout pr\'e8s de l\rquote arbre, et, quand l\rquote \'e9cureuil entrerait dans la cage pour manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l\rquote \'e9cureuil serait pris.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais l\rquote \'e9cureuil ne voudra peut-\'eatre pas entrer dans la cage\~; cela lui fera peur.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! il n\rquote y a pas de danger\~: les \'e9cureuils sont gourmands, il ne r\'e9sistera pas aux amandes et aux noix.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Attrape-le-moi, je t\rquote en prie, mon cher Paul\~; je serai si contente\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais ta maman, que dira-t-elle\~? elle ne voudra peut-\'eatre pas.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Elle le voudra\~; nous le lui demanderons tant et tant, tous les deux, qu\rquote elle consentira.
+\par
+\par Les deux enfants coururent \'e0 la maison\~; Paul se chargea d\rquote expliquer l\rquote affaire \'e0 Mme\~de\~R\'e9an, qui refusa d\rquote abord, mais qui finit par consentir en disant \'e0 Sophie\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te pr\'e9viens que ton \'e9cureuil t\rquote ennuiera bient\'f4t\~: il grimpera partout\~; il rongera tes livres, tes joujoux\~; il sentira mauvais, il sera insupportable.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! maman\~; je vous promets de le si bien garder, qu\rquote il ne g\'e2tera rien.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je ne veux pas de ton \'e9cureuil au salon ni dans ma chambre, d\rquote abord\~; tu le garderas toujours dans la tienne.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oui, maman, il restera chez moi, except\'e9 quand je le m\'e8nerai promener.
+\par
+\par Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage\~; ils en trouv\'e8rent une au grenier, qui avait servi jadis \'e0 un \'e9cureuil. Ils l\rquote emport\'e8rent, la nettoy\'e8rent avec l\rquote aide de la bonne, et mirent dedans des amandes fra\'ee
+ches, des noix et des noisettes.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash \'c0 pr\'e9sent, allons vite porter la cage sous le ch\'eane. Pourvu que l\rquote \'e9cureuil y soit encore\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Attends que j\rquote attache une ficelle \'e0 la porte. Il faut que je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je tirerai.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote ai peur que l\rquote \'e9cureuil ne soit parti.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Non\~; il va rester l\'e0 ou tout aupr\'e8s jusqu\rquote \'e0 la nuit. L\'e0, \'85 c\rquote est fini\~; tire la ficelle, pour voir si c\rquote est bien.
+\par
+\par Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants, enchant\'e9s, all\'e8rent porter la cage dans le petit bois\~; arriv\'e9s pr\'e8s du ch\'eane, ils regard\'e8rent si l\rquote \'e9cureuil y \'e9tait\~; ils ne virent rien\~
+; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les enfants, d\'e9sol\'e9s, allaient chercher sous d\rquote autres ch\'eanes, lorsque Sophie re\'e7ut sur le front un gland rong\'e9 comme ceux du matin.
+\par
+\par \'ab\~Il y est, il y est\~! s\rquote \'e9cria-t-elle. Le voil\'e0\~; je vois le bout de sa queue qui sort derri\'e8re cette branche touffue.\~\'bb
+\par
+\par En effet, l\rquote \'e9cureuil, entendant parler, avan\'e7a sa petite t\'eate pour voir ce qui se passait.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voil\'e0\~: tu seras bient\'f4t en prison. Tiens, voil\'e0 des provisions que nous t\rquote apportons\~; sois gourmand, mon ami, sois gourmand\~; tu verras comme on est puni de la gourmandise.\~\'bb
+
+\par
+\par Le pauvre \'e9cureuil, qui ne s\rquote attendait pas \'e0 devenir un malheureux prisonnier, regardait d\rquote un air moqueur, en faisant aller sa t\'eate de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait \'e0 terre, et jeta un \'9cil d\rquote
+envie sur les amandes et les noix. Quand les enfants se furent cach\'e9s derri\'e8re le tronc du ch\'eane, il descendit deux ou trois branches, s\rquote arr\'eata, regarda de tous c\'f4t\'e9s, descendit encore un peu, et continua ainsi \'e0
+ descendre petit \'e0 petit, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il f\'fbt sur la cage. Il passa une patte \'e0 travers les barreaux, puis l\rquote autre\~; mais, comme il ne pouvait rien attraper et que les amandes lui paraissaient de plus en plus app\'e9
+tissantes, il chercha le moyen d\rquote entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps \'e0 trouver la porte\~; il s\rquote arr\'eata \'e0 l\rquote entr\'e9e, regarda la ficelle d\rquote un air m\'e9
+fiant, allongea encore une patte pour atteindre les amandes ou les noix\~: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda enfin \'e0 entrer dans la cage. \'c0 peine y fut-il, que les enfants, qui regardaient du coin de l\rquote \'9c
+il et qui avaient suivi avec un battement de c\'9cur les mouvements de l\rquote \'e9cureuil, tir\'e8rent la ficelle, et l\rquote \'e9cureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l\rquote amande qu\rquote il commen\'e7ait \'e0 grignoter, et il se mit \'e0
+ tourner autour de la cage pour s\rquote \'e9chapper. H\'e9las\~! le pauvre petit animal devait payer cher sa gourmandise et rester prisonnier\~! Les enfants se pr\'e9cipit\'e8rent sur la cage\~
+; Paul ferma soigneusement la porte et emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant et appela sa bonne d\rquote un air triomphant pour lui faire voir son nouvel ami.
+\par
+\par La bonne ne fut pas contente de ce petit \'e9l\'e8ve.
+\par
+\par \'ab\~Que ferons-nous de cet animal\~? dit-elle. Il va nous mordre et nous faire un bruit insupportable. Quelle id\'e9e avez-vous eue, Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine b\'eate. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash D\rquote abord, ma bonne, elle n\rquote est pas vilaine\~: l\rquote \'e9cureuil est une tr\'e8s jolie b\'eate. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout et il ne nous mordra pas. C\rquote est moi qui le soignerai.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash En v\'e9rit\'e9, je plains le pauvre animal\~; vous le laisserez bient\'f4t mourir de faim.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i avec indignation. }{\endash Mourir de faim\~! certainement non\~; je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du vin.
+\par
+\par }{\b LA BONNE,}{ }{\i d\rquote un air moqueur. }{\endash Voil\'e0 un \'e9cureuil qui sera bien nourri\~! Le sucre lui g\'e2tera les dents, et le vin l\rquote enivrera.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i riant. }{\endash Ha\~! ha\~! ha\~! un \'e9cureuil ivre\~! ce sera bien dr\'f4le.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Pas du tout, monsieur\~; mon \'e9cureuil ne sera pas ivre. Il sera tr\'e8s raisonnable.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Nous verrons cela. Je vais d\rquote abord lui apporter du foin, pour qu\rquote il puisse se coucher. Il a l\rquote air tout effar\'e9\~: je ne crois pas qu\rquote il soit content de s\rquote \'eatre laiss\'e9 prendre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je vais le caresser pour l\rquote habituer \'e0 moi et pour lui faire voir qu\rquote on ne lui fera pas de mal.
+\par
+\par Sophie passa sa main dans la cage\~: l\rquote \'e9cureuil, effray\'e9, se sauva dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir\~: au moment o\'f9 elle allait le prendre, l\rquote \'e9cureuil lui mordit le doigt. Sophie se mit \'e0
+ crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte restant ouverte, l\rquote \'e9cureuil se pr\'e9cipita hors de sa cage et se mit \'e0 courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent apr\'e8s\~; mais, quand ils croyaient l\rquote
+avoir attrap\'e9, l\rquote \'e9cureuil faisait un saut, s\rquote \'e9chappait, et continuait \'e0 galoper dans la chambre\~; Sophie, oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils continu\'e8rent leur chasse pendant une demi-heure\~; l\rquote \'e9
+cureuil commen\'e7ait \'e0 \'eatre fatigu\'e9 et il allait \'eatre pris, lorsqu\rquote il aper\'e7ut la fen\'eatre qui \'e9tait rest\'e9e ouverte\~: aussit\'f4t il s\rquote \'e9lan\'e7a dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fen\'ea
+tre, et se trouva sur le toit.
+\par
+\par Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant\~; levant la t\'eate, ils aper\'e7urent l\rquote \'e9cureuil perch\'e9 sur le toit, \'e0 moiti\'e9 mort de fatigue et de peur.
+\par
+\par \'ab\~Que faire, ma bonne, que faire\~? s\rquote \'e9cria Sophie.
+\par
+\par \endash Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu\rquote il vous a d\'e9j\'e0 mordue.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est parce qu\rquote il ne me conna\'eet pas encore, ma bonne\~; mais, quand il verra que je lui donne \'e0 manger, il m\rquote aimera.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je crois qu\rquote il ne t\rquote aimera jamais, parce qu\rquote il est trop vieux pour s\rquote habituer \'e0 rester enferm\'e9. Il aurait fallu en avoir un tout jeune.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! Paul, jette-lui des balles, je t\rquote en prie, pour le faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je veux bien, mais je ne crois pas qu\rquote il veuille descendre.
+\par
+\par Et voil\'e0 Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si adroitement qu\rquote il attrape l\rquote \'e9cureuil \'e0 la t\'eate. Le ballon descend en roulant, et apr\'e8s lui le pauvre \'e9cureuil\~; tous deux tombent \'e0 terre\~
+; le ballon bondit et rebondit, mais l\rquote \'e9cureuil se brise en touchant \'e0 terre et reste mort, la t\'eate ensanglant\'e9e, les reins et les pattes cass\'e9s. Sophie et Paul courent pour le ramasser et restent stup\'e9
+faits devant le pauvre animal mort.
+\par
+\par \'ab\~M\'e9chant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon \'e9cureuil.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse descendre en lui lan\'e7ant des balles\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais je n\rquote ai pas voulu le tuer\~; le ballon l\rquote a attrap\'e9, je ne croyais pas \'eatre si adroit.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Tu n\rquote es pas adroit, tu es m\'e9chant. Va-t\rquote en, je ne t\rquote aime plus du tout.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et moi, je te d\'e9teste. Tu es plus sotte que l\rquote \'e9cureuil. Je suis enchant\'e9 de t\rquote avoir emp\'each\'e9e de le tourmenter.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Vous \'eates un mauvais gar\'e7on, monsieur. Je ne jouerai jamais avec vous\~: je ne vous demanderai jamais rien.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Tant mieux, mademoiselle\~: je ne serai que plus tranquille, et je n\rquote aurai plus \'e0 me creuser la t\'eate pour vous aider \'e0 faire des sottises.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez que vous avez agi tous deux sans r\'e9flexion et que vous \'eates tous deux coupables de la mort de l\rquote \'e9cureuil. Pauvre b\'eate\~! il est plus heureux que s\rquote
+il \'e9tait rest\'e9 vivant, car il ne souffre plus, du moins. Je vais appeler quelqu\rquote un pour qu\rquote on l\rquote emporte et qu\rquote on le jette dans quelque foss\'e9, et vous, Sophie, montez dans votre chambre et trempez votre doigt dans l
+\rquote eau\~; je vais vous y rejoindre.
+\par
+\par Sophie s\rquote en alla suivie de Paul, qui \'e9tait un bon petit gar\'e7on, sans rancune, de sorte qu\rquote au lieu de bouder il aida Sophie \'e0 verser de l\rquote eau dans une cuvette et \'e0
+ y tremper sa main. Quand la bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques feuilles de laitue et d\rquote un petit chiffon. Les enfants \'e9taient un peu honteux, en rentrant au salon pour d\'eener, d\rquote avoir \'e0
+ raconter la fin de leur aventure de l\rquote \'e9cureuil.
+\par
+\par Les papas et les mamans se moqu\'e8rent d\rquote eux. La cage de l\rquote \'e9cureuil fut report\'e9e au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore pendant quelques jours, apr\'e8s lesquels elle ne pensa plus \'e0 l\rquote \'e9cureuil que
+pour se dire qu\rquote elle n\rquote en aurait jamais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928238}XII \endash Le th\'e9.{\*\bkmkend _Toc95928238}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {C\rquote \'e9tait le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie\~; elle avait quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli pr\'e9sent ce jour-l\'e0
+, mais elle ne lui disait jamais d\rquote avance ce qu\rquote elle lui donnerait. Sophie s\rquote \'e9tait lev\'e9e plus t\'f4t que d\rquote habitude\~; elle se d\'e9p\'eachait de s\rquote habiller pour aller chez sa maman recevoir son cadeau.
+\par
+\par \'ab\~Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle\~; j\rquote ai si envie de savoir ce que maman me donnera pour ma f\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne pouvez pas vous en aller tout \'e9bouriff\'e9e comme vous \'eates. Ce serait une jolie mani\'e8re de commencer vos quatre ans\~!\'85
+ Tenez-vous donc tranquille, vous bougez toujours.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Aie, aie, vous m\rquote arrachez les cheveux, ma bonne.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Parce que vous tournez la t\'eate de tous les c\'f4t\'e9s\~; l\'e0, \'85 encore\~! comment puis-je deviner de quel c\'f4t\'e9 il vous plaira de tourner la t\'eate\~?
+\par
+\par Enfin Sophie fut habill\'e9e, peign\'e9e, et elle put courir chez sa maman.
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0 de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant. Je vois que tu n\rquote as pas oubli\'e9 tes quatre ans et le cadeau que je te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t\rquote amuser.\~\'bb
+\par
+\par Sophie remercia sa maman d\rquote un air embarrass\'e9, et prit le livre, qui \'e9tait en maroquin rouge.
+\par
+\par \'ab\~Que ferai-je de ce livre\~? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire\~; \'e0 quoi me servira-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par La maman la regardait et riait.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne parais pas contente de mon pr\'e9sent, lui dit-elle\~; c\rquote est pourtant tr\'e8s joli\~; il y a \'e9crit dessus\~: }{\i les Arts.}{ Je suis s\'fbre qu\rquote il t\rquote amusera plus que tu ne le penses. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je ne sais pas, maman.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Ouvre-le, tu verras.
+\par
+\par Sophie voulut ouvrir le livre\~; \'e0 sa grande surprise elle ne le put pas\~; ce qui l\rquote \'e9tonna plus encore, c\rquote est qu\rquote en le retournant il se faisait dans le livre un bruit \'e9trange. Sophie regarda sa maman d\rquote un air \'e9tonn
+\'e9. Mme\~de\~R\'e9an rit plus fort et lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un livre extraordinaire\~; il n\rquote est pas comme tous les livres qui s\rquote ouvrent tout seuls\~; celui-ci ne s\rquote ouvre que lorsqu\rquote on appuie le pouce sur le milieu de la tranche.\~\'bb
+\par
+\par La maman appuya un peu le pouce\~; le dessus s\rquote ouvrit, et Sophie vit avec bonheur que ce n\rquote \'e9tait pas un livre, mais une charmante boite \'e0 couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers, pleins de charmantes images \'e0
+ peindre.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! merci, ma ch\'e8re maman, s\rquote \'e9cria Sophie. Que je suis contente\~! Comme c\rquote est joli\~!\~\'bb
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Tu \'e9tais un peu attrap\'e9e tout \'e0 l\rquote heure, quand tu as cru que je te donnais un vrai livre\~; mais je ne t\rquote aurais pas jou\'e9 un si mauvais tour. Tu pourras t\rquote amuser \'e0 peindre dans la journ\'e9
+e avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j\rquote ai engag\'e9es \'e0 venir passer la journ\'e9e avec toi\~: elles viendront \'e0 deux heures. Ta tante d\rquote Aubert m\rquote a charg\'e9e de te donner de sa part ce petit th\'e9\~
+; elle ne pourra venir qu\rquote \'e0 trois heures, et elle a voulu te faire son cadeau d\'e8s le matin.\~\'bb
+\par
+\par L\rquote heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la th\'e9i\'e8re, le sucrier et le pot \'e0 cr\'e8me en argent. Elle demanda la permission de faire un vrai th\'e9 pour ses amies.
+\par
+\par \'ab\~Non, lui dit Mme\~de\~R\'e9an, vous r\'e9pandriez la cr\'e8me partout, vous vous br\'fbleriez avec le th\'e9. Faites semblant d\rquote en prendre, ce sera tout aussi amusant.\~\'bb
+\par
+\par Sophie ne dit rien, mais elle n\rquote \'e9tait pas contente.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 quoi me sert un m\'e9nage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre dedans\~? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander \'e0 ma bonne.\~\'bb
+\par
+\par Sophie dit \'e0 sa maman qu\rquote elle allait montrer tout cela \'e0 sa bonne\~; elle emporta sa bo\'eete et son th\'e9 et courut dans sa chambre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m\rquote ont donn\'e9es maman et ma tante d\rquote Aubert.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Le joli m\'e9nage\~! vous vous amuserez bien avec. Mais je n\rquote aime pas beaucoup ce livre\~; \'e0 quoi vous servira un livre, puisque vous ne savez pas lire\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i riant. }{\endash Bravo\~! voil\'e0 ma bonne attrap\'e9e comme moi. Ce n\rquote est pas un livre, c\rquote est une bo\'eete \'e0 couleurs.
+\par
+\par Et Sophie ouvrit la bo\'eete, que la bonne trouva charmante. Apr\'e8s avoir caus\'e9 sur ce qu\rquote on ferait dans la journ\'e9e, Sophie dit qu\rquote elle avait voulu donner du th\'e9 \'e0 ses amies, mais que sa maman ne l\rquote avait pas permis.
+
+\par
+\par \'ab\~Que mettrais-je dans ma th\'e9i\'e8re, dans mon sucrier et dans mon pot \'e0 cr\'e8me\~? Ne pourriez-vous pas, ma ch\'e8re petite bonne, m\rquote aider un peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger \'e0 mes amies\~?
+\par
+\par \endash Non, ma pauvre petite, r\'e9pondit la bonne\~: c\rquote est impossible. Souvenez-vous que votre maman m\rquote a dit qu\rquote elle me renverrait si je vous donnais quelque chose \'e0 manger quand elle l\rquote avait d\'e9fendu.\~\'bb
+\par
+\par Sophie soupira et resta pensive\~; petit \'e0 petit son visage s\rquote \'e9claircit, elle avait une id\'e9e\~; nous allons voir si l\rquote id\'e9e \'e9tait bonne. Sophie joua, puis d\'e9jeuna\~; en revenant de la promenade avec sa maman, elle dit qu
+\rquote elle allait tout pr\'e9parer pour l\rquote arriv\'e9e de ses amies. Elle mit la bo\'eete \'e0 couleurs sur une petite table. Sur une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle mit le sucrier, la th\'e9i\'e8re et le pot \'e0 cr\'e8
+me.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 pr\'e9sent, dit-elle, je vais faire du th\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Elle prit la th\'e9i\'e8re, alla dans le jardin, cueillit quelques feuilles de tr\'e8fle, qu\rquote elle mit dans la th\'e9i\'e8re\~; ensuite elle alla prendre de l\rquote eau dans l\rquote assiette o\'f9 on en mettait pour le chie
+n de sa maman, et elle versa cette eau dans la th\'e9i\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~L\'e0\~! voil\'e0 le th\'e9, dit-elle d\rquote un air enchant\'e9\~; \'e0 pr\'e9sent je vais faire la cr\'e8me.\~\'bb Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait pour nettoyer l\rquote argenterie\~; elle en racla un peu avec son peti
+t couteau, le versa dans le pot \'e0 cr\'e8me, qu\rquote elle remplit de l\rquote eau du chien, m\'eala bien avec une petite cuiller, et, quand l\rquote eau fut bien blanche, elle repla\'e7a le pot sur la table. Il ne lui restait plus que le sucrier \'e0
+ remplir\~; elle reprit la craie \'e0 argenterie, en cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier, qu\rquote elle posa sur la table, et regarda le tout d\rquote un air enchant\'e9.
+\par
+\par \'ab\~L\'e0\~! dit-elle en se frottant les mains, voil\'e0 un superbe th\'e9\~; j\rquote esp\'e8re que j\rquote ai de l\rquote esprit\~! Je parie que Paul ni aucune de mes amies n\rquote auraient eu une si bonne invention\'85\~\'bb
+\par
+\par Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne s\rquote ennuya pas\~; elle \'e9tait si contente de son th\'e9, qu\rquote elle ne voulait pas s\rquote en \'e9loigner\~; elle se promenait autour de la table, le regardant d\rquote
+un air joyeux, se frottait les mains et r\'e9p\'e9tait\~:
+\par
+\par \'ab\~Dieu\~! que j\rquote ai de l\rquote esprit\~! que j\rquote ai de l\rquote esprit\~!\~\'bb Enfin Paul et les amies arriv\'e8rent. Sophie courut au-devant d\rquote eux, les embrassa tous et les emmena bien vite dans le petit salon pou
+r leur montrer ses belles choses. La boite \'e0 couleurs les attrapa d\rquote abord comme elle avait attrap\'e9 Sophie et sa bonne. Ils trouv\'e8rent le th\'e9 charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais Sophie leur demanda d\rquote
+attendre jusqu\rquote \'e0 trois heures. Ils se mirent donc tous \'e0 peindre les images des petits livres\~: chacun avait le sien. Quand on se fut bien amus\'e9 avec la bo\'eete \'e0 couleurs et qu\rquote on eut tout rang\'e9 soigneusement\~:
+\par
+\par \'ab\~\'c0 pr\'e9sent, s\rquote \'e9cria Paul, prenons le th\'e9. \'bb
+\par
+\par \endash Oui, oui, prenons le th\'e9, r\'e9pondirent toutes les petites filles ensemble. }{\b CAMILLE.}{ \endash Voyons, Sophie, fais les honneurs.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Asseyez-vous tous autour de la table\'85 L\'e0, c\rquote est bien\'85 Donnez-moi vos tasses, que j\rquote y mette du sucre\'85 \'c0 pr\'e9sent le th\'e9, \'85 puis la cr\'e8me\'85 Buvez maintenant.
+\par
+\par }{\b MADELEINE.}{ \endash C\rquote est singulier, le sucre ne fond pas.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash M\'eale bien, il fondra.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais ton th\'e9 est froid.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est parce qu\rquote il est fait depuis longtemps.
+\par
+\par }{\b CAMILLE}{, }{\i go\'fbte le th\'e9 et le rejette avec d\'e9go\'fbt. }{\endash Ah\~! quelle horreur\~! qu\rquote est-ce que c\rquote est\~? ce n\rquote est pas du th\'e9, cela\~!
