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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:27 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Étude sur Shakspeare</title>
+ <meta name="author" content="M. Guizot">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14827 ***</div>
+
+====================================================================
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 1</p>
+<p>Vie de Shakspeare</p>
+<p>Hamlet.&mdash;La Tempête.&mdash;Coriolan.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1864</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce document contient Étude sur Shakspeare</p>
+ </div> </div>
+
+====================================================================
+<br><br><br>
+
+
+<h4>AVERTISSEMENT<br>
+
+DES ÉDITEURS.</h4>
+<br>
+
+<p>Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat
+les oeuvres complètes de Shakspeare traduites
+en français, M. Ladvocat expliqua dans une courte
+préface que la modestie seule du traducteur avait
+fait maintenir en tête de cette publication le nom
+de Letourneur, qui le premier avait tenté de faire
+connaître en France le théâtre de Shakspeare.</p>
+
+<p>C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot
+publiait, en 1821, avec la collaboration de
+M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique
+et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept
+notices et de nombreuses notes accompagnaient les
+diverses pièces; une tragédie entière et deux poëmes,
+dont Letourneur n'avait rien donné, étaient ajoutés;
+tous les passages que Letourneur avait supprimés
+dans le corps des pièces étaient rétablis, et cela seul
+rendait à Shakspeare au moins deux volumes de ses
+oeuvres; mais surtout la traduction avait été entièrement
+revue et corrigée d'après le texte, et si le nom
+de Letourneur était maintenu sur le titre, son système
+d'interprétation était détruit presque à chaque
+ligne. Ses infidélités déclamatoires ou timides avaient
+disparu, pour faire place à une exactitude, à une
+simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout
+au tout la physionomie du style. Un grand pas était
+fait. Peut-être n'était-ce pas encore une traduction
+définitive, mais c'était déjà une traduction décisive,
+qui devançait les progrès de la critique et du goût,
+et qui devait mettre les lecteurs français en demeure
+de se prononcer sur Shakspeare tel qu'il est.</p>
+
+<p>Cette traduction vient de subir une nouvelle révision,
+complète, minutieuse, et qui ôte au nom de
+Letourneur tout droit et même tout prétexte de
+figurer sur le titre.&mdash;Nous y ajoutons la collection
+complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure.</p>
+
+<p>Maintenant que l'intelligence des littératures
+étrangères s'est répandue en France, maintenant que
+Shakspeare est familier à tous les esprits cultivés, un
+traducteur peut oser davantage et serrer le texte de
+plus près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions
+d'être aussi exactes qu'elles pourront jamais
+l'être; la tentation et le péril sont plutôt d'exagérer
+que d'atténuer les textes en les interprétant, et de
+faire des traductions pareilles à la photographie, qui
+grossit les traits saillants des visages qu'elle reproduit.
+On s'est efforcé d'éviter cette infidélité d'une
+nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare
+français plus anglais et plus shakspearien que le
+Shakspeare anglais lui-même.</p>
+
+<p>DIDIER ET Cie</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>ÉTUDE<br>
+
+SUR<br>
+
+SHAKSPEARE</h2>
+<br><br>
+
+
+
+<p>C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du
+génie de Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare,
+le public français trouva que Voltaire en avait trop dit.
+On eût cru commettre une sorte de profanation en appliquant,
+à des drames qu'on jugeait informes et grossiers,
+les mots de génie et de gloire.</p>
+
+<p>Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de
+Shakspeare qu'il s'agit; personne ne les conteste; une
+plus grande question s'est élevée. On se demande si le
+système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux
+que celui de Voltaire.</p>
+
+<p>Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée
+et se débat aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des
+idées. J'essayerai d'en indiquer les causes; je n'insiste
+en ce moment que sur le fait même, et pour en tirer une
+seule conséquence; c'est que la critique littéraire a changé
+de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle
+se renfermait jadis.</p>
+
+<p>La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit
+humain; elle est contrainte de le suivre dans sa
+marche, de se transporter sous l'horizon où il se transporte,
+de s'élever et de s'étendre avec les idées qui le
+préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite
+sous les aspects et dans les espaces nouveaux où les place
+le nouvel état de la pensée et de la société.</p>
+
+<p>On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare,
+j'éprouve le besoin de pénétrer un peu avant dans
+la nature de la poésie dramatique et dans la civilisation
+des peuples modernes, surtout de l'Angleterre. Si l'on
+n'aborde ces considérations générales, il est impossible
+le répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives
+et pressantes, qu'un tel sujet fait naître maintenant dans
+tous les esprits.</p>
+
+<p>Une représentation théâtrale est une fête populaire.
+Ainsi le veut la nature même de la poésie dramatique.
+Sa puissance repose sur les effets de la sympathie, de
+cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du rire,
+que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en
+dépit de la diversité des dispositions, des conditions, des
+caractères, confond dans une même impression les
+hommes réunis dans un même lieu, spectateurs d'un
+même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble:
+les idées et les sentiments qui passeraient languissamment
+d'un homme à un autre homme traversent,
+avec la rapidité de l'éclair, une multitude pressée, et c'est
+seulement au sein des masses que se déploie cette électricité
+morale dont le poëte dramatique fait éclater le
+pouvoir.</p>
+
+<p>La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu
+du peuple. Elle fut, en naissant, destinée à ses plaisirs;
+il prit même d'abord une part active à la fête; aux premiers
+chants de Thespis s'unissait le choeur des assistants.</p>
+
+<p>Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les
+plaisirs qu'il peut se donner lui-même ne sont ni les
+seuls, ni les plus vifs qu'il soit capable de goûter: pour
+les classes livrées au travail, le délassement semble la
+première et presque l'unique condition du plaisir; une
+suspension momentanée des efforts ou des privations de
+la vie habituelle, un accès de mouvement et de liberté,
+une abondance relative, c'est là tout ce que cherche le
+peuple dans les fêtes où il agit seul; ce sont là toutes
+les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces
+hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et
+plus vives; en eux reposent des facultés que la monotonie
+de leur existence laisse s'endormir dans l'inaction:
+qu'une voix puissante les réveille; qu'un récit
+animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations
+paresseuses, ces sensibilités engourdies, et
+elles se livreront à une activité qu'elles ne savaient pas
+se donner elles-mêmes, mais qu'elles recevront avec
+transport; et alors naîtront, sans le concours de la multitude,
+mais en sa présence et pour elle, de nouveaux
+jeux, de nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des
+besoins.</p>
+
+<p>C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle
+le peuple assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un
+divertissement que le peuple ne connaîtrait pas sans lui.
+Eschyle retrace à ses concitoyens la victoire de Salamine,
+et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de
+Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant
+à des émotions, à des idées qu'Eschyle seul peut
+exalter à ce point; il communique à cette multitude des
+impressions qu'elle est capable de ressentir, mais qu'Eschyle
+seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie
+dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est
+au peuple qu'elle s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour
+étendre et vivifier son existence morale, pour lui révéler
+des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore, pour lui
+procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais
+qu'il ne chercherait même pas si un art sublime ne les
+lui apprenait en les lui donnant.</p>
+
+<p>Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive
+cette oeuvre; il faut bien qu'il élève et civilise, pour
+ainsi dire, la foule qu'il appelle à ses fêtes: comment
+agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à
+ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur
+nature? C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts
+individuels que l'imagination s'exalte, que l'âme
+s'agrandit, que les plaisirs deviennent désintéressés
+et les affections généreuses, que les hommes peuvent
+se rencontrer dans ces émotions communes dont les
+transports font retentir le théâtre. Aussi la religion
+a-t-elle été partout la source et la matière primitive de
+l'art dramatique; il a célébré en naissant, chez les
+Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe moderne,
+les mystères du Christ. C'est que, de toutes les
+affections humaines, la piété est celle qui réunit le plus
+les hommes dans des sentiments communs, parce qu'il
+n'en est aucune qui les détache autant d'eux-mêmes;
+c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se développer,
+les progrès de la civilisation; elle est puissante
+et pure au sein de la société la moins avancée. Dès
+ses premiers pas, la poésie dramatique a invoqué la
+piété, parce que, de tous les sentiments auxquels elle
+pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le plus
+universel.</p>
+
+<p>Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais
+appelé à l'élever en le charmant, l'art dramatique est
+bientôt devenu dans tous les siècles, dans tous les pays,
+et par ce caractère même de sa nature, le plaisir favori
+des classes supérieures.</p>
+
+<p>C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux
+écueil. Plus d'une fois, se laissant séduire à cette
+haute fortune, l'art dramatique a perdu ou compromis
+son énergie et sa liberté. Quand les classes supérieures
+peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont
+ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour
+ainsi dire, d'appartenir à la nature générale de l'homme,
+comme aux intérêts publics de la société. Les sentiments
+universels, les idées naturelles, les relations simples,
+qui sont le fond de l'humanité et de la vie, s'énervent et
+s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception
+et de privilége. Les conventions y prennent la place des
+réalités; les moeurs y deviennent factices et faibles. La
+destinée humaine n'y est point connue sous ses traits
+les plus saillants et les plus généraux. Elle a mille aspects,
+elle amène une foule d'impressions et de rapports
+qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint
+à rentrer fréquemment dans l'atmosphère publique.
+L'art dramatique, en se vouant à leurs plaisirs, voit ainsi
+se resserrer et s'appauvrir son domaine; une sorte de
+monotonie l'envahit; événements, passions, caractères,
+tous les trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus
+la même originalité ni la même richesse. Son indépendance
+est en péril aussi bien que sa variété et son
+énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs
+petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien
+plus en mesure de les imposer comme des lois. Elle a des
+goûts plutôt que des besoins; elle porte rarement dans
+ses plaisirs cette disposition sérieuse et naïve qui s'abandonne
+avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et
+bien souvent elle traite le génie comme un serviteur
+tenu de lui plaire, non comme un pouvoir capable de la
+dominer par les joies qu'il lui procure. Si le poëte dramatique
+n'a pas, dans le suffrage d'un public plus large
+et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains
+d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation
+publique et prendre pour point d'appui les
+sentiments universels qu'il aura su remuer dans tous les
+coeurs, sa liberté est perdue; les caprices auxquels il
+aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il
+ne pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander
+à tous, se verra assujetti au petit nombre, et celui qui
+devrait diriger le goût des peuples deviendra l'esclave de
+la mode.</p>
+
+<p>Telle est donc la nature de la poésie dramatique que,
+pour produire ses plus magiques effets, pour conserver
+en grandissant sa liberté comme sa richesse, elle a besoin
+de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est adressée
+d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a
+pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure
+nationale, qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son
+domaine et de charmer dans ses fêtes toutes les classes
+capables de s'élever aux émotions où elle puise son
+pouvoir.</p>
+
+<p>Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation
+ne permettent pas également d'appeler le peuple au
+secours de la poésie dramatique, et de la faire fleurir
+sous son influence. Ce fut l'heureux sort de la Grèce que
+la nation tout entière grandit et se développa avec les
+lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès
+et juge compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes,
+qui avait entouré le chariot de Thespis, s'empressa
+aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et d'Euripide, et
+les plus beaux triomphes du génie furent toujours là
+des fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a
+point présidé à la destinée des nations modernes; leur
+civilisation, se déployant sur une échelle beaucoup plus
+étendue, a subi bien plus de vicissitudes et offert bien
+moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans
+notre Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion,
+liberté, ordre public, littérature, rien ne s'est développé
+parmi nous qu'avec effort, au milieu de luttes sans cesse
+renaissantes, et sons les influences les plus diverses.
+Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique
+n'a pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et
+rapide. Il ne lui a pas été donné de voir, presque en
+naissant, un public à la fois homogène et divers, grands
+et petits, riches et pauvres, toutes les classes de citoyens
+également avides et dignes de ses plus brillantes solennités.
+Ni les époques des grands désordres sociaux, ni
+celles des âpres besoins ne sont pour les masses le moment
+de s'adonner avec transport aux plaisirs de la
+scène. La littérature ne prospère que lorsque, intimement
+unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie d'un
+peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un
+amusement et un besoin. La poésie dramatique dépend,
+plus que tout autre genre, de cette profonde et générale
+union des arts avec la société. Elle ne se contente point
+des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il lui
+faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher
+les hommes dans le loisir et la retraite pour remplir
+des moments donnés au repos; elle veut qu'on accoure
+et se précipite autour d'elle. Un certain degré de développement
+et aussi de simplicité dans les esprits, une
+certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses
+conditions sociales, plus d'ardeur que de fixité
+dans les imaginations, plus de mouvement dans les âmes
+que dans les existences, une activité morale vivement
+excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté
+dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les
+circonstances dont la poésie dramatique a besoin pour
+briller de tout son éclat. Elles ne se sont jamais réunies
+chez les peuples modernes aussi complètement ni dans
+une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout
+où se sont rencontrés leurs principaux caractères,
+le théâtre s'est élevé; et ni les hommes de génie
+n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de
+génie.</p>
+
+<p>Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces
+époques décisives, si laborieusement atteintes par les
+peuples modernes, qui terminent l'empire de la force et
+ouvrent celui des idées: époques originales et fécondes
+où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme
+à une jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans
+les plaisirs de la jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer
+dans un âge plus mûr.</p>
+
+<p>À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur
+son territoire les fortunes alternatives de la Rose rouge
+et de la Rose blanche, agitée, épuisée de nouveau par la
+capricieuse tyrannie de Henri VIII et la tyrannie haineuse
+de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth,
+aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix.
+C'était aussi ce qu'Elisabeth était le plus disposée à lui
+donner. Naturellement prudente et réservée, bien que
+hautaine, elle avait appris, dans les dures nécessités de
+sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône,
+elle maintint son indépendance en demandant peu à
+ses peuples, et mit sa politique à ne rien hasarder. La
+gloire militaire ne pouvait séduire une femme méfiante.
+La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des
+Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa
+prévoyante ambition. Elle sut se résigner à ne pas
+recouvrer Calais, à ne pas conserver le Havre; et tous
+ses désirs de grandeur, comme tous les soins de son
+gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs
+du pays dont elle avait à rétablir le repos et la
+prospérité.</p>
+
+<p>Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient
+avec l'ivresse de la santé renaissante. La civilisation, détruite
+ou suspendue par leurs discordes, renaissait ou
+grandissait de toutes parts; l'industrie ramenait l'aisance,
+et, malgré les entraves qu'y apportaient les habitudes
+oppressives du gouvernement, tous les écrivains,
+tous les documents de cette époque attestent les rapides
+progrès du luxe populaire. Le chroniqueur Harrison
+entendait raconter aux vieillards que, dans leur jeunesse,
+ils avaient vu toutes les maisons sans cheminées, excepté
+celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans les
+villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte
+ou de paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec
+une «bonne grosse bûche<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>» pour traversin; et le fermier
+qui, dans les sept premières années de son mariage,
+était parvenu à se donner un matelas de laine et
+un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien
+logé que le seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et
+Shakspeare nous apprend que le plus actif emploi des
+follets et des fées était d'aller pincer «jusqu'au bleu<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> les
+servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de la cheminée;
+et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers
+de son temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis
+de couvertures, de tapis, ou même de quelque tenture
+de soie, leur table bien pourvue de linge, leur buffet
+plein de vaisselle de terre, où brillaient et la salière d'argent,
+et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers
+du même métal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>A good round log</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Black and blue</i>.</blockquote>
+
+<p>Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple
+ait épuisé les jouissances nouvelles de ce bien-être inusité.
+Le règne d'Elisabeth et celui de son successeur suffirent
+à peine à dépenser ce goût d'aisance et de repos
+qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur religieuse
+dont l'explosion vint ensuite révéler les forces
+nouvelles qu'avait recouvrées la société pendant le loisir
+de ces deux règnes couvait alors obscurément au sein
+des masses, sans donner encore naissance à aucun mouvement
+général et décisif.</p>
+
+<p>La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains
+du continent, avait reçu de Henri VIII un commencement
+d'espérance et d'appui qui ralentit d'abord son
+ambition et ses progrès. Le joug de Rome était secoué,
+la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction
+aux premiers désirs du temps, en faisant tourner ces
+premiers coups de la réforme au profit des intérêts matériels,
+Henri VIII avait ôté à beaucoup d'esprits le besoin
+de s'enquérir plus avant des dogmes purement théologiques
+du catholicisme, qui ne les choquait plus par
+le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est
+vrai, était chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement
+à des doctrines ébranlées: aussi ces doctrines
+devaient-elles succomber un jour; mais ce jour était retardé.
+Dans un temps où le défenseur catholique de la
+présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu
+la suprématie du pape, tandis qu'en rejetant la suprématie
+du pape le réformé montait au bûcher s'il se refusait
+à reconnaître la présence réelle, beaucoup d'esprits demeuraient
+nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre
+des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se
+révèle si abondamment dans les jours difficiles, le refuge
+d'un parti vainqueur. Le dogme de l'obéissance politique
+était le seul auquel se pussent rallier avec quelque
+zèle les consciences dociles; et, parmi les adhérents sincères
+de l'une ou de l'autre foi, les espérances de
+triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre
+retenaient encore dans l'inaction ces courages timides
+que la tyrannie, pour les forcer à la résistance,
+est contrainte d'aller chercher jusque dans leurs derniers
+retranchements.</p>
+
+<p>Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard
+VI et de Marie, l'établissement religieux de
+l'Angleterre, entretinrent cette disposition. L'ardeur du
+martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le temps de
+se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme,
+déjà plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus
+éclatant par le nombre et le courage de ses martyrs,
+marchait évidemment vers une victoire définitive, le
+succès qu'il avait obtenu à l'avènement d'Elisabeth lui
+donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux
+combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les
+rendre décisifs.</p>
+
+<p>Attachée, par situation, aux doctrines des réformés,
+Elisabeth avait, en commun avec le clergé catholique, le
+goût de la pompe et de l'autorité. Aussi tels furent ses
+premiers règlements en matière de religion que la plupart
+des catholiques ne répugnaient point à assister au
+culte divin dont se contentaient les réformés, et que l'établissement
+de l'Église anglicane, confié aux mains du
+clergé existant, ne rencontra parmi les ecclésiastiques
+que peu de résistance, et probablement aussi peu de
+zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre
+d'hommes, une affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre
+avec les cours de Rome et de Madrid, quelques
+conspirations intérieures et les sévérités qu'elles entraînèrent,
+élevaient successivement, entre les deux partis,
+de nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux
+dominait si peu tous les sentiments qu'en 1569
+Elisabeth, l'enfant de la réforme, mais précieuse à ses
+peuples comme le gage du repos et du bonheur public,
+trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur
+pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion
+du nord de l'Angleterre.</p>
+
+<p>A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce
+joyeux oubli de tout grand débat où Elisabeth aimait à
+les entretenir. A la vérité, au fond des masses populaires,
+la réforme, flattée mais non satisfaite, grondait
+sourdement; on l'entendait même élever par degrés
+cette voix qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre.
+Mais au milieu du mouvement de jeunesse qui
+emportait, pour ainsi dire, toute la nation, la sévérité
+des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun,
+dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient
+remarqué en passant; et les accents du puritanisme,
+unis à ceux de la liberté, étaient réprimés sans effort par
+un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la protection
+pour en craindre beaucoup les envahissements.</p>
+
+<p>Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité
+et à l'originalité des productions de l'esprit que ces
+temps où une nation libre déjà, mais s'ignorant encore
+elle-même, jouit naïvement de ce qu'elle possède sans
+s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins d'ardeur,
+mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été
+définis, les pouvoirs discutés, les restrictions convenues.
+Le gouvernement et le public, marchant alors sans
+crainte et sans scrupule, chacun dans sa carrière, vivent
+ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se rencontrant
+même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est
+sans limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et
+l'autre ignoreront ces formes générales, ces innombrables
+et minutieux devoirs auxquels un despotisme savant
+et même une liberté bien réglée asservissent plus ou
+moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France
+le siècle de Richelieu et de Louis XIV connut et posséda
+cette portion de liberté qui nous a valu une littérature
+et un théâtre. A cette époque où, parmi nous, le nom
+même des libertés publiques semblait oublié, où le sentiment
+de la dignité de l'homme ne servait de base ni
+aux institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité
+des situations individuelles se maintenait encore là où
+la puissance n'avait pas encore eu besoin de l'abaisser. A
+côté des formes de la servilité se retrouvaient les formes,
+et quelquefois même les saillies de l'indépendance. Le
+grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de
+courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec
+hauteur qu'il était gentilhomme. Corneille bourgeois
+n'avait point de termes assez humbles pour exprimer sa
+reconnaissance et sa dépendance envers le cardinal de
+Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait
+prescrire des règles à son génie, et défendait, contre
+les prétentions littéraires d'un ministre absolu, les «secrets
+de plaire qu'il pouvoit avoir trouvés dans son art.»
+Enfin les esprits, encore vigoureux, échappaient de mille
+manières au joug d'un despotisme encore incomplet ou
+novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans
+les routes ouvertes à son essor.</p>
+
+<p>En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier
+et moins savamment organisé qu'il ne le fut en
+France sous Louis XIV, avait à traiter avec des principes
+de liberté bien plus profonds. On se tromperait si l'on mesurait
+le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses flatteurs
+ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette
+cour jeune encore et peu expérimentée, le langage de
+l'adulation dépassait de beaucoup la servilité des caractères;
+et dans ce pays, où n'avaient point péri les anciennes
+institutions, le gouvernement était loin de pénétrer
+partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration
+indépendante maintenait des habitudes et des
+instincts de liberté. La reine imposait silence aux Communes
+qui la pressaient sur le choix d'un successeur ou
+sur quelque article de liberté religieuse; mais les Communes
+s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la
+reine, malgré la hauteur de ses refus, prenait grand soin
+de ne pas donner sujet à des plaintes qui auraient pu
+augmenter l'autorité de leurs paroles. Le despotisme et
+la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se
+chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr,
+avec cette simplicité d'action qui prévient les frottements
+et bannit les amertumes que font naître de part et d'autre
+de continuelles résistances. Un puritain venait d'avoir
+la main droite coupée en punition d'un écrit contre
+le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou:
+aussitôt après l'exécution, il élève son chapeau de la main
+gauche en s'écriant: «Dieu garde la reine!» Quand la
+loyauté demeure si profondément enracinée dans le
+coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour la
+liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir
+beaucoup à se plaindre.</p>
+
+<p>Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle
+était capable de désirer; rien ne troubla les esprits dans
+cette première ivresse de la pensée parvenue à l'âge du
+développement; âge des folies et des miracles, où l'imagination
+se déploie dans ses plus puérils comme dans ses
+plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes,
+de parure, de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices
+à la faveur, employaient les richesses et les loisirs
+des courtisans d'Elisabeth. Les âmes plus ardentes
+allaient au loin chercher les aventures qui, avec l'espoir
+de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards.
+Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires
+se pressaient sur son navire; sir Walter Raleigh
+annonçait une expédition lointaine, et les jeunes gentilshommes
+vendaient leurs biens pour s'y associer. Les
+tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient
+de jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce
+mouvement, les esprits en recevaient une impulsion et
+une vigueur nouvelles; la pensée réclamait sa part dans
+les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des
+passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait
+dans les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le
+puritain, dans ses méditations solitaires, s'enflammait
+d'indignation contre ces pompes de Bélial et cet emploi
+sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre. L'ardeur
+poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires
+et les controverses théologiques, le goût des fêtes
+et le fanatisme des austérités, la philosophie, la critique,
+les sermons, les pamphlets, les épigrammes, se produisaient,
+se rencontraient, se croisaient; et dans ce conflit
+naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion,
+le sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes
+à leur première apparition et imposantes dans leurs progrès,
+dont les prémices appartiennent au gouvernement
+habile qui les sait employer, mais dont la maturité
+menace le gouvernement imprudent qui voudra les
+asservir. L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir
+bientôt la fièvre qui précipite les peuples dans
+les révolutions. Aux jours d'Elisabeth, le mouvement
+de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux
+fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec
+Shakspeare.</p>
+
+<p>Qui ne voudrait remonter à la source des premières
+inspirations d'un génie original, pénétrer dans le secret
+des causes qui ont dirigé ses forces naissantes, le suivre
+pas à pas dans ses progrès, assister enfin à toute la vie
+intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays,
+ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point
+quittée, y marche encore le premier et presque le seul?
+Malheureusement, parmi les hommes supérieurs, Shakspeare
+est un de ceux dont la vie, à peine observée par
+ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour
+les générations suivantes. Quelques registres civils où se
+sont conservées les traces de l'existence de sa famille,
+quelques traditions attachées à son nom dans le pays qui le
+vit naître, et les oeuvres mêmes de son génie, c'est là tout ce
+qui nous reste pour combler les lacunes de son histoire.</p>
+
+<p>La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon,
+dans le comté de Warwick. Son père, John Shakspeare,
+faisait, à ce qu'il paraît, son principal état de la préparation
+de la laine. Peut-être y joignait-il quelques autres
+branches d'industrie; car, dans des anecdotes recueillies
+à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la
+mort de Shakspeare, Aubrey<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> le représente comme fils
+d'un boucher. A une telle distance, des souvenirs transmis
+par deux ou trois générations pouvaient s'être un
+peu confondus dans la mémoire des concitoyens de Shakspeare;
+cependant les professions n'étaient alors ni distinctes,
+ni multipliées comme elles le sont de nos jours,
+et rien n'eût été moins étrange à cette époque, surtout
+dans une petite ville, que la réunion des différents états
+qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il en
+soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie
+qui a eu de bonne heure tant d'importance en Angleterre.
+Son bisaïeul avait reçu de Henri VII, comme «récompense
+de ses services,» quelques propriétés dans le comté de
+Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford,
+la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune
+avait éprouvé sans doute de tristes revers, car, en
+1579, on voit sur les registres de Stratford deux aldermen
+exemptes d'une taxe imposée à leurs confrères, et John
+Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans ses
+fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis
+longtemps; d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir
+contribué à l'en écarter. On a dit que Shakspeare était
+catholique; il paraît du moins certain que telle fut la
+croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant
+le toit de la maison où était né Shakspeare, trouva,
+entre la charpente et les tuiles, un manuscrit déposé là
+sans doute dans un moment de persécution, et contenant
+une profession de foi catholique, en quatorze articles qui
+commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.»
+Le pouvoir toujours croissant des doctrines réformées
+avait peut-être rendu les devoirs d'alderman plus difficiles
+pour un catholique qui, avec l'âge, pouvait aussi être
+devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare,
+et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.</blockquote>
+
+<p>Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare,
+le troisième ou le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être
+même de onze enfants, qui formèrent, à ce qu'il paraît,
+la famille de John. William était, il y a lieu de le
+croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances
+de son père. La prospérité et la considération appartenaient
+certainement alors à cette famille dont, cinq
+ans après, on voit le chef revêtu du premier emploi de sa
+ville natale. On peut donc admettre que l'éducation, de
+Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce que
+suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement
+de fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre
+ses études, il avait probablement acquis ces
+premières habitudes d'une éducation libérale qui suffisent
+à un homme supérieur pour débarrasser son esprit
+de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession
+des formes convenues dont il a besoin de savoir revêtir
+sa pensée. C'est là plus qu'il n'en faut pour expliquer
+comment Shakspeare manqua des connaissances qui
+constituent une bonne éducation, en possédant les élégances
+qui l'accompagnent.</p>
+
+<p>Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré
+des écoles pour aider, dans son commerce, son père appauvri.
+C'est alors que, selon la tradition d'Aubrey, William
+aurait exercé les sanglantes fonctions attachées à
+l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui
+les commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée
+par Aubrey ne permet guère d'en douter, et révèle
+en même temps cette imagination déjà incapable de s'assujettir
+à de vils emplois sans y joindre quelque idée,
+quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un
+veau, dirent à Aubrey les gens du voisinage, il le faisait
+avec pompe et prononçait un discours.» Qui n'entrevoit le
+poëte tragique inspiré par le spectacle de la mort, fût-ce
+celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou
+pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou
+quatorze ans, la tête remplie de ses premières connaissances
+littéraires, l'esprit frappé peut-être de quelque représentation
+théâtrale, élevant, dans un transport poétique,
+l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité
+de victime, ou peut-être à celle de tyran?</p>
+
+<p>Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à
+Kenilworth la visite d'Elisabeth, par des fêtes dont tous
+les écrits du temps attestent l'extraordinaire magnificence.
+Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth est à
+quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que
+la famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la
+population de la contrée, le plaisir et l'admiration
+qu'excitèrent ces pompeux spectacles. Quel ébranlement
+n'en dut pas recevoir l'imagination de Shakspeare!
+Cependant les premières années du poëte nous ont
+transmis, pour unique trace des singularités qui peuvent
+annoncer le génie, l'anecdote que je viens de raconter,
+et ce qu'on sait des amusements de sa jeunesse n'a rien
+qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie littéraire.</p>
+
+<p>Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance,
+où chaque chose a sa place et sa règle, où la
+destinée de chaque individu est déterminée par des
+circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se
+manifestent de bonne heure. Un poëte commence par
+être un poëte; celui qui doit le devenir le sait presque
+dès l'enfance; la poésie a été familière à ses premiers
+regards; elle a pu être son premier goût, sa première
+passion quand le mouvement des passions s'est éveillé
+dans son sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce
+qu'il ne sent pas encore; et quand le sentiment naîtra
+vraiment en lui, sa première pensée sera de le mettre en
+vers. La poésie est devenue le but de son existence; but
+aussi important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer
+la fortune aussi bien que la gloire, et qui peut
+s'ouvrir aux idées sérieuses de son avenir comme aux
+capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une société
+ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher
+longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette
+ardeur de la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être
+avant de trouver la direction qui lui convient; les forces
+et les passions d'où jaillira le talent connaissent bientôt
+le secret de leur destinée; et, résumées de bonne heure en
+discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent
+sans peine dans les précoces essais du jeune homme,
+les illusions du désir, les chimères de l'espérance, et
+quelquefois même les amertumes du désappointement.</p>
+
+<p>Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs
+rudes, il en est rarement ainsi pour le poète que forme
+la seule nature. Rien ne le révèle sitôt à lui-même; il
+faudra qu'il ait beaucoup senti avant de croire qu'il ait
+quelque chose à peindre; ses premières forces se porteront
+vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la
+provoque l'impatience de ses désirs, vers l'action violente
+si quelque obstacle vient se placer entre lui et le
+succès que lui a promis sa fougueuse imagination. En
+vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne peut
+les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à
+quels triomphes il fera servir son éloquence, dans quels
+projets et pour quels avantages il déploiera les richesses
+de son invention, parmi quels égaux ses talents l'élèveront
+au premier rang, de quelles sociétés la vivacité de
+son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement
+de l'homme au monde extérieur! Doué
+d'une puissance inutile si son horizon est moins étendu
+que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui est autour
+de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait
+pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les
+lui révèlent. C'est du malheur que sort communément
+cette révélation; quand le monde manque à l'homme
+supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît;
+quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et
+c'est bien souvent pour avoir perdu la faculté de ramper
+sur la terre que le génie et la vertu se sont élancés vers
+les cieux.</p>
+
+<p>Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie
+de Shakspeare, ni les amusements et les compagnons de
+ses loisirs ne lui offraient rien qui pût saisir et absorber
+cette imagination dont la puissance commençait à ébranler
+son être. Livrée à toutes les excitations qui se rencontraient
+sur son chemin, parce que rien ne pouvait
+la satisfaire, la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous
+quelque forme qu'il se présentât. Une tradition des
+bords de l'Avon, d'accord avec la vraisemblance, donne
+lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix des plus
+vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que
+la racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux
+de Bidford, village voisin, renommé, dès les siècles passés,
+pour l'excellence de sa bière, et aussi, ajoute-t-on,
+pour l'inextinguible soif de ses habitants.</p>
+
+<p>La population des environs de Bidford, partagée en
+deux sociétés, connues sous le nom des <i>Francs Buveurs</i>
+et des <i>Gourmets</i> de Bidford<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, était dans l'usage de défier
+à des combats de bouteille tous ceux qui, dans les lieux
+d'alentour, se faisaient honneur de quelque mérite dans
+ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée
+à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare,
+non moins connaisseur, assure-t-on, en fait de
+bière, que Falstaff en fait de vin d'Espagne, fit partie de
+la bande joyeuse, dont sans doute il se séparait rarement.
+Mais les forces ne répondaient pas au courage.
+Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford
+trouvent les <i>Francs Buveurs</i> partis pour la foire voisine;
+les <i>Gourmets</i>, moins redoutables, selon toute apparence,
+demeuraient seuls, et proposent d'essayer la fortune des
+armes; la partie est acceptée; mais, dès les premiers
+coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se
+voit réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui
+reste de raison à profiter de ce qui lui reste de jambes
+pour opérer sa retraite; l'opération paraissait même difficile,
+et devient bientôt impossible; à peine a-t-on fait
+un mille que tout manque à la fois, et la troupe entière
+établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage,
+encore debout, s'il en faut absolument croire les
+voyageurs, sur la route de Stratford à Bidford, et connu
+sous le nom de l'arbre de Shakspeare. Le lendemain ses
+camarades, réveillés par le jour et rafraîchis par la nuit,
+voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses pas
+pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y
+refusa, et jetant les yeux autour de lui sur les villages
+répandus dans la campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai
+assez d'avoir bu avec:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pebworth le flûteur, le danseur Marston,</p>
+<p>Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton,</p>
+<p>Exhall le brigand, le papiste Wicksford,</p>
+<p>Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Toppers and Sippers</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation que
+Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.</blockquote>
+
+<p>Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la
+débauche avait moins de part que la gaieté à ces excursions
+de la jeunesse de Shakspeare, et que, sinon la poésie,
+du moins les vers étaient déjà pour lui le langage
+naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques
+autres impromptu du même genre, mais attachés
+à des anecdotes plus insignifiantes; et tout concourt à
+nous représenter cette imagination riante et facile se
+jouant avec complaisance au milieu des grossiers objets
+de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton
+charmant les rustiques riverains de l'Avon par cette
+grâce animée, cette joyeuse sérénité d'humeur, cette
+bienveillante ouverture de caractère qui trouvaient ou
+faisaient naître partout des plaisirs et des amis.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement
+sérieux trouve sa place, le mariage de Shakspeare.
+Au moment où il contracta un engagement si
+grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car
+il en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au
+monde un mois après celui où il avait accompli sa dix-neuvième
+année. Quels motifs le précipitèrent de si
+bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu
+fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un
+cultivateur, et par conséquent un peu au-dessous de lui
+pour la condition, avait huit ans de plus que lui; peut-être
+le surpassait-elle en fortune; peut-être les parents
+du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une
+union avantageuse, à quelques occupations sédentaires;
+on ne voit pas cependant, bien s'en faut, que le mariage
+de Shakspeare ait ajouté à l'aisance de sa vie. Peut-être
+l'amour détermina-t-il les jeunes gens; peut-être même
+contraignit-il les familles à précipiter le légitime accomplissement
+de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de
+deux ans après Suzanna, ce premier fruit de son mariage,
+naquirent à Shakspeare deux jumeaux, un fils et une
+fille, dernière preuve d'une intimité conjugale qui s'était
+d'abord annoncée sous des apparences si fécondes. S'il
+en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses
+et obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme
+on le verra, ou plutôt oubliée dans son testament d'une
+façon étrange, ne fut, dans la suite de sa vie, que bien
+rarement présente à sa pensée; et cet engagement irrévocable,
+si hâtivement contracté, semble se ranger au
+nombre des saillies les plus passagères de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette
+période de la vie de Shakspeare, se place encore la tradition
+rapportée par Aubrey qui lui fait exercer quelque
+temps les fonctions de maître d'école, anecdote niée par
+tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions
+tirées de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte
+d'Elisabeth a essayé les forces de son esprit dans l'étude
+d'un procureur; selon leurs conjectures, les nouveaux
+devoirs de la paternité l'auraient engagé à chercher cet
+emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son
+mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme
+maître d'école. Mais rien, à cet égard, n'est certain ni
+important. Ce qui ne parait pas douteux, c'est la constante
+disposition du mari d'Anna Hatway à varier, par
+des distractions de tout genre, les occupations quelconques
+que lui imposait la nécessité. L'événement qui
+détermina Shakspeare à quitter Stratford, et donna à
+l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve que l'état
+de père de famille n'avait pas changé grand'chose à l'irrégularité
+des habitudes du jeune homme.</p>
+
+<p>Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes
+qui ne font pas la guerre, les possesseurs de parcs avaient
+sans cesse à les défendre contre des invasions aussi fréquentes
+que faciles dans des lieux rarement fermés. Le
+danger ne diminue pas toujours les tentations, et souvent
+même il les fait paraître moins illégitimes. Une société
+de braconniers exerçait ses déprédations dans les environs
+de Stratford, et Shakspeare, éminemment sociable, ne se
+refusait guère à ce qui se faisait en commun. Il fut pris
+dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé dans la loge
+du garde où il passa la nuit d'une manière probablement
+désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir
+Thomas, auprès de qui, selon toute apparence, il n'atténua
+pas sa faute par la soumission et le repentir. Shakspeare
+paraît avoir conservé, de cette circonstance de sa
+vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas
+qu'elle lui procura plus d'un divertissement. Sir Thomas
+Lucy, traduit plusieurs années après sur la scène, sous
+le nom du juge Shallow, s'était sans doute fixé dans son
+imagination moins comme un objet d'humeur que
+comme une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue,
+Shakspeare ait exercé la vivacité de son esprit aux dépens
+de son puissant adversaire, que ce succès l'ait consolé de
+son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet orgueil
+moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si
+offensant pour celui qui le subit, une telle supposition
+est en soi très-vraisemblable; et la scène où, dans la
+<i>Seconde partie de Henri IV</i>, Falstaff traite avec une spirituelle
+insolence le juge Shallow qui veut le poursuivre
+en justice pour un fait absolument pareil, nous a évidemment
+conservé quelques-unes des réparties du jeune
+braconnier. Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient
+avoir pour résultat d'adoucir le ressentiment de sir Thomas.
+De quelque manière qu'il l'ait fait sentira l'offenseur
+alors en son pouvoir, les besoins de vengeance
+devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha
+aux portes de sir Thomas une ballade aussi mauvaise
+qu'il le fallait pour divertir singulièrement le public
+auquel il demandait alors ses triomphes, et pour porter
+au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait
+le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques
+furent entamées contre le jeune homme avec une telle
+violence qu'il se crut obligé de pourvoir à sa sûreté, et
+quitta sa famille pour aller chercher à Londres un asile
+et des moyens d'existence.</p>
+
+<p>Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé
+que des embarras pécuniaires pouvaient avoir déterminé
+ce départ. Aubrey ne l'attribue qu'au désir de trouver à
+Londres quelque occasion de faire valoir ses talents. Mais,
+quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure
+du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait
+être révoqué en doute. Shakspeare semble avoir pris
+soin de le constater. De toutes les sottises de Falstaff, la
+seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir «tué le daim
+et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup
+plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir
+conservée de sa propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a
+donnée du vieux chevalier, d'ordinaire plutôt battu que,
+battant. Tout l'avantage reste à Falstaff dans cette affaire,
+et Shallow, si clairement désigné par les armes de la
+famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la
+scène où il exhale sa colère contre son voleur de gibier.
+Le poëte ne s'en occupe même plus guère et l'abandonne,
+au sortir des mains de Falstaff, comme s'il en eût tiré
+tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et la
+complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans
+la pièce, à propos des armes de Shallow, le jeu de mots
+qui faisait tout le sel de sa ballade contre sir Thomas
+Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir; et, à coup
+sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en
+faveur de leur authenticité, des preuves morales aussi
+concluantes.</p>
+
+<p>Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments
+du séjour de Shakspeare à Londres, sur les circonstances
+qui amenèrent son entrée au théâtre, sur la part
+que put avoir la conscience de son talent dans la résolution
+qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus
+accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et
+de preuves. Ce besoin d'étonnement, source des croyances
+merveilleuses, et qui entre deux récits fera presque toujours
+pencher notre foi vers le plus étrange, nous dispose
+en général à chercher, aux événements importants, une
+cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard.
+Nous admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses
+habiletés de ce hasard que nous supposons
+aveugle parce que nous le sommes nous-mêmes, et notre
+imagination se réjouit à l'idée d'une force irraisonnable
+présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi,
+selon la tradition la plus accréditée, la misère seule
+aurait déterminé le choix des premières occupations de
+Shakspeare à Londres, et le soin de garder les chevaux à
+la porte du spectacle aurait été son premier rapport avec
+le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais
+l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque
+endroit; telle était la grâce du nouveau venu dans ses
+humbles fonctions que bientôt personne ne voulut plus
+confier son cheval à d'autres mains qu'à celles de William
+Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son
+commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même
+à son service de jeunes garçons chargés de se présenter
+en son nom aux arrivants, et certains d'être préférés
+quand ils se déclaraient les «garçons de Shakspeare<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>,»
+titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes gens
+qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Shakspeare's boys</i></blockquote>
+
+<p>Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la
+tenait, dit-il, de Pope à qui Rowe l'avait communiquée.
+Cependant Rowe, le premier biographe de Shakspeare,
+n'en a point parlé dans son propre récit, et l'autorité de
+Johnson a pour unique appui les <i>Vies des poëtes</i> de Cibber,
+ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et
+dont un secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut
+presque le seul auteur.</p>
+
+<p>Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les
+comédiens, nous représente Shakspeare comme remplissant
+d'abord les dernières fonctions de la hiérarchie
+théâtrale, celles de <i>garçon appeleur</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, chargé d'avertir les
+acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle
+eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le
+commissionnaire de la porte aurait pu s'élever jusqu'à
+l'entrée des coulisses. Mais, en tournant ses idées vers le
+théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare les eût
+arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres,
+c'est-à-dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de
+Black-Friars, une protection naturelle; Greene, son
+compatriote et probablement son parent, y figurait
+comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de
+quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention
+positive de se vouer au théâtre que Shakspeare se rendit
+à Londres; et quand le crédit de Greene n'eût réussi qu'à
+le faire recevoir sous le titre de <i>call-boy,</i> on comprend
+sans peine par quels degrés un homme supérieur franchit
+rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée.
+Mais il serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple
+et la protection de Greene, la carrière théâtrale, ou du
+moins le désir de s'y essayer comme acteur, n'eût pas
+été la première ambition de Shakspeare. L'époque était
+venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes
+parts; et la poésie dramatique, depuis longtemps au rang
+des plaisirs nationaux, avait enfin acquis en Angleterre
+cette importance qui appelle les chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Call-boy.</i></blockquote>
+
+<p>Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été
+aussi constant et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne.
+L'Allemagne a eu ses minnesingers, la France
+ses trouvères et ses troubadours; mais ces gracieuses
+apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement
+vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent
+peu à s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé
+toute l'histoire de leur pays dans une condition plus ou
+moins brillante, mais toujours reconnue par la société,
+constatée par ses actes, déterminée par ses règlements.
+Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a
+ses affaires, son influence, ses droits, qui pénètre dans
+tous les rangs, et s'associe aux divertissements du peuple
+comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des bardes bretons
+et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent
+sans cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels
+de la vieille Angleterre conservèrent assez longtemps
+une portion de l'autorité de leurs devanciers. Plus tard
+soumise, plus tôt délaissée, la Grande-Bretagne ne reçut
+point, comme la Gaule, l'empreinte universelle et profonde
+de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent
+ou se retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis
+cette époque, la conquête des Danois sur les Saxons, des
+Normands sur les Saxons et les Danois réunis, ne mêla
+sur ce sol que des peuples d'origine commune, d'habitudes
+analogues, à peu près également barbares. Les
+vaincus furent opprimés, mais ils n'eurent point à humilier
+leur mollesse devant les moeurs brutales de leurs
+maîtres; les vainqueurs ne furent pas contraints de subir
+peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de leurs
+nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à
+travers les vicissitudes de sa destinée, le christianisme
+même ne joua point le rôle qui lui échut ailleurs. En
+adoptant la foi de saint Rémi, les Francs trouvèrent dans
+la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut
+nécessairement entreprendre de modifier les institutions,
+les idées, la manière de vivre comme la croyance religieuse
+des conquérants. Le clergé chrétien des Saxons
+fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare
+comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à
+leurs sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune
+civilisation du Nord grandit, en Angleterre, dans la
+simplicité comme avec l'énergie de sa propre nature,
+indépendante des formes empruntées et de la sève étrangère
+qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du
+Midi. Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours
+des institutions politiques de l'Angleterre, ne pouvait
+manquer d'exercer aussi, sur le caractère et le développement
+de sa poésie, une grande influence.</p>
+
+<p>Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion,
+et ne cesse point de s'appartenir tout entier, jette
+sur lui-même des regards de complaisance; le sentiment
+de la propriété s'attache pour lui à tout ce qui le touche,
+la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes
+animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs,
+sont certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui
+ne les entende, une âme qui ne leur réponde; leur art
+est à la fois le charme des dernières classes de la société
+et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus qu'en
+toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire
+d'Angleterre, aux événements importants: elle
+introduit Alfred sous les tentes des Danois; quatre siècles
+auparavant, elle avait fait pénétrer le Saxon Bardulph
+dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son frère
+Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne
+Awlaf, roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au
+XIIe siècle, on lui fera honneur de la délivrance de
+Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et tant d'autres,
+quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins
+combien étaient présents à l'imagination des peuples
+l'art et la profession du ménestrel. Un fait plus moderne
+atteste l'empire que ces poëtes populaires exercèrent
+longtemps sur la multitude. Hugh, premier comte de
+Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye
+de Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant
+toute sa durée, un lieu d'asile pour les criminels,
+sauf à l'égard des crimes commis dans la foire même. En
+1212, sous le règne du roi Jean et au moment de cette
+foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant
+dans le pays de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint
+de se retirer dans son château de Rothelan où ils
+l'assiégèrent. Il parvint à informer de sa situation Roger
+ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci intéressa
+à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la
+foire, et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette
+multitude de gens sans aveu réunis alors à Chester sous
+la sauvegarde du privilège de Saint-Werburgh, qu'elle se
+mit en marche, conduite par le jeune Hugh de Dutton,
+intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il
+ne fut pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à
+la vue de cette troupe qu'ils prirent pour une armée,
+abandonnèrent leur entreprise; et Ranulph reconnaissant
+accorda aux ménestrels du comté de Chester plusieurs
+privilèges dont ils devaient jouir sous la protection
+de la famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage
+aux Dutton et à leurs descendants<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne splendeur,
+mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait plus
+les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les ménestrels
+se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants
+et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait
+la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement
+leur profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service
+qui les leur avait mérités.</blockquote>
+
+<p>Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la
+popularité des ménestrels; d'époque en époque la législation
+en fait foi. En 1315, sous Édouard II, le conseil du
+roi, voulant réprimer le vagabondage, défend à qui que
+ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes
+et barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;»
+encore ne pourra-t-il entrer chaque jour, dans
+ces maisons, «plus de trois ou quatre ménestrels d'honneur,»
+à moins que le propriétaire lui-même n'en admette
+un plus grand nombre. Chez les gens de moindre
+condition, les ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils
+ne sont appelés; et ils devront se contenter alors de
+«manger et de boire, et de telle courtoisie» qu'il plaira
+au maître de la maison d'y ajouter. En 1316, pendant
+qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la
+fête de la Pentecôte, une femme «parée à la manière des
+ménestrels,» et montée sur un grand cheval caparaçonné
+«selon la coutume des ménestrels,» entra dans la salle
+du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du roi
+une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en
+alla en saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à
+qui elle reprochait les prodigalités répandues sur ses favoris
+au détriment de ses fidèles serviteurs; on réprimanda
+les portiers d'avoir laissé entrer cette femme:
+«Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais
+aux ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous
+Henri VI, on voit les ménestrels, qui se chargent d'égayer
+les fêtes, souvent mieux payés que les prêtres qui viennent
+les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix, à
+Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels;
+les premiers reçurent chacun «quatre pence;» les derniers,
+«deux schellings et quatre pence.» En 1441, huit
+prêtres de Coventry, appelés au prieuré de Maxtoke pour
+un service annuel, eurent chacun deux schellings; les
+six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les
+moines réunis au réfectoire reçurent chacun quatre
+schellings, et soupèrent avec le sous-prieur dans la
+«chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux de
+cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent.</p>
+
+<p>Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où
+se rassemblaient des hommes, dans les couvents comme
+dans les foires, sur les places publiques comme dans les
+châteaux, les ménestrels toujours présents, répandus
+dans toutes les conditions de la société, charmaient, par
+leurs chants et leurs récits, le peuple des campagnes et
+les habitants des villes, les riches et les pauvres, les
+fermiers, les moines et les grands seigneurs. Leur arrivée
+était à la fois un événement et une habitude, leur
+intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en
+aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès
+d'eux une foule empressée; la faveur publique les entourait,
+et le Parlement s'occupait d'eux, quelquefois pour
+reconnaître leurs droits, plus souvent pour réprimer les
+abus qu'entraînaient leur profession errante et leur
+nombre.</p>
+
+<p>Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide
+de tels amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y
+livrer? quelles occasions, quelles solennités rassemblaient
+si fréquemment les hommes, et offraient à ces chantres
+populaires une multitude disposée à les entendre? Que,
+sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre
+une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un
+beau soleil, à vivre sur les places publiques et sous les
+oliviers, chargeant les esclaves des plus pénibles travaux,
+étrangers à l'empire des habitudes domestiques, les
+Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et
+plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur
+imagination aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques
+tableaux de la poésie; qu'aujourd'hui même, sous
+leur atmosphère brûlante et dans leur vie paresseuse,
+les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent
+leurs journées à le suivre dans les aventures où il les
+promène; cela s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a
+point de frimas et la vie matérielle point d'efforts qui
+empêchent les hommes de s'abandonner ensemble à de
+tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point;
+tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout
+provoque et les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes,
+et les longs loisirs. Mais c'est dans les climats
+du Nord, sous la main d'une nature froide et sévère,
+dans une société en partie soumise au régime féodal,
+chez un peuple menant une vie difficile et laborieuse,
+que les ménestrels anglais voyaient se renouveler sans
+cesse l'occasion d'exercer leur art, et la foule se réunir si
+souvent autour d'eux.</p>
+
+<p>C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous
+l'influence des mêmes causes qui lui donnèrent ses institutions
+politiques, prirent de bonne heure ce caractère
+de publicité et de mouvement qui appelle une poésie
+populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses
+conditions sociales, à isoler même les individus; là tout
+concourut à les rapprocher, à les mettre en présence. Le
+principe de la délibération commune sur les intérêts
+communs, fondement de toute liberté, prévalut dans les
+institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes
+du pays. Les hommes libres des campagnes et des
+villes ne cessèrent jamais de faire eux-mêmes et de traiter
+ensemble leurs affaires. Les cours de comté, le jury, les
+corporations, les élections de tout genre, multipliaient
+les occasions de réunion et répandaient partout les habitudes
+de la vie publique. Cette organisation hiérarchique
+de la féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus
+petit gentilhomme au plus puissant monarque, et de
+proche en proche, excitait incessamment toutes les
+vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du
+suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne.
+La noblesse du second ordre, en se séparant
+des hauts barons pour se placer à la tête des communes,
+rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la nation, et
+s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses
+terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de
+ses gens, que le gentilhomme établissait son importance;
+il la fondait et sur la culture de ses domaines et sur des
+magistratures locales qui, le mettant en rapport avec la
+population tout entière, exigeaient le concours de l'opinion
+et offraient à la contrée un centre autour duquel
+elle venait se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs
+rassemblaient les égaux, la vie rurale rapprochait le
+supérieur des inférieurs; et l'agriculture, dans la communauté
+de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute
+la population d'un lien qui, toujours descendant de
+classe en classe, s'allait en quelque sorte rattacher et
+sceller à la terre, base immuable de leur union.</p>
+
+<p>Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance;
+et là où règne l'aisance, où la confiance s'établit,
+arrive bientôt le besoin d'en jouir en commun. Des
+hommes accoutumés à se réunir pour leurs affaires se
+rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie
+sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs,
+il ne reste point étranger aux joies du peuple qui les
+cultive ou les environne. Des fêtes continuelles et générales
+animaient les campagnes de la vieille Angleterre.
+Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions,
+quelles habitudes leur servaient de fondement? Comment
+les progrès de la prospérité rustique amenèrent-ils par
+degrés ce joyeux mouvement de réunions, de banquets
+et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le fait même
+qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la
+cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans
+ses brillants détails. A Noël, devant la porte des châteaux,
+le héraut, portant les armes de la famille, criait trois
+fois: «Largesse! La salle du baron s'ouvrait toute
+grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le
+pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement,
+et l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier,
+les rosettes aux souliers, pouvait dans cette soirée
+choisir pour la danse une compagne villageoise, et le
+lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de <i>post
+and pair</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.» Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la
+salle, la table mise, le pudding, l'abondance des viandes,
+se trouveront dans la maison du fermier comme dans
+celle du gentilhomme; la danse, quand la tête commence
+à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits
+des anciens temps quand les forces sont épuisées par la
+danse, tels sont les plaisirs qui couvrent alors la face de
+l'Angleterre, «et qui, de la cabane à la couronne, apportent
+la nouvelle du salut.... C'était Noël qui perçait la
+plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui racontait
+le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël
+pouvaient réjouir le coeur du pauvre homme durant la
+moitié de l'année<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Marmiom</i>, par sir Walter Scott.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Ibid</i>.</blockquote>
+
+<p>Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de
+mille plaisirs, ranimées par les souhaits et les générosités
+du premier jour de l'an, terminées par la solennité des
+rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt arrivait le
+«lundi de la charrue», jour où recommençait le travail,
+et le premier jour du travail était marqué par une fête.
+«Bonnes ménagères que Dieu a enrichies, dit Tusser
+dans ses poésies rurales, n'oubliez pas les fêtes qui
+appartiennent à la charrue<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.» Le fuseau avait aussi la
+sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et
+comme l'aveu des besoins mutuels qui unissent les
+hommes. En ce jour, maîtres et serviteurs, rassemblés à
+la même table, mêlés à la même conversation, ne paraissaient
+point rapprochés par la complaisance du supérieur
+qui veut récompenser son inférieur, mais par un droit
+égal aux plaisirs de la journée: «Quiconque a travaillé à
+la moisson ou labouré la terre est en ce jour convive
+par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle, le
+moissonneur promène des regards triomphants; animé
+par la reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des
+mains brûlées du soleil, il remplit le gobelet pour le
+présenter à son honoré maître, pour servir à la fois le
+maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer ses sourires,
+de partager ses récits, ses noix, sa conversation
+et sa bière.... Tels étaient les jours: je chante des
+jours depuis longtemps passés <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort en
+1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de <i>Five hundred
+points of good husbandry, united to as many of good huswifery.</i>
+L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Farmer's boy</i> (le Garçon de ferme), par Bloomfield.</blockquote>
+
+<p>Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques,
+tous les intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables
+réunions, les mêmes banquets et d'autres jeux.
+Mais quel jour égalait le premier jour de mai, brillant
+des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A
+peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour
+d'allégresse que toute la jeune population répandue dans
+les bois, les prés, sur les rivages et les collines, courait,
+au son des instruments, faire sa moisson de fleurs; elle
+revenait chargée d'aubépine, de verdure, en ornait les
+portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le <i>mai</i>
+coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs
+destinés à le traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse,
+au matin du premier de mai, lève-toi et vois
+comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et les
+arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et
+penche sa tête vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je?
