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NEUVIÈME ÉDITION. MONTRÉAL<br> +LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH CADIEUX & DEROME</p> +<br><br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + + + +<h3>I.</h3> + +<h3>EN DESCENDANT LE FLEUVE.</h3> + + +<p>Il me semble encore que les choses que je +vais vous raconter se passaient hier; et d'ici, je +revois le quai de la Reine tout encombré de +pesants colis, de chaînes d'ancres, de rouleaux +de câbles, au milieu desquels chuchotaient, +riaient et discutaient, bruyants matelots, gens +d'affaires et amis venant serrer la main et souhaiter +un heureux retour à ceux qui s'embarquaient.</p> + +<p>Le steamer sur lequel nous partions était de +la taille d'un aviso de première classe, fortement +membré, un peu étroit, ce qui—pour les novices—lui +faisait trop prêter la bande au roulis, +mais à première vue il promettait de se bien +défendre à la mer, promesse qu'il nous a noblement +tenue. Dans sa cale, sur son pont, le long +de ses passerelles, sur son gaillard d'arrière, +s'étalait la plus étrange des cargaisons, et dans +ce pandémonium indescriptible s'était donné +rendez-vous tout ce qui peut servir à un homme +qui, sept mois sur douze, se donne le luxe de +vivre comme Robinson Crusoë, loin de toute +distraction, de toute amitié, de tout secours +humain.</p> + +<p>Le <i>Napoléon III</i> partait ce matin-là pour ravitailler +les phares de la côte et du golfe Saint-Laurent.</p> + +<p>Dans les flancs de sa sainte-barbe sommeillaient +dix mille livres de poudre à canon qui—affaire +nerfs probablement—m'ont toujours semblé +être un voisinage peu rassurant pour une centaine +de barils de pétrole que nous avions à +fond de cale. Des quarts de porc salé et de +farine, des ballots de marchandises, des caisses +d'épiceries balancées lourdement au crochet +d'un fort palan, descendaient et disparaissaient +par les écoutilles, pendant que sur le pont on +rangeait des cages à poules non loin de deux +vaches qui ruminaient mélancoliquement au +pied du grand mât, en songeant à ces vertes +prairies des plaines d'Abraham qu'elles allaient +échanger contre les brouillards de l'Anticosti. +Un cochon, insoucieux de son sort, se frottait le +dos sur l'affût d'un canon, regardant d'un air +satisfait un groupe de matelots qui jetaient de +grosses toiles cirées sur des balles de foin +destinées à être exposées à l'air, pendant que +des camarades empilaient des planches et des +bardeaux le long des bastingages. Sur la dunette, +une charrette donnait l'accolade à une +baleinière. Partout ce n'était que chaos, bourdonnement +et travail. L'équipage soigneux et attentif +s'empressait de mettre la dernière main +aux préparatifs du départ, et l'ordre se faisait +vite au milieu de ce tohubohu.</p> + +<p>Le carré des passagers faisait bientôt oublier +tous ces bruits et cet inextricable fouillis. Le +petit salon de l'arrière était simple, coquet avec +ses tentures vertes, bien emménagé, et son +demi-cercle de divan promettait plus d'une +bonne heure de sieste aux coureurs et aux travailleurs +de la mer. La salle à dîner où nous +devions passer de si douces soirées, se montrait +propre, bien éclairée, assez large pour mettre à +l'aise quinze personnes. Elle nous permettait +d'entrer de plain pied dans des cabines parfaitement +ventilées; et c'était plaisir de voir par leurs +portières soulevées un lit frais et bien blanc. +Tout promettait donc d'aller pour le mieux sur +le meilleur des bateaux possibles, et je ne me +laissai distraire de toutes ces douces choses que +par le premier tour de l'hélice qui nous entraînait +vers l'inconnu.</p> + +<p>Le temps était superbe, le fleuve calme, mon +cigare délicieux, et tout en jetant un regard à +ceux qui restaient et qui agitaient leur mouchoir +en signe d'adieu, je me mis à examiner curieusement +ceux qui devaient être mes camarades de +voyage.</p> + +<p>Sur la dunette se promenait en paletot gris, le +binocle gris d'acier à cheval sur un nez passablement +rubicond, un homme à favoris gris dont +la tête s'élançait triomphalement hors d'une +cravate verte, pour aller s'enfouir sous un chapeau +melon. D'une voix bégayante, mais accompagnant +chaque mot d'un coup d'oeil dont +la vivacité suppléait aux lenteurs de la parole, +il donnait des ordres à un colosse qui, debout +sur le gaillard d'avant, la moustache en brosse, +le teint hâlé, le nez dans le vent, répétait d'une +voix de tonnerre chaque monosyllabe tombé des +lèvres de son supérieur.</p> + +<p>Le monsieur bègue était notre capitaine, un +de nos pilotes les plus expérimentés: l'homme +au torse herculéen, à la physionomie franche et +ouverte qui l'écoutait, n'était que premier lieutenant. +Rude tête que celle de LeBlanc, je vous +l'assure: il avait le flair des mystères de l'abîme, +et sentait une caye, un grain ou un danger à dix +lieues à la ronde.</p> + +<p>LeBlanc ne savait ni lire, ni écrire, mais sa +vie s'était passée sur l'océan. La mer était le +livre de cet homme d'airain, et comme la pauvreté +et le hasard en lui fermant le chemin de +l'école l'avaient jeté loin de toutes connaissances +humaines, il avait appris seul, et ne connaissait +pour camarades de collège que la tempête et le +danger. LeBlanc savait donc par coeur la navigation +que nous allions faire, et si de notre +époque personne n'eût songé à lui pour en faire +un chevalier de la Toison d'Or, du temps de +Jason il serait passé d'emblée amiral, et aurait +été de force à mener l'expédition des Argonautes.</p> + +<p>A tribord, près du capot d'échelle, la casquette +galonnée sur le coin de la tête, l'uniforme boutonné +jusqu'au col, le teint bronzé, le nez en bec +d'aigle, l'oeil doux et profond, Jérôme Savard, +notre deuxième lieutenant, s'occupait à transmettre +automatiquement les ordres qui pleuvaient +du banc de quart à l'adresse de l'homme +à la roue.</p> + +<p>De la cambuse au capotin qui menait à la salle +à manger, notre maître d'hôtel, Raphaël Côté, +faisait trottiner son gros ventre tout en transportant +fines poulardes, langues salées et grosses +pièces de résistance. Cela ne l'empêchait pas, +suivant la course qu'il tenait, de lancer un bon +mot à William Déchêne, le cordon bleu du bord +qui suait et soufflait devant ses fourneaux +chauffés à rouge, de saluer obséquieusement un +passager qu'il ne connaissait pas, ou de lorgner +d'un oeil de fin connaisseur les meilleurs plats +du jour. Gai comme pinson, il commençait ce +jour là un service agréable pour tous et qui ne +se ralentit pas une seconde pendant la durée de +nos trois croisières.</p> + +<p>Ce va et vient de l'illustre Raphaël faisait +pressentir les tintements de la cloche du dîner. +Nous étions alors par la travers du phare de +Saint-Laurent d'Orléans, et au moment où j'allais +me lever, j'aperçus dans la direction du sud +scintiller au soleil le clocher de la petite église +de Beaumont. Je n'ai jamais pu regarder ce +temple agreste et sans prétentions, sans que ma +pensée ne repliât ses ailes sur elle-même. Sous +cette voûte de bois, étoilée dans le genre du +siècle dernier, dans ces vieux murs de 1732, non +loin de ces fonts baptismaux à la balustrade en +fer forgé et fleurdelysé, dorment la chair de ma +chair, les os de mes os. C'est là que mes deux +frères Charles et Pierre et que ma chère soeur +Joséphine attendent, calmes et impassibles dans +la tombe, le jour où il sera du bon plaisir de +Dieu de mêler ma poussière à leur poussière.</p> + +<p>Personne au milieu de ceux qui prenaient +l'air sur le pont et regardaient d'un oeil distrait +ce paysage—pour moi le plus aimé, sinon le +plus ravissant du monde—ne se serait douté que +j'étais en frais de broyer du noir, et déjà autour +de moi les manies d'un chacun s'accentuaient.</p> + +<p>A deux pas de là, un étudiant en médecine, +propriétaire d'un énorme colis de drogues où +s'étaient glissés une foule d'instruments aussi +utiles que désagréables, tâtait la clientèle du +bord, parlant du mal de mer à celui-ci, pronostiquant +un rhumatisme à celui-là, faisant à un +troisième qui l'écoutait d'un air hagard, le +résumé des premiers soins qu'il fallait donner à +un noyé, et prévenant chauffeurs et matelots +qu'il distribuerait <i>pro bono publico</i>, tout ce qu'exigent +brûlures, contusions ou cassures, enfin +toute cette série de surprises qui existent entre +le perroquet de hune et l'arbre de couche de +l'hélice.</p> + +<p>Dans les jambes de ce Samaritain anglais, courait +et jasait le plus endiablé des gamins, <i>master +Birdie</i>, homme de dix ans aux réponses phénoménales, +aux théories renversantes, qui un jour, +à table, se prit à causer d'histoire naturelle avec +un joyeux shérif de ma connaissance, bel esprit, +grand parleur, et certes de fil en aiguille ce ne +fut pas ce dernier qui eut le beau rôle dans la +discussion.</p> + +<p>Assis sur un rouleau de chanvre, M. Gagnier, +gardien du phare de la pointe aux Bruyères sur +l'île d'Anticosti, vrai type du canadien des anciens +jours, causait à voix basse avec M. Malouin, +jeune homme qui était parti de San Francisco +pour aller embrasser son vieux père—autre gardien +de phare—et oublier au milieu des joies de +la famille sept longues années de travail et +d'absence.</p> + +<p>Un passager désolé confiait déjà tristement à +l'un des ingénieurs qu'il avait eu tort d'oublier +son paletot et de partir pour le golfe Saint-Laurent +comme on part de chez soi, par une matinée +ensoleillée, pour faire le tour du Belvédère. +Un autre, debout près du mât d'artimon, chaussé +dans ses bottes de sept lieues, coiffé d'une casquette +aux formes cosmopolites, le lorgnon ferme +sous l'arcade sourcillière, discutait gravement +avec son autre compagnon de route, Agénor +Gravel, l'importante question de savoir quel était +le meilleur temps pour prendre en mer le coup +d'appétit, lorsque Raphaël vint mettre tout le +monde d'accord eu sonnant vigoureusement la +cloche, et clerc médecin, hommes de lettres, gardiens +de phare, fils de famille et gamin disparurent +en un clin d'oeil du pont, pour aller se +mettre en rang d'ognons autour de la table +hospitalière du <i>Napoléon III</i>.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire que ce premier dîner +fut assez silencieux. Chacun étudiait la physionomie +de son voisin; mais Agénor, qui n'y +allait jamais par quatre chemins, et avait déjà la +velléité de tutoyer le capitaine, eut bien vite +fait circuler parmi les convives cette gaîté chaude +et pétillante qui ne cessa de régner entre nous, +aux jours de pluie comme aux jours de soleil.</p> + +<p>C'était une singulière tête que cet Agénor +Gravel, et puisque son nom reviendra souvent +sur mes lèvres pendant le récit de ce voyage, +j'aime autant vous faire son portrait tout de +suite.</p> + +<p>Assez grand, large d'épaules, borgne sans le +laisser voir le moins du monde, causeur jovial +et bon enfant lorsqu'on lui demandait un service +ou une anecdote, saupoudrant le moindre +récit d'une légère pointe d'exagération gasconne, +ce qui n'était pas désagréable, triste comme un +saule pleureur dès qu'il approchait une plume +de l'encrier, Agénor avait été une foule de +choses pendant le cours de sa vie aventureuse. +Tour à tour avocat, zouave pontifical, homme de +lettres, journaliste, naturaliste, collectionneur, +bibliophile, ce nouveau Vichnou avait tout juste +conservé de ses différentes incarnations ce qu'il +fallait pour véritablement constituer ce qu'on appelle +un bon garçon, trois mots dont on fait de nos +jours un usage immodéré, et que l'on applique +trop souvent à tort et à travers au premier venu.</p> + +<p>Railleur sans fiel, hardi par tempérament, +serviable et discret par goût, jouissant d'une +bonne santé et de l'<i>aurea mediocritas</i> d'Horace, +joyeux, bon, prodigue de tout ce qu'il avait, il +prenait la vie comme elle se présentait à lui, +sans permettre à l'ambition, à l'excès de travail +ou à l'envie de lui faire des cheveux blancs, des +rides et de la bile avant le temps. Ses ennemis +le fuyaient pour ne pas être forcés de devenir +ses amis, et sans son incomparable paresse, maître +Agénor aurait été de force à courir après eux, +pour se les concilier, en ouvrant la conversation +par leur dire tout le mal qu'il pensait de lui, et +leur faire part de tout le bien qu'il voulait aux +autres.</p> + +<p>On sait déjà qu'Agénor avait une manière +particulière de s'y prendre pour faire causer les +gens; aussi ne faut-il pas s'étonner si le lendemain +de notre départ, nonchalamment couchés +sur une peau de buffle, la tête appuyée sur une +bosse de chaloupe, nous étions déjà en frais de +prendre des notes sur l'intéressante conversation +que nous tenait le gardien d'un des phares +de l'Anticosti.</p> + +<p>Ceux qui sont habitués aux petites grandeurs, +aux grandes misères et aux minces bonheurs +des villes, ne sauraient se faire une idée de la +vie que mènent là-bas ces braves gens. Obligés +de faire cuire leur pain, de tailler leurs habits, +de travailler à la menuiserie, de chasser, pêcher, +être à la fois médecin, calfat, brasseur, que +sais-je? l'été ils n'ont pour distraction que la +culture d'un petit carré de terre, si toutefois +l'avare récif le permet, l'hiver que d'interminables +pipes fumées en tête à tête avec les +épaves arrachées à la tempête, et qui flambent +tristement dans l'immense âtre en pierre de la +cuisine de la tour.</p> + +<p>Notre interlocuteur, M. Gagnier, était, un des +privilégiés de la bande. Il desservait un phare +confortable, spacieux, et lui du moins, pouvait +chausser ses raquettes, ou s'acheminer le long +des sentiers battus par les ours et les fauves, +pour visiter ses voisins et échapper ainsi, cinq +ou six fois l'an, au terrible supplice de l'isolement.</p> + +<p>—Ah! monsieur, disait-il à Agénor, si vous +saviez comme la solitude et le silence amènent +l'homme à être serviable et à aimer son semblable. +Mon plus proche voisin fit un jour +trente-cinq milles à pied pour venir m'apporter +une lettre. D'ailleurs, ajouta-t-il en clignant de +l'oeil, c'était un rude jarret que celui de mon +compère James. Dans un temps de disette il +fut onze jours sans pouvoir fumer. Enfin n'y +tenant plus, il part, enjambe dix-huit milles par +une pluie battante, et me tombe dessus au moment +où j'allais souper. Je veux le forcer à +passer des habits secs, et à boire un bon verre +de rhum. Le rhum, il l'avala sans se faire prier; +mais pour ce qui est des hardes et du souper, il +fit la sourde oreille, et se mit à battre le briquet +et à fumer avec tant d'appétit, qu'une demi-heure +après, il était malade, comme un écolier +qui a voulu faire l'homme et s'est imbibé de +nicotine. Pauvre James! il devait mourir plus +tard d'une maladie bien pire que celle-là, et en +attendant ce fut lui qui entra l'un des premiers +dans la maison de Gamache et le trouva mort, +étendu de tout son long sur le plancher, et la +main crispée sur l'anse d'une cruche de whiskey.</p> + +<p>—Comment Gamache, l'homme aux relations +diaboliques, Gamache le mystérieux, Gamache +le terrible, le grand Gamache buvait autant que +cela? fit d'un ton de profonde commisération +maître Agénor, tout en laissant passer un soupir +encore tout parfumé par un vieux rhum de +Sainte-Croix.</p> + +<p>—Oui monsieur, puisque c'est ce vice qui l'a +tué, reprit gravement Gagnier. D'ailleurs Gamache +n'était pas aussi méchant que nous le +fait la légende. Basque, mais bon coeur sous sa +rude écorce, il s'était entouré de mystère, et se +faisait une réputation de sorcier pour ne pas se +voir déranger dans cette vie de liberté et d'isolement +qu'il aimait autant que sa gourde et son +fusil.</p> + +<p>Puis secouant les cendres de sa pipe par dessus +la lisse de plat-bord, notre interlocuteur ajouta:</p> + +<p>—Nous allons bien, messieurs; voilà que +nous sommes déjà par le travers de la Pointe-à-l'Outarde.</p> + +<p>Et nous indiquant la terre de la main, Gagnier +reprit gravement:</p> + +<p>—Voyez-vous là-bas cette maisonnette blanchâtre +qui se détache sur les tons gris de la côte? +C'est la demeure d'Hawkins, un homme qui a +fait une fin bien tragique! Par un de ces temps +clairs et froids de décembre, il aperçut un navire +abandonné dans les glaces qui montaient lentement +avec le reflux. La batture était solide +et prise au loin, le temps beau, l'air sec mais +sans vent, et, suivi d'un chien, Hawkins partit +résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement +le long de la route le vent se fit, +la neige fouettée par la brise se mit à poudrer, la +mer se prit à travailler sourdement la glace, et +bientôt l'infortuné se trouva à la merci d'un îlot +flottant. Qu'advint-il? comment et quand le +pauvre Hawkins mourut-il? nul ne le sait. +Seulement, à quelques jours de là, sa femme +voyait revenir au logis le fidèle terreneuve, +portant noué au cou, en signe d'adieu et de +souvenir, le mouchoir de son maître. Le printemps +suivant, Hawkins était retrouvé au large +de la Pointe de Mons, gelé, dans l'attitude de la +prière, le front, les mains et les genoux scellés +encore à sa banquise solitaire!</p> + +<p>Pendant que nous écoutions attentivement +ces récits de la mer, le <i>Napoléon</i> filait joyeusement +dans une forte brise de nord-est. La veille, +nous avions ravitaillé le Bicquet; aujourd'hui +nous courions dans le nord laissant par tribord +les côtes verdoyantes du sud qui, vues de cette +distance, paraissent sombres, élevées, ne laissant +voir ça et là sur les flancs escarpés des Schick-Shoacks +qu'une éblouissante tache de neige, +jetée là par l'hiver en signe d'éternel défi au +soleil d'été.</p> + +<p>Déjà nous avions entrevu Bersimis avec son +joli village et son église; vers cinq heures nous +doublions la Pointe de Mons<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, et l'approche du +phare nous était annoncée, en amont, par deux +croix de bois qui abritent des tombes de naufragés, +et font le plus triste effet sur cette côte +montagneuse et boisée, tranchée de fois à autres +par des falaises grises, coupées à pic.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> La pointe de Mons est ainsi nommée en l'honneur de +Pierre du Gua, sieur de Mons, l'infatigable explorateur des +côtes de l'Acadie et le fidèle ami de Champlain. L'amiral +Bayfield est le seul qui ait maintenu la véritable orthographe +de ce nom. Presque toutes les autres cartes indiquent ce lieu +sous le nom de Pointe des Monts, ce qui est un non-sens topographique.</blockquote> + +<p>Dès sept heures du soir la première chaloupe +du steamer était mise à l'eau, et bientôt nous +descendions à terre. Debout sur les galets, le +maître de céans nous attendait pour nous souhaiter +la bienvenue dans son aride domaine, et +mettre à notre disposition son fils, dans le cas +où nous aimerions à escalader les huit étages du +phare, solide construction en pierre qui trône +majestueusement au milieu de ses dépendances, +de sa poudrière, et de son abri à canon, et qui, +de la hauteur de ses 75 pieds, semble narguer +les tempêtes de la rose des vents. Nous profitâmes +de la bienveillance de notre nouvel ami, +montant, grimpant, soufflant, touchant à tout, +demandant des explications sur tout, jusqu'à la +minute où il nous ramena sains et saufs, mais +hors d'haleine sur les galets de la grève.</p> + +<p>Le soleil était alors à son couchant, et je n'oublierai +jamais le spectacle qui nous ravit ce soir-là. +La tour détachait sa façade blanche sur les +teintes pourpres de l'occident. Au loin, la mer +dormait, et son immense respiration venait +mourir au pied des roches moussues que frangeaient +de légers flocons d'écume. Debout, +dans la porte cintrée du phare, entouré de sa +famille qui l'écoutait anxieuse, Ferdinand Fafard, +tête nue, la main tremblante, lisait d'une +voix qui voulait paraître ferme une lettre que +nous lui apportions de l'un de ses fils. Le +lecteur pesait gravement chaque mot, savourait +à longs traits chaque ligne, s'interrompant pour +jeter de temps à autre, par dessus ses lunettes, +un regard sur son auditoire attentif.</p> + +<p>Cette scène touchante aurait mérité les honneurs +de la peinture.</p> + +<p>Fermez les yeux et groupez autour de Fafard +brunes têtes de fillettes, jeune homme au teint +hâlé, profil de vieille et bonne ménagère canadienne; +mettez au fond les âpres teintes d'un +paysage du Labrador; semez sur l'horizon une +poignée de nuages cuivrés qui courent vers le +couchant; relisez, avant de crayonner, ce que +je viens de vous dire plus haut, et vous aurez +un tableau vrai, sinon ravissant.</p> + +<p>—Ah! le manque de nouvelles, nous disait le +brave Fafard, c'est ce qui nous rend la vie si +triste. J'ai bien là, ajoutait-il en montrant sa +lettre, de quoi me consoler pour quelques jours; +mais mon fils Pierre, qu'est-il devenu? Et +mon plus jeune frère, laissé malade dès l'automne +dernier, est-il mort? Et ma petite propriété +du Saguenay, est-elle brûlée lors des +derniers incendies? L'incertitude fait pousser +bien des cheveux blancs. Heureux encore si +nous n'avons que cela—mais les jours d'hiver se +font quelquefois bien longs ici; à preuve ceux +de l'an dernier. Figurez-vous que vers la fin +de l'automne, dès les premières bordées de neige, +ma famille fut attaquée par les fièvres typhoïdes. +Les débuts de la terrible maladie eu mirent sept +au lit, et bientôt les autres suivirent. J'étais +seul valide. Mon plus proche voisin demeurait +à vingt milles, et comme les mauvaises nouvelles +n'ont pas besoin d'un fort vent pour être +portées au loin, le phare était déjà signalé +comme un foyer d'infection aux Indiens qui faisaient +un détour pour ne pas le trouver sur +leur passage. Un seul homme fut touché de +mon malheur. Un matin Laurent Thibeau se +présenta à ma porte et me fit part de sa détermination +de rester avec moi et de m'aider. Tout +alla mieux pour quelque temps; mais comme +nous étions alors aux derniers jours de la navigation, +les brouillards et la neige se mirent de +la partie, et nous forcèrent de tirer du canon +toutes les demies, quelquefois tous les quarts +d'heure. Alors la vibration se faisait terrible +dans cette tour haute de 75 pieds. Nos malades +ne pouvaient la supporter, et avant chaque +détonation, il fallait monter les cinq étages du +phare transformés en infirmerie, avertir ces +pauvres malheureux, et mettre de la ouate dans +les oreilles des plus nerveux. Les jours succédèrent +ainsi aux nuits sans apporter autre chose +que le chagrin, l'inquiétude et les insomnies. +Laurent et moi, nous étions en train de perdre +la tête; le service du phare et des malades ne +se faisait plus que machinalement, lorsque Dieu +prit pitié de nous, et dans sa miséricorde nous +envoya le repos et la joie, en déterminant une +convalescence générale.</p> + +<p>Un mois de tranquillité nous remit frais et +gaillards, et comme les grands froids étaient +venus, j'eus le plaisir de mener une partie de +mon hôpital faire visite à mon confrère de l'Ile-aux-Oeufs. +C'est cette île qu'il y a là-bas, à +dix lieues sous le vent; le golfe était pris en +vive glace, et de ma vie je n'ai fait plus belle +course en traîneau. Vous voyez, messieurs, que +le bon Dieu nous aime encore, et qu'il ne nous +abandonne pas tout à fait, ajouta-t-il sous forme +de péroraison, en versant un verre de champagne +à maître Agénor, et en lui disant:</p> + +<p>—Goûtez ferme, M. Gravel, c'est du meilleur. +Je l'ai acheté il y a quinze jours d'un de nos +pêcheurs de la Trinité, qui en a sauvé bien +d'autres du malheureux naufrage du navire +marseillais du capitaine Figueron, venu à la côte +en septembre passé.</p> + +<p>Puis, comme nous faisions mine de nous +retirer:</p> + +<p>—Allons, messieurs, une nouvelle tournée à +votre prompt retour et à votre bonheur. Quant +à vous autres, mes gars, mettez le petit canot à +la mer, et faites un brin de conduite à la chaloupe +de ces messieurs. Peut-être, avant que +l'ancre du <i>Napoléon</i> ne soit levée, auront-ils le +temps de trouver dans leurs cabines quelques +vieux journaux de par chez nous. Ici, les +morceaux en sont bons à lire.</p> + +<p>Et ce fut ainsi que par un beau clair de lune, +sur une mer splendide, nous quittâmes Ferdinand +Fafard de la Pointe de Mons, enchantés +de notre nouvelle connaissance, et joyeux d'avoir +causé avec lui et de lui avoir donné une bonne +minute de distraction. Nos rameurs glissaient +gaiement sur le flot, qui s'ouvrait pour nous +laisser passer. Au loin, on entendait les ronflements +d'une baleine qui venait respirer à la +surface: sur nos têtes une aurore boréale s'amusait +à couler des tuyaux d'orgue pour les +refondre ensuite, et de la terre le grand cyclope +de pierre nous regardait aller et disparaître.</p> + +<p>Agénor en ce moment eut une inspiration. Sa +mémoire était implacable, et il se mit à déclamer +aux matelots ébahis le commencement du beau +travail de Paul Parfait sur le phare.</p> + +<p>—"A l'heure où le soir tombe, invariablement +il s'allume; peu à peu l'ombre enveloppe sa tour +blanche et l'on ne voit plus surgir au loin qu'un +point brillant, étoile factice posée par la main de +l'homme au bord des flots. Que la nuit soit claire +ou sombre, calme ou tumultueuse, l'étoile luit +toujours de son éclat doux, paisible, immuable, +pour ne s'éteindre qu'avec le retour de l'aube. +Qui pourrait considérer sans émotion cette lueur +perdue dans l'espace, en songeant que c'est elle +qui, à travers les brumes, sous la pluie qui +fouette et le vent qui fait rage, trace au navigateur +sa route, lui marque les écueils à éviter +ou la passe à gagner?</p> + +<p>"Par les nuits étoilées, le phare trace sur la +mer un sillon lumineux, et par les nuits noires +il montre encore à travers l'ombre son grand oeil +vigilant. Qui ne croirait alors volontiers que le +phare est vivant? Qui ne s'adresserait à lui +comme à un être capable de comprendre?"</p> + +<p>D'une oreille distraite j'écoutais. Ma pensée +était ailleurs; et la déclamation d'Agénor avait +réveillé en moi d'autres idées.</p> + +<p>Je songeais à la vie humble, pleine d'abnégation +et de dévouement, que menaient les +modestes gardiens de ces phares.</p> + +<p>—A chacun sa fonction dans le grand rouage +humanitaire. Ceux-ci, me disais-je, doivent être +premiers ministres, généraux ou millionnaires: +ceux-là seront pauvres, méconnus, mais dévoués. +S'il en faut des premiers pour guider les états, +perfectionner les engins de mort et acheter tout +ce qui s'achète sur terre, il en faut aussi des +seconds pour accomplir une mission de paix, +aider et réconforter ceux qui souffrent et qui sont +en péril.</p> + +<p>Mais comme même ici-bas, tout se compense, +ce n'est pas sur les lèvres de ces déshérités que +vient errer le soupir que laissait échapper le cardinal +d'Amboise mourant, lorsque se retournant +vers son infirmier, il lui disait:</p> + +<p>—Ah! frère Jean!... que ne suis-je toujours +resté frère Jean!</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>L'EXPÉDITION DE L'AMIRAL WALKER.</h3> + +<p>Il faisait petit jour lorsque maître Raphaël +que je ne me rappelle pas avoir vu dormir +pendant le voyage, s'en vint sur la pointe des +pieds, chuchoter à la porte de nos cabines:</p> + +<p>—L'Ile-aux-Oeufs, messieurs! Dois-je vous préparer +quelques provisions pour descendre à +terre? On arme le canot en ce moment.</p> + +<p>—Je le crois bien, nom d'une pipe! s'écria +Agénor Gravel, en faisant son apparition dans +le carré avec deux bouquins sous le bras. En +route mes amis! Nous allons faire aujourd'hui +un chapitre inédit de l'histoire du Canada. C'est +ici, que l'amiral Sir Hovenden Walker est venu +aplatir une partie de sa flotte, sous le spécieux +prétexte de mettre le siège devant Québec. Je +vous raconterai tout cela sur l'île; et en attendant, +qui m'aime s'embarque.</p> + +<p>Ce fut ainsi que nous nous installâmes dans +la baleinière, et que nous poussâmes au large.</p> + +<p>En face gisait une île sauvage et dénudée, +longue de trois quarts de mille. Elle était formée +par des rochers granitiques divisés en +quatre sections très-sensibles, et n'avait pour +habitation qu'un petit phare en bois, lavé à la +chaux. Bien que le <i>Napoléon III</i> fût mouillé +par quinze brasses—en approchant de la falaise +on trouve soixante-quinze pieds d'eau—la distance +à franchir n'était pas considérable; et bientôt, +sous la conduite d'Agénor qui n'aimait pas +ce que la brise de mer a de piquant le matin, +nous nous installions dans un de ces nombreux +trous, fouillés tout le long de l'îlot par les chercheurs +de trésors, pendant que l'équipage roulait +sur les crans les quarts de pétrole, les provisions +et les ballots destinés au Robinson de +céans.</p> + +<p>Ce ne fut qu'alors que nous fîmes connaissance +avec les bouquins d'Agénor Gravel. Il +venait de les sortir triomphalement hors d'un +sac qui a contenu bien d'autres choses agréables, +utiles et mystérieuses, pendant les deux +mois qu'il nous tint compagnie, et ils étalaient +modestement sur la mousse sombre du rocher +leurs titres jaunis par le temps.</p> + +<p>Le premier de ces précieux volumes était le +journal du malheureux Walker: le second, s'intitulait +l'histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec par +la mère Françoise Juchereau de Saint-Ignace.</p> + +<p>Quelle relation y avait-il entre ce livre de +loch d'un amiral anglais et le pieux récit d'événements +dont les échos affaiblis étaient venus +s'éteindre sur le seuil d'un monastère? C'est ce +qu'Agénor ne devait pas tarder à expliquer à +des profanes comme nous; car, il avait déjà +commencé par nous dire d'un ton grave:</p> + +<p>—Ce fut le 11 avril 1711, à sept heures du soir, +que le contre-amiral de l'escadre blanche, Sir +Hovenden Walker, accompagné par le brigadier-général +l'honorable John Hill, commandant les +troupes de débarquement destinées au Canada, +vint recevoir au palais de Saint-James les instructions +de la reine Anne. Il y a cent soixante-et-deux +ans de cela, et comme les historiens se +sont contentés d'effleurer le récit d'un des moments +d'angoisse les plus terribles de notre +passé, je me suis mis en tête de venir ici, pièces +en main, vous donner les prémices d'un travail +qui méritait d'être fait, et que ma douce paresse +aurait désiré ardemment voir mener à bonne +fin par un autre. Allons, passez-moi le briquet; +et puisqu'un cigare est le meilleur de tous les +préambules, j'allume et je commence.</p> + +<p>—Les instructions de la reine Anne étaient +précises. Après avoir pris rendez-vous à Spithead, +l'amiral et le général devaient, au premier vent +favorable, faire voile directement pour Boston. +Une fois rendu là, Sir Hovenden Walker détachait +de l'escadre une nombre suffisant de vaisseaux +pour équiper et envoyer les troupes de +New-York, du Jersey et de Pennsylvanie qui +devaient prendre part à l'expédition du Canada, +puis une fois cette mission accomplie, renforcer +sa flotte de tous les vaisseaux disponibles et +remonter immédiatement le Saint-Laurent, pour +se mettre en mesure d'attaquer Québec au plus +tôt.</p> + +<p>Embossé devant la malheureuse ville, l'amiral +anglais avait ordre d'employer toutes les forces +suffisantes, tous les moyens connus pour la +réduire, pendant que le lieutenant général +Nicholson, maintenant en route pour organiser +les milices de la colonie anglaise, combinerait +un mouvement qui s'exécuterait par terre.</p> + +<p>Tout ce qu'il est donné à l'esprit humain de +prévoir avait été employé pour assurer le succès +de cette campagne, préparée longuement +d'avance, et destinée dès l'abord, à être commandée +par Sir Thomas Hardy. Les médecins +de la flotte avaient été pourvus de douze mois +de médicaments. On poussa la précaution jusqu'à +embarquer d'énormes grues pour hisser les +canons anglais sur les remparts de Québec, et +les vaisseaux de Sir Hovenden renfermaient +une flottille de flibots à fond plat, destinés à être +jetés sur le lac Saint-Pierre pour empêcher l'ennemi +de communiquer avec les assiégés, et protéger +en même temps—ils devaient être armés +en frégate—les canots et les flûtes qui emmenaient +les troupes de Nicholson. Les embarras +d'argent avaient même été prévus: et l'on avait +donné droit à Walker—droit qui lui fut contesté +plus tard—de tirer à vue sur les commissaires +de la marine, s'il arrivait à ses équipages +de manquer de vivres ou de munitions.</p> + +<p>En cas de succès,—ce dont, avec le secours +du Dieu tout puissant, la reine Anne n'avait +aucune raison de douter, puisque tous les préparatifs +avaient été faits, les ordres donnés, les +moyens pris pour mener à bonne fin cette campagne—une +force navale anglaise devait rester +dans le Saint-Laurent, pendant que les prises +faites sur les Français transporteraient en Europe +le gouverneur ennemi, les troupes prisonnières, +les religieux et toutes autres personnes comprises +dans les articles de la capitulation. Puis, quand +ces choses glorieuses seraient passées dans le +domaine de l'histoire britannique; lorsque la +Nouvelle France aurait pris rang au nombre des +vassaux de celle qui s'intitulait alors reine +d'Angleterre, de France et d'Irlande,<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> un +ordre d'embarquement devait être donné +aux troupes qui n'étaient plus nécessaires au +maintien de la paix, et Sir Hovenden Walker +s'empresserait de revenir, non toutefois sans +avoir attaqué Plaisance, dans le cas où la saison +lui permettrait d'approcher de Terreneuve. +Enfin, comme de tout temps il y a eu une pointe +de commerce dans les guerres anglaises, sa gracieuse +Majesté terminait en disant, qu'une fois +ces hauts faits accomplis, l'amiral licencierait +les transports dont le service pouvait se passer, +et leur donnerait pour mission d'aller dans les +îles et les ports du continent américain y prendre +cargaison, et alléger d'autant la taxe publique, +tout en faisant le bénéfice du Commerce et de +la richesse nationale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Le titre de roi de France, pris pour la première fois par +Edouard III d'Angleterre, fut porté par ses successeurs jusqu'en +1801.</blockquote> + +<p>Muni de ces instructions royales, l'amiral Sir +Hovenden Walker s'empressa de se rendre à +Portsmouth, puis à Spithead, où l'attendaient +des vents contraires, des calmes plats, des accidents +de mâture, enfin toute cette série de contretemps +qui s'abattent sur une escadre à voile, et +retardent l'appareillage du jour au lendemain.</p> + +<p>Une journée, c'étaient les officiers de la flotte +qui n'avaient pas encore reçu l'ordre d'obéir à +l'amiral, et ne voulaient écouter que Sir Edward +Whitaker, plus ancien que lui. Le lendemain, +c'était l'impossibilité d'obtenir un transport pour +aller chercher l'infanterie de marine à Plymouth. +Puis, les vaisseaux n'avaient pas les garnitures +d'ancre nécessaires: le gros temps s'en mêlait, et +la mer devenait trop forte pour embarquer les +mortiers de siège. S'il ventait bonne brise, les +navires n'étaient pas encore suffisamment approvisionnés. +S'ils regorgeaient de vivres, au moment +d'appareiller un grain fondait sur la frégate le +<i>Devonshire</i>, et lui rasait tous ses mâts de hunes, +pendant qu'une seconde frégate, le <i>Swiftsure</i>, +perdait ses mâts de perroquet. Le grain +passé, le calme prenait; et pendant que toutes +ces contrariétés fondaient à tire d'aile sur la +flotte, le secrétaire Saint-John—plus tard +lord Bolingbroke—ne cessait de dépêcher courrier +sur courrier à l'amiral pour lui dire que +c'était le bon plaisir de Sa Majesté de le voir +prendre la mer au plus tôt.</p> + +<p>Enfin, à force d'écrire, de donner des ordres, +et d'éreinter des courriers, tout devint prêt. Ce +fut le 29 avril 1711 à quatre heures du matin +que l'amiral Walker quitta son mouillage, par +un vent frais est-sud-est, pour continuer cette +série de contrariétés, d'hésitations et de malheurs +qui devait se terminer le long des falaises +de l'Ile-aux-Oeufs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Les frégates avaient pour six mois d'approvisionnements: +les transports pour trois mois.—Livre de loch de l'amiral.</blockquote> + +<p>Conformément à ses ordres, l'amiral mettait +le cap sur Boston, où il était allé 25 ans auparavant, +en 1686.</p> + +<p>A bord, sur 12,000 hommes d'embarquement, +tous—l'amiral et le général exceptés—ignoraient +l'objet de l'expédition. A 153 lieues des îles +Scilly, Walker avait fait mettre en panne et distribuer +à chacun de ses capitaines un pli cacheté, +contenant le nom du lieu où l'escadre devait se +rallier. Pourtant ces précautions devenaient inutiles: +le précieux secret avait été mal gardé.</p> + +<p>Le 2 mai, Walker fut forcé par une saute de +vent d'ancrer à Plymouth, pendant que ses transports +se réfugiaient à Catwater. Un matelot +français embarqué sur le <i>Medway</i>, un renégat +qui prétendait avoir fait quatre voyages dans la +rivière du Canada, entendit dire dans un des +caboulots de la ville, qu'une flotte destinée à la +conquête de la Nouvelle-France était de passage +en ce moment, et se fit offrir à l'amiral +anglais pour la piloter jusqu'à Québec. Walker +épouvanté, se prit à dissimuler devant lui, +assurant qu'il allait croiser dans la baie de +Biscaye, et fit tout de même embarquer cet +homme à bord de l'<i>Humber</i>, avec ordre de le bien +traiter. Ce qui devait être du goût de ce nouveau +Palinure car le colonel Vetch, donnant plus tard +des notes sur le compte de ce transfuge, écrivait +du détroit de Canso à l'amiral, que le pilote +français lui faisait non-seulement l'effet d'un +ignorant, d'un prétentieux, d'un cancre et d'un +ivrogne, mais encore qu'il était sous l'impression +qu'il tramait en sa tête rien qui vaille. Walker +comptait beaucoup sur l'expérience de cet +homme pour éviter les dangers de la navigation +du Saint-Laurent, dangers que son imagination +exagérait, au point de croire qu'une fois l'hiver +venu, le fleuve ne formait, jusqu'au fond, qu'un +bloc de glace. La lettre du colonel venait de +détruire une de ses plus chères illusions.</p> + +<p>D'ailleurs, les contrariétés continuaient à s'acharner +sur le malheureux officier.</p> + +<p>A peine en mer, Sir Hovenden s'aperçut d'une +impardonnable distraction: le transport <i>Mary</i> +avait été oublié à Catwater avec une partie du +régiment du colonel Disney. Par une nuit d'orage, +le mât de misaine du <i>Monmouth</i> fut emporté +comme une paille. La marche de l'escadre se +voyait continuellement retardée par les transports +qui marchaient comme des sabots; par tous +les temps, il fallait leur faire passer péniblement +des câbles de remorque. Dans un cas pressé, +était-il urgent de communiquer avec le général +Hill embarqué sur le <i>Devonshire</i>? celui-ci souffrait +trop du mal de mer pour s'occuper de choses +sérieuses.