+\par
+\par }{\b MADELEINE}{, }{\i le rejetant de m\'eame. }{\endash C\rquote est d\'e9testable\~! cela sent la craie.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i crachant \'e0 son tour. }{\endash Que nous as-tu donn\'e9 l\'e0, Sophie\~? C\rquote est d\'e9testable, d\'e9go\'fbtant.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i embarrass\'e9e. }{\endash Vous trouvez\'85
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Comment, si nous trouvons\~? Mais c\rquote est affreux de nous jouer un tour pareil\~! Tu m\'e9riterais que nous te fissions avaler ton d\'e9testable th\'e9.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i se f\'e2chant. }{\endash Vous \'eates tous si difficiles que rien ne vous semble bon\~!
+\par
+\par }{\b CAMILLE}{, }{\i souriant. }{\endash Avoue, Sophie, que, sans \'eatre difficile, on peut trouver ton th\'e9 tr\'e8s mauvais.
+\par
+\par }{\b MADELEINE.}{ \endash Quant \'e0 moi, je n\rquote ai jamais go\'fbt\'e9 \'e0 quelque chose d\rquote aussi mauvais.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i pr\'e9sentant la th\'e9i\'e8re \'e0 Sophie. }{\endash Avale donc, avale\~: tu verras si nous sommes difficiles.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i se d\'e9battant. }{\endash Laisse-moi, tu m\rquote ennuies.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i continuant. }{\endash Ah\~! nous sommes difficiles\~! Ah\~! tu trouves ton th\'e9 bon\~! Bois-le donc ainsi que ta cr\'e8me.
+\par
+\par Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le th\'e9 dans la bouche\~; il allait en faire autant de la pr\'e9tendue cr\'e8me, malgr\'e9 les cris et la col\'e8re de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui \'e9taient tr\'e8s bonnes et qui avaient piti\'e9 d
+\rquote elle, se pr\'e9cipit\'e8rent sur Paul pour lui arracher le pot \'e0 la cr\'e8me. Paul, qui \'e9tait furieux, les repoussa\~; Sophie en profita pour se d\'e9gager et pour tomber dessus \'e0 coups de poing. Camille et Madeleine t\'e2ch\'e8
+rent alors de retenir Sophie\~; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine appelaient au secours, c\rquote \'e9tait un train \'e0 assourdir\~; les mamans accoururent effray\'e9es. \'c0 leur aspect les enfants se tinrent tous immobiles.
+\par
+\par \'ab\~Que se passe-t-il donc\~?\~\'bb demanda Mme\~de\~R\'e9an d\rquote un air inquiet et s\'e9v\'e8re.
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondit.
+\par
+\par }{\b MADAME DE FLEURVILLE.}{ \endash Camille, explique-nous le sujet de cette bataille.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec personne.
+\par
+\par }{\b MADAME DE FLEURVILLE.}{ \endash Comment\~! vous ne vous battiez pas\~? Toi tu tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash C\rquote \'e9tait pour les emp\'eacher de\'85 de\'85 jouer trop fort.
+\par
+\par }{\b MADAME DE FLEURVILLE}{, avec un demi-sourire. \endash Jouer\~! tu appelles cela jouer\~!
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je vois que c\rquote est Sophie et Paul qui se seront disput\'e9s, comme \'e0 l\rquote ordinaire\~; Camille et Madeleine auront voulu les emp\'eacher de se battre. J\rquote ai devin\'e9, n\rquote est-ce pas, ma
+petite Camille\~?
+\par
+\par }{\b CAMILLE}{, }{\i bien bas et rougissant. }{\endash Oui, madame.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash N\rquote \'eates-vous pas honteux, monsieur Paul, de vous conduire ainsi\~? \'c0 propos de rien vous vous f\'e2chez, vous \'eates pr\'eat \'e0 vous battre\'85
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ce n\rquote est pas \'e0 propos de rien, maman\~; Sophie a voulu nous faire boire un th\'e9 tellement d\'e9testable que nous avons eu mal au c\'9cur en le go\'fbtant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous a dit que nous \'e9
+tions trop difficiles.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an prit le pot \'e0 la cr\'e8me, le sentit, y go\'fbta du bout de la langue, fit une grimace de d\'e9go\'fbt et dit \'e0 Sophie\~:
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 avez-vous pris cette horreur de pr\'e9tendue cr\'e8me, mademoiselle\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i la t\'eate baiss\'e9e et tr\'e8s honteuse. }{\endash Je l\rquote ai faite, maman.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Vous l\rquote avez faite\~! et avec quoi\~?\'85 R\'e9pondez.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i de m\'eame. }{\endash Avec le blanc \'e0 argenterie et l\rquote eau du chien.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Et votre th\'e9, qu\rquote est-ce que c\rquote \'e9tait\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, de m\'eame. \endash Des feuilles de tr\'e8fle et de l\rquote eau du chien.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i examinant le sucrier. }{\endash Voil\'e0 un joli r\'e9gal pour vos amies\~! De l\rquote eau sale, de la craie\~! Vous commencez bien vos quatre ans, mademoiselle\~: en d\'e9sob\'e9issant quand je vous avais d\'e9
+fendu de faire du th\'e9, en voulant faire avaler \'e0 vos amies un soi-disant th\'e9 d\'e9go\'fbtant, et en vous battant avec votre cousin. Je reprends votre m\'e9nage, pour vous emp\'eacher de recommencer, et je vous aurais envoy\'e9e d\'ee
+ner dans votre chambre, si je ne craignais de g\'e2ter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes qu\rquote elles souffriraient de votre punition.
+\par
+\par Les mamans s\rquote en all\'e8rent en riant malgr\'e9 elles du ridicule r\'e9gal invent\'e9 par Sophie. Les enfants rest\'e8rent seuls\~; Paul et Sophie, honteux de leur bataille, n\rquote osaient pas se regarder. Camille et Madeleine les embrass\'e8
+rent, les consol\'e8rent et t\'e2ch\'e8rent de les r\'e9concilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon \'e0 tous, et tout fut oubli\'e9. On courut au jardin, o\'f9 on attrapa huit superbes papillons, que Paul mit dans une bo\'ee
+te qui avait un couvercle de verre. Le reste de l\rquote apr\'e8s-midi se passa \'e0 arranger la bo\'eete, pour que les papillons fussent bien log\'e9s\~; on leur mit de l\rquote herbe, des fleurs, des gouttes d\rquote eau sucr\'e9
+e, des fraises, des cerises. Quand le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la bo\'eete aux papillons, \'e0 la pri\'e8re de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui voyaient qu\rquote il en avait envie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928239}XIII \endash Les loups.{\*\bkmkend _Toc95928239}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie n\rquote \'e9tait pas tr\'e8s ob\'e9issante, nous l\rquote avons bien vu dans les histoires que nous venons de lire\~; elle aurait d\'fb \'eatre corrig\'e9
+e, mais elle ne l\rquote \'e9tait pas encore\~: aussi lui arriva-t-il bien d\rquote autres malheurs.
+\par
+\par Le lendemain du jour o\'f9 Sophie avait eu quatre ans, sa maman l\rquote appela et lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Sophie, je t\rquote ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais partir pour aller \'e0 la ferme de Svitine en passant par la for\'eat\~; tu vas venir avec moi\~
+; seulement fais attention \'e0 ne pas te mettre en arri\'e8re\~; tu sais que je marche vite, et, si tu t\rquote arr\'eatais, tu pourrais rester bien loin derri\'e8re avant que je pusse m\rquote en apercevoir.\~\'bb
+\par
+\par Sophie, enchant\'e9e de faire cette grande promenade, promit de suivre sa maman de tout pr\'e8s et de ne pas se laisser perdre dans le bois.
+\par
+\par Paul, qui arriva au m\'eame instant, demanda \'e0 les accompagner, \'e0 la grande joie de Sophie.
+\par
+\par Ils march\'e8rent bien sagement pendant quelque temps derri\'e8re Mme\~de\~R\'e9an\~; ils s\rquote amusaient \'e0 voir courir et sauter quelques gros chiens qu\rquote elle emmenait toujours avec elle.
+\par
+\par Arriv\'e9s dans la for\'eat, les enfants cueillirent quelques fleurs qui \'e9taient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s\rquote arr\'eater.
+\par
+\par Sophie aper\'e7ut tout pr\'e8s du chemin une multitude de fraisiers charg\'e9s de fraises.
+\par
+\par \'ab\~Les belles fraises\~! s\rquote \'e9cria-t-elle. Quel dommage de ne pas pouvoir les manger\~!\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an entendit l\rquote exclamation, et, se retournant, elle lui d\'e9fendit encore de s\rquote arr\'eater.
+\par
+\par Sophie soupira et regarda d\rquote un air de regret les belles fraises dont elle avait si envie.
+\par
+\par \'ab\~Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n\rquote y penseras plus.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est qu\rquote elles sont si rouges, si belles, si m\'fbres, elles doivent \'eatre si bonnes\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque ma tante t\rquote a d\'e9fendu de les cueillir, \'e0 quoi sert-il de les regarder\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote ai envie d\rquote en prendre seulement une\~: cela ne me retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons ensemble.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Non, je ne veux pas d\'e9sob\'e9ir \'e0 ma tante, et je ne veux pas \'eatre perdu dans la for\'eat.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais il n\rquote y a pas de danger. Tu vois bien que c\rquote est pour nous faire peur que maman l\rquote a dit\~; nous saurions bien retrouver notre chemin si nous restions derri\'e8re.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais non\~: le bois est tr\'e8s \'e9pais, nous pourrions bien ne pas nous retrouver.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Fais comme tu voudras, poltron\~; moi, \'e0 la premi\'e8re place de fraises comme celles que nous venons de voir, j\rquote en mangerai quelques-unes.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous \'eates une d\'e9sob\'e9issante et une gourmande\~: perdez-vous dans la for\'eat si vous voulez\~; moi, j\rquote aime mieux ob\'e9ir \'e0 ma tante.
+\par
+\par Et Paul continua \'e0 suivre Mme\~de\~R\'e9an, qui marchait assez vite et sans se retourner. Ses chiens l\rquote entouraient et marchaient devant et derri\'e8re elle. Sophie aper\'e7ut bient\'f4t une nouvelle place de fraises aussi belles que les premi
+\'e8res\~; elle en mangea une, qu\rquote elle trouva d\'e9licieuse, puis une seconde, une troisi\'e8me\~; elle s\rquote accroupit pour les cueillir plus \'e0 son aise et plus vite\~; de temps en temps elle jetait un coup d\rquote \'9c
+il sur sa maman et sur Paul, qui s\rquote \'e9loignaient. Les chiens avaient l\rquote air inquiet\~; ils allaient vers le bois, ils revenaient\~; ils finirent par se rapprocher tellement de Mme\~de\~R\'e9an, qu\rquote
+elle regarda ce qui causait leur frayeur, et elle aper\'e7ut dans le bois, au travers des feuilles, des yeux brillants et f\'e9roces. Elle entendit en m\'eame temps un bruit de branches cass\'e9es, de feuilles s\'e8
+ches. Se retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle, quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul\~!
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est Sophie\~?\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-elle.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Elle a voulu rester en arri\'e8re pour manger des fraises, ma tante.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Malheureuse enfant\~! qu\rquote a-t-elle fait\~? Nous sommes accompagn\'e9s par des loups. Retournons pour la sauver, s\rquote il est encore temps\~!\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul terrifi\'e9, \'e0 l\rquote endroit o\'f9 devait \'eatre rest\'e9e Sophie\~; elle l\rquote aper\'e7ut de loin assise au milieu des fraises, qu\rquote elle mangeait tranquillement. Tout \'e0
+ coup deux des chiens pouss\'e8rent un hurlement plaintif et coururent \'e0 toutes jambes vers Sophie. Au m\'eame moment un loup \'e9norme, aux yeux \'e9tincelants, \'e0 la gueule ouverte, sortit sa t\'eate hors du bois avec pr\'e9
+caution. Voyant accourir les chiens, il h\'e9sita un instant\~; croyant avoir le temps avant leur arriv\'e9e d\rquote emporter Sophie dans la for\'eat pour la d\'e9vorer ensuite, il fit un bond prodigieux et s\rquote \'e9lan\'e7
+a sur elle. Les chiens, voyant le danger de leur petite ma\'eetresse et excit\'e9s par les cris d\rquote \'e9pouvante de Mme\~de\~R\'e9an et de Paul, redoubl\'e8rent de vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment o\'f9 il saisissait l
+es jupons de Sophie pour l\rquote entra\'eener dans le bois. Le loup, se sentant mordu par les chiens, l\'e2cha Sophie et commen\'e7a avec eux une bataille terrible\~! La position des chiens devint tr\'e8s dangereuse par l\rquote arriv\'e9
+e des deux autres loups qui avaient suivi Mme\~de\~R\'e9an et qui accouraient aussi\~; mais les chiens se battirent si vaillamment que les trois loups prirent bient\'f4t la fuite. Les chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent l\'e9
+cher les mains de Mme\~de\~R\'e9an et des enfants, rest\'e9s tremblants pendant le combat. Mme\~de\~R\'e9an leur rendit leurs caresses et se remit en route, tenant chacun des enfants par la main et entour\'e9e de ses courageux d\'e9fenseurs.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an ne disait rien \'e0 Sophie, qui avait de la peine \'e0 marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu\rquote elle avait eue. Le pauvre Paul \'e9tait presque aussi p\'e2
+le et aussi tremblant que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arriv\'e8rent pr\'e8s d\rquote un ruisseau.
+\par
+\par \'ab\~Arr\'eatons-nous l\'e0, dit Mme\~de\~R\'e9an\~; buvons tous un peu de cette eau fra\'eeche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre frayeur.\~\'bb
+\par
+\par Et Mme\~de\~R\'e9an, se penchant vers le ruisseau, en but quelques gorg\'e9es et jeta de l\rquote eau sur son visage et sur ses mains. Les enfants en firent autant\~; Mme\~de\~R\'e9an leur fit tremper la t\'eate dans l\rquote eau fra\'eeche. Ils s
+e sentirent ranim\'e9s, et leur tremblement se calma.
+\par
+\par Les pauvres chiens s\rquote \'e9taient tous jet\'e9s dans l\rquote eau\~; ils buvaient, ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau\~; et ils sortirent de leur bain nettoy\'e9s et rafra\'eechis.
+\par
+\par Au bout d\rquote un quart d\rquote heure, Mme\~de\~R\'e9an se leva pour partir. Les enfants march\'e8rent pr\'e8s d\rquote elle.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, dit-elle, crois-tu que j\rquote aie eu raison de te d\'e9fendre de t\rquote arr\'eater\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh oui\~! maman\~; je vous demande bien pardon de vous avoir d\'e9sob\'e9i\~; et toi, mon bon Paul, je suis bien f\'e2ch\'e9e de t\rquote avoir appel\'e9 }{\i poltron}{.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Poltron\~! tu l\rquote as appel\'e9 poltron\~! Sais-tu que, lorsque nous avons couru vers toi, c\rquote est lui qui courait en avant\~? As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours
+ de leur camarade, Paul, arm\'e9 d\rquote un b\'e2ton qu\rquote il avait ramass\'e9 en courant, s\rquote est jet\'e9 au-devant d\rquote eux pour les emp\'eacher de passer, et que c\rquote est moi qui ai d\'fb l\rquote
+enlever dans mes bras et le retenir aupr\'e8s de toi pour l\rquote emp\'eacher d\rquote aller au secours des chiens\~? As-tu remarqu\'e9 aussi que, pendant tout le combat, il s\rquote est toujours tenu devant toi pour emp\'eacher les loups d\rquote
+arriver jusqu\rquote \'e0 nous\~? Voil\'e0 comme Paul est poltron\~!\~\'bb
+\par
+\par Sophie se jeta au cou de Paul et l\rquote embrassa dix fois en lui disant\~: \'ab\~Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t\rquote aimerai toujours de tout mon c\'9cur.\~\'bb
+\par
+\par Quand ils arriv\'e8rent \'e0 la maison, tout le monde s\rquote \'e9tonna de leurs visages p\'e2les et de la robe de Sophie d\'e9chir\'e9e par les dents du loup.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an raconta leur terrible aventure\~; chacun loua beaucoup Paul de son ob\'e9issance et de son courage, chacun bl\'e2ma Sophie de sa d\'e9sob\'e9issance et de sa gourmandise, et chacun admira la vaillance des chiens, qui furent caress\'e9
+s et qui eurent un excellent d\'eener d\rquote os et de restes de viande.
+\par
+\par Le lendemain, Mme\~de\~R\'e9an donna \'e0 Paul un uniforme complet de zouave\~; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez Sophie\~; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc coiff\'e9 d\rquote un turban, un sabre \'e0
+ la main, des pistolets \'e0 la ceinture. Mais, Paul s\rquote \'e9tant mis \'e0 rire et \'e0 sauter, Sophie le reconnut et le trouva charmant avec son uniforme.
+\par
+\par Sophie ne fut pas punie de sa d\'e9sob\'e9issance. Sa maman pensa quelle l\rquote avait \'e9t\'e9 assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne recommencerait pas.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928240}XIV \endash La joue \'e9corch\'e9e.{\*\bkmkend _Toc95928240}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait col\'e8re\~; c\rquote est un nouveau d\'e9faut dont nous n\rquote avons pas encore parl\'e9.
+\par
+\par Un jour elle s\rquote amusait \'e0 peindre un de ses petits cahiers d\rquote images, pendant que son cousin Paul d\'e9coupait des cartes pour en faire des paniers \'e0 salade, des tables et des bancs. Ils \'e9taient tous deux assis \'e0
+ une petite table en face l\rquote un de l\rquote autre\~; Paul, en remuant les jambes, faisait remuer la table.
+\par
+\par \'ab\~Fais donc attention, lui dit Sophie d\rquote un air impatient\'e9\~; tu pousses la table, je ne peux pas peindre.\~\'bb
+\par
+\par Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et recommen\'e7a \'e0 faire trembler la table.
+\par
+\par \'ab\~Tu es insupportable, Paul\~! s\rquote \'e9cria Sophie\~; je t\rquote ai d\'e9j\'e0 dit que tu m\rquote emp\'eachais de peindre.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ah bah\~! pour les belles choses que tu fais, ce n\rquote est pas la peine de se g\'eaner.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je sais tr\'e8s bien que tu ne te g\'eanes jamais\~; mais, comme tu me g\'eanes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i d\rquote un air moqueur. }{\endash Mes jambes n\rquote aiment pas \'e0 rester tranquilles, elles bougent malgr\'e9 moi.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i f\'e2ch\'e9e. }{\endash Je les attacherai avec une ficelle, tes ennuyeuses jambes\~; et, si tu continues \'e0 les remuer, je te chasserai.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Essaie donc un peu\~; tu verras ce que savent faire les pieds qui sont au bout de mes jambes.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Vas-tu me donner des coups de pied, m\'e9chant\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Certainement, si tu me donnes des coups de poing.
+\par
+\par Sophie, tout \'e0 fait en col\'e8re, lance de l\rquote eau \'e0 la figure de Paul, qui, se f\'e2chant \'e0 son tour, donne un coup de pied \'e0 la table et renverse tout ce qui \'e9tait dessus. Sophie s\rquote \'e9
+lance sur Paul et lui griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie\~; Sophie, hors d\rquote elle-m\'eame, continue \'e0 lui donner des tapes et des coups de poing. Paul, qui n\rquote aimait pas \'e0 battre Sophie, finit
+par se sauver dans un cabinet, o\'f9 il s\rquote enferme. Sophie a beau frapper \'e0 la porte, Paul n\rquote ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa col\'e8re est pass\'e9e, elle commence \'e0 se repentir de ce qu\rquote elle a fait\~
+; elle se souvient que Paul a risqu\'e9 sa vie pour la d\'e9fendre contre les loups.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j\rquote ai \'e9t\'e9 m\'e9chante pour lui\~! Comment faire pour qu\rquote il ne soit plus f\'e2ch\'e9\~? Je ne voudrais pas demander pardon\~; c\rquote est ennuyeux de dire\~: \'ab\~Pardonne-moi\'85\~\'bb
+ Pourtant, ajouta-t-elle apr\'e8s avoir un peu r\'e9fl\'e9chi, c\rquote est bien plus honteux d\rquote \'eatre m\'e9chant\~! Et comment Paul me pardonnera-t-il, si je ne lui demande pas pardon\~?\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir un peu r\'e9fl\'e9chi, Sophie se leva, alla frapper \'e0 la porte du cabinet o\'f9 s\rquote \'e9tait enferm\'e9 Paul, mais cette fois pas avec col\'e8re, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement\~; elle appela d\rquote
+une voix bien humble\~: \'ab\~Paul, Paul\~!\~\'bb Mais Paul ne r\'e9pondit pas. \'ab\~Paul, ajouta-t-elle, toujours d\rquote une voix douce, mon cher Paul, pardonne-moi, je suis bien f\'e2ch\'e9e d\rquote avoir \'e9t\'e9 m\'e9chante. Paul, je t\rquote
+assure que je ne recommencerai pas.\~\'bb
+\par
+\par La porte s\rquote entr\rquote ouvrit tout doucement, et la t\'eate de Paul parut. Il regarda Sophie avec m\'e9fiance\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote es plus en col\'e8re\~? Bien vrai\~? lui dit-il.
+\par
+\par \endash Oh non\~! non, bien s\'fbr, cher Paul, r\'e9pondit Sophie\~; je suis bien triste d\rquote avoir \'e9t\'e9 si m\'e9chante.\~\'bb
+\par
+\par Paul ouvrit tout \'e0 fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit son visage tout \'e9corch\'e9\~; elle poussa un cri et se jeta au cou de Paul.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! mon pauvre Paul, comme je t\rquote ai fait mal\~! comme je t\rquote ai griff\'e9\~! que faire pour te gu\'e9rir\~?
+\par
+\par \endash Ce ne sera rien, r\'e9pondit Paul, cela passera tout seul. Cherchons une cuvette et de l\rquote eau pour me laver. Quand le sang sera parti, il n\rquote y aura plus rien du tout.\~\'bb
+\par
+\par Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d\rquote eau\~; mais il eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer, les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie \'e9tait d\'e9sol\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Que va dire maman\~? dit-elle. Elle sera en col\'e8re contre moi et elle me punira.\~\'bb
+\par
+\par Paul, qui \'e9tait tr\'e8s bon, se d\'e9solait aussi\~; il ne savait qu\rquote imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.
