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+Project Gutenberg's Lénore et autres ballades, by Gottfried August Bürger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Lénore et autres ballades
+
+Author: Gottfried August Bürger
+
+Release Date: February 5, 2005 [EBook #14912]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉNORE ET AUTRES BALLADES ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+Gottfried August Bürger
+
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+LÉNORE, ET AUTRES BALLADES
+
+
+(1748 -- 1794)
+
+
+
+Table des matières
+
+LÉNORE
+LA FILLE DU PASTEUR DE TAUBENHAIN
+LE FRÈRE GRIS ET LA PÈLERINE
+L'ENLÈVEMENT
+LA CHASSE INFERNALE
+LENARDO ET BLANDINE
+
+
+
+LÉNORE[1]
+
+Aux premières lueurs du matin, Lénore, fatiguée de rêves lugubres,
+s'élance de son lit. Es-tu infidèle, Wilhelm, ou es-tu mort?
+tarderas-tu longtemps encore?--Il avait suivi l'armée du roi
+Frédéric à la bataille de Prague, et n'avait rien écrit pour
+rassurer son amie.
+
+Lassés de leurs longues querelles, le roi et l'impératrice
+revinrent de leurs prétentions et conclurent enfin la paix.
+Couronnée de verts feuillages, chaque armée retourna, en chantant,
+dans ses foyers, aux sons joyeux des fanfares et des cymbales.
+
+De tous côtés, sur les chemins et sur les ponts, jeunes et vieux
+se portaient en foule à leur rencontre. Dieu soit loué!
+s'écriaient plus d'une épouse. Sois le bienvenu! disaient plus
+d'une fiancée. Lénore seule attendait le baiser du retour.
+
+Elle parcourt les rangs: elle les monte; elle les redescend, elle
+interroge, hélas, en vain. Dans cette foule innombrable, personne
+ne peut lui donner de réponse certaine. Déjà tous sont éloignés.
+Alors elle arrache ses beaux cheveux, et se roule à terre dans le
+délire du désespoir.
+
+Sa mère s'approche: Dieu ait pitié de toi, ma pauvre enfant! et la
+serrant dans ses bras, elle lui demandait la cause de sa douleur.
+
+--Oh! ma mère! ma mère! il est mort! mort! Périsse le monde et
+tout ce qu'il renferme; Dieu est sans pitié. Malédiction sur moi,
+malheureuse que je suis!
+
+--Que Dieu nous aide, ma fille, implore sa bonté[2] ce qu'il fait
+est bien fait, et jamais il ne nous abandonne.
+
+--Oh! ma mère, c'est une vaine illusion, Dieu m'a abandonnée: mes
+prières sont restées inutiles; à quoi serviraient-elles
+maintenant?
+
+--Que Dieu nous aide! Celui qui connaît sa puissance sait qu'il
+peut nous secourir jusque dans les enfers. Sa sainte parole
+calmera tes douleurs[3].
+
+--Oh! ma mère, la douleur qui me tue, aucune parole ne pourra la
+calmer. Aucune parole ne peut rendre la vie aux morts!
+
+--Écoute, mon enfant, peut-être le perfide a-t-il trahi sa foi
+pour une fille de la lointaine Hongrie. Efface-le de ton souvenir.
+Il ne sera jamais heureux, et, à l'heure de la mort, il sentira le
+châtiment de son parjure.
+
+--Oh! ma mère! les morts sont morts, et ce qui est perdu est
+perdu. La mort, voilà mon lot. Oh! que je voudrais n'être pas née.
+_Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure
+dans l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié!
+Malédiction sur moi, malheureuse que je suis!
+
+--Mon Dieu! ayez pitié de nous; n'entrez pas en jugement avec ma
+pauvre enfant, ne comptez pas ses péchés! Elle ne sait pas quelles
+sont ses paroles. Oh! ma fille, oublie les souffrances de ce
+monde: pense à Dieu, à la félicité éternelle; au moins ton âme
+immortelle ne restera pas dans le veuvage[4].
+
+--Oh! ma mère! qu'est-ce que la félicité, qu'est-ce que l'enfer?
+Avec Wilhelm est la félicité, sans Wilhelm est l'enfer.
+_Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure dans
+l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié! Malédiction
+sur moi, malheureuse que je suis!
+
+Ainsi la douleur ravage son coeur et son âme, et lui fait
+insulter[5] à la divine Providence. Elle se meurtrit le sein et se
+tord les bras. Cependant les astres de la nuit s'élevaient
+lentement sur la voûte du ciel.
+
+Mais écoutez! Voilà qu'au-dehors retentit comme le galop d'un
+cheval. Il semble qu'un cavalier en descend avec bruit au bas de
+l'escalier. Écoutez! la sonnette a tinté doucement, et voilà qu'à
+travers la porte, une voix fait entendre les paroles suivantes:
+
+--Ouvre, mon enfant. Dors-tu, mon amie, ou es-tu éveillée? Penses-tu
+encore à moi? Es-tu dans la joie ou dans les larmes?
+
+--Ah! Wilhelm! est-ce toi? Si tard dans la nuit! Je veillais et je
+pleurais! Ah! j'ai bien souffert. D'où viens-tu donc sur ton
+cheval à cette heure?
+
+--Nous ne montons nos coursiers qu'à minuit. J'arrive du fond de
+la Bohème: tard je me suis mis en route, et je viens te chercher
+pour te prendre avec moi.
+
+--Oh! Wilhelm! entre d'abord que je te réchauffe dans mes bras.
+Entends-tu le bruit du vent dans la forêt?
+
+--Laisse l'aquilon mugir dans la forêt, enfant, laisse-le mugir.
+Le coursier frappe la terre, les éperons résonnent; je ne puis
+demeurer ici. Viens, chausse-toi, saute en croupe derrière moi. Il
+me faut faire encore cent lieues aujourd'hui pour me précipiter
+avec toi au lit nuptial!
+
+--Comment veux-tu que nous fassions aujourd'hui cent lieues pour
+aller au lit de noces! Écoute: la cloche qui a sonné onze heures
+vibre encore.
+
+--Regarde! La lune est claire et brillante. Nous et les morts nous
+allons vite. Je te promets de te mener aujourd'hui même au lit
+nuptial.
+
+--Dis-moi, où est ta demeure, et comment est ton lit de noces?
+
+--Loin, bien loin d'ici; étroit, humide et silencieux: six
+planches et deux planchettes.
+
+--Y a-t-il de la place pour toi et pour moi?
+
+--Pour toi et pour moi. Viens, chausse-toi et monte en croupe: la
+chambre nuptiale est ouverte, les conviés nous attendent.
+
+La jeune fille se chausse et saute avec agilité sur le cheval:
+elle enlace ses blanches mains autour de celui qu'elle aime, et
+ils s'élancent avec le bruit et la rapidité de la tempête. Le
+cheval et le cavalier respiraient à peine, les pierres
+étincelaient sous leurs pas.
+
+Oh! comme à gauche et à droite disparurent à leurs yeux les
+prairies, les plaines et les campagnes! comme les ponts
+retentirent à leur passage!
+
+--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante. Hurrah! les
+morts vont vite. A-t-elle peur des morts?
+
+--Oh! non. Mais laisse les morts en repos.
+
+Quelles sont ces voix lugubres! Où volent ces corbeaux? Écoutez:
+c'est le glas des cloches et l'hymne des funérailles. «Laissez-nous
+ensevelir ce corps[6].» Et de plus en plus approchait le
+convoi funèbre, déjà on distinguait la bière, et le chant semblait
+les accents sinistres des habitants des marais.
+
+--Après minuit, vous ensevelirez ce corps avec vos chants et vos
+plaintes. Maintenant je conduis chez moi ma fiancée, venez
+assister au banquet: viens, chantre, viens avec le choeur, et
+entonne l'hymne du mariage! prêtre, viens aussi, tu prononceras la
+bénédiction quand nous entrerons au lit nuptial.
+
+Le chant funèbre a cessé, la bière a disparu: obéissant à sa voix,
+le convoi part à leur suite. Hurrah! Hurrah! Ils sont presque sur
+les pieds du cheval, et ils s'élancent avec le bruit et la
+rapidité de la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à
+peine; les pierres étincelaient sous leurs pas.
