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+The Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les vacances
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: February 14, 2005 [EBook #15057]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VACANCES ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Mme la Comtesse de Ségur
+(née Rostopchine)
+
+
+LES VACANCES
+
+
+(1859)
+
+
+
+Table des matières
+
+I. L'arrivée.
+II. Les cabanes.
+III. La visite au moulin.
+IV. Une rencontre inattendue.
+V. Le naufrage de Sophie.
+VI. Une nouvelle surprise.
+VII. La mer et les sauvages.
+VIII. La délivrance.
+IX. Fin du récit de Paul.
+X. Histoires de revenants.
+XI. Les Tourne-Boule et l'idiot.
+XII. La comtesse Blagowski.
+Conclusion
+
+
+
+À mon petit-fils Jacques de Pitray.
+
+Très cher enfant, tu es encore trop petit pour être le petit
+JACQUES des VACANCES, mais tu seras, j'en suis sûre, aussi bon,
+aussi aimable, aussi généreux et aussi brave que lui. Plus tard
+sois excellent comme PAUL, et plus tard encore, sois vaillant,
+dévoué, chrétien comme M. DE ROSBOURG. C'est le voeu de ta
+grand'mère qui t'aime et qui te bénit.
+
+_Comtesse_ de SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1858.
+
+
+I. L'arrivée.
+
+Tout était en l'air au château de Fleurville. Camille et Madeleine
+de Fleurville, Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini, leurs
+amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier,
+couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se
+poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg,
+souriaient à cette agitation, qu'elles ne partageaient pas, mais
+qu'elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises dans
+un salon qui donnait sur le chemin d'arrivée.
+
+De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la
+porte et demandait:
+
+«Eh bien! arrivent-ils?
+
+--Pas encore, chère petite, répondait une des mamans.
+
+--Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini.» Et elle
+repartait comme une flèche. «Mes amies, ils n'arrivent pas encore;
+nous avons le temps de tout finir.»
+
+CAMILLE.--Tant mieux! Sophie, va vite au jardin demander des
+fleurs...
+
+SOPHIE.--Quelles fleurs faut-il demander?
+
+MADELEINE.--Des dahlias et du réséda: ce sera facile à arranger
+et l'odeur en sera agréable et pas trop forte.
+
+MARGUERITE.--Et moi, Camille, que dois-je faire?
+
+CAMILLE.--Toi, cours avec Madeleine chercher de la mousse pour
+cacher les queues des fleurs. Moi je vais laver les vases à la
+cuisine et j'y mettrai de l'eau.
+
+Sophie courut au potager et rapporta un grand panier rempli de
+beaux dahlias et de réséda qui embaumait.
+
+Marguerite et Madeleine ramenèrent une brouette de mousse.
+
+Camille apporta quatre vases bien lavés, bien essuyés et pleins
+d'eau.
+
+Les quatre petites se mirent à l'ouvrage avec une telle activité,
+qu'un quart d'heure après les vases étaient pleins de fleurs
+gracieusement arrangées; les dahlias étaient entremêlés de
+branches de réséda. Elles en portèrent deux dans la chambre
+destinée à leurs cousins Léon et Jean de Rugès, et deux dans la
+chambre du petit cousin Jacques de Traypi.
+
+CAMILLE, _regardant de tous côtés.--_Je crois que tout est fini
+maintenant; je ne vois plus rien à faire.
+
+MADELEINE.--Jacques sera enchanté de sa chambre; elle est
+charmante!
+
+SOPHIE.--La collection d'images que nous avons mise sur la table
+va l'amuser beaucoup.
+
+MARGUERITE.--Je vais voir s'ils arrivent!
+
+CAMILLE.--Oui, va, nous te suivons.
+
+Marguerite partit en courant, et, avant que ses amies eussent pu
+la rejoindre, elle reparut haletante et criant:
+
+«Les voilà! les voilà! les voitures ont passé la barrière et elles
+entrent dans le bois.»
+
+Camille, Madeleine et Sophie se précipitèrent vers le perron, où
+elles trouvèrent leurs mamans; elles auraient bien voulu courir
+au-devant de leurs cousins, mais les mamans les en empêchèrent.
+
+Quelques instants après, les voitures s'arrêtaient devant le
+perron aux cris de joie des enfants. M. et Mme de Rugès et leurs
+deux fils, Léon et Jean, descendirent de la première; M. et
+Mme de Traypi et leur petit Jacques descendirent de la seconde.
+Pendant quelques instants, ce fut un tumulte, un bruit, des
+exclamations à étourdir.
+
+Léon était un beau et grand garçon blond, un peu moqueur, un peu
+rageur, un peu indolent et faible, mais bon garçon au fond; il
+avait treize ans.
+
+Jean était âgé de douze ans; il avait de grands yeux noirs pleins
+de feu et de douceur; il avait du courage et de la résolution; il
+était bon, complaisant et affectueux.
+
+Jacques était un charmant enfant de sept ans; il avait les cheveux
+châtains et bouclés, les yeux pétillants d'esprit et de malice,
+les joues roses, l'air décidé, le coeur excellent, le caractère
+vif, mais jamais d'humeur ni de rancune.
+
+Sophie seule restait à l'écart; on l'avait embrassée en descendant
+de voiture; mais elle sentait que, ne faisant pas partie de la
+famille, n'ayant été admise à Fleurville que par suite de
+l'abandon de sa belle-mère, elle ne devait pas se mêler
+indiscrètement à la joie générale.
+
+Jean s'aperçut le premier de l'isolement de la pauvre Sophie et,
+s'approchant d'elle, il lui prit les mains en lui disant avec
+affection:
+
+«Ma chère Sophie, je me suis toujours souvenu de ta complaisance
+pour moi lors de mon dernier séjour à Fleurville; j'étais alors un
+petit garçon; maintenant que je suis plus grand, c'est moi qui te
+rendrai des services à mon tour.»
+
+SOPHIE.--Merci de ta bonté, mon bon Jean! merci de ton souvenir
+et de ton amitié pour la pauvre orpheline que je suis.
+
+CAMILLE.--Sophie, chère Sophie, tu sais que nous sommes tes
+soeurs, que maman est ta mère! pourquoi nous affliges-tu en
+t'attristant toi-même?
+
+SOPHIE.--Pardon, ma bonne Camille; oui, j'ai tort! j'ai
+réellement trouvé ici une mère et des soeurs.
+
+--Et des frères, s'écrièrent ensemble Léon, Jean et Jacques.
+
+--Merci, mes chers frères, dit Sophie en souriant. J'ai une
+famille dont je suis fière.
+
+--Et heureuse, n'est-ce pas? dit tout bas Marguerite d'un ton
+caressant et en l'embrassant.
+
+--Chère Marguerite! répondit Sophie en lui rendant son baiser.
+
+--Mes enfants, mes enfants! descendez vite; venez goûter, dit
+Mme de Fleurville qui était restée en bas avec ses soeurs et ses
+beaux-frères.
+
+Les enfants ne se firent point répéter une si agréable invitation;
+ils descendirent en courant et se trouvèrent dans la salle à
+manger autour d'une table couverte de fruits et de gâteaux.
+
+Tout en mangeant, ils formaient des projets pour le lendemain.
+
+Léon arrangeait une partie de pêche, Jean arrangeait des lectures
+à haute voix. Jacques dérangeait tout; il voulait passer toute la
+journée avec Marguerite pour attraper des papillons et les piquer
+dans ses boîtes, ou encore pour jouer aux billes, pour regarder et
+copier des images. Il voulait avoir Marguerite le matin, l'après-midi,
+le soir. Elle demandait qu'il lui laissât la matinée jusqu'au
+déjeuner pour travailler.
+
+JACQUES.--Impossible! c'est le meilleur temps pour attraper les
+papillons.
+
+MARGUERITE.--Eh bien! laisse-moi travailler d'une heure à trois.
+
+JACQUES.--Encore plus impossible; c'est justement le temps qu'il
+nous faudra pour arranger nos papillons, étendre leurs ailes, les
+piquer sur les planches de liège.
+
+MARGUERITE.--Mais, Jacques, tu n'as pas besoin de moi pour
+arranger tes papillons?
+
+JACQUES.--Oh! ma petite Marguerite, tu es si bonne, je t'aime
+tant! Je m'amuse tant avec toi et je m'ennuie tant tout seul!
+
+LÉON.--Et pourquoi veux-tu avoir Marguerite pour toi tout seul?
+Nous voulons aussi l'avoir; quand nous pêcherons, elle viendra
+avec nous.
+
+JACQUES.--Vous êtes déjà cinq! Laisse-moi ma chère Marguerite
+pour m'aider à arranger mes papillons...
+
+MARGUERITE.--Écoute, Jacques. Je t'aiderai pendant une heure;
+ensuite nous irons pêcher avec Léon.
+
+Jacques grogna un peu. Léon et Jean se moquèrent de lui. Camille
+et Madeleine l'embrassèrent et lui firent comprendre qu'il ne
+fallait pas être égoïste, qu'il fallait être bon camarade et
+sacrifier quelquefois son plaisir à celui des autres. Jacques
+avoua qu'il avait tort et il promit de faire tout ce que voudrait
+sa petite amie Marguerite.
+
+Le goûter était fini; les enfants demandèrent la permission
+d'aller se promener et partirent en courant à qui arriverait le
+plus vite au jardin de Camille et de Madeleine. Ils le trouvèrent
+plein de fleurs, très bien bêché et bien cultivé.
+
+JEAN.--Il vous manque une petite cabane pour mettre vos outils,
+et une autre pour vous mettre à l'abri de la pluie, du soleil et
+du vent.
+
+CAMILLE.--C'est vrai, mais nous n'avons jamais pu réussir à en
+faire une; nous ne sommes pas assez fortes.
+
+LÉON.--Eh bien! pendant que nous sommes ici, Jean et moi nous
+bâtirons une maison.
+
+JACQUES.--Et moi aussi j'en bâtirai une pour Marguerite et pour
+moi.
+
+LÉON, _riant.--_Ha! ha! ha! Voilà un fameux ouvrier! Est-ce que
+tu sauras comment t'y prendre?
+
+JACQUES.--Oui, je le saurai et je la ferai.
+
+MADELEINE.--Nous t'aiderons, mon petit Jacques, et je suis bien
+sûre que Léon et Jean t'aideront aussi.
+
+JACQUES.--Je veux bien que tu m'aides, toi, Madeleine, et
+Camille aussi, et Sophie aussi; mais je ne veux pas de Léon, il
+est trop moqueur.
+
+JEAN, _riant.--_Et moi, Jacques, Ta Grandeur voudra-t-elle
+accepter mon aide?
+
+JACQUES, _fâché.--_Non, monsieur, je ne veux pas de toi non
+plus; je veux te montrer que Ma Grandeur est bien assez puissante
+pour se passer de toi.
+
+SOPHIE.--Mais comment feras-tu, mon pauvre Jacques, pour
+atteindre au haut d'une maison assez grande pour nous tenir tous?
+
+JACQUES.--Vous verrez, vous verrez; laissez-moi faire, j'ai mon
+idée.
+
+Et il dit quelques mots à l'oreille de Marguerite qui se mit à
+rire et lui répondit bas aussi:
+
+«Très bien, très bien, ne leur dis rien jusqu'à ce que ce soit
+fini.»
+
+Les enfants continuèrent leur promenade; on mena les cousins au
+potager où ils passèrent en revue tous les fruits mais sans y
+toucher, puis à la ferme où ils visitèrent la vacherie, la
+bergerie, le poulailler, la laiterie; ils étaient tous heureux;
+ils riaient, ils couraient; grimpant sur des arbres, sautant des
+fossés, cueillant des fleurs pour en faire des bouquets qu'ils
+offraient à leurs cousines et à leurs amies. Jacques donnait les
+siens à Marguerite. Ceux de Jean étaient pour Madeleine et Sophie;
+Léon réservait les siens à Camille. Ils ne rentrèrent que pour
+dîner. La promenade leur avait donné bon appétit; ils mangèrent à
+effrayer leurs parents. Le dîner fut très gai. Aucun d'eux n'avait
+peur de ses parents; pères, mères, enfants riaient et causaient
+gaiement.
+
+Enfin arriva l'heure du coucher des plus jeunes, Sophie,
+Marguerite et Jacques, puis des plus grands, et enfin l'heure du
+repos pour les parents. Le lendemain on devait commencer les
+cabanes, attraper des papillons, pêcher à la pièce d'eau, lire,
+travailler, se promener; il y avait de l'occupation pour
+vingt-quatre heures au moins.
+
+
+II. Les cabanes.
+
+Les enfants étaient en vacances, et tous avaient congé; les papas
+et les mamans avaient déclaré que, pendant six semaines, chacun
+ferait ce qu'il voudrait du matin au soir, sauf deux heures
+réservées au travail.
+
+Le lendemain de l'arrivée des cousins, on s'éveilla de grand
+matin.
+
+Marguerite sortit sa tête de dessous sa couverture et appela
+Sophie, qui dormait profondément; Sophie se réveilla en sursaut et
+se frotta les yeux.
+
+«Quoi? qu'est-ce? Faut-il partir? Attends, je viens.» En disant
+ces mots, elle retomba endormie sur son oreiller.
+
+Marguerite allait recommencer, lorsque la bonne, qui couchait près
+d'elle, lui dit:
+
+«Taisez-vous donc, mademoiselle Marguerite; laissez-nous dormir;
+il n'est pas encore cinq heures; c'est trop tôt pour se lever.»
+
+MARGUERITE.--Dieu! que la nuit est longue aujourd'hui! quel
+ennui de dormir!
+
+Et, tout en songeant aux cabanes et aux plaisirs de la journée,
+elle aussi se rendormit.
+
+Camille et Madeleine, éveillées depuis longtemps, attendaient
+patiemment que la pendule sonnât sept heures et leur permît de se
+lever sans déranger leur bonne, Élisa, qui, n'ayant pas de cabane
+à construire, dormait paisiblement. Léon et Jean s'étaient
+éveillés et levés à six heures.
+
+Jacques avait eu, avant de se coucher, une conversation à voix
+basse avec son père et Marguerite; on les voyait causer avec
+animation; on les entendait rire; de temps en temps, Jacques
+sautait, battait des mains et embrassait son papa et Marguerite;
+mais ils ne voulurent dire à personne de quoi ils avaient parlé
+avec tant de chaleur et de gaieté. Le lendemain, quand Léon et
+Jean allèrent éveiller Jacques, ils trouvèrent la chambre vide.
+
+JEAN.--Comment! déjà sorti! À quelle heure s'est-il donc levé?
+
+LÉON.--Écoute donc; un premier jour de vacances on veut s'en
+donner, des courses, des jeux, des promenades! Nous le
+retrouverons dans le jardin. En attendant mes cousines et mes
+amies, allons faire un tour à la ferme; nous déjeunerons avec du
+bon lait tout chaud et du pain bis.
+
+Jean approuva vivement ce projet; ils arrivèrent au moment où l'on
+finissait de traire les vaches. La fermière, la mère Diart, les
+reçut avec empressement. Après les premières phrases de bonjour et
+de bienvenue, Léon demanda du lait et du pain bis.
+
+La mère Diart s'empressa de les servir.
+
+Léon et Jean remercièrent la fermière et se mirent à manger avec
+délices ce bon lait tout chaud et ce pain de ménage, à peine sorti
+du four et tiède encore.
+
+«Assez, assez, Jean, dit Léon. Si nous nous étouffons, nous ne
+serons plus bons à rien. N'oublie pas que nous avons nos cabanes à
+commencer. Nous aurons fini les nôtres avant que ce petit vantard
+de Jacques ait pu seulement commencer la sienne.»
+
+JEAN.--Hé! hé! Je ne dis pas cela, moi. Jacques est fort; il est
+très vif et intelligent; il est résolu et, quand il veut, il veut
+ferme.
+
+LÉON.--Laisse donc! ne vas-tu pas croire qu'il saura faire une
+maison à lui tout seul, aidé seulement par Sophie et Marguerite?
+
+JEAN.--C'est bon! tu riras après; en attendant, viens chercher
+nos cousines; il va être huit heures.
+
+Ils coururent à la maison, allèrent frapper à la porte de leurs
+cousines qui les attendaient et qui leur ouvrirent avec
+empressement. Ils se demandèrent réciproquement des nouvelles de
+leur nuit et descendirent pour courir à leur jardin et commencer
+leur cabane. En approchant, ils furent surpris d'entendre frapper
+comme si on clouait des planches.
+
+CAMILLE.--Qui est-ce qui peut cogner dans notre jardin?
+
+MADELEINE.--C'est sans doute dans le bois.
+
+CAMILLE.--Mais non! les coups semblent venir du jardin.
+
+LÉON.--Ah! voici Marguerite; elle nous dira ce que c'est.
+
+Au même instant, Marguerite cria très haut: «Léon, Jean, bonjour;
+Sophie et Jacques sont avec moi.
+
+--Ne crie donc pas si fort, dit Jean en souriant, nous ne sommes
+pas sourds.»
+
+Marguerite courut à eux, les arrêta pour les embrasser tous, puis
+ils prirent le chemin qui menait au jardin, en tournant un peu
+court dans le bois.
+
+Quelle ne fut pas leur surprise en voyant Jacques, le pauvre petit
+Jacques, armé d'un lourd maillet et clouant des planches aux
+piquets qui formaient les quatre coins de sa cabane. Sophie
+l'aidait en soutenant les planches.
+
+Jacques avait très bien choisi l'emplacement de sa maisonnette; il
+l'avait adossée à des noisetiers qui formaient un buisson très
+épais et qui l'abritaient d'un soleil trop ardent. Mais ce qui
+causa aux cousins une vive surprise, ce fut la promptitude du
+travail de Jacques et la force et l'adresse avec lesquelles il
+avait placé et enfoncé les gros piquets qui devaient recevoir les
+planches avec lesquelles il formaient les murs. La porte et une
+fenêtre étaient déjà indiquées par des piquets pareils à ceux qui
+faisaient les coins de la maison.
+
+Ils s'étaient arrêtés tous quatre; leur étonnement se peignait si
+bien sur leurs figures que Jacques, Marguerite et Sophie ne purent
+s'empêcher de sourire, puis d'éclater de rire. Jacques jeta son
+maillet à terre pour rire plus à son aise. Enfin Léon s'avança
+vers lui.
+
+LÉON, _avec humeur.--_Pourquoi et de quoi ris-tu?
+
+JACQUES.--Je ris de vous tous et de vos airs étonnés.
+
+JEAN.--Mais, mon petit Jacques, comment as-tu pu faire tout
+cela, et comment as-tu eu la force de porter ces lourds piquets et
+ces lourdes planches?
+
+JACQUES, _avec malice.--_Marguerite et Sophie m'ont aidé.
+
+Léon et Jean hochèrent la tête d'un air incrédule; ils tournèrent
+autour de la cabane, regardèrent partout d'un air méfiant pendant
+que Camille et Madeleine s'extasiaient devant l'habileté de
+Jacques et admiraient la promptitude avec laquelle il avait
+travaillé.
+
+CAMILLE.--À quelle heure t'es-tu donc levé, mon petit Jacques?
+
+JACQUES.--À cinq heures, et à six j'étais ici avec mes piquets,
+mes planches et tous mes outils. Tenez, mes amis, prenez les
+outils maintenant: chacun son tour.
+
+LÉON.--Non, Jacques, continue; nous voudrions te voir travailler
+pour prendre des leçons de ton grand génie.
+
+Jacques jeta à Marguerite et à Sophie un coup d'oeil
+d'intelligence et répondit en riant:
+
+«Mais nous travaillons depuis longtemps, et nous sommes fatigués.
+Nous allons à présent courir après les papillons.»
+
+LÉON, _avec ironie.--_Pour vous reposer sans doute?
+
+MADELEINE.--Précisément, pour nous reposer les mains et
+l'esprit.
+
+Et ils partirent en riant et en sautant.
+
+Léon les regarda s'éloigner et dit:
+
+«Ils ne ressemblent guère à des gens fatigués.»
+
+Au même instant Camille et Madeleine se rapprochèrent avec
+inquiétude de Léon et de Jean.
+
+CAMILLE.--J'ai entendu les branches craquer dans le buisson.
+
+MADELEINE.--Et moi aussi; entendez-vous? On s'éloigne avec
+précaution.
+
+Pendant que Léon reculait en s'éloignant prudemment du buisson et
+des bois, Jean saisissait le maillet de Jacques et s'élançait
+devant ses cousines pour les protéger.
+
+Ils écoutèrent quelques instants et n'entendirent plus rien. Léon
+alors dit d'un air mécontent:
+
+«Vous vous êtes trompées: il n'y a rien du tout. Laisse donc ce
+maillet, Jean; tu prends un air matamore en pure perte; il n'y a
+aucun ennemi pour se mesurer avec toi.»
+
+MADELEINE.--Merci, Jean; s'il y avait eu du danger, tu nous
+aurais défendues bravement.
+
+CAMILLE.--Léon, pourquoi plaisantes-tu du courage de Jean? Il
+pouvait y avoir du danger, car je suis sûre d'avoir entendu
+marcher avec précaution dans le fourré, comme si on voulait se
+cacher.
+
+Camille, qui pressentait une dispute, changea la conversation en
+parlant de leur cabane. Elle demanda qu'on choisît l'emplacement;
+après bien des incertitudes, ils décidèrent qu'on la bâtirait en
+face de celle de Jacques. Ensuite, ils allèrent chercher des
+pièces de bois et les planches nécessaires pour la construction.
+Ils firent leur choix dans un grand hangar où il y avait du bois
+de toute espèce. Ils chargèrent leurs planches et leurs piquets
+sur une petite charrette à leur usage; Léon et Jean s'attelèrent
+aux brancards, Camille et Madeleine poussaient derrière, et ils
+partirent au trot, passant en triomphe devant Jacques, Marguerite
+et Sophie qui couraient dans le pré après les papillons; ceux-ci
+allèrent se ranger en ligne au coin du bois et leur présentèrent
+les armes avec leurs filets à papillons, tout en riant d'un air
+malicieux.
+
+Jean, Camille et Madeleine rirent aussi d'un air joyeux; Léon
+devint rouge et voulut s'arrêter; mais Jean tirait, Camille et
+Madeleine poussaient, et Léon dut marcher avec eux.
+
+Bientôt après, la cloche du déjeuner se fit entendre; les enfants
+laissèrent leur ouvrage et montèrent pour se laver les mains,
+donner un coup de peigne à leurs cheveux et un coup de brosse à
+leurs habits.
+
+On se mit à table; M. de Traypi demanda des nouvelles des cabanes.
+
+«Marchent-elles bien, vos constructions? Êtes-vous bien avancés,
+vous autres grands garçons? Quant à mon pauvre Jacquot, je présume
+qu'il en est encore au premier piquet. Hé, Léon?»
+
+LÉON, _d'un air de dépit.--_Mais non, mon oncle; nous ne sommes
+pas très avancés; nous commençons seulement à placer les quatre
+piquets des coins.
+
+M. DE TRAYPI.--Et Jacques, hé, où en est-il?
+
+LÉON, _de même.--_Je ne sais pas comment il a fait, mais il a
+déjà commencé comme nous.
+
+MARGUERITE.--Dis donc aussi qu'il est bien plus avancé que vous
+autres, grands et forts, puisqu'il cloue déjà les planches des
+murs.
+
+M. DE TRAYPI.--Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier
+que tu craignais, Léon?