+\par
+\par \'ab\~Je ne peux pas dire que je suis tomb\'e9 dans les \'e9pines, dit-il, parce que ce ne serait pas vrai\'85 Mais si, \'85 attends donc\~; tu vas voir.\~\'bb
+\par
+\par Et voil\'e0 Paul qui part en courant\~; Sophie le suit\~; ils entrent dans le petit bois pr\'e8s de la maison\~; Paul se dirige vers un buisson de houx, se jette dedans et se roule de mani\'e8re \'e0 avoir le visage piqu\'e9 et \'e9corch\'e9
+ par les pointes des feuilles. Il se rel\'e8ve plus \'e9corch\'e9 qu\rquote auparavant.
+\par
+\par Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se d\'e9sole, elle pleure.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres, mon pauvre Paul\~! C\rquote est pour que je ne sois pas punie que tu t\rquote \'e9corches plus encore que je ne l\rquote avais fait dans ma col\'e8re. Oh\~! cher Paul\~
+! comme tu es bon\~! Comme je t\rquote aime\~!
+\par
+\par
+\par Allons vite \'e0 la maison pour me laver encore le visage, dit Paul. N\rquote aie pas l\rquote air triste, ma pauvre Sophie. Je t\rquote assure que je souffre tr\'e8s peu\~; demain ce sera pass\'e9. Ce que je te demande seulement, c\rquote
+est de ne pas dire que tu m\rquote as griff\'e9\~; si tu le faisais, j\rquote en serais fort triste et je n\rquote aurais pas la r\'e9compense de mes piq\'fbres de houx. Me le promets-tu\~?
+\par
+\par
+\par Oui, dit Sophie en l\rquote embrassant\~; je ferai tout ce que tu voudras.\~\'bb
+\par
+\par Ils rentr\'e8rent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans l\rquote eau.
+\par
+\par Quand ils all\'e8rent au salon, les mamans qui y \'e9taient pouss\'e8rent un cri de surprise en voyant le visage \'e9corch\'e9 et bouffi du pauvre Paul.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 t\rquote es-tu arrang\'e9 comme cela\~? demanda Mme\~d\rquote Aubert. Mon pauvre Paul, on dirait que tu t\rquote es roul\'e9 dans les \'e9pines. \'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est pr\'e9cis\'e9ment ce qui m\rquote est arriv\'e9, maman. Je suis tomb\'e9, en courant, dans un buisson de houx, et, en me d\'e9battant pour me relever, je me suis \'e9corch\'e9 le visage et les mains.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Tu es bien maladroit d\rquote \'eatre tomb\'e9 dans ce houx, tu n\rquote aurais pas d\'fb te d\'e9battre, mais te relever bien doucement.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash O\'f9 donc \'e9tais-tu, Sophie\~? Tu aurais d\'fb l\rquote aider \'e0 se relever.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Elle courait apr\'e8s moi, ma tante\~; elle n\rquote a pas eu le temps de m\rquote aider\~; quand elle est arriv\'e9e, je m\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 relev\'e9.
+\par
+\par Mme\~d\rquote Aubert emmena Paul pour mettre sur ses \'e9corchures de la pommade de concombre.
+\par
+\par Sophie resta avec sa maman, qui l\rquote examinait avec attention.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Pourquoi es-tu triste, Sophie\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i rougissant. }{\endash Je ne suis pas triste, maman.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Si fait, tu es triste et inqui\'e8te comme si quelque chose te tourmentait.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i les larmes aux yeux et la voix tremblante. }{\endash Je n\rquote ai rien, maman\~; je n\rquote ai rien.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tu vois bien que, m\'eame en me disant que tu n\rquote as rien, tu es pr\'eate \'e0 pleurer.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i \'e9clatant en sanglots. }{\endash Je ne peux\'85 pas\'85 vous dire\'85 J\rquote ai\'85 promis\'85 \'e0 Paul.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i attirant Sophie. \endash }{\'c9coute, Sophie, si Paul a fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul, et que je ne le dirai pas \'e0
+ sa maman\~; mais je veux savoir ce qui te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me le dire.
+\par
+\par Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme\~de\~R\'e9an, et sanglote si fort quelle ne peut pas parler.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an cherche \'e0 la rassurer, \'e0 l\rquote encourager, et enfin Sophie lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Paul n\rquote a rien fait de mal, maman\~; au contraire, il est tr\'e8s bon, et il a fait une tr\'e8s belle chose\~; c\rquote est moi seule qui ai \'e9t\'e9 m\'e9chante, et c\rquote est pour m\rquote emp\'eacher d\rquote \'eatre grond\'e9
+e et punie qu\rquote il s\rquote est roul\'e9 dans le houx.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui raconta tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre elle et Paul.
+\par
+\par \'ab\~Excellent petit Paul\~! s\rquote \'e9cria Mme\~de\~R\'e9an\~; quel bon c\'9cur il a\~! Quel courage et quelle bont\'e9\~! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle diff\'e9rence entre toi et ton cousin\~! Vois comme tu te laisses aller \'e0 tes col\'e8
+res et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul, qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et qui, aujourd\rquote hui encore, a \'e9t\'e9 si g\'e9n\'e9reux pour toi. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh oui\~! maman, je vois bien tout cela, et \'e0 l\rquote avenir jamais je ne me f\'e2cherai contre Paul.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je n\rquote ajouterai aucune r\'e9primande ni aucune punition \'e0 celle que te fait subir ton c\'9cur. Tu souffres du mal de Paul, et c\rquote est ta punition\~: elle te profitera plus que toutes celles que je pourrais
+t\rquote infliger. D\rquote ailleurs tu as \'e9t\'e9 sinc\'e8re, tu as tout avou\'e9 quand tu pouvais tout cacher\~: c\rquote est tr\'e8s bien, je te pardonne \'e0 cause de ta franchise.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928241}XV \endash \'c9lisabeth.{\*\bkmkend _Toc95928241}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie \'e9tait assise un jour dans son petit fauteuil\~; elle ne faisait rien et elle pensait.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 quoi penses-tu\~?\~\'bb lui demanda sa maman.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je pense \'e0 \'c9lisabeth Ch\'e9neau, maman.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Et \'e0 propos de quoi penses-tu \'e0 elle\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est que j\rquote ai remarqu\'e9 hier qu\rquote elle avait une grande \'e9corchure au bras, et, quand je lui ai demand\'e9 comment elle s\rquote \'e9tait \'e9corch\'e9e, elle a rougi, elle a cach\'e9 son bras, elle m
+\rquote a dit tout bas\~: \'ab\~Tais-toi\~; c\rquote est pour me punir.\~\'bb Je cherche \'e0 comprendre ce qu\rquote elle a voulu me dire.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je vais te l\rquote expliquer, si tu veux, car, moi aussi, j\rquote ai remarqu\'e9 cette \'e9corchure, et sa maman m\rquote a racont\'e9 comment elle se l\rquote \'e9tait faite. \'c9coute bien\~; c\rquote
+est un beau trait d\rquote \'c9lisabeth.\~\'bb
+\par
+\par Sophie, enchant\'e9e d\rquote avoir une histoire \'e0 entendre, rapprocha son petit fauteuil de sa maman pour mieux \'e9couter.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tu sais qu\rquote \'c9lisabeth est tr\'e8s bonne, mais qu\rquote elle est malheureusement un peu col\'e8re (Sophie baisse les yeux)\~; il lui arrive m\'eame de taper sa bonne dans ses acc\'e8s de col\'e8re. Elle en est d
+\'e9sol\'e9e apr\'e8s, mais elle ne r\'e9fl\'e9chit qu\rquote apr\'e8s, au lieu de r\'e9fl\'e9chir avant. Avant-hier elle repassait les robes et le linge de sa poup\'e9e\~; sa bonne mettait les fers au feu, de peur qu\rquote \'c9lisabeth ne se br\'fbl\'e2
+t. \'c9lisabeth \'e9tait ennuy\'e9e de ne pas les faire chauffer elle-m\'eame\~; sa bonne le lui d\'e9fendait, et l\rquote arr\'eatait toutes les fois qu\rquote elle voulait mettre son fer au feu sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d\rquote
+arriver \'e0 la chemin\'e9e, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit, retira le fer et lui dit\~: \'ab\~Puisque vous ne m\rquote \'e9coutez pas, \'c9lisabeth, vous ne repasserez plus\~; je prends les fers et je les remets dans l\rquote
+armoire. \endash Je veux mes fers, cria \'c9lisabeth\~; je veux mes fers\~! \endash Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas. \endash M\'e9chante Louise, rendez-moi mes fers, dit \'c9lisabeth en col\'e8re. \endash Vous ne les aurez pas\~
+; les voici enferm\'e9s\~\'bb, ajouta Louise en retirant la clef de l\rquote armoire. \'c9lisabeth, furieuse, voulut arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y parvenir. Alors dans sa col\'e8re elle la griffa si fortement qu
+e le bras de Louise fut \'e9corch\'e9 et saigna. Quand \'c9lisabeth vit le sang, elle fut d\'e9sol\'e9e\~; elle demanda pardon \'e0 Louise, elle lui baisait le bras, elle le bassinait avec de l\rquote eau. Louise, qui est une tr\'e8
+s bonne femme, la voyant si afflig\'e9e, l\rquote assurait que son bras ne lui faisait pas mal. \'ab\~Non, non, disait \'c9lisabeth en pleurant, je m\'e9rite de souffrir comme je vous ai fait souffrir\~; \'e9corchez-moi le bras comme j\rquote ai \'e9corch
+\'e9 le v\'f4tre, ma bonne\~; que je souffre ce que vous souffrez.\~\'bb Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce qu\rquote \'c9lisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut tr\'e8s douce le reste du jour, et alla se coucher tr
+\'e8s sagement. Le lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang \'e0 son drap, et, regardant son bras, elle le vit horriblement \'e9corch\'e9. \'ab\~Qui est-ce qui vous a bless\'e9e ainsi, ma pauvre enfant\~? s\rquote \'e9cria-t-elle. \endash C
+\rquote est moi-m\'eame, ma bonne, r\'e9pondit \'c9lisabeth, pour me punir de vous avoir griff\'e9e hier. Quand je me suis couch\'e9e, j\rquote ai pens\'e9 qu\rquote il \'e9tait juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez, et je me suis griff\'e9
+ le bras jusqu\rquote au sang.\~\'bb La bonne, attendrie, embrassa \'c9lisabeth, qui lui promit d\rquote \'eatre sage \'e0 l\rquote avenir. Tu comprends maintenant ce que t\rquote a dit \'c9lisabeth et pourquoi elle a rougi\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oui, maman, je comprends tr\'e8s bien. C\rquote est tr\'e8s beau ce qu\rquote \'c9lisabeth a fait. Je pense qu\rquote elle ne se mettra plus jamais en col\'e8re, puisqu\rquote elle sait COMME C\rquote EST MAL.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i souriant. \endash }{Est-ce que tu ne fais jamais ce que tu sais \'eatre mal\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i embarrass\'e9e. }{\endash Mais moi, maman, je suis plus jeune\~: j\rquote ai quatre ans, et \'c9lisabeth en a cinq.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Cela ne fait pas une grande diff\'e9rence\~; souviens-toi de ta col\'e8re il y a huit jours, contre ce pauvre Paul qui est si gentil.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est vrai, maman\~; mais je crois tout de m\'eame que je ne recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais \'eatre une chose mauvaise.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je l\rquote esp\'e8re pour toi, Sophie, mais prends garde de te croire meilleure que tu n\rquote es. Cela s\rquote appelle orgueil, et tu sais que l\rquote orgueil est un bien vilain d\'e9faut.
+\par
+\par Sophie ne r\'e9pondit pas, mais elle sourit d\rquote un air satisfait qui voulait dire qu\rquote elle serait certainement toujours sage.
+\par
+\par La pauvre Sophie fut bient\'f4t humili\'e9e, car voici ce qui arriva deux jours apr\'e8s.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928242}XVI \endash Les fruits confits.{\*\bkmkend _Toc95928242}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le vestibule attendait un homme qui semblait \'ea
+tre un conducteur de diligence et qui tenait un paquet sous le bras.
+\par
+\par \'ab\~Qui attendez-vous, monsieur\~?\~\'bb lui dit Paul tr\'e8s poliment.
+\par
+\par }{\b L\rquote HOMME.}{ \endash J\rquote attends Mme\~de\~R\'e9an, monsieur\~; j\rquote ai un paquet \'e0 lui remettre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash De la part de qui\~?
+\par
+\par }{\b L\rquote HOMME.}{ \endash Je ne sais pas, mademoiselle, j\rquote arrive de la diligence\~; le paquet vient de Paris.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais qu\rquote est-ce qu\rquote il y a dans le paquet\~?
+\par
+\par }{\b L\rquote HOMME.}{ \endash Je pense que ce sont des fruits confits et des p\'e2tes d\rquote abricots. Du moins c\rquote est comme cela qu\rquote ils sont inscrits sur le livre de la diligence.
+\par
+\par Les yeux de Sophie brill\'e8rent\~; elle passa sa langue sur ses l\'e8vres.
+\par
+\par \'ab\~Allons vite pr\'e9venir maman\~\'bb, dit-elle \'e0 Paul\~; et elle partit en courant. Quelques instants apr\'e8s, la maman arriva, paya le port du paquet et l\rquote emporta au salon, o\'f9 la suivirent Sophie et Paul. Ils furent tr\'e8s attrap\'e9
+s quand ils virent Mme\~de\~R\'e9an poser le paquet sur la table et retourner \'e0 son bureau pour lire et \'e9crire.
+\par
+\par Sophie et Paul se regard\'e8rent d\rquote un air malheureux.
+\par
+\par \'ab\~Demande \'e0 maman de l\rquote ouvrir\~\'bb, dit tout bas Sophie \'e0 Paul.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i tout bas. }{\endash Je n\rquote ose pas\~; ma tante n\rquote aime pas qu\rquote on soit impatient et curieux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i tout bas. }{\endash Demande-lui si elle veut que nous lui \'e9pargnions la peine d\rquote ouvrir le paquet en l\rquote ouvrant nous-m\'eames.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash J\rquote entends tr\'e8s bien ce que vous dites, Sophie\~; c\rquote est tr\'e8s mal de faire la fausse, de faire semblant d\rquote \'eatre obligeante et de vouloir m\rquote \'e9pargner un ennui, quand c\rquote
+est tout bonnement par curiosit\'e9 et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu m\rquote avais dit franchement\~: \'ab\~Maman, j\rquote ai envie de voir les fruits confits, permettez-moi de d\'e9faire le paquet\~\'bb, je te l\rquote
+aurais permis. Maintenant je te d\'e9fends d\rquote y toucher.\~
+\par
+\par Sophie, confuse et m\'e9contente, s\rquote en alla dans sa chambre, suivie de Paul.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 ce que c\rquote est que d\rquote avoir voulu faire des finesses, lui dit Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante d\'e9teste les fausset\'e9s. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Pourquoi aussi n\rquote as-tu pas demand\'e9 tout de suite quand je te l\rquote ai dit\~? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que des b\'eatises.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash D\rquote abord je ne fais pas de b\'eatises\~; ensuite je ne fais pas le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les fruits confits.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre vous, parce que vous me faites toujours gronder.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash M\'eame le jour o\'f9 tu m\rquote as si bien griff\'e9\~?
+\par
+\par Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils rest\'e8rent quelque temps sans se parler\~; Sophie aurait bien voulu demander pardon \'e0 Paul, mais l\rquote amour-propre l\rquote emp\'eachait de parler la premi\'e8re. Paul, qui \'e9tait tr\'e8s bon, n\rquote
+en voulait plus \'e0 Sophie\~; mais il ne savait comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un moyen tr\'e8s habile\~: il se balan\'e7a sur sa chaise, et il se pencha tellement en arri\'e8re, qu\rquote il tomba. Sophie accourut pour l
+\rquote aider \'e0 se relever.
+\par
+\par \'ab\~Tu t\rquote es fait mal, pauvre Paul\~?\~\'bb lui dit-elle.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Non, AU CONTRAIRE.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i riant. \endash }{Ah\~! au contraire. C\rquote est assez dr\'f4le, cela.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oui\~! puisqu\rquote en tombant j\rquote ai fait finir notre querelle.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i l\rquote embrassant. }{\endash Mon bon Paul, comme tu es bon\~! C\rquote est donc expr\'e8s que tu es tomb\'e9\~? tu aurais pu te faire mal.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Non\~; comment veux-tu qu\rquote on se fasse mal en tombant d\rquote une chaise si basse\~? \'c0 pr\'e9sent que nous sommes amis, allons jouer.
+\par
+\par Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le paquet toujours ficel\'e9. Paul entra\'eena Sophie, qui avait bien envie de s\rquote arr\'eater, et ils n\rquote y pens\'e8rent plus.
+\par
+\par Apr\'e8s le d\'eener, Mme\~de\~R\'e9an appela les enfants.
+\par
+\par \'ab\~Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et go\'fbter \'e0 nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la ficelle.\~\'bb Paul partit comme un \'e9clair et rentra presque au m\'eame instant, tenant un couteau, qu
+\rquote il pr\'e9senta \'e0 sa tante.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an coupa la ficelle, d\'e9fit les papiers qui enveloppaient les fruits, et d\'e9couvrit douze bo\'eetes de fruits confits et de p\'e2tes d\rquote abricots.
+\par
+\par \'ab\~Go\'fbtons-les pour voir s\rquote ils sont bons, dit-elle en ouvrant une bo\'eete. Prends-en deux, Sophie\~; choisis ceux que tu aimerais le mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du c\'e9drat, de l\rquote ang\'e9lique.\~\'bb
+
+\par
+\par Sophie h\'e9sita un peu\~; elle examinait lesquels \'e9taient les plus gros\~; enfin elle se d\'e9cida pour une poire et un abricot. Paul choisit une prune et de l\rquote ang\'e9lique. Quand tout le monde en eut pris, la maman ferma la bo\'eete, encore
+\'e0 moiti\'e9 pleine, la porta dans sa chambre et la posa sur le haut d\rquote une \'e9tag\'e8re. Sophie l\rquote avait suivie jusqu\rquote \'e0 la porte.
+\par
+\par En revenant, Mme\~de\~R\'e9an dit \'e0 Sophie et \'e0 Paul qu\rquote elle ne pourrait pas les mener promener, parce qu\rquote elle devait faire une visite dans le voisinage.
+\par
+\par \'ab\~Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants\~; promenez-vous, ou restez devant la maison, comme vous voudrez.\~\'bb
+\par
+\par Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M.\~et Mme\~d\rquote Aubert et M.\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par Les enfants rest\'e8rent seuls et jou\'e8rent longtemps devant la maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.
+\par
+\par \'ab\~Je suis f\'e2ch\'e9e, dit-elle, de n\rquote avoir pas pris d\rquote ang\'e9lique ni de prune\~; ce doit \'eatre tr\'e8s bon.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est tr\'e8s bon, r\'e9pondit Paul, mais tu pourras en manger demain\~; ainsi n\rquote y pense plus, crois-moi, et jouons.\~\'bb
+\par
+\par Ils reprirent leur jeu, qui \'e9tait de l\rquote invention de Paul. Ils avaient creus\'e9 un petit bassin et ils le remplissaient d\rquote eau\~; mais il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l\rquote eau \'e0 mesure qu\rquote
+ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.
+\par
+\par \'ab\~A\'efe, a\'efe\~! s\rquote \'e9cria-t-il, comme c\rquote est froid\~! Je suis tremp\'e9\~; il faut que j\rquote aille changer de souliers, de bas, de pantalon. Attends-moi l\'e0, je reviendrai dans un quart d\rquote heure.\~\'bb
+\par
+\par Sophie resta pr\'e8s du bassin, tapotant l\rquote eau avec sa petite pelle, mais ne pensant ni \'e0 l\rquote eau, ni \'e0 la pelle, ni \'e0 Paul. \'c0 quoi pensait-elle donc\~? H\'e9las\~! Sophie pensait aux fruits confits, \'e0 l\rquote ang\'e9
+lique, aux prunes\~; elle regrettait de ne pas pouvoir en manger encore, de n\rquote avoir pas go\'fbt\'e9 \'e0 tout.
+\par
+\par \'ab\~Demain, pensa-t-elle, maman m\rquote en donnera encore\~; je n\rquote aurai pas le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d\rquote avance, je remarquerais ceux que je prendrai demain\'85 Et pourquoi ne pourrais-je pas les regarder\~? Je n
+\rquote ai qu\rquote \'e0 ouvrir la bo\'eete.\~\'bb
+\par
+\par Voil\'e0 Sophie, bien contente de son id\'e9e, qui court \'e0 la chambre de sa maman et qui cherche \'e0 atteindre la bo\'eete\~; mais elle a beau sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir\~; elle ne sait comment faire\~; elle cherche un b\'e2to
+n, une pincette, n\rquote importe quoi, lorsqu\rquote elle se tape le front avec la main en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Que je suis donc b\'eate\~! je vais approcher un fauteuil et monter dessus\~!\~\'bb
+\par
+\par Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout pr\'e8s de l\rquote \'e9tag\'e8re, grimpe dessus, atteint la bo\'eete, l\rquote ouvre et regarde avec envie les beaux fruits confits. \'ab\~Lequel prendrai-je demain\~?\~\'bb dit-elle. Elle ne peut se d\'e9
+cider\~: c\rquote est tant\'f4t l\rquote un, tant\'f4t l\rquote autre. Le temps se passait pourtant\~; Paul allait bient\'f4t revenir.
+\par
+\par \'ab\~Que dirait-il s\rquote il me voyait ici\~? pensa-t-elle. Il croirait que je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les regarder\'85 J\rquote ai une bonne id\'e9e\~
+: si je grignotais un tout petit morceau de chaque fruit, je saurais le go\'fbt qu\rquote ils ont tous, je saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce que j\rquote en mordrais si peu que cela ne para\'eetrait pas.\~\'bb
+\par
+\par Et Sophie mordille un morceau d\rquote ang\'e9lique, puis un abricot, puis une prune, puis une noix, puis une poire, puis du c\'e9drat, mais elle ne se d\'e9cide pas plus qu\rquote avant.
+\par
+\par \'ab\~Il faut recommencer\~\'bb, dit-elle.
+\par
+\par Elle recommence \'e0 grignoter, et recommence tant de fois, qu\rquote il ne reste presque plus rien dans la bo\'eete. Elle s\rquote en aper\'e7oit enfin\~; la frayeur la prend.