</p> + +<p>L'indiscipline se mit de la partie. Malgré la +défense formelle de se séparer de la flotte et de +courir sus aux voiles ennemies, un soir, près du +banc de Terreneuve, le capitaine Buttler du +<i>Dunkirk</i> et le capitaine Soanes de l'<i>Edgar</i>, deux +officiers qui avaient pour consigne l'importante +fonction de répéter les signaux de l'amiral aux +vaisseaux de l'escadre, se couvrirent de toiles, et +appuyèrent vivement la chasse à un petit navire +marchand qui louvoyait sur l'horizon. Alors il +fallait sévir. Un conseil de guerre se réunissait. +Et de ces deux vieux officiers qui auraient pu +être si utiles en montrant l'exemple, l'un, le capitaine +de l'<i>Edgar</i>—parce qu'il fut constaté que le +secrétaire de l'amiral avait oublié de lui communiquer +la consigne—se voyait réprimander sévèrement +et retrancher trois mois de solde; +L'autre—celui du <i>Dunkirk</i>—était renvoyé du service.</p> + +<p>Malgré ces déboires, le 25 juin, après cinquante-huit +jours de mer, l'amiral Walker vint +jeter l'ancre devant Boston, où l'attendaient des +fêtes brillantes et de lamentables déceptions. +En mettant pied à terre, Sir Hovenden sembla +devenir le lion de la Nouvelle-Angleterre. L'ouverture +des cours de l'université de Cambridge +se faisait le 4 juillet, sous sa présidence. Le 5 et +le 10 du même mois il assistait au défilé des +troupes d'infanterie de marine, passées en revue +sur Noodles Island, par le général Hill. Le 24 +il se rendait à Roxbury faire l'inspection d'un +régiment de miliciens destinés à l'expédition du +Canada. Le 19 et le 23 c'était une série de bals +et de dîners donnés à bord de l'<i>Humber</i>—en +l'honneur des chefs indiens du Connecticut, ainsi +que des <i>Mohocks</i>, reçus à bord du vaisseau-amiral +au bruit du canon, des fanfares et des +hourrahs de l'équipage. Ces derniers qui +formaient partie des cinq nations furent l'objet +d'une distinction spéciale. Sir Hovenden Walker +voulut bien trinquer avec leurs sachems; et les +chefs pour ne pas rester en arrière de courtoisie, +portèrent un toast à Sa Majesté, en disant à +l'amiral:</p> + +<p>—Depuis longtemps nous nous attendions à +contempler les merveilles que nous voyons maintenant. +Nous sommes dans la joie en songeant +que la Reine a pris un tel soin de nous; car, nous +commencions à désespérer. Maintenant nous +ferons tout en notre possible, et nous espérons +que dorénavant les français seront vaincus en +Amérique.</p> + +<p>Ces raoûts et ces collations fines se succédèrent +ainsi à la file, qui à bord de l'escadre, qui +chez le gouverneur, qui chez les officiers supérieurs +de la colonie, jusqu'au moment où il fallut +parler d'affaires sérieuses.</p> + +<p>Il s'agissait maintenant de trouver et d'embarquer +en toute hâte quatre mois de provisions, +pour 9385 soldats et matelots destinés à l'expédition +navale contre la Nouvelle-France.</p> + +<p>Un seul homme dans Boston pouvait fournir +une aussi importante commande. C'était le capitaine +Belcher, négociant riche et rusé, qui en +peu de temps avait su se rendre maître du +marché de la Nouvelle-Angleterre, et le contrôlait +à sa guise. Tout en prêtant l'oreille aux propositions +de l'amiral, et en gagnant du temps par +des promesses, Belcher réussit à accaparer le sel +disponible, et prit à sa solde tous les boulangers +de la ville: si bien que, le jour venu pour exécuter +son contrat, il se trouva eu mesure de faire ses +conditions lui-même et d'exiger de l'argent +comptant. Les bouchers se mirent de la partie; +ils ne voulaient livrer leur viande que contre-espèces +sonnantes.</p> + +<p>Pendant ces pourparlers, un temps précieux +se perdait. La frégate le <i>Chester</i> venait de briser +son étambot: il fallut le réparer. Plus de seize +pieds de la fausse quille du <i>Humber</i> ayant été +emportés, on ne put songer à l'abattre en carène, +et deux plongeurs furent chargés de l'examiner +et de faire rapport. La frégate <i>Sapphire</i> était +expédiée à Annapolis avec deux compagnies de +miliciens. Sur la demande du gouverneur de la +Nouvelle-Angleterre, ces troupes étaient destinées +à relever l'infanterie de marine; mais sir +Charles Hobby, gouverneur de cette dernière +ville, gardait le tout, en homme prudent, et +malgré des ordres formels, ne laissait pas échapper +cette belle occasion de renforcer sa garnison. +Soldats et matelots désertaient par escouade; +et cet amour de la vie au grand air +devenait tellement épidémique, qu'un soir, à +bord du transport la <i>Reine Anne,</i> six soldats, +parmi lesquels le maître canonnier et le maître +d'équipage, commandés par le deuxième lieutenant, +mettaient une chaloupe à la mer et s'enfuyaient +à force de rames. L'assemblée du Massachusetts +effrayée des proportions que prenait ce +sauve-qui-peut général, avait—il est vrai—promulgué +une loi sévère contre les déserteurs, mais +le gouverneur Dudley semblait à tout instant +vouloir entraver les projets de Walker.</p> + +<p>L'amiral essaya alors de la diplomatie. Un +jour, le 9 juillet, il transmet à la flotte le signal +de déployer les voiles du petit hunier, pour +faire croire aux autorités qu'il commençait l'appareillage, +et aiguillonner ainsi le patriotisme +des Bostonnais. Cette manoeuvre les laissa +aussi froids que le reste, et à bout de patience, +Walker finit par écrire vertement au gouverneur +Dudley, et par lui dire que le peuple de la +Nouvelle-Angleterre vivait comme au temps où +il n'y avait pas de roi en Israël: chacun se conduisant +à sa guise, et faisant du patriotisme et +de la grandeur nationale une question secondaire +à ses intérêts.</p> + +<p>A partir de ce moment les rapports entre ces +deux personnages devinrent de plus en plus +aigres.</p> + +<p>—"Je suis d'avis, et tous les officiers de la +marine et du corps de débarquement partagent +mon opinion, écrivait de nouveau l'amiral au gouverneur, +que votre gouvernement au lieu d'aider +et de hâter le départ de la flotte, l'a entravé autant +que possible. Comment pourrez-vous vous +défendre contre un aussi grand nombre de +témoins et contre des faits aussi évidents? +Lorsque le parlement anglais fera une enquête +sur votre conduite, et qu'il lui sera démontré le +peu d'aide que vous ayez donné à la partie +navale de cette expédition, il y aura alors un +tel cri d'indignation, que la Nouvelle-Angleterre +sera forcée de se repentir de son inaction. Quand +avec la protection de Dieu je suis arrivé ici, +j'espérais que les instructions royales seraient +suivies à la lettre; que les transports et les +pataches de cette colonie auraient été armés et +approvisionnés de suite; que mes cadres auraient +été complétés, et que chacun ferait preuve de +patriotisme en me permettant de reprendre la mer +au plus tôt. Le contraire est arrivé. Rien +n'est prêt; mes hommes m'abandonnent, et avec +mes seuls déserteurs j'aurais pu équiper vos +transports. Jamais toute l'astuce du gouvernement +de la Nouvelle-Angleterre fera croire à +la Reine et à son conseil, que la colonie n'a pu +me donner 400 matelots. Mon séjour sera court +ici; avec la bénédiction de Dieu, j'espère mettre +à la voile demain ou lundi au plus tard, et tout +ce qui peut m'arriver de malheur, je le mets sur +le compte du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre—<i>liberavi +animam meam</i>."</p> + +<p>Enfin, la prise du <i>Neptune</i>, convoyé, à cent +lieues et plus du cap au Finistère, par une flotte +sous le commandement de Duguay-Trouin, vint +ajouter aux transes de l'amiral; et en date du +27 juillet il transmettait au gouverneur une liste +des vaisseaux ennemis, tout en lui écrivant<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>:</p> + +<p>«—Je vous donne avis que, dans le cas où je +quitterais cette rade en d'aussi mauvaises conditions, +et que j'irais me heurter, à monsieur +Duguay, comme cela est probable, s'il se propose +de venir ici, je mets sur le compte de la +colonie tous les accidents qui pourront m'arriver +par le manque de matelots.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ces vaisseaux étaient le <i>Lys</i> de 78 canons, +le <i>Magnanime</i> de 76, de l'<i>Apollon</i> de 72, le +<i>Brillant</i> de 74, le <i>Glorieux</i> de 68, le <i>Fidèle</i> +de 70, l'<i>Aigle</i> de 74, le <i>Protée</i> de 68, et le +<i>Jason</i> de 48 canons.</blockquote> + +<p>Néanmoins, à force de correspondre, de rager +et de se faire du mauvais sang, l'amiral Walker +était à la veille de voir sa flotte en mesure de se +mettre en campagne, lorsqu'une dernière humiliation +fondit sur lui. Les pilotes recrutés à +grands frais dans toutes les criques et baies de +la Nouvelle-Angleterre se faisaient tirer l'oreille, +et prétendaient ne plus connaître le golfe et le +fleuve Saint-Laurent. Bref, ils se cachaient ou +refusaient d'embarquer, et il fallut un warrant +royal pour les consigner à bord.</p> + +<p>Ce fut dans ces tristes circonstances, et après +avoir épuisé toutes ses ressources à se chicaner +comme un clerc d'huissier, que l'amiral sir Hovenden +Walker appareilla le 30 juillet 1711. +Une flotte splendide le suivait: et derrière lui +soixante et dix-sept navires de haut-bord sortirent +des passes de Nantasket, et prirent orgueilleusement +la haute mer<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Voici une liste exacte de cette flotte. Vaisseau amiral, +l'<i>Edgar</i> 70 canons: le <i>Windsor</i> 60 canons, le +<i>Montague</i> 69 canons, le <i>Swiftsure</i> 70 canons, le +<i>Sunderland</i> 60 canons, le +<i>Monmouth</i> 70 canons, le <i>Dunkirk</i> 60 canons, le +<i>Humber</i> 80 +canons, le <i>Devonshire</i> 80 canons. Transports: <i>Recovery +Delight, Eagle, Fortune, Reward, Success Pink, Willing Mind, +Rose, Life, Happy Union, Queen Anne, Resolution, Marlborough, +Samuel, Pheasant, Three Martins, Smyrna Marchant, Globe, +Samuel, Colchester, Nathanael et Elizabeth, Samuel et Anne, +George, Isabella Anne Catherine, Blenheim, Chatham, Blessing, +Rebecca, Two Sheriffs, Sarah, Rebecca Anne Blessing, Prince +Eugène, Dolphin, Mary, Herbin Galley, Friend's increase, +Marlborough, Anna, Jérémie et Thomas, les Barbades, Anchor +and Hope, Adventure, Content, Jean et Marie, Speedwell, Dolphin, +Elisabeth, Marie, Samuel, le Basibé, la Grenade, Goodwill, +Anna, Jean et Sarah, Marguerite, Dispatch, Four friends, Francis, +Jean et Hannah, Henriette, Blessing, l'Antilope, Hannah et Elizabeth, +Friend's adventure, Rebecca, Marthe et Annah, Jeanne, +l'Unité, et le Newcastle</i>, +<i>L'Entreprise</i> de 40 canons, le <i>Saphire</i> de 40, le <i>Kingston</i> de +60, le <i>Léopard</i> de 54, et le <i>Chester</i> de 54 canons, +ainsi qu'une +prise, le <i>Triton</i>, rejoignirent l'amiral dans le golfe. Quant au +<i>Leostoff</i> et au <i>Feversham,</i> frégates de 36 canons qui faisaient +partie de l'escadre, personne n'en entendit plus parler.</blockquote> + +<p>A bord tout était dans la joie. Le temps était +clair; il ventait frais et bon comme disent les +marins, et Dieu daignait enfin sourire à cet +amiral anglais qui, malgré la paix existante +alors entre la reine Anne et le roi très-chrétien, +s'en allait, pour satisfaire un royal caprice, +porter la torche et l'épée dans le pays de nos +pères. Dans ces temps hélas! le paradoxe était +une arme subtile entre les mains du pouvoir. +Anne n'était pas femme à rester en arrière, et +dans un jour de spleen, elle s'était mise en tête +que les Français établis au Canada et obéissant +aux prétendus titres de Sa Majesté le roi de +France, étaient tout autant ses sujets que s'ils +fussent nés dans la Grande-Bretagne ou en +Irlande. Ces beaux sentiments trouvèrent un +écho fidèle chez l'amiral Walker; et il s'était +occupé à les consigner dans une ronflante proclamation, +bien longtemps avant que sa flotte, +âpre à son oeuvre de destruction, se fût mise à +courir toutes voiles dehors, la poulaine tournée +vers Québec.</p> + +<p>A la hauteur du Cap-Breton, l'<i>Edgar</i> sur lequel +était hissé le pavillon amiral, fut rejoint +par le <i>Chester</i> qui mit à son bord le capitaine +Paradis. Ce dernier commandait le <i>Neptune</i> de +la Rochelle, petit navire de 120 tonneaux, armé +de 10 canons, portant 70 hommes, dont 80 destinés +à la garnison de Québec. Il avait été +amariné quelques jours auparavant par le capitaine +Matthews. Vieux loup de mer qui avait +fait deux naufrages dans le golfe, et en était +rendu à son quarantième voyage au Canada, le +capitaine Paradis connaissait son Saint-Laurent +par coeur; et décidément, le ciel semblait se +ranger du côté de l'amiral, en jetant sur sa route +pareil pilote. Une récompense de cinq cents pistoles—soit +deux cent cinquante louis—dont cent +pistoles d'arrhes, fut promise au capitaine Paradis +s'il voulait se faire le lamaneur de la flotte: +une fois rendu à Québec, le prix du <i>Neptune</i> lui +serait payé en entier, et sa vieillesse mise à +l'abri du besoin.</p> + +<p>Pour être juste envers le prisonnier de Walker, +les mémoires et les documents du temps ne +mentionnent pas s'il accepta ou refusa. La +seule chose qui soit parvenue jusqu'à nous, c'est +que Paradis, au dire même de l'amiral, ne se +gêna nullement pour lui faire un sombre tableau +des misères et des intempéries qui attendaient +la flotte anglaise dans les eaux de la Nouvelle-France. +Ces avis concordaient avec ce que le +premier lieutenant du <i>Neptune</i>, expédié à Boston +à bord de la prise du <i>Chester</i>, avait déjà assuré +à l'amiral:</p> + +<p>—Si vous vous aventurez dans le Saint-Laurent +avec pareille flotte, lui disait-il, vous y +perdrez tous vos vaisseaux.</p> + +<p>Sur le moment, Walker crut que ces paroles +n'étaient qu'une ruse de la part d'un Français +qui voulait sauver son pays de l'invasion. Bientôt, +l'idée d'être obligé d'endurer peut-être les +rigueurs d'un hiver canadien se prit à hanter +continuellement le cerveau de l'amiral, et plus +tard, ce cauchemar lui faisait écrire une de ses +meilleures pages. Mais en ce moment, tout entier +à ce que lui disait Paradis, et se rappelant +en même temps la conversation du lieutenant +du <i>Neptune</i>, Walker devint soucieux; et la brise +venant à tourner grand frais, il prit la résolution +de se mettre à l'abri dans le havre de Gaspé. +Un navire français de la Biscaye était là, en +train de charger du poisson pour l'Europe. On +s'en empara, et comme le lendemain il fallait +faire d'inutiles efforts pour le touer au large, +l'ordre fut donné de le saborder, de mettre le +feu aux habitations du bassin, de détruire les +provisions qu'on y trouverait, et de faire prisonniers +tous ceux qu'on rencontrerait, pendant +que le <i>Sapphire</i> et le <i>Léopard</i> iraient brûler +Bonaventure, qui ne fut sauvé que par un calme +plat.</p> + +<p>Amère dérision des choses humaines! Qui +aurait dit en ce moment au chevalier Sir +Hovenden Walker, contre-amiral de l'escadre +blanche, que ce méchant lougre coulé à fond, et +cette dizaine de baraques réduites en cendres +seraient les seuls souvenirs que sa formidable +armada laisserait aux flots oublieux du Saint-Laurent, +l'aurait-il crû?</p> + +<p>Un vent frais poussa bientôt l'escadre hors du +bassin de Gaspé. En le débouquant la brise +fléchit, le calme se fit; et, une pluie fine se prit +à tomber pendant qu'au large le brouillard se +faisait. Bientôt il enveloppa la flotte, ne laissant +voir que de fois à autres les voiles d'une frégate +ou d'un transport, qui tâchaient de garder autant +que possible leur ligne de bataille pour +éviter le boulet que chaque commandant de division +avait ordre de leur envoyer, dans le cas +où ils s'en sépareraient. Ceci dura toute la +journée du 22 août, mais le soir le vent se prit +à souffler en foudre, le brouillard devint de plus +en plus intense, la sonde ne mordit pas, et +comme depuis le mardi les vigies n'avaient pas +signalé la terre, ou calcula par estime qu'on +serrait de près le Nord.</p> + +<p>L'officier de loch venait de faire une erreur +de quinze lieues!</p> + +<p>Paradis consulté, fut alors d'avis de mettre en +panne avec les amures à bâbord, tout en ayant +soin de se tenir la tête au sud au moyen du perroquet +d'artimon et du grand hunier.</p> + +<p>Deux heures et demie se passèrent à faire cette +manoeuvre, et l'amiral venait de se mettre au +lit, quand tout à coup, le capitaine de l'<i>Edgar</i> +crut entrevoir là terre. D'après de nouveaux +calculs, il en était arrivé à la conclusion que +c'était la côte sud, et courant avertir son supérieur, +il reçut l'ordre de faire des signaux à la +flotte pour qu'elle virât immédiatement vent +arrière, et recommençât la même manoeuvre +avec les amures à tribord.</p> + +<p>Un jeune officier du régiment du général +Seymour, le capitaine Goddard, se trouvait alors +sur le gaillard d'arrière. Il aperçut la mer +déferler et se briser sous le vent, au moment où +l'<i>Edgar</i> faisait son abatée; et tout effrayé, il se +précipita dans les appartements de l'amiral, en +lui criant:</p> + +<p>—Sir Hovenden! nous sommes entourés de +récifs!</p> + +<p>L'amiral se prit à plaisanter M. Goddard sur +sa frayeur; lui assura que le capitaine de sa +frégate, M. Paddon, était encore plus compétent +pour les choses de la mer qu'un officier d'infanterie, +et lui souhaita le bonsoir.</p> + +<p>Le fantassin ne se tint pas pour battu. Pendant +cette conversation avec son supérieur les +brisants avaient grandi: un tumulte terrible se +faisait sur le pont, et oublieux de l'étiquette +pour ne plus songer qu'au salut de tous, le capitaine +Goddard rentrant de nouveau dans le carré +de Sir Hovenden, le supplia au nom de Dieu, +de monter sur son banc de quart.</p> + +<p>L'amiral s'y rendit gaiement—<i>in gown and +slippers—</i>en robe de chambre et en pantoufles.</p> + +<p>L'<i>Edgar</i> était à la veille de talonner. Tout +le monde avait perdu la tête; personne ne savait +où était allé Paradis. La frégate faisant +chapelle s'était laissée coiffer, et avait rejeté les +brisants sous sa hanche, pendant que pour +comble de malheur, le capitaine Paddon hors de +lui, faisait dégager une ancre qui dérapa de suite, +et qu'il fallut couper immédiatement.</p> + +<p>La lune sortit alors du brouillard, et montrant +distinctement la côte Nord, permit à l'amiral +de rassurer un peu ses hommes. Sur ces entrefaites, +Paradis que l'on avait éveillé fit transmettre +l'ordre de hisser toutes les voiles. Il fallait +sortir de là couvert de toiles, ou chavirer.</p> + +<p>L'<i>Edgar,</i> sous la main ferme du capitaine +canadien-français se pencha sur les brisants, fit +une seconde abatée, plongea fermement ses +écubiers sous la lame, et sortit.</p> + +<p>Pendant cette nuit là, séparé de son escadre, +l'amiral courut dans le sud; puis, au matin, en +reprenant sa bordée, il fit la rencontre du <i>Swiftsure,</i> +qui lui apprit une partie de l'immense +désastre que nous ne connaissons plus que sous +le nom du "naufrage de l'Anglais."</p> + +<p>A ce rapport vint bientôt se joindre celui du +capitaine Alexander, du <i>Chatam.</i> Il était navrant.</p> + +<p>Huit gros transports de 2,316 tonneaux et +trois quarts,—ancienne jauge,—l'<i>Isabella Anne-Catherine,</i> +le <i>Samuel et Anne,</i> le <i>Nathaniel et Elisabeth,</i> +le <i>Marlborough,</i> le <i>Chatam,</i> le <i>Colchester,</i> +le <i>Content</i> et le <i>Marchand de Smyrne</i> étaient venus +s'éventrer sur l'Ile-aux-Oeufs, pendant cette nuit +terrible. Les capitaines Richard Bayley, Thomas +Walkhup et Henry Vernon s'étaient noyés. +Jusqu'à présent 884 cadavres jonchaient les +criques de l'Ile-aux-Oeufs et les sables de la +côte du Labrador. Trois frégates le <i>Windsor</i>, +l'<i>Aigle</i> et le <i>Montagne</i> n'avaient évité une perte +totale, qu'en se réfugiant, sans le savoir, dans la +passe où le <i>Napoléon III</i> est ancré en ce moment. +Par ce désastre, les régiments des colonels +Windress, Kaine et Clayton, ainsi que celui du +général Seymour, entièrement composés de vétérans +de l'armée de Marlborough, se trouvaient +presqu'anéantis: et l'on reconnut sur la grève +deux compagnies entières des gardes de la reine, +qu'on distingua à leurs casaques rouges<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p><i>Vide</i> Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, Livre XV, +page 357.</p> + +<p>D'après les numéros des lundis 10 et 23 juillet 1711 du +<i>Boston News-Letter, published by authority,</i> les régiments embarqués +sur les transports de l'amiral Walker, étaient ceux +des colonels Kirke, Seymour, Disney, Windresse, Clayton, +Kaine, ainsi que celui du général Hill. Outre ces troupes, il +y avait 600 hommes d'infanterie de marine commandés par +le colonel Churchill, et un train d'artillerie de quarante chevaux +sous les ordres du colonel King. Les troupes de milice +consistaient en deux régiments levés dans la baie du +Massahusetts, dans le New-Hampshire et dans la plantation +du Rhode-Island, le premier commandé par le colonel Walton, +le second par le colonel l'honorable M. Vetch.</p></blockquote> + +<p>Quel était le chiffre exact des pertes de l'amiral +Walker? Nul ne le saura positivement, mais +ce que l'historien peut rappeler, sans faire erreur, +c'est que dès son arrivée à Boston, Sir Hovenden +demandait au gouverneur Dudley quatre +mois de rations pour les 9,885 hommes qu'il amenait +d'Angleterre; puis que lors du conseil de +guerre tenu sur l'opportunité d'attaquer Plaisance, +après le naufrage de l'Ile-aux-Oeufs, il +déclara ne plus avoir que 3,802 hommes à bord +de ses frégates et 3,841 sur ses transports, soit +un total de 7,643 matelots et soldats.</p> + +<p>Or, d'après le rapport officiel de l'amiral +Walker, 220 hommes embarquèrent à bord de +l'<i>Isabella Anne Catherine;</i> 102 étaient sur le +<i>Chatam;</i> 150 sur le <i>Marlborough;</i> 246 sur le +<i>Marchand de Smyrne;</i> 354 sur le <i>Colchester;</i> 188 +sur le <i>Nathaniel et Elizabeth;</i> et 150 sur le <i>Samuel +et Anne:</i> soit un total de 1,410. Tous ses +vaisseaux, plus le <i>Content</i> qui n'est pas +mentionné dans cette pièce justificative, périrent +sur l'Ile-aux-Oeufs. Et en faisant la part +de la maladie et des désertions, nous pouvons +donc sans exagérer mettre à 1,100 le nombre des +noyés et des manquants à l'appel, le lendemain +de la triste nuit du 22 août.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Il ne faut pas oublier, que dans l'introduction de son +journal, page 25, Walker avoue avoir perdu, en s'en revenant, +la frégate le <i>Feversham</i> de 36 canons, commandée par le capitaine +Paston, ayant à son bord 196 hommes d'équipage, et +trois nouveaux transports dont les morts n'entrent pas dans le +dénombrement.</p> + +<p>Au moment de livrer cette page à l'impression un curieux +bouquin me tombe sous la main. Il est intitulé: <i>The chronological +historian, containing a regular account of all transactions +relating to British affairs, by Mr. Johnson, London, +MDCCXLIII</i>.</p> + +<p>On lit ce qui suit aux pages 313, 314:</p> + +<p>22 August 1711.—Eight of the transports of Sir Hovenden +Walker's fleet with eight hundred officers and soldiers were +cast away in the river Canada, where upon the rest of the fleet +returned to New-England.</p> + +<p>9 October 1711.—Sir Hovenden Walker and Brigadier Hill +with the fleet of men of war and transports returned to Portsmouth +from their Expedition of Canada, and on the 15 instant +the admiral's ship the <i>Edgar</i> was accidentally blown up with +400 seamen and several other people on board, <i>all the officers +being ashore</i>.</p></blockquote> + +<p>Ce soir-là, la tempête s'était rappelé qu'elle +avait jadis dompté l'orgueil d'un autre amiral +anglais, Sir William Phipps, en lui arrachant plus +de mille hommes, et en lui brisant 38 vaisseaux. +Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette +nouvelle oeuvre de destruction, et sauver la +Nouvelle-France de l'étreinte de l'Anglais.</p> + +<p>Atterré par son incroyable désastre, l'amiral +Walker enjoignit au capitaine Cook du <i>Léopard</i> +de croiser autour de l'île et de sauver ceux qu'il +pourrait, pendant que lui-même courrait des +bordées toute la nuit. Le lendemain, il dépêcha +le <i>Monmouth</i>, avec ordre de chercher un mouillage +sûr dans les environs, pour la flotte; mais +l'officier de ce navire ayant fait un rapport +négatif, et les pilotes se reconnaissant incapables +de conduire l'escadre dans la baie des Sept-Iles, +l'amiral donna l'ordre de répartir les survivants +sur le reste de ses vaisseaux, et réunit son conseil +de guerre.</p> + +<p>On était alors à six lieues ouest-sud-ouest de +la pointe des Monts Pelées.</p> + +<p>Tous les capitaines et pilotes furent sommés +de se rendre auprès du pavillon amiral, hissé +temporairement à bord du <i>Windsor</i>. Les minutes +de cette séance disent que Sir Hovenden Walker +présida, et que les officiers présents furent, le +capitaine Joseph Soans du <i>Swiftsure</i>, le capitaine +John Mitchel du <i>Monmouth</i>, le capitaine Robert +Arris du <i>Windsor</i>, le capitaine George Walton du +<i>Montague</i>, le capitaine Henry Gore du <i>Dunkirk</i>, +le capitaine George Paddon de l'<i>Edgar</i>, le capitaine +John Cockburn du <i>Sunderland</i>, et le capitaine +Augustin Rouse du <i>Sapphire</i>. La discussion +débuta sur un ton d'aigreur. Quelques officiers +allèrent jusqu'à reprocher à Sir Hovenden +Walker de ne pas les avoir consultés, avant le +départ de Boston. L'amiral fut hautain. Le capitaine +Bonner pilote de l'<i>Edgar</i>, et M. Miller +pilote du <i>Swiftsure</i>, insistèrent sur le danger +qu'offrait le passage de l'île aux Coudres, près +de Québec. Leurs camarades vinrent à la suite +les uns des autres avouer leur incompétence, et +il fut résolu à l'unanimité d'abandonner toute +tentative sur Québec, et de s'en aller à la rivière +Espagnole, au cap Breton, pendant que le <i>Léopard</i>, +en compagnie d'un brick le <i>Four Friends</i> et +d'un sloop le <i>Blessing</i>, continueraient à croiser le +long du lieu du sinistre.</p> + +<p>Au Cap Breton, les tâtonnements et les pertes +de temps recommencèrent. Walker n'osait plus +retourner en Angleterre sans tenter un coup de +main sur Plaisance. D'ailleurs ses instructions +étaient positives là-dessus. Beaucoup d'officiers +furent de l'avis de l'amiral; mais le général Hill +fit à ce projet une forte opposition. On eut recours +encore une fois à un conseil de guerre, et il fut +résolu à l'unanimité, vu que l'on n'avait plus que +pour onze semaines de vivres—les hommes étant +mis à la demi-ration—de faire voile vers les côtes +anglaises. Mais avant de partir, l'amiral crut +prudent de prendre possession de cette terre au +nom de la reine Anne, en remplaçant les armes +de France par une inscription latine taillée en +forme de croix.</p> + +<p>Tout était maintenant au complet, puisque +cette croix qui se dressait sur le Cap Breton, +faisait face à l'entrée de ce golfe et de ce fleuve +Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, +et remplaçait celle que Sir Hovenden Walker +avait oublié de laisser sur la côte déserte du +Labrador.</p> + +<p>Ainsi se termina cette terrible expédition +armée à grands frais, et sur laquelle la reine +Anne et ses ministres reposèrent tant d'espérances. +La désertion des équipages, l'indiscipline +des officiers, l'incompétence des pilotes, +l'incroyable <i>jettatura</i> de l'amiral, et surtout le +manque de patriotisme des Bostonnais, toujours +prêts à importuner le roi pour lui faire tenter +un coup de main sur Québec, mais incapables +de faire le moindre sacrifice pécuniaire pour +aider Sa Majesté à mener à bonne fin pareille +entreprise—furent les causes premières des +désastres de cette campagne qui, loin de perdre +la Nouvelle-France, comme on l'espérait, ne fut +qu'une source de profits pour elle.</p> + +<p>"—On crut envoyer à l'Ile-aux-Oeufs ramener +leurs dépouilles, dit la soeur Jeanne-Françoise +Juchereau de Saint-Ignace, dans son Histoire +de l'Hôtel-Dieu de Québec. Monsieur Duplessis, +receveur des droits de monsieur l'amiral, et +monsieur de Montseignat, agent de la ferme, +frétèrent une barque et gagèrent quarante +hommes, à qui ils donnèrent un aumônier et des +provisions de vivres pour aller passer l'hiver +dans cet endroit, afin qu'au printemps ils tirassent +tout ce qu'ils pourraient. Ils partirent en +1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec +cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle +dont le récit fait horreur: plus de 2,000 +cadavres nus sur la grève qui avaient presque +tous des postures de désespérés: les uns grinçaient +des dents, les autres s'arrachaient les cheveux, +quelques-uns étaient à demi-enterrés dans +le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait +jusqu'à sept femmes qui se tenaient par la main +et qui apparemment avaient péri ensemble. Un +sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes +dans ce naufrage. Les Anglais se tenaient si +assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient +déjà distribué les gouvernements et les emplois: +ceux qui devaient les remplir emmenaient +leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir +en arrivant. Les Français prisonniers qui +étaient dans la flotte, y en virent quantité qui +suivaient leurs pères ou leurs maris, et grand +nombre de familles entières qui venaient pour +prendre habitation."</p> + +<p>"La vue de tant de morts était affreuse, et +l'odeur qui en sortait était insupportable; quoique +la marée en emportât tous les jours quelques-uns, +il en restait assez pour infecter l'air. +On en vit qui s'étaient mis dans le creux des +arbres; d'autres s'étaient fourrés dans les +herbes. On vit les pistes d'hommes pendant +deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelques-uns +avaient été rejoindre plus bas leurs +navires. Il devait y avoir de vieux officiers; +car on trouva des commissions signées du Roy +d'Angleterre, Jacques II, réfugié en France dès +1689. Il y avait aussi des catholiques, car parmi +les hardes il se trouva des images de la Sainte-Vierge."</p> + +<p>"On rapporta des ancres d'une grosseur surprenante, +des canons, des boulets, des chaînes +de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, +des selles de chevaux magnifiques, des épées +d'argent, des tentes bien doublées, des fusils en +abondance, de la vaisselle, des ferrures de +toutes sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux +et une infinité d'autres choses."</p> + +<p>On en vendit pour 5000 livres.</p> + +<p>Tout le monde courait à cet encan: chacun +voulait avoir quelque chose des Anglais.</p> + +<p>On y laissa beaucoup plus qu'on en put enlever; +cela était si avant dans l'eau qu'il fut +impossible de tirer tout ce qu'on vit.</p> + +<p>On en rapporta deux ans après pour 12,000 +livres, sans compter tout ce qu'on avait été +d'ailleurs; c'en fut assez, ajoute naïvement la +soeur Saint-Ignace, pour nous faire espérer que +nos ennemis ne nous attaqueraient plus et pour +affermir notre confiance en Dieu."</p> + +<p>A Québec, l'effet de ce désastre fut immense. +La nouvelle y était parvenue dès le 19 octobre +1711. C'était M. de la Valtrie qui, de retour +du Labrador, l'avait annoncée le premier; et nos +pères voyant que la colonie venait d'être sauvée +d'une perte certaine, ne purent contenir leur +joie. Le vocable de la petite église de la basse-ville +de Québec, Notre-Dame de la Victoire, fut +changé par la ville reconnaissante, en celui de +Notre-Dame des Victoires.</p> + +<p>"On ne parlait plus que de la merveille +opérée en notre faveur, dit une chronique du +temps; les poètes épuisèrent leur verve pour +rimer de toutes les façons sur ce naufrage. Les +uns étaient historiques et faisaient agréablement +le détail de la campagne des Anglais; les +antres satiriques et raillaient sur la manière +dont ils s'étaient perdus. Le Parnasse devint +accessible à tout le monde: les dames mêmes +prirent la liberté d'y monter, quelques-unes +d'entre elles commencèrent et mirent les messieurs +en train, et non seulement les séculiers, +mais les prêtres et les religieux faisaient tous +les jours des pièces nouvelles."</p> + +<p>En Angleterre, le retour de l'expédition de +l'amiral Walker sema la honte à la cour et le +deuil dans les familles. La main de Dieu ne +cessa pas de s'appesantir sur le malheureux Sir +Hovenden. A peine arrivé à Londres pour se +rapporter à l'Amirauté, une estafette l'y rejoignit +et lui annonça la plus terrible des nouvelles. +L'<i>Edgar,</i> belle frégate de 70 canons, +montée par 470 marins d'équipe, et qui avait +navigué sous pavillon-amiral pendant une partie +de la campagne, venait de faire explosion en +rade de Portsmouth! Pas un homme, pas un +officier, pas un document, n'avait été sauvé; +et il ne restait pas même une épave pour être +déposée plus tard au Musée Britannique, et y +indiquer qu'une frégate du nom de l'<i>Edgar</i> +avait existé jadis dans la marine royale.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a></p> + +<p>Qu'ajouter à cette série de malheurs?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>Parmi ces documents se trouvait l'original du journal +tenu par Sir William Phipps lors de son expédition de Québec.</p> + +<p>—The French minister came to me this evening, brought +with him Sir William Phipp's original journal of his Québec +expedition, and gave it me. This was blown up amongst several +other material papers and draughts in the <i>Edgar</i>—Walker's +Journal p. 87.</p></blockquote> + +<p>Pendant quelques années, Sir Hovenden +Walker honni et ridiculisé par tous, lorsque son +collègue,—le général Hill,—se voyait honoré +d'un commandement, reçut dans sa retraite à +Somersham, près de Saint Ives Huntington. +Ses vieux camarades de l'Amirauté, qui avaient +servi avec lui ou sous lui, oublieux de sa captivité +en France et de ses vingt-huit années de +commandement, pour ne plus se souvenir que +du naufrage de l'Ile-aux-Oeufs, refusèrent pendant +deux ans de régler ses comptes, sous prétexte +que les pièces justificatives s'étaient perdues +sur l'<i>Edgar</i>: puis, l'année suivante, sans +aucun avis préalable, ils le retranchèrent de la +liste des amiraux, et lui ôtèrent sa demi-solde. +Enfin, un jour que l'amiral était de passage à +Londres, un journal, le <i>Saint James Post</i>, ayant +annoncé qu'il avait été arrêté à sa résidence de +Newington Stoak par ordre de la Reine, +Walker, qui aurait pu voir ses services acceptés +par la république de Venise ou par le czar de +Moscou, mais qui était trop loyal pour se mettre +dans la position de pouvoir porter un jour les +armes contre l'Angleterre, se décida le coeur +navré, à quitter son implacable patrie pour se +rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver une +plantation.</p> + +<p>Là encore, les sarcasmes et la haine de ses +compatriotes poursuivirent le proscrit anglais.</p> + +<p>A sa grande surprise, après son désastre, l'amiral +Walker avait été assailli à Boston, par une +avalanche de brochures plus violentes les unes +que les autres. J'ai dit à sa grande surprise, +car Sir Hovenden qui rêvait d'éclipser la gloire +de Drake et de Cavendish en s'emparant de +Québec, pensait sérieusement être récompensé +pour avoir ramené les restes de l'expédition. +Dans ces brochures, le gouverneur Dudley, le +colonel Nicholson, tous les <i>New-Englanders</i> s'en +donnèrent à coeur joie sur le compte du malheureux +amiral, et bientôt ces dénonciations parvinrent +jusqu'en Caroline, où elles attisèrent +tellement les passions populaires contre lui, que +Sir Hovenden Walker fut obligé d'aller chercher +un refuge aux Barbades.</p> + +<p>Néanmoins, petit à petit ces haines et ces rancunes +de l'orgueil anglais blessé, se turent. Le +calme se refit dans cette existence brisée. Dès +1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer +une justification et un rapport complet sur sa +triste expédition, et ce journal fut accueilli avec +assez de faveur, si l'on en juge par la rareté de +ce bouquin, devenu presqu'introuvable aujourd'hui. +Bientôt, l'oubli se fit autour du vieil +amiral; et, revenu dans la Caroline, il finit par +s'éteindre tranquillement dans sa plantation, en +l'année 1725, au milieu des muses qu'il cultivait +avec un certain succès, et entouré des éditions +de son poète favori, Horace, qui lui avait fourni +l'épigraphe de sa défense:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sois fort dans la détresse et si ta bonne étoile</p> +<p>Fait naître enfin pour toi des vents moins désastreux;</p> +<p class="i8">A ces protecteurs dangereux</p> +<p class="i8">Ne livre qu'à demi ta voile.</p> + </div> </div> + +<p>—Il y a du vrai dans tout cela, et depuis que +je suis ici, je me suis toujours douté de quelque +chose de semblable, dit une voix étrangère, en +s'adressant à Agénor Gravel. Des goélettes prises +par le calme, dans la passe du Nord, y ont déjà +repêché des canons. Dame! ils n'étaient pas neufs +la rouille les rongeait; les huîtres et les coquilles +s'étaient attachées au fer et au cuivre, et ils n'étaient +plus de grande utilité, si ce n'est pour +servir de lest. A l'autre bout de l'île, à la pointe +des Anglais, la cabane du père Ruel est pleine +de bayonnettes, de haches, de boulets et autres +vieilles ferrailles, qu'il s'amuse à ramasser lorsqu'il +ne pêche pas. Et, puisque vous êtes si +curieux de ces choses, venez, avec moi jusqu'au +phare: je vous donnerai un bout de baguette de +fusil qui vient de l'Anglais, et que l'autre jour +en seinant, nous avons ramené au plein.</p> + +<p>Cette voix sympathique était celle de M. Paul +Côté, l'excellent gardien du phare de l'Ile-aux-Oeufs.</p> + +<p>Agénor ne se fit pas prier pour accepter ce +morceau de cuivre tout rongé par le temps et +par la mer. Il l'examina longuement: puis, après +l'avoir retourné en tous sens, il le glissa flegmatiquement +dans la fameuse sacoche, en nous +disant sous forme de péroraison:</p> + +<p>—Les bibelots du père Ruel, et ce bout de +baguette de fusil, voilà peut-être tout ce qui +reste maintenant pour raconter au passant la fin +terrible de l'expédition de Sir Hovenden Walker. +Si d'un côté l'histoire fut indulgente pour le +marin anglais, et si quelques-uns de ses compatriotes, +Smith entre autres, allèrent jusqu'à +passer sous silence cette catastrophe, la légende +s'empara de la navrante ballade, et c'est ainsi +que la soeur Juchereau de Saint-Ignace écrivit +plus tard que Sir Hovenden "craignant d'être +mal reçu de la Reine fit sauter en l'air son navire +quand il fut sur la Tamise". Il est vrai que +Charlevoix assurait à son tour "qu'il se brisa +sur l'Ile-aux-Oeufs avec sept de ses plus gros +transports."