+
+Léon ne répondit rien et rougit. Tout le monde se mit à rire;
+Jacques, qui était à côté de son père, lui prit la main et la
+baisa furtivement. On parla d'autres choses; de bons gâteaux avec
+du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les coeurs et dans
+tous les estomacs. Après le déjeuner, les enfants voulurent mener
+leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le
+commencement des maisonnettes, mais les parents déclarèrent tous
+qu'ils ne les verraient que terminées; ils firent alors ensemble
+une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Léon arrangea
+une partie de pêche.
+
+Camille et Madeleine coururent au jardin où leurs cousins ne
+tardèrent pas à les rejoindre; en quelques minutes le jardinier
+leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allèrent
+à la pièce d'eau où ils trouvèrent Jacques, Marguerite et Sophie
+qui avaient préparé un seau pour y mettre les poissons et du pain
+pour les attirer.
+
+La pêche fut bonne; vingt et un poissons passèrent de la pièce
+d'eau dans le seau qui était leur prison de passage; ils ne
+devaient en sortir que pour périr par le fer et par le feu de la
+cuisine. La pêche était déjà bien en train, et l'on ne s'était pas
+encore aperçu que Jacques s'était esquivé. Madeleine fut la
+première qui remarqua son absence, mais elle ajouta:
+
+«Il est probablement rentré pour arranger ses papillons.
+
+--Les papillons qu'il n'a pas pris», dit Marguerite en riant à
+l'oreille de Sophie. Sophie lui répondit par un signe
+d'intelligence et un sourire.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Léon d'un air soupçonneux. Je ne
+sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin,
+ainsi que Jacques, un air mystérieux et narquois qui n'annonce
+rien de bon.»
+
+MARGUERITE, _riant.--_Pour vous ou pour nous?
+
+LÉON.--Pour tous; car, si vous nous jouez des tours à Jean et à
+moi, nous vous en jouerons aussi.
+
+JEAN.--Oh! ne me craignez pas, mes chères amies: jouez-moi tous
+les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais.
+
+MARGUERITE.--Que tu es bon, toi, Jean! Ne crains rien, nous ne
+te jouerons jamais de méchants tours.
+
+SOPHIE.--Et nous sommes bien sûres que vous nous permettrez des
+tours innocents.
+
+JEAN, _riant.--_Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je
+vous préviens que je ferai mon possible pour les déjouer.
+
+MARGUERITE.--Impossible, impossible; tu ne pourras jamais.
+
+JEAN.--C'est ce que nous verrons!
+
+LÉON.--Voilà près de deux heures que nous pêchons, nous avons
+plus de vingt poissons; je pense que c'est assez pour aujourd'hui.
+Qu'en dites-vous, mes cousines?
+
+CAMILLE.--Léon a raison; retournons à nos cabanes, qui ne sont
+pas trop avancées; tâchons de rattraper Jacques qui est le plus
+petit et qui a bien plus travaillé que nous.
+
+JEAN.--C'est précisément ce que je ne peux comprendre; Sophie,
+toi qui travailles avec lui, dis-moi donc comment il se fait que
+vous ayez fait l'ouvrage de deux hommes, tandis que nous avons à
+peine enfoncé les piquets de notre maison.
+
+MADELEINE.--Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous
+autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis
+sûre que Jacques est à l'ouvrage pendant que nous nous demandons
+comment il a fait pour tant avancer.
+
+--Allons voir, allons voir, s'écrièrent tous les enfants, à
+l'exception de Marguerite et Sophie.
+
+--Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameçons, dit Sophie
+en les retenant.
+
+--Et porter nos poissons à la cuisine, dit Marguerite.
+
+LÉON, _d'un air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.--
+_Et puis les faire cuire nous-mêmes, pour donner à Jacques le
+temps de finir.
+
+JEAN, _riant.--_Attendez, je vais voir où il est.
+
+Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se
+jetèrent sur lui pour l'arrêter. Jean se débattait doucement en
+riant; Camille et Madeleine accoururent pour lui venir en aide.
+Marguerite se jeta à terre et saisit une des jambes de Jean.
+
+«Arrête-le, arrête-le; prends-lui l'autre jambe», cria-t-elle à
+Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie qui
+riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser.
+Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de
+Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur
+l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale; Jean
+riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite,
+tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur
+ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par
+Camille et Madeleine qui se roulaient à force de rire. L'air grave
+de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des
+poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent:
+«Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps?»
+
+Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient.
+Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever
+et de suivre Léon qui marchait gravement, accompagné d'éclats de
+rire et de gaies plaisanteries. Il approchèrent ainsi du petit
+bois où l'on construisait les cabanes et ils entendirent
+distinctement des coups de marteaux si forts et si répétés qu'ils
+jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques.
+
+«Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le
+fourré, je saurai ce qu'il en est!»
+
+Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans
+le bois en criant: «Jacques! Jacques! gare à toi!» Léon courut de
+son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il
+n'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets,
+des clous, des chevilles, des planches, etc.
+
+«Personne, dit Léon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. À
+moi, Jean, à moi!»
+
+Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques
+instants on entendit des cris partis du bois:
+
+«Le voilà! le voilà! il est pris!
+
+--Non, il s'échappe!
+
+--Attrape-le! à droite! à gauche!» Sophie, Marguerite, Camille,
+Madeleine écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles
+virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au
+même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean
+avec empressement: «L'as-tu vu? Où est-il? Comment l'as-tu laissé
+aller?
+
+--Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de
+même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir.»
+
+Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du
+bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils
+avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois.
+
+LÉON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu
+sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il
+s'est échappé.
+
+JEAN.--J'ai bien manqué de le prendre tout de même; sans Jacques
+qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais
+empoigné.
+
+LÉON.--Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère.
+
+JEAN.--Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené
+pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit
+Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta
+cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le
+promets.
+
+JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant?
+
+JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret.
+
+JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté
+de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son
+nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant
+de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider?
+
+LÉON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous
+allons bien te forcer à parler, tu vas voir.
+
+JEAN.--Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire
+commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion.
+
+LÉON.--C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin.
+
+SOPHIE.--N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es
+moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver...
+
+LÉON.--De me prouver quoi?
+
+SOPHIE.--De te prouver... que... que...
+
+MARGUERITE, _avec vivacité.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et
+qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit
+de t'en fâcher.
+
+LÉON, _piqué.--_Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles;
+soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de
+votre protégé.
+
+MARGUERITE, _vivement.--_Un protégé qui deviendra bientôt un
+protecteur.
+
+JACQUES, _à Marguerite avec vivacité.--_Et qui ne se mettra pas
+derrière toi quand il y aura un danger à courir.
+
+LÉON, _avec colère.--_De quoi et de qui veux-tu parler,
+polisson?
+
+JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un égoïste.
+
+Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main
+de Léon et lui dit affectueusement:
+
+«Léon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le
+plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre
+cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il
+doit faire.
+
+--Je me mets sous tes ordres», s'écria Jacques qui regrettait sa
+vivacité.
+
+Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit
+tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la
+parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux
+outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage
+avec ardeur. Pendant deux heures il travaillèrent avec une
+activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne
+tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se
+tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail
+mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait
+vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il
+donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec
+succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison
+jusqu'au lendemain, après avoir jeté un regard d'envie sur celle
+de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semblé mal à
+l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et
+il alla droit chez son père qui le reçut en riant.
+
+M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons été serrés de
+près! J'ai bien manqué d'être pris! Si tu ne t'étais pas jeté
+entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de
+même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé
+à Martin de tout finir pendant notre dîner, et demain ils seront
+bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant.
+
+--Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses
+petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites
+finir celle de mes pauvres cousins.
+
+--Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à
+attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je
+laisse ton ouvrage pour faire le sien!
+
+JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour
+lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a été
+bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je
+lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé.
+
+Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu au
+jardin.
+
+M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de
+poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et
+en quoi l'a-t-il mérité?
+
+JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous
+sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous
+entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs.
+Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je
+voyais à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous
+bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean à les
+secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et
+c'était très méchant à moi, car c'était vrai.
+
+M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit
+garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et
+moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta
+pénitence.
+
+Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie
+et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs
+cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux
+entièrement finies et même ornées de portes et de fenêtres! Ils
+s'arrêtèrent tout stupéfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les
+regardaient en riant.
+
+«Comment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle
+notre maison se trouve-t-elle achevée?
+
+--Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui
+aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois.
+Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de
+vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le
+commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une
+seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses
+d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants.
+Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi,
+Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais
+blotti.
+
+Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs
+maisons. Léon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas
+pardon. «Tais-toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement, ne
+parlons plus de cela.» C'est que Léon sentait que l'observation de
+Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à
+l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun
+des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme
+tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux,
+porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient
+attraper était porté dans les maisons. Chaque jour ajoutait
+quelque chose à l'agrément des cabanes; M. de Rugès et
+M. de Traypi s'amusaient à les embellir au-dedans et au-dehors. À
+la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes
+maisonnettes; l'intervalle des planches avait été bouché avec de
+la mousse au-dedans comme au-dehors; les fenêtres étaient garnies
+de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient été
+recouvertes de mousse rattachée par des bouts de ficelle pour que
+le vent ne l'emportât pas. Le terrain avait été recouvert de sable
+fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour
+beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances
+devaient durer près de deux mois; on n'était encore qu'au
+troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser.
+
+
+III. La visite au moulin.
+
+«Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit
+M. de Rugès. Nous irons voir la nouvelle mécanique établie par ma
+soeur de Fleurville, et, pendant que nous examinerons les
+machines, vous autres enfants vous jouerez sur l'herbe où l'on
+vous préparera un bon goûter de campagne: pain bis, crème fraîche,
+lait caillé, fromage, beurre et galette de ménage. Que ceux qui
+m'aiment me suivent!»
+
+Tous l'entourèrent au même instant. Les enfants, qui étaient
+partis au galop, revinrent sur leurs pas et se groupèrent autour
+de leurs parents.
+
+La promenade fut charmante, la fraîcheur du bois tempérait la
+chaleur du soleil; de temps en temps on s'asseyait, on causait, on
+cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. Tout en
+causant, on approcha du moulin; les enfants virent avec surprise
+une foule de monde assemblée tout autour; une grande agitation
+régnait dans cette foule; on allait et venait, on se formait en
+groupes, on courait d'un côté, on revenait avec précipitation de
+l'autre. Il était clair que quelque chose d'extraordinaire se
+passait au moulin.
+
+«Serait-il arrivé un malheur et d'où peut venir cette agitation?
+dit Mme de Rosbourg.
+
+--Approchons, nous saurons bientôt ce qui en est», répondit
+Mme de Fleurville.
+
+Les enfants regardaient d'un oeil curieux et inquiet. En
+approchant on entendit des cris, mais ce n'étaient pas des cris de
+douleur, c'étaient des explosions de colère, des imprécations, des
+reproches. Bientôt on put distinguer des uniformes de gendarmes;
+une femme, un homme et une petite fille se débattaient contre deux
+de ces braves militaires qui cherchaient à les maintenir. La
+petite fille et sa mère poussaient des cris aigus et lamentables;
+le père jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y
+mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas échapper.
+Bientôt les enfants purent reconnaître le père Léonard, sa femme
+et Jeannette. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère
+et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains,
+les pieds et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que
+l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter à la
+prison de la ville.
+
+Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à
+l'écart avec les enfants. MM. de Rugès et de Traypi s'étaient
+approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation.
+Léon et Jean les avaient suivis.
+
+«Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes? demanda
+M. de Rugès. Qu'ont-ils fait?
+
+--C'est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en
+touchant son képi; il y a longtemps qu'on porte plainte contre
+eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre.
+Enfin, l'autre jour, au marché, la petite s'est trahie et nous a
+mis sur la voie.»
+
+M. DE RUGÈS.--Comment cela?
+
+LE GENDARME.--Il paraîtrait qu'ils ont volé une pièce de toile
+qui était à blanchir sur l'herbe. Ils l'ont cachée dans leur huche
+à pain, sous de la farine; mais, dans la nuit, la petite s'est
+dit: «Puisque mon père et ma mère ont volé la toile de la femme
+Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau; ça fait que
+j'aurai de quoi acheter des gâteaux et des sucres d'orge.» La
+voilà qui se lève et qui en coupe un bon bout. C'était la veille
+du marché. Le lendemain, la petite se dit: «Ce n'est pas tout
+d'avoir la toile, il faut encore que je la vende.» Et la voilà
+qui, sans rien dire à père et mère, part pour le marché et offre
+sa toile à la fille Chartier. «Combien en as-tu? lui dit la fille
+Chartier.--J'en ai bien six mètres, de quoi faire deux chemises,
+répond la petite Léonard.--Combien que tu veux la vendre?--Ah!
+pas cher, je vous la donnerai bien pour une pièce de cinq francs.
+--Tope là, et je te la prends; tiens, voilà la pièce et donne-moi
+la toile.» Les voici bien contentes toutes les deux, la petite
+Léonard d'avoir cinq francs, la fille Chartier d'avoir de quoi
+faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez
+elle, qu'elle la montre à sa mère et qu'elle la déploie pour
+mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine
+s'envole de tous côtés; la chambre en était blanche; la mère et la
+fille Chartier étaient tout comme des meunières. «Qu'est-ce que
+c'est que ça? disent-elles. Cette toile a donc été blanchie à la
+farine? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue;
+ce sera bien vite fait.» Les voilà qui secouent devant leur porte
+quand passe la mère Martin. «Où allez-vous donc, que vous avez
+l'air si affairée? lui demanda la mère Chartier.
+
+--Ah! je vais porter plainte à la gendarmerie: on m'a volé ma
+belle pièce de toile cette nuit. Faut que je tâche de la
+rattraper.--Et moi je viens d'en acheter un bout qui n'est pas
+cher, dit la mère Chartier.--Tiens, dit l'autre en la regardant,
+mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que vous lui faites
+donc à votre toile?--Je la secoue; elle était si pleine de
+farine que nous en étions aveuglées, Lucette et moi.--Tiens,
+tiens! de la toile enfarinée? Mais où donc l'avez-vous eue?--
+C'est la petite Léonard qui me l'a vendue comme ça.--La petite
+Léonard? où a-t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!...
+laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble terriblement à la
+mienne.» La mère Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout
+et reconnaît une marque qu'elle avait faite à sa pièce. Les voilà
+toutes trois bien étonnées: la mère Martin bien contente d'être
+sur la piste de sa toile, la mère Chartier bien attrapée d'avoir
+donné sa pièce de cinq francs pour un bout de toile qui était
+volée; elles arrivent toutes trois chez moi et me racontent ce qui
+vient d'arriver. «Toute votre toile y est-elle? que je dis à la
+femme Martin.--Pour ça non! répond-elle. Il y en avait près de
+cinquante mètres.--Alors il faut tâcher de ravoir les quarante-quatre
+mètres qui vous manquent, mère Martin. Laissez-moi faire;
+je crois bien que je vous les retrouverai. Nous allons bien
+surveiller le marché; si la femme ou le père Léonard y apporte
+votre toile, je les arrête; s'ils n'y viennent pas ou qu'ils
+viennent avec rien que leurs sacs de farine, j'irai demain avec
+mes camarades faire une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la
+petite Léonard qui vous en a vendu un bout, c'est que l'autre bout
+est au moulin.--Mais si elle la vend à quelque voisin? dit la
+mère Martin.--N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle n'osera pas;
+tout le monde chez vous sait que votre toile est volée.--Je
+crois bien qu'on le sait, dit la mère Martin, je l'ai dit à tout
+le village et j'ai envoyé mon garçon et ma petite le dire partout
+dans les environs, de crainte qu'elle ne soit vendue par là!--
+Vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger», que je lui réponds. Et
+je me mets en quête avec les camarades. Rien au marché, rien dans
+la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au
+moulin, avec un ordre d'arrêter, s'il y a lieu. Nous avons cherché
+partout; nous ne trouvions rien. Les Léonard nous agonisaient
+d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les
+femmes Chartier, et l'idée me vient d'ouvrir la huche; elle était
+pleine de farine; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre.
+Les Léonard crient que je leur gâte leur farine; je fouille tout
+de même, et voilà-t-il pas que j'accroche un bout de la toile; je
+tire, il en venait toujours. C'était toute la pièce de la mère
+Martin. Les Léonard veulent s'échapper; mais les camarades
+gardaient les portes et les fenêtres. On les prend; ils se
+débattent. J'arrête aussi la petite qui crie qu'elle est
+innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarinée. La petite
+Léonard se trouble, pleure; la mère s'élance sur elle et la frappe
+à la joue; le père en fait autant sur le dos. Si les camarades et
+moi nous ne l'avions retirée d'entre leurs mains, ils l'auraient
+mise en pièces. Tout cela a duré un bout de temps, monsieur; le
+monde s'est rassemblé; il y en a plus que je ne voudrais, car
+c'est toujours pénible de voir une jeune fille comme ça
+déshonorée, et des parents qui ont mené leur fille à mal.
+
+--Vous êtes un brave et digne soldat, dit M. de Rugès en lui
+tendant la main; le sentiment d'humanité que vous manifestez à
+l'égard de ces gens qui vous ont accablé d'injures est noble et
+généreux.
+
+Le gendarme prit la main de M. de Rugès et la serra avec émotion.
+
+«Notre devoir est souvent pénible à accomplir, et peu de gens le
+comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes
+justes comme vous, monsieur.»
+
+Léon et Jean avaient écouté avec attention le récit du gendarme.
+Les dames et les enfants s'étaient aussi rapprochés et avaient pu
+l'entendre également, de sorte que Léon et Jean n'eurent rien à
+leur apprendre. Les Léonard avaient recommencé leurs injures et
+leurs cris; ces dames pensèrent que, n'ayant rien à faire pour les
+Léonard, il était plus sage de s'éloigner, de crainte que les
+enfants ne fussent trop impressionnés de ce qu'ils entendaient. On
+avait été obligé d'éloigner Jeannette de ses parents, qui, tout
+garrottés qu'ils étaient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de
+Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se
+dirigèrent vers une partie de la forêt assez éloignée du moulin
+pour qu'on ne pût rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les
+enfants étaient restés tristes et silencieux, sous l'impression
+pénible de la scène du moulin. M. de Rugès demanda à faire une
+halte et à étaler sur l'herbe les provisions que portait l'âne qui
+les suivait; ce moyen de distraction réussit très bien. Les
+enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas
+rustique; crème, lait caillé, beurre, galette, fraises des bois,
+tout fut mangé. Ils causèrent beaucoup de Jeannette et de ses
+parents.
+
+LÉON.--Comment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour
+voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie?
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Parce que son père et sa mère lui
+donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont
+volé du bois, du foin, du blé, et ils se faisaient toujours aider
+par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces
+vols pour elle-même.
+
+--Pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je
+propose une partie de cache-cache, de laquelle nous serons tous,
+petits et grands, jeunes et vieux.
+
+--Bravo! bravo! ce sera bien amusant, s'écrièrent tous les
+enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est?
+
+--Il faut l'être deux, dit Mme de Rosbourg; ce serait trop
+difficile de prendre étant seul.
+
+--Ce sera moi et ma soeur de Fleurville, dit M. de Traypi;
+ensuite de Rugès avec Mme de Rosbourg; puis ceux qui se laisseront
+prendre. Une, deux, trois. La partie commence: le but est à
+l'arbre près duquel nous nous trouvons.
+
+Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou
+derrière des arbres. «Défendu de grimper aux arbres! cria
+Mme de Traypi.
+
+--Hou! hou! crièrent plusieurs voix de tous les côtés.
+
+--C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce côté, ma soeur; je
+prendrai de l'autre.»
+
+Ils partirent tout doucement chacun de leur côté, marchant sur la
+pointe des pieds, regardant derrière les arbres, examinant les
+buissons.
+
+«Attention, mon frère! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer
+les branches de votre côté.
+
+--Ah! j'en tiens un», s'écria M. de Traypi en s'élançant dans un
+buisson.
+
+Mais il avait parlé trop vite; Camille et Jean étaient partis
+comme des flèches et arrivèrent au but avant que M. de Traypi eût
+pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme de Fleurville avait
+découvert Léon et Madeleine, elle se mit à leur poursuite;
+M. de Traypi accourut à son aide; pendant qu'ils les
+poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisèrent en courant
+vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles à
+prendre, abandonna Léon et Madeleine à M. de Traypi et courut
+après Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils étaient, ils
+couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils
+arrivèrent haletants et en riant au but au moment où elle allait
+les atteindre.
+
+Essoufflée, fatiguée, elle se jeta sur l'herbe en riant et y resta
+quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite
+rejoindre son frère qui faisait vainement tous ses efforts pour
+attraper Léon, Madeleine et les grands; quant à Sophie, elle
+n'était pas encore trouvée. À force d'habileté et de persévérance,
+M. de Traypi finit par les prendre tous malgré leurs ruses, leurs
+cris, leurs efforts inouïs pour arriver au but. Sophie manquait
+toujours.
+
+«Sophie, Sophie, criait-on, fais _hou! _qu'on sache de quel côté
+tu es.» Personne ne répondait.
+
+L'inquiétude commença à gagner Mme de Fleurville.
+
+«Il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas si elle est
+réellement cachée, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arrivé
+quelque chose.
+
+--Elle aura été trop loin, dit M. de Rugès.
+
+--Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit
+Mme de Rosbourg.
+
+--Ah! pauvre Sophie! s'écrièrent Camille et Madeleine. Allons la
+chercher, maman.
+
+--Oui, allons-y tous, mais chacun des petits escorté d'un grand»,
+dit M. de Traypi.
+
+Ils se partagèrent en bandes et se mirent tous à la recherche de
+Sophie, l'appelant à haute voix; leurs cris retentissaient dans la
+forêt, aucune voix n'y répondait. L'inquiétude commençait à
+devenir générale; les enfants cherchaient avec une ardeur qui
+témoignait de leur affection et de leurs craintes. Enfin, Jean et
+Mme de Rosbourg crurent entendre une voix étouffée appeler au
+secours. Ils s'arrêtèrent, écoutèrent... Ils ne s'étaient pas
+trompés.
+
+«Au secours! au secours! Mes amis, sauvez-moi!
+
+--Sophie, Sophie, où es-tu? cria Jean épouvanté.
+
+--Près de toi, dans l'arbre, répondit Sophie.
+
+--Mais où donc? mon Dieu! où donc! Je ne vois pas.» Et Jean,
+effrayé, désolé, cherchait, regardait de tous côtés, sur les
+arbres, par terre: il ne voyait pas Sophie. Tout le monde était
+accouru près de Jean, à l'appel de Mme de Rosbourg. Tous
+cherchaient sans trouver.
+
+«Sophie, chère Sophie, cria Camille, où es-tu? sur quel arbre?
+Nous ne te voyons pas.»
+
+SOPHIE, _d'une voix étouffée.--_Je suis tombée dans l'arbre qui
+était creux; j'étouffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de
+là.
+
+--Comment faire? s'écriait-on. Si on allait chercher des cordes?
+
+Jean réfléchit une minute, se débarrassa de sa veste et s'élança
+sur l'arbre, dont les branches très basses permettaient de grimper
+dessus.
+
+«Que fais-tu? cria Léon; tu vas être englouti avec elle.
+
+--Imprudent! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer.»