+\par
+\par \'ab\~Mon Dieu, mon Dieu\~! qu\rquote ai-je fait\~? dit-elle. Je ne voulais qu\rquote y go\'fbter, et j\rquote ai presque tout mang\'e9. Maman va s\rquote en apercevoir d\'e8s qu\rquote elle ouvrira la bo\'eete\~; elle devinera que c\rquote
+est moi. Que faire, que faire\~?\'85 Je pourrais bien dire que ce n\rquote est pas moi\~; mais maman ne me croira pas\'85 Si je disais que ce sont les souris\~? Pr\'e9cis\'e9ment, j\rquote en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je le dirai \'e0
+ maman\~; seulement je dirai que c\rquote \'e9tait un rat, parce qu\rquote un rat est plus gros qu\rquote une souris, et qu\rquote il mange plus, et, comme j\rquote ai mang\'e9 presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat qu\rquote une souris.\~\'bb
+
+\par
+\par Sophie, enchant\'e9e de son esprit, ferme la bo\'eete, la remet \'e0 sa place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant\~; \'e0 peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul revint.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 bien longtemps, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est que je ne trouvais pas mes souliers\~; on les avait emport\'e9s pour les cirer, et j\rquote ai cherch\'e9 partout avant de les demander \'e0 Baptiste. Qu
+\rquote as-tu fait pendant que je n\rquote y \'e9tais pas\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Rien du tout, je t\rquote attendais\~; je jouais avec l\rquote eau.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais tu as laiss\'e9 le bassin se vider\~; il n\rquote y a plus rien dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le rendre plus solide\~; va pendant ce temps puiser de l\rquote eau dans le baquet.
+\par
+\par Sophie alla chercher de l\rquote eau pendant que Paul travaillait au bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Ta pelle est toute poiss\'e9e\~; elle colle aux doigts\~; qu\rquote est-ce que tu as mis dessus\~?
+\par
+\par \endash Rien, r\'e9pondit Sophie\~; rien. Je ne sais pas pourquoi elle colle.\~\'bb
+\par
+\par Et Sophie plongea vivement ses mains dans l\rquote arrosoir plein d\rquote eau, parce qu\rquote elle venait de s\rquote apercevoir qu\rquote elles \'e9taient poiss\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi mets-tu tes mains dans l\rquote arrosoir\~?\~\'bb demanda Paul.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i embarrass\'e9e. }{\endash Pour voir si elle est froide.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i riant. }{\endash Quel dr\'f4le d\rquote air tu as depuis que je suis revenu\~! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i troubl\'e9e}{. \endash Quel mal veux-tu que j\rquote aie fait\~! Tu n\rquote as qu\rquote \'e0 regarder\~; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas pourquoi tu dis que j\rquote ai fait quelque chose de mal\~: tu as toujours des id
+\'e9es ridicules.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Comme tu te f\'e2ches\~! C\rquote est une plaisanterie que j\rquote ai faite. Je t\rquote assure que je ne crois \'e0 aucune mauvaise action de ta part, et tu n\rquote as pas besoin de me regarder d\rquote un air si farouche.
+\par
+\par Sophie leva les \'e9paules, reprit son arrosoir et le versa dans le bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jou\'e8rent ainsi jusqu\rquote \'e0 huit heures\~; les bonnes vinrent les chercher et les emmen\'e8rent. C\rquote \'e9tait l\rquote
+heure du coucher.
+\par
+\par Sophie eut une nuit un peu agit\'e9e\~; elle r\'eava qu\rquote elle \'e9tait pr\'e8s d\rquote un jardin dont elle \'e9tait s\'e9par\'e9e par une barri\'e8re\~; ce jardin \'e9tait rempli de fleurs et de fruits qui semblaient d\'e9licieux. Elle cherchait
+\'e0 y entrer\~; son bon ange la tirait en arri\'e8re et lui disait d\rquote une voix triste\~: \'ab\~N\rquote entre pas, Sophie\~; ne go\'fbte pas \'e0 ces fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonn\'e9s\~
+; ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui r\'e9pandent une odeur infecte et empoisonn\'e9e. Ce jardin est le jardin du mal. Laisse-moi te mener dans le jardin du bien. \endash
+ Mais, dit Sophie, le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que l\rquote autre est couvert d\rquote un sable fin, doux aux pieds. \endash Oui, dit l\rquote ange, mais le chemin raboteux te m\'e8nera dans un jardin de d\'e9lices. L
+\rquote autre chemin te m\'e8nera dans un lieu de souffrance, de tristesse\~; tout y est mauvais\~; les \'eatres qui l\rquote habitent sont m\'e9chants et cruels\~
+; au lieu de te consoler, ils riront de tes souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-m\'eames.\~\'bb Sophie h\'e9sita\~; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de fruits, les all\'e9es sabl\'e9es et ombrag\'e9es\~
+; puis, jetant un coup d\rquote \'9cil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n\rquote avoir pas de fin, elle se retourna vers la barri\'e8re, qui s\rquote ouvrit devant elle, et, s\rquote arrachant des mai
+ns de son bon ange, elle entra dans le jardin. L\rquote ange lui cria\~: \'ab\~Reviens, reviens, Sophie, je t\rquote attendrai \'e0 la barri\'e8re\~; je t\rquote y attendrai jusqu\rquote \'e0 ta mort, et, si jamais tu reviens \'e0 moi, je te m\'e8
+nerai au jardin de d\'e9lices par le chemin raboteux, qui s\rquote adoucira et s\rquote embellira \'e0 mesure que tu y avanceras.\~\'bb Sophie n\rquote \'e9couta pas la voix de son bon ange\~: de jolis enfants lui faisaient signe d\rquote
+avancer, elle courut \'e0 eux, ils l\rquote entour\'e8rent en riant, et se mirent les uns \'e0 la pincer, les autres \'e0 la tirailler, \'e0 lui jeter du sable dans les yeux.
+\par
+\par Sophie se d\'e9barrassa d\rquote eux avec peine, et, s\rquote \'e9loignant, elle cueillit une fleur d\rquote une apparence charmante\~; elle la sentit et la rejeta loin d\rquote elle\~: l\rquote odeur en \'e9tait affreuse. Elle continua \'e0
+ avancer, et, voyant les arbres charg\'e9s des plus beaux fruits, elle en prit un et y go\'fbta\~; mais elle le jeta avec plus d\rquote horreur encore que la fleur\~: le go\'fbt en \'e9tait amer et d\'e9testable. Sophie, un peu attrist\'e9
+e, continua sa promenade, mais partout elle fut tromp\'e9e comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut rest\'e9e quelque temps dans ce jardin o\'f9 tout \'e9tait mauvais, elle pensa \'e0 son bon ange, et, malgr\'e9 les promesses et les cris des m
+\'e9chants, elle courut \'e0 la barri\'e8re et aper\'e7ut son bon ange, qui lui tendait les bras. Repoussant les m\'e9chants enfants, elle se jeta dans les bras de l\rquote ange, qui l\rquote entra\'ee
+na dans le chemin raboteux. Les premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avan\'e7ait et plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et agr\'e9able. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu\rquote elle s\rquote \'e9
+veilla agit\'e9e et baign\'e9e de sueur. Elle pensa longtemps \'e0 ce r\'eave. \'ab\~Il faudra, dit-elle, que je demande \'e0 maman de me l\rquote expliquer\~\'bb\~; et elle se rendormit jusqu\rquote au lendemain.
+\par
+\par Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu s\'e9v\'e8re\~; mais le r\'eave lui avait fait oublier les fruits confits, et elle se mit tout de suite \'e0 le raconter.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash Sais-tu ce qu\rquote il peut signifier, Sophie\~! C\rquote est que le bon Dieu, qui voit que tu n\rquote es pas sage, te pr\'e9vient par le moyen de ce r\'eave que, si tu continues \'e0
+ faire tout ce qui est mal et qui te semble agr\'e9able, tu auras des chagrins au lieu d\rquote avoir des plaisirs. Ce jardin trompeur, c\rquote est l\rquote enfer\~; le jardin du bien, c\rquote est le paradis\~; on y arrive par un chemin raboteux, c
+\rquote est-\'e0-dire en se privant de choses agr\'e9ables, mais qui sont d\'e9fendues\~; le chemin devient plus doux \'e0 mesure qu\rquote on marche, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote \'e0 force d\rquote \'eatre ob\'e9issant, doux, bon, on s\rquote
+y habitue tellement que cela ne co\'fbte plus d\rquote ob\'e9ir et d\rquote \'eatre bon, et qu\rquote on ne souffre plus de ne pas se laisser aller \'e0 toutes ses volont\'e9s.
+\par
+\par Sophie s\rquote agita sur sa chaise\~; elle rougissait, regardait sa maman\~; elle voulait parler\~; mais elle ne pouvait s\rquote y d\'e9cider. Enfin Mme\~de\~R\'e9an, qui voyait son agitation, vint \'e0 son aide en lui disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu as quelque chose \'e0 avouer, Sophie\~; tu n\rquote oses pas le faire, parce que cela co\'fbte toujours d\rquote avouer une faute. C\rquote est pr\'e9cis\'e9ment le chemin raboteux dans lequel t\rquote appelle ton bon ange et qui te
+ fait peur. Voyons, Sophie, \'e9coute ton bon ange, et saute hardiment dans les pierres du chemin qu\rquote il t\rquote indique.\~\'bb
+\par
+\par Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et, d\rquote une voix tremblante, avoua \'e0 sa maman qu\rquote elle avait mang\'e9 la veille presque toute la bo\'eete de fruits confits.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Et comment esp\'e9rais-tu me le cacher\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je voulais vous dire, maman, que c\rquote \'e9taient les rats qui l\rquote avaient mang\'e9e.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Et je ne l\rquote aurais jamais cru, comme tu le penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de la bo\'eete et le refermer ensuite\~; les rats auraient commenc\'e9 par d\'e9vorer, d\'e9chirer la bo\'ee
+te pour arriver aux fruits confits. De plus, les rats n\rquote avaient pas besoin d\rquote approcher un fauteuil pour atteindre l\rquote \'e9tag\'e8re.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i surprise. }{\endash Comment\~! Vous avez vu que j\rquote avais tir\'e9 le fauteuil\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Comme tu avais oubli\'e9 de l\rquote \'f4ter, c\rquote est la premi\'e8re chose que j\rquote ai vue hier en rentrant chez moi. J\rquote ai compris que c\rquote \'e9tait toi, surtout apr\'e8s avoir regard\'e9 la bo\'ee
+te et l\rquote avoir trouv\'e9e presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de m\rquote avouer ta faute\~; tes mensonges n\rquote auraient fait que l\rquote augmenter et t\rquote auraient fait punir plus s\'e9v\'e8rement. Pour r\'e9compenser l\rquote
+effort que tu fais en avouant tout, tu n\rquote auras d\rquote autre punition que de ne pas manger de fruits confits tant qu\rquote ils dureront.
+\par
+\par Sophie baisa la main de sa maman, qui l\rquote embrassa\~; elle retourna ensuite dans sa chambre, o\'f9 Paul l\rquote attendait pour d\'e9jeuner.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Qu\rquote as-tu donc, Sophie\~? Tu as les yeux rouges.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est que j\rquote ai pleur\'e9.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Pourquoi\~? Est-ce que ma tante t\rquote a grond\'e9e\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, mais c\rquote est que j\rquote \'e9tais honteuse de lui avouer une mauvaise chose que j\rquote ai faite hier.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Quelle mauvaise chose\~? Je n\rquote ai rien vu, moi.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Parce que je me suis cach\'e9e de toi.
+\par
+\par Et Sophie raconta \'e0 Paul comment elle avait mang\'e9 la bo\'eete de fruits confits, apr\'e8s avoir voulu seulement les regarder et choisir les meilleurs pour le lendemain.
+\par
+\par Paul loua beaucoup Sophie d\rquote avoir tout avou\'e9 \'e0 sa maman.
+\par
+\par \'ab\~Comment as-tu eu ce courage\~?\~\'bb dit-il.
+\par
+\par Sophie lui raconta alors son r\'eave, et comment sa maman le lui avait expliqu\'e9. Depuis ce jour Paul et Sophie parl\'e8rent souvent de ce r\'eave, qui les aida \'e0 \'eatre ob\'e9issants et bons.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928243}XVII \endash Le chat et le bouvreuil.{\*\bkmkend _Toc95928243}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne\~; ils revenaient de chez une pauvre femme \'e0 laquelle ils avaient \'e9t\'e9 porter de l\rquote
+argent. Ils revenaient tout doucement\~; tant\'f4t ils cherchaient \'e0 grimper \'e0 un arbre, tant\'f4t ils passaient au travers des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie \'e9tait cach\'e9e et Paul la cherchait, lorsqu\rquote
+elle entendit un tout petit miaou bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur\~; elle sortit de sa cachette.
+\par
+\par \'ab\~Paul, dit-elle, appelons ma bonne\~; j\rquote ai entendu un petit cri, comme un chat qui miaule, tout pr\'e8s de moi, dans le buisson. \'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela\~? Allons voir nous-m\'eames ce que c\rquote est.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! j\rquote ai peur.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i riant. }{\endash Peur\~! et de quoi\~? Tu dis toi-m\'eame que c\rquote \'e9tait un petit cri. Ce n\rquote est donc pas une grosse b\'eate.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je ne sais pas\~; c\rquote est peut-\'eatre un serpent, un jeune loup.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i riant. }{\endash Ha\~! ha\~! ha\~! Un serpent qui crie\~! C\rquote est nouveau, cela\~! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui \'e9tais tout pr\'e8s de toi, je ne l\rquote ai pas entendu\~!
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Voil\'e0 le m\'eame cri\~! Entends-tu\~?
+\par
+\par Paul \'e9couta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui sortait du buisson. Il y courut malgr\'e9 les pri\'e8res de Sophie.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un pauvre petit chat qui a l\rquote air malade, s\rquote \'e9cria-t-il apr\'e8s avoir cherch\'e9 quelques instants. Viens voir comme il para\'eet mis\'e9rable.\~\'bb
+\par
+\par Sophie accourut\~; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouill\'e9 de ros\'e9e et tach\'e9 de boue, qui \'e9tait \'e9tendu tout pr\'e8s de la place o\'f9 elle s\rquote \'e9tait cach\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu\rquote elle l\rquote emporte\~; pauvre petit, comme il tremble.
+\par
+\par \endash Et comme il est maigre\~!\~\'bb dit Paul. Ils appel\'e8rent la bonne, qui les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montr\'e8rent le petit chat et lui demand\'e8rent de l\rquote emporter.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Mais comment faire pour l\rquote emporter\~? Le pauvre petit malheureux est si mouill\'e9 et si sale que je ne peux pas le prendre dans mes mains.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ou plut\'f4t dans mon mouchoir\~; il sera bien mieux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est cela\~! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le dans le tien\~; ma bonne l\rquote emportera.
+\par
+\par La bonne les aida \'e0 arranger le petit chat, qui n\rquote avait pas la force de remuer\~; quand il fut bien envelopp\'e9 dans le mouchoir, la bonne le prit, et tous se d\'e9p\'each\'e8rent d\rquote arriver \'e0 la maison pour lui donner du lait chaud.
+
+\par
+\par Ils n\rquote \'e9taient pas loin de la maison, et ils furent bient\'f4t arriv\'e9s. Sophie et Paul coururent en avant, \'e0 la cuisine.
+\par
+\par \'ab\~Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie \'e0 Jean, le cuisinier.
+\par
+\par \endash Pour quoi faire, mademoiselle\~? r\'e9pondit Jean.
+\par
+\par \endash Pour un pauvre petit chat que nous avons trouv\'e9 dans une haie et qui est presque mort de faim. Le voici\~; ma bonne l\rquote apporte dans un mouchoir.\~\'bb
+\par
+\par La bonne posa le mouchoir par terre\~; le cuisinier apporta une assiett\'e9e de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala tout sans en laisser une goutte.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re que le voil\'e0 content, dit la bonne. Il a bu plus de deux verres de lait. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Ah\~! le voil\'e0 qui se rel\'e8ve\~! Il l\'e8che ses poils.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Si nous l\rquote emportions dans notre chambre\~?
+\par
+\par }{\b LE CUISINIER.}{ \endash Moi, monsieur et mademoiselle, je vous conseillerais de le laisser dans la cuisine, d\rquote abord parce qu\rquote il se s\'e9chera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu\rquote il aura \'e0 manger ici tant qu\rquote
+il voudra\~; enfin parce qu\rquote il pourra sortir quand il en aura besoin, et qu\rquote il apprendra ainsi \'e0 \'eatre propre.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est vrai. Laissons-le \'e0 la cuisine, Sophie.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais il sera toujours \'e0 nous et je le verrai tant que je voudrai\~?
+\par
+\par }{\b LE CUISINIER.}{ \endash Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand vous voudrez. Ne sera-t-il pas \'e0 vous tout de m\'eame\~?
+\par
+\par Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le fourneau. Les enfants le laiss\'e8rent dormir et recommand\'e8rent bien au cuisinier de lui mettre du lait pr\'e8s de lui pour qu\rquote il p\'fbt en boire toutes les fois qu\rquote
+il aurait faim.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Comment appellerons-nous notre chat\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Appelons-le Ch\'e9ri.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! C\rquote est commun. Appelons-le plut\'f4t Charmant.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et si en grandissant il devient laid\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est vrai. Comment l\rquote appeler alors\~? Il faut bien pourtant qu\rquote il ait un nom.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Sais-tu ce qui serait un tr\'e8s joli nom\~? Beau-Minon.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Ah oui\~! Comme dans le conte de }{\i Blondine}{. C\rquote est vrai\~: appelons-le Beau-Minon. Je demanderai \'e0 maman de lui faire un petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.
+\par
+\par Et les enfants coururent chez Mme\~de\~R\'e9an pour lui raconter l\rquote histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman alla voir le chat et prit la mesure de son cou.
+\par
+\par \'ab\~Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est si maigre et si faible qu\rquote il peut \'e0 peine se tenir sur ses pattes. \'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais comment s\rquote est-il trouv\'e9 dans la haie\~? Les chats ne vivent pas dans les bois.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Ce sont peut-\'eatre de m\'e9chants enfants qui l\rquote ont emport\'e9 pour jouer, et l\rquote auront jet\'e9 ensuite dans la haie, pensant qu\rquote il pourrait revenir dans sa maison tout seul.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Pourquoi aussi n\rquote est-il pas revenu\~? C\rquote est bien sa faute s\rquote il a \'e9t\'e9 malheureux.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son chemin\~; et puis, il vient peut-\'eatre de tr\'e8s loin. Si de m\'e9chants hommes t\rquote emmenaient tr\'e8s loin et te laissaient au coin d\rquote un bois, que ferais-tu\~
+? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute seule\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! je ne serais pas embarrass\'e9e\~! Je marcherais toujours jusqu\rquote \'e0 ce que je rencontre quelqu\rquote un ou que je voie une maison\~; alors je dirais comment je m\rquote appelle et je demanderais qu\rquote on me ramen
+\'e2t.
+\par
+\par }{\b LA MAMAN.}{ \endash D\rquote abord, tu rencontrerais peut-\'eatre de m\'e9chantes gens qui ne voudraient pas se d\'e9ranger de leur chemin ou de leur ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te comprendrait\~
+! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s\rquote il \'e9tait entr\'e9 dans une maison, on aurait compris ce qu\rquote il voulait, o\'f9 il demeurait\~? On l\rquote aurait chass\'e9, battu, tu\'e9 peut-\'eatre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais pourquoi a-t-il \'e9t\'e9 dans ce buisson pour y mourir de faim\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Les mauvais gar\'e7ons l\rquote ont peut-\'eatre jet\'e9 l\'e0 apr\'e8s l\rquote avoir battu. D\rquote ailleurs il n\rquote a pas \'e9t\'e9 si b\'eate d\rquote \'eatre rest\'e9 l\'e0, puisque vous avez pass\'e9 aupr\'e8
+s et que vous l\rquote avez sauv\'e9.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Quant \'e0 cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que nous passerions par l\'e0.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Lui, non\~; mais le bon Dieu, qui le savait, l\rquote a permis afin de vous donner l\rquote occasion d\rquote \'eatre charitables, m\'eame pour un animal.
+\par
+\par Sophie et Paul, qui \'e9taient impatients de revoir leur chat, ne dirent plus rien et retourn\'e8rent \'e0 la cuisine, o\'f9 ils trouv\'e8rent Beau-Minon profond\'e9ment endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier avait mis pr\'e8
+s de lui une petite jatte de lait\~; il n\rquote y avait donc rien \'e0 faire pour lui, et les enfants all\'e8rent jouer dans leur petit jardin.
+\par
+\par Beau-Minon ne mourut pas\~; en peu de jours il redevint fort, bien portant et gai. \'c0 mesure qu\rquote il grandissait, il devenait plus beau\~; ses longs poils blancs \'e9taient doux et soyeux\~; ses grands yeux noirs \'e9
+taient brillants comme des soleils\~; son nez rose lui donnait un petit air gentil et enfantin. C\rquote \'e9tait un vrai chat angora de la plus belle esp\'e8ce. Sophie l\rquote aimait beaucoup\~; Paul, qui venait tr\'e8
+s souvent passer quelques jours avec Sophie, l\rquote aimait bien aussi. Beau-Minon \'e9tait le plus heureux des chats. Il avait un seul d\'e9faut, qui d\'e9solait Sophie\~: il \'e9tait cruel pour les oiseaux. Aussit\'f4t qu\rquote il \'e9
+tait dehors, il grimpait aux arbres pour chercher des nids et pour manger les petits qu\rquote il y trouvait. Quelquefois m\'eame il avait mang\'e9 les pauvres mamans oiseaux qui cherchaient \'e0 d\'e9fendre leurs petits contre le m\'e9
+chant Beau-Minon. Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient ce qu\rquote ils pouvaient pour le faire descendre\~; mais Beau-Minon ne les \'e9coutait pas, et continuait tout de m\'eame \'e0 grimper et \'e0
+ manger les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic}{\i }{plaintifs.
+\par
+\par Lorsque Beau-Minon descendait de l\rquote arbre, Sophie lui donnait de grands coups de verges\~: mais il trouva moyen de les \'e9viter en restant si longtemps tout en haut de l\rquote arbre, que Sophie ne pouvait pas l\rquote atteindre. D\rquote
+autres fois, quand il \'e9tait arriv\'e9 \'e0 moiti\'e9 de l\rquote arbre, il s\rquote \'e9lan\'e7ait, sautait \'e0 terre et se sauvait \'e0 toutes jambes avant que Sophie e\'fbt pu l\rquote attraper.