</p> + +<p>Puis après une pause:</p> + +<p>—La première de ces assertions était sans +doute suffisante pour donner libre cours à l'imagination +de mon voisin de gauche, reprit Gravel +en me regardant malicieusement, car, si je ne +me trompe pas, tu as jadis écrit dans tes <i>"Contes +à la Veillée"</i> l'histoire de cet <i>amiral du brouillard</i> +qui demandait à ses persécuteurs:</p> + +<p>—Pouviez-vous vous attendre à ce que j'ordonnasse +au vent et à la tempête de s'arrêter? +Serait-il devenu possible que, par les subtilités +de la magie, j'eusse eu le pouvoir de créer l'ouragan +et de tisser des brouillards dans le seul +but de noyer tant de malheureux et de chercher +le danger, sans aucun autre profit ou avantage +pour moi, que le plaisir toujours stérile de faire +le mal pour le mal?</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>AU MILIEU DU GOLFE.</h3> + + +<p>Situé à soixante-et-dix pieds an-dessus du +niveau de la haute marée et à six cents pieds +au bout sud du rocher, le phare de l'Ile-aux-Oeufs +est une construction octogone de trente-cinq +pieds de haut. Cette tourelle surplombe la maison +du gardien Paul Côté, et déjà sur le pas de +la porte on voyait les figures souriantes de ses +deux filles, qui s'empressaient pour mieux nous +recevoir pendant que, par la fenêtre entr'ouverte +un bel enfant, à l'oeil intelligent, mais aux joues +pâlies par la fièvre et par la douleur, nous regardait +venir d'un air tout étonné. Quinze jours +auparavant, en voulant tirer sur une outarde, il +s'était déchargé un fusil dans le bras gauche, et +sa blessure soignée tant bien que mal par des +gens qui n'avaient pas la moindre notion de chirurgie, +présentait déjà les symptômes de la gangrène.</p> + +<p>Pourtant, notre présence sur l'île avait ramené +un peu de gaieté et partout dans cette maison +régnait le plaisir de l'hospitalité. A l'intérieur +du phare, tout n'était que joie, bruit et questions. +La vaisselle, les nappes, les friandises des jours +de fête sortaient des coffres et des armoires. +Pendant que madame Côté trottinait et donnait +des ordres pour nous faire servir une collation +froide, Agenor et sa bruyante compagnie s'étaient +emparés de l'harmonium placé dans le petit salon +qui fait face à la mer, et entonnaient l'<i>In exitu +Israël</i> de leur plus belle voix de mélomanes. +Quant au maître de céans il ne flânait guère, +non plus; et sous son oeil vigilant, pots, verres +bols et carafons s'alignaient ainsi, sans vergogne +sur table et commodes, défiant à qui mieux +mieux la proverbiale sobriété de notre capitaine.</p> + +<p>Ce fut alors qu'un de nos officiers mis en belle +humeur par toutes ces bonnes choses, se prit à +nous raconter sur la famille Côté un trait d'héroïsme +qui mérite d'être connu.</p> + +<p>Chaque année, du premier avril au vingt décembre, +le phare de l'Ile-aux-Oeufs doit être +allumé. Du côté de la mer il offre une lumière +blanche, tournante, visible à quinze milles, et +qui donne un éclat chaque minute et demie. Tous +les marins savent si la rotation d'un phare à feu +changeant doit se faire avec une précision mathématique. +Autrement, il peut y avoir erreur. Une +lumière est prise pour une autre, et un sinistre +devient alors la fatale conséquence du moindre +retard apporté dans le fonctionnement de la machine. +Or, une nuit vers la fin de l'automne de +1872, le pivot de la roue de communication de +mouvement qui s'abaisse, de manière à ce que +les roues d'angle engrènent convenablement, +se cassa. La saison était trop avancée pour faire +parvenir la nouvelle à Québec et demander du +secours au ministère de la marine. Force fut +donc de remplacer la mécanique par l'énergie +humaine, et le gardien, aidé par sa famille, se +dévoua. Pendant cinq semaines, cet automne-là, +et cinq semaines au printemps suivant, +homme, femme, filles et enfants tournèrent à +bras cet appareil. Le givre, le froid, la lassitude +engourdissaient les mains; le sommeil alourdissait +les paupières. N'importe, il fallait tourner +toujours, tourner sans cesse, sans se hâter, +sans se reposer, tant que durerait ce terrible +quart, où la consigne consistait à devenir automate +et à faire marcher la lumière qui indiquait +la route aux travailleurs de la mer. Pendant +ces interminables nuits, où les engelures, +les insomnies et l'énervement s'étaient donné +rendez-vous dans cette tour, pas une plainte ne +se fit entendre. Personne, depuis l'enfant de +dix ans jusqu'à la femme de quarante, ne fut +trouvé en défaut; et le phare de l'île-aux-Oeufs +continua, chaque minute et demie, à jeter sa +lumière protectrice sur les profondeurs orageuses +du golfe.</p> + +<p>Que de navires, sans le savoir, furent sauvés, +ces années-là, par l'héroïsme obscur de Paul +Côté, de sa femme et de ses filles, les demoiselles +Pelletier.</p> + +<p>Déjà, quelques heures avaient été consacrées +à la douce hospitalité de ces braves gens, lorsqu'un +matelot vint nous prévenir que la baleinière +attendait; et bientôt nous quittions l'île +au milieu d'un feu de mousqueterie bien conditionné. +Agénor s'était élu à l'unanimité chef +de la pétarade du bord, pendant que Paul Côté, +debout sur un rocher et armé d'un vieux mousquet +français, s'efforçait de remettre consciencieusement +à Gravel l'horrible tintamarre que ce +dernier s'était ingénié à tirer hors des flancs de +son harmonium.</p> + +<p>Mais hélas! cent fois hélas! le psalmiste avait +peut-être en tête le bourdonnement de ces +bruyantes salves, lorsqu'il écrivait: "<i>periit +gloria, eorum tum sonitu.</i>" Bientôt, nous ne +vîmes plus que de petits flocons de fumée blanchâtre +s'élever de la falaise, où toussait le mousquet +obstiné du gardien du phare, pendant que, +toutes voiles dehors et vapeur à trois quarts de +vitesse, nous laissions dans notre sillage le flot +où dormaient les matelots de Sir Hovenden +Walker, et que nous cinglions rapidement vers +la baie des Sept-Iles.</p> + +<p>Il ventait grand frais, et comme le baromètre +s'était pris à baisser et qu'il présageait du gros +temps, le capitaine décida que nous chercherions, +pour la nuit, un refuge dans ce havre +spacieux. Vers cinq heures de l'après-midi, +nous nous engagions donc dans la passe qui +s'ouvre entre les îles aux Basques et celles du +Carousel et de la Manowin.</p> + +<p>Rien de féerique comme le spectacle qui nous +attendait au moment où nous allions débouquer +le chenal du milieu, qui a une largeur d'un +mille et quart. Incliné sous ses huniers et +faisant demi-vapeur, le <i>Napoléon III</i> passait +comme une flèche, rasant à une encablure à peine +des rochers qui avaient de quatre à cinq cents +pieds de hauteur, et dont les têtes semblaient +avoir été atteintes par la lame d'acier de Roland +qui, apprenant la trahison d'Angélique, s'amusait +pour tromper sa douleur à fendre des montagnes +d'un seul coup d'épée. Large de deux +milles et trois quarts à son entrée, la baie des +Sept-Iles s'étend à peu près à six milles du +nord à l'ouest. Après avoir fait notre dernière +abatée, l'ancre mordit sur un fond d'argile; et +doucement à l'abri, au milieu de cet immense +cercle qui pourrait contenir à l'aise les plus +belles flottes du monde, on se serait cru alors +sur un lac tranquille, si le sifflement du vent +dans nos hunes et dans nos mâts de perroquet +ne fût venu nous avertir que la tempête sûre de +nous rejoindre une autre fois, passait fièrement +au-dessus de nos têtes, dédaignant pour le +quart-d'heure de secouer le <i>Napoléon III</i> dans +ses bras nerveux.</p> + +<p>Si un climat rigoureux, une terre aride et +le défaut de bois de construction n'étaient là +pour entraver ses débuts, il y aurait moyen de +fonder sur cette grève sablonneuse un des plus +beaux entrepôts de pêche, et l'une des plus +fortes villes maritimes du continent américain. +Six forts construits avec toutes les innovations +créées par le génie moderne et jetés à l'entrée +des chenaux de l'est, de l'ouest et du milieu—trois +goulets qui mènent au fond de la baie—seraient +suffisants pour défendre les passes et +saborder n'importe quel vaisseau qui voudrait +les forcer. Mais la solitude et la désolation +semblent faites pour le Labrador; et il vaut +mieux respecter le secret de Dieu qui, si l'on en +croit une légende racontée par les gens de mer, +a voulu que le silence, les longs hivers et l'abandon +pesassent à tout jamais sur cette terre, +qui fut maudite avant d'être donnée en partage +à Caïn.</p> + +<p>A la place de cette splendide cité que nous +nous sommes amusés à fonder ce soir-là, on apercevait +du pont du navire un maigre entrepôt de +la compagnie de la Baie d'Hudson, et une petite +chapelle destinée au culte catholique. Six +hommes d'équipe nous conduisirent à terre, où +nous fûmes accueillis par un Irlandais, facteur +de la puissante raison sociale qui jadis avait le +monopole des fauves arctiques, et régnait en +souveraine jusque dans les solitudes du pôle +nord. Ce brave homme nous fit les honneurs +de son magasin, où nous ne vîmes qu'une assez +mince provision de fourrures.</p> + +<p>C'était l'époque de la traite avec les Montagnais. +Sur la grève gisaient dix on onze ouigouams, +autour desquels pullulaient des chiens +à la queue en trompette. La cloche venait de +tinter le signal de la prière du soir, et chacun +dans la tribu se hâtait, pour arriver un des premiers, +à la petite chapelle construite en bois et +peinte en bleu à l'intérieur. Les hommes entraient +de ce pas furtif et léger qui caractérise +les races qui s'en vont, et allaient s'agenouiller +du côté qui leur était réservé; pendant que +dans leur compartiment, la tête enveloppée dans +un large foulard rouge, les femmes s'accroupissaient +sur leurs talons, et ressemblaient ainsi +à ces moresques qu'aimait tant à peindre ce +pauvre Henri Regnault, tué par les Prussiens à +Buzenval. Bientôt, une voix vieillotte et nasillarde +attaqua bravement le chapelet. La langue +montagnaise doit se prêter admirablement à la +déclamation, si l'on en juge par notre expérience +de ce soir-là; car, tout en ne manquant pas un +seul <i>gloria</i>, ni un seul <i>ave</i>, la vieille chargée de +réciter la prière battait intrépidement la mesure +sur les antipodes sauvages d'un rejeton des anciens +néophytes du P. Maximin Leclère<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Le +moutard, comme il en avait le droit, hurlait à +coeur fendre, pendant que l'implacable main +montait et descendait sur la partie lésée, avec la +précision d'une pendule. Le chapelet ne subissait +pas une minute de retard pour tout cela et +une madone tricotée en laine jaune et bleue +regardait cette exécution d'un air abasourdi, +pendant qu'un saint, sculpté dans le chêne d'un +mât trouvé au plain, donnait gravement dans +sa niche, en se rappelant sans doute les périls +qu'il avait courus jadis, sur la terre et sur l'onde. +Au milieu de ces choses, certains parfums hétéroclites +s'étaient hypocritement glissés dans l'atmosphère; +et toute la tribu toussait comme si elle +se disposait à entrer à l'hôpital. Un mouvement +très prononcé de tangage et de roulis +entre le pouce et l'index, sans cesse plongés dans +le scalp d'ébène de ces enfants de la forêt, indiquait +clairement que chaque personne, portait +sur elle des myriades d'autres créatures du bon +Dieu. Il n'en fallut pas plus pour décourager +notre talent d'observateur. Agénor, malgré nos +protestations, commençait à trouver éternels ces +hommages rendus à la patience suprême, et de +guerre lasse nous retournâmes respirer sur la +grève, admirant sans réserve le courage des saints +missionnaires d'autrefois qui, pour arracher ces +âmes à l'ignorance et à l'idolâtrie, n'avaient pas +craint d'affronter la misère, le froid, les rigueurs +de l'hiver, les tortures, la maladie, <i>and last but +not least</i>, l'incomparable vermine qui suit partout +le peau-rouge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Le P. Maximin Leclère, frère du P. Chrétien Leclère, était +de Lille en Flandre, et avait déjà servi cinq ans aux Sept-Iles +et à l'île d'Anticosti. <i>Harrisse, Bibliographie de la N-France</i>, +p. 160.</blockquote> + +<p>Il était écrit que nous ririons ce jour-là; car +Agénor à qui son caractère nerveux ne permettait +pas de rester en place, venait de découvrir +le chef de ces ex-anthropophages. Il était assis +gravement sur un banc, appuyant sans façon +son royal dos sur le revêtement de la petite +chapelle. Une casquette d'ingénieur de la +marine anglaise, rehaussée par l'éclat d'un large +galon d'or, ornait la tête huileuse du roi de ces +parages qui, pour nous faire honneur, s'était +aussi pompeusement paré que la mère Jézabel. +Après s'être respectueusement incliné devant +ce collègue du roi de Prusse, qui a nom Barthélémy +I, nous cherchions et nous allions trouver +quelques-unes de ces paroles polies et flatteuses +qui concilient de suite, aux humbles et aux +petits, la faveur des grands de la terre, lorsque +Gravel, sans plus de façon se mit à marchander +les mocassins en peau de caribou qui protégeaient +les pieds de Sa Majesté. Barthélémy, avec +toute la dignité possible, leva en l'air trois de +ses doigts de potentat, pendant que ses lèvres +royales daignaient laisser passer le mot "shilling". +Agénor se mit alors à compter six douze sous, +et ce fut ainsi que maître Gravel trouva le +moyen d'entrer dans les bottes de S. M. Barthélémy +I. Le roi devait pourtant avoir une joie +plus complète encore que celle que lui procurait +la possession de cette menue monnaie. Un de nos +camarades de voyage, M. Smith, ayant tiré de +sa poche un galon d'argent de la longueur de +huit pouces, plus ou moins, remarqua un éclair +de convoitise dans la prunelle du chef indien. +Il le lui offrit gracieusement, et, dans son enthousiasme, +Sa Majesté oublieuse de tout décorum, +se mit à danser une gavotte autour de +nous. Je crois qu'en ce moment nous aurions +pu obtenir n'importe quoi de sa haute protection; +d'autant plus que, si la chose existait en +ce royaume, une baronnie vaudrait un mètre de +galon rouge, et un duché s'échangerait contre une +casquette anglaise. O Jean Verrazzano, ô +Roberval, ô Cook, ô Marion, ô Lapeyrouse, dire +que vous êtes disparus dans les oesophages de +gens semblables à ceux-ci, et qui n'auraient pas +demandé mieux que de troquer le déjeuner de +ce matin-là, contre un bout de cuivre ou un +vieux couteau de pacotille!</p> + +<p>Pendant que nous prenions nos ébats à la +cour de Barthélémy I, le temps était devenu +aussi maussade que la figure d'un ministre en +train de remettre son portefeuille. Un rideau +de brume courait sur la mer. Nous nous embarquâmes +avant qu'il eût eu le temps de nous +masquer le <i>Napoléon III</i>, et bientôt nous dormions +tranquillement sur nos ancres, bercés +au bruit des rafales qui s'engouffraient le long +des îlots mornes et déserts qui bouchent l'entrée +de la baie.</p> + +<p>A quelques encablures était mouillée une +goëlette américaine, arrivée de la veille. La +tempête l'avait forcée à venir chercher un refuge +aux Sept-Iles, et dans le courant de l'après-midi, +une embarcation se détacha de son arrière +et se dirigea vers notre steamer. Elle était +montée par le capitaine Johnson et cinq matelots +américains, au nez en poinçon, à la tête +osseuse et énergique, aux épaules athlétiques et +à la chique monstrueuse. Partis de Gloucester +depuis deux mois, ils faisaient la pêche au flétan, +et trente mille livres de cet excellent poisson +étaient déjà entassées dans la cale de leur bâtiment. +L'équipage de ces goëletons de pêche +est payé à la part: en moyenne, chaque homme +gagne ainsi de cinquante à soixante piastres par +mois, et cela pendant toute l'année, car pour +eux la morte-saison n'existe pas, puisque l'hiver +ils s'en vont prendre la morne sur les bancs de +Terreneuve. En quatre jours, l'année précédente, +notre hôte avait eu la chance d'emmagasiner +à son bord 32,000 livres de ce dernier +poisson.</p> + +<p>Ces pêches miraculeuses se renouvellent souvent, +et cet américain nous raconta qu'un de ses +amis, le capitaine O'Brien de la goëlette l'<i>Ossipee</i> +avait pris, en un mois, 90,628 livres de flétan +qui, vu l'encombrement du marché, ne lui avaient +rapporté pour cette courte croisière, que deux +mille cinq cent trente-trois piastres. Il y a +deux espèces de flétan, ajoutait le capitaine +Johnson: l'une est blanche et se vend habituellement +seize cents la livre, l'autre est grise et +se donne pour onze cents.</p> + +<p>Malheureusement, comme cela arrive presque +toujours en Amérique, lorsqu'un mineur cupide +frappe un filon qui rapporte, il finit par le gâter +avant de lui faire donner son rendement. Il en +a été de même pour la pêche au flétan dans les +eaux canadiennes. Les Américains l'épuisent +chaque année, et la conséquence inévitable de +cette destruction, sans relâche, a été la baisse +toujours croissante du prix de ce poisson recherché +qui, s'il n'est protégé par une sage législation, +finira par disparaître. Ce qui se vendait +en 1873 pour seize et onze cents, ne valait plus +en 1876 que neuf cents et demi et cinq cents et +demi, et dernièrement encore la goëlette +l'<i>Arequipa</i> appartenant à la maison Rowe et +Jordan, commandée par le capitaine Dowdell, +rentrait à Gloucester, après une station de treize +jours dans le golfe Saint-Laurent, avec un chargement +de 32,000 livres valant $2,100. La part +seule du cuisinier, pour ces treize jours d'ouvrage +se montait à $155, et celle de chaque +homme d'équipage à $119.</p> + +<p>Depuis la signature du traité de Genève, les +armateurs et les pêcheurs américains ont le droit +de venir vivre et faire fortune, où nos pêcheurs +canadiens ne trouvent que le moyen de végéter +et de se traîner dans la misère et la routine. +Deux goëlettes américaines, assure le commandant +Lavoie, dans son rapport de 1875, entrèrent +un matin à la pointe aux Esquimaux, et à l'étonnement +de ceux qui étaient présents, prirent à +une distance de 20 à 50 verges du rivage 75,000 +livres de flétan. Il est vrai que nos rivaux, au +lieu de se diviser sur de niaises questions +locales, et de s'asservir insoucieusement au monopole +jersiais, ne négligent rien pour obtenir +le succès et surtout de gros profits. Ils ont à +leur disposition les plus fins voiliers, les engins +de pêche les plus perfectionnés, les appâts les +plus dispendieux, et par-dessus tout,—chose, +paraît-il, impossible à rencontrer chez nous,—ils +allient l'esprit de concorde à celui d'entreprise.</p> + +<p>Si la visite du capitaine Johnson était intéressante +pour nous, elle était pour lui on ne +peut plus intéressée. Il venait s'informer si +nous allions saisir sa goëlette, car elle péchait +en contrebande; et il ignorait complètement +ce qui s'était conclu lors de la convention de +Genève. Or, le traité devenait en force quelques +jours après. Notre capitaine jugea prudent +de ne pas trop faire de zèle. Nous avions +assez alors des réclamations de l'<i>Alabama</i>; et sur +sa réponse négative, la joie reparut sur toutes +ces figures de loups de mer.</p> + +<p>On organisa un concert à bord. Un de nos +lieutenants avait découvert un violon à trois +cordes. Encouragée par les sons d'une petite +flûte sournoise, une lutte d'harmonie s'engagea +entre ces terribles instruments, le vent et les +cordages, pendant que le capitaine qui n'y pouvait +rien, nous racontait, en guise de distraction, +la fin de son premier ingénieur, M. Crockett. +Lors de la croisière précédente, ce musicien distingué, +à force de faire des fugues et des arpèges, +avait fini un beau soir par fermer à tout +jamais son cahier de musique. Dans un moment +de folie incontrôlable, il se figura que les +modestes chants de la terre ne lui allaient plus. +D'une main fébrile il avait déposé sa casquette +d'uniforme sur le capot d'échelle, et du haut +des bastingages de tribord il s'était perdu dans +le trémolo de l'océan.</p> + +<p>Ce récit me rappela la mort de mon ami, le +commandant Têtu, qui était venu s'éteindre +dans ces parages, et comme ce brave garçon +subit la loi commune, et qu'il semble oublié +maintenant, je crus bon, pendant que flûte et +violon allaient toujours <i>crescendo</i>, de me réfugier +sur le banc de quart, et là, d'essayer à me rappeler +les moindres détails de cette triste occurrence.</p> + +<p>On aurait dit que ces choses s'étaient passées +la veille, tant elles se présentaient fraîches à +ma mémoire.</p> + +<p>C'était cependant vers les premiers jours de +mai 1868: la goélette armée <i>la Canadienne</i> se +balançait sur ses ancres, prête à quitter la rade +de Québec, pour s'acheminer vers la haute mer. +Une véritable coquetterie de marin avait présidé +à son armement. Les matelots avaient endossé +la tenue de service; le pont bien ciré +donnait des reflets de glace de Venise; les canons +brillaient comme un anneau de fiançailles; +les flammes et les banderolles couraient du beaupré +à la corne d'artimon, et de temps à autre +un joyeux vivat s'échappait du carré des officiers. +On partait pour la campagne de l'année +pour courir sus à la contrebande et à la fraude, +protéger le gagne-pain des pêcheurs du golfe; +et le commandant qui tenait toujours à bien +faire les choses, donnait à ses amis, ce jour-là +un repas d'adieu.</p> + +<p>La <i>Canadienne</i> partit joyeuse, s'inclinant coquettement +sous le baiser de la vague, et entraînant +avec elle son bruyant équipage.</p> + +<p>Six mois se passèrent, et avec eux une croisière +comme chaque parole d'adieu l'avait souhaitée. +Puis au mois d'octobre—mensonge, ou +plutôt vérité de la poussière humaine,—l'élégant +officier que tous avaient connu si jovial, si spirituel, +si dévoué à ce que la religion nous dit +d'aimer sur la terre, nous revenait seul, cloué +dans une caisse que l'on déposa vers minuit, +sur un quai, au milieu des colis de la cargaison.</p> + +<p>L'agonie s'était passée ainsi.</p> + +<p>Partie le 11 octobre au matin de la Longue-Pointe, +près de Mingan, <i>la Canadienne</i>, après +s'être mise en panne vis-à-vis la rivière au +Tonnerre, armait un canot sur l'ordre du commandant +qui avait manifesté le désir de se +rendre à terre.</p> + +<p>En route, M. Têtu se plaignit d'une violente +douleur dans la région du coeur; mais de retour +à son bord, le mal avait disparu assez pour lui +permettre de réciter à son équipage la prière +du soir.</p> + +<p>Le mieux continua à se manifester. Après le +souper il causa avec un garde-pêche de la côte +nord, Beaulieu, et comme la mer devenait forte, +il donna l'ordre à son capitaine de mettre sur +les Sept-Iles.</p> + +<p>Vers onze heures de la nuit le malaise regagna +du terrain. Croyant à une indigestion, le +commandant, avec cette nature énergique que +tous lui connaissaient, sauta hors de son cadre +pour prendre ce qu'il croyait être un vomitif. +C'était de la poudre antimoniale, substance comparativement +inoffensive, écrivait son prédécesseur, +le commandant Fortin. Plus tard, ajoutait-il +encore, comme la douleur augmentait, il +prit de la magnésie, puis de la menthe, puis +deux légères doses d'opium.</p> + +<p>Le mieux se montra de nouveau, et croyant +que tout était fini, M. Têtu donna l'ordre au +maître d'hôtel d'aller se reposer.</p> + +<p>—Je sonnerai, s'il y a lieu.</p> + +<p>Quelque temps après, le garde-pêche qui +était couché dans le carré, vit le commandant +passer dans son cabinet de toilette: il revint d'un +pas ferme vers son lit, s'y appuya; puis joignant +les mains, murmura:</p> + +<p>—Mon Dieu! que je suis faible! Mon Dieu! +ayez pitié de moi!</p> + +<p>Ce furent là ses dernières paroles.</p> + +<p>Quelques secondes après, le râle l'empoignait: +et quand son compagnon de carré courut à lui, +suivi du capitaine qui essaya de soulever le +commandant dans ses bras, ces deux hommes +atterrés ne purent saisir au passage que trois +longs soupirs entrecoupés.</p> + +<p>Le commandant Têtu venait de descendre son +dernier quart.</p> + +<p>Jeune—trente-quatre ans—doué d'une intelligence +supérieure, d'une âme profondément +catholique, d'un coeur loyal—dans une acception +que bien des gens de notre siècle auraient peine +à comprendre, Théophile Têtu remplissait à la +satisfaction de tous le poste d'honneur qu'on lui +avait confié. Ses études, militaires et scientifiques, +ses connaissances en droit maritime, ses +travaux particuliers, contribuèrent à en faire un +spécialiste qui, hélas! n'eut que le temps de se +faire regretter.</p> + +<p>Le matin de ce triste jour, la <i>Canadienne</i>, +flamme en berne, cinglait vers le bassin de +Gaspé, emportant la dépouille de son ancien +commandant. Le lendemain elle s'arrêtait au +milieu de la baie. Une foule énorme était allée +au-devant du cercueil qui, couvert du drapeau +anglais, était porté sur les épaules de six marins +de choix. Les cordons du poêle étaient tenus +par les consuls et les notables: le canon grondait +de minute en minute, et le deuil qui assombrissait +toutes ces figures de pécheurs, au teint +hâlé par le vent de la mer, donnait bien la +mesure de la perte qu'ils venaient de faire.</p> + +<p>Puis, tout en arpentant le banc de quart, mon +esprit me ramenait à Québec, où la modestie +qui avait présidé à la vie de M. Têtu avait jeté +un dernier reflet sur ses funérailles.</p> + +<p>Ici, plus de garde d'honneur, plus de clairons, +plus de fanfares de deuil: mais-un long cortège +d'amis se déroulant en file, sous un ciel gris et +sombre d'automne, derrière un modeste cercueil, +sur lequel reposaient les insignes de lieutenant +de vaisseau.</p> + +<p>Au cimetière, un temps d'arrêt au bord d'une +fosse que les croque-morts avaient oublié de faire +assez large; et ce bruit mat et mystérieux de la +terre qui s'égrène et croule de la pelle du fossoyeur +sur une tombe, où gît une parcelle du +coeur de ceux qui se groupent silencieux autour +du trou béant.</p> + +<p>La mer rapproche de Dieu. Ce soir-là—et je +n'ai pas besoin de l'écrire ici—une fervente +prière fut dite pour l'âme de celui qui dort maintenant, +à quelques pas de la fosse des pauvres, +au pied d'une humble croix du cimetière de +Belmont; de cette croix qui sera toujours pour +le croyant ce qu'était l'<i>ancre de salut</i> pour le +commandant de la <i>Canadienne</i>, un gage de foi et +d'espérance en la miséricorde de son Dieu.</p> + +<p>Au milieu de ces retours vers le passé, nous +avions quitté l'hospitalière baie des Sept-Iles.</p> + +<p>Elle commençait à s'effacer derrière nous, et le +cap tourné vers l'Anticosti, nous tanguions et +nous nous laissions emporter sur le dos flexible +de la houle du large. Chacun avait regagné son +cadre, excepté les officiers de service et le gardien +du phare de la Pointe-aux-Bruyères, mon +fidèle conteur Gagnier, qui ne tarissait plus, une +fois qu'il était mis à même de nous dire quelques +uns des terribles drames de son île.</p> + +<p>—Avez-vous entendu parler de la catastrophe +de la baie du Renard? me dit-il, en allumant un +cigare.</p> + +<p>—Non, mon ami. Où se trouve cette baie?</p> + +<p>—A quelque vingt milles de mon phare, +endroit où j'ai bien hâte d'arriver.</p> + +<p>—Et que s'est-il donc passé à la baie du +Renard?</p> + +<p>—Quelque chose qui se présente assez souvent +sur notre île. Il y a de cela assez longtemps, +au printemps de 1820, un trappeur, en visitant +ses pièges, fit la trouvaille d'une corde qui pendait +le long d'un rocher. Il la tira à lui. Une +cloche de navire se mit aussitôt à tinter. Le +premier mouvement du chasseur fut celui de la +frayeur; mais après avoir réfléchi, il fit le tour +du plateau, et se trouva en face de trente cadavres. +C'était tout ce qui restait de l'équipage +et des passagers du vapeur le <i>Granicus</i>. Jetés à +la côte vers la fin du mois de Novembre 1818, +non-seulement ces malheureux avaient eu à combattre +contre le froid; mais la faim s'était mise +à les harceler sans pitié. La lutte avait été longue, +à en juger par les tristes reliefs qui entouraient +ces morts. Dans un four, construit tant +bien que mal, à quelques pas de là, gisait la +moitié d'un cadavre qui avait servi à repaître +ces pauvres affamés. A la branche d'une pruche +était suspendu le corps déchiqueté d'une petite +fille qui, elle aussi, avait dû faire partie du lugubre +garde-manger. Mangeurs et mangés +furent enterrés pêle-mêle dans une vaste fosse +que les pêcheurs ont eu la précaution d'entourer +d'une palissade. Je vous mènerai voir ce +triste endroit, si vous passez quelques jours au +phare.</p> + +<p>—Merci de votre complaisance, et je ne dis +pas non, si le capitaine veut nous accorder cette +relâche; mais en attendant, savez-vous que votre +naufrage du <i>Granicus</i> m'en rappelle un autre qui +s'est passé en 1736? A cette époque un gouvernement +prévoyant n'avait pas encore songé à +venir en aide aux marins dévoyés, en jetant sur +leurs routes des phares, des amers, et, en cas de +malheur, des dépôts de provisions et des maisons +de secours. Ce naufrage est celui du P. Crespel. +Embarqué sur la <i>Renommée</i>, vaisseau de 300 +tonneaux, armé de 14 canons et commandé par +M. de Freneuse, il vint se jeter "à un quart de +lieue de terre, sur la pointe d'une batture de +roches plates, éloignée d'environ huit lieues de +la pointe méridionale de l'Anticosti". C'est peut-être +une des plus navrantes légendes de l'île. A +coup sûr, c'est la moins connue; et comme causer +aide à tuer le temps à bord, je veux vous conter +de fil en aiguille ce terrible épisode de la mer<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Ce naufrage est raconté à son frère par le père Emmanuel +Crespel qui le lui décrit d'une manière très-vive. Bibaud +nous dit dans son "Magasin du Bas-Canada" que, "ce récollet +arriva dans la Nouvelle-France au commencement d'octobre +1724". Après être resté quelque temps à Québec, le P. +Crespel fut nommé par Mgr de la Croix de Saint-Vallier missionnaire +de Sorel, où il demeura deux ans. M. de Lignerie +l'emmena alors comme aumônier de l'expédition contre les +Outagamis, et à son retour le P. Crespel desservit le fort de +Niagara pendant les trois années d'usage, puis successivement +le Détroit, le fort de Frontenac, et celui de la pointe à la Chevelure, +sur le lac Champlain: mission pénible s'il en fut une, +assure-t-il, en mentionnant cette dernière dans son livre. +Sauvé du naufrage de la <i>Renommée</i>, le P. Crespel fut nommé +à la cure de Soulanges, où il demeura deux ans. L'ordre de +ses supérieurs le fit alors repasser en France, sur le vaisseau +du roi le <i>Rubis</i>, commandant de Jonquières, pour prendre le +vicariat du couvent d'Avesnes en Hainault. Il y demeura +jusqu'à ce qu'il fut nommé aumônier des troupes françaises +commandées par le maréchal de Maillebois, et finit son long et +dur apostolat par venir mourir à Québec, le 28 avril 1775, +après avoir été pendant quinze ans supérieur commissaire de +son ordre, au Canada.</blockquote> + + +<p>—C'était le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse +partait de Québec avec 54 hommes à son +bord<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Tout s'était passé sans aucune avarie +jusqu'au 14 au matin. Il y avait bien eu, de fois +à autre, quelque saute de vent qui, jeté au nord-nord-est, +avait passé au nord-est, puis à l'est, +pour se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. +Jusque là, solide et neuve, la <i>Renommée</i> se comportait +admirablement. Les ris pris dans les +huniers, elle louvoyait au large de l'Anticosti, +se gouvernant sur son compas au sud-est-quart-est, +puis au sud-est. Tout-à-coup, le vent fraîchit +et se met à souffler en tempête. La lame se creuse, +devient fatigante; et en voulant virer à terre, le +navire touche, talonne et embarque aussitôt d'énormes +paquets de mer. Il n'en fallait pas plus +pour faire perdre la tête à une partie de l'équipage. +Seul, le maître canonnier eut en ce moment +le sang-froid de sauter dans la soute aux +provisions, d'y prendre ce qu'il put de biscuit, +de monter quelques fusils, un baril de poudre +et une trentaine de gargousses, et d'entasser le +tout dans le petit canot. Une vague vint sur +ces entrefaites ajouter encore aux plaintes et à +la confusion, en emportant le gouvernail de la +<i>Renommée</i>, et le mât d'artimon rompu à coups de +hache, étant tombé sur la hanche de bâbord, fit +prêter la bande au malheureux navire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> La <i>Renommée</i> devait se rendre à la Rochelle: elle était +consignée à M. Pacaud, trésorier de France.</blockquote> + +<p>Impassible au milieu de ce chaos, M. de Freneuse +donne l'ordre de hisser la chaloupe sur +ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent; +mais au moment où la dernière prend +place, un des palans manque: et la moitié de +cette grappe humaine est précipitée dans l'abîme +pendant que ceux qui restent, se cramponnent +aux plats-bord de l'embarcation, suspendue en +l'air. Pas un muscle n'a bronché sur la figure de +M. de Freneuse, à la vue de cette nouvelle catastrophe. +D'une voix forte il donne l'ordre de filer +le palan d'arrière. Mais au moment où la chaloupe +reprend son équilibre et touche au flot, +une vague brise le gouvernail de l'embarcation, +et celle-ci mal assise, est rasée coup sur coup par +deux lames. On parvient pourtant à pousser au +large. Un des sous-officiers gouverne le mieux +possible avec un mauvais aviron, et matelots et +passagers trempés par la pluie qui tombait +par torrents et masquait l'atterrage, la figure +fouettée par les embruns de la mer, rament au +plus près, en récitant à haute voix le <i>confiteor</i>, et +en s'unissant au P. Crespel qui psalmodiait les +versets du <i>miserere</i>. Pendant ce temps, un ressac +terrible bat à la côte. On l'entend clairement +à bord. Le bruit va grandissant. Tout-à-coup +la chaloupe entre dans le tourbillon mugissant. +Une lame énorme l'empoigne, la soulève, la chavire, +et roule chacun pêle-mêle et meurtris sur +le sable et sur les galets de la grève.</p> + +<p>Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger +les jours de ces malheureux. Voyant la +chaloupe grimper sur le dos de la dernière +vague, et prévoyant qu'elle la reporterait au +large, un matelot avait passé un grelin dans un +organeau, l'avait enroulé autour de son poignet, +et s'était laissé porter à terre avec lui.</p> + +<p>La mer venait de lâcher sa proie; mais la position +des naufragés n'en était guère devenue +meilleure. Le hasard les avait jetés sur un îlot +que la marée haute recouvrait, et en gagnant +la terre ferme, ils faillirent périr une troisième +fois. Il fallait traverser à gué la rivière du Pavillon.</p> + +<p>Quelques heures après, le petit canot monté +par six personnes vint les rejoindre. Elles rapportaient +que dix-sept matelots n'avaient pas +voulu abandonner M. de Freneuse. Ce dernier +ne pouvait se décider à quitter son navire; et +on peut se faire une triste idée de cette première +nuit passée, par les uns sans abri et sans feu sur +cette terre déserte de l'Anticosti, par les autres +sur un navire battu en brèche par la mer, et certains +d'être engouffrés par elle d'une minute à +l'autre.</p> + +<p>A minuit, la tempête était dans toute sa violence. +Chacun avait perdu l'espoir de se sauver, +lorsqu'au petit jour, on s'aperçut que le +navire tenait bon. La violence du flot était +tombée. Il n'y avait plus une minute à perdre +pour le sauvetage, et chacun se mit à l'oeuvre. +On embarqua des provisions avariées, les outils +du charpentier, du goudron, une hache, quelques +voiles. Puis, il fallut regagner terre; et +le capitaine de Freneuse les larmes aux yeux et +emportant son pavillon, quitta le dernier l'épave +de la <i>Renommée</i>.</p> + +<p>Cette seconde nuit passée sur l'île, fut encore +plus triste que la première. Il tomba deux +pieds de neige. Sans les voiles, tout le monde +serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent +personne; de suite on se mit au +travail. Le mât d'artimon de la <i>Renommée</i> était +venu du plain; on tailla dedans une quille nouvelle +pour la chaloupe. Elle fut calfatée avec +soin, et son étambot et ses bordages furent refaits +à neuf. Pendant que les uns coupaient +du bois, les autres faisaient fondre la neige. +Bref, on se créa le plus d'occupations possibles +pour tâcher d'oublier: mais hélas! à ces heures +de travail, succédèrent bientôt les heures d'épuisement. +Les malheureux naufragés avaient, +au moins, une perspective de six mois sur l'île +d'Anticosti, puisqu'il leur fallait y attendre l'ouverture +de la navigation. Or, en ces temps-là, +les navires qui passaient de Québec en France +n'emportaient que pour deux mois de vivres. +Au moment où elle avait touché, la <i>Renommée</i> +avait onze jours de mer; une partie des provisions +étaient avariées par le naufrage, et en s'astreignant +à la plus stricte économie, c'est-à-dire +en ne distribuant à chacun qu'une maigre ration +par vingt-quatre heures, chaque homme +pouvait—tous calculs faits—prolonger sa vie +de quarante jours! A cette incontestable certitude, +était venu se joindre l'hiver, arrivé dans +toute sa rigueur. La glace rendait le navire +inaccessible; six pieds de neige couvraient le +sol, et pour comble de désespoir, les fièvres venaient +de faire leur apparition et exerçaient de +faciles ravages sur ces natures émaciées.</p> + +<p>Il fallut prendre une décision suprême.</p> + +<p>Un poste français passait alors l'hiver à +Mingan, où il s'occupait à faire la chasse au +loup-marin. Pour se rendre là, il fallait d'abord +faire quarante lieues de grève avant d'atteindre +la pointe nord-ouest de l'île, puis comme le dit +le P. Crespel, "descendre un peu et traverser +douze lieues de haute mer". On agita l'idée de +se diviser en deux groupes. L'un devait rester +à la rivière au Pavillon: l'autre irait à Mingan +chercher du secours. Lorsque cette proposition +fut soumise au conseil, chacun la trouva inattaquable. +La grande difficulté consistait à désigner +ceux qui feraient du premier groupe, et +ceux qui feraient partie du second. C'était à +qui ne resterait pas en arrière.</p> + +<p>Dans cette pénible alternative, le P. Crespel +eut recours à Dieu. Le 26 novembre, il dit la +messe du Saint-Esprit; et dès que le saint sacrifice +eut été terminé, vingt-quatre hommes se +levèrent, et prirent la résolution de se résigner +à la volonté divine, assurant qu'ils hiverneraient +coûte que coûte à la rivière au Pavillon.