+
+Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement
+atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après
+Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent
+eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit
+promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux
+de l'arbre, avait vu Sophie tombée au fond et s'était écrié:
+
+«Une corde! une corde! vite une corde!» Léon, Camille et Madeleine
+s'élancèrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais
+Jacques passa les deux vestes à Jean qui noua vivement la manche
+de la sienne à la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste
+dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: «Prends ma
+veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. Aide-toi des pieds
+pour remonter pendant que je vais tirer.» Jean, aidé du pauvre
+petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugès les avait
+rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête
+pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant,
+les vestes commencèrent à se déchirer. Sophie poussa un cri
+perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et
+ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être
+son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas;
+M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras
+Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et
+toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle; Marguerite se jeta
+en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Dès
+qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien
+affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et
+Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie
+était remise; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses
+amis; elle sourit à la vue de cette corde immense.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà Sophie bien remise de sa frayeur et
+nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant
+qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé.
+
+M. DE RUGÈS.--C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux
+arbres.
+
+SOPHIE, _embarrassée.--_Je voulais... me cacher mieux que les
+autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je
+tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas.
+
+MADAME DE TRAYPI.--Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis
+Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre.
+
+SOPHIE.--C'est précisément parce que je vous voyais de loin
+prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure
+cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé
+de branche en branche.
+
+MARGUERITE.--C'est-à-dire que tu as triché.
+
+SOPHIE.--Donc, de branche en branche j'étais arrivée à un
+endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses
+branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles
+sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans
+le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce
+et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu
+m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au
+fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la
+frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée.
+
+» J'étais à moitié morte de peur. Je croyais qu'on ne me
+trouverait jamais, car je sentais combien ma voix était sourde et
+affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de
+tous côtés; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais
+passer près de l'arbre où j'étais tombée, et je sentais bien qu'on
+ne m'entendait pas. Enfin, notre cher et courageux Jean m'a
+entendue et m'a sauvée avec l'aide de mon petit Jacques...
+
+JEAN.--Et c'est lui qui a eu l'idée de nouer les deux vestes
+ensemble.
+
+Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en
+causant vivement des événements de la matinée.
+
+
+IV. Une rencontre inattendue.
+
+«J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour Léon à ses
+cousines et à ses amies.
+
+--Et moi, je ne l'aime pas du tout», dit Sophie.
+
+JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle.
+
+SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette
+forêt. Je n'aime pas quand on y va.
+
+LÉON.--Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y amuse
+toujours beaucoup.
+
+SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te réponds
+que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué étouffer
+dans le creux de l'arbre...
+
+LÉON.--Oh! mais c'était ta faute.
+
+SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai
+manqué tout de même d'y étouffer.
+
+LÉON.--Est-ce que tu étais bien mal dans cet arbre?
+
+SOPHIE.--Comment, si j'y étais mal? Puisque je te dis que
+j'étouffais.
+
+LÉON.--Tu ne pouvais pas étouffer! Tu avais de l'air par le
+haut.
+
+SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'étais tout au fond, le corps
+serré par l'écorce.
+
+LÉON.--Ah bah! Je m'en serais bien tiré, moi.
+
+SOPHIE.--En vérité! J'aurais voulu t'y voir.
+
+LÉON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en
+sortir, je t'en réponds.
+
+JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave.
+
+JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons à la forêt,
+monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons
+pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu?
+
+LÉON, _embarrassé.--_Je le ferais certainement, si..., si...
+
+JACQUES, _riant.--_Si quoi?
+
+LÉON, _embarrassé.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines
+qui pourraient croire... qui pourraient craindre...
+
+JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave.
+
+LÉON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le
+faire?
+
+JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est très dangereux, et
+j'aurais peur.
+
+LÉON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi
+qui te précipites toujours au milieu des dangers qui n'existent
+pas, pour te donner la réputation d'un Gérard-tueur-de-lions. Tu
+aurais peur, toi, Jacques le téméraire, le batailleur.
+
+JEAN.--Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le vrai
+courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le danger,
+et non pas à le braver inutilement.
+
+LÉON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux
+que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le creux de
+l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission à
+papa.
+
+JEAN.--Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière d'avoir
+raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire.
+
+LÉON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y
+a aucun danger. Vous allez voir.
+
+Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa,
+qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en
+demandant à Léon ce qu'il voulait.
+
+LÉON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans
+la forêt du moulin avec mes cousines.
+
+M. DE RUGÈS.--Pour quoi faire?
+
+LÉON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans
+lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre jour.
+
+M. DE RUGÈS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres
+dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir?
+
+LÉON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le
+défendez, je ne le ferai pas.
+
+M. DE RUGÈS.--Non, non, je ne te le défends pas; je te
+recommande seulement d'être prudent.
+
+LÉON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je
+ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fâché de vous
+causer quelque inquiétude. Je dirai à mes cousines, à Jean et à ce
+petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose
+raisonnable.
+
+M. DE RUGÈS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux.
+J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage...
+inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui
+t'accusent de poltronnerie.
+
+LÉON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai
+certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai...
+certainement... certainement... très envie... de leur montrer...
+qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit
+pas contente... ne permette pas...
+
+M. DE RUGÈS, _impatienté.--_Sac à papier! mon garçon, tu n'as
+pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne,
+moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec
+nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère,
+qui consentit en souriant.
+
+Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient
+un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne
+trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet
+arbre?»
+
+M. DE RUGÈS.--Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous
+avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon
+de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet
+acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas
+s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant
+toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois
+comme il est pâle!
+
+CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme
+il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer
+en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre.
+
+M. DE RUGÈS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette
+leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement
+de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas
+s'exposer à un pareil danger.
+
+On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le
+sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous
+s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille
+alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur
+tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur
+gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un
+air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à
+son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui
+n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait
+en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait
+tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par
+monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa
+bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son
+tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un
+courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva
+par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres
+continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de
+Léon et le dit tout bas à M. de Traypi.
+
+«Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons
+de là.»
+
+M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu
+lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à
+grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de
+Sophie a été très réel et très grand.
+
+On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à
+s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri
+de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de
+Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir
+précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un
+homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main.
+
+L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux
+chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il
+arrivé à mon fils?»
+
+L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune
+monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais
+au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit;
+que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et
+qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur
+blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas
+venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied.
+Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la
+vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur
+lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son
+coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme
+s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le
+diable courait après lui.
+
+M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur.
+Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait
+pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si
+brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand.
+
+Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui
+faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu,
+resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le
+regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à
+recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage
+brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui
+semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après
+avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux
+sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à
+l'émotion.
+
+«Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon,
+mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan?
+
+--Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois
+aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son
+front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps...
+N'êtes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je
+me souviens... le _Normand._
+
+L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous
+échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa.
+
+SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauvée, je ne sais
+plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre
+cousin Paul qui était resté près du capitaine.
+
+L'HOMME.--Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de
+vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite
+mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine
+de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie?
+
+Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de
+Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne
+comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de
+Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini.
+
+Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à
+peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid
+et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention
+générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua
+à interroger celui qu'elle appelait le _Normand._
+
+SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul;
+a-t-il péri avec le vaisseau?
+
+L'HOMME.--Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que
+les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait
+péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda
+de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne
+quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main,
+regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas
+et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me
+dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une
+heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix
+minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce
+que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le
+commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous
+mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul
+dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il
+pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames
+sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une
+larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le
+bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il
+examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content.
+«Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand,
+mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las,
+je te relèverai de faction.»
+
+SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il?
+
+L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande
+attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le
+commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne
+l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je
+ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le
+jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je
+vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous
+abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est
+comme cela que le bon Dieu nous a sauvés.
+
+SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il
+devenu?
+
+L'HOMME.--Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les
+sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent
+le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai
+échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en
+ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en
+ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans
+les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces
+brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à
+terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au
+pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus
+retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur
+piste.
+
+«Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux.
+
+MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le
+court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs
+l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent
+Sophie.
+
+MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage?
+
+MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noyés? Comment, toi,
+as-tu été recueillie?
+
+JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles?
+
+CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela?
+
+LÉON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Réan?
+
+JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses été si malheureuse, ma
+pauvre Sophie.
+
+Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à tous ensemble.
+
+SOPHIE.--Oui, j'ai été très malheureuse. Je n'en ai jamais parlé
+parce que papa et ma belle-mère m'avaient défendu de jamais leur
+rappeler le passé. J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par
+l'oublier. J'avais à peine quatre ans quand tout cela est arrivé.
+
+JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de
+Réan?
+
+SOPHIE.--Parce que c'était mon nom quand je suis née.
+
+MARGUERITE.--Comment, quand tu es née? Et comment as-tu pu
+changer de nom depuis?
+
+CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous
+étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta
+maman qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et une
+tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était ton
+cousin.
+
+SOPHIE.--Précisément et, après trois ans d'absence, je suis
+revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai retrouvé
+Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous.
+
+JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini?
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en
+Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laissé
+une grande fortune à la condition qu'il prendrait son nom.
+JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Réan.
+
+SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'après ce que m'a
+dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore.
+
+LÉON.--C'est impossible; depuis cinq ans!
+
+JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est
+revenu.
+
+LÉON.--Le _Normand _n'est pas un enfant.
+
+JEAN.--Mais Paul était avec le commandant.
+
+«Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému,
+rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la
+rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai
+à le voir.»
+
+CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connaît
+Mme de Rosbourg?
+
+M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot à bord
+de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et...
+
+--Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh! laissez-moi lui
+parler, lui demander des détails sur papa!
+
+Le _Normand _s'approcha à un signe de M. de Traypi. «Voici, lui
+dit-il, la fille de votre commandant.
+
+--La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant!»
+s'écria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna
+trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se
+reconnaître.
+
+«Pardon, mam'selle, dit-il en la posant à terre. C'est le premier
+mouvement, ça; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant!
+Si je pouvais lui donner ma place!
+
+Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle!
+
+--Vous aimiez donc bien mon pauvre papa?» lui dit Marguerite en
+essuyant ses yeux pleins de larmes.
+
+LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle,
+j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de
+penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de
+sauvages!...
+
+--M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte,
+dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre
+femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle
+Lucie?
+
+LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à
+quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard?
+
+MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont
+elles qui demeurent dans la maison blanche.
+
+À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie.
+
+«Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit
+M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie
+sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer.
+Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous
+croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous
+revoir.»
+
+LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis
+bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que
+Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq
+ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et
+ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de
+mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan...
+N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et
+mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à
+demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne
+tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il
+me semble que je ferais six lieues à l'heure!
+
+«Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous
+les enfants.
+
+Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en
+marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du
+moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade
+et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et
+établies dans la maison blanche du village, quand elle avait
+appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait
+été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie,
+qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa
+mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre
+incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge
+chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre,
+repasser, savonner.
+
+Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison
+blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter;
+les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir,
+pendant que ces messieurs allaient préparer sa femme au retour de
+son mari.
+
+Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs; il
+répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune
+fille de quatorze à quinze ans se trouva près d'eux; elle venait
+d'un chemin creux bordé d'une haie qui aboutissait à celui où
+attendaient Lecomte et les enfants.
+
+«Lucie, s'écria Marguerite.
+
+--Lucie, quelle Lucie? demanda d'une voix basse et tremblante le
+pauvre Lecomte, qui croyait reconnaître sa fille et dont le visage
+était d'une pâleur effrayante.
+
+--Bonjour mesdemoiselles, bonjour messieurs, dit Lucie faisant
+une révérence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu!
+qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arrivé un malheur?
+Vous avez tous l'air si effrayé que cela me fait peur.»
+
+Camille fut la première à se remettre. «Non, Lucie, il n'est rien
+arrivé de malheureux; ne t'effraye pas, lui dit-elle.
+
+--Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air
+tout drôle? _(Apercevant Lecomte:) _Ah! vous avez un étranger avec
+vous? N'aurait-il pas besoin d'un verre de cidre et d'une croûte
+de pain? Est-ce cela qui vous embarrasse?
+
+--Lucie! s'écria Lecomte d'une voix étranglée par l'émotion.
+Lucie tressaillit, regarda l'étranger avec surprise; elle rougit,
+pâlit.
+
+«Non, dit-elle, ce n'est pas possible... Je crois reconnaître...
+Mais non, non... ce ne peut être... Serait-ce?...
+
+--Ton père! s'écria Lecomte en s'élançant vers elle et la
+saisissant dans ses bras.
+
+--Mon père! mon père! répéta Lucie en se jetant à son cou. Ô mon
+père, quelle joie! quel bonheur! Mon père, mon cher, mon bien-aimé
+père!»
+
+Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait en couvrant
+sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette scène avec
+attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de regarder,
+d'embrasser son enfant que six années d'absence lui avaient rendue
+plus chère encore. Lucie était fort grandie et embellie, mais il
+lui trouvait le même visage.
+
+«Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu
+pu me reconnaître!»
+
+LUCIE.--Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé non plus. J'ai
+tant et si souvent pensé à vous! C'est comme si vous étiez parti
+de la veille.
+
+Se souvenant tout à coup de sa mère:
+
+«Ah! ma pauvre mère! Ne voilà-t-il pas que je l'oublie dans mon
+bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire...»
+
+Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son père
+lui saisit le bras, et la retenant fortement:
+
+«Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement. Ces
+messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il me
+sera permis de serrer contre mon coeur ta mère, ma Lucie, ma chère
+femme.»
+
+Lucie promit à son père d'être bien raisonnable, bien calme; et,
+courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute
+haletante, mais si joyeuse, si éclatante de bonheur que sa mère la
+regarda avec surprise.
+
+«Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou, que je suis
+contente, que je suis heureuse!
+
+--Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc?»
+
+Elle regarde avec inquiétude Lucie qui ne peut retenir ses larmes,
+puis MM. de Rugès et de Traypi.
+
+«Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à
+l'heure de bonheur, de retour... de... Ah! je crois comprendre! On
+a des nouvelles!... des nouvelles... de ton père!»
+
+Lucie ne répondit pas; elle embrassait sa mère, riait, pleurait.
+
+MADAME LECOMTE.--Mais réponds, réponds donc... Messieurs, par
+pitié, dites-moi... Lucie, parle! Ton père?...
+
+--Est près de toi, ma femme, ma Françoise! s'écria Lecomte qui
+avait suivi Lucie.
+
+Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout
+entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé
+vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir.
+Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant
+pâle et inanimée.
+
+Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit
+étendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage.
+Lecomte, à genoux près d'elle, soutenait sa tête dans ses mains;
+Lucie, à genoux de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes
+de sa mère et en mouillait ses lèvres.
+
+Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie,
+lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna
+la tête, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever,
+se jeta à son cou et sanglota.
+
+«Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous
+sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la
+présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.» Et, sans faire
+leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte
+après eux et emmenant les enfants qui s'étaient groupés à l'entrée
+pour voir la scène de reconnaissance.
+
+On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur
+de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée
+avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte
+avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon.
+Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses
+amis: son naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa
+tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les
+dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi
+de si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les
+mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se
+représentèrent si vivement à son souvenir, qu'elle ne comprit pas
+comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le
+désir d'en parler.
+
+En approchant du château, MM. de Rugès et de Traypi recommandèrent
+encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de
+Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec
+ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner
+cette espérance.
+
+«Car, dit M. de Traypi, il est très possible que M. de Rosbourg et
+Paul aient pu s'échapper de leur côté, comme l'a fait Lecomte.
+D'après le peu qu'il m'a raconté, les sauvages qui les ont pris ne
+sont pas féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des
+Européens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles à leur vie
+sauvage.» Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister
+ou émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux, Léon
+heureux d'échapper aux reproches de son père, tous les autres fort
+préoccupés des espérances que devait éveiller le retour de
+Lecomte.
+
+
+V. Le naufrage de Sophie.
+
+Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à
+Sophie de leur raconter son naufrage.
+
+«Allons, dit Jacques, dans notre cabane; nous y serons bien
+tranquilles, personne ne nous dérangera, et nous ne craindrons pas
+que Mme de Rosbourg nous entende.»
+
+Les enfants trouvèrent l'idée bonne et coururent tous à leur petit
+jardin. Jacques, qui avait couru plus fort que les autres, les
+reçut à la porte de sa cabane; chacun se plaça de son mieux, les
+uns sur les chaises et les tabourets, les autres sur la table et
+par terre. On avait installé Sophie dans un fauteuil, et elle
+commença au milieu d'un grand silence:
+
+«J'étais bien petite, car j'avais à peine quatre ans, et j'avais
+tout oublié; mais, à force de chercher à me rappeler, je me suis
+souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d'adieu
+que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et
+ma tante d'Aubert.»
+
+CAMILLE.--Ton papa était parti, je crois?
+
+SOPHIE.--Il nous attendait à Paris. J'étais contente de partir,
+de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un navire. Je
+n'en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j'aimais beaucoup
+Paul, et j'étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne
+me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous
+n'y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en
+chemin de fer; nous avons couché dans un hôtel à Rouen, je crois,
+et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui
+était pleine de perroquets, de singes. J'ai demandé à maman de
+m'en acheter un; elle n'a pas voulu.
+
+» Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me
+souviens seulement d'un excellent capitaine, qui était, à ce qu'il
+paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour
+Paul aussi; il nous disait qu'il nous aimait beaucoup, et que nous
+devrions bien rester avec lui et le prendre pour notre papa. Il y
+avait aussi ce matelot que j'ai reconnu, et qu'on appelait le
+_Normand; _je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout
+le monde l'appelait le _Normand. _Le voyage dura très longtemps.
+Quand il pleuvait, c'était ennuyeux, parce qu'on était obligé de
+rester dans des cabines basses et étouffantes; mais, quand il
+faisait beau, nous allions sur le pont, Paul et moi.
+
+» Depuis deux jours il faisait un vent terrible; tout le monde
+avait l'air inquiet; ni le capitaine ni le _Normand _ne
+s'occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d'elle;
+ma tante d'Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j'entendis
+un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si
+forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j'entendis des
+cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa
+et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les
+suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls et nous
+montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine et
+s'accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait
+l'air très agité; il donnait des ordres. J'entendis qu'on criait:
+_Les chaloupes à la mer! _Le capitaine nous vit. Il me saisit dans
+ses bras, m'embrassa et me dit: «Pauvre petite, va avec ta maman.»
+Puis il embrassa Paul et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait
+pas le lâcher. «Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi
+près de vous.»
+
+» Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint
+me prendre dans ses bras et qu'il cria: «Arrêtez! arrêtez! la
+voici, je l'ai trouvée.» Il courait et il voulut sauter avec moi
+dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il
+n'en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais: «Maman,
+maman, attendez-nous!» Papa restait là sans dire un mot. Il était
+si pâle que j'eus peur de lui. Je n'ai pas oublié les cris de ma
+pauvre maman et de ma tante d'Aubert quand la chaloupe est partie.
+J'entendais crier: «Sophie! Paul! mon enfant! mon mari!» Mais cela
+ne dura pas longtemps, car tout d'un coup une grosse vague vint
+les couvrir. J'entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien.
+Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague.
+Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.
+
+JEAN.--Pauvre Sophie! Comment as-tu pu te sauver?
+
+SOPHIE.--Je ne sais pas du tout comment a fait papa; le
+capitaine lui a parlé; ils ont embrassé Paul tous les deux; le
+capitaine a dit: «Je vous le jure!» puis le _Normand _a aidé papa
+à descendre avec moi dans un énorme baquet qui était sur la mer.
+J'appelais Paul et je pleurais; je voyais mon pauvre Paul qui
+pleurait aussi, et le capitaine qui le tenait dans ses bras et
+l'embrassait. Puis les vagues nous ont entraînés. Je me suis
+endormie et je ne me souviens plus bien de ce qui est arrivé. Papa
+me donnait de l'eau qu'il avait dans un petit tonneau, et du
+biscuit; je dormais, car je m'ennuyais beaucoup. Papa pleurait ou
+restait triste et pâle, sans parler.
+
+Un jour, je me suis trouvée, je ne sais pas comment, sur un autre
+vaisseau. Papa a été malade; je m'ennuyais, j'étais triste de ne
+pas voir maman et mon cher Paul. Depuis, papa m'a dit que ce
+pauvre Paul avait été noyé avec le capitaine et le _Normand,
+_parce qu'ils étaient restés sur le vaisseau, qui s'était perdu en
+se cognant contre un rocher. D'après ce que nous a dit le
+_Normand, _j'espère que Paul et le bon capitaine se sont sauvés
+comme papa et moi.
+
+Sophie pleurait en terminant l'histoire de son naufrage; tous ses
+amis pleuraient aussi.
+
+LÉON.--Mais tout cela ne nous explique pas pourquoi tu
+t'appelles FICHINI au lieu de RÉAN.
+
+SOPHIE.--J'ai oublié beaucoup de choses, parce que papa m'a
+défendu de jamais lui parler de ce naufrage, de ma pauvre maman,
+et de lui faire aucune question sur son mariage avec ma belle-mère.
+Mais, en rappelant mes souvenirs, voici ce que j'ai trouvé:
+Quand nous sommes arrivés en Amérique, où nous allions, nous avons
+été demeurer chez un ami de papa, M. Fichini, qui était mort; mais
+j'ai entendu parler devant moi d'un testament par lequel il
+laissait à papa et à ma tante d'Aubert toute sa fortune, à
+condition qu'il prendrait son nom et qu'il garderait chez lui et
+n'abandonnerait jamais une orpheline que M. Fichini avait élevée.
+Papa était si triste qu'il ne s'occupait pas beaucoup de moi.
+Cette orpheline, qui s'appelait Mlle Fédora, soignait beaucoup
+papa et me témoignait aussi beaucoup d'amitié. Quelque temps
+après, papa l'a épousée, et alors elle a changé tout à fait de
+manières; elle avait des colères contre papa qui la regardait de
+son air triste, et s'en allait. Avec moi elle était aussi toute
+changée; elle me grondait, me battait. Un jour, je me suis sauvée
+près de papa; j'avais les bras, le cou et le dos tout rouges des
+coups de verges qu'elle m'avait donnés. Jamais je n'oublierai le
+visage terrible de papa quand je lui dis que c'était ma belle-mère
+qui m'avait battue. Il sauta de dessus sa chaise, saisit une
+cravache qui était sur la table, courut chez ma belle-mère, la
+saisit par le bras, la jeta par terre et lui donna tant de coups
+de cravache qu'elle hurlait plutôt qu'elle ne criait. Elle avait
+beau se débattre, il la maintenait avec une telle force d'une main
+pendant qu'il la battait de l'autre, qu'elle ne pouvait lui
+échapper. Quand il la laissa relever, elle avait un air si méchant
+qu'elle me fit peur. «Tous les coups que vous m'avez donnés,
+s'écria-t-elle, je les rendrai à votre fille.»
+
+»--Chaque fois que vous oserez la toucher pour la maltraiter, je
+vous cravacherai comme je l'ai fait aujourd'hui, madame, répondit
+papa.
+
+» Il sortit, m'emmenant avec lui. Quand il fut dans sa chambre, il
+me prit dans ses bras, me couvrit de baisers, pleura beaucoup.
+
+» Mais, ajouta Sophie en pleurant, dans la nuit, il fut pris d'un
+vomissement de sang, à ce que m'ont dit les domestiques, et il
+mourut le lendemain, me tenant dans ses bras et me demandant
+pardon.
+
+» Depuis ce malheureux jour, continua Sophie après quelques
+minutes d'interruption et de larmes, vous ne pouvez vous figurer
+combien je fus malheureuse. Ma belle-mère tint la promesse qu'elle
+avait faite à papa, et me battit avec une telle cruauté que tous
+les jours j'avais de nouvelles écorchures, de nouvelles
+meurtrissures.