+\par
+\par \'ab\~Prends garde, Beau-Minon\~! lui disaient les enfants. Le bon Dieu te punira de ta m\'e9chancet\'e9. Il t\rquote arrivera malheur un jour.\~\'bb
+\par
+\par Beau-Minon ne les \'e9coutait pas.
+\par
+\par Un jour Mme\~de\~R\'e9an apporta dans le salon un charmant oiseau, dans une belle cage toute dor\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m\rquote a envoy\'e9 un de mes amis. Il chante parfaitement.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{ }{\i et }{\b PAUL}{, }{\i ensemble. \endash }{Oh\~! que je voudrais l\rquote entendre\~!
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je vais le faire chanter\~; mais n\rquote approchez pas trop, pour ne pas l\rquote effrayer\'85 Petit, petit, continua Mme\~de\~R\'e9an en parlant au bouvreuil, chante, mon ami\~; chante, petit, chante.\~\'bb
+\par
+\par Le bouvreuil commen\'e7a \'e0 se balancer, \'e0 pencher sa t\'eate \'e0 droite et \'e0 gauche, et puis il se mit \'e0 siffler l\rquote air\~: }{\i Au clair de la lune}{. Quand il eut fini, il siffla\~: }{\i J\rquote ai du bon tabac}{, puis\~: }{\i
+Le bon roi Dagobert}{.
+\par
+\par Les enfants l\rquote \'e9coutaient sans bouger\~; ils osaient \'e0 peine respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini, Paul s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! ma tante, comme il chante bien\~! Quelle petite voix douce\~! Je voudrais l\rquote entendre toujours\~!
+\par
+\par
+\par Nous le ferons recommencer apr\'e8s d\'eener, dit Mme\~de\~R\'e9an\~; \'e0 pr\'e9sent il est fatigu\'e9, il arrive de voyage\~; donnons-lui \'e0 manger. Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du plantain\~; le jardinier vous montrera o
+\'f9 il y en a.\~\'bb
+\par
+\par Les enfants coururent au potager et rapport\'e8rent une telle quantit\'e9 de mouron qu\rquote on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur maman leur dit de n\rquote en cueillir qu\rquote une petite poign\'e9
+e une autre fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commen\'e7a tout de suite \'e0 le becqueter.
+\par
+\par \'ab\~Allons d\'eener \'e0 pr\'e9sent, mes enfants, dit Mme\~de\~R\'e9an, vos papas nous attendent.\~\'bb
+\par
+\par Pendant le d\'eener, on parla beaucoup du joli bouvreuil.
+\par
+\par \'ab\~Quelle belle t\'eate noire il a\~! dit Sophie.
+\par
+\par
+\par Et quel joli ventre rouge\~! dit Paul.
+\par
+\par
+\par Et comme il chante bien\~! dit Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par
+\par Il faudra lui faire chanter tous ses airs\~\'bb, dit M.\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par Aussit\'f4t que le d\'eener fut fini, on retourna au salon\~; les enfants couraient en avant. Au moment d\rquote entrer au salon, Mme\~de\~R\'e9an y entendit pousser un cri affreux\~
+; elle accourut et les trouva immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De cette cage, dont plusieurs barreaux \'e9taient tordus et cass\'e9s, Beau-Minon s\rquote \'e9lan\'e7
+ait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme\~de\~R\'e9an cria \'e0 son tour et courut \'e0 Beau-Minon pour lui faire l\'e2cher l\rquote oiseau. Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M.\~de\~R\'e9
+an, qui entrait en ce moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup \'e0 Beau-Minon. Mais le chat, qui \'e9tait pr\'eat \'e0 se sauver, s\rquote \'e9lan\'e7a vers la porte rest\'e9e entr\rquote ouverte. M.\~de\~R\'e9
+an le poursuivit de chambre en chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus, ne se d\'e9battait plus. Enfin M.\~de\~R\'e9an parvint \'e0 attraper Beau-Minon avec la pincette. Le coup avait \'e9t\'e9 si fort que sa gueule s\rquote
+ouvrit et laissa \'e9chapper l\rquote oiseau. Pendant que le bouvreuil tombait d\rquote un c\'f4t\'e9, Beau-Minon tombait de l\rquote autre. Il eut deux ou trois convulsions et il ne bougea plus\~; la pincette l\rquote avait frapp\'e9 \'e0 la t\'eate\~
+; il \'e9tait mort.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an et les enfants, qui couraient apr\'e8s M.\~de\~R\'e9an, apr\'e8s le chat et apr\'e8s le bouvreuil, arriv\'e8rent au moment de la derni\'e8re convulsion de Beau-Minon.
+\par
+\par \'ab\~Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon\~! s\rquote \'e9cria Sophie.
+\par
+\par
+\par Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil\~! s\rquote \'e9cria Paul.
+\par
+\par
+\par Mon ami, qu\rquote avez-vous fait\~? s\rquote \'e9cria Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par \endash J\rquote ai puni le coupable, mais je n\rquote ai pu sauver l\rquote innocent, r\'e9pondit M.\~de\~R\'e9an. Le bouvreuil est mort \'e9touff\'e9 par le m\'e9chant Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l\rquote ai tu\'e9
+ sans le vouloir.\~\'bb
+\par
+\par Sophie n\rquote osait rien dire, mais elle pleura am\'e8rement son pauvre chat, qu\rquote elle aimait malgr\'e9 ses d\'e9fauts.
+\par
+\par \'ab\~Je lui avais bien dit, disait-elle \'e0 Paul, que le bon Dieu le punirait de sa m\'e9chancet\'e9 pour les oiseaux. H\'e9las\~! pauvre Beau-Minon\~! te voil\'e0 mort, et par ta faute\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928244}XVIII \endash La bo\'eete \'e0 ouvrage.{\*\bkmkend _Toc95928244}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et redemandait jusqu\rquote \'e0 c
+e que sa maman, ennuy\'e9e, la renvoy\'e2t dans sa chambre. Alors, au lieu de n\rquote y plus penser, elle y pensait toujours et r\'e9p\'e9tait\~:
+\par
+\par \'ab\~Comment faire pour avoir ce que je veux\~? J\rquote en ai si envie\~! Il faut que je t\'e2che de l\rquote avoir.\~\'bb
+\par
+\par Bien souvent, en t\'e2chant de l\rquote avoir, elle se faisait punir\~; mais elle ne se corrigeait pas.
+\par
+\par Un jour sa maman l\rquote appela pour lui montrer une charmante bo\'eete \'e0 ouvrage que M.\~de\~R\'e9an venait d\rquote envoyer de Paris. La bo\'eete \'e9tait en \'e9caille avec de l\rquote or\~; le dedans \'e9tait doubl\'e9 de velours b
+leu, il y avait tout ce qu\rquote il fallait pour travailler, et tout \'e9tait en or\~; il y avait un d\'e9, des ciseaux, un \'e9tui, un poin\'e7
+on, des bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet. Dans un autre compartiment il y avait une bo\'eete \'e0 aiguilles, une bo\'eete \'e0 \'e9pingles dor\'e9es, une provision de soies de toutes couleurs, de fils de diff\'e9
+rentes grosseurs, de cordons, de rubans, etc. Sophie se r\'e9cria sur la beaut\'e9 de la bo\'eete\~:
+\par
+\par \'ab\~Comme tout cela est joli\~! dit-elle, et comme c\rquote est commode d\rquote avoir tout ce qu\rquote il faut pour travailler\~! Pour qui est cette bo\'eete, maman\~? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait \'e9t\'e9 s\'fbre que sa maman r\'e9
+pondrait\~: }{\i C\rquote est pour toi}{.
+\par
+\par }\pard \qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {C\rquote est \'e0 moi que ton papa l\rquote a envoy\'e9e, \'bb r\'e9pondit Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Quel dommage\~! J\rquote aurais bien voulu l\rquote avoir.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Eh bien\~! je te remercie\~! Tu es f\'e2ch\'e9e que ce soit moi qui aie cette jolie bo\'eete\~! C\rquote est un peu \'e9go\'efste.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tu ne travailles pas encore assez bien pour avoir une si jolie bo\'eete. De plus tu n\rquote as pas assez d\rquote ordre. Tu ne rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns apr\'e8s les autres.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! maman, je vous assure\~; j\rquote en aurais bien soin.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Non, Sophie, n\rquote y pense pas\~; tu es trop jeune.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je commence \'e0 tr\'e8s bien travailler, maman\~; j\rquote aime beaucoup \'e0 travailler.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash En v\'e9rit\'e9\~! Et pourquoi es-tu toujours si d\'e9sol\'e9e quand je t\rquote oblige \'e0 travailler\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i embarrass\'e9e. }{\endash C\rquote est\'85, c\rquote est\'85 parce que je n\rquote ai pas ce qu\rquote il me faut pour travailler. Mais, si j\rquote avais cette bo\'eete, je travaillerais avec un plaisir\'85, oh\~! un plaisir\'85
+
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash T\'e2che de travailler avec plaisir sans la bo\'eete, c\rquote est le moyen d\rquote arriver \'e0 en avoir une.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, je vous en prie\~!
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Sophie, tu m\rquote ennuies. Je te prie de ne plus songer \'e0 la bo\'eete.
+\par
+\par Sophie se tut\~; elle continua \'e0 regarder la bo\'eete, puis elle la redemanda \'e0 sa maman plus de dix fois. La maman, impatient\'e9e, la renvoya dans le jardin.
+\par
+\par Sophie ne joua pas, ne se promena pas\~; elle resta assise sur un banc, pensant \'e0 la bo\'eete et cherchant les moyens de l\rquote avoir.
+\par
+\par \'ab\~Si je savais \'e9crire, dit-elle, j\rquote \'e9crirais \'e0 papa pour qu\rquote il m\rquote en envoie une toute pareille\~; mais\'85 je ne sais pas \'e9crire\~; et, si je dictais la lettre \'e0 maman, elle me gronderait et ne voudrait pas l\rquote
+\'e9crire\'85 Je pourrais bien attendre que papa soit revenu\~; mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la bo\'eete tout de suite\'85\~\'bb
+\par
+\par Sophie r\'e9fl\'e9chit, r\'e9fl\'e9chit longtemps\~; enfin elle sauta de dessus son banc, frotta ses mains l\rquote une contre l\rquote autre et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai trouv\'e9, j\rquote ai trouv\'e9. La bo\'eete sera \'e0 moi.\~\'bb
+\par
+\par Et voil\'e0 Sophie qui rentre au salon, la bo\'eete \'e9tait rest\'e9e sur la table\~; mais la maman n\rquote y \'e9tait plus. Sophie avance avec pr\'e9caution, ouvre la bo\'eete et en retire une \'e0 une toutes les choses qui la remplissaient. Son c\'9c
+ur battait, car elle allait voler, comme les voleurs que l\rquote on met en prison. Elle avait peur que quelqu\rquote un n\rquote entr\'e2t avant qu\rquote elle e\'fbt fini. Mais personne ne vint\~; Sophie put prendre tout ce qui \'e9tait dans la bo\'ee
+te. Quand elle eut tout pris, elle referma doucement la bo\'eete, la repla\'e7a au milieu de la table et alla dans un petit salon o\'f9 \'e9taient ses joujoux et ses petits meubles\~; elle ouvrit le tiroir de sa petite table et y enferma tout ce qu
+\rquote elle avait pris dans la bo\'eete de sa maman.
+\par
+\par \'ab\~Quand maman n\rquote aura plus qu\rquote une bo\'eete vide, dit-elle, elle voudra bien me la donner\~; et alors j\rquote y remettrai tout, et la jolie bo\'eete sera \'e0 moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Sophie, enchant\'e9e de cette esp\'e9rance, ne pensa m\'eame pas \'e0 se reprocher ce qu\rquote elle avait fait\~; elle ne se demanda pas\~: \'ab\~Que dira maman\~? Qui accusera-t-elle d\rquote avoir vol\'e9 ses affaires\~? Que r\'e9
+pondrai-je quand on me demandera si c\rquote est moi\~?\~\'bb Sophie ne pensa \'e0 rien qu\rquote au bonheur d\rquote avoir la bo\'eete.
+\par
+\par Toute la matin\'e9e se passa sans que la maman s\rquote aper\'e7\'fbt du vol de Sophie\~; mais \'e0 l\rquote heure du d\'eener, quand tout le monde se r\'e9unit au salon, Mme\~de\~R\'e9an dit aux personnes qu\rquote elle avait invit\'e9es \'e0 d\'eener qu
+\rquote elle allait leur montrer une bien jolie bo\'eete \'e0 ouvrage que M.\~de\~R\'e9an lui avait envoy\'e9e de Paris.
+\par
+\par \'ab\~Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c\rquote est complet\~; tout ce qui est n\'e9cessaire pour travailler se trouve dans la bo\'eete. Voyez d\rquote abord la bo\'eete elle-m\'eame\~; comme elle est jolie\~!
+\par
+\par \endash Charmante, r\'e9pondit-on, charmante.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an l\rquote ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des personnes qui l\rquote entouraient, de trouver la bo\'eete vide\~!
+\par
+\par \'ab\~Que signifie cela\~? dit-elle. Ce matin, tout y \'e9tait, et je ne l\rquote ai pas touch\'e9e depuis.
+\par
+\par \endash L\rquote aviez-vous laiss\'e9e au salon\~?\~\'bb demanda une des dames invit\'e9es.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Certainement, et sans la moindre inqui\'e9tude\~; tous mes domestiques sont honn\'eates et incapables de me voler.
+\par
+\par }{\b LA DAME.}{ \endash Et pourtant la bo\'eete est vide, ch\'e8re madame\~; il est certain que quelqu\rquote un l\rquote a vid\'e9e.
+\par
+\par Le c\'9cur de Sophie battait avec violence pendant cette conversation\~; elle se tenait cach\'e9e derri\'e8re tout le monde, rouge comme un radis et tremblant de tous ses membres.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela\~: \'ab\~Sophie, Sophie, o\'f9 es-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Comme Sophie ne r\'e9pondait pas, les dames derri\'e8re lesquelles elle \'e9tait cach\'e9e, et qui la savaient l\'e0, s\rquote \'e9cart\'e8rent, et Sophie parut dans un tel \'e9tat de rougeur et de trouble, que chacun devina sans peine que le voleur \'e9
+tait elle-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~Approchez, Sophie\~\'bb, dit Mme\~de\~R\'e9an.
+\par
+\par Sophie s\rquote avan\'e7a d\rquote un pas lent\~; ses jambes tremblaient sous elle.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash O\'f9 avez-vous mis les choses qui \'e9taient dans ma bo\'eete\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i tremblante. }{\endash Je n\rquote ai rien pris, maman, je n\rquote ai rien cach\'e9.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Il est inutile de mentir, mademoiselle\~; rapportez tout \'e0 la minute, si vous ne voulez pas \'eatre punie comme vous le m\'e9ritez.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i pleurant. }{\endash Mais, maman, je vous assure que je n\rquote ai rien pris.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Suivez-moi, mademoiselle.
+\par
+\par Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme\~de\~R\'e9an lui prit la main et l\rquote entra\'eena malgr\'e9 sa r\'e9sistance dans le salon \'e0 joujoux. Elle se mit \'e0 chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans l\rquote armoire de la poup\'e9e\~
+; ne trouvant rien, elle commen\'e7ait \'e0 craindre d\rquote avoir \'e9t\'e9 injuste envers Sophie, lorsqu\rquote elle se dirigea vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman, ouvrant le tiroir, aper\'e7ut tous les objets de sa bo\'ee
+te \'e0 ouvrage, que Sophie avait cach\'e9s l\'e0.
+\par
+\par Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne l\rquote avait jamais fouett\'e9e. Sophie eut beau crier, demander gr\'e2ce, elle re\'e7ut le fouet de la bonne mani\'e8re, et il faut avouer qu\rquote elle le m\'e9ritait.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an vida le tiroir et emporta tout ce qu\rquote elle y avait trouv\'e9, pour le remettre dans sa bo\'eete, laissant Sophie pleurer seule dans le petit salon.
+\par
+\par Elle \'e9tait si honteuse qu\rquote elle n\rquote osait plus rentrer pour d\'eener\~; et elle fit bien, car Mme\~de\~R\'e9an lui envoya sa bonne pour l\rquote emmener dans sa chambre, o\'f9 elle devait d\'eener et passer la soir\'e9
+e. Sophie pleura beaucoup et longtemps\~; la bonne, malgr\'e9 ses g\'e2teries habituelles, \'e9tait indign\'e9e et l\rquote appelait voleuse.
+\par
+\par \'ab\~Il faudra que je ferme tout \'e0 clef, disait-elle, de peur que vous ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos tiroirs.\~\'bb
+\par
+\par Le lendemain, Mme\~de\~R\'e9an fit appeler Sophie.
+\par
+\par \'ab\~\'c9coutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m\rquote \'e9crivait votre papa en m\rquote envoyant la bo\'eete \'e0 ouvrage. \'bb
+\par
+\par \'ab\~Ma ch\'e8re amie, je viens d\rquote acheter une charmante bo\'eete \'e0 ouvrage que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la r\'e9compense de huit jours de sagesse. Fa
+ites-lui voir la bo\'eete, mais ne lui dites pas que je l\rquote ai achet\'e9e pour elle. Je ne veux pas qu\rquote elle soit sage par int\'e9r\'eat, pour gagner un beau pr\'e9sent\~; je veux qu\rquote elle le soit par un vrai d\'e9sir d\rquote \'ea
+tre bonne\'85\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Vous voyez, continua Mme\~de\~R\'e9an, qu\rquote en me volant, vous vous \'eates vol\'e9e vous-m\'eame. Apr\'e8s ce que vous avez fait, vous auriez beau \'eatre sage pendant des mois, vous n\rquote aurez jamais cette bo\'eete. J\rquote esp\'e8
+re que la le\'e7on vous profitera et que vous ne recommencerez pas une action si mauvaise et si honteuse.\~\'bb
+\par
+\par Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la bo\'eete\~; plus tard elle la donna \'e0 la petite \'c9lisabeth Ch\'e9neau, qui travaillait \'e0 merveille et qui \'e9tait d
+\rquote une sagesse admirable.
+\par
+\par Quand le bon, l\rquote honn\'eate petit Paul apprit ce qu\rquote avait fait Sophie, il en fut si indign\'e9 qu\rquote il fut huit jours sans vouloir aller chez elle. Mais, quand il sut combien elle \'e9tait afflig\'e9e et repentante, et combien elle \'e9
+tait honteuse d\rquote \'eatre appel\'e9e voleuse, son bon c\'9cur souffrit pour elle\~; il alla la voir\~; au lieu de la gronder, il la consola et lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol\~? C\rquote est d\rquote \'eatre si honn\'eate, qu\rquote on ne puisse pas m\'eame te soup\'e7onner \'e0 l\rquote avenir.\~\'bb
+\par
+\par Sophie lui promit d\rquote \'eatre tr\'e8s honn\'eate, et elle tint parole.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928245}XIX \endash L\rquote \'e2ne.{\*\bkmkend _Toc95928245}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie avait \'e9t\'e9 tr\'e8s sage depuis quinze jours\~; elle n\rquote avait pas fait une seule grosse faute\~; Paul disait qu\rquote elle ne s\rquote \'e9
+tait pas mise en col\'e8re depuis longtemps\~; la bonne disait qu\rquote elle \'e9tait devenue ob\'e9issante. La maman trouvait qu\rquote elle n\rquote \'e9tait plus ni gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait r\'e9
+compenser Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.
+\par
+\par Un jour qu\rquote elle travaillait, sa fen\'eatre ouverte, pendant que Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une conversation qui lui apprit ce que d\'e9sirait Sophie.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i s\rquote essuyant le visage. }{\endash Que j\rquote ai chaud, que j\rquote ai chaud\~! Je suis en nage.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i s\rquote essuyant de m\'eame. }{\endash Et moi donc\~! Et pourtant nous n\rquote avons pas fait beaucoup d\rquote ouvrage.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est que nos brouettes sont si petites\~!
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous irions plus vite.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Nous n\rquote aurions pas la force de les tra\'eener\~: j\rquote ai voulu un jour en mener une\~; j\rquote ai eu de la peine \'e0 l\rquote enlever, et, quand j\rquote ai voulu avancer, le poids de la brouette m\rquote a entra\'een
+\'e9, et j\rquote ai vers\'e9 toute la terre qui \'e9tait dedans.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais notre jardin ne sera jamais fini\~; avant de le b\'eacher et de le planter, nous devons y tra\'eener plus de cent brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l\rquote aller chercher\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Que veux-tu\~? Ce sera long, mais nous finirons par le faire.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Ah\~! si nous avions un \'e2ne, comme Camille et Madeleine de Fleurville, et une petite charrette\~! c\rquote est alors que nous ferions de l\rquote ouvrage en peu de temps\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est vrai\~! Mais nous n\rquote en avons pas. Il faudra bien que nous fassions l\rquote ouvrage de l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash \'c9coute, Paul, j\rquote ai une id\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i riant. }{\endash Oh\~! si tu as une id\'e9e, nous sommes s\'fbrs de faire quelque sottise, car tes id\'e9es ne sont pas fameuses, en g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i avec impatience. }{\endash Mais \'e9coute donc, avant de te moquer. Mon id\'e9e est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle d\rquote argent par semaine\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Un franc\~; mais c\rquote est pour donner aux pauvres, aussi bien que pour m\rquote amuser.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Bon\~! moi, j\rquote ai aussi un franc\~; ce qui fait deux francs par semaine. Au lieu de d\'e9penser notre argent, gardons-le jusqu\rquote \'e0 ce que nous puissions acheter un \'e2ne et une charrette.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ton id\'e9e serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en avions vingt\~: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait attendre deux ans avant d\rquote
+avoir de quoi acheter un \'e2ne et une voiture.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je ne sais pas au juste, mais je sais que c\rquote est tr\'e8s peu.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i r\'e9fl\'e9chissant. }{\endash Eh bien\~! voil\'e0 une autre id\'e9e. Si nous demandions \'e0 maman et \'e0 ma tante de nous donner tout de suite l\rquote argent de nos \'e9trennes\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Elles ne voudront pas.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Demandons-le toujours.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Demande si tu veux\~; moi j\rquote aime mieux attendre ce que te dira ma tante\~; je ne demanderai que si elle dit oui.
+\par
+\par Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n\rquote avoir rien entendu.