</p> + +<p>Cet acte d'abnégation tranchait le noeud gordien. +Toute cette nuit-là fut employée à entendre +des confessions; et le lendemain, après +avoir laissé des provisions à ces braves gens, et +leur avoir juré sur les saints Évangiles qu'ils +reviendraient les reprendre aussitôt que possible, +le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de +Senneville, suivis de trente-huit personnes, +prirent le chemin de l'inconnu. La misère et +le danger avaient nivelé la position de ces +hommes. Avant de se quitter officiers et matelots +s'embrassèrent en pleurant. Hélas! bien +peu devaient se revoir.</p> + +<p>En partant, M. de Freneuse subdivisa ses +gens en deux sections. Treize d'entre eux manoeuvraient +le petit canot; vingt-sept s'embarquèrent +dans la chaloupe. Jusqu'au 2 décembre, +cette navigation de conserve fut affreuse. A +peine gagnait-on chaque jour deux ou trois +lieues qu'il fallait faire à la rame, et par un +froid intense. Le soir, on dormait sur la neige: +et pour toute nourriture ces pauvres abandonnés +n'avaient qu'un peu de morue sèche, et quelques +gouttes de colle de farine détrempée dans +de l'eau de neige.</p> + +<p>Le 2 décembre, le temps se mit au beau. Une +petite brise soufflait sans âpreté, et la joie renaissait +sur ces figures hâves et décharnées, lorsqu'en +voulant doubler la pointe sud-ouest, la +chaloupe qui allait à la voile, fit la rencontre +d'une houle affreuse. En manoeuvrant pour +lui échapper, elle perdit le canot de vue. Plus +tard on sut ce qu'était devenu ce dernier: il +s'était laissé affaler. Mais comme pour le +quart d'heure, il fallait faire terre au plus vite, +on finit par y parvenir à deux lieues de là, au +milieu de mille précautions. Un grand feu fut +allumé sur la côte, pour indiquer aux retardataires +où se trouvaient les gens de M. de +Freneuse; puis, après avoir mangé un peu de +colle, ils s'endormirent dans l'eau et dans la +neige fondante, pour n'être réveillés que par +une tempête terrible. Dès ses premières bourrasques, +elle jeta la chaloupe à la côte. Il fallut +alors s'occuper à la réparer de suite; mais ce +contre-temps eut son bon côté. Deux renards +qui étaient venus rôder dans les environs furent +pris au piège, et cette viande fraîche devint par +la suite d'un grand secours.</p> + +<p>Dès le 7 décembre, M. de Freneuse put reprendre +la mer, mais le coeur navré. Malgré +de nombreuses reconnaissances, il n'avait pu +découvrir aucune trace de son canot.</p> + +<p>A peine la chaloupe eut-elle fait trois heures +de marche qu'une nouvelle tempête l'assaillissait +au large. Pas un havre, pas une crique ne +s'offrait pour donner refuge à ces malheureux; +et cette nuit-là fut peut-être une des plus terribles +qu'ils eurent à endurer. Ils la passèrent +à errer au milieu des vagues et des glaces, dans +une baie où le grappin ne mordait pas. On ne +réussit à débarquer qu'au petit jour, au milieu +d'un froid brûlant, qui ne tarda guère à faire +prendre la baie, et avec elle la chaloupe. Dès +lors celle-ci devenait inutile.</p> + +<p>Il fallut donc se décider à ne pas pousser +plus loin. Les provisions furent débarquées; +et de suite on se mit à l'oeuvre pour construire +des cabanes en branches de sapin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, ainsi qu'un +petit dépôt, où les vivres furent disposés de +manière, à ce que personne ne pût y toucher +sans être aussitôt vu par les autres. Puis, on +adopta un règlement pour la distribution. +Chacun avait droit à quatre onces de colle par +jour; et on fit en sorte que deux livres de farine +et deux livres de viande de renard pussent +servir au repas quotidien de dix-sept hommes! +Une fois la semaine, une cuillerée à bouche de +pois venait rompre la monotonie de cette cuisine; +et en vérité, dit le P. Crespel, c'était le +meilleur de nos dîners.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis +s'était mis au fait de cette étude d'architecture primitive, +avoue ingénument que sa cabane était la plus commode.</blockquote> + +<p>Les exercices du corps devinrent obligatoires. +Léger, Basile et le P. Crespel allaient couper +des fagots et faire du bois; d'autres transportaient +l'approvisionnement aux cabanes; les +troisièmes traçaient ou entretenaient la route qui +menait à la forêt. Au milieu de ces occupations, +les épreuves ne faisaient guère défaut. +La vermine rongeait ces malheureux qui n'avaient +qu'un change pour tous vêtements. La +fumée des huttes et les éblouissantes blancheurs +de la neige donnaient à la plupart de douloureuses +ophtalmies; et la mauvaise nourriture, +jointe à l'eau de neige, avaient engendré la constipation +et le diabète, sans faire, pour cela, +ployer d'un cran l'énergie de ces hommes de +fer.</p> + +<p>Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler +quelques gouttes de vin. La Noël approchait; +et il se préparait à dire la messe de minuit. Elle +fut célébrée sans pompe, ni ornements, dans la +plus grande des cabanes. Ce dut être un +spectacle sublime que de voir tous ces abandonnés, +se recueillir au milieu des solitudes de +l'Anticosti, et dans leur dénuement sans exemple, +se rapprocher d'un enfant nu et couché +dans une étable, pour mêler leurs larmes aux +siennes, et pour l'y adorer.</p> + +<p>L'année 1737 débuta pour ces pauvres gens +d'une manière, terrible. Dès l'aube du jour de +l'an, Foucault envoyé à la découverte, revint +avec la poignante nouvelle que la chaloupe +avait été enlevée par les glaces. Pendant cinq +jours, ce ne furent que gémissements et lamentations. +Tout le monde se sentait perdu. Chacun +voulait mourir. L'esprit de suicide passait +et repassait dans ces cerveaux troublés par tant +de malheurs, et le P. Crespel ne cessa, pendant +ce temps, de leur démontrer la grandeur de +l'apostolat de la souffrance: cette seule voie que +Dieu avait prise pour racheter le genre humain. +Il les supplia de se confier en la miséricorde +divine; célébra le jour des Rois une seconde +messe du Saint-Esprit, pour le prier de donner +sa force et ses lumières à ces âmes si éprouvées, +et parla dans son sermon, de la grandeur de la +mission qui incombe à ceux qui se dévouent +pour sauver les autres. Touchés par ces bonnes +paroles, Foucault et Vaillant s'offrirent pour +aller à la recherche de la chaloupe.</p> + +<p>—Tant il est vrai, ajoute finement le P. +Crespel, que dans quelque situation que l'on +soit, on aime toujours à s'entendre élever. +L'amour-propre ne nous quitte qu'avec la vie.</p> + +<p>Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux +heures après, ils accouraient tout joyeux, et +annonçaient à leurs camarades qu'en fouillant +la grève et le bois, ils étaient tombés sur un +ouigouam indien, et sur deux canots d'écorce +abrités sous des branches. Comme trophée de +leur expédition, ils emportaient une hache et de +la graisse de loup-marin.</p> + +<p>L'île était habitée!</p> + +<p>Il n'y avait plus à en douter, et les éclats de +la joie la plus vive succédèrent au plus sombre +des chagrins. Chacun sentait le courage lui +revenir. Le lendemain fut tout aussi joyeux. +En poussant plus loin leurs excursions, deux +matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au +large, dans un champ de glace, et en revenant +au camp avec cette heureuse nouvelle, ils +firent l'inappréciable trouvaille d'un coffre plein +d'habits, que le flot avait arraché à la <i>Renommée,</i> +et que les hasards de la mer étaient venus +apporter là.</p> + +<p>Mais tous ces rires ne durèrent qu'un éclair. +L'épreuve allait revenir plus amère que jamais.</p> + +<p>Le 23 janvier, le maître-charpentier mourut +presque subitement. Des symptômes alarmants +s'accentuèrent de plus en plus. Fresque tous +les hommes eurent les jambes enflées: et le 16 +février, un coup terrible vint foudroyer le camp. +Le capitaine de Freneuse s'en était retourné +vers Dieu, au milieu des prières de l'Extrême-Onction. +Puis, ce fut autour de Jérôme Bosseman; +puis, à celui de Girard; puis, au maître-canonnier +qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. +Chacun, avant l'heure suprême, se +confessait au P. Crespel, et s'éteignait saintement +dans la résignation. Quand tout était +fini, les moins faibles se levaient, traînaient au +dehors les cadavres de leurs camarades, et les +amoncelaient dans la neige, à la porte de la +cabane. Nul n'avait la force d'aller plus loin.</p> + +<p>Les éléments conjurés luttèrent avec ces angoisses +terribles. Le 6 mars, une tempête de +neige se déchaîna sur l'île et écrasa sous une +avalanche la cabane du P. Crespel, le forçant à +venir se réfugier dans celle des matelots, qui +était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils +furent retenus prisonniers par l'ouragan, sans +pouvoir allumer du feu, n'ayant rien à manger, +ne se désaltérant qu'avec de la neige fondue, et +voyant périr de froid cinq de leurs camarades. +A tout prix, il fallait sortir de ce tombeau. En +unissant leurs efforts, ils réussissent à déblayer +la neige et vont alors aux provisions. Hélas! +le froid est piquant. Un quart d'heure suffit +pour geler les pieds et les mains de Basile et de +Foucault, qu'il faut rentrer à bras dans la cabane. +Grâce cependant au dévouement de ces +deux hommes, une ration de trois onces de colle +vint rompre ce jeûne de trois jours; mais elle +fut mangée avec tant d'avidité, que tous faillirent +en mourir. Encouragés par l'exemple de +Basile et de Foucault, Léger, Furst et le P. +Crespel courent au bois pour en remporter quelques +fagots. Dès huit heures du soir cette +maigre provision est déjà consumée, et le froid +devint si intense cette nuit-là, que le sieur +Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de +branches de sapin. Il fallut songer à changer +de cabane et à déblayer celle du P. Crespel. +Elle était la plus petite, et pouvait être plus +facilement chauffée. On ne peut imaginer rien +de plus navrant que le sombre défilé qui se fit +alors: les moins écloppés portant sur leurs épaules +MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient +par morceaux, pendant que Le Vasseur, +Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées, +se traînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.</p> + +<p>Le 17 mars, la mort vint mettre un terme aux +souffrances de Basile; et le 19, Foucault, qui +était jeune et d'une grande force musculaire, +s'éteignit après une agonie terrible. Les plaies +de ces malheureux ne pouvaient être pansées +qu'avec de l'urine, et des lambeaux de vêtements +arrachés aux pauvres morts servaient de charpie +aux vivants. Douze jours après ces deux départs, +les pieds de MM. de Senneville et Vaillant +se détachèrent en putréfaction; mais, au +milieu de ces douleurs et de cette infection, ils +ne cessaient de mettre leur confiance en Dieu +et d'unir leurs souffrances à celles du Christ. Le +P. Crespel était ému de cette foi inébranlable et +de cette résignation sublime qui semblaient se refléter +sur les autres; car, au milieu de toutes ces +horreurs, pas un mot de découragement ne se +fit entendre. Chacun essayait d'apporter à son +voisin quelques distractions ou quelques douceurs; +et ce fut ainsi que le 1er avril, en allant +à la découverte du côté où les canots d'écorce +étaient cachés, Léger ramena au camp un indien +et sa femme.</p> + +<p>C'étaient les premières figures humaines qu'on +eût vues depuis le départ de la rivière au +Pavillon. Le P. Crespel parlait à merveille +plusieurs idiomes sauvages; il expliqua à ces +nouveaux hôtes leur triste situation, et les supplia +les larmes aux yeux d'aller à la chasse et de +leur apporter des vivres.</p> + +<p>L'indien promit solennellement.</p> + +<p>Le lendemain arrive. Deux jours, trois jours +se passent; le peau-rouge ne revient pas. Alors +n'y pouvant plus tenir, Léger et le P. Crespel se +traînent jusqu'au ouigouam, mais pour constater +avec terreur qu'un des canots est disparu! +Rendues prudentes par le malheur, ces deux +ombres décharnées s'attellent sur celui qui restait, +le transportent jusqu'à leur cabane et l'attachent +à la porte, bien persuadées que l'un des +indiens ne quittera pas l'île, sans venir réclamer +sa propriété.</p> + +<p>Hélas! nul ne vint, sinon la terrible visiteuse +accoutumée, la mort. Elle enleva successivement +MM. Le Vasseur, Vaillant fils, âgé de +seize ans, et de Senneville qui en avait vingt, +et était fils du lieutenant du Roy, à Montréal<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. +Dégagé du soin des malades et n'ayant plus de +vivres, le P. Crespel réunit alors en conseil les +survivants. Il fut décidé de quitter cet endroit +funeste et de partir en canot. Pour rendre serviable +l'embarcation de l'indien, on l'enduisit de +graisse: des avirons furent dégrossis, et le 21 +avril fut désigné comme le jour de l'embarquement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a><p>Le père du jeune de Senneville, avant d'exercer la charge +de Lieutenant du Roy de Montréal, avait été page de madame +la Dauphine, et avait servi dans les mousquetaires. Son fils +était né au Canada.</p> + +<p>—On dirait qu'une étrange fatalité s'attache à ce nom de +Senneville. Lors du naufrage de l'<i>Auguste,</i> M. de Senneville, +cadet à l'aiguillette, et mademoiselle de Senneville furent au +nombre des noyés.</p> + +<p>Ce terrible sinistre eut lieu sur les côtes du Cap-Breton en +octobre 1761. L'<i>Auguste,</i> était un navire affrété par le général +Murray <i>pour</i> rapatrier en France les officiers, les soldats et les +Français qui en avaient manifesté le désir. Il portait à son +bord les soldats du Béarn ainsi que ceux du Royal Roussillon. +Parmi les victimes de ce désastre furent les capitaines, MM. +le chevalier de la Corne de Bécancour de Portneuf: les lieutenants, +MM. de Varennes, Godefroy, de la Vérenderie, de +Saint-Paul, de Saint-Blin, de Marolles et Pécaudy de Contrecoeur; +les enseignes en pied, MM Villebond de Sourdis, +Groschaine-Rainbaut, de Laperière, de la Durantaye et d'Espervanche; +et les cadets à l'aiguillette, MM. de la Corne de Saint-Luc, +le chevalier de la Corne, de la Corne-Dobreuil, de Senneville, +de Saint-Paul fils, et de Villebond fils.</p> + +<p>A cette nombreuse liste, M. Saint-Luc de La Corne, qui fut +un des cinq survivants de ce naufrage, ajoute les noms de +Paul Héry, François Héry, Léchelle, Louis Hervieux, bourgeois, +et de mesdames de Saint-Paul, de Mézière, Busquet, de Villebond, +ainsi que ceux de mesdemoiselles de Sourdis, de Senneville +et de Mézière.</p> + +<p>M. de Lacorne retrouva aussi sur la grève, et enterra le corps +d'un négociant anglais nommé Delivier, le second, trois officiers +de l'<i>Auguste,</i> le maître d'hôtel, huit matelots, deux mousses, le +cuisinier, douze femmes tant de bourgeois que de soldats, seize +enfants, huit habitants et trente-deux soldats.</p></blockquote> + + +<p>Une moitié de jambon de renard composait +alors tout le garde-manger de cette troupe +d'affamés. Il avait été entendu qu'on en boirait +le bouillon, réservant la viande pour le lendemain: +mais dès que les parfums de cet étrange +pot-au-feu se firent sentir, chacun se jeta comme +un loup sur le gigot, qui fut mangé en un tour +de main. "Bien loin de nous rendre nos forces, +cet excès nous en ôta", dit la relation laissée par +le P. Crespel: de sorte que le lendemain ils se +réveillèrent affaiblis, plus malades qu'auparavant, +et qui plus est, sans ressources. Deux +jours se passèrent alors dans la faim et le désespoir. +Personne ne voulait lutter plus longtemps +contre la mort; et déjà, la plupart s'étaient jetés +à genoux sur la grève en disant les litanies des +agonisants, lorsqu'un coup de fusil retentit sur +le rivage.</p> + +<p>C'était l'indien. Propriétaire prévoyant il venait +savoir ce qu'était devenu son canot.</p> + +<p>En l'apercevant, les malheureux se traînent +vers lui, poussant les plus navrantes supplications; +mais le sauvage n'entend pas de cette +oreille, et prend la fuite. Le P. Crespel et Léger +sont en bottes: qu'importe? Ce nouvel abandon +rend l'haleine à ces moribonds. Ils se mettent +à donner la chasse au fugitif; traversent tant +bien que mal la rivière Becsie, et finissent par +rejoindre le fuyard, qu'un enfant de sept ans +embarrasse dans sa course. Pris comme un lièvre +au collet, le peau-rouge, redevenu diplomate, +leur indique un endroit du bois où il a caché un +quartier d'ours à demi-cuit, et tous ensemble, +Indien et Français passent la nuit blanche à s'observer +mutuellement du coin de l'oeil.</p> + +<p>Le lendemain, le P. Crespel intime au sauvage +l'ordre de le conduire au camp de sa tribu. +Le canot contenant l'enfant, devenu un otage, +est placé sûr un traîneau: Léger, et le père +Récollet s'attellent dessus, pendant que l'indien +marche devant et sert de guide. Au bout d'une +lieue de marche la petite caravane débouche sur +la mer, et comme c'était la voie la plus courte, +on se décide à la prendre. Mais ici s'élève une +nouvelle difficulté. Le canot ne peut contenir +que trois personnes. L'indien a désigné pour +l'accompagner son enfant et le P. Crespel qui, +s'embarque au milieu des lamentations de ses +camarades, à qui, cependant, il réussit à arracher +le serment de suivre le rivage dans la direction, +prise par l'embarcation.</p> + +<p>Le soir de ce jour-là, l'indien proposa au père +de descendre à terre pour y faire du feu. Ce +dernier y consentit, avec d'autant plus de plaisir +que la bise était mordante. Mais étant monté +sur un monticule de glace pour examiner les +alentours, le sauvage profita de ce que le père +avait le dos tourné, pour gagner le bois avec son +enfant.</p> + +<p>La mort seule pouvait maintenant mettre fin +à cette série de catastrophes. Abandonné de +tous, le P. Crespel s'appuya sur le canon de son +fusil, remit ses peines entre les mains de Dieu, +et récita les versets du livre de Job. Pendant +qu'il priait ainsi, il fut rejoint par Léger. Avec +des larmes dans la voix, ce dernier lui annonça +que son camarade Furst était tombé d'épuisement +à une distance considérable de là, et qu'il +avait été obligé de le laisser sur la neige.</p> + +<p>En ce moment, un coup de fusil retentit. +La forêt s'ouvrait à quelques pas de là. Léger, +que le courage n'avait pas encore laissé, décide +le père Récollet à l'y accompagner, et au moment +de s'y engager, un deuxième coup de feu se fait +entendre. Rendus de plus en plus prudents par +l'expérience, les deux abandonnés se gardent +bien d'y répondre. Ils marchent, se guidant sur +l'endroit d'où viennent ces détonations; et bientôt, +ils débouchent dans une clairière où fumait +la cabane d'un chef indien.</p> + +<p>Ce brave homme leur fit le plus touchant +accueil, tout en leur expliquant l'étrange conduite +du guide du P. Crespel, qui ne les avait +ainsi abandonnés, que par crainte du scorbut, de +la variole, et du "mauvais air."</p> + +<p>Enfin, ceux-ci étaient sauvés! mais tout n'était +pas fini, Furst restait en arrière. Le Père +Crespel, offrit en cadeau son fusil au chef pour +le décider à l'aller chercher. Ce fut peine inutile. +"M. Furst, dit la relation, passa la nuit +sur la neige, où Dieu seul put le garantir de la +mort, car dans la cabane même, nous endurâmes +un froid inexprimable, et ce ne fut que le lendemain, +comme nous nous disposions à aller au-devant +de lui, que nous le vîmes arriver".</p> + +<p>Deux jours furent alors consacrés au repos. +Pendant ce court espace de temps, ces malheureux +qui n'oubliaient pas le serment fait à ceux +qui étaient restés à la rivière au Pavillon, recouvrirent +assez de leurs forces pour s'embarquer +le premier mai et mettre le cap sur Mingan. Le +P. Crespel fut le premier à y arriver. Le vent +étant tombé en route, ce vaillant homme, dans +sa hâte de faire expédier aussitôt que possible +des secours à ses camarades, s'était fait mettre +sur un canot d'écorce et l'avait pagayé seul, +pendant l'espace de six lieues de mer.</p> + +<p>M. Volant commandait le poste de Mingan. +Il reçut ses compatriotes à merveille. Pas un +instant ne fut perdu pour aller au secours de +l'équipage de la <i>Renommée:</i> et une grosse chaloupe +armée, et bien approvisionnée fut dépêchée +sous son commandement.</p> + +<p>M. Volant emmenait avec lui le P. Crespel, +Furst et Léger.</p> + +<p>Dès qu'ils furent par le travers de la rivière +au Pavillon, une salve de mousqueterie fut +tirée. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient +à des fauves, sortir du bois, se jeter à +genoux, et tendre des bras suppliants vers la +chaloupe. Les soins les plus empressés furent +donnés à ces gens qui n'étaient plus que +de véritables squelettes. Pendant les pérégrinations +du P. Crespel et de sa troupe, ces +pauvres matelots avaient enduré d'incroyables +souffrances. Tour à tour ils avaient vu leurs +camarades tomber, décimés, les uns par le froid, +les antres par les maladies gangreneuses; tous +par l'inanition. Les vivres finirent par manquer +complètement. Alors on eut recours aux +expédients. Tout passa pour la nourriture jusqu'aux +souliers des morts que l'on faisait bouillir +dans de la neige, puis griller sur la braise, et +quand cette dernière ressource manqua, on se +rejeta sur les culottes de peau. Il n'en restait +plus qu'une, lorsque M. Volant était arrivé en +sauveur, et devant ces inénarrables misères, ce +dernier comprit toutes les précautions dont il +fallait user. Des ordres sévères furent donnés +pour qu'on ne distribuât que peu de nourriture +à la fois à ces estomacs qui en avaient perdu +l'habitude; mais malgré cela, l'un des survivants, +un breton nommé Tenguy, mourut subitement +en avalant un verre d'eau-de-vie, et la +joie fit perdre la raison à Tourillet, un autre de +ses camarades d'infortune.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> Quant aux autres, +Baudet et Boneau—tous deux originaires +de l'île de Rhé—ils se mirent à enfler par tout +le corps, et la chaloupe de M. Volant fut changée +en infirmerie, pendant qu'à terre, on s'occupait +à donner la sépulture aux vingt et un cadavres +qui marquaient l'endroit, où la première escouade +des matelots de la <i>Renommée</i> avait passé son +dernier hiver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Tourillet était contre-maître, du département de Brest.</blockquote> + +<p>Une modeste croix indiqua le lieu où ils +avaient souffert, où ils s'étaient résignés, et où +le sacrifice avait été consommé; puis, on reprit +la mer, en côtoyant le rivage à distance, rapprochée +et en remontant à petites journées, afin +de découvrir les traces des gens du canot.</p> + +<p>A quelques lieues de l'endroit où s'élève aujourd'hui +le phare gardé par M. Pope, les gens +de M. Volant découvrirent les corps de deux +hommes qui gisaient sur la grève, non loin des +fragments d'une petite embarcation. C'était +tout ce qui restait, pour indiquer le sort des +treize hommes qui avaient vogué de conserve +avec la chaloupe de M. de Freneuse, jusqu'au +moment où ce dernier les avait perdus de vue, +en doublant par une grosse mer la pointe sud-ouest, +le soir du deux décembre 1736.</p> + +<p>Pendant le cours de ce récit, la lune s'était +levée: elle éclairait de sa lumière mélancolique +les flots qui doucement bruissaient sous la proue +du <i>Napoléon III.</i> Déjà le matelot de vigie +avait piqué le quart de minuit. Nous regagnâmes +alors nos cadres, afin d'être plus frais et dispos, +lorsque le maître d'équipage viendrait nous +éveiller le lendemain, pour descendre à cette +pointe ouest de l'île d'Anticosti, qui avait vu +s'embarquer le P. Crespel allant chercher à +Mingan la bonne nouvelle, pour la rapporter +aux trois survivants de la <i>Renommée.</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>L'ILE D'ANTICOSTI.</h3> + +<p>Dès sept heures du matin, le <i>Napoléon III</i> +mouillait par le travers de la pointe ouest de +l'Anticosti<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> et le vent de terre nous apportait +le bruit de la canonnade qui saluait notre arrivée. +Les habitations du poste se pavoisaient +de drapeaux et de banderolles en signe de réjouissance; +et bientôt nous étions reçus à bras +ouverts par le gardien du phare, M. Malouin, +qui certes, ne s'attendait pas à la surprise que +nous lui ménagions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le mot Anticosti est indien et non espagnol (<i>ante</i> en face +<i>costa</i> de la côte) comme l'ont prétendu certains étymologistes. +Thévei appelle cette Ile <i>Naticousti</i> dans son Grand-Insulaire; +Lescarbot <i>Anticosti</i>, et Haklûyt <i>Natiscotee</i>. "Ce dernier mot, +remarque l'abbé Laverdière, se rapproche davantage de celui +de <i>Natas couel</i> (où l'on prend l'ours) que lui donnent les +Montagnais".</blockquote> + +<p>Un fort cheval normand attelé à une lourde +charrette de roulage, aux roues peintes en rouge, +était venu au devant de la chaloupe, et nous +attendait avec de l'eau jusqu'au poitrail. La +baleinière ne pouvait atterrir, et cet, ingénieux +genre de locomotion exempta les pieds de nos +seigneuries de venir en contact avec l'onde-amère +qui, ce matin-là, était de ces plus, froides +et de ces plus basses. Entassés pêle-mêle sur +le véhicule amphibie, nous fûmes présentés en +bloc à M. Malouin qui, tout en nous aidant à +sauter sur la grève, nous dit du ton le plus cordial +du monde:</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, messieurs!</p> + +<p>Tout-à-coup, un passager s'avança vers lui, +tête nue, et s'adressant au vieux gardien du +phare lui dit d'un ton tremblant:</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous donc pas?</p> + +<p>—Mais, oui, attendez. Cette voix.....? Oh! +mon Dieu! c'est toi, mon fils!</p> + +<p>Et enlacés dans les bras l'un de l'autre, ils se +tinrent longtemps embrassés.</p> + +<p>Depuis neuf ans le jeune Malouin était parti +pour l'étranger, dans le but d'y tenter fortune. +La Californie, qui a été le tombeau de tant +d'autres, lui avait souri. Il revenait aujourd'hui +partager ses épargnes avec son père, et +dorer ses vieux jours de l'<i>aurea mediocritas</i> du +poète. Dans le cours de ma vie aventureuse, +bien des choses m'ont fait plaisir, jamais je +n'ai éprouvé plus grand contentement du coeur, +qu'au moment où ce vieillard et cet homme fait, +oublieux des longues heures de la séparation, se +jetèrent dans les bras l'un de l'autre pour pleurer +de bonheur.</p> + +<p>Il fallait se garder de venir rompre ce tête-à-tête, +et bientôt nous nous éparpillâmes sur la +grève, chacun se livrant à son plaisir favori: +celui-ci faisant collection de coquillages, celui-là +discutant géologie, cet autre se plaignant de +ce que la sensation du roulis le suivait jusque +sur le rivage. Quant à nous, guidés par un domestique, +nous allâmes visiter le phare, belle +lumière de second ordre, dont l'appareil a été +construit en 1856 par la maison L. Sautter, de +Paris.</p> + +<p>Cent neuf pieds séparent le sol de la girouette. +Le foyer de la lanterne, qui donne une lumière +fixe et blanche, est à 112 pieds au-dessus du +niveau des hautes eaux. De la galerie de la tour, +l'oeil embrasse, par un temps calme, une des +plus ravissantes marines du golfe Saint-Laurent. +En temps de brume et pendant les tempêtes de +neige, un coup de canon, tiré d'heure en heure +indique aux gens du large l'approche de la +pointe ouest. En cas d'accident, un dépôt de +provisions où se trouvent six barils de farine, +quatre barils de lard, huit barils de pois et six +paires de raquettes, est mis à la disposition des +naufragés qui ne sont pas les seuls à en profiter, +si l'on en juge par ce qui est arrivé en 1874. +Une bande de Terreneuviens avait hiverné dans +l'île, et s'étant laissée surprendre par la famine, +vint défoncer à coups de hache la petite maison +qui contenait le précieux dépôt. Pendant quelques +jours ces écumeurs firent bombance aux +dépens du gouvernement de la Puissance, se +contentant de se bourrer l'estomac autant que +possible et de rire aux larmes des légitimes remontrances +du gardien.</p> + +<p>Comme tout n'est qu'antithèse ici-bas, à quelques +arpents du dépôt qui contient tout ce qui +peut rendre à la vie, le voyageur égaré trouve +aussi le champ du dernier repos. Dans ce petit +cimetière, dort, entourée de ses trois enfants, +une pauvre mère dont l'épitaphe porte pour +toute légende les mots:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ALICE WRIGHT.</p> +<p><i>September 22 years; 1865</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Rien de triste comme cette jeune femme +abandonnée avec ses enfants dans cette solitude, +et n'ayant pour tout regret que les gémissements +du flot qui déferle à quelques pas.</p> + +<p>Deux années plus tard, lors de ma troisième +croisière dans le golfe Saint-Laurent, en faisant +une nouvelle visite à cette tombe, en compagnie +de plusieurs amis, nous vîmes que la mort, cette +grande pourvoyeuse, avait envoyé une nouvelle +compagne à la pauvre Alice Wright. C'était +une petite fille de dix ans, du nom de Béliveau, +qui, un matin de juin, s'en était allée jouer dans +les bois d'alentour, pendant que ses parents défrichaient +une terre nouvelle. Après les courses +sur l'herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages +de l'île, et les chasses données aux petits +oiseaux, la pauvrette se sentit fatiguée. Un nid +de verdure s'offrait au milieu d'un taillis à quelques +pas de là: elle s'y blottit pour ne plus se +réveiller que parmi les anges; car son père, +étant venu mettre le feu à ces broussailles, brûla +vive sans le savoir son unique enfant!</p> + +<p>Cette navrante histoire avait coupé la verve +à mes compagnons de route, et maintenant que +je songe à ces choses, je me rappelle que pour +nous en distraire, nous acceptâmes la proposition +du docteur de la Terrière, que nous avions +trouvé sur l'île, en mission officielle. Le gouvernement +l'y avait envoyé, avec l'ordre de vacciner +tous ceux qui se présenteraient à lui; et +comme il y avait chômage ce jour-là, armés chacun +d'un long bâton ramassé sur la grève, nous +étions allés pousser une reconnaissance à deux +milles du phare, à la pointe des Anglais. C'est +là qu'était, il n'y a pas longtemps, le siège principal +de la compagnie Forsyth. Nous en avions +déjà entendu dire monts et merveilles. Ces utopistes +de la finance voulaient, ni plus ni moins, +relier la baie d'Ellis à celle du Renard, par une +route macadamisée longue de 120 milles. Des +embranchements de chemin de fer sillonneraient +l'île en tous sens. Le remuement de capitaux +qu'entraînerait l'ouverture de cette voie, ferait +de la pointe ouest à la pointe aux Bruyères un +vaste champ en culture, et l'Anticosti réalisait +la première, ce rêve de l'ami Dupont, qu'un +poète a rendu avec tant de verve:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Là, de sa roue en feu le coche humanitaire</p> +<p>Usera jusqu'aux os les muscles de la terre;</p> +<p>Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits</p> +<p>Ne verront qu'une mer de choux et de navets.</p> +<p>Le monde sera propre et net comme une écuelle;</p> +<p>L'humanitairerie en fera sa gamelle</p> +<p>Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,</p> +<p>Comme un grand potiron roulera dans les cieux.</p> + </div> </div> + +<p>Nous arrivâmes à cet Eldorado par un sentier +couvert de pierre à chaux, une des seules richesses +de l'île. De fois à autres, nous étions +bien obligés de passer à gué quelques ruisseaux; +où, appuyés sur nos gourdins, de renouveler le +saut périlleux du vaillant compagnon de Cortès, +de don Pedro de Alvarado qui, serré de près par +les Mexicains, le soir de la nuit triste, et se trouvant +en face d'un canal qu'il fallait traverser à +la nage, ficha le fer de sa lance en terre, s'appuya +fermement sur le manche, et franchit ainsi +une distance qui ne fut égalée que plus tard, +dans les contes de Perrault, par les fabuleuses, +enjambées du petit Poucet.</p> + +<p>En route, la causerie roula sur les extravagances +de la compagnie Forsyth. En bon voyageur, +j'ai contracté l'habitude de prendre un +peu et de laisser beaucoup de ce qui se dit autour +de moi. J'avoue qu'il me fallut ici abandonner +cette habitude. Nous étions arrivés; et +dans les vastes hangars qui s'élevaient devant +nous, on avait entassé......</p> + +<p>—Des pelles, des pioches, des charrues, des +vivres, des habillements, enfin tout ce qui convient +à de nouveaux colons, dira le lecteur prévoyant.</p> + +<p>Nenni! homme prudent. A la place de ces, +premières nécessités de la vie, on voyait pour +des milliers de piastres de chevilles en fer pour +les bottes, des masses, des enclumes, des perches +de lignes superbes des marche-pieds de carrosses, +des poignées de cercueils, une imprimerie; +bric-à-brac impossible envoyé d'Angleterre par +des gens qui avaient trompé la compagnie, et +qu'il fallut revendre plus tard à des prix infimes. +Notre lieutenant, LeBlanc, nous assura +qu'en échange de cinq piastres il avait reçu des +effets pour une valeur de quarante-cinq dollars parmi +lesquels se trouvait un magnifique <i>Ulster +coat</i>, qu'un loustic baptisa du nom de "sortie-d'hôpital". +Au milieu de cette pacotille impossible, +pendant que dans les vitrines s'étalaient +des selles anglaises, des livrets d'hameçons et +de mouches, des boucles de harnois, on avait +oublié le nécessaire; et le lard se vendait une +piastre la livre!</p> + +<p>Autour de ces magasins, vides aujourd'hui, +est venu se grouper un village assez propret, +habité par des Acadiens et par quelques familles +irlandaises. Nous y trouvâmes tout le monde +en liesse. Chacun était endimanché. Ce petit +Landerneau était en l'air, car ce jour-là un photographe +avait fait son apparition dans ces endroits +reculés. Ce noble représentant de l'art était +une femme de l'Islet qui avait frété un goëleton, +et se faisait accompagner par sa fille et par +trois hommes d'équipage. Elle courait, pendant +la belle saison, le Labrador et les îles du golfe, +prenant le portrait de celui-ci pour trois gallons +d'huile de loup-marin, échangeant la binette de +celui-là contre de l'édredon, des oeufs d'oiseaux, +confectionnant la caricature d'un troisième pour +la valeur d'une peau de renard; bref, se tirant +toujours d'affaire, et réussissant à faire louvoyer +tant bien que mal sa goëlette sur les flots du +Pactole. L'occasion, l'herbe tendre, et je pense, +quelque diable aussi nous poussant, nous fîmes +comme les autres. Nous eûmes la satisfaction +de voir nos têtes, hâlées par le vent de mer, +ressortir à côté du minois frais et éveillé d'une +gentille Acadienne, mademoiselle Lelièvre qui, +partie il y a quelques mois de la Grande +Rivière, accomplissait ici une mission de dévouement +et d'utilité publique. Enfermée pendant +cinq heures, chaque jour, dans un cabanon +en bois rond dont la porte était décorée d'une +planche noire, d'où ressortait en lettres d'or le +nom d'un navire naufragé, le <i>Tanaro</i>, elle faisait +avec grand succès l'école á quarante-trois élèves; +et rarement il est donné à des voyageurs de +rencontrer des enfants plus propres, mieux +élevés, répondant plus poliment, et saluant les +passants avec plus de courtoisie.</p> + +<p>C'est ici, à la pointe des Anglais, c'est-à-dire +à une lieue de la pointe ouest, que M. Ferland +place le principal établissement de Jolliet.</p> + +<p>Jolliet! voilà un nom qui, avec celui du P. +Marquette, éveille dans tous les coeurs français +le souvenir des gloires du passé; de longues +marches dans les solitudes de l'ouest; de nuits +d'insomnie employées à se défendre contre les +embûches de l'indien, les intempéries des saisons, +les morsures des moustiques; d'interminables +courses en canot d'écorce, entreprises +dans le but de réaliser le grand rêve de la découverte +du Mississipi.</p> + +<p>Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète,<br> +Le regard rayonnant d'audace satisfaite,<br> +La main tendue au loin vers l'Occident bronzé<br> +Prendre possession de ce domaine immense,<br> +Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France<br> +Et du monde civilisé!</p> + +<p>Jolliet! Jolliet! deux siècles de conquêtes,<br> +Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes,<br> +Depuis l'heure sublime où, de ta propre main,<br> +Tu jetas, d'un seul trait sûr la carte du monde<br> +Ces vastes régions, zone immense et féconde,<br> +Futur grenier du genre humain.</p> + +<p>Oui, deux siècles ont fui! La solitude vierge<br> +N'est plus là. Du progrès le flot montant submerge<br> +Les vestiges derniers d'un passé qui finit.<br> +Où le désert dormait, grandit la métropole;<br> +Et le fleuve asservi courbe sa large épaule<br> +Sous l'arche aux piliers de granit. <a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Ces beaux vers font partie d'une pièce, lue à l'Université +Laval lors du deuxième centenaire de la découverte du Mississipi, +par l'auteur, M. L. H. Fréchette, ancien député de +Lévis aux Communes du Canada.</blockquote> + +<p>Cinq ans après son voyage au Mississipi, +Jolliet était créé seigneur de l'île d'Anticosti. +Cette île lui était donnée "en considération de la +découverte que le dit sieur Jolliet avait faite du +pays des Illinois, dont il avait envoyé la carte, +depuis transmise à monseigneur Colbert, ainsi +que d'un voyage qu'il venait de faire à la baie +d'Hudson dans l'intérêt et l'avantage de la +ferme du Roy".</p> + +<p>Dès lors, le nouveau suzerain s'occupa du +soin d'améliorer les ressources de son fief en +faisant, la traite avec le nord, et en chassant le +loup-marin.</p> + +<p>Ses actes ne sont plus signés que Jolliet d'Anticosti; +et plus tard, un de ses fils se faisait appeler +Jean Jolliet de Mingan. Six ans après +avoir pris possession de son île, en 1681, un +recensement cité par M. Ferland donne de +curieux détails sur la famille du découvreur du +Mississipi.</p> + +<p>D'abord apparaît Louis Jolliet âgé de 42 ans; +puis vient sa femme Glaire Bissot, fille de Normands +de Pont-Audemer, âgée de 23 ans; puis +leurs enfants, Louis âgé de cinq ans, Jean âgé +de trois ans, Anne de deux ans et Claire d'un +an. La maison du sire de céans se composait +de six domestiques armés de six fusils, et Jolliet +était propriétaire de deux bêtes à cornes et de +deux arpents de terre défrichée.