+
+CAMILLE, _l'embrassant.--_Oui, ma pauvre Sophie, deux fois nous
+avons été témoins de la méchanceté de ta belle-mère, et c'est une
+des raisons qui nous ont attachées à toi.
+
+JEAN.--Cette méchante femme! Si je la voyais, je l'assommerais!
+Je suis enchanté que ton papa l'ait si bien cravachée; elle
+l'avait bien mérité.
+
+SOPHIE.--Oui, mais elle me l'a fait bien payer, je t'assure.
+
+MADELEINE.--Et que faisais-tu toute la journée?
+
+SOPHIE.--Je m'ennuyais; je pleurais souvent. Ce qui m'étonne,
+c'est que vous ne m'ayez jamais parlé de maman, de papa, ni de
+Paul.
+
+CAMILLE.--Tu sais que nous ne te voyions pas bien souvent. Nous
+savions bien que vous étiez tous partis, mais, ne te voyant plus,
+nous n'y avons plus pensé. Je me souviens qu'une fois maman nous a
+dit: «Vous allez bientôt revoir votre petite voisine Sophie; elle
+s'appelle maintenant Fichini au lieu de Réan; mais ne lui parlez
+jamais ni de son papa ni de sa maman, qui sont morts, ainsi que
+son cousin, sa tante et son oncle. Elle a une belle-mère avec
+laquelle elle vit et qui doit nous l'amener un de ces jours.»
+C'est pourquoi nous ne t'en avons jamais parlé, et j'avoue que je
+n'y ai même plus pensé, puisque je ne devais pas en parler.
+
+MADELEINE.--Mais toi-même, pourquoi ne nous as-tu jamais raconté
+tout cela depuis trois ans que nous sommes ensemble?
+
+SOPHIE.--À force de n'en pas parler, je n'y ai plus pensé, et je
+l'avais pour ainsi dire oublié. La vue du _Normand _et le peu
+qu'il m'a raconté ont tout rappelé à ma mémoire; je me suis
+souvenue de ce que j'avais si bien oublié. Même tout à l'heure, en
+vous racontant mon naufrage et le mariage de papa, beaucoup de
+choses me sont revenues, et à présent je crois voir ce bon
+capitaine embrassant Paul qui pleurait et lui tenait les mains et
+le visage pâle et désolé de mon pauvre papa. Je crois entendre les
+cris de maman et de ma tante quand la chaloupe s'est éloignée et
+puis quand elle s'est enfoncée dans la vague. Un autre souvenir
+qui m'est revenu aussi depuis que j'ai vu le _Normand, _c'est la
+mort de papa et la scène de la veille. C'est singulier qu'on
+puisse si bien oublier pendant des années ce dont on se souvient
+si clairement après.
+
+Le récit de Sophie avait été long; on s'étonnait au salon de leur
+absence. M. de Rugès avait profité de ce temps pour préparer
+Mme de Rosbourg à revoir Lecomte et à accueillir l'espoir du
+retour du commandant de Rosbourg, retour presque miraculeux, sans
+doute, mais enfin possible, comme celui de Lecomte. Après deux
+heures de larmes et d'agitation, entremêlées d'espérance et de
+bonheur, elle pria M. de Rugès de lui amener le lendemain le
+_Normand _dans son salon particulier; elle voulait le voir seul,
+lui parler sans témoins. Quand les enfants rentrèrent, elle vit
+qu'ils avaient tous pleuré; elle appela Marguerite, la serra
+contre son coeur et lui dit:
+
+«Tu sais?... tu sais que ton cher papa peut revenir encore? Viens
+avec moi, mon enfant; viens à l'église prier Dieu pour ton père et
+lui demander de nous le rendre.»
+
+SOPHIE.--Me permettez-vous de vous accompagner, madame? Je
+prierai aussi pour ce bon commandant qui m'aimait et pour mon
+pauvre Paul!
+
+Mme de Rosbourg ne lui répondit qu'en l'embrassant tendrement et
+en lui prenant la main pour l'emmener. Tous les enfants
+demandèrent à joindre leurs prières à celles de Mme de Rosbourg.
+Mme de Fleurville, qui accompagnait son amie, y consentit, et tous
+allèrent à l'église prier pour le retour des pauvres naufragés. Au
+retour, ils trouvèrent M. de Traypi faisant sa malle:
+
+«Je pars pour Paris, dit-il. Je veux aller au Ministère de la
+Marine; peut-être y apprendrai-je quelque nouvelle. Je leur dirai
+le retour de Lecomte et la captivité de M. de Rosbourg et du petit
+Paul. Qui sait, peut-être aurai-je de bonnes nouvelles à vous
+donner.
+
+--Que vous êtes bon et que je vous remercie, mon ami! dit
+Mme de Rosbourg les larmes aux yeux. Le bon Dieu me protège
+puisqu'il me donne des amis tels que vous. Puisse-t-il me protéger
+jusqu'à la fin et me rendre mon cher mari!»
+
+Le lendemain, de bonne heure, on frappait doucement à la porte de
+Mme de Rosbourg.
+
+«Entrez», dit-il d'une voix émue.
+
+La porte s'ouvrit; Lecomte entra; il osait à peine lever les yeux
+sur Mme de Rosbourg, qui, pâle et tremblante, s'avançait pourtant
+avec rapidité vers lui. Elle voulut lui parler, l'interroger; les
+larmes lui coupèrent la parole; elle prit les grosses mains
+rugueuses de Lecomte et les serra dans les siennes.
+
+LECOMTE.--Madame, ma chère dame, je devrais être à vos pieds
+pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour ma femme et
+mon enfant!
+
+Tout en parlant, il l'avait respectueusement soutenue et placée
+sur un fauteuil. Mme de Rosbourg sanglotait. «Pardonnez-moi...
+cette faiblesse... dit-elle d'une voix entrecoupée par ses
+sanglots. La vue de l'ami dévoué, du compagnon de mon mari, m'a
+ôté tout courage. Mais... je saurai me vaincre... ayez patience...
+quelques minutes encore... et je pourrai vous interroger, savoir
+de vous quelles doivent être mes craintes, quelles peuvent être
+mes espérances.»
+
+LECOMTE.--Vous êtes une brave dame, allez; tout à fait digne de
+lui. Ce pauvre cher homme! Lui aussi, il pleurait en parlant de
+vous et de sa petite. Il s'en cachait, mais je l'ai vu souvent
+essuyer ses yeux quand il parlait de vous deux. Ah! c'est qu'il ne
+lui était pas facile de se cacher de moi. Je l'aimais tant que je
+ne le perdais jamais de l'oeil. Quand ces satanés sauvages m'ont
+embarqué dans leur satanée barque, je leur en disais des injures,
+tout garrotté que j'étais. Mon pauvre commandant! Faut-il qu'ils
+m'aient enlevé sans que j'aie pu seulement couper bras, jambes et
+têtes pour le délivrer!
+
+Ce discours donna à Mme de Rosbourg le temps de se remettre. Après
+avoir affectueusement remercié Lecomte de son attachement pour
+M. de Rosbourg, elle l'interrogea sur tous les détails de leur
+naufrage, de leur débarquement, de leur capture par les sauvages,
+de leur séparation, M. de Rosbourg et Paul ayant été gardés par
+une bande de ces sauvages, tandis que Lecomte se trouvait emmené
+par une autre bande. Après l'avoir entendu pendant deux heures et
+avoir causé avec lui des chances probables de l'évasion de
+M. de Rosbourg, elle conçut l'espoir fondé de l'existence de son
+mari et de son retour.
+
+«Merci, mon brave Lecomte, lui dit-elle en le congédiant. Jamais
+je ne pourrai assez vous témoigner ma reconnaissance de
+l'attachement, du dévouement que vous avez montrés à mon mari. Je
+suis doublement heureuse d'avoir pu être utile à votre digne femme
+et à votre excellente Lucie.
+
+--Pardon, si j'interromps madame, s'écria vivement Lecomte.
+Utile! vous appelez cela utile? Mais vous avez été une providence
+pour elles; vous les avez sauvées de la mort, tirées de la misère;
+vous les avez soutenues, nourries; vous avez fait apprendre un
+état à ma Lucie; vous avez été leur sauveur et le mien. Oh! chère
+dame, à moi, oui, à moi, à vous honorer comme une providence, à
+vous remercier à genoux.»
+
+
+VI. Une nouvelle surprise.
+
+M. de Traypi était parti depuis deux jours; on attendait avec
+impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant
+ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la
+bande d'enfants, avaient été matin et soir passer quelques heures
+à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un
+habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent
+nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle
+aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de
+Lecomte, depuis leur réunion; elle espérait de la bonté de Dieu
+pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner
+Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut
+et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant,
+racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas même à sa
+femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les
+enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à
+faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de
+noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient
+Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les
+groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour
+dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de
+son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à
+force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les
+petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses
+belles boucles noires ou ses joues roses et potelées.
+
+«Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux
+de vous revoir!»
+
+L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants
+rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et
+Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître
+M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des
+nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement
+les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg
+lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur;
+Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et
+en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle
+embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était
+bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants
+de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme,
+regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître
+sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie.
+
+«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de
+Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il,
+Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune
+si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?»
+
+Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père
+qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.
+
+Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et
+son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras,
+il l'embrassa deux ou trois fois.
+
+«Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle!
+Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?
+
+--Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout
+cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en
+baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher
+Paul, où est-il? Vit-il encore?»
+
+M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garçon, ma chère
+enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires.
+
+SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans
+quelle chambre est-il, que je coure le chercher?
+
+M. DE ROSBOURG.--Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on
+m'a donnée et où Paul a monté mes effets.
+
+Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des
+gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant
+Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages
+inconnus.
+
+«Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des
+sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi,
+à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes
+amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis...
+Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en
+pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront
+leurs noms après.»
+
+La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La
+belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous
+les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son
+apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent
+en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en
+riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis.
+
+«Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est
+elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus
+amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes
+chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les
+appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques
+de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui
+a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le
+courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et
+qui est notre aîné à tous; il a treize ans.»
+
+Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis.
+Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il
+promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla
+de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui
+touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes.
+
+MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous
+aimerai bien aussi.
+
+PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout
+court et pas monsieur.
+
+MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous
+connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est
+si gênant de dire _vous!_
+
+PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te
+connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi.
+
+MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi.
+
+PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oublié?
+
+SOPHIE, _tristement.--_Oublié, non, mais tu dormais dans mon
+coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis
+j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai
+pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux
+qui m'avaient aimée.
+
+JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et
+très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie,
+elle vous racontera ses trois années de malheur.
+
+Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds
+pour l'embrasser, il lui dit:
+
+«Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma
+petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous
+deux quand elle en aura besoin.»
+
+Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami
+dévoué et celui de Marguerite.
+
+Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait
+ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa
+pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et
+attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier,
+que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit
+sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon.
+Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari
+qui tenait sa petite Marguerite par la main.
+
+La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul
+avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à
+la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements
+importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent
+promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était
+arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à
+ces dames et à ces messieurs.
+
+SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé
+ici, à Fleurville?
+
+PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au
+Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et
+expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une
+demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et
+Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi
+très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie
+et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton
+papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une
+tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.
+
+SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que
+je t'ai su vivant et chez les sauvages.
+
+PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où
+est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous
+l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient
+tué.
+
+SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est
+revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous
+avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons
+rencontré, par hasard, dans la forêt.
+
+PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir!
+
+MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons
+le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il
+l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi.
+
+JACQUES.--Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté
+cinq ans chez les sauvages?
+
+PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il
+est trop tard pour commencer.
+
+--Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel
+ami Paul doit être fatigué...
+
+M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigué! Il en a fait bien
+d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à
+travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme
+un vrai marin.
+
+--Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si
+terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant
+Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une
+part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle
+besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de
+force à lutter avec Paul.
+
+M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant
+à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.
+
+«Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou,
+que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher!
+
+--Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon
+enfant», répondit M. de Rosbourg.
+
+Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre,
+à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant:
+
+«Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.»
+
+M. DE ROSBOURG.--En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle?
+
+--Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des
+hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait
+pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore.
+Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais
+quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et
+m'embrassait.
+
+Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée. Pour finir, elle
+se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra
+dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite
+effrayée lui demanda:
+
+«Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi?
+
+--Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait
+couler mes larmes; c'est la joie!»
+
+Quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie.
+Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc
+et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se
+retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite
+figure dormant si paisiblement et si gracieusement.
+
+
+VII. La mer et les sauvages.
+
+Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants
+firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec
+délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre
+normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et
+il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant
+qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins
+heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire
+affectueux.
+
+On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main
+du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul,
+une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à
+Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener
+au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul
+voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc,
+le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire
+tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant,
+il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une
+grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de
+façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants
+demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde
+se groupa autour de lui, et il commença ainsi:
+
+«Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas
+comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le
+vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis.
+Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont,
+nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer
+les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à
+s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première
+chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui
+restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant
+passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et
+ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous
+chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le
+tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les
+jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous
+appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau,
+on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta
+sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant;
+mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la
+chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au
+vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma
+pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut
+presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon
+oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me
+sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui
+représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une
+planche ou un morceau de mât brisé.
+
+» Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien
+qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et
+M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur
+lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il
+passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux
+rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras
+du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi
+triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le
+vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis
+pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher
+commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux
+et reprit tout son courage.
+
+» Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses
+genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton
+père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma
+poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et
+l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir,
+mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je
+dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg
+n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je
+n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant
+les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai
+de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud.
+
+»--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la
+lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable
+de lune ne donne pas beaucoup de chaleur.
+
+» Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non
+sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait
+vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y
+avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser,
+et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave
+Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en
+pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand
+redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le
+sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le
+rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau
+d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le
+radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul,
+tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce
+monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a
+bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la
+suite de mon histoire.
+
+» Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous
+allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos
+provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui
+paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le
+commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que
+nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa
+à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de
+me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois
+pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits;
+mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le
+chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait
+avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient
+d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand
+le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses
+épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le
+commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en
+marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta
+peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis
+est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?»
+Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus
+encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre
+père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui
+demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de
+me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer
+et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.»
+Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à
+cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et
+uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de
+ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des
+palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco
+et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une
+noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait
+qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit
+manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je
+regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec
+moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs,
+dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car
+j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il
+faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain
+baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien
+qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je
+m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne
+mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous
+avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher
+enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la
+soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et
+boire de bon appétit.--Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si
+je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où
+est-il?--Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en
+trouver.»
+
+» Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si
+instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il
+finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées
+par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de
+coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore
+quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous
+les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les
+yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait
+aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami,
+répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été
+rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi
+près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit;
+il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma
+droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que
+j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur
+du soleil couchant.
+
+» La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous
+t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici
+à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena
+dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et
+pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y
+avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils
+avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et
+de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table,
+étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de
+terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour
+les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il
+avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et
+avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon
+pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au
+lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux,
+et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au
+cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se
+fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit
+signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit
+peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit
+tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui
+débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je
+me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le
+commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un
+sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous
+les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les
+connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant
+que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il
+saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous
+montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se
+mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant
+les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne
+pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré
+il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de
+notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me
+fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de
+jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de
+relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever
+toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du
+Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et
+s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant
+tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me
+faisait signe de me taire.
+
+» Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient
+découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient
+dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine.
+Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne
+revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait
+prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir
+apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près
+de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se
+tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes
+immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix
+s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à
+coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me
+raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait
+pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une
+seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le
+nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle
+aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et
+avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!»
+lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux
+mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il
+tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena
+un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit
+par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père
+lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup
+abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda
+l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration;
+il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main
+le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre
+cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il
+appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il
+ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer
+hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon
+pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers
+la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il
+entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête
+était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria
+le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous
+reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en
+rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit
+voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache
+couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et
+l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre
+examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun,
+comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du
+commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait
+sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages
+se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me
+tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe
+avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se
+retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa
+voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages,
+jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui,
+et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous
+sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut
+m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques
+minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les
+sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas
+répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne
+voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais.
+Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon
+évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.»
+
+» Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se
+retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de
+le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi
+du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les
+canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se
+faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et
+les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se
+précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient
+le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le
+Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous
+fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand
+de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots,
+et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils
+obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi,
+suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne
+sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait
+contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se
+précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y
+eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et
+brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et
+gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent
+et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer;
+nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était
+nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle
+ni le commandant non plus.
+
+» Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père
+les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se
+culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous
+laisser passer.
+
+» Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes
+promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four.
+Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande
+frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une
+exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques
+pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher,
+l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels
+que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra
+lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages
+qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne
+s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous
+entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un
+petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme
+de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et
+s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de
+l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit
+extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand
+debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se
+retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je
+sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je
+vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au
+milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou
+leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas
+l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il
+fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui
+vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons,
+dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour
+avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur,
+car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon
+âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et
+tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes
+pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des
+gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air
+enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me
+touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut
+extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité,
+revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main,
+ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler
+d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais
+plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant:
+_Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il
+me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me
+remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut
+et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi
+en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons;
+il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à
+mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des
+petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils
+faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me
+faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir
+compagnie et je me mis à chanter à tue-tête.
+
+» Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles.
+Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi
+et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de
+leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les
+sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre
+terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au
+Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié
+qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais
+d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les
+côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient
+aussi et faisaient des gambades comiques.
+
+SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais
+savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es
+resté longtemps ainsi.
+
+PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que
+c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux
+amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas
+défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su
+depuis que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur
+eussions déclaré la guerre. Mon père me dit: «Tant qu'ils ne te
+feront pas de mal, mon garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas
+risquer de les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils
+n'ont vraiment pas l'air méchant.» Le roi fit alors signe à mon
+père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en
+attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en
+touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et
+l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi
+parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent
+à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous
+une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec
+eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à
+rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait
+tant qu'il pouvait.
+
+» Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrêtant et
+criant: «Halte-là! Assez pour aujourd'hui, sauvageons!» Sa voix
+domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le
+dis à mon père qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune
+chak, _s'écria aussitôt le roi. _Pris kanine, _répondirent les
+sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent
+bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus,
+des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit;
+les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le
+roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous.
+
+» Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda
+attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper
+facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets,
+il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire
+essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa
+main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon
+père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne
+fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. _Régite,
+régite, _répétait-il. Ce qui veut dire: «Ça coupe.»
+
+» Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père
+attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes
+amis. Le Normand venait ensuite. «Ne perds pas Paul des yeux, lui
+avait dit mon père. Ma dignité me défend de me retourner trop
+souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Emboîte son
+pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher.
+
+»--Soyez tranquille, mon commandant, lui répondit le Normand. Je
+considère cet enfant comme le vôtre, et dès lors pas de danger
+tant que j'ai l'oeil sur lui.»
+
+» Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent
+quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi
+bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile, mais il leur
+manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le
+français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout
+cela ne se passa que longtemps après.
+
+» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes
+basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du
+village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait
+au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants.
+Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et
+ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de
+l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes,
+à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des
+huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand
+nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester
+parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les
+femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient,
+nous examinaient, nous touchaient.
+
+» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre
+par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en
+bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire
+le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre
+hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami.
+
+» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui
+l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon
+père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie
+du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent
+la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en
+dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur
+bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon
+père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec
+le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas
+me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme.
+Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos
+haches au bout de nos bras.»
+
+M. DE ROSBOURG.--Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de
+Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et
+Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma
+pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin
+à demain. Qu'en dit la société?
+
+MADAME DE ROSBOURG.--Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre
+Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet
+intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants.
+
+M. DE ROSBOURG.--Et ne rêvez pas sauvages et naufrages.
+
+
+VIII. La délivrance.
+
+Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du
+naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa
+bonté pour Paul.
+
+«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon
+frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as
+raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et
+papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il
+te regarde.»
+
+PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur
+chérie, puisque nous avons le même père.
+
+MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort,
+ne t'aimait pas?
+
+PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon
+père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et
+mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon
+père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je
+n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours
+avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se
+souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que
+j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me
+donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je
+n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant
+moi.
+
+MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui
+a l'air si bon?
+
+PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt
+notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les
+sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu
+juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et
+qu'il aimait comme il t'aime.
+
+MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas
+resté avec vous?
+
+PAUL.--Tu sauras cela ce soir.
+
+MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta
+soeur.
+
+PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime
+bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la
+patience.
+
+Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.
+
+Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien
+longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les
+gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils
+se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la
+veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les
+genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.
+
+«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le
+Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les
+sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper
+lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres
+tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand
+arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et
+abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent
+d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils
+coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux
+leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et
+le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait,
+les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie
+coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration
+visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres
+nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en
+terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les
+aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en
+cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à
+travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent
+les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte;
+ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres
+furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte,
+mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et
+enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent
+bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts
+des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent
+en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent
+ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les
+attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs.
+Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la
+terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette
+besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider
+et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de
+faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et
+minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie.
+_Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante,
+lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se
+mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils
+avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on
+attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus
+assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir
+leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison,
+ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de
+véritables enfants.
+
+» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la
+sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette
+maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer
+dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas
+de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de
+la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison
+servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le
+lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le
+lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les
+enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait
+d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit
+un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit:
+_Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand,
+frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air
+inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là.
+Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!--Tu vas
+le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement
+d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage:
+«Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut
+mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que
+l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il
+reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à
+celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon
+père.
+
+» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes
+petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi
+embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque
+je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils
+m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure
+changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air
+attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant
+ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit
+par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes
+amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père,
+qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après
+le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le
+Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et
+chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes
+apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes.
+
+» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à
+l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en
+silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous
+faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si
+l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui
+promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui
+et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le
+Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre
+jours, s'endormirent aussi.
+
+» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre
+à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient
+promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes.
+Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit
+apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient
+son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des
+coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon
+père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles
+des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les
+autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement,
+qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient
+comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une
+devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et
+joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à
+couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la
+terre pour boucher les trous.
+
+» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la
+première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon
+père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues
+années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours
+suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa
+toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un
+charmant effet.
+
+» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi
+avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand
+y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour
+obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on
+s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son
+ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et
+quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on
+s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques
+jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son
+île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On
+fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de
+mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits
+sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon
+père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les
+conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le
+repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou,
+de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le
+Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le
+bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la
+mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir
+partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le
+Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand
+donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même
+instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le
+jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot
+du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins
+d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon
+pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les
+sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon
+père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au
+moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser,
+mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près
+de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils
+essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en
+un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire
+cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans
+sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant
+des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si
+touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi
+en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un
+saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant
+fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre
+main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il
+ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si
+bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le
+bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant
+un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous
+nous trouvâmes seuls.
+
+» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de
+notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un
+vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas
+notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les
+reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous
+embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne
+pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait,
+j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il
+eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon.
+Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je
+connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la
+patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des
+histoires, des cartes de géographie.»