+\par
+\par \'ab\~Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d\rquote avance mes \'e9trennes\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tes \'e9trennes\~? je ne peux pas te les acheter ici\~; c\rquote est \'e0 notre retour \'e0 Paris que je les aurai.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, je voudrais que vous me donniez l\rquote argent de mes \'e9trennes\~; j\rquote en ai besoin.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Comment peux-tu avoir besoin de tant d\rquote argent\~? si c\rquote est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est n\'e9cessaire\~: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i embarrass\'e9e. }{\endash Maman, ce n\rquote est pas pour les pauvres\~; c\rquote est\'85, c\rquote est pour acheter un \'e2ne.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Pour quoi faire, un \'e2ne\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi\~! Voyez comme j\rquote ai chaud\~; Paul a encore plus chaud que moi. C\rquote est parce que nous avons brouett\'e9 de la terre pour notre jardin.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i riant. \endash }{Et tu crois qu\rquote un \'e2ne brouettera \'e0 votre place\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais non, maman\~! Je sais bien qu\rquote un \'e2ne ne peut pas brouetter\~; c\rquote est que je ne vous ai pas dit qu\rquote avec l\rquote \'e2ne il nous faudrait une charrette, nous y attellerons notre \'e2ne et nous m\'e8
+nerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash J\rquote avoue que ton id\'e9e est bonne.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i battant des mains. }{\endash Ah\~! je savais bien qu\rquote elle \'e9tait bonne\'85 Paul, Paul\~! ajouta-t-elle, appelant \'e0 la fen\'eatre.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Attends avant de te r\'e9jouir. Ton id\'e9e est bonne, mais je ne veux pas te donner l\rquote argent de tes \'e9trennes.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i constern\'e9e. }{\endash Mais alors\'85 comment ferons-nous\~?\'85
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Vous resterez bien tranquilles et tu continueras \'e0 \'eatre bien sage pour m\'e9riter l\rquote \'e2ne et la petite voiture, que je vais te faire acheter le plus t\'f4t possible.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i sautant de joie et embrassant sa maman. }{\endash Quel bonheur\~! quel bonheur\~! Merci, ma ch\'e8re maman. Paul, Paul\~! Nous avons un \'e2ne, nous avons une voiture\'85 Viens donc, viens vite\~!
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i accourant. }{\endash O\'f9 donc, o\'f9 donc\~? O\'f9 sont-ils\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Maman nous les donne\~; elle va les faire acheter.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Oui, je vous les donne \'e0 tous deux\~: \'e0 toi, Paul, pour te r\'e9compenser de ta bont\'e9, de ton ob\'e9issance, de ta sagesse\~; \'e0 toi, Sophie, pour t\rquote encourager \'e0 imiter ton cousin et \'e0
+ te montrer toujours douce, ob\'e9issante et travailleuse, comme tu l\rquote es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert\~; nous lui expliquerons notre affaire et il nous ach\'e8tera votre \'e2ne et votre voiture.
+\par
+\par Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en avant\~; ils trouv\'e8rent Lambert dans la cour, o\'f9 il mesurait de l\rquote avoine qu\rquote il venait d\rquote acheter. Les enfants se mirent \'e0 lui expliquer avec tant d\rquote
+animation ce qu\rquote ils voulaient, ils parlaient ensemble et si vite, que Lambert n\rquote y comprit rien. Il regardait avec \'e9tonnement les enfants et Mme\~de\~R\'e9an, qui prit enfin la parole et qui expliqua la chose \'e0 Lambert.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie\~; il nous faut notre \'e2ne tout de suite, avant de d\'eener.
+\par
+\par }{\b LAMBERT}{, }{\i riant. \endash }{Un \'e2ne ne se trouve pas comme une baguette, mademoiselle. Il faut que je sache s\rquote il y en a \'e0
+ vendre, que je coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point ent\'eat\'e9, qui ne soit ni trop jeune ni trop vieux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Dieu, que de choses pour un \'e2ne\~! Prenez le premier que vous trouverez, Lambert\~; ce sera plus t\'f4t fait.
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu\~: je vous exposerais \'e0 vous faire mordre ou \'e0 recevoir un coup de pied.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Bah\~! bah\~! Paul saura bien le rendre sage.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais pas du tout\~; je ne veux pas mener un \'e2ne qui mord et qui rue.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Laissez faire Lambert, mes enfants\~; vous verrez que votre commission sera tr\'e8s bien faite. Il s\rquote y conna\'eet et il ne m\'e9nage pas sa peine.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et la voiture, ma tante\~? Comment pourra-t-on en avoir une assez petite pour y atteler l\rquote \'e2ne\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul\~: en attendant que le charron en fasse une, je vous pr\'eaterai ma grande voiture \'e0 chiens\~; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! merci, Lambert\~; ce sera charmant.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Partez, Lambert, partez vite.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Donne-lui le temps de serrer son avoine\~; s\rquote il la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la mangeraient.
+\par
+\par Lambert rangea ses sacs d\rquote avoine au fond de la grange et, voyant l\rquote impatience des enfants, partit pour trouver un \'e2ne dans les environs.
+\par
+\par Sophie et Paul croyaient qu\rquote il allait revenir tr\'e8s promptement, ramenant un \'e2ne\~; ils rest\'e8rent devant la maison \'e0 l\rquote attendre. De temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait\~; au bout d\rquote
+une heure ils commenc\'e8rent \'e0 trouver que c\rquote \'e9tait fort ennuyeux d\rquote attendre et de ne pas jouer.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i b\'e2illant}{. \endash Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser dans notre jardin\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i b\'e2illant. }{\endash Est-ce que nous ne nous amusons pas ici\~?
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i b\'e2illant. }{\endash Il me semble que non. Pour moi, je sais que je ne m\rquote amuse pas du tout.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Et si Lambert arrive avec l\rquote \'e2ne, nous ne le verrons pas.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je commence \'e0 croire qu\rquote il ne reviendra pas si t\'f4t.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Moi, je crois, au contraire, qu\rquote il va arriver.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Attendons, je veux bien, \'85 mais }{\i (il b\'e2ille)}{\'85 c\rquote est bien ennuyeux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Va-t\rquote en, si tu t\rquote ennuies\~; je ne te demande pas de rester, je resterai bien toute seule.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i apr\'e8s avoir h\'e9sit\'e9. }{\endash Eh bien\~! je m\rquote en vais, tiens\~; c\rquote est trop b\'eate de perdre sa journ\'e9e \'e0 attendre. Et \'e0 quoi bon\~? Si Lambert ram\'e8ne un \'e2ne, nous le saurons tout de suite\~
+; tu penses bien qu\rquote on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s\rquote il n\rquote en ram\'e8ne pas, \'e0 quoi sert de nous ennuyer pour rien\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Allez, monsieur, allez, je ne vous en emp\'eache pas.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ah bah\~! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, \'e0 d\'eener, mademoiselle grognon.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Au revoir, monsieur malappris, maussade, d\'e9sagr\'e9able, impertinent.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i fait un signe moqueur. }{\endash Au revoir, douce, patiente, aimable Sophie\~!
+\par
+\par Sophie courut \'e0 Paul pour lui donner une tape\~; mais Paul, pr\'e9voyant ce qui allait arriver, \'e9tait d\'e9j\'e0 parti \'e0 toutes jambes. Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit courant apr\'e8s lui avec un b\'e2ton qu\rquote
+elle avait ramass\'e9. Paul courut plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus, retourna devant la maison.
+\par
+\par \'ab\~Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauv\'e9, et que je n\rquote aie pas pu l\rquote attraper\~! Je lui aurais donn\'e9 un coup de b\'e2ton qui lui aurait fait mal\~; maman l\rquote aurait su, et n\rquote aurait plus voulu me donner mon
+\'e2ne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je l\rquote embrasserai\'85 Il est tr\'e8s bon\'85 mais il est tout de m\'eame bien taquin.\~\'bb
+\par
+\par Sophie continua \'e0 attendre Lambert jusqu\rquote \'e0 ce que la cloche e\'fbt sonn\'e9 le d\'eener.
+\par
+\par Elle rentra f\'e2ch\'e9e d\rquote avoir attendu si longtemps pour rien. Paul, qu\rquote elle retrouva dans sa chambre, la regarda d\rquote un air un peu moqueur.
+\par
+\par \'ab\~T\rquote es-tu bien amus\'e9e\~?\~\'bb lui dit-il.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non\~; je me suis horriblement ennuy\'e9e, et tu avais bien raison de vouloir t\rquote en aller. Ce Lambert ne revient pas\~; c\rquote est ennuyeux\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je te l\rquote avais bien dit.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Eh oui, tu me l\rquote avais bien dit, je le sais bien.
+\par
+\par Mais c\rquote est tout de m\'eame fort ennuyeux.
+\par
+\par On frappe \'e0 la porte. La bonne crie\~: \'ab\~Entrez.\~\'bb La porte s\rquote ouvre. Lambert para\'eet. Sophie et Paul poussent un cri de joie.
+\par
+\par \'ab\~Et l\rquote \'e2ne, et l\rquote \'e2ne\~? \'bb demandent-ils.
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Il n\rquote y a pas d\rquote \'e2ne \'e0 vendre dans le pays, mademoiselle\~; j\rquote ai toujours march\'e9 depuis que je vous ai quitt\'e9s\~; je suis entr\'e9 partout o\'f9 je pensais trouver un \'e2ne. Je n\rquote
+ai rien trouv\'e9.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i pleurant. }{\endash Quel malheur, mon Dieu, quel malheur\~! Comment faire \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Mais il ne faut pas vous d\'e9soler, mademoiselle\~; nous en aurons un, bien s\'fbr\~; seulement il faut attendre.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Attendre combien de temps\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Peut-\'eatre une semaine, peut-\'eatre une quinzaine, cela d\'e9pend. Demain j\rquote irai au march\'e9, \'e0 la ville\~; peut-\'eatre trouverons-nous un bourri.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Un }{\i bourri}{\~! Qu\rquote est-ce que c\rquote est que \'e7a, un}{\i bourri}{\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Tiens, vous qui \'eates si savant, vous ne savez pas cela\~? Un}{\i bourri}{, c\rquote est un \'e2ne.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est dr\'f4le, un }{\i bourri}{\~! Je ne savais pas cela, moi non plus.
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Ah\~! voil\'e0, mademoiselle\~! on devient savant \'e0 mesure qu\rquote on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que demain, de grand matin, faut que j\rquote aille au march\'e9 pour le }{\i bourri}{
+. Au revoir, monsieur et mademoiselle.
+\par
+\par Et Lambert sortit, laissant les enfants contrari\'e9s de ne pas avoir leur \'e2ne.
+\par
+\par \'ab\~Nous l\rquote attendrons peut-\'eatre longtemps\~\'bb, dirent-ils en soupirant.
+\par
+\par La matin\'e9e du lendemain se passa \'e0 attendre l\rquote \'e2ne. Mme\~de\~R\'e9an avait beau leur dire que c\rquote est presque toujours comme cela, qu\rquote il est impossible d\rquote avoir tout ce qu\rquote on d\'e9sire et \'e0 la minute qu\rquote
+on le d\'e9sire, qu\rquote il faut s\rquote habituer \'e0 attendre et m\'eame quelquefois \'e0 ne jamais avoir ce dont on a bien envie\~; les enfants r\'e9pondaient\~: \'ab\~C\rquote est vrai\~\'bb, mais ils n\rquote en soupiraien
+t pas moins, ils regardaient avec la m\'eame impatience si Lambert revenait avec un \'e2ne. Enfin, Paul, qui \'e9tait \'e0 la fen\'eatre, crut entendre au loin un hi han\~! hi han\~! qui ne pouvait venir que d\rquote un \'e2ne.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, Sophie, s\rquote \'e9cria-t-il, \'e9coute. Entends-tu un \'e2ne qui brait\~? C\rquote est peut-\'eatre Lambert.\~\'bb
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Peut-\'eatre est-ce un \'e2ne du pays, ou un \'e2ne qui passe sur la route.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, permettez-moi d\rquote aller voir si c\rquote est Lambert avec le }{\i bourri}{.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Le }{\i bourri}{\~? qu\rquote est-ce que c\rquote est que cette mani\'e8re de parler\~? Il n\rquote y a que les gens de la campagne qui appellent un \'e2ne un }{\i bourri}{.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Ma tante, c\rquote est Lambert qui nous a dit qu\rquote un \'e2ne s\rquote appelait un }{\i bourri}{\~: il a m\'eame \'e9t\'e9 \'e9tonn\'e9 que nous ne le sachions pas.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Lambert parle comme les gens de la campagne, mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez parler mieux.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, j\rquote entends encore le hi han\~! de l\rquote \'e2ne\~; pouvons-nous aller voir\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Allez, allez, mes enfants\~; mais n\rquote allez que jusqu\rquote \'e0 la grand\rquote route\~: ne passez pas la barri\'e8re.
+\par
+\par Sophie et Paul partirent comme des fl\'e8ches. Ils coururent au travers de l\rquote herbe et du bois, pour \'eatre plus t\'f4t arriv\'e9s. Mme\~de\~R\'e9an leur criait\~: \'ab\~N\rquote allez pas dans l\rquote herbe, elle est trop haute\~
+; ne traversez pas le bois, il y a des \'e9pines.\~\'bb Ils n\rquote entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils. Ils furent bient\'f4t arriv\'e9s \'e0 la barri\'e8re, et la premi\'e8re chose qu\rquote ils aper\'e7urent sur la grand
+\rquote route, ce fut Lambert, menant par un licou un \'e2ne superbe, mais pas trop grand cependant.
+\par
+\par \'ab\~Un \'e2ne, un \'e2ne\~! merci Lambert, merci\~! Quel bonheur\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils ensemble.
+\par
+\par \endash Comme il est joli\~! dit Paul.
+\par
+\par \endash Comme il a l\rquote air bon\~! dit Sophie. Allons vite le dire \'e0 maman.\~\'bb
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Tenez, monsieur Paul, montez dessus\~; mademoiselle Sophie va monter derri\'e8re vous\~; je le tiendrai par son licou.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais si nous tombons\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Ah\~! il n\rquote y a pas de danger, je vais marcher pr\'e8s de vous. D\rquote ailleurs, on me l\rquote a vendu pour un }{\i bourri}{ parfait et tr\'e8s doux.
+\par
+\par Lambert aida Paul et Sophie \'e0 monter sur l\rquote \'e2ne\~; il marcha pr\'e8s d\rquote eux. Ils arriv\'e8rent ainsi jusque sous les fen\'eatres de Mme\~de\~R\'e9an, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par On le mena \'e0 l\rquote \'e9curie\~; Sophie et Paul lui donn\'e8rent de l\rquote avoine\~; Lambert lui fit une bonne liti\'e8re avec de la paille. Les enfants voulaient rester l\'e0 \'e0 le regarder manger\~; mais l\rquote heure du d\'ee
+ner approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l\rquote \'e2ne fut laiss\'e9 en compagnie des chevaux jusqu\rquote au lendemain.
+\par
+\par Le lendemain et les jours suivants, l\rquote \'e2ne fut attel\'e9 \'e0 la petite charrette \'e0 chiens, en attendant que le charron f\'eet une jolie voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour charrier de la terre, des pots d
+e fleurs, du sable, tout ce qu\rquote ils voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris \'e0 atteler et d\'e9teler l\rquote \'e2ne, \'e0 le brosser, le peigner, lui faire sa liti\'e8re, lui donner \'e0 manger, \'e0 boire. Sophie l\rquote
+aidait et s\rquote en tirait presque aussi bien que lui.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an leur avait achet\'e9 un b\'e2t et une jolie selle pour les faire monter \'e0 \'e2ne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait\~; mais quand on vit l\rquote \'e2ne doux comme un agneau, Mme\~de\~R\'e9an leur permit d\rquote
+aller seuls, pourvu qu\rquote ils ne sortissent pas du parc.
+\par
+\par Un jour, Sophie \'e9tait mont\'e9e sur l\rquote \'e2ne\~: Paul le faisait avancer en lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Ne le bats pas, tu lui fais mal.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais, quand je ne le tape pas, il n\rquote avance pas\~; d\rquote ailleurs ma baguette est si mince qu\rquote elle ne peut pas lui faire grand mal.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote ai une id\'e9e\~! Si, au lieu de le taper, je le piquais avec un \'e9peron\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Voil\'e0 une dr\'f4le d\rquote id\'e9e. D\rquote abord tu n\rquote as pas d\rquote \'e9peron\~; ensuite la peau de l\rquote \'e2ne est si dure qu\rquote il ne sentirait pas l\rquote \'e9peron.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est \'e9gal\~; essayons toujours\~; tant mieux si l\rquote \'e9peron ne lui fait pas de mal.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais je n\rquote ai pas d\rquote \'e9peron \'e0 te donner.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Nous en ferons un avec une grosse \'e9pingle que nous piquerons dans mon soulier\~; la t\'eate sera en dedans du soulier, et la pointe sera en dehors.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Tiens, mais c\rquote est tr\'e8s bien imagin\'e9\~! As-tu une \'e9pingle\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, mais nous pouvons retourner \'e0 la maison\~; je demanderai des \'e9pingles \'e0 la cuisine\~: il y en a toujours de tr\'e8s grosses.
+\par
+\par Paul monta en croupe sur l\rquote \'e2ne, et ils arriv\'e8rent au galop devant la cuisine. Le cuisinier leur donna deux \'e9pingles, croyant que Sophie en avait besoin pour cacher un trou \'e0 sa robe. Sophie ne voulut pas arranger son \'e9
+peron devant la maison, car elle sentait bien qu\rquote elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman ne la grond\'e2t.
+\par
+\par \'ab\~Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois\~; nous nous assoirons sur l\rquote herbe, et l\rquote \'e2ne mangera pendant que nous travaillerons\~; nous aurons l\rquote air de voyageurs qui se reposent.\~\'bb
+\par
+\par Arriv\'e9s dans le bois, Sophie et Paul descendirent\~; l\rquote \'e2ne, content d\rquote \'eatre libre, se mit \'e0 manger l\rquote herbe du bord des chemins. Sophie et Paul s\rquote assirent par terre et commenc\'e8rent leur ouvrage. La premi\'e8re \'e9
+pingle per\'e7a bien le soulier, mais elle plia tellement qu\rquote elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre, qui entra facilement dans le soulier d\'e9j\'e0 perc\'e9\~; Sophie le mit, l\rquote attacha. Paul rattrapa l\rquote \'e2
+ne, aida Sophie \'e0 monter dessus, et la voil\'e0 qui donne des coups de talon et pique l\rquote \'e2ne avec l\rquote \'e9pingle. L\rquote \'e2ne part au trot. Sophie, enchant\'e9e, pique encore et encore\~; l\rquote \'e2ne se met \'e0
+ galoper, et si vite que Sophie a peur\~; elle se cramponne \'e0 la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre l\rquote \'e2ne\~; plus elle appuie, plus elle pique\~; il se met \'e0 ruer, \'e0 sauter, et il lance Sophie \'e0
+ dix pas de lui. Sophie reste sur le sable, \'e9tourdie par la chute. Paul, qui \'e9tait demeur\'e9 en arri\'e8re, accourt, effray\'e9\~; il aide Sophie \'e0 se relever\~; elle avait les mains et le nez \'e9corch\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Que va dire maman\~? dit-elle \'e0 Paul. Que lui dirons-nous quand elle nous demandera comment j\rquote ai pu tomber\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Nous lui dirons la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! Paul\~! pas tout, pas tout\~; ne parle pas de l\rquote \'e9pingle.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais que veux-tu que je dise\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Dis que l\rquote \'e2ne a ru\'e9 et que je suis tomb\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais l\rquote \'e2ne est si doux, il n\rquote aurait jamais ru\'e9 sans ta maudite \'e9pingle.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Si tu parles de l\rquote \'e9pingle, maman nous grondera\~: elle nous \'f4tera l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Moi, je crois qu\rquote il vaut mieux toujours dire la v\'e9rit\'e9\~; toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose \'e0 ma tante, elle l\rquote a su tout de m\'eame, et tu as \'e9t\'e9 punie plus fort que tu ne l\rquote
+aurais \'e9t\'e9 si tu avais dit la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais pourquoi veux-tu que je parle de l\rquote \'e9pingle\~? Je ne suis pas oblig\'e9e de mentir pour cela. Je dirais la v\'e9rit\'e9, que l\rquote \'e2ne a ru\'e9 et que je suis tomb\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais toi, Paul, ne dis rien\~; ne va pas parler de l\rquote \'e9pingle.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Sois tranquille\~; tu sais que je n\rquote aime pas \'e0 te faire gronder.
+\par
+\par Paul et Sophie cherch\'e8rent l\rquote \'e2ne, qui devait \'eatre pr\'e8s de l\'e0\~; ils ne le trouv\'e8rent pas. \'ab\~Il sera sans doute retourn\'e9 \'e0 la maison\~\'bb, dit Paul.
+\par
+\par Sophie et Paul reprirent comme l\rquote \'e2ne le chemin de la maison\~; ils \'e9taient dans un petit bois qui se trouvait tout pr\'e8s du ch\'e2teau lorsqu\rquote ils entendirent appeler et qu\rquote ils virent accourir leurs mamans.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-il arriv\'e9, mes enfants\~? \'eates-vous bless\'e9s\~? Nous avons vu revenir votre \'e2ne au galop avec la sangle cass\'e9e\~; il avait l\rquote air effray\'e9, effar\'e9\~; on a eu de la peine \'e0 le rattraper. Nous avions peur qu
+\rquote il ne vous f\'fbt arriv\'e9 un accident. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, maman, rien du tout\~; seulement je suis tomb\'e9e.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tomb\'e9e\~? Comment\~? Pour quelle raison\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote \'e9tais sur l\rquote \'e2ne et je ne sais pourquoi il s\rquote est mis \'e0 sauter et \'e0 ruer\~; je suis tomb\'e9e sur le sable et je me suis un peu \'e9corch\'e9 le nez et les mains\~: mais ce n\rquote est rien.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Pourquoi donc l\rquote \'e2ne a-t-il ru\'e9, Paul\~? Je le croyais si doux\~!
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i embarrass\'e9. }{\endash C\rquote est Sophie qui \'e9tait dessus, maman\~; c\rquote est avec elle qu\rquote il a ru\'e9.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Tr\'e8s bien, je comprends. Mais qu\rquote est-ce qui a pu le faire ruer\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! ma tante, c\rquote est parce qu\rquote il avait envie de ruer.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Je pense bien que ce n\rquote est pas parce qu\rquote il voulait rester tranquille. Mais c\rquote est singulier tout de m\'eame.
