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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:57 -0700 |
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L'arrivée. +II. Les cabanes. +III. La visite au moulin. +IV. Une rencontre inattendue. +V. Le naufrage de Sophie. +VI. Une nouvelle surprise. +VII. La mer et les sauvages. +VIII. La délivrance. +IX. Fin du récit de Paul. +X. Histoires de revenants. +XI. Les Tourne-Boule et l'idiot. +XII. La comtesse Blagowski. +Conclusion + + + +À mon petit-fils Jacques de Pitray. + +Très cher enfant, tu es encore trop petit pour être le petit +JACQUES des VACANCES, mais tu seras, j'en suis sûre, aussi bon, +aussi aimable, aussi généreux et aussi brave que lui. Plus tard +sois excellent comme PAUL, et plus tard encore, sois vaillant, +dévoué, chrétien comme M. DE ROSBOURG. C'est le voeu de ta +grand'mère qui t'aime et qui te bénit. + +_Comtesse_ de SÉGUR, née ROSTOPCHINE. + +Paris, 1858. + + +I. L'arrivée. + +Tout était en l'air au château de Fleurville. Camille et Madeleine +de Fleurville, Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini, leurs +amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier, +couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se +poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, +souriaient à cette agitation, qu'elles ne partageaient pas, mais +qu'elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises dans +un salon qui donnait sur le chemin d'arrivée. + +De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la +porte et demandait: + +«Eh bien! arrivent-ils? + +--Pas encore, chère petite, répondait une des mamans. + +--Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini.» Et elle +repartait comme une flèche. «Mes amies, ils n'arrivent pas encore; +nous avons le temps de tout finir.» + +CAMILLE.--Tant mieux! Sophie, va vite au jardin demander des +fleurs... + +SOPHIE.--Quelles fleurs faut-il demander? + +MADELEINE.--Des dahlias et du réséda: ce sera facile à arranger +et l'odeur en sera agréable et pas trop forte. + +MARGUERITE.--Et moi, Camille, que dois-je faire? + +CAMILLE.--Toi, cours avec Madeleine chercher de la mousse pour +cacher les queues des fleurs. Moi je vais laver les vases à la +cuisine et j'y mettrai de l'eau. + +Sophie courut au potager et rapporta un grand panier rempli de +beaux dahlias et de réséda qui embaumait. + +Marguerite et Madeleine ramenèrent une brouette de mousse. + +Camille apporta quatre vases bien lavés, bien essuyés et pleins +d'eau. + +Les quatre petites se mirent à l'ouvrage avec une telle activité, +qu'un quart d'heure après les vases étaient pleins de fleurs +gracieusement arrangées; les dahlias étaient entremêlés de +branches de réséda. Elles en portèrent deux dans la chambre +destinée à leurs cousins Léon et Jean de Rugès, et deux dans la +chambre du petit cousin Jacques de Traypi. + +CAMILLE, _regardant de tous côtés.--_Je crois que tout est fini +maintenant; je ne vois plus rien à faire. + +MADELEINE.--Jacques sera enchanté de sa chambre; elle est +charmante! + +SOPHIE.--La collection d'images que nous avons mise sur la table +va l'amuser beaucoup. + +MARGUERITE.--Je vais voir s'ils arrivent! + +CAMILLE.--Oui, va, nous te suivons. + +Marguerite partit en courant, et, avant que ses amies eussent pu +la rejoindre, elle reparut haletante et criant: + +«Les voilà! les voilà! les voitures ont passé la barrière et elles +entrent dans le bois.» + +Camille, Madeleine et Sophie se précipitèrent vers le perron, où +elles trouvèrent leurs mamans; elles auraient bien voulu courir +au-devant de leurs cousins, mais les mamans les en empêchèrent. + +Quelques instants après, les voitures s'arrêtaient devant le +perron aux cris de joie des enfants. M. et Mme de Rugès et leurs +deux fils, Léon et Jean, descendirent de la première; M. et +Mme de Traypi et leur petit Jacques descendirent de la seconde. +Pendant quelques instants, ce fut un tumulte, un bruit, des +exclamations à étourdir. + +Léon était un beau et grand garçon blond, un peu moqueur, un peu +rageur, un peu indolent et faible, mais bon garçon au fond; il +avait treize ans. + +Jean était âgé de douze ans; il avait de grands yeux noirs pleins +de feu et de douceur; il avait du courage et de la résolution; il +était bon, complaisant et affectueux. + +Jacques était un charmant enfant de sept ans; il avait les cheveux +châtains et bouclés, les yeux pétillants d'esprit et de malice, +les joues roses, l'air décidé, le coeur excellent, le caractère +vif, mais jamais d'humeur ni de rancune. + +Sophie seule restait à l'écart; on l'avait embrassée en descendant +de voiture; mais elle sentait que, ne faisant pas partie de la +famille, n'ayant été admise à Fleurville que par suite de +l'abandon de sa belle-mère, elle ne devait pas se mêler +indiscrètement à la joie générale. + +Jean s'aperçut le premier de l'isolement de la pauvre Sophie et, +s'approchant d'elle, il lui prit les mains en lui disant avec +affection: + +«Ma chère Sophie, je me suis toujours souvenu de ta complaisance +pour moi lors de mon dernier séjour à Fleurville; j'étais alors un +petit garçon; maintenant que je suis plus grand, c'est moi qui te +rendrai des services à mon tour.» + +SOPHIE.--Merci de ta bonté, mon bon Jean! merci de ton souvenir +et de ton amitié pour la pauvre orpheline que je suis. + +CAMILLE.--Sophie, chère Sophie, tu sais que nous sommes tes +soeurs, que maman est ta mère! pourquoi nous affliges-tu en +t'attristant toi-même? + +SOPHIE.--Pardon, ma bonne Camille; oui, j'ai tort! j'ai +réellement trouvé ici une mère et des soeurs. + +--Et des frères, s'écrièrent ensemble Léon, Jean et Jacques. + +--Merci, mes chers frères, dit Sophie en souriant. J'ai une +famille dont je suis fière. + +--Et heureuse, n'est-ce pas? dit tout bas Marguerite d'un ton +caressant et en l'embrassant. + +--Chère Marguerite! répondit Sophie en lui rendant son baiser. + +--Mes enfants, mes enfants! descendez vite; venez goûter, dit +Mme de Fleurville qui était restée en bas avec ses soeurs et ses +beaux-frères. + +Les enfants ne se firent point répéter une si agréable invitation; +ils descendirent en courant et se trouvèrent dans la salle à +manger autour d'une table couverte de fruits et de gâteaux. + +Tout en mangeant, ils formaient des projets pour le lendemain. + +Léon arrangeait une partie de pêche, Jean arrangeait des lectures +à haute voix. Jacques dérangeait tout; il voulait passer toute la +journée avec Marguerite pour attraper des papillons et les piquer +dans ses boîtes, ou encore pour jouer aux billes, pour regarder et +copier des images. Il voulait avoir Marguerite le matin, l'après-midi, +le soir. Elle demandait qu'il lui laissât la matinée jusqu'au +déjeuner pour travailler. + +JACQUES.--Impossible! c'est le meilleur temps pour attraper les +papillons. + +MARGUERITE.--Eh bien! laisse-moi travailler d'une heure à trois. + +JACQUES.--Encore plus impossible; c'est justement le temps qu'il +nous faudra pour arranger nos papillons, étendre leurs ailes, les +piquer sur les planches de liège. + +MARGUERITE.--Mais, Jacques, tu n'as pas besoin de moi pour +arranger tes papillons? + +JACQUES.--Oh! ma petite Marguerite, tu es si bonne, je t'aime +tant! Je m'amuse tant avec toi et je m'ennuie tant tout seul! + +LÉON.--Et pourquoi veux-tu avoir Marguerite pour toi tout seul? +Nous voulons aussi l'avoir; quand nous pêcherons, elle viendra +avec nous. + +JACQUES.--Vous êtes déjà cinq! Laisse-moi ma chère Marguerite +pour m'aider à arranger mes papillons... + +MARGUERITE.--Écoute, Jacques. Je t'aiderai pendant une heure; +ensuite nous irons pêcher avec Léon. + +Jacques grogna un peu. Léon et Jean se moquèrent de lui. Camille +et Madeleine l'embrassèrent et lui firent comprendre qu'il ne +fallait pas être égoïste, qu'il fallait être bon camarade et +sacrifier quelquefois son plaisir à celui des autres. Jacques +avoua qu'il avait tort et il promit de faire tout ce que voudrait +sa petite amie Marguerite. + +Le goûter était fini; les enfants demandèrent la permission +d'aller se promener et partirent en courant à qui arriverait le +plus vite au jardin de Camille et de Madeleine. Ils le trouvèrent +plein de fleurs, très bien bêché et bien cultivé. + +JEAN.--Il vous manque une petite cabane pour mettre vos outils, +et une autre pour vous mettre à l'abri de la pluie, du soleil et +du vent. + +CAMILLE.--C'est vrai, mais nous n'avons jamais pu réussir à en +faire une; nous ne sommes pas assez fortes. + +LÉON.--Eh bien! pendant que nous sommes ici, Jean et moi nous +bâtirons une maison. + +JACQUES.--Et moi aussi j'en bâtirai une pour Marguerite et pour +moi. + +LÉON, _riant.--_Ha! ha! ha! Voilà un fameux ouvrier! Est-ce que +tu sauras comment t'y prendre? + +JACQUES.--Oui, je le saurai et je la ferai. + +MADELEINE.--Nous t'aiderons, mon petit Jacques, et je suis bien +sûre que Léon et Jean t'aideront aussi. + +JACQUES.--Je veux bien que tu m'aides, toi, Madeleine, et +Camille aussi, et Sophie aussi; mais je ne veux pas de Léon, il +est trop moqueur. + +JEAN, _riant.--_Et moi, Jacques, Ta Grandeur voudra-t-elle +accepter mon aide? + +JACQUES, _fâché.--_Non, monsieur, je ne veux pas de toi non +plus; je veux te montrer que Ma Grandeur est bien assez puissante +pour se passer de toi. + +SOPHIE.--Mais comment feras-tu, mon pauvre Jacques, pour +atteindre au haut d'une maison assez grande pour nous tenir tous? + +JACQUES.--Vous verrez, vous verrez; laissez-moi faire, j'ai mon +idée. + +Et il dit quelques mots à l'oreille de Marguerite qui se mit à +rire et lui répondit bas aussi: + +«Très bien, très bien, ne leur dis rien jusqu'à ce que ce soit +fini.» + +Les enfants continuèrent leur promenade; on mena les cousins au +potager où ils passèrent en revue tous les fruits mais sans y +toucher, puis à la ferme où ils visitèrent la vacherie, la +bergerie, le poulailler, la laiterie; ils étaient tous heureux; +ils riaient, ils couraient; grimpant sur des arbres, sautant des +fossés, cueillant des fleurs pour en faire des bouquets qu'ils +offraient à leurs cousines et à leurs amies. Jacques donnait les +siens à Marguerite. Ceux de Jean étaient pour Madeleine et Sophie; +Léon réservait les siens à Camille. Ils ne rentrèrent que pour +dîner. La promenade leur avait donné bon appétit; ils mangèrent à +effrayer leurs parents. Le dîner fut très gai. Aucun d'eux n'avait +peur de ses parents; pères, mères, enfants riaient et causaient +gaiement. + +Enfin arriva l'heure du coucher des plus jeunes, Sophie, +Marguerite et Jacques, puis des plus grands, et enfin l'heure du +repos pour les parents. Le lendemain on devait commencer les +cabanes, attraper des papillons, pêcher à la pièce d'eau, lire, +travailler, se promener; il y avait de l'occupation pour +vingt-quatre heures au moins. + + +II. Les cabanes. + +Les enfants étaient en vacances, et tous avaient congé; les papas +et les mamans avaient déclaré que, pendant six semaines, chacun +ferait ce qu'il voudrait du matin au soir, sauf deux heures +réservées au travail. + +Le lendemain de l'arrivée des cousins, on s'éveilla de grand +matin. + +Marguerite sortit sa tête de dessous sa couverture et appela +Sophie, qui dormait profondément; Sophie se réveilla en sursaut et +se frotta les yeux. + +«Quoi? qu'est-ce? Faut-il partir? Attends, je viens.» En disant +ces mots, elle retomba endormie sur son oreiller. + +Marguerite allait recommencer, lorsque la bonne, qui couchait près +d'elle, lui dit: + +«Taisez-vous donc, mademoiselle Marguerite; laissez-nous dormir; +il n'est pas encore cinq heures; c'est trop tôt pour se lever.» + +MARGUERITE.--Dieu! que la nuit est longue aujourd'hui! quel +ennui de dormir! + +Et, tout en songeant aux cabanes et aux plaisirs de la journée, +elle aussi se rendormit. + +Camille et Madeleine, éveillées depuis longtemps, attendaient +patiemment que la pendule sonnât sept heures et leur permît de se +lever sans déranger leur bonne, Élisa, qui, n'ayant pas de cabane +à construire, dormait paisiblement. Léon et Jean s'étaient +éveillés et levés à six heures. + +Jacques avait eu, avant de se coucher, une conversation à voix +basse avec son père et Marguerite; on les voyait causer avec +animation; on les entendait rire; de temps en temps, Jacques +sautait, battait des mains et embrassait son papa et Marguerite; +mais ils ne voulurent dire à personne de quoi ils avaient parlé +avec tant de chaleur et de gaieté. Le lendemain, quand Léon et +Jean allèrent éveiller Jacques, ils trouvèrent la chambre vide. + +JEAN.--Comment! déjà sorti! À quelle heure s'est-il donc levé? + +LÉON.--Écoute donc; un premier jour de vacances on veut s'en +donner, des courses, des jeux, des promenades! Nous le +retrouverons dans le jardin. En attendant mes cousines et mes +amies, allons faire un tour à la ferme; nous déjeunerons avec du +bon lait tout chaud et du pain bis. + +Jean approuva vivement ce projet; ils arrivèrent au moment où l'on +finissait de traire les vaches. La fermière, la mère Diart, les +reçut avec empressement. Après les premières phrases de bonjour et +de bienvenue, Léon demanda du lait et du pain bis. + +La mère Diart s'empressa de les servir. + +Léon et Jean remercièrent la fermière et se mirent à manger avec +délices ce bon lait tout chaud et ce pain de ménage, à peine sorti +du four et tiède encore. + +«Assez, assez, Jean, dit Léon. Si nous nous étouffons, nous ne +serons plus bons à rien. N'oublie pas que nous avons nos cabanes à +commencer. Nous aurons fini les nôtres avant que ce petit vantard +de Jacques ait pu seulement commencer la sienne.» + +JEAN.--Hé! hé! Je ne dis pas cela, moi. Jacques est fort; il est +très vif et intelligent; il est résolu et, quand il veut, il veut +ferme. + +LÉON.--Laisse donc! ne vas-tu pas croire qu'il saura faire une +maison à lui tout seul, aidé seulement par Sophie et Marguerite? + +JEAN.--C'est bon! tu riras après; en attendant, viens chercher +nos cousines; il va être huit heures. + +Ils coururent à la maison, allèrent frapper à la porte de leurs +cousines qui les attendaient et qui leur ouvrirent avec +empressement. Ils se demandèrent réciproquement des nouvelles de +leur nuit et descendirent pour courir à leur jardin et commencer +leur cabane. En approchant, ils furent surpris d'entendre frapper +comme si on clouait des planches. + +CAMILLE.--Qui est-ce qui peut cogner dans notre jardin? + +MADELEINE.--C'est sans doute dans le bois. + +CAMILLE.--Mais non! les coups semblent venir du jardin. + +LÉON.--Ah! voici Marguerite; elle nous dira ce que c'est. + +Au même instant, Marguerite cria très haut: «Léon, Jean, bonjour; +Sophie et Jacques sont avec moi. + +--Ne crie donc pas si fort, dit Jean en souriant, nous ne sommes +pas sourds.» + +Marguerite courut à eux, les arrêta pour les embrasser tous, puis +ils prirent le chemin qui menait au jardin, en tournant un peu +court dans le bois. + +Quelle ne fut pas leur surprise en voyant Jacques, le pauvre petit +Jacques, armé d'un lourd maillet et clouant des planches aux +piquets qui formaient les quatre coins de sa cabane. Sophie +l'aidait en soutenant les planches. + +Jacques avait très bien choisi l'emplacement de sa maisonnette; il +l'avait adossée à des noisetiers qui formaient un buisson très +épais et qui l'abritaient d'un soleil trop ardent. Mais ce qui +causa aux cousins une vive surprise, ce fut la promptitude du +travail de Jacques et la force et l'adresse avec lesquelles il +avait placé et enfoncé les gros piquets qui devaient recevoir les +planches avec lesquelles il formaient les murs. La porte et une +fenêtre étaient déjà indiquées par des piquets pareils à ceux qui +faisaient les coins de la maison. + +Ils s'étaient arrêtés tous quatre; leur étonnement se peignait si +bien sur leurs figures que Jacques, Marguerite et Sophie ne purent +s'empêcher de sourire, puis d'éclater de rire. Jacques jeta son +maillet à terre pour rire plus à son aise. Enfin Léon s'avança +vers lui. + +LÉON, _avec humeur.--_Pourquoi et de quoi ris-tu? + +JACQUES.--Je ris de vous tous et de vos airs étonnés. + +JEAN.--Mais, mon petit Jacques, comment as-tu pu faire tout +cela, et comment as-tu eu la force de porter ces lourds piquets et +ces lourdes planches? + +JACQUES, _avec malice.--_Marguerite et Sophie m'ont aidé. + +Léon et Jean hochèrent la tête d'un air incrédule; ils tournèrent +autour de la cabane, regardèrent partout d'un air méfiant pendant +que Camille et Madeleine s'extasiaient devant l'habileté de +Jacques et admiraient la promptitude avec laquelle il avait +travaillé. + +CAMILLE.--À quelle heure t'es-tu donc levé, mon petit Jacques? + +JACQUES.--À cinq heures, et à six j'étais ici avec mes piquets, +mes planches et tous mes outils. Tenez, mes amis, prenez les +outils maintenant: chacun son tour. + +LÉON.--Non, Jacques, continue; nous voudrions te voir travailler +pour prendre des leçons de ton grand génie. + +Jacques jeta à Marguerite et à Sophie un coup d'oeil +d'intelligence et répondit en riant: + +«Mais nous travaillons depuis longtemps, et nous sommes fatigués. +Nous allons à présent courir après les papillons.» + +LÉON, _avec ironie.--_Pour vous reposer sans doute? + +MADELEINE.--Précisément, pour nous reposer les mains et +l'esprit. + +Et ils partirent en riant et en sautant. + +Léon les regarda s'éloigner et dit: + +«Ils ne ressemblent guère à des gens fatigués.» + +Au même instant Camille et Madeleine se rapprochèrent avec +inquiétude de Léon et de Jean. + +CAMILLE.--J'ai entendu les branches craquer dans le buisson. + +MADELEINE.--Et moi aussi; entendez-vous? On s'éloigne avec +précaution. + +Pendant que Léon reculait en s'éloignant prudemment du buisson et +des bois, Jean saisissait le maillet de Jacques et s'élançait +devant ses cousines pour les protéger. + +Ils écoutèrent quelques instants et n'entendirent plus rien. Léon +alors dit d'un air mécontent: + +«Vous vous êtes trompées: il n'y a rien du tout. Laisse donc ce +maillet, Jean; tu prends un air matamore en pure perte; il n'y a +aucun ennemi pour se mesurer avec toi.» + +MADELEINE.--Merci, Jean; s'il y avait eu du danger, tu nous +aurais défendues bravement. + +CAMILLE.--Léon, pourquoi plaisantes-tu du courage de Jean? Il +pouvait y avoir du danger, car je suis sûre d'avoir entendu +marcher avec précaution dans le fourré, comme si on voulait se +cacher. + +Camille, qui pressentait une dispute, changea la conversation en +parlant de leur cabane. Elle demanda qu'on choisît l'emplacement; +après bien des incertitudes, ils décidèrent qu'on la bâtirait en +face de celle de Jacques. Ensuite, ils allèrent chercher des +pièces de bois et les planches nécessaires pour la construction. +Ils firent leur choix dans un grand hangar où il y avait du bois +de toute espèce. Ils chargèrent leurs planches et leurs piquets +sur une petite charrette à leur usage; Léon et Jean s'attelèrent +aux brancards, Camille et Madeleine poussaient derrière, et ils +partirent au trot, passant en triomphe devant Jacques, Marguerite +et Sophie qui couraient dans le pré après les papillons; ceux-ci +allèrent se ranger en ligne au coin du bois et leur présentèrent +les armes avec leurs filets à papillons, tout en riant d'un air +malicieux. + +Jean, Camille et Madeleine rirent aussi d'un air joyeux; Léon +devint rouge et voulut s'arrêter; mais Jean tirait, Camille et +Madeleine poussaient, et Léon dut marcher avec eux. + +Bientôt après, la cloche du déjeuner se fit entendre; les enfants +laissèrent leur ouvrage et montèrent pour se laver les mains, +donner un coup de peigne à leurs cheveux et un coup de brosse à +leurs habits. + +On se mit à table; M. de Traypi demanda des nouvelles des cabanes. + +«Marchent-elles bien, vos constructions? Êtes-vous bien avancés, +vous autres grands garçons? Quant à mon pauvre Jacquot, je présume +qu'il en est encore au premier piquet. Hé, Léon?» + +LÉON, _d'un air de dépit.--_Mais non, mon oncle; nous ne sommes +pas très avancés; nous commençons seulement à placer les quatre +piquets des coins. + +M. DE TRAYPI.--Et Jacques, hé, où en est-il? + +LÉON, _de même.--_Je ne sais pas comment il a fait, mais il a +déjà commencé comme nous. + +MARGUERITE.--Dis donc aussi qu'il est bien plus avancé que vous +autres, grands et forts, puisqu'il cloue déjà les planches des +murs. + +M. DE TRAYPI.--Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier +que tu craignais, Léon? + +Léon ne répondit rien et rougit. Tout le monde se mit à rire; +Jacques, qui était à côté de son père, lui prit la main et la +baisa furtivement. On parla d'autres choses; de bons gâteaux avec +du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les coeurs et dans +tous les estomacs. Après le déjeuner, les enfants voulurent mener +leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le +commencement des maisonnettes, mais les parents déclarèrent tous +qu'ils ne les verraient que terminées; ils firent alors ensemble +une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Léon arrangea +une partie de pêche. + +Camille et Madeleine coururent au jardin où leurs cousins ne +tardèrent pas à les rejoindre; en quelques minutes le jardinier +leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allèrent +à la pièce d'eau où ils trouvèrent Jacques, Marguerite et Sophie +qui avaient préparé un seau pour y mettre les poissons et du pain +pour les attirer. + +La pêche fut bonne; vingt et un poissons passèrent de la pièce +d'eau dans le seau qui était leur prison de passage; ils ne +devaient en sortir que pour périr par le fer et par le feu de la +cuisine. La pêche était déjà bien en train, et l'on ne s'était pas +encore aperçu que Jacques s'était esquivé. Madeleine fut la +première qui remarqua son absence, mais elle ajouta: + +«Il est probablement rentré pour arranger ses papillons. + +--Les papillons qu'il n'a pas pris», dit Marguerite en riant à +l'oreille de Sophie. Sophie lui répondit par un signe +d'intelligence et un sourire. + +«Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Léon d'un air soupçonneux. Je ne +sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin, +ainsi que Jacques, un air mystérieux et narquois qui n'annonce +rien de bon.» + +MARGUERITE, _riant.--_Pour vous ou pour nous? + +LÉON.--Pour tous; car, si vous nous jouez des tours à Jean et à +moi, nous vous en jouerons aussi. + +JEAN.--Oh! ne me craignez pas, mes chères amies: jouez-moi tous +les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais. + +MARGUERITE.--Que tu es bon, toi, Jean! Ne crains rien, nous ne +te jouerons jamais de méchants tours. + +SOPHIE.--Et nous sommes bien sûres que vous nous permettrez des +tours innocents. + +JEAN, _riant.--_Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je +vous préviens que je ferai mon possible pour les déjouer. + +MARGUERITE.--Impossible, impossible; tu ne pourras jamais. + +JEAN.--C'est ce que nous verrons! + +LÉON.--Voilà près de deux heures que nous pêchons, nous avons +plus de vingt poissons; je pense que c'est assez pour aujourd'hui. +Qu'en dites-vous, mes cousines? + +CAMILLE.--Léon a raison; retournons à nos cabanes, qui ne sont +pas trop avancées; tâchons de rattraper Jacques qui est le plus +petit et qui a bien plus travaillé que nous. + +JEAN.--C'est précisément ce que je ne peux comprendre; Sophie, +toi qui travailles avec lui, dis-moi donc comment il se fait que +vous ayez fait l'ouvrage de deux hommes, tandis que nous avons à +peine enfoncé les piquets de notre maison. + +MADELEINE.--Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous +autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis +sûre que Jacques est à l'ouvrage pendant que nous nous demandons +comment il a fait pour tant avancer. + +--Allons voir, allons voir, s'écrièrent tous les enfants, à +l'exception de Marguerite et Sophie. + +--Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameçons, dit Sophie +en les retenant. + +--Et porter nos poissons à la cuisine, dit Marguerite. + +LÉON, _d'un air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.-- +_Et puis les faire cuire nous-mêmes, pour donner à Jacques le +temps de finir. + +JEAN, _riant.--_Attendez, je vais voir où il est. + +Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se +jetèrent sur lui pour l'arrêter. Jean se débattait doucement en +riant; Camille et Madeleine accoururent pour lui venir en aide. +Marguerite se jeta à terre et saisit une des jambes de Jean. + +«Arrête-le, arrête-le; prends-lui l'autre jambe», cria-t-elle à +Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie qui +riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser. +Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de +Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur +l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale; Jean +riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite, +tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur +ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par +Camille et Madeleine qui se roulaient à force de rire. L'air grave +de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des +poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent: +«Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps?» + +Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient. +Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever +et de suivre Léon qui marchait gravement, accompagné d'éclats de +rire et de gaies plaisanteries. Il approchèrent ainsi du petit +bois où l'on construisait les cabanes et ils entendirent +distinctement des coups de marteaux si forts et si répétés qu'ils +jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques. + +«Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le +fourré, je saurai ce qu'il en est!» + +Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans +le bois en criant: «Jacques! Jacques! gare à toi!» Léon courut de +son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il +n'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets, +des clous, des chevilles, des planches, etc. + +«Personne, dit Léon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. À +moi, Jean, à moi!» + +Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques +instants on entendit des cris partis du bois: + +«Le voilà! le voilà! il est pris! + +--Non, il s'échappe! + +--Attrape-le! à droite! à gauche!» Sophie, Marguerite, Camille, +Madeleine écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles +virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au +même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean +avec empressement: «L'as-tu vu? Où est-il? Comment l'as-tu laissé +aller? + +--Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de +même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir.» + +Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du +bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils +avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois. + +LÉON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu +sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il +s'est échappé. + +JEAN.--J'ai bien manqué de le prendre tout de même; sans Jacques +qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais +empoigné. + +LÉON.--Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère. + +JEAN.--Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené +pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit +Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta +cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le +promets. + +JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant? + +JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret. + +JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté +de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son +nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant +de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider? + +LÉON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous +allons bien te forcer à parler, tu vas voir. + +JEAN.--Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire +commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion. + +LÉON.--C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin. + +SOPHIE.--N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es +moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver... + +LÉON.--De me prouver quoi? + +SOPHIE.--De te prouver... que... que... + +MARGUERITE, _avec vivacité.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et +qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit +de t'en fâcher. + +LÉON, _piqué.--_Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles; +soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de +votre protégé. + +MARGUERITE, _vivement.--_Un protégé qui deviendra bientôt un +protecteur. + +JACQUES, _à Marguerite avec vivacité.--_Et qui ne se mettra pas +derrière toi quand il y aura un danger à courir. + +LÉON, _avec colère.