+
+Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul
+continua son récit:
+
+«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un
+vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand.
+L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le
+roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où
+était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était
+perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme
+celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste,
+silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de
+sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait
+plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il
+était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés
+de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui
+donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se
+fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh
+bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me
+prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête
+de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras,
+je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre
+avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu
+le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache.
+Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y
+avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui
+furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de
+courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes
+tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat,
+mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de
+son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus
+malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je
+m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de
+sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée.
+C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je
+me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de
+remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de
+blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent
+ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens
+habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les
+jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous
+avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous
+passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé
+dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel
+mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de
+palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un
+mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer
+qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur
+délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit
+extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon
+retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est
+impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son
+drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on
+nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes
+débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible,
+_commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le
+bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot
+fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de
+rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se
+jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des
+larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots
+son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui
+demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre.
+L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin
+d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de
+l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à
+terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les
+ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine
+lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à
+terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et,
+tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous
+rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau
+merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son
+oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était
+un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi
+examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de
+sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient,
+gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison,
+que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment
+merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un
+couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous
+les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et
+tout ce qu'il a appris aux sauvages.
+
+» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la
+nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau
+fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de
+fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la
+France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal;
+j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux
+partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»
+
+SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui
+t'aimaient tant?
+
+PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années
+avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient
+plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des
+chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils
+ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et
+pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai
+quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.
+
+» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le
+capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi
+parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce
+qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à
+cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et
+inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler
+et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit
+part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour
+le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata
+en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester.
+Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les
+autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à
+hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens
+prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père,
+qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et
+peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un
+jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres
+instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au
+roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère
+le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient
+distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu
+leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener
+coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent
+leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu
+des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui
+demander.
+
+» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils
+poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de
+mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne
+pas l'abandonner.
+
+» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes
+inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous
+montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint
+radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française,
+entouré de Français.»
+
+--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant
+vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me
+touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu
+nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment
+attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas
+oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre
+raconter.
+
+--Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose,
+cela ne vaut pas la peine d'être raconté.
+
+M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus
+grands dangers que j'aie courus.
+
+ MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.
+
+PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un
+serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre
+père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore
+guéri.
+
+M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon
+Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du
+désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me
+remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance!
+Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les
+tiens.
+
+En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un
+seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite.
+Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul
+dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:
+
+«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis
+ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu
+es déjà celui de mon mari.»
+
+Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par
+tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que
+l'heure du coucher était passée depuis longtemps.
+
+
+IX. Fin du récit de Paul.
+
+Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et
+Marguerite. Ils trouvèrent Lecomte dans la joie, parce que
+M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait à son
+service, que sa femme serait près de Mme de Rosbourg comme femme
+de charge. Lucie devait être plus tard femme de chambre de
+Marguerite.
+
+Ils restèrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment
+il s'était échappé de chez les sauvages. «Je les ai tout de même
+bien attrapés, et ils n'ont rien gagné à m'avoir séparé de mon
+commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur bâtir
+des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. «Eh bien!
+qu'est-ce que vous lui voulez à ma hache? que je leur dis.
+Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne
+vous coupera pas seulement un brin d'herbe.» Et comme ils avaient
+l'air de vouloir me la prendre: «Essayez donc, que je leur dis en
+la brandissant autour de ma tête, et le premier qui m'approche je
+le fends en deux depuis le sommet de la tête jusqu'au talon.» Ils
+ont eu peur tout de même, et m'ont laissé tranquille pendant
+quelques jours. Puis j'ai vu que ça se gâtait; ils me regardaient
+avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une
+nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs
+canots, pas mal fait tout de même pour des gens qui n'ont que
+leurs doigts, et me voilà parti. J'ai ramé, ramé, que j'en étais
+las. J'aperçois terre à l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je
+rame de ce côté et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages,
+des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un
+somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des
+noix de coco évidées, et me voilà reparti. Je suis resté trois
+jours et trois nuits en mer. J'allais où le bon Dieu me portait.
+Les provisions étaient finies; l'estomac commençait à tirailler et
+le gosier à sécher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre,
+je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempête qui casse
+mon amarre, emporte mon canot, et me voilà obligé de devenir colon
+dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vécu près de
+cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon
+Dieu, et ne désespérant jamais. Rien pour me remonter le coeur,
+que l'espérance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un
+jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperçu une voile, elle
+approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperçut, il vint
+du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'étaient
+pas des Français, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramassé,
+mais ils m'ont traîné avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais,
+j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont
+seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont débarqué au Havre,
+ils ne m'ont laissé que ces méchants habits que j'avais sur le dos
+quand vous m'avez trouvé dans la forêt, messieurs, mesdames, et
+pas un shilling avec.»
+
+Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entièrement terminé
+l'histoire de leur délivrance. Tout le monde en ayant demandé la
+fin, Paul reprit le récit interrompu la veille.
+
+«Il ne me reste plus grand-chose à raconter. Je me retrouvai avec
+bonheur sur un vaisseau français. Je reconnus beaucoup de choses
+pareilles à celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout
+à fait oublié le goût des viandes et des différents mets français.
+Je trouvai très drôle de me mettre à table, de manger avec des
+fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dîner fut
+très bon; je goûtai une chose amère, que je trouvai mauvaise
+d'abord, bonne ensuite. C'était de la bière. Je pris du vin, que
+je trouvai excellent; mais je n'en bus que très peu parce que mon
+père me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me
+rendait plus heureux que tout cela, c'était le bonheur de mon
+père: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus
+briller; je suis sûr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes
+de l'équipage.
+
+» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut
+un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon
+père était superbe, avec des galons partout; le mien était un
+habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous
+retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage.
+Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que
+les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes
+jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et
+abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache
+et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis.
+Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et
+deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur
+donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et
+des aiguilles pour les femmes.
+
+» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint
+facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible.
+_Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en
+marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en
+pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après,
+nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père
+qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes
+immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine,
+où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ
+pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de
+peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y
+avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque
+Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon
+père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie
+se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.»
+
+
+X. Histoires de revenants.
+
+Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et
+voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur
+son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et
+fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui
+adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur
+langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme
+toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas
+mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un
+oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et
+repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et
+lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il
+paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser
+quand on se sépara pour aller se coucher.
+
+Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus
+possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les
+enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient
+presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient
+rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne
+l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses
+pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur
+proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte
+avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette
+proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa
+direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces
+jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours
+heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les
+autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui
+partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une
+gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon,
+qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit
+par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté.
+Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour
+Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire
+plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des
+éloges.
+
+Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait
+de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla
+à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement,
+et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait
+toutes les sympathies: «Merci, Léon, merci.» Ces seuls mots, dits
+si simplement, achevèrent de fondre le coeur de Léon qui se jeta
+dans les bras de Paul en disant: «Paul, sois mon ami comme tu es
+celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite
+envers toi. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de
+toi; je t'ai détesté; je me suis conduit comme un mauvais coeur;
+j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui
+combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai
+autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que
+j'ai cherché à te dénigrer; dis-lui que je le respecterai, que je
+l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu
+le lui diras, et toi-même tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?»
+
+PAUL.--Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela
+ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en
+voyant un étranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amitié et
+les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intérêt que
+j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je
+venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon
+récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les
+tiens une place qui ne m'appartenait pas.
+
+LÉON.--Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en
+suis reconnaissant, je t'en remercie.
+
+JACQUES.--Mais pourquoi ça n'a-t-il pas fait le même effet sur
+nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni
+Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là.
+
+PAUL, _embarrassé.--_Parce que... parce que tout le monde ne
+pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus
+jeunes que Léon, et alors...
+
+JACQUES.--Alors quoi? Je ne comprends pas du tout.
+
+PAUL.--Eh bien! alors... vous êtes tous trop bons pour moi;
+voilà tout.
+
+SOPHIE, _riant.--_Ha! ha! ha! voilà une explication qui
+n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont
+pas appris à faire comprendre tes idées.
+
+LÉON.--Non, mais son bon coeur lui fait comprendre qu'il est
+doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait
+comprendre à moi la générosité de son explication.
+
+Paul allait répondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du
+côté du château; ils y coururent tous et trouvèrent leurs parents
+rassemblés autour d'une femme de chambre sans connaissance; près
+d'elle, une jeune ouvrière se tordait dans une attaque de nerfs,
+criant et répétant: «Je le vois, je le vois. Au secours! il va
+m'emporter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes! Au
+secours! au secours!
+
+--Qu'est-ce donc, mon père? demanda Paul avec empressement;
+pourquoi cette femme crie-t-elle comme si elle était entourée
+d'ennemis?»
+
+M. DE ROSBOURG.--C'est quelque imbécile qui a voulu faire peur à
+ces femmes, et qui leur a apparu déguisé en fantôme. Nous allons
+faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu
+as de bonnes jambes, tu nous aideras à faire la chasse au fantôme.
+
+--Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite.
+
+PAUL, _riant.--_Peur d'un fantôme?
+
+MARGUERITE.--Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-être?
+
+PAUL.--Je ne crains pas un homme, ma petite soeur; pas même
+deux, ni trois. Mon père m'a appris la boxe et la savate; avec
+cela on se défend bien et l'on attaque sans crainte.
+
+Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientôt
+dans l'obscurité. Les domestiques avaient emporté la femme de
+chambre évanouie, l'ouvrière en convulsions; Mme de Fleurville et
+ses soeurs les avaient suivies pour leur porter secours.
+Mme de Rosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu
+craintive, était restée sur le perron avec les enfants.
+
+On n'entendait rien, à peine quelques pas dans le sable des
+allées, lorsque tout à coup un éclat de voix retentit, suivi de
+cris, de courses précipitées; puis on n'entendit plus rien.
+
+Les enfants étaient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mère.
+
+MARGUERITE.--Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas?
+
+MADAME DE ROSBOURG, _avec vivacité.--_Non, non, certainement
+non.
+
+MARGUERITE.--Mais alors, pourquoi votre main tremble-t-elle,
+maman, c'est comme si vous aviez peur?
+
+--Ma main ne tremble pas, dit Mme de Rosbourg en retirant sa main
+de celle de Marguerite.
+
+Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la
+main de sa mère trembler dans la sienne. Quelques instants après
+on entendit un bruit de pas, de rires comprimés, et l'on vit
+apparaître Paul traînant un fantôme prisonnier, que M. de Rosbourg
+poussait par derrière avec quelques coups de genou et de pied.
+
+«Voici le fantôme, dit-il. Il était caché dans la haie, mais nous
+l'avons aperçu; nous avons crié trop tôt, il a détalé; Paul a
+bondi par-dessus la haie, l'a serré de près et l'a arrêté; le
+coquin criait grâce et allait se débarrasser de son costume quand
+nous l'avons rejoint. Nous l'avons forcé à garder son drap pour
+vous en donner le spectacle. Il ne voulait pas trop avancer, mais
+Paul l'a traîné, moi aidant par derrière. Halte là! À présent, ôte
+ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom à ton visage.»
+
+Et, comme le fantôme hésitait, M. de Rosbourg, malgré sa
+résistance, lui écarta les bras et arracha le drap qui couvrait
+toute sa personne. On reconnut avec surprise un ancien garçon
+meunier de Léonard.
+
+«Pourquoi as-tu fait peur à ces femmes? demanda M. de Rosbourg.
+Réponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville.
+
+--Grâce! mon bon monsieur! Grâce! s'écria le garçon tremblant. Je
+ne recommencerai pas, je vous le promets.
+
+--Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur à ces deux femmes,
+reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te
+comprenne!»
+
+LE GARÇON.--Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques
+légumes au jardin de Relmot, et ces dames étaient sur mon chemin.
+
+M. DE ROSBOURG.--C'est-à-dire que tu voulais voler les légumes
+des pauvres Relmot, et que tu as fait peur à ces femmes pour t'en
+débarrasser, pour faire peur aussi aux voisins et les empêcher de
+mettre le nez aux fenêtres.
+
+LE GARÇON.--Grâce, mon bon monsieur, grâce!
+
+M. DE ROSBOURG.--Pas de grâce pour les voleurs!
+
+LE GARÇON.--Ce n'était que des légumes, mon bon monsieur.
+
+M. DE ROSBOURG.--Après les légumes viennent les fruits, puis
+l'argent; on fait d'abord le fantôme, puis on égorge son monde,
+c'est plus sûr. Pas de grâce, coquin! Paul, appelle mon brave
+Normand, il va lui attacher les mains et mettre ce drôle entre les
+mains de ses bons amis les gendarmes.
+
+Le voleur voulut s'échapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le
+bras et le serra à le faire crier. Paul revint bientôt avec
+Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apporté
+une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse
+jusqu'à la ville. Ce fut bientôt fait. Ces dames revinrent au
+salon; la femme de chambre et l'ouvrière restaient persuadées
+qu'elles avaient vu un fantôme; elles avaient entendu une voix
+caverneuse; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'étaient
+senti saisir par des griffes glacées: c'était un revenant; elles
+n'en démordaient pas. On eut beau leur dire que c'était un voleur
+de légumes qui avait confessé s'être habillé en fantôme pour voler
+tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait
+pris, amené et envoyé en prison, on ne put jamais leur persuader
+que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes
+glacées eussent été un effet de leur frayeur.
+
+«Je ne croyais pas que Julie fût si bête, dit Camille. Comment
+peut-elle croire aux fantômes?»
+
+M. DE RUGÈS.--Il y en a bien d'autres qui y croient, et
+l'histoire du maréchal de Ségur en est bien une preuve.
+
+--Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas.
+
+--Oh! racontez-nous-la! s'écrièrent les enfants tous ensemble.
+
+--Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent
+bien, répondit M. de Rugès.
+
+--Certainement, répondit-on tout d'une voix. On se groupa autour
+de M. de Rugès, qui commença ainsi: «Je vous préviens d'abord que
+c'est une histoire véritable, qui est réellement arrivée au
+maréchal de Ségur et qui m'a été racontée par son fils.» Le
+maréchal, à peine remis d'une blessure affreuse reçue à la
+bataille de Laufeld, où il avait eu le bras emporté par un boulet
+de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en
+Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait
+lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins
+étaient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges
+n'étaient pas belles, grandes et propres comme elles le sont
+aujourd'hui. Un orage affreux avait trempé hommes et chevaux,
+quand ils arrivèrent un soir dans un petit village où il n'y avait
+qu'une seule auberge, de misérable apparence.
+
+»--Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse, moi, mes gens et mes
+chevaux? dit-il en entrant.--Ah! monsieur, vous tombez mal:
+l'orage a effrayé les voyageurs; ma maison est pleine; toutes mes
+chambres sont prises. Je ne pourrais loger que vos chevaux et vos
+gens. Ils coucheront ensemble sur la paille.--Mais je ne puis
+pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave femme! Voyez donc: il
+pleut à torrents. Vous trouverez bien un coin à me donner.
+
+» L'hôtesse parut embarrassée, hésita, tourna le coin de son
+tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le
+maréchal, elle lui dit: «Monsieur pourrait bien avoir une bonne
+chambre et même tout un appartement, mais...--Mais quoi? reprit
+le maréchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon
+souper avec.--C'est que..., c'est que..., je ne sais comment
+dire...--Dites toujours et dépêchez-vous!--Eh bien! monsieur,
+c'est que... cette chambre est dans la tour du vieux château; elle
+est hantée; nous n'osons pas la donner depuis qu'il y est arrivé
+des malheurs.--Quelle sottise! Allez-vous me faire accroire
+qu'il y vient des esprits?--Tout juste, monsieur, et je serais
+bien fâchée qu'il arrivât malheur à un beau cavalier comme vous.
+--Ah bien! si ce n'est pas autre chose qui m'empêche d'être logé,
+donnez-moi cette chambre: je ne crains pas les esprits; et, quant
+aux hommes, j'ai mon épée, deux pistolets, et malheur à ceux qui
+se présenteront chez moi sans en être priés!--En vérité,
+monsieur, je n'ose...--Osez donc, parbleu! puisque je vous le
+demande. Voyons, en marche et lestement!» L'hôtesse alluma un
+bougeoir et le remit au maréchal: «Tenez, monsieur, nous n'en
+aurons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le
+corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-là.--Est-ce
+au bout du corridor?
+
+--Oh! pour ça non, monsieur, grâce à Dieu! Nous déserterions la
+maison si les esprits se trouvaient si près de nous; vous prendrez
+la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous
+suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous
+pousserez une porte, vous remonterez encore, vous irez tout droit,
+vous redescendrez, vous...
+
+»--Ah çà! ma bonne femme, interrompit le maréchal en riant,
+comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en
+avant pour me montrer le chemin.--Oh! monsieur, je n'ose.--Eh
+bien! à côté de moi, alors.--Oui da! Et pour revenir toute
+seule, je n'oserai jamais.--Holà, Pierre, Joseph, venez par ici!
+cria le maréchal, venez faire escorte à madame, qui a peur des
+esprits.--Faut pas en plaisanter, monsieur, dit très
+sérieusement l'hôtesse, il arriverait malheur.
+
+» Les domestiques du maréchal étaient accourus à son appel.
+Suivant ses ordres, ils se mirent à la droite et à la gauche de
+l'hôtesse, qui, rassurée par l'air intrépide de ses gardes du
+corps, se décida à passer devant le maréchal. Elle lui fit
+parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena
+enfin dans une très grande et belle chambre, inhabitée depuis
+longtemps à en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait.
+L'hôtesse y entra d'un air craintif, osant à peine regarder autour
+d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait
+enfuie si elle avait osé parcourir seule le chemin de la tour à
+l'auberge. Le maréchal éleva son bougeoir, examina la chambre, en
+fit le tour et parut satisfait de son examen. «Apportez-moi des
+draps et à souper, dit-il, des bougies pour remplacer celle-ci qui
+va bientôt s'éteindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et de quoi
+les recharger.» Les domestiques se retirèrent pour exécuter les
+ordres de leur maître; l'hôtesse les accompagna avec empressement,
+mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportèrent les armes
+du maréchal et tout ce qu'il avait demandé. «Et notre hôtesse,
+Joseph? Elle ne vient donc pas? J'aurais quelques questions à lui
+adresser; cette tapisserie me semble curieuse.
+
+--Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le marquis. Elle dit
+qu'elle a eu trop peur, qu'elle a entendu les esprits chuchoter et
+siffler à son oreille, dans l'escalier et dans la chambre, et
+qu'on la tuerait plutôt que de l'y faire rentrer.--Sotte femme!
+dit le maréchal en riant. Servez-moi le souper, Joseph; et vous,
+Pierre, faites mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les
+fenêtres: ça sent le moisi à suffoquer.» On eut quelque peine à
+ouvrir les fenêtres, fermées depuis des années: il faisait humide
+et froid; la cheminée était pleine de bois; le maréchal fit
+allumer un bon feu, mangea avec appétit du petit salé aux choux,
+une salade au lard fondu, fit fermer ses croisées, examina ses
+pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vînt l'éveiller
+le lendemain au petit jour, car il avait une longue journée à
+faire pour gagner une autre étape. Quand il fut seul, il ferma sa
+porte au verrou et à double tour, et fit la revue de sa chambre
+pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masquée dans le
+mur, ou une trappe, un panneau à ressort, qui pût en s'ouvrant
+donner passage à quelqu'un: «Il ne faut, se dit-il, négliger
+aucune précaution; je ne crains pas les esprits dont cette sotte
+femme me menace; mais cette vieille tour, reste d'un vieux
+château, pourrait bien cacher dans ses souterrains une bande de
+malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser égorger dans mon lit
+comme un rat dans une souricière.» Après s'être bien assuré par
+ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait à cette chambre d'autre
+entrée que la porte qu'il venait de verrouiller et qui était assez
+solide pour soutenir un siège, le maréchal s'assit près du feu
+dans un bon fauteuil et se mit à lire. Mais il sentit bientôt le
+sommeil le gagner; il se déshabilla, se coucha, éteignit ses
+bougies, et ne tarda pas à s'endormir. Il s'éveilla au premier
+coup de minuit sonné par l'horloge de la vieille tour; il compta
+les coups: «Minuit, dit-il; j'ai encore quelques heures de repos
+devant moi.» Il avait à peine achevé ces mots, qu'un bruit étrange
+lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnaître la
+cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des
+pas lourds et réguliers. Il se mit sur son séant, saisit ses
+pistolets, plaça son épée à la portée de sa main et attendit. Le
+bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu
+à moitié éteint jetait encore assez de clarté dans la chambre pour
+qu'il pût voir si quelqu'un y pénétrait; ses yeux ne quittaient
+pas la porte; tout à coup, une vive lumière apparut du côté
+opposé; le mur s'entrouvrit, un homme de haute taille, revêtu
+d'une armure, tenant une lanterne à la main, achevait de monter un
+escalier tournant taillé dans le mur. Il entra dans la chambre,
+fixa les yeux sur le maréchal, s'arrêta à trois pas du lit et dit:
+«Qui es-tu, pour avoir eu le courage de braver ma présence?--Je
+suis d'un sang qui ne connaît pas la peur. Si tu es homme, je ne
+te crains pas, car j'ai mes armes, et mon Dieu qui combattra pour
+moi. Si tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que je n'ai
+eu aucune méchante intention en venant habiter cette chambre.--
+Ton courage me plaît, maréchal de Ségur; tes armes ne te
+serviraient pas contre moi, mais ta foi combat pour toi.--Mon
+épée a plus d'une fois été teinte du sang de l'ennemi, et plus
+d'un a été traversé par mes balles.--Essaye, dit le chevalier:
+je m'offre à tes coups. Me voici à portée de tes pistolets; tire,
+et tu verras.--Je ne tire pas sur un homme seul et désarmé»,
+répondit le maréchal. Pour toute réponse, le chevalier tira un
+long poignard de son sein et, approchant du maréchal, lui en fit
+sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le
+maréchal ne pouvait plus user de générosité; son pistolet était
+armé, il tira: la balle traversa le corps du chevalier et alla
+s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas,
+il continuait son sourire et le maréchal sentait toujours la
+pointe du poignard appuyée contre sa poitrine. Il n'y avait pas un
+moment à perdre; il tira son second pistolet: la balle traversa
+également la poitrine du chevalier et alla, comme la première,
+s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas:
+seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son
+poignard piqua assez fortement la poitrine du maréchal. Celui-ci
+saisit son épée et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le
+coeur, la tête du chevalier. L'épée entrait jusqu'à la garde et
+sans résistance, mais le chevalier ne tombait pas et riait
+toujours. «Je me rends, dit enfin le maréchal, je te reconnais
+esprit, pur esprit, contre lequel ma main et mon épée sont
+également impuissantes. Que veux-tu de moi? Parle.--Obéiras-tu?
+--J'obéirai, si tu ne me demandes rien de contraire à la loi de
+Dieu.--Oserais-tu me braver en me désobéissant? Ne craindrais-tu
+pas ma colère?--Je ne crains que Dieu, qui est mon maître et le
+tien.--Je puis te tuer.--Tue-moi! si Dieu te donne pouvoir sur
+mon corps, il ne t'en donne pas sur mon âme, que je remets entre
+ses mains.» Et le maréchal ferma les yeux, fit un signe de croix
+et baisa l'étoile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui
+en qualité de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard
+sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le
+chevalier qui, les bras croisés, le regardait avec un sourire
+bienveillant. «Tu es un vrai brave, lui dit-il, un vrai soldat de
+Dieu, mon maître et le tien, comme tu as si bien dit tout à
+l'heure. Je veux récompenser ton courage en te faisant maître d'un
+trésor qui m'a appartenu et dont personne ne connaît l'existence.