+c'est une profanation de garder encore le logis, tandis
+qu'en ce jour, pour prendre mai, des milliers de jeunes
+filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma Corinne,
+viens, et vois en passant comme chaque prairie devient
+une rue, chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres;
+vois comme la dévotion a donné à chaque maison
+une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était
+porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle
+formé d'épines blanches élégamment entrelacées <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par un
+recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre
+<i>d'Hespérides.</i></blockquote>
+
+<p>Et cette élégance des chaumières est la même dont se
+pareront les châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce
+que chercheront les jeunes gentilshommes comme les
+garçons du village. Laissez faire la joie pour que l'égalité
+s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui
+ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les
+situations que selon les saisons. Ici elle semble, conduite
+par l'abondance, parcourir l'année à travers une série de
+fêtes. Comme le premier de mai étale ses arcades de
+verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de
+fleurs, comme les épis font la parure de la fête des moissons,
+de même Noël aura ses salles tapissées d'ifs, de
+houx et de laurier vert. Comme les danses, les courses,
+les spectacles, les combats rustiques font retentir de
+leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les
+mascarades «où la chemise par-dessus l'habit tient
+«lieu de déguisement, où un visage charbonné sert de
+«masque,» perceront des cris de leur gaieté les froides
+nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la
+bûche de Noël sera apportée en triomphe et célébrée
+par des chants.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets,
+dans ces réunions si multipliées, au sein de cette
+joyeuse et habituelle «convivialité,» pour me servir de
+l'expression nationale, que prenaient place et chantaient
+les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet les
+traditions de la contrée, les aventures des héros populaires
+comme celles des ancêtres du château, les exploits
+de Robin Hood contre le shériff de Nottingham
+comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi les
+moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie
+naissait des moeurs publiques et s'unissait à tous les
+intérêts, à toute l'existence de cette population accoutumée
+à vivre, à agir, à prospérer et à se réjouir en
+commun.</p>
+
+<p>Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée
+étrangère à un peuple ainsi disposé, si souvent réuni et
+si avide de fêtes? Tout indique qu'elle s'essaya plus d'une
+fois dans les jeux des ménestrels. Les anciens écrivains
+leur donnent aussi les noms de <i>mimi, joculatores, histriones</i>.
+Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et
+plusieurs de leurs ballades, entre autres celle de «la fille
+aux cheveux châtains<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,» sont évidemment des scènes
+dialoguées. Cependant les ménestrels formèrent plutôt
+le goût national, porté ensuite au théâtre, que le théâtre
+même. Les premiers essais d'une véritable représentation
+théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours
+d'une puissance publique, et ce n'est guère que
+dans des solennités importantes et générales que l'effet
+du spectacle pourra répondre aux efforts d'imagination
+et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre, comme la
+France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses
+premières représentations dramatiques; seulement elles
+y furent, à ce qu'il paraît, plus précoces que partout
+ailleurs; les mystères y remontent jusqu'au XIIe siècle,
+et peut-être au delà. Mais, en France, le clergé, après
+avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer; il
+en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir
+ou d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet
+et en abandonna l'usage. Le clergé anglais était plus
+intimement associé aux goûts, aux habitudes, aux divertissements
+du peuple. L'Église aussi profitait des avantages
+de cette «convivialité» universelle dont je viens
+de tracer le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe
+religieuse; une paroisse manque-t-elle de fonds: on
+annonce un <i>church-ale</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>; les marguilliers brassent de la
+bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux
+riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la
+fête de son argent, de sa présence, de ses provisions, de
+sa gaieté; la joie des bonnes oeuvres s'augmente des
+plaisirs de la bonne chère, et la piété des riches se plaît
+à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent plusieurs
+paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le <i>church-ale</i>
+au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient
+ces réunions; le ménestrel, la danse moresque, la
+représentation de Robin Hood avec la belle Marianne et
+le <i>Cheval de bois</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, ne manquaient pas d'y figurer. Le
+temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient
+encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions
+périodiques de réjouissances communes. Ainsi, familier
+avec les moeurs populaires, le clergé anglais, en leur
+offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à les modifier
+qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel
+charme trouvait le peuple aux représentations dramatiques,
+quel que fût le sujet mis en scène, il n'eut garde
+de renoncer à ce moyen de popularité. En 1378, les choristes
+de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce que
+des ignorants se mêlent de représenter les histoires de
+l'Ancien Testament, «au grand préjudice du clergé.»
+Depuis cette époque, les mystères et les moralités ne
+cessent pas d'être, dans les églises et les couvents, un des,
+amusements favoris de la nation, et l'une des occupations
+des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un
+comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit
+pour règle de sa maison qu'au nombre de ses chapelains
+il en aura un pour composer des intermèdes<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Vers la fin
+de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise ces représentations
+qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent
+au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt
+comme protestant. Mais elles reparaissent après sa mort,
+et avec tant d'autorité que le jeune roi Edouard VI compose
+lui-même, sous le titre de la <i>Prostituée de Babylone</i>,
+une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie,
+fait représenter dans les églises, en faveur du papisme,
+des drames populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les
+enfants de choeur de Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et
+de satin,» des pièces profanes dans la chapelle d'Elisabeth,
+dans les différentes maisons royales, et si bien
+exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps
+de Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées
+de Londres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>The nut-brown maid</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Littéralement <i>bière d'église</i>; mais la bière était
+si intimement unie aux fêtes populaires que le mot <i>ale</i> était
+devenu synonyme de <i>fête</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Hobby-horse</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Interludes</i>.</blockquote>
+
+<p>Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer
+le goût du peuple pour les représentations théâtrales, le
+clergé anglais s'empressa donc de le satisfaire. Son influence
+donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait en
+scène, un caractère plus sérieux et plus moral que
+n'avaient ailleurs des compositions livrées aux fantaisies
+du public et aux anathèmes de l'Église. Malgré la grossièreté
+des idées et du langage, le théâtre anglais, si
+licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste
+et pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux
+premiers essais du nôtre. Mais il n'en demeurait pas
+moins populaire, étranger à toute régularité scientifique,
+et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût beaucoup perdu
+à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de privilège;
+de nombreux concurrents lui disputaient la foule
+et le succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de
+Misrule, le Cheval de bois, n'avaient point disparu. Des
+comédiens ambulants, attachés au service des grands
+seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les comtés
+de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation
+gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis,
+le droit d'exercer plus lucrativement leur profession dans
+les villes où les cours d'auberge leur servaient de salles
+de spectacle. En mesure de donner à ses solennités beaucoup
+plus de pompe et d'y attirer un plus grand nombre
+de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses
+rivaux, et conservait même une prépondérance marquée,
+mais toujours sous la condition de s'adapter aux sentiments,
+aux habitudes, au tour d'imagination de ce peuple
+formé au goût de la poésie par ses propres fêtes et par les
+chants des ménestrels.</p>
+
+<p>Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique
+naissante lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth
+un double péril parut la menacer. De jour en jour
+plus accréditée, elle devint enfin un objet d'inquiétude
+pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la pédanterie
+littéraire. Le goût national se vit attaqué presque
+en même temps par les anathèmes des réformateurs et
+par les prétentions des lettrés.</p>
+
+<p>Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre
+le théâtre, il aurait peut-être succombé. Mais les puritains
+voulaient le détruire; les lettrés ne voulaient que
+s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc quand les premiers
+tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois
+considérables de Londres obtinrent pour un moment,
+d'Élisabeth, la suppression des spectacles dans l'espace
+que comprenait la juridiction de leur Cité; mais au delà,
+le théâtre de Blackfriars et la cour de la reine conservèrent
+leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par
+leurs sermons, purent alarmer quelques consciences,
+exciter quelques scrupules; peut-être aussi quelques
+conversions soudaines privèrent-elles çà et là les jeux de
+mai de la représentation du <i>Cheval de bois</i>, leur plus bel
+ornement et l'objet particulier de la colère des prédicateurs.
+Mais le temps de la puissance des puritains n'était
+pas encore venu, et, pour obtenir un succès décisif,
+c'était trop d'avoir à dompter à la fois le goût national et
+celui de la cour.</p>
+
+<p>La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique.
+Les discussions théologiques y avaient mis la science à
+la mode. Il entrait alors également dans l'éducation
+d'une grande dame de savoir lire le grec et distiller des
+eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint
+les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton,
+visitait la demeure de ses nobles, elle était saluée par
+les Pénates et conduite dans sa chambre à coucher par
+Mercure.... Les pages de la maison étaient métamorphosés
+en dryades qui sortaient de tous les bosquets,
+et les valets de pied gambadaient sur la pelouse sous
+la forme de satyres.... Lorsque Élisabeth traversa
+Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de dieux
+sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir
+une flèche d'or dont ses charmes devaient rendre le
+pouvoir invincible...; présent, dit Hollinshed, que la
+reine, qui touchait alors à sa cinquantième année,
+reçut avec beaucoup de reconnaissance<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Histoire de la poésie anglaise</i>,
+par Wharton, t. III, p, 492.</blockquote>
+
+<p>Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que
+lui viennent ses plaisirs; elle les choisit rarement, les
+invente encore moins, et les reçoit en général de la main
+des hommes qui prennent la charge de l'amuser. L'empire
+de la littérature classique, fondé en France avant
+l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et
+des gens de lettres, armés et fiers de la possession exclusive
+d'une érudition étrangère qui les séparait de la
+nation. La cour de France se soumit aux gens de lettres,
+et la nation disséminée, indécise, dépourvue d'institutions
+qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et
+du crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi
+dire, autour de la cour. En Angleterre, le théâtre avait
+précédé la science; la mythologie et l'antiquité trouvèrent
+une poésie et des croyances populaires en possession
+de charmer les esprits; la connaissance des classiques,
+répandue fort tard et d'abord par les seules traductions
+françaises, s'introduisit comme une de ces modes étrangères
+par où quelques hommes peuvent se faire remarquer,
+mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles ont su
+s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour
+elle-même affectait bien quelquefois, comme distinction,
+une admiration exclusive pour la littérature ancienne;
+mais dès qu'il s'agissait d'amusement, elle rentrait dans
+le public; et, en effet, il n'était pas aisé de passer du
+spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités
+classiques, même telles qu'on les concevait alors.</p>
+
+<p>Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans
+contestation, au goût général; la science n'y tentait que
+de timides invasions. En 1561, Thomas Sackville, lord
+Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth sa tragédie
+de <i>Corboduc</i> ou <i>Ferrex et Porrex</i>, que les lettrés ont considérée
+comme la gloire dramatique du temps qui précéda
+Shakspeare. On y vit en effet, pour la première fois, une
+pièce réduite en actes et en scènes, et constamment
+écrite sur un ton élevé; mais elle était loin de prétendre
+à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage
+très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut
+séduire ni les poètes ni les acteurs. Vers la même époque
+paraissaient sur le théâtre des pièces plus conformes
+aux instincts naturels du pays, comme <i>le Maître berger de
+Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole</i>, etc., et le
+public leur témoignait hautement sa préférence. Lord
+Buckhurst lui-même n'exerça d'influence sur le goût
+dominant qu'en lui demeurant fidèle. Son <i>Miroir des
+magistrats,</i> recueil d'aventures tirées de l'histoire d'Angleterre
+et présentées sous une forme dramatique, passa
+rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où
+puisèrent les poètes: c'était là ce qui convenait à des
+esprits nourris des chants des ménestrels; c'était là
+l'érudition où se plaisaient la plupart des gentilshommes
+dont les lectures ne s'étendaient guère au delà de quelques
+collections de nouvelles, des ballades et des vieilles
+chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces
+sujets familiers à la multitude; et les pièces historiques,
+sous le nom <i>d'histoires,</i> charmèrent les Anglais en leur
+retraçant le récit de leurs propres faits, le doux son des
+noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et la vie de
+toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique
+d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires.</p>
+
+<p>Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire
+des autres peuples, communement défigurés par des
+récits fabuleux, venaient se placer à côté de ces histoires
+nationales, ni les auteurs ni le public ne s'inquiétaient
+de leur origine et de leur nature. On les surchargeait à la
+fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées
+aux habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent
+si souvent aux objets qu'ils sont obligés de se représenter
+parle seul secours de l'imagination. Ainsi Tamerlan
+(<i>Tamburlaine</i>) paraissait traîné dans son char par les rois
+qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable allure
+d'un tel attelage. En revanche, le <i>Vice</i>, bouffon ordinaire
+des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'<i>Ambidexter</i>,
+le principal personnage d'une tragédie de Cambyse,
+convertie ainsi en une moralité qui eût été d'un
+ennui intolérable si elle n'avait valu aux spectateurs le
+plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le
+théâtre, au moyen d'une <i>fausse peau</i>, comme on a soin
+de l'indiquer. Le spectacle, à peu près nul quant aux
+décorations et aux changements de scène, était animé
+par le mouvement matériel et par la représentation des
+objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue
+en noir, et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe
+de comédiens, en 1598, on trouve des «membres de
+Maures, quatre têtes de Turcs et celle du vieux Méhémet,
+une roue pour le siége de Londres, un grand
+cheval avec ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer,
+un rocher, une cage,» etc.; monument singulier des
+moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir besoin.</p>
+
+<p>Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare!
+Et avant Shakspeare, le spectacle était non-seulement
+la joie de la multitude, mais l'amusement des
+hommes les plus distingués! Lord Southampton y allait
+tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres
+réguliers avaient été établis à Londres. En 1583, peu de
+temps après le succès momentané des puritains contre
+les théâtres de cette ville, huit troupes de comédiens y
+jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592, c'est-à-dire
+huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la
+permission d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors
+repoussée par l'inutile privilège des <i>Confrères de
+la Passion</i>, un pamphlétaire anglais se plaint des gens
+qui ne veulent pas que le gouvernement s'occupe de la
+police des spectacles, «lieux où se rassemblent journellement
+les gentilshommes de la cour, les étudiants en
+droit, les officiers et les soldats <a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.» Enfin, en 1596,
+l'affluence des personnes qui se rendaient par eau aux
+théâtres, situés presque tous sur le bord de la Tamise,
+entraîna la nécessité d'une augmentation considérable
+dans le nombre des mariniers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Pierce pennylesse his supplication to the devil</i>;
+pamphlet de Nash, publié en 1592.</blockquote>
+
+<p>Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps
+de productions insipides et grossières; un plaisir
+où l'esprit humain se porte avec tant d'ardeur appelle
+tous les efforts et toute la puissance de l'esprit humain.
+Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme
+de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le
+public vers les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte
+l'ébranlement se fit-il sentir à Shakspeare? Quelle circonstance
+lui révéla sa mission? Quel jour soudain éclaira
+son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer. Comme un
+fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser
+apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare
+nous apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi
+dire, de sa personne. À peine dans le cours des succès du
+poète démêle-t-on quelques traces de l'homme, et rien
+ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait pu
+nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua
+point, à ce qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est
+rarement propre à l'action; sa force est hors du monde
+réel, et elle ne l'élève si haut que parce qu'il ne l'emploie
+pas à soulever les fardeaux de la terre. Les commentateurs
+de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser
+aucun des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents
+conseils que donne Hamlet aux acteurs appelés
+devant la cour de Danemark ont été invoqués pour établir
+que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce qu'il
+comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois,
+il a compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats,
+et sans doute on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su
+être un Richard III ou un Iago. Heureusement, il y a lieu
+de le croire, des applaudissements, alors trop faciles à
+obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que le caractère
+du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire;
+et Rowe, son premier historien, nous apprend que ses
+mérites dramatiques le firent promptement remarquer,
+sinon comme un acteur extraordinaire, du moins comme
+un excellent écrivain.</p>
+
+<p>Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point
+Shakspeare se manifester sur la scène. C'est en 1584
+qu'il est arrivé à Londres, où l'on ne lui connaît pas
+d'autre emploi que le théâtre; et en 1590 seulement
+parait <i>Périclès</i>, le premier ouvrage que lui attribue Dryden,
+et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt
+ses admirateurs. Comment, au milieu des spectacles
+nouveaux qui l'entouraient, cet esprit si actif, si fécond,
+dont la rapidité, au dire des acteurs ses contemporains,
+«suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans
+sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il
+publie son poëme de <i>Vénus et Adonis</i>, qu'il dédie à lord
+Southampton comme «le premier-né de son invention;»
+et pourtant, dans les deux années précédentes, avaient
+réussi deux pièces de théâtre qui portent aujourd'hui
+son nom. La composition du poëme d'<i>Adonis</i> peut les
+avoir précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure
+mais si <i>Adonis</i> est antérieur à toutes les pièces de théâtre,
+il faut donc se résoudre à croire qu'au milieu de la vie
+théâtrale, le génie éminemment dramatique de Shakspeare
+a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé,
+et non pas pour la scène.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare
+attacha d'abord son travail à des ouvrages qui n'étaient
+pas les siens, et que son talent, novice encore, n'a pu
+sauver de l'oubli. Les productions dramatiques étaient
+moins alors la propriété de l'auteur qui les avait conçues
+que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en
+arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à
+s'établir; la construction d'une salle, les frais d'une
+représentation sont de bien plus grands hasards à courir
+que la composition d'un drame. C'est à l'entrepreneur
+seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce
+concours du peuple qui fonde son existence, et que sans
+lui le talent du poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque
+Hardy fonda à Paris son théâtre, qui est devenu le nôtre,
+une troupe de comédiens avait son poëte pris et gagé
+pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du
+comte de Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la
+scène anglaise, beaucoup plus avancée, jouissait déjà de
+la facilité du choix et des avantages de la concurrence;
+le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais il le
+vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la
+représentation avait été payée à l'auteur passait sinon
+pour un vol, du moins pour un manque de délicatesse
+dont il avait soin de se défendre ou de s'excuser. Dans
+cet état de la propriété dramatique, la part qu'en pouvait
+réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour
+bien peu de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits
+ne lui appartenait plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage
+devenait, entre les mains des comédiens, un bien
+qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations qu'ils
+y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu
+de ce mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient
+alors sur le théâtre les moindres productions
+dramatiques, l'imagination de Shakspeare vit sans doute
+s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que d'intérêt,
+que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés
+avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets
+à tirer de cette parade théâtrale! La matière était là,
+attendant l'esprit et la vie. Comment Shakspeare n'eût-il
+pas essayé de les lui communiquer? Quelque incomplets
+et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était
+le rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or,
+l'homme supérieur a cette puissance qu'il sait faire luire
+à d'autres yeux la lumière qui illumine les siens; les
+camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans doute
+quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant
+ces ouvrages informes dont se composait le capital
+de leur théâtre; et quelques touches brillantes jetées sur
+un fond qui ne lui appartenait pas, quelques scènes touchantes
+ou terribles intercalées dans une action dont il
+n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan
+qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence,
+ses premiers travaux et les premiers présages de
+sa gloire. En 1592, époque à laquelle on peut à peine
+assurer qu'un seul ouvrage original et complet fût sorti
+de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il avait
+probablement beaucoup trop amélioré les compositions,
+le désigne déjà, dans le style bizarre du temps, comme
+un «corbeau parvenu,» paré des plumes des auteurs,
+un <i>factotum</i> universel, enclin, dans son orgueil, à se
+regarder comme le seul <i>shake-scene</i> «ébranle-scène» de
+l'Angleterre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Great's worth of wit</i>, etc. Pamphlet publié en 1592,
+par un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux
+plus conformes à la gêne de sa situation qu'à la liberté
+de son génie, que Shakspeare chercha à se délasser par
+la composition du poëme d'Adonis. Peut-être même l'idée
+de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement
+nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se
+rencontrent dans un recueil de poésies publié en 1596
+sous le nom de Shakspeare, et dont le titre <i>(The passionate
+Pilgrim)</i> exprime la situation d'un homme errant, dans
+l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de quelques
+heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du
+poëte n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée
+incertaine ou pénible, ces petits ouvrages sont sans doute
+les premières productions que le génie poétique de Shakspeare
+se soit, permis d'avouer; et quelques-uns, il faut
+le dire, ainsi que le poëme <i>d'Adonis,</i> ont besoin de trouver
+une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse
+trop livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le
+reproduire sous toutes les formes. Dans <i>Vénus et Adonis,</i>
+absolument dominé par la puissance voluptueuse de son
+sujet, le poëte semble en avoir ignoré les richesses
+mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la
+divinité, n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans
+succès, par les prières, les larmes et les artifices de
+l'amour, les désirs paresseux d'un froid et dédaigneux
+adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point
+la grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails,
+et que redouble la coupe du poëme en stances de cinq
+vers, dont les deux derniers offrent presque constamment
+un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt d'irrégularités,
+une cadence pleine d'harmonie, et une versification
+que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient
+le poëte «à la langue de miel<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>;» et le poëme de <i>Lucrèce</i>
+vint bientôt après compléter les productions épiques qui
+suffirent quelque temps à sa gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Honey-tongued Shakespeare</i>.</blockquote>
+
+<p>Après avoir, dans <i>Adonis</i>, employé les couleurs les plus
+lascives à la peinture d'un désir sans effet, c'est avec la
+plume la plus chaste, et comme une sorte de réparation,
+que Shakspeare a décrit dans <i>Lucrèce</i> les progrès et le
+triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées,
+l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification,
+sont les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins
+brillante et plus emphatique dans le second, abonde
+moins en images gracieuses qu'en pensées élevées; mais
+déjà se laissent apercevoir la science des sentiments de
+l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une forme
+dramatique, par les plus petites circonstances de la vie.
+Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après
+une nuit de désespoir, appelle au jour naissant un jeune
+esclave, pour le charger d'aller au camp porter à son
+mari la lettre qui doit le rappeler. Timide et simple, ce
+jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse;
+mais Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur,
+ne peut voir rougir sans imaginer qu'on rougit d'elle et
+pour elle; elle se croit devinée et demeure interdite et
+tremblante devant l'esclave que trouble sa présence.</p>
+
+<p>Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il
+fut écrit. Lucrèce, pour charmer ses douleurs, s'arrête à
+contempler un tableau de la ruine de Troie; le poëte, en
+le décrivant, représente avec complaisance les effets de
+la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs personnages
+qui, presque cachés derrière les autres, semblent
+s'élever au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est
+là l'observation d'un homme bien récemment frappé des
+prestiges de l'art, et un symptôme de cette surprise poétique
+qu'excite la vue d'objets inconnus dans une imagination
+capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on
+conclure que la composition du poëme de <i>Lucrèce</i> appartient
+aux premiers temps du séjour de Shakspeare à
+Londres.</p>
+
+<p>Quelle que soit au reste la date de ces deux petits
+poëmes, ils se placent, parmi les ouvrages de Shakspeare,
+à une époque bien plus éloignée de nous qu'aucun de
+ceux qui ont rempli sa carrière dramatique. C'est dans
+cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son
+siècle à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais
+annoncent déjà la force prodigieuse qu'il déploiera dans
+ses derniers travaux. Au théâtre seul appartient la véritable
+histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là, on ne
+peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus
+écarté. Ses sonnets, saillies du moment que la grâce
+poétique ou spirituelle de quelques vers n'eût pas sauvées
+de l'oubli sans la curiosité qui s'attache aux moindres
+traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là quelques
+lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie;
+mais, sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme
+poëte dramatique que nous avons à le considérer.</p>
+
+<p>Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi
+de son talent. Il en devait résulter de grandes incertitudes
+sur l'authenticité de quelques-uns de ses ouvrages,
+Shakspeare a mis la main à beaucoup de drames; et sans
+doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise
+n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux
+siècles la critique s'est exercée à constater les limites de
+sa propriété véritable; mais les faits manquent à cet
+examen, et les jugements littéraires ont été communément
+déterminés par le désir de faire prévaloir telle ou
+telle prévention. Il est donc à peu près impossible de
+prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité
+des pièces contestées de Shakspeare. Cependant, après
+les avoir lues, je ne saurais partager l'opinion, d'ailleurs
+si respectable, de M. Schlegel, qui paraît décidé à les lui
+attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine dans
+ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de
+sentiments sans cohérence, cette marche précipitée à
+travers des scènes sans développements vers des événements
+sans intérêt, ce sont là les signes auxquels, dans
+les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité
+sans génie; signes tellement contraires à la nature du
+talent de Shakspeare que je n'y découvre pas même les
+défauts qui ont pu entacher ses premiers essais. Au
+nombre des pièces que, d'un commun accord, les derniers
+éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses,
+à peine <i>Locrine</i>, <i>lord Cromwell</i>, <i>le Prodigue de Londres</i>, <i>la
+Puritaine</i> et la tragédie d'<i>Yorkshire</i> offrent-elles quelques
+touches d'une main supérieure à celle qui a fourni le
+fond. <i>Lord John Oldcastle</i>, ouvrage plus intéressant et
+composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans
+quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière
+de Shakspeare. Mais s'il est vrai que le génie, dans son
+plus profond abaissement, laisse encore échapper quelques
+rayons lumineux qui trahissent sa présence, si
+Shakspeare, en particulier, a porté cette marque distinctive
+qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant
+de ce qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>,»
+à coup sûr il n'a rien à se reprocher dans cet exécrable
+amas d'horreurs que, sous le nom de <i>Titus Andronicus,</i>
+on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre, et
+où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle
+de talent ne vient déposer contre lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.</blockquote>
+
+<p>Des pièces contestées, <i>Périclès</i> est, à mon avis, la seule
+à laquelle se rattache, avec quelque certitude, le nom de
+Shakspeare, la seule du moins où se rencontrent des
+traces évidentes de sa coopération, surtout dans la scène
+où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il
+croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre
+homme que lui eût su, dans la peinture des sentiments
+naturels, unir à ce point la force et la vérité, l'Angleterre
+eût compté alors un poète de plus. Cependant, malgré
+cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure
+mauvaise, sans réalité, sans art, complètement étrangère
+au système de Shakspeare, intéressante seulement
+en ce qu'elle marque le point d'où il est parti, et elle
+semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier
+monument de ce qu'il a renversé, comme un débris de
+cet échafaudage antidramatique auquel il allait substituer
+la présence et le mouvement de la vie.</p>
+
+<p>Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs
+yeux avant de prétendre à ébranler leur imagination par
+le secours de la poésie. Le goût des Anglais pour ces
+représentations muettes <i>(pageants)</i> qui, dans le moyen
+âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités
+publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande
+influence. Dans la première moitié du XVe siècle, le moine
+Lydgate, chantant les malheurs de Troie avec cette liberté
+d'érudition que se permettait, plus encore que toute
+autre, la littérature anglaise, décrit une représentation
+dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les
+murs d'Ilion. Là il représente le poète chantant «avec
+un visage de mort, tout vide de sang, les nobles faits
+qui sont les historiques de rois, princes et dignes
+empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente,
+des hommes «d'une contenance effrayante, le visage
+défiguré par des masques, jouaient par signes, à la
+vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en haut.»
+Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou
+une ballade, à composer les vers d'une mascarade ou à
+dresser le plan d'une pantomime religieuse, avait peut-être
+figuré dans quelque représentation de ce genre, et
+sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui
+se passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut
+pris possession du théâtre, la pantomime y demeura
+comme ornement et surcroît de spectacle. Dans la plupart
+des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages
+presque toujours emblématiques viennent, d'acte en
+acte, indiquer le sujet qu'on va représenter. Un personnage
+historique ou allégorique se charge d'expliquer ces
+emblèmes et de <i>moraliser</i> la pièce, c'est-à-dire d'en faire
+jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans <i>Périclès</i>,
+Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa <i>Confessio
+amantis</i>, où il a mis en vers anglais l'aventure de Périclès,
+qu'il avait tirée d'ouvrages plus anciens, vient sur
+la scène déclarer au public, non ce qui va se passer,
+mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire
+à l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est
+interrompue et suppléée par la représentation muette
+des faits mêmes. Gower explique ensuite ce que la scène
+muette n'a pas éclairci. Il parait, non-seulement au
+commencement de la pièce et entre les actes, mais dans
+le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient
+d'abréger par le récit quelque partie moins intéressante
+de l'action, pour avertir le spectateur d'un changement
+de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et transporter ainsi
+son imagination partout où une scène nouvelle demande
+sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire
+inutile était devenu un moyen de développement et de
+clarté. Mais Shakspeare devait bientôt rejeter comme
+indigne de son art ce moyen factice et maladroit; bientôt
+il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se
+faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la
+représentation dramatique cette apparence de vie et de
+réalité vainement cherchée par une machine dont les
+rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans le
+cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que
+<i>Henri V</i> et <i>le Conte d'hiver</i> où le choeur vienne encore
+soulager le poëte dans le difficile travail de transporter
+les spectateurs à travers le temps et l'espace. Le choeur
+de <i>Roméo et Juliette</i>, conservé peut-être comme un reste
+de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger
+à l'action. Après <i>Périclès</i>, les représentations muettes
+ont complètement disparu; et si les trois <i>Henri VI</i> n'attestent
+pas, par la force de la composition, une étroite
+parenté avec le système de Shakspeare, du moins, dans
+les formes matérielles, rien ne les en sépare plus.</p>
+
+<p>De ces trois pièces, la première a été absolument contestée
+à Shakspeare, et il est, à mon avis, également
+difficile de croire qu'elle lui appartienne en entier et
+que l'admirable scène de Talbot avec son fils ne porte pas
+l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés
+en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails
+de la seconde et de la troisième partie de <i>Henri VI</i>. On a
+longtemps attribué à notre poëte ces deux ouvrages
+originaux, comme un premier essai qu'il aurait ensuite
+perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un
+examen attentif; et toutes les probabilités, historiques
+ou littéraires, se réunissent pour n'accorder à Shakspeare,
+dans les deux derniers <i>Henri VI</i>, d'autre part que celle
+d'un remaniement plus étendu et plus important, il est
+vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages soumis
+à sa correction. De brillants développements, des images
+suivies avec art et prolongées avec complaisance, un style
+animé, élevé, pittoresque, tels sont les caractères qui
+distinguent l'oeuvre du poëte de cette oeuvre primitive à
+laquelle il n'a prêté que son coloris. Quant au plan et à
+la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun changement,
+et, après les <i>Henri VI</i>, Shakspeare pouvait encore
+donner <i>Adonis</i> comme le premier-né de son invention.</p>
+
+<p>Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin
+dans sa liberté? Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur
+ce théâtre où il doit faire de si grands pas? Avant les
+<i>Henri VI</i>, quelques-uns de ses biographes placent <i>les
+Méprises</i> et <i>Peines d'amour perdues</i>, les deux premiers
+ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur
+ni les critiques. Dans cette discussion sans importance,
+un seul fait est certain et devient un nouvel objet de
+surprise. La première oeuvre dramatique qu'ait vraiment
+enfantée l'imagination de Shakspeare a été une comédie;
+d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son
+élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle.
+Corneille aussi a commencé par la comédie; mais Corneille
+s'ignorait lui-même, ignorait presque le théâtre.
+Les scènes familières de la vie s'étaient seules offertes à
+sa pensée; sa ville natale, <i>la Galerie du palais, la Place
+royale</i>, voilà où il place la scène de ses comédies; les
+sujets en sont timidement empruntés à ce qui l'environne;
+il ne s'est pas encore détaché de lui-même ni de
+sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore pénétré
+jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son
+imagination. Shakspeare est déjà poëte; l'imitation
+n'asservit plus sa marche; ce n'est plus dans le monde
+de ses habitudes que se forment exclusivement ses conceptions.
+Comment, dans ce monde poétique où il va les
+puiser, l'esprit léger de la comédie est-il son premier
+guide? Comment les émotions de la tragédie n'ont-elles
+pas ébranlé d'abord le poëte éminemment tragique?
+Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce singulier
+jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être
+le fruit de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?»</p>
+
+<p>A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à
+Shakspeare l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût
+eu lui-même le sentiment, jamais une telle idée ne fût
+tombée dans son esprit. Cependant le fait que je viens de
+remarquer n'est pas douteux; il mérite d'être expliqué:
+il a ses causes dans la nature même de la comédie, telle
+que l'a conçue et traitée Shakspeare.</p>
+
+<p>Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est
+pas non plus celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les
+Grecs, et dans les temps modernes, en France, la comédie
+est née de l'observation libre, mais attentive, du monde
+réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la scène. La
+distinction du genre comique et du genre tragique se
+rencontre presque dans le berceau de l'art, et leur séparation
+s'est marquée toujours plus nettement dans le
+cours de leurs progrès. Elle a son principe dans les choses
+mêmes. La destinée comme la nature de l'homme, ses
+passions et ses affaires, les caractères et les événements,
+tout en nous et autour de nous a son côté sérieux et son
+côté plaisant, peut être considéré et représenté sous l'un
+ou l'autre de ces points de vue. Ce double aspect de
+l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique
+deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant
+pour les parcourir, l'art ne s'est point séparé des
+réalités, n'a point cessé de les observer et de les reproduire.
+Qu'Aristophane attaque, avec la plus fantastique
+liberté d'imagination, les vices ou les folies des Athéniens;
+que Molière retrace les travers de la crédulité, de l'avarice,
+de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours,
+de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu
+importe la diversité des sujets sur lesquels se sont exercés
+les deux poëtes; peu importe que l'un ait livré au théâtre
+la vie publique et le peuple entier, tandis que l'autre y a
+porté les incidents de la vie privée, l'intérieur des familles
+et les ridicules des caractères individuels: cette
+différence de la matière comique provient de la différence
+des siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane
+comme pour Molière, les réalités sont toujours le
+fond du tableau; les moeurs et les idées de leur temps,
+les vices et les travers de leurs concitoyens, la nature et
+la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque
+et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi
+du monde qui entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement
+que la tragédie, aux faits extérieurs et réels.</p>
+
+<p>Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans
+leur développement une marche si régulière, ne mêlèrent
+point les deux genres, et la distinction qui les sépare dans
+la nature se maintint sans effort dans l'art. Tout fut
+simple chez ce peuple; la société n'y fut point livrée à
+un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne
+s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des
+contrastes, en proie à un malaise obscur et profond. Il
+grandit et brilla sur son sol comme le soleil se levait et
+suivait sa carrière dans le ciel qui le couvrait. Les périls
+nationaux, les discordes intestines, les guerres civiles y
+agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans
+son imagination, sans combattre ni déranger le cours
+naturel et facile de sa pensée. Le reflet de cette harmonie
+générale se répandit sur les lettres et les arts. Les genres
+se distinguèrent spontanément, selon les principes auxquels
+ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils
+aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées
+ou des groupes peu nombreux, et ne prétendit point à
+composer avec des blocs de marbre des scènes violentes
+ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle, Euripide, entreprirent
+d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves
+destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane
+se chargèrent de le divertir par le spectacle des travers de
+leurs contemporains ou de ses propres folies. Ces classifications
+naturelles répondaient à l'ensemble de l'ordre
+social, à l'état des esprits, aux instincts du goût public
+qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer
+sans incertitude ni partage à une seule impression, à un
+seul plaisir, qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques
+rapprochements dont rien ne lui avait offert l'image
+ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque art, chaque
+genre se développa librement, isolément, dans les limites
+de sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent
+l'homme et le monde, prenant chacune, dans les
+réalités, un domaine distinct, et venant tour à tour offrir,
+à la contemplation sérieuse ou gaie d'un peuple qui voulait
+partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques
+effets qu'elles en savaient tirer.</p>
+
+<p>Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté
+un autre caractère. L'ordre, la régularité, le développement
+naturel et facile en ont paru bannis. D'immenses
+intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes ont
+été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales,
+des besoins grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité,
+l'agitation et le trouble ont régné dans les esprits
+comme dans les États. Les nations se sont formées, non
+plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange
+confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte
+et en travail; chaos violent que la civilisation, après de
+si longs efforts, n'a pas encore réussi à débrouiller complètement.
+Des conditions séparées par le pouvoir, unies
+dans une commune barbarie de moeurs, le germe des
+plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une
+absurde ignorance, de grandes vertus appliquées contre
+toute raison, des vices honteux soutenus avec hauteur,
+un honneur indocile, étranger aux plus simples délicatesses
+de la probité, une servilité sans bornes, compagne d'un
+orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage
+de tout ce que la nature et la destinée humaine peuvent
+offrir de grand et de petit, de noble et de trivial, de grave
+et de puéril, de fort et de misérable, voilà ce qu'ont été
+dans notre Europe l'homme et la société; voilà le spectacle
+qui a paru sur le théâtre du monde.</p>
+
+<p>Comment seraient nées, dans un tel état des faits et
+des esprits, la distinction claire et la classification simple
+des genres et des arts? Comment la tragédie et la comédie
+se seraient-elles présentées et formées isolément dans la
+littérature, lorsque, dans la réalité, elles étaient sans
+cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, entremêlées
+dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois
+apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du
+passage? Ni le principe rationnel ni le sentiment délicat
+qui les séparent ne pouvaient se développer dans des
+esprits que le désordre et la rapidité des impressions
+diverses ou contraires empêchaient de les saisir. S'agissait-il
+de transporter sur la scène ce qui remplissait le
+spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas
+plus difficile que les moeurs. Les représentations religieuses,
+origine du théâtre européen, n'avaient pas
+échappé à ce mélange. Le christianisme est une religion
+populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que
+son divin fondateur est venu chercher les hommes pour
+les attirer à lui; sa première histoire est celle des pauvres,
+des malades, des faibles; il a vécu longtemps
+dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions,
+tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les
+vicissitudes, à tous les efforts d'une destinée humble et
+violente. Des imaginations grossières devinaient facilement
+les trivialités qui avaient pu se mêler aux incidents
+de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les
+vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si
+on ne leur en eût fait voir que le côté tragique ou les
+vérités rationnelles. Les premiers Mystères amenèrent
+en même temps sur la scène les émotions de la terreur
+et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un
+comique vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la
+poésie dramatique, la tragédie et la comédie contractèrent
+l'alliance que devait leur imposer l'état général des peuples
+et des esprits.</p>
+
+<p>En France cependant cette alliance fut bientôt rompue.
+Par des causes qui se lient à toute l'histoire de notre
+civilisation, le peuple français a toujours pris à la
+moquerie un extrême plaisir. D'époque en époque notre
+littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté
+sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux
+classes inférieures, leurs farces comiques où n'entrait
+rien qui ne tendit à provoquer le rire. La comédie en
+France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le
+domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun
+droit sur celui que la comédie s'était réservé; et dans les
+<i>piteuses</i> Moralités, dans les <i>pompeuses</i> tragédies que faisaient
+représenter les princes dans leurs châteaux ou
+les régents dans leurs collèges, le comique trivial conserva
+longtemps une place impitoyablement refusée au
+tragique dans les bouffonneries dont s'amusait le peuple.
+On peut donc affirmer qu'en France la comédie, informe
+mais distincte, fut créée avant la tragédie: plus tard la
+séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions
+populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de
+l'ordre public plus exact et plus uniforme que partout
+ailleurs, les habitudes de cour, bien d'autres causes
+encore disposèrent les esprits à la distinction rigoureuse
+des deux genres que commandaient les autorités classiques,
+souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez
+nous la vraie, la grande comédie, telle que l'a conçue
+Molière; et comme il était dans nos moeurs, aussi bien
+que dans les règles, d'en former un genre spécial,
+comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle
+ne cessa point de puiser, dans le monde et dans les faits
+qui l'entouraient, ses sujets et ses couleurs, elle s'éleva
+soudain à une hauteur, à une perfection que n'ont connues,
+selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se
+placer dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet
+immense avantage de la variété des conditions et des
+idées qui élargit le domaine de l'art sans altérer la simplicité
+de ses effets; trouver dans l'homme des passions
+assez fortes, des travers assez puissants pour dominer
+toute sa destinée, et cependant en restreindre l'influence
+aux erreurs qui peuvent rendre l'homme ridicule sans
+aborder celles qui le rendraient misérable; pousser un
+caractère à cet excès de préoccupation qui, détournant
+de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant
+qui le possède, et en même temps n'amener sur sa
+route que des intérêts assez frivoles pour qu'il les puisse
+compromettre sans effroi; peindre, dans le <i>Tartufe</i>, la
+fourberie menaçante de l'hypocrite et la dangereuse
+imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le spectateur
+et en échappant aux odieux résultats d'une telle
+situation; rendre comiques, dans le <i>Misanthrope</i>, les
+sentiments qui honorent le plus l'espèce humaine en les
+contraignant de se resserrer dans les dimensions de
+l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant
+par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs
+de la nature humaine, enfin soutenir incessamment
+la comédie en marchant sur le bord de la tragédie:
+voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et original
+qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le
+pense, pouvait donner à l'art dramatique cette direction
+et Molière.</p>
+
+<p>Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile
+des moeurs comme des libertés germaines, l'Angleterre
+suivit, sans obstacle, le cours irrégulier, mais naturel, de
+la civilisation qu'elles devaient enfanter. Elle en retint le
+désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du XVIIe siècle,
+sa littérature, aussi bien que ses institutions, en
+fut l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut
+reproduire l'image poétique du monde, la tragédie et la
+comédie ne s'y séparèrent point. La prédominance du
+goût populaire y poussa quelquefois la représentation
+tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans
+les plus grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé,
+en épurant la scène comique de l'excessive immoralité
+qu'elle étalait ailleurs, lui fit perdre aussi cette gaieté
+maligne et soutenue qui est l'essence de la vraie comédie.
+Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple
+les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire,
+même dans les productions les plus consacrées à la joie,
+quelques teintes de ces émotions que la comédie, en
+France, n'admet guère sans perdre son nom pour prendre
+celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales,
+la seule pièce entièrement comique que présente le
+théâtre anglais avant Shakspeare, l'<i>Aiguille de ma commère
+Gurton,</i> fut composée pour un collège et modelée selon
+les règles classiques. Les titres vagues donnés aux ouvrages
+dramatiques, comme <i>play, interlude, history</i> ou
+même <i>ballad</i>, n'indiquent presque jamais aucune distinction
+de ce genre. Aussi, entre ce qu'on appelait
+<i>tragédie</i> et ce qu'on nommait quelquefois <i>comédie</i>, la
+seule différence essentielle consistait-elle dans le dénoûment,
+d'après le principe posé au XVe siècle par le
+moine Lydgate qui veut que la comédie commence dans
+les plaintes et finisse par <i>le contentement</i>, tandis que la
+tragédie doit commencer par la prospérité et finir dans
+le malheur.</p>
+
+<p>Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée
+de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne
+s'étaient point divisées ni classées entre les mains de
+l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène, il les
+acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les
+contrastes qui s'y rencontraient, et sans que le goût
+public fût tenté de s'en plaindre. Le comique, cette
+portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa
+place partout où la vérité demandait ou souffrait sa présence;
+et tel était le caractère de la civilisation que la
+tragédie, en admettant le comique, ne dérogeait point à
+la vérité. En un tel état du théâtre et des esprits, que
+pouvait être la comédie proprement dite? Comment lui
+était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,
+à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant
+hardiment de ces réalités où son domaine naturel n'était
+ni respecté ni même reconnu; elle ne s'astreignit point
+à peindre des moeurs déterminées ni des caractères conséquents;
+elle ne se proposa point de représenter les
+choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable:
+elle devint une oeuvre fantastique et romanesque,
+le refuge de ces amusantes invraisemblances que, dans
+sa paresse ou sa folie, l'imagination se plaît à réunir
+par un fil léger, pour en former des combinaisons capables
+de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement
+de la raison. Des tableaux gracieux, des surprises,
+la curiosité qui s'attache au mouvement d'une intrigue,
+les mécomptes, les quiproquo, les jeux d'esprit que peut
+amener un travestissement, tel était le fond de ce divertissement
+sans conséquence. La contexture des pièces
+espagnoles, dont le goût commençait à s'introduire en
+Angleterre, fournissait à ces jeux de l'imagination des
+cadres nombreux et de séduisants modèles; après les
+chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles
+françaises ou italiennes étaient, avec les romans de
+chevalerie, la lecture favorite du public. Est-il étrange
+que cette mine féconde et ce genre facile aient attiré
+d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on s'étonner
+que cette imagination jeune et brillante se soit empressée
+d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug
+des vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons
+sérieuses et fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la
+main marchaient, dit-on, avec une égale rapidité, dont
+les manuscrits offraient à peine une rature, se livrait
+sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se
+déployaient sans travail ses vives et riches facultés. Il
+pouvait tout mettre dans ses comédies, et il y a tout mis
+en effet, excepté ce que repoussait un pareil système,
+c'est-à-dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque
+partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur
+du dessein, et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait
+difficilement, dans les tragédies de Shakspeare, une
+conception, une situation, un acte de passion, un degré
+de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également
+dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses
+tragédies, est approfondi, fertile en conséquences, fortement
+lié à la série des causes et des effets, n'est, dans ses
+comédies, qu'à peine indiqué, et offert un instant à la
+vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître
+bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans <i>Mesure
+pour Mesure</i>, Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne,
+après avoir condamné à mort Claudio pour crime de
+séduction envers une jeune fille qu'il veut épouser,
+travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio,
+en lui promettant la grâce de son frère; et lorsque, par
+l'adresse d'Isabelle qui substitue à sa place une autre
+jeune fille, il croit avoir reçu le prix de son infâme
+marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de Claudio.
+N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait
+bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth
+ne présente cet excès de scélératesse; mais dans <i>Macbeth,</i>
+dans <i>Richard III</i>, le crime produit l'impression tragique
+qui lui appartient, parce qu'il est vraisemblable, parce
+que des formes et des couleurs réelles attestent sa présence;
+on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont
+il s'est saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis,
+ce qui lui reste à subjuguer; on le voit s'incorporer
+par degrés dans l'être malheureux qu'il possède; on le
+voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui vit,
+marche, respire, et lui communique ainsi son caractère,
+sa propre individualité. Chez Angelo, le crime n'est
+qu'une abstraction vague, attachée en passant à un nom
+propre, sans autre motif que la nécessité de faire commettre
+à ce personnage telle action qui produira telle
+situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets.
+Angelo n'est présenté d'abord ni comme un scélérat, ni
+comme un hypocrite; c'est au contraire un homme
+d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche
+du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient;
+son crime accompli, il se repentira autant que le poëte
+en aura besoin, et il se trouvera en état de reprendre sans
+effort le cours naturel de sa vie un moment interrompu.</p>
+
+<p>Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie
+humaine passera devant les yeux du spectateur, réduite
+en une sorte de fantasmagorie, reflet brillant et incertain
+des réalités dont sa tragédie offre le tableau. Au moment
+où la vérité semble près de se laisser saisir, l'image
+pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le
+<i>Conte d'hiver</i>, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable
+comme Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un
+simple caprice à l'instant où il faut que la situation
+commence à se former, perdra soudain ses fureurs et
+ses soupçons dès que l'action aura atteint le point où
+doit naître une situation nouvelle. Dans <i>Cymbeline</i> que,
+malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies
+puisque la pièce est entièrement conçue dans le même
+système, la conduite de Jachimo n'est ni moins fourbe,
+ni moins perverse que celle d'Iago dans <i>Othello</i>; mais son
+caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a
+point de caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau
+de scélérat dont l'a revêtu le poëte, dès que l'intrigue
+touchera à son terme, dès que l'aveu du secret que lui
+seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser, entre
+Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul
+a causée, il n'attendra pas même qu'on le lui demande,
+et il méritera ainsi d'avoir part à cette amnistie générale
+gui doit être la fin de toute comédie.</p>
+
+<p>Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils
+abondent non-seulement dans les premières comédies de
+Shakspeare, mais encore dans celles qui ont succédé à ses
+plus savantes tragédies. Partout on verrait les caractères
+aussi peu tenaces que les passions, les résolutions aussi
+mobiles que les caractères. Ne demandez ni vraisemblance,
+ni conséquence, ni étude profonde de l'homme
+et de la société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous
+invite à vous en inquiéter aussi peu que lui. Intéresser
+par le développement des situations, divertir par la
+variété des tableaux, charmer par la richesse poétique
+des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs qu'il
+vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne;
+vices, vertus, penchants, desseins, tout change et se
+transforme à chaque pas. La bêtise même n'est pas toujours
+un mérite assuré au personnage qu'on en a d'abord
+affublé. Dans <i>Cymbeline</i>, l'imbécile Cloten devient presque
+fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance
+d'un prince anglais aux menaces d'un ambassadeur
+romain; et dans <i>Mesure pour mesure</i>, le constable <i>Le Coude</i>,
+dont les balourdises ont fait le divertissement d'une
+scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans
+une scène postérieure, un autre que lui est chargé
+d'égayer le dialogue. Tant est vagabond et négligent le
+vol du poëte à travers ces capricieuses compositions!
+Tant sont fugitives les créations légères qui viennent les
+animer!</p>
+
+<p>Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle
+variété de formes et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination,
+de poésie, employé à faire oublier la monotonie
+de ces cadres romanesques! Sans doute ce n'est point là
+la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a
+faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu,
+sur cette comédie frivole et bizarre, de si riches
+trésors? Les nouvelles et les contes où il l'a puisée ont
+donné naissance, avant et après lui, à des milliers
+d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un
+juste oubli. Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir
+pourquoi, d'un roi de Bohême, se décide à faire mourir
+sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, abandonnée
+sur un <i>rivage</i> de la Bohême et recueillie par un
+berger, devienne, au bout de seize ans, une beauté
+merveilleuse et la bien-aimée de l'héritier du trône;
+qu'après tous les obstacles naturellement opposés à leur
+union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et
+des reconnaissances; voilà, certes ce que peuvent réunir
+de plus commun et de plus invraisemblable les romans,
+nouvelles et pastorales du temps. Mais Shakspeare s'en
+saisit, et la fable absurde qui ouvre le <i>Conte d'hiver</i>
+devient intéressante par la vérité brutale des transports
+jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius,
+la patiente vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité
+de Pauline; et, dans la seconde partie, cette fête des
+champs, sa gaieté, ses joyeux incidents, et au milieu de
+cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita,
+unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance
+morale des classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau
+le plus piquant et le plus gracieux que la vérité puisse
+fournir à la poésie. Que seraient les noces de Thésée et
+d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux couples
+d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là
+qu'une combinaison décousue, sans intérêt comme sans
+vérité. Mais Shakspeare en a fait <i>le Songe d'une nuit d'été</i>;
+au milieu de cette fade intrigue interviendront Oberon
+et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de fleurs,
+courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons
+de la lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient
+à la suite de la nuit, mêlés aux douteuses lueurs
+de l'aurore. Leurs emplois, leurs plaisirs, leurs malices
+occuperont la scène, participeront à tous les incidents,
+enlaceront dans une même action et les destinées plaintives
+des quatre amants, et les jeux grotesques d'une
+troupe d'artisans; et, après s'être envolés aux approches
+du soleil, quand la nuit enveloppera de nouveau la terre,
+ils reviendront reprendre possession du monde fantastique
+où nous a transportés cette amusante et brillante
+folie.</p>
+
+<p>En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même
+et bien ingrat envers le génie pour se refuser à le
+suivre un peu aveuglément quand il nous y invite avec
+tant d'attrait. L'originalité, la naïveté, la gaieté, la grâce
+sont-elles donc si communes que nous les traitions si
+sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond
+léger et de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de
+goûter, au milieu des invraisemblances, ou, si l'on veut,
+des absurdités du roman, le charme divin de la poésie?
+Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous prêter
+complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus
+dans l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments
+assez de jeunesse pour nous livrer à un plaisir si
+doux, sous quelque forme qu'il nous soit offert?</p>
+
+<p>Cinq seulement des comédies de Shakspeare, <i>la Tempête,
+les Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes,
+Troïlus et Cressida,</i> et <i>le Marchand de Venise</i>, ont échappé, en
+partie du moins, à l'influence du goût romanesque. On
+s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à <i>la
+Tempête</i>. Comme <i>le Songe d'une nuit d'été, la Tempête</i> est
+peuplée de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous
+l'empire de la féerie. Mais après avoir établi l'action
+dans ce monde fictif, le poëte la conduit sans inconséquence,
+sans complication, sans langueur; point de
+sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères
+sont soutenus et simples; le pouvoir surnaturel
+qui dispose des événements se charge de répondre à
+toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les personnages
+libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise
+dans cette atmosphère magique qui les environne sans
+altérer la vérité de leurs impressions ou de leurs idées.
+Le genre est bizarre et léger; mais, la supposition admise,
+rien dans l'ouvrage ne choque le jugement et ne trouble
+l'imagination par l'incohérence des effets.</p>
+
+<p>Dans le système de la comédie d'intrigue, les <i>Joyeuses
+Bourgeoises de Windsor</i> offrent une composition presque
+sans reproches, des moeurs réelles, un dénoûment aussi
+piquant que bien amené, et, à coup sûr, un des ouvrages
+les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a
+évidemment aspiré plus haut dans <i>Timon d'Athènes</i>. C'est
+un essai dans ce genre savant où le ridicule naît du
+sérieux et qui constitue la grande comédie. Les scènes
+où les amis de Timon s'excusent, sous divers prétextes,
+de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni
+d'effet. Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi
+furieuse que sa confiance a été extravagante, le caractère
+équivoque d'Apémantus, la brusquerie des transitions,
+la violence des sentiments forment un spectacle plus
+triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du vieil
+intendant. Bien inférieur à <i>Timon</i>, le drame de <i>Troïlus et
+Cressida</i> présente cependant une conception habile; c'est
+la résolution que prennent les chefs grecs de flatter
+l'orgueil stupide d'Ajax et d'en faire le héros de l'armée,
+pour humilier le superbe dédain d'Achille et obtenir de
+sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières.
+Mais l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les
+bouffonneries de Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus
+ne suffisent pour donner à la pièce cette physionomie
+plaisante sans laquelle il n'y a point de comédie.</p>
+
+<p>Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres
+comédies au système romanesque, appartiennent aussi
+plus complètement à l'invention de Shakspeare. <i>Les
+Joyeuses Bourgeoises de Windsor</i> sont une création originale;
+on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris
+le sujet de <i>la Tempête</i>; la composition de <i>Timon</i> ne doit
+rien au passage de Plutarque sur ce misanthrope; et à
+peine, dans <i>Troïlus et Cressida</i>, Shakspeare a-t-il emprunté
+quelques traits à Chaucer.</p>
+
+<p>La fable du <i>Marchand de Venise</i> rentre tout à fait dans
+le roman, et Shakspeare l'en a tirée comme le <i>Conte
+d'hiver, Beaucoup de bruit pour rien, Mesure pour mesure</i>,
+et tant d'autres, pour l'orner seulement du gracieux
+éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit
+Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain
+reconnu son domaine; il est rentré dans ce monde réel
+où le comique et le tragique se confondent, et, peints
+avec une égale vérité, concourent par leur rapprochement
+à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en
+ce genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race
+humiliée a les vices et les passions qui naissent d'une
+condition pareille; son origine l'a fait ce qu'il est, haineux
+et bas, craintif et impitoyable; il ne songe point à
+s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir l'invoquer
+une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette
+soif de vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène
+du jugement, après nous avoir fait trembler pour les
+jours du vertueux Antonio, Shylock voit inopinément se
+retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont il
+triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé
+à la fois sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion
+et la moquerie s'élèvent presque en même temps
+dans l'âme du spectateur. Preuve singulière de la disposition
+générale de l'esprit de Shakspeare! Il a traité, sans
+mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie
+romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre
+que là où est Shylock, c'est-à-dire la tragédie.</p>
+
+<p>C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction
+du comique et du tragique, la classification des
+oeuvres de Shakspeare; ce n'est point entre ces deux
+genres qu'elles se divisent, mais entre le fantastique et
+le réel, le roman et le monde. Dans la première classe
+se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend
+toutes ses tragédies, scènes immenses et vivantes
+où toutes choses apparaissent sous leur forme solide,
+pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent dans une
+civilisation orageuse et compliquée; là, le comique intervient
+aussi souvent que son caractère de réalité lui donne
+le droit d'y entrer et l'avantage de s'y montrer à propos.