+
+Oh! comme s'envolèrent à gauche et à droite les montagnes et les
+forêts, les buissons et les campagnes, les hameaux et les villes!
+
+-Crains-tu? mon amie...
+
+Là lune est brillante. Hurrah! les morts vont vite! A-t-elle peur
+des morts?
+
+--Oh! laisse donc les morts en repos!
+
+--Vois-tu, vois-tu auprès de ces potences ces fantômes aériens,
+demi visibles à la pâle clarté de la lune? ils dansent autour de
+la roue. Ici, ici, troupe vile et infâme, suivez-nous; dansez la
+danse des noces, nous allons au lit nuptial.
+
+Et la foule des esprits s'élance après eux avec des cris et un
+bruit semblable à celui de l'ouragan dans les bruyères desséchées.
+Et ils allaient toujours au galop avec le fracas et la rapidité de
+la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à peine; les
+pierres étincelaient sous leurs pas.
+
+Oh! comme s'envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour
+d'eux! Comme le ciel et les astres glissaient au-dessus de leurs
+têtes.--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante.
+Hurrah! Les morts vont vite! A-t-elle peur des morts?
+
+--Oh! mon Dieu! laisse donc les morts en repos!
+
+--Mon cheval noir! Il me semble entendre déjà le chant du coq.
+Bientôt le sablier sera écoulé! Mon noir! mon noir! Je sens l'air
+du matin. Dépêche-toi, hâte-toi!... Finie, finie est notre
+course! Le lit nuptial s'ouvre pour nous: les morts vont vite:
+nous voici arrivés!»
+
+Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer: de sa
+houssine légère, il frappe... les verrous se brisent et les deux
+battants s'ouvrent avec fracas. Leur élan rapide les emporte
+par-delà les tombes qui apparaissent de tous côtés à la clarté de
+la lune.
+
+Mais voyez, voyez! Au même instant, Dieu! quel affreux miracle! Le
+manteau du cavalier tombé en poussière[7], sa tête est changée en
+une tête de mort décharnée, son corps est un squelette armé d'une
+faux et d'un sablier!
+
+Le cheval noir se cabre furieux; il hennit, vomit des flammes, et
+s'abîme dans de sombres profondeurs. Des hurlements, des
+hurlements descendent des sphères célestes, des gémissements
+sortent du fond des tombes. Le coeur de Lénore palpitait avec
+angoisse entre la vie et la mort.
+
+Alors, à la lueur de l'astre nocturne, et se tenant par la main,
+dansèrent en rond, autour d'elle, de pâles fantômes, et ils
+entonnèrent l'hymne suivante:
+
+«Patience! Patience! si la douleur brise ton coeur, ne blasphème
+jamais le Dieu du ciel! Ton corps est délivré; Dieu ait pitié de
+ton âme!»
+
+
+
+LA FILLE DU PASTEUR DE TAUBENHAIN
+
+Dans le jardin du pasteur de Taubenhain[8] il y a un bosquet,
+fréquenté chaque nuit par des esprits: on y entend des bruits
+étranges, semblables à un murmure plaintif, et quelquefois à un
+pénible gémissement: on croit distinguer aussi les efforts et la
+lutte d'une colombe qui se débat entre les serres de l'épervier.
+
+Une flamme se promène lentement au bord de l'étang marécageux; sa
+lumière est faible et triste. On voit une petite place qui ne
+produit aucune herbe et que n'arrosent ni la pluie ni les rosées:
+le vent en passant sur cet endroit rend des sons lugubres.
+
+La fille du pasteur de Taubenhain était innocente comme la
+tourterelle: encore au printemps de la vie, pleine de grâces[9] et
+de beauté, elle était l'objet des hommages d'une foule d'amants
+qui tous désiraient obtenir sa main.
+
+De l'autre côté de la rivière, et sur le sommet du rocher, on
+voyait un superbe château, dont les murs brillaient comme
+l'argent, et les toits comme l'acier aux yeux des paisibles
+habitants de la vallée.
+
+Là vivait au sein des plaisirs le jeune chevalier de
+Falkenstein[10]. Le château plaisait à la vue de la jeune fille,
+mais le chevalier revêtu de l'élégant costume du chasseur,
+plaisait encore mieux à son coeur.
+
+Il lui adresse une lettre écrite sur un papier orné de filets
+d'or: sa lettre accompagnait son portrait adroitement caché dans
+un coeur d'or et de perles, avec une bague en diamant; elle
+disait:
+
+«Laisse soupirer en vain, ma Rosette, cette foule d'amants qui
+t'obsède. Quelque chose de mieux t'est réservé. Tu es digne du
+plus brillant chevalier qui ait jamais possédé terres et serfs.
+
+» J'ai un mot bien doux à te dire, mais il faut que ce soit en
+secret, et je voudrais obtenir de toi une réponse favorable. À
+l'heure de minuit, je serai près de toi; alors rassemble ton
+courage, et chasse la crainte.
+
+» À l'heure de minuit, l'appeau imitera le chant de la caille,
+dans les blés, derrière le jardin; et la flûte fera entendre les
+accents harmonieux du rossignol qui appelle sa compagne. Alors,
+rassemble ton courage et ne me fais pas attendre.»
+
+À l'heure de minuit, il arriva, furtif et silencieux comme le
+brouillard. Il était enveloppé d'un large manteau, et n'avait pas
+oublié ses armes. Il s'approcha du jardin avec précaution et fit
+taire les chiens vigilants en leur jetant du pain.
+
+Alors l'appeau imita le chant de la caille, la flûte fit entendre
+les accents harmonieux du rossignol qui appelle sa tendre
+compagne, et Rosette ne se laissa pas attendre.
+
+Il prononça le mot si doux à l'oreille et au coeur. Hélas! une
+amante a tant de confiance; il mit tant d'art et d'adresse à
+écarter la résistance que la pudeur lui opposait.
+
+Il promit, par tout ce qui est sacré, d'être toujours fidèle: il
+invoqua les noms les plus respectables et lui jura qu'elle
+n'aurait jamais de regrets: elle résistait encore, mais
+faiblement.
+
+Enfin il l'entraîna dans le bosquet sombre et silencieux, embaumé
+du parfum des pois odorants: son coeur battait avec force, son
+sein se gonflait, et l'haleine brûlante de la volupté flétrit
+bientôt son innocence.
+
+Et quand sur la terrasse parfumée, les pois se fanèrent, la pauvre
+fille sentit un malaise inconnu: ses joues couleur de rose,
+devinrent pâles comme la neige, et le feu de ses yeux s'éteignit.
+
+Et quand les graines commencèrent à se former, quand la fraise
+rougit et que la cerise se colora, le sein de Rosette devint
+oppressé et sa ceinture trop étroite.
+
+Et quand le temps arriva de faucher les prairies, elle sentit les
+premiers mouvements de l'enfant qu'elle portait.
+
+Et quand le vent du nord vint siffler à travers les chaumes, il
+lui fut impossible de cacher son état.
+
+Son père, homme sévère et emporté, s'en aperçut, et fit éclater sa
+colère:--Puisque ta faute a causé ta honte, fuis loin de moi, et
+songe que le lit nuptial soit prêt en même temps que le berceau de
+ton enfant.
+
+Et d'une main saisissant une courroie, de l'autre ses longs
+cheveux, il couvrit de coups et de meurtrissures sa peau blanche
+et délicate.
+
+Puis il la mit hors de la maison: la nuit était noire et terrible.
+Le vent secouait des nuages une pluie glacée. Elle se traîna
+jusqu'au sommet du rocher escarpé, et chercha à tâtons la porte du
+château pour confier sa peine à son ami.
+
+--Hélas! malheur à moi! tu m'as rendue mère avant d'être épouse:
+je suis déshonorée et mon corps, déchiré de coups, porte le
+témoignage de ma douloureuse récompense!
+
+Elle se jette à son cou, et l'inonde de larmes amères:--Oh!
+répare le mal que tu m'as fait: tu m'as ôté l'honneur, rends-le
+moi, je t'en conjure.
+
+--Pauvre petite, répond-il, je suis fâché de la violence de ton
+père, nous nous en vengerons; en attendant, sois tranquille, entre
+dans mon château, je veux avoir soin de toi: nous parlerons du
+reste un autre jour.