+\par
+\par On rentrait \'e0 la maison comme Mme\~d\rquote Aubert achevait de parler\~; Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui \'e9taient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui \'e9tait salie et d\'e9chir\'e9e. Mme\~de\~R\'e9
+an entra comme elle finissait de s\rquote habiller\~; elle examina sa robe d\'e9chir\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Il faut que tu sois tomb\'e9e bien rudement, dit-elle, pour que ta robe soit d\'e9chir\'e9e et salie comme elle est.
+\par
+\par \endash Ah\~!\~\'bb dit la bonne.
+\par }{\b
+\par MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Qu\rquote avez-vous\~? vous \'eates-vous fait mal\~?
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Ah\~! la belle id\'e9e\~! Ha\~! ha\~! ha\~! voil\'e0 une invention\~! Regardez donc, madame\~!\~\'bb Et elle montra \'e0 Mme\~de\~R\'e9an la grosse \'e9pingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie avait oubli\'e9
+ d\rquote \'f4ter apr\'e8s sa chute.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~? Comment cette \'e9pingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie\~?
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Elle n\rquote y est pas venue toute seule certainement, car le cuir est assez dur \'e0 percer.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Parle donc, Sophie\~; explique-nous comment cette \'e9pingle se trouve l\'e0.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i tr\'e8s embarrass\'e9e. }{\endash Je ne sais pas, maman, je ne sais pas du tout.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Comment\~! Tu ne sais pas\~? Tu as mis tes souliers avec l\rquote \'e9pingle sans t\rquote en apercevoir\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oui, maman\~! Je n\rquote ai rien vu.
+\par
+\par }{\b LA BONNE.}{ \endash Ah\~! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n\rquote est pas vrai, cela. C\rquote est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais qu\rquote il n\rquote y avait pas d\rquote \'e9pingle. Vous feriez croire \'e0
+ votre maman que je suis une n\'e9gligente\~! Ce n\rquote est pas bien cela, mademoiselle.\~\'bb
+\par
+\par Sophie ne r\'e9pond pas\~; elle est de plus en plus rouge et embarrass\'e9e. Mme\~de\~R\'e9an lui ordonne de parler.
+\par
+\par \'ab\~Si vous n\rquote avouez pas la v\'e9rit\'e9, mademoiselle, j\rquote irai la demander \'e0 Paul, qui ne ment jamais.\~\'bb
+\par
+\par Sophie \'e9clata en sanglots, mais elle s\rquote ent\'eata \'e0 ne rien avouer. Mme\~de\~R\'e9an alla chez sa s\'9cur Mme\~d\rquote Aubert\~; elle y trouva Paul, auquel elle demanda ce que voulait dire l\rquote \'e9pingl
+e du soulier de Sophie. Paul, croyant sa tante tr\'e8s f\'e2ch\'e9e et pensant que Sophie avait dit la v\'e9rit\'e9, r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait pour faire un \'e9peron, ma tante.\~\'bb
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Et pour quoi faire, un \'e9peron\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Pour faire galoper l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Ah\~! je comprends pourquoi l\rquote \'e2ne a ru\'e9 et a jet\'e9 Sophie par terre. L\rquote \'e9pingle piquait le pauvre animal, qui s\rquote en est d\'e9barrass\'e9 comme il a pu.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an sortit et revint trouver Sophie.
+\par
+\par \'ab\~Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous \'eates une petite menteuse. Si vous m\rquote aviez dit la v\'e9rit\'e9, je vous aurais un peu grond\'e9e, mais je ne vous aurais pas punie\~; maintenant vous allez \'eatre un mois sans monter \'e0 \'e2
+ne, pour vous apprendre \'e0 mentir comme vous l\rquote avez fait.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put s\rquote emp\'eacher de lui dire\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te l\rquote avais bien dit, Sophie\~! Si tu avais avou\'e9 la v\'e9rit\'e9, nous aurions notre \'e2ne, et tu n\rquote aurais pas le chagrin que tu as.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an tint parole et ne permit pas qu\rquote on mont\'e2t l\rquote \'e2ne, malgr\'e9 les demandes de Sophie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928246}XX \endash La petite voiture.{\*\bkmkend _Toc95928246}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l\rquote \'e2ne, dit un jour \'e0 Paul\~:
+\par
+\par \'ab\~Puisque nous ne pouvons pas monter notre \'e2ne, Paul, attelons-le \'e0 notre petite voiture\~; nous m\'e8nerons chacun notre tour.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je ne demande pas mieux\~; mais ma tante le permettra-t-elle\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Va le lui demander. Je n\rquote ose pas.
+\par
+\par Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d\rquote atteler l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an y consentit \'e0 la condition que la bonne irait avec eux. Quand Paul le dit \'e0 Sophie, elle grogna.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est ennuyeux d\rquote avoir ma bonne, dit-elle\~; elle a toujours peur de tout\~; elle ne nous laissera pas aller au galop.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! mais il ne faut pas aller au galop\~; tu sais que ma tante le d\'e9fend.
+\par
+\par Sophie ne r\'e9pondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher la bonne et faire atteler l\rquote \'e2ne. Une demi-heure apr\'e8s, l\rquote \'e2ne \'e9tait \'e0 la porte avec la voiture.
+\par
+\par Sophie monta dedans toujours boudant\~; elle fut maussade pendant toute la promenade, malgr\'e9 les efforts du pauvre Paul pour la rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! tu m\rquote ennuies avec tes airs maussades\~! Je m\rquote en vais \'e0 la maison\~: cela m\rquote ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de regarder ta figure boudeuse.\~\'bb
+\par
+\par Et Paul dirigea l\rquote \'e2ne du c\'f4t\'e9 de la maison. Sophie continuait \'e0 bouder. Quand ils arriv\'e8rent, elle descendit, accrocha son pied au marchepied et tomba. Le bon Paul sauta \'e0 terre et l\rquote aida \'e0 se relever\~: elle ne s
+\rquote \'e9tait pas fait mal, mais la bont\'e9 de Paul la toucha et elle se mit \'e0 pleurer.
+\par
+\par \'ab\~Tu t\rquote es fait mal, ma pauvre Sophie\~? disait Paul en l\rquote embrassant. Appuie-toi sur moi\~; n\rquote aie pas peur, je te soutiendrai bien. \'bb
+\par
+\par \endash Non, mon cher Paul, r\'e9pondit Sophie en sanglotant\~; je ne me suis pas fait mal\~; je pleure de repentir\~; je pleure parce que j\rquote ai \'e9t\'e9 m\'e9chante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je n\rquote ai pas de m\'e9rite \'e0 \'eatre bon pour toi, parce que je t\rquote aime et qu\rquote en te faisant plaisir je me fais plaisir \'e0 moi-m\'eame.
+\par
+\par Sophie se jeta au cou de Paul et l\rquote embrassa en pleurant plus fort. Paul ne savait plus comment la consoler\~; enfin il lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~\'c9coute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi\~: cela me fait de la peine de te voir du chagrin.\~\'bb
+\par
+\par Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne plus pleurer.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! Paul\~! lui dit-elle, laisse-moi pleurer\~; cela fait du bien\~; je sens que je deviens meilleure.\~\'bb
+\par
+\par Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commen\'e7aient aussi \'e0 se mouiller de larmes, elle s\'e9cha les siens, elle reprit un visage riant, et ils mont\'e8rent ensemble dans leur chambre, o\'f9 ils jou\'e8rent jusqu\rquote au d\'eener.
+\par
+\par Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture \'e0 \'e2ne. La bonne lui dit qu\rquote elle avait \'e0 savonner et qu\rquote elle ne pourrait pas y aller. La maman et la tante \'e9taient oblig\'e9es d\rquote aller faire une visite \'e0
+ une lieue de l\'e0, chez Mme\~de\~Fleurville.
+\par
+\par \'ab\~Comment allons-nous faire\~? \'bb dit Sophie d\rquote un air d\'e9sol\'e9.
+\par
+\par \endash Si j\rquote \'e9tais s\'fbre que vous soyez tous deux bien sages, dit Mme\~de\~R\'e9an, je vous permettrais d\rquote aller seuls\~; mais toi, Sophie, tu as toujours des id\'e9es si singuli\'e8res, que j\rquote ai peur d\rquote un accident caus
+\'e9 par }{\i une id\'e9e}{.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh non\~! maman, soyez tranquille\~! Je n\rquote aurai pas d\rquote }{\i id\'e9e}{, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux\~: l\rquote \'e2ne est si doux\~!
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash L\rquote \'e2ne est doux quand on ne le tourmente pas\~; mais, si tu te mets \'e0 le piquer comme tu as fait l\rquote autre jour, il fera culbuter la voiture.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! ma tante, Sophie ne recommencera pas\'85 ni moi non plus\~; car j\rquote ai m\'e9rit\'e9 d\rquote \'eatre grond\'e9 autant qu\rquote elle, puisque je l\rquote ai aid\'e9e \'e0 percer son soulier avec l\rquote \'e9pingle.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls, mais ne sortez pas du jardin\~; n\rquote allez pas sur la grand\rquote route, et n\rquote allez pas trop vite.
+\par
+\par \endash Merci maman, merci ma tante, s\rquote \'e9cri\'e8rent les enfants\~; et ils coururent \'e0 l\rquote \'e9curie pour atteler leur \'e2ne. Quand il fut pr\'eat, ils virent arriver les deux petits gar\'e7ons du fermier qui revenaient de l\rquote \'e9
+cole. \'ab\~Vous allez promener en voiture, m\rquote sieur\~?\~\'bb dit l\rquote a\'een\'e9, qui s\rquote appelait Andr\'e9.
+\par }{\b
+\par PAUL.}{ \endash Oui\~; veux-tu venir avec nous\~?
+\par
+\par }{\b ANDR\'c9.}{ \endash Je ne peux pas laisser mon fr\'e8re, m\rquote sieur\~!
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Eh bien\~! emm\'e8ne ton fr\'e8re avec toi.
+\par
+\par }{\b ANDR\'c9.}{ \endash Je veux bien, mamzelle\~: merci bien.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Voyons, qui est-ce qui monte sur le si\'e8ge pour mener.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Si tu veux commencer, voil\'e0 le fouet.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, j\rquote aime mieux mener plus tard, quand l\rquote \'e2ne sera un peu fatigu\'e9 et moins vif.
+\par
+\par Les enfants mont\'e8rent tous les quatre dans la voiture\~; ils se promen\'e8rent pendant deux heures, tant\'f4t au pas, tant\'f4t au trot\~; ils menaient chacun \'e0 leur tour, mais l\rquote \'e2ne commen\'e7ait \'e0 se fatiguer\~
+; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel les enfants le tapaient, de sorte qu\rquote il ralentissait de plus en plus, malgr\'e9 les coups de fouet et les hue hue donc\~!}{\i }{de Sophie, qui menait.
+\par
+\par }{\b ANDR\'c9.}{ \endash Ah\~! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais vous avoir une branche de houx\~; en tapant avec, il marchera, bien s\'fbr.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est une bonne id\'e9e cela\~; nous allons le faire marcher, ce paresseux, dit Sophie.
+\par
+\par Elle arr\'eata\~; Andr\'e9 descendit et alla casser une grosse branche de houx, qui \'e9tait au bord du chemin.
+\par
+\par \'ab\~Prends garde, Sophie, dit Paul\~; tu sais que ma tante a d\'e9fendu de piquer l\rquote \'e2ne. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Tu crois que le houx va le piquer comme l\rquote \'e9pingle de l\rquote autre jour\~? il ne le sentira pas seulement.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Alors pourquoi as-tu laiss\'e9 Andr\'e9 casser cette branche de houx\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Parce qu\rquote elle est plus grosse que notre fouet.
+\par
+\par Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l\rquote \'e2ne, qui prit le trot. Sophie, enchant\'e9e d\rquote avoir r\'e9ussi, lui en donna un second coup, puis un troisi\'e8me\~; l\rquote \'e2ne trottait de plus en plus fort. Sophie riait,
+les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas\~: il \'e9tait un peu inquiet, et il craignait qu\rquote il n\rquote arriv\'e2t quelque chose et que Sophie ne f\'fbt grond\'e9e et punie. Ils arrivaient \'e0
+ une descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups\~; l\rquote \'e2ne s\rquote impatiente et part au galop. Sophie veut l\rquote arr\'eater, mais trop tard\~; l\rquote \'e2ne \'e9tait emport\'e9 et courait tant qu\rquote
+il avait de jambes. Les enfants criaient tous \'e0 la fois, ce qui effrayait l\rquote \'e2ne et le faisait courir plus fort\~! Enfin il passa sur une grosse motte de terre, et la voiture versa\~; les enfants rest\'e8rent par terre, et l\rquote \'e2
+ne continua de tra\'eener la voiture renvers\'e9e jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle f\'fbt bris\'e9e.
+\par
+\par La voiture \'e9tait si basse que les enfants ne furent pas bless\'e9s, mais ils eurent tous le visage et les mains \'e9corch\'e9s. Ils se relev\'e8rent tristement\~; les petits fermiers s\rquote en all\'e8rent \'e0 la ferme\~; Sophie et Paul retourn\'e8
+rent \'e0 la maison. Sophie \'e9tait honteuse et inqui\'e8te\~; Paul \'e9tait triste. Apr\'e8s avoir march\'e9 quelque temps sans rien dire, Sophie dit \'e0 Paul\~:
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! Paul, j\rquote ai peur de maman\~! Que va-t-elle me dire\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i tristement. }{\endash Quand tu as pris ce houx, je pensais bien que tu ferais du mal \'e0 ce pauvre \'e2ne\~; j\rquote aurais d\'fb te le dire plus vivement, tu m\rquote aurais peut-\'eatre \'e9cout\'e9.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, Paul, je ne t\rquote aurais pas \'e9cout\'e9, parce que je croyais que le houx ne pouvait pas piquer \'e0 travers les poils \'e9pais de l\rquote \'e2ne. Mais que va dire maman\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash H\'e9las\~! Sophie, pourquoi es-tu d\'e9sob\'e9issante\~? Si tu \'e9coutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grond\'e9e.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je t\'e2cherai de me corriger\~; je t\rquote assure que je t\'e2cherai. C\rquote est que c\rquote est si ennuyeux d\rquote ob\'e9ir\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est bien plus ennuyeux d\rquote \'eatre puni. Et puis, j\rquote ai remarqu\'e9 que les choses qu\rquote on nous d\'e9fend sont dangereuses\~; quand nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et, apr\'e8
+s, nous avons peur de voir ma tante et maman.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est vrai\~! Ah\~! mon Dieu\~! Voil\'e0 maman qui arrive\~! Entends-tu la voiture\~? Courons vite, pour rentrer avant qu\rquote elle ne nous voie.
+\par
+\par Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu\rquote eux\~; elle arr\'eatait devant le perron au moment o\'f9 les enfants y arrivaient.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an et Mme\~d\rquote Aubert virent tout de suite les \'e9corchures du visage et des mains.
+\par
+\par \'ab\~Allons\~! Voil\'e0 encore des accidents\~! s\rquote \'e9cria Mme\~de\~R\'e9an. Que vous est-il arriv\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Maman, c\rquote est l\rquote \'e2ne.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash J\rquote en \'e9tais s\'fbre d\rquote avance\~; aussi ai-je \'e9t\'e9 inqui\'e8te tout le temps de ma visite. Mais cet \'e2ne est donc enrag\'e9\~? Qu\rquote a-t-il fait pour que vous soyez \'e9corch\'e9s ainsi\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Il nous a vers\'e9s, maman, et je crois que la voiture est un peu cass\'e9e, car il a continu\'e9 \'e0 courir apr\'e8s qu\rquote elle a \'e9t\'e9 renvers\'e9e.
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Je suis s\'fbre que vous avez eu encore quelque invention qui aura taquin\'e9 ce pauvre \'e2ne\~!
+\par
+\par Sophie baisse la t\'eate et ne r\'e9pond pas. Paul rougit et ne dit rien.
+\par
+\par \'ab\~Sophie, dit Mme\~de\~R\'e9an, je vois \'e0 vos mines que ta tante a devin\'e9. Dis la v\'e9rit\'e9, et raconte-nous ce qui est arriv\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Sophie h\'e9sita un instant\~; mais elle se d\'e9cida \'e0 dire la v\'e9rit\'e9, et elle la raconta tout enti\'e8re \'e0 sa maman et \'e0 sa tante.
+\par
+\par \'ab\~Mes chers enfants, dit Mme\~de\~R\'e9an, depuis que vous avez cet \'e2ne, il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a continuellement des id\'e9es qui n\rquote ont pas le sens commun. Je vais donc faire v
+endre ce malheureux animal, cause de tant de sottises. \'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{ }{\i et }{\b PAUL}{, }{\i ensemble. \endash }{Oh\~! maman, oh\~! ma tante, je vous en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Vous ne recommencerez pas la m\'eame sottise\~; mais Sophie en inventera d\rquote autres, peut-\'eatre plus dangereuses que les premi\'e8res.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que vous me permettrez\~; je serai ob\'e9issante, je vous le promets.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Je veux bien attendre quelques jours encore\~; mais je vous pr\'e9viens qu\rquote \'e0 la premi\'e8re }{\i id\'e9e}{ de Sophie vous n\rquote aurez plus d\rquote \'e2ne.
+\par
+\par Les enfants remerci\'e8rent Mme\~de\~R\'e9an, qui leur demanda o\'f9 \'e9tait l\rquote \'e2ne. Ils se rappel\'e8rent alors qu\rquote il avait continu\'e9 \'e0 courir, tra\'eenant apr\'e8s lui la voiture renvers\'e9e.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an appela Lambert, lui raconta ce qui \'e9tait arriv\'e9, et lui dit d\rquote aller voir o\'f9 \'e9tait cet \'e2ne. Lambert y courut\~; il revint une heure apr\'e8s\~: les enfants l\rquote attendaient.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! Lambert\~?\~\'bb s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils ensemble.
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Eh bien\~! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est arriv\'e9 malheur \'e0 votre \'e2ne.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{\i et }{\b PAUL}{, }{\i ensemble. \endash }{Quoi\~? Quel malheur\~?
+\par
+\par }{\b LAMBERT.}{ \endash Il para\'eetrait que la peur l\rquote a prise, cette pauvre b\'eate\~; il a toujours couru du c\'f4t\'e9 de la route\~; la barri\'e8re \'e9tait ouverte\~; il s\rquote y est pr\'e9cipit\'e9\~
+; la diligence arrivait tout juste comme il traversait la grand\rquote route\~; le conducteur n\rquote a pas pu arr\'eater \'e0 temps ses chevaux, qui ont culbut\'e9 l\rquote \'e2ne et la voiture\~; ils ont pi\'e9tin\'e9 dessus\~; ils sont tomb\'e9s\~
+; ils ont failli faire verser la diligence. Quand on les a relev\'e9s et d\'e9tel\'e9s, l\rquote \'e2ne \'e9tait \'e9cras\'e9, mort\~; il ne remuait pas plus qu\rquote une pierre.
+\par
+\par Aux cris que pouss\'e8rent les enfants, les mamans et tous les domestiques accoururent\~: Lambert raconta de nouveau le malheur arriv\'e9 au pauvre \'e2ne. Les mamans emmen\'e8rent Sophie et Paul pour t\'e2cher de les consoler\~
+; mais ils eurent de la peine, tant ils \'e9taient afflig\'e9s. Sophie se reprochait d\rquote avoir \'e9t\'e9 cause de la mort de son \'e2ne\~; Paul se reprochait d\rquote avoir laiss\'e9 faire Sophie\~; la journ\'e9e s\rquote
+acheva fort tristement. Longtemps apr\'e8s, Sophie pleurait quand elle voyait un \'e2ne qui ressemblait au sien. Elle n\rquote en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait plus lui en donner.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928247}XXI \endash La tortue.{\*\bkmkend _Toc95928247}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sophie aimait les b\'eates\~: elle avait d\'e9j\'e0 eu un POULET, un \'c9CUREUIL, un CHAT, un \'c2NE\~; sa maman ne voulait pas lui donner un chien, de peur qu
+\rquote il ne dev\'eent enrag\'e9, ce qui arrive assez souvent.
+\par
+\par \'ab\~Quelle b\'eate pourrais-je donc avoir\~? demanda-t-elle un jour \'e0 sa maman. J\rquote en voudrais une qui ne p\'fbt pas me faire de mal, qui ne p\'fbt pas se sauver et qui ne f\'fbt pas difficile \'e0 soigner. \'bb
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i riant. \endash }{Alors je ne vois que la tortue qui puisse te convenir.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash C\rquote est vrai, cela\~! C\rquote est tr\'e8s gentil, une tortue, et il n\rquote y a pas de danger qu\rquote elle se sauve.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN}{, }{\i riant. \endash }{Et si elle voulait se sauver, tu aurais toujours le temps de la rattraper.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Quelle folie\~! C\rquote est en plaisantant que je te parlais d\rquote une tortue, c\rquote est une affreuse b\'eate, lourde, laide, ennuyeuse\~; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! maman, je vous en prie\~! elle m\rquote amusera beaucoup. Je serai bien sage pour la gagner.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Puisque tu as envie d\rquote une si laide b\'eate, je puis bien te la donner, mais \'e0 deux conditions\~: la premi\'e8re, c\rquote est que tu ne la laisseras pas mourir de faim\~; la seconde, c\rquote est qu\rquote \'e0
+ la premi\'e8re grosse faute que tu feras, je te l\rquote \'f4terai.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash J\rquote accepte les conditions, maman, j\rquote accepte. Quand aurai-je ma tortue\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Tu l\rquote auras apr\'e8s-demain. Je vais \'e9crire ce matin m\'eame \'e0 ton p\'e8re, qui est \'e0 Paris, de m\rquote en acheter une\~: il l\rquote enverra demain soir par la diligence, et tu l\rquote auras apr\'e8
+s-demain de bonne heure.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je vous remercie mille fois, maman. Paul va pr\'e9cis\'e9ment arriver demain, il restera quinze jours avec nous\~: il aura le temps de s\rquote amuser avec la tortue.
+\par
+\par Le lendemain, Paul arriva, \'e0 la grande joie de Sophie. Quand elle lui annon\'e7a qu\rquote elle attendait une tortue, Paul se moqua d\rquote elle et lui demanda ce qu\rquote elle ferait d\rquote une si affreuse b\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin\~; nous la porterons sur l\rquote herbe\~; nous nous amuserons beaucoup, je t\rquote assure.\~\'bb
+\par
+\par Le lendemain, la tortue arriva\~: elle \'e9tait grosse comme une assiette, \'e9paisse comme une cloche \'e0 couvrir les plats\~; sa couleur \'e9tait laide et sale\~; elle avait rentr\'e9 sa t\'eate et ses pattes.