+Falstaff y marche à la suite de Henri V, Dorothée Tear-Sheet
+à la suite de Falstaff; le peuple y entoure les rois,
+les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les
+conditions de la société, toutes les faces de la destinée
+humaine y paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la
+nature qui leur est propre et dans la situation qui leur
+appartient. Le tragique et le comique se réunissent
+quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le
+même caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur
+est plaisante quand elle l'empêche d'écouter toute autre
+voix que la sienne, quand elle met ses sentiments et ses
+paroles à la place des choses qu'on veut lui dire, et qu'il
+a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale
+quand elle lui fait adopter, sans examen, un projet
+dangereux qui le saisit tout à coup de l'idée de la gloire.
+L'opiniâtreté contrariante qui le rend si comique dans
+ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower sera
+la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute
+raison, de tout conseil, abandonné de tout secours, il
+s'élancera sur le champ de bataille, où bientôt, demeuré
+seul, il regardera de tous côtés et <i>ne verra que la mort</i>. Et
+ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des réalités
+humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie,
+théâtre universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité.</p>
+
+<p>En 1595, au plus tard, avait paru <i>Roméo et Juliette</i>. À
+cet ouvrage succédèrent, presque sans interruption,
+jusqu'en 1599, <i>Hamlet</i>, le <i>Roi Jean, Richard II, Richard III</i>,
+les deux <i>Henri IV</i> et <i>Henri V</i>. De 1599 à 1605, l'ordre
+chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous offre
+que des comédies, et <i>Henri VIII</i>, ouvrage de cour et de
+fête. A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le <i>Roi
+Lear, Macbeth, Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan,
+Othello</i>. La première période, comme on voit, appartient
+plutôt aux pièces historiques; la seconde à la tragédie
+proprement dite, à celle dont les sujets, pris hors de
+l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un
+champ plus libre et lui permettaient de se déployer dans
+toute l'originalité de sa nature. Les pièces historiques,
+communément désignées sous le nom <i>d'Histoires</i>, étaient,
+depuis vingt ans environ, en possession de la faveur
+populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du
+goût de son siècle; toujours plus grand, toujours plus
+approuvé à mesure qu'il s'abandonnait plus librement à
+son propre instinct, et cependant toujours attentif à
+mesurer ses hardiesses sur les progrès de son auditoire
+dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date
+de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies
+sans que quelque autre poëte eût, pour ainsi dire,
+tâté, sur le même sujet, les dispositions du public; comme
+s'il eût senti en lui-même une supériorité qui, pour se
+confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution
+vulgaire.</p>
+
+<p>On ne saurait douter qu'entre les pièces historiques
+et la tragédie proprement dite, le génie de Shakspeare
+ne se portât de préférence vers le dernier genre. Le
+jugement général et constant qui a placé <i>Roméo et Juliette,
+Hamlet</i>, le <i>Roi Lear, Macbeth</i> et <i>Othello</i> à la tête de
+ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames
+nationaux, <i>Richard III</i> est le seul que l'opinion ait élevé
+au même rang; nouvelle preuve de mon assertion, car
+c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare ait pu conduire,
+à la manière de ses tragédies, par l'influence d'un
+caractère ou d'une idée unique. Là réside la différence
+fondamentale qui distingue les deux genres de pièces:
+dans les unes, les événements suivent leur cours, et le
+poëte les accompagne; dans les autres, les événements
+se groupent autour d'un homme et ne semblent servir
+qu'à le mettre en lumière. <i>Jules-César</i> est une vraie tragédie,
+et cependant la marche de la pièce est calquée
+sur le récit de Plutarque, aussi bien que le <i>Roi Jean,
+Richard II</i> ou les <i>Henri</i> sur les chroniques de Hollinshed;
+mais Brutus est là qui imprime à l'ouvrage l'unité d'un
+grand caractère individuel. De même l'histoire de <i>Richard III</i>
+est en entier sa propre histoire, l'oeuvre de son
+dessein et de sa volonté, tandis que celle des autres rois
+dont Shakspeare a peuplé son théâtre n'est qu'une
+partie, et souvent la moindre partie du tableau des événements
+de leur temps.</p>
+
+<p>C'est que les événements ne sont pas ce qui préoccupe
+Shakspeare; il ne s'inquiète que des hommes qui les
+font. C'est dans la vérité dramatique, non dans la vérité
+historique, qu'il établit son domaine. Donnez-lui un fait
+à exposer sur la scène; il n'ira pas s'informer minutieusement
+des circonstances qui l'ont accompagné, ni
+des causes diverses et multipliées qui ont pu y concourir;
+son imagination ne lui demandera pas un tableau exact
+des temps, des lieux, ni une connaissance bien complète
+des combinaisons infinies dont se forme le mystérieux
+tissu de la destinée. Ce n'est là que la matière du drame;
+ce n'est pas là que Shakspeare en cherchera la vie. Il
+prend le fait comme le lui livrent les récits, et, guidé par
+ce fil, il descend dans les profondeurs de l'âme humaine.
+C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il
+interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants,
+de ses idées, de ses volontés. Il lui demande, non
+pas:&mdash;«Qu'as-tu fait?&mdash;Mais:&mdash;Comment es-tu fait?
+D'où est née la part que tu as prise dans les événements
+où je te rencontre? Que cherchais-tu? Que pouvais-tu?
+Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui
+m'importe dans ton histoire.»</p>
+
+<p>Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare,
+et cette profondeur de vérité naturelle qui s'y révèle aux
+yeux les moins exercés, et cette absence assez fréquente
+de la vérité locale qu'il eût également su peindre s'il en
+eût fait l'objet d'une étude assidue. De là aussi la différence
+de conception qui se fait remarquer entre ses
+pièces historiques et ses tragédies. Composées sur un
+plan plus national que dramatique, écrites d'avance en
+quelque sorte par des événements connus dans leurs
+détails, et déjà même en possession du théâtre sous des
+formes déterminées, la plupart des pièces historiques
+ne pouvaient s'assujettir à cette unité individuelle que
+Shakspeare se plaisait à faire dominer dans ses compositions,
+mais qui domine si rarement dans les récits de
+l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu
+de chose dans les événements où il a pris place; et la
+situation brillante qui sauve un nom de l'oubli n'a pas
+toujours préservé de la nullité celui qui le portait. Les
+rois surtout, forcés de paraître sur la scène du monde,
+indépendamment de leur aptitude à y jouer un rôle,
+apportent souvent, dans la conduite d'une action historique,
+moins de secours que d'embarras. La plupart des
+princes dont le règne a fourni à Shakspeare ses drames
+nationaux ont sans doute exercé quelque influence sur
+leur propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III,
+ne l'a faite lui-même et tout entière. Shakspeare eût
+cherché vainement, dans leur conduite et leur nature
+personnelle, ce mobile unique des faits, cette vérité
+simple et féconde qu'invoquait l'instinct de son génie.
+Aussi, tandis que, dans ses tragédies, une situation
+morale, un caractère fortement conçu étreint et renferme
+l'action-dans un noeud puissant, d'où s'échappent, pour
+y rentrer ensuite, les faits comme les sentiments, ses
+drames historiques offrent au contraire une multitude
+d'incidents et de scènes destinés moins à faire marcher
+l'action qu'à la remplir. A mesure que les événements
+passent devant lui, Shakspeare les arrête pour en saisir
+quelques détails qui déterminent leur physionomie; et ces
+détails, ce n'est point dans les causes élevées ou générales
+des faits, c'est dans leurs résultats pratiques et familiers
+qu'il va les puiser. Un événement historique peut partir
+de très-haut, mais il atteint toujours très-bas; peu importe
+que ses sources se cachent dans les sommités de
+l'ordre social; il vient aboutir dans les masses populaires;
+il y produit un effet, un sentiment répandu et
+manifeste. C'est là que Shakspeare semble attendre l'événement;
+c'est là qu'il le prend pour le peindre. L'intervention
+du peuple, qui porte une si lourde part du
+poids de l'histoire, est assurément légitime, au moins
+dans les représentations historiques. Elle était nécessaire
+à Shakspeare. Ces tableaux partiels de l'histoire
+privée ou populaire, placés bien loin derrière les grands
+événements, Shakspeare les attire sur le devant de la
+scène, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour
+donner à son oeuvre les formes et les couleurs de la
+réalité. L'invasion de la France, la bataille d'Azincourt,
+le mariage d'une fille de France avec le roi d'Angleterre,
+en faveur de qui le roi de France déshérite le dauphin,
+ne lui suffisent point pour remplir le drame historique
+de <i>Henri V</i>; il appelle à son aide la comique érudition du
+brave Gallois Fluellen, les conversations du roi avec les
+soldats Pistol, Nym, Bardolph, tout ce mouvement subalterne
+d'une armée, et jusqu'aux joyeuses amours de
+Catherine avec Henri. Dans les <i>Henri IV</i>, le comique se
+lie de plus près aux événements; cependant ce n'est pas
+de là qu'il émane; Falstaff et son cortège tiendraient
+moins de place que les faits principaux n'en seraient pas
+moins préparés et ne suivraient pas un autre cours;
+mais ces faits n'ont donné à Shakspeare que les contours
+extérieurs de la pièce; ce sont les incidents de la vie
+privée, les détails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff
+et ses compagnons, qui viennent la remplir et l'animer.</p>
+
+<p>Dans la vraie tragédie, tout prend une autre disposition,
+un autre aspect; aucun incident n'est isolé ni
+étranger au fond même du drame; aucun lien n'est
+léger ou fortuit. Les événements groupés autour du personnage
+principal se présentent avec l'importance que
+leur donne l'impression qu'il en reçoit; c'est à lui qu'ils
+s'adressent, comme c'est de lui qu'ils proviennent; il
+est le commencement et la fin, l'instrument et l'objet
+des décrets de Dieu qui, dans ce monde créé pour
+l'homme, a voulu que tout se fît par les mains de
+l'homme, et rien selon ses desseins. Dieu emploie la
+volonté humaine à accomplir des intentions que l'homme
+n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un
+but qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux
+événements ne tombe point sous leur servitude; si l'impuissance
+est sa condition, la liberté est sa nature; les
+sentiments, les idées, les volontés que lui inspireront les
+choses extérieures émaneront de lui seul; en lui réside
+une force indépendante et spontanée qui repousse et
+brave l'empire que subira son sort. Ainsi fut fait le
+monde; ainsi Shakspeare a conçu la tragédie. Donnez-lui
+un événement obscur, éloigné; qu'à travers une série
+d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire
+vers un résultat déterminé: au milieu de ces faits,
+il place une passion, un caractère, et met dans la main
+de sa créature tous les fils de l'action. Les événements
+suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il
+emploie sa force à les détourner de la direction dont il
+ne veut pas, à les vaincre quand ils le traversent, à les
+éluder quand ils l'embarrassent; il les soumet un moment
+à son pouvoir pour les retrouver bientôt, plus ennemis,
+dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre, et il
+succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte où se
+brisent sa destinée et sa vie.</p>
+
+<p>La puissance de l'homme aux prises avec la puissance
+du sort, tel est le spectacle qui a saisi et inspiré le génie
+dramatique de Shakspeare. L'apercevant pour la première
+fois dans la catastrophe de <i>Roméo et Juliette</i>, il avait
+senti tout à coup la volonté glacée de terreur à l'aspect
+de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme
+et l'inflexibilité du destin, l'immensité de nos désirs et
+la nullité de nos moyens. Dans <i>Hamlet</i>, la seconde de
+ses tragédies, il en reproduit le tableau avec une sorte
+d'effroi. Un sentiment de devoir vient de prescrire à
+Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui
+permette de s'y soustraire; et, dès le premier instant, il
+lui sacrifie tout, son amour, son amour-propre, ses
+plaisirs, les études même de sa jeunesse. Il n'a plus
+qu'un but au monde, c'est de constater le crime qui a
+tué son père et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein,
+il faille briser le coeur de celle qu'il aime; que,
+dans le cours des incidents qu'il fait naître pour y parvenir,
+une méprise le rende le meurtrier de l'inoffensif
+Polonius; qu'il devienne lui-même un objet de risée et
+de mépris; il n'y songe seulement pas; ce sont les résultats
+nécessaires de sa détermination, et dans cette détermination
+est concentrée toute son existence. Mais il veut
+l'accomplir avec certitude; il veut être assuré que le coup
+sera légitime et qu'il ne le manquera pas. Dès lors s'accumulent
+devant ses pas les doutes, les difficultés, les obstacles
+qu'oppose toujours le cours des choses à l'homme
+qui prétend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement
+ses entraves, Hamlet les surmonterait plus
+aisément; mais l'hésitation, la crainte qu'elles inspirent
+font partie de leur puissance, et Hamlet doit la subir
+tout entière. Cependant rien ne l'ébranlé, rien ne le
+détourne; il avance, bien que lentement, les yeux constamment
+fixés sur son but; soit qu'il fasse naître une
+occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas est un progrès;
+il semble toucher au dernier période de son dessein.
+Mais le temps a fourni sa carrière; la Providence
+est à son terme; les événements que Hamlet a préparés
+se précipitent sans son concours; ils se consomment par
+lui et contre lui; et il tombe victime des décrets dont il a
+assuré l'accomplissement, destiné à montrer combien
+l'homme compte pour peu de chose, même dans ce qu'il
+a voulu.</p>
+
+<p>Déjà plus aguerri au spectacle de là vie humaine,
+Richard III, au début de sa sanglante carrière, contemple,
+mais d'un oeil ferme, cette immense disproportion
+sous laquelle succombait sans cesse la pensée du
+courageux mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet
+que plus d'orgueil et de plaisir à dompter cette force
+ennemie; il veut donner un démenti au sort qui paraît
+l'avoir désigné pour l'abaissement et le mépris. En effet,
+on va le voir commander en vainqueur aux chances de
+sa vie; les événements naîtront de ses mains, portant
+l'empreinte de ses volontés; comme sa pensée les a
+conçus, sa puissance les accomplit; il achève ce qu'il a
+projeté, élève son existence à la hauteur de son ambition...,
+et s'abîme au moment marqué par l'inflexible
+destin pour faire éclater, au milieu de ses succès, le
+châtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan,
+également actifs et aveugles dans la conduite de leur
+destinée, attirent de même sur eux, avec la force d'une
+volonté passionnée, l'événement qui doit les écraser.
+Brutus meurt de la mort de César; nul, plus que lui-même
+n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est déterminé
+par un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu,
+comme Hamlet, une apparition qui lui vint dicter son
+devoir; en lui seul il a retrouvé cette loi sévère à laquelle
+il a sacrifié son repos, ses affections, ses penchants; nul
+homme n'est plus maître de lui-même, et comme tous,
+impuissant contre le sort, il meurt; avec lui périt la
+liberté qu'il a voulu sauver; l'espoir même de rendre sa
+mort utile ne luit point à ses yeux; et cependant Shakspeare
+ne lui fait pas dire en mourant: «O vertu, tu
+tu n'es qu'un vain nom!»</p>
+
+<p>C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme
+contre la nécessité, plane son existence morale, indépendante,
+souveraine, exempte des hasards du combat.
+Le génie puissant dont le regard avait embrassé la destinée
+humaine n'en pouvait méconnaître le sublime
+secret; un instinct sûr lui révélait cette explication dernière,
+sans laquelle il n'y a que ténèbres et incertitude.
+Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais dans
+ses mains, marche-t-il d'un pas ferme à travers les
+embarras des circonstances et les perplexités des sentiments
+divers; rien de plus simple, au fond, que l'action
+de Shakspeare; rien de moins compliqué que l'impression
+qu'on en reçoit. L'intérêt ne s'y partage point et s'y
+balance encore moins entre deux penchants opposés,
+deux affections puissantes. Dès que les personnages
+sont connus, dès que la situation est développée, on a
+fait son choix; on sait ce qu'on désire, ce qu'on craint,
+qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent
+pas plus que les intérêts; la conscience ne flotte
+pas plus que les affections. Au milieu des révolutions
+politiques, dans ces temps où la société en guerre avec
+elle-même ne peut plus diriger les individus par ces lois
+qu'elle leur imposait pour le maintien de son unité,
+alors seulement le jugement de Shakspeare hésite et
+laisse hésiter le nôtre; lui-même ne démêle plus bien
+où est le droit, ce que veut le devoir, et ne sait plus nous
+le faire pressentir. Le <i>Roi Jean, Richard II</i>, les <i>Henri VI</i>,
+en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale
+est claire, sans ambiguïté comme sans complaisance.
+Les personnages n'y marchent point ou trompeurs ou
+trompés, entre le vice et la vertu, la faiblesse et le
+crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement, nettement;
+leurs actions sont dessinées à grands traits; l'oeil
+le plus débile ne saurait s'y méprendre. Et cependant,
+science admirable de la vérité! dans ces actions si positives,
+si complètes, si conséquentes, vivent et se déploient
+toutes les inconséquences, tous les bizarres mélanges de
+la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le
+crime; aucun fil ne retient plus ses actions à la vertu;
+et cependant qui peut douter que, dans le caractère de
+Macbeth, à côté des passions qui poussent au crime
+n'existent encore les penchants qui font la vertu? La
+mère de Hamlet n'a gardé, dans son incestueux amour,
+aucune mesure; elle connaît son crime et le commet; sa
+situation est celle d'une effrontée coupable; son âme est
+celle d'une femme qui pourrait aimer la pudeur et se
+trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius
+même, le scélérat Claudius voudrait encore pouvoir
+prier; il ne le peut, mais il le voudrait. Ainsi le coup
+d'oeil du philosophe éclaire et dirige l'imagination du
+poëte; ainsi l'homme n'apparaît à Shakspeare que muni
+de tout ce qui appartient à sa nature. La vérité est toujours
+là, devant les yeux du poëte: il les baisse et il
+écrit.</p>
+
+<p>Mais il est une vérité que Shakspeare n'observe point
+de la sorte, qu'il tire de lui-même, et sans laquelle toutes
+celles qu'il contemple au dehors ne seraient que des
+images froides et stériles: c'est le sentiment qu'elles
+excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystérieux qui
+nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment
+connaître; quand notre pensée a considéré les réalités,
+notre âme s'émeut d'une impression analogue et spontanée;
+sans la colère qu'inspire la vue du crime, d'où
+nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux?
+Nul n'a réuni, au même degré que Shakspeare, ce double
+caractère de l'observateur impartial et de l'homme profondément
+sensible. Supérieur à tout par la raison,
+accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien qu'il
+ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'eût
+pas détesté Iago eût-il pénétré, comme Shakspeare,
+dans les replis de son exécrable caractère? À l'horreur
+qu'il ressent pour le criminel est due l'effrayante énergie
+du langage qu'il lui prête. Qui pourrait nous faire
+trembler, comme lady Macbeth elle-même, de l'action
+qu'elle prépare avec si peu de crainte? Mais s'agit-il
+d'exprimer la pitié, la tendresse, l'abandon de l'amour,
+l'égarement des terreurs maternelles, les fermes et profondes
+douleurs d'une amitié virile? Alors l'observateur
+peut quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare
+lui-même qui s'épanche avec l'abondance de sa
+nature; ce sont les sentiments familiers à son âme qui
+s'émeuvent au moindre contact de son imagination. Les
+femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints comme
+lui? Où l'ingénuité d'un amour permis a-t-elle fait naître
+une fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement
+abandonnée, livrée à la démence par la faiblesse
+de l'âge et la violence de la douleur, se répandit-elle
+jamais en lamentations plus pathétiques que dans le <i>Roi
+Lear</i>? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les émotions
+pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en
+voyant la scène où Hubert, selon sa promesse au roi
+Jean, veut faire brûler les yeux du jeune Arthur? Et si
+ce projet barbare recevait son exécution, qui pourrait la
+supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retracée: il
+y a des douleurs devant lesquelles il s'arrête; il prend pitié
+de lui-même et repousse des impressions trop difficiles à
+soutenir. A peine permet-il quelques mots à Juliette
+entre la mort de Roméo et la sienne; Macduff se taira
+après le massacre de sa femme et de ses enfants; et Shakspeare
+a voulu que Constance fût morte avant de nous
+apprendre la mort d'Arthur. Othello seul aborde sans
+ménagement toute sa souffrance; mais son malheur était
+si horrible, quand il ne le connaissait pas, que l'impression
+qu'il en reçoit, après la découverte de son erreur,
+devient presque un soulagement.</p>
+
+<p>Ainsi ému de ce qui nous émeut, Shakspeare obtient
+notre confiance; nous nous abandonnons avec sécurité
+à cette âme toujours ouverte où nos sentiments ont déjà
+retenti, à cette imagination toujours prête où s'empreint
+l'éclat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres
+brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture
+des jeux d'une mère avec son enfant, simple dans la terrible
+apparition qui ouvre la scène de Hamlet, le poëte
+ne manquera jamais aux réalités qu'il doit nous peindre,
+ni l'homme aux émotions dont il veut nous pénétrer.</p>
+
+<p>Pourquoi donc sommes-nous quelquefois péniblement
+contraints de nous arrêter en le suivant? Pourquoi une
+sorte d'impatience et de fatigue vient-elle assez souvent
+nous troubler dans l'admiration qu'il nous inspire? Un
+malheur est arrivé à Shakspeare; prodigue de ses richesses,
+il n'a pas toujours su les distribuer à propos ni avec
+art. Ce fut aussi quelquefois le malheur de Corneille. Les
+idées se pressaient autour de Corneille, confuses et
+tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni l'un
+ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit
+avec une prudente sévérité. Ils oublient la situation du
+personnage en faveur des pensées qu'elle suscite dans
+l'âme du poëte. Dans Shakspeare surtout, cette excessive
+complaisance pour lui-même arrête et interrompt quelquefois,
+d'une manière fatale à l'effet dramatique,
+l'ébranlement qu'a reçu le spectateur. Ce n'est pas
+seulement, comme dans Corneille, l'ingénieuse loquacité
+d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquiète et bizarre
+rêverie d'un esprit étonné de ses propres découvertes,
+ne sachant comment reproduire toute l'impression qu'il
+en reçoit, et forçant, entassant les idées, les images, les
+expressions, pour réveiller en nous des sentiment pareils
+à ceux qui l'oppressent. Ces sentiments longuement
+développés ne sont pas toujours ceux qui doivent occuper
+le personnage; et non-seulement l'harmonie de la
+situation en est altérée, mais nous nous voyons contraints
+à un certain travail qui achève de nous en distraire.
+Toujours simples dans leurs émotions, les héros de
+Shakspeare ne le sont pas également dans leurs discours;
+toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont
+pas aussi constamment dans les combinaisons qu'ils en
+forment. La vue du poëte embrassait un champ immense,
+et son imagination, le parcourant avec une rapidité
+merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports
+éloignés ou bizarres, et passait de l'un à l'autre par une
+multitude de transitions brusques et singulières qu'elle
+imposait ensuite aux personnages et aux spectateurs.
+De là est né le vrai, le grand défaut de Shakspeare, le
+seul qui vienne de lui-même, et qui se produise quelquefois
+dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence
+trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due
+au contraire qu'à l'absence du travail. Accoutumé par
+le goût de son siècle à réunir souvent les idées et les
+expressions par leurs relations les plus lointaines, il en
+contracta l'habitude de cette subtilité savante qui aperçoit
+tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien; elle a
+gâté plus d'une fois la gaieté de ses comédies comme le
+pathétique de ses tragédies. Si la méditation eût instruit
+Shakspeare à se replier sur lui-même, à contempler sa
+propre force et à la concentrer en la ménageant, il eût
+bientôt rejeté l'abus qu'il en a fait, et il n'eût pas tardé à
+reconnaître que ni ses héros, ni ses spectateurs ne pouvaient
+le suivre dans ce prodigieux mouvement d'idées,
+de sentiments et d'intentions qui, à chaque occasion, au
+moindre prétexte, se soulevaient et s'obstruaient dans
+sa propre pensée.</p>
+
+<p>Mais autant que, par les détails rares et incertains
+qui nous ont été transmis sur sa personne et sa vie, on
+peut concevoir aujourd'hui son caractère, tout porte à
+croire que Shakspeare ne prit jamais tant de soin de ses
+travaux ni de sa gloire. Plus disposé à jouir de lui-même
+qu'à s'en rendre compte, docile à l'inspiration plutôt que
+dirigé par la conscience de son génie, peu tourmenté du
+besoin des succès, plus enclin à en douter qu'attentif aux
+moyens de les préparer, le poëte avança sans mesurer
+sa route, se découvrant lui-même, pour ainsi dire, à chaque
+pas, et conservant peut-être encore, à la fin de sa
+carrière, quelque chose de cette naïve ignorance des
+merveilleuses richesses qu'il y répandait à pleines mains.
+Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent quelques
+allusions à ses sentiments personnels, à la situation de
+son âme ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien
+rarement cette idée, si naturelle à un poëte, de l'immortalité
+promise à ses vers; et ce n'était pas un homme qui
+comptât beaucoup sur la postérité, ou s'en souciât guère,
+que celui qui s'est montré si peu soigneux de jeter quelque
+jour sur les seuls monuments de son existence privée
+que la postérité tienne de lui.</p>
+
+<p>Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets
+le furent, sans doute, de l'aveu de Shakspeare; rien
+n'indique cependant qu'il ait pris la moindre part à leur
+publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché à leur
+donner un intérêt historique par la désignation des
+personnes à qui ils furent adressés ou des occasions qui
+les inspirèrent. Aussi les clartés qu'on y peut entrevoir
+sur quelques circonstances de sa vie sont-elles si douteuses
+qu'elles servent plutôt à inquiéter son historien
+qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même
+dans ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami,
+a jeté les commentateurs de Shakspeare dans un grand
+embarras. De toutes les suppositions hasardées pour
+l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque vraisemblance.
+Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de
+son inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes
+les formes, excepté de la simplicité, près d'une cour où
+l'<i>euphuisme</i>, langage à la mode, avait porté jusque dans
+la conversation familière les plus bizarres travestissements
+de personnes et d'idées, il se peut que, pour
+exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois,
+dans ces compositions légères, un rôle et un langage
+de convention. On sait, par un pamphlet publié en 1598,
+que les <i>doux</i> sonnets de Shakspeare, déjà célèbres bien
+qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme
+de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le
+trait qui les termine est presque toujours répété et
+retourné dans plusieurs sonnets de suite, on sera bien
+tenté de les considérer comme de simples amusements
+d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer
+une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits
+qu'ils indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou
+moins rapprochées que les sonnets de Shakspeare peuvent
+offrir quelques renseignements sur ce qui remplit
+sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces
+trente années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si
+peu d'intérêt à conserver les détails.</p>
+
+<p>Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son
+caractère, contribué à ce silence. Un sentiment de fierté
+autant que la modestie a pu disposer Shakspeare à
+renfermer dans l'oubli une existence dont il était peu
+satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre,
+ni consistance ni éclat. Quelque différence que mette
+Hamlet entre les acteurs ambulants et ceux qui appartenaient
+à un théâtre établi, ces derniers devaient porter
+aussi le poids de la grossièreté du public dont ils dépendaient,
+et de celle des confrères avec qui ils partageaient
+la charge de divertir le public. La passion du spectacle
+fournissait de l'emploi à des gens de tout étage, depuis
+ceux qu'on dressait aux combats de Tours jusqu'aux
+enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de Black-Friars.