+
+--Hélas! il n'y a pas à différer: les soins que tu prendras de
+moi, ne répareront pas mon honneur. Si tu étais sincère quand tu
+juras de m'épouser, répète ce serment devant l'autel et sous la
+main du prêtre.
+
+--Petite fille, je ne l'entendais pas ainsi. Comment pourrais-tu
+devenir mon épouse? Ne sais-tu pas que je suis d'une noble
+famille? L'alliance ne peut exister qu'entre égaux: mes ancêtres
+rougiraient de moi si j'agissais autrement. Je veux tenir ma
+parole comme je l'ai donnée. Tu seras toujours mon amante: si mon
+piqueur te plaît, je te donnerai une bonne dot, et je te garderai
+mon amour.
+
+--Que l'enfer soit ton partage, homme odieux et perfide! Si tu
+crains de te déshonorer en m'épousant, pourquoi m'as-tu trouvée
+digne d'être déshonorée par ta flamme coupable?
+
+Va, prends une femme d'un sang illustre comme le tien. Ton tour
+viendra: Dieu est juste, il entend et connaît tout. Un valet
+souillera ta noble couche.
+
+Alors, traître, tu sentiras quel bien cela fait de perdre honneur
+et bonheur; tu frapperas ton front avili contre les murs, et de ta
+main tu te donneras la mort!»
+
+Elle se lève, le désespoir dans le coeur: elle court à travers les
+ronces et les épines, les joncs et les marais, ses pieds étaient
+tout en sang, et sa tête égarée par le délire.
+
+«Où irai-je, Dieu de miséricorde! Où irai-je! À qui puis-je
+m'adresser sur la terre, après avoir perdu honneur et bonheur!»
+Elle revint enfin au jardin du Pasteur pour y terminer sa vie et
+ses souffrances.
+
+Ses pieds et ses mains étaient déchirés; elle chancelle et tombe
+dans le bosquet fatal: les douleurs la saisissent sur un lit de
+feuilles mortes et de branches couvertes de neige.
+
+Là, au milieu des tourments les plus affreux, elle donne le jour à
+un fils; et aussitôt tirant de ses cheveux une longue épingle
+d'argent, elle la plonge au coeur de son enfant.
+
+À peine a-t-elle commis le crime, que son délire cesse et que sa
+raison revient.
+
+L'effroi la saisit: «Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je fait!» et
+elle se tord les bras.
+
+Elle creuse avec ses mains sanglantes une fosse au bord du marais
+fangeux:--«Repose en paix, mon pauvre enfant; ici tu es pour
+toujours à l'abri de la misère et du mépris. Moi je serai la
+pâture des corbeaux.»
+
+C'est là que se promène la petite flamme sur les bords de l'étang
+marécageux: sa lumière est faible et triste. C'est là qu'est la
+place où ne croît aucune herbe, et que n'arrosent ni la pluie ni
+les rosées; c'est là que le vent rend des sons si lugubres.
+
+Derrière le jardin on a élevé la pierre des Corbeaux[11], et du
+haut de la roue pend une tête de mort décharnée: c'est la tête de
+la jeune fille; elle regarde la petite fosse placée à trois palmes
+de l'étang fangeux.
+
+Toutes les nuits une figure pâle et livide, se glisse au bas de la
+roue et cherche à éteindre la flamme dans ses mains; mais elle ne
+peut y parvenir, et elle gémit sur les rives du marais.
+
+
+
+LE FRÈRE GRIS ET LA PÈLERINE
+
+Une jeune et belle pèlerine s'approcha de la porte du couvent;
+elle sonna, et un frère gris, pieds nus, se montra à demi.
+
+--Jésus-Christ soit loué! dit-elle.
+
+-Dans toute l'éternité! répondit-il; et, levant les yeux sur elle,
+une émotion soudaine le saisit et son coeur battit fortement.
+
+--Respectable frère, n'est-ce pas dans la solitude de ce couvent
+que se cache l'ami de mon coeur? demanda la pèlerine à demi-voix
+et avec une touchante modestie.
+
+--Fille de Dieu, à quoi puis-je reconnaître l'ami de ton coeur?
+
+--À son cilice, à sa discipline, à sa ceinture de corde et à son
+bâton de saule; mais mieux encore à sa taille élancée, à son
+visage brillant comme une aurore de mai, aux boucles d'or de sa
+chevelure, à ses yeux d'azur, et à son coeur bon, aimable et
+fidèle.
+
+--Fille de Dieu, depuis longtemps il est mort et enseveli, un
+marbre bien lourd le couvre; l'herbe siffle déjà sur sa tombe, car
+il y a longtemps qu'il est mort et enseveli.
+
+Vois-tu là-bas la fenêtre de sa cellule, entourée de lierre? Là il
+vécut pleurant les torts de son amie; là il s'éteignit comme une
+lampe qui manque d'aliment.
+
+Aux sons de l'hymne funèbre, six jeunes filles le portèrent à sa
+dernière demeure: plus d'une larme suivit le cercueil dans la
+tombe.
+
+--Oh! malheur! malheur! Il n'est donc plus! Il est mort et
+enseveli! Oh mon coeur brise-toi! car tu es coupable.
+
+-Ma fille, prends courage, ne pleure pas, mais élève ta prière
+vers Dieu. En vain le chagrin déchire le coeur, en vain les yeux
+s'éteignent dans les larmes: cesse donc d'en verser.
+
+--Oh! non, non! respectable frère. Ne blâme pas mes larmes. Il
+était la joie de mon coeur. Jamais sur la terre il n'y eut un
+amant si tendre et si fidèle!
+
+Laisse-moi pleurer et gémir nuit et jour, jusqu'à ce que mes yeux
+s'éteignent dans mes larmes, et que ma langue desséchée bénisse
+Dieu en disant: tout est fini...
+
+--Ma fille, prends courage et patience, cesse de pleurer et de
+gémir. Quand la violette est cueillie, aucune rosée, aucune pluie
+bienfaisante ne peut la réjouir; elle se fane et pour toujours.
+
+Le bonheur s'envole avec la rapidité de l'hirondelle qui fuit sur
+ses ailes légères: pourquoi donc retenir ainsi le chagrin qui
+écrase notre coeur sous sa masse de plomb; laisse-le s'éloigner!
+Ce qui est mort est mort!
+
+--Oh! non, non! respectable frère, ne mets point de bornes à ma
+douleur. Si je souffrais pour celui que j'aimais tout ce qu'une
+femme peut souffrir, ce ne serait pas trop!
+
+Je ne le verrai donc plus! malheureuse! jamais! La tombe le
+couvre, la neige et la pluie y tombent: l'herbe siffle sur lui.
+
+Azur de ses yeux rose de ses joues; douceur ineffable de ses
+lèvres, où êtes-vous? La tombe a tout dévoré, que le chagrin me
+dévore à mon tour!
+
+--Ma fille, ne t'afflige pas ainsi. Ignores-tu que l'homme doit
+être prêt au bonheur comme à la peine, et qu'il est exposé à tout?
+
+Tu es aimable et constante, et pourtant peut-être votre union
+n'eût pas été heureuse: il était jeune; la jeunesse est changeante
+comme le temps d'avril.
+
+--Oh! non, non! respectable frère; ne parle pas ainsi. Mon ami
+était fidèle et franc comme l'or: jamais la fausseté n'altéra sa
+candeur.
+
+Ah! puisque la tombe l'enchaîne dans ses noirs abîmes, je renonce
+à ma patrie, j'irai porter au loin le bâton de pèlerinage.
+
+Mais avant, je veux m'agenouiller sur son tombeau, je veux que
+l'herbe y croisse plus verte, arrosée de mes larmes et rafraîchie
+de mes soupirs.
+
+--Ma fille, entre d'abord pour te reposer. Entends-tu le vent
+mugir autour de cette enceinte, et la pluie froide retentir sur
+les vitraux?
+
+--Oh! non, non! respectable frère, ne me retiens pas; laisse
+tomber la pluie sur moi, car toute la pluie du ciel ne laverait
+pas ma faute.
+
+--Ah! ma douce amie, reste et console-toi! Regarde-moi, ne
+connais-tu donc pas le frère gris? Hélas! c'est moi qui suis ton
+ami.
+
+Dans la douleur d'un amour sans espoir, je revêtis ce vêtement.
+Bientôt un serment éternel allait exiler ma vie et mes chagrins
+dans la solitude.