--_De quoi et de qui veux-tu parler, +polisson? + +JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un égoïste. + +Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main +de Léon et lui dit affectueusement: + +«Léon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le +plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre +cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il +doit faire. + +--Je me mets sous tes ordres», s'écria Jacques qui regrettait sa +vivacité. + +Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit +tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la +parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux +outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage +avec ardeur. Pendant deux heures il travaillèrent avec une +activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne +tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se +tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail +mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait +vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il +donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec +succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison +jusqu'au lendemain, après avoir jeté un regard d'envie sur celle +de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semblé mal à +l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et +il alla droit chez son père qui le reçut en riant. + +M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons été serrés de +près! J'ai bien manqué d'être pris! Si tu ne t'étais pas jeté +entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de +même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé +à Martin de tout finir pendant notre dîner, et demain ils seront +bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant. + +--Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses +petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites +finir celle de mes pauvres cousins. + +--Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à +attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je +laisse ton ouvrage pour faire le sien! + +JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour +lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a été +bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je +lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé. + +Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu au +jardin. + +M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de +poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et +en quoi l'a-t-il mérité? + +JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous +sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous +entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs. +Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je +voyais à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous +bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean à les +secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et +c'était très méchant à moi, car c'était vrai. + +M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit +garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et +moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta +pénitence. + +Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie +et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs +cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux +entièrement finies et même ornées de portes et de fenêtres! Ils +s'arrêtèrent tout stupéfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les +regardaient en riant. + +«Comment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle +notre maison se trouve-t-elle achevée? + +--Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui +aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois. +Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de +vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le +commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une +seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses +d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants. +Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi, +Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais +blotti. + +Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs +maisons. Léon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas +pardon. «Tais-toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement, ne +parlons plus de cela.» C'est que Léon sentait que l'observation de +Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à +l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun +des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme +tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux, +porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient +attraper était porté dans les maisons. Chaque jour ajoutait +quelque chose à l'agrément des cabanes; M. de Rugès et +M. de Traypi s'amusaient à les embellir au-dedans et au-dehors. À +la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes +maisonnettes; l'intervalle des planches avait été bouché avec de +la mousse au-dedans comme au-dehors; les fenêtres étaient garnies +de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient été +recouvertes de mousse rattachée par des bouts de ficelle pour que +le vent ne l'emportât pas. Le terrain avait été recouvert de sable +fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour +beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances +devaient durer près de deux mois; on n'était encore qu'au +troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser. + + +III. La visite au moulin. + +«Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit +M. de Rugès. Nous irons voir la nouvelle mécanique établie par ma +soeur de Fleurville, et, pendant que nous examinerons les +machines, vous autres enfants vous jouerez sur l'herbe où l'on +vous préparera un bon goûter de campagne: pain bis, crème fraîche, +lait caillé, fromage, beurre et galette de ménage. Que ceux qui +m'aiment me suivent!» + +Tous l'entourèrent au même instant. Les enfants, qui étaient +partis au galop, revinrent sur leurs pas et se groupèrent autour +de leurs parents. + +La promenade fut charmante, la fraîcheur du bois tempérait la +chaleur du soleil; de temps en temps on s'asseyait, on causait, on +cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. Tout en +causant, on approcha du moulin; les enfants virent avec surprise +une foule de monde assemblée tout autour; une grande agitation +régnait dans cette foule; on allait et venait, on se formait en +groupes, on courait d'un côté, on revenait avec précipitation de +l'autre. Il était clair que quelque chose d'extraordinaire se +passait au moulin. + +«Serait-il arrivé un malheur et d'où peut venir cette agitation? +dit Mme de Rosbourg. + +--Approchons, nous saurons bientôt ce qui en est», répondit +Mme de Fleurville. + +Les enfants regardaient d'un oeil curieux et inquiet. En +approchant on entendit des cris, mais ce n'étaient pas des cris de +douleur, c'étaient des explosions de colère, des imprécations, des +reproches. Bientôt on put distinguer des uniformes de gendarmes; +une femme, un homme et une petite fille se débattaient contre deux +de ces braves militaires qui cherchaient à les maintenir. La +petite fille et sa mère poussaient des cris aigus et lamentables; +le père jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y +mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas échapper. +Bientôt les enfants purent reconnaître le père Léonard, sa femme +et Jeannette. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère +et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains, +les pieds et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que +l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter à la +prison de la ville. + +Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à +l'écart avec les enfants. MM. de Rugès et de Traypi s'étaient +approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation. +Léon et Jean les avaient suivis. + +«Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes? demanda +M. de Rugès. Qu'ont-ils fait? + +--C'est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en +touchant son képi; il y a longtemps qu'on porte plainte contre +eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre. +Enfin, l'autre jour, au marché, la petite s'est trahie et nous a +mis sur la voie.» + +M. DE RUGÈS.--Comment cela? + +LE GENDARME.--Il paraîtrait qu'ils ont volé une pièce de toile +qui était à blanchir sur l'herbe. Ils l'ont cachée dans leur huche +à pain, sous de la farine; mais, dans la nuit, la petite s'est +dit: «Puisque mon père et ma mère ont volé la toile de la femme +Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau; ça fait que +j'aurai de quoi acheter des gâteaux et des sucres d'orge.» La +voilà qui se lève et qui en coupe un bon bout. C'était la veille +du marché. Le lendemain, la petite se dit: «Ce n'est pas tout +d'avoir la toile, il faut encore que je la vende.» Et la voilà +qui, sans rien dire à père et mère, part pour le marché et offre +sa toile à la fille Chartier. «Combien en as-tu? lui dit la fille +Chartier.--J'en ai bien six mètres, de quoi faire deux chemises, +répond la petite Léonard.--Combien que tu veux la vendre?--Ah! +pas cher, je vous la donnerai bien pour une pièce de cinq francs. +--Tope là, et je te la prends; tiens, voilà la pièce et donne-moi +la toile.» Les voici bien contentes toutes les deux, la petite +Léonard d'avoir cinq francs, la fille Chartier d'avoir de quoi +faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez +elle, qu'elle la montre à sa mère et qu'elle la déploie pour +mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine +s'envole de tous côtés; la chambre en était blanche; la mère et la +fille Chartier étaient tout comme des meunières. «Qu'est-ce que +c'est que ça? disent-elles. Cette toile a donc été blanchie à la +farine? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue; +ce sera bien vite fait.» Les voilà qui secouent devant leur porte +quand passe la mère Martin. «Où allez-vous donc, que vous avez +l'air si affairée? lui demanda la mère Chartier. + +--Ah! je vais porter plainte à la gendarmerie: on m'a volé ma +belle pièce de toile cette nuit. Faut que je tâche de la +rattraper.--Et moi je viens d'en acheter un bout qui n'est pas +cher, dit la mère Chartier.--Tiens, dit l'autre en la regardant, +mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que vous lui faites +donc à votre toile?--Je la secoue; elle était si pleine de +farine que nous en étions aveuglées, Lucette et moi.--Tiens, +tiens! de la toile enfarinée? Mais où donc l'avez-vous eue?-- +C'est la petite Léonard qui me l'a vendue comme ça.--La petite +Léonard? où a-t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!... +laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble terriblement à la +mienne.» La mère Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout +et reconnaît une marque qu'elle avait faite à sa pièce. Les voilà +toutes trois bien étonnées: la mère Martin bien contente d'être +sur la piste de sa toile, la mère Chartier bien attrapée d'avoir +donné sa pièce de cinq francs pour un bout de toile qui était +volée; elles arrivent toutes trois chez moi et me racontent ce qui +vient d'arriver. «Toute votre toile y est-elle? que je dis à la +femme Martin.--Pour ça non! répond-elle. Il y en avait près de +cinquante mètres.--Alors il faut tâcher de ravoir les quarante-quatre +mètres qui vous manquent, mère Martin. Laissez-moi faire; +je crois bien que je vous les retrouverai. Nous allons bien +surveiller le marché; si la femme ou le père Léonard y apporte +votre toile, je les arrête; s'ils n'y viennent pas ou qu'ils +viennent avec rien que leurs sacs de farine, j'irai demain avec +mes camarades faire une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la +petite Léonard qui vous en a vendu un bout, c'est que l'autre bout +est au moulin.--Mais si elle la vend à quelque voisin? dit la +mère Martin.--N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle n'osera pas; +tout le monde chez vous sait que votre toile est volée.--Je +crois bien qu'on le sait, dit la mère Martin, je l'ai dit à tout +le village et j'ai envoyé mon garçon et ma petite le dire partout +dans les environs, de crainte qu'elle ne soit vendue par là!-- +Vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger», que je lui réponds. Et +je me mets en quête avec les camarades. Rien au marché, rien dans +la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au +moulin, avec un ordre d'arrêter, s'il y a lieu. Nous avons cherché +partout; nous ne trouvions rien. Les Léonard nous agonisaient +d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les +femmes Chartier, et l'idée me vient d'ouvrir la huche; elle était +pleine de farine; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre. +Les Léonard crient que je leur gâte leur farine; je fouille tout +de même, et voilà-t-il pas que j'accroche un bout de la toile; je +tire, il en venait toujours. C'était toute la pièce de la mère +Martin. Les Léonard veulent s'échapper; mais les camarades +gardaient les portes et les fenêtres. On les prend; ils se +débattent. J'arrête aussi la petite qui crie qu'elle est +innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarinée. La petite +Léonard se trouble, pleure; la mère s'élance sur elle et la frappe +à la joue; le père en fait autant sur le dos. Si les camarades et +moi nous ne l'avions retirée d'entre leurs mains, ils l'auraient +mise en pièces. Tout cela a duré un bout de temps, monsieur; le +monde s'est rassemblé; il y en a plus que je ne voudrais, car +c'est toujours pénible de voir une jeune fille comme ça +déshonorée, et des parents qui ont mené leur fille à mal. + +--Vous êtes un brave et digne soldat, dit M. de Rugès en lui +tendant la main; le sentiment d'humanité que vous manifestez à +l'égard de ces gens qui vous ont accablé d'injures est noble et +généreux. + +Le gendarme prit la main de M. de Rugès et la serra avec émotion. + +«Notre devoir est souvent pénible à accomplir, et peu de gens le +comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes +justes comme vous, monsieur.» + +Léon et Jean avaient écouté avec attention le récit du gendarme. +Les dames et les enfants s'étaient aussi rapprochés et avaient pu +l'entendre également, de sorte que Léon et Jean n'eurent rien à +leur apprendre. Les Léonard avaient recommencé leurs injures et +leurs cris; ces dames pensèrent que, n'ayant rien à faire pour les +Léonard, il était plus sage de s'éloigner, de crainte que les +enfants ne fussent trop impressionnés de ce qu'ils entendaient. On +avait été obligé d'éloigner Jeannette de ses parents, qui, tout +garrottés qu'ils étaient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de +Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se +dirigèrent vers une partie de la forêt assez éloignée du moulin +pour qu'on ne pût rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les +enfants étaient restés tristes et silencieux, sous l'impression +pénible de la scène du moulin. M. de Rugès demanda à faire une +halte et à étaler sur l'herbe les provisions que portait l'âne qui +les suivait; ce moyen de distraction réussit très bien. Les +enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas +rustique; crème, lait caillé, beurre, galette, fraises des bois, +tout fut mangé. Ils causèrent beaucoup de Jeannette et de ses +parents. + +LÉON.--Comment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour +voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie? + +MADAME DE FLEURVILLE.--Parce que son père et sa mère lui +donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont +volé du bois, du foin, du blé, et ils se faisaient toujours aider +par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces +vols pour elle-même. + +--Pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je +propose une partie de cache-cache, de laquelle nous serons tous, +petits et grands, jeunes et vieux. + +--Bravo! bravo! ce sera bien amusant, s'écrièrent tous les +enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est? + +--Il faut l'être deux, dit Mme de Rosbourg; ce serait trop +difficile de prendre étant seul. + +--Ce sera moi et ma soeur de Fleurville, dit M. de Traypi; +ensuite de Rugès avec Mme de Rosbourg; puis ceux qui se laisseront +prendre. Une, deux, trois. La partie commence: le but est à +l'arbre près duquel nous nous trouvons. + +Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou +derrière des arbres. «Défendu de grimper aux arbres! cria +Mme de Traypi. + +--Hou! hou! crièrent plusieurs voix de tous les côtés. + +--C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce côté, ma soeur; je +prendrai de l'autre.» + +Ils partirent tout doucement chacun de leur côté, marchant sur la +pointe des pieds, regardant derrière les arbres, examinant les +buissons. + +«Attention, mon frère! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer +les branches de votre côté. + +--Ah! j'en tiens un», s'écria M. de Traypi en s'élançant dans un +buisson. + +Mais il avait parlé trop vite; Camille et Jean étaient partis +comme des flèches et arrivèrent au but avant que M. de Traypi eût +pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme de Fleurville avait +découvert Léon et Madeleine, elle se mit à leur poursuite; +M. de Traypi accourut à son aide; pendant qu'ils les +poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisèrent en courant +vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles à +prendre, abandonna Léon et Madeleine à M. de Traypi et courut +après Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils étaient, ils +couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils +arrivèrent haletants et en riant au but au moment où elle allait +les atteindre. + +Essoufflée, fatiguée, elle se jeta sur l'herbe en riant et y resta +quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite +rejoindre son frère qui faisait vainement tous ses efforts pour +attraper Léon, Madeleine et les grands; quant à Sophie, elle +n'était pas encore trouvée. À force d'habileté et de persévérance, +M. de Traypi finit par les prendre tous malgré leurs ruses, leurs +cris, leurs efforts inouïs pour arriver au but. Sophie manquait +toujours. + +«Sophie, Sophie, criait-on, fais _hou! _qu'on sache de quel côté +tu es.» Personne ne répondait. + +L'inquiétude commença à gagner Mme de Fleurville. + +«Il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas si elle est +réellement cachée, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arrivé +quelque chose. + +--Elle aura été trop loin, dit M. de Rugès. + +--Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit +Mme de Rosbourg. + +--Ah! pauvre Sophie! s'écrièrent Camille et Madeleine. Allons la +chercher, maman. + +--Oui, allons-y tous, mais chacun des petits escorté d'un grand», +dit M. de Traypi. + +Ils se partagèrent en bandes et se mirent tous à la recherche de +Sophie, l'appelant à haute voix; leurs cris retentissaient dans la +forêt, aucune voix n'y répondait. L'inquiétude commençait à +devenir générale; les enfants cherchaient avec une ardeur qui +témoignait de leur affection et de leurs craintes. Enfin, Jean et +Mme de Rosbourg crurent entendre une voix étouffée appeler au +secours. Ils s'arrêtèrent, écoutèrent... Ils ne s'étaient pas +trompés. + +«Au secours! au secours! Mes amis, sauvez-moi! + +--Sophie, Sophie, où es-tu? cria Jean épouvanté. + +--Près de toi, dans l'arbre, répondit Sophie. + +--Mais où donc? mon Dieu! où donc! Je ne vois pas.» Et Jean, +effrayé, désolé, cherchait, regardait de tous côtés, sur les +arbres, par terre: il ne voyait pas Sophie. Tout le monde était +accouru près de Jean, à l'appel de Mme de Rosbourg. Tous +cherchaient sans trouver. + +«Sophie, chère Sophie, cria Camille, où es-tu? sur quel arbre? +Nous ne te voyons pas.» + +SOPHIE, _d'une voix étouffée.--_Je suis tombée dans l'arbre qui +était creux; j'étouffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de +là. + +--Comment faire? s'écriait-on. Si on allait chercher des cordes? + +Jean réfléchit une minute, se débarrassa de sa veste et s'élança +sur l'arbre, dont les branches très basses permettaient de grimper +dessus. + +«Que fais-tu? cria Léon; tu vas être englouti avec elle. + +--Imprudent! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer.» + +Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement +atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après +Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent +eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit +promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux +de l'arbre, avait vu Sophie tombée au fond et s'était écrié: + +«Une corde! une corde! vite une corde!» Léon, Camille et Madeleine +s'élancèrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais +Jacques passa les deux vestes à Jean qui noua vivement la manche +de la sienne à la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste +dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: «Prends ma +veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. Aide-toi des pieds +pour remonter pendant que je vais tirer.» Jean, aidé du pauvre +petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugès les avait +rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête +pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant, +les vestes commencèrent à se déchirer. Sophie poussa un cri +perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et +ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être +son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas; +M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras +Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et +toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle; Marguerite se jeta +en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Dès +qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien +affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et +Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie +était remise; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses +amis; elle sourit à la vue de cette corde immense. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà Sophie bien remise de sa frayeur et +nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant +qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé. + +M. DE RUGÈS.--C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux +arbres. + +SOPHIE, _embarrassée.--_Je voulais... me cacher mieux que les +autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je +tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas. + +MADAME DE TRAYPI.--Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis +Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre. + +SOPHIE.--C'est précisément parce que je vous voyais de loin +prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure +cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé +de branche en branche. + +MARGUERITE.--C'est-à-dire que tu as triché. + +SOPHIE.--Donc, de branche en branche j'étais arrivée à un +endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses +branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles +sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans +le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce +et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu +m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au +fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la +frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée. + +» J'étais à moitié morte de peur. Je croyais qu'on ne me +trouverait jamais, car je sentais combien ma voix était sourde et +affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de +tous côtés; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais +passer près de l'arbre où j'étais tombée, et je sentais bien qu'on +ne m'entendait pas. Enfin, notre cher et courageux Jean m'a +entendue et m'a sauvée avec l'aide de mon petit Jacques... + +JEAN.--Et c'est lui qui a eu l'idée de nouer les deux vestes +ensemble. + +Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en +causant vivement des événements de la matinée. + + +IV. Une rencontre inattendue. + +«J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour Léon à ses +cousines et à ses amies. + +--Et moi, je ne l'aime pas du tout», dit Sophie. + +JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle. + +SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette +forêt. Je n'aime pas quand on y va. + +LÉON.--Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y amuse +toujours beaucoup. + +SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te réponds +que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué étouffer +dans le creux de l'arbre... + +LÉON.--Oh! mais c'était ta faute. + +SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai +manqué tout de même d'y étouffer. + +LÉON.--Est-ce que tu étais bien mal dans cet arbre? + +SOPHIE.--Comment, si j'y étais mal? Puisque je te dis que +j'étouffais. + +LÉON.--Tu ne pouvais pas étouffer! Tu avais de l'air par le +haut. + +SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'étais tout au fond, le corps +serré par l'écorce. + +LÉON.--Ah bah! Je m'en serais bien tiré, moi. + +SOPHIE.--En vérité! J'aurais voulu t'y voir. + +LÉON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en +sortir, je t'en réponds. + +JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave. + +JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons à la forêt, +monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons +pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu? + +LÉON, _embarrassé.--_Je le ferais certainement, si..., si... + +JACQUES, _riant.--_Si quoi? + +LÉON, _embarrassé.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines +qui pourraient croire... qui pourraient craindre... + +JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave. + +LÉON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le +faire? + +JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est très dangereux, et +j'aurais peur. + +LÉON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi +qui te précipites toujours au milieu des dangers qui n'existent +pas, pour te donner la réputation d'un Gérard-tueur-de-lions. Tu +aurais peur, toi, Jacques le téméraire, le batailleur. + +JEAN.--Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le vrai +courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le danger, +et non pas à le braver inutilement. + +LÉON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux +que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le creux de +l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission à +papa. + +JEAN.--Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière d'avoir +raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire. + +LÉON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y +a aucun danger. Vous allez voir. + +Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa, +qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en +demandant à Léon ce qu'il voulait. + +LÉON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans +la forêt du moulin avec mes cousines. + +M. DE RUGÈS.--Pour quoi faire? + +LÉON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans +lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre jour. + +M. DE RUGÈS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres +dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir? + +LÉON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le +défendez, je ne le ferai pas. + +M. DE RUGÈS.--Non, non, je ne te le défends pas; je te +recommande seulement d'être prudent. + +LÉON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je +ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fâché de vous +causer quelque inquiétude. Je dirai à mes cousines, à Jean et à ce +petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose +raisonnable. + +M. DE RUGÈS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux. +J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage... +inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui +t'accusent de poltronnerie. + +LÉON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai +certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai... +certainement... certainement... très envie... de leur montrer... +qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit +pas contente... ne permette pas... + +M. DE RUGÈS, _impatienté.--_Sac à papier! mon garçon, tu n'as +pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne, +moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec +nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère, +qui consentit en souriant. + +Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient +un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne +trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet +arbre?» + +M. DE RUGÈS.--Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous +avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon +de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet +acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas +s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant +toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois +comme il est pâle! + +CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme +il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer +en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre. + +M. DE RUGÈS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette +leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement +de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas +s'exposer à un pareil danger. + +On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le +sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous +s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille +alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur +tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur +gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un +air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à +son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui +n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait +en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait +tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par +monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa +bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son +tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un +courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva +par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres +continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de +Léon et le dit tout bas à M. de Traypi. + +«Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons +de là.» + +M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu +lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à +grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de +Sophie a été très réel et très grand. + +On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à +s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri +de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de +Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir +précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un +homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main. + +L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux +chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il +arrivé à mon fils?» + +L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune +monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais +au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit; +que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et +qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur +blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas +venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied. +Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la +vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur +lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son +coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme +s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le +diable courait après lui. + +M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur. +Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait +pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si +brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand. + +Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui +faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu, +resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le +regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à +recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage +brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui +semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après +avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux +sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à +l'émotion. + +«Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon, +mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan? + +--Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois +aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son +front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps... +N'êtes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je +me souviens... le _Normand._ + +L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous +échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa. + +SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauvée, je ne sais +plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre +cousin Paul qui était resté près du capitaine. + +L'HOMME.--Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de +vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite +mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine +de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie? + +Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de +Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne +comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de +Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini. + +Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à +peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid +et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention +générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua +à interroger celui qu'elle appelait le _Normand._ + +SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul; +a-t-il péri avec le vaisseau? + +L'HOMME.--Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que +les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait +péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda +de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne +quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main, +regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas +et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me +dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une +heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix +minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce +que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le +commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous +mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul +dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il +pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames +sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une +larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le +bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il +examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content. +«Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand, +mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las, +je te relèverai de faction.» + +SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il? + +L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande +attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le +commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne +l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je +ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le +jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je +vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous +abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est +comme cela que le bon Dieu nous a sauvés. + +SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il +devenu? + +L'HOMME.--Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les +sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent +le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai +échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en +ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en +ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans +les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces +brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à +terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au +pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus +retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur +piste. + +«Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux. + +MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le +court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs +l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent +Sophie. + +MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage? + +MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noyés? Comment, toi, +as-tu été recueillie? + +JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles? + +CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela? + +LÉON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Réan? + +JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses été si malheureuse, ma +pauvre Sophie. + +Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à tous ensemble. + +SOPHIE.--Oui, j'ai été très malheureuse. Je n'en ai jamais parlé +parce que papa et ma belle-mère m'avaient défendu de jamais leur +rappeler le passé. J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par +l'oublier. J'avais à peine quatre ans quand tout cela est arrivé. + +JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de +Réan? + +SOPHIE.--Parce que c'était mon nom quand je suis née. + +MARGUERITE.--Comment, quand tu es née? Et comment as-tu pu +changer de nom depuis? + +CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous +étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta +maman qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et une +tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était ton +cousin. + +SOPHIE.--Précisément et, après trois ans d'absence, je suis +revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai retrouvé +Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous. + +JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini? + +SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en +Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laissé +une grande fortune à la condition qu'il prendrait son nom. +JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Réan. + +SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'après ce que m'a +dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore. + +LÉON.--C'est impossible; depuis cinq ans! + +JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est +revenu. + +LÉON.--Le _Normand _n'est pas un enfant. + +JEAN.--Mais Paul était avec le commandant. + +«Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému, +rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la +rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai +à le voir.» + +CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connaît +Mme de Rosbourg? + +M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot à bord +de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et... + +--Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh! laissez-moi lui +parler, lui demander des détails sur papa! + +Le _Normand _s'approcha à un signe de M. de Traypi. «Voici, lui +dit-il, la fille de votre commandant. + +--La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant!» +s'écria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna +trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se +reconnaître. + +«Pardon, mam'selle, dit-il en la posant à terre. C'est le premier +mouvement, ça; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant! +Si je pouvais lui donner ma place! + +Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle! + +--Vous aimiez donc bien mon pauvre papa?» lui dit Marguerite en +essuyant ses yeux pleins de larmes. + +LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle, +j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de +penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de +sauvages!... + +--M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte, +dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre +femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle +Lucie? + +LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à +quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard? + +MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont +elles qui demeurent dans la maison blanche. + +À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie. + +«Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit +M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie +sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer. +Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous +croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous +revoir.» + +LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis +bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que +Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq +ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et +ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de +mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan... +N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et +mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à +demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne +tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il +me semble que je ferais six lieues à l'heure! + +«Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous +les enfants. + +Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en +marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du +moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade +et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et +établies dans la maison blanche du village, quand elle avait +appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait +été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, +qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa +mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre +incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge +chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre, +repasser, savonner. + +Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison +blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter; +les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir, +pendant que ces messieurs allaient préparer sa femme au retour de +son mari. + +Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs; il +répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune +fille de quatorze à quinze ans se trouva près d'eux; elle venait +d'un chemin creux bordé d'une haie qui aboutissait à celui où +attendaient Lecomte et les enfants. + +«Lucie, s'écria Marguerite. + +--Lucie, quelle Lucie? demanda d'une voix basse et tremblante le +pauvre Lecomte, qui croyait reconnaître sa fille et dont le visage +était d'une pâleur effrayante. + +--Bonjour mesdemoiselles, bonjour messieurs, dit Lucie faisant +une révérence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu! +qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arrivé un malheur? +Vous avez tous l'air si effrayé que cela me fait peur.» + +Camille fut la première à se remettre. «Non, Lucie, il n'est rien +arrivé de malheureux; ne t'effraye pas, lui dit-elle. + +--Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air +tout drôle? _(Apercevant Lecomte:) _Ah! vous avez un étranger avec +vous? N'aurait-il pas besoin d'un verre de cidre et d'une croûte +de pain? Est-ce cela qui vous embarrasse? + +--Lucie! s'écria Lecomte d'une voix étranglée par l'émotion. +Lucie tressaillit, regarda l'étranger avec surprise; elle rougit, +pâlit. + +«Non, dit-elle, ce n'est pas possible... Je crois reconnaître... +Mais non, non... ce ne peut être... Serait-ce?... + +--Ton père! s'écria Lecomte en s'élançant vers elle et la +saisissant dans ses bras. + +--Mon père! mon père! répéta Lucie en se jetant à son cou. Ô mon +père, quelle joie! quel bonheur! Mon père, mon cher, mon bien-aimé +père!» + +Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait en couvrant +sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette scène avec +attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de regarder, +d'embrasser son enfant que six années d'absence lui avaient rendue +plus chère encore. Lucie était fort grandie et embellie, mais il +lui trouvait le même visage. + +«Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu +pu me reconnaître!» + +LUCIE.--Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé non plus. J'ai +tant et si souvent pensé à vous! C'est comme si vous étiez parti +de la veille. + +Se souvenant tout à coup de sa mère: + +«Ah! ma pauvre mère! Ne voilà-t-il pas que je l'oublie dans mon +bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire...» + +Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son père +lui saisit le bras, et la retenant fortement: + +«Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement. Ces +messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il me +sera permis de serrer contre mon coeur ta mère, ma Lucie, ma chère +femme.» + +Lucie promit à son père d'être bien raisonnable, bien calme; et, +courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute +haletante, mais si joyeuse, si éclatante de bonheur que sa mère la +regarda avec surprise. + +«Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou, que je suis +contente, que je suis heureuse! + +--Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc?» + +Elle regarde avec inquiétude Lucie qui ne peut retenir ses larmes, +puis MM. de Rugès et de Traypi. + +«Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à +l'heure de bonheur, de retour... de... Ah! je crois comprendre! On +a des nouvelles!... des nouvelles... de ton père!» + +Lucie ne répondit pas; elle embrassait sa mère, riait, pleurait. + +MADAME LECOMTE.--Mais réponds, réponds donc... Messieurs, par +pitié, dites-moi... Lucie, parle! Ton père?... + +--Est près de toi, ma femme, ma Françoise! s'écria Lecomte qui +avait suivi Lucie. + +Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout +entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé +vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir. +Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant +pâle et inanimée. + +Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit +étendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage. +Lecomte, à genoux près d'elle, soutenait sa tête dans ses mains; +Lucie, à genoux de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes +de sa mère et en mouillait ses lèvres. + +Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie, +lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna +la tête, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever, +se jeta à son cou et sanglota. + +«Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous +sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la +présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.» Et, sans faire +leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte +après eux et emmenant les enfants qui s'étaient groupés à l'entrée +pour voir la scène de reconnaissance. + +On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur +de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée +avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte +avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon. +Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses +amis: son naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa +tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les +dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi +de si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les +mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se +représentèrent si vivement à son souvenir, qu'elle ne comprit pas +comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le +désir d'en parler. + +En approchant du château, MM. de Rugès et de Traypi recommandèrent +encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de +Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec +ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner +cette espérance. + +«Car, dit M. de Traypi, il est très possible que M. de Rosbourg et +Paul aient pu s'échapper de leur côté, comme l'a fait Lecomte. +D'après le peu qu'il m'a raconté, les sauvages qui les ont pris ne +sont pas féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des +Européens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles à leur vie +sauvage.» Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister +ou émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux, Léon +heureux d'échapper aux reproches de son père, tous les autres fort +préoccupés des espérances que devait éveiller le retour de +Lecomte. + + +V. Le naufrage de Sophie. + +Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à +Sophie de leur raconter son naufrage. + +«Allons, dit Jacques, dans notre cabane; nous y serons bien +tranquilles, personne ne nous dérangera, et nous ne craindrons pas +que Mme de Rosbourg nous entende.» + +Les enfants trouvèrent l'idée bonne et coururent tous à leur petit +jardin. Jacques, qui avait couru plus fort que les autres, les +reçut à la porte de sa cabane; chacun se plaça de son mieux, les +uns sur les chaises et les tabourets, les autres sur la table et +par terre. On avait installé Sophie dans un fauteuil, et elle +commença au milieu d'un grand silence: + +«J'étais bien petite, car j'avais à peine quatre ans, et j'avais +tout oublié; mais, à force de chercher à me rappeler, je me suis +souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d'adieu +que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et +ma tante d'Aubert.» + +CAMILLE.--Ton papa était parti, je crois? + +SOPHIE.--Il nous attendait à Paris. J'étais contente de partir, +de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un navire. Je +n'en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j'aimais beaucoup +Paul, et j'étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne +me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous +n'y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en +chemin de fer; nous avons couché dans un hôtel à Rouen, je crois, +et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui +était pleine de perroquets, de singes. J'ai demandé à maman de +m'en acheter un; elle n'a pas voulu. + +» Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me +souviens seulement d'un excellent capitaine, qui était, à ce qu'il +paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour +Paul aussi; il nous disait qu'il nous aimait beaucoup, et que nous +devrions bien rester avec lui et le prendre pour notre papa. Il y +avait aussi ce matelot que j'ai reconnu, et qu'on appelait le +_Normand; _je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout +le monde l'appelait le _Normand. _Le voyage dura très longtemps. +Quand il pleuvait, c'était ennuyeux, parce qu'on était obligé de +rester dans des cabines basses et étouffantes; mais, quand il +faisait beau, nous allions sur le pont, Paul et moi. + +» Depuis deux jours il faisait un vent terrible; tout le monde +avait l'air inquiet; ni le capitaine ni le _Normand _ne +s'occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d'elle; +ma tante d'Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j'entendis +un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si +forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j'entendis des +cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa +et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les +suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls et nous +montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine et +s'accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait +l'air très agité; il donnait des ordres. J'entendis qu'on criait: +_Les chaloupes à la mer! _Le capitaine nous vit. Il me saisit dans +ses bras, m'embrassa et me dit: «Pauvre petite, va avec ta maman.» +Puis il embrassa Paul et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait +pas le lâcher. «Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi +près de vous.» + +» Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint +me prendre dans ses bras et qu'il cria: «Arrêtez! arrêtez! la +voici, je l'ai trouvée.» Il courait et il voulut sauter avec moi +dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il +n'en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais: «Maman, +maman, attendez-nous!» Papa restait là sans dire un mot. Il était +si pâle que j'eus peur de lui. Je n'ai pas oublié les cris de ma +pauvre maman et de ma tante d'Aubert quand la chaloupe est partie. +J'entendais crier: «Sophie! Paul! mon enfant! mon mari!» Mais cela +ne dura pas longtemps, car tout d'un coup une grosse vague vint +les couvrir. J'entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. +Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. +Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela. + +JEAN.--Pauvre Sophie! Comment as-tu pu te sauver? + +SOPHIE.--Je ne sais pas du tout comment a fait papa; le +capitaine lui a parlé; ils ont embrassé Paul tous les deux; le +capitaine a dit: «Je vous le jure!» puis le _Normand _a aidé papa +à descendre avec moi dans un énorme baquet qui était sur la mer. +J'appelais Paul et je pleurais; je voyais mon pauvre Paul qui +pleurait aussi, et le capitaine qui le tenait dans ses bras et +l'embrassait. Puis les vagues nous ont entraînés. Je me suis +endormie et je ne me souviens plus bien de ce qui est arrivé. Papa +me donnait de l'eau qu'il avait dans un petit tonneau, et du +biscuit; je dormais, car je m'ennuyais beaucoup. Papa pleurait ou +restait triste et pâle, sans parler. + +Un jour, je me suis trouvée, je ne sais pas comment, sur un autre +vaisseau. Papa a été malade; je m'ennuyais, j'étais triste de ne +pas voir maman et mon cher Paul. Depuis, papa m'a dit que ce +pauvre Paul avait été noyé avec le capitaine et le _Normand, +_parce qu'ils étaient restés sur le vaisseau, qui s'était perdu en +se cognant contre un rocher. D'après ce que nous a dit le +_Normand, _j'espère que Paul et le bon capitaine se sont sauvés +comme papa et moi. + +Sophie pleurait en terminant l'histoire de son naufrage; tous ses +amis pleuraient aussi. + +LÉON.--Mais tout cela ne nous explique pas pourquoi tu +t'appelles FICHINI au lieu de RÉAN. + +SOPHIE.--J'ai oublié beaucoup de choses, parce que papa m'a +défendu de jamais lui parler de ce naufrage, de ma pauvre maman, +et de lui faire aucune question sur son mariage avec ma belle-mère. +Mais, en rappelant mes souvenirs, voici ce que j'ai trouvé: +Quand nous sommes arrivés en Amérique, où nous allions, nous avons +été demeurer chez un ami de papa, M. Fichini, qui était mort; mais +j'ai entendu parler devant moi d'un testament par lequel il +laissait à papa et à ma tante d'Aubert toute sa fortune, à +condition qu'il prendrait son nom et qu'il garderait chez lui et +n'abandonnerait jamais une orpheline que M. Fichini avait élevée. +Papa était si triste qu'il ne s'occupait pas beaucoup de moi. +Cette orpheline, qui s'appelait Mlle Fédora, soignait beaucoup +papa et me témoignait aussi beaucoup d'amitié. Quelque temps +après, papa l'a épousée, et alors elle a changé tout à fait de +manières; elle avait des colères contre papa qui la regardait de +son air triste, et s'en allait. Avec moi elle était aussi toute +changée; elle me grondait, me battait. Un jour, je me suis sauvée +près de papa; j'avais les bras, le cou et le dos tout rouges des +coups de verges qu'elle m'avait donnés. Jamais je n'oublierai le +visage terrible de papa quand je lui dis que c'était ma belle-mère +qui m'avait battue. Il sauta de dessus sa chaise, saisit une +cravache qui était sur la table, courut chez ma belle-mère, la +saisit par le bras, la jeta par terre et lui donna tant de coups +de cravache qu'elle hurlait plutôt qu'elle ne criait. Elle avait +beau se débattre, il la maintenait avec une telle force d'une main +pendant qu'il la battait de l'autre, qu'elle ne pouvait lui +échapper. Quand il la laissa relever, elle avait un air si méchant +qu'elle me fit peur. «Tous les coups que vous m'avez donnés, +s'écria-t-elle, je les rendrai à votre fille.» + +»--Chaque fois que vous oserez la toucher pour la maltraiter, je +vous cravacherai comme je l'ai fait aujourd'hui, madame, répondit +papa. + +» Il sortit, m'emmenant avec lui. Quand il fut dans sa chambre, il +me prit dans ses bras, me couvrit de baisers, pleura beaucoup. + +» Mais, ajouta Sophie en pleurant, dans la nuit, il fut pris d'un +vomissement de sang, à ce que m'ont dit les domestiques, et il +mourut le lendemain, me tenant dans ses bras et me demandant +pardon. + +» Depuis ce malheureux jour, continua Sophie après quelques +minutes d'interruption et de larmes, vous ne pouvez vous figurer +combien je fus malheureuse. Ma belle-mère tint la promesse qu'elle +avait faite à papa, et me battit avec une telle cruauté que tous +les jours j'avais de nouvelles écorchures, de nouvelles +meurtrissures. + +CAMILLE, _l'embrassant.--_Oui, ma pauvre Sophie, deux fois nous +avons été témoins de la méchanceté de ta belle-mère, et c'est une +des raisons qui nous ont attachées à toi. + +JEAN.--Cette méchante femme! Si je la voyais, je l'assommerais! +Je suis enchanté que ton papa l'ait si bien cravachée; elle +l'avait bien mérité. + +SOPHIE.--Oui, mais elle me l'a fait bien payer, je t'assure. + +MADELEINE.--Et que faisais-tu toute la journée? + +SOPHIE.--Je m'ennuyais; je pleurais souvent. Ce qui m'étonne, +c'est que vous ne m'ayez jamais parlé de maman, de papa, ni de +Paul. + +CAMILLE.--Tu sais que nous ne te voyions pas bien souvent. Nous +savions bien que vous étiez tous partis, mais, ne te voyant plus, +nous n'y avons plus pensé. Je me souviens qu'une fois maman nous a +dit: «Vous allez bientôt revoir votre petite voisine Sophie; elle +s'appelle maintenant Fichini au lieu de Réan; mais ne lui parlez +jamais ni de son papa ni de sa maman, qui sont morts, ainsi que +son cousin, sa tante et son oncle. Elle a une belle-mère avec +laquelle elle vit et qui doit nous l'amener un de ces jours.» +C'est pourquoi nous ne t'en avons jamais parlé, et j'avoue que je +n'y ai même plus pensé, puisque je ne devais pas en parler. + +MADELEINE.--Mais toi-même, pourquoi ne nous as-tu jamais raconté +tout cela depuis trois ans que nous sommes ensemble? + +SOPHIE.--À force de n'en pas parler, je n'y ai plus pensé, et je +l'avais pour ainsi dire oublié. La vue du _Normand _et le peu +qu'il m'a raconté ont tout rappelé à ma mémoire; je me suis +souvenue de ce que j'avais si bien oublié. Même tout à l'heure, en +vous racontant mon naufrage et le mariage de papa, beaucoup de +choses me sont revenues, et à présent je crois voir ce bon +capitaine embrassant Paul qui pleurait et lui tenait les mains et +le visage pâle et désolé de mon pauvre papa. Je crois entendre les +cris de maman et de ma tante quand la chaloupe s'est éloignée et +puis quand elle s'est enfoncée dans la vague. Un autre souvenir +qui m'est revenu aussi depuis que j'ai vu le _Normand, _c'est la +mort de papa et la scène de la veille. C'est singulier qu'on +puisse si bien oublier pendant des années ce dont on se souvient +si clairement après. + +Le récit de Sophie avait été long; on s'étonnait au salon de leur +absence. M. de Rugès avait profité de ce temps pour préparer +Mme de Rosbourg à revoir Lecomte et à accueillir l'espoir du +retour du commandant de Rosbourg, retour presque miraculeux, sans +doute, mais enfin possible, comme celui de Lecomte. Après deux +heures de larmes et d'agitation, entremêlées d'espérance et de +bonheur, elle pria M. de Rugès de lui amener le lendemain le +_Normand _dans son salon particulier; elle voulait le voir seul, +lui parler sans témoins. Quand les enfants rentrèrent, elle vit +qu'ils avaient tous pleuré; elle appela Marguerite, la serra +contre son coeur et lui dit: + +«Tu sais?... tu sais que ton cher papa peut revenir encore? Viens +avec moi, mon enfant; viens à l'église prier Dieu pour ton père et +lui demander de nous le rendre.» + +SOPHIE.--Me permettez-vous de vous accompagner, madame? Je +prierai aussi pour ce bon commandant qui m'aimait et pour mon +pauvre Paul! + +Mme de Rosbourg ne lui répondit qu'en l'embrassant tendrement et +en lui prenant la main pour l'emmener. Tous les enfants +demandèrent à joindre leurs prières à celles de Mme de Rosbourg. +Mme de Fleurville, qui accompagnait son amie, y consentit, et tous +allèrent à l'église prier pour le retour des pauvres naufragés. Au +retour, ils trouvèrent M. de Traypi faisant sa malle: + +«Je pars pour Paris, dit-il. Je veux aller au Ministère de la +Marine; peut-être y apprendrai-je quelque nouvelle. Je leur dirai +le retour de Lecomte et la captivité de M. de Rosbourg et du petit +Paul. Qui sait, peut-être aurai-je de bonnes nouvelles à vous +donner. + +--Que vous êtes bon et que je vous remercie, mon ami! dit +Mme de Rosbourg les larmes aux yeux. Le bon Dieu me protège +puisqu'il me donne des amis tels que vous. Puisse-t-il me protéger +jusqu'à la fin et me rendre mon cher mari!» + +Le lendemain, de bonne heure, on frappait doucement à la porte de +Mme de Rosbourg. + +«Entrez», dit-il d'une voix émue. + +La porte s'ouvrit; Lecomte entra; il osait à peine lever les yeux +sur Mme de Rosbourg, qui, pâle et tremblante, s'avançait pourtant +avec rapidité vers lui. Elle voulut lui parler, l'interroger; les +larmes lui coupèrent la parole; elle prit les grosses mains +rugueuses de Lecomte et les serra dans les siennes. + +LECOMTE.--Madame, ma chère dame, je devrais être à vos pieds +pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour ma femme et +mon enfant! + +Tout en parlant, il l'avait respectueusement soutenue et placée +sur un fauteuil. Mme de Rosbourg sanglotait. «Pardonnez-moi... +cette faiblesse... dit-elle d'une voix entrecoupée par ses +sanglots. La vue de l'ami dévoué, du compagnon de mon mari, m'a +ôté tout courage. Mais... je saurai me vaincre... ayez patience... +quelques minutes encore... et je pourrai vous interroger, savoir +de vous quelles doivent être mes craintes, quelles peuvent être +mes espérances.» + +LECOMTE.