</p> + +<p>Si l'on en croit Charlevoix, en donnant cette +seigneurie à Jolliet, le roi de France ne lui fit +pas un grand présent. Elle n'est absolument +bonne à rien, remarque cet historien. Elle est +mal boisée, son territoire est stérile, et elle +n'a pas un seul havre où un bâtiment puisse +être en sûreté. Les côtes de cette île sont assez +poissonneuses; toutefois je suis persuadé, conclut +Charlevoix, que les héritiers du sieur Jolliet +troqueraient volontiers leur vaste seigneurie +pour le plus petit fief de France.</p> + +<p>Jolliet mourut très pauvre, en 1700, dans son +Anticosti prétendent les uns, sur une des îles +Mingan,—celle située devant le gros Mécatina, +au Labrador-assure M. Henry Harrisse. Celui +qui avait donné la moitié d'un hémisphère à la +France; cet hydrographe du roy qui avait eu +la patience de faire quarante-neuf voyages +pour prendre connaissance de la rivière et du +golfe, avant de dresser sa carte du Saint-Laurent; +celui que la Grèce aurait mis au rang des dieux +et que Rome aurait porté au Capitole; cet homme +fut enfoui modestement par une main inconnue, +sous une grève quelconque, n'ayant pour épitaphe +que la page émue que lui à consacrée l'histoire +reconnaissante.</p> + +<p>O mon pays! que fais-tu donc de tes gloires? +Crois-tu qu'un peuple se déshonore en érigeant +des statues à des gens comme Jacques-Cartier, +Champlain, de Maisonneuve, Joliette, Dollard +et Montcalm?</p> + +<p>Mais ces réminiscences du passé semblent +m'entraîner loin de cet humble récit de voyage, +et me faire oublier le phare de la pointe de +l'Ouest où, au milieu de la canonnade qui nous +avait accueillis le matin, j'avais remarqué la voix +vibrante d'une pièce assise sur un affût de gazon. +Ce canon ne ressemblait nullement à celui que +le ministre de la marine fait livrer aux gardiens +de lumière. C'était un spécimen de l'artillerie +anglaise du XVIIe siècle, pièce longue, en fer +battu, pesant 2,800 livres. Elle avait été ramassée, +il y a une vingtaine d'années, sur les +brisants qui font face au phare. A cette époque, +elle était entourée de plusieurs autres canons +qui, à marée basse, servaient aux chasseurs +d'outardes et de canards pour les aider à +défiler le gibier. Mais petit à petit, ces témoins +muets d'une autre époque disparurent. L'an +dernier, il ne restait plus que deux de ces +puissants engins de guerre: encore, n'asséchaient-ils +que lors des grandes marées, et ils +finirent à leur tour par être entraînés en eau +profonde, lors de la débâcle du printemps. M. +Malouin m'assura, qu'au jusant de la grande +mer le voyageur qui se promènerait en chaloupe +dans les environs, apercevrait encore une foule +de ces pièces qui détachent sur le vert sombre +des algues marines leurs longs cous rouilles et +couverts de coquillages.</p> + +<p>Quel terrible drame s'est donc passé sur cette +pointe de brisants? et qui jamais viendra raconter +les péripéties de ce désastre?</p> + +<p>Je l'ai dit, ces pièces d'artillerie sont anglaises, +et elles ressemblent à s'y méprendre aux canons +du XVIIe siècle que l'on montre encore dans la +Tour de Londres. Ne serait-ce pas sur les +récifs de la pointe ouest que le capitaine Rainsford, +commandant une des frégates de l'amiral +Phipps, serait venu se heurter et se briser en +fuyant à pleines voiles cette ville de Québec, +dans la cathédrale de laquelle, le comte de +Frontenac avait pieusement suspendu le pavillon +du contre-amiral anglais humilié et +vaincu?</p> + +<p>L'histoire du temps rapporte qu'il fit naufrage +sur l'île Anticosti, où il réussit à débarquer +avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs +se noyèrent en voulant prendre terre trop +précipitamment; et comme les survivants n'avaient +que peu de provisions, il fut entendu +que la ration de chaque homme serait de deux +biscuits, une demi-livre de lard, une demi-livre +de farine, une pinte et quart de pois et deux +petits poissons. Quelques épaves du navire +leur servirent à élever une hutte, où ils s'installèrent +tant bien que mal, jusqu'à ce que le froid +et le scorbut fussent venus éclaircir leurs rangs. +Le premier qui mourut fut le chirurgien. On +l'enterra le 20 décembre 1690; et quarante +hommes le suivirent en quelques semaines. La +faim de ces malheureux était extrême. Nuit et +jour, les plus faibles étaient obliges de se cacher +ou de veiller, crainte de se voir voler leur +maigre ration ou d'être assommés et mangés par +les plus forts. Un jour, un matelot irlandais +enfonça, malgré les protestations de tous, le dépôt +à provisions, et mangea à lui seul dix-huit +biscuits, ce qui le fit tellement enfler que, deux +heures après, il faillit crever comme une peau +de bouc. Enfin, à bout de ressources et d'expédients, +cinq des matelots de Rainsford se décidèrent, +le 22 mars 1691, à mettre en mer une +petite chaloupe échappée au naufrage et qu'ils +avaient calfatée le mieux possible. Ils mirent le +cap sur Boston, où ils arrivaient à demi-morts +d'épuisement, après trente-cinq jours de navigation. +Un navire de guerre fut expédié de +suite au secours de Rainsford; et ces naufragés +décimés par la misère, ne furent tirés de leur +triste position que par un miracle,—c'est le capitaine +qui l'assure lui-même,—plus heureux +en cela que bien d'autres de leurs camarades qui +périrent au nombre de plus de mille, soit dans +le golfe Saint-Laurent, soit dans la mer des Antilles, +où leurs vaisseaux avaient été pourchassés +par l'ouragan.</p> + +<p>Le secret du capitaine Rainsford n'est pas le +seul que la tempête ait confié à la discrétion, +des brisants de la pointe ouest de l'Anticosti. +Mon interlocuteur, à qui je rappelais les déboires +de l'amiral William Phipps, m'apprit à son +tour, qu'un matin, en sortant du phare, il avait +trouvé sur la grève un brigantin, la quille en +l'air, et tout son monde noyé à bord.</p> + +<p>Oh! combien de marins, combien de capitaines<br> +Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,<br> +Dans ce morne horizon se sont ensevelis!<br> +Combien ont disparu, dure et triste fortune!<br> +Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,<br> +Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis.</p> + +<p>Combien de patrons morts avec leurs équipages!<br> +L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages<br> +Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots!<br> +Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée,<br> +Chaque vague en passant, d'un butin s'est chargée;<br> +L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Victor Hugo, <i>Les rayons et les ombres</i>.</blockquote> + +<p>Une journée charmante s'était écoulée en +études, en récits et en pérégrinations. M. +Malouin voulut nous offrir à souper. On avait +tué le veau gras en l'honneur du retour inespéré +de son fils, et cette excellente réception devait +terminer notre relâche comme elle avait +commencé. Pour cette fois, c'était à mon tour +d'être agréablement surpris.</p> + +<p>Nous étions au salon. D'une main distraite +je feuilletais un album de photographie, pieux +legs laissé à la famille du gardien par une de ses +filles devenue religieuse. Tout-à-coup mes yeux +tombèrent sur le portrait de ma soeur aînée +Augusta qui avait été l'amie de mademoiselle +Malouin. Aussitôt cette joyeuse trouvaille me +ramena aux joies de la famille absente. Mon +oeil se mouilla au souvenir de ceux qui +m'aiment, et tout rêveur je restais là, en contemplation +devant cette douce vision qui hélas! ne +devait faire que passer sur terre. Quel est donc +le poète qui a dit:</p> + +<p>Les chemins d'ici-bas vont tous au cimetière?</p> + +<p>A quelque temps de là, ma sainte soeur, ma +douce Augusta nous quittait, le sourire de l'espérance +et de la résignation sur les lèvres.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi doit s'engloutir notre frêle existence.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>......... ........ ....... ....... ........ ......</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de nos souvenirs rien ne sera resté</p> +<p>D'autres enfants chéris...........................</p> +<p>Fouleront sous leurs pieds nos tertres funéraires</p> +<p>Et ne penseront pas que nous avons été.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car tout disparaîtra, les parures, les grâces,</p> +<p>Les danses et les jeux, les innocents plaisirs;</p> +<p>Et le temps de son aile emportera nos traces</p> +<p>Comme l'aile des vents emporte nos soupirs. <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Jules Prier. <i>Les veilles d'un artisan.</i></blockquote> + +<p>La rude voix de LeBlanc vint faire diversion +à mes pensées, en nous criant que la chaloupe +était prête. Il fallait partir: le <i>Napoléon III +</i> était déjà sous vapeur. Notre pavillon salua. +Une salve lui répondit du rivage; et deux +heures après nous passions devant Ellis Bay, +mieux connue de nos navigateurs canadiens-français +sous le nom de baie de Gamache.</p> + +<p>Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a +laissés dans le golfe Saint-Laurent sont des plus +vivaces. Les combats de Le Moyne d'Iberville +et de ses rudes matelots; les aventures du baron +de Saint-Castin; les désastres de Phipps et de +Walker seront depuis longtemps oubliés de la +foule, quand les caboteurs et les mariniers canadiens-français +se raconteront encore le soir, au +pied du grand mât, les merveilleux exploits de +Gamache. Dans cent ans et plus, ils se diront +la manière dont il s'y prenait pour faire la +contrebande des fourrures, en évitant les croiseurs +de la Baie d'Hudson; ses tours incroyables; +et ses relations avec le malin esprit qui +lui obéissait comme un mousse, et poussait la +condescendance jusqu'à souffler dans ses bonnettes +et ses perroquets, pendant que la proue +du mystérieux navire du capitaine canadien +glissait sur une mer polie comme l'acier.</p> + +<p>Le héros de ces récits du gaillard d'avant, +Louis Olivier Gamache est né à l'Islet en 1784, +d'une famille originaire des environs de Chartres. +Il débuta sa longue vie par l'école de la garcette. +Matelot dans la marine anglaise, son +enfance se passa à courir le monde; mais ces +excursions lointaines finirent par le blaser. +Après avoir essayé un petit commerce le long +de la côte de Rimouski, Gamache vint se fixer +dans l'île d'Anticosti, et le farouche aventurier +ne tarda pas à se faire reconnaître comme le +souverain absolu de cette solitude. Du fond +de sa baie, où il cultivait quelques arpents +de terre, élevait quelques animaux, et faisait +la pêche en grand, l'ancien matelot dirigeait +des excursions sur la côte nord, trafiquait +avec les Montagnais, et se moquait surtout du +monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson. +Si l'hospitalité de Gamache était proverbiale, +ses excentricités ne l'étaient pas moins; et +jointes à sa vie solitaire et à sa mort mystérieuse, +elles donnèrent naissance aux légendes qui se +racontent encore sur son compte. Pas n'est +besoin d'ajouter qu'à bord longues-vues, jumelles +avaient été mises en réquisition pour regarder +un coin de cette terre illustrée par +maître Gamache. Mais hélas! la maison qu'avait +habitée le célèbre marin était brûlée. Nous ne +vîmes qu'un pâté de maisonnettes groupées +près de ses ruines, et des enfants jouer et +folâtrer à deux pas de la tombe de celui qui fut +si longtemps le croque-mitaine du golfe Saint-Laurent.</p> + +<p>Poussés par la marée et par la vapeur, nous +arrivâmes bientôt en face de la pointe sud-ouest +de l'île. C'est là que se trouve situé le plus ancien +phare de l'Anticosti. Bâtie en 1831, cette +tour circulaire, recouverte de bois blanchi, +mesure une hauteur de cent pieds, et une minute +d'intervalle s'écoule entre chaque éclat de la +lumière, qui est visible entre les points +nord-nord-ouest-quart sud au sud-est et est.</p> + +<p>Le temps était superbe. Tout près de nous +la mer venait mourir au pied d'un quai naturel, +taillé par la vague dans un immense banc de +calcaire gris, où les fossiles pullulent; et pendant +que chacun s'éparpillait sur la grève, j'eus +à loisir le temps de collectionner des coraux et +des coquillages.</p> + +<p>Au point de vue géologique l'île d'Anticosti +est un trésor inappréciable pour l'amateur. Un +paléontologiste, mort depuis, M. Billings écrivait +au regretté sir William Logan, que le +groupe de cette île était composé de lits du +passage silurien inférieur et superposé simultanément +avec le conglomérat d'Onéida, le grès +de Médina, le groupe Clinton des géologues de +New-York et la formation Caradoc d'Angleterre.</p> + +<p>A l'appui de cette théorie, un des employés du +bureau des géologues canadiens, M. Richardson,<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> +assurait qu'après avoir fait une étude minutieuse +de cette île, il était arrivé à la conclusion +qu'elle se composait "de calcaires argileux ayant +2,300 pieds d'épaisseur, régulièrement stratifiés +par couches conformes et presque horizontales. +Tous ces faits tendent à prouver, ajoute-t-il, que +ces strates ont été précipitées au fond d'une mer +tranquille, en succession non-interrompue, pendant +la période où les parties supérieures du +groupe de la rivière Hudson, le conglomérat +d'Onéida, le grès de Médina et le groupe Clinton +étaient en train de se déposer dans cette +partie de l'océan paléozoïque qui constitue maintenant +l'État de New-York, et quelques-unes +des contrées adjacentes. Si cette manière de +voir est exacte, les roches d'Anticosti deviennent +alors très-intéressantes, parce qu'elles nous procurent, +avec une grande perfection, une faune +jusqu'ici inconnue à la paléontologie de l'Amérique +septentrionale. En songeant à la grande +épaisseur des sédiments entre les groupes de la +rivière Hudson et de Clinton, on se convainc +que leur déposition a occupé un laps de temps +considérable; et comme le conglomérat d'Onéida +n'est pas fossilifère, et que le grès de Médina ne +fournit que quelques espèces peu marquées, +nous avons été jusqu'à présent presque sans +moyens de connaître l'histoire des mers américaines +de cette époque. Les fossiles de la +partie moyenne des roches de l'Anticosti remplissent +exactement cette lacune, et nous procurent +les matériaux nécessaires pour relier le +groupe de la rivière Hudson à celui de Clinton, +par les lits de passage, contenant les fossiles +caractéristiques des deux formations, associés à +plusieurs espèces nouvelles qui ne se présentent +ni dans l'un ni dans l'autre de ces groupes."</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Rapport de l'année 1856 par E. Billings, paléontologiste, +adressé à Sir William E. Logan, géologue provincial-p.263.</blockquote> + +<p>Au nombre des découvertes faites par M. +Richardson, se trouvent certains fossiles, désignés +par M. Billings sous le nom de genre +<i>beatricea</i>. Ils ont, dit-il, la forme d'arbre, et +furent recueillis, par le premier, dans les terrains +siluriens inférieurs et moyens de l'île. +Ces plantes, d'après la description de ce savant +voyageur, se composent de tiges presque droites, +d'un pouce à quatorze pouces de diamètre, perforées +sur toute l'étendue par un tube cylindrique +et presque central; en dehors de ce tube se +rencontrent de nombreuses couches concentriques, +semblables à celles d'un arbre exogène.</p> + +<p>A l'est de la rivière au Saumon, sir William +Logan assure qu'il se présente un escarpement +de soixante pieds de hauteur, dans lequel des +troncs abattus de ce fossile avancent en dehors +de la falaise. Leurs extrémités circulaires +et l'orifice qu'ils ont au milieu, donnent à cette +côte l'aspect d'une citadelle hérissée de gueules +de canons, et les voyageurs frappés de cette ressemblance +n'ont pas cru mieux faire, qu'en donnant +à cet endroit le nom de Pointe-à-la-Batterie.</p> + +<p>Que de raretés scientifiques doivent se trouver +cachées ainsi sous ces bancs de calcaire, et attendent +là, depuis des milliers d'années, les études +et les recherches de la curiosité et de la patience +humaines! Petit à petit, sans se hâter, elles +révèlent leurs mystères chaque jour; et dernièrement +encore un pêcheur, en voulant entrer +dans une des criques qui bordent ce paradis de +géologie, trouvait, à son grand étonnement, une +énorme baleine entièrement pétrifiée et dans +un parfait état de conservation.</p> + +<p>Tout en collectionnant ainsi un peu partout +et un peu de tout, notre promenade nous, conduisit +jusqu'à la tour, et là nous fîmes connaissance +avec son gardien, M. E. Pope, qui nous fit +l'accueil des gens de sa race, et nous offrit cette +hospitalité écossaise que les sceptiques prétendent +reléguée à tout jamais, au fond du libretto +de la Dame Blanche. Sa famille se trouvait +réunie dans la vaste cuisine du phare, dont +le parquet était en pierre. Une épave de bois +flotté flambait dans l'âtre; et çà et là des trophées +de chasse, des ailes d'aiglons, des têtes +d'ours, des carabines et des engins de pêche +relevaient la couleur sombre de la boiserie. +Une fenêtre entr'ouverte laissait voir un coin +de paysage qui ne manquait pas de charmes: +tout autour de nous respirait la santé et le bien-être. +Il nous paraissait évident que M. Pope +possédait un secret qui manque à bien des gardiens +de phare. Où plusieurs de nos compatriotes +auraient senti les étreintes de la solitude +et de la gêne, cet homme essentiellement pratique +réussissait à se créer une aisance relative. +Ses champs étaient défrichés et bien fumés; ses +étables pleines; ses vignots couverts de morues, +et ce qui surprenait surtout les gens de l'île, au +bout d'un an ses vaches ne mouraient pas de +ce mystérieux catarrhe qui emportait toutes +les bêtes à cornes de l'Anticosti. Elles seules, +avaient le privilège de vivre et d'attendre à +point le pot-au-feu. Un joli yacht se balançait +dans la baie au milieu d'une escadrille de berges +destinées à faire la pêche sur les fonds: bref, +M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand +nombre de ses collègues, qui se laissent aller à +l'apathie et répondent à ceux qui essayent de les +en tirer:</p> + +<p>—Bah! à quoi sert de défricher la terre, d'exploiter +la mer ou de se créer de nouvelles occupations? +Nettoyons, allumons, éteignons notre +phare aux heures réglementaires, et pendant que +vogue ainsi la galère, croisons-nous les bras. +Notre salaire n'est-il pas gagné? Gardons-nous +bien surtout de faire valoir ce qui nous entoure +et qui n'est à personne. Ce serait travailler +pour son successeur; et la vie est trop courte +pour s'amuser ainsi.</p> + +<p>M. Pope a cru devoir prendre un autre genre +d'égoïsme. Sa lumière est en ordre, ainsi que +ses champs, ses étables, ses exploitations. Tout +en faisant son devoir, il ne rougit pas d'employer +le temps de manière à laisser à ses enfants une +fortune assez rondelette, qu'il leur léguera un +jour avec l'amour de l'économie et du travail.</p> + +<p>A quelques arpents du phare de la pointe +sud-ouest se trouve la cabane d'un pauvre colon +du nom de Fortin. Il vint nous demander si +nous avions un prêtre à bord.</p> + +<p>—Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme +et moi nous n'avons pas entendu la messe. C'est +une bien grande privation pour un catholique!</p> + +<p>Il devait se passer encore trois longues années +avant que le pieux désir de Fortin pût se réaliser.</p> + +<p>Ce fut un des aumôniers de notre troisième +croisière, M. l'abbé Marcoux, qui eut le bonheur +de s'acquitter de cette mission, et d'offrir le +saint sacrifice dans cet humble cabanon, pendant +qu'un de ses confrères changeait la hutte +voisine en confessionnal.</p> + +<p>En me reportant ainsi vers le passé, je me +rappelle la surprise qu'éprouva Agénor Gravel, +en retrouvant parmi les plus fervents pénitents +de l'île, une de ses vieilles connaissances, le +père Luc Marolles.</p> + +<p>Depuis trente six ans le père Luc habitait l'Anticosti. +Il avait été l'ami de Gamache; avait +trappé et couru en tous sens les bois et les rivières +de l'île. Ce n'était pas à ce métier-là, +paraît-il, que saint Augustin recueillit les notes +qui servirent plus tard à rédiger sa <i>Cité de Dieu</i>. +Ce qui venait à l'appui de cette hypothèse, +c'est que des mauvaises langues prétendaient +avoir vu le père Luc tituber, comme Noé dans +ses plus belles vignes. D'autres avaient ouï-dire, +qu'il ne se gênait pas de jurer comme un +payen. Mais ces commérages n'avaient plus +leur raison d'être. Celui que nous avions +quitté épervier, plus tard nous devions le retrouver +colombe: et le père Luc dépouillé du vieil +homme, et fier d'avoir mis en liesse tous les justes +du paradis, a continué depuis à être l'exemple +de l'île.</p> + +<p>La première fois que nous le rencontrâmes +chez M. Pope, il vint nous donner sans façon +une vigoureuse poignée de main, et causer des +dernières nouvelles.</p> + +<p>Comme d'habitude, elles ne roulaient que sur +des histoires de naufrage:</p> + +<p>—Tenez, messieurs, nous disait-il, en nous +indiquant du doigt une pointe sombre qui se +perdait sous l'horizon: voyez-vous, là-bas, cette +langue de terre qui touche à la rivière Observation? +Un brick est venu y faire côte, en +décembre dernier. Il neigeait à ne pas voir le +bout de son nez: l'équipage était à demi gelé; +et ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'il parvint +à descendre à la mer une de ses chaloupes. +A peine cette embarcation eût-elle franchi trois +encablures qu'elle se prit à talonner. Fous de +peur, se croyant sur les brisants, ses matelots +remirent le cap sur leur brick naufragé, et +vinrent se faire écraser par la mer, le long +des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine +périrent ainsi; pendant que le second, +accompagné d'un de ses hommes, furent rejetés +à la mer par le contre-coup. Ils nagèrent ferme: +mais la vague les porta malgré leurs efforts, +vers le récif où la baleinière avait touché. De +rechef ils se croient perdus, lorsqu'une lame +en se retirant ne leur laisse de l'eau qu'à la +ceinture: puis venant les reprendre, elles les +lance sans connaissance sur ces cayes qui les +avaient tant effrayés un quart d'heure auparavant, +et qui n'étaient autre chose que le rivage! +Dès le petit jour, en se rendant à la rivière, +le second trébucha sur le corps mutilé de son +capitaine: il était venu atterrir pendant la nuit.</p> + +<p>Quant aux autres, je les retrouvai tous le lendemain; +et parmi eux un nègre qui s'était noyé +la tête en bas, le pied droit pris entre un chaînon +de l'ancre et l'écubier.</p> + +<p>Tout en causant ainsi, le père Luc nous avait +entraînés du côté du petit cimetière, situé près +de la tour. Un enclos en bois peint y renferme +le tombeau destiné aux Pope, et qu'occupent +déjà deux membres de cette honorable famille.</p> + +<p>Un peu plus loin, sont entassés pêle-mêle, +sous des monticules de tourbe couverts de +ronces, les corps des vingt et un naufragés, faisant +partie de l'équipage du "<i>George Channing</i>," +navire anglais qui vint à la côte en 1830. Neuf +de ces malheureux sont couchés dans une même +fosse. Une épitaphe se dresse sur ce morne +charnier. Elle consiste en une planche, sur laquelle +une main amie a gravé avec la pointe +d'un couteau ces lignes, que je reproduis textuellement:</p> + +<p class="mid">To<br> +the memory<br> +of</p> + +<p class="mid">DAVID CORMACK GEORGE MILLER</p> + +<p class="mid">who departed this life on the</p> + +<p class="mid">22 December 23 December</p> +<p class="mid"> aged 25 aged 51</p> + +<p class="mid">having been shipwrecked in the OTTAWA, London</p> +<p class="mid">2d December 1835.</p> + +<p class="mid">Erected by the remaining survivors of the crew.</p> + + +<p>Jamais de ma vie je n'ai vu quelque chose de +plus triste et de plus navrant que ces tombes +d'inconnus qui demeurent là sans prières; et +pour oublier ces tristesses, nous prîmes le parti +de nous rendre à la gracieuse invitation de madame +Pope. Chez elle une charmante surprise +nous attendait. Sur une table, au milieu du +salon de la tour, étaient éparpillés une foule de +croquis, d'études et de dessins signés par mademoiselle +Grâce Pope. Ces ébauches indiquaient +non-seulement les plus heureuses dispositions +pour la peinture, mais elles prouvaient que cette +enfant de treize ans avait un talent remarquable +pour l'art statuaire. On nous fit voir un modèle +en argile d'une matrone romaine agenouillée, +qui certes, par l'élégance de la draperie, la pureté +des lignes et la finesse du travail, n'aurait +pas fait honte aux débuts de certains artistes à +la mode. Les uns admiraient j'étais du nombre. +D'autres hasardaient de timides conseils. Pendant +ce temps-là, madame Pope faisait à ses +hôtes une distribution de zoophytes, de coquilles, +et ce ne fut que lorsque nous eûmes repris la +haute mer, que nous pûmes compter nos trésors, +et bien nous rappeler les attentions délicates de +cette hospitalité.</p> + +<p>Notre départ avait été précipité. Du haut +du phare, le capitaine avait vu un banc de +brume se former à l'horizon, et à peine avions-nous +couru une bordée au large, qu'il fallut +capéer. Déjà le brouillard nous enveloppait, +pour ne plus nous quitter qu'après quatre-vingt-sept +heures.</p> + +<p>Rien de triste comme cette nuit en plein jour +qui parfois, ne permet pas à un matelot de distinguer +son voisin sur le pont. Autour de lui, +tout est nuageux, opaque. La mer est là, qui +confond ses teintes grisâtres avec le ciel fumeux: +et sans le monotone clapotis de la vague qui se +brise sur le flanc du navire, l'homme à la roue +croirait que son capitaine le fait voguer vers le +néant.</p> + +<p>Au milieu de ce chaos, nous devions nous +orienter et veiller au plus près: on se trouvait +sur la route la plus fréquentée par les navires. +La brise fraîchissant vers la tombée de la nuit, +les vigies furent doublées. Une houle grosse et +longue nous balançait au milieu du rideau de +crêpe qui ne cessait de nous couvrir; et toujours +facétieux, Agénor Gravel, qui se souciait fort +peu des collisions, profita de l'occasion pour donner +du courage à un passager, en lui assurant +qu'avec un vapeur en fer, de la force du <i>Napoléon III</i> +on était certain de couler n'importe +quel voilier qui viendrait se mettre par notre +travers.</p> + +<p>Pendant quatre-vingts heures nous eûmes +sur les yeux l'impénétrable tissu du brouillard. +Quelquefois le soleil perçait en curieux ce dôme +de brume, dont nous étions le centre. L'azur +du ciel nous apparaissait alors dans toute sa +splendeur sereine, mais ce n'était que pour +nous renouveler le supplice de Tantale. Tout +aussitôt, la voûte sombre se refermait sur notre +grand mât. D'abord, ce n'étaient que de légers +flocons de fumée qui tachetaient rapidement le +fond de saphir. Puis des teintes laiteuses, se +groupèrent petit à petit autour du disque solaire. +D'éblouissante, la lumière devint pâle +peu à peu: elle passa au jaune blafard, au roux; +puis elle alla s'amoindrissant, jusqu'à ce que le +brouillard plus dense et plus entêté que jamais, +eût ramené la tristesse sur nos fronts, en étouffant +le soleil dans sa chape de plomb.</p> + +<p>Je ne le cache pas, ce fut avec un sentiment +d'indéfinissable plaisir que nous débarquâmes +à la pointe sud. Plongés dans cette demi-obscurité, +ne respirant que moiteur et humidité, la +vie du bord était devenue pour nous d'une monotonie +désespérante. Invariablement, la conversation +roulait sur le vent qu'il faisait, et sur +celui qui soufflerait le lendemain. L'oeil se fatiguait +à interroger l'horizon qui restait muet. +Les uns avaient un faible pour le baromètre, et le +consultaient constamment. D'autres n'avaient +foi que dans les sondages, et se dressaient à +chaque instant, comme des points d'interrogation, +devant l'officier chargé de cette délicate +opération. Le soir, chacun s'endormait du sommeil +du juste, en faisant des rêves, dont les +moins farouches leur montrait le <i>Napoléon III</i> +passant à toute vapeur sur le corps des navires, +assez imprudents pour se trouver sur son passage.</p> + +<p>Dès le petit jour, une seule interrogation partait +de tous les coins du carré:</p> + +<p>—Raphaël, quel temps ce matin?</p> + +<p>—De la brume, messieurs, encore de la brume, +toujours de la brume! répondait le maître d'hôtel, +tout en veillant à ce que la table fût préparée +pour le déjeûner.</p> + +<p>Et les heures, succédaient ainsi aux heures, +sans que le jour pût voir le jour.</p> + +<p>Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son +linceul! Il était là, se mirant dans la mer; et +nos yeux purent se reposer sur autre chose que +sur l'insaisissable. Ils avaient devant eux le +phare de la pointe sud, tour blanche, hexagone, +qui atteint soixante-quinze pieds de hauteur, et +dont la lumière blanche placée à cinquante-quatre +pieds du sol donne un éclat toutes les vingt +secondes. Près de là, se trouvaient groupées +quelques maisonnettes, dont l'une, trop petite et +mal construite, est destinée au gardien, et l'autre +renferme un engin à vapeur qui, pendant les +tempêtes de neige ou par les temps obscurs et +brumeux, fait résonner un sifflet dix secondes +par minutes.</p> + +<p>La garde du phare de la pointe sud est confiée +par le ministère de la marine à un homme +aussi instruit qu'énergique, M. David Têtu. +Grand, les épaules légèrement voûtées, l'oeil +doux et serein, possédant un poignet de fer et +une santé à toute épreuve, notre ami nous représentait +à merveille le type du canadien-français +de jadis; et cet esprit chevaleresque et +aventureux qui, n'obéissant qu'à son impulsion, +et ne se laissant guider que par son flair et par +ses connaissances, parcourait en tous sens le +continent américain, y faisant des découvertes +merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour +léguer à d'antres son amour du voyage, de la +liberté et de l'inconnu. Ce fut dans une de ses +longues promenades sur la côte du Labrador que +David Têtu découvrit ces fameux gisements de +sable qui, bien exploités, donneraient les plus +beaux minerais magnétiques du monde. Ce fut +aussi grâce à son courage, que les maraudeurs +de Saint-Alban purent échapper aux limiers qui +les traquaient comme des fauves. Rendez-vous +avait été pris au milieu de la nuit sur le pont +de glace, en face de Québec. Là, un homme +se faisait reconnaître de Têtu, au moyen d'un +signe accepté, et ils devaient alors se remettre +aveuglément à sa discrétion. Malheureusement, +les confédérés s'égarèrent sur le fleuve. Ce ne +fut qu'au point du jour, qu'ils purent rejoindre +leur guide près de la pointe de l'île d'Orléans, +Sons sa conduite, ils descendirent en voiture le +long de la côte nord jusqu'au Saguenay; puis +à pied jusqu'à Moisïe, ou, au printemps, ils +s'embarquèrent sur une goélette que Têtu commanda +pour l'occasion. Cet excellent marin, +profitant alors d'une tempête qui rendait la +mer intenable, put courir déposer ses passagers à +bord d'un croiseur qui les attendait dans le +golfe.</p> + +<p>L'esprit d'aventure, le goût de la solitude +faisaient de notre ami, un homme on ne peut +plus apte à remplir les fonctions de gardien de +lumière. Les longs quarts de nuit qu'il lui +fallait faire, lui permettaient de se livrer à ses études +favorites sur l'histoire naturelle. Il +aimait son phare comme un chasseur d'Afrique +aime son cheval arabe. Une partie de la journée se +passait à, l'astiquer et à le mettre en ordre; +puis, quand la besogne était terminée, quand +l'hiver était venu et que sa lumière avait été +éteinte—le vingt décembre—alors commençait +la saison des chasses et des explorations. Vite, +on, chaussait les raquettes. Les fusils étaient +démontés et nettoyés, les pièges éprouvés, et +bientôt, le jarret solide et alerte, enveloppé dans +une chaude vareuse, on voyait Têtu, la +carabine sur l'épaule, portant avec lui des provisions +pour plusieurs jours, prendre la lisière du +bois ou le long de la grève, et aller déclarer +une guerre sans merci aux loutres, aux ours +et aux renards gris, rouges, noirs, et argentés. +Rarement ce nouvel Oeil-de-Faucon revenait +bredouille; et plus sa chasse ou sa pêche +avait été abondante, plus ses voisins et ses amis, +les pauvres, s'en ressentaient. Alors fourrures +précieuses, morceaux de venaison, grosses pièces, +truites monstrueuses, tout passait entre les mains +de cet homme, qui se souciait fort peu, en ce +temps-là, de savoir ce que sa gauche ou sa droite +faisaient.</p> + +<p>Le soir au coin du feu, maints trappeurs racontent +encore les histoires merveilleuses de ce +pêcheur habile et de ce chasseur adroit; mais +nulle à mon avis ne vaut celle de l'ours tué au +vol.</p> + +<p>Têtu avait ouï-dire qu'une baleine morte était +venue atterrir à quelques lieues de son habitation. +En homme qui sait profiter du vieux +dicton—aide-toi, le ciel t'aidera—il part, accompagné +de Crispin, son domestique, bien décidés +tous deux à tirer du cétacé toute l'huile qu'il +pourrait rendre. La nuit tombait lorsqu'ils +arrivèrent au lieu de l'échouage; et comme +avant de camper, Têtu tenait à être renseigné +sur la valeur de l'épave, les chasseurs se dirigèrent +du côté de la baleine. Ils avaient été +devancés par des rôdeurs de grève encore plus +alertes qu'eux: et deux ours noirs s'en donnaient +à coeur joie, le museau plongé dans les flancs +du monstre, mangeant comme deux clercs échappés +de carême, et ne s'interrompant de fois à +autre que pour respirer longuement, et pour +lécher leurs babines toutes ruisselantes de lard.</p> + +<p>Le domestique de Têtu était devenu pratique +au contact de ce maître.</p> + +<p>—M. David, lui dit-il doucement, en glissant +une balle dans son fusil, permettez-moi de tirer +le plus gros? J'ai besoin d'une robe de carriole, +lorsque je retournerai chez moi, à l'automne. Et +ma foi! plus d'un faraud m'enviera cette peau +d'ours, lorsque le dimanche, mon cheval m'attendra +à la porte de l'église de Berthier.</p> + +<p>Sa vie de trappeur, autant qu'une certaine +fable de Lafontaine, avaient mis Têtu au courant +des habitudes rusées de maître <i>Ursus</i>. Aussi, +fit-il signe à son compagnon de ne pas trop se +presser de tirer. L'ours, dont la fourrure soyeuse +devait orner l'arrière d'une des carrioles de +Berthier, se présentait mal; et puisque Crispin +tenait absolument à celui-là, il fallait attendre +le moment favorable, pour le prendre à l'oeil ou +au coeur.</p> + +<p>Mais la chanson de Nadaud aura toujours +raison:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">L'ambition perd les hommes.</p> + </div> </div> + +<p>Crispin, rendu nerveux par l'appât du butin, +venait d'épauler. V'lan! le coup part. La +balle ricoche sur le museau de l'ours, et va, +comme Jonas se perdre dans le ventre de la baleine. +Le second ours, plus gourmet et sans +doute de meilleure famille que son camarade, +avait réussi, pendant le colloque des chasseurs, +à se hisser sur le dos du cétacé. C'était sa manière +à lui de mettre la main au plat. La détonation +du fusil le surprit là; et tout effrayé, +perdant la tête comme Balthazar au milieu de +son festin, mais ayant moins de décorum que ce +roi, il s'élança dans l'espace, où la balle de Têtu +vint le rejoindre. Celle-ci l'envoya rouler roide +mort sur le dos de son compagnon qui, hurlant +de douleur, le museau haché par la balle de Crispin, +et surpris par cette avalanche d'un nouveau +genre, prit le bois au galop, laissant le propriétaire +de la petite carriole de Berthier réfléchir à +la philosophie de ces deux vers, que Têtu prenait +le malin plaisir de lui répéter, en rechargeant +sa carabine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">.....................il ne faut jamais</p> +<p>Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.</p> + </div> </div> + +<p>David Têtu avait reçu de la nature certains +talents de société qui, sur l'île d'Anticosti, ne +sont pas à dédaigner. Tour à tour cordonnier, +mécanicien, inventeur, zoologiste, géologue, lettré, +homme du monde, cordon bleu et trappeur, +il avait su donner à la maison qu'il habitait le +cachet de ses occupations multiples. Aux murs +étaient accrochés des canardières, des pistolets, +une carabine, un fusil de rempart et des perches +de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de +pharmacie sauvé du naufrage du <i>Shandon</i>. Tout +se coudoyait dans sa petite bibliothèque, depuis +le <i>Cornhill Magazine</i>, l'<i>almanach de Raspail</i>, jusqu'à +l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i> et un traité +d'entomologie. Une courte-pointe en fourrure +couvrait un lit de sangle, auprès duquel se +dressait une table de nuit surchargée de boîtes +de fossiles et de paperasses, où le maître, au +moment où nous entrions, venait d'insérer ses +dernières observations météorologiques, et sur +lesquelles il avait négligemment jeté, en guise +de presse-papier, une énorme défense de morse.</p> + +<p>Inutile de peindre la joie de Têtu en nous +apercevant. Quoique beaucoup plus âgé que +moi, il avait été mon compagnon d'enfance, et +bien qu'un mois de causeries n'eût pas suffi +pour nous dire tout ce que nous avions vu et +appris depuis une séparation de douze ans, il +fallait subir les exigences de la consigne, et le +laisser libre de son temps. Nous n'avions que +cinq heures devant nous pour ravitailler ce +phare. Mais avant d'aller sur la grève prendre +livraison de ce que lui expédiait le ministère +de la marine, Têtu donna des ordres pour faire +préparer en notre honneur, une chasse aux homards.</p> + +<p>Cette chasse se fait au moyen de chiens de +Terreneuve qui plongent et vont à marée basse, +chercher ces délicieux crustacés dans ces herbes +marines que Denys appelait des plantins, et que +les pêcheurs du golfe ont baptisées du nom de +prairies à homards. Enfoncés dans d'énormes +bottes sauvages, que l'on avait eu la complaisance +de nous prêter, et armés chacun d'un +panier et d'un bâton, au bout duquel était fixé +un crochet de fer, nous cheminions dans l'eau +et suivions de point en point les instructions de +notre guide. Il fallait marcher à pas comptés +et avoir l'oeil vif, pour distinguer dans cette +herbe verte qui suivait les ondulations de la +mer, la carapace noire ou les longues serres de +ceux que nous cherchions. En voyions-nous +un: vite nous plongions notre engin de pêche +pour tâcher de l'attraper. Mais prompt comme +l'éclair, le crustacé nous avait dépassés d'un coup +de queue, et la chasse était à recommencer, aux +grands éclats de rire de notre guide. Celui-ci, +plus expert, n'avait qu'à glisser hypocritement +son croc sous le ventre de la pauvre bête, à la +chatouiller quelques secondes, puis à l'envoyer +rejoindre brusquement la douzaine et demie de +camarades qui, tout abasourdis par leur changement +de garnison, se livraient à la plus excentrique +des manoeuvres pour sortir de leur prison +d'osier. Quant aux terre neuves, ils n'y mettaient +pas tant de façons. Dès qu'ils avaient +flairé un de ces malheureux homards, ils le happaient +hardiment et allaient le déposer sur la +grève.