+
+Mais, Dieu soit béni! l'année du noviciat n'est pas encore
+expirée! Ma tendre amie, si tu as été sincère et si tu veux me
+donner ta main, nous partirons ensemble.
+
+Dieu soit loué! Dieu soit béni! Fuyez chagrins et soucis! Salut,
+bonheur et joie: viens, mon ami, viens sur mon coeur. La mort
+seule pourra nous séparer.
+
+
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+«Écuyer, selle mon cheval favori; je veux chercher le repos que je
+ne puis trouver dans ce château: j'y suis trop à l'étroit pour
+pouvoir respirer» Ainsi s'écriait le chevalier Charles
+d'Eichenhorst, le coeur rempli d'un noir pressentiment et agité
+comme un homme souillé de quelque forfait.
+
+Il s'élance au galop du haut de la montagne; les étincelles
+jaillissaient sous les pieds de son cheval: il jette un regard
+dans la plaine, et la suivante de Gertrude se montre à ses yeux.
+Il frissonne de la tête aux pieds, comme saisi d'un accès de
+fièvre brûlante.
+
+«Dieu vous garde, noble seigneur, qu'il vous donne la paix et la
+prospérité! Ma pauvre maîtresse m'envoie vers vous pour la
+dernière fois, elle est à jamais perdue pour vous. Son père l'a
+promise au chevalier Plump, de Poméranie; il lui a donné sa
+parole.
+
+Charles, s'est-il écrié, j'en jure par ma lance et par mon épée,
+si tu oses penser encore à elle, les souterrains de mon château te
+serviront de demeure, et les reptiles qui l'habitent seront tes
+compagnons. Je ne prendrai de repos ni jour ni nuit avant de
+t'avoir terrassé, et de t'avoir arraché le coeur!
+
+La malheureuse fiancée est maintenant devant lui; elle laisse
+couler ses larmes et appelle la mort à grands cris. Le Seigneur
+exaucera bientôt ses voeux: si vous entendez le glas funèbre des
+cloches, vous comprendrez bien leur langage.
+
+Va, dis-lui que je vais mourir, s'écriait-elle tout en pleurs.
+Porte-lui ce dernier adieu. Va, sous la garde de Dieu; donne-lui
+cet anneau et cette écharpe: qu'il les conserve pour l'amour de
+moi.»
+
+Cette terrible nouvelle éclata à ses oreilles, semblable au fracas
+du tonnerre; ses yeux s'obscurcirent, et les montagnes semblèrent
+chanceler autour de lui. Mais aussitôt, s'élançant comme la
+tempête, il fit voler un nuage de poussière, et le désespoir lui
+rendit ses forces.
+
+«Dieu te récompense, fidèle suivante; qu'il te récompense, puisque
+je ne puis moi-même te payer ton zèle, qu'il te comble de ses
+bénédictions: va, cours vers elle, dis-lui que je la sauverai;
+fût-elle chargée de mille chaînes.
+
+Ne crains rien, hâte-toi; quand des géants veilleraient sur elle,
+je voudrais encore la leur enlever. Dis-lui qu'à minuit je serai
+sous les murs du château. Il arrivera ce qu'il pourra: bonheur ou
+malheur, je brave le destin.
+
+Pars, hâte-toi.» À ces mots, la jeune fille s'enfuit comme une
+biche légère. Pour lui, il soupira profondément, et s'essuya les
+yeux pour retrouver la vue. Il lança ensuite son cheval en tous
+sens. La sueur inondait la croupe du noble animal. Enfin il prit
+une résolution et s'y arrêta.
+
+Il fit retentir son cor d'argent du haut de ses tours et aussitôt
+une foule de vassaux fidèles accourut à la hâte. Il les prit
+chacun en particulier, et leur donna de secrètes instructions.
+«Soyez tous prêts et attentifs au signal de mon cor.»
+
+La nuit avait couvert de ses voiles sombres les montagnes et les
+vallons. Les lampes du château de Hochburg avaient cessé de
+briller. Tout dormait; Gertrude seule veillait en pensant au
+chevalier.
+
+Voilà qu'un doux son d'amour s'élève du pied de la muraille. «Me
+voici, ma Gertrude; allons, descends, c'est moi, c'est ton
+chevalier qui t'appelle; l'échelle est prête, et mon coursier va
+nous emporter loin d'ici.
+
+--Oh! non, mon Charles, non! cesse de tenir ce langage; si je
+fuyais seule avec toi je serais déshonorée; mais qu'un dernier
+baiser d'amour nous console avant que je sois vêtue de la robe des
+morts.
+
+--Eh quoi! sur ma parole de chevalier tu pourrais asseoir le
+monde: tu peux me confier, avec courage et franchise, ton honneur
+et ta personne. Nous irons chez ma mère et le prêtre nous unira.
+Viens, tu es en sûreté, abandonne-toi au ciel et à moi.
+
+--Mais, mon père, un baron de l'empire, si fier de ses ancêtres et
+de sa noblesse! Sa colère me fait déjà trembler. Il n'aura de
+repos ni jour ni nuit avant de t'avoir arraché le coeur, et de
+l'avoir jeté devant mes pieds.
+
+--Songe seulement à te bien tenir en selle, et nous n'avons plus
+rien à craindre. L'Orient et l'Occident nous sont ouverts. Mais ne
+tarde pas davantage. Écoute! il me semble entendre du bruit. Pour
+l'amour de Dieu! hâte-toi! Viens! La nuit a des oreilles. Si tu
+hésites, nous sommes perdus!»
+
+La jeune fille trembla, elle hésita; le frisson parcourait ses
+membres; il saisit sa main d'albâtre et l'entraîna sur son coeur.
+Oh! quel embrassement mêlé de désir et de refus, de plaisir et de
+crainte, sous les regards silencieux des étoiles voyageant dans
+l'immensité des cieux!
+
+Il prit son amie entre ses bras, la plaça sur son cheval polonais,
+et se mit lui-même derrière elle, rejetant son cor sur ses
+épaules. Il donne de l'éperon, et Hochburg les vit s'éloigner
+rapidement.
+
+Mais, hélas! la nuit entend tout, et aucune parole ne fut perdue.
+Dans la chambre voisine veillait la gouvernante de Gertrude. Le
+coeur pressé par l'appât du gain et la soif de l'or, elle s'élança
+en sursaut pour tout découvrir au vieillard.
+
+«Debout, debout, noble baron quittez votre lit. Votre fille s'est
+enfuie, elle vous couvre de honte et de chagrin. Déjà Charles
+d'Eichenhorst traverse avec elle les forêts et les plaines; ne
+perdez pas un instant si vous voulez les rejoindre!»
+
+Au même instant le baron saisit ses armes, parcourt le château, et
+appelle ses vassaux. «À cheval! mon gendre, prends ton épée et ta
+lance; on enlève ta fiancée, courons au ravisseur.»
+
+Le jour allait paraître; les deux amants s'avançaient avec
+rapidité. Un bruit sourd comme celui de l'orage éloigné se fait
+entendre. Bientôt ils distinguaient des pas de chevaux. Plump,
+furieux, arrive sur eux à bride abattue; il les dépasse, et sa
+lance siffle aux oreilles de Gertrude épouvantée.
+
+«Arrête, arrête, larron d'honneur; ta proie est de peu de valeur;
+mais n'importe, affronte une lance, et nous verrons si tu
+enlèveras encore des fiancées. Et toi, courtisane vagabonde,
+arrête, que ma vengeance t'étende à côté de ton séducteur, et que
+l'infamie vous couvre tous deux!»
+
+--Tu mens, Plump de Poméranie, j'en jure par Dieu et mon honneur
+de chevalier. Descends, que mon épée t'enseigne la courtoisie.
+Arrête, Gertrude. À pied, monsieur l'insolent, que je vous donne
+une leçon de politesse!»
+
+Oh! quelle fut la douleur de Gertrude à la vue des glaives
+étincelants! Les premiers rayons de l'aurore vinrent briller sur
+leurs lames acérées. L'écho s'éveilla autour d'eux au cliquetis de
+leurs armes, et la terre fumait sous leurs pas.
+
+L'épée du chevalier terrassa son discourtois ennemi comme un coup
+de foudre. L'amant de Gertrude ne reçut point de blessure, et
+Plump ne se releva plus. Mais, hélas! que le ciel les protège! À
+peine le combat était-il terminé, que les autres arrivèrent en
+toute hâte.