+C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces
+deux extrêmes que Shakspeare nous donne une si
+plaisante image dans <i>le Songe d'une nuit d'été.</i> Mais les
+moyens d'illusion auxquels ont recours les artisans
+comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux
+dont se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur
+crépi de plâtre, chargé de figurer la muraille qui sépare
+Pyrame et Thisbé, et instruit à écarter les doigts en
+guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne, son
+chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune,
+ne demandaient pas à l'imagination des spectateurs
+beaucoup plus de complaisance qu'il n'en fallait ailleurs
+pour se représenter la même scène tantôt comme un
+jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun changement,
+comme un rocher contre lequel vient se briser
+un vaisseau, puis enfin comme un champ de bataille où
+quatre hommes, armés d'épées et de boucliers, viennent
+figurer deux armées en présence<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il y a lieu de croire
+que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même
+public; du moins est-il certain que les pièces de
+Shakspeare ont été jouées à <i>Black-Friars</i> et au <i>Globe</i>,
+deux théâtres différents, bien qu'appartenant à la même
+Troupe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre que
+donne sir Philippe Sidney dans sa <i>Defence of Poesie</i>, imprimée en
+1595.</blockquote>
+
+<p>Les comédiens ambulants étaient en usage de donner
+leurs représentations dans les cours d'auberge; le théâtre
+en occupait une partie; les spectateurs remplissaient
+l'autre et demeuraient à découvert ainsi que les acteurs;
+les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et
+les galeries au-dessus offraient des places sans doute
+plus chères. Les théâtres de Londres avaient été construits
+sur ce modèle; et ceux qu'on appelait <i>théâtres</i>
+<i>publics</i>, par opposition aux <i>salles particulières</i>, avaient
+gardé la coutume de représenter en plein jour et sans
+autre toit que le ciel. Le <i>Globe</i> était un théâtre public et
+<i>Black-Friars</i> une salle particulière; nul doute que ces
+derniers établissements ne fussent d'un rang supérieur;
+on vit même plus tard la qualité de spectateurs de
+<i>Black-Friars</i> regardée comme le signe d'un goût plus
+élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne
+se dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare
+monta sur la scène, les nuances en étaient probablement
+très-confuses. En 1609, Decker, dans un
+pamphlet intitulé <i>Guis Hornbook</i>, écrit un chapitre sur
+«la manière dont un homme du bel air doit se conduire
+au spectacle.» On y voit que, dans les salles
+<i>publiques</i> ou <i>particulières</i>, le gentilhomme doit d'abord
+aller prendre place sur le théâtre même: là il s'assiéra à
+terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou
+non de payer un siège. Il gardera courageusement sort
+poste malgré les huées du parterre, dût même la populace
+qui le remplit «lui cracher au nez et lui jeter de
+la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme
+de supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles
+animaux-là.» Cependant si la multitude se met à crier
+à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!» le danger devient
+assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le gentilhomme
+à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient
+apporter, pendant le spectacle, de la bière, des pommes,
+et les acteurs en avaient souvent leur part; on fournissait
+d'un autre côté aux gentilhommes, pour leur argent,
+des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans les
+règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y
+établir une partie de jeu avant le commencement de la
+pièce. <i>Guls Hornbook</i> leur recommande de témoigner
+une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils ensuite se
+rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner
+plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses
+cartes sur le théâtre après en avoir déchiré trois ou
+quatre avec les apparences de la fureur. Parler, rire,
+tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur
+déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession
+des honneurs de la scène. Ces plaisirs des gentilhommes
+indiquent assez quels étaient ceux de la populace réunie
+au parterre, et que les écrits contemporains désignent
+ordinairement sous le nom de <i>puants</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> Le sort des
+acteurs voués aux divertissements d'un tel public devait
+avoir plus d'un dégoût, et il est permis d'attribuer à ce
+que Shakspeare en avait souffert cette aversion pour
+les réunions populaires qui se manifeste souvent
+dans ses ouvrages avec tant d'énergie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>Stinkards</i>.</blockquote>
+
+<p>La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient
+pour le théâtre ne nous donnent pas, sous ces deux
+rapports, une idée plus honorable des acteurs qui les
+fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune,
+gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère
+de poëte et de comédien, il faut cette foi robuste
+que les commentateurs ont vouée à leur patron. Shakspeare
+lui-même nous laisse peu de doute sur des torts
+qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans
+un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de
+mes mauvaises actions,» porte seule le reproche des
+«moyens publics» auxquels l'a réduit la nécessité de
+subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom est
+diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément
+dans lequel elle agit, ainsi qu'il arrive à la main
+du teinturier. Ayez donc pitié de moi, et souhaitez
+que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et
+patient, je boirai des potions de vinaigre contre la
+puissante contagion où je vis<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» Dans le sonnet suivant,
+s'adressant à la même personne, toujours sur le
+ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse:
+«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi
+«l'empreinte que grave sur mon front le reproche vulgaire.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.</blockquote>
+
+
+<p>Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien
+si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de
+mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?» Ailleurs
+il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies par
+l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de
+peur que la faute que je pleure ne te fasse rougir; et
+tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, dans la
+crainte de déshonorer ton nom<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.» Puis il se plaint
+d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que
+les fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par
+des censeurs encore plus fragiles que lui<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. On devine
+aisément quelle devait être la nature des faiblesses de
+Shakspeare; plusieurs sonnets sur les infidélités, et
+même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, indiquent
+assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour
+objet des personnes capables de les honorer. Cependant,
+comment supposer que, dans l'état des moeurs au XVIe siècle,
+la sévérité publique déployât tant de rigueur contre
+de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du
+poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà
+de l'usage, ou simplement un déshonneur particulier
+attaché aux désordres et à l'état de comédien. Cette
+dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun
+reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur
+un homme dont ses contemporains n'ont jamais parlé
+qu'avec une affection pleine d'estime, et que Ben-Johnson
+déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette
+assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait
+honteux à sa mémoire, quelque tort connu que l'officieux
+rival n'eût pas manqué de constater en l'excusant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Sonnet 112, <i>ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Sonnet 36, <i>ibid.</i>, p. 61.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Sonnet 121, <i>ibid.</i> p. 678.</blockquote>
+
+<p>Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé
+du spectacle d'une élégance relative de sentiments et de
+moeurs qu'il ne soupçonnait pas encore, averti soudain
+que sa nature lui donnait droit de participer à ces délicatesses
+jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare
+se sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses
+entraves; peut-être s'exagéra-t-il son abaissement, par
+cette disposition d'une âme fière, d'autant plus accablée
+d'une condition inégale qu'elle se sent plus digne de
+l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette
+circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi
+bien que la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir
+des distances humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu.
+Sa première dédicace à lord Southampton, celle de <i>Vénus
+et Adonis</i>, est écrite avec une respectueuse timidité. Celle
+du poëme de <i>Lucrèce</i>, publié l'année suivante, exprime
+un attachement reconnaissant, mais sûr d'être accueilli,
+et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.»
+Le ton de cette préface conforme à celui d'un grand
+nombre de sonnets, des bienfaits répétés auxquels
+l'amitié de lord Southampton donna ce mérite qui permet
+qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait
+inspirer au sensible et confiant Shakspeare l'aimable et
+généreuse protection d'un jeune homme brillant et
+considéré, toutes ces circonstances ont fait supposer à
+quelques commentateurs que lord Southampton pouvait
+bien avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète.
+Sans examiner à quel point <i>l'euphuisme</i>, l'exagération du
+langage poétique et le faux goût du temps ont pu donner
+à lord Southampton les traits d'une maîtresse adorée, on
+ne saurait méconnaître que la plupart de ces sonnets
+s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour
+qui le dévouement du poëte porte le caractère d'un
+respect soumis autant que passionné. Plusieurs indiquent
+des relations littéraires, habituelles, et intimes. Tantôt
+Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, tantôt il se
+plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations:
+«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>;»
+et cependant la douleur d'un tel partage se reproduit
+sous toutes les formes de la jalousie, tantôt résignée,
+tantôt poussée, par des sentiments trop amers, à laisser
+échapper des reproches pressants, mais contenus dans
+les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il
+semble, d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop
+«fréquenté des esprits inconnus,» trop livré au monde
+«les droits chèrement achetés» d'une affection qui
+l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations;
+mais il revient, et réclame son pardon au nom de la
+confiance que lui inspire toujours cette affection qu'il a
+négligée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. Un autre sonnet parle de torts mutuels pardonnés,
+mais dont la douleur est encore présente<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Si
+ce ne sont pas là de pures formes de langage employées
+peut-être dans des occasions bien différentes de celles
+qu'elles paraissent indiquer, le sentiment qui occupait
+ainsi la vie intérieure du poëte était aussi orageux que
+passionné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Sonnet 82, <i>ibid.</i>, p. 646.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Sonnet 117, <i>ibid.</i> p. 675.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sonnet 120, <i>ibid.</i> p. 677.</blockquote>
+
+<p>Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi
+un cours tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans
+aucune querelle littéraire; et sans les malignes allusions
+de l'envieux Ben-Johnson, à peine une critique s'associerait-elle
+aux éloges qui consacrent sa supériorité.
+Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare
+placé comme il avait droit de prétendre à l'être, recherché
+pour le charme de son caractère autant que pour l'agrément
+de son esprit et l'admiration due à son génie. Un
+coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi
+qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence,
+cette régularité, cet ordre nécessaires à la considération.
+On le voit achetant successivement dans son
+pays natal une maison et diverses portions de terre dont
+il forme bientôt une propriété suffisante pour assurer
+l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre,
+en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux
+cents livres sterling par an, somme considérable pour le
+temps; et si les bienfaits de lord Southampton sont venus
+au secours de l'économie du poëte, on peut juger que du
+moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa vie
+de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth
+eurent part aussi à la fortune de son poète favori.
+Le don d'un écusson accordé, ou plutôt confirmé à son
+père en 1599, prouve en effet l'intention d'honorer sa
+famille. Mais rien n'indique d'ailleurs que Shakspeare
+ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de
+distinction supérieures ou même égales à l'accueil que
+recevait de Louis XIV Molière, comme lui comédien et
+poëte; ainsi que Molière, Shakspeare, si l'on en excepte
+son intimité avec lord Southampton, chercha surtout ses
+relations habituelles parmi les gens de lettres dont il
+avait probablement contribué à relever la condition
+sociale. Le club de la <i>Sirène</i>, fondé par sir Walter Raleigh
+et où se réunissaient Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont,
+Fletcher, etc., a été longtemps célèbre par l'éclat
+des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et
+Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait
+un immense avantage sur la lenteur laborieuse de
+son rival. Les traits qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui
+la peine d'être recueillis. Peu de bons mots sont
+en état de fournir une carrière de deux siècles.</p>
+
+<p>Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable
+et douce retiendra longtemps Shakspeare au milieu de
+sociétés conformes aux besoins de son esprit et sur le
+théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au
+plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de
+Jacques Ier la direction du théâtre de Black-Friars, sans
+qu'on puisse entrevoir aucun dégoût de la part du roi à
+qui il devait cette nouvelle faveur, ni de la part du public
+auquel il venait de donner <i>Othello</i> et la <i>Tempête</i>, Shakspeare
+quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à
+Stratford, dans sa maison de <i>Newplace</i> et au milieu de
+ses champs. Le besoin de la vie de famille s'est-il fait
+sentir à lui? Mais il pouvait attirer à Londres sa femme
+et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort tourmenté
+de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il
+faisait, dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais
+on l'accusait de trouver, même sur la route, des distractions
+du genre de celles qui avaient pu le consoler, au
+moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant
+s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa
+mère, la belle et spirituelle hôtesse de <i>la Couronne</i>, à
+Oxford, où Shakspeare s'arrêtait en allant à Stratford.
+Si les sonnets de Shakspeare devaient être regardés
+comme l'expression de ses sentiments les plus habituels
+et les plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer
+un seul mot relatif à son pays, à ses enfants, pas même
+au fils qu'il perdit à l'âge de douze ans. Cependant Shakspeare
+ne pouvait ignorer la tendresse paternelle: celui
+qui, dans <i>Macbeth</i>, a peint la pitié sous la forme d'un
+«pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait
+dire à Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible
+comme une femme, il ne faut pas voir le visage d'une
+femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien rendu les
+tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait
+avoir vu ses propres enfants sans ressentir les
+tendresses de coeur d'un père. Mais Shakspeare, tel que
+son caractère se présente à notre pensée, avait pu
+trouver longtemps, dans les distractions du monde, de
+quoi tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était
+capable de donner aux affections. Quoi qu'il en soit,
+il est plus difficile de démêler les causes qui déterminèrent
+son départ de Londres, que d'entrevoir celles
+qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être
+quelques infirmités vinrent-elles l'avertir de la nécessité
+du repos; peut-être aussi le désir bien naturel de
+montrer à son pays une existence si différente de celle
+qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de
+renoncer à des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement
+les plaisirs de la jeunesse.</p>
+
+<p>De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à
+Shakspeare dans sa retraite. Une disposition naturelle
+à jouir vivement de toutes choses rendait également
+propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle
+avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier
+mûrier qui ait été introduit dans le canton de
+Stratford, planté des mains de Shakspeare en un coin
+de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un siècle
+attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient
+ses journées. Une aisance suffisante, l'estime
+et l'amitié de ses voisins, tout semblait lui promettre
+ce qui couronne si bien une vie brillante, une vieillesse
+tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616,
+le jour même où il avait atteint sa cinquante-deuxième
+année, la mort vint l'enlever à cette situation commode
+et calme dont peut-être il n'eût pas toujours
+livré au repos seul les heureux loisirs.</p>
+
+<p>Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba.
+Son testament est daté du 25 mars 1616; mais
+la date de février, effacée pour faire place à celle de
+mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un
+mois auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite
+santé; mais cette précaution prise si fort à propos dans
+un âge encore si éloigné de la vieillesse fait présumer
+que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en lui
+l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette
+supposition; et les derniers jours de Shakspeare sont
+entourés d'une obscurité encore plus profonde, s'il se
+peut, que celle de sa vie.</p>
+
+<p>Son testament n'offre rien de remarquable, si ce
+n'est une nouvelle preuve du peu de place qu'occupait
+dans sa pensée la femme à qui il s'était si précipitamment
+uni. Après avoir institué légataire universelle sa
+fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de
+Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs
+personnes, parmi lesquelles il oublie sa femme, et ne
+s'en souvient ensuite que pour lui léguer dans un
+interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais <i>le
+second après le meilleur</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. Une distraction semblable,
+réparée de la même manière, se fait remarquer à
+l'égard de Burbadge, Hemynge et Condell, les seuls de
+ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il
+lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six
+schellings pour avoir une bague. Burbadge, le premier
+acteur de son temps, avait contribué au succès
+des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont
+donné, sept ans après sa mort, la première édition
+complète de ses oeuvres dramatiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>The second best.</i></blockquote>
+
+<p>Cette singulière omission du nom de la femme de
+Shakspeare, si légèrement réparée, indique peut-être
+plus que de l'oubli; on est tenté de la regarder comme
+le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont
+l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à
+adoucir un peu la manifestation.</p>
+
+<p>La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un
+marchand de vin, reçut une part beaucoup moins
+considérable que madame Hall, sa soeur, de l'héritage
+de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une
+prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi
+avantager Susanna? Une épitaphe gravée sur le
+tombeau de celle-ci, morte en 1649, la représente
+comme «spirituelle au delà de la portée de son
+sexe,» et ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,»
+mais plus encore en ce qu'elle était «sage
+pour le salut et pleurait avec tous ceux qui pleuraient.»
+Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon
+qu'elle ne savait pas écrire, fait constaté par un acte
+encore existant, où elle a apposé une croix ou quelque
+autre signe analogue, indiqué par une note marginale
+comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa
+trois fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut
+qu'une fille, mariée d'abord à Thomas Nash et ensuite
+à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne naquit de
+ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération
+la postérité de Shakspeare.</p>
+
+<p>Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la
+mort de Cervantes.</p>
+
+<p>Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où
+subsiste encore son tombeau. Il est représenté de grandeur
+naturelle, assis dans une niche, un coussin
+devant lui et une plume à la main. Cette figure avait
+été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des
+couleurs de la vie, les yeux d'un brun clair, la barbe
+et les cheveux plus foncés. Le pourpoint était écarlate
+et la robe noire. Les couleurs ternies par le temps en
+furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John
+Ward, grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble,
+sur les profits d'une représentation d'<i>Othello</i>. Mais en
+1793, M. Malone, l'un des principaux commentateurs
+de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse
+couche de blanc, conduit sans doute par cette prévention
+exclusive en faveur des coutumes modernes qui
+l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un voyageur
+indigné a, par un quatrain inscrit dans l'<i>Album</i> de l'église
+de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le
+profanateur qui «badigeonne son tombeau comme il
+gâta ses pièces.» Sans adhérer absolument aux dures
+expressions d'une légitime colère, on ne peut s'empêcher
+de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc
+de M. Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses
+commentaires, et ce caractère général du XVIIIe siècle
+asservi à ses propres goûts, et inhabile à comprendre
+ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses habitudes
+ou de ses idées.</p>
+
+<p>Bien que cette malencontreuse réparation ait eu
+l'inconvénient d'altérer la physionomie du portrait de
+Shakspeare, elle n'a cependant pu tout à fait effacer,
+dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait
+avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur
+la pierre sépulcrale placée au-dessous de la niche sont
+gravés quatre vers dont voici la traduction:</p>
+
+<p>«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière
+ici enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et
+maudit soit celui qui déplacera mes os!»</p>
+
+<p>Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par
+Shakspeare lui-même, fut, dit-on, la cause qui empêcha
+de transporter son tombeau à Westminster,
+comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années
+qu'il se forma, contre le mur de l'église de Stratford,
+une excavation qui mit à découvert la fosse même où
+avait été déposé le corps; le sacristain qui, pour empêcher
+les déprédations sacrilèges de la curiosité ou
+de l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à
+ce que la voûte fût réparée, ayant essayé de porter
+la vue au dedans de la tombe, n'y aperçut ni
+ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière.
+«Il me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait,
+que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière
+de Shakspeare.»</p>
+
+<p>Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des
+hommages qu'a longtemps partagés avec lui le mûrier
+de Shakspeare. Vers le milieu du dernier siècle, un
+M. Castrell, riche ecclésiastique, devint propriétaire de
+Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps
+dans la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs
+mains, et la maison avait été rebâtie, mais le mûrier
+restait sur pied, objet de la vénération des curieux.
+M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui attirait, le fit
+couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne se
+permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se
+targue quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de
+propriété qui se croirait compromis s'il s'asservissait à
+quelque respect pour un sentiment public. Peu d'années
+après, ce même M. Castrell, sur un démêlé qu'il eut
+avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe
+qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne
+serait point taxée; et en effet il la fit abattre et en
+vendit les matériaux. Quant au mûrier, il fut sauvé en
+partie du feu auquel l'avait dévoué M. Castrell par un
+horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup
+d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à
+cure-dents et autres petits meubles. La maison où naquit
+Shakspeare subsiste encore à Stratford, toujours
+montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours, et
+même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit
+l'épée du poëte, la lanterne qui lui servit à jouer,
+dans <i>Roméo et Juliette</i>, le rôle du frère Laurence, ou
+les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim de sir
+Thomas Lucy.</p>
+
+<p>Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en
+Angleterre, ce culte dont la dévotion, depuis soixante
+ans si fervente, semble aujourd'hui répandre, dans
+quelques parties de l'Europe, un reflet de sa chaleur.
+Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait
+perdu son ami Fletcher, mais il conservait son talent,
+dont Fletcher avait plutôt affaibli que soutenu les
+effets. Les besoins de la curiosité l'emportent trop souvent
+sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer
+Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller
+juger les nouvelles productions de ses émules. Ce ne fut
+point à sa pédanterie dramatique que Ben-Johnson dut
+alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il n'osait
+prétendre à partager. Les triomphes du goût classique
+se bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de
+lettres de son temps, peu difficiles en fait de régularité,
+et toujours heureux d'avoir à venger la science des
+dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies de
+Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement
+accueillies du public, repoussées même quelquefois avec
+une irrévérence dont il se faisait ensuite justice dans
+ses préfaces. Mais ses <i>Masques</i>, espèce d'opéra, obtinrent
+un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits
+s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses,
+plus on devait se rejeter sur les <i>Masques</i>. Plusieurs
+poëtes de l'école de Shakspeare s'appliquaient
+aussi à satisfaire le goût du public pour le genre de
+plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou
+moins heureux, mais soutenus avec une grande activité,
+entretenaient ce goût pour le théâtre qui survit aux époques
+de ses chefs-d'oeuvre. Cinq cent cinquante pièces de
+théâtre environ, sans compter celles de Shakspeare,
+Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées
+avant la restauration de Charles II; dans ce nombre,
+trente-huit seulement peuvent dater des temps antérieurs
+à Shakspeare; on a vu que, durant sa vie, l'usage
+n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la
+représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent,
+ou à peu près, tous les théâtres; la plupart de ces productions
+appartiennent donc aux vingt-cinq années qui
+s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le commencement
+des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé
+quelque temps la popularité du premier poëte
+dramatique de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623,
+Hemynge et Condell avaient publié la première édition
+complète de ses pièces, dont treize seulement avaient
+été imprimées de son vivant. Le respect subsistait toujours;
+mais pour qu'une réputation consommée inspire
+un autre sentiment que le respect, il faut peut-être que
+le temps vienne à son aide, qu'il l'efface et l'assoupisse
+d'abord pour lui rendre un jour l'attrait d'une gloire
+méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre et la
+curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen,
+et à y trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un
+grand écrivain obtient rarement, de la génération qui le
+suit, les hommages que lui prodiguera la postérité. Quelquefois
+même de longs espaces de temps sont nécessaires
+pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur
+accomplisse son cours et ramène vers lui le monde.
+Plusieurs causes contribuèrent à prolonger pour Shakspeare
+cet intervalle de froideur et presque d'oubli.</p>
+
+<p>Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme
+vinrent d'abord, non-seulement interrompre toute représentation
+dramatique, mais détruire, autant qu'il se
+pouvait, la trace de tout amusement de ce genre. La
+Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger,
+que ne partageait pas toute la nation, mais qui
+dominait avec la cour. La littérature anglaise prit alors
+un caractère que n'effaça point, en 1688, une révolution
+nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur
+par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle
+du XVIIIe, conservèrent en Angleterre une influence de
+jeunesse qu'avait perdue la vieille gloire de Shakspeare.
+Cinquante ans après sa mort, Dryden avait déjà déclaré
+son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement
+du XVIIIe siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style
+«grossier et barbare, de ses tournures et de son esprit
+tout à fait passé de mode;» et Shakspeare fut alors,
+par cette raison, rejeté de plusieurs collections de poètes
+modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus
+Shakspeare, grammaticalement parlant: on a plusieurs
+preuves de ce fait, et Dryden a prouvé lui-même, en
+refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le comprenait
+pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était
+pas compris, bientôt même il ne fut plus connu. En 1707,
+un poëte nommé Tate donna comme son ouvrage un
+<i>Roi Lear</i>, dont il a, dit-il, tiré le fond d'une pièce de
+même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme
+intéressante. Cette pièce est le <i>Roi Lear</i> de Shakspeare.</p>
+
+<p>Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout
+à fait cessé d'accorder à Shakspeare une part dans la
+gloire littéraire de leur pays; mais c'était timidement
+et par degrés qu'ils soulevaient le joug des préventions
+de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden
+avait refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition
+qu'il en donna en 1725, se contente d'en retrancher
+ce qu'il ne peut se résoudre à regarder comme l'oeuvre
+du génie auquel il rend du moins cet hommage. Quant
+à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé
+de pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,»
+et d'abord sans songer à plaire à des esprits «d'une
+meilleure sorte.» En 1765, Johnson déjà plus hardi,
+encouragé par l'aurore d'un retour au goût national,
+défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare
+contre les prétentions de l'autorité classique; et
+s'il accorde quelque chose aux dédains d'un siècle plus
+poli pour la <i>vulgarité</i> et l'ignorance du vieux poëte, du
+moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le vulgaire
+c'est toute la nation.</p>
+
+<p>On réimprimait donc et on commentait Shakspeare;
+mais les mutilations de ses oeuvres obtenaient seules les
+honneurs de la scène; le Shakspeare amendé par Dryden,
+Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât représenter-,
+et le <i>Tatler</i> ayant à citer des vers de <i>Macbeth</i>, les
+prenait dans le <i>Macbeth</i> corrigé par Davenant. Ce fut
+Garrick qui, ne trouvant nulle part, aussi bien que dans
+Shakspeare, de quoi suffire aux besoins de son propre
+talent, l'arracha à ces honteuses protections, prêta à cette
+vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit
+le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique
+admiration des Anglais.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour,
+répandu et redoublé cette admiration. Cependant elle
+demeurait stérile, et Shakspeare régnait, dit sir Walter
+Scott, «comme un prince grec sur des esclaves persans
+qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.»
+Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens
+souvenirs; une ancienne époque, pour porter de nouveaux
+fruits, a besoin d'être de nouveau fécondée par
+un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis sa
+fécondité.</p>
+
+<p>Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre
+aussi commence à en éprouver l'impulsion; les
+romans de sir Walter Scott en sont la preuve; Mais ce
+qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle
+gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres
+genres de sa littérature, l'Angleterre ne sera pas seule
+à le recevoir de lui. Dans la secousse littéraire qui l'agite,
+l'Europe continentale tourne les yeux vers Shakspeare.
+L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour modèle
+plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu
+dans leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent
+colorer qu'un fruit né du sol. Cependant la voie où l'Allemagne
+est entrée mène à la découverte des vraies richesses;
+qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité
+ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit
+naturel de sa civilisation, possède déjà son caractère original
+et distinct. L'Italie seule et la France, patries du
+classique moderne, s'étonnent du premier ébranlement
+donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur
+de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le
+doute ne se présente encore à nous que comme un ennemi
+dont on commence à craindre les atteintes; il semble que
+la discussion porte un aspect menaçant, et que l'examen
+ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation,
+on hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne
+remplacera point; on a peur de se trouver sans loi, et de
+ne rien découvrir que l'insuffisance ou l'illégitimité des
+principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer sans
+inquiétude.</p>
+
+<p>Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question
+sera posée entre la science et la barbarie, les beautés
+de l'ordre et les effets du désordre, tant qu'on s'obstinera
+à ne voir, dans le système dont Shakspeare a tracé les
+premiers contours, qu'une liberté sans frein, une latitude
+indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la
+course du génie. Si le système romantique a des beautés,
+il a nécessairement son art et ses règles. Rien n'est beau
+pour l'homme qui ne doive ses effets à certaines combinaisons
+dont notre jugement peut toujours nous donner
+le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance.
+La science ou l'emploi de ces combinaisons constitue
+l'art. Shakspeare a eu le sien. Il faut le découvrir dans
+ses ouvrages, examiner de quels moyens il se sert, à
+quels résultats il aspire. Alors seulement nous connaîtrons
+vraiment le système; nous saurons à quel point il
+peut encore se développer, selon la nature générale de
+l'art dramatique considéré dans son application à nos
+sociétés modernes.</p>
+
+<p>Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des
+temps passés ou chez des peuples étrangers à nos moeurs,
+c'est parmi nous et en nous-mêmes qu'il faut chercher
+les conditions et les nécessités de la poésie dramatique.
+Différent en ceci des autres arts, outre les règles absolues
+que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de
+l'homme, l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent
+de l'état mobile de la société. Dans l'imitation
+du style antique, les statuaires modernes n'éprouvent
+d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa perfection:
+le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité
+n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire
+tout ce qu'il admire dans une tragédie de Sophocle. Il est
+aisé d'en démêler la cause. Devant une statue ou un
+tableau, le spectateur reçoit d'abord, du sculpteur ou du
+peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est
+à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête,
+il regarde; sa disposition naturelle, ses souvenirs, ses
+pensées viennent se grouper autour de l'idée principale
+qui s'offre à ses yeux, et développent en lui par degrés
+l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer.
+L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté
+de concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement
+qu'elle a reçu, le suit dans sa propre direction, l'accélère
+par ses propres forces, et crée ainsi elle-même le plaisir
+dont elle jouit. Que devant un tableau de martyre, l'un
+s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre
+de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des
+bourreaux pénètre celui-ci d'indignation; qu'une teinte
+de satisfaction courageuse répandue dans les regards de
+la victime rappelle au patriote les joies du dévouement à
+une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par
+la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité:
+peu importe la diversité de ces impressions; elles sont
+toutes également naturelles, également libres; chaque
+spectateur choisit, pour ainsi dire, le sentiment qui lui
+convient, et quand il y est entré, aucun fait extérieur ne
+vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui
+auquel chacun se livre selon son penchant.</p>
+
+<p>Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au
+contraire, tout change à chaque pas; chaque moment
+produit une impression nouvelle. Il a suffi au peintre
+d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier
+rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique
+renoue sans cesse cette relation, qu'il la
+maintienne à travers les vicissitudes de situations diverses.