+Suis-moi. L'oseras-tu?» Le maréchal ne répondit qu'en sautant à
+bas de son lit et revêtant ses habits. Le chevalier le regardait
+faire en souriant. «Prends ton épée, dit-il, cette noble épée
+teinte du sang des ennemis de la France. Maintenant, suis-moi sans
+regarder derrière toi, sans répondre aux voix qui te parleront. Si
+un danger te menace, fais le signe de la croix sans parler. Viens,
+suis-moi!» Et le chevalier se dirigea vers le mur entrouvert,
+descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le maréchal
+le suivait pas à pas, sans regarder derrière lui, sans répondre
+aux paroles qu'il entendait chuchoter à son oreille. «Prends
+garde, lui disait une voix douce, tu suis le diable; il te mène en
+enfer.--Retourne-toi, lui disait une autre voix, tu verras un
+abîme derrière toi; tu ne pourras plus revenir sur tes pas.--
+N'écoute pas ce séducteur, disait une voix tremblante, il veut
+acheter ton âme avec le trésor qu'il te promet.» Le maréchal
+marchait toujours. De temps à autre il voyait, entre lui et le
+chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des
+griffes prêtes à le déchirer: un signe de croix le débarrassait de
+ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il
+descendait, lorsque enfin ils se trouvèrent dans un vaste caveau
+entièrement dallé de pierres noires; chaque pierre avait un
+anneau; toutes étaient exactement pareilles. Le chevalier passa
+sur toutes ces dalles, et s'arrêtant sur l'une d'elles: «Voici la
+pierre qui recouvre mon trésor, dit-il; tu y trouveras de l'or de
+quoi te faire une fortune royale, et des pierres précieuses d'une
+beauté inconnue au monde civilisé. Je te donne mon trésor, mais tu
+ne pourras lever la dalle que de minuit à deux heures. Prie pour
+l'âme de ton aïeul, Louis-François de Ségur. Garde-toi de toucher
+aux autres dalles, qui recouvrent des trésors appartenant à
+d'autres familles. À peine soulèverais-tu une de ces pierres, que
+tu serais saisi et étouffé par l'esprit propriétaire de ce trésor.
+Pour reconnaître ma dalle et emporter ce qu'elle recouvre, il
+faut...» Le chevalier ne put achever. L'horloge sonna deux heures:
+un bruit semblable au tonnerre se fit entendre, les esprits
+disparurent tous et le chevalier avec eux. Le maréchal resta seul;
+la lanterne du chevalier était heureusement restée à terre.
+«Comment reconnaîtrai-je ma dalle? dit le maréchal; je ne puis
+l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont sonnées. Si j'avais
+emporté ma tabatière ou quelque objet pour le poser dessus!»
+Pendant qu'il réfléchissait, il ressentit de cruelles douleurs
+d'entrailles, résultat du saisissement causé par la visite du
+chevalier. Le maréchal se prit à rire: «C'est mon bon ange, dit-il,
+qui m'envoie le moyen de déposer un souvenir sur cette dalle
+précieuse. Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la
+méconnaître...» Aussitôt dit, aussitôt fait, poursuivit
+M. de Rugès en riant. Le maréchal ne commença à remonter
+l'escalier qu'après s'être assuré de retrouver sa pierre entre
+mille. Il monta, monta longtemps; enfin il arriva au haut de cet
+interminable escalier; à la dernière marche la lanterne échappa de
+ses mains et roula jusqu'en bas. Le maréchal ne s'amusa pas à
+courir après. Il rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le
+mur, non sans avoir bien examiné le ressort et s'être assuré qu'il
+pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Après s'y être exercé
+plusieurs fois, et après avoir fait avec son épée une marque pour
+reconnaître la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit
+frapper à la porte. C'était le valet de chambre qui venait
+l'éveiller. «Je vais ouvrir!» s'écria-t-il. Sa propre voix
+l'éveilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il
+examina ses pistolets: ils étaient chargés et posés près de lui
+comme lorsqu'il s'était endormi la veille, de même que son épée.
+Il se sentit mal à l'aise dans son lit: il se leva. Fantôme,
+trésor, tout était un rêve, excepté le souvenir qu'il avait cru
+laisser sur la dalle et que ses draps avaient reçu. N'en pouvant
+croire le témoignage de ses sens, il examina le mur percé de ses
+deux balles: point de balles, point de traces; il chercha la place
+du passage mystérieux, de la marque faite avec son épée: il ne
+trouva rien. «J'ai décidément rêvé, dit-il, c'est dommage! Le
+trésor aurait bien fait à ma fortune ébréchée par mes campagnes.
+Et que vais-je faire de mes draps? dit-il en riant. Je mourrais de
+honte devant cette hôtesse... Ah! une idée! un bon feu fera
+justice de tout. Je dirai à l'hôtesse que les esprits ont emporté
+ses draps, et je lui en payerai dix pour la faire taire.»
+
+» Le maréchal ranima son feu qui brûlait encore, y jeta les draps,
+et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entièrement consumés.
+
+»--L'honneur est sauf, dit le maréchal; en avant les revenants!»
+
+»--Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? demanda l'hôtesse,
+qui accompagnait les domestiques du maréchal.
+
+»--Pas mal, pas mal, ma bonne femme; j'ai seulement été ennuyé
+par les esprits, qui m'ont tiraillé, turlupiné, jusqu'à ce qu'ils
+se soient emparés de mes draps. Voyez, ils les ont emportés; ils
+n'en ont point laissé seulement un morceau.--C'est, ma foi,
+vrai! s'écria la maîtresse désolée. J'avais bien dit qu'il
+arriverait malheur. Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus
+neufs encore!
+
+»--Eh bien! ma bonne femme, reprit le maréchal en riant, vous
+pourrez toujours dire avec vérité que vous m'avez mis dans de
+beaux draps et pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu de
+deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est grâce à mon
+obstination que vous les avez perdus. Combien valaient vos draps?
+
+»--Quatre écus[1], monsieur le marquis, aussi vrai qu'il y a des
+esprits dans cette tour de malheur.
+
+»--Eh bien! en voici vingt: cela vous fait vos cinq paires ou
+vos dix draps. Et maintenant à déjeuner, et bonsoir!
+
+» L'hôtesse fit révérence sur révérence, et courut chercher le
+déjeuner du maréchal. La voyant revenir toute seule: «Vous n'avez
+donc plus peur des esprits, lui dit-il, que vous allez et venez
+ainsi sans escorte?--Oh! monsieur, tant qu'il fait jour, il n'y
+a pas de danger; ce n'est qu'aux approches de minuit.»
+
+» Le maréchal paya généreusement sa dépense et celle de ses gens,
+et laissa l'hôtesse plus persuadée que jamais de la présence des
+esprits dans la tour du vieux château. Depuis ce jour, elle
+invoquait toujours le nom du maréchal de Ségur pour convaincre les
+incrédules du danger d'habiter la tour; et voilà comme se font
+toutes les histoires de revenants!»
+
+Les enfants remercièrent beaucoup M. de Rugès de cette histoire
+qui les avait vivement intéressés.
+
+«Moi, dit Jacques, je suis fâché que le maréchal n'ait pas vu le
+fantôme tout de bon.
+
+--Pourquoi donc?» dit son père.
+
+JACQUES.--Parce qu'il avait bien répondu au chevalier. J'aime
+ses réponses, elles sont très courageuses.
+
+MARGUERITE.--J'aurais eu joliment peur, à sa place, quand les
+balles n'ont pas tué le chevalier.
+
+LÉON.--Tu aurais eu peur, parce que tu es une fille, mais je
+suis bien sûr que Paul n'aurait pas eu peur.
+
+PAUL.--Je crois, au contraire, que j'aurais eu très peur. Il n'y
+a plus de défense possible contre un esprit que les balles ni
+l'épée ne peuvent mettre en fuite.
+
+M. DE ROSBOURG.--Il y a toujours l'éternelle défense de la
+prière à Dieu.
+
+JEAN.--C'est vrai, mais c'est la seule.
+
+M. DE ROSBOURG.--Et la seule toute-puissante, mon ami; cette
+arme-là, dans certaines occasions, est plus forte que le fer et le
+feu.
+
+SOPHIE.--Comme c'était drôle, quand le maréchal s'est éveillé.
+
+CAMILLE.--Il s'est tiré d'embarras avec esprit, tout de même.
+
+MADELEINE.--Seulement, je trouve qu'il a eu tort de laisser
+croire à l'hôtesse que ses draps avaient été emportés par les
+esprits.
+
+M. DE TRAYPI.--Que veux-tu? À ce prix seulement son honneur
+était sauf, comme il l'a dit lui-même.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Au risque d'être toujours la mère
+Rabat-joie, je rappelle que l'heure du coucher est plus que passée.
+
+--Vous avez raison aujourd'hui comme toujours, chère Madame, dit
+M. de Rosbourg en posant à terre sa petite Marguerite, assise sur
+ses genoux. Va, chère enfant, embrasser ta maman et tes amis.
+
+Marguerite obéit sans répliquer. «Maintenant à l'ordre de mon
+commandant! dit M. de Rosbourg en emportant Marguerite. C'est ma
+récompense de tous les soirs: obéir à l'ordre de ma petite
+Marguerite, la coucher et être le dernier à l'embrasser.
+
+--Vous ne pleurez plus, papa, tout de même. Vous avez l'air si
+heureux, si heureux, tout comme Paul!» dit Marguerite en
+l'embrassant.
+
+Elle continua son petit babil, qui enchantait M. de Rosbourg,
+jusqu'au moment de la prière et du coucher. Quand elle fut dans
+son lit: «Je vous en prie, papa, dit-elle, restez là jusqu'à ce
+que je sois endormie. Quand je m'endors avec ma main dans la
+vôtre, je rêve à vous; et alors je ne vous quitte pas, même la
+nuit.»
+
+M. de Rosbourg se sentait toujours doucement ému de ces sentiments
+si tendres que lui exprimait Marguerite; il était lui-même trop
+heureux de voir et de tenir son enfant, pour lui enlever cette
+jouissance dont il avait été privé si longtemps.
+
+Aussi, devant cette tendresse extrême, devant l'affection si vive
+de sa femme, devant la tendresse passionnée et dévouée de Paul, il
+ne se sentait plus le courage de continuer sa carrière de marin,
+et de jour en jour il se fortifiait dans la pensée de quitter le
+service actif et de vivre pour ceux qu'il aimait. L'éducation de
+ses enfants, l'amélioration du village occuperaient suffisamment
+son temps.
+
+
+XI. Les Tourne-Boule et l'idiot.
+
+Les vacances étaient bien avancées; un grand mois s'était écoulé
+depuis l'arrivée des cousins; mais les enfants avaient encore
+trois semaines devant eux, et ils ne s'attristaient pas si
+longtemps d'avance à la pensée de la séparation. Léon s'améliorait
+de jour en jour; non seulement il cherchait à vaincre son
+caractère envieux, emporté et moqueur, mais il essayait encore de
+se donner du courage. Son nouvel ami Paul avait gagné sa confiance
+par sa franche bonté et son indulgence; il avait osé lui avouer sa
+poltronnerie.
+
+«Ce n'est pas ma faute, lui dit-il tristement; mon premier
+mouvement est d'avoir peur et d'éviter le danger; je ne peux pas
+m'en empêcher. Je t'assure, Paul, que bien des fois j'en ai été
+honteux au point d'en pleurer en cachette; je me suis dit cent
+fois qu'à la prochaine occasion je serais brave; pour tâcher de le
+devenir, je me faisais brave en paroles. J'ai beau faire, je sens
+que je suis et serai toujours poltron.»
+
+Il avait l'air si triste et si honteux en faisant cet aveu, que
+Paul en fut touché.
+
+«Mon pauvre ami, lui dit-il (il appuya sur _ami), _je trouve au
+contraire qu'il faut un grand courage pour dire, même à un ami, ce
+que tu viens de me confier. Au fond, tu es tout aussi brave que
+moi!»
+
+Léon relève la tête avec surprise.
+
+«Seulement tu n'as pas eu occasion d'exercer ton courage avec
+prudence. Tu es entouré de cousines et d'amis plus jeunes que toi;
+tu t'es trouvé dans des moments de danger, plus ou moins grand,
+avec la certitude que tu n'avais ni la force ni les moyens de t'en
+préserver; alors tu as tout naturellement pris l'habitude de fuir
+le danger et de croire que tu ne peux pas faire autrement.»
+
+LÉON.--Mais pourtant, Paul, toi, je te vois courir en avant dans
+bien des occasions où je me serais sauvé.
+
+PAUL.--Moi, c'est autre chose; j'ai passé cinq années entouré de
+dangers et avec l'homme le plus courageux, le plus déterminé que
+je connaisse; il m'a habitué à ne rien craindre. Mais moi-même,
+que tu cites comme exemple, c'est par habitude que je suis
+courageux, et cette habitude, je l'ai prise parce que je me
+sentais toujours en sûreté sous la protection de mon père.
+Marchons ensemble à la première occasion, et tu verras que tu
+feras tout comme moi.
+
+--J'en doute, reprit Léon; en tout cas, je tâcherai. Je te
+remercie de m'avoir remonté dans ma propre estime; j'étais honteux
+de moi-même.
+
+--À l'avenir, tu seras content, tu verras, dit Paul en lui
+serrant affectueusement la main. Léon rentra tout joyeux pour
+travailler; Paul monta chez M. de Rosbourg, qui lui dit en
+souriant: «Mon cher Paul, puisque te voilà, causons donc ensemble
+de ton avenir. Y as-tu pensé quelquefois?»
+
+PAUL.--Non, mon père, je vous en ai laissé le soin; je sais que
+vous arrangerez tout pour mon plus grand bien.
+
+M. de Rosbourg attira Paul vers lui et le baisa au front.
+
+M. DE ROSBOURG.--J'y ai pensé, moi, et j'ai arrangé ta vie de
+manière à ne pas la séparer de la mienne...
+
+PAUL, _s'écriant et sautant de joie.--_Merci, merci, mon père,
+mon bon père. Que vous êtes bon! je vais aller le dire à
+Marguerite.
+
+M. DE ROSBOURG, _riant.--_Mais attends donc, nigaud; que lui
+diras-tu? Tu ne sais rien encore!
+
+PAUL.--Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours
+près de vous, près de ma mère et de Marguerite.
+
+M. DE ROSBOURG.--Tiens, tiens, comme tu as vite arrangé cela,
+toi! Et ma carrière, la marine? qu'en fais-tu?
+
+PAUL, _étonné.--_Votre carrière? est-ce que...? est-ce que vous
+retourneriez encore en mer?
+
+M. DE ROSBOURG.--Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y
+suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton éducation ici,
+avec ta mère et ta soeur?
+
+--Avec vous, mon père, avec vous partout et toujours, s'écria
+Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg.
+
+--J'en étais bien sûr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre
+son coeur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux séparé de
+moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon
+d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets,
+les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai décidé.
+J'envoie ma démission au Ministre; nous vivrons tous ensemble; tu
+n'auras d'autre maître, d'autre ami que moi, et nous emploierons
+nos heures de loisir à améliorer l'état de nos bons villageois et
+la culture de nos fermes: vie de propriétaire normand. Nous
+élèverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons
+du bien en nous amusant, en nous instruisant et en améliorant tout
+autour de nous.
+
+Paul était si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement
+exprimer sa joie qu'en serrant et baisant les mains de son père.
+Il demanda la permission de l'aller annoncer à Mme de Rosbourg et
+à Marguerite.
+
+M. DE ROSBOURG.--Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle;
+c'est à nous deux que nous avons arrangé notre vie; mais nous
+avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse
+nouvelle à ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite;
+nous avons bien des choses à régler pour l'emploi de nos journées.
+
+Paul partit comme une flèche; il courut aux cabanes; il y trouva
+Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques.
+
+PAUL.--Marguerite, Marguerite, nous restons; je ne te quitterai
+jamais. Mon père ne s'en ira plus; nous travaillerons ensemble;
+nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que
+nous rendrons heureux tous ceux qui nous entourent.
+
+--Ah çà! tu es fou, dit Sophie, en se dégageant des bras de Paul,
+qui, après Marguerite, l'étouffait à force de l'embrasser. Qu'est-ce
+que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi?
+
+--Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant à
+Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin; lui et Paul resteront
+avec nous; c'est papa qui sera notre maître.
+
+C'est cela, n'est-ce pas, Paul?
+
+PAUL.--Oui, oui, ton coeur a deviné, ma petite soeur chérie.
+
+--Et moi donc! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda
+Sophie. C'est joli, monsieur, de m'oublier dans un pareil moment!
+
+PAUL.--Tiens! je peux bien t'avoir oubliée un instant, toi qui
+m'as oublié pendant cinq ans.
+
+SOPHIE.--Oh! mais moi, j'étais petite!
+
+PAUL.--Et moi, je suis grand. Voilà pourquoi je comprends le
+bonheur de vivre près de mon père et d'être élevé par lui.
+
+MARGUERITE.--Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous
+vivrons tous ensemble comme avant.
+
+SOPHIE.--Je crois que c'est impossible. Ton père voudra être
+chez lui.
+
+MARGUERITE.--Eh bien! nous t'emmènerons.
+
+SOPHIE.--C'est impossible. Je gênerai là-bas; je ne gêne pas
+ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul;
+Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je
+resterai.
+
+JACQUES.--Et moi, je ne suis donc rien du tout, qu'on ne me
+regarde seulement pas.
+
+PAUL.--Tu es un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez
+pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu
+vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas
+d'inquiétude à avoir sur ton bonheur, et je suis sûr que tu
+partages le mien.
+
+JACQUES.--Oh! oui, j'ai le coeur content comme si c'était pour
+moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous
+ensemble: ainsi moi je n'ai qu'à me réjouir.
+
+Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa,
+auquel elle témoigna sa joie avec une tendresse dont il fut
+profondément touché. Pendant ce temps, Paul avait couru remercier
+Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'était lui-même.
+Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un château et une
+terre magnifique qui n'était qu'à une lieue de Fleurville, et qui
+appartenait à des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils étaient
+ridicules, fiers et vulgaires; qu'après les vacances ils iraient
+s'établir dans ce château; que Sophie resterait chez
+Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achèterait à
+Paris un hôtel où ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver.
+Paul en fut content pour Sophie et pour Marguerite qui, de cette
+manière, quitterait le moins possible ses amies.
+
+... Peu de temps après, on vit arriver une voiture élégante; les
+enfants se mirent aux fenêtres et virent avec surprise descendre
+de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine
+d'années, puis une dame magnifiquement vêtue et enfin une petite
+fille de douze ans environ, habillée comme pour aller au bal: robe
+de gaze à volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et
+les bras nus et couverts de colliers et de bracelets.
+
+Les enfants se regardèrent avec stupéfaction.
+
+«Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Paul.
+
+--Je n'ai jamais vu ces figures-là, dit Camille.
+
+--C'est peut-être les ridicules voisins du château vendu, dit
+Madeleine.
+
+--Comment s'appellent ces originaux? dit Jean.
+
+--Ce doivent être les Tourne-Boule, dit Sophie.
+
+--Ceux qui ont vendu leur château à papa?» demanda Marguerite.
+
+CAMILLE.--Ton papa a acheté leur château?
+
+MARGUERITE.--Oui, il vient de me le dire.
+
+MADELEINE.--Mais que viennent-ils faire ici?
+
+JEAN.--Faire connaissance en même temps qu'ils font leurs
+adieux, probablement.
+
+LÉON.--On n'a jamais voulu les recevoir ici; ils sont fiers,
+sots et méchants.
+
+JEAN.--C'est pour cela qu'ils viennent sans être priés; quittant
+le pays, ils sont toujours sûrs d'être bien reçus; on dit que le
+père a été marmiton.
+
+PAUL.--Que la toilette de cette petite est ridicule!
+
+CAMILLE.--Descendons pour la recevoir; il le faut bien.
+
+MADELEINE.--Comme c'est assommant!
+
+PAUL.--Nous irons tous avec vous: de cette façon ce sera moins
+ennuyeux.
+
+CAMILLE.--Merci, Paul; j'accepte avec plaisir.
+
+JEAN.--Quelle foule nous allons faire! la pauvre fille ne saura
+auquel entendre: entrons et défilons deux à deux, comme pour une
+princesse.
+
+Et tous les enfants, étant convenus de faire des révérences
+solennelles, firent leur entrée au salon marchant deux à deux.
+C'était une petite malice à l'intention des toilettes et de la
+mère et de la fille.
+
+Camille et Léon se donnant la main avancèrent, saluèrent et
+allèrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en
+firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succédèrent
+Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris
+tous les enfants défiler et saluer; il sourit au premier couple,
+rit au second, se mordit les lèvres au troisième, et se sauva pour
+rire à l'aise au quatrième. Mlle Yolande Tourne-Boule parut ravie
+de cet accueil solennel; elle crut avoir inspiré le respect et la
+crainte et rendit les saluts par des révérences de théâtre
+accompagnées d'un geste protecteur de la main; elle traversa
+ensuite le salon et alla se placer devant les enfants qui
+s'étaient groupés au fond.
+
+«Je suis très satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle,
+de vous connaître avant de quitter le pays; j'espère que vous
+viendrez me voir à Paris, à l'hôtel Tourne-Boule, qui est à mon
+père, et qui est un des plus beaux hôtels de Paris. Je vous ferai
+inviter aux soirées et aux bals que ma mère compte y donner. Et
+même, pour ne vous laisser aucune inquiétude à ce sujet, je vous
+engage, monsieur _(s'adressant à Paul), _pour la première valse,
+et vous, monsieur _(s'adressant à Jean), _pour la première polka,
+et monsieur _(s'adressant à Léon), _pour la première
+contredanse..»
+
+PAUL.--Je suis désolé, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet
+honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des
+sauvages qui ne vous serait peut-être pas agréable à danser.
+
+JEAN.--Moi aussi, mademoiselle, de même que mon ami Paul, je
+suis désolé de refuser polka et bal; mais, en fait d'exercice de
+ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous
+proposer ce passe-temps agréable, mais peu gracieux.
+
+LÉON.--J'accepterais bien volontiers votre contredanse,
+mademoiselle, mais je serai au collège au moment où vous la
+danserez, les ronflements de mes camarades remplaçant la musique
+de votre orchestre.
+
+--Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire
+mes invitations.
+
+PAUL.--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle.
+
+JEAN.--Veuillez croire à ma reconnaissance, mademoiselle.
+
+LÉON.--Vous me voyez confus de vos bontés, mademoiselle.
+
+--C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un
+sourire gracieux. Je verrai à vous recevoir autrement qu'au bal.
+Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parlé de charmants chalets
+que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir?
+
+MARGUERITE.--Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites
+nous-mêmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une
+jolie hutte de sauvage.
+
+--Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air dédaigneux.
+
+PAUL, _avec indignation.--_Cette _petite _est Mlle Marguerite de
+Rosbourg, ma soeur et mon amie.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... qu'est-ce que c'est que ça,
+Rosbourg?
+
+PAUL, _très vivement.--_Quand on parle de M. de Rosbourg, on en
+parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave
+capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera légèrement devant
+moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-Broche?
+
+MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dignité.--_Tourne-Boule, monsieur.