+
+Alors le cor de Charles retentit dans la forêt, et ses vassaux se
+précipitèrent de tous côtés. «Arrête, baron, écoute-moi; regarde,
+vois-tu ces guerriers? ils sont prêts au combat et n'attendent que
+mon signal.
+
+Arrête, écoute-moi, évite de longs repentirs. Ta fille m'a donné
+sa foi depuis longtemps, elle a reçu la mienne. Pourrais-tu
+déchirer nos deux coeurs! Ses larmes et son sang iront-ils
+t'accuser devant Dieu et les hommes? Si tu le veux, avance, et
+nous allons combattre.
+
+Mais écoute encore un instant: je t'en conjure au nom du ciel,
+avant que tu te rendes la proie du remords. Mon amour pour ta
+fille a toujours été pur et sans tache. Mon père, accorde-moi sa
+main, le ciel m'a donné des richesses et surtout une noblesse qui
+ne craint aucun reproche.»
+
+Oh! comme Gertrude, pleine d'angoisses et de craintes, se flétrit
+de la pâleur de la mort! Son père, bouillant de colère, semblait
+une fournaise ardente. Elle se jeta à terre, et se tordit les
+mains en versant un torrent de larmes.
+
+«Oh! mon père, ayez pitié de votre fille! Que le ciel vous
+pardonne, comme vous nous pardonnez! Croyez-moi, mon père, je ne
+me serais jamais décidée à fuir, sans mon aversion pour Plump.
+
+Combien de fois m'avez-vous bercée sur vos genoux et portée dans
+vos bras! Combien de fois m'avez-vous appelée votre fille chérie,
+la consolation de votre vieillesse! Oh! mon père, rappelez-vous
+ces temps passés! Ne détruisez pas mon bonheur, et songez que du
+même coup vous tuez votre fille!»
+
+Le vieux baron détourna la tête, et passa la main sur son front
+bruni par le soleil. Son coeur était touché et son regard
+attendri; mais il maîtrisa son émotion pour empêcher les pleurs de
+faire honte à son caractère de chevalier.
+
+Enfin, la colère et le ressentiment durent céder à la tendresse
+paternelle: un torrent de larmes vint inonder ses yeux. Il releva
+sa fille prosternée à ses pieds; et, laissant un libre cours à son
+amour pour elle, il se sentit presque défaillir d'un mal doux et
+enchanteur.
+
+«Eh bien! que Dieu me pardonne mes torts, comme je te pardonne les
+tiens. Je te rends toutes mes affections, je te les rends devant
+le Dieu du ciel;» et se tournant vers le chevalier: «Qu'elle soit
+ton épouse, reçois sa main; et avec elle ma bénédiction!
+
+Viens, sois mon fils, je serai ton père. J'ai déjà oublié toute
+offense. Ton père fut jadis mon ennemi mortel, il me causa bien
+des tourments; c'était lui que je haïssais dans son fils.
+
+Répare ses erreurs, mon fils, et que ma fille et moi nous
+trouvions la récompense de ma bonté dans la bonté de ton coeur.
+Que celui qui veille sur nous, que Dieu vous bénisse, dans vous et
+votre postérité.»
+
+
+
+LA CHASSE INFERNALE[12]
+
+Le cor retentit, on entend les cris du départ. Le coursier du
+comte hennit et s'élance. Derrière lui se précipitent les valets
+et les piqueurs; détachés de la lesse[13], les chiens frappent
+l'air de leurs aboiements, ils se jettent à travers les champs,
+les ronces et les prairies.
+
+C'était le jour consacré au repos et à la prière. Les rayons du
+soleil doraient le clocher, tandis que le son harmonieux et mesuré
+des cloches appelait les chrétiens à l'office du matin. Déjà
+s'élevaient vers le ciel les chants pieux des fidèles assemblés.
+
+Le comte passait à un endroit où les chemins se croisaient, les
+cris de ses chasseurs s'élevaient plus joyeux. Tout à coup deux
+cavaliers sont à ses côtés. Celui de droite était monté sur un
+coursier blanc, comme la neige, celui de gauche sur un coursier,
+couleur de feu.
+
+Le premier, dans tout l'éclat du printemps de la vie, brillait
+d'une beauté céleste. Le second, pâle et livide, lançait des
+regards pareils aux éclairs dans la tempête. Ce qu'ils étaient, je
+le soupçonne; mais, qui pourrait l'affirmer?
+
+«Soyez les bienvenus, Chevaliers; vous arrivez à propos. Sur la
+terre ou dans le ciel il n'est rien de préférable au plaisir de la
+chasse.» Le comte parlait ainsi d'un air d'enthousiasme, et
+exprimait par ses gestes son ardeur et sa joie.
+
+--Le son du cor s'accorde mal avec la voix pieuse des cloches et
+les chants du matin, lui dit d'un ton plein de douceur son
+compagnon de droite; reviens sur tes pas, ta chasse ne peut être
+heureuse aujourd'hui; écoute ton bon génie et ne te laisse pas
+guider par l'ennemi des hommes.
+
+--En avant! en avant! s'écria aussitôt le chevalier de gauche. Que
+nous importent les cloches et les hymnes! la chasse seule nous
+divertit; suivez des conseils dignes d'un noble seigneur et non
+des avis bons pour des moines.
+
+--Bien parlé! mon brave compagnon de gauche! tu me parais un héros
+digne de moi. Ceux qui n'osent pas courir le cerf peuvent aller
+s'asseoir au lutrin. Pour toi, mon pieux ami, que cela te
+convienne ou non, je n'en suivrai pas moins ma fantaisie.»
+
+Il dit et s'élance à travers les champs et les forêts; les deux
+étrangers ne quittent pas ses côtés. Voilà qu'un cerf dix cors,
+d'une blancheur éblouissante, se montre dans le lointain et fuit
+rapidement devant eux.
+
+Le cor résonne. Les chasseurs impétueux se précipitent. À la
+vérité, quelques-uns tombent et restent expirants sur la place.
+«Laissez-les, laissez-les, que Satan les relève, le plaisir du
+maître ne doit pas en souffrir.»
+
+Le cerf se cache dans un champ prêt à être moissonné; il croit y
+trouver une retraite sûre. Un vieux laboureur se jette aux pieds
+du comte. «Miséricorde, Seigneur, miséricorde! ne détruisez pas le
+fruit des sueurs du pauvre!»
+
+Le chevalier de droite, s'approche et celui de gauche excite le
+chasseur à satisfaire sa passion dévastatrice. Le comte, méprisant
+les bons avis du premier, suivit les conseils funestes du second.
+
+«Retire-toi, misérable! s'écrie-t-il d'une voix de tonnerre, hors
+d'ici, ou, par le diable, je mets les chiens à ta piste: et vous,
+faites claquer vos fouets à ses oreilles, pour qu'il voie que je
+lui tiendrai parole.»
+
+Ainsi dit, ainsi fait. Il franchit la barrière le premier; tous le
+suivirent: hommes, chiens et chevaux, tous foulent aux pieds les
+épis et la moisson.
+
+Le cerf épouvanté s'enfuit de nouveau par les plaines et les
+montagnes; toujours poursuivi, jamais atteint, il gagne une vaste
+prairie, et pour échapper à la mort, il se mêle à un troupeau de
+vaches paisibles.
+
+Mais voilà que les chiens arrivent de toutes parts; ils
+reconnaissent la trace odorante de ses pas et font retentir l'air
+de leurs aboiements. Le berger, craignant pour son troupeau, se
+prosterne devant le comte.
+
+«Miséricorde, Seigneur, miséricorde, laissez en paix mon pauvre
+troupeau! Daignez réfléchir qu'il y a là plus d'une vache qui fait
+la seule richesse de quelque pauvre veuve. Ne lui enlevez pas tout
+son bien.»
+
+Le chevalier de droite s'approche encore et renouvelle ses
+instances; mais celui de gauche, plein d'une joie maligne, excite
+le chasseur à satisfaire sa passion. Le comte, méprisant les bons
+avis du premier, suivit les funestes conseils du second.
+
+«Quoi! vil pâtre, tu oses me barrer le passage; je voudrais
+pouvoir te changer toi-même en boeuf, je te chasserais toi et tes
+vieilles sorcières jusqu'aux nuages du ciel.