</p> + +<p>En mer, cinq heures peuvent apporter bien +des changements. Le temps, qui s'était mis au +beau, fut de nouveau gâté par l'impitoyable +brume. A tire d'aile, elle accourait du large. +La houle s'était refaite; elle devenait creuse, et +bien qu'elle n'offrît aucun danger, comme la +baleinière remorquait une longue échelle, et que +le vent soufflait dans une direction opposée à +la marée, nous arrivâmes couverts d'embruns +au <i>Napoléon III</i>.</p> + +<p>En accostant, les hommes se défendirent mal. +Nous faillîmes emplir; et la vague poussa l'impudence +jusqu'à s'approprier la casquette d'Agénor +Gravel, qui s'en vengea, en parodiant le +fameux vers de Racine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Le flot qui l'emporta recule épouvanté.</p> + </div> </div> + +<p>L'alexandrin de Théramène fut la seule oraison +funèbre que reçut cette vieille amie de +vingt ans.</p> + +<p>En voyant venir le brouillard, Têtu craignit +que nous eussions quelques difficultés à retrouver +la route du steamer; et, prenant sa boussole, +il avait tenu à nous faire la conduite. Fermement +assis sur le banc d'un esquif long de +dix pieds, qu'il gouvernait comme une plume +au moyen de deux légers avirons, il vint ainsi +jusqu'au <i>Napoléon III</i>. Nous sachant alors en +sûreté, il revira de bord, salua de la main; et +ramant vers terre, la dernière fois que nous le +vîmes, comme l'oiseau précurseur des tempêtes, +il se laissait bercer ainsi qu'un pétrel sur le dos +des vagues énormes.</p> + +<p>Trente milles séparent à peine la pointe sud +de la Pointe-aux-Bruyères. Avec une bonne +brise pour un voilier, et du temps calme pour +un vapeur, cette distance n'est qu'une promenade +d'agrément; mais avec le brouillard tout +doit compter en mer. Il fallut donc remettre +à la cape, et nous mîmes trente-six heures à +franchir douze lieues. De temps à antre, le son +d'une conque ou d'un porte-voix nous arrivait à +travers la brume, qui s'étendait plus grise et +plus épaisse que jamais. C'était un gros navire +qui arrivait sur nous. Comme un fantôme, +il passait sous notre étrave, ou coupait notre +sillage, puis une seconde après, sombrait dans +le brouillard, où nous disparaissions à notre +tour. Appuyés sur les bastingages, les matelots +oisifs fumaient leurs pipes et se laissaient bercer +par la mer, d'un air ahuri; pendant que Jim, +vieille gaffe rouillée par de nombreuses campagnes +faites à bord des marines anglaise et +chilienne, leur disait d'un ton goguenard, en +désignant Agénor Gravel, qui, se croyant protégé +par la densité de la brume, se livrait à de +douloureuses études sur le mal de mer:</p> + +<p>—<i>Well tars! I think that a man who travels at +sea for his pleasure, might as well go to purgatory +for his past time.</i></p> + +<p>Ce ne fut qu'en sondant, et qu'en prenant +mille précautions, que nous arrivâmes ainsi par +le travers de la Pointe-aux-Bruyères. Bientôt, +à la faveur d'une éclaircie nous pûmes apercevoir +le phare. Il a été construit en 1855, et a +la forme d'une tour blanche, circulaire, haute +de cent-dix pieds. D'après le livre bleu de la +marine, ce phare est toujours ouvert au sud de +la pointe au Cormoran, et est visible entre les +points sud-ouest-quart-nord et est. Il est bâti +sur une pointe très basse qui vue d'une certaine +distance en mer, s'efface complètement pour ne +laisser apercevoir que la tour. Celle-ci, par un +curieux effet d'optique, ressemble alors à une +voile sur l'horizon.</p> + +<p>Notre aimable camarade de route, M. Gagnier, +devait nous quitter ici. Avant de nous dire +adieu, il voulut nous faire les honneurs de son +domaine, qui ressemble plutôt à une ferme modèle +qu'à l'emplacement d'un phare. Nous +sautâmes donc ensemble dans la baleinière; et +bientôt nos vigoureux rameurs nous débarquèrent +sur l'étroite lisière de grève qui sépare la +mer d'un petit lac d'eau douce. Le voyageur, +en parcourant cette partie de l'Anticosti, rencontre +assez fréquemment ces lagunes, peuplées +d'anguilles. Elles sont creusées dans une vaste +tourbière qui, d'après M. James Richardson, +s'étend le long des terres basses de la côte sud +de l'île, depuis la Pointe-aux-Bruyères jusqu'à +huit ou neuf milles de la pointe sud-ouest. Cette +plaine continue de tourbe a plus de quatre-vingts +milles d'étendue. Sa largeur moyenne est de +deux milles; elle présente une superficie de +plus de cent-soixante milles carrés, et les sondages +lui ont donné, une épaisseur de trois à +dix pieds. En y pratiquant des canaux, on +pourrait aisément l'assécher et la rendre propre +à l'exploitation. C'est, autant que je sache, +ajoute M. Richardson, la plus vaste tourbière +du Canada. On y a tracé une route qui conduit +au phare. Elle n'est pas très longue, un mille +tout au plus, mais ce jour-là, elle nous parut interminable. +Nous étions accompagnés par un +énorme terreneuve qui nous montrait des dents +à rendre jaloux n'importe qui, par leur blancheur, +et à faire trembler n'importe quel mollet, +par leur longueur. Ce terrible échantillon de +la race canine était appuyé par un petit taureau +noir, à l'encolure puissante. L'oeil en feu, +les naseaux frémissants de colère, ce dernier +faisait de droite et de gauche des charges à +fond de train sur les envahisseurs de son île. +Heureusement que Gagnier était très bien avec +le terre-neuve. Pendant qu'il le cajolait et +l'amadouait de son mieux, nous nous débarrassions +de notre second assaillant, en faisant pleuvoir +un déluge de pierres et de bois flotté sur +cet animal farouche et dégénéré, dont les paisibles +ancêtres s'étaient jadis illustrés au service +des rois fainéants.</p> + +<p>Une réception cordiale nous attendait à la +tour, et un excellent dîner y avait été servi par +les soins de madame Gagnier. Pendant que +nous lui faisions honneur, les questions et les +réponses pleuvaient des quatre coins de la table. +L'un, apprenait avec surprise la mort du fondateur +de la confédération canadienne, de Sir +George Cartier; l'autre, interpellé sur les affaires +de France, annonçait la présidence du +maréchal de MacMahon. Chacun vidait le +dessus de son panier en échange des nouvelles +locales, et ce fut ainsi que nous apprîmes la fin +terrible d'un des enfants de la famille Bradley. +En jouant, il s'était perdu dans les bois. De +longues et de fréquentes battues furent organisées. +Tout fut inutile: et les parents s'étaient +déjà résignés, lorsqu'ils virent leur pauvre coeur +soumis à une nouvelle épreuve. Quelques mois +plus tard, un second enfant partit dans une +embarcation, conduite par un domestique. Ils +se rendaient à trois milles de là; mais un coup +de vent du nord les surprit en vue de la côte, et +ils furent entraînés vers la haute mer. Ont-ils +été recueillis par un navire qui passait? Le +golfe leur a-t-il donné une de ses vagues pour +linceul? Nul n'a pu pénétrer encore un secret +que l'abîme semble vouloir si bien garder.</p> + +<p>Notre amphitryon était l'ami intime de +David Têtu, et que de fois, ils avaient franchi à +pied ou en berge les trente milles qui les séparaient +l'un de l'autre, et ce, pour avoir le plaisir +de causer et de fumer une pipe ensemble! +Comme tous les inséparables, leurs caractères +faisaient antithèse. Ils ne s'accordaient que +sur deux choses, la pêche et la chasse. Autant +Têtu adorait sa liberté et ses franches coudées, +autant Gagnier aimait le confort, la vie domestique. +Sur cette île déserte, livré aux seules +ressources de son bon sens et de sa modeste +bibliothèque, il avait réussi à former et à élever +la plus charmante famille du monde. Il est +vrai qu'une femme pieuse et dévouée l'avait +aidé à mener à bonne fin cette tâche sublime, +et que le Dieu qui aime tant les petits enfants +avait béni leurs efforts chrétiens.</p> + +<p>L'intérieur du phare de la Pointe-aux Bruyères +ressemble plutôt à celui d'une de nos riches +chaumières canadiennes-françaises, qu'à un poste +jeté au milieu de la solitude pour guider ou +secourir les naufragés. En homme prudent, +Gagnier a su tirer parti de tout: pas un coin où +l'oeil ne rencontrât une armoire. Un poêle +toujours ronflant, des couvre-plats bien étamés, +une longue file d'assiettes, de bols et de soucoupes +rangés dans des buffets à jour, donnent +à la cuisine un perpétuel air de fête. Le salon +est joli, bien disposé et trouverait grâce devant +le plus difficile. Des chambres à coucher sort +ce parfum de linge net et blanc, qui fait l'orgueil +des ménagères de notre pays, et depuis la lanterne +jusqu'au rez-de-chaussée du phare, tout +respire le calme, l'ordre et la propreté.</p> + +<p>Hélas! cette tranquillité ne pouvait toujours +durer. Bientôt l'impitoyable mort vint faire +jaillir les larmes au milieu de cette douce joie.</p> + +<p>En 1874 un brigantin, l'Alexina, faisait naufrage +près de la Pointe-aux-Bruyères. Tout le +monde put quitter l'épave et gagner terre sain +et sauf: mais à la suite du froid et de la misère, +un matelot de l'Islet, du nom de Deroy, fut +atteint d'une fièvre cérébrale. Depuis quelque +temps déjà le jeune Thomas Gagnier—il avait +treize ans—souffrait de la consomption. On le +voyait dépérir promptement sous ce rude climat; +mais en apprenant la terrible position de Deroy, +le père du poitrinaire oublia les fatigues que +pourrait occasionner à sa famille un nouveau +malade, et donna des ordres pour que le matelot +fût transporté à la tour. Tous les soins furent +prodigués à ce jeune homme de vingt-trois ans: +mais sans résultat. Deroy mourut, emporté au +milieu d'une attaque de délire, et celui qui ne +l'avait pas abandonné un seul instant, son fidèle +camarade Adélard Couillard-Desprès—troisième +lieutenant à bord du <i>Napoléon III</i>—fut obligé +de prendre le cadavre dans ses bras, de le descendre +sans bruit, à onze heures du soir—crainte +d'attirer l'attention du jeune Gagnier qui se +mourait—et d'aller le déposer dans un hangar, +où il passa le reste de la nuit à l'ensevelir, à lui +faire un cercueil, et à ouvrir à grand'peine une +fosse dans la terre gelée. Ceci se passait au +commencement d'avril. Le sept du même mois, +l'enfant du gardien de la Pointe-aux-Bruyères +rendait à son tour le dernier soupir. Desprès +et les autres naufragés venaient de trouver l'occasion +de regagner la côte sud: et le malheureux +père, laissé à sa propre initiative, fut forcé de +faire l'ensevelissement, la tombe et la fosse: de +porter lui-même son enfant jusqu'au petit enclos +qui sert de cimetière, et de l'y enterrer au +milieu de sa famille au désespoir qui sanglotait +un <i>de profundis</i>.</p> + +<p>—Je me sentis alors tellement fou de douleur, +me disait le brave Gagnier, avec des larmes dans +les yeux, que j'oubliai les vivants pour ce cher +petit mort. A force de penser à cette catastrophe, +je faillis un jour prendre mes jambes à +mon cou et me sauver dans les bois.</p> + +<p>Ce ne fut qu'en 1875, que j'eus l'occasion de +visiter le dépôt de naufragés, où les gens de +<i>l'Alexina</i> avaient passé l'hiver. Le lieutenant +Couillard-Desprès nous conduisit à cet abri, +qu'un gouvernement prévoyant a érigé là, pour +les malheureux jetés à la côte. Cet officier +en faisait les honneurs avec d'autant plus de +plaisir, que lui-même y avait été sauvé d'une +mort certaine. L'habitation se compose d'un +seul appartement et d'un grenier. Une double +rangée de couchettes en bois, superposées les +unes sur les autres, fait le tour de cette unique +chambre, et les hôtes que le hasard loge à pareille +enseigne, n'ont pour matelas que de la +paille qui parfois n'est point très-fraîche. Un +grand poêle en fonte occupe le milieu de ce +réduit: et seule sa lueur l'éclaire à la veillée, +car le ministère de la marine ne fournit pas le +luminaire.</p> + +<p>La provision réglementaire d'un dépôt de +naufragés consiste en quinze quarts de farine, +sept quarts de pois, du sucre, du thé, et sept +barils de lard<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> En 1874, on a ajouté à ces provisions, deux boîtes de +viandes en conserve, et douze couvertes.</blockquote> + +<p>Tant pis pour ceux qui arrivent les derniers à +cette hôtellerie de la mer. D'autres y étaient +passés auparavant: et la ration quotidienne +donnée à l'équipage de <i>l'Alexina</i> ne se composa +que d'une petite mesure de pois, d'une livre et +demie de farine, et de trois-quarts de livre de +lard. Desprès fut acclamé cuisinier en chef de +cette bande d'affamés; et comme la batterie +mise à sa disposition ne se composait que d'un +poêlon, ainsi que d'un plat de fer-blanc, et que +les couteaux étaient surtout remarquables par +leur absence, il eut un trait de génie, en se +promenant un jour sur la grève. Remarquant +une large coquille, il la ramassa et y adapta +une pince en bois. Ses camarades en firent autant; +et on peut s'imaginer tous les services +que cette cuillère improvisée rendit alternativement, +à la purée aux pois et aux vareuses des +naufragés de l'<i>Alexina</i>. Le frugal menu détaillé +plus haut ne rappelle pas précisément celui des +<i>Frères Provençaux</i>: et que de fois les gardiens +du phare, se laissant attendrir par la vue des +maladies et des privations qui fondent sur ces +délaissés, ne leur fournissent-ils pas des provisions +prises sur leur propre réserve.</p> + +<p>Le ministère de la marine s'est montré d'une +grande sollicitude pour tout ce qui touche à +l'habillement des naufragés. Le maître du +phare distribue à chaque homme, dès son arrivée, +un excellent gilet de laine bleue, un pantalon en +serge, une paire de caleçons, deux vestons de +flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des +raquettes, un bonnet de fourrure, des mitaines +et une chaude vareuse. Pour peu qu'un homme +ait de l'énergie, et ne se laisse pas abattre +par l'oisiveté et par l'isolement, il peut ainsi +passer un hiver assez confortable: et la chasse, +la pêche et la coupe du bois de corde le tiennent +toujours en haleine empêchant ses muscles de +s'engourdir.</p> + +<p>La vue de cette chambre désolée, où un interminable +hiver s'était passé, avait rappelé au +lieutenant Desprès ce qu'il y avait souffert. +Devant ses yeux repassait le naufrage de l'<i>Alexina</i>, +l'atterrage miraculeux de son unique embarcation, +la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la +nuit terrible de l'ensevelissement. Tout en +songeant à ces choses, ses pas distraits l'avaient +mené jusqu'à l'endroit où dormait son camarade +de danger: et j'aidai Després à planter une +croix sur ce tertre solitaire, pour indiquer au +passant qu'un chrétien s'était endormi là, sur +les bords de la mer, en attendant paisiblement +l'heure solennelle de la résurrection.</p> + +<p>Mais ces réminiscences d'une troisième croisière, +que je dois, pour ne pas me répéter, mêler +sans cesse à ceux de mon premier voyage, me +font oublier qu'il nous faut retourner à bord. +Gagnier et son excellente famille ont reçu nos +adieux. Les avirons frappent le flot en cadence; +et pendant que nous tournons le dos à cette +terre inhospitalière de l'Anticosti qui, pour +nous a menti si gracieusement à sa réputation, +je songe à ce que l'avenir peut réserver à cette +île qui a une longueur de cent vingt-deux milles, +une largeur de trente, et une circonférence de +deux cent soixante-dix. Privée de ports et entourée +d'une redoutable ceinture de récifs, j'ai +bien peur que tous les efforts faits pour la coloniser +ou la défricher restent infructueux.</p> + +<p>Depuis l'instant où elle fut découverte et baptisée +par Jacques-Cartier du nom de l'Assomption, +l'Anticosti n'a guère changé d'aspect. C'est +toujours cette terre que Champlain trouvait +"blanchâtre comme les falaises de la côte de +Dieppe," et que le routier de Jean Alphonse de +Saintonge nous présente dans son langage poétique, +comme étant "assise sur des rochers blancs +et d'albâtre, couverte d'arbres jusques au bord +de la mer." Seulement, ces représentants du +règne végétal sont en certains endroits tellement +rabougris et tellement enchevêtrés les uns dans +les autres, qu'on peut marcher des arpents sur +leurs cîmes métamorphosées en ressorts élastiques.</p> + +<p>Quelques-uns ont prétendu que l'île renfermait +des richesses minérales. Je ne crois pas +qu'il se soit fait quelques travaux en ce sens, +depuis le jour où Charlevoix livra à la postérité +la désopilante histoire de la première tentative.</p> + +<p>—"Il courut un bruit il y a quelques années, +assure cet écrivain, qu'on avait découvert à +Anticosti une mine d'argent, et faute de mineurs +on fit partir de Québec, où j'étais alors, un orfèvre +pour en faire l'épreuve; mais il n'alla pas +bien loin. Il s'aperçut bientôt au discours de +celui qui avait donné l'avis, que la mine n'existait +que dans le cerveau blessé de cet homme, +lequel lui recommandait sans cesse d'avoir confiance +en Dieu. Il jugea que si la confiance en +Dieu pouvait par miracle faire trouver une +mine, il n'était pas nécessaire d'aller jusqu'à +l'Anticosti, et il revint sur ses pas."</p> + +<p>Pendant l'été, l'île d'Anticosti est parcourue +par des bandes nomades de pêcheurs qui exploitent +le saumon, la morue, le maquereau, le +homard et le hareng. Au printemps, les chasseurs +de loups-marins arrivent à leur tour; et +avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la +tourbe, la pierre de taille et les collections de +fossiles, demeurent, à tout prendre, les seules +et véritables richesses de l'île.</p> + +<p>L'hiver, la population sédentaire ne dépasse +guère soixante-quinze personnes. Pareil nombre +compte peu aux yeux de la statistique; mais +n'oublions pas que l'île d'Anticosti réserve pour +le jour du jugement dernier la terrible quote-part +qu'elle doit au recensement des humains. +Alors, de ses rives désertes se lèveront officiers, +soldats et matelots, portion considérable de +l'immense foule des fils de ces pauvres gens, qui</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sont morts en attendant tous les jours sur la grève</p> +<p>Ceux qui ne sont pas revenus.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>L'ARCHIPEL DE LA MADELEINE</h3> + +<p>Pour ravitailler le Rocher-aux-Oiseaux, il faut +que la mer soit parfaitement calme. Au moindre +souffle qui court sur la surface du golfe, la +vague agit comme un bélier contre la falaise +escarpée de l'îlot, et réduit en atome tout ce qui +commet l'imprudence de passer à portée de son +étreinte. Il ne faut donc pas s'étonner si, dix +heures après son départ de l'Anticosti, le <i>Napoléon III</i> +luttant contre une petite brise, frisait +l'île Brion, et allait jeter l'ancre dans une des +criques de ce groupe. Il était alors cinq heures +de l'après-midi. Devant nous se détachaient +les flancs rougeâtres de l'île: ils tranchaient sur +le bleu de la mer; et vu du tillac, le paysage +qui nous entourait, semblait devenir l'avant-plan +d'une marine superbe, dont le fond se serait +composé des îles de la Madeleine et du Rocher-aux-Oiseaux.</p> + +<p>Ce fut le 25 juin 1534, que Jacques-Cartier +découvrit cette partie de l'archipel de la Madeleine. +Il lui donna le nom de Brion, en l'honneur +de l'amiral de France le vicomte de Chabot, +seigneur de Brion; mais comme ici-bas tout se +perd, cette île n'est plus connue par la plupart +de nos marins canadiens-français que sous le +nom de Brillante, pendant que les cartes anglaises +la désignent sous le nom de Bryon Island, +et que la géographie élémentaire à l'usage des +élèves des frères de la doctrine chrétienne, au +Canada, l'appelle poétiquement l'île de Byron. +En y débarquant, Cartier et ses compagnons +furent si émerveillés par sa prodigieuse fertilité, +que le capitaine malouin crut devoir rappeler +dans le "<i>Discours de son voyage</i>" le souvenir de +ce qu'il y vit ce jour-là.</p> + +<p>—"Ces îles sont de meilleure terre que nous +eussions oncques vues, en sorte qu'un champ +d'icelle vaut plus que toute la terre Neuve. +Nous la trouvâmes pleine de grands arbres, de +prairies, de campagnes pleines de froment sauvage +et de pois qui étaient fleuris aussi épais et +beaux comme l'on eût pu voir en Bretagne, et +qui semblaient avoir été semés par des Laboureurs. +L'on y voyait aussi grande quantité de +raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises, +roses incarnates, persil et autres herbes de bonne +et forte odeur".</p> + +<p>Hélas! depuis le jour où Cartier mit le pied +dans ce lieu enchanteur, Brion a perdu ses airs +de paradis terrestre. Ses grands arbres sont +disparus les uns après les autres. Ses vignes +se sont desséchées; et ses roses incarnates sont +mortes, étouffées sous les âpres baisers de la +bise du Nord. Seule, la terre de l'île a su conserver +sa fécondité; ses prairies sont restées fameuses +dans tout le golfe Saint-Laurent. Elles +fournissent à l'élevage une nourriture saine, qui +peut soutenir la comparaison avec les meilleurs +gazons anglais. Aussi le bétail qu'on y fait +paître est-il superbe, et les moutons de Brion +ne dépareraient pas l'étal du plus difficile de +nos bouchers canadiens, un jour de foire de +Pâques.</p> + +<p>Jadis, Brion jouissait d'une autre célébrité: +c'était là que se réunissaient ces troupeaux de +vaches marines qui faisaient naïvement consigner +la remarque suivante, dans le livre de loch +de Cartier:</p> + +<p>—"A l'entour de cette île il y a plusieurs +grandes bêtes comme grands boeufs, qui ont +deux dents en la bouche comme l'éléphant, et +vivent même en la mer. Nous en vîmes une +qui dormait sur le rivage".</p> + +<p>Champlain fait la même remarque quelque +part; et longtemps après ces voyageurs, on venait +à l'abri des falaises de cette île, se livrer à +la chasse productive de l'ivoire. Depuis plus +d'un siècle les morses sont disparus du golfe. Ils +ont cherché un refuge dans les solitudes arctiques, +et à peine d'années en années trouve-t-on +sur les rivages du Labrador ou sur les côtes de +l'Anticosti une défense ou un crâne de ces +mammifères marins, entraînés là par les courants +ou par les glaces, pour indiquer au voyageur +que le golfe Saint-Laurent a perdu l'une +de ses plus précieuses ressources. Pourchassés +sans trêve ni merci, comme l'était autrefois la +baleine, comme l'est aujourd'hui la morue, le +flétan et le loup marin, les vaches marines ont +fini par suivre la loi commune des animaux qui +doivent s'éteindre, dans un avenir assez rapproché.</p> + +<p>—"C'est ainsi, nous assure M. l'abbé Provancher, +que le lion qu'on ne voit plus qu'en +Afrique, se trouvait autrefois en Grèce. L'auroch +qui paît encore dans les forêts de la Lithuanie, +se rencontrait jadis en France. Le loup a disparu +de la Grande-Bretagne; le cerf à bois gigantesque +a déserté l'Europe; le castor n'y est +plus qu'extrêmement rare, de même que la +tortue, la loutre et le lynx. Le bouquetin ne +se voit plus que dans les Pyrénées et les +Alpes, et l'ours dans les montagnes de la Suisse. +Enfin, il y a plus d'un siècle que l'oiseau appelé +le <i>doute</i> a disparu de l'Ile-de-France. La même +chose se voit en Amérique. Le cachalot, la +<i>vache marine</i> n'ont pas été vus dans le golfe depuis +plus de soixante ans. La morue qui se +péchait autrefois jusqu'à Kamouraska, se rend +à peine à présent à Rimouski<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Le cerf du +Canada qu'on chassait jadis sur les bords du +Saint-Laurent ne se trouve plus que dans +l'ouest: le castor et l'orignal y sont devenus +rares. Le lynx roux a quitté l'est du Saint-Laurent, +et le dindon sauvage qui était si +commun sur les bords du lac Huron, ne s'y +rencontre plus que rarement".</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Elle ne dépasse guère Matane, maintenant.</blockquote> + +<p>Aux judicieuses observations de ce naturaliste, +j'ajouterai l'expérience des enseignements de +l'histoire. Pendant plus d'un siècle et demi, +l'anguille fut une des principales ressources de +nos habitants: ils en prenaient des quantités +prodigieuses entre Trois-Rivières et Québec. +En 1646 le Journal des Jésuites rapporte que la +seule pêcherie de Sillery en donna quarante +milliers! Que devient aujourd'hui cette branche +importante d'un commerce jadis si lucratif? +Faute d'avoir été protégée, l'anguille va diminuant +de jour en jour. Du temps de Charlevoix, +les marsouins et les pourcils venaient prendre +leurs ébats jusque dans la rade de Québec; +aucun de ces souffleurs ne se hasarderait maintenant +au-delà de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. +En 1720, Tadoussac était encore remarquable +par la pêche de la baleine. Qui, de nos jours, +peut se vanter d'avoir harponné l'un de ces cétacés, +dans les eaux de l'ancien moulin Baude? +Enfin, l'île Bouge qui, au XVIIe siècle, était +célèbre par ses pêcheries au loup-marin, ne l'est +plus guère que par sa solitude et ses naufrages<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> —Au mois de juin, M. Abraham avec deux de ses gendres, +s'en alla pour la première fois à la pêche des loups marins; il +en prit la veille de la Saint-Jean quarante à l'île Rouge, et il +en fit six barriques d'huile. <i>Journal des Jésuites.</i></blockquote> + +<p>Quand donc nos lacs, nos rivières, nos mers +et nos forêts seront-ils contrôlés par de sages +règlements? et quand donc nos parlements et nos +conseils d'états se mettront-ils dans la tête cet +incontestable axiome:</p> + +<p>—Légiférer pour les bêtes, c'est protéger +l'homme.</p> + +<p>En attendant la solution de ce problème élémentaire +d'économie politique, les habitants de +Brion ont fait leur deuil de la vache marine, et +ont essayé de se rattraper sur l'agriculture.</p> + +<p>Quelques-uns d'entre eux étaient déjà à bord, +et nous offraient leurs services. L'un surtout, +M. William Didgewell, insistait pour nous +mener à sa métairie qui se trouve à un mille et +demi dans l'intérieur, nous invitant à venir y +goûter du lait, des gâteaux de sarrasin, et à +nous laisser aller aux douceurs de la vie pastorale. +Cette proposition fut acceptée de grand +coeur.</p> + +<p>Parmi les notes et les informations que nous +recueillîmes sur Brion, nous apprîmes que sa +population se composait d'une cinquantaine de +personnes, réparties dans les cinq maisons de +l'île. Elle est écossaise, à l'exception d'un +Français qui habite seul, à l'autre extrémité de +Brion. La pêche, l'amour du travail et une +grande connaissance de l'agriculture mettent +ces insulaires à l'abri du besoin. Chacun jouit +ici, d'une modeste aisance et de la plus complète +liberté. Ces braves gens ont résolu le problème +difficile de vivre sans l'entremise du code municipal; +et ce n'est pas vers leur île que doivent +se diriger les avocats, en quête d'un cours d'eau +en litige ou d'un procès de bornage. Néanmoins, +l'isolement les a rendus défiants envers +les étrangers: et l'un d'eux me demandait, si un +piége ne se cachait pas sous la série de questions +imprimées, que lui avait officiellement +adressées le comité chargé par l'Assemblée Législative +de la province de Québec, de s'enquérir +de la tenure des terres dans l'archipel de la +Madeleine. J'eus beau lui donner les meilleures +raisons du monde pour l'engager à y répondre, +je ne pus le convaincre: et je ne crois pas qu'un +seul habitant de Brion ait pris la peine de +se déranger, pour venir en aide à la commission +d'enquête.</p> + +<p>Leur île a un peu plus de quatre milles de +longueur, sur une largeur de un mille et quart: +ses plus hautes falaises ne dépassent pas deux +cent dix pieds de hauteur. Les flancs de Brion +sont parsemés de cavernes et de trous ils indiquent +l'action incessante de la mer sur cette +terre poreuse, où l'eau fraîche est rare.</p> + +<p>Les savants sont d'opinion que le groupe de +la Madeleine a dû former jadis une masse compacte. +Je n'ai pas de peine à les croire; car +l'amiral Bayfield a constaté que Brion est relié +à mi-chemin, d'un côté, aux îles de la Madeleine—distance +de 10 1/2 milles—par une lisière de +roche où la sonde donne quatre brasses; et que, +de l'autre côté, un second banc, qui donne sept +brasses la rattache au Rocher-aux-Oiseaux, sis +à l0 3/4 milles. Par un temps bien calme, l'oeil +distingue sous le flot ces dangereux récifs; et +on peut déduire de là, qu'une tempête doit être +terrible dans ces parages, surtout avec une mer +qui crève ainsi du fond. Cela n'empêche pas +les habitants d'être aussi hardis marins, qu'ils +sont habiles agriculteurs. Leur principal débouché +est Amherst, une des îles de la Madeleine, +et il faut que la brise soit bien carabinée +pour les empêcher d'aller échanger sur ce marché, +leur poisson, leur foin, leurs bestiaux et +leurs denrées.</p> + +<p>De frais qu'il était, le vent tomba complètement +vers deux heures du matin. Notre longue +promenade sur le Brion nous avait donné un +sommeil de plomb; et ce ne fut qu'après bien +des efforts réitérés que notre maître d'hôtel parvint +à nous faire hisser nos pantalons et carguer +nos bonnets de nuit. Avec une mer calme, par +un soleil radieux, nous venions d'arriver par le +travers du Rocher-aux-Oiseaux. Cinq minutes après, +nous grimpions sur le pont; et un cri +d'admiration saluait ce récif étrange, jeté au +milieu de la mer pour faire l'effroi des matelots +et le bonheur de la gente ailée.</p> + +<p>Nous étions rendus au 25 juin. Ce matin-là, +il y avait 340 ans, que ces rochers avaient été +découverts par Jacques-Cartier. Poussé par un +vent du nord-Ouest, il avait été obligé de courir +quinze lieues dans le sud-est, et s'était ainsi +approché "de trois îles, desquelles y en avait +deux petites droites comme un mur, en sorte +qu'il était impossible d'y monter dessus, et entre +icelles, y a un petit écueil. Ces îles, ajoute ce +marin, étaient plus remplies d'oiseaux que ne +serait un pré d'herbe, lesquels faisaient là leurs +nids, et en la plus grande de ces îles y en avait +un monde de ceux que nous appelions <i>Margaux</i>, +qui sont blancs et plus grands qu'oysons, et +étaient séparés en un canton, et en l'autre part +y avaient des <i>Godets</i>.... Nous descendîmes +au plus bas de la plus petite et tuâmes plus de +mille <i>Godets</i> et <i>Apponats</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, et en mîmes tant +que voulûmes en nos barques, et en eussions pu, +en moins d'une heure, remplir trente semblables +barques. Ces îles furent appelées du nom de +<i>Margaux</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>".</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> On les nomme perroquets, aujourd'hui ce palmipède +est le <i>grand macareux du nord</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Discours du voyage fait par le capitaine Jacques-Cartier, +en la terre du Canada, dite Nouvelle France, en l'an 1534, p. 4. +A Rouen—de l'imprimerie de Raphaël du Petit Val—MDXCVIII.</blockquote> + +<p>Ceci se passait en 1534. Quatre-vingt-douze +ans plus tard, en 1626, Champlain croisait dans +ces parages, et ne constatait plus que la présence +de deux îlots, au lieu des trois relevés par +Jacques-Cartier. L'un s'était effondré dans la +mer, et ses habitants surpris par ce cataclysme, +avaient tourbillonné un instant sur le gouffre +qui venait d'engloutir leur domaine; puis, +oublieux comme tout être créé, ils étaient partis +à tire-d'aile pour aller demander l'hospitalité +aux camarades, restés en possession des +rochers qui sont encore debout aujourd'hui. +De même que Cartier, Champlain trouve en +passant par là, "telle quantité d'oyseaux appelés +<i>tangueux</i> qui ne se peut dire de plus: les vaisseaux, +quand il fait calme, avec leurs batteaux +vont à ces îles, et tuent de ces oyseaux à coups +de bâton en quantité qu'ils veulent".<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Oeuvres de Champlain, p. 1084. Edition Laverdière.</blockquote> + +<p>Espèce de citadelle, accessible que par escalade, +et continuellement rongée par la mer, le +Rocher-aux-Oiseaux dépasse, comme aspect, +comme étrangeté, toutes les descriptions que +ces voyageurs célèbres en ont fait. Longue de +770 verges, large de 270, couvrant une superficie +de sept acres et trois quarts, et présentant +du côté du sud un précipice perpendiculaire de +80 pieds, qui atteint 114 pieds du côté du nord, +l'île principale est couverte de pingouins, +d'alques à bec en rasoir, de guillemots, de fous +de Bazan et de grands macareux du nord. Ils +y planent, y pèchent, y couvent et y vivent par +millions. Partout, leurs nids couvrent la croupe +du brisant, qu'à une lieue en mer, surtout par +un clair de lune, on prendrait pour un rocher +couvert de neige,—tant il est tapissé de blanc +duvet. A trois arpents de cette république +ailée, ces oiseaux abasourdissaient déjà notre +équipage de leurs cris. Nous les voyions à tout +instant, tournoyer autour de l'île, prendre terre +après quelques minutes de valse fantastique, et +s'accroupir sur leurs nids qu'ils retrouvent sans +hésiter, au milieu de cet inextricable fouillis. +A l'époque de la couvaison, ces derniers sont en +si grand nombre, qu'ils font ressembler la cime +à un champ de pomme de terre que la bêche +du jardinier viendrait de rechausser.</p> + +<p>Le Rocher-aux-Oiseaux est un des nombreux +endroits du golfe Saint-Laurent, où il ne faut +pas trop flâner. Il n'est permis aux navigateurs +de s'en approcher, que lorsque les vents dorment; +et sous pareille circonstance, pas n'est besoin de +dire que nos chaloupes n'avaient pas mis grand +temps à quitter leurs porte-manteaux. Bientôt, +nous mettions le pied sur une étroite lisière de +grève, composée d'une série de blocs erratiques, +que la mer dans ses jours de fureur, a roulés +aux pieds des falaises roussâtres de l'île. Malgré +le calme plat qui nous entourait, un assez +fort ressac se faisait sentir au rocher. L'épaule +herculéenne du lieutenant LeBlanc nous prêta +son appui; et nous sautâmes au bas des échelles +que nous devions escalader.</p> + +<p>—Bon voyage, messieurs, nous cria-t-il, en +nous voyant nous engager sur le premier échelon. +Ayez le pied ferme; et surtout prenez garde +à ces maudits margaux. Un suffit, pour <i>encharogner</i> +toute une marine!</p> + +<p>Ce volatile était le seul ennemi que nous connaissions +à LeBlanc. Un jour, en passant près +d'un nid et craignant de faire mal à la mère, il +l'avait doucement reculée de la main. En récompense +de cette attention délicate, le lieutenant +s'était fait saisir à la joue par une paire de +tenailles aussi maternelle que terrible; et au mépris +du décorum, cet officier, vigoureusement +éperonné dans sa course insensée par l'implacable +oiseau, qui restait suspendu à dix lignes +de son oeil gauche, avait été forcé de galoper +dans cet équipage, devant ses matelots ébahis, +et de faire ainsi deux fois le tour de l'île.</p> + +<p>Ce fut en riant aux éclats du récit de cet engagement +corps à corps, que nous montâmes à l'escalade.</p> + +<p>Agénor Gravel battait la marche. Nous +grimpions à sa suite: j'étais le serre-file. Déjà +une partie de l'ascension se terminait; nous +avions derrière nous cinquante pieds d'abîme, +et la première échelle était dépassée. Il fallait +maintenant se rendre à la seconde, séparée de +nous par une corniche longue de cinq pas, large +de dix-huit pouces, et courant sur une pente +inclinée<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Une petite plate-forme, entourée d'une balustrade en +fer, sépare maintenant le point d'intersection des échelles, et +rend l'ascension plus commode.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Agénor l'a bien passé,</p> +<p>Tire lire,</p> + </div> </div> + +<p>fredonnai-je gaiement, sur l'air des <i>Canards</i>; et +fermement, je posai le pied sur l'étroite lisière. +En ce moment, un caillou roule sous mon talon, +ferré. La terre et le tuf s'égrènent sous moi. +Je les sens qui cèdent, et les entends qui tombent +à pic dans l'abîme. Mais avec un sabot de +mule on passe partout, me disais-je; et m'aidant +<i>unguibus et rostro</i>, les reins souples comme une +lame d'acier, j'appuie légèrement sur le sol qui +cherche à se dérober, et saute sur le dernier +barreau de la seconde échelle. Celle-ci avait +une longueur de quarante pieds. Tout en nage +les yeux fixés sur le sommet qui surplombe, les +mains fermement posées sur les barres, je gravissais +lentement l'espace, pendant que je traînais +sur mon dos cet étrange frisson que donne le +vide. Dix échelons restaient encore; puis tout +était fini. Mais, horreur! mes jambes se roidissent! +Je viens de sentir distinctement l'échelle +osciller dans ses crampons de fer, et se +détacher du rocher! Une sueur froide couvre +mon front: mes yeux se ferment involontairement. +Le vertige bourdonne dans mes oreilles: +il veut s'emparer de mon cerveau; et déjà je +suis envahi par cette attraction mystérieuse +qu'exerce toujours l'abîme, sur les proies qu'il +veut se donner. Le vide m'attirait; j'allais +lâcher prise pour tomber dans l'horrible spirale, +lorsqu'un reste de volonté se prend à refluer +vers mon coeur. Ma droite, et ma gauche se +font tenailles, arrachent le corps à sa dangereuse +immobilité; soulèvent mes jambes, qui +sont devenues lourdes comme des masses de +plomb, et par un dernier effort me déposent sur +la crête dentelée du gouffre.</p> + +<p>A quatre-vingts pieds en l'air, je venais d'éprouver +ce mouvement de tangage, que ressentent +quelquefois sur terre les personnes qui arrivent +de la mer; je ne sais s'il me fallait passer en +cette minute, par toutes les agonies du vertige +pour eu être guéri, mais depuis, j'ai refait cinq +ou six fois cette route aérienne, et j'ai grimpé +dans les mâtures les plus hautes, sans jamais +éprouver la moindre faiblesse, ni la moindre +crainte.</p> + +<p>Le spectacle qui nous attendait sur l'île, était +encore plus extraordinaire que celui que nous +avions contemplé du pont du vapeur. Pendant +que nous nous reposions sur le maigre gazon du +rocher, des myriades de godets, de margaux, de +perroquets de mer et de marmettes étaient là, +couvant et jacassant, à une longueur de bâton.