+Tous les actes où se déploie l'existence humaine,
+toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui
+la peuvent modifier pendant la durée d'un événement
+toujours compliqué, voilà les nombreux et mobiles
+objets qu'il présente au public; et il ne lui est pas permis
+de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un
+instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment
+sur eux, qu'à chaque pas il excite dans leur âme des
+émotions analogues à la situation toujours changeante
+où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il ne
+s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants,
+s'il ne répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne
+s'adresse constamment à des idées qui leur soient familières,
+et ne leur parle le langage qu'ils ont coutume
+d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi touchante
+si elle se manifeste d'une façon contraire à nos
+habitudes; la sympathie ne s'éveillera point avec la
+même vivacité sur des intérêts auxquels nous avons
+cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité
+d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas
+pour nous, aux discours de Ménélas, la force qu'elle
+pouvait leur donner chez les Grecs, attachés à leur
+croyance; ce n'est pas la farouche chasteté d'Hippolyte
+qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour
+obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en
+attendre, a besoin de s'attacher à des devoirs que nos
+moeurs nous aient appris à respecter et à chérir.</p>
+
+<p>Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation
+et à celles des arts purement poétiques, tenu,
+comme l'épopée dans ses récits, de mettre la vie humaine
+en mouvement, appelé, comme la peinture et la sculpture,
+à la présenter en personne et sous des traits individuels,
+le poëte dramatique est obligé de renfermer,
+dans les vraisemblances d'une action, tous les moyens
+dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses personnages
+ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils
+étaient là, réellement occupés du fait qu'ils nous représentent.
+Le poëte épique fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs,
+les honneurs de l'édifice où il les introduit; il les
+accompagne de ses propres discours, les aide de ses
+explications, et par la peinture des moeurs, des temps,
+des lieux, il les dispose à la scène dont il va les rendre
+témoins, et leur ouvre en tout sens le monde où il veut
+les transporter et se transporter avec eux. Le personnage
+dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est sans
+tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication
+avec lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il
+doit s'en faire suivre. Ainsi séparés l'un de l'autre,
+comment parviendront-ils à se rapprocher si une profonde
+et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment
+ces héros, qui ne font rien pour le public que
+sentir, et parler sous ses yeux, n'en seront compris et
+accueillis qu'autant qu'ils se rencontreront avec lui dans
+leur manière de concevoir, de sentir, de parler, et l'effet
+dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à s'unir
+dans les mêmes impressions.</p>
+
+<p>Les impressions de l'homme communiquées à l'homme,
+telle est en effet l'unique source des effets dramatiques.
+L'homme seul est le sujet du drame; l'homme seul en
+est le théâtre. Son âme est la scène où viennent jouer
+leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point
+par leur propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports
+avec l'être moral dont la destinée nous occupe,
+que les événements prennent part à l'action; tout caractère
+dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à
+exercer sur nous une influence directe, au lieu d'agir
+par l'intermédiaire d'un personnage sensible, et par
+l'émotion que nous recevons, à notre tour, de l'émotion
+qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène
+est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au
+spectateur et non à Thésée: Thésée, déjà instruit que
+son fils est mort, n'est plus capable de se prêter aux
+impressions du récit. Si, encore incertain, il ne devait
+arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les
+angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques
+dont elle est peut-être surchargée n'empêcheraient pas
+qu'elle ne fût dramatique, car les impressions qu'elle
+produit seraient pour nous celles d'un personnage intéressé
+au résultat; nous les sentirions dans le coeur de
+Thésée.</p>
+
+<p>Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait
+dramatique; l'évènement qui en est l'occasion ne le
+constitue point. La mort de l'amant est rendue dramatique
+par la douleur de l'amante, le danger du fils par
+l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du
+meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que
+nous occupe Astyanax. Un tremblement de terre et les
+bouleversements physiques qui l'accompagnent ne fourniront
+qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet d'un
+récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête
+chauve du vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses
+compagnons, déchiré de la pitié qu'il leur inspire l'apparition
+d'un spectre ne ferait rien à personne dans la
+salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et
+pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth,
+Shakspeare a eu soin d'en rendre témoins un
+médecin et une femme de chambre, chargés de nous
+transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent.</p>
+
+<p>Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y
+déploie animée, agrandie par les événements qui s'y
+rapportent, et qui doivent à ce rapport seul leur caractère
+théâtral. Dans la comédie, plus petits que la passion
+qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent
+de cette passion une importance risible; dans la tragédie,
+plus puissants que les moyens dont l'homme dispose,
+ils nous émeuvent du spectacle de sa grandeur et
+de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement,
+car son art est de faire naître, de l'homme même et de
+ses travers, les événements dont l'homme s'agite. Cette
+invention est rarement un mérite pour le poëte tragique,
+car son oeuvre est de démêler et de faire éclater
+l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit.
+S'il faut en général que le fond de la tragédie soit pris
+dans l'histoire des grands et des puissants, c'est que les
+impressions fortes dont elle veut nous saisir ne peuvent
+guère nous être communiquées que par des caractères
+forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée
+ordinaire. C'est dans le développement de la haute
+fortune et de ses terribles vicissitudes que paraît l'homme
+tout entier, avec la richesse et dans l'énergie de sa nature.
+Ainsi concentré dans l'individu, le spectacle du
+monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à
+travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements
+nous atteignent par la sympathie, source de l'illusion
+dramatique.</p>
+
+<p>Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures
+de cire de Curtius surpasseraient toutes les statues de
+l'antiquité, et un panorama serait le dernier effort de la
+peinture. S'il s'agissait d'en imposer à la raison et d'imprimer
+à l'imagination une secousse assez forte pour pervertir
+le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale
+pût être prise pour l'accomplissement d'un fait réel
+et actuel, il suffirait de bien peu de scènes pour conduire
+les spectateurs à ce degré de folie dont l'effet serait
+de troubler bientôt le spectacle par la violence de
+leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des
+objets imités par un art quelconque, l'âme, émue du
+moins de la réalité des impressions qu'elle en reçoit,
+éprouvât véritablement les sentiments dont une représentation
+fictive produit en elle l'image, les travaux du
+génie n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les
+douleurs de la vie avec le spectacle des misères humaines.
+Cependant ces sentiments nous arrivent, nous pénètrent,
+et de leur existence dépend l'effet dont le poëte
+a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour
+nous y livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer
+une cause digne de les exciter. Quand nos larmes
+coulent devant le <i>Portement de croix</i> de Raphaël, il faut,
+pour que nous les laissions couler, que nous croyions les
+donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en
+nous le spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si,
+dans les émotions que nous inspire Tancrède mourant
+sur le théâtre, nous ne croyions pas reconnaître celles
+que nous éprouverions pour Tancrède mourant en réalité,
+nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui
+ne serait pas légitimée par son application à des douleurs
+au moins possibles. Et pourtant nous nous trompons; ce
+que nous reconnaissons alors en nous n'est pas cette
+puissance qui se réveille à la vue des souffrances de nos
+semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite
+à l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la
+liberté et l'espoir de les secourir. Ce n'est point cette
+puissance, c'est son ombre, c'est l'image de nos traits
+répétés et frappants dans un miroir, quoique sans vie.
+Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver,
+nous y livrons notre imagination sans avoir
+rien à demander à notre volonté. Personne n'est tourmenté
+du besoin impérieux de crier à Tancrède, à Orosmane,
+à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de
+ne pouvoir se précipiter au secours de Glocester contre
+l'exécrable duc de Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable
+la situation des spectateurs d'une pareille scène est
+écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel; idée qui nous
+est présente et que nous conservons sans nous apercevoir
+clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés
+dans la contemplation des impressions plus vives
+qui assiègent notre pensée. Si cette idée était claire dans
+notre esprit, elle ferait évanouir tout le cortège des illusions
+qui nous environnent, et nous l'appellerions à notre
+aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en
+une vraie douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à
+l'oublier, l'art doit éviter avec soin, ce qui pourrait lui
+rappeler que le spectacle qu'il contemple n'a rien de réel.
+De là vient la nécessité de mettre en accord toutes les
+parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement
+la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse
+reconnaître. C'est ce qui arriverait si, au moment où il
+se livre à des sentiments qui lui sont familiers, le spectateur
+était dérangé, c'est-à-dire averti par des formes de
+moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi l'importance
+d'une certaine attention à l'égard des moyens
+accessoires, non pour augmenter l'illusion, mais pour
+ne pas la troubler. Cette illusion morale que veut le
+drame, l'acteur seul est chargé de la produire. Où trouverait-on
+des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle
+imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet
+de la nature pourrions-nous représenter aussi bien que
+l'homme, quand c'est l'homme lui-même qui le représente?
+Que l'art dramatique ne demande donc point de
+secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de
+celle que l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à
+l'illusion morale le machiniste et le décorateur, c'est d'écarter
+ce qui pourrait lui nuire. Peut-être même l'art
+aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts pour le
+servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture,
+employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait
+pas l'effet dramatique en détournant l'attention vers
+les prestiges d'un autre art?</p>
+
+<p>Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux,
+soit que par leur perfection elles s'emparent de
+l'effet auquel elles devaient simplement contribuer, ou
+qu'elles le détruisent par leur insuffisance. En Angleterre,
+comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument
+étranger à cet art des décorations, hommage récent
+rendu à la vraisemblance, et réellement utile à
+l'illusion dramatique lorsque, sans prétendre à l'augmenter,
+il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter
+de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs
+à se figurer plus nettement la situation où on lui
+demande de se transporter. Des imaginations plus susceptibles
+que délicates, plus faciles à émouvoir qu'à
+détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements
+qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment
+occupée à surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs,
+si peu exigeants sur la décoration du théâtre, l'étaient
+beaucoup quant au mouvement matériel de la scène;
+indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des imitations
+théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine
+en apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un
+homme pouvait, sans nuire à leur émotion, leur représenter
+la sensible Ophélia, la délicate Desdemona, ils
+pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon
+qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce
+grand événement ne les frappait pas avec moins de vivacité;
+et ils recevaient avec toute la force de l'illusion
+dramatique l'impression touchante de la mort des deux
+Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements
+de quatre soldats.</p>
+
+<p>Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et
+plus nécessaire à des imaginations moins promptement
+séduites, à des esprits moins aisément amusés, l'art s'étudie
+à écarter ce qui pourrait y nuire; et, en même
+temps que la représentation des objets matériels se perfectionne,
+elle intervient plus rarement dans le spectacle
+de l'action, presque exclusivement réservé à l'homme
+qui peut seul lui donner les apparences de la réalité.
+C'est à l'homme que, malgré les habitudes de son temps,
+Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce grand effet.
+Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal
+intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les
+siens un simple accessoire que le goût de son temps ne
+lui permettait pas de retrancher, dont peut-être même
+son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice, mais
+qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que,
+dans ses pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois
+troublée par l'imparfaite représentation d'objets
+que l'illusion théâtrale ne saurait atteindre; Shakspeare
+n'en démêla pas moins la véritable source de cette illusion
+et n'en chercha pas ailleurs les moyens.</p>
+
+<p>Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion
+de ce genre, étrangère à toute erreur des sens ou
+de la raison, simple résultat d'une disposition de l'âme
+qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne peut
+se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur
+à la séduction que le poëte veut exercer sur lui,
+et qu'ainsi il faut le séduire sans relâche. Quelle que soit
+la puissance d'une représentation dramatique, elle ne
+saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous assez
+complètement pour nous livrer sans défense à tous les
+sentiments qui viendront nous saisir à mesure que nous
+avancerons dans la situation où elle nous a placés. Il faut
+que l'imagination se prête par degrés à cette situation
+étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire
+des impressions qui en doivent naître, comme, dans un
+malheur ou dans un bonheur inattendu, nous avons besoin
+de quelque temps pour mettre nos sentiments au
+niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre
+consentement à cette situation, après nous avoir émus
+des impressions qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment
+nous faire passer à une situation, à des impressions
+nouvelles, le travail est à recommencer, et
+avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un
+travail déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et
+troublée; le spectateur se refuse à un mouvement dont
+on le détourne après lui avoir demandé de s'y livrer.
+L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car, ainsi que
+l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à
+des impressions continuées et renouvelées dans une
+seule et même direction.</p>
+
+<p>L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique,
+a été l'âme des grandes conceptions de Shakspeare
+et l'objet instinctif de son travail assidu, comme
+elle est le but de toutes les règles inventées par tous les
+systèmes. Les partisans exclusifs du système classique
+ont cru qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression
+qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités. Shakspeare
+y est parvenu par d'autres moyens. Si la légitimité
+de ces moyens était reconnue, elle diminuerait fort
+l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à
+certaines règles, évidemment revêtues d'une autorité
+abusive si l'art, pour accomplir son dessein, n'a pas besoin
+des restrictions qu'elles lui imposent et qui le privent
+souvent d'une partie de ses richesses.</p>
+
+<p>La mobilité de notre imagination, la variété de nos
+intérêts, l'inconstance de nos penchants ont donné au
+temps, aux lieux mêmes, une puissance que ne saurait
+méconnaître le poëte qui veut se servir des affections
+de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables.
+S'il leur présente son personnage à des intervalles trop
+longuement séparés dans la durée de son existence, ils
+lui demanderont: «Qu'est devenu l'homme que nous
+connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant
+un ami six mois après l'événement qui l'a
+plongé dans la douleur, nous commençons par nous
+enquérir discrètement de l'état de cette douleur que
+nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication
+avec son âme avant de savoir quel sentiment nous
+aurons à partager. Obligé de rendre compte des changements
+survenus, dans le cours de six mois ou d'un
+an, à des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître
+de la scène, le héros tragique ne formerait-il pas
+avec lui-même une étrange disparate? Le fil de l'identité
+ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui conserver
+le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à
+l'avouer pour la même personne?</p>
+
+<p>Dans cette condition de la nature humaine a été puisé
+le véritable motif des unités de temps et de lieu, si souvent
+et si mal à propos fondées sur une prétendue
+nécessité de satisfaire la raison en accommodant la
+durée de Faction réelle à celle de la représentation
+théâtrale; comme si la raison pouvait consentir à ce
+que, dans l'intervalle d'un entr'acte de quelques
+minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir
+dormi, ou du matin au soir sans avoir mangé! comme
+s'il était plus aisé de prendre trois heures pour un jour
+que pour une semaine, ou même pour un mois!</p>
+
+<p>Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve
+une certaine répugnance à voir disparaître devant lui les
+intervalles de temps et de lieu sans qu'il puisse s'en
+rendre compte, sans qu'il en reçoive aucune modification.
+Plus ces intervalles sont considérables, plus son
+mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi
+à sa connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient
+de disposer, et il n'aimerait pas qu'on lui répétât
+trop souvent, comme Crispin à Géronte: «C'est votre
+léthargie.» Mais ce ne sont point là des difficultés invincibles
+aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche aisément
+de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de
+son allure, il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le
+en vue du but vers lequel vous aurez su porter ses
+désirs, et dans son élan pour l'atteindre, il ne songera
+plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez de franchir.
+Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée
+nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre
+pensée se préoccupe de l'événement qu'on nous a promis,
+et ne voit rien dans l'intervalle qui nous en sépare; et
+comme elle nous y fait arriver sans avoir, pour ainsi
+dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous
+que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et
+Laërtes sont convenus ensemble de l'assaut d'armes où
+doit périr Hamlet, entre ce moment et celui de l'événement
+on ne s'inquiète guère de savoir si deux heures
+ou une semaine se sont écoulées.</p>
+
+<p>C'est que la chaîne des impressions n'a point été
+rompue; c'est que la situation des personnages n'a point
+changé; leurs projets sont demeurés les mêmes: leur
+ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point
+agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments
+qu'ils nous inspirent; il les retrouve, et nous avec eux,
+dans la même disposition d'âme; et ainsi les époques
+sont rapprochées par cette unité d'impression qui nous
+fait dire, à la pensée d'un événement consommé depuis
+longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace:
+«Il me semble que c'était hier.»</p>
+
+<p>Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre
+les actions dont Macbeth remplit sa carrière de crime?
+Quand il ordonne le meurtre de Banquo, celui de Duncan
+est encore présent à nos yeux; il semble que c'était hier;
+et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille
+de Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition
+de Banquo. Aucune de ses actions ne s'est terminée sans
+rendre nécessaire l'action qui la suit; elles s'annoncent
+et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi l'imagination de
+marcher en avant, pleine de trouble et d'attente.
+Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par
+la terreur même de son forfait, à tuer les chambellans
+à qui il veut l'attribuer, ne nous permet pas de douter de
+la facilité avec laquelle il commettra les forfaits nouveaux
+dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée
+de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous
+laissent pas espérer qu'elles accorderont quelque relâche
+à l'ambition et aux nécessités du crime. Ainsi tous les
+fils de l'action sont d'abord exposés à nos yeux; nous
+suivons, nous prévenons le cours des événements; aucune
+hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre imagination
+dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent
+avec la succession des idées qui les devaient remplir;
+une seule succession se marque dans notre esprit, celle
+des événements dont se compose le spectacle entraînant
+qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent pour
+nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée;
+et, quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée
+vide et inaperçue comme celle du sommeil, comme
+toutes celles où l'âme ne se manifeste par aucun symptôme
+sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre
+esprit que l'enchaînement des heures auprès de cet
+enchaînement des idées? Et quel poète, soumis à l'unité
+de temps, la croirait suffisante pour établir, entre les
+différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant qui ne
+peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est
+vrai que celle-là seule est le but, tandis que les autres ne
+sont que le moyen.</p>
+
+<p>Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité;
+la rapidité d'une grande action exécutée, d'un
+grand événement accompli dans l'espace de quelques
+heures, saisit l'imagination et emporte l'âme d'un mouvement
+auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions
+comportent en réalité une action si soudaine; peu
+d'événements se composent de parties si exactement
+rapprochées dans le temps et l'espace; et, sans parler
+des invraisemblances qu'amène leur cohésion forcée, les
+surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité
+d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique.
+Zaïre, passant tout à coup de son amour dévoué
+pour Orosmane à la plus entière soumission pour la foi
+et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous
+rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion
+qu'elle nous en a fait perdre par un si brusque changement.
+Voltaire a cherché ses effets dans le contraste de
+l'amour parfaitement heureux avec l'amour au désespoir;
+moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant
+peut-être que cette préoccupation d'une situation unique
+et constante qui ne se développe que pour redoubler le
+sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce n'est pas lorsque
+nous nous sommes bien établis dans une affection qu'il
+est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur
+d'une affection contraire: Corneille n'a point montré
+Rodrigue et Chimène ensemble avant la querelle de leurs
+pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de leur
+bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut
+croire et trouble par ses pressentiments la situation trop
+douce dont le poëte s'est bien gardé de nous mettre en
+possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions trop de
+peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en
+sortir. De même nous nous sommes associés aux sentiments
+de Polyeucte; nous avons tremblé pour lui avant
+de connaître l'amour de Pauline et de Sévère; si notre
+premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être
+nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup
+pour Polyeucte, dont la présence lui serait importune.
+Ainsi quand Zaïre nous a émus comme amante, nous
+sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien aisément
+cette situation où elle nous a placés, pour entrer
+dans celle de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique
+que lui a donnée Voltaire dans la première
+scène, pour faciliter plus tard sa conversion, rend plus
+invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si
+vite dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire,
+dès le premier instant, Voltaire nous eût montré
+Zaïre troublée de scrupules et inquiète sur son
+bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à comprendre
+dans toute son étendue, à sa première apparition,
+le malheur qui la menace, et à la voir s'y livrer
+avec un abandon peu probable, parce qu'il est trop
+soudain.</p>
+
+<p>L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à
+déguiser, sous de grands ébranlements, les transitions
+trop subites que la règle de l'unité de temps peut imposer,
+rend donc souvent plus saillants les inconvénients
+de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les
+impressions différentes qu'elle accumule dans un espace
+trop étroit. C'est au contraire par une impression unique
+que Shakspeare, du moins dans ses plus belles compositions,
+s'empare, dès le premier instant, de la pensée, et,
+par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il
+a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour
+altérer la seule unité dont il ait besoin. La péripétie
+peut exister pour les personnages, jamais pour le
+spectateur. Avant de connaître le bonheur d'Othello,
+nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre
+qui va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime
+paraît avant lui sur la scène; et avant que nous ayons
+vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé par les sorcières
+nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable.
+De même, dans <i>Athalie</i>, toute la pensée de la pièce se
+déploie, dès la première scène, dans le caractère et les
+promesses du grand prêtre; l'impression est commencée;
+elle va continuer et s'accroître toujours dans la
+même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle
+de huit jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les
+promesses de Joad et leur accomplissement, eût rompu
+l'unité d'impression qui résulte de l'invariable constance
+de ses projets?</p>
+
+<p>A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions,
+appartient exclusivement cette unité morale
+qui, bravant les temps et les distances, renferme toutes
+les parties d'un événement dans une action compacte où
+ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité matérielle.
+Une passion violemment excitée ne saurait prétendre
+à un tel effet; elle a ses orages momentanés dont
+le cours, soumis à des causes extérieures et variables,
+doit trouver en peu de temps son terme. Dès que la
+jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle
+quelconque séparait ce moment de celui qui amène la
+mort de Desdémona, l'unité serait rompue; rien ne nous
+attesterait le lien qui doit unir les premiers transports
+du More à sa dernière résolution; il faut donc que Faction
+marche, se précipite et le précipite lui-même à sa
+perte, qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait
+peut-être de consommer. De même le simple tableau des
+événements, si la présence d'un grand caractère individuel
+ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre
+unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et
+les efforts qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques,
+pour s'en rapprocher ou en déguiser l'absence
+sont un nouvel hommage rendu à cette unité morale
+qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien
+ne remplace quand elle lui manque. Dans <i>Hamlet</i>, dans
+<i>Macbeth</i>, Shakspeare, inattentif au cours du temps, le
+laisse passer sans y regarder. Dans ses pièces historiques,
+au contraire, il le cache et le dissimule par tous
+les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée; les
+scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle
+sorte qu'un intervalle de plusieurs années semble se
+renfermer en quelques semaines ou même en quelques
+jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à cette
+unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement
+entre des événements que ne lie point un principe uniforme.
+La scène où Richard II apprend d'Aumerle le
+départ de Bolingbroke pour son exil est celle où il
+annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on
+ne sait pas encore bien à la cour si en effet il s'est
+embarqué pour ce voyage quand on y reçoit la nouvelle
+du débarquement de Bolingbroke revenant avec une
+armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession
+de son père mort dans l'intervalle, mais, au fait,
+pour s'emparer de la couronne dont on le voit presque
+en possession avant que Richard, rejeté par la tempête
+sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son arrivée.
+Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis
+l'exil de Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours,
+que Mowbray, exilé au même moment que lui, a fait
+pendant ce temps plusieurs voyages à la terre sainte, et
+est venu mourir en Italie.</p>
+
+<p>Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément
+pas parmi les preuves du génie de Shakspeare si
+elles n'attestaient l'empire qu'avait pris sur lui la grande
+pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié. Soit que,
+dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances
+et les impossibilités pour dissimuler le cours du
+temps, soit que, dans ses plus belles tragédies, il le laisse
+fuir sans s'en inquiéter, c'est toujours l'unité d'impression,
+source de l'effet théâtral, qu'il poursuit et veut
+maintenir. Il faut voir dans <i>Macbeth</i>, véritable type de
+son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés
+qui en naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur,
+la chaîne des lieux et des temps sans cesse brisée dans la
+réalité! Macbeth, déterminé à faire périr Macduff qu'il
+redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre; il
+quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement
+son château, d'égorger sa femme, ses enfants,
+tout ce qui porte son nom. La scène se rouvre dans le
+château de Macduff, par une conversation entre lady
+Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le
+départ de son mari et lui témoigner des craintes pour
+elle-même. Les deux scènes, liées ainsi étroitement par
+la pensée, semblent l'être par le temps; la distance a
+disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle
+dont on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le
+château de Macduff du palais de Macbeth, et le temps
+qu'il a fallu pour les parcourir? On est entré sans effort
+dans cette nouvelle partie de la situation; elle suit son
+cours; les assassins se présentent; le massacre commence.
+On passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff;
+les terribles événements qu'il ignore ont rempli,
+pour nous, l'intervalle qui doit séparer son départ de son
+arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit
+de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la
+désolation de l'Écosse, la haine générale qui s'est soulevée
+contre Macbeth. L'armée qui doit renverser le tyran
+est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais, pendant
+que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le
+poëte rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous
+nous préparons à l'approche des troupes, dont la marche
+s'accomplit sans que rien nous apprenne à en mesurer
+la durée, ou nous porte à nous en informer. Presque jamais,
+dans Shakspeare, les personnages n'arrivent immédiatement
+dans le lieu pour lequel ils viennent de
+partir: un si brusque rapprochement serait contraire à
+l'ordre naturel de la succession des idées. Nous avons
+vu Richard II partir pour le château de Jean de Gaunt;
+c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que
+nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait
+sans que notre esprit se puisse plaindre de n'avoir pas
+été consulté sur le temps qu'il y a employé. De même,
+entre deux événements évidemment séparés par un intervalle
+assez long pour que nous n'aimions pas à le voir
+disparaître sans y prendre quelque part, Shakspeare
+place une scène qui peut appartenir également à la première
+ou à la seconde époque, et il nous fait passer de
+l'une à l'autre sans nous choquer par son intime connexion
+avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi,
+dans le <i>Roi Lear</i>, entre le moment où Lear partage son
+royaume à ses filles, et celui où Gonerille, déjà lassée de
+la présence de son père, se détermine à s'en débarrasser,
+prennent place les scènes du château de Glocester, et le
+commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet
+instinct qui est la science du génie, le poëte sait que
+notre imagination parcourra sans effort avec lui le temps
+et l'espace, s'il lui épargne les invraisemblances morales
+qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce dessein que
+tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt
+il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif
+au but qu'il poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité
+d'action ces artifices, ces moyens préparatoires qu'il
+emploie pour écarter ce qui troublerait l'illusion dramatique,
+et pour disposer librement de notre pensée.</p>
+
+<p>L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression,
+ne pouvait échapper à la vue de Shakspeare. Comment
+la maintenir, se demande-t-on, au milieu de tant d'événements
+si mobiles et si compliqués, dans ce champ
+immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années,
+toutes les conditions sociales et le développement de
+tant de situations? Shakspeare y a réussi cependant;
+dans <i>Macbeth, Hamlet, Richard III, Roméo et Juliette</i>, l'action,
+pour être vaste, ne cesse pas d'être une, rapide et
+complète. C'est que le poëte en a saisi la condition fondamentale,
+qui consiste à placer le centre d'intérêt là où
+se trouve le centre d'action. Le personnage qui fait
+marcher le drame est aussi celui sur qui se porte l'agitation
+morale du spectateur. On a reproché à <i>Andromaque</i>
+la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche
+n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les
+parties de l'action ne concourent au même but, mais
+l'intérêt y est épars, le centre d'action incertain. Si
+Shakspeare eût eu à traiter un pareil sujet, d'ailleurs
+peu conforme à la nature de son génie, il eût fait d'Andromaque
+le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt.
+L'amour maternel eût plané sur toute la pièce, déployant
+son courage avec ses craintes, ses forces avec ses douleurs;
+Shakspeare n'eût pas hésité à faire paraître
+l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite
+dans <i>Athalie</i>. Toutes les émotions du spectateur auraient
+été attirées vers un seul point; on eût vu Andromaque,
+plus active, essayant, pour sauver Astyanax, d'autres
+moyens que «les pleurs de sa mère,» et ramenant toujours,
+sur son fils et sur elle, une attention que Racine a
+trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il
+était contraint de puiser dans les vicissitudes de la
+destinée d'Hermione. Selon le système imposé dans
+le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione
+devait être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur
+un théâtre de plus, en plus soumis à l'autorité des
+femmes et de la cour, l'amour semblait destiné à remplacer
+la fatalité des anciens: puissance aveugle, inflexible
+comme la fatalité, conduisant de même ses victimes
+au but marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le
+point fixe autour duquel devaient tourner toutes choses.