+
+«En avant! en avant! compagnons! sus! sus!» Et les chiens se
+jettent sur tout ce qui les environne; le berger tombe déchiré de
+coups, son troupeau est dispersé et mis en pièces.
+
+Au milieu du carnage le cerf échappe encore, mais déjà sa course
+est ralentie; souillé de sang et d'écume, il s'enfonce dans
+l'épaisseur de la forêt et se cache au fond d'une chapelle.
+
+Sans repos ni relâche la foule avide se presse sur ses pas, aux
+aboiements des chiens, aux cris des piqueurs et au son du cor.
+L'ermite paraît alors à la porte de la chapelle et d'une voix
+suppliante il s'adresse au comte:
+
+«Abandonne ta poursuite, ne viole pas la maison de Dieu. Les
+angoisses de ce pauvre animal, les souffrances de tes victimes
+t'accusent déjà devant le Très-Haut. Pour la dernière fois, écoute
+un avis salutaire; si tu le méprises ta perte est certaine.»
+
+Le chevalier de droite s'approche de nouveau. Il conjure le comte
+de céder à ses instances. Mais celui de gauche, avec une joie
+méchante, l'excite à satisfaire sa passion; et, malgré l'avis du
+premier, le malheureux se laisse entraîner aux conseils du second.
+
+«Je ne m'effraie pas si aisément, s'écrie-t-il, Quand le cerf
+s'envolerait au troisième ciel, je voudrais encore l'y poursuivre:
+que cela convienne ou non à Dieu et à toi, vieux prêtre, je
+suivrai ma fantaisie.
+
+«En avant! en avant! compagnons!» Et il fait retentir son fouet et
+son cor. Soudain l'ermite et l'ermitage disparaissent devant lui;
+derrière lui ont disparu les hommes, les chevaux et la meute. Tout
+le fracas de la chasse tombe englouti dans un vaste silence.
+
+Le comte jette des regards effrayés autour de lui. Il embouche son
+cor et ne peut en tirer de son. Il appelle, sa propre voix ne
+frappe plus son oreille. Le fouet qu'il agite au-dessus de sa tête
+retombe muet à son côté. Il enfonce ses éperons dans les flancs de
+son cheval, et ne peut ni reculer ni avancer.
+
+Et cependant l'obscurité s'épaissit toujours de plus en plus, elle
+devient semblable à la nuit des tombeaux.........Un bruit sourd,
+pareil à la tempête éloignée, se fait entendre. Une voix tonnante
+lui annonce du haut des airs cette terrible sentence:
+
+«Tyran voué à l'enfer, toi qui n'épargnes ni l'animal, ni l'homme,
+ni la divinité, écoute son arrêt. Le cri de tes victimes et la
+voix de tes forfaits t'accusent devant le tribunal où brûle la
+torche de la vengeance.
+
+«Fuis, monstre! fuis! dés ce moment tu seras poursuivi à jamais
+par Satan et sa meute infernale. Tu serviras d'exemple aux princes
+à venir qui, pour satisfaire une passion cruelle, ne ménagent rien
+sur la terre.»
+
+Au même instant une lueur sombre et blafarde éclaire la forêt. Le
+comte frissonne, la terreur le glace jusqu'aux os; l'effroi
+l'environne, un ouragan impétueux l'assaillit avec fracas.
+
+Au milieu de la tempête, une main noire, horrible et gigantesque
+sort de la terre, s'appuie sur sa tête, se referme, et lui tourne
+le visage sur le dos.
+
+Autour de lui éclate une flamme bleue, verte et rouge. Une mer de
+feu l'entoure de ses flots; il distingue dans ses vapeurs tous les
+suppôts de Satan. La horde infernale s'élance vers lui du fond du
+vaste abîme.
+
+Il fuit à travers les champs et les bois qui retentissent de ses
+cris douloureux. Mais la meute furieuse le poursuit sans cesse, le
+jour dans les profondeurs de la terre, la nuit dans l'espace des
+airs.
+
+Son visage est resté tourné sur son dos. Dans sa fuite rapide il
+voit toujours les monstres excités contre lui par l'esprit des
+enfers. Il les voit grincer des dents et chercher à le saisir.
+
+C'est la chasse infernale qui durera jusqu'au jour du jugement, et
+qui souvent, dans la nuit, vient effrayer l'habitant des forêts.
+Maint chasseur pourrait en raconter de terribles récits, s'il
+avait le courage d'en parler.
+
+
+
+LENARDO ET BLANDINE
+
+L'amour le plus tendre enflammait les regards de Lenardo et de
+Blandine. Blandine était la plus belle des princesses: Lenardo le
+plus beau de tous les pages.
+
+De tous côtés, princes, ducs et comtes, couverts d'or et de
+diamants, accouraient pour disputer la main de la plus belle des
+princesses.
+
+Mais, ni l'or, ni les bijoux, ni les diamants ne plaisaient à son
+coeur comme la fleur modeste cueillie par le beau page.
+
+Si Lenardo n'était pas issu d'une illustre origine, il possédait
+de nobles sentiments. Le valet et le chevalier sont tous deux
+créés d'un peu de boue. L'élévation de l'âme est la seule
+noblesse.
+
+Un jour la princesse, entourée d'une foule joyeuse de courtisans,
+se reposait sous un pommier. Elle savourait avec délices les
+fruits que cueillait l'agile Lenardo.
+
+Elle choisit dans sa corbeille d'argent une pomme aux couleurs
+d'or et de pourpre. Elle la lui présente et lui dit:
+
+«Prends cette pomme, qu'elle soit la récompense de tes soins. Les
+meilleurs fruits ne sont pas tous pour les princes. Celui-ci est
+séduisant au dehors: je souhaite que ce qu'il contient te plaise
+encore davantage.»
+
+Le page se dérobe aux regards importuns. Retiré dans sa retraite,
+il ouvre le fruit précieux. O surprise! une tablette y était
+adroitement cachée. Il lit ces mots:
+
+«O toi, plus aimable que les comtes et les seigneurs! toi dont les
+sentiments sont plus nobles et plus tendres que ceux des hommes
+sortis de races antiques.
+
+À l'heure de minuit, abandonne le lit et le sommeil. Rends-toi
+sous l'arbre qui porte la pomme de l'amour. Le bonheur t'y attend.
+C'est t'en dire assez.»
+
+Cette nouvelle parut au page si heureuse et si surprenante, qu'il
+en douta longtemps. Son coeur flottait entre l'ivresse de l'amour
+et les tourments de l'incertitude.
+
+Mais, à l'heure de minuit, à l'heure où les astres innombrables
+abaissaient leurs regards silencieux sur la terre, il sort de son
+lit, il abandonne le sommeil, et se rend au jardin, au lieu
+désigné.
+
+Il attendait assis sous l'arbre de l'amour; un bruit léger se fait
+entendre, le gazon est pressé par des pieds délicats; avant que
+Lenardo se soit retourné, deux bras d'albâtre l'enlacent, et une
+haleine suave a passé sur son visage.
+
+Il veut parler; des baisers voluptueux ferment ses lèvres, et,
+sans qu'un mot ait été prononcé, une main caressante l'entraîne.
+
+Blandine le conduit avec précaution et d'un pas timide «Viens, mon
+ami, viens avec moi: la brise nocturne est glacée. Il n'est ici
+aucun abri. Viens dans ma chambre discrète.»
+
+À travers les épines, les pierres et les ronces, ils arrivent à
+une ancienne grotte faiblement éclairée par la pâle lueur d'une
+lampe; ils traversent un long souterrain.
+
+Princes, seigneurs et gardes, tout dormait. Mais hélas! veillait
+la noire jalousie. Lenardo! Lenardo! quel sera ton sort avant que
+le coq ait fait entendre le chant du matin!
+
+De la plus riche province d'Espagne était venu un prince
+orgueilleux, couvert d'or et de diamants. Il était venu pour
+demander la main de la belle princesse.
+
+Il brûlait, d'une passion ardente; mais en vain. Depuis plusieurs
+années il restait en Bourgogne, sans espoir de succès, et sans
+vouloir abandonner son entreprise.
+
+Aussi l'orgueilleux étranger ne connaissait de repos ni le jour ni
+la nuit: et à l'heure du rendez-vous, il était dans le jardin.