--Vous êtes une brave dame, allez; tout à fait digne de +lui. Ce pauvre cher homme! Lui aussi, il pleurait en parlant de +vous et de sa petite. Il s'en cachait, mais je l'ai vu souvent +essuyer ses yeux quand il parlait de vous deux. Ah! c'est qu'il ne +lui était pas facile de se cacher de moi. Je l'aimais tant que je +ne le perdais jamais de l'oeil. Quand ces satanés sauvages m'ont +embarqué dans leur satanée barque, je leur en disais des injures, +tout garrotté que j'étais. Mon pauvre commandant! Faut-il qu'ils +m'aient enlevé sans que j'aie pu seulement couper bras, jambes et +têtes pour le délivrer! + +Ce discours donna à Mme de Rosbourg le temps de se remettre. Après +avoir affectueusement remercié Lecomte de son attachement pour +M. de Rosbourg, elle l'interrogea sur tous les détails de leur +naufrage, de leur débarquement, de leur capture par les sauvages, +de leur séparation, M. de Rosbourg et Paul ayant été gardés par +une bande de ces sauvages, tandis que Lecomte se trouvait emmené +par une autre bande. Après l'avoir entendu pendant deux heures et +avoir causé avec lui des chances probables de l'évasion de +M. de Rosbourg, elle conçut l'espoir fondé de l'existence de son +mari et de son retour. + +«Merci, mon brave Lecomte, lui dit-elle en le congédiant. Jamais +je ne pourrai assez vous témoigner ma reconnaissance de +l'attachement, du dévouement que vous avez montrés à mon mari. Je +suis doublement heureuse d'avoir pu être utile à votre digne femme +et à votre excellente Lucie. + +--Pardon, si j'interromps madame, s'écria vivement Lecomte. +Utile! vous appelez cela utile? Mais vous avez été une providence +pour elles; vous les avez sauvées de la mort, tirées de la misère; +vous les avez soutenues, nourries; vous avez fait apprendre un +état à ma Lucie; vous avez été leur sauveur et le mien. Oh! chère +dame, à moi, oui, à moi, à vous honorer comme une providence, à +vous remercier à genoux.» + + +VI. Une nouvelle surprise. + +M. de Traypi était parti depuis deux jours; on attendait avec +impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant +ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la +bande d'enfants, avaient été matin et soir passer quelques heures +à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un +habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent +nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle +aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de +Lecomte, depuis leur réunion; elle espérait de la bonté de Dieu +pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner +Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut +et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant, +racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas même à sa +femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les +enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à +faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de +noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient +Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les +groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour +dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de +son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à +force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les +petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses +belles boucles noires ou ses joues roses et potelées. + +«Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux +de vous revoir!» + +L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants +rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et +Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître +M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des +nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement +les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg +lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur; +Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et +en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle +embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était +bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants +de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme, +regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître +sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie. + +«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de +Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il, +Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune +si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?» + +Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père +qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies. + +Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et +son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras, +il l'embrassa deux ou trois fois. + +«Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle! +Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous? + +--Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout +cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en +baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher +Paul, où est-il? Vit-il encore?» + +M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garçon, ma chère +enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires. + +SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans +quelle chambre est-il, que je coure le chercher? + +M. DE ROSBOURG.--Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on +m'a donnée et où Paul a monté mes effets. + +Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des +gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant +Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages +inconnus. + +«Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des +sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi, +à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes +amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis... +Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en +pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront +leurs noms après.» + +La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La +belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous +les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son +apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent +en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en +riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis. + +«Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est +elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus +amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes +chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les +appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques +de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui +a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le +courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et +qui est notre aîné à tous; il a treize ans.» + +Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis. +Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il +promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla +de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui +touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes. + +MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous +aimerai bien aussi. + +PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout +court et pas monsieur. + +MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous +connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est +si gênant de dire _vous!_ + +PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te +connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi. + +MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi. + +PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oublié? + +SOPHIE, _tristement.--_Oublié, non, mais tu dormais dans mon +coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis +j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai +pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux +qui m'avaient aimée. + +JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et +très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie, +elle vous racontera ses trois années de malheur. + +Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds +pour l'embrasser, il lui dit: + +«Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma +petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous +deux quand elle en aura besoin.» + +Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami +dévoué et celui de Marguerite. + +Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait +ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa +pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et +attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier, +que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit +sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon. +Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari +qui tenait sa petite Marguerite par la main. + +La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul +avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à +la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements +importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent +promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était +arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à +ces dames et à ces messieurs. + +SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé +ici, à Fleurville? + +PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au +Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et +expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une +demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et +Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi +très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie +et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton +papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une +tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons. + +SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que +je t'ai su vivant et chez les sauvages. + +PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où +est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous +l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient +tué. + +SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est +revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous +avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons +rencontré, par hasard, dans la forêt. + +PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir! + +MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons +le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il +l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi. + +JACQUES.--Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté +cinq ans chez les sauvages? + +PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il +est trop tard pour commencer. + +--Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel +ami Paul doit être fatigué... + +M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigué! Il en a fait bien +d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à +travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme +un vrai marin. + +--Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si +terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant +Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une +part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle +besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de +force à lutter avec Paul. + +M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant +à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse. + +«Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou, +que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher! + +--Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon +enfant», répondit M. de Rosbourg. + +Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre, +à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant: + +«Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.» + +M. DE ROSBOURG.--En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle? + +--Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des +hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait +pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore. +Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais +quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et +m'embrassait. + +Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée. Pour finir, elle +se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra +dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite +effrayée lui demanda: + +«Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi? + +--Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait +couler mes larmes; c'est la joie!» + +Quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie. +Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc +et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se +retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite +figure dormant si paisiblement et si gracieusement. + + +VII. La mer et les sauvages. + +Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants +firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec +délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre +normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et +il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant +qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins +heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire +affectueux. + +On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main +du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul, +une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à +Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener +au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul +voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc, +le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire +tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant, +il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une +grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de +façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants +demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde +se groupa autour de lui, et il commença ainsi: + +«Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas +comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le +vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis. +Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont, +nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer +les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à +s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première +chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui +restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant +passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et +ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous +chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le +tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les +jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous +appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau, +on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta +sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant; +mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la +chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au +vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma +pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut +presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon +oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me +sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui +représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une +planche ou un morceau de mât brisé. + +» Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien +qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et +M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur +lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il +passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux +rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras +du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi +triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le +vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis +pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher +commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux +et reprit tout son courage. + +» Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses +genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton +père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma +poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et +l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir, +mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je +dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg +n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je +n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant +les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai +de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud. + +»--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la +lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable +de lune ne donne pas beaucoup de chaleur. + +» Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non +sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait +vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y +avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser, +et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave +Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en +pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand +redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le +sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le +rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau +d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le +radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul, +tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce +monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a +bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la +suite de mon histoire. + +» Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous +allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos +provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui +paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le +commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que +nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa +à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de +me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois +pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits; +mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le +chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait +avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient +d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand +le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses +épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le +commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en +marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta +peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis +est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?» +Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus +encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre +père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui +demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de +me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer +et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.» +Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à +cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et +uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de +ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des +palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco +et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une +noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait +qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit +manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je +regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec +moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs, +dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car +j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il +faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain +baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien +qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je +m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne +mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous +avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher +enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la +soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et +boire de bon appétit.--Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si +je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où +est-il?--Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en +trouver.» + +» Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si +instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il +finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées +par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de +coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore +quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous +les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les +yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait +aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami, +répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été +rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi +près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit; +il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma +droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que +j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur +du soleil couchant. + +» La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous +t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici +à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena +dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et +pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y +avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils +avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et +de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table, +étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de +terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour +les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il +avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et +avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon +pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au +lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux, +et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au +cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se +fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit +signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit +peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit +tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui +débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je +me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le +commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un +sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous +les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les +connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant +que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il +saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous +montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se +mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant +les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne +pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré +il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de +notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me +fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de +jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de +relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever +toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du +Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et +s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant +tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me +faisait signe de me taire. + +» Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient +découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient +dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine. +Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne +revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait +prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir +apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près +de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se +tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes +immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix +s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à +coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me +raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait +pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une +seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le +nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle +aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et +avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!» +lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux +mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il +tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena +un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit +par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père +lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup +abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda +l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration; +il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main +le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre +cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il +appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il +ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer +hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon +pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers +la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il +entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête +était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria +le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous +reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en +rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit +voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache +couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et +l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre +examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun, +comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du +commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait +sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages +se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me +tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe +avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se +retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa +voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages, +jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui, +et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous +sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut +m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques +minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les +sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas +répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne +voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais. +Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon +évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.» + +» Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se +retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de +le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi +du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les +canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se +faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et +les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se +précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient +le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le +Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous +fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand +de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots, +et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils +obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi, +suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne +sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait +contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se +précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y +eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et +brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et +gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent +et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer; +nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était +nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle +ni le commandant non plus. + +» Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père +les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se +culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous +laisser passer. + +» Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes +promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four. +Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande +frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une +exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques +pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher, +l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels +que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra +lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages +qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne +s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous +entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un +petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme +de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et +s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de +l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit +extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand +debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se +retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je +sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je +vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au +milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou +leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas +l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il +fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui +vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons, +dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour +avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur, +car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon +âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et +tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes +pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des +gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air +enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me +touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut +extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité, +revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main, +ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler +d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais +plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant: +_Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il +me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me +remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut +et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi +en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons; +il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à +mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des +petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils +faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me +faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir +compagnie et je me mis à chanter à tue-tête. + +» Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles. +Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi +et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de +leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les +sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre +terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au +Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié +qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais +d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les +côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient +aussi et faisaient des gambades comiques. + +SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais +savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es +resté longtemps ainsi. + +PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que +c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux +amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas +défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su +depuis que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur +eussions déclaré la guerre. Mon père me dit: «Tant qu'ils ne te +feront pas de mal, mon garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas +risquer de les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils +n'ont vraiment pas l'air méchant.» Le roi fit alors signe à mon +père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en +attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en +touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et +l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi +parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent +à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous +une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec +eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à +rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait +tant qu'il pouvait. + +» Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrêtant et +criant: «Halte-là! Assez pour aujourd'hui, sauvageons!» Sa voix +domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le +dis à mon père qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune +chak, _s'écria aussitôt le roi. _Pris kanine, _répondirent les +sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent +bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus, +des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit; +les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le +roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous. + +» Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda +attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper +facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets, +il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire +essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa +main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon +père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne +fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. _Régite, +régite, _répétait-il. Ce qui veut dire: «Ça coupe.» + +» Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père +attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes +amis. Le Normand venait ensuite. «Ne perds pas Paul des yeux, lui +avait dit mon père. Ma dignité me défend de me retourner trop +souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Emboîte son +pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher. + +»--Soyez tranquille, mon commandant, lui répondit le Normand. Je +considère cet enfant comme le vôtre, et dès lors pas de danger +tant que j'ai l'oeil sur lui.» + +» Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent +quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi +bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile, mais il leur +manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le +français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout +cela ne se passa que longtemps après. + +» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes +basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du +village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait +au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants. +Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et +ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de +l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes, +à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des +huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand +nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester +parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les +femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient, +nous examinaient, nous touchaient. + +» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre +par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en +bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire +le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre +hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami. + +» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui +l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon +père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie +du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent +la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en +dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur +bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon +père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec +le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas +me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme. +Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos +haches au bout de nos bras.» + +M. DE ROSBOURG.--Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de +Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et +Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma +pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin +à demain. Qu'en dit la société? + +MADAME DE ROSBOURG.--Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre +Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet +intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants. + +M. DE ROSBOURG.--Et ne rêvez pas sauvages et naufrages. + + +VIII. La délivrance. + +Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du +naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa +bonté pour Paul. + +«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon +frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as +raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et +papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il +te regarde.» + +PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur +chérie, puisque nous avons le même père. + +MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort, +ne t'aimait pas? + +PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon +père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et +mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon +père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je +n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours +avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se +souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que +j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me +donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je +n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant +moi. + +MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui +a l'air si bon? + +PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt +notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les +sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu +juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et +qu'il aimait comme il t'aime. + +MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas +resté avec vous? + +PAUL.--Tu sauras cela ce soir. + +MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta +soeur. + +PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime +bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la +patience. + +Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva. + +Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien +longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les +gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils +se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la +veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les +genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras. + +«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le +Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les +sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper +lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres +tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand +arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et +abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent +d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils +coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux +leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et +le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait, +les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie +coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration +visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres +nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en +terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les +aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en +cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à +travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent +les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte; +ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres +furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte, +mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et +enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent +bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts +des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent +en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent +ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les +attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs. +Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la +terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette +besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider +et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de +faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et +minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie. +_Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante, +lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se +mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils +avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on +attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus +assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir +leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison, +ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de +véritables enfants. + +» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la +sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette +maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer +dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas +de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de +la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison +servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le +lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le +lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les +enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait +d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit +un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit: +_Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand, +frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air +inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là. +Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!--Tu vas +le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement +d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage: +«Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut +mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que +l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il +reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à +celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon +père. + +» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes +petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi +embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque +je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils +m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure +changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air +attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant +ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit +par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes +amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père, +qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après +le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le +Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et +chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes +apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes. + +» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à +l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en +silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous +faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si +l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui +promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui +et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le +Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre +jours, s'endormirent aussi. + +» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre +à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient +promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes. +Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit +apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient +son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des +coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon +père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles +des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les +autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement, +qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient +comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une +devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et +joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à +couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la +terre pour boucher les trous. + +» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la +première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon +père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues +années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours +suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa +toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un +charmant effet. + +» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi +avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand +y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour +obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on +s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son +ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et +quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on +s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques +jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son +île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On +fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de +mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits +sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon +père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les +conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le +repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou, +de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le +Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le +bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la +mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir +partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le +Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand +donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même +instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le +jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot +du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins +d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon +pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les +sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon +père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au +moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser, +mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près +de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils +essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en +un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire +cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans +sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant +des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si +touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi +en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un +saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant +fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre +main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il +ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si +bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le +bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant +un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous +nous trouvâmes seuls. + +» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de +notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un +vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas +notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les +reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous +embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne +pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait, +j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il +eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon. +Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je +connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la +patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des +histoires, des cartes de géographie.» + +Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul +continua son récit: + +«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un +vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand. +L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le +roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où +était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était +perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme +celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste, +silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de +sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait +plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il +était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés +de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui +donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se +fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh +bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me +prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête +de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras, +je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre +avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu +le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache. +Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y +avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui +furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de +courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes +tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat, +mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de +son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus +malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je +m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de +sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée. +C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je +me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de +remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de +blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent +ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens +habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les +jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous +avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous +passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé +dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel +mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de +palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un +mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer +qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur +délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit +extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon +retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est +impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son +drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on +nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes +débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible, +_commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le +bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot +fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de +rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se +jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des +larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots +son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui +demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre. +L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin +d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de +l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à +terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les +ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine +lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à +terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et, +tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous +rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau +merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son +oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était +un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi +examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de +sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient, +gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison, +que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment +merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un +couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous +les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et +tout ce qu'il a appris aux sauvages. + +» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la +nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau +fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de +fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la +France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal; +j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux +partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.» + +SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui +t'aimaient tant? + +PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années +avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient +plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des +chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils +ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et +pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai +quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure. + +» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le +capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi +parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce +qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à +cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et +inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler +et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit +part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour +le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata +en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester. +Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les +autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à +hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens +prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père, +qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et +peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un +jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres +instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au +roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère +le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient +distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu +leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener +coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent +leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu +des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui +demander. + +» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils +poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de +mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne +pas l'abandonner. + +» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes +inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous +montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint +radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française, +entouré de Français.» + +--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant +vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me +touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu +nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment +attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas +oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre +raconter. + +--Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose, +cela ne vaut pas la peine d'être raconté. + +M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus +grands dangers que j'aie courus. + + MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous. + +PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un +serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre +père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore +guéri. + +M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon +Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du +désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me +remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance! +Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les +tiens. + +En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un +seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite. +Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul +dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit: + +«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis +ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu +es déjà celui de mon mari.» + +Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par +tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que +l'heure du coucher était passée depuis longtemps. + + +IX. Fin du récit de Paul. + +Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et +Marguerite. Ils trouvèrent Lecomte dans la joie, parce que +M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait à son +service, que sa femme serait près de Mme de Rosbourg comme femme +de charge. Lucie devait être plus tard femme de chambre de +Marguerite. + +Ils restèrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment +il s'était échappé de chez les sauvages. «Je les ai tout de même +bien attrapés, et ils n'ont rien gagné à m'avoir séparé de mon +commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur bâtir +des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. «Eh bien! +qu'est-ce que vous lui voulez à ma hache? que je leur dis. +Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne +vous coupera pas seulement un brin d'herbe.» Et comme ils avaient +l'air de vouloir me la prendre: «Essayez donc, que je leur dis en +la brandissant autour de ma tête, et le premier qui m'approche je +le fends en deux depuis le sommet de la tête jusqu'au talon.» Ils +ont eu peur tout de même, et m'ont laissé tranquille pendant +quelques jours. Puis j'ai vu que ça se gâtait; ils me regardaient +avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une +nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs +canots, pas mal fait tout de même pour des gens qui n'ont que +leurs doigts, et me voilà parti. J'ai ramé, ramé, que j'en étais +las. J'aperçois terre à l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je +rame de ce côté et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages, +des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un +somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des +noix de coco évidées, et me voilà reparti. Je suis resté trois +jours et trois nuits en mer. J'allais où le bon Dieu me portait. +Les provisions étaient finies; l'estomac commençait à tirailler et +le gosier à sécher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre, +je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempête qui casse +mon amarre, emporte mon canot, et me voilà obligé de devenir colon +dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vécu près de +cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon +Dieu, et ne désespérant jamais. Rien pour me remonter le coeur, +que l'espérance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un +jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperçu une voile, elle +approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperçut, il vint +du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'étaient +pas des Français, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramassé, +mais ils m'ont traîné avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais, +j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont +seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont débarqué au Havre, +ils ne m'ont laissé que ces méchants habits que j'avais sur le dos +quand vous m'avez trouvé dans la forêt, messieurs, mesdames, et +pas un shilling avec.» + +Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entièrement terminé +l'histoire de leur délivrance. Tout le monde en ayant demandé la +fin, Paul reprit le récit interrompu la veille. + +«Il ne me reste plus grand-chose à raconter. Je me retrouvai avec +bonheur sur un vaisseau français. Je reconnus