+
+PAUL.--Tourne-Boule, Tourne-Broche: c'est tout un. Laissez-nous
+tranquilles avec vos airs.
+
+--Paul, dit M. de Rosbourg qui s'était approché, tu oublies que
+mademoiselle est en visite ici.
+
+PAUL.--Eh! mon père, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est
+en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire
+l'impertinente ni la princesse; je ne lui permettrai jamais de
+parler de vous comme elle l'a fait.
+
+M. DE ROSBOURG.--Mon pauvre enfant, que nous importe? Sait-elle
+ce qu'elle dit seulement? Voyons, au lieu de rester au salon,
+allez tous vous promener: la connaissance se fera mieux dehors que
+dedans.
+
+Camille et Madeleine proposèrent avec empressement à Mlle Yolande
+d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit.
+
+On se mit en route; Mlle Yolande marchait majestueusement,
+poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur
+une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un
+ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris
+n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus à faire
+l'effrayée et l'on arriva au jardin.
+
+«Ce ne sont pas des chalets», dit-elle avec dédain en regardant la
+cabane.
+
+CAMILLE.--Ce ne sont que des maisonnettes bâties par nous-mêmes,
+comme vous l'a dit Marguerite.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Vous vous êtes donné la peine de faire
+vous-mêmes un aussi sale ouvrage? Chez mon père j'ai des ouvriers
+qui font tout ce que je leur commande.
+
+MADELEINE.--C'est pour nous amuser que nous les avons bâties, et
+nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Peut-on y entrer?
+
+CAMILLE.--Certainement; voici la mienne et celle de Madeleine et
+de Léon.
+
+MADELEINE.--Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin
+celle de Paul, de Marguerite et de Jacques.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Quelle horreur de meubles! Ah Dieu!
+comment supportez-vous cela? J'aurais tout jeté au feu si on
+m'avait donné une pareille friperie!
+
+MARGUERITE.--Nous, qui ne sommes pas des Tourne-Boule, nous nous
+trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... c'est une hutte de sauvage?
+Comment avez-vous eu ce bel échantillon d'architecture?
+
+MARGUERITE.--C'est Paul qui l'a bâtie; il a été cinq ans chez
+des sauvages.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dédain.--_On le voit bien.
+
+MARGUERITE.--Est-ce parce qu'il a refusé vos bals et vos valses?
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Parce qu'il ne sait pas les usages du
+monde.
+
+MARGUERITE.--Cela dépend de quel monde, mademoiselle; si c'est
+du vôtre, c'est possible; aucun de nous n'y a jamais été; mais, si
+c'est du monde poli, bien élevé, comme il faut, il en connaît les
+usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les nôtres.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle... Marguerite, je crois,
+sachez que les Tourne-Boule sont nobles et puissants seigneurs, et
+que leurs armes...
+
+MARGUERITE.--Sont un tourne-broche, nous le savons bien...
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle, vous êtes une petite
+insolente...
+
+--Pas un mot de plus! cria Paul d'une voix impérieuse. Silence!
+ou je vous ramène à vos parents de gré ou de force... Viens,
+petite soeur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite
+qui veut faire la grande; viens avec moi, Sophie et... avec qui
+encore? dit-il en se retournant vers les autres.
+
+Jean et Jacques répondirent ensemble: «Et avec nous.» Léon fit
+signe qu'il restait pour protéger ses pauvres cousines Camille et
+Madeleine obligées par politesse de rester près de Mlle Yolande.
+Elle leur parla tout le temps des richesses de son père, de sa
+puissance, de ses relations.
+
+À Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis et,
+par condescendance, quelques comtes d'illustres familles. Elle
+parla de ses toilettes, de ses dépenses...
+
+«Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle. La toilette que vous
+me voyez n'est rien auprès de celles que j'ai à Paris; Maman a
+tous les jours une robe neuve; elle dépense cinquante mille francs
+par an pour sa toilette.
+
+--Cinquante mille francs! s'écria Camille, mais combien donne-t-elle
+donc aux pauvres alors?
+
+--Aux pauvres! ha! ha! aux pauvres! en voilà une drôle d'idée!
+répondit Mlle Yolande riant aux éclats. Comme si l'on donnait aux
+pauvres! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants.
+Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs
+haillons et une vieille croûte, c'est tout ce qu'il faut.»
+
+CAMILLE.--Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle.
+Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a près de
+chez vous de pauvres familles qui sont nues; pendant que vous avez
+dix plats à votre dîner, ces mêmes pauvres n'ont pas seulement la
+croûte de pain dont vous parliez tout à l'heure.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets,
+des paresseux; ils n'ont besoin de rien.
+
+MADELEINE.--Camille, je ne veux pas entendre cela, c'est trop
+fort; je vais rejoindre nos amis.
+
+LÉON.--Va, Madeleine: je reste avec la pauvre Camille.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Pauvre! vous la trouvez donc bien
+malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous
+vous-même?
+
+LÉON.--Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle: c'est
+avec la _pauvre _Camille.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Encore?
+
+LÉON.--Encore et toujours tant que vous serez là, mademoiselle,
+quoiqu'il fût plus juste de vous appeler _pauvre, _vous, toute
+riche que vous êtes.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Ce serait assez drôle, en effet. Moi,
+pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha!
+
+CAMILLE.--Ne riez pas, ma pauvre demoiselle; ne riez pas! Vous
+êtes en effet à plaindre. Léon a raison: vous êtes pauvre de
+bonté, pauvre de charité, pauvre d'humilité, pauvre de raison et
+de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse,
+et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus
+rien.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Prrrr! quel sermon! Ah çà! mais vous êtes
+une famille de prêcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que
+votre mère était une folle, ainsi que...
+
+CAMILLE.--À mon tour de vous répéter: «C'est trop fort,
+mademoiselle.» Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Léon,
+allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle
+pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze.
+
+Et, prenant la main de Léon, elle s'enfuit en courant, laissant
+Mlle Yolande dans une colère d'autant plus furieuse qu'elle ne
+pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le château
+et rentra au moment où son père venait de conclure un second
+marché avec M. de Rosbourg pour son hôtel à Paris, qu'il lui
+vendait tout meublé à peine le tiers de ce qu'il lui avait coûté.
+M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant: M. Tourne-Boule,
+criblé de dettes malgré sa fortune, en avait besoin. Une heure
+après, un troisième marché était conclu. M. de Rosbourg achetait
+au nom de Paul d'Aubert, dont il s'était fait nommer tuteur, des
+forêts attenantes aux châteaux et aux fermes, et qui rapportaient
+plus de cent mille francs.
+
+«Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez
+faire préparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.»
+
+M. TOURNE-BOULE.--Oui, c'est convenu; mon hôtel, ma terre et la
+forêt.
+
+--Comment père, votre hôtel? dit Mlle Yolande; et où logerons-nous?
+
+M. TOURNE-BOULE.--Nous passerons l'hiver en Italie, Yolande.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Est-ce que vous le saviez, mère?
+
+--Je le savais, ma fille, répondit majestueusement Mme Tourne-Boule.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous?
+
+MADAME TOURNE-BOULE.--Je ne les ai plus, ma fille; je viens de
+les vendre à Mme de Fleurville et à Mme de Rosbourg pour Mlle
+Sophie de Réan dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Mais vous en aviez tant!
+
+MADAME TOURNE-BOULE.--J'ai tout vendu, ma fille.
+
+MADEMOISELLE YOLANDE.--Oh! là là! oh! là là! mes colliers, mes
+bracelets, mes chaînes, mes broches! je n'aurai plus rien! je
+serai donc comme une pauvresse?
+
+MADAME TOURNE-BOULE.--J'en achèterai d'autres, ma fille. J'ai
+besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te
+permets de vendre aussi toute ta défroque; tu feras ce que tu
+voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon mesdames, dit-elle
+en se tournant vers ces dames qui riaient sous cape, je vous
+ennuie peut-être avec ces détails d'intérieur?
+
+--Du tout, madame, répondit Mme de Fleurville en riant; cela nous
+amuse beaucoup au contraire.
+
+Les affaires étant terminées, M., Mme et Mlle Tourne-Boule prirent
+congé de ces dames et montèrent en voiture. M. de Rosbourg ayant
+vanté la beauté des chevaux et l'élégance de la calèche:
+
+«Je vous les vends, dit M. Tourne-Boule, qui avait le pied sur le
+marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille
+francs; je les ai payés douze mille francs, il y a un mois.
+
+--C'est fait, dit M. de Rosbourg; j'achète. À demain.
+
+--Quel drôle d'original! dit M. de Rosbourg à ses amis quand les
+Tourne-Boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi à perte.
+Les terres du château valent plus de cinquante mille francs de
+revenu, et la forêt de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant
+à l'hôtel de Paris, il vaut un million et demi, meublé comme il
+est. J'espère bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chère et
+excellente amie, dit-il à Mme de Fleurville en lui baisant la
+main. Je me reprochais presque mon retour, si je vous séparais
+d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Je l'ai promis et je ne m'en dédis pas,
+mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune
+avec vous et les vôtres. Quand vous partirez, je partirai; quand
+vous reviendrez, je reviendrai. Mais où sont les enfants? comment
+ont-ils laissé Mlle Yolande toute seule?
+
+M. DE ROSBOURG.--Je soupçonne qu'elle les a mis en fuite par ses
+grands airs et sa méchante langue. Les voici qui accourent. Nous
+allons savoir ce qui s'est passé.
+
+Les enfants furent bientôt arrivés. Mme de Fleurville demanda à
+ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter
+Mlle Tourne-Boule.
+
+CAMILLE.--Maman, je suis restée la dernière avec elle; mais il
+n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauvée avec
+Léon quand elle m'a dit que vous étiez une folle.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Pauvre fille! je la plains d'être si mal
+élevée; mais pourquoi les autres étaient-ils partis?
+
+Les enfants racontèrent alors les impertinences que s'était
+permises Mlle Yolande et les réponses qu'elle s'était attirées.
+
+«Je ne blâme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le
+tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci était de goût un peu
+sauvage en effet.»
+
+PAUL.--C'est vrai, mon père; une autre fois je tâcherai d'être
+plus civilisé. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur
+fille?
+
+M. DE ROSBOURG.--Ma foi, je n'en sais rien; ils sont
+terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des
+affaires; le père Tourne-Boule m'a vendu, outre sa terre et son
+château de Dinacre, son hôtel tout meublé à Paris et la forêt qui
+touche aux fermes du château et que j'ai achetée pour toi. Es-tu
+content de mon marché?
+
+PAUL.--Je suis content de tout ce que vous faites, mon père, et
+de tout ce qui ne m'éloigne pas de vous.
+
+M. DE ROSBOURG, _riant.--_Bien! Alors je continuerai à placer
+tes fonds.
+
+PAUL.--Quels fonds, mon père? Comment ai-je des fonds?
+
+M. DE ROSBOURG.--Tu as, outre la fortune de tes parents, deux
+millions que M. Fichini a laissés à ton père, qui était son ami
+d'enfance.
+
+PAUL.--Il était donc bien riche, ce M. Fichini!
+
+M. DE ROSBOURG.--Je crois bien, qu'il était riche! Il a laissé
+encore quatre millions à son ancien et cher ami M. de Réan, père
+de Sophie.
+
+LÉON.--Dieu! que Sophie est riche! Je voudrais bien être riche,
+moi.
+
+M. DE ROSBOURG.--Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous
+pas tout ce que nous pouvons désirer?
+
+LÉON.--C'est égal, c'est agréable d'être riche. Tout le monde
+vous salue et vous respecte.
+
+PAUL.--Pour ça, non. Est-ce que tu respectes les Tourne-Boule?
+Sont-ils plus heureux que nous?
+
+MARGUERITE.--Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis
+le retour de papa et de Paul.
+
+MADELEINE.--Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommes-nous pas
+très heureuses?
+
+CAMILLE.--Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous
+l'ôter; il est au fond de nos coeurs, et c'est le Seigneur qui
+nous le donne.
+
+PAUL.--C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi
+s'habiller, se chauffer et vivre agréablement, de quoi donner à
+tous les pauvres des environs, à quoi sert le reste? On ne peut
+pas dîner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus
+d'une voiture, brûler plus de bois que n'en peuvent tenir les
+cheminées. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner à ceux qui
+n'en ont pas assez?
+
+M. DE ROSBOURG.--Tu as mille fois raison, mon garçon, et à nous
+deux nous battrons le pays à dix lieues à la ronde pour que tout
+le monde soit heureux autour de nous.
+
+Les dames et les enfants rentrèrent chacun chez soi. Jacques et
+Marguerite allèrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et
+Léon allaient les suivre, lorsque M. de Rosbourg, prêtant
+l'oreille, dit:
+
+«Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gémissements
+mêlés d'éclats de rire.»
+
+PAUL.--Je les entends aussi. Viens, Léon, allons voir.
+
+LÉON, _timidement.--_Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je
+crois.
+
+PAUL.--Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens.
+_(Tout bas, se penchant à l'oreille de Léon): _Viens donc: avec
+moi il n'y a pas de danger.
+
+Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit
+à mi-voix: «Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas
+peur! Ne me quitte pas... marche hardiment.»
+
+Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que
+M. de Rugès, surpris, répétait: «Le voilà parti! mais pour tout de
+bon, cette fois! il court aussi vite que Paul... C'est qu'il n'a
+pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu,
+Traypi?»
+
+M. DE ROSBOURG.--Ne les suivons pas de trop près, pour leur
+donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin
+de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son
+appel... Tiens... quel accent indigné a Paul!... L'entendez-vous?
+belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore
+dans la marine ou dans l'armée... Ah diable! l'affaire se gâte!
+j'entends des cris et des coups... approchons, il est temps.
+
+En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou
+plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se
+battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement
+déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et
+Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était
+loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons,
+tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et
+coups de pied. Paul en avait couché deux à terre; il terrassait le
+troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc-en-jambe
+et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins
+habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les
+cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un
+rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur
+Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg
+s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces
+grands garçons par les reins, les enleva et les lança par-dessus
+la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les
+derniers cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa
+facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit
+pousser des hurlements de douleur.
+
+«Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!»
+
+Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps,
+Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent
+le pauvre idiot qui restait à genoux tout tremblant et pleurant.
+Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses
+reins étaient écorchés en plusieurs endroits.
+
+«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait
+pour le mettre en cet état?
+
+--Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces
+misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de
+poignées d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que
+les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré
+dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme
+je vous l'ai dit, à le fouetter d'orties. C'est Léon qui, accouru
+le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir, le
+pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de
+vous dire; je leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre
+garçon. «Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, nous sommes
+douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous
+en ferons autant.» Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je
+lui criai: «Arrête, drôle! Pars à l'instant, ou je t'allonge un
+coup de pied qui te fera voler à dix pieds en l'air.» Pour toute
+réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je
+saute sur ce misérable en criant: «À moi, Léon! Joue des pieds et
+des mains!» Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus
+comme un lion; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en
+train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en
+aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que
+dix: nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas,
+Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et
+les pieds bons! Ils te le diront bien.»
+
+Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit
+qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les
+mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. À ce
+témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait
+comme un homme supérieur, Léon rougit vivement et des larmes de
+bonheur vinrent mouiller ses yeux.
+
+«Il ne s'agit que de commencer, mon brave Léon, lui dit
+M. de Rosbourg. Tu vois, te voilà l'associé de Paul, le brave des
+braves.»
+
+M. DE RUGÈS.--Occupons-nous de ce pauvre garçon, qui est là sans
+vêtements et dans un état à faire pitié.
+
+M. DE ROSBOURG.--Où demeure-t-il? Est-ce loin d'ici?
+
+LÉON.--Non, à deux cents pas, dans le hameau voisin.
+
+M. DE ROSBOURG.--Où ont-ils mis tes habits, mon pauvre garçon?
+
+L'IDIOT.--Ils... les ont... jetés... par-dessus la haie. En un
+clin d'oeil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de
+l'idiot. «Tiens, reçois-les», dit-il à Léon en les lui lançant.
+
+M. DE ROSBOURG.--Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui
+est ici auprès; l'eau fraîche calmera l'inflammation laissée par
+les orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garçon;
+appuie-toi sur mon bras; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de
+mal.
+
+--Oh! non. Vous êtes bien bon... je vois bien... répondit l'idiot
+en tremblant de tous ses membres. Mais... ça me fait mal... de
+marcher...
+
+M. de Rosbourg et M. de Rugès le prirent dans leurs bras et le
+portèrent dans la mare. La fraîcheur de l'eau le soulagea.
+
+«Ne me laissez pas, disait-il: ils reviendraient et ils me
+battraient encore. Oh! là là! qu'ils cinglaient fort! Oh! que ça
+me fait mal!»
+
+M. DE ROSBOURG.--Courage, mon ami! courage! ça va se passer!
+Nous allons t'habiller maintenant et te ramener chez toi.
+
+L'IDIOT.--Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me
+laisserez pas tout seul?
+
+M. DE ROSBOURG.--Non, mon pauvre garçon, je te le promets. Passe
+ta chemise... Là... ton pantalon maintenant... Puis ta blouse! Et
+c'est fini. Mets tes sabots et partons. Ça va-t-il mieux?
+
+L'IDIOT.--Pour ça, oui. Ça fait du bien, la mare.
+
+M. DE TRAYPI.--Connais-tu les noms de ces mauvais drôles qui
+t'ont battu? Pourrais-tu le dire?
+
+L'IDIOT.--Pour ça, oui. Le grand Michot, puis Jimmel le roux,
+puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux
+Richardet, puis Lecamus, puis Frognolet le bancal et Frognolet le
+louche, puis les deux garçons du père Bertot.
+
+M. DE TRAYPI.--Bien, ne les oublie pas; j'irai voir leurs
+parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi,
+pour être bien sûr qu'ils l'ont reçue.
+
+L'idiot se mit à rire et à se frotter les mains. «Ha! ha! ha! ils
+vont en avoir aussi, les brigands, les scélérats. Faites-les
+battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... Ça fait
+du bien tout de même. Ha! ha! ha! Faut les battre avec des orties.
+Ça leur fera bien plus mal.
+
+--Pauvre garçon, dit M. de Rosbourg à Paul et à Léon, il ne pense
+qu'à la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon
+Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici
+arrivés. Rugès et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot à ses
+parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs
+exploits à nos amis. Je serai heureux de parler de Léon comme il
+le mérite.»
+
+Et, serrant encore la main de l'heureux Léon, il se mit en route;
+trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et
+Léon chercher leurs amis.
+
+Quand ils furent seuls, Léon sauta au cou de Paul.
+
+«Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauvé! Je ne suis plus
+poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je
+n'aurai plus peur; je le sens, oui, je le sens dans mon coeur,
+dans ma tête, dans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me
+sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon
+ami. Tu m'as tout changé.»
+
+PAUL.--Allons chercher les autres, Léon, je suis impatient de
+leur raconter ce que tu as fait.
+
+Et tous deux coururent aux cabanes, où ils trouvèrent en effet
+tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec
+impatience.
+
+«Arrivez donc, arrivez donc, leur crièrent-ils, nous vous
+attendons pour manger un plat de fraises et de crème que la mère
+Romain vient de nous apporter.
+
+--Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'écria Paul, pour
+boire à la santé de Léon, qui vient de se battre vaillamment avec
+moi contre douze grands garçons et de les mettre en fuite?
+
+--Pas possible! dit Jean surpris.
+
+--Je vois dans les yeux de Léon que c'est vrai, dit Jacques; il a
+un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble à
+Paul.»
+
+LÉON.--Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance,
+mon petit Jacques.
+
+SOPHIE.--Mais qu'as-tu donc? C'est drôle, tu es tout changé!
+
+PAUL.--Vous avez raison, mes amis; Léon n'est plus le même; il
+vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de
+douze grands garçons pour défendre le pauvre Relmot l'idiot.
+
+LÉON.--Ajoute donc que tu étais avec moi; sans toi je crois en
+vérité que je n'y aurais pas été.
+
+PAUL.--Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait
+pas à essayer.
+
+JEAN.--Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais été seul?
+
+PAUL.--J'aurais appelé mon père, que je savais près de là.
+
+JEAN.--Et s'il n'était pas venu?
+
+PAUL, _avec feu.--_Mon père, ne pas venir à mon appel! Tu ne le
+connais pas, va; il accourrait n'importe d'où à la voix de son
+fils. Mais écoutez que je vous raconte les exploits de Léon.
+
+Et Paul leur fit le récit de ce qui venait de se passer, vantant
+le courage de Léon, s'effaçant lui-même, et peignant avec vivacité
+et indignation les souffrances du pauvre idiot.
+
+«Que je suis donc malheureux de n'avoir pas été avec vous! dit
+Jean en frémissant de colère. Avec quel bonheur je vous aurais
+aidés à rosser ces méchants garçons! J'espère bien que mon oncle
+n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour
+faire donner une bonne correction à ces mauvais garnements.
+
+--Oh! papa ne l'oubliera pas, s'écria Jacques. Pauvre Relmot!
+nous irons le voir, n'est-ce pas Paul?»
+
+PAUL.--Demain, mon petit Jacques, nous irons tous. À présent je
+rentre pour travailler avec mon père.
+
+--Je vais t'accompagner, dit Marguerite.
+
+--Et moi aussi, dit Jacques. Et, lui prenant chacun une main, ils
+marchèrent vers la maison.
+
+«C'est toi qui as donné du courage à Léon, lui dit Marguerite
+quand ils furent un peu loin.
+
+--Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui
+s'en est donné.
+
+--Bon Paul! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait
+dans les siennes.
+
+--Paul, plus je te connais et plus je t'aime», dit Jacques en
+serrant son autre main.
+
+PAUL.--Il en est de même pour moi, mon petit Jacques, je t'aime
+comme un frère.
+
+JACQUES.--Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je
+serais heureux!
+
+PAUL.--Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons
+toujours.
+
+JACQUES.--Je n'aime pas à pleurer, Paul, et je ne pleure presque
+jamais; mais, quand je vous quitterai, toi et Marguerite, j'aurai
+un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer; je ne
+pourrai pas m'en empêcher, je le sens.
+
+MARGUERITE.--Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques.
+
+JACQUES.--Mais ce sera bientôt; dans huit jours les vacances
+seront finies.
+
+MARGUERITE.--Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas
+besoin de t'en aller à la fin des vacances.
+
+JACQUES.--Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne
+pourrait pas rester. Je tâche d'avoir du courage, de n'y pas
+penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas.
+
+Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrêta,
+embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta à son
+cou.
+
+«Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as
+du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi,
+et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux.
+Jacques, je t'en prie, ne pleure pas.»
+
+Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prêts à verser
+de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il
+essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'être
+courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se séparèrent, Paul
+pour travailler, Marguerite pour raconter à son papa le chagrin de
+Jacques, et Jacques pour aller pleurer à l'aise sur l'épaule de
+son papa.
+
+Jacques pleura quelque temps et finit par sécher ses larmes.
+Marguerite pleura un peu de son côté dans les bras de son père,
+dont les caresses et les baisers ne tardèrent pas à la consoler.
+Paul, habitué à se commander, fut pourtant triste et sombre tant
+que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'éclaircit au
+premier sourire de sa petite soeur, et il reprit son travail quand
+il la vit tout à fait calme et riante.
+
+
+XII. La comtesse Blagowski.