+
+Il vit et entendit tout; car tout se passa près de lui. Il
+grinçait des dents, et le sang ruisselait de ses lèvres.
+«Avertissons sur-le-champ, le prince de Bourgogne.»
+
+Et, au même instant, il pénètre dans l'appartement du prince,
+malgré les gardes. «Je veux lui parler sur l'heure, dit-il, car la
+trahison le menace.»
+
+--Réveille-toi, prince de Bourgogne; l'ornement de ton trône a
+perdu son éclat. Blandine, ta fille, est à cette heure dans les
+bras d'un valet!»
+
+Le vieillard se réveille: sa fille était tout son bonheur. Il
+l'aimait plus que sceptre et couronne, il la préférait même à
+l'éclat du trône.
+
+Furieux, il s'élance de son lit: «Tu mens, traître, tu mens; mais
+tout ton sang paiera ton mensonge, si tu as osé me tromper!»
+
+--Vieillard, je me livre en otage. Mais hâte-toi. Tu verras la
+vérité. Si j'ai menti, que la Bourgogne s'abreuve de mon sang!
+
+Guidé par le serpent, le Prince, le poignard à la main, se dirige
+vers l'entrée de la caverne.
+
+Là s'élevait autrefois un château redoutable. Mais depuis
+longtemps il n'en restait que des débris. Les voûtes seules
+subsistaient encore, recouvertes de ronces et de broussailles.
+
+Le souterrain était presqu'ignoré; mais l'Espagnol en sut trouver
+l'entrée, et ils arrivèrent jusqu'à la chambre d'été de la
+princesse.
+
+Ils aperçurent la lueur de la lampe. Elle leur servit de guide
+pour s'approcher de la porte. Ils marchaient sans bruit, et
+respiraient à peine.
+
+Et s'approchant encore plus, ils prêtèrent une oreille attentive:
+«Entends-tu, Prince. On parle bas. Si tu ne crois pas maintenant,
+tu ne croiras jamais.»
+
+Le vieillard écoute, et reconnaît la voix des deux amants: au
+milieu des baisers et des tendres caresses, ils causaient
+joyeusement.
+
+--Oh! mon ami! pourquoi es-tu embarrassé devant moi, qui suis à
+toi pour la vie. Le jour je suis la fille du Prince, mais la nuit
+je ne veux être que ton esclave.
+
+--Ah! si au lieu d'être fille d'un roi, tu étais la plus pauvre
+des filles des champs, que je serais heureux! Je ne sais quels
+tristes pressentiments viennent se mêler à mon amour.
+
+--Oh! mon ami! laisse là les idées sombres! Regarde-moi bien. Je
+ne suis plus princesse. Aux charmes du pouvoir, à l'attrait de la
+couronne, je préfère le bonheur de l'amour.
+
+--Garderas-tu toujours ces sentiments? Hélas! un jour viendra
+pourtant où l'un des seigneurs qui t'offrent leurs hommages
+obtiendra ta main!
+
+Les torrents se gonflent et s'écoulent. Les vents s'élèvent et
+s'abaissent bientôt. Le coeur des femmes est, dit-on, semblable
+aux ondes et aux vents; ton amour passera-t-il comme eux?
+
+--Ne crains rien de tes rivaux; aucun d'eux n'obtiendra de moi
+cette douce parole que je t'ai donnée pour la vie.
+
+Oui! mon amour est comme l'onde et le vent, l'onde s'écoule et le
+vent s'enfuit, mais ils ne cessent pas pour cela. Ainsi, mon amour
+renaîtra sans cesse[14].
+
+--Je ne sais, mais je crains. Je pressens un sinistre avenir. Les
+unions se rompent et les alliances se brisent, quand elles ne sont
+pas sanctifiées par la bénédiction du ciel.
+
+Si ton père, si le roi apprenait...» le glaive trancherait ma vie,
+et toi tu gémirais jusqu'à la fin de tes jours dans les horreurs
+d'un cachot!
+
+--O mon ami, le ciel protégera des noeuds formés par l'amour et la
+fidélité. Notre bonheur, caché dans l'ombre et le silence de la
+nuit, ne peut redouter aucune trahison.
+
+Viens mon ami, viens mon époux, et qu'un baiser scelle notre
+union.» Ses lèvres s'approchèrent des lèvres de rose de Blandine
+et ses craintes s'évanouirent.
+
+Longtemps encore ils devisèrent ensemble, mêlant à leurs discours
+des caresses et des baisers. Le roi, furieux, voulut enfin
+pénétrer dans la chambre; les serrures et les verrous s'y
+opposaient.
+
+Il attendit donc, semblable au chien qui guette sa proie à la
+sortie du terrier. Mais, après s'être enivré de tous les plaisirs
+de l'amour, Lenardo sentit de nouvelles terreurs.
+
+«Réveille-toi, Princesse; le chant du coq a retenti. Laisse-moi
+m'éloigner avant que le jour paraisse.»
+
+--O mon ami, reste encore, le chant du coq n'annonce que la
+première veille de la nuit!
+
+--Regarde, princesse: l'horizon blanchit. Laisse-moi m'éloigner
+avant que le matin ne me surprenne.
+
+--Oh! mon ami, reste encore, c'est la lueur des astres nocturnes,
+et elle ne trahit pas les secrets de l'amour.
+
+--Écoute, entends-tu l'hirondelle saluer l'aurore de son chant
+accoutumé?
+
+--C'est la voix du rossignol qui célèbre la nuit et l'amour.
+
+--Non! non! Le coq annonce le jour, l'horizon blanchit, le vent du
+matin s'élève, et je reconnais le gazouillement de l'hirondelle.
+Laisse-moi m'éloigner! mon coeur a de tristes pressentiments!
+
+--Adieu donc, mon ami! Mais, non, reste encore. Dieu! quelle
+tristesse me saisit! Approche, que je mette la main sur ton coeur:
+comme il palpite! O coeur, sois-moi fidèle! continue de m'aimer! À
+demain, à la nuit!
+
+--Dors tranquille, mon amie.» Il dit, et se dérobe à ses
+embrassements. Il se glisse le long du souterrain, à la lueur de
+la lampe! mais l'effroi s'était emparé de lui, et un frisson
+mortel parcourait tous ses membres.
+
+Tout à coup le Prince et l'Espagnol se jettent sur lui, et le
+poignardent. Il jette un cri étouffé. «Tu as épousé l'héritière de
+Bourgogne, je te paie sa dot!»
+
+--Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi!» Son oeil se ferme, son âme
+épouvantée s'enfuit privée des secours de la religion.
+
+L'Espagnol, écumant de rage, lui déchire le sein; et, avec une
+horrible joie: «Laisse-moi mettre la main sur ton coeur! ô coeur,
+tu étais aimé, et tu es encore attendu demain à la nuit!»
+
+Il arrache ce coeur sanglant: sa rage se change en une effrayante
+ironie: «Te voilà donc! Comme tu palpites! Aime-la bien! Aime-la
+surtout demain à la nuit!»
+
+Pendant cette scène d'horreur, la princesse sentait un effroi
+qu'elle ne pouvait dompter: un sommeil lourd et agité l'accablait.
+
+Il lui semblait voir une couronne sanglante ornée de perles de
+sang, un festin ensanglanté et une danse infernale.
+
+Elle passa la journée dans son lit, abattue de tristesse et de
+lassitude. «Quand donc sonnera minuit, pour me ramener celui qui
+seul peut me consoler?»
+
+Minuit arriva. Les astres silencieux brillaient au firmament. «Que
+je suis oppressée! quelles sombres terreurs! Mais, Dieu! J'entends
+ouvrir la porte dérobée!»
+
+Un page, vêtu de deuil, entra, portant un flambeau, un anneau
+rompu et taché de sang; il les déposa devant elle et sortit.
+
+Un page vêtu de pourpre lui succède; il dépose un vase d'or fermé
+d'un couvercle scellé du sceau royal.
+
+Enfin un troisième, vêtu d'un habit d'argent, se présente, remet
+une lettre à la princesse tremblante, s'incline, et se retire en
+silence.
+
+Glacée d'effroi, elle ouvre la lettre, la parcourt d'un oeil
+égaré; sa vue se trouble et s'obscurcit comme chargée d'un épais
+brouillard: elle tombe sans connaissance.