+\par
+\par \'ab\~Dieu\~! que c\rquote est laid\~! \'bb s\rquote \'e9cria Paul.
+\par
+\par \endash Moi je la trouve assez jolie, r\'e9pondit Sophie un peu piqu\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i d\rquote un air moqueur. }{\endash Elle a surtout une jolie physionomie et un sourire gracieux\~!
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Laisse-nous tranquilles\~: tu te moques de tout.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i continuant. }{\endash Ce que j\rquote aime en elle, c\rquote est sa jolie tournure, sa marche l\'e9g\'e8re.
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i se f\'e2chant. }{\endash Tais-toi, te dis-je\~: je vais emporter ma tortue si tu te moques d\rquote elle.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Emporte, emporte, je t\rquote en prie\~: ce n\rquote est pas son esprit que je regretterai.
+\par
+\par Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une tape\~: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa maman, et elle se contenta de lancer \'e0 Paul un regard furieux. Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l
+\rquote herbe\~: mais elle \'e9tait trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se repentait de l\rquote avoir taquin\'e9e, accourut pour l\rquote aider\~; il lui donna l\rquote id\'e9e de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter \'e0
+ deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de la tortue avait effray\'e9e, consentit \'e0 se laisser aider par Paul.
+\par
+\par Quand la tortue sentit l\rquote herbe fra\'eeche, elle sortit ses pattes, puis sa t\'eate, et se mit \'e0 manger l\rquote herbe. Sophie et Paul la regardaient avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \'ab\~Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n\rquote est pas si b\'eate, ni si ennuyeuse.
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est vrai, r\'e9pondit Paul, mais elle est bien laide.
+\par
+\par \endash Pour cela, dit Sophie, j\rquote avoue qu\rquote elle est laide\~; elle a une affreuse t\'eate.
+\par
+\par \endash Et d\rquote horribles pattes\~\'bb, ajouta Paul.
+\par
+\par Les enfants continu\'e8rent \'e0 soigner la tortue pendant dix jours sans que rien d\rquote extraordinaire arriv\'e2t. La tortue couchait dans un cabinet sur du foin\~; elle mangeait de la salade, de l\rquote herbe, et paraissait heureuse.
+\par
+\par Un jour, Sophie eut une }{\i id\'e9e\~}{; elle pensa qu\rquote il faisait chaud, que la tortue devait avoir besoin de se rafra\'eechir, et qu\rquote un bain dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa de baigner la tortue.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash La baigner\~? O\'f9 donc\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Dans la mare du potager\~; l\rquote eau y est fra\'eeche et claire.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Au contraire\~; les tortues aiment beaucoup \'e0 se baigner\~; elle sera enchant\'e9e.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Comment sais-tu que les tortues aiment \'e0 se baigner\~? Je crois, moi, qu\rquote elles n\rquote aiment pas l\rquote eau.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je suis s\'fbre qu\rquote elles l\rquote aiment beaucoup. Est-ce que les \'e9crevisses n\rquote aiment pas l\rquote eau\~? Est-ce que les hu\'eetres n\rquote aiment pas l\rquote eau\~? Ces b\'eates-l\'e0 ressemblent un peu \'e0
+ la tortue.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Tiens, c\rquote est vrai. D\rquote ailleurs nous pouvons essayer.
+\par
+\par Et ils all\'e8rent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait tranquillement au soleil, sur l\rquote herbe\~; ils la port\'e8rent \'e0 la mare et la plong\'e8rent dedans. Aussit\'f4t que la tortue sentit l\rquote eau, elle sortit pr\'e9cipitamment sa t
+\'eate et ses pattes pour t\'e2cher de s\rquote en tirer\~; ses pattes gluantes ayant touch\'e9 aux mains de Paul et de Sophie, tous deux la l\'e2ch\'e8rent et elle tomba au fond de la mare.
+\par
+\par Les enfants, effray\'e9s, coururent \'e0 la maison du jardinier pour lui demander de rep\'eacher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait que l\rquote eau la tuerait, courut vers la mare\~; elle n\rquote \'e9tait pas profonde\~; il se jeta dedans apr
+\'e8s avoir \'f4t\'e9 ses sabots et retrouss\'e9 les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se d\'e9battait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la porta ensuite pr\'e8s du feu pour la s\'e9cher\~; la pauvre b\'eate avait rentr\'e9
+ sa t\'eate et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut bien chauff\'e9e, les enfants voulurent la reporter sur l\rquote herbe au soleil.
+\par
+\par \'ab\~Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous la porter. Je crois bien qu\rquote elle ne mangera gu\'e8re, ajouta-t-il. \'bb
+\par
+\par \endash Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal\~? demanda Sophie.
+\par
+\par }{\b LE JARDINIER.}{ \endash Certainement que oui, il lui a fait mal\~; l\rquote eau ne va pas aux tortues.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Croyez-vous qu\rquote elle sera malade\~?
+\par
+\par }{\b LE JARDINIER.}{ \endash Malade, je n\rquote en sais rien\~; mais je crois bien qu\rquote elle va mourir.
+\par
+\par \endash Ah ! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria Sophie.
+\par
+\par }{\b PAUL}{, }{\i bas. \endash }{Ne t\rquote effraie pas\~; il ne sait ce qu\rquote il dit. Il croit que les tortues sont comme les chats, qui n\rquote aiment pas l\rquote eau.
+\par
+\par Ils \'e9taient revenus sur l\rquote herbe\~; le jardinier posa doucement la tortue et retourna \'e0 son potager. Les enfants la regardaient de temps en temps, mais elle restait immobile\~; ni sa t\'eate ni ses pattes ne se montraient. Sophie \'e9
+tait inqui\'e8te\~; Paul la rassurait.
+\par
+\par \'ab\~Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il\~; demain elle mangera et se prom\'e8nera.\~\'bb
+\par
+\par Ils la report\'e8rent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent des salades fra\'eeches. Le lendemain, quand ils all\'e8rent la voir, les salades \'e9taient enti\'e8res\~; la tortue n\rquote y avait pas touch\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est singulier, dit Sophie\~; ordinairement elle mange tout dans la nuit.
+\par
+\par \endash Portons-la sur l\rquote herbe, r\'e9pondit Paul\~; elle n\rquote aime peut-\'eatre pas la salade.\~\'bb
+\par
+\par Paul, qui \'e9tait inquiet, mais qui ne voulait pas l\rquote avouer \'e0 Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait \'e0 ne pas bouger.
+\par
+\par \'ab\~Laissons-la, dit-il \'e0 Sophie\~; le soleil va la r\'e9chauffer et lui faire du bien.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Est-ce que tu crois qu\rquote elle est malade\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je crois que oui.
+\par
+\par Il ne voulait pas ajouter\~: }{\i Je crois qu\rquote elle est morte}{, comme il commen\'e7ait \'e0 le craindre.
+\par
+\par Pendant deux jours, Paul et Sophie continu\'e8rent \'e0 porter la tortue sur l\rquote herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient toujours comme ils l\rquote avaient pos\'e9e\~; les salades qu\rquote
+ils lui mettaient le soir se retrouvaient enti\'e8res le lendemain. Enfin, un jour, en la mettant sur l\rquote herbe, ils s\rquote aper\'e7urent qu\rquote elle sentait mauvais.
+\par
+\par \'ab\~Elle est morte, dit Paul\~; elle sent d\'e9j\'e0 mauvais.\~\'bb
+\par
+\par Ils \'e9taient tous deux pr\'e8s de la tortue, se d\'e9solant et ne sachant que faire d\rquote elle, quand Mme\~de\~R\'e9an arriva pr\'e8s d\rquote eux.
+\par
+\par \'ab\~Que faites-vous l\'e0, mes enfants\~? Vous \'eates immobiles comme des statues pr\'e8s de cette tortue\'85 qui est aussi immobile que vous\~\'bb, ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
+\par
+\par En l\rquote examinant, Mme\~de\~R\'e9an s\rquote aper\'e7ut qu\rquote elle sentait mauvais.
+\par
+\par \'ab\~Mais\'85 elle est morte, s\rquote \'e9cria-t-elle en la rejetant par terre\~; elle sent d\'e9j\'e0 mauvais.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oui, ma tante, je crois qu\rquote elle est morte.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash De quoi a-t-elle pu mourir\~? Ce n\rquote est pas de faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l\rquote herbe. C\rquote est singulier qu\rquote elle soit morte sans qu\rquote on sache pourquoi.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je crois, maman, que c\rquote est le bain qui l\rquote a fait mourir.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Un bain\~? Qui est-ce qui a imagin\'e9 de lui faire prendre un bain\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE}{, }{\i honteuse}{. \endash C\rquote est moi, maman\~: je croyais que les tortues aimaient l\rquote eau fra\'eeche, et je l\rquote ai baign\'e9e dans la mare du potager\~; elle est tomb\'e9e au fond\~; nous n\rquote avons pas pu la rattraper
+\~; c\rquote est le jardinier qui l\rquote a rep\'each\'e9e\~; elle est rest\'e9e longtemps dans l\rquote eau.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Ah\~! c\rquote est une de tes }{\i id\'e9es}{. Tu t\rquote es punie toi-m\'eame, au reste\~; je n\rquote ai rien \'e0 te dire. Seulement, souviens-toi qu\rquote \'e0 l\rquote avenir tu n\rquote auras aucun animal \'e0
+ soigner, ni \'e0 \'e9lever. Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il faut jeter cette tortue, ajouta Mme\~de\~R\'e9an. Lambert, venez prendre cette b\'eate qui est morte, et jetez-la dans un trou quelconque.\~\'bb
+\par
+\par Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu\rquote eut Sophie. Quelques jours apr\'e8s, elle demanda \'e0 sa maman si elle ne pouvait pas avoir de charmants petits cochons d\rquote Inde qu\rquote on voyait \'e0 la ferme\~; Mme\~de\~R\'e9
+an refusa. Il fallut bien ob\'e9ir, et Sophie v\'e9cut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours avec elle.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc95928248}XXII \endash Le d\'e9part.{\*\bkmkend _Toc95928248}\line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d\rquote Aubert et maman causent-elles toujours tout bas\~? Maman pleure et ma tante aussi\~; sais-tu pourquoi\~
+?\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Non, je ne sais pas du tout\~; pourtant j\rquote ai entendu l\rquote autre jour maman qui disait \'e0 ma tante\~: \'ab\~Ce serait terrible d\rquote abandonner nos parents, nos amis, notre pays\~\'bb\~; ma tante a r\'e9pondu\~: \'ab\~
+Surtout pour un pays comme l\rquote Am\'e9rique.\~\'bb
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Eh bien\~! qu\rquote est-ce que cela veut dire\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent aller en Am\'e9rique.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais ce n\rquote est pas du tout terrible\~; au contraire, ce sera tr\'e8s amusant. Nous verrons des tortues en Am\'e9rique.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et des oiseaux superbes\~; des corbeaux rouges, orange, bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m\rquote a dit qu\rquote il y en avait beaucoup en Am\'e9rique.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Oh\~! pour les sauvages, j\rquote en aurai peur\~; ils nous mangeraient peut-\'eatre.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais nous n\rquote irions pas demeurer chez eux\~; nous les verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les villes.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais pourquoi irions-nous en Am\'e9rique\~? Nous sommes tr\'e8s bien ici.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Certainement. Je te vois tr\'e8s souvent, notre ch\'e2teau est tout pr\'e8s du tien. Ce qui serait mieux encore, c\rquote est que nous demeurions ensemble en Am\'e9rique. Oh\~! alors, j\rquote aimerais bien l\rquote Am\'e9rique.
+
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Tiens, voil\'e0 maman qui se prom\'e8ne avec ma tante\~; elles pleurent encore\~; cela me fait de la peine de les voir pleurer\'85 Les voil\'e0 qui s\rquote assoient sur le banc. Allons les consoler.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Mais comment les consolerons-nous\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Je n\rquote en sais rien\~: mais essayons toujours.
+\par
+\par Les enfants coururent \'e0 leurs mamans.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Pour quelque chose qui me fait de la peine, ch\'e8re petite, et que tu ne peux comprendre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Si fait, maman, je comprends tr\'e8s bien que cela vous fait de la peine d\rquote aller en Am\'e9rique, parce que vous croyez que j\rquote en serais tr\'e8s f\'e2ch\'e9e. D\rquote
+abord, puisque ma tante et Paul viennent avec nous, nous serons tr\'e8s heureux. Ensuite, j\rquote aime beaucoup l\rquote Am\'e9rique, c\rquote est un tr\'e8s joli pays.\~\'bb
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an regarda d\rquote abord sa s\'9cur, Mme\~d\rquote Aubert, d\rquote un air \'e9tonn\'e9, et puis ne put s\rquote emp\'eacher de sourire quand Sophie parla de l\rquote Am\'e9rique, qu\rquote elle ne connaissait pas du tout.
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Qui t\rquote a dit que nous allions en Am\'e9rique\~? Et pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Oh\~! ma tante, c\rquote est que je vous ai entendue parler d\rquote aller en Am\'e9rique, et vous pleuriez\~; mais je vous assure que Sophie a raison et que nous serons tr\'e8s heureux en Am\'e9rique, si nous demeurons ensemble.
+
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Oui, mes chers enfants, vous avez devin\'e9. Nous devons bien r\'e9ellement aller en Am\'e9rique.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Et pourquoi donc, maman\~?
+\par
+\par }{\b MADAME D\rquote AUBERT.}{ \endash Parce qu\rquote un de nos amis, M.\~Fichini, qui vivait en Am\'e9rique, vient de mourir\~: il n\rquote avait pas de parents, il \'e9tait tr\'e8s riche\~; il nous a laiss\'e9 toute sa fortune. Ton p\'e8
+re et celui de Sophie sont oblig\'e9s d\rquote aller en Am\'e9rique pour avoir cette fortune\~; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos amis, nos terres.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Mais ce ne sera pas pour toujours, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par }{\b MADAME DE R\'c9AN.}{ \endash Non, mais pour un an ou deux, peut-\'eatre.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela. Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-l\'e0. Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus \'eatre seuls.
+\par
+\par Mme\~de\~R\'e9an et Mme\~d\rquote Aubert embrass\'e8rent leurs enfants.
+\par
+\par \'ab\~Ils ont pourtant raison, ces enfants\~! dit-elle \'e0 sa s\'9cur, nous serons ensemble, et deux ans seront bien vite pass\'e9s.\~\'bb
+\par
+\par Depuis ce jour elles ne pleur\'e8rent plus.
+\par
+\par \'ab\~Vois-tu, dit Sophie \'e0 Paul, que nous les avons consol\'e9es\~! J\rquote ai remarqu\'e9 que les enfants consolent tr\'e8s facilement leurs mamans.
+\par
+\par \endash C\rquote est parce qu\rquote elles les aiment\~\'bb, r\'e9pondit Paul.
+\par
+\par Peu de jours apr\'e8s, les enfants all\'e8rent avec leurs mamans faire une visite d\rquote adieu \'e0 leurs amies, Camille et Madeleine de Fleurville, qui furent tr\'e8s \'e9tonn\'e9es d\rquote apprendre que Sophie et Paul allaient partir pour l\rquote Am
+\'e9rique.
+\par
+\par \'ab\~Combien de temps y resterez-vous\~?\~\'bb demanda Camille.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Deux ans, je crois. C\rquote est si loin\~!
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit ans.
+\par }{\b
+\par MADELEINE.}{ \endash Et moi j\rquote aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans\~!
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Que tu seras vieille, Camille\~! neuf ans\~!
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Rapporte-nous de jolies choses d\rquote Am\'e9rique, des choses curieuses.
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Veux-tu que je te rapporte une tortue\~?
+\par
+\par }{\b MADELEINE.}{ \endash Quelle horreur\~! Une tortue\~! c\rquote est si b\'eate et si laid\~!
+\par
+\par Paul ne put s\rquote emp\'eacher de rire.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ris-tu, Paul\~?\~\'bb demanda Camille.
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash C\rquote est parce que Sophie avait une tortue et qu\rquote elle s\rquote est f\'e2ch\'e9e un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce que tu viens de dire.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Et qu\rquote est-elle devenue, cette tortue\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Elle est morte apr\'e8s un bain que nous lui avons fait prendre dans la mare.
+\par
+\par }{\b CAMILLE.}{ \endash Pauvre b\'eate\~! Je regrette de ne l\rquote avoir pas vue.
+\par
+\par Sophie, qui n\rquote aimait pas qu\rquote on parl\'e2t de la tortue, proposa de cueillir des bouquets dans les champs\~: Camille leur offrit d\rquote aller plut\'f4t cueillir des fraises dans le bois. Ils accept\'e8rent tous avec plaisir et en trouv\'e8
+rent beaucoup, qu\rquote ils mangeaient \'e0 mesure qu\rquote ils les trouvaient. Ils rest\'e8rent deux heures \'e0 s\rquote amuser, apr\'e8s quoi il fallut se s\'e9parer. Sophie et Paul promirent de rapporter d\rquote Am\'e9
+rique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des perroquets. Sophie promit m\'eame d\rquote apporter un petit sauvage, si on voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils continu\'e8rent \'e0 faire des visites d\rquote adieu, puis commenc
+\'e8rent les paquets. M.\~de\~R\'e9an et M.\~d\rquote Aubert attendaient \'e0 Paris leurs femmes et leurs enfants.
+\par
+\par Le jour du d\'e9part fut un triste jour. Sophie et Paul m\'eame pleur\'e8rent en quittant le ch\'e2teau, les domestiques, les gens du village.
+\par
+\par \'ab\~Peut-\'eatre, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais\~!\~\'bb
+\par
+\par Tous ces pauvres gens avaient la m\'eame pens\'e9e, et tous \'e9taient tristes.
+\par
+\par Les mamans et les enfants mont\'e8rent dans une voiture attel\'e9e de quatre chevaux de poste\~; les bonnes et les femmes de chambre suivaient, dans une cal\'e8che attel\'e9e de trois chevaux\~: il y avait un domestique sur chaque si\'e8ge. Apr\'e8s s
+\rquote \'eatre arr\'eat\'e9s une heure en route pour d\'e9jeuner, ils arriv\'e8rent \'e0 Paris pour d\'eener. On ne devait rester \'e0 Paris que huit jours, afin d\rquote acheter tout ce qui \'e9tait n\'e9cessaire pour le voyage et pour le temps qu
+\rquote on croyait passer en Am\'e9rique.
+\par
+\par Pendant ces huit jours, les enfants s\rquote amus\'e8rent beaucoup. Ils all\'e8rent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux Tuileries, au Jardin des plantes\~; ils allaient acheter toutes sortes de choses\~
+: des habits, des chapeaux, des souliers, des gants, des livres d\rquote histoire, des joujoux, des provisions pour la route. Sophie avait envie de toutes les b\'eates qu\rquote elle voyait \'e0 vendre\~: elle demanda m\'eame \'e0
+ acheter la petite girafe du Jardin des plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les images. On leur acheta \'e0 chacun un petit sac de voyage pour leurs affaires de toilette, leurs provisions de la journ\'e9
+e et leurs joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc.
+\par
+\par Enfin arriva le jour tant d\'e9sir\'e9 du d\'e9part pour le Havre, port o\'f9 ils devaient monter sur le navire qui les menait en Am\'e9rique. Ils surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la }{\i Sibylle}{
+, ne devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours pour se promener dans la ville\~
+: le bruit, le mouvement des rues, les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands, de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant d\rquote Am\'e9rique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme\~de\~R\'e9an avait \'e9cout\'e9
+ Sophie, elle lui aurait achet\'e9 une dizaine de singes, autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout, malgr\'e9 les pri\'e8res de Sophie.
+\par
+\par Ces trois jours pass\'e8rent comme avaient pass\'e9 les huit jours \'e0 Paris, comme avaient pass\'e9 les quatre ann\'e9es de la vie de Sophie, les six ann\'e9es de celle de Paul\~: ils pass\'e8rent pour ne plus revenir. Mme\~de\~R\'e9an et Mme\~d\rquote
+Aubert pleuraient de quitter leur ch\'e8re et belle France\~: M.\~de\~R\'e9an et M.\~d\rquote Aubert \'e9taient tristes et cherchaient \'e0 consoler leurs femmes en leur promettant de les ramener le plus t\'f4t possible. Sophie et Paul \'e9taient enchant
+\'e9s\~: leur seul chagrin \'e9tait de voir pleurer leurs mamans. Ils entr\'e8rent dans le navire qui devait les emporter si loin, au milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures apr\'e8s, ils \'e9taient \'e9tablis dans leurs cabines, qui
+\'e9taient de petites chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses n\'e9cessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme\~de\~R\'e9an, Paul avec Mme\~d\rquote Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous \'e0
+ la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie\~: elle lui rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait souvent avec Paul et Sophie\~: il leur expliquait tout ce qui les \'e9tonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l
+\rquote eau, comment on l\rquote aidait \'e0 avancer en ouvrant les voiles, et bien d\rquote autres choses encore.
+\par
+\par Paul disait toujours\~:
+\par
+\par \'ab\~Je serai marin quand je serai grand\~: je voyagerai avec le capitaine.
+\par
+\par \endash Pas du tout, r\'e9pondait Sophie\~; je ne veux pas que tu sois marin\~: tu resteras toujours avec moi.\~\'bb
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau du capitaine\~?
+\par
+\par }{\b SOPHIE.}{ \endash Parce que je ne veux pas quitter maman\~: je resterai toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu\~?
+\par
+\par }{\b PAUL.}{ \endash J\rquote entends. Je resterai, puisque tu le veux.
+\par
+\par Le voyage fut long\~: il dura bien des jours. Si vous d\'e9sirez savoir ce que devint Sophie, demandez \'e0 vos mamans de vous faire lire }{\i les Petites Filles mod\'e8les}{, o\'f9 vous retrouverez Sophie. Si vous voulez savoir ce qu\rquote
+est devenu Paul, vous le saurez en lisant }{\i les Vacances}{, o\'f9 vous le retrouverez.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's Les malheurs de Sophie, by Comtesse de S\'e9gur
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***
+\par
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+\par
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+\par electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+\par Foundation as set forth in Section 3 below.
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+\par 1.F.
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+\par of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+\par promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+\par harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+\par
+\par
+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future ge}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 erations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary A}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 chive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identific}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 empt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws reg}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirmation of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no proh}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 bition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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