<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> +Divisés en cantons, comme du temps de +Cartier et de Champlain, leurs nids abondaient +et surgissaient de partout. Ici, c'était celui du +margaux, petit creux entouré de branchage et +de terre, où reposait un oeuf blanc, de la grosseur +de celui d'une oie. Là-bas, les macareux +du nord dormaient dans les anfractuosités du +rocher, ou entraient, puis ressortaient flegmatiquement +des terriers qu'ils s'étaient creusés à +même la falaise. Serrés en rang le long des +corniches de l'île, ceux-ci, graves et hautains, +faisaient l'effet d'une chambre de pairs qui se +serait composée de pingouins, de guillemets +et de macareux; pendant qu'à leurs pieds, se +battaient ou discutaient à grands cris les fous +de Bazan, qui personnifiaient à s'y méprendre +les communes démocratiques. Je n'ai pas +besoin d'ajouter, qu'une odeur fortement inconstitutionnelle +s'élevait de ce champ de liberté. +Mais, hélas! pendant que ces assemblées délibérantes +s'occupaient de la gestion des affaires +de leur république, la mort et l'émeute grondaient +à leur porte. Déjà, les journées de juin +s'étaient levées pour elles. Bientôt, des pierres +pleuvent de toutes parts sur les malheureux +habitants du rocher. Des coups de fusil se +font entendre; et les bandes insurgées s'avancent, +guidées par Agénor Gravel, qui sifflote entre +ses dents:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Margot! Margot!</p> +<p>Lève ton sabot,</p> +<p>La danse commence.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a><p>Les marins canadiens ont conservé à deux de ces espèces +d'oiseaux les noms que leur donna Cartier: celui du <i>margaux</i> +et du <i>godet.</i> Seulement, par abréviation, ils disent <i>God</i> en +parlant de ce dernier. Champlain avait nommé le <i>margaux</i> le +<i>tangueux,</i> et en fait une excellente description. Néanmoins +il montre un peu trop de bonne volonté envers ce volatile, lorsqu'il +écrit que "les petits marges sont aussi <i>bon</i> que pigeonneaux".</p> + +<p>—"Ils sont gros comme des oies, dit-il, ont le bec fort dangereux, +sont tout blancs, hormis le bout des ailes qui est noir, +et sont de bons pêcheurs pour le poisson qu'ils prennent et +portent sur leurs îles, pour manger".</p> + +<p>Le margaux est le fou de Bazan; la marmette le guillemet; +le perroquet de mer, le grand macareux du nord, et le pingouin +du golfe l'alque à bec en rasoir.</p></blockquote> + +<p>Nos matelots, excités par ce chant bachique, +que Massé ne se serait guère attendu à voir +métamorphosé un jour en hymne révolutionnaire, +roulaient dans l'espace des quartiers de +roche à rendre Sysiphe poitrinaire, tout en chantant +à tue-tête sur l'air que vous connaissez.</p> + +<p>A chaque reprise de ce choeur des <i>Noces de +Jeannette,</i> les pierres et les coups de fusil partaient +drus comme grêle. Il fallait voir alors +les malheureux volatiles dégringoler par grappes +dans l'onde qui, ce jour-là, n'était pas aussi +amère que leur existence. Franchement, pareille +tuerie devenait dégoûtante. C'était avoir +des dispositions au meurtre que de taper ainsi +sur ces animaux stupides et comme nos gens +y prenaient goût, ce ne fut qu'à force d'instances +que nous parvînmes à faire cesser cet inutile +massacre.</p> + +<p>Les plumes du fou de Bazan sont soyeuses, +très fourrées, très blanches, mais donnent une +forte odeur de musc. Bien préparées, elles acquéreraient +une certaine valeur dans le commerce; +et je suis étonné que quelques-uns de +nos industriels n'aient pas encore songé à exploiter +cette source de facile revenu. En revanche, +les Américains, qui sont à l'affût de tout, +commencent à les connaître. Ils se sont aperçus +de plus, que les oeufs du margaux étaient d'excellent +débit. A l'époque de la couvaison, leurs +équipages descendent dans les îles où se réfugient +ces oiseaux, cassent les oeufs qu'ils trouvent +dans les nids, pour en obtenir de plus frais; +puis, quand ce truc a réussi, ils chargent leurs +goélettes, mettent le cap sur Boston, et vendent +leur cargaison 25 à 30 cents la douzaine.</p> + +<p>C'est surtout au milieu des îles qui bordent +la côte du Labrador, que cette désastreuse industrie +s'exerce. L'abbé Perron, longtemps +missionnaire à Nastashquouan, écrivait à ce +sujet:</p> + +<p>"De peur que leur larcin soit découvert, les +Américains enfouissent dans le sable les quarts +d'oeufs qu'ils ont ramassés, ou les descendent au +fond de l'eau, jusqu'à ce qu'ils en aient assez +pour former une cargaison. Lorsque ceux qui +ont échappé à leurs perquisitions ont été couvés +et sont éclos, ils viennent de nouveau parcourir +nos îles, tuent le gibier, enlèvent sa plume, +et abandonnent par monceaux sa chair à la corruption".</p> + +<p>Trois jours après notre départ, le Rocher-aux-Oiseaux +fut saccagé par ces écumeurs de nids! +Ne serait-il pas temps de défendre sévèrement +ces excursions périodiques qui tendent à exterminer +notre gibier? Ces gens là, ne sont +pas difficiles sur les oeufs: il empilent à fond de +cale tous ceux qui leur tombent sous la main.</p> + +<p>Ces palmipèdes ne sont pas les seuls êtres +ailés qui aient élu domicile sur le Rocher-aux-Oiseaux. +Deux grives y ont passé un été. Une +autre année, un couple d'émérillons est venu +semer la terreur et le deuil au milieu des plus +paisibles ménages de l'île; et en 1875, je retrouvai +la maison du gardien pleine de fauvettes et +de moucherolles. Elles entraient par les fenêtres +entr'ouvertes, et sautillaient en becquetant sur +le buffet et les modestes meubles du seul abri +que présente cette solitude<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> M. F. X. Bélanger le savant conservateur du musée +zoologique, de l'Université Laval, a eu la complaisance de déterminer +la classification de quelques-uns des oiseaux que +nous vîmes sur le rocher. Ils appartiennent au genre <i>Miotilta +varia</i> de Veillot, ainsi qu'au genre <i>Dendroica aestiva</i> et +<i>Dendroica castenea,</i> de Baird, et font partie de la nombreuse +famille des <i>Sylvicolidae,</i> oiseaux qui vivent exclusivement +d'insectes, et habitent ordinairement les forêts.</blockquote> + +<p>Le phare du Rocher-aux-Oiseaux est une tour +blanche hexagone, qui fut allumée pour la +première fois en 1870. Elle est à 140 pieds au-dessus +de la hante marée, et donne un feu +blanc, fixe, dioptrique, de second ordre, qui s'aperçoit +à vingt et un milles en mer.</p> + +<p>Chaque dimanche soir, pendant l'hiver, le +phare du Rocher-aux-Oiseaux rallume ses feux +depuis sept heures jusqu'à neuf heures. Si la +lumière reste visible pendant ce temps, c'est, +un signe que tout va bien sur le Rocher; mais +si elle se masque trois fois en l'espace de ces +deux heures, alerte sur la côte de Brion ou de la +Madeleine! Un accident est arrivé aux habitants +de l'île. Comme le phare est construit +sur un point très-exposé, M. Mitchell quand il +était ministre de la marine, donna l'ordre en +1873 d'ajouter des étais à la tour afin de mieux +l'assujettir au roc.</p> + +<p>L'habitation du gardien se trouve située à +deux cents pieds de la lumière. C'est une +maisonnette petite, puante et mal tenue: mais +l'impression qu'elle m'avait laissée lors de mon +premier voyage s'est effacée depuis. En 1875, +elle avait changé de main: et sous la direction +de M. Whelan, elle était devenue beaucoup +plus confortable. En y entrant, on nous montre +un puits creusé dans le roc: il contient 3,000 +gallons d'eau de pluie, la seule qu'on puisse se +procurer sur l'île. Cette fontaine improvisée, +ne demande pas mieux que d'être remplacée +par une bonne machine à distiller l'eau de mer. +Une passerelle court de l'habitation à la lumière; +elle sert de lien de communication avec +la tour, et les jours de vent, ses solides garde-fous +en fer empêchent le gardien et ses aides, +d'être emportés par les terribles rafales qui balayent +alors tout ce qui ne se trouve pas cloué à +ce rocher, où pousse à peine une herbe languissante +et étiolée. A quelques pas du corps de +logis s'élève une croix, plantée entre de gros +morceaux de tuf: elle est protégée par une +balustrade en bois, déjà branlante et toute disjointe. +En attendant que cet endroit devienne +un cimetière, c'est le lieu où, quand le temps est +propice, on vient s'agenouiller pour faire la +prière du soir, et admirer les plus beaux couchers +du soleil au monde. Un peu plus loin, se +dresse là poudrière, et l'abri où se cache le canon +chargé d'annoncer d'heure en heure l'approche +du récif, aux navires surpris par la neige +ou par la brume.</p> + +<p>Un petit tramway en bois, court du dépôt de +provisions à la maison de la tour; et du côté +nord-ouest de l'île, trois ouvriers intelligents +MM. Jobin, Blanchet et Roza, ont accompli un +véritable tour de force, en taillant dans le +roc une tranchée perpendiculaire, haute de +127 pieds et large de 28. Elle permet à une +grue de faire mouvoir une boîte, suspendue à +un câble en fil de fer: dans cet élévateur on +dépose les effets destinés au phare, lorsque la +mer ne brise pas trop de ce côté.</p> + +<p>Lors de notre passage au Rocher, en 1873, la +population de l'île se composait de quatre hommes +et d'une petite fille.</p> + +<p>Tout ce qui méritait d'être vu ou étudié sur +le Rocher-aux-Oiseaux, l'avait été par nous. Il +ne nous restait plus qu'à refaire le précipice, où +nous nous engageâmes allègrement, escortés en +route par quelques morceaux de coke anglais, +provenant d'un quart, arrêté dans son ascension +par une anfractuosité du rocher, et que maître +LeBlanc, attaché au bout d'une forte corde, s'en +était allé défoncer à grands coups de hache. Au +milieu de ce bombardement d'un nouveau +genre, nous descendions le plus vite possible, +qui ayant des chapelets d'oeufs enroulés autour +du cou, qui des peaux d'oiseaux suspendues +derrière lui par des bouts de ficelles; chacun +évitent les projectiles qui lui passaient le long +des oreilles, et tous arrivant tant bien que mal +au pied du rocher, où notre équipage nous attendait, +en défendant les flancs de la baleinière +contre la morsure de la falaise.</p> + +<p>L'opération du ravitaillement était finie: mais +pour y arriver, que de courage et de mépris de +la fatigue n'avait-il pas fallu à nos braves +matelots? Dans l'eau jusqu'au cou, les uns empêchent +les chaloupes de frapper avec le ressac; +les autres, aident à débarquer et à rouler sur +deux madriers mal assujettis, les quarts de +poudre, de pétrole et de provisions destinés à +l'île; les troisièmes travaillent à la grue, ou dégagent +les objets qui se mêlent, s'enchevêtrent +et ne peuvent arriver à destination. C'est +ainsi que chaque escouade se hâte de faire sa +besogne, sous le commandement d'officiers qui +montrent l'exemple et ne s'épargnent guère. +Les lieutenants LeBlanc, Savard et Couillard-Després +sont là, payant de leur personne; et je +ne crois pas qu'on puisse rencontrer ailleurs des +gens plus dévoués et de meilleure humeur. Puis, +quand la rude besogne est terminée; quand +après douze heures de travail, les baleinières +reviennent à bord, ces hommes trempés, rompus +et qui devraient être sur les dents, regagnent +leur carré en chantant, et trouvent encore le +moyen d'exploiter la vieille gaîté gauloise, en +riant aux éclats, et en faisant des lazzis sur les +aventures de la journée.</p> + +<p>Par sa position exceptionnelle au milieu du +golfe Saint-Laurent, le Rocher-aux-Oiseaux est +placé sur la route du neuf-dixième des steamers, +et de la moitié des navires à voile qui vont à +Québec ou à Montréal. Aussi est-il appelé à rendre, +comme observatoire télégraphique, les services +les plus signalés. Bientôt, grâce aux efforts +du commandant Fortin, député de Gaspé aux +Communes du Canada, ce récif qui, jusqu'à présent, n'a +été qu'un objet de terreur pour les marins, +perdra son antique réputation. Il accomplira, +lui aussi, sa mission dans le rouage universel. +Relié par un câble sous-marin au Cap Breton, +au groupe de la Madeleine, au Nouveau-Brunswick, +à l'île du Prince-Edouard, à la +Gaspésie, à l'Anticosti—et plus tard à la côte +nord, et à Belle-Isle—il annoncera au monde le +passage des navires, donnera les nouvelles qui +serviront de bases à d'importantes études météorologiques, +et indiquera aux pêcheurs et aux +habitants de la côte, les pérégrinations du hareng, +du maquereau, de la morue et du loup-marin, +ainsi que l'endroit où il viendra se porter +pour leur faire une pêche ou une chasse +fructueuses.</p> + +<p>Il était cinq heures du soir, lorsque le premier +tour de l'hélice nous arracha à la contemplation +du Rocher-aux-Oiseaux. Le soleil était +chaud: et pendant que nous courions sur Brion +pour y passer la nuit, le second rocher se montrait +à nous sous les apparences les plus fantastiques. +Il était à un demi-mille sous le vent; +et tandis que celui que nous quittions prenait +dans l'éloignement la forme d'une tour Martello, +celui-ci ressemblait à un bastion, à travers lequel +on aurait percé une porte de guerre, arche +profonde de trente pieds, large de cinquante, et +haute de vingt. Puis, à mesure que le steamer +avançait, il perdit cette forme, pour affecter +celle d'une pyramide, n'ayant guère plus de +vingt pieds de superficie. Fière et inaccessible, +comme le bonnet phrygien de la liberté, elle +allait se perdre dans les profondeurs du ciel +bleu.</p> + +<p>Après les rudes labeurs de la journée, nos +hommes avaient mérité de prendre une nuit de +repos, et le lendemain, quittant plus frais et +plus dispos le petit havre de Brion, nous faisions +route vers les îles de la Madeleine. Depuis +assez longtemps, le <i>Napoléon III</i> filait à toute +vapeur, sur le dos d'une mer calme qui l'entraînait +dans ses vagues longues et presqu'insensibles. +Tout à coup l'ordre fut donné de virer +de bord. Notre capitaine venait d'avoir la +première attaque de cette terrible maladie—un +ramollissement cérébral—qui devait l'emporter +deux ans après. Sous les premières étreintes de +ce mal étrange, cette tête intelligente avait +senti sa mémoire vaciller. Cet excellent marin, +s'était trompé dans ses calculs, et au lieu du +groupe de la Madeleine, nous avions devant +nous les côtes montagneuses de Terreneuve +pivelées de larges taches de neige. Mis en présence +de cette barrière inattendue, le <i>Napoléon +III</i> fit volte-face. Bientôt nous eûmes sous notre +beaupré les falaises escarpées de l'île Saint-Paul, +et nous aperçûmes l'un de ces phares fièrement +campé sur un mamelon gris. +Cette île, qui a trois milles, est jetée à l'entrée +du golfe Saint-Laurent, entre les extrémités sud-ouest +de Terreneuve et nord du Cap Breton. +Elle se compose de deux îlots, séparés l'un de +l'autre par un bras de mer si étroit, que vus du +pont d'un navire, ces deux fragments semblent +ne faire qu'un tout compact La plus grande +hauteur de Saint-Paul, est de quatre cent cinquante +pieds au-dessus du niveau de là mer. +Le sol est composé de roches appartenant aux +formations primaires; et comme l'île est coupée +à pic, à peine présente-t-elle aux bateaux-pêcheurs +deux abris passables, les anses de la-Trinité +et de l'Atlantique. Encore, pour y +tenir, faut-il que le vent se lève de terre. Bien, +des naufrages terribles ont eu lieu sur cette île +"escarpée et sans bord", où vivotent à peine +quelques épinettes rabougries, sous lesquelles, +se cachent une demi-douzaine de renards, arrivés +sur l'île, "on n'a jamais su comment".</p> + +<p>Néanmoins, depuis quelques années Saint-Paul +a perdu de sa sauvage réputation. Le gouvernement +y a fait construire deux tours blanches, +octogones, dont l'une, bâtie sur le rocher vis-à-vis +la pointe nord-est de Saint-Paul, donne une +lumière blanche, fixe, masquée entre nord +quart-est-quart-est et est-nord-est, tandis que +l'autre, érigée sur la pointe sud-ouest de l'île, +donne un éclat blanc toutes les minutes. Le +ministère de la marine a complété cette oeuvre +philanthropique, en faisant construire un sifflet +d'alarme sur le coté sud-ouest de l'anse de l'Atlantique, +à un demi-mille à peu près de l'établissement +de secours. Pendant les temps couverts +et les tempêtes, ce sifflet se fait entendre +toutes les minutes.</p> + +<p>Les trombes ne sont pas fréquentes dans le +golfe Saint-Laurent; mais elles y sont d'une +violence inouïe. Le 16 août 1816, Saint-Paul +fut dévasté par un de ces cataclysmes atmosphériques, +et je ne saurais mieux faire que de +reproduire ici le récit officiel de cette catastrophe, +tel que transmis par le gardien du phare +au ministère de la marine, à Ottawa.</p> + +<p>"Du 1er au 16 août, nous n'avions eu ni +pluie ni nuages pour tempérer les brillants +rayons du soleil. Finalement, l'atmosphère se +remplit d'une fumée si épaisse, qu'on eût dit +que la terre entière était en feu. Le 16, le +temps changea; le vent passa au N. N. E. avec +grain-de pluie. La fumée, qui depuis quelques +jours était devenue insupportable, se dissipa, et +nous espérâmes du beau temps. Dans la matinée +du 17, le vent souffla de l'est; le soleil fut +très chaud. Dans l'après-midi, le vent passa au +S. S. O. avec grain de pluie. Le matin du 18, +il était sud, avec risées et nuages menaçants. +Dans l'après-midi, le firmament offrait un aspect +terrible: les nuages paraissaient se heurter les +uns contre les autres, et tourner dans toutes les +directions. Vers quatre heures p. m., nous +commençâmes à entendre des coups de tonnerre +dans le lointain. Un quart d'heure après, la +foudre et la pluie étaient dans leur plein déchaînement. +Le vent se mit au N. O. Je sortis, +et fis le tour des bâtiments, afin de voir si tout +était en bon ordre. Tout à coup, il était alors +9 1/2 heures, j'entendis un bruit terrible. En +tournant mes regards dans la direction d'où il +partait, j'aperçus un spectacle qui me fit frissonner +de la tête aux pieds: à moins d'un quart +de mille de l'endroit où je me trouvais, je vis, +vers l'ouest, des roches, de la terre, de l'eau et +des arbres s'élever en tourbillonnant dans l'air, +jusqu'à une hauteur de plus de 100 pieds. +J'examinai attentivement la trombe, pour voir +quelle direction elle prendrait, et constatai avec +terreur qu'elle traversait l'anse en se dirigeant sur +moi, et qu'elle allait probablement emporter +le logement dans sa course furibonde. Ma mère, +une soeur sourde-muette, les domestiques étaient +dans la maison, et j'avais deux hommes occupés +aux champs. Je courus les avertir. En route, +une rafale se déchaîna autour de moi, emportant +dans l'espace une pierre meulière, des roches et +des arbrisseaux. Le corps principal de la +trombe était près de moi; je courus avec toute +la vitesse de mes jambes vers le logement, et +criai aux deux hommes qui étaient dans le champ +de me suivre. Ils me parurent terriblement +effrayés; l'un d'eux n'eut que le temps d'entrer +dans la maison. Comme nous franchissions le +seuil de la porte, il se fit une obscurité aussi +profonde que celle de la nuit, et la tempête qui +éclata, fit trembler l'édifice de la base au sommet. +Au milieu du plâtre qui tombait, des +cheminées, des vitres réduites en atomes, des +chaises, des tables renversées, nous crûmes que +notre dernière heure était arrivée. Toutefois, +la tourmente s'en alla aussi rapidement qu'elle +était venue. Le calme se rétablit, et le soleil +reparut dans tout son éclat: mais quel désastre! +La fumée du plâtre qui tombait nous avait +fait croire que la maison était en feu; voyant +qu'il n'en était rien, je sortis le mieux que je +pus. Au moment où la trombe avait fait son +apparition, deux de mes hommes se trouvaient +à un quart de mille de la maison. En voyant +le tourbillon s'avancer, et comprenant qu'ils ne +pourraient pas arriver à temps, ils se jetèrent à +terre, se cramponnèrent aux buissons, et échappèrent +à la destruction. Il n'en fut pas ainsi du +pauvre homme qui n'avait pas semblé entendre +mes cris d'avertissement: après une demi-heure +de recherches, nous le trouvâmes mort +sur le pas de la porte. Il a dû être tué dans le +champ, et emporté par la trombe à l'endroit où +nous le retrouvâmes, distance d'environ 300 +pieds. Je constatai que cinq bâtiments avaient +été détruits avec leur contenu; il n'en restait +pas une parcelle. La cabane de la chaloupe, le +dépôt aux provisions et le logement sont encore +debout, mais terriblement endommagés. +Le logement est une véritable ruine: le toit est +défoncé en plusieurs endroits, les cheminées, +renversées, les fondations écroulées, les fenêtres +brisées, et à l'intérieur tout le plâtre est tombé. +Ce qui a été détruit, consiste en une maison de +refuge, la grange, l'étable, et deux antres bâtiments +situés sur le sommet de la colline, à 600 +pieds l'un de l'autre. Quatre de ces édifices +couvraient on espace de 70 x 20 pieds. Les +deux ponts sur lesquels je venais de passer un +instant auparavant, furent emportés, à une +distance d'environ 400 pieds, et mis en pièces. +Une roche de 3 x 4 pieds de diamètre et 18 +pouces d'épaisseur, fut brisée en trois ou quatre +morceaux. Une charrue et une pierre qui se +trouvaient dans la maison de refuge, ainsi que +des ustensiles de ferme et de cuisine, des outils +de charpentier, furent enlevés par dessus la +maison, et trouvés à plus de 200 pieds de là. +L'homme préposé à la garde du phare sud-ouest +me dit que, vers 4 heures p. m., il vit six tourbillons +d'eau s'élever dans la direction de l'ouest, +à trois milles; deux passèrent au sud-est de +l'île. De l'établissement de secours nous en +aperçûmes un, après le désastre: deux gagnèrent +au nord, et deux autres, dont l'eau s'abattit +sur la station, passèrent pardessus l'île. Les +deux qui atteignirent l'île vinrent près de la +station sud-ouest, mais ne firent heureusement +aucun, dommage."</p> + +<p>Nous n'eûmes pas à passer par de pareilles +péripéties. La journée était ravissante; une +petite brise venait agiter mollement la tente +que nous avions fait tendre sur le gaillard d'arrière, +et enveloppé dans son panache de fumée, +le <i>Napoléon III</i> insoucieux, rasait impunément +la côte de fer de Saint-Paul. Petit à petit ces +îlots déserts s'enfuirent derrière nous, pour se +plonger dans un bain de lumière, et bientôt +nous vîmes surgir en proue les flancs verts-sombres +du Cap Nord,—une des extrémités de +l'île du Cap-Breton <a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>—qui se détachaient vigoureusement +sur les tons glauques de la mer. +J'étais alors appuyé sur le bastingage de bâbord, +et tout en m'occupant à fumer un cigare, mon +oeil distrait se rivait à cette ligne de rocs sauvages, +derrière lesquels l'imagination me montrait +ce vieux Louisbourg qui avait une ceinture +de cinquante acres de fortification, et +"dont les tours, au dire de Garneau, s'élevaient +au-dessus des mers du Nord comme des géants +menaçants". Ce n'était plus cet endroit triste +et oublié que heurte aujourd'hui, sans le savoir, +le pied du marchand de poisson ou du spéculateur +de charbon de terre. Non! Ce que le temps +et la rage des hommes avaient démantelé et +fini par niveler, reprenait une forme sous le +coup de baguette de la pensée. La ville royale +surgissait de nouveau hors des mornes qui la +recouvrent, pour m'apparaître avec sa cathédrale, +son théâtre, sa brasserie, ses chapelles, +ses hôpitaux, ses-couvents, ses riches demeures. +La brise du golfe m'apportait alors des bruits +de clairons et des roulements de tambours. De +fortes patrouilles parcouraient en cadence ces +remparts disparus, qui miraient de nouveau +leurs massives assises dans l'eau dormante de +leurs fossés. Le lourd pont-levis chargé de protéger +la ville du coté de la campagne, se levait +au commandement d'un officier supérieur, et +allait se boucler à de gigantesques supports. +La batterie tournante qui en défendait l'entrée +se mettait à tonner, comme aux jours de +parade de jadis, et du côté de la mer, des corsaires +taillés pour la course sortaient du port +qui leur servait de nid, et se couvrant de toile, +allaient courir sus à l'Anglais. Puis les mauvais +jours arrivaient à tire-d'aile. Bigot qui +devait débuter par la catastrophe de la flotte du +duc d'Anville, pour finir par être si fatal à la +Nouvelle-France tout entière, était là. Il enveloppait +le malheureux Louisbourg dans les +effluves de son mauvais-oeil. Commissaire-ordonnateur +de la colonie du Cap-Breton, il apportait +déjà un règlement de la solde des hommes, +ce manque de régularité qui, plus tard, devait +le faire embastiller. La garnison se révoltait. +Les suisses qui ne meurent bien que lorsqu'ils +sont payés, déposaient leurs officiers, s'emparaient +des casernes, ainsi que des magasins du +roi; pendant que l'ennemi profitant des divisions +intestines, prêchait la guerre sainte, et +faisant inscrire sur ses drapeaux les mots "<i>Nil +desperandum Christo duce"</i> venait mettre le siège +devant la redoutable forteresse. Une lutte terrible +s'engageait alors; lutte étrange, où ces +révoltés de la veille s'obstinaient à se battre et +à mourir au nom de la France, tandis qu'à leur +tour les officiers, ces chevaliers de Saint-Louis, +dont pas un n'eût rougi d'orgueil à la pensée de +tomber au champ d'honneur,—s'obstinaient par +une fatale erreur, à se méfier de leurs soldats. +Et, conséquence fatale! Louisbourg la vierge, +Louisbourg l'imprenable, tombait entre les +mains d'une armée de paysans, commandée par +William Pepperell, petit marchand dont l'enseigne +se trouvait à Kittery Point, un des +Bourgs ignorés de la Nouvelle Angleterre. Puis, +pendant que de braves diplomates s'occupaient +à rendre le Cap-Breton à la France, en retour +de Madras prise par de la Bourdonnaye, l'orgueil +du vieux sang gaulois me montait à la +figure, en songeant que nous n'avions pas toujours +été les vaincus de ces parages, et que longtemps +avant la chute de Louisbourg, longtemps +avant le traité d'Aix-la-Chapelle, un capitaine +du port de Dieppe avait, avec une poignée de +matelots, forcé lord James Stuart de se rendre +prisonnier, et de remettre entre les mains du +capitaine Claude le fort du Port-aux-Baleines, +où cet aventureux seigneur écossais était venu +planter l'étendard du roi d'Angleterre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><p>Jacques-Cartier avait baptisé ce promontoire du nom de +cap de Lorraine, et donna à l'Ile, que Verrazzani avait nommée +île du Cape, celui d'île Saint-Laurent. Plus tard, elle prit le +nom d'Ile Royale pour garder définitivement celui de cap +Breton. Drake dans ses <i>"Nooks and corners of New England +coast"</i> prétend, à la page 21, que le Cap Breton avait sa place +sur la carte, longtemps avant la découverte de Cartier. Un +vieux portulan du temps de Henri II, mentionne ce nom, +assure-t-il.</p> + +<p>Le cap Breton a 110 milles de long sur 90 de large, et comprend +à peu près 200,000 acres de terre. Il est séparé de la +Nouvelle-Écosse par le détroit de Canseau qui, dans-certains +endroits n'a pas plus de 3/4 de mille de largeur, tandis que +dans d'autres, il y en a le double.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Stuart fut amené en France au mois de décembre 1629, +et remis entre les mains de Richelieu.</blockquote> + +<p>A mesure que ces rêves de jadis passaient +devant moi, pour aller se perdre au milieu des +spirales bleuâtres de la fumée de mon cigare, +ces fanfares de guerre, ces bruits devenaient de +moins en moins distincts. Bientôt ils s'évanouirent. +Seule, je n'entendis plus que la +grande voix de la mer qui, à son tour, venait +me raconter les mystérieux épisodes qui se sont +déroulés au pied des falaises du Cap-Breton. +Devant mes yeux épouvantés passa alors comme +l'éclair, un navire démâté, pourchassé par un +ouragan du sud-est. Sur son tillac, je distinguais +les mâles figures des jésuites Lallemand, +Noyrot et de Vieuxpont, et j'entendais l'équipage +consterné chanter d'une voix tremblante +le <i>Salve Regina</i>, pendant que le vaisseau affolé +courait toujours sur l'aile de la tourmente. +Tout-à-coup un craquement terrible se fait entendre; +ces malheureux—à l'exception de dix—viennent +de s'abîmer sur les îles Canso, et bientôt +mon oreille navrée n'est plus frappée que +par la voix forte du P. Noyrot qui, entraîné par +un énorme paquet de mer, psalmodie fermement:</p> + +<p><i>—In manus tuas, Domine, commendo spiritum +meum.</i></p> + +<p>Puis la vague suivante me montre à la hauteur +de Louisbourg, le <i>Chameau</i>, "grande et +belle flûte du roi, commandée par M. de +Voutron." Naguère partie joyeuse des côtes +de France, elle se trouvait maintenant en pleine +perdition. Des ecclésiastiques, de brillants officiers, +des dames, un gouverneur des Trois-Rivières, +M. de Louvigny, un intendant habile, +M. de Chazel, venu pour remplacer M. Bégon, +des soldats, des marins, des paysans se trouvent +à bord. Mais que sont le rang, la puissance, la +jeunesse, la beauté, l'habileté, la science, la force +et le courage, devant le moindre des sauvages +caprices de l'océan? Un simple soulèvement de +sa vaste poitrine, a suffi pour précipiter corps +et biens la frégate du roi au fond de l'abîme.</p> + +<p>Chaque flot qui passait ainsi devant moi, +avait sa lugubre histoire. L'un, engloutissait, +la frégate anglaise, le <i>Nassau</i>; démâtait et dispersait +la flotte de l'amiral Holburn. L'autre, +roulait des cadavres inconnus, des épaves oubliées, +des navires sans noms. Un troisième +plus aristocratique, ne voulait servir de suaire +qu'aux naufragés de l'<i>Auguste</i>. Il courait porter +sur la grève désolée les dépouilles de messeigneurs +de Varennes, de Portneuf, de la Verendrye, +d'Espervenche, de la Corne de Saint-Luc, +de Marolles, de Pécaudy de Contrecoeur, +de Saint-Blin, de Villebond de Sourdis, de la +Durantaye; et celles des nobles et puissantes +dames de Saint Paul de Mezières, de Sourdis et +de Senneville. A côté de ces noyés de haute +lignée, flottaient épars les corps des grenadiers +des régiments du Béarn et du Royal Roussillon, +glorieux débris échappés aux batailles des +plaines d'Abraham et de Sainte-Foye, pour servir +de pâture aux requins du golfe Saint-Laurent, +et blanchir de leurs os les rives désertes +du Cap Breton.</p> + +<p>Franchement, le cigare que je fumais ne me +tournait pas les idées à une folle gaieté. J'en +secouai les cendres sur le plat-bord et, le lançant +à la mer, j'allais essayer de jeter avec lui l'étrange +vision qui m'obsédait, lorsque j'aperçus +le ravissant groupe des îles de la Madeleine. Le +soleil était à son couchant, et les collines rouges +qui bordent la grève, se détachaient admirablement +sur le vert des prairies qui prenaient une +teinte mordorée, sous les rayons solaires. Le +steamer entrait dans l'Anse-à-la-cabane. En +face de nous était le phare: et un peu à gauche, +le village acadien éparpillé le long du demi-cercle +formé par la crique. Tout autour du +<i>Napoléon III</i>, des berges aux voiles peintes en +rouge couraient chargées de poissons, et laissaient +arriver sur la grève. On ferlait la toile: puis +on démâtait; et tout aussitôt de robustes +pêcheurs au teint hâlé, aux bras nus, faisaient +la chaîne et jetaient la morue, le hareng, le homard +aux femmes qui les ramassaient et les +empilaient sur le rivage. Dessinez à l'extrémité +de ce paysage une petite grotte, sombre, mystérieuse, +qui montre aux poissons sa gueule béante: +jetez un peu plus loin un rocher percé à jour, +en ayant soin de laisser entrevoir à travers son +arche les franges bleues de la mer, et vous aurez +une marine de ces plus originales.</p> + +<p>Bien d'autres voyageurs que nous ont été +frappés par l'aspect poétique des îles de la Madeleine. +L'un d'eux, le savant amiral Bayfield +chargé d'en faire le relevé hydrographique, ne +pouvait s'empêcher de consigner en ces termes, +dans son "<i>Pilote du Saint-Laurent</i>," les impressions +que lui avait causées l'approche de ce +groupe:</p> + +<p>—Par une journée chaude et ensoleillée, l'oeil +ne peut se rassasier de contempler ces falaises +multicolores, où le rouge est la couleur dominante, +et où le jaune blafard des lagunes de sable +fait antithèse au vert tendre des pâturages, au +vert sombre des bois, au bleu saphir du ciel et +de la mer. Ces contrastes produisent alors un +effet extraordinaire, et contribuent à donner à +cet archipel un cachet artistique, qu'on ne +saurait retrouver aux autres îles du golfe +Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, +lorsque le vent d'est fouette et fait rage, le paysage +change, il est vrai; mais il n'en reste pas +moins aussi caractéristique. Alors les pics isolés +des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, +apparaissent confusément à travers la pluie, le +brouillard, et semblent reliés entre eux par une +ceinture de brisants qui masquent presqu'entièrement +les bancs de sable et les lagunes. Garde +à vous, matelots! n'approchez pas alors impunément +de la Madeleine. En voulant la serrer de +trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés +avant d'avoir pu même éventer le danger.</p> + +<p>C'est ce qui arriva au <i>Napoléon III</i>, lors de sa +croisière de 1875. En voulant lui faire prendre +la passe du chenal de <i>Sandy Hook</i>, le capitaine +Desprès—un brave et excellent marin, dont le +nom reviendra plus d'une fois sous ma plume, +dans le cours de ces récits—rasa de trop près un +banc de sable qui change avec les années. +Pris au talon dans sa course, le <i>Napoléon III</i> se +mit à battre l'obstacle en brèche; mais une +secousse de la vague dégageant son arrière, porta +son milieu sur un bourrelet de sable. Cette +nouvelle situation pouvait avoir pour le navire +les plus fâcheuses conséquences. Ses deux +extrémités cessant d'être soutenues, le steamer +devait inévitablement fléchir et se casser. Sur +l'ordre du capitaine la machine est renversée. +Deux canots commandés par le lieutenant +Leblanc sont mis à la mer, et font le tour du +<i>Napoléon III</i>. À un quart d'encablure de nous, +on annonce partout trois brasses de fond. Il +devenait évident que nous étions saisis par le +bout du banc de <i>Sandy Hook</i>, et déjà le brouillard +se dissipant, nous laissait apercevoir la +lumière rouge du phare de l'île d'Entrée. Une +petite ancre de touée est alors portée à l'arrière. +La vapeur est renversée de nouveau, et la manoeuvre +conduite de manière à ce que nous puissions +égrener l'extrémité du banc, en pivotant +sur notre axe. Peine inutile; le cable de touée, +mal soutenu, se prend dans l'hélice, se rompt, +et bien que tout le monde fasse son devoir, le +découragement s'empare de quelques-uns. Un +conseil rassemblé à la hâte décide d'attendre la +marée du lendemain: ce qui était plus facile à +dire qu'à faire. La houle travaillait lourdement +une de nos hanches, et c'était vraiment pitié, +que d'entendre et de sentir sous ses pieds craquer +cette puissante membrure. Mais ici-bas, il +ne faut douter de rien: si l'Océan a souvent de +folles colères, souvent il présente aussi des ressources +inattendues. Une pièce de mer vient +frapper le steamer par le travers, lui fait violemment +prêter la bande et le force à se relever.</p> + +<p>Tout tremblant sous ce terrible coup de bélier, +le <i>Napoléon III</i> frémit depuis la quille jusqu'au +mât de hune. Bientôt on sent le pont glisser +sous nous.</p> + +<p>—Le <i>Napoléon III</i> remue! s'écrie notre camarade +Brault d'une voix formidable. Et cette +exclamation partie du gaillard d'arrière arrive +jusqu'aux vigies de beaupré.</p> + +<p>—Vapeur en arrière! commande aussitôt le +capitaine. Qu'une escouade d'hommes descende +à fond de cale reporter sur bâbord, les colis et +les objets pesants.</p> + +<p>Brault et Agénor Gravel prennent aussitôt le +commandement de ces caliers improvisés; dix +minutes leur suffisent pour opérer ce branle-bas.</p> + +<p>Les mécaniciens déploient encore plus de zèle, +et à force de chauffer la machine, ils faillirent +mettre le feu aux hunes et aux perroquets qui +avaient été orientés de manière à profiter du +vent de proue. Mais pendant que ces divers +commandements s'exécutent, le malheureux +steamer talonne et frappe plus que jamais. Sa +membrure et ses courbes gémissent sous l'action +frémissante de la lutte. La bande s'accentue +de plus en plus à tribord, et déjà on recommence +à désespérer du résultat, lorsqu'une vague +énorme soulève le <i>Napoléon III</i> du lit de sable +où il s'est tordu pendant cinq heures et dix +minutes, et, sans secousse, le remet en eau profonde.</p> + +<p>—C'est un singulier assemblage de force et de +faiblesse qu'un navire, s'écriait, dans un moment +semblable, l'amiral Julien de la Gravière; +il dompte un ouragan et trébuche sur un grain +de sable.</p> + +<p>Notre vaillant steamer était de ceux qui se +fient à la mine avenante et toute pastorale du +groupe de la Madeleine. Il avait failli en payer +la façon; et notre capitaine qui en était à son +premier échouage, dut ce jour-là faire comme +l'amiral Bruat, qui avait la réputation d'être le +plus rude échoueur du monde. Il apprit par +coeur, pour s'en servir au besoin, l'antique proverbe +breton:</p> + +<p>—Qui veut vivre vieux marin doit saluer les +grains et arrondir les pointes.<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a><p>Cet incident de voyage donna rumeur à une dépêche, +que publiait le 11 septembre 1875, le <i>Star</i> de Montréal.</p> + +<p>—A dispatch from Quebec, states that there has been a +rumor for some days past, which was revived again yesterday, +that the government steamer "<i>Napoléon III</i>," which left five +weeks ago, on a cruise to the lighthouses of the gulf Saint-Lawrence, +has foundered and all hands perished.</p></blockquote> + +<p>C'était un peu l'opinion de Leblanc qui, lui +aussi pendant cette nuit terrible, avait négligé +d'arrondir sa pointe, et s'était fait broyer un +doigt par le bout de la patte de l'ancre. L'application +d'un caustique énergique fut jugée nécessaire. +Pendant qu'elle se faisait, de grosses +sueurs froides perlaient du front du lieutenant; +mais ses lèvres semblaient, par le plus narquois +des sourires, défier les crispations de la chair.</p> + +<p>—Ce n'est rien, disait-il, en désignant son +doigt pantelant, auprès de l'effort qu'a dû faire +cette nuit la bonne Sainte-Anne-du-Nord, pour +soulever sur une de ses mains le <i>Napoléon III</i> +en danger.</p> + +<p>Rira qui voudra de cette pieuse naïveté. +Pour moi, un marin canadien-français n'est +guère complet sans cette foi robuste, et le mot +de mon vieux Le Blanc nous fit venir des larmes +aux yeux.</p> + +<p>Par leur position, les îles de la Madeleine sont +exposées aux coups de vent, et deux tempêtes +sont restées célèbres dans les annales de l'archipel.