beaucoup de choses +pareilles à celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout +à fait oublié le goût des viandes et des différents mets français. +Je trouvai très drôle de me mettre à table, de manger avec des +fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dîner fut +très bon; je goûtai une chose amère, que je trouvai mauvaise +d'abord, bonne ensuite. C'était de la bière. Je pris du vin, que +je trouvai excellent; mais je n'en bus que très peu parce que mon +père me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me +rendait plus heureux que tout cela, c'était le bonheur de mon +père: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus +briller; je suis sûr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes +de l'équipage. + +» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut +un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon +père était superbe, avec des galons partout; le mien était un +habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous +retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage. +Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que +les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes +jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et +abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache +et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis. +Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et +deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur +donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et +des aiguilles pour les femmes. + +» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint +facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible. +_Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en +marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en +pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après, +nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père +qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes +immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine, +où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ +pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de +peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y +avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque +Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon +père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie +se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.» + + +X. Histoires de revenants. + +Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et +voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur +son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et +fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui +adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur +langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme +toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas +mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un +oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et +repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et +lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il +paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser +quand on se sépara pour aller se coucher. + +Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus +possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les +enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient +presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient +rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne +l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses +pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur +proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte +avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette +proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa +direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces +jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours +heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les +autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui +partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une +gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon, +qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit +par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté. +Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour +Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire +plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des +éloges. + +Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait +de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla +à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement, +et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait +toutes les sympathies: «Merci, Léon, merci.» Ces seuls mots, dits +si simplement, achevèrent de fondre le coeur de Léon qui se jeta +dans les bras de Paul en disant: «Paul, sois mon ami comme tu es +celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite +envers toi. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de +toi; je t'ai détesté; je me suis conduit comme un mauvais coeur; +j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui +combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai +autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que +j'ai cherché à te dénigrer; dis-lui que je le respecterai, que je +l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu +le lui diras, et toi-même tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?» + +PAUL.--Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela +ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en +voyant un étranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amitié et +les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intérêt que +j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je +venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon +récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les +tiens une place qui ne m'appartenait pas. + +LÉON.--Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en +suis reconnaissant, je t'en remercie. + +JACQUES.--Mais pourquoi ça n'a-t-il pas fait le même effet sur +nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni +Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là. + +PAUL, _embarrassé.--_Parce que... parce que tout le monde ne +pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus +jeunes que Léon, et alors... + +JACQUES.--Alors quoi? Je ne comprends pas du tout. + +PAUL.--Eh bien! alors... vous êtes tous trop bons pour moi; +voilà tout. + +SOPHIE, _riant.--_Ha! ha! ha! voilà une explication qui +n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont +pas appris à faire comprendre tes idées. + +LÉON.--Non, mais son bon coeur lui fait comprendre qu'il est +doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait +comprendre à moi la générosité de son explication. + +Paul allait répondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du +côté du château; ils y coururent tous et trouvèrent leurs parents +rassemblés autour d'une femme de chambre sans connaissance; près +d'elle, une jeune ouvrière se tordait dans une attaque de nerfs, +criant et répétant: «Je le vois, je le vois. Au secours! il va +m'emporter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes! Au +secours! au secours! + +--Qu'est-ce donc, mon père? demanda Paul avec empressement; +pourquoi cette femme crie-t-elle comme si elle était entourée +d'ennemis?» + +M. DE ROSBOURG.--C'est quelque imbécile qui a voulu faire peur à +ces femmes, et qui leur a apparu déguisé en fantôme. Nous allons +faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu +as de bonnes jambes, tu nous aideras à faire la chasse au fantôme. + +--Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite. + +PAUL, _riant.--_Peur d'un fantôme? + +MARGUERITE.--Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-être? + +PAUL.--Je ne crains pas un homme, ma petite soeur; pas même +deux, ni trois. Mon père m'a appris la boxe et la savate; avec +cela on se défend bien et l'on attaque sans crainte. + +Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientôt +dans l'obscurité. Les domestiques avaient emporté la femme de +chambre évanouie, l'ouvrière en convulsions; Mme de Fleurville et +ses soeurs les avaient suivies pour leur porter secours. +Mme de Rosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu +craintive, était restée sur le perron avec les enfants. + +On n'entendait rien, à peine quelques pas dans le sable des +allées, lorsque tout à coup un éclat de voix retentit, suivi de +cris, de courses précipitées; puis on n'entendit plus rien. + +Les enfants étaient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mère. + +MARGUERITE.--Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas? + +MADAME DE ROSBOURG, _avec vivacité.--_Non, non, certainement +non. + +MARGUERITE.--Mais alors, pourquoi votre main tremble-t-elle, +maman, c'est comme si vous aviez peur? + +--Ma main ne tremble pas, dit Mme de Rosbourg en retirant sa main +de celle de Marguerite. + +Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la +main de sa mère trembler dans la sienne. Quelques instants après +on entendit un bruit de pas, de rires comprimés, et l'on vit +apparaître Paul traînant un fantôme prisonnier, que M. de Rosbourg +poussait par derrière avec quelques coups de genou et de pied. + +«Voici le fantôme, dit-il. Il était caché dans la haie, mais nous +l'avons aperçu; nous avons crié trop tôt, il a détalé; Paul a +bondi par-dessus la haie, l'a serré de près et l'a arrêté; le +coquin criait grâce et allait se débarrasser de son costume quand +nous l'avons rejoint. Nous l'avons forcé à garder son drap pour +vous en donner le spectacle. Il ne voulait pas trop avancer, mais +Paul l'a traîné, moi aidant par derrière. Halte là! À présent, ôte +ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom à ton visage.» + +Et, comme le fantôme hésitait, M. de Rosbourg, malgré sa +résistance, lui écarta les bras et arracha le drap qui couvrait +toute sa personne. On reconnut avec surprise un ancien garçon +meunier de Léonard. + +«Pourquoi as-tu fait peur à ces femmes? demanda M. de Rosbourg. +Réponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville. + +--Grâce! mon bon monsieur! Grâce! s'écria le garçon tremblant. Je +ne recommencerai pas, je vous le promets. + +--Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur à ces deux femmes, +reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te +comprenne!» + +LE GARÇON.--Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques +légumes au jardin de Relmot, et ces dames étaient sur mon chemin. + +M. DE ROSBOURG.--C'est-à-dire que tu voulais voler les légumes +des pauvres Relmot, et que tu as fait peur à ces femmes pour t'en +débarrasser, pour faire peur aussi aux voisins et les empêcher de +mettre le nez aux fenêtres. + +LE GARÇON.--Grâce, mon bon monsieur, grâce! + +M. DE ROSBOURG.--Pas de grâce pour les voleurs! + +LE GARÇON.--Ce n'était que des légumes, mon bon monsieur. + +M. DE ROSBOURG.--Après les légumes viennent les fruits, puis +l'argent; on fait d'abord le fantôme, puis on égorge son monde, +c'est plus sûr. Pas de grâce, coquin! Paul, appelle mon brave +Normand, il va lui attacher les mains et mettre ce drôle entre les +mains de ses bons amis les gendarmes. + +Le voleur voulut s'échapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le +bras et le serra à le faire crier. Paul revint bientôt avec +Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apporté +une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse +jusqu'à la ville. Ce fut bientôt fait. Ces dames revinrent au +salon; la femme de chambre et l'ouvrière restaient persuadées +qu'elles avaient vu un fantôme; elles avaient entendu une voix +caverneuse; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'étaient +senti saisir par des griffes glacées: c'était un revenant; elles +n'en démordaient pas. On eut beau leur dire que c'était un voleur +de légumes qui avait confessé s'être habillé en fantôme pour voler +tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait +pris, amené et envoyé en prison, on ne put jamais leur persuader +que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes +glacées eussent été un effet de leur frayeur. + +«Je ne croyais pas que Julie fût si bête, dit Camille. Comment +peut-elle croire aux fantômes?» + +M. DE RUGÈS.--Il y en a bien d'autres qui y croient, et +l'histoire du maréchal de Ségur en est bien une preuve. + +--Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas. + +--Oh! racontez-nous-la! s'écrièrent les enfants tous ensemble. + +--Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent +bien, répondit M. de Rugès. + +--Certainement, répondit-on tout d'une voix. On se groupa autour +de M. de Rugès, qui commença ainsi: «Je vous préviens d'abord que +c'est une histoire véritable, qui est réellement arrivée au +maréchal de Ségur et qui m'a été racontée par son fils.» Le +maréchal, à peine remis d'une blessure affreuse reçue à la +bataille de Laufeld, où il avait eu le bras emporté par un boulet +de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en +Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait +lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins +étaient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges +n'étaient pas belles, grandes et propres comme elles le sont +aujourd'hui. Un orage affreux avait trempé hommes et chevaux, +quand ils arrivèrent un soir dans un petit village où il n'y avait +qu'une seule auberge, de misérable apparence. + +»--Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse, moi, mes gens et mes +chevaux? dit-il en entrant.--Ah! monsieur, vous tombez mal: +l'orage a effrayé les voyageurs; ma maison est pleine; toutes mes +chambres sont prises. Je ne pourrais loger que vos chevaux et vos +gens. Ils coucheront ensemble sur la paille.--Mais je ne puis +pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave femme! Voyez donc: il +pleut à torrents. Vous trouverez bien un coin à me donner. + +» L'hôtesse parut embarrassée, hésita, tourna le coin de son +tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le +maréchal, elle lui dit: «Monsieur pourrait bien avoir une bonne +chambre et même tout un appartement, mais...--Mais quoi? reprit +le maréchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon +souper avec.--C'est que..., c'est que..., je ne sais comment +dire...--Dites toujours et dépêchez-vous!--Eh bien! monsieur, +c'est que... cette chambre est dans la tour du vieux château; elle +est hantée; nous n'osons pas la donner depuis qu'il y est arrivé +des malheurs.--Quelle sottise! Allez-vous me faire accroire +qu'il y vient des esprits?--Tout juste, monsieur, et je serais +bien fâchée qu'il arrivât malheur à un beau cavalier comme vous. +--Ah bien! si ce n'est pas autre chose qui m'empêche d'être logé, +donnez-moi cette chambre: je ne crains pas les esprits; et, quant +aux hommes, j'ai mon épée, deux pistolets, et malheur à ceux qui +se présenteront chez moi sans en être priés!--En vérité, +monsieur, je n'ose...--Osez donc, parbleu! puisque je vous le +demande. Voyons, en marche et lestement!» L'hôtesse alluma un +bougeoir et le remit au maréchal: «Tenez, monsieur, nous n'en +aurons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le +corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-là.--Est-ce +au bout du corridor? + +--Oh! pour ça non, monsieur, grâce à Dieu! Nous déserterions la +maison si les esprits se trouvaient si près de nous; vous prendrez +la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous +suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous +pousserez une porte, vous remonterez encore, vous irez tout droit, +vous redescendrez, vous... + +»--Ah çà! ma bonne femme, interrompit le maréchal en riant, +comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en +avant pour me montrer le chemin.--Oh! monsieur, je n'ose.--Eh +bien! à côté de moi, alors.--Oui da! Et pour revenir toute +seule, je n'oserai jamais.--Holà, Pierre, Joseph, venez par ici! +cria le maréchal, venez faire escorte à madame, qui a peur des +esprits.--Faut pas en plaisanter, monsieur, dit très +sérieusement l'hôtesse, il arriverait malheur. + +» Les domestiques du maréchal étaient accourus à son appel. +Suivant ses ordres, ils se mirent à la droite et à la gauche de +l'hôtesse, qui, rassurée par l'air intrépide de ses gardes du +corps, se décida à passer devant le maréchal. Elle lui fit +parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena +enfin dans une très grande et belle chambre, inhabitée depuis +longtemps à en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait. +L'hôtesse y entra d'un air craintif, osant à peine regarder autour +d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait +enfuie si elle avait osé parcourir seule le chemin de la tour à +l'auberge. Le maréchal éleva son bougeoir, examina la chambre, en +fit le tour et parut satisfait de son examen. «Apportez-moi des +draps et à souper, dit-il, des bougies pour remplacer celle-ci qui +va bientôt s'éteindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et de quoi +les recharger.» Les domestiques se retirèrent pour exécuter les +ordres de leur maître; l'hôtesse les accompagna avec empressement, +mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportèrent les armes +du maréchal et tout ce qu'il avait demandé. «Et notre hôtesse, +Joseph? Elle ne vient donc pas? J'aurais quelques questions à lui +adresser; cette tapisserie me semble curieuse. + +--Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le marquis. Elle dit +qu'elle a eu trop peur, qu'elle a entendu les esprits chuchoter et +siffler à son oreille, dans l'escalier et dans la chambre, et +qu'on la tuerait plutôt que de l'y faire rentrer.--Sotte femme! +dit le maréchal en riant. Servez-moi le souper, Joseph; et vous, +Pierre, faites mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les +fenêtres: ça sent le moisi à suffoquer.» On eut quelque peine à +ouvrir les fenêtres, fermées depuis des années: il faisait humide +et froid; la cheminée était pleine de bois; le maréchal fit +allumer un bon feu, mangea avec appétit du petit salé aux choux, +une salade au lard fondu, fit fermer ses croisées, examina ses +pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vînt l'éveiller +le lendemain au petit jour, car il avait une longue journée à +faire pour gagner une autre étape. Quand il fut seul, il ferma sa +porte au verrou et à double tour, et fit la revue de sa chambre +pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masquée dans le +mur, ou une trappe, un panneau à ressort, qui pût en s'ouvrant +donner passage à quelqu'un: «Il ne faut, se dit-il, négliger +aucune précaution; je ne crains pas les esprits dont cette sotte +femme me menace; mais cette vieille tour, reste d'un vieux +château, pourrait bien cacher dans ses souterrains une bande de +malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser égorger dans mon lit +comme un rat dans une souricière.» Après s'être bien assuré par +ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait à cette chambre d'autre +entrée que la porte qu'il venait de verrouiller et qui était assez +solide pour soutenir un siège, le maréchal s'assit près du feu +dans un bon fauteuil et se mit à lire. Mais il sentit bientôt le +sommeil le gagner; il se déshabilla, se coucha, éteignit ses +bougies, et ne tarda pas à s'endormir. Il s'éveilla au premier +coup de minuit sonné par l'horloge de la vieille tour; il compta +les coups: «Minuit, dit-il; j'ai encore quelques heures de repos +devant moi.» Il avait à peine achevé ces mots, qu'un bruit étrange +lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnaître la +cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des +pas lourds et réguliers. Il se mit sur son séant, saisit ses +pistolets, plaça son épée à la portée de sa main et attendit. Le +bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu +à moitié éteint jetait encore assez de clarté dans la chambre pour +qu'il pût voir si quelqu'un y pénétrait; ses yeux ne quittaient +pas la porte; tout à coup, une vive lumière apparut du côté +opposé; le mur s'entrouvrit, un homme de haute taille, revêtu +d'une armure, tenant une lanterne à la main, achevait de monter un +escalier tournant taillé dans le mur. Il entra dans la chambre, +fixa les yeux sur le maréchal, s'arrêta à trois pas du lit et dit: +«Qui es-tu, pour avoir eu le courage de braver ma présence?--Je +suis d'un sang qui ne connaît pas la peur. Si tu es homme, je ne +te crains pas, car j'ai mes armes, et mon Dieu qui combattra pour +moi. Si tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que je n'ai +eu aucune méchante intention en venant habiter cette chambre.-- +Ton courage me plaît, maréchal de Ségur; tes armes ne te +serviraient pas contre moi, mais ta foi combat pour toi.--Mon +épée a plus d'une fois été teinte du sang de l'ennemi, et plus +d'un a été traversé par mes balles.--Essaye, dit le chevalier: +je m'offre à tes coups. Me voici à portée de tes pistolets; tire, +et tu verras.--Je ne tire pas sur un homme seul et désarmé», +répondit le maréchal. Pour toute réponse, le chevalier tira un +long poignard de son sein et, approchant du maréchal, lui en fit +sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le +maréchal ne pouvait plus user de générosité; son pistolet était +armé, il tira: la balle traversa le corps du chevalier et alla +s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas, +il continuait son sourire et le maréchal sentait toujours la +pointe du poignard appuyée contre sa poitrine. Il n'y avait pas un +moment à perdre; il tira son second pistolet: la balle traversa +également la poitrine du chevalier et alla, comme la première, +s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas: +seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son +poignard piqua assez fortement la poitrine du maréchal. Celui-ci +saisit son épée et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le +coeur, la tête du chevalier. L'épée entrait jusqu'à la garde et +sans résistance, mais le chevalier ne tombait pas et riait +toujours. «Je me rends, dit enfin le maréchal, je te reconnais +esprit, pur esprit, contre lequel ma main et mon épée sont +également impuissantes. Que veux-tu de moi? Parle.--Obéiras-tu? +--J'obéirai, si tu ne me demandes rien de contraire à la loi de +Dieu.--Oserais-tu me braver en me désobéissant? Ne craindrais-tu +pas ma colère?--Je ne crains que Dieu, qui est mon maître et le +tien.--Je puis te tuer.--Tue-moi! si Dieu te donne pouvoir sur +mon corps, il ne t'en donne pas sur mon âme, que je remets entre +ses mains.» Et le maréchal ferma les yeux, fit un signe de croix +et baisa l'étoile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui +en qualité de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard +sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le +chevalier qui, les bras croisés, le regardait avec un sourire +bienveillant. «Tu es un vrai brave, lui dit-il, un vrai soldat de +Dieu, mon maître et le tien, comme tu as si bien dit tout à +l'heure. Je veux récompenser ton courage en te faisant maître d'un +trésor qui m'a appartenu et dont personne ne connaît l'existence. +Suis-moi. L'oseras-tu?» Le maréchal ne répondit qu'en sautant à +bas de son lit et revêtant ses habits. Le chevalier le regardait +faire en souriant. «Prends ton épée, dit-il, cette noble épée +teinte du sang des ennemis de la France. Maintenant, suis-moi sans +regarder derrière toi, sans répondre aux voix qui te parleront. Si +un danger te menace, fais le signe de la croix sans parler. Viens, +suis-moi!» Et le chevalier se dirigea vers le mur entrouvert, +descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le maréchal +le suivait pas à pas, sans regarder derrière lui, sans répondre +aux paroles qu'il entendait chuchoter à son oreille. «Prends +garde, lui disait une voix douce, tu suis le diable; il te mène en +enfer.--Retourne-toi, lui disait une autre voix, tu verras un +abîme derrière toi; tu ne pourras plus revenir sur tes pas.-- +N'écoute pas ce séducteur, disait une voix tremblante, il veut +acheter ton âme avec le trésor qu'il te promet.» Le maréchal +marchait toujours. De temps à autre il voyait, entre lui et le +chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des +griffes prêtes à le déchirer: un signe de croix le débarrassait de +ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il +descendait, lorsque enfin ils se trouvèrent dans un vaste caveau +entièrement dallé de pierres noires; chaque pierre avait un +anneau; toutes étaient exactement pareilles. Le chevalier passa +sur toutes ces dalles, et s'arrêtant sur l'une d'elles: «Voici la +pierre qui recouvre mon trésor, dit-il; tu y trouveras de l'or de +quoi te faire une fortune royale, et des pierres précieuses d'une +beauté inconnue au monde civilisé. Je te donne mon trésor, mais tu +ne pourras lever la dalle que de minuit à deux heures. Prie pour +l'âme de ton aïeul, Louis-François de Ségur. Garde-toi de toucher +aux autres dalles, qui recouvrent des trésors appartenant à +d'autres familles. À peine soulèverais-tu une de ces pierres, que +tu serais saisi et étouffé par l'esprit propriétaire de ce trésor. +Pour reconnaître ma dalle et emporter ce qu'elle recouvre, il +faut...» Le chevalier ne put achever. L'horloge sonna deux heures: +un bruit semblable au tonnerre se fit entendre, les esprits +disparurent tous et le chevalier avec eux. Le maréchal resta seul; +la lanterne du chevalier était heureusement restée à terre. +«Comment reconnaîtrai-je ma dalle? dit le maréchal; je ne puis +l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont sonnées. Si j'avais +emporté ma tabatière ou quelque objet pour le poser dessus!» +Pendant qu'il réfléchissait, il ressentit de cruelles douleurs +d'entrailles, résultat du saisissement causé par la visite du +chevalier. Le maréchal se prit à rire: «C'est mon bon ange, dit-il, +qui m'envoie le moyen de déposer un souvenir sur cette dalle +précieuse. Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la +méconnaître...» Aussitôt dit, aussitôt fait, poursuivit +M. de Rugès en riant. Le maréchal ne commença à remonter +l'escalier qu'après s'être assuré de retrouver sa pierre entre +mille. Il monta, monta longtemps; enfin il arriva au haut de cet +interminable escalier; à la dernière marche la lanterne échappa de +ses mains et roula jusqu'en bas. Le maréchal ne s'amusa pas à +courir après. Il rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le +mur, non sans avoir bien examiné le ressort et s'être assuré qu'il +pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Après s'y être exercé +plusieurs fois, et après avoir fait avec son épée une marque pour +reconnaître la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit +frapper à la porte. C'était le valet de chambre qui venait +l'éveiller. «Je vais ouvrir!» s'écria-t-il. Sa propre voix +l'éveilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il +examina ses pistolets: ils étaient chargés et posés près de lui +comme lorsqu'il s'était endormi la veille, de même que son épée. +Il se sentit mal à l'aise dans son lit: il se leva. Fantôme, +trésor, tout était un rêve, excepté le souvenir qu'il avait cru +laisser sur la dalle et que ses draps avaient reçu. N'en pouvant +croire le témoignage de ses sens, il examina le mur percé de ses +deux balles: point de balles, point de traces; il chercha la place +du passage mystérieux, de la marque faite avec son épée: il ne +trouva rien. «J'ai décidément rêvé, dit-il, c'est dommage! Le +trésor aurait bien fait à ma fortune ébréchée par mes campagnes. +Et que vais-je faire de mes draps? dit-il en riant. Je mourrais de +honte devant cette hôtesse... Ah! une idée! un bon feu fera +justice de tout. Je dirai à l'hôtesse que les esprits ont emporté +ses draps, et je lui en payerai dix pour la faire taire.» + +» Le maréchal ranima son feu qui brûlait encore, y jeta les draps, +et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entièrement consumés. + +»--L'honneur est sauf, dit le maréchal; en avant les revenants!» + +»--Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? demanda l'hôtesse, +qui accompagnait les domestiques du maréchal. + +»--Pas mal, pas mal, ma bonne femme; j'ai seulement été ennuyé +par les esprits, qui m'ont tiraillé, turlupiné, jusqu'à ce qu'ils +se soient emparés de mes draps. Voyez, ils les ont emportés; ils +n'en ont point laissé seulement un morceau.--C'est, ma foi, +vrai! s'écria la maîtresse désolée. J'avais bien dit qu'il +arriverait malheur. Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus +neufs encore! + +»--Eh bien! ma bonne femme, reprit le maréchal en riant, vous +pourrez toujours dire avec vérité que vous m'avez mis dans de +beaux draps et pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu de +deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est grâce à mon +obstination que vous les avez perdus. Combien valaient vos draps? + +»--Quatre écus[1], monsieur le marquis, aussi vrai qu'il y a des +esprits dans cette tour de malheur. + +»--Eh bien! en voici vingt: cela vous fait vos cinq paires ou +vos dix draps. Et maintenant à déjeuner, et bonsoir! + +» L'hôtesse fit révérence sur révérence, et courut chercher le +déjeuner du maréchal. La voyant revenir toute seule: «Vous n'avez +donc plus peur des esprits, lui dit-il, que vous allez et venez +ainsi sans escorte?--Oh! monsieur, tant qu'il fait jour, il n'y +a pas de danger; ce n'est qu'aux approches de minuit.» + +» Le maréchal paya généreusement sa dépense et celle de ses gens, +et laissa l'hôtesse plus persuadée que jamais de la présence des +esprits dans la tour du vieux château. Depuis ce jour, elle +invoquait toujours le nom du maréchal de Ségur pour convaincre les +incrédules du danger d'habiter la tour; et voilà comme se font +toutes les histoires de revenants!» + +Les enfants remercièrent beaucoup M. de Rugès de cette histoire +qui les avait vivement intéressés. + +«Moi, dit Jacques, je suis fâché que le maréchal n'ait pas vu le +fantôme tout de bon. + +--Pourquoi donc?» dit son père. + +JACQUES.--Parce qu'il avait bien répondu au chevalier. J'aime +ses réponses, elles sont très courageuses. + +MARGUERITE.--J'aurais eu joliment peur, à sa place, quand les +balles n'ont pas tué le chevalier. + +LÉON.--Tu aurais eu peur, parce que tu es une fille, mais je +suis bien sûr que Paul n'aurait pas eu peur. + +PAUL.--Je crois, au contraire, que j'aurais eu très peur. Il n'y +a plus de défense possible contre un esprit que les balles ni +l'épée ne peuvent mettre en fuite. + +M. DE ROSBOURG.--Il y a toujours l'éternelle défense de la +prière à Dieu. + +JEAN.--C'est vrai, mais c'est la seule. + +M. DE ROSBOURG.--Et la seule toute-puissante, mon ami; cette +arme-là, dans certaines occasions, est plus forte que le fer et le +feu. + +SOPHIE.--Comme c'était drôle, quand le maréchal s'est éveillé. + +CAMILLE.--Il s'est tiré d'embarras avec esprit, tout de même. + +MADELEINE.--Seulement, je trouve qu'il a eu tort de laisser +croire à l'hôtesse que ses draps avaient été emportés par les +esprits. + +M. DE TRAYPI.--Que veux-tu? À ce prix seulement son honneur +était sauf, comme il l'a dit lui-même. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Au risque d'être toujours la mère +Rabat-joie, je rappelle que l'heure du coucher est plus que passée. + +--Vous avez raison aujourd'hui comme toujours, chère Madame, dit +M. de Rosbourg en posant à terre sa petite Marguerite, assise sur +ses genoux. Va, chère enfant, embrasser ta maman et tes amis. + +Marguerite obéit sans répliquer. «Maintenant à l'ordre de mon +commandant! dit M. de Rosbourg en emportant Marguerite. C'est ma +récompense de tous les soirs: obéir à l'ordre de ma petite +Marguerite, la coucher et être le dernier à l'embrasser. + +--Vous ne pleurez plus, papa, tout de même. Vous avez l'air si +heureux, si heureux, tout comme Paul!» dit Marguerite en +l'embrassant. + +Elle continua son petit babil, qui enchantait M. de Rosbourg, +jusqu'au moment de la prière et du coucher. Quand elle fut dans +son lit: «Je vous en prie, papa, dit-elle, restez là jusqu'à ce +que je sois endormie. Quand je m'endors avec ma main dans la +vôtre, je rêve à vous; et alors je ne vous quitte pas, même la +nuit.» + +M. de Rosbourg se sentait toujours doucement ému de ces sentiments +si tendres que lui exprimait Marguerite; il était lui-même trop +heureux de voir et de tenir son enfant, pour lui enlever cette +jouissance dont il avait été privé si longtemps. + +Aussi, devant cette tendresse extrême, devant l'affection si vive +de sa femme, devant la tendresse passionnée et dévouée de Paul, il +ne se sentait plus le courage de continuer sa carrière de marin, +et de jour en jour il se fortifiait dans la pensée de quitter le +service actif et de vivre pour ceux qu'il aimait. L'éducation de +ses enfants, l'amélioration du village occuperaient suffisamment +son temps. + + +XI. Les Tourne-Boule et l'idiot. + +Les vacances étaient bien avancées; un grand mois s'était écoulé +depuis l'arrivée des cousins; mais les enfants avaient encore +trois semaines devant eux, et ils ne s'attristaient pas si +longtemps d'avance à la pensée de la séparation. Léon s'améliorait +de jour en jour; non seulement il cherchait à vaincre son +caractère envieux, emporté et moqueur, mais il essayait encore de +se donner du courage. Son nouvel ami Paul avait gagné sa confiance +par sa franche bonté et son indulgence; il avait osé lui avouer sa +poltronnerie. + +«Ce n'est pas ma faute, lui dit-il tristement; mon premier +mouvement est d'avoir peur et d'éviter le danger; je ne peux pas +m'en empêcher. Je t'assure, Paul, que bien des fois j'en ai été +honteux au point d'en pleurer en cachette; je me suis dit cent +fois qu'à la prochaine occasion je serais brave; pour tâcher de le +devenir, je me faisais brave en paroles. J'ai beau faire, je sens +que je suis et serai toujours poltron.» + +Il avait l'air si triste et si honteux en faisant cet aveu, que +Paul en fut touché. + +«Mon pauvre ami, lui dit-il (il appuya sur _ami), _je trouve au +contraire qu'il faut un grand courage pour dire, même à un ami, ce +que tu viens de me confier. Au fond, tu es tout aussi brave que +moi!» + +Léon relève la tête avec surprise. + +«Seulement tu n'as pas eu occasion d'exercer ton courage avec +prudence. Tu es entouré de cousines et d'amis plus jeunes que toi; +tu t'es trouvé dans des moments de danger, plus ou moins grand, +avec la certitude que tu n'avais ni la force ni les moyens de t'en +préserver; alors tu as tout naturellement pris l'habitude de fuir +le danger et de croire que tu ne peux pas faire autrement.» + +LÉON.--Mais pourtant, Paul, toi, je te vois courir en avant dans +bien des occasions où je me serais sauvé. + +PAUL.--Moi, c'est autre chose; j'ai passé cinq années entouré de +dangers et avec l'homme le plus courageux, le plus déterminé que +je connaisse; il m'a habitué à ne rien craindre. Mais moi-même, +que tu cites comme exemple, c'est par habitude que je suis +courageux, et cette habitude, je l'ai prise parce que je me +sentais toujours en sûreté sous la protection de mon père. +Marchons ensemble à la première occasion, et tu verras que tu +feras tout comme moi. + +--J'en doute, reprit Léon; en tout cas, je tâcherai. Je te +remercie de m'avoir remonté dans ma propre estime; j'étais honteux +de moi-même. + +--À l'avenir, tu seras content, tu verras, dit Paul en lui +serrant affectueusement la main. Léon rentra tout joyeux pour +travailler; Paul monta chez M. de Rosbourg, qui lui dit en +souriant: «Mon cher Paul, puisque te voilà, causons donc ensemble +de ton avenir. Y as-tu pensé quelquefois?» + +PAUL.--Non, mon père, je vous en ai laissé le soin; je sais que +vous arrangerez tout pour mon plus grand bien. + +M. de Rosbourg attira Paul vers lui et le baisa au front. + +M. DE ROSBOURG.--J'y ai pensé, moi, et j'ai arrangé ta vie de +manière à ne pas la séparer de la mienne... + +PAUL, _s'écriant et sautant de joie.--_Merci, merci, mon père, +mon bon père. Que vous êtes bon! je vais aller le dire à +Marguerite. + +M. DE ROSBOURG, _riant.--_Mais attends donc, nigaud; que lui +diras-tu? Tu ne sais rien encore! + +PAUL.--Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours +près de vous, près de ma mère et de Marguerite. + +M. DE ROSBOURG.--Tiens, tiens, comme tu as vite arrangé cela, +toi! Et ma carrière, la marine? qu'en fais-tu? + +PAUL, _étonné.--_Votre carrière? est-ce que...? est-ce que vous +retourneriez encore en mer? + +M. DE ROSBOURG.--Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y +suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton éducation ici, +avec ta mère et ta soeur? + +--Avec vous, mon père, avec vous partout et toujours, s'écria +Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg. + +--J'en étais bien sûr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre +son coeur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux séparé de +moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon +d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets, +les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai décidé. +J'envoie ma démission au Ministre; nous vivrons tous ensemble; tu +n'auras d'autre maître, d'autre ami que moi, et nous emploierons +nos heures de loisir à améliorer l'état de nos bons villageois et +la culture de nos fermes: vie de propriétaire normand. Nous +élèverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons +du bien en nous amusant, en nous instruisant et en améliorant tout +autour de nous. + +Paul était si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement +exprimer sa joie qu'en serrant et baisant les mains de son père. +Il demanda la permission de l'aller annoncer à Mme de Rosbourg et +à Marguerite. + +M. DE ROSBOURG.--Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle; +c'est à nous deux que nous avons arrangé notre vie; mais nous +avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse +nouvelle à ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite; +nous avons bien des choses à régler pour l'emploi de nos journées. + +Paul partit comme une flèche; il courut aux cabanes; il y trouva +Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques. + +PAUL.--Marguerite, Marguerite, nous restons; je ne te quitterai +jamais. Mon père ne s'en ira plus; nous travaillerons ensemble; +nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que +nous rendrons heureux tous ceux qui nous entourent. + +--Ah çà! tu es fou, dit Sophie, en se dégageant des bras de Paul, +qui, après Marguerite, l'étouffait à force de l'embrasser. Qu'est-ce +que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi? + +--Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant à +Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin; lui et Paul resteront +avec nous; c'est papa qui sera notre maître. + +C'est cela, n'est-ce pas, Paul? + +PAUL.--Oui, oui, ton coeur a deviné, ma petite soeur chérie. + +--Et moi donc! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda +Sophie. C'est joli, monsieur, de m'oublier dans un pareil moment! + +PAUL.--Tiens! je peux bien t'avoir oubliée un instant, toi qui +m'as oublié pendant cinq ans. + +SOPHIE.--Oh! mais moi, j'étais petite! + +PAUL.--Et moi, je suis grand. Voilà pourquoi je comprends le +bonheur de vivre près de mon père et d'être élevé par lui. + +MARGUERITE.--Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous +vivrons tous ensemble comme avant. + +SOPHIE.--Je crois que c'est impossible. Ton père voudra être +chez lui. + +MARGUERITE.--Eh bien! nous t'emmènerons. + +SOPHIE.--C'est impossible. Je gênerai là-bas; je ne gêne pas +ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul; +Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je +resterai. + +JACQUES.--Et moi, je ne suis donc rien du tout, qu'on ne me +regarde seulement pas. + +PAUL.--Tu es un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez +pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu +vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas +d'inquiétude à avoir sur ton bonheur, et je suis sûr que tu +partages le mien. + +JACQUES.--Oh! oui, j'ai le coeur content comme si c'était pour +moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous +ensemble: ainsi moi je n'ai qu'à me réjouir. + +Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa, +auquel elle témoigna sa joie avec une tendresse dont il fut +profondément touché. Pendant ce temps, Paul avait couru remercier +Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'était lui-même. +Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un château et une +terre magnifique qui n'était qu'à une lieue de Fleurville, et qui +appartenait à des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils étaient +ridicules, fiers et vulgaires; qu'après les vacances ils iraient +s'établir dans ce château; que Sophie resterait chez +Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achèterait à +Paris un hôtel où ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver. +Paul en fut content pour Sophie et pour Marguerite qui, de cette +manière, quitterait le moins possible ses amies. + +... Peu de temps après, on vit arriver une voiture élégante; les +enfants se mirent aux fenêtres et virent avec surprise descendre +de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine +d'années, puis une dame magnifiquement vêtue et enfin une petite +fille de douze ans environ, habillée comme pour aller au bal: robe +de gaze à volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et +les bras nus et couverts de colliers et de bracelets. + +Les enfants se regardèrent avec stupéfaction. + +«Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Paul. + +--Je n'ai jamais vu ces figures-là, dit Camille. + +--C'est peut-être les ridicules voisins du château vendu, dit +Madeleine. + +--Comment s'appellent ces originaux? dit Jean. + +--Ce doivent être les Tourne-Boule, dit Sophie. + +--Ceux qui ont vendu leur château à papa?» demanda Marguerite. + +CAMILLE.--Ton papa a acheté leur château? + +MARGUERITE.--Oui, il vient de me le dire. + +MADELEINE.--Mais que viennent-ils faire ici? + +JEAN.--Faire connaissance en même temps qu'ils font leurs +adieux, probablement. + +LÉON.--On n'a jamais voulu les recevoir ici; ils sont fiers, +sots et méchants. + +JEAN.--C'est pour cela qu'ils viennent sans être priés; quittant +le pays, ils sont toujours sûrs d'être bien reçus; on dit que le +père a été marmiton. + +PAUL.--Que la toilette de cette petite est ridicule! + +CAMILLE.--Descendons pour la recevoir; il le faut bien. + +MADELEINE.--Comme c'est assommant! + +PAUL.--Nous irons tous avec vous: de cette façon ce sera moins +ennuyeux. + +CAMILLE.--Merci, Paul; j'accepte avec plaisir. + +JEAN.--Quelle foule nous allons faire! la pauvre fille ne saura +auquel entendre: entrons et défilons deux à deux, comme pour une +princesse. + +Et tous les enfants, étant convenus de faire des révérences +solennelles, firent leur entrée au salon marchant deux à deux. +C'était une petite malice à l'intention des toilettes et de la +mère et de la fille. + +Camille et Léon se donnant la main avancèrent, saluèrent et +allèrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en +firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succédèrent +Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris +tous les enfants défiler et saluer; il sourit au premier couple, +rit au second, se mordit les lèvres au troisième, et se sauva pour +rire à l'aise au quatrième. Mlle Yolande Tourne-Boule parut ravie +de cet accueil solennel; elle crut avoir inspiré le respect et la +crainte et rendit les saluts par des révérences de théâtre +accompagnées d'un geste protecteur de la main; elle traversa +ensuite le salon et alla se placer devant les enfants qui +s'étaient groupés au fond. + +«Je suis très satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle, +de vous connaître avant de quitter le pays; j'espère que vous +viendrez me voir à Paris, à l'hôtel Tourne-Boule, qui est à mon +père, et qui est un des plus beaux hôtels de Paris. Je vous ferai +inviter aux soirées et aux bals que ma mère compte y donner. Et +même, pour ne vous laisser aucune inquiétude à ce sujet, je vous +engage, monsieur _(s'adressant à Paul), _pour la première valse, +et vous, monsieur _(s'adressant à Jean), _pour la première polka, +et monsieur _(s'adressant à Léon), _pour la première +contredanse..» + +PAUL.--Je suis désolé, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet +honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des +sauvages qui ne vous serait peut-être pas agréable à danser. + +JEAN.--Moi aussi, mademoiselle, de même que mon ami Paul, je +suis désolé de refuser polka et bal; mais, en fait d'exercice de +ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous +proposer ce passe-temps agréable, mais peu gracieux. + +LÉON.--J'accepterais bien volontiers votre contredanse, +mademoiselle, mais je serai au collège au moment où vous la +danserez, les ronflements de mes camarades remplaçant la musique +de votre orchestre. + +--Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire +mes invitations. + +PAUL.--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle. + +JEAN.--Veuillez croire à ma reconnaissance, mademoiselle. + +LÉON.--Vous me voyez confus de vos bontés, mademoiselle. + +--C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un +sourire gracieux. Je verrai à vous recevoir autrement qu'au bal. +Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parlé de charmants chalets +que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir? + +MARGUERITE.--Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites +nous-mêmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une +jolie hutte de sauvage. + +--Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air dédaigneux. + +PAUL, _avec indignation.--_Cette _petite _est Mlle Marguerite de +Rosbourg, ma soeur et mon amie. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... qu'est-ce que c'est que ça, +Rosbourg? + +PAUL, _très vivement.--_Quand on parle de M. de Rosbourg, on en +parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave +capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera légèrement devant +moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-Broche? + +MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dignité.--_Tourne-Boule, monsieur. + +PAUL.--Tourne-Boule, Tourne-Broche: c'est tout un. Laissez-nous +tranquilles avec vos airs. + +--Paul, dit M. de Rosbourg qui s'était approché, tu oublies que +mademoiselle est en visite ici. + +PAUL.--Eh! mon père, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est +en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire +l'impertinente ni la princesse; je ne lui permettrai jamais de +parler de vous comme elle l'a fait. + +M. DE ROSBOURG.--Mon pauvre enfant, que nous importe? Sait-elle +ce qu'elle dit seulement? Voyons, au lieu de rester au salon, +allez tous vous promener: la connaissance se fera mieux dehors que +dedans. + +Camille et Madeleine proposèrent avec empressement à Mlle Yolande +d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit. + +On se mit en route; Mlle Yolande marchait majestueusement, +poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur +une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un +ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris +n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus à faire +l'effrayée et l'on arriva au jardin. + +«Ce ne sont pas des chalets», dit-elle avec dédain en regardant la +cabane. + +CAMILLE.--Ce ne sont que des maisonnettes bâties par nous-mêmes, +comme vous l'a dit Marguerite. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Vous vous êtes donné la peine de faire +vous-mêmes un aussi sale ouvrage? Chez mon père j'ai des ouvriers +qui font tout ce que je leur commande. + +MADELEINE.--C'est pour nous amuser que nous les avons bâties, et +nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Peut-on y entrer? + +CAMILLE.--Certainement; voici la mienne et celle de Madeleine et +de Léon. + +MADELEINE.--Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin +celle de Paul, de Marguerite et de Jacques. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Quelle horreur de meubles! Ah Dieu! +comment supportez-vous cela? J'aurais tout jeté au feu si on +m'avait donné une pareille friperie! + +MARGUERITE.--Nous, qui ne sommes pas des Tourne-Boule, nous nous +trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... c'est une hutte de sauvage? +Comment avez-vous eu ce bel échantillon d'architecture? + +MARGUERITE.--C'est Paul qui l'a bâtie; il a été cinq ans chez +des sauvages. + +MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dédain.--_On le voit bien. + +MARGUERITE.--Est-ce parce qu'il a refusé vos bals et vos valses? + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Parce qu'il ne sait pas les usages du +monde. + +MARGUERITE.--Cela dépend de quel monde, mademoiselle; si c'est +du vôtre, c'est possible; aucun de nous n'y a jamais été; mais, si +c'est du monde poli, bien élevé, comme il faut, il en connaît les +usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les nôtres. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle... Marguerite, je crois, +sachez que les Tourne-Boule sont nobles et puissants seigneurs, et +que leurs armes... + +MARGUERITE.--Sont un tourne-broche, nous le savons bien... + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle, vous êtes une petite +insolente... + +--Pas un mot de plus! cria Paul d'une voix impérieuse. Silence! +ou je vous ramène à vos parents de gré ou de force... Viens, +petite soeur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite +qui veut faire la grande; viens avec moi, Sophie et... avec qui +encore? dit-il en se retournant vers les autres. + +Jean et Jacques répondirent ensemble: «Et avec nous.» Léon fit +signe qu'il restait pour protéger ses pauvres cousines Camille et +Madeleine obligées par politesse de rester près de Mlle Yolande. +Elle leur parla tout le temps des richesses de son père, de sa +puissance, de ses relations. + +À Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis et, +par condescendance, quelques comtes d'illustres familles. Elle +parla de ses toilettes, de ses dépenses... + +«Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle. La toilette que vous +me voyez n'est rien auprès de celles que j'ai à Paris; Maman a +tous les jours une robe neuve; elle dépense cinquante mille francs +par an pour sa toilette. + +--Cinquante mille francs! s'écria Camille, mais combien donne-t-elle +donc aux pauvres alors? + +--Aux pauvres! ha! ha! aux pauvres! en voilà une drôle d'idée! +répondit Mlle Yolande riant aux éclats. Comme si l'on donnait aux +pauvres! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants. +Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs +haillons et une vieille croûte, c'est tout ce qu'il faut.» + +CAMILLE.--Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle. +Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a près de +chez vous de pauvres familles qui sont nues; pendant que vous avez +dix plats à votre dîner, ces mêmes pauvres n'ont pas seulement la +croûte de pain dont vous parliez tout à l'heure. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets, +des paresseux; ils n'ont besoin de rien. + +MADELEINE.--Camille, je ne veux pas entendre cela, c'est trop +fort; je vais rejoindre nos amis. + +LÉON.--Va, Madeleine: je reste avec la pauvre Camille. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Pauvre! vous la trouvez donc bien +malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous +vous-même? + +LÉON.--Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle: c'est +avec la _pauvre _Camille. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Encore? + +LÉON.--Encore et toujours tant que vous serez là, mademoiselle, +quoiqu'il fût plus juste de vous appeler _pauvre, _vous, toute +riche que vous êtes. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Ce serait assez drôle, en effet. Moi, +pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha! + +CAMILLE.--Ne riez pas, ma pauvre demoiselle; ne riez pas! Vous +êtes en effet à plaindre. Léon a raison: vous êtes pauvre de +bonté, pauvre de charité, pauvre d'humilité, pauvre de raison et +de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse, +et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus +rien. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Prrrr! quel sermon! Ah çà! mais vous êtes +une famille de prêcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que +votre mère était une folle, ainsi que... + +CAMILLE.--À mon tour de vous répéter: «C'est trop fort, +mademoiselle.» Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Léon, +allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle +pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze. + +Et, prenant la main de Léon, elle s'enfuit en courant, laissant +Mlle Yolande dans une colère d'autant plus furieuse qu'elle ne +pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le château +et rentra au moment où son père venait de conclure un second +marché avec M. de Rosbourg pour son hôtel à Paris, qu'il lui +vendait tout meublé à peine le tiers de ce qu'il lui avait coûté. +M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant: M. Tourne-Boule, +criblé de dettes malgré sa fortune, en avait besoin. Une heure +après, un troisième marché était conclu. M. de Rosbourg achetait +au nom de Paul d'Aubert, dont il s'était fait nommer tuteur, des +forêts attenantes aux châteaux et aux fermes, et qui rapportaient +plus de cent mille francs. + +«Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez +faire préparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.» + +M. TOURNE-BOULE.--Oui, c'est convenu; mon hôtel, ma terre et la +forêt. + +--Comment père, votre hôtel? dit Mlle Yolande; et où logerons-nous? + +M. TOURNE-BOULE.--Nous passerons l'hiver en Italie, Yolande. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Est-ce que vous le saviez, mère? + +--Je le savais, ma fille, répondit majestueusement Mme Tourne-Boule. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous? + +MADAME TOURNE-BOULE.--Je ne les ai plus, ma fille; je viens de +les vendre à Mme de Fleurville et à Mme de Rosbourg pour Mlle +Sophie de Réan dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Mais vous en aviez tant! + +MADAME TOURNE-BOULE.--J'ai tout vendu, ma fille. + +MADEMOISELLE YOLANDE.--Oh! là là! oh! là là! mes colliers, mes +bracelets, mes chaînes, mes broches! je n'aurai plus rien! je +serai donc comme une pauvresse? + +MADAME TOURNE-BOULE.--J'en achèterai d'autres, ma fille. J'ai +besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te +permets de vendre aussi toute ta défroque; tu feras ce que tu +voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon mesdames, dit-elle +en se tournant vers ces dames qui riaient sous cape, je vous +ennuie peut-être avec ces détails d'intérieur? + +--Du tout, madame, répondit Mme de Fleurville en riant; cela nous +amuse beaucoup au contraire. + +Les affaires étant terminées, M., Mme et Mlle Tourne-Boule prirent +congé de ces dames et montèrent en voiture. M. de Rosbourg ayant +vanté la beauté des chevaux et l'élégance de la calèche: + +«Je vous les vends, dit M. Tourne-Boule, qui avait le pied sur le +marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille +francs; je les ai payés douze mille francs, il y a un mois. + +--C'est fait, dit M. de Rosbourg; j'achète. À demain. + +--Quel drôle d'original! dit M. de Rosbourg à ses amis quand les +Tourne-Boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi à perte. +Les terres du château valent plus de cinquante mille francs de +revenu, et la forêt de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant +à l'hôtel de Paris, il vaut un million et demi, meublé comme il +est. J'espère bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chère et +excellente amie, dit-il à Mme de Fleurville en lui baisant la +main. Je me reprochais presque mon retour, si je vous séparais +d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Je l'ai promis et je ne m'en dédis pas, +mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune +avec vous et les vôtres. Quand vous partirez, je partirai; quand +vous reviendrez, je reviendrai. Mais où sont les enfants? comment +ont-ils laissé Mlle Yolande toute seule? + +M. DE ROSBOURG.--Je soupçonne qu'elle les a mis en fuite par ses +grands airs et sa méchante langue. Les voici qui accourent. Nous +allons savoir ce qui s'est passé. + +Les enfants furent bientôt arrivés. Mme de Fleurville demanda à +ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter +Mlle Tourne-Boule. + +CAMILLE.--Maman, je suis restée la dernière avec elle; mais il +n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauvée avec +Léon quand elle m'a dit que vous étiez une folle. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Pauvre fille! je la plains d'être si mal +élevée; mais pourquoi les autres étaient-ils partis? + +Les enfants racontèrent alors les impertinences que s'était +permises Mlle Yolande et les réponses qu'elle s'était attirées. + +«Je ne blâme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le +tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci était de goût un peu +sauvage en effet.» + +PAUL.--C'est vrai, mon père; une autre fois je tâcherai d'être +plus civilisé. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur +fille? + +M. DE ROSBOURG.--Ma foi, je n'en sais rien; ils sont +terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des +affaires; le père Tourne-Boule m'a vendu, outre sa terre et son +château de Dinacre, son hôtel tout meublé à Paris et la forêt qui +touche aux fermes du château et que j'ai achetée pour toi. Es-tu +content de mon marché? + +PAUL.--Je suis content de tout ce que vous faites, mon père, et +de tout ce qui ne m'éloigne pas de vous. + +M. DE ROSBOURG, _riant.--_Bien! Alors je continuerai à placer +tes fonds. + +PAUL.--Quels fonds, mon père? Comment ai-je des fonds? + +M. DE ROSBOURG.--Tu as, outre la fortune de tes parents, deux +millions que M. Fichini a laissés à ton père, qui était son ami +d'enfance. + +PAUL.--Il était donc bien riche, ce M. Fichini! + +M. DE ROSBOURG.--Je crois bien, qu'il était riche! Il a laissé +encore quatre millions à son ancien et cher ami M. de Réan, père +de Sophie. + +LÉON.--Dieu! que Sophie est riche! Je voudrais bien être riche, +moi. + +M. DE ROSBOURG.--Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous +pas tout ce que nous pouvons désirer? + +LÉON.--C'est égal, c'est agréable d'être riche. Tout le monde +vous salue et vous respecte. + +PAUL.--Pour ça, non. Est-ce que tu respectes les Tourne-Boule? +Sont-ils plus heureux que nous? + +MARGUERITE.--Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis +le retour de papa et de Paul. + +MADELEINE.--Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommes-nous pas +très heureuses? + +CAMILLE.--Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous +l'ôter; il est au fond de nos coeurs, et c'est le Seigneur qui +nous le donne. + +PAUL.--C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi +s'habiller, se chauffer et vivre agréablement, de quoi donner à +tous les pauvres des environs, à quoi sert le reste? On ne peut +pas dîner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus +d'une voiture, brûler plus de bois que n'en peuvent tenir les +cheminées. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner à ceux qui +n'en ont pas assez? + +M. DE ROSBOURG.--Tu as mille fois raison, mon garçon, et à nous +deux nous battrons le pays à dix lieues à la ronde pour que tout +le monde soit heureux autour de nous. + +Les dames et les enfants rentrèrent chacun chez soi. Jacques et +Marguerite allèrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et +Léon allaient les suivre, lorsque M. de Rosbourg, prêtant +l'oreille, dit: + +«Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gémissements +mêlés d'éclats de rire.» + +PAUL.--Je les entends aussi. Viens, Léon, allons voir. + +LÉON, _timidement.--_Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je +crois. + +PAUL.--Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens. +_(Tout bas, se penchant à l'oreille de Léon): _Viens donc: avec +moi il n'y a pas de danger. + +Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit +à mi-voix: «Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas +peur! Ne me quitte pas... marche hardiment.» + +Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que +M. de Rugès, surpris, répétait: «Le voilà parti! mais pour tout de +bon, cette fois! il court aussi vite que Paul... C'est qu'il n'a +pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu, +Traypi?» + +M. DE ROSBOURG.--Ne les suivons pas de trop près, pour leur +donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin +de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son +appel... Tiens... quel accent indigné a Paul!... L'entendez-vous? +belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore +dans la marine ou dans l'armée... Ah diable! l'affaire se gâte! +j'entends des cris et des coups... approchons, il est temps. + +En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou +plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se +battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement +déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et +Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était +loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons, +tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et +coups de pied. Paul en avait couché deux à terre; il terrassait le +troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc-en-jambe +et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins +habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les +cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un +rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur +Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg +s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces +grands garçons par les reins, les enleva et les lança par-dessus +la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les +derniers cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa +facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit +pousser des hurlements de douleur. + +«Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!» + +Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps, +Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent +le pauvre idiot qui restait à genoux tout tremblant et pleurant. +Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses +reins étaient écorchés en plusieurs endroits. + +«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait +pour le mettre en cet état? + +--Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces +misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de +poignées d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que +les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré +dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme +je vous l'ai dit, à le fouetter d'orties. C'est Léon qui, accouru +le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir, le +pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de +vous dire; je leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre +garçon. «Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, nous sommes +douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous +en ferons autant.» Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je +lui criai: «Arrête, drôle! Pars à l'instant, ou je t'allonge un +coup de pied qui te fera voler à dix pieds en l'air.» Pour toute +réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je +saute sur ce misérable en criant: «À moi, Léon! Joue des pieds et +des mains!» Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus +comme un lion; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en +train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en +aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que +dix: nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas, +Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et +les pieds bons! Ils te le diront bien.» + +Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit +qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les +mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. À ce +témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait +comme un homme supérieur, Léon rougit vivement et des larmes de +bonheur vinrent mouiller ses yeux. + +«Il ne s'agit que de commencer, mon brave Léon, lui dit +M. de Rosbourg. Tu vois, te voilà l'associé de Paul, le brave des +braves.» + +M. DE RUGÈS.--Occupons-nous de ce pauvre garçon, qui est là sans +vêtements et dans un état à faire pitié. + +M. DE ROSBOURG.--Où demeure-t-il? Est-ce loin d'ici? + +LÉON.--Non, à deux cents pas, dans le hameau voisin. + +M. DE ROSBOURG.--Où ont-ils mis tes habits, mon pauvre garçon? + +L'IDIOT.--Ils... les ont... jetés... par-dessus la haie. En un +clin d'oeil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de +l'idiot. «Tiens, reçois-les», dit-il à Léon en les lui lançant. + +M. DE ROSBOURG.--Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui +est ici auprès; l'eau fraîche calmera l'inflammation laissée par +les orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garçon; +appuie-toi sur mon bras; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de +mal. + +--Oh! non. Vous êtes bien bon... je vois bien... répondit l'idiot +en tremblant de tous ses membres. Mais... ça me fait mal... de +marcher... + +M. de Rosbourg et M. de Rugès le prirent dans leurs bras et le +portèrent dans la mare. La fraîcheur de l'eau le soulagea. + +«Ne me laissez pas, disait-il: ils reviendraient et ils me +battraient encore. Oh! là là! qu'ils cinglaient fort! Oh! que ça +me fait mal!» + +M. DE ROSBOURG.--Courage, mon ami! courage! ça va se passer! +Nous allons t'habiller maintenant et te ramener chez toi. + +L'IDIOT.--Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me +laisserez pas tout seul? + +M. DE ROSBOURG.--Non, mon pauvre garçon, je te le promets. Passe +ta chemise... Là... ton pantalon maintenant... Puis ta blouse! Et +c'est fini. Mets tes sabots et partons. Ça va-t-il mieux? + +L'IDIOT.--Pour ça, oui. Ça fait du bien, la mare. + +M. DE TRAYPI.--Connais-tu les noms de ces mauvais drôles qui +t'ont battu? Pourrais-tu le dire? + +L'IDIOT.--Pour ça, oui. Le grand Michot, puis Jimmel le roux, +puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux +Richardet, puis Lecamus, puis Frognolet le bancal et Frognolet le +louche, puis les deux garçons du père Bertot. + +M. DE TRAYPI.--Bien, ne les oublie pas; j'irai voir leurs +parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi, +pour être bien sûr qu'ils l'ont reçue. + +L'idiot se mit à rire et à se frotter les mains. «Ha! ha! ha! ils +vont en avoir aussi, les brigands, les scélérats. Faites-les +battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... Ça fait +du bien tout de même. Ha! ha! ha! Faut les battre avec des orties. +Ça leur fera bien plus mal. + +--Pauvre garçon, dit M. de Rosbourg à Paul et à Léon, il ne pense +qu'à la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon +Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici +arrivés. Rugès et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot à ses +parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs +exploits à nos amis. Je serai heureux de parler de Léon comme il +le mérite.» + +Et, serrant encore la main de l'heureux Léon, il se mit en route; +trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et +Léon chercher leurs amis. + +Quand ils furent seuls, Léon sauta au cou de Paul. + +«Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauvé! Je ne suis plus +poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je +n'aurai plus peur; je le sens, oui, je le sens dans mon coeur, +dans ma tête, dans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me +sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon +ami. Tu m'as tout changé.» + +PAUL.--Allons chercher les autres, Léon, je suis impatient de +leur raconter ce que tu as fait. + +Et tous deux coururent aux cabanes, où ils trouvèrent en effet +tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec +impatience. + +«Arrivez donc, arrivez donc, leur crièrent-ils, nous vous +attendons pour manger un plat de fraises et de crème que la mère +Romain vient de nous apporter. + +--Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'écria Paul, pour +boire à la santé de Léon, qui vient de se battre vaillamment avec +moi contre douze grands garçons et de les mettre en fuite? + +--Pas possible! dit Jean surpris. + +--Je vois dans les yeux de Léon que c'est vrai, dit Jacques; il a +un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble à +Paul.» + +LÉON.--Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance, +mon petit Jacques. + +SOPHIE.--Mais qu'as-tu donc? C'est drôle, tu es tout changé! + +PAUL.--Vous avez raison, mes amis; Léon n'est plus le même; il +vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de +douze grands garçons pour défendre le pauvre Relmot l'idiot. + +LÉON.--Ajoute donc que tu étais avec moi; sans toi je crois en +vérité que je n'y aurais pas été. + +PAUL.--Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait +pas à essayer. + +JEAN.--Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais été seul? + +PAUL.--J'aurais appelé mon père, que je savais près de là. + +JEAN.--Et s'il n'était pas venu? + +PAUL, _avec feu.--_Mon père, ne pas venir à mon appel! Tu ne le +connais pas, va; il accourrait n'importe d'où à la voix de son +fils. Mais écoutez que je vous raconte les exploits de Léon. + +Et Paul leur fit le récit de ce qui venait de se passer, vantant +le courage de Léon, s'effaçant lui-même, et peignant avec vivacité +et indignation les souffrances du pauvre idiot. + +«Que je suis donc malheureux de n'avoir pas été avec vous! dit +Jean en frémissant de colère. Avec quel bonheur je vous aurais +aidés à rosser ces méchants garçons! J'espère bien que mon oncle +n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour +faire donner une bonne correction à ces mauvais garnements. + +--Oh! papa ne l'oubliera pas, s'écria Jacques. Pauvre Relmot! +nous irons le voir, n'est-ce pas Paul?» + +PAUL.--Demain, mon petit Jacques, nous irons tous. À présent je +rentre pour travailler avec mon père. + +--Je vais t'accompagner, dit Marguerite. + +--Et moi aussi, dit Jacques. Et, lui prenant chacun une main, ils +marchèrent vers la maison. + +«C'est toi qui as donné du courage à Léon, lui dit Marguerite +quand ils furent un peu loin. + +--Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui +s'en est donné. + +--Bon Paul! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait +dans les siennes. + +--Paul, plus je te connais et plus je t'aime», dit Jacques en +serrant son autre main. + +PAUL.--Il en est de même pour moi, mon petit Jacques, je t'aime +comme un frère. + +JACQUES.--Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je +serais heureux! + +PAUL.--Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons +toujours. + +JACQUES.--Je n'aime pas à pleurer, Paul, et je ne pleure presque +jamais; mais, quand je vous quitterai, toi et Marguerite, j'aurai +un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer; je ne +pourrai pas m'en empêcher, je le sens. + +MARGUERITE.--Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques. + +JACQUES.--Mais ce sera bientôt; dans huit jours les vacances +seront finies. + +MARGUERITE.--Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas +besoin de t'en aller à la fin des vacances. + +JACQUES.--Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne +pourrait pas rester. Je tâche d'avoir du courage, de n'y pas +penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas. + +Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrêta, +embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta à son +cou. + +«Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as +du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi, +et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux. +Jacques, je t'en prie, ne pleure pas.» + +Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prêts à verser +de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il +essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'être +courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se séparèrent, Paul +pour travailler, Marguerite pour raconter à son papa le chagrin de +Jacques, et Jacques pour aller pleurer à l'aise sur l'épaule de +son papa. + +Jacques pleura quelque temps et finit par sécher ses larmes. +Marguerite pleura un peu de son côté dans les bras de son père, +dont les caresses et les baisers ne tardèrent pas à la consoler. +Paul, habitué à se commander, fut pourtant triste et sombre tant +que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'éclaircit au +premier sourire de sa petite soeur, et il reprit son travail quand +il la vit tout à fait calme et riante. + + +XII. La comtesse Blagowski. + +Les vacances étaient près de leur fin; les enfants s'aimaient tous +de plus en plus; Léon s'améliorait de jour en jour au contact de +Paul et de ses excellentes cousines Camille et Madeleine. Son +courage se développait avec ses autres qualités; plusieurs fois il +avait eu occasion de l'exercer, et il courait maintenant à l'égal +de Paul au-devant du danger, sans toutefois le braver inutilement. +L'idiot avait été vengé; les parents des mauvais garnements qui +l'avaient battu amenèrent les coupables chez Relmot père, et là, +en présence du pauvre idiot, ils administrèrent chacun une +correction si sanglante à leurs fils, que l'idiot se sauva en se +bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jacques +était triste, mais résigné et plus tendre que jamais pour Paul et +pour Marguerite; Sophie se désolait du prochain départ de ses +amis, mais surtout de celui de Jean, toujours si fraternel, si +aimable pour elle. + +«Tu n'as donc plus entendu parler de ta belle-mère? lui disait un +jour Jean dans leur cabane. Où est-elle? Qu'est-elle devenue? + +--Je ne sais, répondit Sophie. Elle n'écrit pas; j'avoue que je +n'y pense pas beaucoup; elle m'avait rendue si malheureuse que je +cherche à oublier ces trois années de mon enfance.» + +JEAN.--Quel âge avais-tu quand elle t'a abandonnée? Et quel âge +au juste as-tu maintenant? + +SOPHIE.--J'avais un peu plus de sept ans; à présent j'en ai +neuf, un an de moins que Madeleine et deux ans de moins que +Camille. + +JEAN.--Et Marguerite, quel âge a-t-elle? + +SOPHIE.--Marguerite a sept ans, mais elle est plus intelligente +et plus avancée que moi. Je ne m'étonne pas que Paul l'aime tant! +Elle est si bonne et si gentille! + +JEAN.--Oh! oui, Paul l'aime bien. Quand on dit quelque chose +contre Marguerite, ses yeux brillent; on peut bien dire qu'ils +lancent des éclairs. + +SOPHIE.--Et comme il aime M. de Rosbourg! + +JEAN.--Oh! quant à celui-là, si on s'avisait d'y toucher +seulement de la langue, ce ne sont pas les yeux seuls de Paul qui +parleraient, il tomberait sur vous des pieds et des poings. + +--Sophie! Sophie! cria Camille qui accourait, maman te demande; +elle a reçu des nouvelles de ta belle-mère qui vient d'arriver à +sa terre et qui est bien malade. + +Sophie poussa un cri d'effroi quand elle sut l'arrivée de sa +belle-mère; elle voulut se lever pour aller chez +Mme de Fleurville; mais elle retomba sur sa chaise, suffoquée par +ses sanglots. + +«Ma pauvre Sophie, lui dirent Camille et Jean, remets-toi; +pourquoi pleures-tu ainsi? + +--Mon Dieu, mon Dieu! il va falloir vous quitter tous et +retourner vivre près de cette méchante femme. Ah! si je pouvais +mourir ici, chez vous, avant d'y retourner! + +--Pourquoi lui as-tu parlé de cela, Camille? dit Jean d'un air de +reproche. Pauvre Sophie, vois dans quel état tu l'as mise!» + +CAMILLE.--Maman m'avait dit de la prévenir; je suis désolée de +la voir pleurer ainsi, mais je t'assure que ce n'est pas ma faute; +je devais bien obéir à maman. Viens, ma pauvre Sophie, maman +t'empêchera d'aller vivre avec ta méchante belle-mère, sois-en +sûre. + +--Crois-tu? dit Sophie un peu rassurée. Mais elle voudra m'avoir, +je le crains. Viens avec nous, Jean, que j'aie du moins mes plus +chers amis près de moi. + +Jean et Camille, presque aussi tristes que Sophie, lui donnèrent +la main, et ils entrèrent chez Mme de Fleurville qu'ils trouvèrent +avec M. et Mme de Rosbourg. Les larmes de Sophie ne purent +échapper à M. de Rosbourg; il se leva vivement, alla vers elle, +l'embrassa avec bonté et tendresse, et lui demanda si c'était le +retour de sa belle-mère qui la faisait pleurer. + +SOPHIE, _en sanglotant.--_Oui, cher monsieur de Rosbourg; +sauvez-moi, empêchez-moi de quitter Mme de Fleurville et mes +amies. + +M. DE ROSBOURG.--Rassure-toi, mon enfant, tu resteras ici; +Mme de Fleurville est très décidée à te garder. Et moi, qui suis +ton tuteur, ajouta-t-il en souriant et en l'embrassant encore, je +t'ordonne de vivre ici. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre Sophie, tu n'aurais pas dû +croire si facilement que je voulusse t'abandonner. Ta belle-mère +s'étant remariée n'a plus aucune autorité sur toi, et c'est +M. de Rosbourg ton tuteur, et moi ta tutrice, qui avons le droit +de te garder. + +SOPHIE.--Ah! quel bonheur! Me voici toute consolée alors; mais +que vous dit donc ma belle-mère? + +--Ce n'est pas elle qui écrit; c'est sa femme de chambre; voici +sa lettre: + +«Trais honoré dame + +«Celci es pour vou dir qu ma metresse es trais malade de la +tristece qe lui done la mor de son marri, chi nes pas conte ni +Blagosfqui; cè un eschappé des galaire du non de Gornbou, qu'il +lui a devorai tou son arjan et queu le bon Dieu à lécé pairir qan +il sé cheté dans le glacié pourlor queu les bon jamdarm son vnu le +prandr pour le rmette au bagn. la povr madam en é tombé corne une +mace. el pleuré é demandè qu'on la ramen au chato de mamsel Sofi, +alors jeu lé ramné e alor el veu voir mamsel, qel lui fai dir quel +va mourire é quel veu lui doné sa ptit mamsel a elvé, avecque +laqel jé loneure daitre ma tré onoré daM.» V otr très zumble +cervante + +» Edvije Brgnprzevska fam de conpani de madam la contece +Blagofsqa, qi né pas du tou conten, queu si jlavês su jnsrès pas +zentré ché zel. Je pri cè dam dme trouvé une bon place de dam de +conpagni ché une dam comil fo.» + +Sophie et Jean ne purent s'empêcher de rire en lisant cette +ridicule lettre si pleine de fautes. + +«De quelle petite _mam'selle _parle cette femme, madame?» demanda +Sophie. + +MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne sais pas du tout; c'est peut-être +un enfant que ta belle-mère a eu depuis son mariage. + +--Pauvre enfant, dit Sophie, j'espère qu'elle sera plus heureuse +avec sa mère que je ne l'ai été. + +--Écoute, Sophie, voici ce que nous avons décidé. M. de Rosbourg +va aller voir ta belle-mère pour savoir au juste comment elle est +et ce qu'elle veut. Attends tranquillement son retour et ne +t'inquiète de rien; ne crains pas qu'elle te reprenne; elle ne le +peut pas, et nous ne te rendrons pas. + +Sophie, très rassurée, embrassa et remercia Mme de Fleurville, +M. et Mme de Rosbourg, et s'en alla en sautant, accompagnée de +Jean qui sautait plus haut qu'elle et qui partageait tout son +bonheur. Une heure après, M. de Rosbourg était de retour et +rentrait chez Mme de Fleurville. + +«Eh bien! mon ami, quelles nouvelles? + +--La pauvre femme est mourante; elle n'a pas deux jours à vivre; +elle a une petite fille d'un an qui n'est guère en meilleur état +de santé que la mère; elle est ruinée par ce galérien qui l'a +épousée pour son argent; et enfin, elle veut voir Sophie pour lui +recommander son enfant et lui demander pardon de tout ce qu'elle +lui a fait souffrir.» + +MADAME DE FLEURVILLE.--Croyez-vous que je doive y mener Sophie? + +M. DE ROSBOURG.--Il faut que Sophie la voie, mais je l'y mènerai +moi-même; j'imposerai plus à cette femme; elle a déjà peur de moi +et elle n'osera pas la maltraiter en ma présence. + +M. de Rosbourg alla lui-même prévenir Sophie de la visite qu'elle +aurait à faire; il acheva de la rassurer sur les pouvoirs de son +ex-belle-mère. Pendant que Sophie mettait son chapeau et prévenait +ses amies Camille et Madeleine, M. de Rosbourg faisait atteler +d'autres chevaux au phaéton, et ils se mirent en route. + +Quand Sophie rentra dans ce château où elle avait tant souffert, +elle eut un mouvement de terreur et se serra contre son excellent +tuteur, qui, devinant ses impressions, lui prit la main et la +garda dans la sienne, comme pour lui bien prouver qu'il était son +protecteur et qu'avec lui elle n'avait rien à craindre. Ils +avancèrent; Sophie reconnaissait les salons, les meubles; tout +était resté dans le même état que le jour où elle en était partie +pour aller demeurer chez Mme de Fleurville qui avait été pour elle +une seconde mère. + +La porte de la chambre de Mme Fichini s'ouvrit. Sophie fit un +effort sur elle-même pour entrer, et elle se trouva en face de +Mme Fichini, non pas grasse, rouge, pimpante, comme elle l'avait +quittée deux ans auparavant, mais pâle, maigre, abattue, humiliée. +Elle voulut se lever quand Sophie entra, mais elle n'en eut pas la +force; elle retomba sur son fauteuil et se cacha le visage dans +ses mains. Sophie vit des larmes couler entre ses doigts. Touchée +de ce témoignage de repentir, elle approcha, prit une de ses mains +et lui dit timidement: + +«Ma... ma mère! + +--Ta mère, pauvre Sophie! dit Mme Fichini en sanglotant. Quelle +mère! grand Dieu! Depuis que j'ai fait mon malheur par cet +abominable mariage, depuis surtout que j'ai un enfant, j'ai +compris toute l'horreur de ma conduite envers toi. Dieu m'a punie! +Il a bien fait! Je suis bien, bien coupable... mais aussi bien +repentante, ajouta-t-elle en redoublant de sanglots et en se +jetant au cou de Sophie. Sophie, ma pauvre Sophie, que j'ai tant +détestée, martyrisée, pardonne-moi. Oh! dis que tu me pardonnes, +pour que je meure tranquille. + +--De tout mon coeur, du fond de mon coeur, ma pauvre mère, +répondit Sophie en sanglotant. Ne vous désolez pas ainsi, vous +m'avez rendue heureuse en me donnant à Mme de Fleurville qui est +pour moi comme une vraie mère; j'ai été heureuse, bien heureuse, +et c'est à vous que je le dois.» + +MADAME FICHINI.--À moi! Oh! non, rien à moi, rien, rien, que ton +malheur, que tes pénibles souvenirs, que ton mépris. Mon Dieu, mon +Dieu, pardonnez-moi, je vais mourir. + +Je voudrais voir un prêtre. De grâce, un prêtre, pour me +confesser, pour que Dieu me pardonne. Sophie, ma pauvre Sophie, +rends-moi le bien pour le mal: demande à ce monsieur, qui a l'air +si bon, d'aller me chercher un prêtre. + +M. DE ROSBOURG.--Vous allez en avoir un dans quelques instants, +madame; j'y cours moi-même. + +Sophie resta près de sa belle-mère qui continua à sangloter, à +demander pardon, à appeler le prêtre. Sophie pleurait, lui disait +ce qu'elle pouvait, pour la calmer, la consoler, la rassurer. Une +demi-heure après, le curé arriva. Mme Fichini demanda à rester +seule avec lui; ils restèrent enfermés plus d'une heure; le curé +promit de revenir le lendemain et dit à M. de Rosbourg en se +retirant: + +«Elle demande qu'on la laisse seule jusqu'à demain, monsieur; la +vue de cette petite demoiselle réveille en elle de si horribles +remords qu'elle ne peut pas les supporter; mais elle vous prie de +la lui ramener demain.» + +M. de Rosbourg rentra chez Mme Fichini et lui parla en termes si +touchants de la bonté de Dieu, de son indulgence pour le vrai +repentir, de sa grande miséricorde pour les hommes, qu'il réussit +à la calmer. + +«Revenez demain, dit-elle d'une voix faible, vous m'aiderez à +mourir; vous parlez si bien de Dieu et de sa bonté, que je me sens +plus de courage en vous écoutant. Promettez-moi de me ramener +vous-même Sophie. Pauvre malheureuse Sophie! ajouta-t-elle en +retombant sur son oreiller. Et son malheureux père, c'est moi qui +l'ai tué! Je l'ai fait mourir de chagrin! Pauvre homme!... et +pauvre Sophie!...» + +Elle ferma les yeux et ne parla plus. M. de Rosbourg se retira +après avoir appelé Mlle Hedwige et la femme de chambre. Il prit +Sophie par la main, et tous deux quittèrent en silence ce château +où mourait une femme qui, deux ans auparavant, faisait la terreur +et le malheur de sa belle-fille. Quand ils furent en voiture, +M. de Rosbourg demanda à Sophie: + +«Lui pardonnes-tu bien sincèrement, mon enfant?» + +SOPHIE.--Du fond du coeur, monsieur. Dans quel état elle est! +Pauvre femme! elle m'a fait pitié. + +M. DE ROSBOURG.--Oui, la mort doit lui faire peur. Nous mourrons +tous un jour; prions Dieu de nous faire vivre en chrétiens pour +que nous ayons une mort douce, pleine d'espérance et de +consolation. Le bon Dieu aura pitié d'elle, car elle paraît bien +sincèrement repentante. + +Quand ils revinrent à Fleurville, ils trouvèrent tout le monde +rassemblé sur le perron pour les recevoir. + +«Tu as pleuré, pauvre Sophie!» dit Jean en lui serrant une main, +pendant que Paul lui prenait l'autre main. + +Sophie leur raconta le triste état de sa belle-mère et tous les +détails de leur entrevue; ils furent tous émus du repentir de +Mme Fichini et plaignaient Sophie de l'obligation où elle était +d'y retourner le lendemain. + +M. de Rosbourg raconta de son côté à sa femme et à ses amis +comment s'était passée cette pénible visite; il parla avec éloge +de la sensibilité de Sophie, et regretta de devoir lui faire +recommencer le lendemain les mêmes émotions. + +«C'est singulier qu'elle n'ait pas parlé de l'enfant que signale +Mlle Brrrr..., je ne sais quoi; il n'en a pas été question. Nous +verrons demain.» + +Le lendemain, M. de Rosbourg mena encore Sophie chez sa belle-mère. +L'entrevue de la veille avait fait une fâcheuse impression +sur l'état de la malade. Le curé y était; il administrait +l'extrême-onction. M. de Rosbourg et Sophie se mirent à genoux +près du lit de la mourante. Quand le prêtre se fut retiré, +Mme Fichini appela Sophie, et, lui prenant la main, elle dit d'une +voix entrecoupée: + +«Sophie... j'ai un enfant... une fille... Je suis ruinée... Je +n'ai rien à lui laisser... Tu es riche... prends cette pauvre +petite à ta charge... protège-la... Ne sois pas pour elle... ce +que j'ai été pour toi... Pardonne-moi... Je n'exige rien... Ne me +promets rien... mais sois charitable... pour mon enfant... +Adieu... ma pauvre Sophie... Adieu... ma pauvre, pauvre enfant! + +--Soyez tranquille, ma mère, dit Sophie, votre fille sera ma +soeur, et je vous promets de la traiter et de l'aimer comme une +soeur. Mme de Fleurville, qui est si bonne, et M. de Rosbourg, mon +excellent tuteur, me permettront d'avoir soin de ma soeur. N'est-ce +pas, monsieur de Rosbourg?» + +M. DE ROSBOURG.--Oui, mon enfant, suis l'instinct de ton bon +coeur; je t'approuve entièrement. + +MADAME FICHINI.--Merci, Sophie, merci... Grâce à toi... grâce à +ton tuteur... et à ce bon curé... je meurs plus tranquille... +Priez tous pour moi... Que Dieu me pardonne... Adieu, Sophie... +ton père... pardonne... Je souffre... J'étouffe... Ah! + +Une convulsion lui coupa la parole. M. de Rosbourg saisit Sophie +terrifiée dans ses bras, l'emporta dans la chambre voisine, la +remit entre les mains de Mlle Hedwige et revint se mettre à genoux +près du lit de Mme Fichini qui ne tarda pas à rendre le dernier +soupir. Il pria pour l'âme de cette malheureuse femme, dont la fin +avait été si troublée par ses remords. Il dit à un vieux concierge +qui habitait le château de prendre avec le curé tous les +arrangements nécessaires pour l'enterrement; puis il vint prendre +Sophie pour la ramener chez Mme de Fleurville. + +«Mais la petite fille, dit Sophie, que va-t-elle devenir? + +--C'est juste, dit M. de Rosbourg. Mademoiselle Hedwige, ayez la +bonté de vous occuper de cette enfant jusqu'à ce que nous ayons +pris des arrangements pour son avenir.» + +SOPHIE.--Je voudrais bien la voir, monsieur, avant de m'en +aller. + +M. DE ROSBOURG, _à Mlle Hedwige.--_Où est-elle, mademoiselle? + +MADEMOISELLE HEDWIGE.--Dans la chambre à coucher, monsieur. +Donnez-vous la peine d'entrer. Ils entrèrent et virent une bonne +qui tenait sur ses genoux une pauvre petite fille, maigre, pâle, +chétive. «Cette petite est malade, dit M. de Rosbourg. + +--Elle a toujours été comme ça, monsieur, dit Mlle Hedwige; le +médecin pense qu'elle ne vivra pas.» + +Sophie voulut l'embrasser: la petite détourna la tête en pleurant. +M. de Rosbourg voulut à son tour s'approcher: l'enfant jeta des +cris perçants. + +«Allons-nous-en, dit M. de Rosbourg, une autre fois nous lui +ferons peut-être moins peur.» Et ils partirent pour retourner à +Fleurville. Pendant que Sophie racontait à ses amis la mort de sa +belle-mère, M. de Rosbourg réglait avec Mme de Fleurville l'avenir +de la petite fille. + +«Sophie, disait-il, ne peut traiter comme sa soeur la fille d'un +galérien et de cette femme qui n'a jamais été pour elle qu'un +bourreau; cette Mlle Hedwige me paraît bonne personne, quoique +ignorante et bornée. On lui payera une pension pour l'enfant et +pour la bonne, et ils vivront dans un coin du château. Quand +l'enfant sera plus grande, nous verrons; mais je crois qu'elle ne +vivra pas.» + +Les prévisions de M. de Rosbourg ne furent pas trompées: la fille +de Mme Fichini mourut de langueur peu de mois après, et Mlle +Hedwige entra comme dame de compagnie chez une vieille dame +étrangère qui lui faisait donner des leçons de français à ses +petits-enfants, et qui la garda jusqu'à sa mort en lui laissant de +quoi vivre convenablement. + +Les vacances finissaient; le jour du départ arriva. Les enfants +étaient fort tristes; Jacques et Marguerite pleuraient amèrement; +Sophie pleurait; Jean s'essuyait les yeux; Léon était triste; Paul +était sombre et regardait d'un air navré pleurer Marguerite et +Jacques. + +Il fallait bien enfin se séparer; ce dernier moment fut cruel. +M. de Traypi arracha Jacques des bras de Paul et de Marguerite, +sauta avec lui en voiture et fit partir immédiatement. Marguerite +se jeta dans les bras de Paul et pleura longtemps sur son épaule. +Il parvint enfin à la consoler, à la grande satisfaction de +Mme de Rosbourg qui la regardait pleurer avec tristesse. + +M. DE ROSBOURG.--Ton petit ami est parti, ma chère enfant! mais +ton grand ami te reste; tu sais comme Paul t'aime; entre lui et +moi, nous tâcherons que tu ne t'ennuies pas et que tu sois +heureuse. + +MARGUERITE.--Oh! papa, je ne m'ennuierai jamais près de vous et +de Paul, et je serai toujours heureuse avec vous: mais je pleure +mon pauvre Jacques, parce que je l'aime; et puis c'est qu'il +m'aime tant, qu'il est malheureux loin de moi! + + +Conclusion + + +Les vacances étant finies, nous laisserons grandir et vivre nos +amis sans plus en parler. + +Je dirai seulement à ceux qui ont pris intérêt à mes enfants, que +Mme de Rosbourg alla s'installer dans son nouveau château, mais +qu'elle continua à voir Mme de Fleurville tous les jours; que +Marguerite et Paul donnaient, tous les jours aussi, rendez-vous à +leurs trois amies à mi-chemin des deux châteaux; que l'hiver ils +demeuraient tous ensemble à Paris, dans l'hôtel de M. de Rosbourg; +que Camille fit sa première communion l'année d'après, Madeleine +un an plus tard; qu'elles restèrent bonnes et charmantes comme +nous les avons vues dans _les Petites Filles modèles, _qu'elles se +marièrent très bien et furent très heureuses; que Sophie devint de +plus en plus semblable à ses amies, dont elle ne se sépara qu'à +l'âge de vingt ans lorsqu'elle épousa Jean de Rugès; que +Marguerite ne voulut jamais quitter son père et sa mère, ce qui +fut très facile, puisqu'elle épousa Paul quand elle fut grande, et +que tous deux consacrèrent leur vie à faire le bonheur de leurs +parents. + +Léon, aussi bon, aussi indulgent, aussi courageux qu'il avait été +hargneux, moqueur et timide, devint un brave militaire. Pendant +vingt ans il resta au service; arrivé, à l'âge de cinquante ans, +au grade de général, couvert de décorations et d'honneurs, il +quitta le service et vint vivre près de son ami Paul, qu'il aimait +toujours tendrement. + +Jacques conserva toujours la même tendresse pour Paul et +Marguerite; tous les ans, il venait passer les vacances avec eux. +Quand il devint grand, il entra au Conseil d'État, épousa une +soeur de Marguerite, née peu de temps après nos VACANCES, nommée +Pauline en l'honneur de Paul qui fut son parrain, et qui était en +tout semblable à Marguerite, dont elle avait la bonté, la +tendresse, l'esprit et la beauté. Il fut toujours un homme +charmant, plein d'esprit, de vivacité, de bonté, de vertu, et ils +vécurent tous ensemble, parfaitement heureux. + +Les Tourne-Boule quittèrent le pays et la France pour habiter +l'Amérique avec les débris de leur fortune perdue en luxe et en +vanité; Mlle Yolande, mal élevée, sans esprit, sans coeur et sans +religion, se fit actrice quand elle fut grande et mourut à +l'hôpital. M. Tourne-Boule, rentré en France et mourant de faim, +fut très heureux d'être reçu chez les petites soeurs des pauvres, +où il rendit des services en reprenant son ancien métier de +marmiton. + + + + [1] Un écu valait trois francs-or. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VACANCES *** + +***** This file should be named 15057-8.txt or 15057-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/5/15057/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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