+
+Bientôt rassemblant des forces convulsives, elle se relève et
+s'élance, elle danse en chantant. «Allons, de la joie,
+troubadours; de la joie, nobles dames; de la joie, nobles
+seigneurs!
+
+À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles! Comme
+la couronne retentit sur ma tête! Allons, abandonnez-vous au
+plaisir, chevaliers, et vous aussi, nobles suzeraines!
+
+Voyez-vous, l'ami de mon coeur s'élancer avec grâces. Une étoile
+de pourpre orne sa poitrine couverte d'une tunique d'argent. De la
+joie!
+
+Pourquoi restez-vous éloignés! Pourquoi ce sourire de mépris?
+Princes, princesses, il est mon époux, je suis son épouse; les
+anges du ciel nous ont fiancés.
+
+Allons! à la danse, à la danse joyeuse! Pourquoi donc vous tenir
+éloignés? Pourquoi ce sourire de dédain? Fi! noble canaille! tes
+royales bassesses me révoltent!
+
+D'où sont sortis le valet et le chevalier! de la boue. La noblesse
+est dans les sentiments. Mon époux est plus noble que vous, car
+son âme est au-dessus de vos stupides prétentions!
+
+À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles, comme
+la couronne retentit sur ma tête! Allons, de la joie! c'est
+aujourd'hui le jour des noces!»
+
+Ainsi, elle chanta et dansa jusqu'à ce que la rosée de la mort
+couvrît son front et ses joues; alors elle tomba sur le parquet.
+
+Et quand sa vie expirante se ranima pour la dernière fois, elle
+saisit le vase d'or, le serra sur sa poitrine et le découvrit.
+
+Fumant et palpitant encore, comme s'il était sensible à son
+désespoir, le coeur de son amant parut à ses regards. Alors ses
+yeux laissèrent échapper un torrent de larmes amères.
+
+«Oh! mortelle douleur, tu es semblable à l'eau et au vent! le vent
+s'enfuit, l'eau s'écoule, mais ils se renouvellent sans cesse; et
+toi, douleur, comme eux tu es éternelle.»
+
+Enfin, elle arrive aux dernières angoisses de la cruelle agonie;
+et, d'une étreinte convulsive, elle serre le vase contre son sein.
+
+«Pour toi je vivais, avec toi je meurs sans regret! Oh! malheur!
+malheur! ton poids m'accable et m'écrase! Oh! malheur, tu es
+pesant comme une montagne! Je succombe. Mon Dieu, ayez pitié de
+moi!»
+
+Ses yeux se fermèrent pour jamais. Un cri d'effroi retentit dans
+le palais: «Sire, accourez, votre fille se meurt!»
+
+Cette nouvelle éclata comme la foudre aux oreilles du vieillard.
+Il chérissait tant sa fille! il l'aimait plus que sceptre et
+couronne!
+
+L'Espagnol s'offrit à ses regards, et sa vue rendit le prince
+furieux: «C'est à tes conseils, monstre, que je dois mon
+infortune; tout ton sang me le paiera et abreuvera le sol de la
+Bourgogne!
+
+Le sang de ma fille t'accuse devant le tribunal de Dieu; il
+prononce ton arrêt!» Et, tirant son poignard, il en perça la
+vipère étrangère.
+
+«Oh! malheureux Lenardo! Blandine, ma fille! pardonne-moi: ne
+m'accusez pas devant le tribunal suprême, je suis votre père, ne
+m'accusez pas!»
+
+Ainsi le prince se livrait au repentir, mais trop tard. Son
+forfait fut en vain arrosé de ses larmes. Le même tombeau renferma
+le corps des deux amants!
+
+
+
+ [1] Bürger est né à Wolsmerwende, dans la principauté
+d'Halberstadt, le 1er janvier 1748. Un soir, il entendit une
+jeune paysanne chanter les mots suivants:
+_La lune est si claire,_
+_Les morts sont si vite à cheval!_
+_Dis, chère amie, ne frissonne-tu pas?_
+Ces paroles retentirent sans cesse à ses oreilles, et saisirent
+tellement son imagination, qu'il n'eut pas de repos avant
+d'avoir composé quelques strophes sur ce refrain. Il les
+montra à ses amis, qui le pressèrent vivement de ne pas
+laisser son ouvrage imparfait: ce n'était d'abord que des
+couplets isolés qu'il réunit ensuite dans un même cadre.
+Lorsque _Lénore_ fut achevée, Bürger la lut à la société
+littéraire de Goettingue; arrivé à ces vers:
+«Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer; d'un
+coup de sa houssine légère, il frappe... les verrous se
+brisent...»
+il frappa contre la cloison de la chambre, ses auditeurs
+tressaillirent, et se levèrent en sursaut: le poète qui
+tremblait pour le succès d'un ouvrage aussi différent des
+formes ordinaires, commença à espérer qu'il avait réussi. Il
+en eut bientôt la certitude par la vogue prodigieuse que
+Lénore obtint dans toute l'Allemagne; les paysans mêmes
+chantent cette romance, comme les gondoliers de Venise
+répètent les vers du Tasse: Bürger est le poète le plus
+populaire de l'Allemagne. Il n'est personne qui ne sache
+par coeur des fragments de ses poésies. Il mourut de
+misère, et on se hâta de lui élever un monument...
+ [2] _Dis un_: Notre père qui êtes aux cieux.
+ [3] Le Saint-Sacrement
+ [4] La mère de Lénore lui parle ici de Jésus-Christ, que
+les catholiques regardent comme réponse de toutes les
+vierges dans le ciel.
+ [5] Le verbe insulter était intransitif à l'époque de la
+traduction.
+ [6] Ces paroles sont le commencement du chant des
+morts en Allemagne.
+ [7] Le manteau tomba comme de l'amadou brûlé.
+ [8] _Taubenhain:_ Bosquet des Tourterelles
+ [9] Le coordonnant _et_ ne devrait unir que des
+termes de même nombre.
+ [10] _Falkenstein_: Pierre du Faucon
+ [11] _La pierre des Corbeaux:_ Autrefois les coupables
+étaient suppliciés au lieu où le crime avait été commis, et
+leurs corps restaient placés sur la roue même où ils
+avaient expiré: cette roue était élevée sur un poteau qui
+passait par son axe et supportait la tête du cadavre. On voit
+encore de ces horribles monuments dans quelques parties
+de l'Allemagne.
+ [12] «Ce qu'il y a de vraiment beau dans cette poésie
+de Bürger, c'est la peinture de l'ardente volonté du
+chasseur. Elle était d'abord innocente comme toutes les
+facultés de l'âme; mais elle se déprave toujours de plus en
+plus, chaque fois qu'il résiste à sa conscience et cède à ses
+passions. Il n'avait d'abord que l'enivrement de la force; il
+arrive enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le
+porter.
+ Les bons et les mauvais penchants de l'homme sont
+caractérisés par les deux chevaliers blanc et noir. Les mots
+toujours les mêmes, prononcés pour arrêter le chasseur,
+sont aussi ingénieusement combinés. Les anciens et les
+poètes du moyen âge ont parfaitement connu l'effroi que
+cause, en certaines circonstances, le retour des mêmes
+paroles. Il semble que l'on réveille ainsi le sentiment de
+l'inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les
+puissances surnaturelles doivent être monotones; ce qui
+est immuable est uniforme, et c'est un grand art dans
+certaines fictions, que d'imiter par les paroles la fixité
+solennelle que l'imagination se représente dans l'empire
+des ténèbres et de la mort.»
+ (Madame de Staël: De l'Allemagne)
+ [13] Ancienne orthographe du mot «laisse» [NduC]
+ [14] Dans une petite pièce de Goethe, intitulée _Joery
+et Boetely_, on retrouve la même idée et à peu prés les
+mêmes images: voici la chanson de Goethe.
+ _Boetely: L'eau murmure et ne s'arrête pas. Les astres
+errent sans cesse dans le ciel. Les mages s'enfuient avec
+vitesse. Ainsi murmure l'amour, et il passe._
+ _Joery: Les eaux murmurent; les nuages fuient, mais
+les astres demeurent; ils errent et ils restent. Ainsi, dans
+les coeurs fidèles, l'amour s'agite et ne fuit pas._
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lénore et autres ballades
+by Gottfried August Bürger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LÉNORE ET AUTRES BALLADES ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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