</p> + +<p>La première est celle du 23 août 1873. Elle +dura trois jours sans désemparer, et surprit +quatre-vingt-quatre navires ancrés dans la baie +de Plaisance. Dès les premières rafales, quarante-huit +d'entre eux se mirent de suite à +chasser sur leurs ancres: dix allèrent s'ensabler +sur la rive de la baie, et trente-huit firent côte +dans le havre d'Amherst, où ils trouvèrent +vingt-six de leurs camarades revenus au mouillage, +pendant que dix seulement résistaient encore +sur leurs fonds. Au milieu des péripéties +de cet épouvantable ouragan, qui le croirait? +on n'eut à déplorer que la mort de trois personnes. +"Quelques-uns de ces malheureux +navires, rapporte le commandant Lavoie, après +avoir été ballottés de tous côtés et avoir perdu +leurs ancres, allèrent se jeter sur le rocher à +fleur d'eau qui est au pied de la côte des Demoiselles. +La lame brisait à cet endroit à une +hauteur de cent pieds! Sans Aimé Nadeau et +James Cassidy qui virent venir à terre, la +<i>Diploma</i>, l'<i>Ellen Woodward</i> et <i>l'Emma Rich</i>, les +équipages de ces navires auraient certainement +péri. Ces deux hommes courageux descendirent +le cap, à l'aide d'une corde, et aidés du chien de +terreneuve de Cassidy qui saisissait un à un les +naufragés dans le ressac, ils purent opérer leur +sauvetage, et arracher à une mort certaine trente +et une personnes." L'année suivante, le 18 juin, +une seconde tempête vint fondre sur l'archipel. +Ces ravages ne furent pas aussi considérables +que la première, et pendant les quatre jours +qu'elle dura, elle ne put mettre à la côte que +deux goélettes, et balayer la plupart des filets +et des engins de pêche qui étaient à la mer.</p> + +<p>Ce fut le 28 juin 1534 que Jacques-Cartier reconnut +les îles de la Madeleine, que deux jours +auparavant il avait prises pour la terre ferme. +"Nous allâmes, dit-il, le long des dites terres environ +dix lieues, jusqu'à un Cap de terre rouge +qui est roide et coupé comme un roc, dans lequel +on voit un entre-deux qui est vers le Nord, +et est un pays fort bas, et y a aussi comme une +petite plaine entre la mer et un étang, et de ce +Cap de terre et étang jusques à un autre Cap +qui paraissait, y a environ quatorze lieues, et la +terre se fait en façon d'un demi-cercle tout environné +de sablon comme une fosse, sur laquelle +l'on voit des marais et étangs aussi loin que se +peut étendre l'oeil. Et avant que d'arriver au +premier Cap, l'on trouve deux petites îles assez +près de terre. A cinq lieues du second Cap il +y a une île vers Surouest qui est très haute et +pointue, laquelle fut nommée Alezay, et le +premier Cap fut appelé de Saint-Pierre, parce +que nous y arrivâmes au jour et fête du dit +saint".</p> + +<p>Plus tard, en mentionnant ce groupe, Champlain +frappé sans doute par l'aspect singulier +qu'offraient ces îles reliées entre elles par d'immenses +lisières de sable, les désigne sous le nom +de "Ramées-Brion." Au temps de Denys—en +1672—elles ne s'appelaient plus que les îles de +la Madeleine; et alors comme à présent, le seul +souvenir gardé par les marins oublieux au temps +où Champlain croisait dans ces parages, était le +nom de l'île Aubert, que de nos jours les Anglais +appellent Amherst Island, nom que les habitants +français du groupe se refusent à reconnaître.</p> + +<p>Denys assure, dans sa description de <i>l'Amérique +septentrionale</i>, qu'il chassa plusieurs fois les +Anglais de la Madeleine, "les Français étant en +possession de ces lieux-là de temps immémorial." +Néanmoins, la plus ancienne concession de cet +archipel remonte à la date du 16 janvier 1663; et +eu feuilletant le deuxième volume de mémoires +des commissaires du Roy, je vois que ce jour-là, +un acte a été passé au bureau de la compagnie +de la Nouvelle-France, donnant en pleine propriété +au sieur Doublet, capitaine de navire, +l'île Saint-Jean,—aujourd'hui l'île du Prince +Edouard—les îles des Oiseaux et celles de Brion, +toutes sises dans le golfe Saint-Laurent. Cette +concession était faite au capitaine normand "à +condition de n'exercer aucune traite ou négoce +avec les sauvages". Doublet embarqua sur +deux navires tout ce qui pouvait servir à la +nouvelle colonie; mais en jetant l'ancre à l'île +Percée, on lui apprit que la compagnie de la +Nouvelle-France avait outre-passé ses droits, et +que le sieur Denys, "gouverneur-lieutenant général +pour le Roy et propriétaire de toutes les +terres et isles qui sont depuis le cap de Campseaux +jusqu'au cap des Roziers", était depuis dix ans en +possession du groupe de la Madeleine. Le capitaine +Doublet ne se découragea pas pour si +peu. Faisant voile vers ces îles, il y débarqua +ses pécheurs basques et normands, et pendant +deux ans y dirigea, en compagnie de son intendant +M. Brevedent, l'exploitation de la pêche; +mais le succès ne répondant pas à ses efforts, la +colonie se dispersa.</p> + +<p>Que devinrent ces immenses possessions entre +les mains de ses héritiers? L'histoire ne le dit +pas. Ce que l'on sait, c'est que le 18 août 17l7, +le sieur Duchesnay, tout en demandant au Roy +le titre de grand-maître des eaux et forêts, priait +Sa Majesté de lui accorder la concession de ces +îles, et qu'en 1719, le comte de Saint-Pierre, +premier écuyer de la duchesse d'Orléans, formait +une compagnie pour exploiter les îles de Saint-Jean, +de Miscou et de la Madeleine. "C'était, +dit Garneau, à l'époque du fameux système de +Law, et il était plus facile de trouver les fonds que +de leur conserver la valeur factice que l'engouement +des spéculateurs y avait momentanément +attachée. Malheureusement, l'intérêt qui avait +réuni les associés de la compagnie Saint-Pierre, +les divisa; tous les intéressés voulurent avoir +part à la régie, et peu d'entre eux avaient l'expérience +de ces entreprises. On ne doit pas en +conséquence être surpris si tout échoua. L'île +tomba dans l'oubli, d'où on l'avait momentanément +tirée, jusque vers 1749, époque où les +Acadiens fuyant le joug anglais, commencèrent +à s'y établir."</p> + +<p>Pendant quelques années, ces malheureux +proscrits y vécurent sans être molestés; mais +un jour, le hasard voulut qu'une frégate anglaise +vînt reconnaître l'archipel de la Madeleine. +Elle portait à son bord le nouveau gouverneur +du Canada, lord Dorchester, et était commandée +par le capitaine Sir Isaac Coffin, qu'on n'avait pas +encore jugé à propos de mettre à la porte de la +marine royale<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, pour le réhabiliter plus tard, +en lui donnant le titre de baronnet et le grade +d'amiral. Ce jour-là, le temps était clair, le ciel +serein; un soleil chaud et bienfaisant enveloppait +de ses effluves les côtes et les pics empourprés +de ces îles. Toutes les lunettes de la frégate +étaient braquées sur ce paradis terrestre; celle de +Sir Isaac plus encore que les autres. Quand elle +eut scruté l'horizon, et fouillé à l'aise l'archipel +qu'on longeait en ce moment, l'officier anglais la +déposa gravement sur son banc de quart, et +se tournant vers lord Dorchester, le supplia de +lui concéder les îles qui gisaient devant lui. +Comment refuser quelque chose à un capitaine +de frégate, qui n'a cessé de combler pendant +toute une longue traversée, ses hôtes distingués +de soins, de grogs et de confort? Le nouveau +potentat promit de faire droit à la requête de +Sir Isaac; et le 31 juillet 1787, il la lui adressait +officiellement. Mais comme l'oubli est commensal +de haut lieu, et hante fréquemment le +cabinet des gouverneurs et des ministres, ce +fut son successeur Robert Prescott qui fit droit +à la demande du capitaine Coffin. Onze ans +après, le 24 août 1798 "l'île à la Madeleine, +l'île de l'Entrée, l'île du Corps Mort, Shag Island, +l'île de Brion et l'île aux Oiseaux furent concédées +à perpétuité, en franc et commun soccage, +à titre de féauté à Sir Isaac Coffin et à ses hoirs +et ayant causes". Ce royal cadeau leur était fait +à la condition, que la partie de l'île de la Madeleine, +comprenant la pointe nord-est et Old +Harry's Point serait réservée pour le soutien et +l'entretien d'un clergé protestant dans la province +de Québec; et si d'un côté, le gouvernement britannique +gardait le droit d'exploiter les mines, +d'ouvrir des chemins et de construire des fortifications, +d'un autre côté Sir Isaac Coffin s'obligeait, +"sous peine de nullité, de permettre la +libre entrée et sortie de ses îles aux sujets anglais +qui désiraient venir y pêcher, et s'engageait +à leur laisser abattre et emporter le bois +nécessaire à leur chauffage et à l'exploitation +avantageuse de leurs pêcheries."</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>In 1773, Isaac Coffin was taken to sea by lieutenant +Hunter of the <i>Gaspé</i>, at the recommendation of Admiral John +Montague. His commander officer said he never knew any +young men to acquire so much nautical knowledge in so +short a time. After reaching the grade of post-captain, Coffin +for a breach of the regulation of the service, was deprived of +his vessel, and Earl Howe struck his name from the list of +post-captains. This act being illegal, he was reinstated in +1790. In 1804, he was made a baronet, and in 1814 became +a full admiral in the British navy.</p> + +<p>Drake—<i>Nooks and corners of New England coast</i> p. 342.</p></blockquote> + +<p>Peu soucieux des droits des premiers colons, +le gouvernement anglais venait de commettre +un acte d'irréparable injustice. Il frappait à +mort le développement et l'avenir de ce ravissant +archipel, que le matelot appelle dans son +langage pittoresque, le Royaume du Poisson. +Aussi, depuis cette fatale date du 24 août 1798, +les habitante de la Madeleine, sachant qu'ils ne +peuvent posséder leurs terres, ne se livrent +qu'au travail nécessaire pour les faire vivre, et +ne connaissent que par oui-dire les jouissances +de la propriété et l'amour du sol.</p> + +<p>Un aussi triste état de choses devait finir +par émouvoir le gouvernement de la province +de Québec. Soixante-seize ans après la concession +de ces îles, un bureau fut chargé par le +parlement, de s'enquérir de la tenure des terres +de l'archipel. Cinquante-deux habitants de la +Madeleine s'empressèrent de répondre à la série +de questions imprimées que l'on avait fait distribuer +à la population. Les uns demeuraient +dans l'archipel depuis vingt-cinq, trente-cinq et +quarante-cinq ans; d'autres depuis cinquante, +cinquante-trois et soixante ans. Un seul, M. +Jean Nelson Arseneau, y était né; et le doyen +des résidents se trouvait être M. Bruno Terriau, +qui habitait ce groupe depuis soixante-seize ans. +Tous déclaraient qu'ils occupaient des lots +comme locataires, en vertu de baux emphytéotiques, +et leurs réponses portaient à la connaissance +du gouvernement de curieuses révélations.</p> + +<p>Ainsi, quelques colons avaient des billets de +simple location qui leur donnaient droit d'obtenir +un bail du propriétaire, tandis que d'autres +avaient un bail de quatre-vingt-dix neuf ans. +Ceux qui étaient porteurs d'un bail de cinquante-deux +ans, pouvaient le faire durer; et les détenteurs +d'un bail de dix ans étaient en droit d'exiger +un bail perpétuel du propriétaire. Ce dernier +mode semble ne plaire que médiocrement +aux agents de l'amiral Coffin. Chacun s'accorde +à dire qu'il tend à disparaître peu à peu: car +chaque fois que l'occasion s'en présente, ces +employés échangent contre d'autres les baux +de dix ans.</p> + +<p>Généralement, ces contrats de louage renferment +des clauses qui permettent au seigneur de +l'archipel de reprendre ses terres, de jouir de +leur amélioration, et de s'emparer sans remboursement, +des bâtiments et de la maison du locataire, +si par malheur ce dernier n'a pu exécuter +les clauses de son bail. C'est ainsi que deux +des descendants des plus anciens pionniers des +îles de la Madeleine, Louis Boudraut et François +Lapierre, furent obligés—après bien des années +de travaux et de privations—d'abandonner à +l'amiral Coffin la terre où avaient vécu leurs +ancêtres, et que leurs enfants avaient améliorée +de leur mieux. C'est ainsi que Fabien Lapierre +faillit être dépouillé de tout son avoir. Cet +homme s'étant décidé à partir, en 1863, pour +explorer la côte nord du Labrador, avait laissé +une terre qu'il occupait depuis vingt-cinq ans, +aux soins de deux de ses compatriotes, Basile +Cormier et Emile Morin. Ils devaient en jouir +à la condition de l'entretenir, de payer la rente +et de la lui remettre lors de son retour. Pendant +la première année tout alla pour le mieux. +L'agent avait consenti à recevoir la redevance +des deux mandataires de Lapierre: mais dès le +commencement de la deuxième année, il refusa +leur argent, prit possession de la terre, en faucha +le foin, ouvrit de force la maison de l'absent, +y mit sa récolte, qu'il n'emporta qu'en hiver, +puis vendit le tout, terre et dépendances à +Désiré Giasson. L'année suivante, Lapierre +revint et réclama. En réponse, l'agent de l'amiral +Coffin le menaça de l'empêcher de couper +du bois, et lui fit dire que s'il continuait à se +plaindre, il le ferait chasser du pays. A force +de supplications, ce pauvre homme aidé par les +conseils de son curé, l'abbé Boudreault, finit par +recouvrer la moitié de sa terre, à la condition +toutefois de consentir à un nouveau bail qui +l'obligeait à payer annuellement un schelling +par arpent.</p> + +<p>Quant à l'autre moitié de son bien, elle était +restée, et est encore en la possession de l'acheteur +Giasson qui s'en était légalement emparé +moyennant la somme de cinq louis <a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. On comprend +le malaise que pareil régime doit faire +peser sur l'archipel; et quelques-uns des habitants +secouant leur torpeur, allèrent jusqu'à +contester devant la cour de circuit de la Madeleine +la validité des titres de l'amiral Coffin. +Les uns plaidaient prescription. D'autres alléguaient +l'illégalité des baux et leur tenure onéreuse, +contraire à la colonisation et au progrès +des îles. Les plus philosophes racontaient, que +pendant près d'un siècle leurs aïeux avaient cultivé +en pleine propriété ces mêmes terres, que +leurs descendants et leurs héritiers légitimes +n'occupaient plus que comme simples locataires; +tandis que les plus normands assuraient, qu'on +avait dû consulter les ancêtres, et que ces derniers +n'avaient jamais consenti de titre à l'amiral +Coffin. Toutes ces réclamations ne servirent +à rien. La cour décida en faveur du propriétaire; +et comme il arrive presque toujours, les +plaideurs qui avaient peut-être une chance en +appelant de ce jugement, ne purent faute de +moyens pécuniaires, s'adresser à un tribunal +plus élevé. Les choses reprirent donc leur +Cours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> L'imagination n'entre pour rien dans ces récits. Je ne +fais qu'analyser, les réponses aux questions posées par le comité +chargé de s'enquérir de la tenure des terres dans les îles +de la Madeleine—1874—<i>Vide</i> p. 26 et 27.</blockquote> + +<p>L'apathie et le découragement régnèrent alors +en suzerains sur ces îles, qui n'attendent que +l'avènement d'un nouveau régime, pour devenir +un grenier d'abondance, un entrepôt de richesse. +Les locataires continuèrent à payer les contributions +locales et scolaires, pendant que leur +seigneur et maître percevait rigoureusement les +rentes annuelles de ses terres; rentes exorbitantes, +lorsqu'on les compare à celles des terres +en ce pays. Néanmoins, au milieu de ce sourd +mécontentement, quelques anciens colons trouvent +le moyen d'être satisfaits de leur position. +Plusieurs d'entre eux ont cent acres en état de +culture, pour lesquels ils ne payent annuellement +que quinze shillings, ou un quintal de +morue. Ce sont les rois de l'archipel ceux-là, +et ils font bien des envieux autour d'eux; car, +un jeune colon qui désirerait louer la même +étendue de terre inculte et déboisée, serait obligé +de donner vingt piastres chaque année. En +remplissant cette condition, ce dernier devient +alors locataire. Pendant quelque temps la +jeunesse, l'ambition, l'amour du travail décupleront +ses forces. Sous le soc de sa charrue, ces +landes désertes deviendront des champs fertiles. +La pêche viendra combler son déficit. Il pourra +vivre convenablement et sera heureux autant +que peut l'être un locataire. Mais viennent +les mauvais jours; que la rente soit en retard; +alors arrivent les menaces de l'agent. Le démon +de l'expropriation plane sur la petite propriété; +et il ne reste plus au malheureux travailleur, +que l'exil ou la servitude.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner, si presque toute cette +population qui, ailleurs, serait entreprenante et +riche, demeure ici dans le demi-sommeil et dans +la pauvreté. Les étrangers fuient ce nid de +féodalité, et un négociant américain venu il y a +quelques années visiter l'archipel, dans le but +d'y fonder un établissement de pêche, de la valeur +de $80,000, s'en retourna dégoûté, disant à +qui voulait l'écouter:</p> + +<p>—Mon père a fui l'Irlande pour ne plus entendre +parler du vieux régime emphytéotique. +Ce ne sera pas son fils qui remettra un pareil +gouffre sur le chemin de ses petits enfants.</p> + +<p>Ces vexations ont eu pour résultat d'établir +un fort courant migrateur entre le Labrador et +l'archipel. Plus de trois cents chefs de famille +ont quitté les îles et sont allés fonder à Kékaska, +à Natashquouan, à la Pointe-aux-Esquimaux, +d'importants groupes de la race française. Ces +départs ont affaibli d'autant la population des +îles de la Madeleine. Tous les ans, grand +nombre de compatriotes viennent à leur tour +rejoindre ceux qui sont partis; et déjà l'on +prévoit dans un avenir assez rapproché la désertion +complète de l'archipel. Pour remédier +à ce triste état de choses, il n'y a qu'un moyen à +prendre. Tous ceux qui ont été consultés par +la commission parlementaire sont unanimes à +le suggérer. Le gouvernement de Québec doit +acheter les droits du propriétaire, et l'un des +colons les plus respectés de l'archipel, M. Painchaud, +n'hésite pas à affirmer que sous ce nouveau +régime, un huitième des habitants paierait +de suite, et affranchirait aussitôt les terres de +toutes redevances seigneuriales.</p> + +<p>Mais cette longue digression, nécessaire pour +bien faire comprendre la position anormale de +ces insulaires, me fait oublier les quelques heures +charmantes que nous devions passer au petit +village acadien de l'Anse-à-la-Cabane. Le premier +compatriote qui nous y accueillit à bras +ouverts, fut un brave charpentier du nom de +Migneault. Dans sa joie, il voulut nous faire +connaître de suite le patriarche de l'endroit, et +nous conduisit à la maison de M. Vigneault. +Ce dernier était un beau vieillard, âgé de quatre-vingt-dix +ans. Il virait au milieu de sa famille. +Ses deux fils étaient venus se bâtir de +chaque côté du toit paternel; et pendant de +longues années, tous ensemble, ils avaient savouré +la douce vérité du commandement du +Seigneur:</p> + +<p>—Père et mère tu honoreras afin de vivre +longuement.</p> + +<p>Un voile de tristesse devait pourtant tomber, +un jour, sur ce bonheur terrestre. Le soir où +nous le vîmes pour la première fois, le père +Vigneault avait perdu sa franche gaieté. Il était +pensif. Ses yeux rougis par les larmes plutôt +que par l'âge, erraient douloureusement sur le +havre; et à travers la fenêtre, ils suivaient anxieusement +les manoeuvres d'une petite goëlette +qui venait d'appareiller, et qui finit par disparaître +dans les demi-teintes du crépuscule. +Hélas! son fils Désiré était à bord. En compagnie +de douze familles acadiennes, il s'en allait +demander au sol des Sept-Iles ces plaisirs inconnus +de la propriété, qu'il troquait contre les +douces joies de la maison paternelle.</p> + +<p>M. Vigneault était né à Saint-Pierre de Miquelon, +où son père était arrivé, Dieu sait comment, +après avoir fait partie de cette malheureuse +colonie acadienne qui, lors de sa cruelle +dispersion par les Anglais, vit ses rejetons éparpillés +aux quatre vents des cieux. Plus tard, il +était venu aux îles de la Madeleine, où à force +de travail et d'intelligence il s'était créé une +aisance relative. Son âge, sa longue expérience, +son esprit ferme et lucide, ses bonnes manières, +lui conciliaient le respect et la confiance de +tout le monde. Ici, les décisions du père Vigneault +étaient respectées à l'égal de celles que +donnent ailleurs le juge ou le curé.</p> + +<p>Ce fut dans son hospitalière maison que mon +oreille fut frappée pour la première fois par +l'intonation que les Acadiens donnent à la langue +française. Un étranger qui se mêlerait à +leur conversation, se croirait transporté en +Gascogne, et se figurerait entendre causer des +Bordelais. Ainsi, ces braves gens diront une +<i>foâ</i> pour une fois. Le mot année se prononcera +chez eux <i>ânée</i>, tout comme sur les bords de la +Garonne. Un cheval devient un <i>gueval</i> au +pluriel, et un <i>chevau</i> au singulier; puis, ils font +un assez grand abus des "<i>j'étions</i>," des "<i>je pourrions</i>," +et des "<i>je pensions</i>".<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> Leurs moeurs +sont simples et douces. Ils vivent surtout de +pêche, et s'occupent quelque peu d'agriculture. +Comme caboteurs, ils n'ont pas leurs maîtres +au monde, et ils peuvent donner des points aux +plus habiles chasseurs et aux plus patients +pêcheurs. L'un des habitants de l'île, M. Fox, +interrogé sur les particularités distinctives du +caractère acadien, répondait à la commission +parlementaire:</p> + +<p>—Le caractère particulier du peuple acadien +est de vivre sur mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a><p>Dans une notice sur le patois saintongais que vient de +publier la "<i>Revue des langues Romanes</i>" de Montpellier, je +trouve ce curieux passage:</p> + +<p>"Les noms qui, en français, se terminent en <i>al,</i> font <i>au</i> en +saintongais, pour ces deux nombres: le <i>chevau</i>, <i>l'animau</i>, <i>in +jôrnau.</i> (Ancien français; <i>li chevaus</i> (sujet du verbe); le +cheval (régime) pluriel <i>li cheval</i> (sujet), les chevaux (régime).)</p> + +<p>"Quelques paysans de la Saintonge pour faire les muscadins +disent aussi, <i>dés cheval, dés journal</i>.</p> + +<p>"On connaît la leçon de beau langage donnée par un paysan +à son fils qui revient de la ville—"<i>Qu'as-tu vut de jolit, +drole?—P'pa j'ai vui dés chevau superbes.—Dis donc cheval, +animau.</i></p> + +<p>Grand nombre de Canadiens et d'Acadiens tirent leur origine +du pays d'Annis et de la Saintonge, cette terre aimée, qui a +vu naître Samuel de Champlain.</p></blockquote> + +<p>Ces mots, sont à eux seuls une définition.</p> + +<p>Dès le petit jour, quand la saison de pêche +est venue, vous voyez l'Acadien faire sa prière, +mettre gaiement sa berge en mer, gagner les +fonds à morue qui se trouvent à trois, quatre et +quelque fois à six milles au large. Là, il ne +cesse d'agiter sa ligne à l'eau, de la retirer, de +la bouetter, et de la reconfier aux profondeurs +de la mer, jusqu'à ce que son embarcation soit +pleine de poissons. Alors les voiles se hissent. +On regagne la grève. Quelques quarts-d'heure +suffisent pour trancher la morue que l'on vient +de capturer; puis on remâte la berge, elle glisse +de nouveau vers son poste de pêche, et on réussit +ainsi à faire quelquefois trois ou quatre +voyages par jour. Pendant tout ce temps, un +morceau de galette, un biscuit ou une miche de +pain—quand il y en a—suffit pour entretenir la +vie de ce robuste pêcheur. L'Acadien est l'homme +le plus frugal que je connaisse; il se contente, +au milieu de tous ces pénibles travaux, +d'une nourriture que dédaigneraient la plupart +des mendiants de nos villes.</p> + +<p>La pèche de la morue, avec celle du hareng +et du maquereau, constituent les apports de la +campagne d'été. Quant à celle d'hiver, elle +se fait pendant les mois de mars, avril et mai. +Alors commence la chasse au loup-marin. +Divisés par groupes de six ou dix hommes, +vous voyez les Acadiens armés de cordes et de +bâtons, prendre le pas gymnastique, et franchir +en courant des distances de dix à douze milles, +avant d'arriver sur le terrain de chasse. Pour +y parvenir, il a fallu sauter par-dessus les crevasses +et les profondes fissures des champs de +glace, ou prendre la banquise par escalade. +Mais qu'est-ce que tous ces dangers, au prix des +plaisirs que va leur donner la chasse qui les +attend? Les loups marins ne sont-ils pas là, +derrière cette muraille glacée, qui se prélassent +en famille? Et comme une trombe, les Acadiens +arrivent sur les malheureux phoques qui +ne se doutent de rien. Le massacre commence, +au milieu des cris et des gémissements. Quand +chacun a sa part de butin, les chasseurs reprennent +la route du village, traînant leur proie +derrière eux; et ils sont prêts à recommencer +leurs courses, tant que durent le jour et la bonne +chance.</p> + +<p>Né sur les bords de la mer, habitué à ses +caprices, à ses caresses et à ses colères, le peuple +acadien voit en elle son véritable domaine. +Eté comme hiver, il ne cesse de se confier, à +elle. La mer, fidèle à cette longue amitié, ne +cesse à son tour, de les combler de ses inépuisables +générosités.</p> + +<p>Nous venions de ravitailler l'Anse-à-la-Cabane, +et comme la nuit était survenue, il nous y fallut +attendre le jour, pour débarquer plus commodément +les provisions destinées au phare de +l'Entrée. Au soleil levant, nous étions déjà +embossés par le travers de cette île, dont les +pics escarpés ont cette couleur rougeâtre particulière +au groupe de la Madeleine; et bientôt, +les uns étaient à même de fouler ces gazons +plantureux, où ruminait une magnifique race +de moutons, pendant que ceux qui étaient restés +à bord, s'amusaient à contempler le paysage. +Sur notre avant se dessinait le petit village +d'Amherst, groupé autour de son église. A +tribord, on apercevait le Havre-aux-Maisons; +et tout autour de nous croisait une flotte de +quatre cents goélettes, qui couraient le maquereau, +toutes voiles dehors. Certes, Gudin n'aurait +pu demander une marine plus pittoresque, +pour la fixer sur une de ses toiles immortelles.</p> + +<p>De l'île d'Entrée nous devions nous rendre à +l'île de la Pierre Meulière<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Nous profitâmes +de ce point d'arrêt pour nous faire débarquer au +petit quai de la maison Leslie, qui tient là un +magasin d'approvisionnement assez considérable. +La foule encombrait ce comptoir, et rien +d'amusant comme d'entendre ses colloques avec +les commis de M. Leslie. C'était à qui se montrerait +le plus normand en affaires. Les femmes +braillaient surtout dans cette lutte pacifique. +Tout en suivant de près leurs petites transactions, +elles ne perdaient pas une maille du tricot +qu'elles traînent ici, partout où elles vont. Modestes, +intelligentes, pieuses, dévouées, les Acadiennes +sont vraiment dignes du nom de femmes. +Elles n'appartiennent guère à cette catégorie +du sexe qui faisait dire à Buchamore—un +type réussi de vieux grognard, inventé par +Alfred Assollant:</p> + +<p>—"Je n'aime pas ces demoiselles qui ne savent +rien faire que se peigner tout le jour, se +regarder dans une glace, essayer des robes, faire +des grimaces, mettre des gants et parler du +bout des lèvres comme si l'on n'était pas digne +de les entendre, ou d'une voix tantôt plus flutée +que celle des serins et tantôt plus aigre que +celle des pie-grièches. Ça, c'est des bécasses, +comme disait mon vieux curé. Ça ne sait pas +travailler, ça ne sait pas s'occuper, ça ne sait +pas penser, ça ne sait que faire de ses dix doigts. +Quand c'est riche, ça ennuie son mari et ses enfants. +Quand ça n'a pas d'argent, ça ne trouve +pas de mari, où si ça en trouve, ça grogne, ça se +fâche, ça ennuie tout le monde, et tout le monde +s'en va."</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Les Anglais la nomment Grindstone Island.</blockquote> + +<p>Au milieu de la cohue qui encombrait la maison +Leslie se trouvait, un vieillard, né à Saint +Roch de Québec, et qui habitait l'île de la Pierre +Meulière depuis soixante-sept ans. Il s'appelait +M. Thorn, et avait laissé au pays un frère, dont +il était sans nouvelles depuis fort longtemps. +Pendant que nous causions ainsi des +absents, notre ingénieur, M. Barbour, vint nous +prévenir qu'il allait visiter le phare du Grand +Etang du Nord. Je devais l'accompagner, mais +nous ne pûmes trouver de voitures, et je regrette +encore aujourd'hui la perte de la seule occasion +qu'il m'ait été donné de pouvoir étudier, et observer +les moeurs de ces campagnes, où vit, travaille, +et meurt une des populations les plus +honnêtes de la terre.</p> + +<p>On m'apprit ici que l'archipel de la Madeleine +se compose d'écueils, et qu'à part de Brion et +du Rocher-aux-Oiseaux, il compte six îles qui +se nomment le Corps-Mort, Amherst ou l'île +Aubert, la Pierre-Meulière, l'île d'Entrée, Allright +et la Grosse Ile. Ces groupes présentent +ensemble une superficie d'à peu près 55,400 +acres qui, suivant le recensement de 1871, est +habitée par une population de 3,172, dont 2,883 +Acadiens. Les récifs les plus à craindre sont—au +dire des pêcheurs—ceux de la Pierre du gros +Cap, de la Perle, d'Allright, du Cheval Blanc, +les bancs de Colombine et l'écueil de Doyle. Ce +dernier n'a que trois encablures de long sur une +demie de largeur, et c'est là, m'assure-t-on, que des +navires courant sous la brise ont soudainement +disparu aux yeux de plusieurs de mes interlocuteurs. +Quant aux courants, ils sont tellement +irréguliers, qu'on me fit la même réponse donnée +jadis à l'amiral Bayfield, et que personne ne put +me dire précisément leur vitesse et leur direction.</p> + +<p>A ces renseignements géographiques et hydrographiques +venaient se mêler les plaintes et les +confidences d'un chacun. Tous regrettaient le +déboisement des îles. Privées de bois de construction, +elles sont maintenant en train de voir +disparaître leur maigre bois de chauffage. Chacun +avouait que son voisin se tirait d'affaire +comme il le pouvait, faisant feu de tout, et détruisant +la forêt sans discernement. Quelques +uns même finissaient leurs doléances, en prophétisant +que dans vingt ans il n'y aurait plus une +seule broussaille sur l'archipel, et qu'alors on +serait obligé de faire venir à grands frais du +charbon de terre de la Nouvelle-Écosse et du +Cap-Breton. Puis, la grande question du chauffage +épuisée, arrivaient les observations générales. +Celui-ci désirerait voir inaugurer une +meilleure tenure de terre dans les îles; celui-là +aurait aimé que le propriétaire protégeât plus +efficacement son locataire; un troisième se plaignait +amèrement d'être sans nouvelles depuis +le mois de novembre jusqu'au quinze de mai, +et plus longtemps encore.</p> + +<p>—Si au moins, disait-il en secouant tristement +sa pipe, nous avions des communications +télégraphiques avec la terre ferme?</p> + +<p>—Bah! des moulins à farine et des moulins à +étoffes sont encore plus nécessaires que ton télégraphe, +répliquait dans un coin, un pécheur, +plus positif que ce rêveur. A ta place je m'en +contenterais.</p> + +<p>—La belle affaire que tes moulins! pour les +construire il faudrait peut-être se faire taxer, et +je m'en tiens à ce que me font payer les commissaires +d'écoles; un par cent, et quelquefois +un et demi.</p> + +<p>—Encore si le propriétaire nous montrait +l'exemple, et payait comme nous, répliquait le +pêcheur positif.</p> + +<p>—Pas si-bête, Evé. Il se tient au courant +des nouvelles, et lit ses journaux dans son hôtel +de Londres, pendant que pour rencontrer notre +taxe municipale, nous donnons nos deux jours +de travail sur les chemins publics, ou que nous +payons quatre-vingts cents par jour pour chaque +chef de famille.</p> + +<p>Une fois sur la taxe, les conversations menaçaient +d'aller loin, lorsque l'ingénieur, M. Barbour, +fit son apparition au milieu du groupe. +Il était temps de se rembarquer. Nous sortîmes +du magasin Leslie, pendant que tout le monde +se découvrait sur notre passage; et une chaude +poignée de main nous sépara pour la vie de ces +braves gens.</p> + +<p>Le <i>Napoléon III</i> était déjà sous vapeur. +Comme le temps était splendide et que la besogne +avait été promptement expédiée, le capitaine, +mis en belle humeur par ces bonnes +choses, voulut nous permettre d'aller reconnaître +le fameux rocher du Corps-Mort, qu'au +mois de septembre 1804, Moore a chanté dans +ses plus beaux vers. Nous prîmes donc par la +passe de Sandy Hook, et en contournant l'île +d'Amherst, nous ne pûmes nous empêcher d'admirer +la beauté du paysage qui défilait sous nos +yeux; et de nous demander pourquoi ces ravissants endroits +n'étaient pas plus fréquentés par +les touristes. Comme place d'eau, si les îles de +la Madeleine n'avaient pas à lutter contre l'île +du Prince-Edouard, elles seraient sans rivales +dans le golfe Saint-Laurent. Les points de vues +y sont superbes; le gibier y abonde, et elles réservent +à l'amateur, en quête de poissons, d'inépuisables +éditions de la pêche miraculeuse, qu'il +peut renouveler à loisir dans les baies et des +havres admirablement disposés pour les courses +de yacht et le sport maritime.</p> + +<p>Pendant que nous causions de toutes ces merveilles +ignorées, le Corps-Mort se dessina par le +travers de notre hanche de tribord. Vraiment, +le langage populaire lui avait bien donné le +seul nom qu'il pût porter; car, vu de cette distance, +il ressemblait à s'y méprendre au cadavre +d'un matelot flottant au gré des vagues. Involontairement +je me rappelai alors <i>l'Ile des Morts</i>, +ces belles strophes qu'un de nos bons poëtes canadiens, +James Donelley, avait imitées de +Thomas Moore: <a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>See you, beneath you cloud so dark,</p> +<p>Fast gliding along, a gloomy bark?</p> +<p>Her sails are full, though the wind is still,</p> +<p>And there blows not a breath her sails to fill!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! what doth that vessel of darkness bear?</p> +<p>The silent calm of the grave is there,</p> +<p>Save now and again a death-knell rung,</p> +<p>And the flap of the sails with night-fog hung?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>There lieth a wreck on the dismal shore</p> +<p>Of cold and pitiless Labrador;</p> +<p>Where, under the moon, upon mounts of frost,</p> +<p>Full many a mariner's bones are tost!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>You shadowy bark hath been to that wreck,</p> +<p>And the dim blue fire, that lights her deck,</p> +<p>Doth play on as pale and livid a crew</p> +<p>As ever yet drank the church-yard dew!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>To Dead-man's Isle, in the eye of the blast,</p> +<p>To Dead-man's Isle she speeds her fast,</p> +<p>By skeleton shapes her sails are furl'd,</p> +<p>And the hand that steers is not of this world!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! hurry thee on—oh! hurry thee on,</p> +<p>Thou terrible bark! ere the night be gone;</p> +<p>Nor let morning look on so foul a sight</p> +<p>As would blanch for ever her rosy light!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Voilà les vers de Moore. Ils sont intitulés: <i>"Written +on passing Dead-man's island, in the Gulf of Saint Lawrence, +late in the evening, September, 1804"</i>.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ami, vois-tu là-bas, sous ce nuage sombre,</p> +<p>Cet étrange vaisseau qui s'avance dans l'ombre,</p> +<p>Et qu'un souffle inconnu fait bondir sur tes eaux?</p> +<p>D'un vent mystérieux ses voiles semblent pleines!</p> +<p>Et pourtant les zéphirs retiennent leurs baleines:</p> +<p>Dans un calme profond au loin dorment les flots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'a-t-il donc à son bord ce vaisseau des ténèbres?</p> +<p>Il porte du tombeau tous les signes funèbres;</p> +<p>Un silence de mort sur les ondes le suit.</p> +<p>Seul un glas triste et lent parfois s'y fait entendre,</p> +<p>Avec un battement des voiles que fait pendre</p> +<p>L'humide pesanteur des brumes de la nuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au milieu des rochers de la stérile plage</p> +<p>Gisent des os blanchis, jetés par le naufrage,</p> +<p>Sous les brouillards épais du sombre Labrador.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune, en éclairant ces lieux impitoyables,</p> +<p>Découvre avec horreur ces restes lamentables,</p> +<p>Que les flots irrités se disputent encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est là que cette barque en sa course nocturne</p> +<p>Va cueillir en passant la troupe taciturne</p> +<p>Qui semble maintenant à son bord se mouvoir.</p> +<p>Une flamme bleuâtre à demi les éclaire,</p> +<p>Et jamais la rosée, au morne cimetière,</p> +<p>Ne tomba sur des fronts plus livides à voir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est à l'Ile-des-Morts qu'un vent fatal les guide!</p> +<p>C'est-à-l'Ile-des-Morts que s'avance rapide</p> +<p>Cette ombre de vaisseau par des ombres conduit</p> +<p>Des squelettes sont là, déroulant à la brise</p> +<p>La sinistre voilure; une forme indécise</p> +<p>Debout veille à la poupe, et la barque obéit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fuis, Ô barque terrible! ô barque de mystère!</p> +<p>Fuyez pendant que l'ombre enveloppe la terre.</p> +<p>Fantômes de la nuit, rentrez vite au cercueil,</p> +<p>De peur qu'à votre aspect la jeune et tendre aurore</p> +<p>Ne dépouille son front de l'éclat qui le dore,</p> +<p>Et se cache à jamais sous un voile de deuil.</p> + </div> </div> + +<p>Quel contraste entre le <i>Napoléon III</i> et ce +vaisseau fantôme que venait de faire surgir, à +la vue du Corps Mort, la puissante imagination +du poète. Son taille-mer fermement posé sur la +vague, ses tuyaux, ses vergues et son pont inondés +par les feux du soleil couchant, notre steamer +venait de jeter en poupe l'île des Morts, et +la proue tournée vers la Nouvelle-Écosse, il courait +rapide vers Pictou, où nous allions oublier +pour quelques jours ces âcres parfums de la mer +que nous venions de humer, les paysages et les +bonnes gens que nous venions de voir, pour respirer +la poussière des villes et goûter aux fades +douceurs de la civilisation.</p> + +<p>FIN</p> + +<br><br> + + +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> + +<p>I.—En descendant le fleuve.</p> + +<p>II.—L'Expédition de l'amiral Walker.</p> + +<p>III.—Au milieu du golfe.</p> + +<p>IV.—L'Ile d'Anticosti.</p> + +<p>V.—L'Archipel de la Madeleine.</p> + +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14828 ***</div> +</body> +</html> |