+Dans <i>Andromaque</i>, l'amour fait d'Hermione un personnage
+simple, dominé par sa passion, y rapportant tout
+ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre
+les événements pour la servir et la satisfaire; Hermione
+seule dirige et fait avancer le drame; Andromaque ne
+paraît que pour subir une situation aussi impuissante
+que douloureuse. Une conception pareille peut amener
+d'admirables développements des affections passives du
+coeur, mais elle ne constitue pas une action tragique; et
+dans les développements qui ne conduisent pas immédiatement
+à l'action, l'intérêt court risque de s'égarer et
+de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où
+il se puisse maintenir.</p>
+
+<p>Quand, au contraire, le centre d'action et le centre
+d'intérêt sont confondus, quand l'attention du spectateur
+a été fixée sur le personnage, à la fois actif et immuable,
+dont le caractère, toujours le même, fera sa
+destinée toujours changeante, alors les événements qui
+s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que
+par rapport à lui; l'impression que nous en recevons
+prend la couleur qu'il leur a lui-même imposée.
+Richard III marche de complot en complot; chaque
+nouveau succès redouble l'effroi que nous a causé d'abord
+son infernal génie; la pitié qu'éveille successivement
+chacune de ses victimes vient se perdre dans les
+sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur;
+aucun de ces sentiments particuliers ne détourne à son
+profit nos impressions; elles se reportent sans cesse, et
+toujours plus vives, vers l'auteur de tant de crimes; et
+ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre
+d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement
+l'inquiète pitié que nous ressentons pour le malheur,
+ou cette affection passionnée que nous inspire la vertu;
+c'est aussi la haine, le désir de la vengeance, le besoin
+de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut
+de l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter
+l'âme humaine, peuvent nous entraîner à leur suite
+et nous saisir d'un intérêt passionné; ils n'ont pas besoin
+de nous promettre le bonheur, ou de nous attacher par
+la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime
+mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs,
+et à cette noble indignation sous laquelle succombent
+les tyrans.</p>
+
+<p>Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un
+centre unique d'où émanent et auquel se rapportent
+tous les événements du drame, toutes les impressions du
+spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout
+ce qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique,
+pourvu que, dirigés vers un même point, marqués d'une
+même empreinte, les faits les plus divers ne se présentent
+que comme les satellites du fait principal dont ils
+augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial,
+insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient
+plus vive ou le sentiment général plus profond. La
+douleur redouble quelquefois par le spectacle de la
+gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut exalter
+le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce
+qui la détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui
+peut s'y confondre. Le babil du jeune Arthur avec
+Hubert devient déchirant par l'idée de l'horrible barbarie
+qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un
+spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff
+tendrement amusée des saillies de l'esprit naissant de
+son fils, tandis qu'à sa porte arrivent les assassins qui
+vont massacrer et ce fils et les autres, et ensuite elle-même.
+Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre
+intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais,
+sans la scène, haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit
+pour ce nouveau crime? Dans <i>Hamlet</i>, non-seulement la
+scène des fossoyeurs, par le genre des méditations
+qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais,
+et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent
+en présence d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront,
+quand il en sera instruit, toutes les impressions
+qu'ont fait naître dans son âme la vue de ces ossements
+hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux restes
+matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri.
+Aucun détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour
+le sentiment qu'ils excitent; l'insensible grossièreté des
+hommes voués aux habitudes d'un pareil métier, leurs
+chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et les formes,
+les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans
+la tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus
+vives que lorsqu'on les voit près de tomber sur l'homme
+déjà frappé à son insu et se jouant en présence du malheur
+qu'il ignore.</p>
+
+<p>Sans cet emploi du comique, sans cette intervention
+des classes inférieures, combien d'effets dramatiques,
+qui contribuent puissamment à l'effet général, deviendraient
+impossibles! Accommodez au goût de plaisanterie
+de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il
+n'est personne qui ne frémisse en songeant à la découverte
+qui va suivre ces accès d'une joie bouffonne, au
+spectacle de carnage encore caché sous ces restes de
+l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis en
+relation avec l'ombre de son père; que de préparations,
+que d'explications seront indispensables pour nous placer
+dans l'état d'esprit où doit être un prince, un homme
+des classes élevées, pour croire à une apparition! Mais
+l'apparition a eu lieu d'abord devant des soldats, des
+hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en
+étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit:
+«C'était ici, au moment où cette étoile qui brille là-bas
+éclairait ce même point du ciel; la cloche sonnait
+aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!» L'effet
+de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant
+que Hamlet en ait même entendu parler.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures
+fournit à Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable
+dans tout autre système. Le poëte qui peut
+prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société et
+les présenter dans toutes les situations peut aussi tout
+mettre en action, c'est-à-dire demeurer constamment
+dramatique. Dans <i>Jules-César</i>, la scène s'ouvre par le
+tableau vivant des mouvements et des sentiments populaires:
+quelle exposition, quel entretien feraient aussi
+bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les
+Romains le dictateur, le genre de danger que court la
+liberté, et l'erreur ainsi que le péril des républicains qui
+se flattent de la rétablir par la mort de César? Lorsque
+Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous
+informer de son projet dans la personne d'un confident
+ni à se faire rendre compte de l'exécution du fait pour
+nous en instruire; il fait venir les assassins et cause
+avec eux; nous assistons aux artifices par lesquels un
+tyran fait servir à ses desseins les passions et les malheurs
+de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers
+attendre leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants
+demander leur récompense. Banquo peut alors
+nous apparaître; la présence réelle du crime a produit
+tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui
+l'accompagnent.</p>
+
+<p>Quand on veut produire l'homme sur la scène dans
+toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop d'appeler
+à son aide l'homme tout entier, de le montrer sous toutes
+les formes, dans toutes les situations que comporte son
+existence. La représentation en est non-seulement plus
+complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est
+tromper l'esprit sur un événement que de lui en présenter
+une partie saillante et revêtue des couleurs de la
+réalité, tandis que l'autre partie est repoussée, effacée
+dans une conversation ou un récit. De là résulte une
+impression fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des
+plus beaux ouvrages. <i>Athalie</i>, ce chef-d'oeuvre de notre
+théâtre, nous trouve encore saisis d'une certaine prévention
+contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne hait
+pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas
+assez pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège.
+Cependant Athalie n'a pas seulement massacré, pour
+régner à leur place, les enfants de son fils; Athalie
+est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats
+étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle
+l'insulte et le bravé par la présence et la pompe d'un
+culte étranger, tandis que le culte national, sans honneurs,
+sans pouvoir, pratiqué en tremblant par «un petit
+nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber
+sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme
+de la reine et l'avidité de ses lâches courtisans. C'est
+bien là la tyrannie et le malheur; c'est bien là ce qui
+appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots
+les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits
+sont consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de
+Mathan, d'Athalie même. Mais ils ne sont que dans les
+discours; ce que nous voyons en action, c'est Joad qui
+conspire avec les moyens que lui laisse encore son ennemie;
+c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie,
+et la ruse qui doit son triomphe sur la force à la pitié
+méprisante qu'elle a su inspirer par une apparence de
+faiblesse. La conspiration est sous nos yeux; nous
+n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action
+nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression;
+que nous eussions vu Joad excité, poussé par
+les cris des malheureux en proie aux vexations de
+l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du
+peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables»
+fût venue légitimer à nos propres yeux la conduite
+de Joad; l'action ainsi complétée ne laisserait dans
+notre âme aucune incertitude; et <i>Athalie</i> nous offrirait
+peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins
+que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les
+sentiments peu compliqués se pouvaient résumer en
+quelques traits larges et simples, cet idéal ne se présentait
+point aux peuples modernes sous des formes assez
+générales et assez pures pour recevoir l'application des
+règles tracées d'après les modèles antiques. La France,
+pour les adopter, fut contrainte de se resserrer, en
+quelque sorte, dans un coin de l'existence humaine.
+Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à
+mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur
+ont été sondés dans toute leur profondeur, mais non
+dans toutes leurs dimensions. L'illusion dramatique a
+été cherchée à sa véritable source; mais on ne lui a pas
+demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir.
+Shakspeare nous offre un système plus fécond et plus
+vaste. Ce serait s'abuser étrangement que de supposer
+qu'il en a découvert et mis au jour toutes les richesses.
+Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses
+aspects et la nature humaine dans toutes les conditions
+de l'homme sur la terre, on entre en possession d'un
+trésor inépuisable. C'est le propre d'un tel système d'échapper,
+par son étendue, à la domination d'un génie
+spécial. On en peut retrouver les principes dans les
+ouvrages de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement
+connus, ni toujours respectés. Il doit servir d'exemple,
+non de modèle. Quelques hommes, même d'un talent
+supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût de
+Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une
+chose; c'était de les faire comme lui, de les faire pour
+notre temps, comme celles de Shakspeare furent faites
+pour le sien. C'est là une entreprise dont personne peutêtre
+n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a
+vu combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare
+à surmonter celles qui sont inhérentes à son système.
+Elles sont bien plus grandes de nos jours, et se dévoileraient
+bien plus complètement à l'esprit de critique qui
+accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie.
+Ce n'est pas seulement à des spectateurs d'un goût plus
+difficile, d'une imagination plus distraite et plus paresseuse,
+qu'aurait affaire parmi nous le poëte qui se hasarderait,
+sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à
+faire mouvoir des personnages embarrassés dans des
+intérêts bien plus compliqués, préoccupés de sentiments
+bien plus divers, livrés à des habitudes d'esprit moins
+simples, à des penchants moins décidés. Ni la science,
+ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les
+incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros
+de Shakspeare; le doute est peu à leur usage, et la violence
+de leurs passions fait bientôt passer leur croyance
+du côté de leurs désirs, ou leurs actions par-dessus leur
+croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus d'un
+esprit formé par les lumières de la société, aux prises
+avec une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une
+apparition surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un
+événement fortuit pour accomplir son projet. Sans cesse
+placés dans une situation analogue, les personnages
+d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système
+romantique nous offriraient la même indécision. Les
+idées se pressent et se croisent maintenant dans l'esprit
+de l'homme, les devoirs dans sa conscience, les obstacles
+et les liens autour de sa vie. Au lieu de ces cerveaux
+électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont
+recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les
+projets, comme ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans
+leurs mains,» le monde offre maintenant au poëte des
+esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans l'observation
+de ces combats intérieurs que notre système classique
+a puisés dans un état social déjà plus avancé que
+celui du temps où vécut Shakspeare. Tant de sentiments,
+tant d'intérêts, tant d'idées, conséquences nécessaires de
+la civilisation moderne, pourraient devenir, même sous
+leur plus simple expression, un bagage embarrassant et
+difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches
+hardies du système romantique.</p>
+
+<p>Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le
+veut. Il faut que la raison soit contente en même temps
+que l'imagination sera occupée. Il faut que les progrès
+du goût, des lumières de la société et de l'homme,
+servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances,
+mais à les rendre dignes de nous-mêmes, et capables de
+répondre aux besoins nouveaux que nous avons contractés.
+Avancez sans règle et sans art dans le système
+romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir
+en passant la multitude, mais la multitude seule,
+et pour quelques jours; comme, en vous traînant sans
+originalité dans le système classique, vous ne satisferez
+que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la
+nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification,
+ni de plus imposant que les trois unités. Ce
+n'est point là l'oeuvre du poëte appelé à la puissance et
+réservé à la gloire; il agit sur une plus grande échelle et
+sait parler aux intelligences supérieures comme aux facultés
+générales et simples de tous les hommes. Sans
+doute il faut que la foule accoure aux ouvrages dramatiques
+dont vous voulez faire un spectacle national; mais
+n'espérez pas devenir national si vous ne réunissez dans
+vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits dont
+la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute
+dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine
+dans tous ses développements; sa force consiste à trouver
+en lui-même de quoi satisfaire toujours le public tout
+entier. Une même, tâche est imposée aujourd'hui au
+gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent
+exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses
+et à ceux des esprits les plus élevés.</p>
+
+<p>Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité
+ne se révélera qu'au talent qui saura les remplir, l'art
+dramatique, en Angleterre même, où, sous la protection
+de Shakspeare, il aurait la liberté de tout entreprendre,
+ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre.
+Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent
+au théâtre des plaisirs et des émotions que ne
+peut plus donner la représentation inanimée d'un monde
+qui n'est plus. Le système classique est né de la vie et des
+moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste
+brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire.
+Près des monuments des siècles écoulés, commencent
+maintenant à s'élever les monuments d'un
+autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le
+terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse
+déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et
+de Racine; ce n'est pas celui de Shakspeare; c'est le
+nôtre; mais le système de Shakspeare peut fournir, ce
+me semble, les plans d'après lesquels le génie doit maintenant
+travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces
+conditions sociales, tous ces sentiments, généraux ou
+divers, dont le rapprochement et l'activité simultanée
+forment aujourd'hui pour nous le spectacle des choses
+humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes
+révolutions de la société, nous ne resserrons plus volontiers
+le mouvement de notre esprit dans l'espace étroit
+de quelque événement de famille, ou dans les agitations
+d'une passion purement individuelle. La nature et la
+destinée de l'homme nous ont apparu sous les traits les
+plus énergiques comme les plus simples, dans toute leur
+étendue comme avec toute leur mobilité. Il nous faut
+des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme
+tout entier se montre et provoque toute notre sympathie.
+Les dispositions morales qui imposent à la poésie
+cette nécessité ne changeront point; on les verra au
+contraire se manifester et se développer de jour en jour.
+Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à
+toutes les classes de citoyens, leur rendront chaque jour
+plus habituelles et plus puissantes ces relations auxquelles
+se viennent rattacher tous les sentiments publics.
+Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un
+ordre d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais
+la liaison des plus vulgaires intérêts de l'homme avec les
+principes d'où dépendent ses plus hautes destinées n'a
+été plus vivement présente à tous les esprits; et l'importance
+d'un événement peut maintenant éclater dans ses
+plus petits détails comme dans ses plus grands résultats.
+Dans cet état de la société, un nouveau système dramatique
+doit s'établir. Il sera large et libre, mais non sans
+principes et sans lois. Il s'établira, comme la liberté, non
+sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des
+règles plus sévères et d'une observation plus difficile
+peut-être que celles qu'on réclame encore pour maintenir
+ce qu'on appelle l'ordre contre ce qu'on nomme la licence.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+
+<p>Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de <i>Hamlet</i>, daté
+de 1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un
+texte différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré
+l'intérêt qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il
+faut se garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier
+<i>Hamlet</i> et à toutes les différences qui le distinguent du second.
+Parmi ces différences, il y en a qui sont évidemment du fait de
+Shakspeare même, et qui prouvent un profond remaniement; il y
+en a d'autres qui ne doivent pas lui être attribuées. Comme pour les
+premières éditions de <i>Roméo et Juliette</i> et des <i>Joyeuses Commères de
+Windsor</i>, il est plus que probable que la première édition de
+<i>Hamlet</i>, celle de 1603, a été faite sans le concours ni l'aveu de
+Shakspeare, d'après des notes prises pendant les représentations,
+ou d'après un mauvais manuscrit soustrait aux acteurs ou à l'auteur.
+Dans la préface que John Heming et Henry Condell mirent en tête
+de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades de théâtre de
+Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord en butte
+aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués
+et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux
+imposteurs qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans
+la même disgrâce, et ne se décida à publier les <i>Précieuses ridicules</i>
+qu'après avoir vu une copie dérobée de sa pièce entre les mains des
+libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise (Préface
+des <i>Précieuses ridicules</i>). Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même
+répudié assez explicitement la première édition de <i>Hamlet</i>,
+en ajoutant au titre de la seconde que cette dernière était imprimée
+d'après le texte «véritable et complet.» Qu'on se rappelle aussi que
+le texte de là seconde édition, quoique daté de 1604, a été certainement
+écrit en 1600, comme le démontrent les paroles de Rosencrantz, sur
+les comédiens nomades, et «la récente innovation» (Voir acte II,
+sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à coup sur, n'aurait pas fait
+imprimer, en 1603, le <i>Hamlet</i> de 1589, quand, depuis trois ans
+déjà, il en avait écrit et en faisait jouer un autre approprié
+à de nouveaux faits et pleins de nouveaux développements. Le
+<i>Hamlet</i>, de 1603, a donc été publié en dehors de lui: Shakspeare est
+bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point garant de l'édition; ni
+lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien jalousement, en 1603,
+sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient plus, et la conclusion
+presque forcée de ces remarques est que le premier <i>Hamlet</i>, tel que
+nous l'avons, est une spéculation de quelque libraire-pirate, une
+publication furtive, composée en partie d'après des fragments d'un
+texte abandonné, en partie d'après des notes et des souvenirs.</p>
+
+<p>Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui
+distinguent le second <i>Hamlet</i> du premier, comme des additions ou
+des modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles
+sont, parmi ces différences, celles dont il n'est point responsable
+et qu'il faut attribuer à l'origine discréditée du premier texte?
+C'est un choix à peu près impossible à faire, ce sont autant de points
+minutieux et litigieux qui ne permettent pas, pour la plupart, de
+rien affirmer. Il nous serait surtout difficile de faire sentir à travers
+la traduction ce que nous sentons en lisant dans le texte certains
+passages du premier <i>Hamlet</i>. Voulez-vous, par exemple, prendre la
+peine de comparer au passage correspondant du second <i>Hamlet</i>
+(acte Ier, sc. II, p. 146), les quelques lignes que voici? «<i>Le Roi</i>: Et
+maintenant, Laërtes, quoi de nouveau de votre côté? Vous avez
+parlé d'une requête. Quelle est-elle, Laërtes?&mdash;<i>Laërtes</i>: Mon
+gracieux seigneur, votre permission favorable, maintenant que les
+rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir congé de retourner
+en France; car, encore que la faveur de votre grâce fût bien faite
+pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui murmure
+dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous
+tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second
+texte une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est
+l'enterrement du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement
+de Claudius, qui est donné comme cause du retour de
+Laërtes en Danemark; correction nécessaire, car dans le premier
+texte, même sans savoir qu'il était devant un assassin et qu'il lui
+parlait des obsèques de sa victime, le jeune courtisan n'avait pas
+bonne grâce à se confesser ainsi devant Claudius d'être revenu,
+de France tout exprès pour rendre hommage à la mémoire du
+feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de quitter
+la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là, au point de vue
+dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien
+tenté d'en déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage
+comme un de ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe
+qui, pour combler les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais
+le lecteur acceptera-t-il si promptement notre hypothèse? Se
+contentera-t-il, pour nous croire, de se rappeler que ce genre
+d'invraisemblance, ce tort de prêter aux personnages des paroles
+qui ne sont pas <i>en situation</i>, comme on dit au théâtre, est
+peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement tombé,
+parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre? Et que
+pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il
+faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur,
+en tête à-tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en
+faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait,
+nous en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme
+une monnaie fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi.</p>
+
+<p>Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé
+par aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle,
+parmi les emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son
+rôle et ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs,
+est bon à entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement,
+pourvu qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit
+point ici de ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on
+veut souvent faire passer pour les plus purs témoignages de la nature
+et pour les jugements du coeur, mais qui sont seulement les sentences
+de l'ignorance présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de
+commun avec ces boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit
+le comprendre et peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude
+et de la réflexion, et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à
+force d'exercer les cinq autres. Quand on a longtemps vécu en
+intimité avec un écrivain, quand son langage s'est gravé dans notre
+mémoire, quand ses pensées ont pénétré les nôtres, un jour vient
+où le livre cesse d'être un livre; l'oeuvre écrite nous apparaît dès
+lors comme une personne vivante; elle a une allure, un accent à elle;
+outre ses qualités que nous pouvons nommer, elle a sa physionomie
+que nous ne saurions définir, et qui est pourtant ce que nous connaissons
+d'elle le plus certainement; de sorte que nous sommes poussés
+à nous récrier sans preuves et à nous plaindre là où cette physionomie
+manque, comme, devant le portrait d'un ami, si ses traits y sont
+reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons en droit de
+dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout lorsqu'il
+s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus complexes, leur
+art plus secret, leur originalité tout à la fois plus saisissante et plus
+insaisissable que celle dès autres écrivains. Et s'il est un poëte, entre
+tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer plus justement encore
+qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare? n'est-ce pas celui
+qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi: «Chacune de mes
+paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e sonnet.)
+Combien de fois, en lisant le premier <i>Hamlet</i>, nous avons été arrêté
+par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous ne
+saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après
+l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet,
+dans cette même scène deuxième du premier acte, dont nous
+avons déjà cité un fragment: «<i>Le Roi</i>: Et maintenant, royal fils
+Hamlet, que signifient ces airs tristes et mélancoliques? Quant à
+votre départ projeté pour Wittemberg, nous le regardons comme
+très-inopportun et très-impropre, étant la joie de votre mère et
+la moitié de son coeur. Laissez-moi donc vous exhorter à demeurer
+à la cour, espoir de tout le Danemark, notre cousin et notre
+fils bien-aimé!&mdash;<i>Hamlet</i>: Mon seigneur, ce n'est pas le noir
+vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans
+mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois
+mêlé d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon
+coeur. J'ai perdu celui-là que, de toute nécessité, je dois aller
+chercher (??). Ce ne sont que les ornements et les vêtements
+a de la douleur.&mdash;<i>Le Roi</i>: Cela montre en vous un affectueux
+souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous dire que votre père
+perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, et ainsi sera, jusqu'à
+la fin générale. Cessez donc les lamentations, c'est une faute
+contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre la nature,
+et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul ne
+vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.»</p>
+
+<p>Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce
+fragment bien gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt
+qu'elle ne charge les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a
+un vers qui se termine par un article dont le substantif n'arrive
+qu'au vers suivant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Et sera ainsi jusqu'à la</p>
+<p>Fin générale.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques?
+Cela rappelle ce distique burlesque:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>On croira que je suis atteint de folie ou que</p>
+<p>Je veux faire ma cour à madame Panckoucke.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force.
+Ici c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin
+ne fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les
+mots seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements
+et des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne
+répond nullement à ce que dit le roi; en rapprochant le premier
+texte et le second, on reconnaît tout de suite une lacune; les paroles
+de Hamlet sont faites pour répondre à celles de la reine que le premier
+texte ne donne pas. La réplique du roi à Hamlet est aussi
+évidemment falsifiée dans le premier texte; au lieu de l'idée de
+Shakspeare, telle que le second texte l'établit, telle que la scène et
+le personnage l'amènent et la réclament, c'est-à-dire au lieu de la
+distinction entre les regrets qui sont un devoir et les regrets qui sont
+un excès, nous voyons là seulement quelques vers récoltés au hasard,
+coupés en dépit du mètre, et rattachés en dépit de l'idée; ce n'est
+pas un premier thème, c'est un abrégé infidèle du beau passage qu'on
+peut relire à la page 148. Ainsi tout concourt à la même conclusion;
+le <i>Hamlet</i> daté de 1603 et retrouvé en 1825 nous est rendu suspect
+par les indices tirés du texte même, comme par le témoignage des
+anciens éditeurs de Shakspeare, et par le propre témoignage du
+poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604. Ce texte de 1603
+est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé de remplissages
+maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire authentique et
+pur du premier <i>Hamlet</i>, écrit par Shakspeare, en 1589.</p>
+
+<p>Tel qu'il est, cependant, le premier <i>Hamlet</i> a beaucoup à nous
+apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare
+l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques,
+et nous ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni
+qu'on en poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément
+le premier <i>Hamlet</i> tel que Shakspeare l'avait conçu; si la
+forme en est altérée eu mainte place dans l'in-quarto de 1603,
+l'ensemble et le fond de l'oeuvre sont demeurés. C'est un texte qui
+vaut la peine d'être étudié, même s'il ne mérite pas l'honneur d'être
+traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, on se confirme tout à fait
+dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au premier <i>Hamlet</i> de
+Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 en font la première
+oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre qu'il aurait
+écrite l'année même où il vint à Londres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Mais est-il vraisemblable
+que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite paroisse
+et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la scène ni
+des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans s'être
+mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au débotté
+cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à se
+déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance
+des exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète,
+sur le fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine,
+de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres
+seulement pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est
+déjà dans le premier <i>Hamlet</i>. Déjà toute la séquelle royale, vieux
+conseillers et jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs
+du roi et qui espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière
+citadine, mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui
+hurlent, bouffons qui se mêlent d'improviser, tiennent leur place
+dans le premier <i>Hamlet</i>, dépeints et châtiés de main de maître;
+déjà la <i>Didon</i> de Greene et de Marlowe y est parodiée, la <i>Tragédie
+espagnole</i> de Kid y est imitée, le personnage d'Osrick y est en
+germe, ceux de Rosencrantz et de Guildenstern presque complets,
+celui de Polonius tout en vie. Une ingénieuse érudition dont nous
+ne combattons que les excès et les rêves a trouvé plus d'un rapport
+frappant entre Polonius et le vieux ministre d'Elisabeth, Cécil, baron
+de Burleigh; tous ces traits de ressemblance existent déjà entre
+Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier <i>Hamlet</i>. Si c'est
+sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés les conseils de
+Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de Polonius
+que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux
+traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour
+repousser l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les
+comédiens que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond;
+si, pour expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il
+faut se souvenir de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa
+toute-puissante protection étendue sur Shakspeare; comme ce
+commentaire va aussi bien au Corambis du premier <i>Hamlet</i> qu'au
+Polonius du second, on ne saurait admettre que le premier <i>Hamlet</i>
+et tout ce tissu de satires si finement croisées soient de 1584.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant
+que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son
+coup d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse
+même de Shakspeare a d'abord enfanté <i>Périclès</i>, et le <i>Prince de
+Tyr</i> fut l'aîné d'<i>Othello</i>.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après
+des souvenirs qui pouvaient encore être directs, ou tout au
+moins d'après des traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.</blockquote>
+
+<p>On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le
+drame aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare
+par lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur
+en 1588 et fut obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par
+le roi Christian IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du
+matin jusqu'au soir; comment donc le premier <i>Hamlet</i>, où ces allusions
+sont aussi visibles que dans le second, serait-il de 1584? Et ce
+passage du premier <i>Hamlet</i> où le personnage parle évidemment pour
+le poëte, où nous entendons Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà
+sept ans que je le remarque, l'orteil du paysan touche le talon de
+l'homme de cour d'assez près pour l'écorcher,» comment l'attribuer
+à un moraliste de vingt ans? Ne sentez-vous pas que si, à cet
+âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans la tête de Shakspeare, il se
+serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais treize ans quand j'ai fait
+cette remarque! j'étais un petit écolier de Stratford quand j'ai
+commencé à instituer un parallèle entre l'esprit des paysans et
+celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de lui-même
+pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au contraire
+soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle
+nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on
+sait que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir
+Thomas Lucy; ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en
+écrivant celle phrase? Ne serait-il pas lui-même le paysan dont
+l'orteil a écorché au talon un homme de cour? Vous liriez ainsi sous
+sa plume une allusion vraisemblable au lieu d'une risible absurdité.
+En tout cas, quand il s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier
+<i>Hamlet</i>, laissez à Shakspeare le temps de se mettre au courant,
+de respirer l'air de Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du
+monde et des poëtes. Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes
+et à tant de choses, souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette
+date de 1584 qui rend tout impossible, et ralliez-vous à celle de
+1589, qui laisse la précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire
+encore pour étonner ses plus fervents admirateurs.</p>
+<br><br>
+
+
+<p class="mid">FIN</p>
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14827 ***</div>
+</body>
+</html>