+
+Les vacances étaient près de leur fin; les enfants s'aimaient tous
+de plus en plus; Léon s'améliorait de jour en jour au contact de
+Paul et de ses excellentes cousines Camille et Madeleine. Son
+courage se développait avec ses autres qualités; plusieurs fois il
+avait eu occasion de l'exercer, et il courait maintenant à l'égal
+de Paul au-devant du danger, sans toutefois le braver inutilement.
+L'idiot avait été vengé; les parents des mauvais garnements qui
+l'avaient battu amenèrent les coupables chez Relmot père, et là,
+en présence du pauvre idiot, ils administrèrent chacun une
+correction si sanglante à leurs fils, que l'idiot se sauva en se
+bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jacques
+était triste, mais résigné et plus tendre que jamais pour Paul et
+pour Marguerite; Sophie se désolait du prochain départ de ses
+amis, mais surtout de celui de Jean, toujours si fraternel, si
+aimable pour elle.
+
+«Tu n'as donc plus entendu parler de ta belle-mère? lui disait un
+jour Jean dans leur cabane. Où est-elle? Qu'est-elle devenue?
+
+--Je ne sais, répondit Sophie. Elle n'écrit pas; j'avoue que je
+n'y pense pas beaucoup; elle m'avait rendue si malheureuse que je
+cherche à oublier ces trois années de mon enfance.»
+
+JEAN.--Quel âge avais-tu quand elle t'a abandonnée? Et quel âge
+au juste as-tu maintenant?
+
+SOPHIE.--J'avais un peu plus de sept ans; à présent j'en ai
+neuf, un an de moins que Madeleine et deux ans de moins que
+Camille.
+
+JEAN.--Et Marguerite, quel âge a-t-elle?
+
+SOPHIE.--Marguerite a sept ans, mais elle est plus intelligente
+et plus avancée que moi. Je ne m'étonne pas que Paul l'aime tant!
+Elle est si bonne et si gentille!
+
+JEAN.--Oh! oui, Paul l'aime bien. Quand on dit quelque chose
+contre Marguerite, ses yeux brillent; on peut bien dire qu'ils
+lancent des éclairs.
+
+SOPHIE.--Et comme il aime M. de Rosbourg!
+
+JEAN.--Oh! quant à celui-là, si on s'avisait d'y toucher
+seulement de la langue, ce ne sont pas les yeux seuls de Paul qui
+parleraient, il tomberait sur vous des pieds et des poings.
+
+--Sophie! Sophie! cria Camille qui accourait, maman te demande;
+elle a reçu des nouvelles de ta belle-mère qui vient d'arriver à
+sa terre et qui est bien malade.
+
+Sophie poussa un cri d'effroi quand elle sut l'arrivée de sa
+belle-mère; elle voulut se lever pour aller chez
+Mme de Fleurville; mais elle retomba sur sa chaise, suffoquée par
+ses sanglots.
+
+«Ma pauvre Sophie, lui dirent Camille et Jean, remets-toi;
+pourquoi pleures-tu ainsi?
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! il va falloir vous quitter tous et
+retourner vivre près de cette méchante femme. Ah! si je pouvais
+mourir ici, chez vous, avant d'y retourner!
+
+--Pourquoi lui as-tu parlé de cela, Camille? dit Jean d'un air de
+reproche. Pauvre Sophie, vois dans quel état tu l'as mise!»
+
+CAMILLE.--Maman m'avait dit de la prévenir; je suis désolée de
+la voir pleurer ainsi, mais je t'assure que ce n'est pas ma faute;
+je devais bien obéir à maman. Viens, ma pauvre Sophie, maman
+t'empêchera d'aller vivre avec ta méchante belle-mère, sois-en
+sûre.
+
+--Crois-tu? dit Sophie un peu rassurée. Mais elle voudra m'avoir,
+je le crains. Viens avec nous, Jean, que j'aie du moins mes plus
+chers amis près de moi.
+
+Jean et Camille, presque aussi tristes que Sophie, lui donnèrent
+la main, et ils entrèrent chez Mme de Fleurville qu'ils trouvèrent
+avec M. et Mme de Rosbourg. Les larmes de Sophie ne purent
+échapper à M. de Rosbourg; il se leva vivement, alla vers elle,
+l'embrassa avec bonté et tendresse, et lui demanda si c'était le
+retour de sa belle-mère qui la faisait pleurer.
+
+SOPHIE, _en sanglotant.--_Oui, cher monsieur de Rosbourg;
+sauvez-moi, empêchez-moi de quitter Mme de Fleurville et mes
+amies.
+
+M. DE ROSBOURG.--Rassure-toi, mon enfant, tu resteras ici;
+Mme de Fleurville est très décidée à te garder. Et moi, qui suis
+ton tuteur, ajouta-t-il en souriant et en l'embrassant encore, je
+t'ordonne de vivre ici.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre Sophie, tu n'aurais pas dû
+croire si facilement que je voulusse t'abandonner. Ta belle-mère
+s'étant remariée n'a plus aucune autorité sur toi, et c'est
+M. de Rosbourg ton tuteur, et moi ta tutrice, qui avons le droit
+de te garder.
+
+SOPHIE.--Ah! quel bonheur! Me voici toute consolée alors; mais
+que vous dit donc ma belle-mère?
+
+--Ce n'est pas elle qui écrit; c'est sa femme de chambre; voici
+sa lettre:
+
+«Trais honoré dame
+
+«Celci es pour vou dir qu ma metresse es trais malade de la
+tristece qe lui done la mor de son marri, chi nes pas conte ni
+Blagosfqui; cè un eschappé des galaire du non de Gornbou, qu'il
+lui a devorai tou son arjan et queu le bon Dieu à lécé pairir qan
+il sé cheté dans le glacié pourlor queu les bon jamdarm son vnu le
+prandr pour le rmette au bagn. la povr madam en é tombé corne une
+mace. el pleuré é demandè qu'on la ramen au chato de mamsel Sofi,
+alors jeu lé ramné e alor el veu voir mamsel, qel lui fai dir quel
+va mourire é quel veu lui doné sa ptit mamsel a elvé, avecque
+laqel jé loneure daitre ma tré onoré daM.» V otr très zumble
+cervante
+
+» Edvije Brgnprzevska fam de conpani de madam la contece
+Blagofsqa, qi né pas du tou conten, queu si jlavês su jnsrès pas
+zentré ché zel. Je pri cè dam dme trouvé une bon place de dam de
+conpagni ché une dam comil fo.»
+
+Sophie et Jean ne purent s'empêcher de rire en lisant cette
+ridicule lettre si pleine de fautes.
+
+«De quelle petite _mam'selle _parle cette femme, madame?» demanda
+Sophie.
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne sais pas du tout; c'est peut-être
+un enfant que ta belle-mère a eu depuis son mariage.
+
+--Pauvre enfant, dit Sophie, j'espère qu'elle sera plus heureuse
+avec sa mère que je ne l'ai été.
+
+--Écoute, Sophie, voici ce que nous avons décidé. M. de Rosbourg
+va aller voir ta belle-mère pour savoir au juste comment elle est
+et ce qu'elle veut. Attends tranquillement son retour et ne
+t'inquiète de rien; ne crains pas qu'elle te reprenne; elle ne le
+peut pas, et nous ne te rendrons pas.
+
+Sophie, très rassurée, embrassa et remercia Mme de Fleurville,
+M. et Mme de Rosbourg, et s'en alla en sautant, accompagnée de
+Jean qui sautait plus haut qu'elle et qui partageait tout son
+bonheur. Une heure après, M. de Rosbourg était de retour et
+rentrait chez Mme de Fleurville.
+
+«Eh bien! mon ami, quelles nouvelles?
+
+--La pauvre femme est mourante; elle n'a pas deux jours à vivre;
+elle a une petite fille d'un an qui n'est guère en meilleur état
+de santé que la mère; elle est ruinée par ce galérien qui l'a
+épousée pour son argent; et enfin, elle veut voir Sophie pour lui
+recommander son enfant et lui demander pardon de tout ce qu'elle
+lui a fait souffrir.»
+
+MADAME DE FLEURVILLE.--Croyez-vous que je doive y mener Sophie?
+
+M. DE ROSBOURG.--Il faut que Sophie la voie, mais je l'y mènerai
+moi-même; j'imposerai plus à cette femme; elle a déjà peur de moi
+et elle n'osera pas la maltraiter en ma présence.
+
+M. de Rosbourg alla lui-même prévenir Sophie de la visite qu'elle
+aurait à faire; il acheva de la rassurer sur les pouvoirs de son
+ex-belle-mère. Pendant que Sophie mettait son chapeau et prévenait
+ses amies Camille et Madeleine, M. de Rosbourg faisait atteler
+d'autres chevaux au phaéton, et ils se mirent en route.
+
+Quand Sophie rentra dans ce château où elle avait tant souffert,
+elle eut un mouvement de terreur et se serra contre son excellent
+tuteur, qui, devinant ses impressions, lui prit la main et la
+garda dans la sienne, comme pour lui bien prouver qu'il était son
+protecteur et qu'avec lui elle n'avait rien à craindre. Ils
+avancèrent; Sophie reconnaissait les salons, les meubles; tout
+était resté dans le même état que le jour où elle en était partie
+pour aller demeurer chez Mme de Fleurville qui avait été pour elle
+une seconde mère.
+
+La porte de la chambre de Mme Fichini s'ouvrit. Sophie fit un
+effort sur elle-même pour entrer, et elle se trouva en face de
+Mme Fichini, non pas grasse, rouge, pimpante, comme elle l'avait
+quittée deux ans auparavant, mais pâle, maigre, abattue, humiliée.
+Elle voulut se lever quand Sophie entra, mais elle n'en eut pas la
+force; elle retomba sur son fauteuil et se cacha le visage dans
+ses mains. Sophie vit des larmes couler entre ses doigts. Touchée
+de ce témoignage de repentir, elle approcha, prit une de ses mains
+et lui dit timidement:
+
+«Ma... ma mère!
+
+--Ta mère, pauvre Sophie! dit Mme Fichini en sanglotant. Quelle
+mère! grand Dieu! Depuis que j'ai fait mon malheur par cet
+abominable mariage, depuis surtout que j'ai un enfant, j'ai
+compris toute l'horreur de ma conduite envers toi. Dieu m'a punie!
+Il a bien fait! Je suis bien, bien coupable... mais aussi bien
+repentante, ajouta-t-elle en redoublant de sanglots et en se
+jetant au cou de Sophie. Sophie, ma pauvre Sophie, que j'ai tant
+détestée, martyrisée, pardonne-moi. Oh! dis que tu me pardonnes,
+pour que je meure tranquille.
+
+--De tout mon coeur, du fond de mon coeur, ma pauvre mère,
+répondit Sophie en sanglotant. Ne vous désolez pas ainsi, vous
+m'avez rendue heureuse en me donnant à Mme de Fleurville qui est
+pour moi comme une vraie mère; j'ai été heureuse, bien heureuse,
+et c'est à vous que je le dois.»
+
+MADAME FICHINI.--À moi! Oh! non, rien à moi, rien, rien, que ton
+malheur, que tes pénibles souvenirs, que ton mépris. Mon Dieu, mon
+Dieu, pardonnez-moi, je vais mourir.
+
+Je voudrais voir un prêtre. De grâce, un prêtre, pour me
+confesser, pour que Dieu me pardonne. Sophie, ma pauvre Sophie,
+rends-moi le bien pour le mal: demande à ce monsieur, qui a l'air
+si bon, d'aller me chercher un prêtre.
+
+M. DE ROSBOURG.--Vous allez en avoir un dans quelques instants,
+madame; j'y cours moi-même.
+
+Sophie resta près de sa belle-mère qui continua à sangloter, à
+demander pardon, à appeler le prêtre. Sophie pleurait, lui disait
+ce qu'elle pouvait, pour la calmer, la consoler, la rassurer. Une
+demi-heure après, le curé arriva. Mme Fichini demanda à rester
+seule avec lui; ils restèrent enfermés plus d'une heure; le curé
+promit de revenir le lendemain et dit à M. de Rosbourg en se
+retirant:
+
+«Elle demande qu'on la laisse seule jusqu'à demain, monsieur; la
+vue de cette petite demoiselle réveille en elle de si horribles
+remords qu'elle ne peut pas les supporter; mais elle vous prie de
+la lui ramener demain.»
+
+M. de Rosbourg rentra chez Mme Fichini et lui parla en termes si
+touchants de la bonté de Dieu, de son indulgence pour le vrai
+repentir, de sa grande miséricorde pour les hommes, qu'il réussit
+à la calmer.
+
+«Revenez demain, dit-elle d'une voix faible, vous m'aiderez à
+mourir; vous parlez si bien de Dieu et de sa bonté, que je me sens
+plus de courage en vous écoutant. Promettez-moi de me ramener
+vous-même Sophie. Pauvre malheureuse Sophie! ajouta-t-elle en
+retombant sur son oreiller. Et son malheureux père, c'est moi qui
+l'ai tué! Je l'ai fait mourir de chagrin! Pauvre homme!... et
+pauvre Sophie!...»
+
+Elle ferma les yeux et ne parla plus. M. de Rosbourg se retira
+après avoir appelé Mlle Hedwige et la femme de chambre. Il prit
+Sophie par la main, et tous deux quittèrent en silence ce château
+où mourait une femme qui, deux ans auparavant, faisait la terreur
+et le malheur de sa belle-fille. Quand ils furent en voiture,
+M. de Rosbourg demanda à Sophie:
+
+«Lui pardonnes-tu bien sincèrement, mon enfant?»
+
+SOPHIE.--Du fond du coeur, monsieur. Dans quel état elle est!
+Pauvre femme! elle m'a fait pitié.
+
+M. DE ROSBOURG.--Oui, la mort doit lui faire peur. Nous mourrons
+tous un jour; prions Dieu de nous faire vivre en chrétiens pour
+que nous ayons une mort douce, pleine d'espérance et de
+consolation. Le bon Dieu aura pitié d'elle, car elle paraît bien
+sincèrement repentante.
+
+Quand ils revinrent à Fleurville, ils trouvèrent tout le monde
+rassemblé sur le perron pour les recevoir.
+
+«Tu as pleuré, pauvre Sophie!» dit Jean en lui serrant une main,
+pendant que Paul lui prenait l'autre main.
+
+Sophie leur raconta le triste état de sa belle-mère et tous les
+détails de leur entrevue; ils furent tous émus du repentir de
+Mme Fichini et plaignaient Sophie de l'obligation où elle était
+d'y retourner le lendemain.
+
+M. de Rosbourg raconta de son côté à sa femme et à ses amis
+comment s'était passée cette pénible visite; il parla avec éloge
+de la sensibilité de Sophie, et regretta de devoir lui faire
+recommencer le lendemain les mêmes émotions.
+
+«C'est singulier qu'elle n'ait pas parlé de l'enfant que signale
+Mlle Brrrr..., je ne sais quoi; il n'en a pas été question. Nous
+verrons demain.»
+
+Le lendemain, M. de Rosbourg mena encore Sophie chez sa belle-mère.
+L'entrevue de la veille avait fait une fâcheuse impression
+sur l'état de la malade. Le curé y était; il administrait
+l'extrême-onction. M. de Rosbourg et Sophie se mirent à genoux
+près du lit de la mourante. Quand le prêtre se fut retiré,
+Mme Fichini appela Sophie, et, lui prenant la main, elle dit d'une
+voix entrecoupée:
+
+«Sophie... j'ai un enfant... une fille... Je suis ruinée... Je
+n'ai rien à lui laisser... Tu es riche... prends cette pauvre
+petite à ta charge... protège-la... Ne sois pas pour elle... ce
+que j'ai été pour toi... Pardonne-moi... Je n'exige rien... Ne me
+promets rien... mais sois charitable... pour mon enfant...
+Adieu... ma pauvre Sophie... Adieu... ma pauvre, pauvre enfant!
+
+--Soyez tranquille, ma mère, dit Sophie, votre fille sera ma
+soeur, et je vous promets de la traiter et de l'aimer comme une
+soeur. Mme de Fleurville, qui est si bonne, et M. de Rosbourg, mon
+excellent tuteur, me permettront d'avoir soin de ma soeur. N'est-ce
+pas, monsieur de Rosbourg?»
+
+M. DE ROSBOURG.--Oui, mon enfant, suis l'instinct de ton bon
+coeur; je t'approuve entièrement.
+
+MADAME FICHINI.--Merci, Sophie, merci... Grâce à toi... grâce à
+ton tuteur... et à ce bon curé... je meurs plus tranquille...
+Priez tous pour moi... Que Dieu me pardonne... Adieu, Sophie...
+ton père... pardonne... Je souffre... J'étouffe... Ah!
+
+Une convulsion lui coupa la parole. M. de Rosbourg saisit Sophie
+terrifiée dans ses bras, l'emporta dans la chambre voisine, la
+remit entre les mains de Mlle Hedwige et revint se mettre à genoux
+près du lit de Mme Fichini qui ne tarda pas à rendre le dernier
+soupir. Il pria pour l'âme de cette malheureuse femme, dont la fin
+avait été si troublée par ses remords. Il dit à un vieux concierge
+qui habitait le château de prendre avec le curé tous les
+arrangements nécessaires pour l'enterrement; puis il vint prendre
+Sophie pour la ramener chez Mme de Fleurville.
+
+«Mais la petite fille, dit Sophie, que va-t-elle devenir?
+
+--C'est juste, dit M. de Rosbourg. Mademoiselle Hedwige, ayez la
+bonté de vous occuper de cette enfant jusqu'à ce que nous ayons
+pris des arrangements pour son avenir.»
+
+SOPHIE.--Je voudrais bien la voir, monsieur, avant de m'en
+aller.
+
+M. DE ROSBOURG, _à Mlle Hedwige.--_Où est-elle, mademoiselle?
+
+MADEMOISELLE HEDWIGE.--Dans la chambre à coucher, monsieur.
+Donnez-vous la peine d'entrer. Ils entrèrent et virent une bonne
+qui tenait sur ses genoux une pauvre petite fille, maigre, pâle,
+chétive. «Cette petite est malade, dit M. de Rosbourg.
+
+--Elle a toujours été comme ça, monsieur, dit Mlle Hedwige; le
+médecin pense qu'elle ne vivra pas.»
+
+Sophie voulut l'embrasser: la petite détourna la tête en pleurant.
+M. de Rosbourg voulut à son tour s'approcher: l'enfant jeta des
+cris perçants.
+
+«Allons-nous-en, dit M. de Rosbourg, une autre fois nous lui
+ferons peut-être moins peur.» Et ils partirent pour retourner à
+Fleurville. Pendant que Sophie racontait à ses amis la mort de sa
+belle-mère, M. de Rosbourg réglait avec Mme de Fleurville l'avenir
+de la petite fille.
+
+«Sophie, disait-il, ne peut traiter comme sa soeur la fille d'un
+galérien et de cette femme qui n'a jamais été pour elle qu'un
+bourreau; cette Mlle Hedwige me paraît bonne personne, quoique
+ignorante et bornée. On lui payera une pension pour l'enfant et
+pour la bonne, et ils vivront dans un coin du château. Quand
+l'enfant sera plus grande, nous verrons; mais je crois qu'elle ne
+vivra pas.»
+
+Les prévisions de M. de Rosbourg ne furent pas trompées: la fille
+de Mme Fichini mourut de langueur peu de mois après, et Mlle
+Hedwige entra comme dame de compagnie chez une vieille dame
+étrangère qui lui faisait donner des leçons de français à ses
+petits-enfants, et qui la garda jusqu'à sa mort en lui laissant de
+quoi vivre convenablement.
+
+Les vacances finissaient; le jour du départ arriva. Les enfants
+étaient fort tristes; Jacques et Marguerite pleuraient amèrement;
+Sophie pleurait; Jean s'essuyait les yeux; Léon était triste; Paul
+était sombre et regardait d'un air navré pleurer Marguerite et
+Jacques.
+
+Il fallait bien enfin se séparer; ce dernier moment fut cruel.
+M. de Traypi arracha Jacques des bras de Paul et de Marguerite,
+sauta avec lui en voiture et fit partir immédiatement. Marguerite
+se jeta dans les bras de Paul et pleura longtemps sur son épaule.
+Il parvint enfin à la consoler, à la grande satisfaction de
+Mme de Rosbourg qui la regardait pleurer avec tristesse.
+
+M. DE ROSBOURG.--Ton petit ami est parti, ma chère enfant! mais
+ton grand ami te reste; tu sais comme Paul t'aime; entre lui et
+moi, nous tâcherons que tu ne t'ennuies pas et que tu sois
+heureuse.
+
+MARGUERITE.--Oh! papa, je ne m'ennuierai jamais près de vous et
+de Paul, et je serai toujours heureuse avec vous: mais je pleure
+mon pauvre Jacques, parce que je l'aime; et puis c'est qu'il
+m'aime tant, qu'il est malheureux loin de moi!
+
+
+Conclusion
+
+
+Les vacances étant finies, nous laisserons grandir et vivre nos
+amis sans plus en parler.
+
+Je dirai seulement à ceux qui ont pris intérêt à mes enfants, que
+Mme de Rosbourg alla s'installer dans son nouveau château, mais
+qu'elle continua à voir Mme de Fleurville tous les jours; que
+Marguerite et Paul donnaient, tous les jours aussi, rendez-vous à
+leurs trois amies à mi-chemin des deux châteaux; que l'hiver ils
+demeuraient tous ensemble à Paris, dans l'hôtel de M. de Rosbourg;
+que Camille fit sa première communion l'année d'après, Madeleine
+un an plus tard; qu'elles restèrent bonnes et charmantes comme
+nous les avons vues dans _les Petites Filles modèles, _qu'elles se
+marièrent très bien et furent très heureuses; que Sophie devint de
+plus en plus semblable à ses amies, dont elle ne se sépara qu'à
+l'âge de vingt ans lorsqu'elle épousa Jean de Rugès; que
+Marguerite ne voulut jamais quitter son père et sa mère, ce qui
+fut très facile, puisqu'elle épousa Paul quand elle fut grande, et
+que tous deux consacrèrent leur vie à faire le bonheur de leurs
+parents.
+
+Léon, aussi bon, aussi indulgent, aussi courageux qu'il avait été
+hargneux, moqueur et timide, devint un brave militaire. Pendant
+vingt ans il resta au service; arrivé, à l'âge de cinquante ans,
+au grade de général, couvert de décorations et d'honneurs, il
+quitta le service et vint vivre près de son ami Paul, qu'il aimait
+toujours tendrement.
+
+Jacques conserva toujours la même tendresse pour Paul et
+Marguerite; tous les ans, il venait passer les vacances avec eux.
+Quand il devint grand, il entra au Conseil d'État, épousa une
+soeur de Marguerite, née peu de temps après nos VACANCES, nommée
+Pauline en l'honneur de Paul qui fut son parrain, et qui était en
+tout semblable à Marguerite, dont elle avait la bonté, la
+tendresse, l'esprit et la beauté. Il fut toujours un homme
+charmant, plein d'esprit, de vivacité, de bonté, de vertu, et ils
+vécurent tous ensemble, parfaitement heureux.
+
+Les Tourne-Boule quittèrent le pays et la France pour habiter
+l'Amérique avec les débris de leur fortune perdue en luxe et en
+vanité; Mlle Yolande, mal élevée, sans esprit, sans coeur et sans
+religion, se fit actrice quand elle fut grande et mourut à
+l'hôpital. M. Tourne-Boule, rentré en France et mourant de faim,
+fut très heureux d'être reçu chez les petites soeurs des pauvres,
+où il rendit des services en reprenant son ancien métier de
+marmiton.
+
+
+
+ [1] Un écu valait trois francs-or.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VACANCES ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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